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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41123 ***
+
+ * * * * *
+
+
+
+VOYAGE À CAYENNE.
+
+TOME PREMIER.
+
+
+[Illustration: Prison des Déportés sur la Frégate la Décade. Moment du
+départ. On hisse les Viellards et les Malades à bord.
+
+L'entrepont a 30 pieds. de large; 37 de long; 4-1/2 de haut; 193
+personnes y sont logées avec leur sac de nuit. Deux rangs de hamacs les
+uns sur les autres sont soutenus de 3 pieds. en 3 pieds. par de petites
+colonnes (les Époutilles), le tout est fermé par de grosses barres de
+bois et par deux grosses portes de prison avec leurs verroux.
+
+Le jour ne pénètre qu'à regret dans ce Monde.]
+
+
+
+VOYAGE À CAYENNE,
+
+DANS LES DEUX AMÉRIQUES
+
+ET
+
+CHEZ LES ANTROPOPHAGES,
+
+
+ Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des
+ déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des
+ notions particulières sur Collot-d'Herbois et
+ Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés
+ de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les
+ moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers.
+
+
+SECONDE ÉDITION,
+
+Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un
+remercîment et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes.
+
+Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté, en
+1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi.
+
+
+TOME PREMIER.
+
+_Prix, 7 fr. 50 c._
+
+
+ PARIS,
+ CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE,
+ rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi.
+
+Octobre 1807.
+
+
+
+
+NOTICE DES LIVRES
+
+DE L. A. PITOU,
+
+
+ Télémaque, 2 vol. in-8{o}.
+ Bossuet, 2 vol. in-8{o}.
+ La Fontaine, 2 vol. in-8{o}.
+ Jean Racine, 3 vol. in-8{o}.
+ Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.
+
+Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et
+précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche.
+
+Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine,
+filets.
+
+Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié
+en veau dentelle, filets, tranche dorée.
+
+Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés
+en veau, filet, avec un superbe atlas.
+
+Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de
+Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.
+
+On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci
+est le trente-sixième.
+
+Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études,
+les empereurs, 22 vol.
+
+
+_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.
+
+ 1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol.
+ 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol.
+ 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol.
+ Table analytique, 1 Vol.
+ Reliure uniforme.
+ On ne séparera aucun de ces voyages.
+
+
+
+
+AVIS
+
+SUR CETTE SECONDE ÉDITION.
+
+
+Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit
+qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son
+succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public,
+et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à
+moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée,
+et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des
+plus grands revers.
+
+Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur,
+ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition,
+elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si
+l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime
+dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures
+et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes;
+si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les
+divines chimères d'une imagination enflammée par la religion,
+l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans
+effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé
+pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à
+lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures
+que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la
+verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à
+entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage
+et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai
+riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma
+sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois
+cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si
+naturellement.
+
+«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage
+entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère
+sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails
+de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce
+qu'il écrit.»
+
+Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où
+il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a
+procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du
+malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que
+celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au
+sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa
+sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au
+récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à
+rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent
+questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs
+de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de
+déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de
+jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir
+l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions,
+mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands
+ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent
+vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou
+l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus
+complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des
+remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à
+leurs observations.
+
+Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la
+grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La
+Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des
+voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent
+faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les
+obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur
+laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas
+aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le
+voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud.
+
+Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent
+invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur
+est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas
+honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages
+dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et
+déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de
+coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour
+prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à
+laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on
+m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si
+j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry,
+l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant
+se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de
+leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et
+les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette
+couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse.
+
+Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné
+ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté
+l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent
+chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous
+eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la
+manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner?
+puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait
+croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au
+bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou
+l'incrédulité.
+
+Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé
+déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque
+de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la
+plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre
+objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque
+infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays
+épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre
+attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance
+qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette
+dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je
+n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes
+avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse
+empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine
+continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent
+et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche
+font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir.
+Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des
+cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de
+nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits
+de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un
+lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et
+moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si
+j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme
+au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière,
+et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les
+identifieraient au sujet.
+
+Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou
+calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer
+celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le
+moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter
+à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et
+pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres;
+on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu
+le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre
+antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son
+âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la
+voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de
+poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie
+d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans
+l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie
+encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son
+refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer
+l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui
+me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que
+l'autre a blâmé.
+
+Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont
+blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des
+épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû
+mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs
+malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne
+posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et
+l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au
+sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit
+ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour
+aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La
+visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu,
+elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la
+publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda
+pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois
+compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on
+convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma
+tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La
+réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son
+bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première
+nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais
+autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je
+me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton
+bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré
+avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je
+ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma
+quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.»
+
+J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma
+paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des
+livres après avoir vendu des chansons.
+
+
+
+
+À MONSIEUR GARAT,
+
+_Membre du Sénat-Conservateur et de l'Institut impérial._
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je suis payé de mes peines, et mes malheurs me sont précieux, quand
+vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils
+m'assurent l'intérêt du lecteur: je vous dois leur publicité; et
+l'estime que vous accordez à l'auteur, est un garant de sa franchise
+et de son caractère.
+
+Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux
+existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut
+désirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fenêtre à son coeur.
+
+Votre vie privée (vos ouvrages à part) au milieu des dignités et des
+places éminentes où la confiance publique et votre intégrité vous ont
+appelé et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux siècles de
+ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et
+s'arrêtoit au bout du sillon pour manger son plat de légumes.
+Aujourd'hui même, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le
+testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voilà vos droits à
+l'immortalité dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur
+pays.
+
+Au reste, les dignités et les talens, dons des hommes ou de la
+Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors
+de nous, dont l'éclat éblouit, mais dont la propriété ne nous est
+acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que
+j'aime bien mieux retrouver l'homme privé, adoré dans sa famille, bon
+avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme
+Montesquieu, naïf et franc dans la société comme Lafontaine! Horace
+lui diroit avec vérité: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le
+temple de la candeur, de l'amitié et de la bonne foi; le local est
+petit, mais c'est celui de Socrate.
+
+Le Sénateur membre de l'Institut, donne de l'éclat a mes malheurs;
+mais l'estime de l'homme privé donne encore bien plus de mérite à
+l'auteur qui a l'honneur d'être,
+
+ Avec un très-profond respect,
+
+ Monsieur,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ L. A. PITOU.
+
+ Paris, 30 pluviose an 15 (19 février 1805).
+
+
+
+
+MA VIE
+
+ET
+
+LES CAUSES DE MON EXIL.
+
+
+Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes
+malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi;
+j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout
+lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma
+parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit
+besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans
+la société.
+
+Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans
+une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma
+tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire
+de ma fortune.
+
+L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les
+parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins
+désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme,
+qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une
+fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts
+hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme
+le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la
+haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la
+décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse
+à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite.
+
+Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés
+d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens
+de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir
+qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château
+de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur
+ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif,
+et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de
+m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une
+épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la
+tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur
+parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de
+l'éducation et un établissement à mon choix.
+
+À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette
+tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô
+nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible
+sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en
+vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma
+tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois
+ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui
+n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent
+obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus
+tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle
+étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de
+l'or avec celui de la pauvreté.
+
+Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle
+avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus
+que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je
+n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu
+m'inspirer contre ma mère.
+
+Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser
+les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois
+dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à
+ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que
+mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit
+un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me
+défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle
+me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête,
+elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est
+parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens
+bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son
+aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise
+humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs
+mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout
+d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un
+crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné
+mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs.
+
+À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien
+pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et
+me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita
+comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères
+qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans
+leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de
+mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui
+étoit un crève-coeur pour moi.
+
+À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me
+laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à
+mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit
+et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je
+n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de
+ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne
+ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit
+ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en
+lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans
+l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas:
+ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur,
+jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes,
+j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire,
+douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des
+deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent
+rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la
+semaine m'étoient indifférens.
+
+Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les
+offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors,
+mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je
+suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire
+prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?...
+
+Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais
+elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus
+intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards
+paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses
+goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se
+disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines
+et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon
+secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à
+la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois
+réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle
+épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire
+sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier
+irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par
+épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon
+projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état.
+Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime
+à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir?
+
+Au lieu de suivre la route de Chartres, je me décidai à aller à Paris.
+Quand ma résolution fut une fois prise, j'en fis part à deux voisines
+dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de
+leur discrétion, et de mon amitié, et des conseils qu'elles m'ont
+donnés.) Quoique cette résolution fût irrévocablement prise, je fus
+huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans
+le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire
+que la contrainte exercée envers moi étoit injuste; que les passions
+ardentes dont j'étois dévoré m'éloignoient du sanctuaire, que
+l'honnête homme ne doit prendre que l'état dont il peut remplir
+civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me
+rassuroit pas de la crainte et de l'abandon où j'allois me trouver à
+mon âge, sans état, sans fortune, dans un moment aussi critique, au
+milieu d'une ville qui est un univers, où je ne connoissois personne,
+où l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en étoit jeté. Au lieu
+d'aller prendre les ordres, je partis de Châteaudun avec deux abbés de
+mes amis, le 17 octobre 1789, époque de la rentrée des classes.
+
+En arrivant à Chartres, le 18 octobre, je dînai avec tous les
+camarades de mon cours, qui, ne soupçonnant rien de mon projet, me
+firent promettre de venir les reprendre à l'enseigne du Gros-Raisin,
+faubourg de la Grappe: nous nous embrassâmes au bout de la rue aux
+Changes. Ils cheminèrent vers Beaulieu, grand séminaire qui étoit à
+une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit déjà
+sentir; tout étoit en rumeur; chaque jour les rues étoient illuminées,
+tout le monde étoit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi
+d'une prétendue armée de brigands invisibles, qui, chaque nuit,
+marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les
+villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient été
+traînés aux Tuileries par un peuple affamé, qui avoit, disoit-il,
+conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangère et le
+petit mitron_. Ainsi Paris, à cette époque, étoit le cratère d'un
+volcan prêt à faire éruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les
+campagnes, ou dans les pays étrangers; et ceux que leurs affaires ou
+leur commerce y retenoient, restoient claquemurés et enfermés comme
+s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les
+fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police
+étoit désorganisée. Tous ces détails étoient encore amplifiés dans les
+provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois résolu de
+venir à Paris, et j'y arrivai le 20 octobre, à six heures du matin.
+
+Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de
+dix-neuf ans, séquestré depuis six dans les séminaires, étourdi et
+embarrassé tout-à-coup de la grande liberté dont il jouit pour la
+première fois de sa vie, au milieu d'une cité qui ressemble à un
+univers. J'avançois, d'un air rêveur, dans les Champs-Élysées; un
+groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient à ma rencontre,
+portant la tête du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en
+mémoire de cet événement, a été tenu sur les fonts baptismaux par
+notre dernière reine. Quelle réception! Je me persuadai que cette
+funeste rencontre me présageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas
+arrivés pour confirmer mon pressentiment, mais peut-être ai-je pu
+aider à la prophétie de mon imagination enflammée, par l'opinion que
+cet événement m'a donnée de la révolution.--Si ce château n'est pas le
+palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le génie d'Armide est
+inférieur au nôtre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me
+fait tourner comme un moulin à vent, pendant que je baye en l'air,
+tout ravi d'admiration et d'extase à l'angle de la belle colonnade du
+Louvre. J'ai mis deux heures à examiner le cours de l'eau,
+l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le
+mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activité des
+artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un
+peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des
+arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du
+temple de l'Abondance et de l'Industrie, émousse presque mes organes
+par l'attention qu'ils en exigent.
+
+Je fus distrait de ma stupidité contemplative par un appétit dévorant,
+qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens
+pécuniaires que j'avois, la disgrâce et l'exhérédation dont j'allois
+être puni. «Te voilà donc à Paris sans état, sans fortune, sans
+parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est fermée pour
+toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien
+demander à personne, d'être fidèle à l'honneur, à la probité. Tu vois
+ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutôt que la société, ta famille
+et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le
+promets...., je le promets et je le jure, ô mon Dieu!...» D'après ce
+soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais
+tourner, attachant ma destinée à la direction de la corne droite, qui
+se fixe à l'E. S. E. Me voilà dans la rue Saint-Jacques, autrefois le
+Latium parisien.
+
+Où loger? peu m'importe: mais quel état prendre sur le registre de
+police? Étudiant en théologie. Le hasard me conduit à l'hôtel de Henri
+IV.... Je loue un cabinet près des faubourgs du Paradis; une
+Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un âge au-dessus de la
+critique, étoit chérie et connue avantageusement de toutes les
+personnes de la maison. Le soir, j'allai au Théâtre-Français, voir
+Molé et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des
+filous me firent léguer trois louis pour mon début. Cette perte étoit
+terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'être
+plus circonspect.
+
+Pendant huit jours, je rôdai dans Paris, sans être dupe. Mes affaires
+commençoient à s'améliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter
+un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connoître à MM.
+Brune, aujourd'hui ambassadeur à la Porte-Ottomane, et à
+Fabre-d'Églantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre
+m'encouragea à cultiver les lettres. Je lui montrai différens
+opuscules: il approuva mon ouvrage intitulé: _La Voix de la Nature_,
+et se borna là. Je ne l'ai jamais revu depuis.
+
+Ces promesses me firent bâtir des châteaux en Espagne; je me crus
+placé sous trois jours. Dans un élan de reconnoissance, je cours vîte
+au Palais-Royal acheter quelque chose à la bienfaitrice qui me
+délivroit de la férule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil
+dirigeoit ma démarche; j'avois déjà honte de la misère, et cette dette
+que je payois à l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme
+libéral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'écrire dans
+mon pays à celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis
+heureux sans vous, et malgré vous?_ Une main invisible corrigea
+bientôt ce désir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma
+compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur
+les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la
+persuasion que j'étois beaucoup plus riche.
+
+En entrant dans la première cour du Palais, du côté de la rue
+Saint-Honoré, je vois un gros homme bien vêtu, qui grondoit une jeune
+dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laissé aller?
+Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et
+me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la
+galerie.... «Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici
+de l'argent....» Il fouille à sa poche. «Voyez-vous cet homme qui s'en
+va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretières à
+diamans, et quatre superbes paires de bas de soie à vendre; ça vaut
+huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les
+donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adressé ici à mon épouse;
+elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que
+trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fâché;
+il est intraitable avec moi.... Voilà comme elle manque toutes les
+bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voilà un louis; je vais derrière
+vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est
+à vous.» Je suis l'homme à la piste; il s'arrête dans une encoignure;
+il étoit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis
+quinze ans, couvroit sa chevelure mastiquée de poudre, de sueur et de
+poussière, et ombrageoit sa figure blême et veinée de barbillons longs
+comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la
+richesse de son uniforme noir et fripé comme s'il fût sorti de l'eau.
+_N'avez-vous rien à vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me
+regarde d'un air contrit, et tire mystérieusement de dessous sa
+mantille la boîte à Pandore. Nous entrons en négociation. Ces gens-là
+sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit
+réellement d'un air inquiet et avide; le prétendu infortuné lui
+tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de
+longues jérémiades. Nous tombons d'accord à quatre louis. Le premier
+me félicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son
+prétendu antagoniste, feint de vouloir se rétracter par vengeance. Je
+le somme de sa parole; mon prometteur s'éloigne, comme pour lui
+laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont
+disparu....
+
+Je retourne à la boutique; personne ne me connoît: ce ne sont plus les
+mêmes figures. J'en fus enchanté. Au bout d'une heure, j'arrive chez
+moi d'un air triomphant. Ma compatriote étoit avec d'autres voisines.
+Je lui offre galamment la fameuse boîte, dont j'avois provisoirement
+retiré les boucles de jarretière et une paire de bas.... On ouvre....
+Des éclats de rire se prolongent d'un bout à l'autre du cercle, je
+rougis; je suis dupe. On détaille l'emplette. Je m'enferme vîte dans
+mon cabinet pour mettre mes bas; ils étoient gommés et resavetés; le
+pied étoit de deux morceaux, et la jambe trouée comme un filet à
+prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille étoient de
+cuivre doré; le diamant répondoit au métal, et le tout valoit six
+francs. Voilà soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise
+grâce.
+
+Cette largesse diminua mon crédit dans l'esprit de mon hôtesse. Il ne
+me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur
+qu'à force d'être dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant,
+je trouvai mon petit mémoire annexé à ma chandelle. Toute la nuit, je
+baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis à la dérobée,
+avec un paquet de six chemises, que je portai vîte à un
+commissionnaire du Mont-de-Piété, qui me donna 30 fr. Mes dettes
+payées, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit
+qui me couvroit.
+
+Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reçus une
+lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc
+débarrassée de vous; ma maison vous est fermée pour toujours: j'ai
+fait mettre une double serrure à mes portes, de peur que vous
+n'arriviez à l'improviste. N'espérez pas m'attendrir; vous n'avez plus
+rien à espérer de moi. Vous prétendiez que le pain que je vous donnois
+étoit celui de la douleur; je vous verrois mourir à ma porte, que vous
+n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en coûte pour me
+désobéir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre
+l'honneur, contre la vertu. «Vains fantômes, m'écriai-je! n'êtes-vous
+donc suivis que du désespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chérir,
+si le malheur, la misère et la honte sont toujours le partage de vos
+prosélytes? Pourquoi préférer l'avilissement à la gloire; la détresse
+à l'opulence; la bonne foi à la duplicité, quand ces vertus ne sont
+que des mots dont la fortune et le crédit annullent la réalité...?»
+Je déchirai la lettre avec mes dents, je m'étendis sur mon grabat; et,
+pour la première fois de ma vie, je perdis pendant trois heures
+l'usage de la raison. Je m'étois enfermé chez moi sans le savoir; je
+ne pus jamais trouver la clef qui étoit dans ma poche, et le lendemain
+j'avois le visage d'un mort inhumé depuis plusieurs jours.
+
+Je retournai voir M. Brune. Il me remit à une quinzaine, sans me
+désigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu:
+la malle qui étoit à mon séminaire ayant été renvoyée à mon mentor,
+je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il étoit d'une
+qualité assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer
+pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier.
+Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux étant devenues
+publiques, je revis M. Brune, qui m'employa à prendre des notes au
+Châtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il étoit
+co-propriétaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de
+Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rédigé le
+mémoire en révision), furent entamées. Le premier, colonel-général des
+Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vénus et sous
+les lauriers de Mars. Il étoit accusé d'avoir fourni des munitions au
+gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prêté main-forte
+pour tirer sur les assiégeans; de l'avoir invité à tenir bon en cas
+d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et réduire
+les insurgés, et d'être, par ce, comptable du sang versé les 13 et 14
+juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit
+pris la fuite, avoit été arrêté à Brie-Comte-Robert, et enfermé nu
+dans un cachot, où on le montroit au peuple comme une bête rare et
+vorace. Les têtes étoient si échauffées contre lui que l'auditoire
+influençoit ouvertement les témoins et les juges. Le rapporteur,
+Boucher-d'Argis, étoit invectivé à chaque séance, ainsi que tous ceux
+qui se présentoient pour l'accusé, ou qui ne déposoient rien à sa
+charge.
+
+Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre,
+s'immortalisèrent dans cette cause. Le premier, est M. de Ségur, bras
+d'argent, qui n'abandonna jamais l'accusé, et s'identifia
+volontairement à lui dans sa prison, dans ce moment critique où les
+injures, les menaces et les persécutions pleuvoient sur tous les
+hommes titrés, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite
+assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sèze, qui, par son
+éloquence, brisa les fers de l'accusé. Cette première cause célèbre de
+la révolution, où le talent de l'orateur animé par la stoïcité du
+tribunal et par cette âme grande qui le caractérise, fut développée
+avec des traits si mâles, qu'il auroit forcé les juges de mourir sur
+leur siège, s'il eût été nécessaire, pour ne prononcer que d'après
+leur conscience, lui mérita la confiance de Louis XVI, dont il
+prononça si éloquemment la défense à une époque que nous connoissons
+tous.
+
+Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue,
+avoit été mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le
+roi et se défaire, à force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du
+maire, M. Bailly, et du commandant général, M. de la Fayette, si
+célèbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la même cause. Les
+dénonciateurs de l'accusé étoient ses premiers agens; plusieurs
+témoins venoient à l'appui: mais l'arrestation de ce seul prévenu,
+sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 décembre 1789, au
+moment où il étoit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on)
+atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le
+conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on
+ne l'influence pas, et que sa sagacité naturelle lui indique souvent
+le vrai coupable.
+
+Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis
+de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le
+comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens:
+«Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable
+avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit
+inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de
+cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les
+yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de
+crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient
+l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et
+leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition
+de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les
+faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise
+malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même
+art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore
+dans son coeur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied
+de la potence.
+
+Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me
+trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les
+premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques
+ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore.
+Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai
+que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou
+peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il
+fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de
+savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six
+mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul
+voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première
+personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle
+avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple
+pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je
+couchois.--«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la
+personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas
+besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront
+rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les
+habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos
+meubles soient de retour.»--Je la pris pour une folle, et je me mis à
+rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et
+je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le
+soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre
+en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille:
+elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la
+consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en
+entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous
+vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille
+folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai
+été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent
+ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à
+apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui
+me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les
+enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit
+démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois
+été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne
+portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de
+répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia
+l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je
+pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle
+par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille,
+qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la
+conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double
+intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me
+croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses
+compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour
+la forme.
+
+Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère
+contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en
+vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du
+comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an.
+Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué
+dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs,
+me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la
+conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi.
+Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas
+nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur,
+me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous
+nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette
+importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous
+n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas
+de regretter ce temps d'épreuve.
+
+Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé
+à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse
+lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire
+prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre
+plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de
+fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe
+d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les
+privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des
+accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais
+long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être
+toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas
+que cette fermeté s'acquière dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot
+de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de
+l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis,
+auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à
+jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre,
+et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais
+l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous
+envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient
+quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés
+de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne;
+nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur
+le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet;
+nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain
+et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit
+facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma
+main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes
+membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma
+tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je
+le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher
+dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée
+plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et
+couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant
+aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de
+Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi.
+Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement,
+nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma
+garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois
+une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en
+sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce
+jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma
+suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma
+vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans
+moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit
+de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à
+l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on
+me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus
+vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper
+de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor,
+n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité.
+
+Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le
+lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez
+M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai
+un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint
+terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette
+année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En
+1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en
+Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1].
+«Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse
+du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du
+poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un
+libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de
+mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat
+en poche.--Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils
+pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec
+l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli,
+lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec
+deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois
+rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires;
+l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.)
+
+[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson,
+_l'Occasion perdue et retrouvée_, en quarante-un couplets, eut pour
+pénitence _l'Imitation de J. C._ à mettre en vers. J. B. Rousseau fut
+exilé et gracié pour quarante-un couplets. L'auteur a passé au
+tribunal révolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a été exilé et
+gracié pour quarante-un couplets intitulés: _Le Miroir de la Raison,
+présenté par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace cassée._
+Nombre fatal!]
+
+D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin;
+je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais
+les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à
+chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire
+s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en
+papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à
+d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de
+partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière
+à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la
+place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise
+honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie
+pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on
+me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes:
+ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus
+honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prêtre_,
+pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attaché à la maison de
+Rohan_; ensuite _évêque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de
+l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donné l'énigme de toutes ces
+exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois
+avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Préjugé vaincu_.
+
+[Note 2: Une femme, entre deux âges, m'accoste un jour, après
+m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalisé:
+«Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pénitentes
+vous moralise!...» Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne
+vous méprenez-vous point?--Oh! certainement non.--Hé bien! _madame, si
+j'étois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous
+dire?_--Que je pourrois tout révéler à votre mari, sans divulguer la
+confession....»
+
+Un autre jour, un Prémontré vient chez moi de grand matin, me demander
+si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai étudié. Il
+y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer à Metz faire mon noviciat
+chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularité?
+
+Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois
+même des personnes qui assuroient y avoir assisté. Oh! comme le
+serment coûte peu à faire, quand il coïncide avec nos vues!...
+
+Le lendemain on vouloit que je fusse maître de musique.... Enfin, j'ai
+été forcé de faire le médecin malgré moi. Et si je publiois mes scènes
+à tiroir du temps que j'ai chanté, on jugeroit que j'ai été plus ami
+de la société et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.]
+
+Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien
+réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a
+secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même
+dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet état que la
+sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite.
+Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces
+traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est
+prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage;
+mon coeur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au
+gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat.
+
+[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont
+des amies inappréciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle
+détention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincère amitié a
+autant de force que l'amour. Ô âmes sensibles, que je cesse d'exister
+quand je cesserai de vous aimer!]
+
+ * * * * *
+
+Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut
+bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les
+angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que
+j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la
+position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits
+un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits
+qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse
+approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet.
+
+Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la
+colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange
+et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire
+à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut
+souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette
+versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où
+nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen,
+leur a beaucoup nui à nos yeux.
+
+Les déportés qu'on leur envoyoit étoient presque tous des hommes
+marquants et regardés comme dangereux. Il falloit plaire à la
+mère-patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa
+place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte
+n'ont point eu de part à cet écrit; je leur en ai donné la preuve en
+leur présence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ôter la vie, au
+moment où je leur disois, avec le caractère que mes amis me
+connoissent, des vérités dures que le danger de la mort ne m'a jamais
+fait taire. Ici, je leur dois la vérité; la voilà toute entière.
+
+Si je consulte la vérité sur le 18 fructidor et sur ses causes, je
+conviendrai avec franchise que la déportation, nécessaire pour l'état
+et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les
+proscriptions et les vengeances partiales des hommes exaspérés qui ont
+substitué leurs intérêts et leurs ennemis personnels à ceux du
+gouvernement. La France républicaine, à cette époque entre le couteau
+des royalistes et des anarchistes, fut forcée de mettre en vigueur les
+loix de Rome et d'Athènes, l'ostracisme, la déportation, le
+bannissement et l'exil.
+
+Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des
+déportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'état
+qui dit, le 19 fructidor, à un énergumène, prêchant la mort des
+vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais
+priver pour quelque temps de leur patrie les étourdis et les
+inconséquens qui méconnoissent la liberté et la mutilent, et
+l'interdire pour jamais à ceux qui l'assassinent.
+
+Je sais bien que la chaleur et l'énergie que j'ai déployées à cette
+époque ont pu faire croire que j'étois influencé par un parti. Je
+m'étois mis trop en avant pour espérer éluder la loi: mon exil ne m'a
+point surpris; je l'ai presque légitimé par ma hardiesse; mais voilà
+ma religion et le fond de mon âme: la liberté dans le coeur de l'homme
+est le feu sacré de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni
+l'allumer ni l'éteindre. Je ne suis libre que quand un seul chef
+commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un état.
+L'anarchie est l'ivresse de la liberté; la république est un beau
+songe, et l'uniformité de l'ordre et l'unité sont l'aliment sacré du
+premier titre et du droit que l'on ne peut aliéner qu'en voulant
+l'étendre ou le partager.... Voilà mes principes..... mon erreur étoit
+bien pardonnable; j'en appelle au témoignage des hommes probes. Aucune
+faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les défie
+tous sur ce point.
+
+ * * * * *
+
+ Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805.
+
+ TRIBUNAL CRIMINEL DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
+
+ _Extrait des minutes du greffe du tribunal criminel du
+ département de la Seine, séant au Palais de Justice, à
+ Paris._
+
+ Au nom du peuple français.
+
+ BONAPARTE, premier consul de la République,
+
+ Aux membres composant le tribunal criminel du département
+ de la Seine, séant à Paris.
+
+_Le grand juge et ministre de la justice nous ayant exposé que
+Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, pour avoir tenu des
+discours tendans au rétablissement de la royauté, par jugement du
+tribunal criminel du département de la Seine, en date du 9 brumaire an
+6, s'est pourvu à fin d'obtenir grâce; nous avons réuni en conseil
+privé, au palais du gouvernement, le 21 du mois de fructidor an II,
+les citoyens_ Regnier, _grand Juge et ministre de la Justice_;
+Dejean, _ministre de l'administration de la guerre_; Barbé-Marbois,
+_ministre du trésor public_; Roederer _et_ Abrial, _sénateurs_;
+Bigot-Preameneu _et_ Treilhard, _conseillers d'état_; Muraire,
+_président du tribunal de cassation_; Viellard, _vice-président du
+même tribunal; ce dernier convoqué, mais non présent_.
+
+_D'après l'examen qui a été fait, en notre présence, de toutes les
+pièces, et les circonstances du délit mûrement pesées, nous avons
+reconnu qu'il y avoit lieu à accorder la grâce demandée._
+
+_En conséquence, nous avons déclaré et déclarons faire grâce à
+Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, par jugement du tribunal
+criminel du département de la Seine, du 9 brumaire an 6, pour avoir
+tenu des discours tendans au rétablissement de la royauté, sans
+toutefois que le présent acte puisse en rien préjudicier aux droits de
+la partie civile._
+
+_Ordonnons que les présentes lettres de grâce, scellées du sceau de
+l'état, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur
+réception, par le commissaire du gouvernement, en audience publique,
+où l'impétrant sera conduit pour en entendre la lecture, debout et la
+tête découverte; que lesdites lettres seront de suite transcrites sur
+vos registres, sur la réquisition du même commissaire, avec annotation
+d'icelles en marge de la minute du jugement de condamnation._
+
+ _Donné à Saint-Cloud, sous le sceau de l'état, le 21
+ fructidor an II de la République,_
+ Signé BONAPARTE.
+
+ _Par le premier consul, le secrétaire d'état_,
+ Signé H. MARET.
+
+ _Le grand juge et ministre de la Justice_,
+ Signé REGNIER.
+
+ _Délivré, pour copie conforme, par moi greffier, soussigné_
+ FREMIN.
+
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+ANALYSE SOMMAIRE
+
+DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+_Division de l'ouvrage, pages 1 et 2. -- Causes de déportation de
+l'auteur. Voyez préface, 3. -- Son départ. -- Des antiquités de
+Chartres. -- Du séminaire, du collège où l'auteur a fait ses études.
+-- Il y trouve deux compagnons de déportation, 14, 15 et 16. -- Il
+passe à Châteaudun, son pays natal. -- Il y voit sa famille, 16, 23.
+-- Passe-temps comique de Sainte-Maure à Châtellerault, 30, 31. -- Du
+commerce des couteaux, 32. -- Singulier crime d'une jeune femme de
+Poitiers, 33, 34. -- À Niort, ils logent dans la prison où naquit mad.
+de Maintenon, 38. -- À Surgères ils se promènent librement sur leur
+parole; on veut les faire sauver; pour quoi ils refusent; ils vont
+visiter les tombeaux: réflexions sur l'immortalité de l'âme; anciennes
+prophéties sur la révolution, 39, 44. -- Arrivée à Rochefort, 46._
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+_Entrée à la municipalité, les trois déportés font danser le
+président, le commissaire se fâche, les fait serrer de près, 48, 49.
+-- Affreuse prison de Saint-Maurice, 50. -- Évasion de Jardin et
+Richer-Sérisy, journalistes. -- Comment le concierge les fait sauver
+par argent, 53. -- Annonce d'embarquement, 56. -- Un vieillard de
+soixante ans reçoit un coup de fusil au milieu de la prison. -- Départ
+pour la rade. -- Grand désordre dans la prison. -- Arrivée sur la
+frégate la_ Charente. -- _Nombre des déportés embarqués, 64.
+--Description de la nouvelle prison de ce bâtiment, 66, 67. -- Tableau
+de l'intérieur de cette prison, 68. -- Ration du bord, 70. -- Conduite
+de l'équipage à notre égard, 71. -- Combien chacun a de lignes d'air
+pur à respirer_ (ibid). -- _Un déporté se jette à la mer, de
+désespoir, 73. -- Les Anglais viennent bloquer le port. -- La brume
+nous donne le moment de sortir. -- Nous sommes poursuivis par trois
+bâtimens ennemis. -- Terrible combat, 74, 80. -- La frégate est jetée
+sur les rochers, 82. -- À la côte d'Arcasson nous manquons d'être
+assassinés par les écumeurs de mer des landes de Bordeaux, 83. -- On
+nous rembarque sur la_ Décade. -- _On hisse les malades et les
+vieillards à bord, 85. -- Portrait du capitaine et de l'état-major.
+--Ration de marine. -- Coq ou cuisinier du bord, 91, jusqu'à 97.
+--Départ, 98. -- Description des côtes d'Espagne. -- Hymne du départ,
+103. -- Testament des exilés. -- Leurs legs aux âmes sensibles et aux
+directeurs, 105. -- Passe-temps de l'entrepont durant la traversée.
+--Horrible histoire du capitaine Lalier, 107 et 108. -- La peur des
+Anglais trouble la vue au capitaine Villeneau; il prend des souffleurs
+pour une escadre ennemie, 110. -- Suite des passe-temps de
+l'entrepont. -- Causes secrètes de la révolution. -- Énigme du fameux
+collier-cardinal, 111, jusqu'à 114. -- Causes de la haine de la reine
+contre le duc d'Orléans, de la vengeance du duc sur la famille de
+Louis XVI, 115. -- Causes de la fertilité de l'île de Madère, 116.
+--Suite des passe-temps de l'entrepont. -- Conte de l'amour suffoqué
+par la jouissance, 117. -- Résurrection de l'amour. --Sacrifice de
+l'innocence, 118, jusqu'à 122. Tempête, 123. --Passe-temps de
+l'entrepont. -- On agite la question du divorce, 124. -- Suite. --
+Histoire d'une femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée
+par son amant et retrouvée par son mari, 125, jusqu'à 144. -- Passage
+et baptême du tropique, 145. -- Température de la zone Torride. --
+Description des cinq zones, 146, jusqu'à 151. --Observation sur
+l'aérométrie, 151. -- Passage entre les îles du cap Vert. -- Ce
+qu'elles produisent. -- Banc de poisson. -- Description d'une belle
+nuit sur mer, 154. -- Passe-temps de l'entrepont. Événemens les plus
+remarquables et les plus terribles de ma vie, 155, jusqu'à 165. --
+Pompe d'eau, ou trombe; ce que c'est, 166. -- Résumé de la traversée,
+167, jusqu'à 169. -- On voit terre, 170. -- Mouillage dans la rade de
+Cayenne. -- Misère du pays. Mariage impromptu de la colonie de 1763,
+174. -- Nous apprenons l'évasion des huit premiers déportés. -- Leurs
+noms, 174, jusqu'à 177. -- Du port de Cayenne, 178._
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+_Entrée à Cayenne. -- Procès-verbaux de débarquement. -- Réception
+faite aux déportés, 179. -- Un mot sur les habitans. -- Description
+générale de l'Amérique. -- Des Guianes, et particulièrement des
+possessions françaises, 185. -- De la ville de Cayenne. -- Température
+du pays. -- Peinture des habitans, 204. -- Des agens ou gouverneurs.
+-- Leur autorité, 218. -- Maladies du pays, 224. -- Départ de l'auteur
+et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. -- De la colonie
+de 1763, en parallèle avec la déportation, 258. -- Leur misère. -- Ils
+luttent contre la famine. -- Intérieur de leur case. -- Anecdote
+curieuse sur Terdisien. -- Quel personnage c'étoit, 265 et suiv.
+--Insectes des cases, 272. -- Plantation, culture, commerce de la
+Colonie; coton, cannes à sucre, indigo, 289. -- Animaux domestiques et
+reptiles, caïman, 310._
+
+Fin du premier volume.
+
+
+
+
+TOME SECOND.
+
+ANALYSE SOMMAIRE
+
+DE LA SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE.
+
+
+_Caméléon, phénomène, pag. 1 et 2. -- Cancer guéri d'une manière
+étonnante, au Diogène du pays, 4. -- Existence de Billaud et de
+Collot-d'Herbois; leurs caractères, leurs malheurs; mort terrible de
+Collot-d'Herbois, 16. -- Nos malheurs à la case Saint-Jean; notre
+abandon; nos camarades meurent, 30. -- Nous sommes sans vivres, sans
+connoissances. -- Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et
+suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu'à 56. -- Départ
+de Jeannet._
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+_Désert de Konanama. -- Liste des morts dans ce lieu, 59. -- Les
+déportés sont réunis à Synnamari. -- Seconde liste des morts, 131.
+--Portrait et agence de Burnel; il est chassé de la colonie, 151.
+--Voyage chez les mangeurs d'hommes, où l'auteur court risque d'être
+dévoré, et ensuite empoisonné, 214, jusqu'à 278._
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+_Notre rappel. -- La corvette qui vient nous chercher est prise sous
+nos yeux par les Anglais, au moment où nous allions embarquer, 301.
+--Départ de l'auteur par les États-Unis; il fait naufrage dans le
+port, 305. -- Liste des déportés partis, restés et réfugiés à la
+Martinique. -- Retour. -- Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et
+suivantes._
+
+FIN.
+
+
+
+
+VOYAGE À CAYENNE.
+
+ _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._
+ Virg. Æneid., lib. I.
+ L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
+
+
+Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes
+malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que
+je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays
+que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée
+pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je
+parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux
+de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste
+pays; j'ai resté à _Synnamari_ et à _Konanama_; j'en ai tracé le plan
+sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne
+puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des
+personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis
+procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je
+mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la _Décade_, il
+appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour
+découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de
+vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens.
+MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson
+ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la
+meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des
+noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres
+animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long,
+nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route.
+
+Je fus arrêté le _13 fructidor an V_ (_30 août 1797_), pour avoir fait
+quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se
+reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (_31
+octobre_) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner
+du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit
+une noyade, sous un autre nom.
+
+Le _2 novembre_, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une
+cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes
+malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque
+cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui
+faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une
+grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes
+qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que
+j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé.
+
+Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je
+remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me
+remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre
+avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux
+flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font
+descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre,
+et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du
+commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au
+cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends,
+aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour
+assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé
+les deux seins à sa maîtresse, par jalousie.
+
+ * * * * *
+
+Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de
+mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire.
+
+ * * * * *
+
+Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes
+par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint
+un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous
+terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer
+l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis
+mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la
+main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que
+j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui
+demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de _Marat_.
+L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un
+mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit
+confirmé.
+
+ * * * * *
+
+J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue.
+
+ * * * * *
+
+Le _26 janvier_, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval
+viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources,
+ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer
+dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie
+pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou
+pour la déportation.
+
+Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les
+deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois
+pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y
+consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit
+l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir
+que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de
+la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les
+deux époques.
+
+À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et
+qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des
+babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me
+fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit
+à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter
+du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à
+Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans
+le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins
+et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un
+scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets
+de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à
+répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore
+à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me
+met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole
+d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à
+regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens
+que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la
+vie.
+
+Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je
+marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme
+que je n'avois jamais vue.
+
+Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau
+argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de
+verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les
+désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds;
+les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en
+arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche
+en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Cérès. C'est à ce petit
+village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum
+ysi_ ou _par isi_, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems
+qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de
+tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour
+être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant
+de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui
+l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la
+puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame
+de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en
+faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce
+tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le
+genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que
+personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois,
+Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la
+multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se
+déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une
+promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses _chers
+collègues_: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la
+campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le
+trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le
+bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.»
+
+Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur,
+de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une
+pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le
+nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers,
+je les nomme à mon guide, voilà _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le
+faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner,
+il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.
+
+Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris,
+et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en
+parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma
+gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce
+qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on
+perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand
+on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit
+pour une égratignure.
+
+En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19
+octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous
+mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux:
+_Ils sont des scélérats!_ crioit-il, _ils sont des scélérats!_--Eh!
+qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces
+brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes
+hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique.
+
+Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par
+l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma
+mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes
+garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de
+laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres.
+J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à
+neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de
+Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais
+on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux
+l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la _grosse
+pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le
+jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu,
+une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me
+cacher?--Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton
+cotillon.--.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature,
+qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un
+beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent,
+se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit
+se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le
+crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de
+village.
+
+Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries
+de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue
+d'émigration; ils voient les déportés de bon oeil. On me loge dans un
+grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir
+voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la
+porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit
+le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous
+descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que
+mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour
+ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me
+prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge
+de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume
+en riant.
+
+Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge
+qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison,
+qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la
+rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.
+
+_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot
+_déporté_, elle a reculé d'effroi: c'étoit la soeur du dernier
+président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa
+retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé
+le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des
+causes de cette journée; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi
+que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la
+preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprimée dans tous les
+journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez
+servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu
+depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux
+le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons
+journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le
+Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi
+ceux-là valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les
+achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis
+jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils
+veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la
+demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je
+n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le
+directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous
+descendîmes à _Épernon_ pour dîner; il fit bande à part, crainte,
+dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il
+se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue
+avant d'arriver à Chartres.
+
+Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions
+promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je
+ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit
+le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du
+Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la
+jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où
+nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de
+_trictrac_. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de
+l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.
+
+Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par _Henri IV_, qui en fit
+reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de
+l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les
+ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte
+Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la
+maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de
+modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en
+vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus
+haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On
+fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à
+la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont
+encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas
+démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police
+correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir
+et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon
+berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois
+la _Vierge noire_ de bout sur son pilier usé par les lèvres des
+pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire
+où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, _le
+triomphe de la religion_, où il monta en 1793 pour apostasier cette
+même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783;
+il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de
+cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres
+que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard,
+notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_,
+_l'inconstant_ font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au
+coeur du poète.
+
+Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme:
+j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier,
+nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé _Cormier_.
+
+_31 janvier_. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais
+embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui
+je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je
+allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays
+derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de
+cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons
+soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir
+délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives,
+vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de
+nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons
+peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun.
+Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite
+rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans.
+
+Cette rivière, nommée _la Cony_, ou la Resserrée, coule de l'est à
+l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les
+autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la
+contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes
+d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la
+paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent
+d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du
+printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source
+d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un
+berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux
+portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres
+innombrables qui sont dans la prairie.
+
+Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon
+père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la
+_Descente d'Énée aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois
+voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier
+sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que
+notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches
+pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient
+lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la
+ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières
+sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de
+coeur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à
+deux mille lieues.
+
+De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette
+rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est
+passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans
+le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse;
+j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays,
+déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma
+prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre
+chère à mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance:
+«Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette
+révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai
+été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête
+homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque
+révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes,
+et tu trouveras des âmes sensibles dans la _France équinoxiale_.»
+
+ Humble cabane de mon père,
+ Témoin de mes premiers plaisirs,
+ Du fond d'une terre étrangère,
+ C'est vers toi qu'iront mes soupirs.
+
+Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun;
+voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis
+sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas
+changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en
+1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de
+comité révolutionnaire.
+
+Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et
+les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour
+grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et
+imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres
+de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes
+blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois,
+surnommé le _Beau Bâtard_ du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit
+nommé la _Ville-Blanche_; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans
+qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit
+relever les premières façades, et exempta les habitans de taille
+pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des
+villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à
+une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit
+toute la ville.
+
+Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la
+toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du
+nord.
+
+Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la
+rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de
+largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le
+Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement
+dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la
+montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems
+sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de
+l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener
+ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a
+succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des
+rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs
+d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins,
+vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique
+désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes
+touffus de _Macheclou_, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785....
+Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre
+enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne
+désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage
+de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis
+dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs
+souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour
+restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la
+liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus
+sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que
+j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui
+emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu!
+
+Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en
+1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez
+votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que
+vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal,
+c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire,
+dont le fils m'apprit à décliner _musa_, je vois celle qui me fit
+décliner _amor_.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle
+église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit:
+
+ Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé?
+
+Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M.
+Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur
+père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute
+la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui
+les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il
+ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir
+voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa
+religion et son Dieu pour sauver sa vie.
+
+La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien
+moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif,
+Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris
+pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me
+le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs
+dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des
+lèvres.--Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un
+ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes
+amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper.
+Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme
+que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je
+n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa soeur.
+Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante,
+que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle
+ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut
+ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend
+fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de
+froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds
+de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes
+compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai
+connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient
+nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà
+la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui
+avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes
+sont fréquentes pour moi, depuis la révolution.
+
+Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la
+société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je
+revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge
+de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits
+et du côté du coeur. _Gillement_ et son épouse nous donnent des
+preuves de sincère amitié. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des
+_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumière_; c'est nommer
+la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient
+durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des
+sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie.
+Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à
+votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je
+vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi
+nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma
+première amie, avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont
+charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je
+suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que
+sa belle-soeur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en
+fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. _Voilà le
+gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes
+bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon coeur.... _Voilà
+le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un
+autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à
+l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m'offrir
+des moyens d'évasion.
+
+--Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux
+pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée.
+Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition.
+
+Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande
+hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie
+par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous
+méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de
+chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le
+malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me
+donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie.
+
+Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades
+de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule
+les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit,
+on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour
+vingt ans.
+
+Le _2 février_, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je
+dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?...
+Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route
+avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain,
+qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous
+conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et
+Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin
+de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en
+cachot.
+
+ * * * * *
+
+La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une
+riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de
+prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4]
+
+[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au château de la
+Poissonnière, le 11 septembre 1525. Homère, Virgile et le Tasse ont
+moins reçu d'éloges, dit Bayle, que Ronsard n'en reçut de son tems. On
+l'annonça comme le plus grand poëte de la nation: Marguerite, duchesse
+de Savoie le fit connoître à Henri II son frère qui l'honora des
+bontés les plus particulières; François II et Henri III eurent pour
+lui les mêmes sentimens: Charles IX, amateur passionné de la poésie,
+monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il fût toujours
+logé auprès de lui; il lui écrivoit en vers qui valent mieux que ceux
+du poëte Vendomois. Tels sont ceux-ci:
+
+ L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
+ Doit être à plus haut prix que celui de régner;
+ Tous deux également nous portons des couronnes,
+ Mais roi, je les reçois, poëte tu les donnes.
+ Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur,
+ Éclate par soi-même et moi par ma grandeur;
+ Si, du côté des Dieux, je cherche l'avantage,
+ Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage;
+ Ta lyre qui ravit par de si doux accords,
+ T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps;
+ Elle t'en rend le maître et te sait introduire,
+ Où le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.]
+
+La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs
+à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans,
+le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous
+ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle
+_Lebrun_. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi
+désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et
+confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur
+jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à
+condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous
+paierions sa dépense et celle de toute sa garde.
+
+La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine,
+nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il
+traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion
+de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique
+à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte
+d'Estaing. Nous voilà à Tours.
+
+Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième
+race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de
+plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous
+François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt,
+dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit
+tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant
+Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des
+matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par
+des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si
+l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche
+point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et
+l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y
+fixer. Quel beau coup-d'oeil présentent ces quais et cette Loire qui
+coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du
+majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de
+pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche,
+une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une
+flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au
+silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus
+vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy,
+Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même
+danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune
+homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré,
+et dont la famille a obtenu la réhabilitation.
+
+Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que
+ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de
+la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long
+sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et
+parlé à son aise, tandis que nous dormions.
+
+Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne
+heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux
+Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement
+les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables
+rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous
+dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un
+petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a
+trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans
+vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus;
+j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je
+représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à
+Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il
+s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer
+par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la
+joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin,
+nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux
+compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions
+presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À
+Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné.
+
+Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent
+civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter
+malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs
+pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un
+couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne
+croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y
+voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles;
+les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le
+père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la
+mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que
+nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux
+pour les perdre_. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels
+et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la
+coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à
+très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans
+les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter
+les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la
+queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui
+escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de
+s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit _carte
+blanche_, pour mille écus de couteaux.
+
+Le _13 février_, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à
+la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous
+sommes à quatre-vingts lieues de Paris.
+
+Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un
+seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en
+route.
+
+Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans
+goût. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont
+obstruées par d'énormes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours
+sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le
+nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des
+Visitandines.
+
+Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas
+être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se
+délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une _Agnès_, mais c'est une
+Agnès _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son
+mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la
+fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands
+personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel
+dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre coeur bien avant
+de venir à nos lèvres.
+
+Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir
+nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend
+aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne.
+Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de
+ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est
+engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson,
+soeur du citoyen Beauregard déporté.
+
+À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les
+ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers
+de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de
+l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons
+sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de
+curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort,
+et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque
+nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce
+qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs
+d'autre férule que les tendres réprimandes du _langage_ de la raison.
+
+Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux
+qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que
+nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la
+Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée
+de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la
+_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils
+insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à
+leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une
+des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que
+les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu
+splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots
+rouges grillés et fermés à cadenas.
+
+»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il
+traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une
+bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les
+jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des
+déportés. Plusieurs _toasts_ furent portés aux cendres de la
+société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à
+Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils
+étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur
+d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de
+faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le
+général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement,
+monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en
+baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à
+nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit
+sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause,
+disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut
+quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans
+protecteurs.»
+
+Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le
+soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni
+lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges;
+il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au
+cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence.
+
+Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous
+eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne
+trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des
+hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions
+pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les
+concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous
+couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes
+et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô!
+Danaé! ta fable est une réalité!
+
+Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée
+de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_
+s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit
+encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797.
+
+Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné,
+depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté
+pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution.
+
+Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent;
+il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses
+amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et
+aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui
+parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.
+
+_17 février._ Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le
+reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne
+comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est
+la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons
+encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé _Niort_; sur le
+penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite,
+je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de
+Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos coeurs cette hilarité
+que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se
+dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant
+la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car
+c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le
+bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous
+n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le
+pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le
+concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le
+vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté
+d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader.
+
+_18 février._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans
+cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église
+qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la
+richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie
+du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis
+par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil
+n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux
+cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité
+révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever
+ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si
+hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les
+morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers
+tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à
+l'oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus
+et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras,
+n'étoient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scævola_ saisit un
+ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les
+força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent
+le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après
+avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des
+morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils
+abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les
+inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre
+de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent
+l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit
+notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et
+Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse
+mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET
+TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos
+persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux
+dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous
+touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs émus,
+sentent qu'il existe un autre être en nous. _Voltaire_ et _Lamétrie_
+ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle
+d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille
+le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi
+opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que
+l'éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la
+certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme.
+
+[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, après avoir embelli cette
+maîtresse du monde, avoit placé son tombeau sur une des principales
+portes de cette ville, avec une inscription à ses successeurs, de ne
+point toucher aux richesses enfermées dans ce tombeau, sans une
+absolue nécessité; il demeura intact jusqu'au règne de Darius Octius
+(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trésors immenses qu'il
+s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'étois insatiable
+d'argent, et dévoré par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les
+tombeaux des morts._ (HÉRODOTE, liv. Ier., chap. 185.)
+
+Saint-Césaire, d'Arles, nous prédit mot pour mot ce qui vient
+d'arriver depuis dix ans: «Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas
+voir ces siècles impies où les autels de Dieu serviront aux femmes de
+débauche; ces deux lustres écoulés, les français ressuscités de
+dessous les hécatombes, verront un nouveau chef relever le
+sanctuaire.»
+
+Le père de Neuville, dans son sermon _sur le respect dû aux temples_,
+prêché en 1770, après avoir puisé à la même source, ajoute: «Il
+viendra un tems, et ce tems n'est pas éloigné, où le sanctuaire de
+Dieu sera foulé aux pieds, les autels renversés, les tombeaux
+profanés, les cendres des rois jettées au vent; ce siècle fera
+craindre au monde le dernier jour qui doit l'éclairer; ces
+persécutions seront aussi cruelles que celles de Néron.»]
+
+Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne
+laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit
+des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans
+de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les
+chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur
+nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités
+révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient
+laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du
+temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus
+heureux.
+
+Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes
+la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À
+peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se
+former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres
+et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre
+sort.--Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en
+profiter.--Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.--Vous
+serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2,
+sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même
+conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous
+passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route;
+le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il
+fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous
+revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de
+liqueur pour avoir droit d'être détenus[6].
+
+[Note 6: On croit que _Surgères_ étoit autrefois sous l'eau. Des
+étymologistes prétendent que son nom lui vient de _Surges_ ou
+_Surgeres_, tu t'élèveras au gré de Neptune. Quoique cette petite
+ville, à cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui à trente
+milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent
+la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce
+phénomène est commun sur les bords de l'Océan, toujours en tourmente.]
+
+Le jeudi, _24 février_, un seul gendarme nous accompagna, en nous
+disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades
+étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison.
+Malgré ces belles promesses, nos coeurs étoient comprimés en quittant
+ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira
+pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au
+milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle
+ne nous mette les menottes.
+
+Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui
+vont se succéder.
+
+On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le
+promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés?
+Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués
+tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur:
+nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre
+argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous
+emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous
+monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons
+sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous
+croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que
+nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier
+en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles,
+afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces
+atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre
+frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans
+la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap
+Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs,
+puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la
+Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne,
+l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à
+certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les
+deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit
+approche, nous voilà à Rochefort.
+
+
+_Fin de la première partie._
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+PREMIÈRE SOIRÉE.
+
+
+Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre
+parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me
+demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je
+m'applaudis de l'avoir fait!
+
+J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les
+porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un
+autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur
+une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont
+l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore
+pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux,
+aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même,
+et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une
+terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour
+nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens.
+
+Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de
+Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout
+le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux
+emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je
+m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de
+gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le
+faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons
+enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons
+bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres
+froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques
+entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable
+comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B......
+Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président,
+dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus
+malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obédience,
+pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui
+pourrions prendre notre congé sans permission.
+
+Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme,
+frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur
+dit d'un ton aigre... _Ils sont à moi... Venez par ici._ Nous
+traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas
+pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit
+Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande
+salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par
+une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se
+referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres,
+destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins
+une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui
+connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises
+et des serpillières.
+
+Le _26 février_, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin,
+quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes.
+Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la
+campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes
+dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage varié
+des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande
+prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours
+du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes
+filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus
+abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant
+l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les
+arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers,
+courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont
+couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à
+fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes
+prisonniers....
+
+Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues
+semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires
+en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et
+attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère.
+
+Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit
+point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos
+prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs
+maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de
+leur sort.
+
+À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du
+gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et
+cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le
+panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf,
+quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze
+jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la
+disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de
+méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée
+eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un
+denier.
+
+Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes
+pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre,
+dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus,
+accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les
+baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures.
+Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des
+immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous
+invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il
+leur répond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y êtes pas!
+et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra
+bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre
+restera debout._
+
+Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée
+nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à
+l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous
+devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui
+s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence,
+qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme
+quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats.
+
+Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42
+pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que
+deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un
+marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux
+d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un
+nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous
+occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant
+et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la
+mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de
+morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens.
+Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre
+linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les
+victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce
+département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome.
+Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux
+et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la
+digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv...,
+qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours,
+et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade.
+Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi,
+fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant
+tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point
+de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur
+son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays
+chauds.--À un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera
+rien que cela ... À la diète ...--Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis
+cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....»
+
+[Note 7: Voici notre réveil et notre coucher:
+
+ Air: _de l'Enfant trouvé_.
+
+ LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE.
+
+ Maurice jadis eut un temple
+ Dans cet asyle des soupirs:
+ Et ces voûtes que je contemple
+ Enserrent de nouveaux martyrs;
+ J'apperçois ici cent victimes
+ Sous le même fer des traitans,
+ Mes amis, quels sont donc vos crimes?
+ C'est d'être tous honnêtes gens.
+
+ Si cette lampe sépulcrale
+ Éclaire ici toute l'horreur
+ D'une longue nuit infernale,
+ C'est par une insigne faveur....
+ De leur _humanité_ barbare
+ Nous demandons vengeance aux Dieux.
+ Non, non, le séjour du Ténare,
+ N'offriroit rien de plus affreux.
+
+ Quel nuage épais et rougeâtre
+ Borde l'horison de la nuit!
+ La mort livide au teint grisâtre
+ Voltige dans notre réduit;
+ Et la peste, sa fille aînée,
+ Sort de notre enfer infecté,
+ Aidant sa mère décharnée
+ Qui frappe avec _humanité!_....
+
+ Grand Dieu, quel lugubre silence!
+ Reposons donc quelques instans;
+ Oui, mes amis, car l'innocence
+ Repose au milieu des tourmens.
+ Aux premiers rayons de l'aurore,
+ Chacun se dit en s'éveillant:
+ Ah! si nous respirons encore,
+ L'Éternel lui seul sait comment.]
+
+Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni
+fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours,
+tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le
+malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama
+l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un
+auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa
+visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la
+figure étoit couverte de son drap, _à la portion_.... Ça fait le
+malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous
+maux.....
+
+_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné_, disoit le
+médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à
+l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté
+malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un _exeat
+illicô_.
+
+_3 mars._ À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans,
+prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé,
+obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite
+d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été
+enchaîné par les quatre membres.
+
+Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_,
+grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, curé de Saint-Laurent de
+Paris; _Kéricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut
+du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous
+étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en
+croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de
+nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et
+son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée.
+Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que
+dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête
+homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit
+B***; je les mettrai au large.»
+
+Le _4 mars_, Jardin, rédacteur du _Tableau de Paris_, s'évade de
+l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne
+cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes
+ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout
+à notre service.
+
+Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le
+corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et
+Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et
+s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin
+renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour
+faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation
+de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a
+refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.)
+
+_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures
+s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de
+cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes
+d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne
+partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de
+soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le
+soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin,
+tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et
+rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on
+ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang.
+L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne
+songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la
+prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires.
+
+Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous
+préparer à partir dans deux heures.
+
+La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte
+d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure,
+tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se
+trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà
+comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les
+sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert.
+
+Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le
+cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une
+populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer.
+
+B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux
+voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de
+pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit
+des billets de toutes espèces.
+
+Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs,
+la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que
+nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intérêts,
+réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des
+larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent
+ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude
+du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet
+assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son
+voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches
+seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous
+pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne
+sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires,
+négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente,
+détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs
+avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le
+poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une
+perspective enchanteresse.
+
+B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous
+mets au large._ Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où
+chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices
+particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts
+(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le
+combat) sont déportés sur ce protocole:
+
+ _Loi du 19 fructidor._
+
+ _Suspects._
+ BONS À DÉPORTER
+ DORU, mal vu des patriotes.
+ DOUZAN, pour avoir déplu au Directoire.
+ CLAVIER, dénoncé.
+
+ BONS À DÉPORTER
+ _Département des Insoumis. Vosges._
+ LAPOTRE.
+ POIRSIN.
+ GRANDMANCHE.
+ etc., etc.
+
+Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand
+nombre, qui n'auroit pas de peine à se justifier, si on lui appliquoit
+explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est déporté
+comme prêtres, qui sont laïcs, comme on le verra dans la liste. Tous
+les individus du même département ou pris dans le même arrondissement,
+sont rassemblés dans la même parenthèse, dont vous voyez le modèle.
+
+Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre: _Nous
+ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici_, dit le dernier;
+Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas
+redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est
+sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait
+fonctions de lieutenant-colonel.
+
+Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paroît émigrer pour l'autre
+monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée;
+jadis il étoit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le
+prendroit dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les
+honnêtes gens ferment leurs croisées, pour pleurer en liberté. Nous
+faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hôpital, pour
+recruter d'autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est
+nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer.
+
+À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les
+vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_.
+De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui
+travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens,
+commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un
+bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et
+tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la
+jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice.
+Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire.
+Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen
+Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi.
+
+La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous
+confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse
+voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son
+déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus
+que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent
+sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce
+spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton
+sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues
+inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes;
+l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer.
+Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au
+pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle
+est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un
+grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du
+bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds
+les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous
+faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en
+ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que
+nous allons nous coucher sans souper.
+
+
+SECONDE SOIRÉE.
+
+_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les
+épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_,
+et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties
+du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées.
+
+Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les
+cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière;
+c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de
+l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la
+sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités
+d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie
+qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est
+terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se
+terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est
+la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne
+renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la
+poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que
+nous logeons.
+
+Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour
+arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner
+la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans
+l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous
+sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les
+soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les
+cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers
+employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la
+proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus
+large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui
+qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_.
+Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les
+ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la
+mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette
+dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus
+élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier
+rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux
+batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les
+bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et
+capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu,
+entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et
+la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente
+pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres,
+les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la
+frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots
+servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces
+nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second
+étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on
+y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler
+techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette
+partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand
+mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente
+pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.
+Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que
+cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste
+hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent
+chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans
+le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les
+autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des
+autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le
+vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.
+
+Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs
+les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de
+petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites
+solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de
+l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent
+par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont
+le dedans ressemble à un tombeau.
+
+Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets
+occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes,
+nous n'en avons pas trois.
+
+Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de
+barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes
+fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des
+baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six
+heures du soir jusqu'à sept du matin.
+
+La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même
+que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne
+puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent.
+Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut
+grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir:
+il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je
+respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous
+ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour
+qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau,
+dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire
+une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de
+marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que
+nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent
+la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir
+notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades....
+L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y
+marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air;
+mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le
+cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il
+occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour
+trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se
+lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des
+soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins
+affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y
+recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même?
+
+Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du
+sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi,
+15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner;
+nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons
+respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos
+tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...:
+l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils
+égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour
+respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et
+dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui
+s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet
+autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le
+pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat
+des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe
+noir.
+
+On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions
+à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le
+capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet
+de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la
+précaution de nous déshabiller avant que de descendre.........
+Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se
+trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire
+que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le
+plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent
+sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme
+des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins.
+
+Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans
+nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre
+pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur,
+en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des
+canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des
+aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui
+couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans
+le vide.
+
+[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se
+renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur
+du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à
+l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau
+claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où
+je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne
+d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des
+écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se
+trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se
+trouve au milieu, nage dans le méphytisme.]
+
+_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques
+pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la
+mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La
+justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies.
+
+Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la
+vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis
+d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui
+restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi.
+
+Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa
+_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de
+viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin
+que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet
+sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est
+marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit
+faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe
+grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme
+les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le
+marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de
+comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les
+gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où
+se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment
+alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus
+loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits
+poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se
+jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à
+l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis
+dans une chaloupe.
+
+Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit
+détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à
+Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires
+et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous
+compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que
+Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont
+point.
+
+_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du
+port.
+
+_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous
+signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent
+parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois
+l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos
+ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire.
+
+_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent;
+nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de
+roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une
+heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens
+anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de
+nos vergues qui a ralenti notre marche.
+
+À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans
+notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de
+nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié
+endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne
+dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même
+peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre:
+les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même;
+ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de
+cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et
+le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets.
+
+À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables
+d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux.
+L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris
+les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est
+plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le
+vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais
+qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route.
+
+Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à
+trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent
+nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en
+réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la
+frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase.
+Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance,
+le naufrage, la mort, la prison et la liberté.
+
+Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé
+(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne
+sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous
+soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison
+de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle
+horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!....
+
+Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un
+tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des
+caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires,
+des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont
+confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte;
+on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin
+à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière
+sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié
+en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres.
+Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la
+batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale.
+
+La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut
+voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la
+réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des
+écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons
+échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de
+Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons
+toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie
+l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce
+les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les
+malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf
+heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi
+nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à
+la piste.
+
+Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous
+sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde
+mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour.
+Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au
+capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la
+côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de
+l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour.
+Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on
+jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers
+le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils
+reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes
+à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant
+les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et
+réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les
+ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont
+failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre
+pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule.
+Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île
+hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis.
+
+Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse
+sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine,
+l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le
+gaillard de derrière.
+
+À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses
+aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés.
+
+On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de
+l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers;
+il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va
+commencer.
+
+Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous
+atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9.
+
+À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les
+officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_,
+_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit
+du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et
+semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces.
+L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa
+proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il
+s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous
+ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison,
+et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus
+affreuse.
+
+Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois
+quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que
+le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent,
+que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre
+gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à
+notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate
+ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à
+son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois
+assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir
+gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et
+en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous
+pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible
+craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons,
+s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager
+et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à
+monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi
+s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est
+moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur
+de toucher sur nos attérages.
+
+Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si
+grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis
+minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux
+prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou
+accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son
+poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies
+sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux,
+l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son
+artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué.
+
+Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier
+pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir.
+
+À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre
+sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui
+nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte
+avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le
+malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le
+bâtiment est une maison au pillage.
+
+À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains:
+«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve!
+cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers
+affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame;
+il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une
+ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan
+dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette
+plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés
+pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes
+montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des
+crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous
+mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le
+lendemain.
+
+_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous
+pompons pour laisser reposer l'équipage.
+
+Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté
+la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est
+encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été
+également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les
+objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les
+avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de
+Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la
+frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent
+involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens,
+ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas
+citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers
+communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission;
+aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à
+Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre
+équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour
+otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les
+jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient,
+_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_.
+
+_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires;
+l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort.
+La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois
+jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine
+de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon.
+
+_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un
+bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du
+jour.
+
+
+TROISIÈME SOIRÉE.
+
+_22 avril 1798_ 1798 (3 floréal an 6). Depuis quarante jours que nous
+sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; après un combat
+opiniâtre, où nous sommes spoliés de tout, quand nous demandons à
+descendre à terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre,
+afin que nous ne sachions où donner nos adresses, et que nous
+consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous
+fait enfin rembarquer tout nus.
+
+À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards[9]
+commencent à croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dénuement
+où ils se trouvent, le changement d'équipage, les infirmités qui les
+accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent
+leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades
+n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des
+bêtes de somme. Nous voilà sur _la Décade_. L'officier de quart prend
+son porte-voix, et nous donne la consigne: «Messieurs les déportés, il
+vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de
+l'équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la
+Charente; vous remplirez les articles du réglement, dans les pancartes
+qui sont à la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici:
+
+[Note 9: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de
+constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru
+qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette
+injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître
+ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je
+serois destitué en vous le donnant.]
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Les déportés seront détenus dans le lieu qui leur est destiné
+(l'entrepont. Voyez plus haut la description de ce local), depuis six
+heures du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, et plus tard si
+les circonstances retardent le nettoyage du pont, ou tout autre motif.
+
+
+ART. II.
+
+Lorsque les détenus auront des besoins pendant la nuit, ils auront
+pour y satisfaire des bailles divisées dans leur local, lesquelles
+bailles seront vidées de quatre heures en quatre heures par les gens
+de l'équipage; pendant le jour, quand ils seront sur les ponts, ils
+iront à la poulaine, (lieux-d'aisance à gauche et à droite de la proue
+du bâtiment), à moins de mauvais tems, et dans ce dernier cas, les
+bailles seront mises dans la batterie.
+
+Exécuté ponctuellement.
+
+
+ART. III.
+
+Les déportés seront _applatés_ par plats de sept: les heures de leurs
+repas seront celles de l'équipage, c'est-à-dire des matelots, devant
+vivre comme eux et de la même chaudière: ils mangeront toujours dans
+la batterie, depuis le grand mât jusqu'au panneau de l'avant; ils
+auront pour leur service, pendant le repas, quatre novices (ou
+mousses), qui iront à la chaudière et à la cambuse prendre leur
+manger.
+
+
+ART. IV.
+
+Entre les repas et aux heures indiquées, lorsque les circonstances le
+permettront, les déportés pourront se tenir sur les passe-avants et
+dans la batterie; mais jamais, sous aucun prétexte que ce puisse être,
+ils ne passeront au-delà du grand mât, ni n'iront sous les cuisines,
+sous peine d'être punis comme infracteurs de l'ordre.
+
+Ce dernier article a été de rigueur.
+
+
+ART. V.
+
+Il leur est expressément défendu de lier aucune conversation avec les
+gens de l'équipage et d'insulter personne, sous les peines portées par
+le précédent article.
+
+La première partie de cet article n'a pas été observée à la lettre;
+elle a été faite pour que les voleurs déportés avec nous ne
+trouvassent point de réceleurs dans les matelots; la seconde a prévenu
+les rixes et produit un fort bon effet.
+
+
+ART. VI.
+
+Si quelqu'un de l'équipage les insultoit de quelque manière que ce
+soit, ils en porteront plainte à l'officier de service, et justice
+leur sera rendue.
+
+Exécuté à la lettre.
+
+
+ART. VII.
+
+Il leur est expressément défendu d'adresser au capitaine aucun écrit,
+à moins que ce ne fût des lettres pour terre, qui seront toutes
+remises sous cachet volant: ils porteront toutes leurs réclamations
+verbalement aux officiers de service.
+
+Bonne précaution contre les flatteurs et délateurs, mais champ vaste à
+l'arbitraire des commis aux vivres, qui donneront ce que bon leur
+semblera, de l'aveu même du capitaine, qui n'en pourra jamais rien
+savoir, puisqu'il ne communiquera point avec nous, et qu'il nous
+défend de lui écrire....
+
+Exécuté à la lettre.
+
+
+ART. VIII.
+
+Toutes les fois que la générale battra, les déportés se retireront
+avec précipitation dans le lieu de leur détention, à moins qu'il n'en
+fût autrement ordonné.
+
+La rédaction de cet article marque la verge d'un capitaine
+négrier.--Exécuté selon sa forme et teneur.
+
+
+ART. IX.
+
+S'il s'élevoit quelque rixe entre les déportés, ils laisseront leur
+dispute au premier ordre qui leur en sera donné, sous peine aux
+délinquans d'être arrêtés et mis aux fers au lieu de leur détention,
+jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le capitaine.
+
+Cet article a été inutile.
+
+
+ART. X.
+
+Dans tous les cas de manoeuvre ou toute autre circonstance, dès que
+l'officier de service ordonnera aux déportés de laisser les
+passe-avants pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu
+de leur destination, ils en exécuteront l'ordre avec exactitude.
+
+Suivi à la lettre.
+
+
+ART. XI.
+
+Les déportés n'auront dans le lieu de leur détention que le hamac qui
+leur est destiné, les couvertures qu'ils se seront procurées, et un
+porte-manteau ou sac de nuit pour leur traversée, la petitesse du lieu
+qu'ils occupent, la salubrité qu'il est urgent d'entretenir ne
+permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera
+déposé dans les autres parties de la frégate, pour leur être remis à
+l'arrivée.
+
+Cet article très-sage a été ponctuellement suivi.
+
+
+ART. XII.
+
+Lorsque le branle-bas de propreté sera ordonné au lieu de détention,
+chaque déporté ira prendre ses effets qu'il mettra dans son hamac, ou
+les portera où il lui sera indiqué, les gardera près de lui pour les
+descendre, dès que l'ordre s'en donnera.
+
+
+ART. XIII.
+
+Il est enjoint à tous les déportés de se conformer à tout ce qui est
+prescrit par la présente consigne, sous peine d'être punis
+conformément à la loi.
+
+ À bord de la frégate _la Décade_, sixième
+ année de la république française.
+ _Le commandant de la frégate_, VILLENEAU.
+
+_23 avril_ (_4 floréal_). Voici notre traitement. Après une grande
+confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que
+dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos
+malades sont provisoirement au bas des écoutilles.
+
+On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse
+va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon
+contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième,
+mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces.
+Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds
+de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins
+édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui
+sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous
+trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en
+voilà pour jusqu'à midi.
+
+Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou
+dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses
+habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités
+révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le
+nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable.
+Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre
+dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de
+donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à
+l'embouchure de ce gouffre.
+
+Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on
+sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du
+réglement ci-dessus.)
+
+Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce
+côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq
+mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la
+dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est
+défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé
+de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au
+mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé
+comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il
+permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant
+que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait
+scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons
+dans la nôtre.
+
+[Note 10: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous,
+ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont
+dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y
+prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son
+despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux
+sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur
+souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et
+j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems
+que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un
+jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand
+cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il
+n'est déporté que pour des chansons.»]
+
+Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de
+Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal
+extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être
+plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de
+graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme
+une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire,
+de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux
+sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines
+sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie
+souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa
+chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux
+lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu
+moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux
+poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez
+ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval
+mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un
+amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les
+insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale
+carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune
+monticule de veines.
+
+Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les
+boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment
+qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus
+coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir
+être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel
+divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq,
+contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en
+lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il
+devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de
+prendre un dîner aussi appétissant.
+
+Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon
+dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble;
+nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de
+mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce
+grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les
+chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs
+traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord
+depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y
+font leur case, et de petites pilules de rats et de souris.
+
+Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes
+d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron
+émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour
+la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz
+aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une
+fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de
+vin à dîner et à souper.
+
+Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous
+occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis
+l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet
+espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut
+retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs
+affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à
+partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller
+de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui
+fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de
+long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On
+nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an.
+
+Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu
+moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent
+vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes
+enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons
+sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part;
+vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent
+beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire
+autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux
+vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration.
+(D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous
+pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les
+rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis
+on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la
+Charente.)
+
+_25 avril_ (_6 floréal_.) À trois heures du matin, le vent souffle du
+nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par
+les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du
+jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant
+plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du
+fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent
+tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop
+fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de
+Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!...
+nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre
+désespérant nous enchaîne au rivage.
+
+_26 Avril 1798_ (_7 floréal an 6_). Nous mettons à la voile: cette
+fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le
+phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des
+_Olives_; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux
+fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la
+frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à
+l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.)
+
+_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol français a
+entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume
+qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la
+pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues
+vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de
+planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes
+toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant
+dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent
+un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la
+chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de
+quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de
+derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la
+journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent
+sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une
+heure, mais il nous pousse d'où nous sortons.
+
+_28 Avril_ (_9 floréal_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous
+n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix noeuds
+des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces
+hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds
+plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres,
+des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une
+fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur
+approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un
+voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre
+gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds....
+Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de
+Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies.
+Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus
+heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on
+nous a arrachés!
+
+_3 Mai_ (_14 floréal_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur
+les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine à
+gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par
+un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond
+qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens
+s'éloignent en se promettant un mutuel secours.
+
+Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos
+aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par
+les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche
+qui a conservé le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le
+Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se
+rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils
+succédoient.
+
+Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice
+où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de
+miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois
+pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes
+odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour
+du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce
+ambroisie.
+
+Les malheureux prêtres rélégués en Espagne depuis 1792, sont nos
+géographes, et nous marquent à loisir toutes les côtes du nord-ouest
+de ces royaumes.
+
+Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des
+rochers si élevés, que des enfans avec des frondes et des pierres
+repousseroient une armée de cent mille hommes, et feroient tête à une
+flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont
+différens hermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de
+la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition
+du gouvernement révolutionnaire et de l'athéisme dans le pays qui nous
+exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre semés de
+bled, nous présentent des morceaux de verdure qui contrastent
+agréablement avec les autres plantes grisâtres des montagnes. Le
+_casanier_ de ces lieux ressemble à ce vieillard de Corfou, qui étoit
+heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trésor, seul patrimoine de ses
+aïeux, étoit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de
+terre cultivée par ses mains.
+
+ _Namque sub Oebaliæ memini me, turribus altis,
+ Quò niger humectat flaventia culta Galesus,
+ Coricium vidisse senem cui pauca relicti
+ Jugera ruris erant.._.
+ VIRG. GEORGICON, lib. 4.
+
+Divine médiocrité, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des
+directeurs de France!
+
+À six heures, nous ne sommes qu'à vingt lieues du Finistère; nous
+forçons de voiles à la vue d'un bâtiment qui nous poursuit depuis
+trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà
+prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une
+frégate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite
+en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap
+Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons
+plus à la France, quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus
+reconduits au Verdon.
+
+_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en
+chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande
+partie de leur mérite de la circonstance:
+
+ Air: _Sous la pente d'une treille_.
+
+ Pour la Guiane française,
+ Nous mettons la voile au vent
+ Et nous voguons à notre aise
+ Sur le liquide élément:
+ L'état qui nous a vus naître,
+ Comme nous chargé de fers,
+ À nos yeux va disparoître
+ Dans l'immensité des mers.
+
+ Mais les Dieux ont quelque empire
+ Contre l'ordre du _Soudan_,
+ Et le pilote déchire
+ L'arrêt de mort du divan.
+ N'importe sur quel parage
+ Le ciel fixe nos destins,
+ Nous sortons du plus sauvage,
+ De celui des jacobins.
+
+ Pour se soustraire à la rage
+ Du sombre Pygmalion,
+ Didon vint bâtir Carthage
+ En s'éloignant de Sydon:
+ Comme cette souveraine,
+ Déportés et malheureux,
+ Pour nous l'isle de Cayenne,
+ Nourrit des coeurs généreux.
+
+ Votre malheur nous étonne,
+ Diront cent peuples divers,
+ «Quand le crime les couronne,
+ «La vertu doit être aux fers:»
+ Dans un moment moins critique,
+ Se croyant à l'abandon,
+ Jadis sous les murs d'Utique
+ On vit s'inhumer Caton.
+
+ De ce courage inutile
+ César sut bien profiter,
+ Marius fut plus habile,
+ Il faut savoir l'imiter.
+ Sur les ruines de Carthage,
+ Écrivons à nos tyrans:
+ Nos malheurs sont votre ouvrage;
+ Guerre éternelle aux brigands.
+
+ Etc., etc., etc....
+
+Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera
+un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font
+entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot.
+
+ Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie
+ Fut exilé comme un franc séducteur;
+ On ne m'eût point sevré de ma patrie,
+ Si j'eusse écrit pour certain directeur.
+
+ Sexe charmant, je fus plus excusable
+ À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans,
+ Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable,
+ Avec du sel, vous brûloit de l'encens.
+
+ Pour arriver au fond de la Colchide,
+ Vous savez bien comment s'y prit Jason,
+ Le tendre amour vint lui servir de guide
+ Et la beauté broda son pavillon....
+
+ Dans les déserts d'une zone brûlante,
+ Loin de la France et des jeux et des ris,
+ Je chanterai dans ma carrière errante
+ Tous les plaisirs du séjour de Paris.
+
+ Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance,
+ Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien,
+ Le seul trésor que je regrette en France,
+ Sont des amis qui faisoient tout mon bien.
+
+ Au gré des flots, quand le sort m'abandonne,
+ Sur leurs vertus je fonde mon espoir,
+ Dussé-je ailleurs gagner une couronne,
+ Je la rendrois pour venir les revoir.
+
+ Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste
+ Scelle d'abord la gueule à tous les rats,
+ Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste,
+ Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas?
+
+ Ô nos _tuteurs!_ tout ce qui nous démonte
+ C'est le chagrin de ne plus vous revoir;
+ Nos chers amis, pour rendre votre compte,
+ Montez au haut _de la Croix du Trahoir_.
+
+ Nous voudrions que vous prissiez dans Rome
+ Le rang des saints que vous faites chasser,
+ Chacun de vous, messieurs, est un grand homme
+ Que nous avons le désir d'enchâsser.
+
+Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq
+lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère.
+L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir
+s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des
+conditions inexécutables.
+
+ _Nescia humanis precibus mansuescere corda._
+
+Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des
+contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous
+désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_,
+_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_
+devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de
+celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit
+que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir
+debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs
+hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes;
+la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix
+ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le
+capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux,
+et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit
+souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au
+chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas
+les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en
+traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets
+des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les
+ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les
+descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix
+avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de
+bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et
+ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez
+promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les
+spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois
+après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser,
+leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils
+sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre
+entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire).
+Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement
+des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement
+où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des
+victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux
+commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment
+qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et
+nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de
+_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son
+sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les
+rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des
+écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir
+pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.»
+(Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France).
+
+_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait
+briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long
+sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins,
+un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui
+ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres
+entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce
+soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu
+la jambe fracassée en descendant.
+
+_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit
+voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le
+soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques
+mouvemens on parvient à l'éteindre.
+
+_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous
+filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est
+toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont
+double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt
+leur grossit la vue.
+
+À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre,
+éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à
+bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il
+gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à
+nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon
+Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans
+l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des
+souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant
+un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de
+très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie,
+lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla
+avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa
+frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)
+
+_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme.....
+_Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et
+Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne
+pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de
+pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve.
+On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques
+voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six
+hommes.
+
+Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir,
+et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un
+chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse
+de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans
+la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame
+l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée
+depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en
+ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en
+copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier
+et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution
+française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches
+des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône
+qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.
+
+L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour
+beaucoup de monde.
+
+Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a
+données à ce sujet:
+
+«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV,
+avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine
+dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince
+Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un
+Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit
+nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de
+Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche.
+Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.
+
+»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous
+la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance
+eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses
+bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il
+étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à
+indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au
+cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre
+amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique,
+répondit à Louis XV:
+
+»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et
+mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit
+point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie
+privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret
+de son secrétaire.
+
+»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble;
+Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le
+cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en
+éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une
+croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des
+ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse
+lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les
+faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient
+monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du
+collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à
+Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître
+qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux
+joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine.
+La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant
+démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut
+arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil.
+De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans,
+prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques
+misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux
+à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits
+scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint
+un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le
+duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un
+appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea
+d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine
+soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière
+avec lui, et résolut de s'en venger.
+
+»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la
+cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême,
+fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de
+famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M.
+d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en
+fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au
+palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la
+reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour,
+Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain.
+La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de
+Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement
+fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin.
+«Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la
+fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une
+princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur
+sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la
+révolution la perte de la famille royale et la sienne.»
+
+Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai
+seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord,
+car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à
+Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées,
+suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes,
+Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce
+vers retourné de l'hymne du Départ:
+
+ Brigands, je vous vois au cercueil.
+
+_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de
+Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des
+premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu,
+sur ce précepte d'un poète agricole:
+
+ _Sæpe etiam steriles incendere profuit agros
+ Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._
+
+Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera
+point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.
+
+Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le
+soleil se couche à sept heures.
+
+_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui
+ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré
+trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du
+courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui
+ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples
+par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile.
+Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise
+du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36
+degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de
+Tunis, à 474 lieues de France.
+
+Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont
+retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la
+suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_:
+
+ Quand l'Amour naquit à Cythère,
+ On s'intrigua dans le pays,
+ Vénus dit: «Je suis bonne mère,
+ C'est moi qui nourrirai mon fils:»
+ Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge,
+ Trop attentif à tant d'appas,
+ Préféra le vase au breuvage
+ Et l'enfant ne profita pas.
+
+ «Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse,
+ Dit Vénus, parlant à sa cour,
+ Que la plus sage le nourrisse,
+ Songez toutes que c'est l'Amour...»
+ Soudain, la Candeur, la Tendresse,
+ L'Égalité vinrent s'offrir
+ Et même la Délicatesse....
+ Nulle n'eut de quoi le nourrir.
+
+ On penchoit pour la Complaisance,
+ Mais l'enfant eût été gâté.
+ On avoit trop d'expérience,
+ Pour songer à la Volupté;
+ Et sur ce grand choix d'importance,
+ Cette cour ne décidant rien,
+ Quelqu'un proposa l'Espérance,
+ Et l'enfant s'en trouva fort bien.
+
+ On prétend que la Jouissance
+ Qui croyoit devoir le nourrir,
+ Jalouse de la préférence,
+ Guettoit l'enfant pour s'en saisir:
+ Prenant les traits de l'Innocence,
+ Pour berceuse elle veut s'offrir;
+ Et la trop crédule Espérance
+ Eut le malheur d'y consentir.
+
+ Un jour avint que l'Espérance,
+ Voulant se livrer au sommeil,
+ Remit à la fausse Innocence
+ L'enfant jusques à son réveil.
+ D'abord la trompeuse déesse
+ Donna bonbons à pleine main,
+ D'abord l'enfant fut dans l'ivresse
+ Et bientôt mourut sur son sein.
+
+_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._
+
+ Dans l'Olympe comme à Cythère,
+ Dans les hameaux comme à la cour,
+ Chez Pluton comme sur la terre,
+ On pleuroit la mort de l'Amour.
+ Lyse apprenant cette nouvelle,
+ Nuit et jour va se dépiter;
+ Comme j'y perdrois autant qu'elle,
+ Je m'en vas le ressusciter.
+
+ À l'homicide Jouissance,
+ Quand Vénus arracha son fils,
+ Sa cour la suivit en silence,
+ Si-tôt elle exila les Ris...
+ Mais son inséparable amie,
+ Du succès se flatta trop tôt;
+ Sur le mort, l'aimable Folie,
+ En vain agita son grelot.
+
+ La Sagesse et la Pruderie,
+ Compatissoient à ce malheur;
+ Mais une vieille antipathie,
+ Brouilloit le frère avec la soeur.
+ Enfin l'étique Jalousie
+ Qui se repaît de ses douleurs,
+ N'offrit pour le rendre à la vie,
+ Qu'un sein épuisé par les pleurs.
+
+ Contre les Dieux et les trois Grâces,
+ Le destin toujours irrité,
+ Voyant l'Amitié sur leurs traces,
+ Rendit son souffle inanimé.
+ Déjà dans les cieux et sur l'onde,
+ Tout meurt dans l'ennuyeux repos,
+ Et ce malheur fait craindre au monde
+ Ou le néant ou le cahos.
+
+ Dans cette terrible aventure,
+ Vénus réduite au désespoir,
+ Avoit déchiré sa ceinture
+ Et vouloit briser son miroir:
+ Quelqu'un annonça l'Espérance;
+ Elle entra d'un air bien confus,
+ Promettant que par l'Innocence
+ Renaîtra le fils de Vénus.
+
+ Mais où trouver cette déesse?
+ Elle n'habite point la cour,
+ Elle a même un peu de rudesse,
+ Elle redoute et fuit l'Amour:
+ Elle est toujours fraîche et jolie,
+ Jamais elle ne vieillira
+ Que le jour ou par tricherie,
+ Ce Dieu sur son sein renaîtra.
+
+ Vénus abandonnant Cythère,
+ Cache son fils dans son giron,
+ S'élance à l'instant sur la terre,
+ Vers le pied du sacré vallon.
+ Pour apprivoiser l'Innocence,
+ Elle voile tous ses appas,
+ Et conjure la Prévoyance
+ De vouloir devancer ses pas.
+
+ Sous une grotte solitaire,
+ D'où jaillit un petit ruisseau,
+ Étoit une jeune bergère
+ Qui ne gardoit qu'un seul agneau.
+ Vénus la reconnoît sans peine;
+ Puis feignant de se délasser,
+ S'assied au bord de la fontaine,
+ Afin de la mieux contempler.
+
+ L'Innocence simple et tranquille
+ Filoit pour charmer son loisir;
+ Vénus mise en dame de ville,
+ Laisse échapper plus d'un soupir;
+ Sur les bords de l'onde argentée,
+ Jette son fils à l'abandon,
+ Et s'écrie en désespérée:
+ «Péris, malheureux avorton!»
+
+ L'Innocence trop attentive
+ À faire tourner son fuseau,
+ N'appercevoit pas sur la rive,
+ L'enfant prêt à tomber dans l'eau,
+ Pour couronner son stratagème,
+ Vénus dans sa feinte fureur,
+ D'un trait fait par l'Amour lui-même,
+ Tourne la pointe sur son coeur.
+
+ Prompte comme la jeune Aurore,
+ L'Innocence accourt à l'instant:
+ «Ciel! ô ciel! il respire encore,
+ Dit-elle en embrassant l'enfant,
+ Malheureuse et tendre victime!
+ Je voudrois te rendre le jour,
+ T'immoler est bien un grand crime,
+ À moins que tu ne sois l'Amour.»
+
+ Mais l'Amour commande au tonnerre
+ Et celui-ci n'est qu'un enfant.
+ Puissions-nous sur toute la terre,
+ N'avoir jamais d'autre tyran!
+ La déesse trop charitable,
+ Le réchauffa dessus son sein,
+ Et se sentit bientôt coupable,
+ Car son agneau mourut soudain.
+
+ L'Amour va renaître à la vie,
+ L'Innocence voit le danger,
+ Sur son sein il palpite, il crie,
+ Il frappe, il cherche à se venger;
+ Du trait de sa perfide mère,
+ L'ingrat ne se sert à son tour,
+ Que pour mieux percer la bergère
+ Par laquelle il revoit le jour.
+
+ L'indiscret vole à tire-d'aile
+ Annoncer sa victoire aux Dieux,
+ L'Innocence voit qu'elle est belle,
+ Elle a déjà de nouveaux yeux,
+ Elle convoite l'art de plaire,
+ Dans l'onde veut se rajeunir,
+ Et meurt en disant sans mystère:
+ Je meurs du moins dans le plaisir.
+
+_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du
+nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui
+allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré
+eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner,
+ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce
+qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur
+but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres
+que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les
+tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables;
+le pilote qui les brave, sombre très-souvent.
+
+_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre
+attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du
+Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en
+France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr
+rafraîchit nos campagnes.
+
+À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent
+encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.
+
+Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent
+la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures
+et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont
+crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement
+de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris
+des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres,
+redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer
+furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et
+des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour
+éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert.
+Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui
+couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères.
+L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à
+moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La
+sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous
+prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa
+rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y
+mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60
+lieues.
+
+_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et
+demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous
+sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40
+pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient
+rôder autour de la frégate.
+
+Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux
+mariages.
+
+Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les
+liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les
+plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les
+femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont
+goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font
+les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience
+en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le
+monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux
+bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et
+plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un
+crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des
+grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à
+la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en
+France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière
+est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur
+l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait
+suivant, à l'appui de sa proposition:
+
+ _Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par
+ son amant, et retrouvée par son mari._
+
+ _Per cahos hos ingens vastique silentia regni,
+ Euridices oro propiora relexite fata._
+ Ovid. de Orpheo.
+
+ Hélas! vous me l'avez ravie
+ Au premier beau jour de sa vie.
+ Dieux du cahos, sombres horreurs,
+ Rendez Euridice à mes pleurs.
+
+Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son
+existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse......
+Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait
+d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur,
+la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle
+eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de
+la belle _Dumaniant_.
+
+Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de
+la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes,
+ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur
+des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine,
+voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture,
+descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au
+père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est
+riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la
+fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.
+
+Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est
+conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à
+la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère
+Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente
+de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son
+indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce
+qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les
+hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne
+recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise
+d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit
+qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on
+ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de
+Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la
+liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il
+est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination
+de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de
+Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que
+celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui
+connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de
+Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à
+entendre que Laurenci a disposé de son coeur, en faveur d'une autre.
+
+D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne
+qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens
+qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle
+est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne
+vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer
+cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie
+avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le
+retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu
+plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé
+d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci
+absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune;
+d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop
+vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer..
+n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour
+conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse.
+
+Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne
+retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la
+boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit
+faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne
+m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est
+riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je
+veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a
+oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil
+léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit
+s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me
+trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une
+feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la
+mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa
+chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun
+mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer
+sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer
+de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens
+... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la
+voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il
+sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame
+... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il
+insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un
+billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit
+soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise
+avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des
+valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où
+elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le
+lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien
+on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à
+ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les
+coeurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur
+arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois
+témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions
+de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne
+veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au
+désavantage des maris comme moi._ Louise obéit, et tomba dès ce jour
+dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit
+peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle
+déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte
+de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans
+respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne
+voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que
+très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit
+ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un
+grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la
+chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans,
+c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et
+peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le
+moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort....
+Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai
+perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son
+cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été
+trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner
+de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule,
+prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires
+secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais
+...»--En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la
+chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort
+comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de
+descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend
+le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse
+éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce
+seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure
+d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et
+Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main,
+avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse
+des prières à l'amour et à la divinité.--«Les pleurs qui coulent de mes
+yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si
+près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière
+dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour
+disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une
+parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur
+ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à
+la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son
+linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je
+veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit
+son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les
+linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un
+songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la
+saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son coeur;
+va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite
+son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus
+douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ...
+remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible,
+qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit.
+Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise.
+«Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux
+...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux
+domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le
+porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un
+tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel
+horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me
+suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de
+moi!.. Est-ce un songe?..--Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux
+Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...»
+Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les
+conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au
+secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle
+avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.
+
+[Note 11: Saint-Irénée étoit si tourmenté, dit-il, du souvenir
+d'une maîtresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du
+malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les
+plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crâne
+décharné: «Voilà pourtant l'objet de ta concupiscence!» Le même saint
+mit le crâne sur son prie-dieu pour se guérir de sa passion. Je ne
+répondrois pas pour moi de l'efficacité d'un semblable remède....]
+
+--«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci
+... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à
+t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre
+de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis
+encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se
+sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour
+et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses
+parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle
+le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à
+Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père,
+voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise,
+il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et
+promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier
+mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes
+les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse,
+qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant
+... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne
+craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur
+vivoit encore.
+
+Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa
+famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie
+secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à
+elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son
+premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit
+conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer
+pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une
+chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux,
+les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard,
+les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon
+Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car
+j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime,
+modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein
+de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.»
+Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se
+détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a
+reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir
+le superbe mausolée de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles
+églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton
+étouffé: _C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant,
+dont je t'ai parlé tant de fois._ À ces mots, M. Dumaniant se lève,
+salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes
+inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement
+que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien
+connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!»
+Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je?
+Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes
+mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait
+un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se
+retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame
+est-elle françoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»--Le
+contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix,
+sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà
+votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:--Oui
+c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en
+douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le
+contrôleur.--Madame n'auroit-elle point été élevée en France?--Je suis
+surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle à son
+cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce
+nouveau genre de galanterie française.»
+
+M. Dumaniant.--«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette
+chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables,
+et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...»
+
+--«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je
+viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je
+suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre
+méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous
+que je sois?»
+
+Le contrôleur et le père.--«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand
+nous sommes arrivés..»
+
+--«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a
+fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..!
+Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces
+mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte
+cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne
+connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en
+revenant dans sa patrie.
+
+Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle
+s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le
+quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si
+Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches;
+mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil
+existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle....
+trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été
+enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé.
+Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui
+pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires
+reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un
+mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il
+s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après
+la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement,
+il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur
+les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a
+fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son
+retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant
+des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et
+apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui
+s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir,
+puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie;
+qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la
+nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui
+des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois
+qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie.
+
+Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va
+chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il
+s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son
+crédit....--«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de
+l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie?
+Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout
+sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit
+pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y
+consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce
+que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les
+droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des
+tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra
+qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son
+sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds
+les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer,
+reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre
+hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le
+mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de
+moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle
+me doit la vie...»
+
+--«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je
+vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas
+au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi
+nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci.
+Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens
+de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois
+qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire;
+la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le
+droit français que d'après son coeur, comptoit gagner sa cause sans
+difficulté.
+
+Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses
+deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans
+avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette
+décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le
+contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne
+vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré
+elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne
+trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: _Quod conjunxit
+Deus, homo non separet_ ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu
+a uni.»
+
+Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient
+retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur,
+qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer
+leurs enfans et leur union, et vécurent en paix.
+
+L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des
+cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y
+faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici
+une exception particulière à la loi. Mais cette question nous
+mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la
+douzième fois, depuis le coucher du soleil.
+
+
+QUATRIÈME SOIRÉE.
+
+20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin à trois heures nous avons
+passé le Tropique; j'en dirai un mot.
+
+Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce
+passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des
+passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus
+vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune,
+s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de
+ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il
+s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je
+n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance
+et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à
+la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande
+aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à
+bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir
+ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête.
+Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique
+s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute
+dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes
+d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les
+rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui
+leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des
+crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez
+des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette
+contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le
+soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux
+millions d'indiens égorgés par les européens.
+
+Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand
+il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq
+bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne
+quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les
+deux zones froides et tempérées.
+
+Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont
+froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage,
+est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que
+le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique
+bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à
+proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer
+ce pays volcan éternel[12].
+
+[Note 12:
+
+ ....Certis dimensum partibus orbem
+ Per duodena regit mundi sol aureus astra.
+ Quinque tenent coelum zonæ quarum una corusco
+ Semper sole rubens, et torrida semper igne
+ Quam circum, extremæ dextrâ levâque trabuntur
+ Cæruleâ glacie concretâ atque imbribus atris,
+ Has inter, mediamque, duæ mortalibus ægris
+ Munere concessæ divûm et via secta per ambas.
+
+ Mundus ut ad Scythiam Riphæas arduus arces
+ Consurgit; premitur Libyæ devexus in austros.
+ Hic vertex nobis semper sublimis, at illum
+ Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi.
+
+ Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis
+ Circum, perque duas in morem fluminis arctos,
+ Arctos Oceani metuentes æquore tingi.
+ Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox
+
+ Semper et obtensâ densantur nocte tenebræ:
+ Aut redit à nobis aurora, diemque reducit.
+ Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis,
+ Illic serâ rubens accendit lumine vesper.
+ Hinc tempestates dubio pradicere coelo
+ Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi:
+ Et quando infidum remis impellere marmor
+ Conveniat: quando armatos deducere classes,
+ Aut tempestivam sylvis evertere Pinum.
+
+ Nec frustrâ signorum obitus speculamur et ortus,
+ Temporibusque parem diversis quatuor annum.
+
+Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats
+qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je
+rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre
+des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que
+je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable
+teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage:
+
+ De ses douze palais, éclairant l'univers
+ L'astre du jour revoit tous les peuples divers;
+ Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière,
+ À celle du milieu se borne sa carrière.
+ C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours.
+ Les deux autres climats les plus loin de son cours,
+ Sont formés de rochers de glace amoncelée,
+ De brume, de frimat, de neige congelée.
+ Près du chemin brûlant et de ceux des hivers,
+ Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts.
+
+ L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie,
+ S'applatit dans les champs de l'aride Libye.
+ Notre sommet du globe est au séjour des Dieux,
+ Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux.
+ Un énorme dragon franchit cet intervalle,
+ En replis tortueux, de sa gueule infernale,
+ Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur
+ Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur,
+ Ou relève ou suspend sur leur axe opposé
+ Les énormes replis de son front courroucé.
+
+ L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle,
+ Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle,
+ Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats:
+ L'étoile du berger sur des monts incarnats,
+ Le remplace à son tour quand sa foible lumière,
+ De l'Orient pourpré nous franchit la barrière.
+ Par ces détours réglés sur les ailes du tems,
+ On prédit les beaux jours, les calmes, les autans;
+ L'heure de confier des dépôts à la terre,
+ Celle de les reprendre à cette tributaire.
+ Sur le front de Thétis, et serein et trompeur,
+ Le marin lit le sort de l'avide armateur;
+ Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade,
+ Si le sapin attend la hache.......
+ Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons,
+ L'astronome est un oeil qui veille à nos moissons.]
+
+Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le
+soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous
+disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à
+l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui
+perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes
+étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord
+au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce
+qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les
+chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la
+peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de
+la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons
+8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les
+nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour
+rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui
+caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les
+traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous
+étouffent.
+
+Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et
+nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les
+mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle
+été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à
+Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu
+dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal,
+Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont
+abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des
+grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour
+alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe
+destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres
+industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les
+voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la
+fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer
+d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour
+aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque,
+de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour
+s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la
+vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de
+nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus
+fréquenté que Paris, car _les frères et amis_ se vendroient pour le
+plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons
+l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation.
+Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix noeuds
+et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe,
+dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au
+soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent
+que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils
+n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette
+vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les
+parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur
+un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides.
+
+Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques
+européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a
+arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère:
+
+Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties
+aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure,
+forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la
+mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons
+zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les
+pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous
+observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les
+porte-haubans.
+
+Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une
+brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle;
+l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui
+renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient
+enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien
+au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc
+dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le
+baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins
+sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut
+conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé
+quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages;
+l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs,
+purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il
+perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le
+ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est
+démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison
+pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament.
+
+_22 mai._ Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap
+Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers
+qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans
+danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient
+gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les
+possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des
+mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et
+professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir,
+assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et
+du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On
+garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée
+Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce
+rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais
+oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent
+de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de
+France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie.
+
+Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote,
+petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses,
+vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte
+à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent
+à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer
+qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en
+l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent
+quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30
+lieues des îles.
+
+_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit
+sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment
+vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un
+immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues
+coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui
+n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots
+oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il
+s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris,
+est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui
+le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son
+sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du
+gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance
+majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le
+spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans
+l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle
+que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal
+révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression,
+c'est mon contingent de soirée.
+
+Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal,
+lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète
+allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien
+déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui
+donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17
+_septembre sur les suspects_ et les _étrangers_ venoit d'être
+proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la
+surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit
+que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre
+dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une
+ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses
+prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal,
+qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit
+pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en
+prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient
+bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit
+l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout
+son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes
+un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me
+levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal
+Historique et Politique_ que je rédigeois alors avec M. de la Salle.
+L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez
+elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte.
+
+Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison
+du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois,
+pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et
+de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire,
+en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793.
+
+On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme
+nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur
+des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux.
+
+Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit
+descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du
+greffe du tribunal donnoient dessus.
+
+À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en
+descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou,
+fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de
+près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle
+serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la
+mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour
+devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les
+vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune:
+là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal,
+qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots:
+_Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2
+septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous
+entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à
+l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il
+n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse
+affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te
+souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de
+matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?»
+Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le
+mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les
+dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et
+de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à
+l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit
+la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres
+bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds
+étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix
+ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il
+avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la
+putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et
+soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois
+jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient
+des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un
+lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville
+fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le
+travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie.
+
+Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous
+conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux
+remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que
+nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus
+de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires.
+Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre
+ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8
+heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits
+aux Carmes, rue de Vaugirard.
+
+À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me
+volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en
+avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix
+ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné
+pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise.
+
+On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes
+plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la
+maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise
+élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi
+deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette
+prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on
+leur avoit enfoncés dans le coeur, quand ils étoient aux cabanons et
+aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes.
+
+J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient
+rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge
+et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau
+corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs
+inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à
+boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies
+augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins
+enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à
+cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis
+trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et
+jugé.
+
+Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au
+greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les
+menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà
+l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils
+reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit
+en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant
+ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture
+de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang:
+il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de
+fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation.
+«_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois
+fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit
+mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne
+vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept
+heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je
+retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze
+heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au
+tribunal.
+
+Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les _deux
+guichets_, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau
+avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est
+l'antichambre du trépas et de la résurrection.
+
+À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour
+différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la
+mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les
+royalistes et de libérer les patriotes.
+
+J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter;
+l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut
+amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me
+déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse
+méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne
+nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître
+devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me
+défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les
+débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les
+jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés
+les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir
+pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit
+du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été
+calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par
+vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations
+amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté,
+qui fut précédée d'une grande semonce.
+
+Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon
+domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de
+Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à
+dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en
+même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses
+avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les
+verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte
+pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le
+grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup
+moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je
+regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je
+fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez
+l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme
+vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime;
+elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann,
+qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement
+suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris,
+condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le
+même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut
+poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône.
+
+Nous sommes à 1,155 lieues de Paris.
+
+_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond.
+La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en
+forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une
+couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent
+au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent
+au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans
+ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite
+secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une
+descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête,
+craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit
+qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une
+tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau,
+qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de
+cette frégate.)
+
+Nous sommes à 1,338 lieues de Paris.
+
+_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène
+redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la
+pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de
+rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du
+pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde;
+une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée.
+Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la
+cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces
+abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit,
+forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont
+sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un
+bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est
+moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de
+canons, et alors elle inonde le bâtiment.
+
+_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui
+les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue
+chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend
+seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas
+d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le
+janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec
+la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où
+quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans
+l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur
+le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la
+proue de la frégate.
+
+_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds
+d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré
+40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée.
+
+L'_Analyse de la Révolution_ a été suivie de quelques contes galans,
+de la _Vie privée du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc
+d'Orléans_, _de l'origine du télégraphe_, de l'utilité qu'en tira
+Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette
+découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs
+siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit _signaux par le feu_.
+Les narrateurs, MM. _Job-Aimé_, _Gibert-Desmolières_ et _Calhiat_,
+disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée,
+fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand.
+Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire
+ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Aréostat_,
+ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les découvertes
+perfectionnées par la révolution. _L'électricité_ et le docteur
+Franklin ne sont point oubliés.
+
+Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore
+insolus, _si les républiques produisent plus de grands hommes que les
+monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a été appuyé par les uns, nié par les
+autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le
+_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une
+monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont
+encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur
+deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques
+routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté.
+La question du _divorce_ a été également traitée par nos théologiens,
+sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine
+bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à
+Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des
+particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des
+prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son
+nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas
+courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi,
+mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet
+homme-là_. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a
+donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si
+mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre,
+en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis
+irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit
+souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à
+1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.)
+
+_7 Juin._ Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle
+tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous
+jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du
+fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au
+moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire
+de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant
+pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son
+cadavre aux poissons affamés.
+
+_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems à la pointe du jour; tout
+l'équipage crie _terre_: on reconnoît le cap _Cachipour_, sol inculte
+qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases
+et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons
+sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de
+l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les
+Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages
+d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur
+stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au
+bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts.
+Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux
+Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore
+aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde,
+l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces
+conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir
+l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour
+de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien
+prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de
+France envoya à la découverte comme les autres; le continent de
+l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En
+1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec
+une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de
+Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure
+du fleuve du Paraguai, appelée de la _Plata_ ou d'Argent, les prit,
+les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français
+avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y
+trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des
+inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour,
+on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément
+entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir
+ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._)
+
+_9 Juin._ Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent
+fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux
+rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de
+nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que
+ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de
+canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de
+l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur
+nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau
+croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne
+frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à
+tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous
+cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant
+d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à
+notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la
+Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à
+des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la
+forme que la nature leur a donnée.
+
+À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à
+trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe
+d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis
+exprimer le serrement de coeur que j'éprouve au bruit des cables et
+des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent
+la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces
+climats..... Nous voilà mouillés.
+
+_10 Juin._ À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de
+quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en
+chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye,
+arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous
+entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car
+on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas
+difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît
+sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux
+coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont
+les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre
+doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons,
+passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui
+emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à
+terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié
+barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée
+par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre
+arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un,
+pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de
+Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée
+et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux
+programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la
+France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges,
+marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et
+veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en
+attendant que le bâtiment mette à la voile.
+
+À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la
+fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa
+déclaration.--«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne
+nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque
+argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre
+bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi:
+_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux
+me marier.--Qu'à cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien,
+monsieur, mais mon maître va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-là
+votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous
+n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus
+vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de _Cayenne_.»
+Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze
+heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire,
+donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et
+s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière
+revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche:
+«Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.--Le voilà, ma
+fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis
+mariée.--Mariée! et depuis quand?--Tout-à-l'heure, monsieur, et je
+pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays là?--Oh! monsieur, c'est
+une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des
+diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa
+fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?--De la
+Flandre autrichienne, à ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous
+fait connoissance?--Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous
+avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et
+voilà mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la
+misère qui épouse la pauvreté.»--Cette rencontre n'eut pas l'effet que
+le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et
+revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort
+qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain
+qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous
+sommes en paix.
+
+_11 juin._ Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de
+Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie
+est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous;
+les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous
+vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un
+_maximum_. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de
+près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM.
+
+ Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.)
+ Barthélemi, membre du directoire exécutif;
+ De la Rue, représentant du peuple;
+ Dossonville, inspecteur de police;
+ Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.)
+ Pichegru;
+ Ramel, commandant de la garde des conseils;
+ Villot, représentant du peuple;
+
+déportés sur _la Vaillante_, qui se sont sauvés à Surinam, dans la
+nuit du 3 du courant.
+
+Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le
+mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les
+gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les
+goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de
+vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de
+voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60,
+sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en
+emporte ce soir autant.
+
+_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu,
+nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate.
+Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le
+commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre
+pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de
+verdure! Nos coeurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y
+serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun
+d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la
+rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et
+ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à
+rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous
+voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de
+Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après
+45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de
+route?
+
+
+_Fin de la seconde partie._
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+ O socii (neque enim ignari sumus antè malorum),
+ O passi graviora! dabit Deus his quoque finem.
+ Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes
+ Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
+ Experti: revocate animos moestumque timorem
+ Mittite, forsan et hoec olim meminisse juvabit.
+ Æneid., lib. I. v. 198.
+
+ Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers,
+ Dieu nous visitera dans ces vastes déserts:
+ Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde,
+ Après une infortune à nulle autre seconde,
+ Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir!
+ L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
+
+ _Entrée à Cayenne. Description du pays. Moeurs des Indiens,
+ des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons.
+ Autorité des agens. Traitement des déportés. De
+ l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec
+ celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou,
+ Synnamari, Konanama, etc._
+
+
+La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un
+fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont
+de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats
+serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte
+sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent
+l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie
+d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds
+incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par
+un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous
+étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie
+d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides
+nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou
+des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs,
+quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes
+sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus,
+plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps
+blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les
+traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les
+grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux.....
+Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue
+le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la
+principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et
+entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de
+pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux
+curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un
+peu plus spacieuse que l'entrepont de _la Décade_; Villeneau sur le
+balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville,
+nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous
+distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous
+commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize
+premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent
+dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous
+devions tirer à la milice.
+
+ LIBERTÉ.----ÉGALITÉ.
+
+ _Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des
+ cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade,
+ commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate._
+
+«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française
+(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près
+l'administration centrale du département de la Guyane française, en
+vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en
+cette colonie, et à nous écrite par le citoyen _Boischot_ commissaire
+exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera
+déporté, par la frégate _la Décade_, cent quatre-vingt-treize
+condamnés, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant
+de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25,
+que cinquante-cinq de ces _condamnés_[13] (c'étoient les malades),
+venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de
+la goëlette _l'Agile_, qui avoit été les prendre à bord de la frégate;
+nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital
+civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné
+les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le
+Danseur; le dernier commandant la goëlette _la Victoire_ et l'autre
+_l'Agile_, ayant à leurs bords soixante-huit _individus_ faisant
+partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant
+le complément; nous sommes transportés à la maison _le Comte_ dite _la
+Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient
+été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de
+prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits
+condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du
+deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de
+santé et du commandant de la force armée. Signé _la Borde_ commissaire
+du directoire exécutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de
+santé, _Desvieux_ commandant en chef de la force armée, faisant
+fonctions de commandant de place.»
+
+[Note 13: _Condamnés_: Cette expression est neuve pour la plupart
+d'entre nous. Pour être condamné il faut être jugé; pour être jugé, il
+faut être entendu. La moitié est _condamnée_ sans avoir été entendue,
+l'autre quart sans avoir même reçu de mandat d'arrêt; parmi la
+dernière partie, il en est que les tribunaux ont acquittés pour les
+mêmes délits qui les ont fait déporter. Je produirai ailleurs les
+pièces à l'appui de ce que j'avance.]
+
+Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des
+déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de
+mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa
+déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous
+aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie
+de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus
+grand soin, bien convaincu d'après mon coeur, que cette partie
+présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons
+d'infortune.
+
+Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie
+pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra
+lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne
+seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne
+compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misère
+et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts
+que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros
+l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain
+que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous
+sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente.
+Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille
+qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur
+de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un
+gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que
+la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils
+objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire
+de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre
+jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et
+rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses
+pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire
+descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux
+âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve
+qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères
+et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour
+les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton
+d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges
+à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de
+Propagande en 1793.)
+
+Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la
+vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici
+des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint
+l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des
+prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le
+vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille
+d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes
+décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France,
+portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour
+avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se
+font appeler _grand-papa_, et à soixante ans _apa_, qui dans leur
+jargon signifie patriarche.
+
+Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et
+entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les
+autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune
+citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont
+distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses
+lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques
+négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite
+chemise, nommée _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril, à un
+doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en
+bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur
+trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou
+transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'étoffe de
+couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe
+de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire
+quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se
+croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne
+couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe
+large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des
+nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons
+demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin
+jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace
+de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse,
+qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser
+avec nous sans être mise au cachot.
+
+Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson
+bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons
+point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les
+déserts comme les seize premiers.
+
+Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis
+sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus,
+de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En
+1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y
+fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les
+bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les
+flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé
+des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie
+septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti
+qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des
+Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima.
+_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont
+été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les
+autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des
+prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car
+on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne
+doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix
+de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout,
+peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains
+y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres
+à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir
+nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les
+noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos
+soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après
+tant de dangers, nous nous croyons immortels.
+
+L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société,
+cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent
+et se font appeler le _directoire_. Cette qualité leur reste, et les
+administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à
+l'écart dans un coin qu'ils appèlent _palais_. Dans la suite, l'agent
+Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ...
+duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On
+nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois
+_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain,
+quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une
+assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet
+de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives,
+que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres
+pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les
+cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont
+comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems
+pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie
+de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés,
+que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée
+de la prison est sévèrement interdite.
+
+Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la
+mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les
+habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on
+nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si
+_Jeannet_ donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup,
+il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet
+agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le
+peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer
+qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases
+avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs
+portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous
+foulons.
+
+
+_De l'Amérique et des Guyanes._
+
+La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement
+dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot
+_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine
+du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par
+l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses
+solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par _Tchiricouv_.
+L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale.
+La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au
+levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par
+l'Orénoque, les îles _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans
+bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan,
+au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis
+l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà
+jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique.
+C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les
+Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au
+couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les
+Amazones ou la ligne.
+
+[Note 14: L'Amérique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce
+que les premiers navigateurs, en ne s'avançant que jusqu'au Paraguay,
+crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral
+Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donné son
+nom au détroit qui est à l'extrémité australe, et Horne en 1616 ayant
+dépassé le Cap auquel il donna le sien, ont corrigé cette erreur.]
+
+On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce
+que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut
+d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru
+pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour
+aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la
+navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à
+diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses
+tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour
+se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la
+_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Répulse_ furent
+connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral
+Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la
+Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes
+des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec
+l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir
+que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le
+nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme
+mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne,
+l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de
+_Barca_, de _Guinée_, de _Monomotapa_. Ainsi les îles du cap Vert,
+suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en
+soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les
+Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique
+très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent
+ou sous le Vent, n'a point été en Amérique.
+
+Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux
+Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil,
+près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au
+cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas
+relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra
+de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la
+Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le
+Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de
+_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la
+Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le
+couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le
+voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une
+femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce
+que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa
+pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses
+confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays
+d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par
+terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante,
+fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois;
+elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour
+dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en
+hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit
+suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et
+qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des
+lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du
+Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au
+commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de
+l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous
+les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On
+me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où
+j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques
+volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me
+défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie.
+
+Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord,
+par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52
+degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de
+Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux
+de la française.
+
+Là commence la baie de _Vincent-Pinçon_, nom d'un des compagnons
+d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La _Crique-Macari_ et la
+rivière de _Manaye_, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre
+plus grand, nommé _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts,
+présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités,
+et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils
+creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra
+sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au
+lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de
+grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à
+perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang,
+d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses
+que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans,
+dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus
+de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge
+s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le
+premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les
+grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant
+le méphitisme et la mort.
+
+Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte
+de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur
+Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la
+garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la
+révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se
+fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des
+créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit
+des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de
+bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient
+seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les
+plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir,
+des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de
+cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des
+Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a
+repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des
+ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases.
+
+«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni
+nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes,
+les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis
+d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé
+de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont
+attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens.
+Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste
+d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos
+guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus
+acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si
+long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang,
+jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé
+une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une
+palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert
+d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée;
+car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces
+insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans
+un grand nombre d'habitations de la colonie.
+
+Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières
+ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_,
+_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_,
+_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui
+tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure.
+
+Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un
+sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les
+soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre
+allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagénaire qui seroit venu à
+Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer
+s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on
+pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette
+plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour,
+mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores
+ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est
+couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de
+cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent
+déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée
+_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de
+_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six
+lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite
+rivière de _Malmalnouri_, engorgée comme les autres à son embouchure
+par des sommes de vase. À la même distance est celle de _Synnamari_,
+qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux
+lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les
+attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus
+aujourd'hui.
+
+Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à
+l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long
+sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des
+débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16
+premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six
+lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici
+provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands
+Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France équinoxiale_, y
+débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues
+et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut
+propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors
+peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers,
+pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois
+quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour
+France. La rivière d'_Yracoubo_, celle de Mana, à vingt-huit lieues
+des côtes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les
+bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni
+est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56
+degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de
+Paris.
+
+Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la
+Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de
+celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du
+globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent
+dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et
+d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres,
+moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes
+ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand
+nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne.
+
+Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom
+_d'île de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette
+île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent,
+isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au
+contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît
+faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai
+autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans
+lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne
+peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues.
+
+La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne
+allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de
+vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq
+lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses
+sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette
+circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut
+avoir à-peu-près trois lieues et demie.
+
+La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à
+l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit
+être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui
+se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes,
+et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de
+M. de la Condamine, en 1744.
+
+
+_Température du climat de Cayenne._
+
+À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un
+quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des
+mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface
+presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que
+cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones
+tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous
+eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe.
+
+Nous sommes _amphisciens_, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et
+d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté
+du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord.
+Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que
+nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six
+autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux
+solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui
+tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et
+reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été,
+jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le
+20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les
+pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un
+mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais
+l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent
+l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si
+les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle
+d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil
+brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par
+l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est
+au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe
+celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans
+certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin
+et le soir, après le coucher du soleil.
+
+L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes,
+que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La
+pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce
+qui a fait dire à _Raynal_, que la plage où la colonie de 1763 avoit
+débarqué, étoit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit très-croyable,
+s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la
+cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la
+tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé
+l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant
+l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la
+terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les
+fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France
+laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de
+doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes.
+
+[Note 15:
+
+ _Nota que sedes fuerat columbis
+ Summa piscium genus hæsit ulmo.
+ Et superjecto pavidæ natarunt
+ Æquore damæ._
+ Horat. Lib. I. Epodou IV.]
+
+Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages
+meurent; le vent de nord, qu'on appèle _bise_ en France, brûle et gèle
+de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les
+tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la
+vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la
+chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent
+la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le
+vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs,
+les fruits et les plantages.
+
+Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les
+habitans, l'agent et les autorités de Cayenne.
+
+Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis
+sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en
+pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de
+phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre,
+attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques
+mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà
+ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont
+des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille
+francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement
+des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous
+nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie,
+quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée
+depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau
+village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande
+partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui
+ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos
+respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans
+leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde
+vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de
+l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe
+est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les
+habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine;
+pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence
+est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un
+domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un
+autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils
+empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires
+sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter,
+ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne
+s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus
+rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui
+troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses
+troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des
+nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont
+long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne.
+Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais
+la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus
+commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr.
+10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32
+f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin
+2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres
+monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un
+liard en France se paie deux sols à Cayenne.
+
+Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous
+allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un
+point de vue pour la peindre plus à notre aise.
+
+On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la
+monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffèrent des européens par
+leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les
+_nègres_ par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée,
+ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange
+de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit
+d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est
+d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un _rejetton_ cuivre
+rouge bronzé; une négresse et un blanc, un _mulâtre_ dont la couleur
+en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres;
+un mulâtre et une blanche, un _métis_; une métisse et un blanc, un
+_quarteron_ qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des
+nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les
+indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article,
+l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois
+Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des
+sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des
+races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne
+peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt
+noirs qu'à moitié blancs. Les _créoles_, enfans nés d'européens,
+résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de
+défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés
+avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils
+en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher
+seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait
+enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils
+y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en
+détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de
+goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est
+toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la
+nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte
+plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les élans du génie,
+et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic
+ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus
+de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un
+voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils
+regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient
+communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent
+comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent,
+et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés:
+d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée,
+elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une
+chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien
+et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres
+amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire
+plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle
+grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout
+leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes
+qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur
+sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux
+célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes
+couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les
+yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs
+esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons,
+de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les
+légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la
+légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans
+trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans,
+ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent,
+s'aiment et se haïssent, leur coeur est un crible au travers duquel le
+bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au
+repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le
+désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire
+qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont
+point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers
+par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir
+de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont
+bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens
+de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le
+portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont
+obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y
+rien changer.
+
+Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la
+lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien
+saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide
+chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire
+comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je
+mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez
+peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de
+Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître
+des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette
+mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par
+Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de
+son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la
+coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette
+déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses
+sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et
+vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent
+les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses
+cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a
+qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes
+d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des
+grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité
+locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie
+des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de
+l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais
+beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices;
+quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais
+toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris.
+
+[Note 16:
+
+ _Ossa tamen facito parva réferantur in urna
+ Sic ego non etiam mortuus exul ero._
+ Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.]
+
+Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette
+colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son
+essai manuscrit sur les moeurs créoles, que je copie ici. «Nos
+créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en
+couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les
+coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici,
+j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le
+soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait,
+en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer.
+Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui
+lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir,
+mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la
+main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son
+hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour
+appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour
+ranimer avec un _oualy-oualy_ (éventail de paille de palmier),
+l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un
+nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse
+reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au
+milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de
+son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant
+nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans
+bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et
+me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle
+s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé;
+ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante,
+aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit
+le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui
+présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à
+nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de
+Ninon: _Le bon billet qu'a la Châtre!_»
+
+De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a
+toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les
+gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils
+en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils
+les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent
+souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les
+contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de
+tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un
+cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli.
+Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le
+sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse,
+durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne
+aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils
+doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient
+à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à
+la maison le Comte où nous sommes détenus.
+
+Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du
+matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans
+nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la
+religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive
+sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de
+ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont
+prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et
+les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille,
+l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche.
+Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici:
+
+
+_Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane._
+
+Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île.
+
+II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et
+de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent,
+sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part
+de la demande à l'administration départementale.
+
+III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié
+et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de
+louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens
+suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre
+le commerce.
+
+IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus
+dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de
+suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui
+pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra.
+
+ À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé
+ JEANNET; contresigné ÉDMÉ MAUDUIT, _secrétaire_.
+
+Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons
+parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se
+desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur
+leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et
+choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir
+d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont
+aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les
+moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne
+rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence
+dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus
+de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion.
+L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs
+frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à
+l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions
+rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des
+contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette
+sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état;
+et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté,
+l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien,
+lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne
+lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien
+ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont
+des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur
+européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en
+allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche
+notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens
+aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur
+condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de
+terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit
+net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la
+Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois.
+
+[Note 17: De notre prison ils reçoivent ces remercîmens:
+
+ En échappant à la guerre, au naufrage,
+ À la famine, à la peste et à la mort,
+ Nous avions cru qu'en touchant ce rivage
+ La liberté nous attendoit au port.
+ Quoique le sort ait trompé notre attente,
+ Qu'il nous réserve à de nouveaux revers,
+ Rien ne doit plus nous causer d'épouvante
+ Quand nous fixons les marques de nos fers.
+
+ Si l'on vouloit dérider l'esclavage
+ Et lui donner des traits d'aménité,
+ On garderoit un peu moins notre cage
+ Et nous croirions revoir la liberté:
+ Notre réduit, moins étroit que sur l'onde,
+ N'efface point un souvenir amer.
+ Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde,
+ Pour être encore prisonniers outre-mer?
+ Séchons nos pleurs, ce séjour de Cayenne,
+ Si décrié par nos simples aïeux,
+ S'il est peuplé de tigres et d'hyène,
+ L'est bien aussi de colons généreux.
+ La liberté[17-a], malheureux insulaires,
+ Venant chez vous planter ses étendards,
+ Vous fit verser des larmes bien amères
+ Et nous expose aux plus grands des hasards.
+
+ Sexe charmant que l'Europe a vu naître,
+ À votre coeur, à vos yeux, à vos traits,
+ Chacun de nous a bien su reconnoître
+ Le sang des dieux, celui des vrais français;
+ Mais dans les dons de Pomone et de Flore
+ Que vos enfans remettent chaque jour,
+ Nous avons vu plus d'une fois éclore
+ Des traits divins, ce sont ceux de l'amour.
+ Tout nous engage à la reconnoissance,
+ Le malheur seul borne en nous le désir:
+ Que désirer?... l'exil, l'expérience
+ Nous ont ravi la coupe du plaisir.
+ Arrachez donc cette amorce fatale,
+ Trop malheureux de ne jamais vous voir
+ Vous nous rendez semblables à Tantale,
+ Qui dans ses mêts trouve le désespoir.]
+
+[Note 17-a: La liberté des noirs. Décret du 16 pluviôse an 2.]
+
+Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre
+sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles,
+sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les
+échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied
+est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans
+ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ,
+que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus
+épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à
+brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs,
+l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les
+arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne
+laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler
+sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile.
+Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands
+arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les
+faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien
+fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou
+savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six
+mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher
+ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous
+sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à
+elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un
+tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18]
+Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous
+marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes.
+Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude,
+après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de
+l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils
+buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils
+sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs
+derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On
+croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane,
+sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement
+malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte.
+
+[Note 18: Après le décret de la liberté des noirs, du 4 février
+1794, les soldats d'Alsace se louèrent aux habitans pour faire
+l'ouvrage des nègres; l'appât du gain leur donna l'ardeur des ouvriers
+européens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moitié mourut.
+La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivés.]
+
+Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer
+tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous
+enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la
+lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus
+médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que
+Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la
+théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la
+Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les
+lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les
+maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les
+hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises
+de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la
+tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été
+saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et
+pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles
+occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été
+suivant.
+
+L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et
+les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La
+pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie
+font très-bien la besogne de leur soeur.
+
+Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux
+isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un
+autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se
+désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse,
+ressemble au nocher Caron.
+
+Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une
+léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu
+ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guinée, sous celui
+_d'épian rouge_; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la
+maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le _compère Mathieu_.
+Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se
+déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène
+lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle
+sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans
+les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie,
+s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y
+regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de
+lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est
+communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes
+que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au
+sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au
+monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de
+Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur,
+mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un
+spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en
+lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des
+pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure
+rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent
+est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs
+confrères qui viennent de mourir.
+
+Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous
+abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une
+mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du
+_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans,
+jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope,
+se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe
+sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en
+courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui
+lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il
+se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer,
+il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en
+est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux
+occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont
+atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal
+de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les
+vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la
+pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles
+sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi
+les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons
+guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous
+connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir.
+
+Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en
+sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la
+loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au
+Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois,
+et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence
+toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un
+agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance;
+quel usage en fait-il?
+
+Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils
+d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon
+lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses
+talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa
+complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège
+plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il
+débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il
+ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant
+ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne
+sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de
+bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun
+à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie
+le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les
+reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais
+que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de
+l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il
+est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore
+moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu
+enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le
+plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt
+lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de
+Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son
+coeur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne
+manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en
+feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de
+circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses
+intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses
+successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait
+dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des
+nègres.
+
+Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier
+d'Alais, mettre la colonie _à la hauteur des circonstances_, fit
+ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes
+les couleurs. Son coeur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le
+marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que
+s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit
+difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret
+de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que
+la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à
+juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et
+furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit
+entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il
+détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé,
+dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans
+l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et
+comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon
+d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit
+fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe
+faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté,
+les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et
+lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien
+qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la
+France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que
+des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer
+l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le
+28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans
+les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont
+déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de
+s'affermir comme il le dit, _après avoir connu les hommes et les
+choses_. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793,
+pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en
+1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle,
+appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une
+partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée
+coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit
+achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux
+décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu,
+_page 6_:
+
+«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline,
+capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le décret de la liberté
+des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire
+aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant
+sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en
+déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un
+instant de s'opposer à son exécution.»
+
+La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la
+colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce
+décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage
+subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des
+ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec
+emphase: _Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._
+Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs
+de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug,
+qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un
+songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à
+vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans
+l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans
+les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie,
+pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se
+réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet
+écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et
+donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui
+avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui
+il devoit sa place: _ils font bien de se défaire de tous les
+conspirateurs_, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car
+il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment
+de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le
+girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ
+en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère,
+il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire,
+dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y
+vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes
+blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour
+la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage
+des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître
+mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle.
+L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop
+vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me
+faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-même à tes
+ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je
+veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.--À ces
+mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de
+la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la
+mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe
+d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le
+bâton.»
+
+Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur
+grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des
+prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des
+fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses
+rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette
+manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque
+nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il
+va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les
+caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes
+sûres_ (en parlant du produit des récoltes) _dont quelques-unes sont
+prochaines_ (il touchoit à ses coffres en parlant); _d'autres
+éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises
+que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce
+petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette
+pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796
+remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794,
+comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et
+à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son
+absence.
+
+Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente,
+avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les
+seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en
+dirai un mot dans la suite.
+
+Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à
+vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils
+ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de
+paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans
+l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les
+habitations ou par la _franchise_, maison de correction où ils
+travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant
+et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces
+entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils
+travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit
+rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis
+sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance,
+ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de
+légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de
+fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une
+caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs,
+méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers
+désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner
+main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté
+que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans.
+Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne
+des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora
+sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces
+honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir
+leur liberté.
+
+On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la
+colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens
+distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards.
+Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître
+d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de
+fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la
+Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas
+jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et
+Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête,
+parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le
+génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa
+probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M.
+Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses
+connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite
+un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et
+philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les
+comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il
+a de toutes les branches de l'administration, en font un homme
+d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne,
+commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres
+à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas
+d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette,
+secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de
+bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point
+d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la
+longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur
+de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par
+l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui
+mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque
+un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même
+sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la
+Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies,
+qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats
+allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit
+Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui
+concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes.
+
+En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des
+Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit
+incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du
+Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la
+verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des
+fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on
+alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son
+talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas
+achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule
+monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit
+que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI
+trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la
+petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme
+végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent.
+
+La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire
+un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves
+gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM.
+Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois
+autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou,
+pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour
+moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le
+pillage de la frégate. Depuis mon départ sur _la Décade_, je n'ai eu
+qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout
+de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je
+vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du
+gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te
+méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon
+Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur?
+On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des
+emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration
+départementale, et moi, je vais les donner au lecteur:
+
+J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif
+de Coumion, département du Calvados.
+
+Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de
+Laon, âgé de 27 ans.
+
+Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de
+Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris.
+
+Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours.
+
+Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de
+Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne.
+
+Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans
+en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme
+de lettres et chanteur, résidant à Paris.
+
+Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du
+Pas-de-Calais, résidant à Paris.
+
+Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura
+les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la
+recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher,
+Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se
+réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la
+balance de recette et de dépense.
+
+Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et
+bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre
+veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine.
+
+Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case,
+compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle
+tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux
+premiers à tenir les livres.
+
+Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les
+habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de
+sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire
+enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de
+l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat
+nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici?
+nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du
+gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du
+matin, ne manquez pas l'heure.»
+
+Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un
+grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de
+nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et
+des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un
+grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en
+chantant à plein choeur cet invitatoire bachique:
+
+ Voulez-vous suivre un bon conseil?
+ Buvez avant que de combattre,
+ À jeûn je vaux bien mon pareil,
+ Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.
+ Versez donc, mes amis, versez,
+ Je n'en puis jamais boire assez. _bis.. bis.._
+ Quel pauvre agent et quel soldat!
+ Que celui qui ne sait pas boire,
+ Il voit les dangers du combat
+ Et moi, je n'en vois que la gloire.
+ Versez donc, etc....
+ Le bon goût que je trouve au vin!...
+ Si le poisson le trouve à l'onde,
+ Il a le plus heureux destin
+ De tous les habitans du monde...
+ Versez donc, etc...
+ Cet univers, ho! c'est bien beau!
+ Mais pourquoi dans ce grand ouvrage
+ Le Seigneur y mit-il tant d'eau?
+ Le vin m'auroit plu davantage...
+ Versez donc, etc...
+ S'il n'a pas fait un élément
+ De cette liqueur rubiconde,
+ Le Seigneur s'est montré prudent,
+ Nous eussions desséché le monde...
+ Versez donc, etc...
+
+Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle
+d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous
+avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du
+corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et
+voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à
+bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y
+a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les
+petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort
+pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse:
+_les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une
+main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet
+se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche
+est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en
+alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet
+homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa
+présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en
+souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais
+pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent
+depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols
+et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à
+minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager
+le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là
+à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait
+autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises
+faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de
+vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être
+vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les
+employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en
+dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à
+celle d'un agent!....»
+
+Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de
+mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour
+Kourou.
+
+
+_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.)
+
+Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts
+que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un
+noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six
+heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre
+et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les
+serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons
+les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos
+propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour
+Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot
+aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne
+s'éloigne.
+
+Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce
+du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée
+par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La
+grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par
+terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous
+entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de
+la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et
+la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines
+sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de
+l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre
+et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas
+sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi
+dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous
+voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous
+sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il
+y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à
+la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils;
+aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues
+d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce
+rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de
+chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le
+cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il
+deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux
+nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse
+promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de
+grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage
+plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le
+vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos
+rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons
+encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous
+entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage
+est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du
+Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste
+de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à
+Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou
+assujétis aux caprices des soldats....?
+
+Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée
+est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur
+leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce
+Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de
+la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la
+grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de
+fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà
+Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît
+jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un
+boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à
+moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_,
+je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un
+troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la
+maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi.
+Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita,
+le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous
+invite à nous reposer jusqu'au jour.
+
+Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à
+l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe....
+Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les
+forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune
+éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée
+de fleurs et d'arbres de luxe.
+
+C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre
+est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit
+comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à
+cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles,
+longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un
+bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble
+à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un
+parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans
+l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et
+extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de
+trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au
+bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se
+dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près
+de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et
+tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas,
+brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le
+cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à
+qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il
+donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont
+les Africains sont si gourmets.[19]
+
+[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un
+doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on
+l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une
+extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase
+creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on
+grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu
+au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit
+qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur
+filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand
+elles ont épargné quelques parties de son contour.]
+
+La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le
+plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et
+oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois
+touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient
+leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager
+après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé.
+Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous
+réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois
+fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille
+pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ.
+
+Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et
+les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils
+veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa
+disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les
+affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec
+un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces
+deux officiers seuls sont payés par le gouvernement.
+
+Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du
+bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil,
+et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de
+longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui
+tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton
+à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner,
+s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se
+résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux!
+vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous
+aiderons ... nous sommes ruinés.»
+
+Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à
+droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des
+européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds
+nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au
+mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est
+une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la
+marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames
+sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle,
+infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur
+devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et
+apportons notre mobilier.
+
+Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol
+sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les
+troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui
+faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur
+qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent
+la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en
+désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte.
+
+La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois
+chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.
+
+Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout
+apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine,
+six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de
+cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux
+jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos
+provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au
+commerce.
+
+Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois
+poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos
+provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que
+nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables,
+qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que
+vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos
+serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont
+entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons
+la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous
+retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la
+cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran
+de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me
+regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine;
+je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse:
+ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain
+frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après
+dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.
+
+À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons
+pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large
+comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils
+sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos
+dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les
+habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné
+chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv.
+pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds......
+_Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs,
+chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir
+de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.
+
+_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons
+un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent
+pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche;
+Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la
+provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres,
+à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous
+apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues
+sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien
+chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et
+un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours.
+Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la
+serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S.
+Jean, dont les limites touchent au cimetière.
+
+Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous
+sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers
+nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre
+passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y
+découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille
+hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour
+voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux
+morts.
+
+Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie
+des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de
+palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et
+fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans
+de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à
+droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber
+son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous
+viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne
+s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et
+bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est
+grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un
+nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts
+levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu
+ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des
+papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait
+une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter
+ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant
+chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de
+Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit
+de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons
+ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long.
+
+Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une
+demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les
+mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de
+sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de
+Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie
+de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai
+justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le
+ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans;
+il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour
+leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil
+nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et
+hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et
+l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit
+devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des
+rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas
+à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité
+inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en
+grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise.
+Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la
+Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de
+Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de
+tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de
+l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme
+remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille
+particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour
+acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher
+à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les
+Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la
+colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne
+manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues
+secrètes que la politique donne au cabinet de France.
+
+»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du
+Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les
+acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à
+l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté
+trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration
+des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus
+encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier
+vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit
+donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de
+la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le
+jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi
+fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe
+traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à
+l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant
+et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie.
+Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas
+assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La
+peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la
+mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes
+périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit
+de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est
+toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux
+qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent
+qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils
+avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette
+déportation volontaire.
+
+ Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon,
+ 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même
+ année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même
+ année. 100 enrôlés dans les bataillons.
+
+ 260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons.
+
+ En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis
+ l'établissement de la colonie.
+
+ Total général des morts de 1763 à 1764 13,060
+ Rembarqués 2,000
+ Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560
+
+»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800
+blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont
+des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille
+malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité.
+Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de
+décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du
+troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la
+cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne,
+fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi
+ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de
+familles en France et en Canada.»
+
+Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés
+à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de
+l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie,
+l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu
+d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de
+toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire,
+appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les
+_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une épingle
+bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles
+jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur
+d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de
+la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal
+s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui échappent à
+nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon
+microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une
+aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la
+trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de
+mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la
+négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre
+appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de
+l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la
+colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront
+ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos
+pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain
+tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit.
+Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La
+mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de
+quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler
+cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent
+aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées
+de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de
+jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne
+meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé
+ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en
+France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre
+si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît
+pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et
+putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne
+vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la
+mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau,
+précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs,
+qui crioient: _Mettez vos morts à la porte._
+
+»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et
+les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans
+au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en
+France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur
+liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des
+protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon
+et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un
+cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats,
+gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à
+vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes
+voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert).
+Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte
+blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la
+messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de
+Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et
+prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et
+suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par
+ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité
+de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant,
+mérite une digression dans ce récit:
+
+»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant
+appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit
+fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à
+sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus
+de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un
+célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là
+dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en
+trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue
+jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes
+pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur
+s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son
+égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à
+Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit
+composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me
+perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?»
+L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie
+son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître
+qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien
+difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques
+coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet
+en compositeur.--Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en
+jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour
+sa leçon.
+
+[Note 20: Cet homme trop célèbre pour la colonie, me rappelle les
+merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux
+du paganisme ne trouvoient de goût au nectar qu'Hébé leur versoit, que
+quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit pétiller la
+joie. Je n'ai pas de peine à croire ce que dit Quintilien dans son
+premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens
+échauffés des vapeurs du vin, et animés par le son d'une flûte dont
+une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, près de faire violence à
+une chaste maison, furent rendus à leur bon sens par la musicienne qui
+se mit à jouer plus gravement sur la mesure appelée _spondée_. Caïus
+Gracchus à la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flûte
+derrière lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de
+l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son
+feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nommé Damon, faisoit battre
+des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit
+sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothée et Antigénide
+jouoient une marche guerrière devant Alexandre-le-Grand; ce prince se
+leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit
+Plutarque dans le livre des exploits de ce conquérant. De nos jours le
+grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opéra,
+fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa
+salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba
+évanoui de plaisir à l'entrée de l'_Alceste de Lulli_.]
+
+»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes:
+«Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa
+librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être
+relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut
+quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur,
+pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.»
+
+Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit...
+
+Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne
+pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur
+les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la
+mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se
+retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une
+heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que
+la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe
+aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils
+occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt
+insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa
+trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang.
+Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de
+ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il
+a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une
+démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des
+plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer
+l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus
+de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et
+éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines
+de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de
+feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée
+d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et
+redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins,
+dont la piqûre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de
+devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à
+Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il
+faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois
+vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les
+maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux
+de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses
+branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si
+commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi
+on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont
+qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil
+nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit,
+le chagrin est toujours à nos côtés.
+
+Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le
+commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et
+la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre
+santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos
+est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à
+Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les
+graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens
+viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront
+maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà
+les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons
+ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car
+il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et
+petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems,
+des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également
+farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la
+tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et
+présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut,
+couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières
+et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus
+beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande
+que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais
+le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle
+et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si
+corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de
+couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à
+la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne
+entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes,
+et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou
+enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée
+d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici
+l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe
+et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert
+un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et
+que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en
+retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se
+sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même
+goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le
+parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne
+pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa
+bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les
+Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres
+chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts
+ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique.
+L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de
+Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée,
+ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des
+soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie
+hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant
+rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de
+Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans
+la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du
+service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit
+retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé
+pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se
+rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par
+une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722,
+qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient
+regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des
+pépinières.»
+
+Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les
+terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et
+ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares,
+il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres
+étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture
+exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et
+de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la
+montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses
+grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce,
+enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que
+le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en
+connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des
+sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend
+dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que
+l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt,
+parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont
+fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour
+visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en
+rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée
+pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais
+dispendieux pour ces gens-là.
+
+Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges,
+c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des
+plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante:
+
+Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est
+sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes;
+sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de
+l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante
+vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu
+éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette
+espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que
+l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la
+même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de
+cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et
+suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y
+étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été
+obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices
+sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les
+conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur
+nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les
+plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs.
+
+Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre,
+parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la
+manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par
+les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de
+l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont
+exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un
+plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes
+très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses
+produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit
+naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui
+entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres
+élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur
+les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces
+détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à
+faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement
+désignés dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en
+distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins,
+presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de
+la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des
+côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup
+contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase
+qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces
+deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution,
+à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les
+bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces
+terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec
+la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit
+suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour
+lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait
+que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont
+commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo.
+
+C'est sur cette hauteur d'où le possesseur voit tous ses travaux, que
+Préfontaine a composé sa _Maison rustique_ ornée de belles gravures.
+Le peintre a flatté son Élysée: il est pourtant vrai que le
+coup-d'oeil de la montagne est très-agréable; la grande rivière de
+Kourou en baigne le pied du côté du _midi-est_; à _l'est-plein_ une
+forêt de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande
+prairie est plantée de palmistes; la vue n'est bornée qu'à l'_ouest_
+par une autre montagne parallèle, plantée de cannes à sucre, dont la
+tige et la feuille ressemblent à nos roseaux.
+
+Les cannes à sucre viennent de l'Asie d'où elles ont passé en Europe
+et dans l'île de Madère; cette dernière île a fourni une partie de
+celles que les européens ont portées en Amérique: on en distingue de
+deux espèces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernières
+étoient cultivées ici par les Indiens, avant que nous eussions
+retrouvé le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes
+terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions
+desséchées leur sont beaucoup plus favorables; mais en dépérissant sur
+les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus
+élaborées que dans les terres basses, où elles s'élèvent comme des
+bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou salé ou fade et des
+liqueurs désagréables et moins spiritueuses; cependant on préfère les
+terrains bas, parce qu'on préfère toujours la quantité à la qualité.
+Voici comme on obtient le sucre:
+
+La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une
+bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la première
+fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et
+successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou
+par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent
+perpendiculairement autour d'un troisième qui est immobile; le tout
+est tenu par une forte maçonnerie et par des crampons de fer: entre
+les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'égout du
+passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un
+feu qui les échauffe par degrés. On l'active avec le chanvre des
+cannes, appelé bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un
+doux fade: il purge quand on en boit à l'excès; on le mélange avec
+celui qui tiédit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou.
+Après qu'il a bien bouilli, on l'écume, on le passe dans un vase fait
+comme un pot à bouquets, pointu et troué à sa plus mince extrémité; ce
+sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une
+canelle de bois mastiquée de vase. Quand il est froid, on ôte la
+canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans
+des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le
+tout passe ensuite à l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert
+encore à faire la mélasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est
+purgatif, moins agréable que l'autre, et beaucoup plus utile en
+médecine. L'Amérique septentrionale produit aussi un grand arbre
+semblable à notre érable, dont on obtient le sucre par des incisions;
+son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa
+sève coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agréable, mais
+moins corporé que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu
+aussi le sucre de la betterave, mais par des procédés dispendieux.
+
+L'habitation Préfontaine est nationale, et régie par le juge de paix
+du canton. Les propriétaires, MM. d'Aigrepont, sont censés émigrés
+pour avoir pris la fuite quelques mois avant la liberté des noirs,
+pour sauver leur vie. Je retourne à la case sans emporter de tafia.
+
+_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les
+bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des
+lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et
+serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et
+comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes
+dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je
+vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent
+eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins,
+pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou
+pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône
+tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît
+avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces
+pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit;
+leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un
+parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand
+elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du
+chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane,
+m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme
+animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le
+long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de
+peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me
+paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à
+l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons
+les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres,
+et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour
+arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce
+redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre
+logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes
+les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé
+dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le
+meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique
+cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit
+une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un
+sommeil homicide.
+
+En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif
+d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari;
+ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba
+par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus
+étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les
+recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras,
+qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se
+faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes
+philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la
+fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu
+attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe,
+charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux
+un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu
+la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne
+s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en
+syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour
+délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui
+nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en
+fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages
+(rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne
+se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie
+en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le
+voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il
+abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à
+un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme,
+entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas
+en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer
+de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le
+frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont
+trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il
+parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous
+sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux
+que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est
+tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de
+terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur
+leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient.
+Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des
+bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin
+elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays,
+avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en
+prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes
+fréquentées.
+
+À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de
+douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un
+coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa
+près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair.
+Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre,
+et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et
+un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le
+museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et
+musculeuses.
+
+L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure
+endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard;
+quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur
+cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans
+le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si
+nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les
+habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il
+faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce
+désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante
+francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à
+l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur
+l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux
+espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de
+taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on
+appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du
+Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une
+erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls
+n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds
+où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés,
+et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous
+déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison
+augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit
+couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est
+rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si
+profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs,
+sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone
+torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être
+rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en
+arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution
+que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de
+santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits
+animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je
+crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque
+année tous les poulaillers de la Guyane.
+
+[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet
+arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la
+tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en
+réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de
+tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de
+louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal
+se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et
+laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.]
+
+Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple
+des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les
+animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle
+hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc
+est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une
+tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case;
+ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa
+progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il
+marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre
+des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse
+qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger,
+l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se
+réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait
+ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit
+la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées
+de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste
+sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée.
+Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à
+la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je
+l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je
+le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il
+nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui
+avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le
+_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui
+renaît par degré. Quel pays ...!
+
+_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala
+vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du
+singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à
+manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut
+avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il
+se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit
+mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige,
+très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il
+est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs
+reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la
+rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne
+pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes
+armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur
+lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les
+entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage.
+
+_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont
+arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case
+Saint-Jean?
+
+Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous
+ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous
+serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais
+n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop
+affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie
+finira par le départ de l'agent actuel.
+
+ * * * * *
+
+_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle
+qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je
+m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je
+regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la
+dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de
+camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis
+blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom;
+on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent
+leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si
+prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout
+en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur
+vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les
+ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge;
+elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on
+ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de
+la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de
+main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un
+incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien
+approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent
+aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple,
+le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la
+capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la
+découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne,
+parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus
+expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des
+centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair
+et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et
+musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes,
+et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre
+par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme
+_ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un
+bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne
+l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute
+d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste
+des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma
+blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé
+que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi
+hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos
+effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette
+utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle
+ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se
+multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de
+terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos
+murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois
+ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de
+coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces
+insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les
+laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas
+pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de
+comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop
+lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je
+gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune
+extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre;
+elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son
+arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse
+rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui,
+volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle
+fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le
+picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes
+l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe
+contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma
+recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y
+trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison.
+L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été
+aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la
+ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous
+entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur
+elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne
+sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge
+imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous
+ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III
+devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas
+avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut
+essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort
+prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par
+elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ...
+D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum,
+dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront
+tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.»
+Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou
+de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté;
+l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de
+terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et
+nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous
+prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le
+parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir.
+
+Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à
+celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend
+envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains,
+le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en
+tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt,
+d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce
+de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains
+endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la
+colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein,
+elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la
+Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et
+ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en
+feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les
+retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par
+un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle
+portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution
+inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin
+de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce
+volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre
+roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient
+volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils
+sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de
+notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre
+sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit.
+Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades
+nous appèle au magasin.
+
+De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne
+de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles
+paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour
+éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse;
+couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été
+ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou
+visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout
+l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux
+araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de
+cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec
+l'Optimiste:
+
+ Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....
+
+Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux
+une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres.
+
+Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez
+lui.
+
+Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été
+frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est
+attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus
+insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles
+remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge
+double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché
+le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la
+migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on
+lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent.
+Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une
+couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un
+cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au
+bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri.
+
+_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du
+canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons
+avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de
+quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres
+fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes
+du pays.
+
+L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la
+vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de
+la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce
+propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les
+autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la
+culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui
+que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de
+la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le
+faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est
+naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane,
+cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en
+faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du
+coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse
+extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une
+cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une
+cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la
+denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à
+cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce.
+Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les
+cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les
+abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un
+an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse
+et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du
+mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la
+suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les
+moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems.
+L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une
+_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours
+après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne
+laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres
+basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des
+forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les
+vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que
+celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que
+l'on donne à sa préparation.
+
+L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies
+consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à
+planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que
+l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes.
+
+Le rocouier donne quatre récoltes; il ne craint ni la chenille ni les
+vers, qui dévorent la canne à sucre et le cotonnier; les grandes
+pluies peuvent seulement le faire couler.
+
+L'arbre qui produit le rocou est toujours chargé de fruits et de
+fleurs; sa feuille ressemble à celle de nos poiriers de martin-sec; sa
+fleur à nos roses de chien; sa caboce armée de piquans à l'enveloppe
+de nos châtaignes; son fruit rouge et rond est divisé en petits grains
+sur deux épistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein
+rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette
+denrée, comme celle de l'indigo, est dégoûtante et mal-saine. Le
+déchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et
+empoisonne les rivières.
+
+Le rocouier ne s'est trouvé dans la Guyanne que chez les Indiens ou
+naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est-à-dire pour
+se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit.
+Les grands arbres l'étouffent mais plusieurs personnes assurent en
+avoir trouvé quelques pieds çà-et-là dans les bois; ce qui fait
+présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amérique a été
+plantée et policée antérieurement à sa découverte, et que des
+révolutions arrivées ou au sol ou aux habitans, l'ont dévastée et
+abrutie à des époques qui nous sont inconnues.
+
+Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d'un grand usage dans l'art
+de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes.
+Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois
+de la négligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans
+préparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu à lui
+donner une perfection à laquelle on n'auroit pas cru pouvoir
+atteindre. Les réglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette
+denrée, la fabriquent avec le même soin: des experts-jurés sont
+chargés d'examiner tout ce qui s'en apporte à la ville, et l'activité
+du ministère public à cet égard est telle qu'il ne se livre plus au
+commerce que du rocou de la plus belle qualité. Par ce moyen la
+colonie de Cayenne ne tardera pas à regagner toute la confiance des
+grandes manufactures, pour une denrée qui n'a jamais été bien
+remplacée par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en
+possession de fournir à toute l'Europe.
+
+M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries, et nous montre une
+plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, parée
+de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans,
+soutenus par de grosses feuilles lisses sphéroïdes, d'un vert pâle, et
+épaisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son
+fruit ressemble à celui du bananier; elle est naturelle au pays, et
+les Indiens qui la connoissent ne songent pas à en tirer parti pour
+leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle
+brutes, laissent l'étude des besoins factices aux Européens.
+
+C'est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première
+fois, des plants d'arbres à épiceries, venant des Indes. Cette
+expédition a été suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et
+l'autre en 1788, toutes venant de l'île de France. Le géroflier et le
+cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les
+voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient
+souffert.
+
+Pendant long-tems la culture de ces arbres a été prohibée aux
+habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empêché la
+multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait
+passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et
+1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier
+dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798
+beaucoup de plants et une grande quantité de graines de gérofliers à
+tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville
+n'offrent plus que des allées de manguiers et de gérofliers.
+
+Outre les arbres à épiceries, la colonie a reçu de l'Inde d'autres
+arbres fruitiers et d'autres plantes plus intéressantes, qui
+deviennent précieuses: l'arbre-à-pain et le palmier-sagou, quoique
+jeunes, sont très-vigoureux, et réussiront parfaitement.
+
+Le muscadier, le poivre liane, semblable à notre lierre, le
+piment-cerise ou café, qui tire son nom de sa forme; le poivre de
+Guinée, les oignons de safran et de gingembre, réussissent également.
+Nous devons encore à l'Inde de bons fruits: la sapotte et la
+sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand
+elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurré-gris.
+La mangue, dont la forme ressemble à nos abricots-pêches, est
+filandreuse, fort-douce et très-agréable, quoique sentant un peu la
+thérébentine: l'arbre qui la produit est très-grand et toujours en
+rapport; on incise son écorce pour rendre son fruit meilleur; des
+coups faits par la hache sort la sève qui est la thérébentine. Les
+feuilles du manguier sont tout-à-fait semblables à celles du pêcher;
+on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plaît bien à Cayenne:
+c'est un trésor pour les gens en bonne santé et un élixir-de-vie pour
+les malades. Le corossolier n'est pas à négliger non plus; son fruit,
+comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuancée de piquans
+charnus, offre une pulpe blanche, alvéolaire et douce, qui a le parfum
+de la julienne.
+
+Les chaussées de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers;
+cette plante donne la mâne et les fruits en même tems.
+
+En regagnant la case, nous vîmes sortir d'un pripris (étang momentané)
+que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous
+suivoit à la nage. Celui-là n'est qu'un petit marmot, dit notre
+conducteur; ces grands lézards sont couverts d'écailles qui ne
+redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à
+vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des
+amphibies qu'on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves;
+la femelle dépose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle
+accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue.
+
+Les rivières de Vasa et de Cachipour où vous deviez être déposés, sont
+si pleines de grands caïmans, qu'ils attirent souvent la ligne, le
+poisson et le pêcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que
+ceux du Nil. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s'ils
+poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la
+proie pour s'en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils
+gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant, dans un
+canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caïman
+s'élance et le saisit; il dévoreroit tous ceux qui se baigneroient
+dans ces rivières, fussent-ils aussi nombreux que l'armée de Perdicas,
+qui en faisant la guerre à Ptolémé Soter, fit passer un bras du Nil à
+ses troupes pour gagner l'île de Memphis, où il perdit deux mille
+hommes, dont la moitié se noya, et l'autre fut dévorée par les
+crocodiles ou caïmans. Ceux de la Guyane ont jusqu'à trente pieds, et
+le pays est si peu connu dans l'intérieur, qu'on ne peut pas dire s'il
+ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans
+la gueule de ceux-ci.
+
+Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux
+domestiques y sont de l'espèce la plus chétive. Le bétail y dégénère;
+son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses
+immondices, dans des parcs serrés; en hiver, il a de l'eau et de la
+vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le
+laisser en plein air pour qu'il ne soit pas épuisé par les
+chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains
+cantons à Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut
+s'en défendre. Elles s'acharnent à son dos, l'ulcèrent; les mouches
+sucent les plaies, y déposent des oeufs; des vers surviennent; car
+ici, toutes les plaies qui restent à l'air, sont pleines de vers dans
+les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne
+désempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau,
+le pain moisit en froidissant, la viande presque putréfiée en
+palpitant. Le ciel et la terre y déclarent la guerre à l'homme, et il
+ne s'obstine pas moins à s'y établir et à y rester.
+
+
+_Fin du premier volume._
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
+
+Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées par { }.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage à  Cayenne, dans les deux
+Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41123 ***