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diff --git a/41123-0.txt b/41123-0.txt new file mode 100644 index 0000000..01b4714 --- /dev/null +++ b/41123-0.txt @@ -0,0 +1,7483 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41123 *** + + * * * * * + + + +VOYAGE À CAYENNE. + +TOME PREMIER. + + +[Illustration: Prison des Déportés sur la Frégate la Décade. Moment du +départ. On hisse les Viellards et les Malades à bord. + +L'entrepont a 30 pieds. de large; 37 de long; 4-1/2 de haut; 193 +personnes y sont logées avec leur sac de nuit. Deux rangs de hamacs les +uns sur les autres sont soutenus de 3 pieds. en 3 pieds. par de petites +colonnes (les Époutilles), le tout est fermé par de grosses barres de +bois et par deux grosses portes de prison avec leurs verroux. + +Le jour ne pénètre qu'à regret dans ce Monde.] + + + +VOYAGE À CAYENNE, + +DANS LES DEUX AMÉRIQUES + +ET + +CHEZ LES ANTROPOPHAGES, + + + Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des + déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des + notions particulières sur Collot-d'Herbois et + Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés + de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les + moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers. + + +SECONDE ÉDITION, + +Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un +remercîment et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes. + +Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté, en +1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi. + + +TOME PREMIER. + +_Prix, 7 fr. 50 c._ + + + PARIS, + CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE, + rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi. + +Octobre 1807. + + + + +NOTICE DES LIVRES + +DE L. A. PITOU, + + + Télémaque, 2 vol. in-8{o}. + Bossuet, 2 vol. in-8{o}. + La Fontaine, 2 vol. in-8{o}. + Jean Racine, 3 vol. in-8{o}. + Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}. + +Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et +précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche. + +Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine, +filets. + +Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié +en veau dentelle, filets, tranche dorée. + +Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés +en veau, filet, avec un superbe atlas. + +Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de +Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol. + +On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci +est le trente-sixième. + +Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études, +les empereurs, 22 vol. + + +_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio. + + 1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol. + 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol. + 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol. + Table analytique, 1 Vol. + Reliure uniforme. + On ne séparera aucun de ces voyages. + + + + +AVIS + +SUR CETTE SECONDE ÉDITION. + + +Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit +qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son +succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public, +et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à +moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée, +et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des +plus grands revers. + +Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur, +ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition, +elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si +l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime +dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures +et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes; +si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les +divines chimères d'une imagination enflammée par la religion, +l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans +effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé +pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à +lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures +que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la +verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à +entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage +et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai +riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma +sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois +cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si +naturellement. + +«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage +entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère +sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails +de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce +qu'il écrit.» + +Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où +il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a +procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du +malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que +celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au +sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa +sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au +récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à +rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent +questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs +de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de +déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de +jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir +l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions, +mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands +ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent +vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou +l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus +complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des +remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à +leurs observations. + +Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la +grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La +Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des +voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent +faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les +obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur +laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas +aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le +voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud. + +Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent +invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur +est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas +honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages +dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et +déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de +coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour +prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à +laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on +m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si +j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry, +l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant +se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de +leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et +les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette +couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse. + +Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné +ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté +l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent +chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous +eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la +manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner? +puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait +croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au +bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou +l'incrédulité. + +Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé +déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque +de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la +plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre +objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque +infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays +épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre +attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance +qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette +dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je +n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes +avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse +empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine +continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent +et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche +font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir. +Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des +cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de +nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits +de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un +lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et +moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si +j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme +au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière, +et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les +identifieraient au sujet. + +Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou +calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer +celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le +moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter +à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et +pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres; +on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu +le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre +antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son +âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la +voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de +poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie +d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans +l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie +encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son +refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer +l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui +me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que +l'autre a blâmé. + +Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont +blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des +épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû +mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs +malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne +posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et +l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au +sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit +ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour +aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La +visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu, +elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la +publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda +pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois +compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on +convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma +tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La +réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son +bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première +nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais +autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je +me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton +bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré +avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je +ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma +quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.» + +J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma +paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des +livres après avoir vendu des chansons. + + + + +À MONSIEUR GARAT, + +_Membre du Sénat-Conservateur et de l'Institut impérial._ + + +MONSIEUR, + +Je suis payé de mes peines, et mes malheurs me sont précieux, quand +vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils +m'assurent l'intérêt du lecteur: je vous dois leur publicité; et +l'estime que vous accordez à l'auteur, est un garant de sa franchise +et de son caractère. + +Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux +existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut +désirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fenêtre à son coeur. + +Votre vie privée (vos ouvrages à part) au milieu des dignités et des +places éminentes où la confiance publique et votre intégrité vous ont +appelé et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux siècles de +ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et +s'arrêtoit au bout du sillon pour manger son plat de légumes. +Aujourd'hui même, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le +testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voilà vos droits à +l'immortalité dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur +pays. + +Au reste, les dignités et les talens, dons des hommes ou de la +Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors +de nous, dont l'éclat éblouit, mais dont la propriété ne nous est +acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que +j'aime bien mieux retrouver l'homme privé, adoré dans sa famille, bon +avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme +Montesquieu, naïf et franc dans la société comme Lafontaine! Horace +lui diroit avec vérité: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le +temple de la candeur, de l'amitié et de la bonne foi; le local est +petit, mais c'est celui de Socrate. + +Le Sénateur membre de l'Institut, donne de l'éclat a mes malheurs; +mais l'estime de l'homme privé donne encore bien plus de mérite à +l'auteur qui a l'honneur d'être, + + Avec un très-profond respect, + + Monsieur, + + Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + L. A. PITOU. + + Paris, 30 pluviose an 15 (19 février 1805). + + + + +MA VIE + +ET + +LES CAUSES DE MON EXIL. + + +Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes +malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi; +j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout +lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma +parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit +besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans +la société. + +Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans +une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma +tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire +de ma fortune. + +L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les +parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins +désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme, +qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une +fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts +hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme +le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la +haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la +décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse +à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite. + +Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés +d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens +de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir +qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château +de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur +ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif, +et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de +m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une +épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la +tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur +parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de +l'éducation et un établissement à mon choix. + +À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette +tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô +nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible +sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en +vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma +tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois +ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui +n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent +obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus +tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle +étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de +l'or avec celui de la pauvreté. + +Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle +avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus +que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je +n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu +m'inspirer contre ma mère. + +Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser +les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois +dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à +ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que +mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit +un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me +défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle +me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête, +elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est +parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens +bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son +aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise +humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs +mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout +d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un +crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné +mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs. + +À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien +pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et +me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita +comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères +qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans +leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de +mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui +étoit un crève-coeur pour moi. + +À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me +laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à +mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit +et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je +n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de +ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne +ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit +ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en +lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans +l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas: +ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur, +jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes, +j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire, +douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des +deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent +rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la +semaine m'étoient indifférens. + +Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les +offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors, +mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je +suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire +prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?... + +Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais +elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus +intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards +paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses +goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se +disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines +et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon +secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à +la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois +réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle +épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire +sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier +irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par +épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon +projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état. +Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime +à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir? + +Au lieu de suivre la route de Chartres, je me décidai à aller à Paris. +Quand ma résolution fut une fois prise, j'en fis part à deux voisines +dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de +leur discrétion, et de mon amitié, et des conseils qu'elles m'ont +donnés.) Quoique cette résolution fût irrévocablement prise, je fus +huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans +le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire +que la contrainte exercée envers moi étoit injuste; que les passions +ardentes dont j'étois dévoré m'éloignoient du sanctuaire, que +l'honnête homme ne doit prendre que l'état dont il peut remplir +civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me +rassuroit pas de la crainte et de l'abandon où j'allois me trouver à +mon âge, sans état, sans fortune, dans un moment aussi critique, au +milieu d'une ville qui est un univers, où je ne connoissois personne, +où l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en étoit jeté. Au lieu +d'aller prendre les ordres, je partis de Châteaudun avec deux abbés de +mes amis, le 17 octobre 1789, époque de la rentrée des classes. + +En arrivant à Chartres, le 18 octobre, je dînai avec tous les +camarades de mon cours, qui, ne soupçonnant rien de mon projet, me +firent promettre de venir les reprendre à l'enseigne du Gros-Raisin, +faubourg de la Grappe: nous nous embrassâmes au bout de la rue aux +Changes. Ils cheminèrent vers Beaulieu, grand séminaire qui étoit à +une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit déjà +sentir; tout étoit en rumeur; chaque jour les rues étoient illuminées, +tout le monde étoit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi +d'une prétendue armée de brigands invisibles, qui, chaque nuit, +marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les +villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient été +traînés aux Tuileries par un peuple affamé, qui avoit, disoit-il, +conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangère et le +petit mitron_. Ainsi Paris, à cette époque, étoit le cratère d'un +volcan prêt à faire éruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les +campagnes, ou dans les pays étrangers; et ceux que leurs affaires ou +leur commerce y retenoient, restoient claquemurés et enfermés comme +s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les +fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police +étoit désorganisée. Tous ces détails étoient encore amplifiés dans les +provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois résolu de +venir à Paris, et j'y arrivai le 20 octobre, à six heures du matin. + +Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de +dix-neuf ans, séquestré depuis six dans les séminaires, étourdi et +embarrassé tout-à-coup de la grande liberté dont il jouit pour la +première fois de sa vie, au milieu d'une cité qui ressemble à un +univers. J'avançois, d'un air rêveur, dans les Champs-Élysées; un +groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient à ma rencontre, +portant la tête du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en +mémoire de cet événement, a été tenu sur les fonts baptismaux par +notre dernière reine. Quelle réception! Je me persuadai que cette +funeste rencontre me présageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas +arrivés pour confirmer mon pressentiment, mais peut-être ai-je pu +aider à la prophétie de mon imagination enflammée, par l'opinion que +cet événement m'a donnée de la révolution.--Si ce château n'est pas le +palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le génie d'Armide est +inférieur au nôtre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me +fait tourner comme un moulin à vent, pendant que je baye en l'air, +tout ravi d'admiration et d'extase à l'angle de la belle colonnade du +Louvre. J'ai mis deux heures à examiner le cours de l'eau, +l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le +mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activité des +artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un +peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des +arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du +temple de l'Abondance et de l'Industrie, émousse presque mes organes +par l'attention qu'ils en exigent. + +Je fus distrait de ma stupidité contemplative par un appétit dévorant, +qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens +pécuniaires que j'avois, la disgrâce et l'exhérédation dont j'allois +être puni. «Te voilà donc à Paris sans état, sans fortune, sans +parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est fermée pour +toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien +demander à personne, d'être fidèle à l'honneur, à la probité. Tu vois +ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutôt que la société, ta famille +et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le +promets...., je le promets et je le jure, ô mon Dieu!...» D'après ce +soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais +tourner, attachant ma destinée à la direction de la corne droite, qui +se fixe à l'E. S. E. Me voilà dans la rue Saint-Jacques, autrefois le +Latium parisien. + +Où loger? peu m'importe: mais quel état prendre sur le registre de +police? Étudiant en théologie. Le hasard me conduit à l'hôtel de Henri +IV.... Je loue un cabinet près des faubourgs du Paradis; une +Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un âge au-dessus de la +critique, étoit chérie et connue avantageusement de toutes les +personnes de la maison. Le soir, j'allai au Théâtre-Français, voir +Molé et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des +filous me firent léguer trois louis pour mon début. Cette perte étoit +terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'être +plus circonspect. + +Pendant huit jours, je rôdai dans Paris, sans être dupe. Mes affaires +commençoient à s'améliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter +un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connoître à MM. +Brune, aujourd'hui ambassadeur à la Porte-Ottomane, et à +Fabre-d'Églantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre +m'encouragea à cultiver les lettres. Je lui montrai différens +opuscules: il approuva mon ouvrage intitulé: _La Voix de la Nature_, +et se borna là. Je ne l'ai jamais revu depuis. + +Ces promesses me firent bâtir des châteaux en Espagne; je me crus +placé sous trois jours. Dans un élan de reconnoissance, je cours vîte +au Palais-Royal acheter quelque chose à la bienfaitrice qui me +délivroit de la férule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil +dirigeoit ma démarche; j'avois déjà honte de la misère, et cette dette +que je payois à l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme +libéral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'écrire dans +mon pays à celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis +heureux sans vous, et malgré vous?_ Une main invisible corrigea +bientôt ce désir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma +compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur +les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la +persuasion que j'étois beaucoup plus riche. + +En entrant dans la première cour du Palais, du côté de la rue +Saint-Honoré, je vois un gros homme bien vêtu, qui grondoit une jeune +dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laissé aller? +Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et +me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la +galerie.... «Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici +de l'argent....» Il fouille à sa poche. «Voyez-vous cet homme qui s'en +va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretières à +diamans, et quatre superbes paires de bas de soie à vendre; ça vaut +huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les +donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adressé ici à mon épouse; +elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que +trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fâché; +il est intraitable avec moi.... Voilà comme elle manque toutes les +bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voilà un louis; je vais derrière +vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est +à vous.» Je suis l'homme à la piste; il s'arrête dans une encoignure; +il étoit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis +quinze ans, couvroit sa chevelure mastiquée de poudre, de sueur et de +poussière, et ombrageoit sa figure blême et veinée de barbillons longs +comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la +richesse de son uniforme noir et fripé comme s'il fût sorti de l'eau. +_N'avez-vous rien à vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me +regarde d'un air contrit, et tire mystérieusement de dessous sa +mantille la boîte à Pandore. Nous entrons en négociation. Ces gens-là +sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit +réellement d'un air inquiet et avide; le prétendu infortuné lui +tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de +longues jérémiades. Nous tombons d'accord à quatre louis. Le premier +me félicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son +prétendu antagoniste, feint de vouloir se rétracter par vengeance. Je +le somme de sa parole; mon prometteur s'éloigne, comme pour lui +laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont +disparu.... + +Je retourne à la boutique; personne ne me connoît: ce ne sont plus les +mêmes figures. J'en fus enchanté. Au bout d'une heure, j'arrive chez +moi d'un air triomphant. Ma compatriote étoit avec d'autres voisines. +Je lui offre galamment la fameuse boîte, dont j'avois provisoirement +retiré les boucles de jarretière et une paire de bas.... On ouvre.... +Des éclats de rire se prolongent d'un bout à l'autre du cercle, je +rougis; je suis dupe. On détaille l'emplette. Je m'enferme vîte dans +mon cabinet pour mettre mes bas; ils étoient gommés et resavetés; le +pied étoit de deux morceaux, et la jambe trouée comme un filet à +prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille étoient de +cuivre doré; le diamant répondoit au métal, et le tout valoit six +francs. Voilà soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise +grâce. + +Cette largesse diminua mon crédit dans l'esprit de mon hôtesse. Il ne +me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur +qu'à force d'être dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant, +je trouvai mon petit mémoire annexé à ma chandelle. Toute la nuit, je +baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis à la dérobée, +avec un paquet de six chemises, que je portai vîte à un +commissionnaire du Mont-de-Piété, qui me donna 30 fr. Mes dettes +payées, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit +qui me couvroit. + +Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reçus une +lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc +débarrassée de vous; ma maison vous est fermée pour toujours: j'ai +fait mettre une double serrure à mes portes, de peur que vous +n'arriviez à l'improviste. N'espérez pas m'attendrir; vous n'avez plus +rien à espérer de moi. Vous prétendiez que le pain que je vous donnois +étoit celui de la douleur; je vous verrois mourir à ma porte, que vous +n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en coûte pour me +désobéir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre +l'honneur, contre la vertu. «Vains fantômes, m'écriai-je! n'êtes-vous +donc suivis que du désespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chérir, +si le malheur, la misère et la honte sont toujours le partage de vos +prosélytes? Pourquoi préférer l'avilissement à la gloire; la détresse +à l'opulence; la bonne foi à la duplicité, quand ces vertus ne sont +que des mots dont la fortune et le crédit annullent la réalité...?» +Je déchirai la lettre avec mes dents, je m'étendis sur mon grabat; et, +pour la première fois de ma vie, je perdis pendant trois heures +l'usage de la raison. Je m'étois enfermé chez moi sans le savoir; je +ne pus jamais trouver la clef qui étoit dans ma poche, et le lendemain +j'avois le visage d'un mort inhumé depuis plusieurs jours. + +Je retournai voir M. Brune. Il me remit à une quinzaine, sans me +désigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu: +la malle qui étoit à mon séminaire ayant été renvoyée à mon mentor, +je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il étoit d'une +qualité assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer +pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier. +Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux étant devenues +publiques, je revis M. Brune, qui m'employa à prendre des notes au +Châtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il étoit +co-propriétaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de +Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rédigé le +mémoire en révision), furent entamées. Le premier, colonel-général des +Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vénus et sous +les lauriers de Mars. Il étoit accusé d'avoir fourni des munitions au +gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prêté main-forte +pour tirer sur les assiégeans; de l'avoir invité à tenir bon en cas +d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et réduire +les insurgés, et d'être, par ce, comptable du sang versé les 13 et 14 +juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit +pris la fuite, avoit été arrêté à Brie-Comte-Robert, et enfermé nu +dans un cachot, où on le montroit au peuple comme une bête rare et +vorace. Les têtes étoient si échauffées contre lui que l'auditoire +influençoit ouvertement les témoins et les juges. Le rapporteur, +Boucher-d'Argis, étoit invectivé à chaque séance, ainsi que tous ceux +qui se présentoient pour l'accusé, ou qui ne déposoient rien à sa +charge. + +Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre, +s'immortalisèrent dans cette cause. Le premier, est M. de Ségur, bras +d'argent, qui n'abandonna jamais l'accusé, et s'identifia +volontairement à lui dans sa prison, dans ce moment critique où les +injures, les menaces et les persécutions pleuvoient sur tous les +hommes titrés, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite +assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sèze, qui, par son +éloquence, brisa les fers de l'accusé. Cette première cause célèbre de +la révolution, où le talent de l'orateur animé par la stoïcité du +tribunal et par cette âme grande qui le caractérise, fut développée +avec des traits si mâles, qu'il auroit forcé les juges de mourir sur +leur siège, s'il eût été nécessaire, pour ne prononcer que d'après +leur conscience, lui mérita la confiance de Louis XVI, dont il +prononça si éloquemment la défense à une époque que nous connoissons +tous. + +Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue, +avoit été mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le +roi et se défaire, à force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du +maire, M. Bailly, et du commandant général, M. de la Fayette, si +célèbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la même cause. Les +dénonciateurs de l'accusé étoient ses premiers agens; plusieurs +témoins venoient à l'appui: mais l'arrestation de ce seul prévenu, +sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 décembre 1789, au +moment où il étoit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on) +atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le +conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on +ne l'influence pas, et que sa sagacité naturelle lui indique souvent +le vrai coupable. + +Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis +de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le +comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens: +«Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable +avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit +inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de +cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les +yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de +crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient +l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et +leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition +de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les +faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise +malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même +art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore +dans son coeur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied +de la potence. + +Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me +trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les +premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques +ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore. +Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai +que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou +peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il +fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de +savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six +mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul +voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première +personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle +avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple +pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je +couchois.--«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la +personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas +besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront +rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les +habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos +meubles soient de retour.»--Je la pris pour une folle, et je me mis à +rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et +je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le +soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre +en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille: +elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la +consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en +entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous +vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille +folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai +été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent +ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à +apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui +me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les +enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit +démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois +été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne +portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de +répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia +l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je +pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle +par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille, +qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la +conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double +intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me +croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses +compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour +la forme. + +Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère +contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en +vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du +comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an. +Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué +dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs, +me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la +conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi. +Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas +nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur, +me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous +nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette +importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous +n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas +de regretter ce temps d'épreuve. + +Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé +à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse +lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire +prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre +plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de +fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe +d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les +privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des +accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais +long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être +toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas +que cette fermeté s'acquière dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot +de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de +l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis, +auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à +jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre, +et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais +l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous +envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient +quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés +de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne; +nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur +le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet; +nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain +et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit +facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma +main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes +membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma +tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je +le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher +dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée +plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et +couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant +aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de +Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi. +Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement, +nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma +garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois +une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en +sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce +jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma +suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma +vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans +moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit +de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à +l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on +me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus +vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper +de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor, +n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité. + +Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le +lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez +M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai +un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint +terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette +année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En +1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en +Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1]. +«Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse +du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du +poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un +libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de +mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat +en poche.--Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils +pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec +l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli, +lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec +deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois +rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires; +l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.) + +[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson, +_l'Occasion perdue et retrouvée_, en quarante-un couplets, eut pour +pénitence _l'Imitation de J. C._ à mettre en vers. J. B. Rousseau fut +exilé et gracié pour quarante-un couplets. L'auteur a passé au +tribunal révolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a été exilé et +gracié pour quarante-un couplets intitulés: _Le Miroir de la Raison, +présenté par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace cassée._ +Nombre fatal!] + +D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin; +je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais +les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à +chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire +s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en +papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à +d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de +partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière +à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la +place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise +honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie +pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on +me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes: +ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus +honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prêtre_, +pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attaché à la maison de +Rohan_; ensuite _évêque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de +l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donné l'énigme de toutes ces +exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois +avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Préjugé vaincu_. + +[Note 2: Une femme, entre deux âges, m'accoste un jour, après +m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalisé: +«Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pénitentes +vous moralise!...» Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne +vous méprenez-vous point?--Oh! certainement non.--Hé bien! _madame, si +j'étois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous +dire?_--Que je pourrois tout révéler à votre mari, sans divulguer la +confession....» + +Un autre jour, un Prémontré vient chez moi de grand matin, me demander +si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai étudié. Il +y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer à Metz faire mon noviciat +chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularité? + +Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois +même des personnes qui assuroient y avoir assisté. Oh! comme le +serment coûte peu à faire, quand il coïncide avec nos vues!... + +Le lendemain on vouloit que je fusse maître de musique.... Enfin, j'ai +été forcé de faire le médecin malgré moi. Et si je publiois mes scènes +à tiroir du temps que j'ai chanté, on jugeroit que j'ai été plus ami +de la société et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.] + +Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien +réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a +secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même +dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet état que la +sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite. +Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces +traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est +prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage; +mon coeur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au +gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat. + +[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont +des amies inappréciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle +détention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincère amitié a +autant de force que l'amour. Ô âmes sensibles, que je cesse d'exister +quand je cesserai de vous aimer!] + + * * * * * + +Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut +bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les +angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que +j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la +position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits +un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits +qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse +approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet. + +Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la +colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange +et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire +à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut +souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette +versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où +nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen, +leur a beaucoup nui à nos yeux. + +Les déportés qu'on leur envoyoit étoient presque tous des hommes +marquants et regardés comme dangereux. Il falloit plaire à la +mère-patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa +place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte +n'ont point eu de part à cet écrit; je leur en ai donné la preuve en +leur présence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ôter la vie, au +moment où je leur disois, avec le caractère que mes amis me +connoissent, des vérités dures que le danger de la mort ne m'a jamais +fait taire. Ici, je leur dois la vérité; la voilà toute entière. + +Si je consulte la vérité sur le 18 fructidor et sur ses causes, je +conviendrai avec franchise que la déportation, nécessaire pour l'état +et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les +proscriptions et les vengeances partiales des hommes exaspérés qui ont +substitué leurs intérêts et leurs ennemis personnels à ceux du +gouvernement. La France républicaine, à cette époque entre le couteau +des royalistes et des anarchistes, fut forcée de mettre en vigueur les +loix de Rome et d'Athènes, l'ostracisme, la déportation, le +bannissement et l'exil. + +Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des +déportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'état +qui dit, le 19 fructidor, à un énergumène, prêchant la mort des +vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais +priver pour quelque temps de leur patrie les étourdis et les +inconséquens qui méconnoissent la liberté et la mutilent, et +l'interdire pour jamais à ceux qui l'assassinent. + +Je sais bien que la chaleur et l'énergie que j'ai déployées à cette +époque ont pu faire croire que j'étois influencé par un parti. Je +m'étois mis trop en avant pour espérer éluder la loi: mon exil ne m'a +point surpris; je l'ai presque légitimé par ma hardiesse; mais voilà +ma religion et le fond de mon âme: la liberté dans le coeur de l'homme +est le feu sacré de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni +l'allumer ni l'éteindre. Je ne suis libre que quand un seul chef +commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un état. +L'anarchie est l'ivresse de la liberté; la république est un beau +songe, et l'uniformité de l'ordre et l'unité sont l'aliment sacré du +premier titre et du droit que l'on ne peut aliéner qu'en voulant +l'étendre ou le partager.... Voilà mes principes..... mon erreur étoit +bien pardonnable; j'en appelle au témoignage des hommes probes. Aucune +faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les défie +tous sur ce point. + + * * * * * + + Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805. + + TRIBUNAL CRIMINEL DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE. + + _Extrait des minutes du greffe du tribunal criminel du + département de la Seine, séant au Palais de Justice, à + Paris._ + + Au nom du peuple français. + + BONAPARTE, premier consul de la République, + + Aux membres composant le tribunal criminel du département + de la Seine, séant à Paris. + +_Le grand juge et ministre de la justice nous ayant exposé que +Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, pour avoir tenu des +discours tendans au rétablissement de la royauté, par jugement du +tribunal criminel du département de la Seine, en date du 9 brumaire an +6, s'est pourvu à fin d'obtenir grâce; nous avons réuni en conseil +privé, au palais du gouvernement, le 21 du mois de fructidor an II, +les citoyens_ Regnier, _grand Juge et ministre de la Justice_; +Dejean, _ministre de l'administration de la guerre_; Barbé-Marbois, +_ministre du trésor public_; Roederer _et_ Abrial, _sénateurs_; +Bigot-Preameneu _et_ Treilhard, _conseillers d'état_; Muraire, +_président du tribunal de cassation_; Viellard, _vice-président du +même tribunal; ce dernier convoqué, mais non présent_. + +_D'après l'examen qui a été fait, en notre présence, de toutes les +pièces, et les circonstances du délit mûrement pesées, nous avons +reconnu qu'il y avoit lieu à accorder la grâce demandée._ + +_En conséquence, nous avons déclaré et déclarons faire grâce à +Louis-Ange Pitou, condamné à la déportation, par jugement du tribunal +criminel du département de la Seine, du 9 brumaire an 6, pour avoir +tenu des discours tendans au rétablissement de la royauté, sans +toutefois que le présent acte puisse en rien préjudicier aux droits de +la partie civile._ + +_Ordonnons que les présentes lettres de grâce, scellées du sceau de +l'état, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur +réception, par le commissaire du gouvernement, en audience publique, +où l'impétrant sera conduit pour en entendre la lecture, debout et la +tête découverte; que lesdites lettres seront de suite transcrites sur +vos registres, sur la réquisition du même commissaire, avec annotation +d'icelles en marge de la minute du jugement de condamnation._ + + _Donné à Saint-Cloud, sous le sceau de l'état, le 21 + fructidor an II de la République,_ + Signé BONAPARTE. + + _Par le premier consul, le secrétaire d'état_, + Signé H. MARET. + + _Le grand juge et ministre de la Justice_, + Signé REGNIER. + + _Délivré, pour copie conforme, par moi greffier, soussigné_ + FREMIN. + + + + +TOME PREMIER. + +ANALYSE SOMMAIRE + +DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + +_Division de l'ouvrage, pages 1 et 2. -- Causes de déportation de +l'auteur. Voyez préface, 3. -- Son départ. -- Des antiquités de +Chartres. -- Du séminaire, du collège où l'auteur a fait ses études. +-- Il y trouve deux compagnons de déportation, 14, 15 et 16. -- Il +passe à Châteaudun, son pays natal. -- Il y voit sa famille, 16, 23. +-- Passe-temps comique de Sainte-Maure à Châtellerault, 30, 31. -- Du +commerce des couteaux, 32. -- Singulier crime d'une jeune femme de +Poitiers, 33, 34. -- À Niort, ils logent dans la prison où naquit mad. +de Maintenon, 38. -- À Surgères ils se promènent librement sur leur +parole; on veut les faire sauver; pour quoi ils refusent; ils vont +visiter les tombeaux: réflexions sur l'immortalité de l'âme; anciennes +prophéties sur la révolution, 39, 44. -- Arrivée à Rochefort, 46._ + + +DEUXIÈME PARTIE. + +_Entrée à la municipalité, les trois déportés font danser le +président, le commissaire se fâche, les fait serrer de près, 48, 49. +-- Affreuse prison de Saint-Maurice, 50. -- Évasion de Jardin et +Richer-Sérisy, journalistes. -- Comment le concierge les fait sauver +par argent, 53. -- Annonce d'embarquement, 56. -- Un vieillard de +soixante ans reçoit un coup de fusil au milieu de la prison. -- Départ +pour la rade. -- Grand désordre dans la prison. -- Arrivée sur la +frégate la_ Charente. -- _Nombre des déportés embarqués, 64. +--Description de la nouvelle prison de ce bâtiment, 66, 67. -- Tableau +de l'intérieur de cette prison, 68. -- Ration du bord, 70. -- Conduite +de l'équipage à notre égard, 71. -- Combien chacun a de lignes d'air +pur à respirer_ (ibid). -- _Un déporté se jette à la mer, de +désespoir, 73. -- Les Anglais viennent bloquer le port. -- La brume +nous donne le moment de sortir. -- Nous sommes poursuivis par trois +bâtimens ennemis. -- Terrible combat, 74, 80. -- La frégate est jetée +sur les rochers, 82. -- À la côte d'Arcasson nous manquons d'être +assassinés par les écumeurs de mer des landes de Bordeaux, 83. -- On +nous rembarque sur la_ Décade. -- _On hisse les malades et les +vieillards à bord, 85. -- Portrait du capitaine et de l'état-major. +--Ration de marine. -- Coq ou cuisinier du bord, 91, jusqu'à 97. +--Départ, 98. -- Description des côtes d'Espagne. -- Hymne du départ, +103. -- Testament des exilés. -- Leurs legs aux âmes sensibles et aux +directeurs, 105. -- Passe-temps de l'entrepont durant la traversée. +--Horrible histoire du capitaine Lalier, 107 et 108. -- La peur des +Anglais trouble la vue au capitaine Villeneau; il prend des souffleurs +pour une escadre ennemie, 110. -- Suite des passe-temps de +l'entrepont. -- Causes secrètes de la révolution. -- Énigme du fameux +collier-cardinal, 111, jusqu'à 114. -- Causes de la haine de la reine +contre le duc d'Orléans, de la vengeance du duc sur la famille de +Louis XVI, 115. -- Causes de la fertilité de l'île de Madère, 116. +--Suite des passe-temps de l'entrepont. -- Conte de l'amour suffoqué +par la jouissance, 117. -- Résurrection de l'amour. --Sacrifice de +l'innocence, 118, jusqu'à 122. Tempête, 123. --Passe-temps de +l'entrepont. -- On agite la question du divorce, 124. -- Suite. -- +Histoire d'une femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée +par son amant et retrouvée par son mari, 125, jusqu'à 144. -- Passage +et baptême du tropique, 145. -- Température de la zone Torride. -- +Description des cinq zones, 146, jusqu'à 151. --Observation sur +l'aérométrie, 151. -- Passage entre les îles du cap Vert. -- Ce +qu'elles produisent. -- Banc de poisson. -- Description d'une belle +nuit sur mer, 154. -- Passe-temps de l'entrepont. Événemens les plus +remarquables et les plus terribles de ma vie, 155, jusqu'à 165. -- +Pompe d'eau, ou trombe; ce que c'est, 166. -- Résumé de la traversée, +167, jusqu'à 169. -- On voit terre, 170. -- Mouillage dans la rade de +Cayenne. -- Misère du pays. Mariage impromptu de la colonie de 1763, +174. -- Nous apprenons l'évasion des huit premiers déportés. -- Leurs +noms, 174, jusqu'à 177. -- Du port de Cayenne, 178._ + + +TROISIÈME PARTIE. + +_Entrée à Cayenne. -- Procès-verbaux de débarquement. -- Réception +faite aux déportés, 179. -- Un mot sur les habitans. -- Description +générale de l'Amérique. -- Des Guianes, et particulièrement des +possessions françaises, 185. -- De la ville de Cayenne. -- Température +du pays. -- Peinture des habitans, 204. -- Des agens ou gouverneurs. +-- Leur autorité, 218. -- Maladies du pays, 224. -- Départ de l'auteur +et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. -- De la colonie +de 1763, en parallèle avec la déportation, 258. -- Leur misère. -- Ils +luttent contre la famine. -- Intérieur de leur case. -- Anecdote +curieuse sur Terdisien. -- Quel personnage c'étoit, 265 et suiv. +--Insectes des cases, 272. -- Plantation, culture, commerce de la +Colonie; coton, cannes à sucre, indigo, 289. -- Animaux domestiques et +reptiles, caïman, 310._ + +Fin du premier volume. + + + + +TOME SECOND. + +ANALYSE SOMMAIRE + +DE LA SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE. + + +_Caméléon, phénomène, pag. 1 et 2. -- Cancer guéri d'une manière +étonnante, au Diogène du pays, 4. -- Existence de Billaud et de +Collot-d'Herbois; leurs caractères, leurs malheurs; mort terrible de +Collot-d'Herbois, 16. -- Nos malheurs à la case Saint-Jean; notre +abandon; nos camarades meurent, 30. -- Nous sommes sans vivres, sans +connoissances. -- Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et +suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu'à 56. -- Départ +de Jeannet._ + + +QUATRIÈME PARTIE. + +_Désert de Konanama. -- Liste des morts dans ce lieu, 59. -- Les +déportés sont réunis à Synnamari. -- Seconde liste des morts, 131. +--Portrait et agence de Burnel; il est chassé de la colonie, 151. +--Voyage chez les mangeurs d'hommes, où l'auteur court risque d'être +dévoré, et ensuite empoisonné, 214, jusqu'à 278._ + + +CINQUIÈME PARTIE. + +_Notre rappel. -- La corvette qui vient nous chercher est prise sous +nos yeux par les Anglais, au moment où nous allions embarquer, 301. +--Départ de l'auteur par les États-Unis; il fait naufrage dans le +port, 305. -- Liste des déportés partis, restés et réfugiés à la +Martinique. -- Retour. -- Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et +suivantes._ + +FIN. + + + + +VOYAGE À CAYENNE. + + _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._ + Virg. Æneid., lib. I. + L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. + + +Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes +malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que +je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays +que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée +pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je +parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux +de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste +pays; j'ai resté à _Synnamari_ et à _Konanama_; j'en ai tracé le plan +sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne +puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des +personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis +procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je +mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la _Décade_, il +appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour +découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de +vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens. +MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson +ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la +meilleure partie de mes recherches sur les moeurs des Indiens, des +noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres +animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long, +nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route. + +Je fus arrêté le _13 fructidor an V_ (_30 août 1797_), pour avoir fait +quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se +reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (_31 +octobre_) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner +du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit +une noyade, sous un autre nom. + +Le _2 novembre_, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une +cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes +malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque +cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui +faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une +grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes +qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que +j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé. + +Le _6 janvier 1798_, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je +remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me +remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre +avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux +flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font +descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre, +et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du +commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au +cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends, +aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour +assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé +les deux seins à sa maîtresse, par jalousie. + + * * * * * + +Le _12 janvier_, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de +mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire. + + * * * * * + +Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes +par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris. + + * * * * * + +Le _13 janvier_, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint +un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous +terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer +l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis +mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la +main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que +j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui +demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de _Marat_. +L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un +mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit +confirmé. + + * * * * * + +J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue. + + * * * * * + +Le _26 janvier_, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval +viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources, +ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer +dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie +pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou +pour la déportation. + +Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les +deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois +pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y +consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit +l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir +que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de +la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les +deux époques. + +À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et +qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des +babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me +fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit +à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter +du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à +Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans +le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins +et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un +scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets +de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à +répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore +à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me +met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole +d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à +regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens +que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la +vie. + +Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je +marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme +que je n'avois jamais vue. + +Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau +argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de +verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les +désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds; +les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en +arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche +en vain les ruines du fameux temple d'_Isis_ ou Cérès. C'est à ce petit +village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de _paratum +ysi_ ou _par isi_, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems +qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de +tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour +être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant +de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui +l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la +puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame +de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en +faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce +tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le +genre du _Promeneur solitaire_. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que +personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois, +Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la +multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se +déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une +promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses _chers +collègues_: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la +campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le +trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le +bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.» + +Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur, +de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une +pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le +nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers, +je les nomme à mon guide, voilà _la place Louis XV_, _le boulevard_, _le +faubourg Saint-Germain_: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner, +il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde. + +Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris, +et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en +parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma +gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce +qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on +perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand +on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit +pour une égratignure. + +En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19 +octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous +mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux: +_Ils sont des scélérats!_ crioit-il, _ils sont des scélérats!_--Eh! +qui donc? est-il fou?--Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces +brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes +hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique. + +Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par +l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma +mémoire, là, tout parle à mon coeur: je vois dans la plaine de jeunes +garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de +laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres. +J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à +neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de +Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais +on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux +l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la _grosse +pierre_; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le +jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu, +une jambe en l'air.--Mais cache-toi donc, Nanette!--Pourquoi me +cacher?--Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton +cotillon.--.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature, +qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un +beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent, +se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit +se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le +crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de +village. + +Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries +de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue +d'émigration; ils voient les déportés de bon oeil. On me loge dans un +grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir +voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la +porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit +le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous +descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que +mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour +ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me +prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge +de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume +en riant. + +Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge +qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison, +qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la +rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance. + +_28 janvier_. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot +_déporté_, elle a reculé d'effroi: c'étoit la soeur du dernier +président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa +retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé +le parc; on parle _du 18 fructidor_; il n'a pas connoissance des +causes de cette journée; mais _Pichegru_ est un conspirateur, ainsi +que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la +preuve de ce qu'il vient d'avancer.--On l'a imprimée dans tous les +journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.--Vous avez +servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?--Non, mais il l'est devenu +depuis.--Pour quels motifs?--Je n'en sais rien, mais les bons journaux +le disoient bien avant le 18 fructidor.--Quels sont les bons +journaux?--_L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le +Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur._--Pourquoi +ceux-là valent-ils mieux que les autres?--Parce que le directoire les +achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis +jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils +veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.--_Marat_ la +demandoit aussi.--C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je +n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le +directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous +descendîmes à _Épernon_ pour dîner; il fit bande à part, crainte, +dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il +se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue +avant d'arriver à Chartres. + +Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions +promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je +ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit +le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du +Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la +jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où +nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de +_trictrac_. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de +l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres. + +Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par _Henri IV_, qui en fit +reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de +l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les +ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte +Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la +maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de +modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en +vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus +haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On +fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à +la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont +encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas +démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police +correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir +et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon +berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois +la _Vierge noire_ de bout sur son pilier usé par les lèvres des +pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire +où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, _le +triomphe de la religion_, où il monta en 1793 pour apostasier cette +même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783; +il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de +cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres +que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard, +notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont _l'optimiste_, +_l'inconstant_ font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au +coeur du poète. + +Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme: +j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier, +nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé _Cormier_. + +_31 janvier_. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais +embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui +je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je +allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays +derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de +cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons +soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir +délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives, +vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de +nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons +peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun. +Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite +rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans. + +Cette rivière, nommée _la Cony_, ou la Resserrée, coule de l'est à +l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les +autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la +contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes +d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la +paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent +d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du +printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source +d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un +berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux +portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres +innombrables qui sont dans la prairie. + +Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon +père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la +_Descente d'Énée aux Enfers_; du grenier de notre cabane, je croyois +voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier +sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que +notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches +pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient +lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la +ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières +sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de +coeur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à +deux mille lieues. + +De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette +rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est +passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans +le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse; +j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays, +déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma +prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre +chère à mon coeur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance: +«Tu n'as plus que ma soeur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette +révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai +été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête +homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque +révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes, +et tu trouveras des âmes sensibles dans la _France équinoxiale_.» + + Humble cabane de mon père, + Témoin de mes premiers plaisirs, + Du fond d'une terre étrangère, + C'est vers toi qu'iront mes soupirs. + +Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun; +voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis +sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas +changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en +1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de +comité révolutionnaire. + +Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et +les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour +grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et +imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres +de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes +blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois, +surnommé le _Beau Bâtard_ du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit +nommé la _Ville-Blanche_; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans +qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit +relever les premières façades, et exempta les habitans de taille +pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des +villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à +une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit +toute la ville. + +Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la +toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du +nord. + +Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la +rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de +largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le +Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement +dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la +montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems +sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de +l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener +ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a +succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des +rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs +d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins, +vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique +désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes +touffus de _Macheclou_, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785.... +Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? _Des simples jeux de notre +enfance_ se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne +désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage +de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis +dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs +souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour +restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la +liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus +sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que +j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui +emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu! + +Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en +1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez +votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que +vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal, +c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire, +dont le fils m'apprit à décliner _musa_, je vois celle qui me fit +décliner _amor_.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle +église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit: + + Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé? + +Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M. +Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur +père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute +la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui +les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il +ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir +voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa +religion et son Dieu pour sauver sa vie. + +La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien +moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif, +Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris +pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me +le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs +dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des +lèvres.--Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un +ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes +amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper. +Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme +que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je +n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa soeur. +Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante, +que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle +ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut +ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend +fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de +froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds +de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes +compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai +connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient +nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà +la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui +avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes +sont fréquentes pour moi, depuis la révolution. + +Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la +société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je +revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge +de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits +et du côté du coeur. _Gillement_ et son épouse nous donnent des +preuves de sincère amitié. Parler des _Allaire_, des _Bourdin_, des +_Feulard_, des _Rousseau_, des _Dimier_, des _Lumière_; c'est nommer +la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient +durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des +sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie. +Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à +votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je +vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi +nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma +première amie, avec sa mère et sa belle-soeur; ses traits sont +charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je +suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que +sa belle-soeur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en +fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. _Voilà le +gage de notre hymen!_ Un sentiment involontaire le repoussoit de mes +bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon coeur.... _Voilà +le gage de notre hymen!_... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un +autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à +l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon coeur) pour m'offrir +des moyens d'évasion. + +--Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux +pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée. +Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition. + +Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande +hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie +par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous +méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de +chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le +malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me +donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie. + +Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades +de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule +les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit, +on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour +vingt ans. + +Le _2 février_, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je +dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?... +Mlle. Lebrun, belle-soeur du capitaine des gendarmes, fait route +avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain, +qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous +conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Baboeuf et +Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin +de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en +cachot. + + * * * * * + +La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une +riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de +prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4] + +[Note 4: Pierre Ronsard ou Roussard naquit au château de la +Poissonnière, le 11 septembre 1525. Homère, Virgile et le Tasse ont +moins reçu d'éloges, dit Bayle, que Ronsard n'en reçut de son tems. On +l'annonça comme le plus grand poëte de la nation: Marguerite, duchesse +de Savoie le fit connoître à Henri II son frère qui l'honora des +bontés les plus particulières; François II et Henri III eurent pour +lui les mêmes sentimens: Charles IX, amateur passionné de la poésie, +monarque le plus instruit de son royaume, voulut qu'il fût toujours +logé auprès de lui; il lui écrivoit en vers qui valent mieux que ceux +du poëte Vendomois. Tels sont ceux-ci: + + L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, + Doit être à plus haut prix que celui de régner; + Tous deux également nous portons des couronnes, + Mais roi, je les reçois, poëte tu les donnes. + Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur, + Éclate par soi-même et moi par ma grandeur; + Si, du côté des Dieux, je cherche l'avantage, + Ronsard est leur mignon, et je suis leur ouvrage; + Ta lyre qui ravit par de si doux accords, + T'asservit les esprits dont je n'ai que le corps; + Elle t'en rend le maître et te sait introduire, + Où le plus fier tyran ne peut avoir d'Empire.] + +La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs +à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans, +le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous +ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle +_Lebrun_. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi +désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et +confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur +jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à +condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous +paierions sa dépense et celle de toute sa garde. + +La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine, +nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il +traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion +de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique +à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte +d'Estaing. Nous voilà à Tours. + +Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième +race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de +plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous +François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt, +dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit +tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant +Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des +matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par +des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si +l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche +point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et +l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y +fixer. Quel beau coup-d'oeil présentent ces quais et cette Loire qui +coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du +majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de +pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche, +une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une +flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au +silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus +vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy, +Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même +danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune +homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré, +et dont la famille a obtenu la réhabilitation. + +Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que +ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de +la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long +sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et +parlé à son aise, tandis que nous dormions. + +Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne +heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux +Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement +les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables +rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous +dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un +petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a +trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans +vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus; +j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je +représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à +Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il +s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer +par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la +joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur coeur que moi. Plus loin, +nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux +compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions +presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À +Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné. + +Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent +civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter +malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs +pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un +couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne +croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y +voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles; +les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le +père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la +mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que +nous devons ce proverbe d'amour, _je te donnerai de petits couteaux +pour les perdre_. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels +et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la +coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à +très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans +les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter +les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la +queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui +escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de +s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit _carte +blanche_, pour mille écus de couteaux. + +Le _13 février_, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à +la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous +sommes à quatre-vingts lieues de Paris. + +Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un +seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en +route. + +Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans +goût. Charles-Quint l'appeloit le _village de France_; les rues sont +obstruées par d'énormes boeufs qui servent de chevaux; ses alentours +sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le +nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des +Visitandines. + +Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas +être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se +délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une _Agnès_, mais c'est une +Agnès _Sorel_, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son +mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la +fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands +personnages et des grands coupables. Le _ho!_ qu'elle est jolie! quel +dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre coeur bien avant +de venir à nos lèvres. + +Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir +nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend +aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne. +Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de +ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est +engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson, +soeur du citoyen Beauregard déporté. + +À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les +ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers +de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de +l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons +sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de +curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort, +et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque +nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce +qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs +d'autre férule que les tendres réprimandes du _langage_ de la raison. + +Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux +qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que +nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la +Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée +de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la +_Marseilloise_. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils +insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à +leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une +des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que +les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu +splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots +rouges grillés et fermés à cadenas. + +»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il +traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une +bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les +jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des +déportés. Plusieurs _toasts_ furent portés aux cendres de la +société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à +Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils +étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur +d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de +faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le +général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement, +monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en +baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à +nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit +sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause, +disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut +quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans +protecteurs.» + +Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le +soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni +lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges; +il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au +cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence. + +Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous +eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne +trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des +hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions +pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les +concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous +couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes +et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô! +Danaé! ta fable est une réalité! + +Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée +de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre _Cochon_ +s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit +encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797. + +Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné, +depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté +pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution. + +Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent; +il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses +amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et +aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui +parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse. + +_17 février._ Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le +reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne +comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est +la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons +encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé _Niort_; sur le +penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite, +je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de +Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos coeurs cette hilarité +que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se +dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant +la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car +c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le +bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous +n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le +pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le +concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le +vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté +d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader. + +_18 février._ Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans +cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église +qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la +richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie +du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis +par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil +n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux +cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité +révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever +ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si +hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les +morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers +tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à +l'oeuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus +et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras, +n'étoient encore qu'entr'ouverts; un _Mucius Scævola_ saisit un +ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les +força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent +le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après +avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des +morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils +abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les +inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre +de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent +l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit +notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et +Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse +mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET +TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos +persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux +dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous +touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos coeurs émus, +sentent qu'il existe un autre être en nous. _Voltaire_ et _Lamétrie_ +ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle +d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille +le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi +opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que +l'éternel signe dans nos coeurs, en nous en donnant la pensée; la +certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme. + +[Note 5: Nitocris, reine de Babylone, après avoir embelli cette +maîtresse du monde, avoit placé son tombeau sur une des principales +portes de cette ville, avec une inscription à ses successeurs, de ne +point toucher aux richesses enfermées dans ce tombeau, sans une +absolue nécessité; il demeura intact jusqu'au règne de Darius Octius +(ou le marchand). Ce roi, au lieu de trésors immenses qu'il +s'attendoit d'y trouver, y lut ces mots: _Si tu n'étois insatiable +d'argent, et dévoré par une basse avarice, tu n'aurois pas ouvert les +tombeaux des morts._ (HÉRODOTE, liv. Ier., chap. 185.) + +Saint-Césaire, d'Arles, nous prédit mot pour mot ce qui vient +d'arriver depuis dix ans: «Que nous sommes heureux, dit-il, de ne pas +voir ces siècles impies où les autels de Dieu serviront aux femmes de +débauche; ces deux lustres écoulés, les français ressuscités de +dessous les hécatombes, verront un nouveau chef relever le +sanctuaire.» + +Le père de Neuville, dans son sermon _sur le respect dû aux temples_, +prêché en 1770, après avoir puisé à la même source, ajoute: «Il +viendra un tems, et ce tems n'est pas éloigné, où le sanctuaire de +Dieu sera foulé aux pieds, les autels renversés, les tombeaux +profanés, les cendres des rois jettées au vent; ce siècle fera +craindre au monde le dernier jour qui doit l'éclairer; ces +persécutions seront aussi cruelles que celles de Néron.»] + +Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne +laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit +des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans +de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les +chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur +nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités +révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient +laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du +temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus +heureux. + +Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes +la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À +peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se +former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres +et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre +sort.--Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en +profiter.--Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.--Vous +serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2, +sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même +conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous +passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route; +le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il +fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous +revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de +liqueur pour avoir droit d'être détenus[6]. + +[Note 6: On croit que _Surgères_ étoit autrefois sous l'eau. Des +étymologistes prétendent que son nom lui vient de _Surges_ ou +_Surgeres_, tu t'élèveras au gré de Neptune. Quoique cette petite +ville, à cent vingt quatre lieues de Paris, soit aujourd'hui à trente +milles de la mer, on trouve dans la campagne des ancres qui accrochent +la houe du vigneron, et font rebrousser le soc de la charue. Ce +phénomène est commun sur les bords de l'Océan, toujours en tourmente.] + +Le jeudi, _24 février_, un seul gendarme nous accompagna, en nous +disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades +étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison. +Malgré ces belles promesses, nos coeurs étoient comprimés en quittant +ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira +pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au +milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle +ne nous mette les menottes. + +Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui +vont se succéder. + +On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le +promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés? +Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués +tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur: +nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre +argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous +emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous +monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons +sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous +croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que +nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier +en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles, +afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces +atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre +frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans +la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap +Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs, +puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la +Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne, +l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à +certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les +deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit +approche, nous voilà à Rochefort. + + +_Fin de la première partie._ + + + + +SECONDE PARTIE. + +PREMIÈRE SOIRÉE. + + +Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre +parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me +demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je +m'applaudis de l'avoir fait! + +J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les +porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un +autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur +une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont +l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore +pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux, +aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même, +et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une +terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour +nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens. + +Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de +Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout +le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux +emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je +m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de +gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le +faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons +enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons +bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres +froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques +entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable +comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B...... +Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président, +dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus +malade, et je lui pardonne de bon coeur. On signe notre obédience, +pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui +pourrions prendre notre congé sans permission. + +Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme, +frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur +dit d'un ton aigre... _Ils sont à moi... Venez par ici._ Nous +traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas +pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit +Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande +salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par +une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se +referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, +destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins +une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui +connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises +et des serpillières. + +Le _26 février_, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin, +quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes. +Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la +campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes +dont le pied resserre et fait grossir la _Charente_; un nuage varié +des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande +prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours +du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes +filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus +abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant +l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les +arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers, +courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont +couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à +fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes +prisonniers.... + +Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues +semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires +en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et +attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère. + +Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit +point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos +prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs +maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de +leur sort. + +À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du +gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et +cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le +panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de boeuf, +quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze +jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la +disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de +méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée +eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un +denier. + +Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes +pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre, +dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, +accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les +baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures. +Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des +immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous +invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il +leur répond avec un rire sardonique...... _Oh! Oh! vous n'y êtes pas! +et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra +bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre +restera debout._ + +Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée +nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à +l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous +devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui +s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence, +qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme +quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats. + +Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42 +pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que +deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un +marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux +d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un +nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous +occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant +et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la +mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de +morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens. +Les soeurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre +linge. Tous les coeurs sensibles compatissent à nos maux, et les +victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce +département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome. +Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux +et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la +digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv..., +qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours, +et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade. +Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi, +fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant +tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point +de malades.... Adieu.--Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur +son passage.--Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays +chauds.--À un autre.--Votre imagination travaille trop; ce ne sera +rien que cela ... À la diète ...--Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis +cinq jours.--Contes que tout cela; adieu....» + +[Note 7: Voici notre réveil et notre coucher: + + Air: _de l'Enfant trouvé_. + + LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE. + + Maurice jadis eut un temple + Dans cet asyle des soupirs: + Et ces voûtes que je contemple + Enserrent de nouveaux martyrs; + J'apperçois ici cent victimes + Sous le même fer des traitans, + Mes amis, quels sont donc vos crimes? + C'est d'être tous honnêtes gens. + + Si cette lampe sépulcrale + Éclaire ici toute l'horreur + D'une longue nuit infernale, + C'est par une insigne faveur.... + De leur _humanité_ barbare + Nous demandons vengeance aux Dieux. + Non, non, le séjour du Ténare, + N'offriroit rien de plus affreux. + + Quel nuage épais et rougeâtre + Borde l'horison de la nuit! + La mort livide au teint grisâtre + Voltige dans notre réduit; + Et la peste, sa fille aînée, + Sort de notre enfer infecté, + Aidant sa mère décharnée + Qui frappe avec _humanité!_.... + + Grand Dieu, quel lugubre silence! + Reposons donc quelques instans; + Oui, mes amis, car l'innocence + Repose au milieu des tourmens. + Aux premiers rayons de l'aurore, + Chacun se dit en s'éveillant: + Ah! si nous respirons encore, + L'Éternel lui seul sait comment.] + +Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni +fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours, +tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le +malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama +l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un +auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa +visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la +figure étoit couverte de son drap, _à la portion_.... Ça fait le +malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous +maux..... + +_Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné_, disoit le +médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à +l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté +malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un _exeat +illicô_. + +_3 mars._ À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans, +prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé, +obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite +d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été +enchaîné par les quatre membres. + +Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. _Dozier_, +grand-vicaire de Chartres; _Margarita_, curé de Saint-Laurent de +Paris; _Kéricuf_, chanoine de Saint-Denis, et _Bremont_. Le substitut +du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous +étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en +croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de +nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et +son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée. +Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que +dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête +homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit +B***; je les mettrai au large.» + +Le _4 mars_, Jardin, rédacteur du _Tableau de Paris_, s'évade de +l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne +cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes +ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout +à notre service. + +Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le +corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et +Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et +s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin +renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour +faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation +de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a +refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.) + +_11 mars._ On double la garde; on nous embarque demain, les figures +s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de +cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes +d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne +partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de +soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le +soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin, +tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et +rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on +ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang. +L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne +songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la +prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires. + +Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous +préparer à partir dans deux heures. + +La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte +d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure, +tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se +trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà +comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les +sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert. + +Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le +cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une +populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer. + +B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux +voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de +pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit +des billets de toutes espèces. + +Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs, +la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que +nous allons courir, dilatent nos coeurs, confondent nos intérêts, +réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des +larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent +ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude +du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet +assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son +voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches +seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous +pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne +sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires, +négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente, +détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs +avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le +poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une +perspective enchanteresse. + +B****. arrive, et nous dit d'un air riant: _Allons, messieurs, je vous +mets au large._ Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où +chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices +particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts +(comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le +combat) sont déportés sur ce protocole: + + _Loi du 19 fructidor._ + + _Suspects._ + BONS À DÉPORTER + DORU, mal vu des patriotes. + DOUZAN, pour avoir déplu au Directoire. + CLAVIER, dénoncé. + + BONS À DÉPORTER + _Département des Insoumis. Vosges._ + LAPOTRE. + POIRSIN. + GRANDMANCHE. + etc., etc. + +Ce seul titre de la loi est la base de condamnation du plus grand +nombre, qui n'auroit pas de peine à se justifier, si on lui appliquoit +explicativement tel ou tel article de la loi; car il en est déporté +comme prêtres, qui sont laïcs, comme on le verra dans la liste. Tous +les individus du même département ou pris dans le même arrondissement, +sont rassemblés dans la même parenthèse, dont vous voyez le modèle. + +Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre: _Nous +ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici_, dit le dernier; +Bois.... rit et donne le signal; le tambour bat aux champs pas +redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer, l'autre est +sexagénaire; on leur crie de doubler le pas; le commissaire fait +fonctions de lieutenant-colonel. + +Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paroît émigrer pour l'autre +monde, ce prélat respectable est chargé comme un homme de journée; +jadis il étoit le patriarche de sa paroisse ou de sa ville, on le +prendroit dans ce moment pour un criminel échappé du bagne. Les +honnêtes gens ferment leurs croisées, pour pleurer en liberté. Nous +faisons halte dans la cour de la prison de l'ancien hôpital, pour +recruter d'autres déportés. La loi qui exempte les sexagénaires est +nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer. + +À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les +vaisseaux, la _Princesse-Royale_ et le _Duguay-Trouin ou le Mendiant_. +De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui +travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens, +commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un +bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et +tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la +jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice. +Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire. +Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen +Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi. + +La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous +confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse +voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son +déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus +que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent +sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce +spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton +sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues +inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes; +l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer. +Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au +pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle +est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un +grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du +bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds +les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous +faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en +ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que +nous allons nous coucher sans souper. + + +SECONDE SOIRÉE. + +_13 mars 1798._ Nous n'avons encore vu que des roses, voici les +épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la _Capricieuse_, +et se nomme aujourd'hui la _Charente_. Je ne décrirai que les parties +du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées. + +Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les +cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière; +c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de +l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la +sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités +d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie +qui avance; ce mot vient de _procedere_, avancer; cette extrémité est +terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se +terminent en dessous par un tranchant nommé _quille_. Cette quille est +la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne +renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la +poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que +nous logeons. + +Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour +arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner +la manoeuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans +l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous +sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les +soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les +cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers +employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la +proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus +large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui +qui regarde la proue, se nomme _stribord_ et l'autre, _bas-bord_. +Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les +ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la +mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette +dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus +élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier +rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux +batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les +bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et +capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu, +entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et +la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente +pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres, +les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la +frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots +servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces +nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second +étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme _entrepont_; on +y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler +techniquement, de _stribord_ et _bas-bord_. Nous n'avons dans cette +partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand +mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente +pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut. +Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que +cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste +hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent +chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans +le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les +autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des +autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le +vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous. + +Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs +les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de +petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites +solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de +l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent +par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont +le dedans ressemble à un tombeau. + +Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets +occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes, +nous n'en avons pas trois. + +Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de +barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes +fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des +baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six +heures du soir jusqu'à sept du matin. + +La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même +que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne +puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent. +Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut +grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir: +il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je +respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous +ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour +qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau, +dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire +une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de +marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que +nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent +la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir +notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades.... +L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y +marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air; +mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le +cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il +occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour +trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se +lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des +soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins +affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y +recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même? + +Dieu ne nous suscite point de tribulations au-delà de nos forces; du +sein de l'abîme, un rayon d'espérance nous luit avec l'aurore. _Jeudi, +15 mars 1798_ (_24 ventôse an 6_), la cloche nous appelle à déjeûner; +nous avons plus besoin d'air que de nourriture ... nous allons +respirer ... nous avons autant de peine à nous arracher de nos +tombeaux qu'à y pénétrer, nous ne pouvons retrouver nos vêtemens ...: +l'un réclame ses bas, ses souliers, son habit. Et comment se sont-ils +égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour +respirer l'air, on se déchire, on s'arrache les cheveux épars et +dégouttans de sueur; celui-ci heurte et culbute son voisin qui +s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi; cet +autre entraîne ses vêtemens au milieu de la foule, s'habille sur le +pont, étend ses membres, et renaît à la vie, comme cet oiseau qui bat +des ailes, au sortir d'une cage éternellement enveloppée d'un crêpe +noir. + +On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions +à Rochefort. Le pain est noir, mais excellent. Nous saluons le +capitaine M. Bruillac, qui s'attendrit sur notre sort, et nous promet +de l'améliorer aussi-tôt qu'il le pourra. Aujourd'hui nous prenons la +précaution de nous déshabiller avant que de descendre......... +Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se +trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire +que le souffle brûlant qui vient d'enfler le poumon de ses voisins. Le +plancher n'est pas à un pied au-dessus de la tête de ceux qui couchent +sur les autres; il étouffe tellement la voix, qu'il faut crier comme +des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins. + +Les deux escaliers[8] renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans +nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre +pieds quarrés, ce qui donneroit à chacun un pouce et demi d'air pur, +en y joignant celui que nous recevons très-obliquement au travers des +canots par l'ouverture du fond de cale, pratiquée à côté du poste des +aide-majors. Cet air est méphytisé d'avance par les moutons qui +couchent au-dessus de nous, et obstrué par les chaloupes fichées dans +le vide. + +[Note 8: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se +renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur +du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à +l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau +claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où +je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne +d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des +écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se +trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se +trouve au milieu, nage dans le méphytisme.] + +_16 mars._ Nous restons toute la journée sur le pont; faire quelques +pas de plus est une consolation inexprimable. Hier, nous invoquions la +mort; ce matin, nous donnerions tout pour survivre à cette crise. La +justice tombant goutte à goutte, commence à cicatriser nos plaies. + +Nous éprouvons trop de privations, pour n'être pas indifférens sur la +vie animale; elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis +d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette, qui +restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi. + +Toutes les tables sont composées de sept personnes, chacune a sa +_cuisinière_; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de +viande des sept convives; la ration est emmaillotée avec du fil, afin +que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet +sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est +marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. L'appétit +faisant les frais du repas, on s'apperçoit sans dégoût que la soupe +grasse du soir sent la merluge du matin. Nous mangeons debout comme +les Israélites dans le désert; en dix minutes le repas est fini. Le +marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de +comestibles, et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les +gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect des ondes où +se balancent les goëlans ou gobeurs en volans, que les poètes nomment +alcions chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus +loin, des marsouins ou cochons de mer, révolutionnent quelques petits +poissons..... Un cri nous perce le coeur; _un déporté_ vient de se +jeter à la mer du côté de _bas-bord_; vingt matelots s'y plongent à +l'instant; à peine a-t-il touché les flots, qu'il est saisi et remis +dans une chaloupe. + +Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, étoit +détenu depuis deux ans, et reconnu pour fou; il fut renvoyé à +Rochefort avec sept autres infirmes, et remplacé par six sexagénaires +et trois scorbutiques. Le commissaire de marine, Martin, vient nous +compter sur la liste de Bois....; elle a été rédigée si à la hâte, que +Martin passe les noms de ceux qui y sont, et nomme ceux qui n'y sont +point. + +_18 mars._ Trois bâtimens anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du +port. + +_19 mars._ Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous, nous +signale à l'ennemi; M. Bruillac se rend à son bord; ils se donnent +parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois +l'anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas; mais nos +ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire. + +_21 mars 1798_ (_Ier. germinal an 6_). Tems nébuleux; bon vent; +nous levons l'ancre; nous luttons toute la journée contre les bancs de +roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une +heure, on sonne l'alarme: nous sommes poursuivis par trois bâtimens +anglais, au milieu desquels nous donnions, sans la fracture d'une de +nos vergues qui a ralenti notre marche. + +À six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans +notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de +nos hamacs, pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns, à moitié +endormis, tombent sur les autres; tout est pêle-mêle. Ce désordre ne +dure qu'un moment; officiers, soldats, déportés forment un même +peuple; tous ont les mêmes sentimens et les mêmes ennemis à combattre: +les uns commandent de sang froid, les autres exécutent de même; +ceux-ci préparent les canons, ceux-là se précipitent dans le fond de +cale pour passer aux autres, qui jettent à la mer le _leste volant_ et +le bois à brûler. On ensevelit dans les flots jusqu'à nos effets. + +À huit heures, nous découvrons la terre; ce sont les sables +d'Arcasson, canton de Médoc, à douze lieues de la rade de Bordeaux. +L'ennemi qui nous poursuit avec acharnement, avoit fort bien compris +les signaux du capitaine de _la Décade_. Sa feinte retraite n'est +plus un mystère pour nous; ses forces sont quintuples des nôtres. Le +vent nous pousse au large, et nous voulons gagner la côte. L'anglais +qui voit nos manoeuvres, songe à nous couper la route. + +Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à +trois lieues; il nous gagne; on se décide à échouer: ce moyen violent +nous donneroit peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en +réjouit d'avance, dans l'espoir du pillage; l'autre craint que la +frégate ne se brise sur des rochers en cherchant un fond de vase. +Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance, +le naufrage, la mort, la prison et la liberté. + +Le soir, la côte n'est plus pratiquable pour échouer; le vaisseau rasé +(_le Vieux Canada_) et les deux frégates (_la Pomone et la Flore_), ne +sont pas à six milles de nous; tout est prêt pour le combat; nous +soupons avant le coucher du soleil; on brise les cuisines, la cloison +de l'arsenal, et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quelle +horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes!.... + +Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un +tableau moins horrible que notre dortoir; des planches brisées, des +caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires, +des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées, sont +confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte; +on se blesse; on se renverse les uns sur les autres; on parvient enfin +à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière +sépulcrale: l'un est couché sur les jambes de l'autre; celui-ci replié +en double, sert de marche-pied ou de siège à trois ou quatre autres. +Le plancher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la +batterie étoient ouverts pour arroser le fond de cale. + +La nuit est close; notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut +voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la +réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des +écueils; les nouvelles changent à chaque minute; tantôt nous allons +échouer, un moment après nous allons entrer dans la rivière de +Bordeaux; le vent mollit, et nous sommes en panne; nous allons +toucher; il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie +l'entrepont; tout le bois de chauffage est jetté à la mer. On défonce +les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les +malles, les ferrailles et le leste volant sont à l'eau. Il est neuf +heures, et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi +nous a perdu de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à +la piste. + +Le feu d'une tour fameuse, nommée Cordouan, nous indique que nous +sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs; l'onde +mugit et couvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour. +Notre pilote qui ne reconnoît pas ces attérages, conseille au +capitaine de faire mettre le canot à la mer, pour aller reconnoître la +côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de +l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour. +Ce conseil est sage, mais un peu tardif; cependant on s'en occupe; on +jette l'ancre, et les canotiers partent et rament à force de bras vers +le phare Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable: ils +reviennent, et nous reconnoissons trop tard notre méprise. Nous sommes +à plus de neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant +les canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux, et +réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les +ténèbres, pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisans ont +failli submerger nos canotiers.... Il est minuit, nous levons l'ancre +pour filer quelques noeuds et échouer en sûreté au premier crépuscule. +Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île +hospitalière, et nous serons jettés dans le sein de nos ennemis. + +Tout l'équipage harassé de fatigues, profite de ce moment de fausse +sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine, +l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le +gaillard de derrière. + +À minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses +aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés. + +On s'éveille en sursaut; on crie aux armes; on coupe le cable de +l'ancre: l'anglais nous a débusqués par la lumière de nos canotiers; +il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord; le combat va +commencer. + +Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous +atteint et nous salue d'une décharge de 16 et de 9. + +À notre bord, on s'éveille en tombant les uns sur les autres; les +officiers courent, crient de tous côtés. _Canonniers_, _à vos postes_, +_feu de stribord_, _feu de bas-bord_; la frégate tremble et retentit +du bruit des foudres: d'horribles sifflemens se prolongent, et +semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces. +L'ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d'amener; sa +proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il +s'éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous +ripostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horison, +et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre destinée plus +affreuse. + +Comment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois +quarts sont d'anciens curés de campagne, qui n'ont jamais entendu que +le bruit des cloches de leur paroisse; tandis que ceux-ci pleurent, +que ceux-là se confessent et s'absolvent, une bordée démonte notre +gouvernail; le feu redouble des deux côtés; l'alarme est générale à +notre bord; on balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate +ne fait plus que rouler. La _Pomone_ a éteint le feu qui avoit pris à +son bord; elle revient à la charge; nous sommes entre trois +assaillans: nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir +gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et +en queue; il vient de nous tirer une bordée en plein bois: nous +pirouettons depuis deux heures..... Nous touchons.... Un horrible +craquement fait trembler l'énorme machine. Grand Dieu! nous périssons, +s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paroît se partager +et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à +monter; nous pirouettons un peu moins; le feu diminue, mais l'ennemi +s'acharne à nous poursuivre; nous approchons du rivage. Comme il est +moins délesté que nous, il craint de s'engager; il s'éloigne de peur +de toucher sur nos attérages. + +Pouvons-nous respirer un moment? quel plaisir de survivre à de si +grands dangers! Il n'est que quatre heures, nous nous battons depuis +minuit et demi; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux +prises avec les rochers et les bancs de sable: chaque flot relève ou +accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son +poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies +sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux, +l'anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son +artillerie démontée, il n'y a eu, dit-on, personne de tué. + +Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui, il nous envoie un officier +pour nous tranquilliser et nous faire rafraîchir. + +À la pointe du jour, une partie de nos matelots réceleurs va à terre +sous prétexte d'avertir un pilote-côtier, pour vendre les effets qui +nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte +avec nous pour nous avilir. En déjeûnant on s'étourdit pour oublier le +malheur, et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le +bâtiment est une maison au pillage. + +À neuf heures, un pilote-côtier nous aborde, en joignant les mains: +«Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve! +cette côte dont l'anse est bordée de sables, cache des rochers +affreux; dans les petites marées je les touche souvent avec ma rame; +il n'y a pas long-tems que je remarquois encore les ruines d'une +ancienne ville nommée _les Olives_, submergée comme l'île de Cordouan +dont vous ne voyez plus que la tour. Quand vous auriez gagné cette +plage, les écumeurs de mer, qui l'habitent, vous auroient assommés +pour vous voler.»--Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes +montés sur des échasses, qui, comme des harpies, ramassoient avec des +crocs les vivres et les effets que la mer jettoit sur ses bords. Nous +mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer le +lendemain. + +_24 Mars._ La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure; nous +pompons pour laisser reposer l'équipage. + +Les matelots réceleurs reviennent; tous les vols ont disparu, excepté +la houppelande du capitaine qu'on retrouve dans un tramail et qui est +encore toute couverte de sable et de boue; l'état-major a été +également pillé. On fait une visite qui n'intimide personne; les +objets de moindre valeur vont se loger où les propriétaires ne les +avoient jamais mis; et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de +Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la +frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent +involontairement leur passage: _Retirez-vous_, disent-ils, _citoyens, +ou plutôt messieurs, car des monstres comme vous ne sont pas +citoyens._ Ils ont trouvé fort mauvais que les officiers +communiquassent avec les déportés, ce n'étoit pas là leur mission; +aussi ont-ils prononcé sans examen que nous devions retourner à +Rochefort, de suite, quoique nous n'ayons pas de gouvernail. Notre +équipage est décidé de son côté à ne pas marcher sans garder pour +otages les commissaires qui viendront lui en réitérer l'ordre; on les +jettera à la mer au premier danger. Cette résolution leur parvient, +_la frégate est hors d'état de mettre à la voile_. + +_5 avril_ (_6 germinal_). Nous recevons deux lettres contradictoires; +l'une, d'un détenu de St. Maurice; l'autre, d'un citoyen de Rochefort. +La première nous assure que nous serons déposé à Blayes, sous trois +jours; l'autre, que nos lettres et paquets seront remis au capitaine +de la _Décade_, qui va venir nous prendre au Verdon. + +_20 avril_ (_1 floréal_). À cinq heures et demie, nous appercevons un +bâtiment, on le signale; c'est la _Décade_; elle mouille à la chute du +jour. + + +TROISIÈME SOIRÉE. + +_22 avril 1798_ 1798 (3 floréal an 6). Depuis quarante jours que nous +sommes en mer, nous n'avons pas eu un moment de repos; après un combat +opiniâtre, où nous sommes spoliés de tout, quand nous demandons à +descendre à terre, pour reprendre quelques effets, on nous leurre, +afin que nous ne sachions où donner nos adresses, et que nous +consommions le peu qui nous reste, sans pouvoir le remplacer. On nous +fait enfin rembarquer tout nus. + +À huit heures, la première embarcation part. Nos vieillards[9] +commencent à croire qu'ils iront dans le Nouveau-Monde. Le dénuement +où ils se trouvent, le changement d'équipage, les infirmités qui les +accablent, leur rendent ce moment plus cruel; des larmes mouillent +leurs cheveux blancs, ils invoquent la mort. Quoique nos malades +n'aient plus qu'un souffle de vie, on les hisse à bord, comme des +bêtes de somme. Nous voilà sur _la Décade_. L'officier de quart prend +son porte-voix, et nous donne la consigne: «Messieurs les déportés, il +vous est expressément défendu de communiquer avec qui que ce soit de +l'équipage, vous reprendrez les mêmes places que vous aviez sur la +Charente; vous remplirez les articles du réglement, dans les pancartes +qui sont à la porte des rambardes de votre dortoir. Les voici: + +[Note 9: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de +constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru +qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette +injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître +ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je +serois destitué en vous le donnant.] + + +ARTICLE PREMIER. + +Les déportés seront détenus dans le lieu qui leur est destiné +(l'entrepont. Voyez plus haut la description de ce local), depuis six +heures du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, et plus tard si +les circonstances retardent le nettoyage du pont, ou tout autre motif. + + +ART. II. + +Lorsque les détenus auront des besoins pendant la nuit, ils auront +pour y satisfaire des bailles divisées dans leur local, lesquelles +bailles seront vidées de quatre heures en quatre heures par les gens +de l'équipage; pendant le jour, quand ils seront sur les ponts, ils +iront à la poulaine, (lieux-d'aisance à gauche et à droite de la proue +du bâtiment), à moins de mauvais tems, et dans ce dernier cas, les +bailles seront mises dans la batterie. + +Exécuté ponctuellement. + + +ART. III. + +Les déportés seront _applatés_ par plats de sept: les heures de leurs +repas seront celles de l'équipage, c'est-à-dire des matelots, devant +vivre comme eux et de la même chaudière: ils mangeront toujours dans +la batterie, depuis le grand mât jusqu'au panneau de l'avant; ils +auront pour leur service, pendant le repas, quatre novices (ou +mousses), qui iront à la chaudière et à la cambuse prendre leur +manger. + + +ART. IV. + +Entre les repas et aux heures indiquées, lorsque les circonstances le +permettront, les déportés pourront se tenir sur les passe-avants et +dans la batterie; mais jamais, sous aucun prétexte que ce puisse être, +ils ne passeront au-delà du grand mât, ni n'iront sous les cuisines, +sous peine d'être punis comme infracteurs de l'ordre. + +Ce dernier article a été de rigueur. + + +ART. V. + +Il leur est expressément défendu de lier aucune conversation avec les +gens de l'équipage et d'insulter personne, sous les peines portées par +le précédent article. + +La première partie de cet article n'a pas été observée à la lettre; +elle a été faite pour que les voleurs déportés avec nous ne +trouvassent point de réceleurs dans les matelots; la seconde a prévenu +les rixes et produit un fort bon effet. + + +ART. VI. + +Si quelqu'un de l'équipage les insultoit de quelque manière que ce +soit, ils en porteront plainte à l'officier de service, et justice +leur sera rendue. + +Exécuté à la lettre. + + +ART. VII. + +Il leur est expressément défendu d'adresser au capitaine aucun écrit, +à moins que ce ne fût des lettres pour terre, qui seront toutes +remises sous cachet volant: ils porteront toutes leurs réclamations +verbalement aux officiers de service. + +Bonne précaution contre les flatteurs et délateurs, mais champ vaste à +l'arbitraire des commis aux vivres, qui donneront ce que bon leur +semblera, de l'aveu même du capitaine, qui n'en pourra jamais rien +savoir, puisqu'il ne communiquera point avec nous, et qu'il nous +défend de lui écrire.... + +Exécuté à la lettre. + + +ART. VIII. + +Toutes les fois que la générale battra, les déportés se retireront +avec précipitation dans le lieu de leur détention, à moins qu'il n'en +fût autrement ordonné. + +La rédaction de cet article marque la verge d'un capitaine +négrier.--Exécuté selon sa forme et teneur. + + +ART. IX. + +S'il s'élevoit quelque rixe entre les déportés, ils laisseront leur +dispute au premier ordre qui leur en sera donné, sous peine aux +délinquans d'être arrêtés et mis aux fers au lieu de leur détention, +jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le capitaine. + +Cet article a été inutile. + + +ART. X. + +Dans tous les cas de manoeuvre ou toute autre circonstance, dès que +l'officier de service ordonnera aux déportés de laisser les +passe-avants pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu +de leur destination, ils en exécuteront l'ordre avec exactitude. + +Suivi à la lettre. + + +ART. XI. + +Les déportés n'auront dans le lieu de leur détention que le hamac qui +leur est destiné, les couvertures qu'ils se seront procurées, et un +porte-manteau ou sac de nuit pour leur traversée, la petitesse du lieu +qu'ils occupent, la salubrité qu'il est urgent d'entretenir ne +permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera +déposé dans les autres parties de la frégate, pour leur être remis à +l'arrivée. + +Cet article très-sage a été ponctuellement suivi. + + +ART. XII. + +Lorsque le branle-bas de propreté sera ordonné au lieu de détention, +chaque déporté ira prendre ses effets qu'il mettra dans son hamac, ou +les portera où il lui sera indiqué, les gardera près de lui pour les +descendre, dès que l'ordre s'en donnera. + + +ART. XIII. + +Il est enjoint à tous les déportés de se conformer à tout ce qui est +prescrit par la présente consigne, sous peine d'être punis +conformément à la loi. + + À bord de la frégate _la Décade_, sixième + année de la république française. + _Le commandant de la frégate_, VILLENEAU. + +_23 avril_ (_4 floréal_). Voici notre traitement. Après une grande +confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que +dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos +malades sont provisoirement au bas des écoutilles. + +On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse +va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon +contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième, +mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces. +Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds +de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins +édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui +sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous +trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en +voilà pour jusqu'à midi. + +Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou +dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses +habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités +révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le +nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable. +Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre +dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de +donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à +l'embouchure de ce gouffre. + +Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on +sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du +réglement ci-dessus.) + +Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce +côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq +mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la +dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est +défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé +de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au +mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé +comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il +permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant +que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait +scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons +dans la nôtre. + +[Note 10: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous, +ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont +dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y +prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son +despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux +sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur +souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et +j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems +que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un +jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand +cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il +n'est déporté que pour des chansons.»] + +Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de +Calot dans _la Tentation_ de Saint-Antoine; un coq est un animal +extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être +plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de +graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme +une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire, +de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux +sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines +sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie +souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa +chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux +lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu +moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux +poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez +ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval +mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un +amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les +insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale +carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune +monticule de veines. + +Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les +boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment +qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus +coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir +être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel +divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq, +contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en +lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il +devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de +prendre un dîner aussi appétissant. + +Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon +dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble; +nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de +mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce +grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les +chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs +traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord +depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y +font leur case, et de petites pilules de rats et de souris. + +Demain nous aurons quatre onces de boeuf salé ou les trois seizièmes +d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron +émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour +la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz +aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une +fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de +vin à dîner et à souper. + +Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous +occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis +l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet +espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut +retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs +affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à +partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller +de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui +fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de +long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On +nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an. + +Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu +moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent +vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes +enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons +sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part; +vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent +beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire +autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux +vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration. +(D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous +pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les +rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis +on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la +Charente.) + +_25 avril_ (_6 floréal_.) À trois heures du matin, le vent souffle du +nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par +les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du +jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant +plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du +fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent +tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop +fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de +Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!... +nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre +désespérant nous enchaîne au rivage. + +_26 Avril 1798_ (_7 floréal an 6_). Nous mettons à la voile: cette +fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le +phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des +_Olives_; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux +fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la +frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept noeuds et demi à +l'heure. (Un noeud est le tiers d'une lieue.) + +_27 Avril._ Nous avons fait trente lieues, le sol français a +entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume +qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la +pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues +vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de +planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes +toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant +dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent +un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la +chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de +quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de +derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la +journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent +sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une +heure, mais il nous pousse d'où nous sortons. + +_28 Avril_ (_9 floréal_), soir, vent _de bout_ (ou contraire), nous +n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix noeuds +des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces +hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds +plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres, +des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une +fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur +approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un +voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre +gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds.... +Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de +Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies. +Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus +heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on +nous a arrachés! + +_3 Mai_ (_14 floréal_). Vent en poupe, nous filons neuf noeuds. Sur +les dix heures, le corsaire _les Sept-Amis_ invite notre capitaine à +gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par +un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond +qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens +s'éloignent en se promettant un mutuel secours. + +Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos +aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par +les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche +qui a conservé le nom de _Ortugal_ ou _Ortus Gallorum_, comme le +Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se +rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils +succédoient. + +Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice +où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de +miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois +pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes +odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour +du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce +ambroisie. + +Les malheureux prêtres rélégués en Espagne depuis 1792, sont nos +géographes, et nous marquent à loisir toutes les côtes du nord-ouest +de ces royaumes. + +Ces parages, à plus de cent cinquante lieues, sont défendus par des +rochers si élevés, que des enfans avec des frondes et des pierres +repousseroient une armée de cent mille hommes, et feroient tête à une +flotte de quatre cents voiles. Au haut des montagnes de la Galice sont +différens hermitages, où des solitaires demandent à Dieu le retour de +la religion catholique en France, son maintien en Espagne, l'abolition +du gouvernement révolutionnaire et de l'athéisme dans le pays qui nous +exile. Autour de ces hermitages, quelques journaux de terre semés de +bled, nous présentent des morceaux de verdure qui contrastent +agréablement avec les autres plantes grisâtres des montagnes. Le +_casanier_ de ces lieux ressemble à ce vieillard de Corfou, qui étoit +heureux dans sa retraite d'Ebalie; son trésor, seul patrimoine de ses +aïeux, étoit, dit Virgile, un petit jardin et quelques journaux de +terre cultivée par ses mains. + + _Namque sub Oebaliæ memini me, turribus altis, + Quò niger humectat flaventia culta Galesus, + Coricium vidisse senem cui pauca relicti + Jugera ruris erant.._. + VIRG. GEORGICON, lib. 4. + +Divine médiocrité, tu n'es le partage ni des grands d'Espagne, ni des +directeurs de France! + +À six heures, nous ne sommes qu'à vingt lieues du Finistère; nous +forçons de voiles à la vue d'un bâtiment qui nous poursuit depuis +trois heures; les lunettes sont braquées; Villeneau se croit déjà +prisonnier. Le soir, le vent fraîchit, les lumières sont éteintes, une +frégate anglaise nous chasse quelque tems, et nous abandonne ensuite +en voyant le corsaire _les Sept-Amis_ se rapprocher de nous. Le cap +Finistère nous échappe entre minuit et une heure; nous n'appartenons +plus à la France, quelle que soit notre destinée, nous ne serons plus +reconduits au Verdon. + +_4 mai._ Ce matin nous formons tous un cercle dans les batteries, en +chantant avec attendrissement ces paroles, qui tirent une grande +partie de leur mérite de la circonstance: + + Air: _Sous la pente d'une treille_. + + Pour la Guiane française, + Nous mettons la voile au vent + Et nous voguons à notre aise + Sur le liquide élément: + L'état qui nous a vus naître, + Comme nous chargé de fers, + À nos yeux va disparoître + Dans l'immensité des mers. + + Mais les Dieux ont quelque empire + Contre l'ordre du _Soudan_, + Et le pilote déchire + L'arrêt de mort du divan. + N'importe sur quel parage + Le ciel fixe nos destins, + Nous sortons du plus sauvage, + De celui des jacobins. + + Pour se soustraire à la rage + Du sombre Pygmalion, + Didon vint bâtir Carthage + En s'éloignant de Sydon: + Comme cette souveraine, + Déportés et malheureux, + Pour nous l'isle de Cayenne, + Nourrit des coeurs généreux. + + Votre malheur nous étonne, + Diront cent peuples divers, + «Quand le crime les couronne, + «La vertu doit être aux fers:» + Dans un moment moins critique, + Se croyant à l'abandon, + Jadis sous les murs d'Utique + On vit s'inhumer Caton. + + De ce courage inutile + César sut bien profiter, + Marius fut plus habile, + Il faut savoir l'imiter. + Sur les ruines de Carthage, + Écrivons à nos tyrans: + Nos malheurs sont votre ouvrage; + Guerre éternelle aux brigands. + + Etc., etc., etc.... + +Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera +un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font +entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot. + + Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie + Fut exilé comme un franc séducteur; + On ne m'eût point sevré de ma patrie, + Si j'eusse écrit pour certain directeur. + + Sexe charmant, je fus plus excusable + À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans, + Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable, + Avec du sel, vous brûloit de l'encens. + + Pour arriver au fond de la Colchide, + Vous savez bien comment s'y prit Jason, + Le tendre amour vint lui servir de guide + Et la beauté broda son pavillon.... + + Dans les déserts d'une zone brûlante, + Loin de la France et des jeux et des ris, + Je chanterai dans ma carrière errante + Tous les plaisirs du séjour de Paris. + + Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance, + Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien, + Le seul trésor que je regrette en France, + Sont des amis qui faisoient tout mon bien. + + Au gré des flots, quand le sort m'abandonne, + Sur leurs vertus je fonde mon espoir, + Dussé-je ailleurs gagner une couronne, + Je la rendrois pour venir les revoir. + + Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste + Scelle d'abord la gueule à tous les rats, + Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste, + Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas? + + Ô nos _tuteurs!_ tout ce qui nous démonte + C'est le chagrin de ne plus vous revoir; + Nos chers amis, pour rendre votre compte, + Montez au haut _de la Croix du Trahoir_. + + Nous voudrions que vous prissiez dans Rome + Le rang des saints que vous faites chasser, + Chacun de vous, messieurs, est un grand homme + Que nous avons le désir d'enchâsser. + +Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq +lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère. +L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir +s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des +conditions inexécutables. + + _Nescia humanis precibus mansuescere corda._ + +Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des +contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous +désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_, +_Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_ +devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de +celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit +que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir +debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs +hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes; +la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix +ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le +capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux, +et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit +souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au +chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas +les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en +traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets +des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les +ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les +descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix +avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de +bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et +ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez +promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les +spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois +après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser, +leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils +sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre +entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire). +Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement +des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement +où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des +victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux +commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment +qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et +nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de +_Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son +sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les +rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des +écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir +pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.» +(Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France). + +_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait +briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long +sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins, +un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui +ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres +entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce +soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu +la jambe fracassée en descendant. + +_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit +voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le +soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques +mouvemens on parvient à l'éteindre. + +_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous +filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est +toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont +double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt +leur grossit la vue. + +À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre, +éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à +bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il +gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à +nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon +Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans +l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des +souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant +un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de +très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, +lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla +avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa +frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.) + +_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme..... +_Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et +Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne +pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de +pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. +On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques +voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six +hommes. + +Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, +et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un +chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse +de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans +la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame +l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée +depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en +ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en +copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier +et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution +française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches +des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône +qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux. + +L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour +beaucoup de monde. + +Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a +données à ce sujet: + +«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV, +avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine +dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince +Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un +Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit +nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de +Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche. +Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance. + +»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous +la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance +eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses +bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il +étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à +indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au +cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre +amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique, +répondit à Louis XV: + +»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et +mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit +point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie +privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret +de son secrétaire. + +»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble; +Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le +cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en +éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une +croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des +ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse +lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les +faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient +monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du +collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à +Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître +qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux +joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine. +La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant +démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut +arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil. +De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans, +prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques +misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux +à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits +scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint +un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le +duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un +appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea +d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine +soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière +avec lui, et résolut de s'en venger. + +»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la +cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême, +fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de +famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M. +d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en +fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au +palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la +reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour, +Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain. +La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de +Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement +fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin. +«Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la +fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une +princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur +sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la +révolution la perte de la famille royale et la sienne.» + +Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai +seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord, +car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à +Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées, +suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes, +Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce +vers retourné de l'hymne du Départ: + + Brigands, je vous vois au cercueil. + +_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de +Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des +premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu, +sur ce précepte d'un poète agricole: + + _Sæpe etiam steriles incendere profuit agros + Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._ + +Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera +point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous. + +Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le +soleil se couche à sept heures. + +_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui +ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré +trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du +courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui +ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples +par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile. +Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise +du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36 +degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de +Tunis, à 474 lieues de France. + +Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont +retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la +suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_: + + Quand l'Amour naquit à Cythère, + On s'intrigua dans le pays, + Vénus dit: «Je suis bonne mère, + C'est moi qui nourrirai mon fils:» + Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge, + Trop attentif à tant d'appas, + Préféra le vase au breuvage + Et l'enfant ne profita pas. + + «Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse, + Dit Vénus, parlant à sa cour, + Que la plus sage le nourrisse, + Songez toutes que c'est l'Amour...» + Soudain, la Candeur, la Tendresse, + L'Égalité vinrent s'offrir + Et même la Délicatesse.... + Nulle n'eut de quoi le nourrir. + + On penchoit pour la Complaisance, + Mais l'enfant eût été gâté. + On avoit trop d'expérience, + Pour songer à la Volupté; + Et sur ce grand choix d'importance, + Cette cour ne décidant rien, + Quelqu'un proposa l'Espérance, + Et l'enfant s'en trouva fort bien. + + On prétend que la Jouissance + Qui croyoit devoir le nourrir, + Jalouse de la préférence, + Guettoit l'enfant pour s'en saisir: + Prenant les traits de l'Innocence, + Pour berceuse elle veut s'offrir; + Et la trop crédule Espérance + Eut le malheur d'y consentir. + + Un jour avint que l'Espérance, + Voulant se livrer au sommeil, + Remit à la fausse Innocence + L'enfant jusques à son réveil. + D'abord la trompeuse déesse + Donna bonbons à pleine main, + D'abord l'enfant fut dans l'ivresse + Et bientôt mourut sur son sein. + +_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._ + + Dans l'Olympe comme à Cythère, + Dans les hameaux comme à la cour, + Chez Pluton comme sur la terre, + On pleuroit la mort de l'Amour. + Lyse apprenant cette nouvelle, + Nuit et jour va se dépiter; + Comme j'y perdrois autant qu'elle, + Je m'en vas le ressusciter. + + À l'homicide Jouissance, + Quand Vénus arracha son fils, + Sa cour la suivit en silence, + Si-tôt elle exila les Ris... + Mais son inséparable amie, + Du succès se flatta trop tôt; + Sur le mort, l'aimable Folie, + En vain agita son grelot. + + La Sagesse et la Pruderie, + Compatissoient à ce malheur; + Mais une vieille antipathie, + Brouilloit le frère avec la soeur. + Enfin l'étique Jalousie + Qui se repaît de ses douleurs, + N'offrit pour le rendre à la vie, + Qu'un sein épuisé par les pleurs. + + Contre les Dieux et les trois Grâces, + Le destin toujours irrité, + Voyant l'Amitié sur leurs traces, + Rendit son souffle inanimé. + Déjà dans les cieux et sur l'onde, + Tout meurt dans l'ennuyeux repos, + Et ce malheur fait craindre au monde + Ou le néant ou le cahos. + + Dans cette terrible aventure, + Vénus réduite au désespoir, + Avoit déchiré sa ceinture + Et vouloit briser son miroir: + Quelqu'un annonça l'Espérance; + Elle entra d'un air bien confus, + Promettant que par l'Innocence + Renaîtra le fils de Vénus. + + Mais où trouver cette déesse? + Elle n'habite point la cour, + Elle a même un peu de rudesse, + Elle redoute et fuit l'Amour: + Elle est toujours fraîche et jolie, + Jamais elle ne vieillira + Que le jour ou par tricherie, + Ce Dieu sur son sein renaîtra. + + Vénus abandonnant Cythère, + Cache son fils dans son giron, + S'élance à l'instant sur la terre, + Vers le pied du sacré vallon. + Pour apprivoiser l'Innocence, + Elle voile tous ses appas, + Et conjure la Prévoyance + De vouloir devancer ses pas. + + Sous une grotte solitaire, + D'où jaillit un petit ruisseau, + Étoit une jeune bergère + Qui ne gardoit qu'un seul agneau. + Vénus la reconnoît sans peine; + Puis feignant de se délasser, + S'assied au bord de la fontaine, + Afin de la mieux contempler. + + L'Innocence simple et tranquille + Filoit pour charmer son loisir; + Vénus mise en dame de ville, + Laisse échapper plus d'un soupir; + Sur les bords de l'onde argentée, + Jette son fils à l'abandon, + Et s'écrie en désespérée: + «Péris, malheureux avorton!» + + L'Innocence trop attentive + À faire tourner son fuseau, + N'appercevoit pas sur la rive, + L'enfant prêt à tomber dans l'eau, + Pour couronner son stratagème, + Vénus dans sa feinte fureur, + D'un trait fait par l'Amour lui-même, + Tourne la pointe sur son coeur. + + Prompte comme la jeune Aurore, + L'Innocence accourt à l'instant: + «Ciel! ô ciel! il respire encore, + Dit-elle en embrassant l'enfant, + Malheureuse et tendre victime! + Je voudrois te rendre le jour, + T'immoler est bien un grand crime, + À moins que tu ne sois l'Amour.» + + Mais l'Amour commande au tonnerre + Et celui-ci n'est qu'un enfant. + Puissions-nous sur toute la terre, + N'avoir jamais d'autre tyran! + La déesse trop charitable, + Le réchauffa dessus son sein, + Et se sentit bientôt coupable, + Car son agneau mourut soudain. + + L'Amour va renaître à la vie, + L'Innocence voit le danger, + Sur son sein il palpite, il crie, + Il frappe, il cherche à se venger; + Du trait de sa perfide mère, + L'ingrat ne se sert à son tour, + Que pour mieux percer la bergère + Par laquelle il revoit le jour. + + L'indiscret vole à tire-d'aile + Annoncer sa victoire aux Dieux, + L'Innocence voit qu'elle est belle, + Elle a déjà de nouveaux yeux, + Elle convoite l'art de plaire, + Dans l'onde veut se rajeunir, + Et meurt en disant sans mystère: + Je meurs du moins dans le plaisir. + +_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du +nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui +allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré +eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner, +ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce +qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur +but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres +que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les +tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables; +le pilote qui les brave, sombre très-souvent. + +_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre +attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du +Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en +France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr +rafraîchit nos campagnes. + +À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent +encore jusques sur le pont; on ferme les sabords. + +Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent +la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures +et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont +crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement +de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris +des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres, +redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer +furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et +des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour +éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert. +Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui +couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères. +L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à +moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La +sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous +prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa +rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y +mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60 +lieues. + +_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et +demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous +sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40 +pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient +rôder autour de la frégate. + +Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux +mariages. + +Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les +liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les +plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les +femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont +goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font +les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience +en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le +monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux +bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et +plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un +crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des +grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à +la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en +France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière +est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur +l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait +suivant, à l'appui de sa proposition: + + _Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par + son amant, et retrouvée par son mari._ + + _Per cahos hos ingens vastique silentia regni, + Euridices oro propiora relexite fata._ + Ovid. de Orpheo. + + Hélas! vous me l'avez ravie + Au premier beau jour de sa vie. + Dieux du cahos, sombres horreurs, + Rendez Euridice à mes pleurs. + +Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son +existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse...... +Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait +d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur, +la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle +eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de +la belle _Dumaniant_. + +Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de +la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes, +ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur +des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine, +voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture, +descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au +père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est +riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la +fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain. + +Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est +conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à +la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère +Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente +de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son +indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce +qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les +hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne +recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise +d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit +qu'elle est libre, qu'il lui rend son coeur, et autres choses que l'on +ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de +Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la +liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il +est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination +de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de +Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que +celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui +connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de +Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à +entendre que Laurenci a disposé de son coeur, en faveur d'une autre. + +D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne +qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens +qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle +est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne +vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer +cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie +avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le +retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu +plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé +d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci +absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune; +d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop +vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer.. +n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour +conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse. + +Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne +retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la +boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit +faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne +m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est +riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je +veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a +oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil +léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit +s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me +trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une +feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la +mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa +chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun +mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer +sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer +de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens +... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la +voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il +sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame +... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il +insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un +billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit +soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise +avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des +valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où +elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le +lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien +on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à +ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les +coeurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur +arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: _Je suis bien aise que tu sois +témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions +de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer._--_Sortons, madame ... je ne +veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au +désavantage des maris comme moi._ Louise obéit, et tomba dès ce jour +dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit +peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle +déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte +de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans +respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne +voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que +très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit +ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un +grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la +chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans, +c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et +peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le +moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort.... +Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai +perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son +cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été +trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner +de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule, +prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires +secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais +...»--En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la +chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort +comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de +descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend +le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse +éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce +seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure +d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et +Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main, +avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse +des prières à l'amour et à la divinité.--«Les pleurs qui coulent de mes +yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si +près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière +dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour +disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une +parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur +ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à +la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son +linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je +veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit +son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les +linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un +songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la +saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son coeur; +va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite +son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus +douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ... +remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible, +qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit. +Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise. +«Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux +...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux +domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le +porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un +tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel +horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me +suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de +moi!.. Est-ce un songe?..--Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux +Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...» +Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les +conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au +secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle +avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu. + +[Note 11: Saint-Irénée étoit si tourmenté, dit-il, du souvenir +d'une maîtresse qu'il avoit perdue, que pour dissiper l'illusion du +malin esprit qui la lui ressuscitoit sans cesse sous les traits les +plus mondains, il exhuma son cadavre, et se dit en baisant son crâne +décharné: «Voilà pourtant l'objet de ta concupiscence!» Le même saint +mit le crâne sur son prie-dieu pour se guérir de sa passion. Je ne +répondrois pas pour moi de l'efficacité d'un semblable remède....] + +--«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci +... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à +t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre +de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis +encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se +sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour +et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses +parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle +le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à +Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père, +voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise, +il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et +promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier +mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes +les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse, +qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant +... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne +craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur +vivoit encore. + +Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa +famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie +secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à +elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son +premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit +conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer +pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une +chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux, +les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard, +les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon +Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car +j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime, +modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein +de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.» +Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se +détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a +reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir +le superbe mausolée de J. C., qui forme le choeur d'une des plus belles +églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton +étouffé: _C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant, +dont je t'ai parlé tant de fois._ À ces mots, M. Dumaniant se lève, +salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes +inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement +que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien +connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!» +Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je? +Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes +mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait +un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se +retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.--Madame +est-elle françoise?--M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»--Le +contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix, +sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà +votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:--Oui +c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en +douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le +contrôleur.--Madame n'auroit-elle point été élevée en France?--Je suis +surprise de toutes ces questions.--Sortons, monsieur, dit-elle à son +cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce +nouveau genre de galanterie française.» + +M. Dumaniant.--«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette +chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables, +et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...» + +--«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je +viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je +suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre +méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous +que je sois?» + +Le contrôleur et le père.--«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand +nous sommes arrivés..» + +--«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a +fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..! +Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces +mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte +cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne +connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en +revenant dans sa patrie. + +Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle +s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le +quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si +Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches; +mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil +existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle.... +trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été +enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé. +Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui +pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires +reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un +mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il +s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après +la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement, +il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur +les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a +fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son +retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant +des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et +apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui +s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir, +puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie; +qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la +nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui +des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois +qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie. + +Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va +chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il +s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son +crédit....--«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de +l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie? +Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout +sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit +pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y +consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce +que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les +droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des +tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra +qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son +sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds +les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer, +reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre +hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le +mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de +moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle +me doit la vie...» + +--«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je +vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas +au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi +nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci. +Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens +de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois +qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire; +la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le +droit français que d'après son coeur, comptoit gagner sa cause sans +difficulté. + +Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses +deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans +avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette +décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le +contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne +vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré +elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne +trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: _Quod conjunxit +Deus, homo non separet_ ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu +a uni.» + +Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient +retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur, +qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer +leurs enfans et leur union, et vécurent en paix. + +L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des +cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y +faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici +une exception particulière à la loi. Mais cette question nous +mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la +douzième fois, depuis le coucher du soleil. + + +QUATRIÈME SOIRÉE. + +20 mai.--_Passage du Tropique._--Ce matin à trois heures nous avons +passé le Tropique; j'en dirai un mot. + +Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce +passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des +passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus +vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune, +s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de +ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il +s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je +n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance +et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à +la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande +aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à +bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir +ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête. +Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique +s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute +dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes +d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les +rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui +leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des +crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez +des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette +contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le +soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux +millions d'indiens égorgés par les européens. + +Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand +il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq +bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne +quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les +deux zones froides et tempérées. + +Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont +froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage, +est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que +le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique +bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à +proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer +ce pays volcan éternel[12]. + +[Note 12: + + ....Certis dimensum partibus orbem + Per duodena regit mundi sol aureus astra. + Quinque tenent coelum zonæ quarum una corusco + Semper sole rubens, et torrida semper igne + Quam circum, extremæ dextrâ levâque trabuntur + Cæruleâ glacie concretâ atque imbribus atris, + Has inter, mediamque, duæ mortalibus ægris + Munere concessæ divûm et via secta per ambas. + + Mundus ut ad Scythiam Riphæas arduus arces + Consurgit; premitur Libyæ devexus in austros. + Hic vertex nobis semper sublimis, at illum + Sub pedibus Styx atra videt manesque profundi. + + Maximus hic flexu sinuoso elabitur angnis + Circum, perque duas in morem fluminis arctos, + Arctos Oceani metuentes æquore tingi. + Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox + + Semper et obtensâ densantur nocte tenebræ: + Aut redit à nobis aurora, diemque reducit. + Nos ubi primus equis oriens afflavit anhelis, + Illic serâ rubens accendit lumine vesper. + Hinc tempestates dubio pradicere coelo + Possumus: hinc, messisque diem tempusque serendi: + Et quando infidum remis impellere marmor + Conveniat: quando armatos deducere classes, + Aut tempestivam sylvis evertere Pinum. + + Nec frustrâ signorum obitus speculamur et ortus, + Temporibusque parem diversis quatuor annum. + +Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats +qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je +rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre +des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que +je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable +teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage: + + De ses douze palais, éclairant l'univers + L'astre du jour revoit tous les peuples divers; + Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière, + À celle du milieu se borne sa carrière. + C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours. + Les deux autres climats les plus loin de son cours, + Sont formés de rochers de glace amoncelée, + De brume, de frimat, de neige congelée. + Près du chemin brûlant et de ceux des hivers, + Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts. + + L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie, + S'applatit dans les champs de l'aride Libye. + Notre sommet du globe est au séjour des Dieux, + Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux. + Un énorme dragon franchit cet intervalle, + En replis tortueux, de sa gueule infernale, + Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur + Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur, + Ou relève ou suspend sur leur axe opposé + Les énormes replis de son front courroucé. + + L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle, + Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle, + Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats: + L'étoile du berger sur des monts incarnats, + Le remplace à son tour quand sa foible lumière, + De l'Orient pourpré nous franchit la barrière. + Par ces détours réglés sur les ailes du tems, + On prédit les beaux jours, les calmes, les autans; + L'heure de confier des dépôts à la terre, + Celle de les reprendre à cette tributaire. + Sur le front de Thétis, et serein et trompeur, + Le marin lit le sort de l'avide armateur; + Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade, + Si le sapin attend la hache....... + Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons, + L'astronome est un oeil qui veille à nos moissons.] + +Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le +soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous +disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à +l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui +perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes +étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord +au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce +qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les +chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la +peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de +la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons +8, 9 et 11 noeuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les +nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour +rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui +caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les +traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous +étouffent. + +Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et +nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les +mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle +été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à +Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu +dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal, +Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont +abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des +grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour +alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe +destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres +industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les +voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la +fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer +d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour +aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque, +de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour +s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la +vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de +nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus +fréquenté que Paris, car _les frères et amis_ se vendroient pour le +plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons +l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation. +Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix noeuds +et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe, +dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au +soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent +que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils +n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette +vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les +parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur +un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides. + +Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques +européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a +arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère: + +Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties +aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure, +forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la +mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons +zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et _brise_ dans les +pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous +observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les +porte-haubans. + +Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une +brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle; +l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui +renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient +enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien +au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc +dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le +baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins +sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut +conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé +quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages; +l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs, +purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il +perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le +ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est +démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison +pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament. + +_22 mai._ Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap +Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers +qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans +danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient +gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les +possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des +mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et +professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir, +assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et +du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On +garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée +Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce +rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais +oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent +de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de +France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie. + +Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote, +petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses, +vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte +à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent +à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer +qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en +l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent +quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30 +lieues des îles. + +_Du 24 au 29 mai._ Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit +sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment +vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un +immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues +coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui +n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots +oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il +s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris, +est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui +le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son +sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du +gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance +majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le +spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans +l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle +que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal +révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression, +c'est mon contingent de soirée. + +Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal, +lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète +allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien +déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui +donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17 +_septembre sur les suspects_ et les _étrangers_ venoit d'être +proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la +surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit +que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre +dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une +ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses +prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal, +qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit +pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en +prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient +bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit +l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout +son coeur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes +un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me +levai de table le premier, pour envoyer mes articles au _Journal +Historique et Politique_ que je rédigeois alors avec M. de la Salle. +L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez +elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte. + +Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison +du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois, +pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et +de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire, +en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793. + +On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme +nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur +des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux. + +Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit +descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du +greffe du tribunal donnoient dessus. + +À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en +descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou, +fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de +près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle +serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la +mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour +devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les +vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune: +là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal, +qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots: +_Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2 +septembre._ Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous +entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à +l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il +n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse +affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te +souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de +matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?» +Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le +mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les +dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et +de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à +l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit +la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres +bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds +étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix +ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il +avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la +putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et +soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois +jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient +des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un +lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville +fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le +travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie. + +Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous +conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux +remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que +nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus +de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires. +Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre +ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8 +heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits +aux Carmes, rue de Vaugirard. + +À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me +volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en +avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix +ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné +pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise. + +On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes +plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la +maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise +élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi +deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette +prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on +leur avoit enfoncés dans le coeur, quand ils étoient aux cabanons et +aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes. + +J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient +rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge +et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau +corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs +inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à +boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies +augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins +enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à +cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis +trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et +jugé. + +Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au +greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les +menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà +l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils +reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit +en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant +ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture +de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang: +il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de +fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation. +«_Belle saison du printems!_ dis-je en traversant un champ de pois +fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit +mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne +vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept +heures du soir; mon coeur tressailloit de joie et d'effroi. Je +retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze +heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au +tribunal. + +Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les _deux +guichets_, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau +avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est +l'antichambre du trépas et de la résurrection. + +À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour +différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la +mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les +royalistes et de libérer les patriotes. + +J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter; +l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut +amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me +déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse +méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne +nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître +devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me +défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les +débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les +jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés +les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir +pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit +du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été +calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par +vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations +amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté, +qui fut précédée d'une grande semonce. + +Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon +domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de +Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à +dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en +même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses +avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les +verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte +pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le +grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup +moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je +regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je +fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez +l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme +vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime; +elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann, +qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement +suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris, +condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le +même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut +poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône. + +Nous sommes à 1,155 lieues de Paris. + +_1er juin._ Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond. +La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en +forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une +couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent +au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent +au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans +ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite +secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une +descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête, +craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit +qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une +tourmente dissipa nos vaisseaux, et _la Charente_ fit tant d'eau, +qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de +cette frégate.) + +Nous sommes à 1,338 lieues de Paris. + +_2 juin._ Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène +redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la +pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de +rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du +pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde; +une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée. +Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la +cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces +abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit, +forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont +sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un +bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est +moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de +canons, et alors elle inonde le bâtiment. + +_4 juin._ Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui +les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue +chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend +seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas +d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le +janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec +la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où +quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans +l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur +le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la +proue de la frégate. + +_6 juin._ Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds +d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré +40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée. + +L'_Analyse de la Révolution_ a été suivie de quelques contes galans, +de la _Vie privée du cardinal de Rohan_, de _celle du dernier duc +d'Orléans_, _de l'origine du télégraphe_, de l'utilité qu'en tira +Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette +découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs +siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit _signaux par le feu_. +Les narrateurs, MM. _Job-Aimé_, _Gibert-Desmolières_ et _Calhiat_, +disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée, +fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand. +Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire +ancienne de Rollin; en disant un mot de _la Perfection de l'Aréostat_, +ils parlent du _Champs de Fleurus_; enfin, de toutes les découvertes +perfectionnées par la révolution. _L'électricité_ et le docteur +Franklin ne sont point oubliés. + +Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore +insolus, _si les républiques produisent plus de grands hommes que les +monarchies, et pourquoi_. Le _si_ a été appuyé par les uns, nié par les +autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le +_pourquoi_, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une +monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont +encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur +deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques +routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté. +La question du _divorce_ a été également traitée par nos théologiens, +sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine +bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à +Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des +particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des +prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son +nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas +courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. _Elle n'est pas de moi, +mon ami_, reprit Voltaire; _je n'ai jamais rien fait de bon pour cet +homme-là_. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a +donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si +mauvais oeil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre, +en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis +irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit +souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à +1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.) + +_7 Juin._ Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle +tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous +jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du +fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au +moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire +de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant +pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son +cadavre aux poissons affamés. + +_8 Juin 1798_ (_20 prairial_) Beau tems à la pointe du jour; tout +l'équipage crie _terre_: on reconnoît le cap _Cachipour_, sol inculte +qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases +et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons +sept et huit noeuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de +l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les +Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages +d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur +stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au +bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts. +Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux +Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore +aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde, +l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces +conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir +l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour +de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien +prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de +France envoya à la découverte comme les autres; le continent de +l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En +1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec +une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de +Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure +du fleuve du Paraguai, appelée de la _Plata_ ou d'Argent, les prit, +les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français +avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y +trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des +inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour, +on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément +entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir +ces bornes. (_Extrait du chevalier Desmarchais._) + +_9 Juin._ Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent +fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux +rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de +nids et d'oeufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que +ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de +canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de +l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur +nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau +croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne +frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à +tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous +cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant +d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à +notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la +Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à +des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la +forme que la nature leur a donnée. + +À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à +trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe +d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis +exprimer le serrement de coeur que j'éprouve au bruit des cables et +des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent +la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces +climats..... Nous voilà mouillés. + +_10 Juin._ À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de +quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en +chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye, +arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous +entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car +on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas +difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît +sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux +coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont +les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre +doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons, +passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui +emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à +terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié +barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée +par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre +arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un, +pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de +Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée +et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux +programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la +France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges, +marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et +veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en +attendant que le bâtiment mette à la voile. + +À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la +fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa +déclaration.--«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne +nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque +argent; je pars pour _Cayenne_; venez avec moi, je ferai votre +bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi: +_Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble._--Non, monsieur, je veux +me marier.--Qu'à cela ne tienne, venez.--Je le voudrois bien, +monsieur, mais mon maître va m'attendre.--Eh bien! ma fille, mettez-là +votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous +n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus +vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de _Cayenne_.» +Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze +heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, +donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et +s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière +revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche: +«Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.--Le voilà, ma +fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?--Monsieur, c'est que je suis +mariée.--Mariée! et depuis quand?--Tout-à-l'heure, monsieur, et je +pars pour _Cayenne_.--Qu'est-ce que ce pays là?--Oh! monsieur, c'est +une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des +diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa +fortune!--C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?--De la +Flandre autrichienne, à ce que je crois.--Depuis quel tems avez-vous +fait connoissance?--Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous +avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et +voilà mon extrait de mariage.--Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la +misère qui épouse la pauvreté.»--Cette rencontre n'eut pas l'effet que +le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et +revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort +qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain +qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous +sommes en paix. + +_11 juin._ Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de +Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie +est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous; +les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous +vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un +_maximum_. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de +près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM. + + Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.) + Barthélemi, membre du directoire exécutif; + De la Rue, représentant du peuple; + Dossonville, inspecteur de police; + Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.) + Pichegru; + Ramel, commandant de la garde des conseils; + Villot, représentant du peuple; + +déportés sur _la Vaillante_, qui se sont sauvés à Surinam, dans la +nuit du 3 du courant. + +Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le +mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les +gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les +goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de +vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de +voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60, +sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en +emporte ce soir autant. + +_15 juin._ Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu, +nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate. +Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le +commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre +pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de +verdure! Nos coeurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y +serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun +d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la +rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et +ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à +rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous +voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de +Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après +45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de +route? + + +_Fin de la seconde partie._ + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + O socii (neque enim ignari sumus antè malorum), + O passi graviora! dabit Deus his quoque finem. + Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes + Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa + Experti: revocate animos moestumque timorem + Mittite, forsan et hoec olim meminisse juvabit. + Æneid., lib. I. v. 198. + + Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers, + Dieu nous visitera dans ces vastes déserts: + Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde, + Après une infortune à nulle autre seconde, + Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir! + L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. + + _Entrée à Cayenne. Description du pays. Moeurs des Indiens, + des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons. + Autorité des agens. Traitement des déportés. De + l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec + celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou, + Synnamari, Konanama, etc._ + + +La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un +fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont +de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats +serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte +sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent +l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie +d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds +incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par +un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous +étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie +d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides +nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou +des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, +quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes +sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, +plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps +blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les +traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les +grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux..... +Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue +le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la +principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et +entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de +pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux +curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un +peu plus spacieuse que l'entrepont de _la Décade_; Villeneau sur le +balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville, +nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous +distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous +commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize +premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent +dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous +devions tirer à la milice. + + LIBERTÉ.----ÉGALITÉ. + + _Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des + cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade, + commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate._ + +«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française +(13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près +l'administration centrale du département de la Guyane française, en +vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en +cette colonie, et à nous écrite par le citoyen _Boischot_ commissaire +exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera +déporté, par la frégate _la Décade_, cent quatre-vingt-treize +condamnés, qui nous seront remis par le citoyen _Villeneau_ commandant +de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25, +que cinquante-cinq de ces _condamnés_[13] (c'étoient les malades), +venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de +la goëlette _l'Agile_, qui avoit été les prendre à bord de la frégate; +nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital +civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné +les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le +Danseur; le dernier commandant la goëlette _la Victoire_ et l'autre +_l'Agile_, ayant à leurs bords soixante-huit _individus_ faisant +partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant +le complément; nous sommes transportés à la maison _le Comte_ dite _la +Cigoigne_, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient +été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de +prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits +condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du +deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de +santé et du commandant de la force armée. Signé _la Borde_ commissaire +du directoire exécutif, _Lerch_ chef de bataillon, _Noyer_ officier de +santé, _Desvieux_ commandant en chef de la force armée, faisant +fonctions de commandant de place.» + +[Note 13: _Condamnés_: Cette expression est neuve pour la plupart +d'entre nous. Pour être condamné il faut être jugé; pour être jugé, il +faut être entendu. La moitié est _condamnée_ sans avoir été entendue, +l'autre quart sans avoir même reçu de mandat d'arrêt; parmi la +dernière partie, il en est que les tribunaux ont acquittés pour les +mêmes délits qui les ont fait déporter. Je produirai ailleurs les +pièces à l'appui de ce que j'avance.] + +Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des +déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de +mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa +déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous +aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie +de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus +grand soin, bien convaincu d'après mon coeur, que cette partie +présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons +d'infortune. + +Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie +pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra +lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne +seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne +compterons plus les noeuds que nous filerons par heure; mais la misère +et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts +que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros +l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain +que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous +sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente. +Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille +qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur +de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un +gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que +la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils +objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire +de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre +jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et +rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses +pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire +descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux +âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve +qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères +et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour +les marmots qu'on appelle ici _petit monde_. La loi de Judas, canton +d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges +à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de +Propagande en 1793.) + +Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la +vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici +des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint +l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des +prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le +vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille +d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes +décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France, +portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour +avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se +font appeler _grand-papa_, et à soixante ans _apa_, qui dans leur +jargon signifie patriarche. + +Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et +entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les +autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune +citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont +distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses +lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques +négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite +chemise, nommée _verreuse_, qui leur descend jusqu'au nombril, à un +doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en +bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur +trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise _dioco_ ou +transparent. Elles le couvrent d'un _camisa_, morceau d'étoffe de +couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe +de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire +quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se +croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne +couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe +large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des +nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons +demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin +jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace +de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse, +qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser +avec nous sans être mise au cachot. + +Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson +bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons +point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les +déserts comme les seize premiers. + +Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis +sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus, +de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En +1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y +fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les +bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les +flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé +des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie +septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti +qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des +Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima. +_La Caroline_, _la Louisiane_, _le Canada_ et _Philadelphie_ n'ont +été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les +autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des +prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car +on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne +doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix +de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout, +peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains +y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres +à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos coeurs l'espoir de revoir +nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les +noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos +soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après +tant de dangers, nous nous croyons immortels. + +L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société, +cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent +et se font appeler le _directoire_. Cette qualité leur reste, et les +administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à +l'écart dans un coin qu'ils appèlent _palais_. Dans la suite, l'agent +Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ... +duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On +nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois +_boujearons_ de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain, +quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une +assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet +de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives, +que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres +pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les +cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont +comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems +pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie +de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés, +que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée +de la prison est sévèrement interdite. + +Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la +mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les +habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on +nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si +_Jeannet_ donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup, +il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet +agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le +peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer +qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases +avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs +portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous +foulons. + + +_De l'Amérique et des Guyanes._ + +La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement +dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot +_grande terre_, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine +du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par +l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses +solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par _Tchiricouv_. +L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale. +La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au +levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par +l'Orénoque, les îles _galapes_ et des _cocos_; au nord, elle est sans +bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan, +au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis +l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà +jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique. +C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les +Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au +couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les +Amazones ou la ligne. + +[Note 14: L'Amérique s'appelle encore _Indes occidentales_, parce +que les premiers navigateurs, en ne s'avançant que jusqu'au Paraguay, +crurent que cette terre confinoit aux Indes proprement dites; l'amiral +Drack ayant fait le tour du monde en 1572, Magellan ayant donné son +nom au détroit qui est à l'extrémité australe, et Horne en 1616 ayant +dépassé le Cap auquel il donna le sien, ont corrigé cette erreur.] + +On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce +que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut +d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru +pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour +aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la +navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à +diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses +tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour +se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la +_Louisiane_, le _Canada_, le _Labrador_, la _baie de Répulse_ furent +connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral +Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la +Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes +des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec +l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir +que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le +nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme +mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne, +l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de +_Barca_, de _Guinée_, de _Monomotapa_. Ainsi les îles du cap Vert, +suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en +soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les +Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique +très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent +ou sous le Vent, n'a point été en Amérique. + +Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux +Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil, +près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au +cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas +relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra +de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la +Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le +Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de +_Tchiricouv_, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la +Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le +couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le +voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une +femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce +que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa +pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses +confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays +d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par +terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante, +fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois; +elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour +dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en +hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit +suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et +qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des +lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du +Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au +commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de +l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous +les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On +me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où +j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques +volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me +défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie. + +Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord, +par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52 +degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de +Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux +de la française. + +Là commence la baie de _Vincent-Pinçon_, nom d'un des compagnons +d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La _Crique-Macari_ et la +rivière de _Manaye_, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre +plus grand, nommé _Carapapouri_. Ces rivages toujours verts, +présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités, +et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils +creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra +sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au +lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de +grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à +perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang, +d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses +que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans, +dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus +de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge +s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le +premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les +grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant +le méphitisme et la mort. + +Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte +de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur +Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la +garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la +révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se +fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des +créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit +des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de +bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient +seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les +plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir, +des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de +cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des +Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a +repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des +ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases. + +«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni +nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes, +les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis +d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé +de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont +attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens. +Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste +d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos +guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus +acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si +long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang, +jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé +une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une +palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert +d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée; +car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces +insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans +un grand nombre d'habitations de la colonie. + +Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières +ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: _Conani_, +_Cachipour_, _Couripi_, _Oyapoc_, _Ouanari_, _Appronague_, _Kau_, +_Mahuri_, qui se nomme _Oyac_ dans tout son cours, et _Cayenne_ qui +tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure. + +Dans la partie du nord.... _Makouria_, vous vous engagez ici dans un +sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les +soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre +allant au temple de Jupiter _Ammon_. Un sexagénaire qui seroit venu à +Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer +s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on +pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette +plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour, +mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores +ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est +couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de +cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent +déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée +_Makouria_ coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de +_Kourou_, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six +lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite +rivière de _Malmalnouri_, engorgée comme les autres à son embouchure +par des sommes de vase. À la même distance est celle de _Synnamari_, +qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux +lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les +attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus +aujourd'hui. + +Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à +l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long +sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des +débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16 +premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six +lieues plus loin sur les bords malheureux de _Konanama_. Voici +provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands +Rouennois, dit l'auteur des relations _sur la France équinoxiale_, y +débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues +et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut +propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors +peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers, +pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois +quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour +France. La rivière d'_Yracoubo_, celle de Mana, à vingt-huit lieues +des côtes, jusqu'au fleuve _Maroni_, arrosent et fixent ici les +bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni +est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56 +degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de +Paris. + +Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la +Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de +celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du +globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent +dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et +d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres, +moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes +ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand +nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne. + +Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom +_d'île de Cayenne_; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette +île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent, +isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au +contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît +faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai +autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans +lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne +peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues. + +La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne +allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de +vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq +lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses +sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette +circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut +avoir à-peu-près trois lieues et demie. + +La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à +l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit +être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui +se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes, +et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de +M. de la Condamine, en 1744. + + +_Température du climat de Cayenne._ + +À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un +quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des +mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface +presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que +cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones +tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous +eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe. + +Nous sommes _amphisciens_, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et +d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté +du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord. +Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que +nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six +autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux +solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui +tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et +reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été, +jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le +20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les +pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un +mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais +l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent +l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si +les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle +d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil +brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par +l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est +au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe +celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans +certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin +et le soir, après le coucher du soleil. + +L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes, +que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La +pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce +qui a fait dire à _Raynal_, que la plage où la colonie de 1763 avoit +débarqué, étoit un terrain _sous l'eau_. Horace seroit très-croyable, +s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la +cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la +tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé +l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant +l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la +terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les +fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France +laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de +doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes. + +[Note 15: + + _Nota que sedes fuerat columbis + Summa piscium genus hæsit ulmo. + Et superjecto pavidæ natarunt + Æquore damæ._ + Horat. Lib. I. Epodou IV.] + +Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages +meurent; le vent de nord, qu'on appèle _bise_ en France, brûle et gèle +de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les +tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la +vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la +chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent +la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le +vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs, +les fruits et les plantages. + +Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les +habitans, l'agent et les autorités de Cayenne. + +Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis +sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en +pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de +phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre, +attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques +mauvaises futailles, quelques barils de boeuf ou de morue salée; voilà +ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont +des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille +francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement +des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous +nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie, +quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée +depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau +village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande +partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui +ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos +respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans +leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde +vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de +l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe +est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les +habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine; +pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence +est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un +domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un +autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils +empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires +sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter, +ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne +s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus +rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui +troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses +troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des +nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont +long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne. +Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais +la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus +commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr. +10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32 +f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin +2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres +monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un +liard en France se paie deux sols à Cayenne. + +Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous +allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un +point de vue pour la peindre plus à notre aise. + +On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la +monarchie. _Les blancs_ ou colons, qui diffèrent des européens par +leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les +_nègres_ par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée, +ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange +de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit +d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est +d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un _rejetton_ cuivre +rouge bronzé; une négresse et un blanc, un _mulâtre_ dont la couleur +en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres; +un mulâtre et une blanche, un _métis_; une métisse et un blanc, un +_quarteron_ qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des +nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les +indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article, +l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois +Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des +sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des +races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne +peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt +noirs qu'à moitié blancs. Les _créoles_, enfans nés d'européens, +résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de +défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés +avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils +en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher +seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait +enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils +y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en +détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de +goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est +toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la +nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte +plus au _sensorium_ ces fortes vibrations qui font les élans du génie, +et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic +ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus +de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un +voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils +regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient +communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent +comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent, +et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés: +d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée, +elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une +chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien +et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres +amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire +plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle +grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout +leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes +qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur +sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux +célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes +couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les +yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs +esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons, +de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les +légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la +légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans +trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans, +ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent, +s'aiment et se haïssent, leur coeur est un crible au travers duquel le +bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au +repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le +désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire +qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont +point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers +par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir +de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont +bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens +de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le +portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont +obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y +rien changer. + +Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la +lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien +saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide +chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire +comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je +mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez +peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de +Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître +des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette +mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par +Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de +son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la +coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette +déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses +sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et +vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent +les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses +cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a +qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes +d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des +grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité +locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie +des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de +l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais +beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices; +quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais +toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris. + +[Note 16: + + _Ossa tamen facito parva réferantur in urna + Sic ego non etiam mortuus exul ero._ + Ovid. de Ponto, Lib. III. Eleg. III.] + +Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette +colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son +essai manuscrit sur les moeurs créoles, que je copie ici. «Nos +créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en +couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les +coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici, +j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le +soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait, +en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer. +Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui +lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir, +mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la +main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son +hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour +appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour +ranimer avec un _oualy-oualy_ (éventail de paille de palmier), +l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un +nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse +reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au +milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de +son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant +nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans +bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et +me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle +s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé; +ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante, +aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit +le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui +présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à +nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de +Ninon: _Le bon billet qu'a la Châtre!_» + +De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a +toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les +gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils +en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils +les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent +souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les +contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de +tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un +cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli. +Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le +sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse, +durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne +aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils +doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient +à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à +la maison le Comte où nous sommes détenus. + +Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du +matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans +nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la +religion à leurs moeurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive +sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de +ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont +prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et +les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille, +l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche. +Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici: + + +_Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane._ + +Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île. + +II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et +de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent, +sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part +de la demande à l'administration départementale. + +III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié +et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de +louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens +suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre +le commerce. + +IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus +dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de +suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui +pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra. + + À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé + JEANNET; contresigné ÉDMÉ MAUDUIT, _secrétaire_. + +Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons +parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se +desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur +leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et +choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir +d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont +aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les +moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne +rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence +dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus +de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion. +L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs +frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à +l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions +rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des +contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette +sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état; +et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté, +l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien, +lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne +lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien +ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont +des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur +européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en +allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche +notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens +aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur +condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de +terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit +net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la +Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois. + +[Note 17: De notre prison ils reçoivent ces remercîmens: + + En échappant à la guerre, au naufrage, + À la famine, à la peste et à la mort, + Nous avions cru qu'en touchant ce rivage + La liberté nous attendoit au port. + Quoique le sort ait trompé notre attente, + Qu'il nous réserve à de nouveaux revers, + Rien ne doit plus nous causer d'épouvante + Quand nous fixons les marques de nos fers. + + Si l'on vouloit dérider l'esclavage + Et lui donner des traits d'aménité, + On garderoit un peu moins notre cage + Et nous croirions revoir la liberté: + Notre réduit, moins étroit que sur l'onde, + N'efface point un souvenir amer. + Faut-il fouler le sol du Nouveau-Monde, + Pour être encore prisonniers outre-mer? + Séchons nos pleurs, ce séjour de Cayenne, + Si décrié par nos simples aïeux, + S'il est peuplé de tigres et d'hyène, + L'est bien aussi de colons généreux. + La liberté[17-a], malheureux insulaires, + Venant chez vous planter ses étendards, + Vous fit verser des larmes bien amères + Et nous expose aux plus grands des hasards. + + Sexe charmant que l'Europe a vu naître, + À votre coeur, à vos yeux, à vos traits, + Chacun de nous a bien su reconnoître + Le sang des dieux, celui des vrais français; + Mais dans les dons de Pomone et de Flore + Que vos enfans remettent chaque jour, + Nous avons vu plus d'une fois éclore + Des traits divins, ce sont ceux de l'amour. + Tout nous engage à la reconnoissance, + Le malheur seul borne en nous le désir: + Que désirer?... l'exil, l'expérience + Nous ont ravi la coupe du plaisir. + Arrachez donc cette amorce fatale, + Trop malheureux de ne jamais vous voir + Vous nous rendez semblables à Tantale, + Qui dans ses mêts trouve le désespoir.] + +[Note 17-a: La liberté des noirs. Décret du 16 pluviôse an 2.] + +Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre +sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles, +sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les +échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied +est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans +ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ, +que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus +épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à +brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs, +l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les +arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne +laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler +sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile. +Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands +arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les +faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien +fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou +savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six +mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher +ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous +sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à +elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un +tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18] +Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous +marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes. +Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude, +après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de +l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils +buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils +sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs +derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On +croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane, +sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement +malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte. + +[Note 18: Après le décret de la liberté des noirs, du 4 février +1794, les soldats d'Alsace se louèrent aux habitans pour faire +l'ouvrage des nègres; l'appât du gain leur donna l'ardeur des ouvriers +européens. Au bout d'un mois, tous furent malades et la moitié mourut. +La plupart n'avoit pourtant fait que sarcler des plantages cultivés.] + +Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer +tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous +enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la +lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus +médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que +Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la +théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la +Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les +lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les +maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les +hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises +de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la +tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été +saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et +pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles +occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été +suivant. + +L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et +les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La +pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie +font très-bien la besogne de leur soeur. + +Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux +isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un +autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se +désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse, +ressemble au nocher Caron. + +Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une +léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu +ici sous le nom de _mal-rouge_ ou des arabes; en Guinée, sous celui +_d'épian rouge_; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la +maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le _compère Mathieu_. +Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se +déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène +lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle +sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans +les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie, +s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y +regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de +lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est +communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes +que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au +sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au +monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de +Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur, +mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un +spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en +lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des +pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure +rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent +est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs +confrères qui viennent de mourir. + +Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous +abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une +mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du +_thetanos_, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans, +jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope, +se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe +sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en +courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui +lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il +se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer, +il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en +est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux +occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont +atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal +de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les +vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la +pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles +sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi +les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons +guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous +connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir. + +Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en +sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la +loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au +Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois, +et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence +toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un +agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance; +quel usage en fait-il? + +Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils +d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon +lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses +talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa +complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège +plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il +débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il +ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant +ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son coeur, et je ne +sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de +bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun +à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie +le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les +reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais +que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de +l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il +est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore +moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu +enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le +plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt +lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de +Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son +coeur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne +manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en +feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de +circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses +intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses +successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait +dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des +nègres. + +Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier +d'Alais, mettre la colonie _à la hauteur des circonstances_, fit +ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes +les couleurs. Son coeur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le +marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que +s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit +difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret +de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que +la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à +juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et +furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit +entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il +détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé, +dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans +l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et +comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon +d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit +fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe +faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté, +les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et +lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien +qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la +France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que +des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer +l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le +28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans +les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont +déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de +s'affermir comme il le dit, _après avoir connu les hommes et les +choses_. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793, +pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en +1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle, +appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une +partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée +coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit +achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux +décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu, +_page 6_: + +«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline, +capitaine de la corvette _l'Oiseau_, me remit le décret de la liberté +des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire +aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant +sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en +déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un +instant de s'opposer à son exécution.» + +La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la +colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce +décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage +subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des +ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec +emphase: _Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez._ +Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs +de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug, +qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un +songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à +vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans +l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans +les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie, +pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se +réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet +écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et +donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui +avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui +il devoit sa place: _ils font bien de se défaire de tous les +conspirateurs_, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car +il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment +de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le +girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ +en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère, +il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire, +dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y +vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes +blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour +la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage +des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître +mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle. +L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop +vivement la botte:--Je suis libre, citoyen agent.--Oui.--Je puis me +faire servir aujourd'hui.--Oui, en payant, et je serai moi-même à tes +ordres pour de l'argent.--Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je +veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.--À ces +mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de +la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la +mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe +d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le +bâton.» + +Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur +grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des +prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des +fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses +rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette +manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque +nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il +va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les +caisses sont vides pour le moment, _mais qu'il y a plusieurs recettes +sûres_ (en parlant du produit des récoltes) _dont quelques-unes sont +prochaines_ (il touchoit à ses coffres en parlant); _d'autres +éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter_ (les prises +que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce +petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette +pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796 +remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794, +comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et +à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son +absence. + +Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente, +avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les +seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en +dirai un mot dans la suite. + +Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à +vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils +ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de +paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans +l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les +habitations ou par la _franchise_, maison de correction où ils +travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant +et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de boeuf. Ces +entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils +travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit +rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis +sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance, +ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de +légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de +fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une +caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs, +méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers +désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner +main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté +que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans. +Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne +des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora +sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces +honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir +leur liberté. + +On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la +colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens +distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards. +Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître +d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de +fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la +Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas +jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et +Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête, +parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le +génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa +probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M. +Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses +connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite +un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et +philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les +comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il +a de toutes les branches de l'administration, en font un homme +d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne, +commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres +à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas +d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette, +secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de +bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point +d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la +longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur +de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par +l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui +mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque +un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même +sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses _Relations sur la +Martinique_, que les grands hommes ne sortent point des colonies, +qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats +allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit +Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui +concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes. + +En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des +Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit +incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du +Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la +verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des +fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on +alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son +talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas +achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule +monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit +que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI +trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la +petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme +végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent. + +La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire +un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves +gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM. +Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois +autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou, +pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour +moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le +pillage de la frégate. Depuis mon départ sur _la Décade_, je n'ai eu +qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout +de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je +vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du +gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te +méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon +Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur? +On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des +emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration +départementale, et moi, je vais les donner au lecteur: + +J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif +de Coumion, département du Calvados. + +Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de +Laon, âgé de 27 ans. + +Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de +Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris. + +Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours. + +Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de +Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne. + +Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans +en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme +de lettres et chanteur, résidant à Paris. + +Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du +Pas-de-Calais, résidant à Paris. + +Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura +les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la +recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher, +Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se +réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la +balance de recette et de dépense. + +Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et +bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre +veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine. + +Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case, +compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle +tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux +premiers à tenir les livres. + +Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les +habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de +sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire +enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de +l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat +nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici? +nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du +gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du +matin, ne manquez pas l'heure.» + +Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un +grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de +nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et +des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un +grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en +chantant à plein choeur cet invitatoire bachique: + + Voulez-vous suivre un bon conseil? + Buvez avant que de combattre, + À jeûn je vaux bien mon pareil, + Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre. + Versez donc, mes amis, versez, + Je n'en puis jamais boire assez. _bis.. bis.._ + Quel pauvre agent et quel soldat! + Que celui qui ne sait pas boire, + Il voit les dangers du combat + Et moi, je n'en vois que la gloire. + Versez donc, etc.... + Le bon goût que je trouve au vin!... + Si le poisson le trouve à l'onde, + Il a le plus heureux destin + De tous les habitans du monde... + Versez donc, etc... + Cet univers, ho! c'est bien beau! + Mais pourquoi dans ce grand ouvrage + Le Seigneur y mit-il tant d'eau? + Le vin m'auroit plu davantage... + Versez donc, etc... + S'il n'a pas fait un élément + De cette liqueur rubiconde, + Le Seigneur s'est montré prudent, + Nous eussions desséché le monde... + Versez donc, etc... + +Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle +d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous +avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du +corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et +voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à +bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y +a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les +petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort +pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse: +_les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une +main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet +se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche +est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en +alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet +homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa +présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en +souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais +pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent +depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols +et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à +minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager +le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là +à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait +autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises +faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de +vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être +vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les +employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en +dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à +celle d'un agent!....» + +Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de +mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour +Kourou. + + +_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.) + +Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts +que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un +noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six +heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre +et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les +serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons +les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos +propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour +Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot +aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne +s'éloigne. + +Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce +du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée +par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La +grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par +terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous +entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de +la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et +la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines +sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de +l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre +et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas +sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi +dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous +voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous +sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il +y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à +la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils; +aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues +d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce +rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de +chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le +cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il +deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux +nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse +promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de +grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage +plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le +vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos +rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons +encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous +entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage +est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du +Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste +de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à +Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou +assujétis aux caprices des soldats....? + +Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée +est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur +leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce +Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de +la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la +grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de +fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà +Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît +jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un +boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à +moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_, +je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un +troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la +maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi. +Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita, +le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous +invite à nous reposer jusqu'au jour. + +Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à +l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe.... +Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les +forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune +éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée +de fleurs et d'arbres de luxe. + +C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre +est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit +comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à +cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles, +longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un +bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble +à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un +parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans +l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et +extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de +trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au +bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se +dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près +de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et +tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas, +brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le +cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à +qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il +donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont +les Africains sont si gourmets.[19] + +[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un +doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on +l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une +extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase +creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on +grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu +au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit +qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur +filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand +elles ont épargné quelques parties de son contour.] + +La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le +plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et +oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois +touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient +leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager +après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé. +Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous +réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois +fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille +pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ. + +Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et +les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils +veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa +disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les +affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec +un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces +deux officiers seuls sont payés par le gouvernement. + +Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du +bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil, +et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de +longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui +tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton +à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner, +s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se +résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux! +vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous +aiderons ... nous sommes ruinés.» + +Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à +droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des +européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds +nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au +mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est +une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la +marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames +sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle, +infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur +devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et +apportons notre mobilier. + +Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol +sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les +troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui +faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur +qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent +la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en +désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte. + +La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois +chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux. + +Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout +apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine, +six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de +cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux +jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos +provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au +commerce. + +Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois +poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos +provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que +nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables, +qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que +vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos +serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont +entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons +la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous +retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la +cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran +de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me +regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine; +je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse: +ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain +frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après +dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer. + +À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons +pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large +comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils +sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos +dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les +habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné +chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv. +pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds...... +_Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs, +chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir +de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local. + +_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons +un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent +pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche; +Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la +provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres, +à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous +apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues +sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien +chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et +un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. +Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la +serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S. +Jean, dont les limites touchent au cimetière. + +Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous +sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers +nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre +passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y +découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille +hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour +voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux +morts. + +Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie +des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de +palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et +fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans +de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à +droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber +son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous +viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne +s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et +bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est +grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un +nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts +levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu +ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des +papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait +une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter +ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant +chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de +Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit +de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons +ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long. + +Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une +demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les +mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de +sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de +Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie +de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai +justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le +ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans; +il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour +leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil +nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et +hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et +l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit +devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des +rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas +à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité +inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en +grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. +Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la +Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de +Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de +tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de +l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme +remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille +particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour +acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher +à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les +Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la +colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne +manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues +secrètes que la politique donne au cabinet de France. + +»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du +Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les +acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à +l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté +trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration +des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus +encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier +vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit +donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de +la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le +jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi +fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe +traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à +l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant +et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie. +Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas +assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La +peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la +mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes +périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit +de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est +toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux +qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent +qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils +avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette +déportation volontaire. + + Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon, + 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même + année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même + année. 100 enrôlés dans les bataillons. + + 260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons. + + En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis + l'établissement de la colonie. + + Total général des morts de 1763 à 1764 13,060 + Rembarqués 2,000 + Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560 + +»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 +blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont +des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille +malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité. +Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de +décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du +troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la +cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne, +fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi +ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de +familles en France et en Canada.» + +Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés +à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de +l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie, +l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu +d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de +toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire, +appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les +_chatouilleuses de la colonie de 1763_. Elle s'arme d'une épingle +bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles +jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur +d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de +la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal +s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'oeufs qui échappent à +nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon +microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une +aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la +trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de +mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la +négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre +appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de +l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la +colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront +ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos +pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain +tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit. +Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La +mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de +quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler +cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent +aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées +de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de +jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne +meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé +ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en +France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre +si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît +pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et +putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne +vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la +mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau, +précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs, +qui crioient: _Mettez vos morts à la porte._ + +»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et +les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans +au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en +France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur +liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des +protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon +et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un +cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats, +gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à +vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes +voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert). +Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte +blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la +messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de +Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et +prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et +suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par +ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité +de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant, +mérite une digression dans ce récit: + +»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant +appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit +fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à +sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus +de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un +célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là +dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en +trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue +jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes +pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur +s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son +égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à +Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit +composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me +perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?» +L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie +son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître +qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien +difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques +coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet +en compositeur.--Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en +jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour +sa leçon. + +[Note 20: Cet homme trop célèbre pour la colonie, me rappelle les +merveilles de son art, capable de rendre la vie aux morts. Les Dieux +du paganisme ne trouvoient de goût au nectar qu'Hébé leur versoit, que +quand la lyre de Phoebus et des Neuf Soeurs y faisoit pétiller la +joie. Je n'ai pas de peine à croire ce que dit Quintilien dans son +premier livre de l'art oratoire, que Pythagore voyant des jeunes gens +échauffés des vapeurs du vin, et animés par le son d'une flûte dont +une musicienne jouoit sur le _mode Phrygien_, près de faire violence à +une chaste maison, furent rendus à leur bon sens par la musicienne qui +se mit à jouer plus gravement sur la mesure appelée _spondée_. Caïus +Gracchus à la tribune de Rome, avoit toujours un joueur de flûte +derrière lui, quand il parloit au peuple, et du semi-ton de +l'instrument, cet orateur improvisoit, ralentissoit ou augmentoit son +feu. Gallien dit qu'un musicien de Milet, nommé Damon, faisoit battre +des jeunes gens en jouant sur le _mode phrygien_, et les radoucissoit +sur-le-champ en passant au _mode dorien_. Timothée et Antigénide +jouoient une marche guerrière devant Alexandre-le-Grand; ce prince se +leva de table, courut aux armes, et chargeoit les convives, dit +Plutarque dans le livre des exploits de ce conquérant. De nos jours le +grand Bossuet entendant vanter le premier coup d'archet de l'Opéra, +fit assembler l'orchestre chez lui, et rentrant de son jardin dans sa +salle pour ne pas entendre les musiciens se mettre d'accord, il tomba +évanoui de plaisir à l'entrée de l'_Alceste de Lulli_.] + +»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes: +«Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa +librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être +relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut +quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur, +pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.» + +Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit... + +Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne +pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur +les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la +mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se +retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une +heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que +la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe +aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils +occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt +insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa +trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang. +Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de +ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il +a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une +démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des +plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer +l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus +de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et +éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines +de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de +feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée +d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et +redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins, +dont la piqûre est celle des _cousins_ en France, nous forcent de +devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à +Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il +faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois +vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les +maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux +de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses +branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si +commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi +on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont +qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil +nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit, +le chagrin est toujours à nos côtés. + +Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le +commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et +la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre +santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos +est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à +Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les +graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens +viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront +maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà +les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons +ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car +il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et +petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems, +des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également +farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la +tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et +présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut, +couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières +et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus +beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande +que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais +le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle +et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si +corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de +couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à +la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne +entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes, +et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou +enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée +d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici +l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe +et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert +un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et +que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en +retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se +sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même +goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le +parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne +pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa +bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les +Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres +chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts +ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique. +L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de +Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée, +ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des +soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie +hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant +rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de +Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans +la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du +service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit +retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé +pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se +rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par +une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722, +qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient +regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des +pépinières.» + +Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les +terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et +ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares, +il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres +étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture +exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et +de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la +montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses +grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce, +enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que +le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en +connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des +sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du _Yari_, qui se rend +dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que +l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt, +parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont +fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour +visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en +rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée +pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais +dispendieux pour ces gens-là. + +Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges, +c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des +plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante: + +Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est +sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes; +sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de +l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante +vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu +éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette +espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que +l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la +même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de +cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et +suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y +étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été +obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices +sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les +conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur +nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les +plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs. + +Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre, +parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la +manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par +les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de +l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont +exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un +plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes +très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses +produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit +naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui +entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres +élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur +les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces +détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à +faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement +désignés dans la colonie sous le nom de _terres basses_. On en +distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins, +presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de +la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des +côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup +contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase +qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces +deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution, +à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les +bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces +terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec +la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit +suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour +lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait +que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont +commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo. + +C'est sur cette hauteur d'où le possesseur voit tous ses travaux, que +Préfontaine a composé sa _Maison rustique_ ornée de belles gravures. +Le peintre a flatté son Élysée: il est pourtant vrai que le +coup-d'oeil de la montagne est très-agréable; la grande rivière de +Kourou en baigne le pied du côté du _midi-est_; à _l'est-plein_ une +forêt de grands arbres forme un tapis de verdure; au _nord_ une grande +prairie est plantée de palmistes; la vue n'est bornée qu'à l'_ouest_ +par une autre montagne parallèle, plantée de cannes à sucre, dont la +tige et la feuille ressemblent à nos roseaux. + +Les cannes à sucre viennent de l'Asie d'où elles ont passé en Europe +et dans l'île de Madère; cette dernière île a fourni une partie de +celles que les européens ont portées en Amérique: on en distingue de +deux espèces; les unes jaunes, les autres violettes; ces dernières +étoient cultivées ici par les Indiens, avant que nous eussions +retrouvé le Nouveau-Monde. Toutes croissent bien dans les hautes +terres et s'y appauvrissent ensuite; les gorges et les alluvions +desséchées leur sont beaucoup plus favorables; mais en dépérissant sur +les montagnes, elles deviennent beaucoup plus succulentes et plus +élaborées que dans les terres basses, où elles s'élèvent comme des +bois taillis; mais elles n'y donnent qu'un jus ou salé ou fade et des +liqueurs désagréables et moins spiritueuses; cependant on préfère les +terrains bas, parce qu'on préfère toujours la quantité à la qualité. +Voici comme on obtient le sucre: + +La canne est noueuse comme notre sureau; chaque noeud forme une +bouture; on le couche en terre; on le couvre; il rapporte la première +fois au bout de dix-huit mois, la seconde au bout de quinze, et +successivement au bout d'un an. Les moulins tournent ou par l'eau ou +par les boeufs. Deux cylindres de fer, bien ronds et polis, tournent +perpendiculairement autour d'un troisième qui est immobile; le tout +est tenu par une forte maçonnerie et par des crampons de fer: entre +les pivots passent les cannes dont le jus se rend dans l'égout du +passoir qui communique aux fourneaux contigus, sous lesquels est un +feu qui les échauffe par degrés. On l'active avec le chanvre des +cannes, appelé bagasse. Le jus qui coule du pressoir, est gris et d'un +doux fade: il purge quand on en boit à l'excès; on le mélange avec +celui qui tiédit dans le second bassin, et il prend le nom de vezou. +Après qu'il a bien bouilli, on l'écume, on le passe dans un vase fait +comme un pot à bouquets, pointu et troué à sa plus mince extrémité; ce +sirop fige; on suspend le pot sur une claie; on le bouche avec une +canelle de bois mastiquée de vase. Quand il est froid, on ôte la +canelle; il en sort un sirop qu'on fait recuire pour le mettre dans +des canots avec de l'eau; il y fermente pendant huit ou dix jours: le +tout passe ensuite à l'alambic qui donne le tafia. Le gros sirop sert +encore à faire la mélasse, qu'on peut appeler crasse de sucre; il est +purgatif, moins agréable que l'autre, et beaucoup plus utile en +médecine. L'Amérique septentrionale produit aussi un grand arbre +semblable à notre érable, dont on obtient le sucre par des incisions; +son travail est beaucoup moins dispendieux que celui de la canne. Sa +sève coule deux fois par an, et donne un sucre blanc agréable, mais +moins corporé que celui de la canne. On dit que nous avons obtenu +aussi le sucre de la betterave, mais par des procédés dispendieux. + +L'habitation Préfontaine est nationale, et régie par le juge de paix +du canton. Les propriétaires, MM. d'Aigrepont, sont censés émigrés +pour avoir pris la fuite quelques mois avant la liberté des noirs, +pour sauver leur vie. Je retourne à la case sans emporter de tafia. + +_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les +bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des +lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et +serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et +comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes +dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je +vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent +eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins, +pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou +pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône +tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît +avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces +pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit; +leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un +parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand +elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du +chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane, +m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme +animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le +long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de +peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me +paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à +l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons +les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres, +et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour +arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce +redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre +logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes +les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé +dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le +meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique +cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit +une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un +sommeil homicide. + +En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif +d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari; +ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba +par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus +étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les +recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras, +qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se +faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes +philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la +fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu +attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe, +charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux +un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu +la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne +s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en +syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour +délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui +nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en +fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages +(rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne +se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie +en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le +voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il +abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à +un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme, +entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas +en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer +de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le +frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont +trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il +parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous +sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux +que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est +tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de +terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur +leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient. +Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des +bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin +elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays, +avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en +prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes +fréquentées. + +À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de +douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un +coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa +près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair. +Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre, +et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et +un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le +museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et +musculeuses. + +L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure +endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard; +quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur +cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans +le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si +nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les +habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il +faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce +désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante +francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à +l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur +l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux +espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de +taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on +appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du +Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une +erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls +n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds +où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés, +et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous +déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison +augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit +couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est +rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si +profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs, +sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone +torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être +rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en +arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution +que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de +santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits +animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je +crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque +année tous les poulaillers de la Guyane. + +[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet +arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la +tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en +réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de +tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de +louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal +se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et +laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.] + +Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple +des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les +animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle +hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc +est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une +tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case; +ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa +progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il +marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre +des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse +qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger, +l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se +réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait +ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit +la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées +de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste +sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée. +Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à +la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je +l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je +le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il +nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui +avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le +_cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui +renaît par degré. Quel pays ...! + +_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala +vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du +singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à +manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut +avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il +se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit +mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige, +très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il +est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs +reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la +rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne +pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes +armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur +lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les +entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage. + +_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont +arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case +Saint-Jean? + +Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous +ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous +serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais +n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop +affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie +finira par le départ de l'agent actuel. + + * * * * * + +_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle +qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je +m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je +regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la +dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de +camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis +blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom; +on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent +leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si +prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout +en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur +vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les +ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge; +elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on +ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de +la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de +main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un +incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien +approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent +aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple, +le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la +capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la +découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne, +parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus +expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des +centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair +et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et +musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes, +et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre +par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme +_ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un +bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne +l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute +d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste +des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma +blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé +que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi +hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos +effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette +utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle +ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se +multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de +terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos +murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois +ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de +coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces +insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les +laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas +pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de +comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop +lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je +gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune +extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre; +elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son +arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse +rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui, +volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle +fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le +picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes +l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe +contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma +recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y +trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison. +L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été +aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la +ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous +entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur +elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne +sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge +imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous +ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III +devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas +avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut +essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort +prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par +elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ... +D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum, +dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront +tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.» +Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou +de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté; +l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de +terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et +nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous +prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le +parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir. + +Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à +celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend +envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains, +le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en +tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt, +d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce +de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains +endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la +colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein, +elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la +Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et +ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en +feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les +retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par +un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle +portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution +inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin +de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce +volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre +roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient +volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils +sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de +notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre +sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit. +Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades +nous appèle au magasin. + +De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne +de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles +paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour +éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse; +couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été +ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou +visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout +l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux +araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de +cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec +l'Optimiste: + + Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer..... + +Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux +une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres. + +Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez +lui. + +Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été +frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est +attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus +insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles +remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge +double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché +le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la +migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on +lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent. +Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une +couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un +cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au +bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri. + +_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du +canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons +avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de +quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres +fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes +du pays. + +L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la +vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de +la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce +propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les +autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la +culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui +que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de +la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le +faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est +naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane, +cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en +faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du +coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse +extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une +cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une +cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la +denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à +cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce. +Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les +cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les +abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un +an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse +et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du +mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la +suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les +moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems. +L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une +_recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours +après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne +laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres +basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des +forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les +vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que +celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que +l'on donne à sa préparation. + +L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies +consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à +planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que +l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes. + +Le rocouier donne quatre récoltes; il ne craint ni la chenille ni les +vers, qui dévorent la canne à sucre et le cotonnier; les grandes +pluies peuvent seulement le faire couler. + +L'arbre qui produit le rocou est toujours chargé de fruits et de +fleurs; sa feuille ressemble à celle de nos poiriers de martin-sec; sa +fleur à nos roses de chien; sa caboce armée de piquans à l'enveloppe +de nos châtaignes; son fruit rouge et rond est divisé en petits grains +sur deux épistyles qui colorent sa caboce; une rocourie en plein +rapport offre un coup-d'oeil magnifique; mais la manipulation de cette +denrée, comme celle de l'indigo, est dégoûtante et mal-saine. Le +déchet du roucou fume la terre, celui de l'indigo la ruine et +empoisonne les rivières. + +Le rocouier ne s'est trouvé dans la Guyanne que chez les Indiens ou +naturels du pays qui le cultivent pour leur usage, c'est-à-dire pour +se frotter le corps avec la couleur rouge qu'ils tirent de son fruit. +Les grands arbres l'étouffent mais plusieurs personnes assurent en +avoir trouvé quelques pieds çà-et-là dans les bois; ce qui fait +présumer ou que cet arbre est naturel au pays, ou que l'Amérique a été +plantée et policée antérieurement à sa découverte, et que des +révolutions arrivées ou au sol ou aux habitans, l'ont dévastée et +abrutie à des époques qui nous sont inconnues. + +Le fruit du rocouier sert à faire une pâte d'un grand usage dans l'art +de la teinture pour donner le premier apprêt aux étoffes. +Malheureusement les manufactures ont eu lieu de se plaindre autrefois +de la négligence ou de la mauvaise foi avec laquelle certains habitans +préparoient le _rocou_. Depuis quelque tems on est parvenu à lui +donner une perfection à laquelle on n'auroit pas cru pouvoir +atteindre. Les réglemens exigent que tous ceux qui cultivent cette +denrée, la fabriquent avec le même soin: des experts-jurés sont +chargés d'examiner tout ce qui s'en apporte à la ville, et l'activité +du ministère public à cet égard est telle qu'il ne se livre plus au +commerce que du rocou de la plus belle qualité. Par ce moyen la +colonie de Cayenne ne tardera pas à regagner toute la confiance des +grandes manufactures, pour une denrée qui n'a jamais été bien +remplacée par aucune autre plante, et qu'elle est presque seule en +possession de fournir à toute l'Europe. + +M. Gourgue nous dit aussi un mot des épiceries, et nous montre une +plante brune sarmenteuse, rampante comme la vigne et le lierre, parée +de distance en distance de petits boutons rouges comme des diamans, +soutenus par de grosses feuilles lisses sphéroïdes, d'un vert pâle, et +épaisses de trois lignes. Cette plante est la vanille, dit-il; son +fruit ressemble à celui du bananier; elle est naturelle au pays, et +les Indiens qui la connoissent ne songent pas à en tirer parti pour +leur plaisir ou pour le commerce, car ces _nomades_ qu'on appelle +brutes, laissent l'étude des besoins factices aux Européens. + +C'est en 1773 que la cour a fait porter à Cayenne, pour la première +fois, des plants d'arbres à épiceries, venant des Indes. Cette +expédition a été suivie de deux autres semblables; l'une en 1784, et +l'autre en 1788, toutes venant de l'île de France. Le géroflier et le +cannelier ont bien réussi, les autres plants ont péri dans les +voyages, ou par les avaries ou par les suites de ce qu'ils y avoient +souffert. + +Pendant long-tems la culture de ces arbres a été prohibée aux +habitans de la colonie, et c'est ce qui en a empêché la +multiplication. Ce système ayant été abandonné, la cour en a fait +passer dans les îles de Saint-Domingue et de la Martinique en 1787 et +1788. Maintenant le gouvernement de Cayenne s'occupe de les multiplier +dans la colonie; il a fait distribuer, dans les derniers mois de 1798 +beaucoup de plants et une grande quantité de graines de gérofliers à +tous les cultivateurs qui en ont demandé: les jardins de la ville +n'offrent plus que des allées de manguiers et de gérofliers. + +Outre les arbres à épiceries, la colonie a reçu de l'Inde d'autres +arbres fruitiers et d'autres plantes plus intéressantes, qui +deviennent précieuses: l'arbre-à-pain et le palmier-sagou, quoique +jeunes, sont très-vigoureux, et réussiront parfaitement. + +Le muscadier, le poivre liane, semblable à notre lierre, le +piment-cerise ou café, qui tire son nom de sa forme; le poivre de +Guinée, les oignons de safran et de gingembre, réussissent également. +Nous devons encore à l'Inde de bons fruits: la sapotte et la +sapoutille qui ont la peau rude et brune, et qu'on ne mange que quand +elles sont molles; leur parfum est, selon moi, celui du beurré-gris. +La mangue, dont la forme ressemble à nos abricots-pêches, est +filandreuse, fort-douce et très-agréable, quoique sentant un peu la +thérébentine: l'arbre qui la produit est très-grand et toujours en +rapport; on incise son écorce pour rendre son fruit meilleur; des +coups faits par la hache sort la sève qui est la thérébentine. Les +feuilles du manguier sont tout-à-fait semblables à celles du pêcher; +on ne peut trop multiplier cet arbre qui se plaît bien à Cayenne: +c'est un trésor pour les gens en bonne santé et un élixir-de-vie pour +les malades. Le corossolier n'est pas à négliger non plus; son fruit, +comme un coeur de boeuf, couvert d'une peau verte, nuancée de piquans +charnus, offre une pulpe blanche, alvéolaire et douce, qui a le parfum +de la julienne. + +Les chaussées de mon abattis, dit M. Gourgue, demandent des bananiers; +cette plante donne la mâne et les fruits en même tems. + +En regagnant la case, nous vîmes sortir d'un pripris (étang momentané) +que nous passions, un caïman qui coupa en deux le chien qui nous +suivoit à la nage. Celui-là n'est qu'un petit marmot, dit notre +conducteur; ces grands lézards sont couverts d'écailles qui ne +redoutent ni la balle, ni le boulet. Les plus communs ont de quinze à +vingt pieds. Les nègres les mangent quand ils sont petits. Ce sont des +amphibies qu'on trouve et dans les étangs et sur le bord des fleuves; +la femelle dépose ses oeufs dans l'eau; quand on les touche, elle +accourt en glougloutant, car elle ne les perd jamais de vue. + +Les rivières de Vasa et de Cachipour où vous deviez être déposés, sont +si pleines de grands caïmans, qu'ils attirent souvent la ligne, le +poisson et le pêcheur, ils sont aussi monstrueux et aussi voraces que +ceux du Nil. Ils déclarent une guerre à mort aux chiens; s'ils +poursuivent un cerf qui traverse un étang, ils laisseront passer la +proie pour s'en prendre aux quêteurs. Pour attirer une victime, ils +gémissent souvent comme un enfant abandonné. Si un plaisant, dans un +canot, s'avise de contrefaire les aboiemens du chien, le caïman +s'élance et le saisit; il dévoreroit tous ceux qui se baigneroient +dans ces rivières, fussent-ils aussi nombreux que l'armée de Perdicas, +qui en faisant la guerre à Ptolémé Soter, fit passer un bras du Nil à +ses troupes pour gagner l'île de Memphis, où il perdit deux mille +hommes, dont la moitié se noya, et l'autre fut dévorée par les +crocodiles ou caïmans. Ceux de la Guyane ont jusqu'à trente pieds, et +le pays est si peu connu dans l'intérieur, qu'on ne peut pas dire s'il +ne s'en trouve pas de plus grands, mais un homme entre sans peine dans +la gueule de ceux-ci. + +Les plus gros reptiles se trouvent ici, et tous les animaux +domestiques y sont de l'espèce la plus chétive. Le bétail y dégénère; +son lait ne vaut rien, il couche toujours en plein air, sur ses +immondices, dans des parcs serrés; en hiver, il a de l'eau et de la +vase jusqu'au poitrail. Il faut l'enclore, crainte du tigre, et le +laisser en plein air pour qu'il ne soit pas épuisé par les +chauve-souris. Elles sont si communes et si grosses dans certains +cantons à Oyac et dans les plaines de Kau, par exemple, qu'il ne peut +s'en défendre. Elles s'acharnent à son dos, l'ulcèrent; les mouches +sucent les plaies, y déposent des oeufs; des vers surviennent; car +ici, toutes les plaies qui restent à l'air, sont pleines de vers dans +les vingt-quatre heures; on peut presque dire que la peste ne +désempare jamais du pays. Le poisson est pourri en sortant de l'eau, +le pain moisit en froidissant, la viande presque putréfiée en +palpitant. Le ciel et la terre y déclarent la guerre à l'homme, et il +ne s'obstine pas moins à s'y établir et à y rester. + + +_Fin du premier volume._ + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées par { }.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyage à Cayenne, dans les deux +Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2), by Louis-Ange Pitou + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41123 *** |
