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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - * * * * * - - - -VOYAGE À CAYENNE. - -TOME PREMIER. - - -[Illustration: Prison des Déportés sur la Frégate la Décade. Moment du -départ. On hisse les Viellards et les Malades à bord. - -L'entrepont a 30 pieds. de large; 37 de long; 4-1/2 de haut; 193 -personnes y sont logées avec leur sac de nuit. Deux rangs de hamacs les -uns sur les autres sont soutenus de 3 pieds. en 3 pieds. par de petites -colonnes (les Époutilles), le tout est fermé par de grosses barres de -bois et par deux grosses portes de prison avec leurs verroux. - -Le jour ne pénètre qu'à regret dans ce Monde.] - - - -VOYAGE À CAYENNE, - -DANS LES DEUX AMÉRIQUES - -ET - -CHEZ LES ANTROPOPHAGES, - - - Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des - déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des - notions particulières sur Collot-d'Herbois et - Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés - de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les - moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers. - - -SECONDE ÉDITION, - -Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un -remercîment et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes. - -Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté, en -1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi. - - -TOME PREMIER. - -_Prix, 7 fr. 50 c._ - - - PARIS, - CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE, - rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi. - -Octobre 1807. - - - - -NOTICE DES LIVRES - -DE L. A. PITOU, - - - Télémaque, 2 vol. in-8{o}. - Bossuet, 2 vol. in-8{o}. - La Fontaine, 2 vol. in-8{o}. - Jean Racine, 3 vol. in-8{o}. - Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}. - -Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et -précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche. - -Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine, -filets. - -Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié -en veau dentelle, filets, tranche dorée. - -Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés -en veau, filet, avec un superbe atlas. - -Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de -Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol. - -On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci -est le trente-sixième. - -Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études, -les empereurs, 22 vol. - - -_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio. - - 1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol. - 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol. - 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol. - Table analytique, 1 Vol. - Reliure uniforme. - On ne séparera aucun de ces voyages. - - - - -AVIS - -SUR CETTE SECONDE ÉDITION. - - -Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit -qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son -succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public, -et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à -moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée, -et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des -plus grands revers. - -Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur, -ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition, -elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si -l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime -dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures -et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes; -si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les -divines chimères d'une imagination enflammée par la religion, -l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans -effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé -pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à -lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures -que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la -verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à -entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage -et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai -riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma -sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois -cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si -naturellement. - -«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage -entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère -sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails -de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce -qu'il écrit.» - -Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où -il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a -procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du -malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que -celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au -sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa -sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au -récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à -rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent -questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs -de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de -déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de -jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir -l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions, -mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands -ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent -vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou -l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus -complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des -remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à -leurs observations. - -Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la -grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La -Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des -voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent -faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les -obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur -laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas -aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le -voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud. - -Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent -invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur -est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas -honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages -dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et -déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de -coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour -prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à -laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on -m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si -j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry, -l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant -se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de -leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et -les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette -couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse. - -Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné -ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté -l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent -chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous -eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la -manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner? -puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait -croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au -bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou -l'incrédulité. - -Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé -déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque -de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la -plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre -objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque -infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays -épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre -attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance -qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette -dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je -n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes -avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse -empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine -continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent -et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche -font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir. -Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des -cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de -nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits -de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un -lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et -moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si -j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme -au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière, -et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les -identifieraient au sujet. - -Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou -calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer -celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le -moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter -à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et -pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres; -on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu -le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre -antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son -âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la -voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de -poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie -d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans -l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie -encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son -refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer -l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui -me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que -l'autre a blâmé. - -Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont -blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des -épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû -mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs -malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne -posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et -l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au -sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit -ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour -aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La -visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu, -elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la -publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda -pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois -compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on -convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma -tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La -réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son -bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première -nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais -autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je -me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton -bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré -avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je -ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma -quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.» - -J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma -paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des -livres après avoir vendu des chansons. - - - - -À MONSIEUR GARAT, - -_Membre du Sénat-Conservateur et de l'Institut impérial._ - - -MONSIEUR, - -Je suis payé de mes peines, et mes malheurs me sont précieux, quand -vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils -m'assurent l'intérêt du lecteur: je vous dois leur publicité; et -l'estime que vous accordez à l'auteur, est un garant de sa franchise -et de son caractère. - -Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux -existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut -désirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fenêtre à son coeur. - -Votre vie privée (vos ouvrages à part) au milieu des dignités et des -places éminentes où la confiance publique et votre intégrité vous ont -appelé et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux siècles de -ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et -s'arrêtoit au bout du sillon pour manger son plat de légumes. -Aujourd'hui même, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le -testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voilà vos droits à -l'immortalité dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur -pays. - -Au reste, les dignités et les talens, dons des hommes ou de la -Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors -de nous, dont l'éclat éblouit, mais dont la propriété ne nous est -acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que -j'aime bien mieux retrouver l'homme privé, adoré dans sa famille, bon -avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme -Montesquieu, naïf et franc dans la société comme Lafontaine! Horace -lui diroit avec vérité: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le -temple de la candeur, de l'amitié et de la bonne foi; le local est -petit, mais c'est celui de Socrate. - -Le Sénateur membre de l'Institut, donne de l'éclat a mes malheurs; -mais l'estime de l'homme privé donne encore bien plus de mérite à -l'auteur qui a l'honneur d'être, - - Avec un très-profond respect, - - Monsieur, - - Votre très-humble et très-obéissant serviteur, - - L. A. PITOU. - - Paris, 30 pluviose an 15 (19 février 1805). - - - - -MA VIE - -ET - -LES CAUSES DE MON EXIL. - - -Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes -malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi; -j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout -lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma -parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit -besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans -la société. - -Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans -une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma -tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire -de ma fortune. - -L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les -parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins -désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme, -qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une -fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts -hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme -le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la -haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la -décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse -à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite. - -Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés -d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens -de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir -qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château -de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur -ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif, -et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de -m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une -épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la -tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur -parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de -l'éducation et un établissement à mon choix. - -À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette -tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô -nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible -sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en -vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma -tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois -ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui -n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent -obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus -tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle -étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de -l'or avec celui de la pauvreté. - -Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle -avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus -que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je -n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu -m'inspirer contre ma mère. - -Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser -les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois -dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à -ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que -mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit -un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me -défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle -me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête, -elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est -parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens -bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son -aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise -humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs -mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout -d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un -crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné -mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs. - -À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien -pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et -me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita -comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères -qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans -leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de -mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui -étoit un crève-coeur pour moi. - -À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me -laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à -mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit -et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je -n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de -ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne -ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit -ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en -lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans -l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas: -ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur, -jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes, -j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire, -douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des -deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent -rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la -semaine m'étoient indifférens. - -Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les -offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors, -mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je -suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire -prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?... - -Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais -elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus -intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards -paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses -goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se -disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines -et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon -secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à -la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois -réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle -épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire -sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier -irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par -épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon -projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état. -Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime -à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir? - -Au lieu de suivre la route de Chartres, je me décidai à aller à Paris. -Quand ma résolution fut une fois prise, j'en fis part à deux voisines -dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de -leur discrétion, et de mon amitié, et des conseils qu'elles m'ont -donnés.) Quoique cette résolution fût irrévocablement prise, je fus -huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans -le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire -que la contrainte exercée envers moi étoit injuste; que les passions -ardentes dont j'étois dévoré m'éloignoient du sanctuaire, que -l'honnête homme ne doit prendre que l'état dont il peut remplir -civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me -rassuroit pas de la crainte et de l'abandon où j'allois me trouver à -mon âge, sans état, sans fortune, dans un moment aussi critique, au -milieu d'une ville qui est un univers, où je ne connoissois personne, -où l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en étoit jeté. Au lieu -d'aller prendre les ordres, je partis de Châteaudun avec deux abbés de -mes amis, le 17 octobre 1789, époque de la rentrée des classes. - -En arrivant à Chartres, le 18 octobre, je dînai avec tous les -camarades de mon cours, qui, ne soupçonnant rien de mon projet, me -firent promettre de venir les reprendre à l'enseigne du Gros-Raisin, -faubourg de la Grappe: nous nous embrassâmes au bout de la rue aux -Changes. Ils cheminèrent vers Beaulieu, grand séminaire qui étoit à -une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit déjà -sentir; tout étoit en rumeur; chaque jour les rues étoient illuminées, -tout le monde étoit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi -d'une prétendue armée de brigands invisibles, qui, chaque nuit, -marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les -villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient été -traînés aux Tuileries par un peuple affamé, qui avoit, disoit-il, -conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangère et le -petit mitron_. Ainsi Paris, à cette époque, étoit le cratère d'un -volcan prêt à faire éruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les -campagnes, ou dans les pays étrangers; et ceux que leurs affaires ou -leur commerce y retenoient, restoient claquemurés et enfermés comme -s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les -fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police -étoit désorganisée. Tous ces détails étoient encore amplifiés dans les -provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois résolu de -venir à Paris, et j'y arrivai le 20 octobre, à six heures du matin. - -Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de -dix-neuf ans, séquestré depuis six dans les séminaires, étourdi et -embarrassé tout-à-coup de la grande liberté dont il jouit pour la -première fois de sa vie, au milieu d'une cité qui ressemble à un -univers. J'avançois, d'un air rêveur, dans les Champs-Élysées; un -groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient à ma rencontre, -portant la tête du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en -mémoire de cet événement, a été tenu sur les fonts baptismaux par -notre dernière reine. Quelle réception! Je me persuadai que cette -funeste rencontre me présageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas -arrivés pour confirmer mon pressentiment, mais peut-être ai-je pu -aider à la prophétie de mon imagination enflammée, par l'opinion que -cet événement m'a donnée de la révolution.--Si ce château n'est pas le -palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le génie d'Armide est -inférieur au nôtre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me -fait tourner comme un moulin à vent, pendant que je baye en l'air, -tout ravi d'admiration et d'extase à l'angle de la belle colonnade du -Louvre. J'ai mis deux heures à examiner le cours de l'eau, -l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le -mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activité des -artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un -peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des -arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du -temple de l'Abondance et de l'Industrie, émousse presque mes organes -par l'attention qu'ils en exigent. - -Je fus distrait de ma stupidité contemplative par un appétit dévorant, -qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens -pécuniaires que j'avois, la disgrâce et l'exhérédation dont j'allois -être puni. «Te voilà donc à Paris sans état, sans fortune, sans -parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est fermée pour -toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien -demander à personne, d'être fidèle à l'honneur, à la probité. Tu vois -ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutôt que la société, ta famille -et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le -promets...., je le promets et je le jure, ô mon Dieu!...» D'après ce -soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais -tourner, attachant ma destinée à la direction de la corne droite, qui -se fixe à l'E. S. E. Me voilà dans la rue Saint-Jacques, autrefois le -Latium parisien. - -Où loger? peu m'importe: mais quel état prendre sur le registre de -police? Étudiant en théologie. Le hasard me conduit à l'hôtel de Henri -IV.... Je loue un cabinet près des faubourgs du Paradis; une -Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un âge au-dessus de la -critique, étoit chérie et connue avantageusement de toutes les -personnes de la maison. Le soir, j'allai au Théâtre-Français, voir -Molé et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des -filous me firent léguer trois louis pour mon début. Cette perte étoit -terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'être -plus circonspect. - -Pendant huit jours, je rôdai dans Paris, sans être dupe. Mes affaires -commençoient à s'améliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter -un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connoître à MM. -Brune, aujourd'hui ambassadeur à la Porte-Ottomane, et à -Fabre-d'Églantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre -m'encouragea à cultiver les lettres. Je lui montrai différens -opuscules: il approuva mon ouvrage intitulé: _La Voix de la Nature_, -et se borna là. Je ne l'ai jamais revu depuis. - -Ces promesses me firent bâtir des châteaux en Espagne; je me crus -placé sous trois jours. Dans un élan de reconnoissance, je cours vîte -au Palais-Royal acheter quelque chose à la bienfaitrice qui me -délivroit de la férule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil -dirigeoit ma démarche; j'avois déjà honte de la misère, et cette dette -que je payois à l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme -libéral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'écrire dans -mon pays à celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis -heureux sans vous, et malgré vous?_ Une main invisible corrigea -bientôt ce désir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma -compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur -les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la -persuasion que j'étois beaucoup plus riche. - -En entrant dans la première cour du Palais, du côté de la rue -Saint-Honoré, je vois un gros homme bien vêtu, qui grondoit une jeune -dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laissé aller? -Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et -me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la -galerie.... «Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici -de l'argent....» Il fouille à sa poche. «Voyez-vous cet homme qui s'en -va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretières à -diamans, et quatre superbes paires de bas de soie à vendre; ça vaut -huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les -donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adressé ici à mon épouse; -elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que -trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fâché; -il est intraitable avec moi.... Voilà comme elle manque toutes les -bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voilà un louis; je vais derrière -vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est -à vous.» Je suis l'homme à la piste; il s'arrête dans une encoignure; -il étoit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis -quinze ans, couvroit sa chevelure mastiquée de poudre, de sueur et de -poussière, et ombrageoit sa figure blême et veinée de barbillons longs -comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la -richesse de son uniforme noir et fripé comme s'il fût sorti de l'eau. -_N'avez-vous rien à vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me -regarde d'un air contrit, et tire mystérieusement de dessous sa -mantille la boîte à Pandore. Nous entrons en négociation. Ces gens-là -sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit -réellement d'un air inquiet et avide; le prétendu infortuné lui -tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de -longues jérémiades. Nous tombons d'accord à quatre louis. Le premier -me félicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son -prétendu antagoniste, feint de vouloir se rétracter par vengeance. Je -le somme de sa parole; mon prometteur s'éloigne, comme pour lui -laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont -disparu.... - -Je retourne à la boutique; personne ne me connoît: ce ne sont plus les -mêmes figures. J'en fus enchanté. Au bout d'une heure, j'arrive chez -moi d'un air triomphant. Ma compatriote étoit avec d'autres voisines. -Je lui offre galamment la fameuse boîte, dont j'avois provisoirement -retiré les boucles de jarretière et une paire de bas.... On ouvre.... -Des éclats de rire se prolongent d'un bout à l'autre du cercle, je -rougis; je suis dupe. On détaille l'emplette. Je m'enferme vîte dans -mon cabinet pour mettre mes bas; ils étoient gommés et resavetés; le -pied étoit de deux morceaux, et la jambe trouée comme un filet à -prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille étoient de -cuivre doré; le diamant répondoit au métal, et le tout valoit six -francs. Voilà soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise -grâce. - -Cette largesse diminua mon crédit dans l'esprit de mon hôtesse. Il ne -me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur -qu'à force d'être dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant, -je trouvai mon petit mémoire annexé à ma chandelle. Toute la nuit, je -baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis à la dérobée, -avec un paquet de six chemises, que je portai vîte à un -commissionnaire du Mont-de-Piété, qui me donna 30 fr. Mes dettes -payées, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit -qui me couvroit. - -Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reçus une -lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc -débarrassée de vous; ma maison vous est fermée pour toujours: j'ai -fait mettre une double serrure à mes portes, de peur que vous -n'arriviez à l'improviste. N'espérez pas m'attendrir; vous n'avez plus -rien à espérer de moi. Vous prétendiez que le pain que je vous donnois -étoit celui de la douleur; je vous verrois mourir à ma porte, que vous -n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en coûte pour me -désobéir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre -l'honneur, contre la vertu. «Vains fantômes, m'écriai-je! n'êtes-vous -donc suivis que du désespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chérir, -si le malheur, la misère et la honte sont toujours le partage de vos -prosélytes? Pourquoi préférer l'avilissement à la gloire; la détresse -à l'opulence; la bonne foi à la duplicité, quand ces vertus ne sont -que des mots dont la fortune et le crédit annullent la réalité...?» -Je déchirai la lettre avec mes dents, je m'étendis sur mon grabat; et, -pour la première fois de ma vie, je perdis pendant trois heures -l'usage de la raison. Je m'étois enfermé chez moi sans le savoir; je -ne pus jamais trouver la clef qui étoit dans ma poche, et le lendemain -j'avois le visage d'un mort inhumé depuis plusieurs jours. - -Je retournai voir M. Brune. Il me remit à une quinzaine, sans me -désigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu: -la malle qui étoit à mon séminaire ayant été renvoyée à mon mentor, -je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il étoit d'une -qualité assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer -pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier. -Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux étant devenues -publiques, je revis M. Brune, qui m'employa à prendre des notes au -Châtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il étoit -co-propriétaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de -Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rédigé le -mémoire en révision), furent entamées. Le premier, colonel-général des -Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vénus et sous -les lauriers de Mars. Il étoit accusé d'avoir fourni des munitions au -gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prêté main-forte -pour tirer sur les assiégeans; de l'avoir invité à tenir bon en cas -d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et réduire -les insurgés, et d'être, par ce, comptable du sang versé les 13 et 14 -juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit -pris la fuite, avoit été arrêté à Brie-Comte-Robert, et enfermé nu -dans un cachot, où on le montroit au peuple comme une bête rare et -vorace. Les têtes étoient si échauffées contre lui que l'auditoire -influençoit ouvertement les témoins et les juges. Le rapporteur, -Boucher-d'Argis, étoit invectivé à chaque séance, ainsi que tous ceux -qui se présentoient pour l'accusé, ou qui ne déposoient rien à sa -charge. - -Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre, -s'immortalisèrent dans cette cause. Le premier, est M. de Ségur, bras -d'argent, qui n'abandonna jamais l'accusé, et s'identifia -volontairement à lui dans sa prison, dans ce moment critique où les -injures, les menaces et les persécutions pleuvoient sur tous les -hommes titrés, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite -assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sèze, qui, par son -éloquence, brisa les fers de l'accusé. Cette première cause célèbre de -la révolution, où le talent de l'orateur animé par la stoïcité du -tribunal et par cette âme grande qui le caractérise, fut développée -avec des traits si mâles, qu'il auroit forcé les juges de mourir sur -leur siège, s'il eût été nécessaire, pour ne prononcer que d'après -leur conscience, lui mérita la confiance de Louis XVI, dont il -prononça si éloquemment la défense à une époque que nous connoissons -tous. - -Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue, -avoit été mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le -roi et se défaire, à force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du -maire, M. Bailly, et du commandant général, M. de la Fayette, si -célèbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la même cause. Les -dénonciateurs de l'accusé étoient ses premiers agens; plusieurs -témoins venoient à l'appui: mais l'arrestation de ce seul prévenu, -sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 décembre 1789, au -moment où il étoit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on) -atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le -conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on -ne l'influence pas, et que sa sagacité naturelle lui indique souvent -le vrai coupable. - -Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis -de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le -comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens: -«Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable -avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit -inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de -cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les -yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de -crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient -l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et -leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition -de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les -faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise -malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même -art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore -dans son coeur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied -de la potence. - -Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me -trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les -premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques -ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore. -Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai -que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou -peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il -fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de -savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six -mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul -voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première -personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle -avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple -pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je -couchois.--«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la -personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas -besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront -rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les -habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos -meubles soient de retour.»--Je la pris pour une folle, et je me mis à -rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et -je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le -soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre -en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille: -elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la -consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en -entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous -vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille -folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai -été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent -ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à -apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui -me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les -enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit -démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois -été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne -portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de -répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia -l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je -pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle -par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille, -qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la -conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double -intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me -croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses -compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour -la forme. - -Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère -contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en -vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du -comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an. -Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué -dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs, -me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la -conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi. -Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas -nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur, -me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous -nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette -importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous -n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas -de regretter ce temps d'épreuve. - -Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé -à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse -lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire -prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre -plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de -fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe -d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les -privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des -accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais -long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être -toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas -que cette fermeté s'acquière dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot -de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de -l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis, -auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à -jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre, -et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais -l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous -envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient -quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés -de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne; -nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur -le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet; -nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain -et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit -facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma -main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes -membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma -tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je -le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher -dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée -plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et -couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant -aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de -Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi. -Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement, -nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma -garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois -une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en -sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce -jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma -suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma -vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans -moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit -de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à -l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on -me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus -vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper -de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor, -n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité. - -Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le -lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez -M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai -un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint -terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette -année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En -1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en -Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1]. -«Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse -du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du -poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un -libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de -mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat -en poche.--Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils -pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec -l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli, -lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec -deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois -rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires; -l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.) - -[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson, -_l'Occasion perdue et retrouvée_, en quarante-un couplets, eut pour -pénitence _l'Imitation de J. C._ à mettre en vers. J. B. Rousseau fut -exilé et gracié pour quarante-un couplets. L'auteur a passé au -tribunal révolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a été exilé et -gracié pour quarante-un couplets intitulés: _Le Miroir de la Raison, -présenté par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace cassée._ -Nombre fatal!] - -D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin; -je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais -les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à -chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire -s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en -papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à -d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de -partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière -à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la -place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise -honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie -pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on -me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes: -ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus -honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prêtre_, -pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attaché à la maison de -Rohan_; ensuite _évêque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de -l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donné l'énigme de toutes ces -exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois -avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Préjugé vaincu_. - -[Note 2: Une femme, entre deux âges, m'accoste un jour, après -m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalisé: -«Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pénitentes -vous moralise!...» Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne -vous méprenez-vous point?--Oh! certainement non.--Hé bien! _madame, si -j'étois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous -dire?_--Que je pourrois tout révéler à votre mari, sans divulguer la -confession....» - -Un autre jour, un Prémontré vient chez moi de grand matin, me demander -si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai étudié. Il -y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer à Metz faire mon noviciat -chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularité? - -Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois -même des personnes qui assuroient y avoir assisté. Oh! comme le -serment coûte peu à faire, quand il coïncide avec nos vues!... - -Le lendemain on vouloit que je fusse maître de musique.... Enfin, j'ai -été forcé de faire le médecin malgré moi. Et si je publiois mes scènes -à tiroir du temps que j'ai chanté, on jugeroit que j'ai été plus ami -de la société et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.] - -Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien -réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a -secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même -dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet état que la -sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite. -Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces -traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est -prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage; -mon coeur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au -gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat. - -[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont -des amies inappréciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle -détention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincère amitié a -autant de force que l'amour. Ô âmes sensibles, que je cesse d'exister -quand je cesserai de vous aimer!] - - * * * * * - -Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut -bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les -angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que -j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la -position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits -un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits -qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse -approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet. - -Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la -colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange -et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire -à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut -souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette -versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où -nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen, -leur a beaucoup nui à nos yeux. - -Les déportés qu'on leur envoyoit étoient presque tous des hommes -marquants et regardés comme dangereux. Il falloit plaire à la -mère-patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa -place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte -n'ont point eu de part à cet écrit; je leur en ai donné la preuve en -leur présence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ôter la vie, au -moment où je leur disois, avec le caractère que mes amis me -connoissent, des vérités dures que le danger de la mort ne m'a jamais -fait taire. Ici, je leur dois la vérité; la voilà toute entière. - -Si je consulte la vérité sur le 18 fructidor et sur ses causes, je -conviendrai avec franchise que la déportation, nécessaire pour l'état -et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les -proscriptions et les vengeances partiales des hommes exaspérés qui ont -substitué leurs intérêts et leurs ennemis personnels à ceux du -gouvernement. La France républicaine, à cette époque entre le couteau -des royalistes et des anarchistes, fut forcée de mettre en vigueur les -loix de Rome et d'Athènes, l'ostracisme, la déportation, le -bannissement et l'exil. - -Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des -déportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'état -qui dit, le 19 fructidor, à un énergumène, prêchant la mort des -vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais -priver pour quelque temps de leur patrie les étourdis et les -inconséquens qui méconnoissent la liberté et la mutilent, et -l'interdire pour jamais à ceux qui l'assassinent. - -Je sais bien que la chaleur et l'énergie que j'ai déployées à cette -époque ont pu faire croire que j'étois influencé par un parti. Je -m'étois mis trop en avant pour espérer éluder la loi: mon exil ne m'a -point surpris; je l'ai presque légitimé par ma hardiesse; mais voilà -ma religion et le fond de mon âme: la liberté dans le coeur de l'homme -est le feu sacré de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni -l'allumer ni l'éteindre. Je ne suis libre que quand un seul chef -commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un état. -L'anarchie est l'ivresse de la liberté; la république est un beau -songe, et l'uniformité de l'ordre et l'unité sont l'aliment sacré du -premier titre et du droit que l'on ne peut aliéner qu'en voulant -l'étendre ou le partager.... Voilà mes principes..... mon erreur étoit -bien pardonnable; j'en appelle au témoignage des hommes probes. Aucune -faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les défie -tous sur ce point. - - * * * * * - - Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805. - - TRIBUNAL CRIMINEL DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE. - - _Extrait des minutes du greffe du tribunal criminel du - département de la Seine, séant au Palais de Justice, à - Paris._ - - Au nom du peuple français. - - BONAPARTE, premier consul de la République, - - Aux membres composant le tribunal criminel du département - de la Seine, séant à Paris. - -_Le grand juge et ministre de la justice nous ayant exposé que -Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, pour avoir tenu des -discours tendans au rétablissement de la royauté, par jugement du -tribunal criminel du département de la Seine, en date du 9 brumaire an -6, s'est pourvu à fin d'obtenir grâce; nous avons réuni en conseil -privé, au palais du gouvernement, le 21 du mois de fructidor an II, -les citoyens_ Regnier, _grand Juge et ministre de la Justice_; -Dejean, _ministre de l'administration de la guerre_; Barbé-Marbois, -_ministre du trésor public_; Roederer _et_ Abrial, _sénateurs_; -Bigot-Preameneu _et_ Treilhard, _conseillers d'état_; Muraire, -_président du tribunal de cassation_; Viellard, _vice-président du -même tribunal; ce dernier convoqué, mais non présent_. - -_D'après l'examen qui a été fait, en notre présence, de toutes les -pièces, et les circonstances du délit mûrement pesées, nous avons -reconnu qu'il y avoit lieu à accorder la grâce demandée._ - -_En conséquence, nous avons déclaré et déclarons faire grâce à -Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, par jugement du tribunal -criminel du département de la Seine, du 9 brumaire an 6, pour avoir -tenu des discours tendans au rétablissement de la royauté, sans -toutefois que le présent acte puisse en rien préjudicier aux droits de -la partie civile._ - -_Ordonnons que les présentes lettres de grâce, scellées du sceau de -l'état, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur -réception, par le commissaire du gouvernement, en audience publique, -où l'impétrant sera conduit pour en entendre la lecture, debout et la -tête découverte; que lesdites lettres seront de suite transcrites sur -vos registres, sur la réquisition du même commissaire, avec annotation -d'icelles en marge de la minute du jugement de condamnation._ - - _Donné à Saint-Cloud, sous le sceau de l'état, le 21 - fructidor an II de la République,_ - Signé BONAPARTE. - - _Par le premier consul, le secrétaire d'état_, - Signé H. MARET. - - _Le grand juge et ministre de la Justice_, - Signé REGNIER. - - _Délivré, pour copie conforme, par moi greffier, soussigné_ - FREMIN. - - - - -TOME PREMIER. - -ANALYSE SOMMAIRE - -DE LA PREMIÈRE PARTIE. - - -_Division de l'ouvrage, pages 1 et 2. -- Causes de déportation de -l'auteur. Voyez préface, 3. -- Son départ. -- Des antiquités de -Chartres. -- Du séminaire, du collège où l'auteur a fait ses études. --- Il y trouve deux compagnons de déportation, 14, 15 et 16. -- Il -passe à Châteaudun, son pays natal. -- Il y voit sa famille, 16, 23. --- Passe-temps comique de Sainte-Maure à Châtellerault, 30, 31. -- Du -commerce des couteaux, 32. -- Singulier crime d'une jeune femme de -Poitiers, 33, 34. -- À Niort, ils logent dans la prison où naquit mad. -de Maintenon, 38. -- À Surgères ils se promènent librement sur leur -parole; on veut les faire sauver; pour quoi ils refusent; ils vont -visiter les tombeaux: réflexions sur l'immortalité de l'âme; anciennes -prophéties sur la révolution, 39, 44. -- Arrivée à Rochefort, 46._ - - -DEUXIÈME PARTIE. - -_Entrée à la municipalité, les trois déportés font danser le -président, le commissaire se fâche, les fait serrer de près, 48, 49. --- Affreuse prison de Saint-Maurice, 50. -- Évasion de Jardin et -Richer-Sérisy, journalistes. -- Comment le concierge les fait sauver -par argent, 53. -- Annonce d'embarquement, 56. -- Un vieillard de -soixante ans reçoit un coup de fusil au milieu de la prison. -- Départ -pour la rade. -- Grand désordre dans la prison. -- Arrivée sur la -frégate la_ Charente. -- _Nombre des déportés embarqués, 64. ---Description de la nouvelle prison de ce bâtiment, 66, 67. -- Tableau -de l'intérieur de cette prison, 68. -- Ration du bord, 70. -- Conduite -de l'équipage à notre égard, 71. -- Combien chacun a de lignes d'air -pur à respirer_ (ibid). -- _Un déporté se jette à la mer, de -désespoir, 73. -- Les Anglais viennent bloquer le port. -- La brume -nous donne le moment de sortir. -- Nous sommes poursuivis par trois -bâtimens ennemis. -- Terrible combat, 74, 80. -- La frégate est jetée -sur les rochers, 82. -- À la côte d'Arcasson nous manquons d'être -assassinés par les écumeurs de mer des landes de Bordeaux, 83. -- On -nous rembarque sur la_ Décade. -- _On hisse les malades et les -vieillards à bord, 85. -- Portrait du capitaine et de l'état-major. ---Ration de marine. -- Coq ou cuisinier du bord, 91, jusqu'à 97. ---Départ, 98. -- Description des côtes d'Espagne. -- Hymne du départ, -103. -- Testament des exilés. -- Leurs legs aux âmes sensibles et aux -directeurs, 105. -- Passe-temps de l'entrepont durant la traversée. ---Horrible histoire du capitaine Lalier, 107 et 108. -- La peur des -Anglais trouble la vue au capitaine Villeneau; il prend des souffleurs -pour une escadre ennemie, 110. -- Suite des passe-temps de -l'entrepont. -- Causes secrètes de la révolution. -- Énigme du fameux -collier-cardinal, 111, jusqu'à 114. -- Causes de la haine de la reine -contre le duc d'Orléans, de la vengeance du duc sur la famille de -Louis XVI, 115. -- Causes de la fertilité de l'île de Madère, 116. ---Suite des passe-temps de l'entrepont. -- Conte de l'amour suffoqué -par la jouissance, 117. -- Résurrection de l'amour. --Sacrifice de -l'innocence, 118, jusqu'à 122. Tempête, 123. --Passe-temps de -l'entrepont. -- On agite la question du divorce, 124. -- Suite. -- -Histoire d'une femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée -par son amant et retrouvée par son mari, 125, jusqu'à 144. -- Passage -et baptême du tropique, 145. -- Température de la zone Torride. -- -Description des cinq zones, 146, jusqu'à 151. --Observation sur -l'aérométrie, 151. -- Passage entre les îles du cap Vert. -- Ce -qu'elles produisent. -- Banc de poisson. -- Description d'une belle -nuit sur mer, 154. -- Passe-temps de l'entrepont. Événemens les plus -remarquables et les plus terribles de ma vie, 155, jusqu'à 165. -- -Pompe d'eau, ou trombe; ce que c'est, 166. -- Résumé de la traversée, -167, jusqu'à 169. -- On voit terre, 170. -- Mouillage dans la rade de -Cayenne. -- Misère du pays. Mariage impromptu de la colonie de 1763, -174. -- Nous apprenons l'évasion des huit premiers déportés. -- Leurs -noms, 174, jusqu'à 177. -- Du port de Cayenne, 178._ - - -TROISIÈME PARTIE. - -_Entrée à Cayenne. -- Procès-verbaux de débarquement. -- Réception -faite aux déportés, 179. -- Un mot sur les habitans. -- Description -générale de l'Amérique. -- Des Guianes, et particulièrement des -possessions françaises, 185. -- De la ville de Cayenne. -- Température -du pays. -- Peinture des habitans, 204. -- Des agens ou gouverneurs. --- Leur autorité, 218. -- Maladies du pays, 224. -- Départ de l'auteur -et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. -- De la colonie -de 1763, en parallèle avec la déportation, 258. -- Leur misère. -- Ils -luttent contre la famine. -- Intérieur de leur case. -- Anecdote -curieuse sur Terdisien. -- Quel personnage c'étoit, 265 et suiv. ---Insectes des cases, 272. -- Plantation, culture, commerce de la -Colonie; coton, cannes à sucre, indigo, 289. -- Animaux domestiques et -reptiles, caïman, 310._ - -Fin du premier volume. - - - - -TOME SECOND. - -ANALYSE SOMMAIRE - -DE LA SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE. - - -_Caméléon, phénomène, pag. 1 et 2. -- Cancer guéri d'une manière -étonnante, au Diogène du pays, 4. -- Existence de Billaud et de -Collot-d'Herbois; leurs caractères, leurs malheurs; mort terrible de -Collot-d'Herbois, 16. -- Nos malheurs à la case Saint-Jean; notre -abandon; nos camarades meurent, 30. -- Nous sommes sans vivres, sans -connoissances. -- Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et -suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu'à 56. -- Départ -de Jeannet._ - - -QUATRIÈME PARTIE. - -_Désert de Konanama. -- Liste des morts dans ce lieu, 59. -- Les -déportés sont réunis à Synnamari. -- Seconde liste des morts, 131. ---Portrait et agence de Burnel; il est chassé de la colonie, 151. ---Voyage chez les mangeurs d'hommes, où l'auteur court risque d'être -dévoré, et ensuite empoisonné, 214, jusqu'à 278._ - - -CINQUIÈME PARTIE. - -_Notre rappel. -- La corvette qui vient nous chercher est prise sous -nos yeux par les Anglais, au moment où nous allions embarquer, 301. ---Départ de l'auteur par les États-Unis; il fait naufrage dans le -port, 305. -- Liste des déportés partis, restés et réfugiés à la -Martinique. -- Retour. -- Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et -suivantes._ - -FIN. - - - - -VOYAGE À CAYENNE. - - _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._ - Virg. Æneid., lib. I. - L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. - - -Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes -malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que -je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays -que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée -pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je -parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux -de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste -pays; j'ai resté à _Synnamari_ et à _Konanama_; j'en ai tracé le plan -sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne -puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des -personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis -procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je -mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la _Décade_, il -appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour -découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de -vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens. -MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson -ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la -meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des -noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres -animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long, -nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route. - -Je fus arrêté le _13 fructidor an V_ (_30 août 1797_), pour avoir fait -quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se -reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (_31 -octobre_) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner -du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit -une noyade, sous un autre nom. - -Le _2 novembre_, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une -cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes -malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque -cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui -faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une -grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes -qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que -j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé. - -Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je -remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me -remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre -avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux -flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font -descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre, -et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du -commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au -cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends, -aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour -assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé -les deux seins à sa maîtresse, par jalousie. - - * * * * * - -Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de -mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire. - - * * * * * - -Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes -par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris. - - * * * * * - -Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint -un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous -terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer -l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis -mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la -main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que -j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui -demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de _Marat_. -L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un -mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit -confirmé. - - * * * * * - -J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue. - - * * * * * - -Le _26 janvier_, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval -viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources, -ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer -dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie -pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou -pour la déportation. - -Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les -deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois -pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y -consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit -l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir -que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de -la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les -deux époques. - -À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et -qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des -babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me -fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit -à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter -du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à -Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans -le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins -et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un -scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets -de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à -répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore -à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me -met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole -d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à -regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens -que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la -vie. - -Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je -marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme -que je n'avois jamais vue. - -Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau -argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de -verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les -désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds; -les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en -arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche -en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Cérès. C'est à ce petit -village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum -ysi_ ou _par isi_, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems -qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de -tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour -être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant -de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui -l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la -puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame -de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en -faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce -tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le -genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que -personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois, -Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la -multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se -déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une -promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses _chers -collègues_: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la -campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le -trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le -bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.» - -Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur, -de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une -pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le -nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers, -je les nomme à mon guide, voilà _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le -faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner, -il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde. - -Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris, -et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en -parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma -gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce -qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on -perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand -on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit -pour une égratignure. - -En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19 -octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous -mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux: -_Ils sont des scélérats!_ crioit-il, _ils sont des scélérats!_--Eh! -qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces -brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes -hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique. - -Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par -l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma -mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes -garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de -laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres. -J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à -neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de -Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais -on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux -l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la _grosse -pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le -jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu, -une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me -cacher?--Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton -cotillon.--.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature, -qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un -beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent, -se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit -se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le -crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de -village. - -Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries -de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue -d'émigration; ils voient les déportés de bon oeil. On me loge dans un -grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir -voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la -porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit -le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous -descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que -mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour -ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me -prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge -de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume -en riant. - -Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge -qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison, -qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la -rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance. - -_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot -_déporté_, elle a reculé d'effroi: c'étoit la soeur du dernier -président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa -retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé -le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des -causes de cette journée; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi -que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la -preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprimée dans tous les -journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez -servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu -depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux -le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons -journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le -Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi -ceux-là valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les -achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis -jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils -veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la -demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je -n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le -directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous -descendîmes à _Épernon_ pour dîner; il fit bande à part, crainte, -dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il -se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue -avant d'arriver à Chartres. - -Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions -promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je -ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit -le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du -Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la -jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où -nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de -_trictrac_. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de -l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres. - -Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par _Henri IV_, qui en fit -reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de -l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les -ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte -Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la -maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de -modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en -vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus -haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On -fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à -la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont -encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas -démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police -correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir -et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon -berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois -la _Vierge noire_ de bout sur son pilier usé par les lèvres des -pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire -où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, _le -triomphe de la religion_, où il monta en 1793 pour apostasier cette -même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783; -il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de -cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres -que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard, -notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_, -_l'inconstant_ font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au -coeur du poète. - -Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme: -j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier, -nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé _Cormier_. - -_31 janvier_. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais -embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui -je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je -allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays -derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de -cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons -soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir -délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives, -vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de -nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons -peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun. -Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite -rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans. - -Cette rivière, nommée _la Cony_, ou la Resserrée, coule de l'est à -l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les -autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la -contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes -d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la -paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent -d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du -printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source -d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un -berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux -portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres -innombrables qui sont dans la prairie. - -Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon -père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la -_Descente d'Énée aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois -voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier -sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que -notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches -pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient -lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la -ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières -sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de -coeur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à -deux mille lieues. - -De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette -rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est -passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans -le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse; -j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays, -déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma -prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre -chère à mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance: -«Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette -révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai -été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête -homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque -révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes, -et tu trouveras des âmes sensibles dans la _France équinoxiale_.» - - Humble cabane de mon père, - Témoin de mes premiers plaisirs, - Du fond d'une terre étrangère, - C'est vers toi qu'iront mes soupirs. - -Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun; -voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis -sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas -changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en -1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de -comité révolutionnaire. - -Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et -les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour -grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et -imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres -de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes -blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois, -surnommé le _Beau Bâtard_ du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit -nommé la _Ville-Blanche_; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans -qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit -relever les premières façades, et exempta les habitans de taille -pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des -villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à -une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit -toute la ville. - -Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la -toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du -nord. - -Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la -rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de -largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le -Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement -dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la -montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems -sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de -l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener -ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a -succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des -rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs -d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins, -vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique -désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes -touffus de _Macheclou_, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785.... -Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre -enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne -désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage -de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis -dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs -souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour -restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la -liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus -sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que -j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui -emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu! - -Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en -1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez -votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que -vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal, -c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire, -dont le fils m'apprit à décliner _musa_, je vois celle qui me fit -décliner _amor_.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle -église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit: - - Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé? - -Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M. -Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur -père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute -la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui -les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il -ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir -voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa -religion et son Dieu pour sauver sa vie. - -La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien -moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif, -Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris -pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me -le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs -dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des -lèvres.--Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un -ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes -amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper. -Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme -que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je -n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa soeur. -Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante, -que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle -ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut -ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend -fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de -froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds -de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes -compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai -connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient -nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà -la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui -avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes -sont fréquentes pour moi, depuis la révolution. - -Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la -société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je -revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge -de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits -et du côté du coeur. _Gillement_ et son épouse nous donnent des -preuves de sincère amitié. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des -_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumière_; c'est nommer -la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient -durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des -sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie. -Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à -votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je -vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi -nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma -première amie, avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont -charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je -suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que -sa belle-soeur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en -fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. _Voilà le -gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes -bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon coeur.... _Voilà -le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un -autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à -l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m'offrir -des moyens d'évasion. - ---Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux -pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée. -Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition. - -Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande -hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie -par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous -méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de -chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le -malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me -donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie. - -Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades -de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule -les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit, -on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour -vingt ans. - -Le _2 février_, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je -dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?... -Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route -avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain, -qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous -conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et -Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin -de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en -cachot. - - * * * * * - -La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une -riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de -prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4] - -[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au château de la -Poissonnière, le 11 septembre 1525. Homère, Virgile et le Tasse ont -moins reçu d'éloges, dit Bayle, que Ronsard n'en reçut de son tems. On -l'annonça comme le plus grand poëte de la nation: Marguerite, duchesse -de Savoie le fit connoître à Henri II son frère qui l'honora des -bontés les plus particulières; François II et Henri III eurent pour -lui les mêmes sentimens: Charles IX, amateur passionné de la poésie, -monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il fût toujours -logé auprès de lui; il lui écrivoit en vers qui valent mieux que ceux -du poëte Vendomois. Tels sont ceux-ci: - - L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, - Doit être à plus haut prix que celui de régner; - Tous deux également nous portons des couronnes, - Mais roi, je les reçois, poëte tu les donnes. - Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur, - Éclate par soi-même et moi par ma grandeur; - Si, du côté des Dieux, je cherche l'avantage, - Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage; - Ta lyre qui ravit par de si doux accords, - T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps; - Elle t'en rend le maître et te sait introduire, - Où le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.] - -La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs -à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans, -le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous -ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle -_Lebrun_. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi -désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et -confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur -jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à -condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous -paierions sa dépense et celle de toute sa garde. - -La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine, -nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il -traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion -de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique -à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte -d'Estaing. Nous voilà à Tours. - -Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième -race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de -plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous -François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt, -dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit -tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant -Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des -matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par -des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si -l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche -point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et -l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y -fixer. Quel beau coup-d'oeil présentent ces quais et cette Loire qui -coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du -majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de -pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche, -une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une -flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au -silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus -vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy, -Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même -danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune -homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré, -et dont la famille a obtenu la réhabilitation. - -Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que -ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de -la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long -sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et -parlé à son aise, tandis que nous dormions. - -Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne -heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux -Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement -les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables -rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous -dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un -petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a -trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans -vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus; -j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je -représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à -Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il -s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer -par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la -joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin, -nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux -compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions -presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À -Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné. - -Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent -civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter -malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs -pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un -couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne -croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y -voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles; -les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le -père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la -mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que -nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux -pour les perdre_. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels -et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la -coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à -très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans -les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter -les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la -queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui -escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de -s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit _carte -blanche_, pour mille écus de couteaux. - -Le _13 février_, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à -la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous -sommes à quatre-vingts lieues de Paris. - -Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un -seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en -route. - -Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans -goût. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont -obstruées par d'énormes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours -sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le -nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des -Visitandines. - -Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas -être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se -délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une _Agnès_, mais c'est une -Agnès _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son -mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la -fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands -personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel -dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre coeur bien avant -de venir à nos lèvres. - -Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir -nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend -aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne. -Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de -ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est -engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson, -soeur du citoyen Beauregard déporté. - -À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les -ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers -de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de -l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons -sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de -curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort, -et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque -nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce -qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs -d'autre férule que les tendres réprimandes du _langage_ de la raison. - -Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux -qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que -nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la -Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée -de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la -_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils -insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à -leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une -des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que -les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu -splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots -rouges grillés et fermés à cadenas. - -»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il -traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une -bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les -jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des -déportés. Plusieurs _toasts_ furent portés aux cendres de la -société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à -Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils -étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur -d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de -faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le -général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement, -monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en -baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à -nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit -sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause, -disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut -quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans -protecteurs.» - -Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le -soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni -lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges; -il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au -cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence. - -Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous -eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne -trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des -hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions -pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les -concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous -couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes -et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô! -Danaé! ta fable est une réalité! - -Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée -de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_ -s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit -encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797. - -Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné, -depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté -pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution. - -Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent; -il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses -amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et -aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui -parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse. - -_17 février._ Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le -reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne -comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est -la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons -encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé _Niort_; sur le -penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite, -je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de -Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos coeurs cette hilarité -que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se -dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant -la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car -c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le -bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous -n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le -pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le -concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le -vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté -d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader. - -_18 février._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans -cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église -qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la -richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie -du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis -par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil -n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux -cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité -révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever -ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si -hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les -morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers -tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à -l'oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus -et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras, -n'étoient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scævola_ saisit un -ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les -força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent -le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après -avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des -morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils -abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les -inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre -de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent -l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit -notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et -Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse -mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET -TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos -persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux -dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous -touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs émus, -sentent qu'il existe un autre être en nous. _Voltaire_ et _Lamétrie_ -ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle -d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille -le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi -opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que -l'éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la -certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme. - -[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, après avoir embelli cette -maîtresse du monde, avoit placé son tombeau sur une des principales -portes de cette ville, avec une inscription à ses successeurs, de ne -point toucher aux richesses enfermées dans ce tombeau, sans une -absolue nécessité; il demeura intact jusqu'au règne de Darius Octius -(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trésors immenses qu'il -s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'étois insatiable -d'argent, et dévoré par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les -tombeaux des morts._ (HÉRODOTE, liv. Ier., chap. 185.) - -Saint-Césaire, d'Arles, nous prédit mot pour mot ce qui vient -d'arriver depuis dix ans: «Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas -voir ces siècles impies où les autels de Dieu serviront aux femmes de -débauche; ces deux lustres écoulés, les français ressuscités de -dessous les hécatombes, verront un nouveau chef relever le -sanctuaire.» - -Le père de Neuville, dans son sermon _sur le respect dû aux temples_, -prêché en 1770, après avoir puisé à la même source, ajoute: «Il -viendra un tems, et ce tems n'est pas éloigné, où le sanctuaire de -Dieu sera foulé aux pieds, les autels renversés, les tombeaux -profanés, les cendres des rois jettées au vent; ce siècle fera -craindre au monde le dernier jour qui doit l'éclairer; ces -persécutions seront aussi cruelles que celles de Néron.»] - -Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne -laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit -des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans -de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les -chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur -nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités -révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient -laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du -temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus -heureux. - -Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes -la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À -peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se -former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres -et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre -sort.--Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en -profiter.--Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.--Vous -serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2, -sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même -conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous -passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route; -le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il -fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous -revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de -liqueur pour avoir droit d'être détenus[6]. - -[Note 6: On croit que _Surgères_ étoit autrefois sous l'eau. Des -étymologistes prétendent que son nom lui vient de _Surges_ ou -_Surgeres_, tu t'élèveras au gré de Neptune. Quoique cette petite -ville, à cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui à trente -milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent -la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce -phénomène est commun sur les bords de l'Océan, toujours en tourmente.] - -Le jeudi, _24 février_, un seul gendarme nous accompagna, en nous -disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades -étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison. -Malgré ces belles promesses, nos coeurs étoient comprimés en quittant -ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira -pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au -milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle -ne nous mette les menottes. - -Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui -vont se succéder. - -On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le -promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés? -Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués -tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur: -nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre -argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous -emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous -monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons -sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous -croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que -nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier -en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles, -afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces -atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre -frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans -la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap -Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs, -puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la -Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne, -l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à -certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les -deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit -approche, nous voilà à Rochefort. - - -_Fin de la première partie._ - - - - -SECONDE PARTIE. - -PREMIÈRE SOIRÉE. - - -Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre -parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me -demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je -m'applaudis de l'avoir fait! - -J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les -porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un -autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur -une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont -l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore -pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux, -aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même, -et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une -terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour -nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens. - -Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de -Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout -le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux -emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je -m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de -gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le -faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons -enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons -bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres -froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques -entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable -comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B...... -Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président, -dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus -malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obédience, -pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui -pourrions prendre notre congé sans permission. - -Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme, -frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur -dit d'un ton aigre... _Ils sont à moi... Venez par ici._ Nous -traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas -pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit -Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande -salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par -une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se -referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, -destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins -une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui -connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises -et des serpillières. - -Le _26 février_, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin, -quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes. -Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la -campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes -dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage varié -des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande -prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours -du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes -filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus -abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant -l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les -arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers, -courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont -couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à -fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes -prisonniers.... - -Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues -semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires -en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et -attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère. - -Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit -point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos -prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs -maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de -leur sort. - -À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du -gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et -cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le -panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf, -quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze -jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la -disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de -méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée -eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un -denier. - -Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes -pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre, -dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, -accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les -baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures. -Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des -immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous -invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il -leur répond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y êtes pas! -et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra -bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre -restera debout._ - -Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée -nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à -l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous -devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui -s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence, -qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme -quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats. - -Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42 -pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que -deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un -marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux -d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un -nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous -occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant -et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la -mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de -morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens. -Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre -linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les -victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce -département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome. -Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux -et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la -digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv..., -qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours, -et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade. -Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi, -fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant -tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point -de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur -son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays -chauds.--À un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera -rien que cela ... À la diète ...--Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis -cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....» - -[Note 7: Voici notre réveil et notre coucher: - - Air: _de l'Enfant trouvé_. - - LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE. - - Maurice jadis eut un temple - Dans cet asyle des soupirs: - Et ces voûtes que je contemple - Enserrent de nouveaux martyrs; - J'apperçois ici cent victimes - Sous le même fer des traitans, - Mes amis, quels sont donc vos crimes? - C'est d'être tous honnêtes gens. - - Si cette lampe sépulcrale - Éclaire ici toute l'horreur - D'une longue nuit infernale, - C'est par une insigne faveur.... - De leur _humanité_ barbare - Nous demandons vengeance aux Dieux. - Non, non, le séjour du Ténare, - N'offriroit rien de plus affreux. - - Quel nuage épais et rougeâtre - Borde l'horison de la nuit! - La mort livide au teint grisâtre - Voltige dans notre réduit; - Et la peste, sa fille aînée, - Sort de notre enfer infecté, - Aidant sa mère décharnée - Qui frappe avec _humanité!_.... - - Grand Dieu, quel lugubre silence! - Reposons donc quelques instans; - Oui, mes amis, car l'innocence - Repose au milieu des tourmens. - Aux premiers rayons de l'aurore, - Chacun se dit en s'éveillant: - Ah! si nous respirons encore, - L'Éternel lui seul sait comment.] - -Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni -fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours, -tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le -malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama -l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un -auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa -visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la -figure étoit couverte de son drap, _à la portion_.... Ça fait le -malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous -maux..... - -_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné_, disoit le -médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à -l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté -malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un _exeat -illicô_. - -_3 mars._ À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans, -prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé, -obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite -d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été -enchaîné par les quatre membres. - -Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_, -grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, curé de Saint-Laurent de -Paris; _Kéricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut -du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous -étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en -croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de -nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et -son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée. -Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que -dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête -homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit -B***; je les mettrai au large.» - -Le _4 mars_, Jardin, rédacteur du _Tableau de Paris_, s'évade de -l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne -cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes -ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout -à notre service. - -Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le -corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et -Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et -s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin -renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour -faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation -de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a -refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.) - -_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures -s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de -cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes -d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne -partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de -soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le -soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin, -tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et -rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on -ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang. -L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne -songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la -prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires. - -Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous -préparer à partir dans deux heures. - -La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte -d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure, -tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se -trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà -comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les -sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert. - -Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le -cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une -populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer. - -B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux -voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de -pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit -des billets de toutes espèces. - -Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs, -la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que -nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intérêts, -réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des -larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent -ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude -du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet -assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son -voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches -seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous -pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne -sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires, -négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente, -détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs -avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le -poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une -perspective enchanteresse. - -B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous -mets au large._ Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où -chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices -particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts -(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le -combat) sont déportés sur ce protocole: - - _Loi du 19 fructidor._ - - _Suspects._ - BONS À DÉPORTER - DORU, mal vu des patriotes. - DOUZAN, pour avoir déplu au Directoire. - CLAVIER, dénoncé. - - BONS À DÉPORTER - _Département des Insoumis. Vosges._ - LAPOTRE. - POIRSIN. - GRANDMANCHE. - etc., etc. - -Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand -nombre, qui n'auroit pas de peine à se justifier, si on lui appliquoit -explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est déporté -comme prêtres, qui sont laïcs, comme on le verra dans la liste. Tous -les individus du même département ou pris dans le même arrondissement, -sont rassemblés dans la même parenthèse, dont vous voyez le modèle. - -Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre: _Nous -ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici_, dit le dernier; -Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas -redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est -sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait -fonctions de lieutenant-colonel. - -Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paroît émigrer pour l'autre -monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée; -jadis il étoit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le -prendroit dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les -honnêtes gens ferment leurs croisées, pour pleurer en liberté. Nous -faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hôpital, pour -recruter d'autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est -nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer. - -À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les -vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_. -De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui -travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens, -commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un -bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et -tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la -jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice. -Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire. -Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen -Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi. - -La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous -confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse -voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son -déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus -que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent -sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce -spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton -sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues -inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes; -l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer. -Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au -pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle -est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un -grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du -bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds -les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous -faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en -ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que -nous allons nous coucher sans souper. - - -SECONDE SOIRÉE. - -_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les -épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_, -et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties -du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées. - -Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les -cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière; -c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de -l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la -sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités -d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie -qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est -terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se -terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est -la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne -renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la -poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que -nous logeons. - -Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour -arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner -la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans -l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous -sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les -soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les -cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers -employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la -proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus -large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui -qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_. -Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les -ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la -mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette -dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus -élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier -rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux -batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les -bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et -capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu, -entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et -la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente -pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres, -les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la -frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots -servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces -nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second -étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on -y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler -techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette -partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand -mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente -pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut. -Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que -cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste -hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent -chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans -le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les -autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des -autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le -vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous. - -Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs -les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de -petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites -solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de -l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent -par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont -le dedans ressemble à un tombeau. - -Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets -occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes, -nous n'en avons pas trois. - -Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de -barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes -fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des -baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six -heures du soir jusqu'à sept du matin. - -La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même -que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne -puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent. -Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut -grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir: -il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je -respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous -ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour -qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau, -dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire -une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de -marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que -nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent -la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir -notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades.... -L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y -marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air; -mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le -cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il -occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour -trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se -lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des -soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins -affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y -recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même? - -Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du -sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi, -15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner; -nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons -respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos -tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...: -l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils -égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour -respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et -dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui -s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet -autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le -pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat -des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe -noir. - -On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions -à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le -capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet -de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la -précaution de nous déshabiller avant que de descendre......... -Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se -trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire -que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le -plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent -sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme -des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins. - -Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans -nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre -pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur, -en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des -canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des -aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui -couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans -le vide. - -[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se -renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur -du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à -l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau -claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où -je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne -d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des -écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se -trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se -trouve au milieu, nage dans le méphytisme.] - -_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques -pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la -mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La -justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies. - -Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la -vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis -d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui -restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi. - -Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa -_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de -viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin -que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet -sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est -marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit -faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe -grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme -les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le -marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de -comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les -gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où -se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment -alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus -loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits -poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se -jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à -l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis -dans une chaloupe. - -Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit -détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à -Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires -et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous -compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que -Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont -point. - -_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du -port. - -_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous -signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent -parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois -l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos -ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire. - -_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent; -nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de -roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une -heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens -anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de -nos vergues qui a ralenti notre marche. - -À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans -notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de -nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié -endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne -dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même -peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre: -les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même; -ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de -cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et -le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets. - -À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables -d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux. -L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris -les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est -plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le -vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais -qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route. - -Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à -trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent -nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en -réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la -frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase. -Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance, -le naufrage, la mort, la prison et la liberté. - -Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé -(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne -sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous -soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison -de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle -horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!.... - -Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un -tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des -caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires, -des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont -confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte; -on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin -à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière -sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié -en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres. -Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la -batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale. - -La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut -voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la -réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des -écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons -échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de -Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons -toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie -l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce -les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les -malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf -heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi -nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à -la piste. - -Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous -sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde -mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour. -Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au -capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la -côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de -l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour. -Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on -jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers -le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils -reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes -à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant -les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et -réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les -ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont -failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre -pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule. -Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île -hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis. - -Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse -sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine, -l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le -gaillard de derrière. - -À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses -aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés. - -On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de -l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers; -il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va -commencer. - -Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous -atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9. - -À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les -officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_, -_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit -du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et -semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces. -L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa -proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il -s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous -ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison, -et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus -affreuse. - -Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois -quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que -le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent, -que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre -gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à -notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate -ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à -son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois -assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir -gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et -en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous -pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible -craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons, -s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager -et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à -monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi -s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est -moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur -de toucher sur nos attérages. - -Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si -grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis -minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux -prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou -accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son -poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies -sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux, -l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son -artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué. - -Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier -pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir. - -À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre -sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui -nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte -avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le -malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le -bâtiment est une maison au pillage. - -À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains: -«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve! -cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers -affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame; -il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une -ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan -dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette -plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés -pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes -montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des -crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous -mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le -lendemain. - -_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous -pompons pour laisser reposer l'équipage. - -Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté -la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est -encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été -également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les -objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les -avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de -Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la -frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent -involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens, -ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas -citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers -communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission; -aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à -Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre -équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour -otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les -jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient, -_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_. - -_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires; -l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort. -La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois -jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine -de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon. - -_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un -bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du -jour. - - -TROISIÈME SOIRÉE. - -_22 avril 1798_ 1798 (3 floréal an 6). Depuis quarante jours que nous -sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; après un combat -opiniâtre, où nous sommes spoliés de tout, quand nous demandons à -descendre à terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre, -afin que nous ne sachions où donner nos adresses, et que nous -consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous -fait enfin rembarquer tout nus. - -À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards[9] -commencent à croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dénuement -où ils se trouvent, le changement d'équipage, les infirmités qui les -accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent -leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades -n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des -bêtes de somme. Nous voilà sur _la Décade_. L'officier de quart prend -son porte-voix, et nous donne la consigne: «Messieurs les déportés, il -vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de -l'équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la -Charente; vous remplirez les articles du réglement, dans les pancartes -qui sont à la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici: - -[Note 9: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de -constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru -qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette -injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître -ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je -serois destitué en vous le donnant.] - - -ARTICLE PREMIER. - -Les déportés seront détenus dans le lieu qui leur est destiné -(l'entrepont. Voyez plus haut la description de ce local), depuis six -heures du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, et plus tard si -les circonstances retardent le nettoyage du pont, ou tout autre motif. - - -ART. II. - -Lorsque les détenus auront des besoins pendant la nuit, ils auront -pour y satisfaire des bailles divisées dans leur local, lesquelles -bailles seront vidées de quatre heures en quatre heures par les gens -de l'équipage; pendant le jour, quand ils seront sur les ponts, ils -iront à la poulaine, (lieux-d'aisance à gauche et à droite de la proue -du bâtiment), à moins de mauvais tems, et dans ce dernier cas, les -bailles seront mises dans la batterie. - -Exécuté ponctuellement. - - -ART. III. - -Les déportés seront _applatés_ par plats de sept: les heures de leurs -repas seront celles de l'équipage, c'est-à-dire des matelots, devant -vivre comme eux et de la même chaudière: ils mangeront toujours dans -la batterie, depuis le grand mât jusqu'au panneau de l'avant; ils -auront pour leur service, pendant le repas, quatre novices (ou -mousses), qui iront à la chaudière et à la cambuse prendre leur -manger. - - -ART. IV. - -Entre les repas et aux heures indiquées, lorsque les circonstances le -permettront, les déportés pourront se tenir sur les passe-avants et -dans la batterie; mais jamais, sous aucun prétexte que ce puisse être, -ils ne passeront au-delà du grand mât, ni n'iront sous les cuisines, -sous peine d'être punis comme infracteurs de l'ordre. - -Ce dernier article a été de rigueur. - - -ART. V. - -Il leur est expressément défendu de lier aucune conversation avec les -gens de l'équipage et d'insulter personne, sous les peines portées par -le précédent article. - -La première partie de cet article n'a pas été observée à la lettre; -elle a été faite pour que les voleurs déportés avec nous ne -trouvassent point de réceleurs dans les matelots; la seconde a prévenu -les rixes et produit un fort bon effet. - - -ART. VI. - -Si quelqu'un de l'équipage les insultoit de quelque manière que ce -soit, ils en porteront plainte à l'officier de service, et justice -leur sera rendue. - -Exécuté à la lettre. - - -ART. VII. - -Il leur est expressément défendu d'adresser au capitaine aucun écrit, -à moins que ce ne fût des lettres pour terre, qui seront toutes -remises sous cachet volant: ils porteront toutes leurs réclamations -verbalement aux officiers de service. - -Bonne précaution contre les flatteurs et délateurs, mais champ vaste à -l'arbitraire des commis aux vivres, qui donneront ce que bon leur -semblera, de l'aveu même du capitaine, qui n'en pourra jamais rien -savoir, puisqu'il ne communiquera point avec nous, et qu'il nous -défend de lui écrire.... - -Exécuté à la lettre. - - -ART. VIII. - -Toutes les fois que la générale battra, les déportés se retireront -avec précipitation dans le lieu de leur détention, à moins qu'il n'en -fût autrement ordonné. - -La rédaction de cet article marque la verge d'un capitaine -négrier.--Exécuté selon sa forme et teneur. - - -ART. IX. - -S'il s'élevoit quelque rixe entre les déportés, ils laisseront leur -dispute au premier ordre qui leur en sera donné, sous peine aux -délinquans d'être arrêtés et mis aux fers au lieu de leur détention, -jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le capitaine. - -Cet article a été inutile. - - -ART. X. - -Dans tous les cas de manoeuvre ou toute autre circonstance, dès que -l'officier de service ordonnera aux déportés de laisser les -passe-avants pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu -de leur destination, ils en exécuteront l'ordre avec exactitude. - -Suivi à la lettre. - - -ART. XI. - -Les déportés n'auront dans le lieu de leur détention que le hamac qui -leur est destiné, les couvertures qu'ils se seront procurées, et un -porte-manteau ou sac de nuit pour leur traversée, la petitesse du lieu -qu'ils occupent, la salubrité qu'il est urgent d'entretenir ne -permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera -déposé dans les autres parties de la frégate, pour leur être remis à -l'arrivée. - -Cet article très-sage a été ponctuellement suivi. - - -ART. XII. - -Lorsque le branle-bas de propreté sera ordonné au lieu de détention, -chaque déporté ira prendre ses effets qu'il mettra dans son hamac, ou -les portera où il lui sera indiqué, les gardera près de lui pour les -descendre, dès que l'ordre s'en donnera. - - -ART. XIII. - -Il est enjoint à tous les déportés de se conformer à tout ce qui est -prescrit par la présente consigne, sous peine d'être punis -conformément à la loi. - - À bord de la frégate _la Décade_, sixième - année de la république française. - _Le commandant de la frégate_, VILLENEAU. - -_23 avril_ (_4 floréal_). Voici notre traitement. Après une grande -confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que -dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos -malades sont provisoirement au bas des écoutilles. - -On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse -va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon -contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième, -mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces. -Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds -de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins -édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui -sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous -trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en -voilà pour jusqu'à midi. - -Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou -dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses -habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités -révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le -nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable. -Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre -dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de -donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à -l'embouchure de ce gouffre. - -Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on -sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du -réglement ci-dessus.) - -Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce -côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq -mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la -dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est -défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé -de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au -mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé -comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il -permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant -que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait -scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons -dans la nôtre. - -[Note 10: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous, -ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont -dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y -prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son -despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux -sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur -souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et -j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems -que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un -jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand -cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il -n'est déporté que pour des chansons.»] - -Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de -Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal -extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être -plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de -graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme -une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire, -de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux -sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines -sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie -souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa -chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux -lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu -moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux -poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez -ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval -mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un -amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les -insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale -carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune -monticule de veines. - -Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les -boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment -qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus -coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir -être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel -divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq, -contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en -lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il -devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de -prendre un dîner aussi appétissant. - -Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon -dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble; -nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de -mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce -grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les -chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs -traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord -depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y -font leur case, et de petites pilules de rats et de souris. - -Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes -d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron -émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour -la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz -aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une -fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de -vin à dîner et à souper. - -Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous -occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis -l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet -espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut -retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs -affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à -partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller -de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui -fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de -long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On -nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an. - -Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu -moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent -vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes -enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons -sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part; -vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent -beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire -autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux -vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration. -(D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous -pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les -rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis -on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la -Charente.) - -_25 avril_ (_6 floréal_.) À trois heures du matin, le vent souffle du -nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par -les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du -jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant -plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du -fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent -tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop -fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de -Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!... -nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre -désespérant nous enchaîne au rivage. - -_26 Avril 1798_ (_7 floréal an 6_). Nous mettons à la voile: cette -fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le -phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des -_Olives_; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux -fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la -frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à -l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.) - -_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol français a -entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume -qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la -pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues -vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de -planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes -toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant -dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent -un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la -chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de -quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de -derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la -journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent -sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une -heure, mais il nous pousse d'où nous sortons. - -_28 Avril_ (_9 floréal_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous -n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix noeuds -des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces -hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds -plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres, -des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une -fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur -approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un -voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre -gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds.... -Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de -Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies. -Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus -heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on -nous a arrachés! - -_3 Mai_ (_14 floréal_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur -les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine à -gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par -un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond -qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens -s'éloignent en se promettant un mutuel secours. - -Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos -aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par -les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche -qui a conservé le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le -Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se -rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils -succédoient. - -Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice -où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de -miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois -pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes -odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour -du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce -ambroisie. - -Les malheureux prêtres rélégués en Espagne depuis 1792, sont nos -géographes, et nous marquent à loisir toutes les côtes du nord-ouest -de ces royaumes. - -Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des -rochers si élevés, que des enfans avec des frondes et des pierres -repousseroient une armée de cent mille hommes, et feroient tête à une -flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont -différens hermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de -la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition -du gouvernement révolutionnaire et de l'athéisme dans le pays qui nous -exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre semés de -bled, nous présentent des morceaux de verdure qui contrastent -agréablement avec les autres plantes grisâtres des montagnes. Le -_casanier_ de ces lieux ressemble à ce vieillard de Corfou, qui étoit -heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trésor, seul patrimoine de ses -aïeux, étoit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de -terre cultivée par ses mains. - - _Namque sub Oebaliæ memini me, turribus altis, - Quò niger humectat flaventia culta Galesus, - Coricium vidisse senem cui pauca relicti - Jugera ruris erant.._. - VIRG. GEORGICON, lib. 4. - -Divine médiocrité, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des -directeurs de France! - -À six heures, nous ne sommes qu'à vingt lieues du Finistère; nous -forçons de voiles à la vue d'un bâtiment qui nous poursuit depuis -trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà -prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une -frégate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite -en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap -Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons -plus à la France, quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus -reconduits au Verdon. - -_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en -chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande -partie de leur mérite de la circonstance: - - Air: _Sous la pente d'une treille_. - - Pour la Guiane française, - Nous mettons la voile au vent - Et nous voguons à notre aise - Sur le liquide élément: - L'état qui nous a vus naître, - Comme nous chargé de fers, - À nos yeux va disparoître - Dans l'immensité des mers. - - Mais les Dieux ont quelque empire - Contre l'ordre du _Soudan_, - Et le pilote déchire - L'arrêt de mort du divan. - N'importe sur quel parage - Le ciel fixe nos destins, - Nous sortons du plus sauvage, - De celui des jacobins. - - Pour se soustraire à la rage - Du sombre Pygmalion, - Didon vint bâtir Carthage - En s'éloignant de Sydon: - Comme cette souveraine, - Déportés et malheureux, - Pour nous l'isle de Cayenne, - Nourrit des coeurs généreux. - - Votre malheur nous étonne, - Diront cent peuples divers, - «Quand le crime les couronne, - «La vertu doit être aux fers:» - Dans un moment moins critique, - Se croyant à l'abandon, - Jadis sous les murs d'Utique - On vit s'inhumer Caton. - - De ce courage inutile - César sut bien profiter, - Marius fut plus habile, - Il faut savoir l'imiter. - Sur les ruines de Carthage, - Écrivons à nos tyrans: - Nos malheurs sont votre ouvrage; - Guerre éternelle aux brigands. - - Etc., etc., etc.... - -Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera -un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font -entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot. - - Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie - Fut exilé comme un franc séducteur; - On ne m'eût point sevré de ma patrie, - Si j'eusse écrit pour certain directeur. - - Sexe charmant, je fus plus excusable - À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans, - Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable, - Avec du sel, vous brûloit de l'encens. - - Pour arriver au fond de la Colchide, - Vous savez bien comment s'y prit Jason, - Le tendre amour vint lui servir de guide - Et la beauté broda son pavillon.... - - Dans les déserts d'une zone brûlante, - Loin de la France et des jeux et des ris, - Je chanterai dans ma carrière errante - Tous les plaisirs du séjour de Paris. - - Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance, - Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien, - Le seul trésor que je regrette en France, - Sont des amis qui faisoient tout mon bien. - - Au gré des flots, quand le sort m'abandonne, - Sur leurs vertus je fonde mon espoir, - Dussé-je ailleurs gagner une couronne, - Je la rendrois pour venir les revoir. - - Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste - Scelle d'abord la gueule à tous les rats, - Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste, - Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas? - - Ô nos _tuteurs!_ tout ce qui nous démonte - C'est le chagrin de ne plus vous revoir; - Nos chers amis, pour rendre votre compte, - Montez au haut _de la Croix du Trahoir_. - - Nous voudrions que vous prissiez dans Rome - Le rang des saints que vous faites chasser, - Chacun de vous, messieurs, est un grand homme - Que nous avons le désir d'enchâsser. - -Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq -lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère. -L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir -s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des -conditions inexécutables. - - _Nescia humanis precibus mansuescere corda._ - -Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des -contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous -désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_, -_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_ -devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de -celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit -que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir -debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs -hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes; -la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix -ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le -capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux, -et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit -souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au -chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas -les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en -traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets -des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les -ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les -descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix -avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de -bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et -ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez -promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les -spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois -après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser, -leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils -sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre -entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire). -Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement -des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement -où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des -victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux -commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment -qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et -nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de -_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son -sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les -rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des -écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir -pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.» -(Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France). - -_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait -briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long -sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins, -un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui -ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres -entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce -soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu -la jambe fracassée en descendant. - -_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit -voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le -soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques -mouvemens on parvient à l'éteindre. - -_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous -filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est -toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont -double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt -leur grossit la vue. - -À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre, -éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à -bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il -gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à -nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon -Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans -l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des -souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant -un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de -très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, -lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla -avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa -frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.) - -_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme..... -_Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et -Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne -pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de -pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. -On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques -voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six -hommes. - -Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, -et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un -chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse -de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans -la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame -l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée -depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en -ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en -copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier -et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution -française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches -des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône -qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux. - -L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour -beaucoup de monde. - -Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a -données à ce sujet: - -«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV, -avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine -dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince -Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un -Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit -nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de -Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche. -Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance. - -»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous -la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance -eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses -bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il -étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à -indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au -cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre -amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique, -répondit à Louis XV: - -»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et -mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit -point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie -privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret -de son secrétaire. - -»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble; -Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le -cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en -éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une -croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des -ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse -lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les -faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient -monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du -collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à -Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître -qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux -joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine. -La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant -démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut -arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil. -De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans, -prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques -misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux -à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits -scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint -un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le -duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un -appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea -d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine -soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière -avec lui, et résolut de s'en venger. - -»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la -cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême, -fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de -famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M. -d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en -fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au -palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la -reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour, -Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain. -La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de -Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement -fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin. -«Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la -fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une -princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur -sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la -révolution la perte de la famille royale et la sienne.» - -Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai -seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord, -car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à -Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées, -suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes, -Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce -vers retourné de l'hymne du Départ: - - Brigands, je vous vois au cercueil. - -_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de -Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des -premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu, -sur ce précepte d'un poète agricole: - - _Sæpe etiam steriles incendere profuit agros - Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._ - -Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera -point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous. - -Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le -soleil se couche à sept heures. - -_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui -ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré -trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du -courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui -ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples -par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile. -Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise -du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36 -degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de -Tunis, à 474 lieues de France. - -Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont -retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la -suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_: - - Quand l'Amour naquit à Cythère, - On s'intrigua dans le pays, - Vénus dit: «Je suis bonne mère, - C'est moi qui nourrirai mon fils:» - Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge, - Trop attentif à tant d'appas, - Préféra le vase au breuvage - Et l'enfant ne profita pas. - - «Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse, - Dit Vénus, parlant à sa cour, - Que la plus sage le nourrisse, - Songez toutes que c'est l'Amour...» - Soudain, la Candeur, la Tendresse, - L'Égalité vinrent s'offrir - Et même la Délicatesse.... - Nulle n'eut de quoi le nourrir. - - On penchoit pour la Complaisance, - Mais l'enfant eût été gâté. - On avoit trop d'expérience, - Pour songer à la Volupté; - Et sur ce grand choix d'importance, - Cette cour ne décidant rien, - Quelqu'un proposa l'Espérance, - Et l'enfant s'en trouva fort bien. - - On prétend que la Jouissance - Qui croyoit devoir le nourrir, - Jalouse de la préférence, - Guettoit l'enfant pour s'en saisir: - Prenant les traits de l'Innocence, - Pour berceuse elle veut s'offrir; - Et la trop crédule Espérance - Eut le malheur d'y consentir. - - Un jour avint que l'Espérance, - Voulant se livrer au sommeil, - Remit à la fausse Innocence - L'enfant jusques à son réveil. - D'abord la trompeuse déesse - Donna bonbons à pleine main, - D'abord l'enfant fut dans l'ivresse - Et bientôt mourut sur son sein. - -_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._ - - Dans l'Olympe comme à Cythère, - Dans les hameaux comme à la cour, - Chez Pluton comme sur la terre, - On pleuroit la mort de l'Amour. - Lyse apprenant cette nouvelle, - Nuit et jour va se dépiter; - Comme j'y perdrois autant qu'elle, - Je m'en vas le ressusciter. - - À l'homicide Jouissance, - Quand Vénus arracha son fils, - Sa cour la suivit en silence, - Si-tôt elle exila les Ris... - Mais son inséparable amie, - Du succès se flatta trop tôt; - Sur le mort, l'aimable Folie, - En vain agita son grelot. - - La Sagesse et la Pruderie, - Compatissoient à ce malheur; - Mais une vieille antipathie, - Brouilloit le frère avec la soeur. - Enfin l'étique Jalousie - Qui se repaît de ses douleurs, - N'offrit pour le rendre à la vie, - Qu'un sein épuisé par les pleurs. - - Contre les Dieux et les trois Grâces, - Le destin toujours irrité, - Voyant l'Amitié sur leurs traces, - Rendit son souffle inanimé. - Déjà dans les cieux et sur l'onde, - Tout meurt dans l'ennuyeux repos, - Et ce malheur fait craindre au monde - Ou le néant ou le cahos. - - Dans cette terrible aventure, - Vénus réduite au désespoir, - Avoit déchiré sa ceinture - Et vouloit briser son miroir: - Quelqu'un annonça l'Espérance; - Elle entra d'un air bien confus, - Promettant que par l'Innocence - Renaîtra le fils de Vénus. - - Mais où trouver cette déesse? - Elle n'habite point la cour, - Elle a même un peu de rudesse, - Elle redoute et fuit l'Amour: - Elle est toujours fraîche et jolie, - Jamais elle ne vieillira - Que le jour ou par tricherie, - Ce Dieu sur son sein renaîtra. - - Vénus abandonnant Cythère, - Cache son fils dans son giron, - S'élance à l'instant sur la terre, - Vers le pied du sacré vallon. - Pour apprivoiser l'Innocence, - Elle voile tous ses appas, - Et conjure la Prévoyance - De vouloir devancer ses pas. - - Sous une grotte solitaire, - D'où jaillit un petit ruisseau, - Étoit une jeune bergère - Qui ne gardoit qu'un seul agneau. - Vénus la reconnoît sans peine; - Puis feignant de se délasser, - S'assied au bord de la fontaine, - Afin de la mieux contempler. - - L'Innocence simple et tranquille - Filoit pour charmer son loisir; - Vénus mise en dame de ville, - Laisse échapper plus d'un soupir; - Sur les bords de l'onde argentée, - Jette son fils à l'abandon, - Et s'écrie en désespérée: - «Péris, malheureux avorton!» - - L'Innocence trop attentive - À faire tourner son fuseau, - N'appercevoit pas sur la rive, - L'enfant prêt à tomber dans l'eau, - Pour couronner son stratagème, - Vénus dans sa feinte fureur, - D'un trait fait par l'Amour lui-même, - Tourne la pointe sur son coeur. - - Prompte comme la jeune Aurore, - L'Innocence accourt à l'instant: - «Ciel! ô ciel! il respire encore, - Dit-elle en embrassant l'enfant, - Malheureuse et tendre victime! - Je voudrois te rendre le jour, - T'immoler est bien un grand crime, - À moins que tu ne sois l'Amour.» - - Mais l'Amour commande au tonnerre - Et celui-ci n'est qu'un enfant. - Puissions-nous sur toute la terre, - N'avoir jamais d'autre tyran! - La déesse trop charitable, - Le réchauffa dessus son sein, - Et se sentit bientôt coupable, - Car son agneau mourut soudain. - - L'Amour va renaître à la vie, - L'Innocence voit le danger, - Sur son sein il palpite, il crie, - Il frappe, il cherche à se venger; - Du trait de sa perfide mère, - L'ingrat ne se sert à son tour, - Que pour mieux percer la bergère - Par laquelle il revoit le jour. - - L'indiscret vole à tire-d'aile - Annoncer sa victoire aux Dieux, - L'Innocence voit qu'elle est belle, - Elle a déjà de nouveaux yeux, - Elle convoite l'art de plaire, - Dans l'onde veut se rajeunir, - Et meurt en disant sans mystère: - Je meurs du moins dans le plaisir. - -_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du -nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui -allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré -eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner, -ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce -qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur -but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres -que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les -tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables; -le pilote qui les brave, sombre très-souvent. - -_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre -attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du -Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en -France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr -rafraîchit nos campagnes. - -À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent -encore jusques sur le pont; on ferme les sabords. - -Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent -la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures -et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont -crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement -de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris -des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres, -redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer -furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et -des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour -éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert. -Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui -couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères. -L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à -moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La -sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous -prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa -rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y -mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60 -lieues. - -_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et -demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous -sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40 -pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient -rôder autour de la frégate. - -Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux -mariages. - -Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les -liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les -plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les -femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont -goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font -les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience -en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le -monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux -bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et -plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un -crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des -grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à -la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en -France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière -est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur -l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait -suivant, à l'appui de sa proposition: - - _Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par - son amant, et retrouvée par son mari._ - - _Per cahos hos ingens vastique silentia regni, - Euridices oro propiora relexite fata._ - Ovid. de Orpheo. - - Hélas! vous me l'avez ravie - Au premier beau jour de sa vie. - Dieux du cahos, sombres horreurs, - Rendez Euridice à mes pleurs. - -Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son -existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse...... -Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait -d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur, -la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle -eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de -la belle _Dumaniant_. - -Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de -la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes, -ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur -des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine, -voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture, -descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au -père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est -riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la -fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain. - -Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est -conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à -la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère -Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente -de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son -indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce -qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les -hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne -recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise -d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit -qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on -ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de -Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la -liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il -est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination -de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de -Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que -celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui -connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de -Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à -entendre que Laurenci a disposé de son coeur, en faveur d'une autre. - -D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne -qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens -qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle -est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne -vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer -cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie -avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le -retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu -plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé -d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci -absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune; -d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop -vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer.. -n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour -conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse. - -Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne -retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la -boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit -faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne -m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est -riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je -veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a -oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil -léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit -s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me -trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une -feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la -mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa -chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun -mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer -sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer -de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens -... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la -voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il -sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame -... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il -insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un -billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit -soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise -avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des -valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où -elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le -lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien -on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à -ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les -coeurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur -arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois -témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions -de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne -veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au -désavantage des maris comme moi._ Louise obéit, et tomba dès ce jour -dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit -peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle -déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte -de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans -respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne -voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que -très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit -ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un -grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la -chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans, -c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et -peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le -moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort.... -Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai -perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son -cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été -trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner -de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule, -prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires -secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais -...»--En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la -chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort -comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de -descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend -le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse -éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce -seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure -d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et -Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main, -avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse -des prières à l'amour et à la divinité.--«Les pleurs qui coulent de mes -yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si -près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière -dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour -disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une -parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur -ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à -la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son -linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je -veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit -son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les -linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un -songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la -saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son coeur; -va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite -son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus -douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ... -remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible, -qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit. -Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise. -«Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux -...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux -domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le -porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un -tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel -horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me -suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de -moi!.. Est-ce un songe?..--Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux -Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...» -Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les -conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au -secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle -avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu. - -[Note 11: Saint-Irénée étoit si tourmenté, dit-il, du souvenir -d'une maîtresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du -malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les -plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crâne -décharné: «Voilà pourtant l'objet de ta concupiscence!» Le même saint -mit le crâne sur son prie-dieu pour se guérir de sa passion. Je ne -répondrois pas pour moi de l'efficacité d'un semblable remède....] - ---«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci -... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à -t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre -de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis -encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se -sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour -et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses -parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle -le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à -Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père, -voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise, -il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et -promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier -mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes -les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse, -qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant -... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne -craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur -vivoit encore. - -Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa -famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie -secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à -elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son -premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit -conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer -pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une -chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux, -les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard, -les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon -Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car -j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime, -modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein -de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.» -Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se -détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a -reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir -le superbe mausolée de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles -églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton -étouffé: _C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant, -dont je t'ai parlé tant de fois._ À ces mots, M. Dumaniant se lève, -salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes -inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement -que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien -connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!» -Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je? -Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes -mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait -un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se -retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame -est-elle françoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»--Le -contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix, -sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà -votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:--Oui -c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en -douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le -contrôleur.--Madame n'auroit-elle point été élevée en France?--Je suis -surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle à son -cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce -nouveau genre de galanterie française.» - -M. Dumaniant.--«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette -chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables, -et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...» - ---«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je -viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je -suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre -méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous -que je sois?» - -Le contrôleur et le père.--«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand -nous sommes arrivés..» - ---«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a -fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..! -Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces -mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte -cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne -connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en -revenant dans sa patrie. - -Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle -s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le -quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si -Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches; -mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil -existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle.... -trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été -enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé. -Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui -pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires -reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un -mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il -s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après -la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement, -il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur -les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a -fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son -retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant -des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et -apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui -s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir, -puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie; -qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la -nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui -des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois -qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie. - -Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va -chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il -s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son -crédit....--«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de -l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie? -Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout -sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit -pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y -consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce -que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les -droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des -tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra -qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son -sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds -les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer, -reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre -hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le -mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de -moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle -me doit la vie...» - ---«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je -vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas -au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi -nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci. -Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens -de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois -qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire; -la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le -droit français que d'après son coeur, comptoit gagner sa cause sans -difficulté. - -Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses -deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans -avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette -décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le -contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne -vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré -elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne -trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: _Quod conjunxit -Deus, homo non separet_ ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu -a uni.» - -Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient -retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur, -qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer -leurs enfans et leur union, et vécurent en paix. - -L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des -cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y -faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici -une exception particulière à la loi. Mais cette question nous -mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la -douzième fois, depuis le coucher du soleil. - - -QUATRIÈME SOIRÉE. - -20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin à trois heures nous avons -passé le Tropique; j'en dirai un mot. - -Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce -passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des -passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus -vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune, -s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de -ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il -s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je -n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance -et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à -la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande -aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à -bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir -ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête. -Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique -s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute -dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes -d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les -rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui -leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des -crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez -des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette -contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le -soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux -millions d'indiens égorgés par les européens. - -Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand -il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq -bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne -quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les -deux zones froides et tempérées. - -Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont -froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage, -est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que -le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique -bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à -proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer -ce pays volcan éternel[12]. - -[Note 12: - - ....Certis dimensum partibus orbem - Per duodena regit mundi sol aureus astra. - Quinque tenent coelum zonæ quarum una corusco - Semper sole rubens, et torrida semper igne - Quam circum, extremæ dextrâ levâque trabuntur - Cæruleâ glacie concretâ atque imbribus atris, - Has inter, mediamque, duæ mortalibus ægris - Munere concessæ divûm et via secta per ambas. - - Mundus ut ad Scythiam Riphæas arduus arces - Consurgit; premitur Libyæ devexus in austros. - Hic vertex nobis semper sublimis, at illum - Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi. - - Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis - Circum, perque duas in morem fluminis arctos, - Arctos Oceani metuentes æquore tingi. - Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox - - Semper et obtensâ densantur nocte tenebræ: - Aut redit à nobis aurora, diemque reducit. - Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis, - Illic serâ rubens accendit lumine vesper. - Hinc tempestates dubio pradicere coelo - Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi: - Et quando infidum remis impellere marmor - Conveniat: quando armatos deducere classes, - Aut tempestivam sylvis evertere Pinum. - - Nec frustrâ signorum obitus speculamur et ortus, - Temporibusque parem diversis quatuor annum. - -Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats -qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je -rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre -des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que -je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable -teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage: - - De ses douze palais, éclairant l'univers - L'astre du jour revoit tous les peuples divers; - Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière, - À celle du milieu se borne sa carrière. - C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours. - Les deux autres climats les plus loin de son cours, - Sont formés de rochers de glace amoncelée, - De brume, de frimat, de neige congelée. - Près du chemin brûlant et de ceux des hivers, - Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts. - - L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie, - S'applatit dans les champs de l'aride Libye. - Notre sommet du globe est au séjour des Dieux, - Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux. - Un énorme dragon franchit cet intervalle, - En replis tortueux, de sa gueule infernale, - Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur - Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur, - Ou relève ou suspend sur leur axe opposé - Les énormes replis de son front courroucé. - - L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle, - Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle, - Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats: - L'étoile du berger sur des monts incarnats, - Le remplace à son tour quand sa foible lumière, - De l'Orient pourpré nous franchit la barrière. - Par ces détours réglés sur les ailes du tems, - On prédit les beaux jours, les calmes, les autans; - L'heure de confier des dépôts à la terre, - Celle de les reprendre à cette tributaire. - Sur le front de Thétis, et serein et trompeur, - Le marin lit le sort de l'avide armateur; - Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade, - Si le sapin attend la hache....... - Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons, - L'astronome est un oeil qui veille à nos moissons.] - -Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le -soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous -disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à -l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui -perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes -étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord -au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce -qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les -chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la -peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de -la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons -8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les -nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour -rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui -caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les -traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous -étouffent. - -Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et -nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les -mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle -été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à -Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu -dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal, -Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont -abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des -grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour -alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe -destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres -industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les -voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la -fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer -d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour -aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque, -de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour -s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la -vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de -nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus -fréquenté que Paris, car _les frères et amis_ se vendroient pour le -plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons -l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation. -Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix noeuds -et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe, -dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au -soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent -que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils -n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette -vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les -parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur -un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides. - -Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques -européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a -arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère: - -Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties -aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure, -forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la -mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons -zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les -pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous -observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les -porte-haubans. - -Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une -brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle; -l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui -renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient -enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien -au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc -dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le -baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins -sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut -conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé -quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages; -l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs, -purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il -perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le -ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est -démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison -pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament. - -_22 mai._ Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap -Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers -qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans -danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient -gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les -possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des -mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et -professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir, -assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et -du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On -garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée -Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce -rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais -oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent -de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de -France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie. - -Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote, -petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses, -vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte -à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent -à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer -qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en -l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent -quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30 -lieues des îles. - -_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit -sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment -vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un -immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues -coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui -n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots -oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il -s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris, -est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui -le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son -sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du -gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance -majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le -spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans -l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle -que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal -révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression, -c'est mon contingent de soirée. - -Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal, -lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète -allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien -déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui -donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17 -_septembre sur les suspects_ et les _étrangers_ venoit d'être -proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la -surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit -que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre -dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une -ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses -prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal, -qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit -pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en -prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient -bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit -l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout -son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes -un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me -levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal -Historique et Politique_ que je rédigeois alors avec M. de la Salle. -L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez -elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte. - -Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison -du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois, -pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et -de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire, -en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793. - -On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme -nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur -des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux. - -Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit -descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du -greffe du tribunal donnoient dessus. - -À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en -descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou, -fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de -près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle -serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la -mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour -devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les -vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune: -là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal, -qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots: -_Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2 -septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous -entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à -l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il -n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse -affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te -souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de -matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?» -Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le -mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les -dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et -de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à -l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit -la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres -bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds -étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix -ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il -avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la -putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et -soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois -jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient -des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un -lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville -fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le -travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie. - -Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous -conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux -remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que -nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus -de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires. -Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre -ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8 -heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits -aux Carmes, rue de Vaugirard. - -À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me -volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en -avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix -ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné -pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise. - -On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes -plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la -maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise -élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi -deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette -prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on -leur avoit enfoncés dans le coeur, quand ils étoient aux cabanons et -aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes. - -J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient -rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge -et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau -corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs -inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à -boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies -augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins -enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à -cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis -trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et -jugé. - -Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au -greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les -menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà -l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils -reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit -en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant -ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture -de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang: -il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de -fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation. -«_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois -fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit -mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne -vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept -heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je -retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze -heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au -tribunal. - -Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les _deux -guichets_, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau -avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est -l'antichambre du trépas et de la résurrection. - -À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour -différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la -mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les -royalistes et de libérer les patriotes. - -J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter; -l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut -amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me -déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse -méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne -nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître -devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me -défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les -débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les -jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés -les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir -pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit -du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été -calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par -vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations -amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté, -qui fut précédée d'une grande semonce. - -Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon -domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de -Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à -dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en -même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses -avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les -verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte -pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le -grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup -moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je -regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je -fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez -l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme -vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime; -elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann, -qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement -suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris, -condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le -même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut -poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône. - -Nous sommes à 1,155 lieues de Paris. - -_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond. -La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en -forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une -couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent -au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent -au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans -ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite -secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une -descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête, -craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit -qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une -tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau, -qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de -cette frégate.) - -Nous sommes à 1,338 lieues de Paris. - -_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène -redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la -pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de -rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du -pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde; -une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée. -Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la -cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces -abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit, -forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont -sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un -bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est -moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de -canons, et alors elle inonde le bâtiment. - -_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui -les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue -chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend -seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas -d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le -janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec -la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où -quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans -l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur -le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la -proue de la frégate. - -_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds -d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré -40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée. - -L'_Analyse de la Révolution_ a été suivie de quelques contes galans, -de la _Vie privée du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc -d'Orléans_, _de l'origine du télégraphe_, de l'utilité qu'en tira -Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette -découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs -siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit _signaux par le feu_. -Les narrateurs, MM. _Job-Aimé_, _Gibert-Desmolières_ et _Calhiat_, -disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée, -fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand. -Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire -ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Aréostat_, -ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les découvertes -perfectionnées par la révolution. _L'électricité_ et le docteur -Franklin ne sont point oubliés. - -Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore -insolus, _si les républiques produisent plus de grands hommes que les -monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a été appuyé par les uns, nié par les -autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le -_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une -monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont -encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur -deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques -routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté. -La question du _divorce_ a été également traitée par nos théologiens, -sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine -bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à -Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des -particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des -prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son -nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas -courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi, -mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet -homme-là_. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a -donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si -mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre, -en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis -irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit -souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à -1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.) - -_7 Juin._ Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle -tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous -jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du -fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au -moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire -de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant -pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son -cadavre aux poissons affamés. - -_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems à la pointe du jour; tout -l'équipage crie _terre_: on reconnoît le cap _Cachipour_, sol inculte -qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases -et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons -sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de -l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les -Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages -d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur -stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au -bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts. -Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux -Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore -aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde, -l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces -conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir -l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour -de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien -prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de -France envoya à la découverte comme les autres; le continent de -l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En -1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec -une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de -Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure -du fleuve du Paraguai, appelée de la _Plata_ ou d'Argent, les prit, -les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français -avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y -trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des -inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour, -on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément -entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir -ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._) - -_9 Juin._ Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent -fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux -rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de -nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que -ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de -canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de -l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur -nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau -croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne -frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à -tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous -cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant -d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à -notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la -Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à -des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la -forme que la nature leur a donnée. - -À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à -trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe -d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis -exprimer le serrement de coeur que j'éprouve au bruit des cables et -des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent -la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces -climats..... Nous voilà mouillés. - -_10 Juin._ À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de -quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en -chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye, -arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous -entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car -on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas -difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît -sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux -coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont -les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre -doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons, -passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui -emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à -terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié -barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée -par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre -arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un, -pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de -Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée -et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux -programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la -France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges, -marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et -veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en -attendant que le bâtiment mette à la voile. - -À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la -fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa -déclaration.--«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne -nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque -argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre -bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi: -_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux -me marier.--Qu'à cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien, -monsieur, mais mon maître va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-là -votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous -n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus -vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de _Cayenne_.» -Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze -heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, -donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et -s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière -revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche: -«Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.--Le voilà, ma -fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis -mariée.--Mariée! et depuis quand?--Tout-à-l'heure, monsieur, et je -pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays là?--Oh! monsieur, c'est -une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des -diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa -fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?--De la -Flandre autrichienne, à ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous -fait connoissance?--Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous -avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et -voilà mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la -misère qui épouse la pauvreté.»--Cette rencontre n'eut pas l'effet que -le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et -revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort -qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain -qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous -sommes en paix. - -_11 juin._ Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de -Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie -est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous; -les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous -vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un -_maximum_. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de -près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM. - - Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.) - Barthélemi, membre du directoire exécutif; - De la Rue, représentant du peuple; - Dossonville, inspecteur de police; - Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.) - Pichegru; - Ramel, commandant de la garde des conseils; - Villot, représentant du peuple; - -déportés sur _la Vaillante_, qui se sont sauvés à Surinam, dans la -nuit du 3 du courant. - -Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le -mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les -gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les -goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de -vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de -voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60, -sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en -emporte ce soir autant. - -_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu, -nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate. -Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le -commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre -pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de -verdure! Nos coeurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y -serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun -d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la -rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et -ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à -rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous -voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de -Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après -45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de -route? - - -_Fin de la seconde partie._ - - - - -TROISIÈME PARTIE. - - - O socii (neque enim ignari sumus antè malorum), - O passi graviora! dabit Deus his quoque finem. - Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes - Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa - Experti: revocate animos moestumque timorem - Mittite, forsan et hoec olim meminisse juvabit. - Æneid., lib. I. v. 198. - - Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers, - Dieu nous visitera dans ces vastes déserts: - Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde, - Après une infortune à nulle autre seconde, - Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir! - L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. - - _Entrée à Cayenne. Description du pays. Moeurs des Indiens, - des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons. - Autorité des agens. Traitement des déportés. De - l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec - celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou, - Synnamari, Konanama, etc._ - - -La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un -fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont -de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats -serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte -sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent -l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie -d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds -incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par -un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous -étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie -d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides -nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou -des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, -quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes -sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, -plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps -blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les -traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les -grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux..... -Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue -le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la -principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et -entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de -pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux -curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un -peu plus spacieuse que l'entrepont de _la Décade_; Villeneau sur le -balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville, -nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous -distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous -commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize -premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent -dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous -devions tirer à la milice. - - LIBERTÉ.----ÉGALITÉ. - - _Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des - cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade, - commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate._ - -«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française -(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près -l'administration centrale du département de la Guyane française, en -vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en -cette colonie, et à nous écrite par le citoyen _Boischot_ commissaire -exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera -déporté, par la frégate _la Décade_, cent quatre-vingt-treize -condamnés, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant -de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25, -que cinquante-cinq de ces _condamnés_[13] (c'étoient les malades), -venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de -la goëlette _l'Agile_, qui avoit été les prendre à bord de la frégate; -nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital -civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné -les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le -Danseur; le dernier commandant la goëlette _la Victoire_ et l'autre -_l'Agile_, ayant à leurs bords soixante-huit _individus_ faisant -partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant -le complément; nous sommes transportés à la maison _le Comte_ dite _la -Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient -été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de -prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits -condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du -deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de -santé et du commandant de la force armée. Signé _la Borde_ commissaire -du directoire exécutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de -santé, _Desvieux_ commandant en chef de la force armée, faisant -fonctions de commandant de place.» - -[Note 13: _Condamnés_: Cette expression est neuve pour la plupart -d'entre nous. Pour être condamné il faut être jugé; pour être jugé, il -faut être entendu. La moitié est _condamnée_ sans avoir été entendue, -l'autre quart sans avoir même reçu de mandat d'arrêt; parmi la -dernière partie, il en est que les tribunaux ont acquittés pour les -mêmes délits qui les ont fait déporter. Je produirai ailleurs les -pièces à l'appui de ce que j'avance.] - -Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des -déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de -mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa -déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous -aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie -de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus -grand soin, bien convaincu d'après mon coeur, que cette partie -présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons -d'infortune. - -Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie -pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra -lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne -seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne -compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misère -et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts -que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros -l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain -que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous -sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente. -Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille -qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur -de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un -gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que -la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils -objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire -de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre -jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et -rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses -pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire -descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux -âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve -qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères -et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour -les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton -d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges -à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de -Propagande en 1793.) - -Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la -vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici -des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint -l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des -prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le -vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille -d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes -décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France, -portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour -avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se -font appeler _grand-papa_, et à soixante ans _apa_, qui dans leur -jargon signifie patriarche. - -Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et -entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les -autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune -citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont -distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses -lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques -négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite -chemise, nommée _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril, à un -doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en -bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur -trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou -transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'étoffe de -couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe -de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire -quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se -croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne -couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe -large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des -nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons -demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin -jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace -de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse, -qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser -avec nous sans être mise au cachot. - -Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson -bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons -point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les -déserts comme les seize premiers. - -Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis -sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus, -de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En -1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y -fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les -bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les -flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé -des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie -septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti -qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des -Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima. -_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont -été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les -autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des -prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car -on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne -doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix -de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout, -peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains -y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres -à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir -nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les -noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos -soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après -tant de dangers, nous nous croyons immortels. - -L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société, -cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent -et se font appeler le _directoire_. Cette qualité leur reste, et les -administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à -l'écart dans un coin qu'ils appèlent _palais_. Dans la suite, l'agent -Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ... -duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On -nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois -_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain, -quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une -assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet -de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives, -que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres -pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les -cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont -comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems -pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie -de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés, -que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée -de la prison est sévèrement interdite. - -Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la -mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les -habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on -nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si -_Jeannet_ donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup, -il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet -agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le -peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer -qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases -avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs -portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous -foulons. - - -_De l'Amérique et des Guyanes._ - -La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement -dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot -_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine -du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par -l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses -solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par _Tchiricouv_. -L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale. -La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au -levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par -l'Orénoque, les îles _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans -bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan, -au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis -l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà -jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique. -C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les -Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au -couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les -Amazones ou la ligne. - -[Note 14: L'Amérique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce -que les premiers navigateurs, en ne s'avançant que jusqu'au Paraguay, -crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral -Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donné son -nom au détroit qui est à l'extrémité australe, et Horne en 1616 ayant -dépassé le Cap auquel il donna le sien, ont corrigé cette erreur.] - -On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce -que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut -d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru -pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour -aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la -navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à -diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses -tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour -se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la -_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Répulse_ furent -connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral -Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la -Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes -des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec -l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir -que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le -nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme -mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne, -l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de -_Barca_, de _Guinée_, de _Monomotapa_. Ainsi les îles du cap Vert, -suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en -soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les -Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique -très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent -ou sous le Vent, n'a point été en Amérique. - -Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux -Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil, -près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au -cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas -relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra -de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la -Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le -Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de -_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la -Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le -couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le -voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une -femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce -que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa -pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses -confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays -d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par -terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante, -fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois; -elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour -dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en -hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit -suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et -qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des -lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du -Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au -commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de -l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous -les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On -me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où -j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques -volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me -défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie. - -Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord, -par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52 -degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de -Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux -de la française. - -Là commence la baie de _Vincent-Pinçon_, nom d'un des compagnons -d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La _Crique-Macari_ et la -rivière de _Manaye_, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre -plus grand, nommé _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts, -présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités, -et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils -creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra -sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au -lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de -grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à -perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang, -d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses -que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans, -dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus -de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge -s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le -premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les -grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant -le méphitisme et la mort. - -Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte -de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur -Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la -garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la -révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se -fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des -créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit -des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de -bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient -seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les -plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir, -des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de -cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des -Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a -repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des -ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases. - -«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni -nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes, -les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis -d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé -de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont -attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens. -Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste -d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos -guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus -acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si -long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang, -jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé -une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une -palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert -d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée; -car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces -insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans -un grand nombre d'habitations de la colonie. - -Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières -ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_, -_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_, -_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui -tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure. - -Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un -sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les -soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre -allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagénaire qui seroit venu à -Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer -s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on -pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette -plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour, -mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores -ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est -couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de -cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent -déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée -_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de -_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six -lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite -rivière de _Malmalnouri_, engorgée comme les autres à son embouchure -par des sommes de vase. À la même distance est celle de _Synnamari_, -qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux -lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les -attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus -aujourd'hui. - -Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à -l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long -sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des -débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16 -premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six -lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici -provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands -Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France équinoxiale_, y -débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues -et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut -propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors -peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers, -pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois -quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour -France. La rivière d'_Yracoubo_, celle de Mana, à vingt-huit lieues -des côtes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les -bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni -est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56 -degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de -Paris. - -Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la -Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de -celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du -globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent -dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et -d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres, -moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes -ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand -nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne. - -Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom -_d'île de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette -île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent, -isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au -contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît -faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai -autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans -lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne -peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues. - -La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne -allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de -vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq -lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses -sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette -circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut -avoir à-peu-près trois lieues et demie. - -La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à -l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit -être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui -se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes, -et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de -M. de la Condamine, en 1744. - - -_Température du climat de Cayenne._ - -À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un -quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des -mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface -presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que -cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones -tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous -eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe. - -Nous sommes _amphisciens_, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et -d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté -du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord. -Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que -nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six -autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux -solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui -tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et -reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été, -jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le -20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les -pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un -mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais -l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent -l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si -les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle -d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil -brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par -l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est -au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe -celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans -certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin -et le soir, après le coucher du soleil. - -L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes, -que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La -pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce -qui a fait dire à _Raynal_, que la plage où la colonie de 1763 avoit -débarqué, étoit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit très-croyable, -s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la -cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la -tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé -l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant -l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la -terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les -fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France -laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de -doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes. - -[Note 15: - - _Nota que sedes fuerat columbis - Summa piscium genus hæsit ulmo. - Et superjecto pavidæ natarunt - Æquore damæ._ - Horat. Lib. I. Epodou IV.] - -Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages -meurent; le vent de nord, qu'on appèle _bise_ en France, brûle et gèle -de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les -tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la -vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la -chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent -la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le -vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs, -les fruits et les plantages. - -Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les -habitans, l'agent et les autorités de Cayenne. - -Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis -sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en -pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de -phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre, -attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques -mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà -ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont -des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille -francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement -des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous -nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie, -quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée -depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau -village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande -partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui -ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos -respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans -leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde -vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de -l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe -est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les -habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine; -pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence -est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un -domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un -autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils -empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires -sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter, -ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne -s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus -rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui -troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses -troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des -nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont -long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne. -Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais -la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus -commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr. -10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32 -f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin -2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres -monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un -liard en France se paie deux sols à Cayenne. - -Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous -allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un -point de vue pour la peindre plus à notre aise. - -On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la -monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffèrent des européens par -leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les -_nègres_ par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée, -ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange -de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit -d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est -d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un _rejetton_ cuivre -rouge bronzé; une négresse et un blanc, un _mulâtre_ dont la couleur -en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres; -un mulâtre et une blanche, un _métis_; une métisse et un blanc, un -_quarteron_ qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des -nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les -indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article, -l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois -Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des -sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des -races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne -peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt -noirs qu'à moitié blancs. Les _créoles_, enfans nés d'européens, -résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de -défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés -avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils -en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher -seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait -enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils -y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en -détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de -goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est -toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la -nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte -plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les élans du génie, -et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic -ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus -de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un -voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils -regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient -communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent -comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent, -et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés: -d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée, -elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une -chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien -et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres -amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire -plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle -grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout -leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes -qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur -sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux -célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes -couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les -yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs -esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons, -de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les -légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la -légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans -trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans, -ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent, -s'aiment et se haïssent, leur coeur est un crible au travers duquel le -bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au -repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le -désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire -qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont -point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers -par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir -de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont -bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens -de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le -portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont -obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y -rien changer. - -Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la -lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien -saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide -chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire -comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je -mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez -peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de -Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître -des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette -mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par -Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de -son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la -coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette -déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses -sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et -vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent -les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses -cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a -qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes -d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des -grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité -locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie -des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de -l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais -beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices; -quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais -toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris. - -[Note 16: - - _Ossa tamen facito parva réferantur in urna - Sic ego non etiam mortuus exul ero._ - Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.] - -Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette -colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son -essai manuscrit sur les moeurs créoles, que je copie ici. «Nos -créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en -couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les -coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici, -j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le -soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait, -en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer. -Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui -lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir, -mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la -main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son -hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour -appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour -ranimer avec un _oualy-oualy_ (éventail de paille de palmier), -l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un -nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse -reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au -milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de -son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant -nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans -bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et -me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle -s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé; -ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante, -aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit -le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui -présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à -nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de -Ninon: _Le bon billet qu'a la Châtre!_» - -De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a -toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les -gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils -en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils -les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent -souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les -contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de -tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un -cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli. -Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le -sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse, -durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne -aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils -doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient -à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à -la maison le Comte où nous sommes détenus. - -Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du -matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans -nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la -religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive -sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de -ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont -prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et -les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille, -l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche. -Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici: - - -_Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane._ - -Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île. - -II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et -de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent, -sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part -de la demande à l'administration départementale. - -III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié -et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de -louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens -suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre -le commerce. - -IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus -dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de -suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui -pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra. - - À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé - JEANNET; contresigné ÉDMÉ MAUDUIT, _secrétaire_. - -Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons -parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se -desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur -leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et -choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir -d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont -aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les -moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne -rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence -dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus -de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion. -L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs -frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à -l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions -rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des -contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette -sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état; -et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté, -l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien, -lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne -lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien -ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont -des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur -européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en -allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche -notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens -aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur -condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de -terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit -net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la -Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois. - -[Note 17: De notre prison ils reçoivent ces remercîmens: - - En échappant à la guerre, au naufrage, - À la famine, à la peste et à la mort, - Nous avions cru qu'en touchant ce rivage - La liberté nous attendoit au port. - Quoique le sort ait trompé notre attente, - Qu'il nous réserve à de nouveaux revers, - Rien ne doit plus nous causer d'épouvante - Quand nous fixons les marques de nos fers. - - Si l'on vouloit dérider l'esclavage - Et lui donner des traits d'aménité, - On garderoit un peu moins notre cage - Et nous croirions revoir la liberté: - Notre réduit, moins étroit que sur l'onde, - N'efface point un souvenir amer. - Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde, - Pour être encore prisonniers outre-mer? - Séchons nos pleurs, ce séjour de Cayenne, - Si décrié par nos simples aïeux, - S'il est peuplé de tigres et d'hyène, - L'est bien aussi de colons généreux. - La liberté[17-a], malheureux insulaires, - Venant chez vous planter ses étendards, - Vous fit verser des larmes bien amères - Et nous expose aux plus grands des hasards. - - Sexe charmant que l'Europe a vu naître, - À votre coeur, à vos yeux, à vos traits, - Chacun de nous a bien su reconnoître - Le sang des dieux, celui des vrais français; - Mais dans les dons de Pomone et de Flore - Que vos enfans remettent chaque jour, - Nous avons vu plus d'une fois éclore - Des traits divins, ce sont ceux de l'amour. - Tout nous engage à la reconnoissance, - Le malheur seul borne en nous le désir: - Que désirer?... l'exil, l'expérience - Nous ont ravi la coupe du plaisir. - Arrachez donc cette amorce fatale, - Trop malheureux de ne jamais vous voir - Vous nous rendez semblables à Tantale, - Qui dans ses mêts trouve le désespoir.] - -[Note 17-a: La liberté des noirs. Décret du 16 pluviôse an 2.] - -Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre -sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles, -sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les -échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied -est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans -ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ, -que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus -épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à -brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs, -l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les -arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne -laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler -sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile. -Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands -arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les -faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien -fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou -savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six -mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher -ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous -sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à -elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un -tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18] -Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous -marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes. -Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude, -après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de -l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils -buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils -sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs -derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On -croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane, -sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement -malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte. - -[Note 18: Après le décret de la liberté des noirs, du 4 février -1794, les soldats d'Alsace se louèrent aux habitans pour faire -l'ouvrage des nègres; l'appât du gain leur donna l'ardeur des ouvriers -européens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moitié mourut. -La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivés.] - -Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer -tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous -enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la -lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus -médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que -Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la -théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la -Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les -lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les -maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les -hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises -de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la -tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été -saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et -pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles -occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été -suivant. - -L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et -les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La -pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie -font très-bien la besogne de leur soeur. - -Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux -isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un -autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se -désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse, -ressemble au nocher Caron. - -Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une -léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu -ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guinée, sous celui -_d'épian rouge_; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la -maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le _compère Mathieu_. -Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se -déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène -lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle -sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans -les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie, -s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y -regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de -lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est -communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes -que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au -sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au -monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de -Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur, -mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un -spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en -lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des -pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure -rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent -est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs -confrères qui viennent de mourir. - -Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous -abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une -mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du -_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans, -jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope, -se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe -sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en -courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui -lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il -se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer, -il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en -est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux -occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont -atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal -de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les -vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la -pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles -sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi -les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons -guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous -connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir. - -Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en -sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la -loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au -Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois, -et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence -toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un -agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance; -quel usage en fait-il? - -Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils -d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon -lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses -talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa -complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège -plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il -débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il -ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant -ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne -sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de -bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun -à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie -le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les -reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais -que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de -l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il -est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore -moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu -enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le -plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt -lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de -Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son -coeur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne -manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en -feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de -circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses -intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses -successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait -dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des -nègres. - -Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier -d'Alais, mettre la colonie _à la hauteur des circonstances_, fit -ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes -les couleurs. Son coeur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le -marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que -s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit -difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret -de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que -la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à -juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et -furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit -entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il -détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé, -dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans -l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et -comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon -d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit -fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe -faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté, -les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et -lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien -qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la -France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que -des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer -l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le -28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans -les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont -déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de -s'affermir comme il le dit, _après avoir connu les hommes et les -choses_. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793, -pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en -1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle, -appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une -partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée -coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit -achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux -décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu, -_page 6_: - -«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline, -capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le décret de la liberté -des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire -aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant -sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en -déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un -instant de s'opposer à son exécution.» - -La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la -colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce -décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage -subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des -ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec -emphase: _Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._ -Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs -de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug, -qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un -songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à -vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans -l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans -les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie, -pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se -réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet -écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et -donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui -avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui -il devoit sa place: _ils font bien de se défaire de tous les -conspirateurs_, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car -il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment -de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le -girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ -en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère, -il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire, -dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y -vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes -blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour -la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage -des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître -mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle. -L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop -vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me -faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-même à tes -ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je -veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.--À ces -mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de -la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la -mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe -d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le -bâton.» - -Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur -grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des -prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des -fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses -rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette -manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque -nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il -va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les -caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes -sûres_ (en parlant du produit des récoltes) _dont quelques-unes sont -prochaines_ (il touchoit à ses coffres en parlant); _d'autres -éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises -que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce -petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette -pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796 -remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794, -comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et -à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son -absence. - -Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente, -avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les -seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en -dirai un mot dans la suite. - -Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à -vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils -ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de -paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans -l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les -habitations ou par la _franchise_, maison de correction où ils -travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant -et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces -entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils -travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit -rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis -sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance, -ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de -légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de -fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une -caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs, -méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers -désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner -main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté -que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans. -Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne -des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora -sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces -honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir -leur liberté. - -On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la -colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens -distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards. -Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître -d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de -fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la -Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas -jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et -Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête, -parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le -génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa -probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M. -Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses -connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite -un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et -philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les -comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il -a de toutes les branches de l'administration, en font un homme -d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne, -commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres -à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas -d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette, -secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de -bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point -d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la -longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur -de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par -l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui -mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque -un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même -sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la -Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies, -qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats -allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit -Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui -concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes. - -En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des -Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit -incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du -Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la -verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des -fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on -alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son -talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas -achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule -monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit -que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI -trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la -petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme -végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent. - -La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire -un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves -gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM. -Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois -autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou, -pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour -moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le -pillage de la frégate. Depuis mon départ sur _la Décade_, je n'ai eu -qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout -de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je -vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du -gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te -méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon -Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur? -On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des -emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration -départementale, et moi, je vais les donner au lecteur: - -J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif -de Coumion, département du Calvados. - -Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de -Laon, âgé de 27 ans. - -Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de -Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris. - -Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours. - -Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de -Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne. - -Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans -en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme -de lettres et chanteur, résidant à Paris. - -Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du -Pas-de-Calais, résidant à Paris. - -Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura -les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la -recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher, -Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se -réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la -balance de recette et de dépense. - -Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et -bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre -veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine. - -Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case, -compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle -tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux -premiers à tenir les livres. - -Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les -habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de -sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire -enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de -l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat -nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici? -nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du -gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du -matin, ne manquez pas l'heure.» - -Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un -grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de -nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et -des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un -grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en -chantant à plein choeur cet invitatoire bachique: - - Voulez-vous suivre un bon conseil? - Buvez avant que de combattre, - À jeûn je vaux bien mon pareil, - Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre. - Versez donc, mes amis, versez, - Je n'en puis jamais boire assez. _bis.. bis.._ - Quel pauvre agent et quel soldat! - Que celui qui ne sait pas boire, - Il voit les dangers du combat - Et moi, je n'en vois que la gloire. - Versez donc, etc.... - Le bon goût que je trouve au vin!... - Si le poisson le trouve à l'onde, - Il a le plus heureux destin - De tous les habitans du monde... - Versez donc, etc... - Cet univers, ho! c'est bien beau! - Mais pourquoi dans ce grand ouvrage - Le Seigneur y mit-il tant d'eau? - Le vin m'auroit plu davantage... - Versez donc, etc... - S'il n'a pas fait un élément - De cette liqueur rubiconde, - Le Seigneur s'est montré prudent, - Nous eussions desséché le monde... - Versez donc, etc... - -Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle -d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous -avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du -corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et -voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à -bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y -a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les -petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort -pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse: -_les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une -main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet -se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche -est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en -alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet -homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa -présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en -souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais -pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent -depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols -et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à -minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager -le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là -à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait -autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises -faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de -vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être -vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les -employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en -dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à -celle d'un agent!....» - -Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de -mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour -Kourou. - - -_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.) - -Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts -que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un -noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six -heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre -et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les -serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons -les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos -propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour -Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot -aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne -s'éloigne. - -Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce -du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée -par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La -grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par -terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous -entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de -la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et -la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines -sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de -l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre -et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas -sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi -dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous -voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous -sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il -y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à -la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils; -aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues -d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce -rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de -chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le -cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il -deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux -nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse -promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de -grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage -plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le -vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos -rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons -encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous -entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage -est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du -Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste -de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à -Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou -assujétis aux caprices des soldats....? - -Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée -est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur -leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce -Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de -la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la -grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de -fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà -Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît -jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un -boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à -moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_, -je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un -troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la -maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi. -Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita, -le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous -invite à nous reposer jusqu'au jour. - -Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à -l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe.... -Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les -forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune -éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée -de fleurs et d'arbres de luxe. - -C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre -est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit -comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à -cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles, -longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un -bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble -à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un -parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans -l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et -extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de -trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au -bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se -dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près -de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et -tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas, -brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le -cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à -qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il -donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont -les Africains sont si gourmets.[19] - -[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un -doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on -l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une -extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase -creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on -grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu -au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit -qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur -filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand -elles ont épargné quelques parties de son contour.] - -La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le -plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et -oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois -touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient -leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager -après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé. -Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous -réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois -fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille -pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ. - -Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et -les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils -veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa -disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les -affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec -un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces -deux officiers seuls sont payés par le gouvernement. - -Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du -bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil, -et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de -longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui -tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton -à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner, -s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se -résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux! -vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous -aiderons ... nous sommes ruinés.» - -Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à -droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des -européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds -nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au -mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est -une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la -marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames -sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle, -infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur -devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et -apportons notre mobilier. - -Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol -sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les -troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui -faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur -qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent -la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en -désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte. - -La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois -chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux. - -Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout -apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine, -six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de -cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux -jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos -provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au -commerce. - -Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois -poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos -provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que -nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables, -qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que -vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos -serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont -entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons -la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous -retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la -cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran -de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me -regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine; -je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse: -ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain -frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après -dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer. - -À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons -pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large -comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils -sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos -dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les -habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné -chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv. -pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds...... -_Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs, -chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir -de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local. - -_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons -un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent -pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche; -Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la -provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres, -à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous -apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues -sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien -chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et -un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. -Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la -serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S. -Jean, dont les limites touchent au cimetière. - -Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous -sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers -nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre -passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y -découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille -hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour -voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux -morts. - -Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie -des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de -palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et -fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans -de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à -droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber -son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous -viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne -s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et -bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est -grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un -nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts -levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu -ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des -papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait -une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter -ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant -chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de -Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit -de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons -ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long. - -Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une -demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les -mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de -sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de -Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie -de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai -justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le -ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans; -il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour -leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil -nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et -hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et -l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit -devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des -rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas -à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité -inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en -grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. -Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la -Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de -Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de -tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de -l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme -remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille -particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour -acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher -à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les -Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la -colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne -manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues -secrètes que la politique donne au cabinet de France. - -»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du -Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les -acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à -l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté -trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration -des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus -encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier -vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit -donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de -la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le -jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi -fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe -traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à -l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant -et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie. -Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas -assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La -peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la -mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes -périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit -de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est -toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux -qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent -qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils -avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette -déportation volontaire. - - Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon, - 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même - année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même - année. 100 enrôlés dans les bataillons. - - 260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons. - - En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis - l'établissement de la colonie. - - Total général des morts de 1763 à 1764 13,060 - Rembarqués 2,000 - Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560 - -»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 -blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont -des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille -malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité. -Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de -décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du -troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la -cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne, -fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi -ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de -familles en France et en Canada.» - -Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés -à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de -l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie, -l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu -d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de -toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire, -appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les -_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une épingle -bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles -jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur -d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de -la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal -s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui échappent à -nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon -microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une -aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la -trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de -mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la -négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre -appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de -l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la -colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront -ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos -pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain -tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit. -Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La -mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de -quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler -cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent -aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées -de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de -jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne -meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé -ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en -France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre -si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît -pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et -putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne -vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la -mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau, -précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs, -qui crioient: _Mettez vos morts à la porte._ - -»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et -les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans -au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en -France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur -liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des -protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon -et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un -cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats, -gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à -vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes -voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert). -Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte -blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la -messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de -Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et -prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et -suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par -ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité -de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant, -mérite une digression dans ce récit: - -»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant -appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit -fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à -sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus -de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un -célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là -dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en -trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue -jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes -pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur -s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son -égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à -Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit -composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me -perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?» -L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie -son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître -qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien -difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques -coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet -en compositeur.--Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en -jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour -sa leçon. - -[Note 20: Cet homme trop célèbre pour la colonie, me rappelle les -merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux -du paganisme ne trouvoient de goût au nectar qu'Hébé leur versoit, que -quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit pétiller la -joie. Je n'ai pas de peine à croire ce que dit Quintilien dans son -premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens -échauffés des vapeurs du vin, et animés par le son d'une flûte dont -une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, près de faire violence à -une chaste maison, furent rendus à leur bon sens par la musicienne qui -se mit à jouer plus gravement sur la mesure appelée _spondée_. Caïus -Gracchus à la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flûte -derrière lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de -l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son -feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nommé Damon, faisoit battre -des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit -sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothée et Antigénide -jouoient une marche guerrière devant Alexandre-le-Grand; ce prince se -leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit -Plutarque dans le livre des exploits de ce conquérant. De nos jours le -grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opéra, -fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa -salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba -évanoui de plaisir à l'entrée de l'_Alceste de Lulli_.] - -»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes: -«Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa -librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être -relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut -quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur, -pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.» - -Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit... - -Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne -pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur -les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la -mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se -retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une -heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que -la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe -aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils -occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt -insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa -trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang. -Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de -ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il -a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une -démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des -plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer -l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus -de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et -éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines -de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de -feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée -d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et -redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins, -dont la piqûre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de -devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à -Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il -faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois -vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les -maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux -de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses -branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si -commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi -on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont -qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil -nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit, -le chagrin est toujours à nos côtés. - -Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le -commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et -la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre -santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos -est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à -Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les -graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens -viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront -maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà -les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons -ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car -il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et -petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems, -des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également -farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la -tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et -présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut, -couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières -et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus -beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande -que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais -le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle -et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si -corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de -couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à -la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne -entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes, -et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou -enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée -d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici -l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe -et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert -un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et -que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en -retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se -sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même -goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le -parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne -pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa -bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les -Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres -chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts -ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique. -L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de -Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée, -ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des -soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie -hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant -rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de -Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans -la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du -service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit -retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé -pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se -rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par -une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722, -qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient -regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des -pépinières.» - -Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les -terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et -ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares, -il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres -étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture -exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et -de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la -montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses -grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce, -enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que -le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en -connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des -sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend -dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que -l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt, -parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont -fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour -visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en -rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée -pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais -dispendieux pour ces gens-là. - -Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges, -c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des -plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante: - -Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est -sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes; -sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de -l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante -vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu -éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette -espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que -l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la -même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de -cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et -suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y -étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été -obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices -sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les -conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur -nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les -plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs. - -Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre, -parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la -manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par -les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de -l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont -exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un -plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes -très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses -produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit -naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui -entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres -élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur -les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces -détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à -faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement -désignés dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en -distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins, -presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de -la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des -côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup -contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase -qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces -deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution, -à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les -bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces -terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec -la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit -suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour -lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait -que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont -commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo. - -C'est sur cette hauteur d'où le possesseur voit tous ses travaux, que -Préfontaine a composé sa _Maison rustique_ ornée de belles gravures. -Le peintre a flatté son Élysée: il est pourtant vrai que le -coup-d'oeil de la montagne est très-agréable; la grande rivière de -Kourou en baigne le pied du côté du _midi-est_; à _l'est-plein_ une -forêt de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande -prairie est plantée de palmistes; la vue n'est bornée qu'à l'_ouest_ -par une autre montagne parallèle, plantée de cannes à sucre, dont la -tige et la feuille ressemblent à nos roseaux. - -Les cannes à sucre viennent de l'Asie d'où elles ont passé en Europe -et dans l'île de Madère; cette dernière île a fourni une partie de -celles que les européens ont portées en Amérique: on en distingue de -deux espèces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernières -étoient cultivées ici par les Indiens, avant que nous eussions -retrouvé le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes -terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions -desséchées leur sont beaucoup plus favorables; mais en dépérissant sur -les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus -élaborées que dans les terres basses, où elles s'élèvent comme des -bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou salé ou fade et des -liqueurs désagréables et moins spiritueuses; cependant on préfère les -terrains bas, parce qu'on préfère toujours la quantité à la qualité. -Voici comme on obtient le sucre: - -La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une -bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la première -fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et -successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou -par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent -perpendiculairement autour d'un troisième qui est immobile; le tout -est tenu par une forte maçonnerie et par des crampons de fer: entre -les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'égout du -passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un -feu qui les échauffe par degrés. On l'active avec le chanvre des -cannes, appelé bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un -doux fade: il purge quand on en boit à l'excès; on le mélange avec -celui qui tiédit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou. -Après qu'il a bien bouilli, on l'écume, on le passe dans un vase fait -comme un pot à bouquets, pointu et troué à sa plus mince extrémité; ce -sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une -canelle de bois mastiquée de vase. Quand il est froid, on ôte la -canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans -des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le -tout passe ensuite à l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert -encore à faire la mélasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est -purgatif, moins agréable que l'autre, et beaucoup plus utile en -médecine. L'Amérique septentrionale produit aussi un grand arbre -semblable à notre érable, dont on obtient le sucre par des incisions; -son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa -sève coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agréable, mais -moins corporé que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu -aussi le sucre de la betterave, mais par des procédés dispendieux. - -L'habitation Préfontaine est nationale, et régie par le juge de paix -du canton. Les propriétaires, MM. d'Aigrepont, sont censés émigrés -pour avoir pris la fuite quelques mois avant la liberté des noirs, -pour sauver leur vie. Je retourne à la case sans emporter de tafia. - -_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les -bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des -lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et -serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et -comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes -dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je -vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent -eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins, -pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou -pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône -tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît -avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces -pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit; -leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un -parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand -elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du -chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane, -m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme -animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le -long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de -peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me -paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à -l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons -les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres, -et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour -arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce -redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre -logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes -les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé -dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le -meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique -cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit -une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un -sommeil homicide. - -En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif -d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari; -ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba -par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus -étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les -recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras, -qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se -faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes -philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la -fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu -attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe, -charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux -un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu -la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne -s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en -syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour -délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui -nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en -fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages -(rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne -se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie -en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le -voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il -abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à -un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme, -entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas -en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer -de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le -frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont -trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il -parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous -sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux -que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est -tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de -terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur -leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient. -Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des -bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin -elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays, -avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en -prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes -fréquentées. - -À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de -douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un -coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa -près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair. -Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre, -et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et -un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le -museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et -musculeuses. - -L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure -endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard; -quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur -cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans -le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si -nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les -habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il -faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce -désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante -francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à -l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur -l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux -espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de -taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on -appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du -Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une -erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls -n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds -où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés, -et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous -déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison -augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit -couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est -rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si -profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs, -sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone -torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être -rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en -arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution -que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de -santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits -animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je -crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque -année tous les poulaillers de la Guyane. - -[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet -arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la -tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en -réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de -tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de -louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal -se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et -laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.] - -Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple -des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les -animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle -hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc -est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une -tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case; -ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa -progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il -marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre -des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse -qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger, -l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se -réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait -ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit -la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées -de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste -sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée. -Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à -la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je -l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je -le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il -nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui -avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le -_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui -renaît par degré. Quel pays ...! - -_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala -vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du -singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à -manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut -avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il -se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit -mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige, -très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il -est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs -reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la -rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne -pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes -armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur -lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les -entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage. - -_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont -arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case -Saint-Jean? - -Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous -ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous -serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais -n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop -affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie -finira par le départ de l'agent actuel. - - * * * * * - -_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle -qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je -m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je -regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la -dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de -camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis -blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom; -on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent -leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si -prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout -en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur -vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les -ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge; -elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on -ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de -la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de -main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un -incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien -approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent -aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple, -le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la -capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la -découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne, -parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus -expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des -centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair -et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et -musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes, -et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre -par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme -_ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un -bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne -l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute -d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste -des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma -blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé -que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi -hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos -effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette -utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle -ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se -multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de -terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos -murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois -ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de -coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces -insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les -laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas -pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de -comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop -lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je -gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune -extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre; -elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son -arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse -rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui, -volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle -fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le -picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes -l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe -contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma -recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y -trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison. -L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été -aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la -ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous -entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur -elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne -sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge -imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous -ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III -devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas -avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut -essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort -prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par -elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ... -D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum, -dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront -tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.» -Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou -de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté; -l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de -terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et -nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous -prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le -parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir. - -Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à -celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend -envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains, -le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en -tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt, -d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce -de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains -endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la -colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein, -elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la -Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et -ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en -feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les -retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par -un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle -portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution -inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin -de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce -volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre -roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient -volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils -sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de -notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre -sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit. -Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades -nous appèle au magasin. - -De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne -de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles -paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour -éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse; -couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été -ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou -visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout -l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux -araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de -cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec -l'Optimiste: - - Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer..... - -Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux -une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres. - -Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez -lui. - -Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été -frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est -attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus -insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles -remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge -double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché -le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la -migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on -lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent. -Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une -couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un -cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au -bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri. - -_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du -canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons -avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de -quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres -fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes -du pays. - -L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la -vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de -la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce -propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les -autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la -culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui -que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de -la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le -faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est -naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane, -cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en -faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du -coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse -extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une -cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une -cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la -denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à -cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce. -Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les -cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les -abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un -an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse -et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du -mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la -suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les -moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems. -L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une -_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours -après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne -laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres -basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des -forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les -vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que -celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que -l'on donne à sa préparation. - -L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies -consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à -planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que -l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes. - -Le rocouier donne quatre récoltes; il ne craint ni la chenille ni les -vers, qui dévorent la canne à sucre et le cotonnier; les grandes -pluies peuvent seulement le faire couler. - -L'arbre qui produit le rocou est toujours chargé de fruits et de -fleurs; sa feuille ressemble à celle de nos poiriers de martin-sec; sa -fleur à nos roses de chien; sa caboce armée de piquans à l'enveloppe -de nos châtaignes; son fruit rouge et rond est divisé en petits grains -sur deux épistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein -rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette -denrée, comme celle de l'indigo, est dégoûtante et mal-saine. Le -déchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et -empoisonne les rivières. - -Le rocouier ne s'est trouvé dans la Guyanne que chez les Indiens ou -naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est-à-dire pour -se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit. -Les grands arbres l'étouffent mais plusieurs personnes assurent en -avoir trouvé quelques pieds çà-et-là dans les bois; ce qui fait -présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amérique a été -plantée et policée antérieurement à sa découverte, et que des -révolutions arrivées ou au sol ou aux habitans, l'ont dévastée et -abrutie à des époques qui nous sont inconnues. - -Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d'un grand usage dans l'art -de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes. -Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois -de la négligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans -préparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu à lui -donner une perfection à laquelle on n'auroit pas cru pouvoir -atteindre. Les réglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette -denrée, la fabriquent avec le même soin: des experts-jurés sont -chargés d'examiner tout ce qui s'en apporte à la ville, et l'activité -du ministère public à cet égard est telle qu'il ne se livre plus au -commerce que du rocou de la plus belle qualité. Par ce moyen la -colonie de Cayenne ne tardera pas à regagner toute la confiance des -grandes manufactures, pour une denrée qui n'a jamais été bien -remplacée par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en -possession de fournir à toute l'Europe. - -M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries, et nous montre une -plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, parée -de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans, -soutenus par de grosses feuilles lisses sphéroïdes, d'un vert pâle, et -épaisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son -fruit ressemble à celui du bananier; elle est naturelle au pays, et -les Indiens qui la connoissent ne songent pas à en tirer parti pour -leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle -brutes, laissent l'étude des besoins factices aux Européens. - -C'est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première -fois, des plants d'arbres à épiceries, venant des Indes. Cette -expédition a été suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et -l'autre en 1788, toutes venant de l'île de France. Le géroflier et le -cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les -voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient -souffert. - -Pendant long-tems la culture de ces arbres a été prohibée aux -habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empêché la -multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait -passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et -1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier -dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798 -beaucoup de plants et une grande quantité de graines de gérofliers à -tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville -n'offrent plus que des allées de manguiers et de gérofliers. - -Outre les arbres à épiceries, la colonie a reçu de l'Inde d'autres -arbres fruitiers et d'autres plantes plus intéressantes, qui -deviennent précieuses: l'arbre-à-pain et le palmier-sagou, quoique -jeunes, sont très-vigoureux, et réussiront parfaitement. - -Le muscadier, le poivre liane, semblable à notre lierre, le -piment-cerise ou café, qui tire son nom de sa forme; le poivre de -Guinée, les oignons de safran et de gingembre, réussissent également. -Nous devons encore à l'Inde de bons fruits: la sapotte et la -sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand -elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurré-gris. -La mangue, dont la forme ressemble à nos abricots-pêches, est -filandreuse, fort-douce et très-agréable, quoique sentant un peu la -thérébentine: l'arbre qui la produit est très-grand et toujours en -rapport; on incise son écorce pour rendre son fruit meilleur; des -coups faits par la hache sort la sève qui est la thérébentine. Les -feuilles du manguier sont tout-à-fait semblables à celles du pêcher; -on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plaît bien à Cayenne: -c'est un trésor pour les gens en bonne santé et un élixir-de-vie pour -les malades. Le corossolier n'est pas à négliger non plus; son fruit, -comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuancée de piquans -charnus, offre une pulpe blanche, alvéolaire et douce, qui a le parfum -de la julienne. - -Les chaussées de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers; -cette plante donne la mâne et les fruits en même tems. - -En regagnant la case, nous vîmes sortir d'un pripris (étang momentané) -que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous -suivoit à la nage. Celui-là n'est qu'un petit marmot, dit notre -conducteur; ces grands lézards sont couverts d'écailles qui ne -redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à -vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des -amphibies qu'on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves; -la femelle dépose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle -accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue. - -Les rivières de Vasa et de Cachipour où vous deviez être déposés, sont -si pleines de grands caïmans, qu'ils attirent souvent la ligne, le -poisson et le pêcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que -ceux du Nil. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s'ils -poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la -proie pour s'en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils -gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant, dans un -canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caïman -s'élance et le saisit; il dévoreroit tous ceux qui se baigneroient -dans ces rivières, fussent-ils aussi nombreux que l'armée de Perdicas, -qui en faisant la guerre à Ptolémé Soter, fit passer un bras du Nil à -ses troupes pour gagner l'île de Memphis, où il perdit deux mille -hommes, dont la moitié se noya, et l'autre fut dévorée par les -crocodiles ou caïmans. Ceux de la Guyane ont jusqu'à trente pieds, et -le pays est si peu connu dans l'intérieur, qu'on ne peut pas dire s'il -ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans -la gueule de ceux-ci. - -Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux -domestiques y sont de l'espèce la plus chétive. Le bétail y dégénère; -son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses -immondices, dans des parcs serrés; en hiver, il a de l'eau et de la -vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le -laisser en plein air pour qu'il ne soit pas épuisé par les -chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains -cantons à Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut -s'en défendre. Elles s'acharnent à son dos, l'ulcèrent; les mouches -sucent les plaies, y déposent des oeufs; des vers surviennent; car -ici, toutes les plaies qui restent à l'air, sont pleines de vers dans -les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne -désempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau, -le pain moisit en froidissant, la viande presque putréfiée en -palpitant. Le ciel et la terre y déclarent la guerre à l'homme, et il -ne s'obstine pas moins à s'y établir et à y rester. - - -_Fin du premier volume._ - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées par { }.] - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Voyage à Cayenne, dans les deux -Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À CAYENNE, DANS LES *** - -***** This file should be named 41123-8.txt or 41123-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/2/41123/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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