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-The Project Gutenberg EBook of Voyage à  Cayenne, dans les deux Amériques
-et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Voyage à  Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)
-
-Author: Louis-Ange Pitou
-
-Release Date: October 22, 2012 [EBook #41123]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À  CAYENNE, DANS LES ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- * * * * *
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-
-VOYAGE À CAYENNE.
-
-TOME PREMIER.
-
-
-[Illustration: Prison des Déportés sur la Frégate la Décade. Moment du
-départ. On hisse les Viellards et les Malades à bord.
-
-L'entrepont a 30 pieds. de large; 37 de long; 4-1/2 de haut; 193
-personnes y sont logées avec leur sac de nuit. Deux rangs de hamacs les
-uns sur les autres sont soutenus de 3 pieds. en 3 pieds. par de petites
-colonnes (les Époutilles), le tout est fermé par de grosses barres de
-bois et par deux grosses portes de prison avec leurs verroux.
-
-Le jour ne pénètre qu'à regret dans ce Monde.]
-
-
-
-VOYAGE À CAYENNE,
-
-DANS LES DEUX AMÉRIQUES
-
-ET
-
-CHEZ LES ANTROPOPHAGES,
-
-
- Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des
- déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des
- notions particulières sur Collot-d'Herbois et
- Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés
- de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les
- moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers.
-
-
-SECONDE ÉDITION,
-
-Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un
-remercîment et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes.
-
-Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté, en
-1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi.
-
-
-TOME PREMIER.
-
-_Prix, 7 fr. 50 c._
-
-
- PARIS,
- CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE,
- rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi.
-
-Octobre 1807.
-
-
-
-
-NOTICE DES LIVRES
-
-DE L. A. PITOU,
-
-
- Télémaque, 2 vol. in-8{o}.
- Bossuet, 2 vol. in-8{o}.
- La Fontaine, 2 vol. in-8{o}.
- Jean Racine, 3 vol. in-8{o}.
- Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.
-
-Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et
-précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche.
-
-Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine,
-filets.
-
-Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié
-en veau dentelle, filets, tranche dorée.
-
-Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés
-en veau, filet, avec un superbe atlas.
-
-Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de
-Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.
-
-On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci
-est le trente-sixième.
-
-Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études,
-les empereurs, 22 vol.
-
-
-_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.
-
- 1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol.
- 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol.
- 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol.
- Table analytique, 1 Vol.
- Reliure uniforme.
- On ne séparera aucun de ces voyages.
-
-
-
-
-AVIS
-
-SUR CETTE SECONDE ÉDITION.
-
-
-Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit
-qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son
-succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public,
-et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à
-moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée,
-et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des
-plus grands revers.
-
-Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur,
-ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition,
-elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si
-l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime
-dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures
-et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes;
-si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les
-divines chimères d'une imagination enflammée par la religion,
-l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans
-effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé
-pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à
-lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures
-que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la
-verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à
-entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage
-et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai
-riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma
-sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois
-cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si
-naturellement.
-
-«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage
-entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère
-sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails
-de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce
-qu'il écrit.»
-
-Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où
-il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a
-procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du
-malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que
-celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au
-sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa
-sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au
-récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à
-rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent
-questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs
-de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de
-déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de
-jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir
-l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions,
-mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands
-ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent
-vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou
-l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus
-complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des
-remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à
-leurs observations.
-
-Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la
-grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La
-Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des
-voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent
-faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les
-obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur
-laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas
-aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le
-voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud.
-
-Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent
-invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur
-est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas
-honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages
-dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et
-déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de
-coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour
-prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à
-laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on
-m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si
-j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry,
-l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant
-se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de
-leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et
-les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette
-couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse.
-
-Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné
-ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté
-l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent
-chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous
-eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la
-manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner?
-puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait
-croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au
-bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou
-l'incrédulité.
-
-Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé
-déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque
-de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la
-plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre
-objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque
-infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays
-épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre
-attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance
-qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette
-dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je
-n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes
-avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse
-empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine
-continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent
-et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche
-font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir.
-Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des
-cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de
-nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits
-de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un
-lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et
-moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si
-j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme
-au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière,
-et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les
-identifieraient au sujet.
-
-Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou
-calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer
-celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le
-moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter
-à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et
-pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres;
-on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu
-le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre
-antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son
-âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la
-voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de
-poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie
-d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans
-l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie
-encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son
-refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer
-l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui
-me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que
-l'autre a blâmé.
-
-Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont
-blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des
-épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû
-mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs
-malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne
-posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et
-l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au
-sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit
-ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour
-aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La
-visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu,
-elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la
-publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda
-pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois
-compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on
-convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma
-tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La
-réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son
-bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première
-nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais
-autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je
-me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton
-bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré
-avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je
-ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma
-quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.»
-
-J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma
-paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des
-livres après avoir vendu des chansons.
-
-
-
-
-À MONSIEUR GARAT,
-
-_Membre du Sénat-Conservateur et de l'Institut impérial._
-
-
-MONSIEUR,
-
-Je suis payé de mes peines, et mes malheurs me sont précieux, quand
-vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils
-m'assurent l'intérêt du lecteur: je vous dois leur publicité; et
-l'estime que vous accordez à l'auteur, est un garant de sa franchise
-et de son caractère.
-
-Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux
-existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut
-désirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fenêtre à son coeur.
-
-Votre vie privée (vos ouvrages à part) au milieu des dignités et des
-places éminentes où la confiance publique et votre intégrité vous ont
-appelé et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux siècles de
-ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et
-s'arrêtoit au bout du sillon pour manger son plat de légumes.
-Aujourd'hui même, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le
-testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voilà vos droits à
-l'immortalité dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur
-pays.
-
-Au reste, les dignités et les talens, dons des hommes ou de la
-Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors
-de nous, dont l'éclat éblouit, mais dont la propriété ne nous est
-acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que
-j'aime bien mieux retrouver l'homme privé, adoré dans sa famille, bon
-avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme
-Montesquieu, naïf et franc dans la société comme Lafontaine! Horace
-lui diroit avec vérité: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le
-temple de la candeur, de l'amitié et de la bonne foi; le local est
-petit, mais c'est celui de Socrate.
-
-Le Sénateur membre de l'Institut, donne de l'éclat a mes malheurs;
-mais l'estime de l'homme privé donne encore bien plus de mérite à
-l'auteur qui a l'honneur d'être,
-
- Avec un très-profond respect,
-
- Monsieur,
-
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- L. A. PITOU.
-
- Paris, 30 pluviose an 15 (19 février 1805).
-
-
-
-
-MA VIE
-
-ET
-
-LES CAUSES DE MON EXIL.
-
-
-Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes
-malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi;
-j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout
-lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma
-parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit
-besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans
-la société.
-
-Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans
-une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma
-tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire
-de ma fortune.
-
-L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les
-parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins
-désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme,
-qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une
-fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts
-hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme
-le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la
-haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la
-décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse
-à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite.
-
-Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés
-d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens
-de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir
-qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château
-de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur
-ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif,
-et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de
-m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une
-épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la
-tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur
-parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de
-l'éducation et un établissement à mon choix.
-
-À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette
-tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô
-nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible
-sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en
-vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma
-tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois
-ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui
-n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent
-obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus
-tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle
-étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de
-l'or avec celui de la pauvreté.
-
-Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle
-avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus
-que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je
-n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu
-m'inspirer contre ma mère.
-
-Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser
-les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois
-dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à
-ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que
-mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit
-un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me
-défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle
-me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête,
-elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est
-parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens
-bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son
-aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise
-humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs
-mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout
-d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un
-crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné
-mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs.
-
-À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien
-pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et
-me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita
-comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères
-qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans
-leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de
-mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui
-étoit un crève-coeur pour moi.
-
-À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me
-laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à
-mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit
-et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je
-n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de
-ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne
-ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit
-ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en
-lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans
-l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas:
-ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur,
-jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes,
-j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire,
-douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des
-deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent
-rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la
-semaine m'étoient indifférens.
-
-Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les
-offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors,
-mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je
-suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire
-prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?...
-
-Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais
-elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus
-intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards
-paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses
-goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se
-disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines
-et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon
-secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à
-la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois
-réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle
-épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire
-sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier
-irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par
-épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon
-projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état.
-Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime
-à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir?
-
-Au lieu de suivre la route de Chartres, je me décidai à aller à Paris.
-Quand ma résolution fut une fois prise, j'en fis part à deux voisines
-dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de
-leur discrétion, et de mon amitié, et des conseils qu'elles m'ont
-donnés.) Quoique cette résolution fût irrévocablement prise, je fus
-huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans
-le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire
-que la contrainte exercée envers moi étoit injuste; que les passions
-ardentes dont j'étois dévoré m'éloignoient du sanctuaire, que
-l'honnête homme ne doit prendre que l'état dont il peut remplir
-civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me
-rassuroit pas de la crainte et de l'abandon où j'allois me trouver à
-mon âge, sans état, sans fortune, dans un moment aussi critique, au
-milieu d'une ville qui est un univers, où je ne connoissois personne,
-où l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en étoit jeté. Au lieu
-d'aller prendre les ordres, je partis de Châteaudun avec deux abbés de
-mes amis, le 17 octobre 1789, époque de la rentrée des classes.
-
-En arrivant à Chartres, le 18 octobre, je dînai avec tous les
-camarades de mon cours, qui, ne soupçonnant rien de mon projet, me
-firent promettre de venir les reprendre à l'enseigne du Gros-Raisin,
-faubourg de la Grappe: nous nous embrassâmes au bout de la rue aux
-Changes. Ils cheminèrent vers Beaulieu, grand séminaire qui étoit à
-une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit déjà
-sentir; tout étoit en rumeur; chaque jour les rues étoient illuminées,
-tout le monde étoit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi
-d'une prétendue armée de brigands invisibles, qui, chaque nuit,
-marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les
-villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient été
-traînés aux Tuileries par un peuple affamé, qui avoit, disoit-il,
-conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangère et le
-petit mitron_. Ainsi Paris, à cette époque, étoit le cratère d'un
-volcan prêt à faire éruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les
-campagnes, ou dans les pays étrangers; et ceux que leurs affaires ou
-leur commerce y retenoient, restoient claquemurés et enfermés comme
-s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les
-fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police
-étoit désorganisée. Tous ces détails étoient encore amplifiés dans les
-provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois résolu de
-venir à Paris, et j'y arrivai le 20 octobre, à six heures du matin.
-
-Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de
-dix-neuf ans, séquestré depuis six dans les séminaires, étourdi et
-embarrassé tout-à-coup de la grande liberté dont il jouit pour la
-première fois de sa vie, au milieu d'une cité qui ressemble à un
-univers. J'avançois, d'un air rêveur, dans les Champs-Élysées; un
-groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient à ma rencontre,
-portant la tête du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en
-mémoire de cet événement, a été tenu sur les fonts baptismaux par
-notre dernière reine. Quelle réception! Je me persuadai que cette
-funeste rencontre me présageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas
-arrivés pour confirmer mon pressentiment, mais peut-être ai-je pu
-aider à la prophétie de mon imagination enflammée, par l'opinion que
-cet événement m'a donnée de la révolution.--Si ce château n'est pas le
-palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le génie d'Armide est
-inférieur au nôtre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me
-fait tourner comme un moulin à vent, pendant que je baye en l'air,
-tout ravi d'admiration et d'extase à l'angle de la belle colonnade du
-Louvre. J'ai mis deux heures à examiner le cours de l'eau,
-l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le
-mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activité des
-artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un
-peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des
-arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du
-temple de l'Abondance et de l'Industrie, émousse presque mes organes
-par l'attention qu'ils en exigent.
-
-Je fus distrait de ma stupidité contemplative par un appétit dévorant,
-qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens
-pécuniaires que j'avois, la disgrâce et l'exhérédation dont j'allois
-être puni. «Te voilà donc à Paris sans état, sans fortune, sans
-parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est fermée pour
-toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien
-demander à personne, d'être fidèle à l'honneur, à la probité. Tu vois
-ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutôt que la société, ta famille
-et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le
-promets...., je le promets et je le jure, ô mon Dieu!...» D'après ce
-soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais
-tourner, attachant ma destinée à la direction de la corne droite, qui
-se fixe à l'E. S. E. Me voilà dans la rue Saint-Jacques, autrefois le
-Latium parisien.
-
-Où loger? peu m'importe: mais quel état prendre sur le registre de
-police? Étudiant en théologie. Le hasard me conduit à l'hôtel de Henri
-IV.... Je loue un cabinet près des faubourgs du Paradis; une
-Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un âge au-dessus de la
-critique, étoit chérie et connue avantageusement de toutes les
-personnes de la maison. Le soir, j'allai au Théâtre-Français, voir
-Molé et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des
-filous me firent léguer trois louis pour mon début. Cette perte étoit
-terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'être
-plus circonspect.
-
-Pendant huit jours, je rôdai dans Paris, sans être dupe. Mes affaires
-commençoient à s'améliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter
-un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connoître à MM.
-Brune, aujourd'hui ambassadeur à la Porte-Ottomane, et à
-Fabre-d'Églantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre
-m'encouragea à cultiver les lettres. Je lui montrai différens
-opuscules: il approuva mon ouvrage intitulé: _La Voix de la Nature_,
-et se borna là. Je ne l'ai jamais revu depuis.
-
-Ces promesses me firent bâtir des châteaux en Espagne; je me crus
-placé sous trois jours. Dans un élan de reconnoissance, je cours vîte
-au Palais-Royal acheter quelque chose à la bienfaitrice qui me
-délivroit de la férule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil
-dirigeoit ma démarche; j'avois déjà honte de la misère, et cette dette
-que je payois à l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme
-libéral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'écrire dans
-mon pays à celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis
-heureux sans vous, et malgré vous?_ Une main invisible corrigea
-bientôt ce désir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma
-compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur
-les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la
-persuasion que j'étois beaucoup plus riche.
-
-En entrant dans la première cour du Palais, du côté de la rue
-Saint-Honoré, je vois un gros homme bien vêtu, qui grondoit une jeune
-dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laissé aller?
-Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et
-me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la
-galerie.... «Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici
-de l'argent....» Il fouille à sa poche. «Voyez-vous cet homme qui s'en
-va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretières à
-diamans, et quatre superbes paires de bas de soie à vendre; ça vaut
-huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les
-donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adressé ici à mon épouse;
-elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que
-trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fâché;
-il est intraitable avec moi.... Voilà comme elle manque toutes les
-bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voilà un louis; je vais derrière
-vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est
-à vous.» Je suis l'homme à la piste; il s'arrête dans une encoignure;
-il étoit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis
-quinze ans, couvroit sa chevelure mastiquée de poudre, de sueur et de
-poussière, et ombrageoit sa figure blême et veinée de barbillons longs
-comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la
-richesse de son uniforme noir et fripé comme s'il fût sorti de l'eau.
-_N'avez-vous rien à vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me
-regarde d'un air contrit, et tire mystérieusement de dessous sa
-mantille la boîte à Pandore. Nous entrons en négociation. Ces gens-là
-sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit
-réellement d'un air inquiet et avide; le prétendu infortuné lui
-tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de
-longues jérémiades. Nous tombons d'accord à quatre louis. Le premier
-me félicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son
-prétendu antagoniste, feint de vouloir se rétracter par vengeance. Je
-le somme de sa parole; mon prometteur s'éloigne, comme pour lui
-laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont
-disparu....
-
-Je retourne à la boutique; personne ne me connoît: ce ne sont plus les
-mêmes figures. J'en fus enchanté. Au bout d'une heure, j'arrive chez
-moi d'un air triomphant. Ma compatriote étoit avec d'autres voisines.
-Je lui offre galamment la fameuse boîte, dont j'avois provisoirement
-retiré les boucles de jarretière et une paire de bas.... On ouvre....
-Des éclats de rire se prolongent d'un bout à l'autre du cercle, je
-rougis; je suis dupe. On détaille l'emplette. Je m'enferme vîte dans
-mon cabinet pour mettre mes bas; ils étoient gommés et resavetés; le
-pied étoit de deux morceaux, et la jambe trouée comme un filet à
-prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille étoient de
-cuivre doré; le diamant répondoit au métal, et le tout valoit six
-francs. Voilà soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise
-grâce.
-
-Cette largesse diminua mon crédit dans l'esprit de mon hôtesse. Il ne
-me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur
-qu'à force d'être dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant,
-je trouvai mon petit mémoire annexé à ma chandelle. Toute la nuit, je
-baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis à la dérobée,
-avec un paquet de six chemises, que je portai vîte à un
-commissionnaire du Mont-de-Piété, qui me donna 30 fr. Mes dettes
-payées, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit
-qui me couvroit.
-
-Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reçus une
-lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc
-débarrassée de vous; ma maison vous est fermée pour toujours: j'ai
-fait mettre une double serrure à mes portes, de peur que vous
-n'arriviez à l'improviste. N'espérez pas m'attendrir; vous n'avez plus
-rien à espérer de moi. Vous prétendiez que le pain que je vous donnois
-étoit celui de la douleur; je vous verrois mourir à ma porte, que vous
-n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en coûte pour me
-désobéir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre
-l'honneur, contre la vertu. «Vains fantômes, m'écriai-je! n'êtes-vous
-donc suivis que du désespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chérir,
-si le malheur, la misère et la honte sont toujours le partage de vos
-prosélytes? Pourquoi préférer l'avilissement à la gloire; la détresse
-à l'opulence; la bonne foi à la duplicité, quand ces vertus ne sont
-que des mots dont la fortune et le crédit annullent la réalité...?»
-Je déchirai la lettre avec mes dents, je m'étendis sur mon grabat; et,
-pour la première fois de ma vie, je perdis pendant trois heures
-l'usage de la raison. Je m'étois enfermé chez moi sans le savoir; je
-ne pus jamais trouver la clef qui étoit dans ma poche, et le lendemain
-j'avois le visage d'un mort inhumé depuis plusieurs jours.
-
-Je retournai voir M. Brune. Il me remit à une quinzaine, sans me
-désigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu:
-la malle qui étoit à mon séminaire ayant été renvoyée à mon mentor,
-je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il étoit d'une
-qualité assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer
-pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier.
-Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux étant devenues
-publiques, je revis M. Brune, qui m'employa à prendre des notes au
-Châtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il étoit
-co-propriétaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de
-Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rédigé le
-mémoire en révision), furent entamées. Le premier, colonel-général des
-Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vénus et sous
-les lauriers de Mars. Il étoit accusé d'avoir fourni des munitions au
-gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prêté main-forte
-pour tirer sur les assiégeans; de l'avoir invité à tenir bon en cas
-d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et réduire
-les insurgés, et d'être, par ce, comptable du sang versé les 13 et 14
-juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit
-pris la fuite, avoit été arrêté à Brie-Comte-Robert, et enfermé nu
-dans un cachot, où on le montroit au peuple comme une bête rare et
-vorace. Les têtes étoient si échauffées contre lui que l'auditoire
-influençoit ouvertement les témoins et les juges. Le rapporteur,
-Boucher-d'Argis, étoit invectivé à chaque séance, ainsi que tous ceux
-qui se présentoient pour l'accusé, ou qui ne déposoient rien à sa
-charge.
-
-Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre,
-s'immortalisèrent dans cette cause. Le premier, est M. de Ségur, bras
-d'argent, qui n'abandonna jamais l'accusé, et s'identifia
-volontairement à lui dans sa prison, dans ce moment critique où les
-injures, les menaces et les persécutions pleuvoient sur tous les
-hommes titrés, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite
-assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sèze, qui, par son
-éloquence, brisa les fers de l'accusé. Cette première cause célèbre de
-la révolution, où le talent de l'orateur animé par la stoïcité du
-tribunal et par cette âme grande qui le caractérise, fut développée
-avec des traits si mâles, qu'il auroit forcé les juges de mourir sur
-leur siège, s'il eût été nécessaire, pour ne prononcer que d'après
-leur conscience, lui mérita la confiance de Louis XVI, dont il
-prononça si éloquemment la défense à une époque que nous connoissons
-tous.
-
-Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue,
-avoit été mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le
-roi et se défaire, à force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du
-maire, M. Bailly, et du commandant général, M. de la Fayette, si
-célèbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la même cause. Les
-dénonciateurs de l'accusé étoient ses premiers agens; plusieurs
-témoins venoient à l'appui: mais l'arrestation de ce seul prévenu,
-sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 décembre 1789, au
-moment où il étoit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on)
-atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le
-conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on
-ne l'influence pas, et que sa sagacité naturelle lui indique souvent
-le vrai coupable.
-
-Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis
-de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le
-comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens:
-«Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable
-avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit
-inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de
-cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les
-yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de
-crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient
-l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et
-leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition
-de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les
-faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise
-malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même
-art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore
-dans son coeur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied
-de la potence.
-
-Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me
-trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les
-premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques
-ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore.
-Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai
-que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou
-peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il
-fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de
-savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six
-mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul
-voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première
-personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle
-avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple
-pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je
-couchois.--«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la
-personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas
-besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront
-rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les
-habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos
-meubles soient de retour.»--Je la pris pour une folle, et je me mis à
-rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et
-je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le
-soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre
-en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille:
-elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la
-consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en
-entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous
-vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille
-folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai
-été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent
-ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à
-apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui
-me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les
-enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit
-démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois
-été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne
-portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de
-répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia
-l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je
-pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle
-par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille,
-qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la
-conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double
-intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me
-croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses
-compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour
-la forme.
-
-Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère
-contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en
-vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du
-comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an.
-Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué
-dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs,
-me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la
-conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi.
-Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas
-nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur,
-me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous
-nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette
-importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous
-n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas
-de regretter ce temps d'épreuve.
-
-Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé
-à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse
-lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire
-prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre
-plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de
-fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe
-d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les
-privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des
-accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais
-long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être
-toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas
-que cette fermeté s'acquière dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot
-de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de
-l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis,
-auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à
-jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre,
-et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais
-l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous
-envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient
-quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés
-de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne;
-nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur
-le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet;
-nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain
-et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit
-facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma
-main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes
-membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma
-tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je
-le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher
-dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée
-plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et
-couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant
-aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de
-Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi.
-Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement,
-nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma
-garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois
-une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en
-sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce
-jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma
-suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma
-vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans
-moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit
-de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à
-l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on
-me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus
-vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper
-de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor,
-n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité.
-
-Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le
-lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez
-M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai
-un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint
-terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette
-année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En
-1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en
-Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1].
-«Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse
-du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du
-poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un
-libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de
-mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat
-en poche.--Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils
-pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec
-l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli,
-lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec
-deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois
-rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires;
-l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.)
-
-[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson,
-_l'Occasion perdue et retrouvée_, en quarante-un couplets, eut pour
-pénitence _l'Imitation de J. C._ à mettre en vers. J. B. Rousseau fut
-exilé et gracié pour quarante-un couplets. L'auteur a passé au
-tribunal révolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a été exilé et
-gracié pour quarante-un couplets intitulés: _Le Miroir de la Raison,
-présenté par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace cassée._
-Nombre fatal!]
-
-D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin;
-je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais
-les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à
-chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire
-s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en
-papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à
-d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de
-partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière
-à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la
-place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise
-honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie
-pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on
-me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes:
-ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus
-honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prêtre_,
-pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attaché à la maison de
-Rohan_; ensuite _évêque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de
-l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donné l'énigme de toutes ces
-exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois
-avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Préjugé vaincu_.
-
-[Note 2: Une femme, entre deux âges, m'accoste un jour, après
-m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalisé:
-«Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pénitentes
-vous moralise!...» Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne
-vous méprenez-vous point?--Oh! certainement non.--Hé bien! _madame, si
-j'étois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous
-dire?_--Que je pourrois tout révéler à votre mari, sans divulguer la
-confession....»
-
-Un autre jour, un Prémontré vient chez moi de grand matin, me demander
-si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai étudié. Il
-y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer à Metz faire mon noviciat
-chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularité?
-
-Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois
-même des personnes qui assuroient y avoir assisté. Oh! comme le
-serment coûte peu à faire, quand il coïncide avec nos vues!...
-
-Le lendemain on vouloit que je fusse maître de musique.... Enfin, j'ai
-été forcé de faire le médecin malgré moi. Et si je publiois mes scènes
-à tiroir du temps que j'ai chanté, on jugeroit que j'ai été plus ami
-de la société et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.]
-
-Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien
-réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a
-secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même
-dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet état que la
-sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite.
-Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces
-traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est
-prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage;
-mon coeur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au
-gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat.
-
-[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont
-des amies inappréciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle
-détention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincère amitié a
-autant de force que l'amour. Ô âmes sensibles, que je cesse d'exister
-quand je cesserai de vous aimer!]
-
- * * * * *
-
-Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut
-bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les
-angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que
-j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la
-position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits
-un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits
-qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse
-approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet.
-
-Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la
-colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange
-et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire
-à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut
-souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette
-versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où
-nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen,
-leur a beaucoup nui à nos yeux.
-
-Les déportés qu'on leur envoyoit étoient presque tous des hommes
-marquants et regardés comme dangereux. Il falloit plaire à la
-mère-patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa
-place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte
-n'ont point eu de part à cet écrit; je leur en ai donné la preuve en
-leur présence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ôter la vie, au
-moment où je leur disois, avec le caractère que mes amis me
-connoissent, des vérités dures que le danger de la mort ne m'a jamais
-fait taire. Ici, je leur dois la vérité; la voilà toute entière.
-
-Si je consulte la vérité sur le 18 fructidor et sur ses causes, je
-conviendrai avec franchise que la déportation, nécessaire pour l'état
-et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les
-proscriptions et les vengeances partiales des hommes exaspérés qui ont
-substitué leurs intérêts et leurs ennemis personnels à ceux du
-gouvernement. La France républicaine, à cette époque entre le couteau
-des royalistes et des anarchistes, fut forcée de mettre en vigueur les
-loix de Rome et d'Athènes, l'ostracisme, la déportation, le
-bannissement et l'exil.
-
-Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des
-déportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'état
-qui dit, le 19 fructidor, à un énergumène, prêchant la mort des
-vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais
-priver pour quelque temps de leur patrie les étourdis et les
-inconséquens qui méconnoissent la liberté et la mutilent, et
-l'interdire pour jamais à ceux qui l'assassinent.
-
-Je sais bien que la chaleur et l'énergie que j'ai déployées à cette
-époque ont pu faire croire que j'étois influencé par un parti. Je
-m'étois mis trop en avant pour espérer éluder la loi: mon exil ne m'a
-point surpris; je l'ai presque légitimé par ma hardiesse; mais voilà
-ma religion et le fond de mon âme: la liberté dans le coeur de l'homme
-est le feu sacré de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni
-l'allumer ni l'éteindre. Je ne suis libre que quand un seul chef
-commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un état.
-L'anarchie est l'ivresse de la liberté; la république est un beau
-songe, et l'uniformité de l'ordre et l'unité sont l'aliment sacré du
-premier titre et du droit que l'on ne peut aliéner qu'en voulant
-l'étendre ou le partager.... Voilà mes principes..... mon erreur étoit
-bien pardonnable; j'en appelle au témoignage des hommes probes. Aucune
-faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les défie
-tous sur ce point.
-
- * * * * *
-
- Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805.
-
- TRIBUNAL CRIMINEL DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
-
- _Extrait des minutes du greffe du tribunal criminel du
- département de la Seine, séant au Palais de Justice, à
- Paris._
-
- Au nom du peuple français.
-
- BONAPARTE, premier consul de la République,
-
- Aux membres composant le tribunal criminel du département
- de la Seine, séant à Paris.
-
-_Le grand juge et ministre de la justice nous ayant exposé que
-Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, pour avoir tenu des
-discours tendans au rétablissement de la royauté, par jugement du
-tribunal criminel du département de la Seine, en date du 9 brumaire an
-6, s'est pourvu à fin d'obtenir grâce; nous avons réuni en conseil
-privé, au palais du gouvernement, le 21 du mois de fructidor an II,
-les citoyens_ Regnier, _grand Juge et ministre de la Justice_;
-Dejean, _ministre de l'administration de la guerre_; Barbé-Marbois,
-_ministre du trésor public_; Roederer _et_ Abrial, _sénateurs_;
-Bigot-Preameneu _et_ Treilhard, _conseillers d'état_; Muraire,
-_président du tribunal de cassation_; Viellard, _vice-président du
-même tribunal; ce dernier convoqué, mais non présent_.
-
-_D'après l'examen qui a été fait, en notre présence, de toutes les
-pièces, et les circonstances du délit mûrement pesées, nous avons
-reconnu qu'il y avoit lieu à accorder la grâce demandée._
-
-_En conséquence, nous avons déclaré et déclarons faire grâce à
-Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, par jugement du tribunal
-criminel du département de la Seine, du 9 brumaire an 6, pour avoir
-tenu des discours tendans au rétablissement de la royauté, sans
-toutefois que le présent acte puisse en rien préjudicier aux droits de
-la partie civile._
-
-_Ordonnons que les présentes lettres de grâce, scellées du sceau de
-l'état, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur
-réception, par le commissaire du gouvernement, en audience publique,
-où l'impétrant sera conduit pour en entendre la lecture, debout et la
-tête découverte; que lesdites lettres seront de suite transcrites sur
-vos registres, sur la réquisition du même commissaire, avec annotation
-d'icelles en marge de la minute du jugement de condamnation._
-
- _Donné à Saint-Cloud, sous le sceau de l'état, le 21
- fructidor an II de la République,_
- Signé BONAPARTE.
-
- _Par le premier consul, le secrétaire d'état_,
- Signé H. MARET.
-
- _Le grand juge et ministre de la Justice_,
- Signé REGNIER.
-
- _Délivré, pour copie conforme, par moi greffier, soussigné_
- FREMIN.
-
-
-
-
-TOME PREMIER.
-
-ANALYSE SOMMAIRE
-
-DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-_Division de l'ouvrage, pages 1 et 2. -- Causes de déportation de
-l'auteur. Voyez préface, 3. -- Son départ. -- Des antiquités de
-Chartres. -- Du séminaire, du collège où l'auteur a fait ses études.
--- Il y trouve deux compagnons de déportation, 14, 15 et 16. -- Il
-passe à Châteaudun, son pays natal. -- Il y voit sa famille, 16, 23.
--- Passe-temps comique de Sainte-Maure à Châtellerault, 30, 31. -- Du
-commerce des couteaux, 32. -- Singulier crime d'une jeune femme de
-Poitiers, 33, 34. -- À Niort, ils logent dans la prison où naquit mad.
-de Maintenon, 38. -- À Surgères ils se promènent librement sur leur
-parole; on veut les faire sauver; pour quoi ils refusent; ils vont
-visiter les tombeaux: réflexions sur l'immortalité de l'âme; anciennes
-prophéties sur la révolution, 39, 44. -- Arrivée à Rochefort, 46._
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-_Entrée à la municipalité, les trois déportés font danser le
-président, le commissaire se fâche, les fait serrer de près, 48, 49.
--- Affreuse prison de Saint-Maurice, 50. -- Évasion de Jardin et
-Richer-Sérisy, journalistes. -- Comment le concierge les fait sauver
-par argent, 53. -- Annonce d'embarquement, 56. -- Un vieillard de
-soixante ans reçoit un coup de fusil au milieu de la prison. -- Départ
-pour la rade. -- Grand désordre dans la prison. -- Arrivée sur la
-frégate la_ Charente. -- _Nombre des déportés embarqués, 64.
---Description de la nouvelle prison de ce bâtiment, 66, 67. -- Tableau
-de l'intérieur de cette prison, 68. -- Ration du bord, 70. -- Conduite
-de l'équipage à notre égard, 71. -- Combien chacun a de lignes d'air
-pur à respirer_ (ibid). -- _Un déporté se jette à la mer, de
-désespoir, 73. -- Les Anglais viennent bloquer le port. -- La brume
-nous donne le moment de sortir. -- Nous sommes poursuivis par trois
-bâtimens ennemis. -- Terrible combat, 74, 80. -- La frégate est jetée
-sur les rochers, 82. -- À la côte d'Arcasson nous manquons d'être
-assassinés par les écumeurs de mer des landes de Bordeaux, 83. -- On
-nous rembarque sur la_ Décade. -- _On hisse les malades et les
-vieillards à bord, 85. -- Portrait du capitaine et de l'état-major.
---Ration de marine. -- Coq ou cuisinier du bord, 91, jusqu'à 97.
---Départ, 98. -- Description des côtes d'Espagne. -- Hymne du départ,
-103. -- Testament des exilés. -- Leurs legs aux âmes sensibles et aux
-directeurs, 105. -- Passe-temps de l'entrepont durant la traversée.
---Horrible histoire du capitaine Lalier, 107 et 108. -- La peur des
-Anglais trouble la vue au capitaine Villeneau; il prend des souffleurs
-pour une escadre ennemie, 110. -- Suite des passe-temps de
-l'entrepont. -- Causes secrètes de la révolution. -- Énigme du fameux
-collier-cardinal, 111, jusqu'à 114. -- Causes de la haine de la reine
-contre le duc d'Orléans, de la vengeance du duc sur la famille de
-Louis XVI, 115. -- Causes de la fertilité de l'île de Madère, 116.
---Suite des passe-temps de l'entrepont. -- Conte de l'amour suffoqué
-par la jouissance, 117. -- Résurrection de l'amour. --Sacrifice de
-l'innocence, 118, jusqu'à 122. Tempête, 123. --Passe-temps de
-l'entrepont. -- On agite la question du divorce, 124. -- Suite. --
-Histoire d'une femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée
-par son amant et retrouvée par son mari, 125, jusqu'à 144. -- Passage
-et baptême du tropique, 145. -- Température de la zone Torride. --
-Description des cinq zones, 146, jusqu'à 151. --Observation sur
-l'aérométrie, 151. -- Passage entre les îles du cap Vert. -- Ce
-qu'elles produisent. -- Banc de poisson. -- Description d'une belle
-nuit sur mer, 154. -- Passe-temps de l'entrepont. Événemens les plus
-remarquables et les plus terribles de ma vie, 155, jusqu'à 165. --
-Pompe d'eau, ou trombe; ce que c'est, 166. -- Résumé de la traversée,
-167, jusqu'à 169. -- On voit terre, 170. -- Mouillage dans la rade de
-Cayenne. -- Misère du pays. Mariage impromptu de la colonie de 1763,
-174. -- Nous apprenons l'évasion des huit premiers déportés. -- Leurs
-noms, 174, jusqu'à 177. -- Du port de Cayenne, 178._
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-_Entrée à Cayenne. -- Procès-verbaux de débarquement. -- Réception
-faite aux déportés, 179. -- Un mot sur les habitans. -- Description
-générale de l'Amérique. -- Des Guianes, et particulièrement des
-possessions françaises, 185. -- De la ville de Cayenne. -- Température
-du pays. -- Peinture des habitans, 204. -- Des agens ou gouverneurs.
--- Leur autorité, 218. -- Maladies du pays, 224. -- Départ de l'auteur
-et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. -- De la colonie
-de 1763, en parallèle avec la déportation, 258. -- Leur misère. -- Ils
-luttent contre la famine. -- Intérieur de leur case. -- Anecdote
-curieuse sur Terdisien. -- Quel personnage c'étoit, 265 et suiv.
---Insectes des cases, 272. -- Plantation, culture, commerce de la
-Colonie; coton, cannes à sucre, indigo, 289. -- Animaux domestiques et
-reptiles, caïman, 310._
-
-Fin du premier volume.
-
-
-
-
-TOME SECOND.
-
-ANALYSE SOMMAIRE
-
-DE LA SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE.
-
-
-_Caméléon, phénomène, pag. 1 et 2. -- Cancer guéri d'une manière
-étonnante, au Diogène du pays, 4. -- Existence de Billaud et de
-Collot-d'Herbois; leurs caractères, leurs malheurs; mort terrible de
-Collot-d'Herbois, 16. -- Nos malheurs à la case Saint-Jean; notre
-abandon; nos camarades meurent, 30. -- Nous sommes sans vivres, sans
-connoissances. -- Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et
-suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu'à 56. -- Départ
-de Jeannet._
-
-
-QUATRIÈME PARTIE.
-
-_Désert de Konanama. -- Liste des morts dans ce lieu, 59. -- Les
-déportés sont réunis à Synnamari. -- Seconde liste des morts, 131.
---Portrait et agence de Burnel; il est chassé de la colonie, 151.
---Voyage chez les mangeurs d'hommes, où l'auteur court risque d'être
-dévoré, et ensuite empoisonné, 214, jusqu'à 278._
-
-
-CINQUIÈME PARTIE.
-
-_Notre rappel. -- La corvette qui vient nous chercher est prise sous
-nos yeux par les Anglais, au moment où nous allions embarquer, 301.
---Départ de l'auteur par les États-Unis; il fait naufrage dans le
-port, 305. -- Liste des déportés partis, restés et réfugiés à la
-Martinique. -- Retour. -- Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et
-suivantes._
-
-FIN.
-
-
-
-
-VOYAGE À CAYENNE.
-
- _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._
- Virg. Æneid., lib. I.
- L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
-
-
-Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes
-malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que
-je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays
-que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée
-pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je
-parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux
-de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste
-pays; j'ai resté à _Synnamari_ et à _Konanama_; j'en ai tracé le plan
-sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne
-puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des
-personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis
-procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je
-mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la _Décade_, il
-appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour
-découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de
-vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens.
-MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson
-ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la
-meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des
-noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres
-animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long,
-nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route.
-
-Je fus arrêté le _13 fructidor an V_ (_30 août 1797_), pour avoir fait
-quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se
-reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (_31
-octobre_) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner
-du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit
-une noyade, sous un autre nom.
-
-Le _2 novembre_, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une
-cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes
-malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque
-cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui
-faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une
-grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes
-qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que
-j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé.
-
-Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je
-remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me
-remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre
-avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux
-flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font
-descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre,
-et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du
-commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au
-cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends,
-aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour
-assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé
-les deux seins à sa maîtresse, par jalousie.
-
- * * * * *
-
-Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de
-mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire.
-
- * * * * *
-
-Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes
-par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris.
-
- * * * * *
-
-Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint
-un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous
-terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer
-l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis
-mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la
-main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que
-j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui
-demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de _Marat_.
-L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un
-mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit
-confirmé.
-
- * * * * *
-
-J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue.
-
- * * * * *
-
-Le _26 janvier_, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval
-viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources,
-ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer
-dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie
-pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou
-pour la déportation.
-
-Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les
-deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois
-pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y
-consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit
-l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir
-que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de
-la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les
-deux époques.
-
-À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et
-qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des
-babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me
-fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit
-à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter
-du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à
-Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans
-le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins
-et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un
-scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets
-de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à
-répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore
-à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me
-met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole
-d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à
-regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens
-que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la
-vie.
-
-Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je
-marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme
-que je n'avois jamais vue.
-
-Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau
-argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de
-verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les
-désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds;
-les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en
-arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche
-en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Cérès. C'est à ce petit
-village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum
-ysi_ ou _par isi_, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems
-qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de
-tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour
-être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant
-de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui
-l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la
-puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame
-de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en
-faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce
-tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le
-genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que
-personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois,
-Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la
-multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se
-déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une
-promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses _chers
-collègues_: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la
-campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le
-trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le
-bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.»
-
-Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur,
-de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une
-pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le
-nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers,
-je les nomme à mon guide, voilà _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le
-faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner,
-il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.
-
-Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris,
-et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en
-parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma
-gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce
-qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on
-perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand
-on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit
-pour une égratignure.
-
-En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19
-octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous
-mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux:
-_Ils sont des scélérats!_ crioit-il, _ils sont des scélérats!_--Eh!
-qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces
-brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes
-hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique.
-
-Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par
-l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma
-mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes
-garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de
-laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres.
-J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à
-neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de
-Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais
-on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux
-l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la _grosse
-pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le
-jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu,
-une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me
-cacher?--Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton
-cotillon.--.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature,
-qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un
-beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent,
-se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit
-se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le
-crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de
-village.
-
-Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries
-de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue
-d'émigration; ils voient les déportés de bon oeil. On me loge dans un
-grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir
-voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la
-porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit
-le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous
-descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que
-mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour
-ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me
-prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge
-de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume
-en riant.
-
-Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge
-qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison,
-qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la
-rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.
-
-_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot
-_déporté_, elle a reculé d'effroi: c'étoit la soeur du dernier
-président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa
-retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé
-le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des
-causes de cette journée; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi
-que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la
-preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprimée dans tous les
-journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez
-servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu
-depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux
-le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons
-journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le
-Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi
-ceux-là valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les
-achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis
-jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils
-veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la
-demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je
-n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le
-directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous
-descendîmes à _Épernon_ pour dîner; il fit bande à part, crainte,
-dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il
-se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue
-avant d'arriver à Chartres.
-
-Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions
-promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je
-ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit
-le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du
-Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la
-jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où
-nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de
-_trictrac_. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de
-l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.
-
-Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par _Henri IV_, qui en fit
-reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de
-l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les
-ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte
-Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la
-maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de
-modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en
-vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus
-haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On
-fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à
-la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont
-encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas
-démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police
-correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir
-et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon
-berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois
-la _Vierge noire_ de bout sur son pilier usé par les lèvres des
-pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire
-où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, _le
-triomphe de la religion_, où il monta en 1793 pour apostasier cette
-même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783;
-il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de
-cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres
-que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard,
-notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_,
-_l'inconstant_ font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au
-coeur du poète.
-
-Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme:
-j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier,
-nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé _Cormier_.
-
-_31 janvier_. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais
-embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui
-je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je
-allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays
-derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de
-cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons
-soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir
-délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives,
-vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de
-nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons
-peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun.
-Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite
-rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans.
-
-Cette rivière, nommée _la Cony_, ou la Resserrée, coule de l'est à
-l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les
-autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la
-contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes
-d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la
-paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent
-d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du
-printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source
-d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un
-berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux
-portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres
-innombrables qui sont dans la prairie.
-
-Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon
-père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la
-_Descente d'Énée aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois
-voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier
-sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que
-notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches
-pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient
-lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la
-ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières
-sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de
-coeur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à
-deux mille lieues.
-
-De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette
-rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est
-passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans
-le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse;
-j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays,
-déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma
-prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre
-chère à mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance:
-«Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette
-révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai
-été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête
-homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque
-révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes,
-et tu trouveras des âmes sensibles dans la _France équinoxiale_.»
-
- Humble cabane de mon père,
- Témoin de mes premiers plaisirs,
- Du fond d'une terre étrangère,
- C'est vers toi qu'iront mes soupirs.
-
-Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun;
-voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis
-sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas
-changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en
-1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de
-comité révolutionnaire.
-
-Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et
-les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour
-grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et
-imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres
-de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes
-blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois,
-surnommé le _Beau Bâtard_ du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit
-nommé la _Ville-Blanche_; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans
-qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit
-relever les premières façades, et exempta les habitans de taille
-pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des
-villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à
-une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit
-toute la ville.
-
-Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la
-toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du
-nord.
-
-Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la
-rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de
-largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le
-Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement
-dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la
-montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems
-sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de
-l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener
-ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a
-succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des
-rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs
-d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins,
-vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique
-désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes
-touffus de _Macheclou_, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785....
-Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre
-enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne
-désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage
-de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis
-dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs
-souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour
-restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la
-liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus
-sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que
-j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui
-emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu!
-
-Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en
-1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez
-votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que
-vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal,
-c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire,
-dont le fils m'apprit à décliner _musa_, je vois celle qui me fit
-décliner _amor_.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle
-église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit:
-
- Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé?
-
-Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M.
-Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur
-père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute
-la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui
-les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il
-ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir
-voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa
-religion et son Dieu pour sauver sa vie.
-
-La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien
-moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif,
-Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris
-pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me
-le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs
-dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des
-lèvres.--Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un
-ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes
-amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper.
-Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme
-que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je
-n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa soeur.
-Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante,
-que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle
-ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut
-ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend
-fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de
-froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds
-de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes
-compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai
-connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient
-nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà
-la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui
-avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes
-sont fréquentes pour moi, depuis la révolution.
-
-Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la
-société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je
-revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge
-de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits
-et du côté du coeur. _Gillement_ et son épouse nous donnent des
-preuves de sincère amitié. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des
-_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumière_; c'est nommer
-la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient
-durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des
-sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie.
-Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à
-votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je
-vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi
-nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma
-première amie, avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont
-charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je
-suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que
-sa belle-soeur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en
-fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. _Voilà le
-gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes
-bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon coeur.... _Voilà
-le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un
-autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à
-l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m'offrir
-des moyens d'évasion.
-
---Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux
-pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée.
-Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition.
-
-Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande
-hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie
-par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous
-méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de
-chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le
-malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me
-donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie.
-
-Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades
-de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule
-les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit,
-on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour
-vingt ans.
-
-Le _2 février_, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je
-dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?...
-Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route
-avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain,
-qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous
-conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et
-Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin
-de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en
-cachot.
-
- * * * * *
-
-La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une
-riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de
-prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4]
-
-[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au château de la
-Poissonnière, le 11 septembre 1525. Homère, Virgile et le Tasse ont
-moins reçu d'éloges, dit Bayle, que Ronsard n'en reçut de son tems. On
-l'annonça comme le plus grand poëte de la nation: Marguerite, duchesse
-de Savoie le fit connoître à Henri II son frère qui l'honora des
-bontés les plus particulières; François II et Henri III eurent pour
-lui les mêmes sentimens: Charles IX, amateur passionné de la poésie,
-monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il fût toujours
-logé auprès de lui; il lui écrivoit en vers qui valent mieux que ceux
-du poëte Vendomois. Tels sont ceux-ci:
-
- L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
- Doit être à plus haut prix que celui de régner;
- Tous deux également nous portons des couronnes,
- Mais roi, je les reçois, poëte tu les donnes.
- Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur,
- Éclate par soi-même et moi par ma grandeur;
- Si, du côté des Dieux, je cherche l'avantage,
- Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage;
- Ta lyre qui ravit par de si doux accords,
- T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps;
- Elle t'en rend le maître et te sait introduire,
- Où le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.]
-
-La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs
-à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans,
-le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous
-ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle
-_Lebrun_. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi
-désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et
-confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur
-jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à
-condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous
-paierions sa dépense et celle de toute sa garde.
-
-La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine,
-nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il
-traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion
-de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique
-à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte
-d'Estaing. Nous voilà à Tours.
-
-Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième
-race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de
-plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous
-François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt,
-dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit
-tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant
-Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des
-matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par
-des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si
-l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche
-point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et
-l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y
-fixer. Quel beau coup-d'oeil présentent ces quais et cette Loire qui
-coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du
-majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de
-pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche,
-une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une
-flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au
-silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus
-vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy,
-Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même
-danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune
-homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré,
-et dont la famille a obtenu la réhabilitation.
-
-Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que
-ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de
-la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long
-sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et
-parlé à son aise, tandis que nous dormions.
-
-Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne
-heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux
-Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement
-les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables
-rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous
-dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un
-petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a
-trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans
-vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus;
-j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je
-représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à
-Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il
-s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer
-par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la
-joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin,
-nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux
-compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions
-presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À
-Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné.
-
-Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent
-civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter
-malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs
-pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un
-couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne
-croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y
-voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles;
-les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le
-père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la
-mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que
-nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux
-pour les perdre_. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels
-et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la
-coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à
-très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans
-les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter
-les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la
-queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui
-escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de
-s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit _carte
-blanche_, pour mille écus de couteaux.
-
-Le _13 février_, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à
-la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous
-sommes à quatre-vingts lieues de Paris.
-
-Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un
-seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en
-route.
-
-Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans
-goût. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont
-obstruées par d'énormes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours
-sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le
-nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des
-Visitandines.
-
-Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas
-être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se
-délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une _Agnès_, mais c'est une
-Agnès _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son
-mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la
-fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands
-personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel
-dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre coeur bien avant
-de venir à nos lèvres.
-
-Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir
-nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend
-aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne.
-Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de
-ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est
-engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson,
-soeur du citoyen Beauregard déporté.
-
-À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les
-ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers
-de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de
-l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons
-sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de
-curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort,
-et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque
-nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce
-qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs
-d'autre férule que les tendres réprimandes du _langage_ de la raison.
-
-Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux
-qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que
-nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la
-Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée
-de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la
-_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils
-insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à
-leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une
-des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que
-les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu
-splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots
-rouges grillés et fermés à cadenas.
-
-»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il
-traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une
-bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les
-jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des
-déportés. Plusieurs _toasts_ furent portés aux cendres de la
-société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à
-Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils
-étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur
-d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de
-faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le
-général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement,
-monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en
-baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à
-nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit
-sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause,
-disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut
-quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans
-protecteurs.»
-
-Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le
-soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni
-lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges;
-il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au
-cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence.
-
-Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous
-eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne
-trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des
-hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions
-pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les
-concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous
-couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes
-et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô!
-Danaé! ta fable est une réalité!
-
-Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée
-de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_
-s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit
-encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797.
-
-Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné,
-depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté
-pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution.
-
-Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent;
-il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses
-amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et
-aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui
-parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.
-
-_17 février._ Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le
-reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne
-comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est
-la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons
-encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé _Niort_; sur le
-penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite,
-je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de
-Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos coeurs cette hilarité
-que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se
-dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant
-la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car
-c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le
-bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous
-n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le
-pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le
-concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le
-vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté
-d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader.
-
-_18 février._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans
-cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église
-qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la
-richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie
-du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis
-par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil
-n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux
-cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité
-révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever
-ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si
-hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les
-morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers
-tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à
-l'oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus
-et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras,
-n'étoient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scævola_ saisit un
-ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les
-força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent
-le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après
-avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des
-morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils
-abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les
-inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre
-de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent
-l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit
-notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et
-Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse
-mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET
-TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos
-persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux
-dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous
-touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs émus,
-sentent qu'il existe un autre être en nous. _Voltaire_ et _Lamétrie_
-ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle
-d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille
-le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi
-opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que
-l'éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la
-certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme.
-
-[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, après avoir embelli cette
-maîtresse du monde, avoit placé son tombeau sur une des principales
-portes de cette ville, avec une inscription à ses successeurs, de ne
-point toucher aux richesses enfermées dans ce tombeau, sans une
-absolue nécessité; il demeura intact jusqu'au règne de Darius Octius
-(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trésors immenses qu'il
-s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'étois insatiable
-d'argent, et dévoré par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les
-tombeaux des morts._ (HÉRODOTE, liv. Ier., chap. 185.)
-
-Saint-Césaire, d'Arles, nous prédit mot pour mot ce qui vient
-d'arriver depuis dix ans: «Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas
-voir ces siècles impies où les autels de Dieu serviront aux femmes de
-débauche; ces deux lustres écoulés, les français ressuscités de
-dessous les hécatombes, verront un nouveau chef relever le
-sanctuaire.»
-
-Le père de Neuville, dans son sermon _sur le respect dû aux temples_,
-prêché en 1770, après avoir puisé à la même source, ajoute: «Il
-viendra un tems, et ce tems n'est pas éloigné, où le sanctuaire de
-Dieu sera foulé aux pieds, les autels renversés, les tombeaux
-profanés, les cendres des rois jettées au vent; ce siècle fera
-craindre au monde le dernier jour qui doit l'éclairer; ces
-persécutions seront aussi cruelles que celles de Néron.»]
-
-Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne
-laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit
-des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans
-de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les
-chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur
-nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités
-révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient
-laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du
-temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus
-heureux.
-
-Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes
-la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À
-peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se
-former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres
-et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre
-sort.--Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en
-profiter.--Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.--Vous
-serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2,
-sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même
-conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous
-passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route;
-le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il
-fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous
-revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de
-liqueur pour avoir droit d'être détenus[6].
-
-[Note 6: On croit que _Surgères_ étoit autrefois sous l'eau. Des
-étymologistes prétendent que son nom lui vient de _Surges_ ou
-_Surgeres_, tu t'élèveras au gré de Neptune. Quoique cette petite
-ville, à cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui à trente
-milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent
-la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce
-phénomène est commun sur les bords de l'Océan, toujours en tourmente.]
-
-Le jeudi, _24 février_, un seul gendarme nous accompagna, en nous
-disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades
-étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison.
-Malgré ces belles promesses, nos coeurs étoient comprimés en quittant
-ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira
-pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au
-milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle
-ne nous mette les menottes.
-
-Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui
-vont se succéder.
-
-On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le
-promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés?
-Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués
-tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur:
-nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre
-argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous
-emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous
-monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons
-sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous
-croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que
-nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier
-en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles,
-afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces
-atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre
-frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans
-la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap
-Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs,
-puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la
-Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne,
-l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à
-certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les
-deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit
-approche, nous voilà à Rochefort.
-
-
-_Fin de la première partie._
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE.
-
-PREMIÈRE SOIRÉE.
-
-
-Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre
-parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me
-demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je
-m'applaudis de l'avoir fait!
-
-J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les
-porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un
-autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur
-une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont
-l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore
-pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux,
-aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même,
-et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une
-terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour
-nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens.
-
-Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de
-Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout
-le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux
-emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je
-m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de
-gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le
-faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons
-enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons
-bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres
-froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques
-entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable
-comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B......
-Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président,
-dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus
-malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obédience,
-pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui
-pourrions prendre notre congé sans permission.
-
-Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme,
-frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur
-dit d'un ton aigre... _Ils sont à moi... Venez par ici._ Nous
-traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas
-pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit
-Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande
-salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par
-une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se
-referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres,
-destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins
-une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui
-connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises
-et des serpillières.
-
-Le _26 février_, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin,
-quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes.
-Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la
-campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes
-dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage varié
-des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande
-prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours
-du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes
-filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus
-abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant
-l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les
-arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers,
-courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont
-couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à
-fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes
-prisonniers....
-
-Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues
-semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires
-en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et
-attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère.
-
-Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit
-point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos
-prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs
-maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de
-leur sort.
-
-À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du
-gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et
-cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le
-panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf,
-quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze
-jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la
-disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de
-méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée
-eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un
-denier.
-
-Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes
-pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre,
-dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus,
-accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les
-baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures.
-Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des
-immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous
-invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il
-leur répond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y êtes pas!
-et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra
-bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre
-restera debout._
-
-Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée
-nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à
-l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous
-devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui
-s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence,
-qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme
-quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats.
-
-Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42
-pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que
-deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un
-marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux
-d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un
-nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous
-occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant
-et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la
-mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de
-morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens.
-Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre
-linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les
-victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce
-département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome.
-Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux
-et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la
-digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv...,
-qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours,
-et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade.
-Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi,
-fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant
-tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point
-de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur
-son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays
-chauds.--À un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera
-rien que cela ... À la diète ...--Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis
-cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....»
-
-[Note 7: Voici notre réveil et notre coucher:
-
- Air: _de l'Enfant trouvé_.
-
- LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE.
-
- Maurice jadis eut un temple
- Dans cet asyle des soupirs:
- Et ces voûtes que je contemple
- Enserrent de nouveaux martyrs;
- J'apperçois ici cent victimes
- Sous le même fer des traitans,
- Mes amis, quels sont donc vos crimes?
- C'est d'être tous honnêtes gens.
-
- Si cette lampe sépulcrale
- Éclaire ici toute l'horreur
- D'une longue nuit infernale,
- C'est par une insigne faveur....
- De leur _humanité_ barbare
- Nous demandons vengeance aux Dieux.
- Non, non, le séjour du Ténare,
- N'offriroit rien de plus affreux.
-
- Quel nuage épais et rougeâtre
- Borde l'horison de la nuit!
- La mort livide au teint grisâtre
- Voltige dans notre réduit;
- Et la peste, sa fille aînée,
- Sort de notre enfer infecté,
- Aidant sa mère décharnée
- Qui frappe avec _humanité!_....
-
- Grand Dieu, quel lugubre silence!
- Reposons donc quelques instans;
- Oui, mes amis, car l'innocence
- Repose au milieu des tourmens.
- Aux premiers rayons de l'aurore,
- Chacun se dit en s'éveillant:
- Ah! si nous respirons encore,
- L'Éternel lui seul sait comment.]
-
-Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni
-fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours,
-tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le
-malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama
-l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un
-auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa
-visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la
-figure étoit couverte de son drap, _à la portion_.... Ça fait le
-malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous
-maux.....
-
-_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné_, disoit le
-médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à
-l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté
-malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un _exeat
-illicô_.
-
-_3 mars._ À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans,
-prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé,
-obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite
-d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été
-enchaîné par les quatre membres.
-
-Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_,
-grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, curé de Saint-Laurent de
-Paris; _Kéricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut
-du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous
-étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en
-croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de
-nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et
-son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée.
-Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que
-dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête
-homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit
-B***; je les mettrai au large.»
-
-Le _4 mars_, Jardin, rédacteur du _Tableau de Paris_, s'évade de
-l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne
-cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes
-ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout
-à notre service.
-
-Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le
-corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et
-Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et
-s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin
-renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour
-faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation
-de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a
-refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.)
-
-_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures
-s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de
-cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes
-d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne
-partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de
-soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le
-soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin,
-tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et
-rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on
-ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang.
-L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne
-songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la
-prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires.
-
-Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous
-préparer à partir dans deux heures.
-
-La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte
-d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure,
-tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se
-trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà
-comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les
-sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert.
-
-Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le
-cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une
-populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer.
-
-B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux
-voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de
-pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit
-des billets de toutes espèces.
-
-Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs,
-la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que
-nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intérêts,
-réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des
-larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent
-ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude
-du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet
-assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son
-voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches
-seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous
-pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne
-sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires,
-négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente,
-détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs
-avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le
-poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une
-perspective enchanteresse.
-
-B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous
-mets au large._ Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où
-chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices
-particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts
-(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le
-combat) sont déportés sur ce protocole:
-
- _Loi du 19 fructidor._
-
- _Suspects._
- BONS À DÉPORTER
- DORU, mal vu des patriotes.
- DOUZAN, pour avoir déplu au Directoire.
- CLAVIER, dénoncé.
-
- BONS À DÉPORTER
- _Département des Insoumis. Vosges._
- LAPOTRE.
- POIRSIN.
- GRANDMANCHE.
- etc., etc.
-
-Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand
-nombre, qui n'auroit pas de peine à se justifier, si on lui appliquoit
-explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est déporté
-comme prêtres, qui sont laïcs, comme on le verra dans la liste. Tous
-les individus du même département ou pris dans le même arrondissement,
-sont rassemblés dans la même parenthèse, dont vous voyez le modèle.
-
-Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre: _Nous
-ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici_, dit le dernier;
-Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas
-redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est
-sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait
-fonctions de lieutenant-colonel.
-
-Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paroît émigrer pour l'autre
-monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée;
-jadis il étoit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le
-prendroit dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les
-honnêtes gens ferment leurs croisées, pour pleurer en liberté. Nous
-faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hôpital, pour
-recruter d'autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est
-nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer.
-
-À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les
-vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_.
-De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui
-travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens,
-commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un
-bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et
-tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la
-jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice.
-Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire.
-Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen
-Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi.
-
-La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous
-confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse
-voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son
-déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus
-que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent
-sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce
-spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton
-sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues
-inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes;
-l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer.
-Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au
-pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle
-est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un
-grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du
-bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds
-les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous
-faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en
-ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que
-nous allons nous coucher sans souper.
-
-
-SECONDE SOIRÉE.
-
-_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les
-épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_,
-et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties
-du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées.
-
-Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les
-cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière;
-c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de
-l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la
-sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités
-d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie
-qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est
-terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se
-terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est
-la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne
-renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la
-poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que
-nous logeons.
-
-Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour
-arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner
-la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans
-l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous
-sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les
-soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les
-cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers
-employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la
-proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus
-large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui
-qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_.
-Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les
-ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la
-mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette
-dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus
-élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier
-rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux
-batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les
-bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et
-capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu,
-entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et
-la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente
-pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres,
-les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la
-frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots
-servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces
-nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second
-étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on
-y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler
-techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette
-partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand
-mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente
-pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.
-Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que
-cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste
-hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent
-chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans
-le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les
-autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des
-autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le
-vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.
-
-Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs
-les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de
-petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites
-solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de
-l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent
-par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont
-le dedans ressemble à un tombeau.
-
-Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets
-occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes,
-nous n'en avons pas trois.
-
-Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de
-barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes
-fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des
-baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six
-heures du soir jusqu'à sept du matin.
-
-La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même
-que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne
-puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent.
-Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut
-grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir:
-il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je
-respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous
-ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour
-qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau,
-dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire
-une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de
-marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que
-nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent
-la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir
-notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades....
-L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y
-marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air;
-mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le
-cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il
-occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour
-trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se
-lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des
-soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins
-affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y
-recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même?
-
-Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du
-sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi,
-15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner;
-nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons
-respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos
-tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...:
-l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils
-égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour
-respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et
-dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui
-s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet
-autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le
-pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat
-des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe
-noir.
-
-On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions
-à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le
-capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet
-de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la
-précaution de nous déshabiller avant que de descendre.........
-Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se
-trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire
-que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le
-plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent
-sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme
-des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins.
-
-Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans
-nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre
-pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur,
-en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des
-canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des
-aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui
-couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans
-le vide.
-
-[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se
-renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur
-du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à
-l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau
-claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où
-je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne
-d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des
-écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se
-trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se
-trouve au milieu, nage dans le méphytisme.]
-
-_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques
-pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la
-mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La
-justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies.
-
-Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la
-vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis
-d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui
-restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi.
-
-Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa
-_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de
-viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin
-que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet
-sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est
-marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit
-faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe
-grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme
-les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le
-marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de
-comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les
-gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où
-se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment
-alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus
-loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits
-poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se
-jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à
-l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis
-dans une chaloupe.
-
-Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit
-détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à
-Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires
-et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous
-compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que
-Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont
-point.
-
-_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du
-port.
-
-_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous
-signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent
-parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois
-l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos
-ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire.
-
-_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent;
-nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de
-roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une
-heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens
-anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de
-nos vergues qui a ralenti notre marche.
-
-À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans
-notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de
-nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié
-endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne
-dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même
-peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre:
-les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même;
-ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de
-cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et
-le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets.
-
-À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables
-d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux.
-L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris
-les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est
-plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le
-vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais
-qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route.
-
-Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à
-trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent
-nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en
-réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la
-frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase.
-Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance,
-le naufrage, la mort, la prison et la liberté.
-
-Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé
-(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne
-sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous
-soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison
-de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle
-horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!....
-
-Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un
-tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des
-caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires,
-des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont
-confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte;
-on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin
-à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière
-sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié
-en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres.
-Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la
-batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale.
-
-La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut
-voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la
-réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des
-écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons
-échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de
-Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons
-toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie
-l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce
-les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les
-malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf
-heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi
-nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à
-la piste.
-
-Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous
-sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde
-mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour.
-Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au
-capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la
-côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de
-l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour.
-Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on
-jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers
-le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils
-reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes
-à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant
-les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et
-réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les
-ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont
-failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre
-pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule.
-Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île
-hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis.
-
-Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse
-sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine,
-l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le
-gaillard de derrière.
-
-À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses
-aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés.
-
-On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de
-l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers;
-il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va
-commencer.
-
-Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous
-atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9.
-
-À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les
-officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_,
-_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit
-du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et
-semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces.
-L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa
-proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il
-s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous
-ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison,
-et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus
-affreuse.
-
-Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois
-quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que
-le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent,
-que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre
-gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à
-notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate
-ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à
-son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois
-assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir
-gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et
-en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous
-pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible
-craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons,
-s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager
-et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à
-monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi
-s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est
-moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur
-de toucher sur nos attérages.
-
-Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si
-grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis
-minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux
-prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou
-accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son
-poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies
-sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux,
-l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son
-artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué.
-
-Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier
-pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir.
-
-À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre
-sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui
-nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte
-avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le
-malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le
-bâtiment est une maison au pillage.
-
-À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains:
-«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve!
-cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers
-affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame;
-il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une
-ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan
-dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette
-plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés
-pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes
-montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des
-crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous
-mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le
-lendemain.
-
-_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous
-pompons pour laisser reposer l'équipage.
-
-Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté
-la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est
-encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été
-également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les
-objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les
-avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de
-Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la
-frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent
-involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens,
-ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas
-citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers
-communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission;
-aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à
-Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre
-équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour
-otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les
-jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient,
-_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_.
-
-_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires;
-l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort.
-La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois
-jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine
-de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon.
-
-_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un
-bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du
-jour.
-
-
-TROISIÈME SOIRÉE.
-
-_22 avril 1798_ 1798 (3 floréal an 6). Depuis quarante jours que nous
-sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; après un combat
-opiniâtre, où nous sommes spoliés de tout, quand nous demandons à
-descendre à terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre,
-afin que nous ne sachions où donner nos adresses, et que nous
-consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous
-fait enfin rembarquer tout nus.
-
-À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards[9]
-commencent à croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dénuement
-où ils se trouvent, le changement d'équipage, les infirmités qui les
-accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent
-leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades
-n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des
-bêtes de somme. Nous voilà sur _la Décade_. L'officier de quart prend
-son porte-voix, et nous donne la consigne: «Messieurs les déportés, il
-vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de
-l'équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la
-Charente; vous remplirez les articles du réglement, dans les pancartes
-qui sont à la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici:
-
-[Note 9: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de
-constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru
-qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette
-injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître
-ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je
-serois destitué en vous le donnant.]
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Les déportés seront détenus dans le lieu qui leur est destiné
-(l'entrepont. Voyez plus haut la description de ce local), depuis six
-heures du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, et plus tard si
-les circonstances retardent le nettoyage du pont, ou tout autre motif.
-
-
-ART. II.
-
-Lorsque les détenus auront des besoins pendant la nuit, ils auront
-pour y satisfaire des bailles divisées dans leur local, lesquelles
-bailles seront vidées de quatre heures en quatre heures par les gens
-de l'équipage; pendant le jour, quand ils seront sur les ponts, ils
-iront à la poulaine, (lieux-d'aisance à gauche et à droite de la proue
-du bâtiment), à moins de mauvais tems, et dans ce dernier cas, les
-bailles seront mises dans la batterie.
-
-Exécuté ponctuellement.
-
-
-ART. III.
-
-Les déportés seront _applatés_ par plats de sept: les heures de leurs
-repas seront celles de l'équipage, c'est-à-dire des matelots, devant
-vivre comme eux et de la même chaudière: ils mangeront toujours dans
-la batterie, depuis le grand mât jusqu'au panneau de l'avant; ils
-auront pour leur service, pendant le repas, quatre novices (ou
-mousses), qui iront à la chaudière et à la cambuse prendre leur
-manger.
-
-
-ART. IV.
-
-Entre les repas et aux heures indiquées, lorsque les circonstances le
-permettront, les déportés pourront se tenir sur les passe-avants et
-dans la batterie; mais jamais, sous aucun prétexte que ce puisse être,
-ils ne passeront au-delà du grand mât, ni n'iront sous les cuisines,
-sous peine d'être punis comme infracteurs de l'ordre.
-
-Ce dernier article a été de rigueur.
-
-
-ART. V.
-
-Il leur est expressément défendu de lier aucune conversation avec les
-gens de l'équipage et d'insulter personne, sous les peines portées par
-le précédent article.
-
-La première partie de cet article n'a pas été observée à la lettre;
-elle a été faite pour que les voleurs déportés avec nous ne
-trouvassent point de réceleurs dans les matelots; la seconde a prévenu
-les rixes et produit un fort bon effet.
-
-
-ART. VI.
-
-Si quelqu'un de l'équipage les insultoit de quelque manière que ce
-soit, ils en porteront plainte à l'officier de service, et justice
-leur sera rendue.
-
-Exécuté à la lettre.
-
-
-ART. VII.
-
-Il leur est expressément défendu d'adresser au capitaine aucun écrit,
-à moins que ce ne fût des lettres pour terre, qui seront toutes
-remises sous cachet volant: ils porteront toutes leurs réclamations
-verbalement aux officiers de service.
-
-Bonne précaution contre les flatteurs et délateurs, mais champ vaste à
-l'arbitraire des commis aux vivres, qui donneront ce que bon leur
-semblera, de l'aveu même du capitaine, qui n'en pourra jamais rien
-savoir, puisqu'il ne communiquera point avec nous, et qu'il nous
-défend de lui écrire....
-
-Exécuté à la lettre.
-
-
-ART. VIII.
-
-Toutes les fois que la générale battra, les déportés se retireront
-avec précipitation dans le lieu de leur détention, à moins qu'il n'en
-fût autrement ordonné.
-
-La rédaction de cet article marque la verge d'un capitaine
-négrier.--Exécuté selon sa forme et teneur.
-
-
-ART. IX.
-
-S'il s'élevoit quelque rixe entre les déportés, ils laisseront leur
-dispute au premier ordre qui leur en sera donné, sous peine aux
-délinquans d'être arrêtés et mis aux fers au lieu de leur détention,
-jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le capitaine.
-
-Cet article a été inutile.
-
-
-ART. X.
-
-Dans tous les cas de manoeuvre ou toute autre circonstance, dès que
-l'officier de service ordonnera aux déportés de laisser les
-passe-avants pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu
-de leur destination, ils en exécuteront l'ordre avec exactitude.
-
-Suivi à la lettre.
-
-
-ART. XI.
-
-Les déportés n'auront dans le lieu de leur détention que le hamac qui
-leur est destiné, les couvertures qu'ils se seront procurées, et un
-porte-manteau ou sac de nuit pour leur traversée, la petitesse du lieu
-qu'ils occupent, la salubrité qu'il est urgent d'entretenir ne
-permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera
-déposé dans les autres parties de la frégate, pour leur être remis à
-l'arrivée.
-
-Cet article très-sage a été ponctuellement suivi.
-
-
-ART. XII.
-
-Lorsque le branle-bas de propreté sera ordonné au lieu de détention,
-chaque déporté ira prendre ses effets qu'il mettra dans son hamac, ou
-les portera où il lui sera indiqué, les gardera près de lui pour les
-descendre, dès que l'ordre s'en donnera.
-
-
-ART. XIII.
-
-Il est enjoint à tous les déportés de se conformer à tout ce qui est
-prescrit par la présente consigne, sous peine d'être punis
-conformément à la loi.
-
- À bord de la frégate _la Décade_, sixième
- année de la république française.
- _Le commandant de la frégate_, VILLENEAU.
-
-_23 avril_ (_4 floréal_). Voici notre traitement. Après une grande
-confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que
-dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos
-malades sont provisoirement au bas des écoutilles.
-
-On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse
-va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon
-contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième,
-mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces.
-Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds
-de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins
-édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui
-sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous
-trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en
-voilà pour jusqu'à midi.
-
-Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou
-dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses
-habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités
-révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le
-nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable.
-Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre
-dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de
-donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à
-l'embouchure de ce gouffre.
-
-Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on
-sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du
-réglement ci-dessus.)
-
-Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce
-côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq
-mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la
-dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est
-défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé
-de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au
-mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé
-comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il
-permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant
-que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait
-scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons
-dans la nôtre.
-
-[Note 10: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous,
-ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont
-dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y
-prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son
-despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux
-sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur
-souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et
-j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems
-que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un
-jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand
-cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il
-n'est déporté que pour des chansons.»]
-
-Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de
-Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal
-extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être
-plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de
-graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme
-une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire,
-de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux
-sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines
-sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie
-souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa
-chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux
-lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu
-moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux
-poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez
-ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval
-mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un
-amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les
-insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale
-carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune
-monticule de veines.
-
-Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les
-boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment
-qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus
-coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir
-être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel
-divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq,
-contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en
-lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il
-devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de
-prendre un dîner aussi appétissant.
-
-Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon
-dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble;
-nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de
-mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce
-grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les
-chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs
-traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord
-depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y
-font leur case, et de petites pilules de rats et de souris.
-
-Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes
-d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron
-émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour
-la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz
-aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une
-fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de
-vin à dîner et à souper.
-
-Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous
-occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis
-l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet
-espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut
-retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs
-affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à
-partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller
-de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui
-fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de
-long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On
-nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an.
-
-Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu
-moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent
-vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes
-enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons
-sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part;
-vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent
-beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire
-autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux
-vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration.
-(D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous
-pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les
-rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis
-on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la
-Charente.)
-
-_25 avril_ (_6 floréal_.) À trois heures du matin, le vent souffle du
-nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par
-les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du
-jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant
-plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du
-fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent
-tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop
-fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de
-Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!...
-nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre
-désespérant nous enchaîne au rivage.
-
-_26 Avril 1798_ (_7 floréal an 6_). Nous mettons à la voile: cette
-fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le
-phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des
-_Olives_; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux
-fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la
-frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à
-l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.)
-
-_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol français a
-entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume
-qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la
-pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues
-vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de
-planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes
-toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant
-dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent
-un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la
-chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de
-quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de
-derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la
-journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent
-sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une
-heure, mais il nous pousse d'où nous sortons.
-
-_28 Avril_ (_9 floréal_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous
-n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix noeuds
-des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces
-hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds
-plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres,
-des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une
-fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur
-approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un
-voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre
-gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds....
-Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de
-Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies.
-Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus
-heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on
-nous a arrachés!
-
-_3 Mai_ (_14 floréal_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur
-les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine à
-gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par
-un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond
-qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens
-s'éloignent en se promettant un mutuel secours.
-
-Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos
-aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par
-les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche
-qui a conservé le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le
-Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se
-rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils
-succédoient.
-
-Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice
-où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de
-miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois
-pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes
-odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour
-du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce
-ambroisie.
-
-Les malheureux prêtres rélégués en Espagne depuis 1792, sont nos
-géographes, et nous marquent à loisir toutes les côtes du nord-ouest
-de ces royaumes.
-
-Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des
-rochers si élevés, que des enfans avec des frondes et des pierres
-repousseroient une armée de cent mille hommes, et feroient tête à une
-flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont
-différens hermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de
-la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition
-du gouvernement révolutionnaire et de l'athéisme dans le pays qui nous
-exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre semés de
-bled, nous présentent des morceaux de verdure qui contrastent
-agréablement avec les autres plantes grisâtres des montagnes. Le
-_casanier_ de ces lieux ressemble à ce vieillard de Corfou, qui étoit
-heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trésor, seul patrimoine de ses
-aïeux, étoit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de
-terre cultivée par ses mains.
-
- _Namque sub Oebaliæ memini me, turribus altis,
- Quò niger humectat flaventia culta Galesus,
- Coricium vidisse senem cui pauca relicti
- Jugera ruris erant.._.
- VIRG. GEORGICON, lib. 4.
-
-Divine médiocrité, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des
-directeurs de France!
-
-À six heures, nous ne sommes qu'à vingt lieues du Finistère; nous
-forçons de voiles à la vue d'un bâtiment qui nous poursuit depuis
-trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà
-prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une
-frégate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite
-en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap
-Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons
-plus à la France, quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus
-reconduits au Verdon.
-
-_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en
-chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande
-partie de leur mérite de la circonstance:
-
- Air: _Sous la pente d'une treille_.
-
- Pour la Guiane française,
- Nous mettons la voile au vent
- Et nous voguons à notre aise
- Sur le liquide élément:
- L'état qui nous a vus naître,
- Comme nous chargé de fers,
- À nos yeux va disparoître
- Dans l'immensité des mers.
-
- Mais les Dieux ont quelque empire
- Contre l'ordre du _Soudan_,
- Et le pilote déchire
- L'arrêt de mort du divan.
- N'importe sur quel parage
- Le ciel fixe nos destins,
- Nous sortons du plus sauvage,
- De celui des jacobins.
-
- Pour se soustraire à la rage
- Du sombre Pygmalion,
- Didon vint bâtir Carthage
- En s'éloignant de Sydon:
- Comme cette souveraine,
- Déportés et malheureux,
- Pour nous l'isle de Cayenne,
- Nourrit des coeurs généreux.
-
- Votre malheur nous étonne,
- Diront cent peuples divers,
- «Quand le crime les couronne,
- «La vertu doit être aux fers:»
- Dans un moment moins critique,
- Se croyant à l'abandon,
- Jadis sous les murs d'Utique
- On vit s'inhumer Caton.
-
- De ce courage inutile
- César sut bien profiter,
- Marius fut plus habile,
- Il faut savoir l'imiter.
- Sur les ruines de Carthage,
- Écrivons à nos tyrans:
- Nos malheurs sont votre ouvrage;
- Guerre éternelle aux brigands.
-
- Etc., etc., etc....
-
-Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera
-un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font
-entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot.
-
- Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie
- Fut exilé comme un franc séducteur;
- On ne m'eût point sevré de ma patrie,
- Si j'eusse écrit pour certain directeur.
-
- Sexe charmant, je fus plus excusable
- À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans,
- Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable,
- Avec du sel, vous brûloit de l'encens.
-
- Pour arriver au fond de la Colchide,
- Vous savez bien comment s'y prit Jason,
- Le tendre amour vint lui servir de guide
- Et la beauté broda son pavillon....
-
- Dans les déserts d'une zone brûlante,
- Loin de la France et des jeux et des ris,
- Je chanterai dans ma carrière errante
- Tous les plaisirs du séjour de Paris.
-
- Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance,
- Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien,
- Le seul trésor que je regrette en France,
- Sont des amis qui faisoient tout mon bien.
-
- Au gré des flots, quand le sort m'abandonne,
- Sur leurs vertus je fonde mon espoir,
- Dussé-je ailleurs gagner une couronne,
- Je la rendrois pour venir les revoir.
-
- Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste
- Scelle d'abord la gueule à tous les rats,
- Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste,
- Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas?
-
- Ô nos _tuteurs!_ tout ce qui nous démonte
- C'est le chagrin de ne plus vous revoir;
- Nos chers amis, pour rendre votre compte,
- Montez au haut _de la Croix du Trahoir_.
-
- Nous voudrions que vous prissiez dans Rome
- Le rang des saints que vous faites chasser,
- Chacun de vous, messieurs, est un grand homme
- Que nous avons le désir d'enchâsser.
-
-Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq
-lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère.
-L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir
-s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des
-conditions inexécutables.
-
- _Nescia humanis precibus mansuescere corda._
-
-Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des
-contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous
-désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_,
-_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_
-devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de
-celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit
-que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir
-debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs
-hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes;
-la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix
-ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le
-capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux,
-et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit
-souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au
-chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas
-les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en
-traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets
-des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les
-ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les
-descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix
-avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de
-bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et
-ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez
-promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les
-spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois
-après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser,
-leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils
-sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre
-entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire).
-Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement
-des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement
-où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des
-victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux
-commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment
-qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et
-nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de
-_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son
-sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les
-rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des
-écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir
-pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.»
-(Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France).
-
-_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait
-briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long
-sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins,
-un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui
-ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres
-entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce
-soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu
-la jambe fracassée en descendant.
-
-_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit
-voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le
-soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques
-mouvemens on parvient à l'éteindre.
-
-_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous
-filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est
-toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont
-double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt
-leur grossit la vue.
-
-À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre,
-éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à
-bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il
-gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à
-nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon
-Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans
-l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des
-souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant
-un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de
-très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie,
-lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla
-avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa
-frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)
-
-_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme.....
-_Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et
-Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne
-pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de
-pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve.
-On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques
-voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six
-hommes.
-
-Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir,
-et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un
-chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse
-de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans
-la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame
-l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée
-depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en
-ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en
-copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier
-et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution
-française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches
-des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône
-qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.
-
-L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour
-beaucoup de monde.
-
-Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a
-données à ce sujet:
-
-«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV,
-avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine
-dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince
-Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un
-Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit
-nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de
-Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche.
-Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.
-
-»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous
-la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance
-eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses
-bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il
-étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à
-indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au
-cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre
-amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique,
-répondit à Louis XV:
-
-»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et
-mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit
-point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie
-privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret
-de son secrétaire.
-
-»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble;
-Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le
-cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en
-éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une
-croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des
-ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse
-lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les
-faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient
-monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du
-collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à
-Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître
-qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux
-joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine.
-La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant
-démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut
-arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil.
-De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans,
-prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques
-misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux
-à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits
-scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint
-un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le
-duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un
-appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea
-d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine
-soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière
-avec lui, et résolut de s'en venger.
-
-»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la
-cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême,
-fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de
-famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M.
-d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en
-fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au
-palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la
-reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour,
-Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain.
-La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de
-Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement
-fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin.
-«Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la
-fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une
-princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur
-sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la
-révolution la perte de la famille royale et la sienne.»
-
-Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai
-seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord,
-car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à
-Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées,
-suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes,
-Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce
-vers retourné de l'hymne du Départ:
-
- Brigands, je vous vois au cercueil.
-
-_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de
-Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des
-premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu,
-sur ce précepte d'un poète agricole:
-
- _Sæpe etiam steriles incendere profuit agros
- Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._
-
-Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera
-point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.
-
-Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le
-soleil se couche à sept heures.
-
-_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui
-ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré
-trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du
-courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui
-ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples
-par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile.
-Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise
-du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36
-degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de
-Tunis, à 474 lieues de France.
-
-Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont
-retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la
-suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_:
-
- Quand l'Amour naquit à Cythère,
- On s'intrigua dans le pays,
- Vénus dit: «Je suis bonne mère,
- C'est moi qui nourrirai mon fils:»
- Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge,
- Trop attentif à tant d'appas,
- Préféra le vase au breuvage
- Et l'enfant ne profita pas.
-
- «Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse,
- Dit Vénus, parlant à sa cour,
- Que la plus sage le nourrisse,
- Songez toutes que c'est l'Amour...»
- Soudain, la Candeur, la Tendresse,
- L'Égalité vinrent s'offrir
- Et même la Délicatesse....
- Nulle n'eut de quoi le nourrir.
-
- On penchoit pour la Complaisance,
- Mais l'enfant eût été gâté.
- On avoit trop d'expérience,
- Pour songer à la Volupté;
- Et sur ce grand choix d'importance,
- Cette cour ne décidant rien,
- Quelqu'un proposa l'Espérance,
- Et l'enfant s'en trouva fort bien.
-
- On prétend que la Jouissance
- Qui croyoit devoir le nourrir,
- Jalouse de la préférence,
- Guettoit l'enfant pour s'en saisir:
- Prenant les traits de l'Innocence,
- Pour berceuse elle veut s'offrir;
- Et la trop crédule Espérance
- Eut le malheur d'y consentir.
-
- Un jour avint que l'Espérance,
- Voulant se livrer au sommeil,
- Remit à la fausse Innocence
- L'enfant jusques à son réveil.
- D'abord la trompeuse déesse
- Donna bonbons à pleine main,
- D'abord l'enfant fut dans l'ivresse
- Et bientôt mourut sur son sein.
-
-_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._
-
- Dans l'Olympe comme à Cythère,
- Dans les hameaux comme à la cour,
- Chez Pluton comme sur la terre,
- On pleuroit la mort de l'Amour.
- Lyse apprenant cette nouvelle,
- Nuit et jour va se dépiter;
- Comme j'y perdrois autant qu'elle,
- Je m'en vas le ressusciter.
-
- À l'homicide Jouissance,
- Quand Vénus arracha son fils,
- Sa cour la suivit en silence,
- Si-tôt elle exila les Ris...
- Mais son inséparable amie,
- Du succès se flatta trop tôt;
- Sur le mort, l'aimable Folie,
- En vain agita son grelot.
-
- La Sagesse et la Pruderie,
- Compatissoient à ce malheur;
- Mais une vieille antipathie,
- Brouilloit le frère avec la soeur.
- Enfin l'étique Jalousie
- Qui se repaît de ses douleurs,
- N'offrit pour le rendre à la vie,
- Qu'un sein épuisé par les pleurs.
-
- Contre les Dieux et les trois Grâces,
- Le destin toujours irrité,
- Voyant l'Amitié sur leurs traces,
- Rendit son souffle inanimé.
- Déjà dans les cieux et sur l'onde,
- Tout meurt dans l'ennuyeux repos,
- Et ce malheur fait craindre au monde
- Ou le néant ou le cahos.
-
- Dans cette terrible aventure,
- Vénus réduite au désespoir,
- Avoit déchiré sa ceinture
- Et vouloit briser son miroir:
- Quelqu'un annonça l'Espérance;
- Elle entra d'un air bien confus,
- Promettant que par l'Innocence
- Renaîtra le fils de Vénus.
-
- Mais où trouver cette déesse?
- Elle n'habite point la cour,
- Elle a même un peu de rudesse,
- Elle redoute et fuit l'Amour:
- Elle est toujours fraîche et jolie,
- Jamais elle ne vieillira
- Que le jour ou par tricherie,
- Ce Dieu sur son sein renaîtra.
-
- Vénus abandonnant Cythère,
- Cache son fils dans son giron,
- S'élance à l'instant sur la terre,
- Vers le pied du sacré vallon.
- Pour apprivoiser l'Innocence,
- Elle voile tous ses appas,
- Et conjure la Prévoyance
- De vouloir devancer ses pas.
-
- Sous une grotte solitaire,
- D'où jaillit un petit ruisseau,
- Étoit une jeune bergère
- Qui ne gardoit qu'un seul agneau.
- Vénus la reconnoît sans peine;
- Puis feignant de se délasser,
- S'assied au bord de la fontaine,
- Afin de la mieux contempler.
-
- L'Innocence simple et tranquille
- Filoit pour charmer son loisir;
- Vénus mise en dame de ville,
- Laisse échapper plus d'un soupir;
- Sur les bords de l'onde argentée,
- Jette son fils à l'abandon,
- Et s'écrie en désespérée:
- «Péris, malheureux avorton!»
-
- L'Innocence trop attentive
- À faire tourner son fuseau,
- N'appercevoit pas sur la rive,
- L'enfant prêt à tomber dans l'eau,
- Pour couronner son stratagème,
- Vénus dans sa feinte fureur,
- D'un trait fait par l'Amour lui-même,
- Tourne la pointe sur son coeur.
-
- Prompte comme la jeune Aurore,
- L'Innocence accourt à l'instant:
- «Ciel! ô ciel! il respire encore,
- Dit-elle en embrassant l'enfant,
- Malheureuse et tendre victime!
- Je voudrois te rendre le jour,
- T'immoler est bien un grand crime,
- À moins que tu ne sois l'Amour.»
-
- Mais l'Amour commande au tonnerre
- Et celui-ci n'est qu'un enfant.
- Puissions-nous sur toute la terre,
- N'avoir jamais d'autre tyran!
- La déesse trop charitable,
- Le réchauffa dessus son sein,
- Et se sentit bientôt coupable,
- Car son agneau mourut soudain.
-
- L'Amour va renaître à la vie,
- L'Innocence voit le danger,
- Sur son sein il palpite, il crie,
- Il frappe, il cherche à se venger;
- Du trait de sa perfide mère,
- L'ingrat ne se sert à son tour,
- Que pour mieux percer la bergère
- Par laquelle il revoit le jour.
-
- L'indiscret vole à tire-d'aile
- Annoncer sa victoire aux Dieux,
- L'Innocence voit qu'elle est belle,
- Elle a déjà de nouveaux yeux,
- Elle convoite l'art de plaire,
- Dans l'onde veut se rajeunir,
- Et meurt en disant sans mystère:
- Je meurs du moins dans le plaisir.
-
-_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du
-nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui
-allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré
-eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner,
-ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce
-qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur
-but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres
-que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les
-tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables;
-le pilote qui les brave, sombre très-souvent.
-
-_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre
-attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du
-Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en
-France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr
-rafraîchit nos campagnes.
-
-À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent
-encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.
-
-Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent
-la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures
-et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont
-crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement
-de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris
-des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres,
-redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer
-furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et
-des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour
-éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert.
-Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui
-couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères.
-L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à
-moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La
-sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous
-prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa
-rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y
-mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60
-lieues.
-
-_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et
-demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous
-sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40
-pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient
-rôder autour de la frégate.
-
-Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux
-mariages.
-
-Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les
-liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les
-plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les
-femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont
-goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font
-les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience
-en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le
-monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux
-bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et
-plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un
-crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des
-grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à
-la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en
-France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière
-est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur
-l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait
-suivant, à l'appui de sa proposition:
-
- _Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par
- son amant, et retrouvée par son mari._
-
- _Per cahos hos ingens vastique silentia regni,
- Euridices oro propiora relexite fata._
- Ovid. de Orpheo.
-
- Hélas! vous me l'avez ravie
- Au premier beau jour de sa vie.
- Dieux du cahos, sombres horreurs,
- Rendez Euridice à mes pleurs.
-
-Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son
-existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse......
-Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait
-d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur,
-la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle
-eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de
-la belle _Dumaniant_.
-
-Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de
-la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes,
-ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur
-des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine,
-voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture,
-descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au
-père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est
-riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la
-fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.
-
-Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est
-conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à
-la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère
-Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente
-de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son
-indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce
-qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les
-hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne
-recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise
-d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit
-qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on
-ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de
-Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la
-liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il
-est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination
-de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de
-Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que
-celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui
-connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de
-Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à
-entendre que Laurenci a disposé de son coeur, en faveur d'une autre.
-
-D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne
-qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens
-qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle
-est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne
-vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer
-cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie
-avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le
-retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu
-plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé
-d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci
-absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune;
-d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop
-vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer..
-n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour
-conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse.
-
-Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne
-retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la
-boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit
-faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne
-m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est
-riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je
-veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a
-oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil
-léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit
-s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me
-trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une
-feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la
-mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa
-chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun
-mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer
-sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer
-de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens
-... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la
-voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il
-sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame
-... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il
-insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un
-billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit
-soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise
-avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des
-valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où
-elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le
-lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien
-on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à
-ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les
-coeurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur
-arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois
-témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions
-de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne
-veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au
-désavantage des maris comme moi._ Louise obéit, et tomba dès ce jour
-dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit
-peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle
-déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte
-de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans
-respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne
-voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que
-très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit
-ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un
-grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la
-chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans,
-c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et
-peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le
-moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort....
-Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai
-perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son
-cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été
-trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner
-de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule,
-prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires
-secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais
-...»--En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la
-chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort
-comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de
-descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend
-le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse
-éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce
-seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure
-d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et
-Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main,
-avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse
-des prières à l'amour et à la divinité.--«Les pleurs qui coulent de mes
-yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si
-près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière
-dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour
-disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une
-parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur
-ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à
-la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son
-linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je
-veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit
-son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les
-linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un
-songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la
-saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son coeur;
-va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite
-son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus
-douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ...
-remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible,
-qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit.
-Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise.
-«Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux
-...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux
-domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le
-porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un
-tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel
-horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me
-suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de
-moi!.. Est-ce un songe?..--Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux
-Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...»
-Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les
-conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au
-secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle
-avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.
-
-[Note 11: Saint-Irénée étoit si tourmenté, dit-il, du souvenir
-d'une maîtresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du
-malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les
-plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crâne
-décharné: «Voilà pourtant l'objet de ta concupiscence!» Le même saint
-mit le crâne sur son prie-dieu pour se guérir de sa passion. Je ne
-répondrois pas pour moi de l'efficacité d'un semblable remède....]
-
---«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci
-... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à
-t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre
-de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis
-encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se
-sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour
-et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses
-parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle
-le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à
-Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père,
-voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise,
-il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et
-promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier
-mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes
-les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse,
-qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant
-... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne
-craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur
-vivoit encore.
-
-Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa
-famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie
-secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à
-elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son
-premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit
-conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer
-pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une
-chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux,
-les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard,
-les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon
-Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car
-j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime,
-modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein
-de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.»
-Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se
-détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a
-reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir
-le superbe mausolée de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles
-églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton
-étouffé: _C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant,
-dont je t'ai parlé tant de fois._ À ces mots, M. Dumaniant se lève,
-salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes
-inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement
-que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien
-connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!»
-Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je?
-Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes
-mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait
-un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se
-retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame
-est-elle françoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»--Le
-contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix,
-sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà
-votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:--Oui
-c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en
-douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le
-contrôleur.--Madame n'auroit-elle point été élevée en France?--Je suis
-surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle à son
-cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce
-nouveau genre de galanterie française.»
-
-M. Dumaniant.--«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette
-chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables,
-et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...»
-
---«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je
-viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je
-suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre
-méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous
-que je sois?»
-
-Le contrôleur et le père.--«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand
-nous sommes arrivés..»
-
---«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a
-fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..!
-Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces
-mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte
-cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne
-connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en
-revenant dans sa patrie.
-
-Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle
-s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le
-quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si
-Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches;
-mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil
-existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle....
-trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été
-enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé.
-Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui
-pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires
-reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un
-mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il
-s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après
-la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement,
-il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur
-les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a
-fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son
-retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant
-des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et
-apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui
-s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir,
-puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie;
-qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la
-nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui
-des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois
-qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie.
-
-Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va
-chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il
-s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son
-crédit....--«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de
-l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie?
-Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout
-sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit
-pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y
-consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce
-que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les
-droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des
-tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra
-qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son
-sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds
-les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer,
-reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre
-hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le
-mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de
-moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle
-me doit la vie...»
-
---«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je
-vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas
-au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi
-nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci.
-Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens
-de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois
-qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire;
-la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le
-droit français que d'après son coeur, comptoit gagner sa cause sans
-difficulté.
-
-Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses
-deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans
-avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette
-décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le
-contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne
-vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré
-elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne
-trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: _Quod conjunxit
-Deus, homo non separet_ ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu
-a uni.»
-
-Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient
-retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur,
-qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer
-leurs enfans et leur union, et vécurent en paix.
-
-L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des
-cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y
-faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici
-une exception particulière à la loi. Mais cette question nous
-mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la
-douzième fois, depuis le coucher du soleil.
-
-
-QUATRIÈME SOIRÉE.
-
-20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin à trois heures nous avons
-passé le Tropique; j'en dirai un mot.
-
-Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce
-passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des
-passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus
-vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune,
-s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de
-ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il
-s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je
-n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance
-et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à
-la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande
-aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à
-bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir
-ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête.
-Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique
-s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute
-dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes
-d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les
-rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui
-leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des
-crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez
-des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette
-contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le
-soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux
-millions d'indiens égorgés par les européens.
-
-Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand
-il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq
-bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne
-quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les
-deux zones froides et tempérées.
-
-Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont
-froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage,
-est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que
-le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique
-bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à
-proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer
-ce pays volcan éternel[12].
-
-[Note 12:
-
- ....Certis dimensum partibus orbem
- Per duodena regit mundi sol aureus astra.
- Quinque tenent coelum zonæ quarum una corusco
- Semper sole rubens, et torrida semper igne
- Quam circum, extremæ dextrâ levâque trabuntur
- Cæruleâ glacie concretâ atque imbribus atris,
- Has inter, mediamque, duæ mortalibus ægris
- Munere concessæ divûm et via secta per ambas.
-
- Mundus ut ad Scythiam Riphæas arduus arces
- Consurgit; premitur Libyæ devexus in austros.
- Hic vertex nobis semper sublimis, at illum
- Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi.
-
- Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis
- Circum, perque duas in morem fluminis arctos,
- Arctos Oceani metuentes æquore tingi.
- Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox
-
- Semper et obtensâ densantur nocte tenebræ:
- Aut redit à nobis aurora, diemque reducit.
- Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis,
- Illic serâ rubens accendit lumine vesper.
- Hinc tempestates dubio pradicere coelo
- Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi:
- Et quando infidum remis impellere marmor
- Conveniat: quando armatos deducere classes,
- Aut tempestivam sylvis evertere Pinum.
-
- Nec frustrâ signorum obitus speculamur et ortus,
- Temporibusque parem diversis quatuor annum.
-
-Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats
-qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je
-rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre
-des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que
-je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable
-teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage:
-
- De ses douze palais, éclairant l'univers
- L'astre du jour revoit tous les peuples divers;
- Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière,
- À celle du milieu se borne sa carrière.
- C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours.
- Les deux autres climats les plus loin de son cours,
- Sont formés de rochers de glace amoncelée,
- De brume, de frimat, de neige congelée.
- Près du chemin brûlant et de ceux des hivers,
- Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts.
-
- L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie,
- S'applatit dans les champs de l'aride Libye.
- Notre sommet du globe est au séjour des Dieux,
- Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux.
- Un énorme dragon franchit cet intervalle,
- En replis tortueux, de sa gueule infernale,
- Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur
- Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur,
- Ou relève ou suspend sur leur axe opposé
- Les énormes replis de son front courroucé.
-
- L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle,
- Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle,
- Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats:
- L'étoile du berger sur des monts incarnats,
- Le remplace à son tour quand sa foible lumière,
- De l'Orient pourpré nous franchit la barrière.
- Par ces détours réglés sur les ailes du tems,
- On prédit les beaux jours, les calmes, les autans;
- L'heure de confier des dépôts à la terre,
- Celle de les reprendre à cette tributaire.
- Sur le front de Thétis, et serein et trompeur,
- Le marin lit le sort de l'avide armateur;
- Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade,
- Si le sapin attend la hache.......
- Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons,
- L'astronome est un oeil qui veille à nos moissons.]
-
-Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le
-soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous
-disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à
-l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui
-perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes
-étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord
-au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce
-qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les
-chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la
-peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de
-la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons
-8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les
-nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour
-rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui
-caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les
-traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous
-étouffent.
-
-Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et
-nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les
-mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle
-été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à
-Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu
-dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal,
-Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont
-abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des
-grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour
-alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe
-destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres
-industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les
-voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la
-fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer
-d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour
-aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque,
-de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour
-s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la
-vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de
-nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus
-fréquenté que Paris, car _les frères et amis_ se vendroient pour le
-plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons
-l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation.
-Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix noeuds
-et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe,
-dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au
-soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent
-que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils
-n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette
-vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les
-parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur
-un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides.
-
-Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques
-européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a
-arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère:
-
-Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties
-aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure,
-forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la
-mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons
-zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les
-pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous
-observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les
-porte-haubans.
-
-Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une
-brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle;
-l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui
-renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient
-enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien
-au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc
-dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le
-baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins
-sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut
-conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé
-quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages;
-l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs,
-purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il
-perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le
-ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est
-démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison
-pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament.
-
-_22 mai._ Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap
-Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers
-qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans
-danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient
-gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les
-possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des
-mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et
-professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir,
-assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et
-du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On
-garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée
-Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce
-rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais
-oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent
-de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de
-France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie.
-
-Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote,
-petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses,
-vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte
-à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent
-à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer
-qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en
-l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent
-quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30
-lieues des îles.
-
-_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit
-sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment
-vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un
-immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues
-coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui
-n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots
-oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il
-s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris,
-est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui
-le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son
-sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du
-gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance
-majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le
-spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans
-l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle
-que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal
-révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression,
-c'est mon contingent de soirée.
-
-Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal,
-lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète
-allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien
-déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui
-donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17
-_septembre sur les suspects_ et les _étrangers_ venoit d'être
-proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la
-surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit
-que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre
-dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une
-ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses
-prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal,
-qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit
-pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en
-prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient
-bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit
-l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout
-son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes
-un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me
-levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal
-Historique et Politique_ que je rédigeois alors avec M. de la Salle.
-L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez
-elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte.
-
-Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison
-du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois,
-pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et
-de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire,
-en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793.
-
-On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme
-nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur
-des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux.
-
-Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit
-descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du
-greffe du tribunal donnoient dessus.
-
-À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en
-descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou,
-fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de
-près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle
-serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la
-mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour
-devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les
-vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune:
-là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal,
-qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots:
-_Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2
-septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous
-entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à
-l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il
-n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse
-affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te
-souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de
-matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?»
-Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le
-mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les
-dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et
-de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à
-l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit
-la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres
-bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds
-étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix
-ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il
-avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la
-putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et
-soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois
-jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient
-des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un
-lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville
-fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le
-travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie.
-
-Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous
-conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux
-remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que
-nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus
-de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires.
-Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre
-ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8
-heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits
-aux Carmes, rue de Vaugirard.
-
-À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me
-volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en
-avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix
-ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné
-pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise.
-
-On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes
-plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la
-maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise
-élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi
-deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette
-prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on
-leur avoit enfoncés dans le coeur, quand ils étoient aux cabanons et
-aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes.
-
-J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient
-rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge
-et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau
-corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs
-inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à
-boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies
-augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins
-enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à
-cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis
-trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et
-jugé.
-
-Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au
-greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les
-menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà
-l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils
-reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit
-en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant
-ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture
-de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang:
-il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de
-fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation.
-«_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois
-fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit
-mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne
-vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept
-heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je
-retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze
-heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au
-tribunal.
-
-Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les _deux
-guichets_, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau
-avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est
-l'antichambre du trépas et de la résurrection.
-
-À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour
-différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la
-mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les
-royalistes et de libérer les patriotes.
-
-J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter;
-l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut
-amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me
-déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse
-méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne
-nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître
-devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me
-défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les
-débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les
-jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés
-les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir
-pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit
-du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été
-calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par
-vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations
-amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté,
-qui fut précédée d'une grande semonce.
-
-Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon
-domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de
-Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à
-dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en
-même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses
-avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les
-verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte
-pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le
-grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup
-moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je
-regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je
-fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez
-l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme
-vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime;
-elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann,
-qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement
-suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris,
-condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le
-même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut
-poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône.
-
-Nous sommes à 1,155 lieues de Paris.
-
-_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond.
-La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en
-forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une
-couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent
-au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent
-au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans
-ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite
-secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une
-descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête,
-craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit
-qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une
-tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau,
-qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de
-cette frégate.)
-
-Nous sommes à 1,338 lieues de Paris.
-
-_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène
-redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la
-pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de
-rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du
-pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde;
-une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée.
-Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la
-cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces
-abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit,
-forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont
-sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un
-bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est
-moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de
-canons, et alors elle inonde le bâtiment.
-
-_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui
-les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue
-chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend
-seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas
-d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le
-janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec
-la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où
-quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans
-l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur
-le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la
-proue de la frégate.
-
-_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds
-d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré
-40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée.
-
-L'_Analyse de la Révolution_ a été suivie de quelques contes galans,
-de la _Vie privée du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc
-d'Orléans_, _de l'origine du télégraphe_, de l'utilité qu'en tira
-Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette
-découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs
-siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit _signaux par le feu_.
-Les narrateurs, MM. _Job-Aimé_, _Gibert-Desmolières_ et _Calhiat_,
-disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée,
-fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand.
-Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire
-ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Aréostat_,
-ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les découvertes
-perfectionnées par la révolution. _L'électricité_ et le docteur
-Franklin ne sont point oubliés.
-
-Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore
-insolus, _si les républiques produisent plus de grands hommes que les
-monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a été appuyé par les uns, nié par les
-autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le
-_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une
-monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont
-encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur
-deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques
-routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté.
-La question du _divorce_ a été également traitée par nos théologiens,
-sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine
-bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à
-Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des
-particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des
-prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son
-nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas
-courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi,
-mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet
-homme-là_. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a
-donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si
-mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre,
-en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis
-irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit
-souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à
-1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.)
-
-_7 Juin._ Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle
-tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous
-jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du
-fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au
-moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire
-de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant
-pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son
-cadavre aux poissons affamés.
-
-_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems à la pointe du jour; tout
-l'équipage crie _terre_: on reconnoît le cap _Cachipour_, sol inculte
-qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases
-et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons
-sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de
-l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les
-Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages
-d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur
-stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au
-bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts.
-Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux
-Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore
-aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde,
-l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces
-conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir
-l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour
-de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien
-prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de
-France envoya à la découverte comme les autres; le continent de
-l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En
-1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec
-une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de
-Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure
-du fleuve du Paraguai, appelée de la _Plata_ ou d'Argent, les prit,
-les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français
-avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y
-trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des
-inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour,
-on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément
-entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir
-ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._)
-
-_9 Juin._ Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent
-fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux
-rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de
-nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que
-ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de
-canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de
-l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur
-nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau
-croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne
-frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à
-tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous
-cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant
-d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à
-notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la
-Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à
-des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la
-forme que la nature leur a donnée.
-
-À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à
-trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe
-d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis
-exprimer le serrement de coeur que j'éprouve au bruit des cables et
-des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent
-la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces
-climats..... Nous voilà mouillés.
-
-_10 Juin._ À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de
-quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en
-chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye,
-arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous
-entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car
-on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas
-difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît
-sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux
-coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont
-les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre
-doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons,
-passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui
-emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à
-terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié
-barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée
-par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre
-arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un,
-pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de
-Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée
-et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux
-programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la
-France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges,
-marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et
-veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en
-attendant que le bâtiment mette à la voile.
-
-À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la
-fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa
-déclaration.--«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne
-nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque
-argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre
-bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi:
-_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux
-me marier.--Qu'à cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien,
-monsieur, mais mon maître va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-là
-votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous
-n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus
-vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de _Cayenne_.»
-Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze
-heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire,
-donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et
-s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière
-revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche:
-«Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.--Le voilà, ma
-fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis
-mariée.--Mariée! et depuis quand?--Tout-à-l'heure, monsieur, et je
-pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays là?--Oh! monsieur, c'est
-une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des
-diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa
-fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?--De la
-Flandre autrichienne, à ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous
-fait connoissance?--Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous
-avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et
-voilà mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la
-misère qui épouse la pauvreté.»--Cette rencontre n'eut pas l'effet que
-le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et
-revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort
-qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain
-qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous
-sommes en paix.
-
-_11 juin._ Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de
-Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie
-est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous;
-les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous
-vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un
-_maximum_. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de
-près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM.
-
- Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.)
- Barthélemi, membre du directoire exécutif;
- De la Rue, représentant du peuple;
- Dossonville, inspecteur de police;
- Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.)
- Pichegru;
- Ramel, commandant de la garde des conseils;
- Villot, représentant du peuple;
-
-déportés sur _la Vaillante_, qui se sont sauvés à Surinam, dans la
-nuit du 3 du courant.
-
-Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le
-mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les
-gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les
-goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de
-vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de
-voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60,
-sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en
-emporte ce soir autant.
-
-_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu,
-nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate.
-Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le
-commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre
-pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de
-verdure! Nos coeurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y
-serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun
-d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la
-rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et
-ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à
-rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous
-voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de
-Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après
-45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de
-route?
-
-
-_Fin de la seconde partie._
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-
- O socii (neque enim ignari sumus antè malorum),
- O passi graviora! dabit Deus his quoque finem.
- Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes
- Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
- Experti: revocate animos moestumque timorem
- Mittite, forsan et hoec olim meminisse juvabit.
- Æneid., lib. I. v. 198.
-
- Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers,
- Dieu nous visitera dans ces vastes déserts:
- Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde,
- Après une infortune à nulle autre seconde,
- Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir!
- L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
-
- _Entrée à Cayenne. Description du pays. Moeurs des Indiens,
- des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons.
- Autorité des agens. Traitement des déportés. De
- l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec
- celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou,
- Synnamari, Konanama, etc._
-
-
-La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un
-fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont
-de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats
-serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte
-sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent
-l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie
-d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds
-incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par
-un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous
-étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie
-d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides
-nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou
-des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs,
-quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes
-sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus,
-plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps
-blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les
-traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les
-grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux.....
-Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue
-le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la
-principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et
-entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de
-pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux
-curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un
-peu plus spacieuse que l'entrepont de _la Décade_; Villeneau sur le
-balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville,
-nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous
-distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous
-commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize
-premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent
-dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous
-devions tirer à la milice.
-
- LIBERTÉ.----ÉGALITÉ.
-
- _Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des
- cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade,
- commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate._
-
-«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française
-(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près
-l'administration centrale du département de la Guyane française, en
-vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en
-cette colonie, et à nous écrite par le citoyen _Boischot_ commissaire
-exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera
-déporté, par la frégate _la Décade_, cent quatre-vingt-treize
-condamnés, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant
-de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25,
-que cinquante-cinq de ces _condamnés_[13] (c'étoient les malades),
-venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de
-la goëlette _l'Agile_, qui avoit été les prendre à bord de la frégate;
-nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital
-civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné
-les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le
-Danseur; le dernier commandant la goëlette _la Victoire_ et l'autre
-_l'Agile_, ayant à leurs bords soixante-huit _individus_ faisant
-partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant
-le complément; nous sommes transportés à la maison _le Comte_ dite _la
-Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient
-été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de
-prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits
-condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du
-deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de
-santé et du commandant de la force armée. Signé _la Borde_ commissaire
-du directoire exécutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de
-santé, _Desvieux_ commandant en chef de la force armée, faisant
-fonctions de commandant de place.»
-
-[Note 13: _Condamnés_: Cette expression est neuve pour la plupart
-d'entre nous. Pour être condamné il faut être jugé; pour être jugé, il
-faut être entendu. La moitié est _condamnée_ sans avoir été entendue,
-l'autre quart sans avoir même reçu de mandat d'arrêt; parmi la
-dernière partie, il en est que les tribunaux ont acquittés pour les
-mêmes délits qui les ont fait déporter. Je produirai ailleurs les
-pièces à l'appui de ce que j'avance.]
-
-Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des
-déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de
-mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa
-déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous
-aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie
-de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus
-grand soin, bien convaincu d'après mon coeur, que cette partie
-présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons
-d'infortune.
-
-Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie
-pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra
-lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne
-seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne
-compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misère
-et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts
-que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros
-l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain
-que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous
-sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente.
-Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille
-qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur
-de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un
-gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que
-la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils
-objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire
-de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre
-jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et
-rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses
-pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire
-descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux
-âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve
-qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères
-et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour
-les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton
-d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges
-à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de
-Propagande en 1793.)
-
-Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la
-vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici
-des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint
-l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des
-prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le
-vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille
-d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes
-décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France,
-portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour
-avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se
-font appeler _grand-papa_, et à soixante ans _apa_, qui dans leur
-jargon signifie patriarche.
-
-Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et
-entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les
-autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune
-citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont
-distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses
-lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques
-négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite
-chemise, nommée _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril, à un
-doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en
-bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur
-trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou
-transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'étoffe de
-couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe
-de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire
-quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se
-croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne
-couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe
-large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des
-nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons
-demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin
-jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace
-de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse,
-qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser
-avec nous sans être mise au cachot.
-
-Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson
-bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons
-point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les
-déserts comme les seize premiers.
-
-Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis
-sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus,
-de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En
-1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y
-fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les
-bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les
-flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé
-des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie
-septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti
-qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des
-Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima.
-_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont
-été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les
-autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des
-prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car
-on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne
-doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix
-de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout,
-peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains
-y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres
-à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir
-nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les
-noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos
-soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après
-tant de dangers, nous nous croyons immortels.
-
-L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société,
-cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent
-et se font appeler le _directoire_. Cette qualité leur reste, et les
-administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à
-l'écart dans un coin qu'ils appèlent _palais_. Dans la suite, l'agent
-Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ...
-duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On
-nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois
-_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain,
-quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une
-assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet
-de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives,
-que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres
-pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les
-cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont
-comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems
-pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie
-de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés,
-que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée
-de la prison est sévèrement interdite.
-
-Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la
-mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les
-habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on
-nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si
-_Jeannet_ donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup,
-il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet
-agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le
-peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer
-qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases
-avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs
-portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous
-foulons.
-
-
-_De l'Amérique et des Guyanes._
-
-La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement
-dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot
-_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine
-du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par
-l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses
-solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par _Tchiricouv_.
-L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale.
-La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au
-levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par
-l'Orénoque, les îles _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans
-bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan,
-au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis
-l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà
-jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique.
-C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les
-Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au
-couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les
-Amazones ou la ligne.
-
-[Note 14: L'Amérique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce
-que les premiers navigateurs, en ne s'avançant que jusqu'au Paraguay,
-crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral
-Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donné son
-nom au détroit qui est à l'extrémité australe, et Horne en 1616 ayant
-dépassé le Cap auquel il donna le sien, ont corrigé cette erreur.]
-
-On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce
-que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut
-d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru
-pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour
-aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la
-navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à
-diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses
-tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour
-se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la
-_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Répulse_ furent
-connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral
-Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la
-Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes
-des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec
-l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir
-que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le
-nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme
-mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne,
-l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de
-_Barca_, de _Guinée_, de _Monomotapa_. Ainsi les îles du cap Vert,
-suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en
-soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les
-Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique
-très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent
-ou sous le Vent, n'a point été en Amérique.
-
-Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux
-Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil,
-près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au
-cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas
-relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra
-de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la
-Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le
-Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de
-_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la
-Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le
-couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le
-voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une
-femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce
-que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa
-pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses
-confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays
-d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par
-terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante,
-fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois;
-elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour
-dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en
-hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit
-suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et
-qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des
-lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du
-Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au
-commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de
-l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous
-les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On
-me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où
-j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques
-volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me
-défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie.
-
-Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord,
-par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52
-degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de
-Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux
-de la française.
-
-Là commence la baie de _Vincent-Pinçon_, nom d'un des compagnons
-d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La _Crique-Macari_ et la
-rivière de _Manaye_, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre
-plus grand, nommé _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts,
-présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités,
-et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils
-creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra
-sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au
-lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de
-grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à
-perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang,
-d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses
-que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans,
-dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus
-de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge
-s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le
-premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les
-grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant
-le méphitisme et la mort.
-
-Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte
-de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur
-Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la
-garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la
-révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se
-fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des
-créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit
-des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de
-bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient
-seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les
-plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir,
-des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de
-cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des
-Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a
-repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des
-ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases.
-
-«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni
-nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes,
-les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis
-d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé
-de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont
-attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens.
-Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste
-d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos
-guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus
-acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si
-long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang,
-jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé
-une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une
-palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert
-d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée;
-car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces
-insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans
-un grand nombre d'habitations de la colonie.
-
-Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières
-ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_,
-_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_,
-_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui
-tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure.
-
-Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un
-sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les
-soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre
-allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagénaire qui seroit venu à
-Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer
-s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on
-pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette
-plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour,
-mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores
-ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est
-couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de
-cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent
-déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée
-_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de
-_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six
-lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite
-rivière de _Malmalnouri_, engorgée comme les autres à son embouchure
-par des sommes de vase. À la même distance est celle de _Synnamari_,
-qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux
-lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les
-attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus
-aujourd'hui.
-
-Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à
-l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long
-sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des
-débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16
-premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six
-lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici
-provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands
-Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France équinoxiale_, y
-débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues
-et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut
-propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors
-peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers,
-pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois
-quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour
-France. La rivière d'_Yracoubo_, celle de Mana, à vingt-huit lieues
-des côtes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les
-bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni
-est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56
-degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de
-Paris.
-
-Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la
-Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de
-celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du
-globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent
-dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et
-d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres,
-moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes
-ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand
-nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne.
-
-Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom
-_d'île de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette
-île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent,
-isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au
-contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît
-faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai
-autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans
-lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne
-peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues.
-
-La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne
-allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de
-vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq
-lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses
-sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette
-circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut
-avoir à-peu-près trois lieues et demie.
-
-La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à
-l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit
-être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui
-se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes,
-et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de
-M. de la Condamine, en 1744.
-
-
-_Température du climat de Cayenne._
-
-À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un
-quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des
-mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface
-presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que
-cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones
-tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous
-eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe.
-
-Nous sommes _amphisciens_, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et
-d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté
-du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord.
-Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que
-nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six
-autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux
-solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui
-tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et
-reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été,
-jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le
-20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les
-pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un
-mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais
-l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent
-l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si
-les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle
-d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil
-brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par
-l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est
-au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe
-celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans
-certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin
-et le soir, après le coucher du soleil.
-
-L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes,
-que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La
-pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce
-qui a fait dire à _Raynal_, que la plage où la colonie de 1763 avoit
-débarqué, étoit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit très-croyable,
-s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la
-cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la
-tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé
-l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant
-l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la
-terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les
-fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France
-laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de
-doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes.
-
-[Note 15:
-
- _Nota que sedes fuerat columbis
- Summa piscium genus hæsit ulmo.
- Et superjecto pavidæ natarunt
- Æquore damæ._
- Horat. Lib. I. Epodou IV.]
-
-Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages
-meurent; le vent de nord, qu'on appèle _bise_ en France, brûle et gèle
-de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les
-tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la
-vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la
-chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent
-la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le
-vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs,
-les fruits et les plantages.
-
-Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les
-habitans, l'agent et les autorités de Cayenne.
-
-Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis
-sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en
-pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de
-phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre,
-attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques
-mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà
-ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont
-des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille
-francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement
-des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous
-nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie,
-quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée
-depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau
-village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande
-partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui
-ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos
-respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans
-leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde
-vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de
-l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe
-est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les
-habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine;
-pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence
-est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un
-domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un
-autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils
-empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires
-sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter,
-ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne
-s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus
-rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui
-troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses
-troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des
-nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont
-long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne.
-Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais
-la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus
-commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr.
-10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32
-f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin
-2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres
-monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un
-liard en France se paie deux sols à Cayenne.
-
-Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous
-allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un
-point de vue pour la peindre plus à notre aise.
-
-On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la
-monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffèrent des européens par
-leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les
-_nègres_ par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée,
-ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange
-de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit
-d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est
-d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un _rejetton_ cuivre
-rouge bronzé; une négresse et un blanc, un _mulâtre_ dont la couleur
-en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres;
-un mulâtre et une blanche, un _métis_; une métisse et un blanc, un
-_quarteron_ qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des
-nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les
-indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article,
-l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois
-Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des
-sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des
-races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne
-peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt
-noirs qu'à moitié blancs. Les _créoles_, enfans nés d'européens,
-résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de
-défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés
-avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils
-en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher
-seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait
-enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils
-y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en
-détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de
-goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est
-toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la
-nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte
-plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les élans du génie,
-et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic
-ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus
-de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un
-voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils
-regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient
-communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent
-comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent,
-et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés:
-d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée,
-elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une
-chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien
-et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres
-amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire
-plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle
-grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout
-leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes
-qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur
-sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux
-célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes
-couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les
-yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs
-esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons,
-de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les
-légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la
-légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans
-trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans,
-ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent,
-s'aiment et se haïssent, leur coeur est un crible au travers duquel le
-bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au
-repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le
-désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire
-qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont
-point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers
-par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir
-de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont
-bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens
-de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le
-portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont
-obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y
-rien changer.
-
-Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la
-lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien
-saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide
-chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire
-comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je
-mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez
-peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de
-Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître
-des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette
-mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par
-Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de
-son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la
-coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette
-déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses
-sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et
-vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent
-les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses
-cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a
-qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes
-d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des
-grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité
-locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie
-des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de
-l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais
-beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices;
-quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais
-toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris.
-
-[Note 16:
-
- _Ossa tamen facito parva réferantur in urna
- Sic ego non etiam mortuus exul ero._
- Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.]
-
-Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette
-colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son
-essai manuscrit sur les moeurs créoles, que je copie ici. «Nos
-créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en
-couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les
-coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici,
-j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le
-soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait,
-en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer.
-Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui
-lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir,
-mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la
-main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son
-hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour
-appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour
-ranimer avec un _oualy-oualy_ (éventail de paille de palmier),
-l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un
-nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse
-reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au
-milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de
-son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant
-nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans
-bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et
-me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle
-s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé;
-ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante,
-aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit
-le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui
-présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à
-nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de
-Ninon: _Le bon billet qu'a la Châtre!_»
-
-De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a
-toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les
-gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils
-en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils
-les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent
-souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les
-contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de
-tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un
-cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli.
-Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le
-sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse,
-durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne
-aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils
-doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient
-à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à
-la maison le Comte où nous sommes détenus.
-
-Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du
-matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans
-nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la
-religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive
-sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de
-ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont
-prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et
-les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille,
-l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche.
-Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici:
-
-
-_Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane._
-
-Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île.
-
-II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et
-de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent,
-sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part
-de la demande à l'administration départementale.
-
-III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié
-et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de
-louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens
-suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre
-le commerce.
-
-IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus
-dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de
-suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui
-pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra.
-
- À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé
- JEANNET; contresigné ÉDMÉ MAUDUIT, _secrétaire_.
-
-Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons
-parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se
-desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur
-leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et
-choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir
-d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont
-aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les
-moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne
-rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence
-dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus
-de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion.
-L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs
-frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à
-l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions
-rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des
-contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette
-sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état;
-et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté,
-l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien,
-lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne
-lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien
-ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont
-des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur
-européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en
-allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche
-notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens
-aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur
-condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de
-terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit
-net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la
-Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois.
-
-[Note 17: De notre prison ils reçoivent ces remercîmens:
-
- En échappant à la guerre, au naufrage,
- À la famine, à la peste et à la mort,
- Nous avions cru qu'en touchant ce rivage
- La liberté nous attendoit au port.
- Quoique le sort ait trompé notre attente,
- Qu'il nous réserve à de nouveaux revers,
- Rien ne doit plus nous causer d'épouvante
- Quand nous fixons les marques de nos fers.
-
- Si l'on vouloit dérider l'esclavage
- Et lui donner des traits d'aménité,
- On garderoit un peu moins notre cage
- Et nous croirions revoir la liberté:
- Notre réduit, moins étroit que sur l'onde,
- N'efface point un souvenir amer.
- Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde,
- Pour être encore prisonniers outre-mer?
- Séchons nos pleurs, ce séjour de Cayenne,
- Si décrié par nos simples aïeux,
- S'il est peuplé de tigres et d'hyène,
- L'est bien aussi de colons généreux.
- La liberté[17-a], malheureux insulaires,
- Venant chez vous planter ses étendards,
- Vous fit verser des larmes bien amères
- Et nous expose aux plus grands des hasards.
-
- Sexe charmant que l'Europe a vu naître,
- À votre coeur, à vos yeux, à vos traits,
- Chacun de nous a bien su reconnoître
- Le sang des dieux, celui des vrais français;
- Mais dans les dons de Pomone et de Flore
- Que vos enfans remettent chaque jour,
- Nous avons vu plus d'une fois éclore
- Des traits divins, ce sont ceux de l'amour.
- Tout nous engage à la reconnoissance,
- Le malheur seul borne en nous le désir:
- Que désirer?... l'exil, l'expérience
- Nous ont ravi la coupe du plaisir.
- Arrachez donc cette amorce fatale,
- Trop malheureux de ne jamais vous voir
- Vous nous rendez semblables à Tantale,
- Qui dans ses mêts trouve le désespoir.]
-
-[Note 17-a: La liberté des noirs. Décret du 16 pluviôse an 2.]
-
-Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre
-sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles,
-sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les
-échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied
-est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans
-ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ,
-que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus
-épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à
-brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs,
-l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les
-arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne
-laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler
-sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile.
-Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands
-arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les
-faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien
-fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou
-savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six
-mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher
-ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous
-sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à
-elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un
-tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18]
-Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous
-marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes.
-Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude,
-après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de
-l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils
-buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils
-sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs
-derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On
-croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane,
-sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement
-malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte.
-
-[Note 18: Après le décret de la liberté des noirs, du 4 février
-1794, les soldats d'Alsace se louèrent aux habitans pour faire
-l'ouvrage des nègres; l'appât du gain leur donna l'ardeur des ouvriers
-européens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moitié mourut.
-La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivés.]
-
-Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer
-tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous
-enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la
-lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus
-médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que
-Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la
-théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la
-Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les
-lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les
-maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les
-hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises
-de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la
-tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été
-saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et
-pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles
-occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été
-suivant.
-
-L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et
-les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La
-pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie
-font très-bien la besogne de leur soeur.
-
-Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux
-isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un
-autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se
-désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse,
-ressemble au nocher Caron.
-
-Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une
-léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu
-ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guinée, sous celui
-_d'épian rouge_; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la
-maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le _compère Mathieu_.
-Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se
-déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène
-lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle
-sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans
-les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie,
-s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y
-regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de
-lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est
-communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes
-que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au
-sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au
-monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de
-Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur,
-mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un
-spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en
-lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des
-pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure
-rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent
-est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs
-confrères qui viennent de mourir.
-
-Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous
-abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une
-mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du
-_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans,
-jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope,
-se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe
-sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en
-courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui
-lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il
-se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer,
-il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en
-est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux
-occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont
-atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal
-de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les
-vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la
-pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles
-sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi
-les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons
-guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous
-connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir.
-
-Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en
-sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la
-loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au
-Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois,
-et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence
-toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un
-agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance;
-quel usage en fait-il?
-
-Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils
-d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon
-lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses
-talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa
-complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège
-plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il
-débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il
-ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant
-ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne
-sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de
-bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun
-à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie
-le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les
-reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais
-que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de
-l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il
-est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore
-moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu
-enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le
-plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt
-lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de
-Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son
-coeur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne
-manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en
-feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de
-circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses
-intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses
-successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait
-dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des
-nègres.
-
-Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier
-d'Alais, mettre la colonie _à la hauteur des circonstances_, fit
-ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes
-les couleurs. Son coeur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le
-marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que
-s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit
-difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret
-de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que
-la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à
-juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et
-furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit
-entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il
-détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé,
-dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans
-l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et
-comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon
-d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit
-fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe
-faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté,
-les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et
-lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien
-qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la
-France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que
-des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer
-l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le
-28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans
-les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont
-déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de
-s'affermir comme il le dit, _après avoir connu les hommes et les
-choses_. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793,
-pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en
-1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle,
-appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une
-partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée
-coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit
-achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux
-décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu,
-_page 6_:
-
-«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline,
-capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le décret de la liberté
-des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire
-aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant
-sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en
-déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un
-instant de s'opposer à son exécution.»
-
-La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la
-colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce
-décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage
-subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des
-ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec
-emphase: _Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._
-Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs
-de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug,
-qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un
-songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à
-vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans
-l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans
-les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie,
-pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se
-réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet
-écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et
-donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui
-avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui
-il devoit sa place: _ils font bien de se défaire de tous les
-conspirateurs_, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car
-il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment
-de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le
-girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ
-en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère,
-il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire,
-dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y
-vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes
-blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour
-la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage
-des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître
-mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle.
-L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop
-vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me
-faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-même à tes
-ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je
-veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.--À ces
-mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de
-la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la
-mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe
-d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le
-bâton.»
-
-Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur
-grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des
-prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des
-fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses
-rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette
-manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque
-nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il
-va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les
-caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes
-sûres_ (en parlant du produit des récoltes) _dont quelques-unes sont
-prochaines_ (il touchoit à ses coffres en parlant); _d'autres
-éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises
-que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce
-petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette
-pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796
-remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794,
-comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et
-à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son
-absence.
-
-Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente,
-avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les
-seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en
-dirai un mot dans la suite.
-
-Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à
-vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils
-ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de
-paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans
-l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les
-habitations ou par la _franchise_, maison de correction où ils
-travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant
-et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces
-entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils
-travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit
-rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis
-sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance,
-ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de
-légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de
-fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une
-caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs,
-méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers
-désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner
-main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté
-que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans.
-Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne
-des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora
-sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces
-honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir
-leur liberté.
-
-On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la
-colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens
-distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards.
-Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître
-d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de
-fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la
-Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas
-jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et
-Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête,
-parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le
-génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa
-probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M.
-Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses
-connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite
-un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et
-philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les
-comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il
-a de toutes les branches de l'administration, en font un homme
-d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne,
-commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres
-à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas
-d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette,
-secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de
-bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point
-d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la
-longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur
-de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par
-l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui
-mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque
-un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même
-sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la
-Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies,
-qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats
-allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit
-Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui
-concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes.
-
-En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des
-Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit
-incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du
-Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la
-verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des
-fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on
-alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son
-talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas
-achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule
-monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit
-que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI
-trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la
-petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme
-végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent.
-
-La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire
-un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves
-gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM.
-Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois
-autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou,
-pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour
-moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le
-pillage de la frégate. Depuis mon départ sur _la Décade_, je n'ai eu
-qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout
-de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je
-vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du
-gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te
-méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon
-Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur?
-On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des
-emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration
-départementale, et moi, je vais les donner au lecteur:
-
-J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif
-de Coumion, département du Calvados.
-
-Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de
-Laon, âgé de 27 ans.
-
-Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de
-Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris.
-
-Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours.
-
-Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de
-Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne.
-
-Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans
-en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme
-de lettres et chanteur, résidant à Paris.
-
-Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du
-Pas-de-Calais, résidant à Paris.
-
-Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura
-les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la
-recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher,
-Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se
-réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la
-balance de recette et de dépense.
-
-Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et
-bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre
-veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine.
-
-Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case,
-compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle
-tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux
-premiers à tenir les livres.
-
-Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les
-habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de
-sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire
-enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de
-l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat
-nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici?
-nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du
-gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du
-matin, ne manquez pas l'heure.»
-
-Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un
-grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de
-nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et
-des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un
-grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en
-chantant à plein choeur cet invitatoire bachique:
-
- Voulez-vous suivre un bon conseil?
- Buvez avant que de combattre,
- À jeûn je vaux bien mon pareil,
- Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.
- Versez donc, mes amis, versez,
- Je n'en puis jamais boire assez. _bis.. bis.._
- Quel pauvre agent et quel soldat!
- Que celui qui ne sait pas boire,
- Il voit les dangers du combat
- Et moi, je n'en vois que la gloire.
- Versez donc, etc....
- Le bon goût que je trouve au vin!...
- Si le poisson le trouve à l'onde,
- Il a le plus heureux destin
- De tous les habitans du monde...
- Versez donc, etc...
- Cet univers, ho! c'est bien beau!
- Mais pourquoi dans ce grand ouvrage
- Le Seigneur y mit-il tant d'eau?
- Le vin m'auroit plu davantage...
- Versez donc, etc...
- S'il n'a pas fait un élément
- De cette liqueur rubiconde,
- Le Seigneur s'est montré prudent,
- Nous eussions desséché le monde...
- Versez donc, etc...
-
-Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle
-d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous
-avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du
-corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et
-voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à
-bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y
-a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les
-petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort
-pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse:
-_les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une
-main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet
-se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche
-est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en
-alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet
-homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa
-présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en
-souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais
-pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent
-depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols
-et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à
-minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager
-le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là
-à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait
-autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises
-faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de
-vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être
-vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les
-employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en
-dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à
-celle d'un agent!....»
-
-Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de
-mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour
-Kourou.
-
-
-_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.)
-
-Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts
-que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un
-noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six
-heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre
-et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les
-serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons
-les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos
-propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour
-Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot
-aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne
-s'éloigne.
-
-Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce
-du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée
-par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La
-grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par
-terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous
-entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de
-la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et
-la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines
-sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de
-l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre
-et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas
-sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi
-dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous
-voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous
-sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il
-y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à
-la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils;
-aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues
-d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce
-rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de
-chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le
-cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il
-deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux
-nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse
-promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de
-grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage
-plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le
-vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos
-rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons
-encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous
-entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage
-est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du
-Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste
-de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à
-Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou
-assujétis aux caprices des soldats....?
-
-Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée
-est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur
-leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce
-Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de
-la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la
-grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de
-fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà
-Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît
-jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un
-boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à
-moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_,
-je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un
-troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la
-maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi.
-Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita,
-le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous
-invite à nous reposer jusqu'au jour.
-
-Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à
-l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe....
-Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les
-forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune
-éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée
-de fleurs et d'arbres de luxe.
-
-C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre
-est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit
-comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à
-cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles,
-longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un
-bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble
-à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un
-parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans
-l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et
-extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de
-trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au
-bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se
-dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près
-de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et
-tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas,
-brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le
-cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à
-qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il
-donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont
-les Africains sont si gourmets.[19]
-
-[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un
-doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on
-l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une
-extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase
-creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on
-grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu
-au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit
-qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur
-filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand
-elles ont épargné quelques parties de son contour.]
-
-La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le
-plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et
-oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois
-touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient
-leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager
-après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé.
-Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous
-réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois
-fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille
-pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ.
-
-Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et
-les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils
-veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa
-disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les
-affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec
-un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces
-deux officiers seuls sont payés par le gouvernement.
-
-Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du
-bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil,
-et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de
-longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui
-tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton
-à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner,
-s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se
-résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux!
-vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous
-aiderons ... nous sommes ruinés.»
-
-Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à
-droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des
-européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds
-nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au
-mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est
-une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la
-marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames
-sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle,
-infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur
-devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et
-apportons notre mobilier.
-
-Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol
-sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les
-troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui
-faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur
-qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent
-la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en
-désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte.
-
-La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois
-chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.
-
-Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout
-apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine,
-six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de
-cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux
-jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos
-provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au
-commerce.
-
-Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois
-poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos
-provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que
-nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables,
-qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que
-vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos
-serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont
-entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons
-la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous
-retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la
-cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran
-de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me
-regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine;
-je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse:
-ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain
-frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après
-dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.
-
-À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons
-pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large
-comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils
-sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos
-dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les
-habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné
-chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv.
-pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds......
-_Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs,
-chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir
-de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.
-
-_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons
-un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent
-pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche;
-Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la
-provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres,
-à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous
-apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues
-sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien
-chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et
-un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours.
-Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la
-serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S.
-Jean, dont les limites touchent au cimetière.
-
-Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous
-sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers
-nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre
-passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y
-découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille
-hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour
-voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux
-morts.
-
-Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie
-des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de
-palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et
-fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans
-de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à
-droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber
-son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous
-viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne
-s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et
-bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est
-grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un
-nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts
-levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu
-ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des
-papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait
-une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter
-ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant
-chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de
-Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit
-de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons
-ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long.
-
-Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une
-demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les
-mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de
-sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de
-Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie
-de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai
-justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le
-ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans;
-il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour
-leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil
-nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et
-hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et
-l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit
-devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des
-rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas
-à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité
-inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en
-grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise.
-Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la
-Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de
-Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de
-tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de
-l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme
-remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille
-particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour
-acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher
-à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les
-Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la
-colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne
-manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues
-secrètes que la politique donne au cabinet de France.
-
-»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du
-Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les
-acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à
-l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté
-trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration
-des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus
-encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier
-vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit
-donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de
-la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le
-jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi
-fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe
-traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à
-l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant
-et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie.
-Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas
-assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La
-peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la
-mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes
-périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit
-de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est
-toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux
-qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent
-qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils
-avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette
-déportation volontaire.
-
- Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon,
- 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même
- année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même
- année. 100 enrôlés dans les bataillons.
-
- 260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons.
-
- En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis
- l'établissement de la colonie.
-
- Total général des morts de 1763 à 1764 13,060
- Rembarqués 2,000
- Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560
-
-»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800
-blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont
-des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille
-malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité.
-Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de
-décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du
-troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la
-cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne,
-fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi
-ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de
-familles en France et en Canada.»
-
-Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés
-à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de
-l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie,
-l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu
-d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de
-toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire,
-appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les
-_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une épingle
-bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles
-jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur
-d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de
-la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal
-s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui échappent à
-nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon
-microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une
-aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la
-trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de
-mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la
-négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre
-appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de
-l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la
-colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront
-ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos
-pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain
-tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit.
-Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La
-mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de
-quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler
-cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent
-aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées
-de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de
-jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne
-meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé
-ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en
-France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre
-si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît
-pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et
-putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne
-vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la
-mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau,
-précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs,
-qui crioient: _Mettez vos morts à la porte._
-
-»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et
-les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans
-au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en
-France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur
-liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des
-protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon
-et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un
-cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats,
-gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à
-vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes
-voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert).
-Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte
-blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la
-messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de
-Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et
-prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et
-suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par
-ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité
-de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant,
-mérite une digression dans ce récit:
-
-»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant
-appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit
-fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à
-sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus
-de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un
-célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là
-dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en
-trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue
-jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes
-pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur
-s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son
-égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à
-Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit
-composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me
-perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?»
-L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie
-son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître
-qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien
-difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques
-coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet
-en compositeur.--Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en
-jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour
-sa leçon.
-
-[Note 20: Cet homme trop célèbre pour la colonie, me rappelle les
-merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux
-du paganisme ne trouvoient de goût au nectar qu'Hébé leur versoit, que
-quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit pétiller la
-joie. Je n'ai pas de peine à croire ce que dit Quintilien dans son
-premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens
-échauffés des vapeurs du vin, et animés par le son d'une flûte dont
-une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, près de faire violence à
-une chaste maison, furent rendus à leur bon sens par la musicienne qui
-se mit à jouer plus gravement sur la mesure appelée _spondée_. Caïus
-Gracchus à la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flûte
-derrière lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de
-l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son
-feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nommé Damon, faisoit battre
-des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit
-sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothée et Antigénide
-jouoient une marche guerrière devant Alexandre-le-Grand; ce prince se
-leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit
-Plutarque dans le livre des exploits de ce conquérant. De nos jours le
-grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opéra,
-fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa
-salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba
-évanoui de plaisir à l'entrée de l'_Alceste de Lulli_.]
-
-»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes:
-«Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa
-librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être
-relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut
-quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur,
-pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.»
-
-Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit...
-
-Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne
-pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur
-les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la
-mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se
-retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une
-heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que
-la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe
-aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils
-occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt
-insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa
-trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang.
-Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de
-ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il
-a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une
-démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des
-plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer
-l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus
-de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et
-éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines
-de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de
-feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée
-d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et
-redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins,
-dont la piqûre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de
-devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à
-Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il
-faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois
-vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les
-maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux
-de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses
-branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si
-commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi
-on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont
-qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil
-nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit,
-le chagrin est toujours à nos côtés.
-
-Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le
-commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et
-la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre
-santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos
-est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à
-Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les
-graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens
-viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront
-maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà
-les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons
-ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car
-il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et
-petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems,
-des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également
-farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la
-tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et
-présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut,
-couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières
-et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus
-beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande
-que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais
-le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle
-et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si
-corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de
-couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à
-la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne
-entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes,
-et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou
-enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée
-d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici
-l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe
-et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert
-un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et
-que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en
-retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se
-sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même
-goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le
-parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne
-pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa
-bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les
-Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres
-chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts
-ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique.
-L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de
-Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée,
-ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des
-soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie
-hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant
-rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de
-Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans
-la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du
-service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit
-retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé
-pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se
-rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par
-une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722,
-qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient
-regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des
-pépinières.»
-
-Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les
-terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et
-ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares,
-il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres
-étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture
-exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et
-de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la
-montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses
-grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce,
-enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que
-le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en
-connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des
-sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend
-dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que
-l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt,
-parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont
-fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour
-visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en
-rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée
-pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais
-dispendieux pour ces gens-là.
-
-Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges,
-c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des
-plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante:
-
-Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est
-sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes;
-sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de
-l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante
-vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu
-éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette
-espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que
-l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la
-même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de
-cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et
-suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y
-étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été
-obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices
-sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les
-conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur
-nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les
-plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs.
-
-Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre,
-parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la
-manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par
-les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de
-l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont
-exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un
-plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes
-très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses
-produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit
-naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui
-entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres
-élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur
-les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces
-détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à
-faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement
-désignés dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en
-distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins,
-presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de
-la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des
-côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup
-contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase
-qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces
-deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution,
-à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les
-bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces
-terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec
-la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit
-suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour
-lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait
-que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont
-commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo.
-
-C'est sur cette hauteur d'où le possesseur voit tous ses travaux, que
-Préfontaine a composé sa _Maison rustique_ ornée de belles gravures.
-Le peintre a flatté son Élysée: il est pourtant vrai que le
-coup-d'oeil de la montagne est très-agréable; la grande rivière de
-Kourou en baigne le pied du côté du _midi-est_; à _l'est-plein_ une
-forêt de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande
-prairie est plantée de palmistes; la vue n'est bornée qu'à l'_ouest_
-par une autre montagne parallèle, plantée de cannes à sucre, dont la
-tige et la feuille ressemblent à nos roseaux.
-
-Les cannes à sucre viennent de l'Asie d'où elles ont passé en Europe
-et dans l'île de Madère; cette dernière île a fourni une partie de
-celles que les européens ont portées en Amérique: on en distingue de
-deux espèces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernières
-étoient cultivées ici par les Indiens, avant que nous eussions
-retrouvé le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes
-terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions
-desséchées leur sont beaucoup plus favorables; mais en dépérissant sur
-les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus
-élaborées que dans les terres basses, où elles s'élèvent comme des
-bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou salé ou fade et des
-liqueurs désagréables et moins spiritueuses; cependant on préfère les
-terrains bas, parce qu'on préfère toujours la quantité à la qualité.
-Voici comme on obtient le sucre:
-
-La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une
-bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la première
-fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et
-successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou
-par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent
-perpendiculairement autour d'un troisième qui est immobile; le tout
-est tenu par une forte maçonnerie et par des crampons de fer: entre
-les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'égout du
-passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un
-feu qui les échauffe par degrés. On l'active avec le chanvre des
-cannes, appelé bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un
-doux fade: il purge quand on en boit à l'excès; on le mélange avec
-celui qui tiédit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou.
-Après qu'il a bien bouilli, on l'écume, on le passe dans un vase fait
-comme un pot à bouquets, pointu et troué à sa plus mince extrémité; ce
-sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une
-canelle de bois mastiquée de vase. Quand il est froid, on ôte la
-canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans
-des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le
-tout passe ensuite à l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert
-encore à faire la mélasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est
-purgatif, moins agréable que l'autre, et beaucoup plus utile en
-médecine. L'Amérique septentrionale produit aussi un grand arbre
-semblable à notre érable, dont on obtient le sucre par des incisions;
-son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa
-sève coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agréable, mais
-moins corporé que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu
-aussi le sucre de la betterave, mais par des procédés dispendieux.
-
-L'habitation Préfontaine est nationale, et régie par le juge de paix
-du canton. Les propriétaires, MM. d'Aigrepont, sont censés émigrés
-pour avoir pris la fuite quelques mois avant la liberté des noirs,
-pour sauver leur vie. Je retourne à la case sans emporter de tafia.
-
-_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les
-bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des
-lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et
-serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et
-comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes
-dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je
-vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent
-eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins,
-pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou
-pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône
-tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît
-avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces
-pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit;
-leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un
-parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand
-elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du
-chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane,
-m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme
-animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le
-long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de
-peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me
-paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à
-l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons
-les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres,
-et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour
-arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce
-redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre
-logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes
-les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé
-dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le
-meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique
-cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit
-une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un
-sommeil homicide.
-
-En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif
-d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari;
-ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba
-par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus
-étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les
-recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras,
-qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se
-faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes
-philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la
-fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu
-attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe,
-charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux
-un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu
-la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne
-s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en
-syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour
-délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui
-nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en
-fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages
-(rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne
-se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie
-en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le
-voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il
-abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à
-un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme,
-entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas
-en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer
-de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le
-frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont
-trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il
-parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous
-sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux
-que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est
-tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de
-terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur
-leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient.
-Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des
-bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin
-elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays,
-avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en
-prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes
-fréquentées.
-
-À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de
-douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un
-coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa
-près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair.
-Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre,
-et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et
-un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le
-museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et
-musculeuses.
-
-L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure
-endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard;
-quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur
-cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans
-le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si
-nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les
-habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il
-faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce
-désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante
-francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à
-l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur
-l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux
-espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de
-taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on
-appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du
-Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une
-erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls
-n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds
-où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés,
-et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous
-déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison
-augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit
-couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est
-rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si
-profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs,
-sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone
-torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être
-rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en
-arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution
-que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de
-santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits
-animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je
-crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque
-année tous les poulaillers de la Guyane.
-
-[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet
-arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la
-tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en
-réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de
-tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de
-louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal
-se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et
-laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.]
-
-Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple
-des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les
-animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle
-hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc
-est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une
-tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case;
-ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa
-progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il
-marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre
-des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse
-qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger,
-l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se
-réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait
-ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit
-la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées
-de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste
-sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée.
-Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à
-la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je
-l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je
-le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il
-nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui
-avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le
-_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui
-renaît par degré. Quel pays ...!
-
-_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala
-vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du
-singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à
-manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut
-avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il
-se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit
-mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige,
-très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il
-est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs
-reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la
-rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne
-pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes
-armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur
-lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les
-entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage.
-
-_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont
-arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case
-Saint-Jean?
-
-Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous
-ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous
-serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais
-n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop
-affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie
-finira par le départ de l'agent actuel.
-
- * * * * *
-
-_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle
-qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je
-m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je
-regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la
-dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de
-camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis
-blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom;
-on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent
-leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si
-prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout
-en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur
-vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les
-ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge;
-elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on
-ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de
-la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de
-main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un
-incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien
-approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent
-aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple,
-le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la
-capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la
-découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne,
-parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus
-expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des
-centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair
-et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et
-musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes,
-et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre
-par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme
-_ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un
-bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne
-l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute
-d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste
-des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma
-blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé
-que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi
-hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos
-effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette
-utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle
-ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se
-multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de
-terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos
-murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois
-ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de
-coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces
-insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les
-laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas
-pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de
-comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop
-lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je
-gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune
-extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre;
-elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son
-arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse
-rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui,
-volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle
-fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le
-picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes
-l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe
-contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma
-recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y
-trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison.
-L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été
-aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la
-ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous
-entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur
-elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne
-sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge
-imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous
-ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III
-devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas
-avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut
-essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort
-prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par
-elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ...
-D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum,
-dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront
-tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.»
-Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou
-de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté;
-l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de
-terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et
-nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous
-prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le
-parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir.
-
-Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à
-celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend
-envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains,
-le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en
-tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt,
-d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce
-de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains
-endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la
-colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein,
-elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la
-Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et
-ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en
-feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les
-retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par
-un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle
-portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution
-inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin
-de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce
-volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre
-roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient
-volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils
-sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de
-notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre
-sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit.
-Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades
-nous appèle au magasin.
-
-De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne
-de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles
-paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour
-éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse;
-couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été
-ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou
-visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout
-l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux
-araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de
-cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec
-l'Optimiste:
-
- Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....
-
-Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux
-une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres.
-
-Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez
-lui.
-
-Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été
-frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est
-attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus
-insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles
-remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge
-double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché
-le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la
-migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on
-lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent.
-Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une
-couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un
-cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au
-bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri.
-
-_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du
-canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons
-avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de
-quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres
-fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes
-du pays.
-
-L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la
-vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de
-la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce
-propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les
-autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la
-culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui
-que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de
-la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le
-faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est
-naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane,
-cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en
-faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du
-coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse
-extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une
-cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une
-cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la
-denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à
-cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce.
-Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les
-cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les
-abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un
-an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse
-et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du
-mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la
-suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les
-moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems.
-L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une
-_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours
-après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne
-laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres
-basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des
-forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les
-vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que
-celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que
-l'on donne à sa préparation.
-
-L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies
-consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à
-planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que
-l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes.
-
-Le rocouier donne quatre récoltes; il ne craint ni la chenille ni les
-vers, qui dévorent la canne à sucre et le cotonnier; les grandes
-pluies peuvent seulement le faire couler.
-
-L'arbre qui produit le rocou est toujours chargé de fruits et de
-fleurs; sa feuille ressemble à celle de nos poiriers de martin-sec; sa
-fleur à nos roses de chien; sa caboce armée de piquans à l'enveloppe
-de nos châtaignes; son fruit rouge et rond est divisé en petits grains
-sur deux épistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein
-rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette
-denrée, comme celle de l'indigo, est dégoûtante et mal-saine. Le
-déchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et
-empoisonne les rivières.
-
-Le rocouier ne s'est trouvé dans la Guyanne que chez les Indiens ou
-naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est-à-dire pour
-se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit.
-Les grands arbres l'étouffent mais plusieurs personnes assurent en
-avoir trouvé quelques pieds çà-et-là dans les bois; ce qui fait
-présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amérique a été
-plantée et policée antérieurement à sa découverte, et que des
-révolutions arrivées ou au sol ou aux habitans, l'ont dévastée et
-abrutie à des époques qui nous sont inconnues.
-
-Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d'un grand usage dans l'art
-de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes.
-Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois
-de la négligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans
-préparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu à lui
-donner une perfection à laquelle on n'auroit pas cru pouvoir
-atteindre. Les réglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette
-denrée, la fabriquent avec le même soin: des experts-jurés sont
-chargés d'examiner tout ce qui s'en apporte à la ville, et l'activité
-du ministère public à cet égard est telle qu'il ne se livre plus au
-commerce que du rocou de la plus belle qualité. Par ce moyen la
-colonie de Cayenne ne tardera pas à regagner toute la confiance des
-grandes manufactures, pour une denrée qui n'a jamais été bien
-remplacée par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en
-possession de fournir à toute l'Europe.
-
-M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries, et nous montre une
-plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, parée
-de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans,
-soutenus par de grosses feuilles lisses sphéroïdes, d'un vert pâle, et
-épaisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son
-fruit ressemble à celui du bananier; elle est naturelle au pays, et
-les Indiens qui la connoissent ne songent pas à en tirer parti pour
-leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle
-brutes, laissent l'étude des besoins factices aux Européens.
-
-C'est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première
-fois, des plants d'arbres à épiceries, venant des Indes. Cette
-expédition a été suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et
-l'autre en 1788, toutes venant de l'île de France. Le géroflier et le
-cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les
-voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient
-souffert.
-
-Pendant long-tems la culture de ces arbres a été prohibée aux
-habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empêché la
-multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait
-passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et
-1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier
-dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798
-beaucoup de plants et une grande quantité de graines de gérofliers à
-tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville
-n'offrent plus que des allées de manguiers et de gérofliers.
-
-Outre les arbres à épiceries, la colonie a reçu de l'Inde d'autres
-arbres fruitiers et d'autres plantes plus intéressantes, qui
-deviennent précieuses: l'arbre-à-pain et le palmier-sagou, quoique
-jeunes, sont très-vigoureux, et réussiront parfaitement.
-
-Le muscadier, le poivre liane, semblable à notre lierre, le
-piment-cerise ou café, qui tire son nom de sa forme; le poivre de
-Guinée, les oignons de safran et de gingembre, réussissent également.
-Nous devons encore à l'Inde de bons fruits: la sapotte et la
-sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand
-elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurré-gris.
-La mangue, dont la forme ressemble à nos abricots-pêches, est
-filandreuse, fort-douce et très-agréable, quoique sentant un peu la
-thérébentine: l'arbre qui la produit est très-grand et toujours en
-rapport; on incise son écorce pour rendre son fruit meilleur; des
-coups faits par la hache sort la sève qui est la thérébentine. Les
-feuilles du manguier sont tout-à-fait semblables à celles du pêcher;
-on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plaît bien à Cayenne:
-c'est un trésor pour les gens en bonne santé et un élixir-de-vie pour
-les malades. Le corossolier n'est pas à négliger non plus; son fruit,
-comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuancée de piquans
-charnus, offre une pulpe blanche, alvéolaire et douce, qui a le parfum
-de la julienne.
-
-Les chaussées de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers;
-cette plante donne la mâne et les fruits en même tems.
-
-En regagnant la case, nous vîmes sortir d'un pripris (étang momentané)
-que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous
-suivoit à la nage. Celui-là n'est qu'un petit marmot, dit notre
-conducteur; ces grands lézards sont couverts d'écailles qui ne
-redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à
-vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des
-amphibies qu'on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves;
-la femelle dépose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle
-accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue.
-
-Les rivières de Vasa et de Cachipour où vous deviez être déposés, sont
-si pleines de grands caïmans, qu'ils attirent souvent la ligne, le
-poisson et le pêcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que
-ceux du Nil. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s'ils
-poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la
-proie pour s'en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils
-gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant, dans un
-canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caïman
-s'élance et le saisit; il dévoreroit tous ceux qui se baigneroient
-dans ces rivières, fussent-ils aussi nombreux que l'armée de Perdicas,
-qui en faisant la guerre à Ptolémé Soter, fit passer un bras du Nil à
-ses troupes pour gagner l'île de Memphis, où il perdit deux mille
-hommes, dont la moitié se noya, et l'autre fut dévorée par les
-crocodiles ou caïmans. Ceux de la Guyane ont jusqu'à trente pieds, et
-le pays est si peu connu dans l'intérieur, qu'on ne peut pas dire s'il
-ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans
-la gueule de ceux-ci.
-
-Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux
-domestiques y sont de l'espèce la plus chétive. Le bétail y dégénère;
-son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses
-immondices, dans des parcs serrés; en hiver, il a de l'eau et de la
-vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le
-laisser en plein air pour qu'il ne soit pas épuisé par les
-chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains
-cantons à Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut
-s'en défendre. Elles s'acharnent à son dos, l'ulcèrent; les mouches
-sucent les plaies, y déposent des oeufs; des vers surviennent; car
-ici, toutes les plaies qui restent à l'air, sont pleines de vers dans
-les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne
-désempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau,
-le pain moisit en froidissant, la viande presque putréfiée en
-palpitant. Le ciel et la terre y déclarent la guerre à l'homme, et il
-ne s'obstine pas moins à s'y établir et à y rester.
-
-
-_Fin du premier volume._
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
-
-Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées par { }.]
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Voyage à  Cayenne, dans les deux
-Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À  CAYENNE, DANS LES ***
-
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-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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