diff options
Diffstat (limited to '41121-8.txt')
| -rw-r--r-- | 41121-8.txt | 10038 |
1 files changed, 0 insertions, 10038 deletions
diff --git a/41121-8.txt b/41121-8.txt deleted file mode 100644 index e750135..0000000 --- a/41121-8.txt +++ /dev/null @@ -1,10038 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by Laure Junot - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier - -Author: Laure Junot - -Release Date: October 21, 2012 [EBook #41121] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - -TOME DEUXIÈME. - - - - - L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - FORMERA 6 VOL. IN-8{o}, - - Qui paraîtront par livraisons de deux volumes. - - La 2e paraîtra le 15 octobre; - La 3e paraîtra le 15 décembre. - - Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage - le jour même de la mise en vente. - - - PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, - Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12. - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - -TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, - -SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, - -LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier. - - -par - -LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. - - -TOME DEUXIÈME. - - - - -À PARIS - -CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE - -DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL. - -M DCCC XXXVII. - - - - -SALON DE MADAME ROLAND. - - -De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la -Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est -sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune -de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour -but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était -pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du -sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du -mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de -sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure -parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la -liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine -soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur -comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son -âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que -le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait -qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout -ce qui portait le nom d'humain. - -Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la -remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la -liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Soeur de -la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de -cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre -et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud. - -Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il -faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour -rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on -l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle -devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le -génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres -qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!... - -Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais -elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même -talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette -époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui -confondait la raison ou révoltait le coeur. - -Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme _je sens_ -que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le -moment où _elle-même_ s'est révélée _à elle-même_. C'est dans cette -âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien, -puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle -étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la -volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes -actions. - -Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore -bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si -puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il -rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout -dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le -combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme -comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le -_Moniteur_ ose associer à Olympe de Gouges[1]! - -[Note 1: Elle avait du talent et du courage, mais elle était insensée, -et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes -bien éloignée de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus -tard.] - -M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y -est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour -qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces -sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste -à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant -pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des -autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste -de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans -madame Roland un caractère doux, un coeur aimant, mais une âme forte, -un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude; -voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère. - -Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et -intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle -sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit -s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir -des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le -personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude. -Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs -de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et -l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur -qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait, -s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa -mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque -dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop -occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une -_poignée de persil chez la fruitière du coin_[2], parlant à tout le -monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle -fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une -vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait -soi-même la position dans laquelle on se trouve. - -[Note 2: Ce sont ses propres expressions.] - -L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque -madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur -leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur -filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est -toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur -déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue -elle-même, il faut se taire[3]! - -[Note 3: Elle _voulut_ mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer; -elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux -jours.] - -...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était -plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du -ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste, -triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà -faisait des progrès et même des ravages profonds. - -Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un -visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une -expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille -avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette -âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme -nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque -chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard -était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même -un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un -homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution -française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une -jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai -connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa -conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si -concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou -de la tribune de la place d'Athènes[4]... - -[Note 4: On a tenté de faire son portrait sans pouvoir réussir, et -cela n'est pas étonnant. Ce genre de physionomie est si difficile à -faire! l'âme ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un -regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante -des séductions.] - -C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait -avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son -langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses -qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses -paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme, -lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de -l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque -ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour -d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa -noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui -avait un coeur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils -entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la -force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir -de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères, -vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le -peuple français!» - -Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle -et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle -prononçait ce mot: _le peuple français!_ une profonde vénération, une -sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été -digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on -pas dit de Porcia?... - -Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la -vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme _femme d'État_, on -peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors; -mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle -les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de -posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux: -c'est comme le fils d'un grand homme. - -J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle -en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que -Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue -d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps -même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse. -Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme -d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé -_Sainte-Lette_, homme littéraire dont elle aimait le talent, un -vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres -littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et -recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat -de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore -plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en -dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce -qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité -l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute -supérieure comme elle-même. - -[Note 5: Même d'une mère ordinaire, car, à moins qu'on ne rencontre en -sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant -d'horreur elle-même, on ne trouve pas de mauvaises mères. Le même -anathème doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La -postérité elle-même est sévère pour ce crime. Quoique bien des siècles -se soient écoulés depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits -par l'opinion de leur patrie, repoussés par les lois, est encore aussi -actif que le jour où, accusant _la vieillesse_ de leur père, ce père -leur répondit en montrant _Oedipe à Colonne!..._ L'infortuné!... comme -il avait dû souffrir pour arriver à choisir un pareil sujet!... Et -telle était la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'oeuvre -que produisit le vieillard à la fin de sa carrière pour peindre des -fils ingrats... Et ce n'était qu'un père!... Qu'aurait donc fait une -mère?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystérieux entre les -enfants et la mère, qui donne à tous deux une tendresse que rien ne -peut détruire et que _tout_ contribue à augmenter.] - -Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première -communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens, -Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié; -mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne -s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai -que cette devise sera éternellement l'histoire des coeurs -véritablement aimants.... _loin des yeux, près du coeur!_... Les deux -jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à -Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de -la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle -Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit -aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une -troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût -été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle -Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi -causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui -révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer -ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une -jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la -Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon. - -Un jour il dit à mademoiselle Canet: - ---Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre -amie?... - -La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle -Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était -encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette -douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus -lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage -lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des -nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la -lecture d'un passage de cette lettre. - ---Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne, -car vous souriez en me regardant, lui dit Roland. - ---Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui -montra le passage de la lettre de Sophie. - -«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai _souvent_ -parlé.... C'est un homme éclairé, de moeurs pures, à qui l'on ne peut -reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps -modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. _Ensuite il a le -faible de beaucoup trop parler de lui[6]._» - -[Note 6: Ce portrait était frappant, car l'amour-propre de Roland -était positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-même ne lui -laissa pas voir sa supériorité une fois qu'elle le connut... -Craignait-elle de l'éloigner d'elle?... cette pensée serait bien -amère.] - -Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en -pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une -ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La -suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé. - -M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était -haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude, -plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange! -ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait -avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme -bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui -donnât le nom;--il était pâle,--maigre,--mais ses traits étaient -réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une -personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors -que vingt-un ans[7]... - -[Note 7: Elle était née en 1754.] - -Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière -peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne -isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution... -Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait -comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la -ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le -cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant -par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie -d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se -fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa -voix n'avait aucun charme.» - -Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme -voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait -contre Mirabeau... - -C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland -racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son -caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu -froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment -presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de -sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune -homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La -Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent, -il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de -faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour -éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur -rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon -ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de -rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable -position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui -existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et -enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses -visites. - -Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à -compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle -y trouva des ressources contre la douleur du coeur; et cette vie tout -intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il -existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses -merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui -ne l'ont pas suivie.--Ses relations se bornèrent à quelques hommes de -lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne -devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la -monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail. -Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut -dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde -qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de coeur. - -Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit -dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion -qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées -étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8]. - -[Note 8: Voir ce qu'elle a écrit sur la mélancolie et sur l'âme, dans -ses oeuvres. C'est écrit avec le sang de son coeur... mais ce qui est -merveilleux, c'est l'écrit intitulé: _Avis à ma fille._ C'est une -relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouchée de -la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la -nourrir!... Ces avis donnés par cette femme qui, plus tard, aurait -conduit un empire, ont un caractère sacré.] - -Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies; -elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient -une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune -homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont -s'aperçut mademoiselle d'Hangard... - ---Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie? - ---Oui, et toi-même? - ---Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles -Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage. - -[Note 9: M. Bordenave était un chirurgien très-connu, membre de -l'Académie des Sciences.] - -Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à -mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps... - ---Mais non, un an, dix-huit mois peut-être... - -Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer... C'était le temps -où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son -âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait -faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié -et ne l'eût éloignée de cet homme. - ---Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez -mesdemoiselles Bordenave? - ---Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire -dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport -avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la -cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune -fortune... - ---Vraiment! interrompit Marie. - ---Eh quoi! ne le sais-tu pas? - -Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment -aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était -toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête? - ---Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie, -n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser. -Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui -paraît une dot suffisante, et il court _les héritières_. Cela est si -bien connu maintenant que dans toute cette société _on ne l'appelle -que l'amoureux des onze mille vierges_. Si tu vivais moins retirée, tu -le saurais comme nous. - -Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée... -elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté -chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche... -Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie -était expliquée!... - ---Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues -enflammées de colère contre elle-même. - -Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint -demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée -depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort -et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la -supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche: -mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à -dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au -coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de -faire entrer M. de La Blancherie... - ---Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant -vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui -m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a -changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une -protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à -tous deux...» - -Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres. -Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre... -elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à -répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais -depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser, -et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire -plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon -père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que -vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle -de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change -aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute, -bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je -suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe -encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais -permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de -personne... Je fais des voeux pour la réussite de votre entreprise; -mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la -position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire, -monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je -vous demanderai de terminer votre visite. - -Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il -devait partir... - -M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce -discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente, -qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut -altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait -encore trop vivement _aux héritières_ pour que l'homme qui pouvait -prostituer son coeur et le langage du coeur à un pareil manége lui -inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa -physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau -rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu -se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui -assigner, _à elle_, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule -d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-être un peu trop vite -entraîner à faire une réplique mordante. - ---Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute -autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de -prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi -franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans -des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]... - -[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car -l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné; -mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une -parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour... -l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à -lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.] - -Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant -mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai... -Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir -pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille, -que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds -et qu'on brise sans la regarder... - -M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La -colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même, -d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me -retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une -passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste -de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui -commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas -un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La -Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta -en passant un cousin de Marie, appelé _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne -salua. - -Il ne revit jamais Marie! - -Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le coeur -comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne -connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le -nom de _l'agent général pour la correspondance des sciences et des -arts_? - -Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle -avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait -jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était -elle que Marie continuait à aimer. - -Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle -entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait -employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte -comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne -toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que -rêver au lieu de penser. - -M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris. -Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune -mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes -qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour -remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais -il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas -dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le -sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se -convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille -conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la -composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain -lorsqu'on la quittait... - -La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand -intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de -l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de -cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait -déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi -devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?... -À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure -contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la -diriger à son tour. - -Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la -mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme, -qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société, -composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame -Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa -fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des -arts_ après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin. -Voilà comme il entendait les arts! - -Après la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de père_; il -demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné -les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui -s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il -y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être -un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son -aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un -reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage -sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet. -Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle -détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de -Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui -ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent -comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats. - -M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à -l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail -languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions -l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses -affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une -maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour -réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans -cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa -fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu... -Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme -elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle -garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la -loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent -accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans -une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce -qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse -passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa -maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la -maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons -applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire, -partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le -dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui -n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne -jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la -nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner -sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant -plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en -jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie, -ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands -parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa -gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom, -qui est celui de _bonne_: c'était, dit elle-même madame Roland, une -petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et -gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce. - -[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.] - -[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son -état de graveur alla mal.] - -Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa -mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes -faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait -minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son -propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle -continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce -que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon -ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les -dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même -onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au -ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir -d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours -un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous -les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le -racontait elle-même fort plaisamment, son cours de _prédicateurs -vivants et morts_. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme -plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole -pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble -et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et -Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec -attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la -frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs -entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse -intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un -néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien -aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui -prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une -personne aussi supérieure.--Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous -admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne -parliez pas toujours du diable et de l'incarnation. - -[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport -presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait, -disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.] - -Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire -un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur -l'amour du prochain... - -Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier -froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était -Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon -affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne -connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter -la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je -cherchais en vain dans nos prédicateurs français. - -Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps -la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé -Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y -eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière... -car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du -père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres -le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il -aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle, -elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa -beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un -petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de -cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la -parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins -qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses -vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT -même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, -tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des -Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux -gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort -beau... - -Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les -hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut... -C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même -est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut -inculqué par la seule persuasion?... - -Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland -disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes -étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles -qu'un grand sens. - -Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez -drôlement. - -L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de -coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des -coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite -personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un -homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés -sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; -mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un -de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur -avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE! - -Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes -de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire -à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée -du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise. - -J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie -avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant -un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est -comique. C'est un singulier rapport. - -Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que -femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la -bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine -et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon, -naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec -la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle -n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière -chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine. - -Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme -qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place -dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa -veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le -comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques -semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille, -elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des -dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence, -s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa -son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore -même révérence... Ce manége dura toute la promenade. - ---Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.--Je l'ignore, -répondit Marie, cependant il me semble le connaître!... - -Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver -en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas; -cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à -sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du -tueur de boeufs, et elles n'y pensèrent plus... - -Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il -n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que -pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut -malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce -manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de -la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon -conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante -qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait -quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle -Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de -mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans -en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement -de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme -énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille -maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa -aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir; -mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent -toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut -très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas, -puisqu'elle n'épousait pas son boucher. - -Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt; -elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la -lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement -de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en -mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut -avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme. - -Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce -qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans -laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même -franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis -son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance -honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et -le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un -certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à -donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même -un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident -dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce -qu'elle serait un jour... - -Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire -que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre -vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait -Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il -en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait -vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit -à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle, -elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père, -que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait -du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais -quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas -remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la -maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes -l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente -de cinq cents francs et sa garde-robe. - -La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse; -elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on -songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle -ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais -elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!... -et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait -raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots, -et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur... - -Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et -revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser -par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les -scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme -riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette -différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se -maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui, -jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme -mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise, -je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la -félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le -caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu -aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace -qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint, -mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus -estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais, -sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible -quelquefois... - -Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils -étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours -d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de -Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de -restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un -cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour -parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait -souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-même_ le dîner de -son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant -de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une -des belles vies de Plutarque... - -[Note 14: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des -manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme -manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.] - -Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait -le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection -de sa femme, même _la plus légitime_, qu'il exigea d'elle qu'elle vît -moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort -attachée... - -La vie privée de madame Roland, dans laquelle la surprit la -Révolution, avait quelque chose d'antique. Retirée à la campagne, près -des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque désert[15] et -éloigné à cette époque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont -devenues familières au dernier paysan, mais qui à cette époque -restaient encore ignorées, madame Roland était la providence de toute -la contrée. Elle était _médecin, juge_... dissipait les nuages -politiques qui se levaient, malgré l'éloignement du ciel orageux des -événements, au-dessus de la paisible retraite où vivait Marie!... Ils -étaient malheureusement encore trop près de Lyon!... - -[Note 15: Villefranche, demeure paternelle de M. Roland de la -Platière. Il était d'une famille de robe noble et fort ancienne. Sa -naissance était pour lui un motif d'orgueil, malgré ses idées de -liberté.] - -Roland avait des principes arrêtés qui devaient le faire partisan de -la Révolution aussitôt qu'elle s'annonça. Il y eut alors une -profession de foi à réclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint -pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand -mal... mais qui devait naturellement être expliquée selon le besoin du -moment. Roland, démagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse -aristocrate, était un royaliste _vendéen_ pour la Montagne en 1793. Ce -n'est pas l'homme qui avait changé! c'est le système dont il avait -suivi la première bannière! - -L'intégrité et la stricte observance que Roland apportait dans toutes -ses démarches administratives le firent prendre en haine par tous ses -collègues, dont il paraissait par sa conduite blâmer les actions et -les sentiments. Membre de la municipalité de Lyon à une époque -orageuse, ce fut alors qu'il fut à même d'apprécier le trésor que Dieu -lui avait donné! Madame Roland, enthousiaste de cette belle liberté, -dont les premiers jours s'annonçaient à nous avec une pureté et une -séduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et -jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne -dévièrent de leur route!... Mais à peine dans celle que la Révolution -fit prendre à ses partisans, Roland s'aperçut qu'elle était hérissée -de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austère probité -devait la maintenir là où était le péril, et ils y demeurèrent tous -deux. Roland était fait, malgré son extrême importance de lui-même, -pour apprécier le mérite éminent de sa compagne; de ce jour il le -reconnut et en remercia le Ciel! - -J'ai déjà dit combien les relations de société, soit littéraires, soit -simplement sociales, avaient contribué à établir à cette époque une -infinité de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais -existé; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland. - -Brissot de Varville était un homme non-seulement de talent, mais fort -spirituel, et de cet esprit français qui ressent le besoin de se -communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de -tous les Girondins peut-être le plus influent dans l'opinion -révolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement à égarer dans -les funestes voies que la Révolution ouvrit à ses admirateurs dans ses -plus beaux jours. Roland n'était encore rien dans les affaires, -lorsque Brissot lut quelques ouvrages écrits par Roland, c'est-à-dire -par sa femme, dans un style annonçant des principes aussi purs que le -_Forum_ de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la -république romaine; c'était ce qu'on cherchait sans le trouver alors! -On rencontrait à chaque pas la caricature de l'antiquité, sans trouver -un homme qui vous parlât le langage de la raison et de la patrie...... -de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non -Sparte et ses Thermopyles, Athènes et son Pirée, dont on nous -assassinait tous les jours, et qui n'étaient que des rêves -fantastiques dépourvus de bon sens même dans leurs fictions. Brissot, -ravi de trouver une clarté d'expression pour rendre des sentiments -vertueusement républicains, envoya ses ouvrages à Roland sans le -connaître, en lui écrivant comme à un confrère, un émule en -littérature, et en lui exprimant le désir de continuer la -correspondance. Roland était alors à Lyon, comme inspecteur des -manufactures, et Brissot commençait une feuille périodique forte en -raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux -du temps devaient être obscurs et prolixes. - -Roland ne fut pas séduit par le style de Brissot, et cela devait être. -Roland avait une sécheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et -ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le -fut, et très-bien. Elle lui répondit au nom de son mari, et la -correspondance s'établit, tandis que Brissot et Roland étaient loin -l'un de l'autre et ne s'étaient jamais vus; enfin ils devinrent -presque amis sans se connaître autrement que par une de ces -correspondances qui deviennent intimes dès que l'âme est la compagne -de l'esprit, comme cela était dans les Girondins. - -Une occasion précieuse se présenta pour que Roland fût introduit aux -affaires. Un hiver affreux dans ses conséquences avait décimé pour -ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille étaient -sans pain; les ressources manquaient entièrement, et Lyon se trouvait -endetté de quarante millions! Madame Roland dit à son mari: - ---Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller à Paris auprès -de l'Assemblée Constituante pour solliciter des secours pour la -population lyonnaise: il faut partir!!! - -Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme _le força_ pour -ainsi dire à l'accepter: la députation fut envoyée, Roland en fit -partie, et elle arriva à Paris le 12 février 1791. C'était l'époque où -tout ce qui avait une âme était appelé à en donner des preuves! -L'austérité républicaine était dès lors aux prises avec l'intrigue et -la plus basse des passions, la vengeance. C'était alors que tout le -tiers-état bien pensant voulait enfin prouver que la nation française -ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien -de la masse pensante et agissante; d'un autre côté, tout ce qui était -agité par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait -aussi _vive la liberté!_ pour opprimer tout ce qui n'était pas dans le -sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et -Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la première ligne -que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette -ligne, parce que je répète qu'elle avait une âme d'homme supérieur -dans un corps de femme. - -Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti, -parce qu'il n'appartient à aucun... et qui, grand par ses facultés, -mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui -l'auraient suivi et lui auraient prêté non-seulement leur appui, mais -celui de l'or!... de cette idole après laquelle il courait, et à -laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau. - -Arrivée le 12 février, le 13 au matin madame Roland reçut la visite de -Brissot. C'était un homme déjà bien important à cette époque de la -Révolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'oeil dans -l'esprit, et une austérité de principes, qui devaient lui assurer la -première place dans une république, si nous avions vraiment voulu la -république au lieu _de jouer à la république!_... Le seul défaut grave -qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti était le côté moqueur -de son esprit. - -C'est une chose fort singulière que la première entrevue de deux -personnes qui se sont beaucoup écrit sans s'être jamais -rencontrées!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la -juger!... Son âme s'était peinte dans ses lettres, et une femme comme -elle avait paru à Brissot une merveille à conserver à leur parti; si -même, disait-il à Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier! - -Vergniaud était du même avis! Quant à madame Roland, le jugement -qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut différent de celui qu'elle -avait été à même de concevoir d'après ses lettres! Elle vit en lui un -homme fort habile et digne d'être à la tête d'une faction, mais dont -la légèreté d'esprit ne convenait peut-être pas à la gravité des -circonstances. Cependant elle fut charmée de ce rapprochement, et -comprit combien on pouvait avoir d'heureux et même de grands résultats -avec cet homme!... - -Mais Brissot avait en effet de cette légèreté que nous ne pouvons nous -défendre d'avoir, comme _inhérente_ à notre nature française... il en -abusait surtout pour prendre à l'excès le côté plaisant d'une chose, -quelque grave qu'elle fût[16]. - -[Note 16: Cette légèreté lui était reprochée dans l'assemblée par le -parti contraire, qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments -contre lui... mais il était toutefois un homme des plus supérieurs, -quoi qu'en aient dit ses ennemis.] - ---Il aurait trouvé à rire sur son enterrement, s'écriait l'abbé -Maury... - ---Comment donc! même sur le vôtre, disait Cazalès!... - -C'est de lui que Mirabeau disait: _Il juge bien l'homme et ne connaît -pas les hommes._ - -L'ami de Brissot était un homme bien remarquable, mais moins que lui; -c'était _Pétion!_ le roi de Paris. En le présentant à madame Roland, -il lui demanda la même permission pour plusieurs de ses amis. Madame -Roland était sédentaire; on arrêta qu'elle recevrait ces Messieurs -_quatre fois_ par semaine, le soir. Elle était bien logée et dans le -centre de Paris. - -Les amis dont parlait Brissot, c'étaient les Girondins!... - -De cette manière, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour -se réunir; ce fut le premier point où il se centralisa. Quel salon que -celui où ils causaient avec familiarité!... Assise devant une table -sur laquelle étaient quelques journaux et des brochures, madame Roland -ne paraissait dans l'origine prendre aucune part à ces conférences, -qui déjà étaient d'un bien puissant intérêt pour elle... Mais quelle -que fût son opinion, quelle que fût l'influence qu'elle exerçait sur -tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou -blâmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les -sentiments de ceux que Brissot lui présentait... Elle était pour eux -maîtresse de maison prévenante, polie, gracieuse même, malgré -l'austérité de ses principes à cette époque; mais jamais elle ne parut -même s'écarter de cette façon d'agir, lorsque plus tard son influence -faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits -comités composés de Brissot, Pétion, Robespierre, Gensonné, Vergniaud, -Guadet, Bazot, Fonfrède, Valazé, enfin tous ces hommes dont certes -l'histoire a buriné plutôt qu'écrit les noms, madame Roland -distinguait surtout à cette époque Robespierre?... Elle le jugeait le -plus honnête de tous!... Dans ces comités qui avaient lieu chez madame -Roland, on discutait des projets de loi, des plans réformateurs, des -remontrances à la Cour pour éloigner tous les favoris, madame de -Polignac surtout, dont l'avidité, disait Robespierre, RUINERAIT enfin -la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on -parlait longtemps, et au résumé, à la fin de la soirée, il se trouvait -qu'on n'avait rien fait. Un soir, après avoir écouté en silence une -partie de la conversation, où Vergniaud avait été admirable et où -madame Roland lui avait répondu avec un talent qui aurait honoré la -tribune la plus éloquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit -très-bas en lui serrant la main: - ---Quelle admirable éloquence!... vous m'avez fait mal!... Employez -donc ce don du Ciel à convaincre ces gens-là que, dans la prairie du -Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans -de la Suisse!... - -Cette remarque prouvait déjà la jalousie de Robespierre contre la -Gironde, qui était toute brillante d'éloquence... Mais il avait raison -cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient -amené chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit. - -On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comités -du soir, beaucoup de décrets qui passaient ensuite à la Convention; -mais la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le -côté gauche et opéra les maux de la réunion... Un soir, madame Roland -était seule; la réunion se faisait ordinairement vers sept ou huit -heures; il n'en était que sept ou six et demie; enfin elle achevait à -peine de dîner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il était seul -aussi, chose assez rare, car il était toujours accompagné de plusieurs -de ses collègues... Il est à remarquer que dans ces réunions du soir -chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y était seule... -Quelquefois, l'un des députés, marié, amenait sa femme, mais lorsque -madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de -réunion, son salon était ouvert seulement aux notabilités politiques -ou littéraires, et puis en cela elle était comme beaucoup de femmes -littéraires, ou bien étudiant, comme elle le faisait alors, la -politique agitée qui menaçait de tout envahir! Une conversation légère -n'était pas à l'unisson de pareille matière, et son langage n'aurait -pas été compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou -venant de se faire coiffer par Léonard!!... - -Robespierre témoigna à madame Roland sa joie de la trouver seule. - ---Nous allons causer à coeur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous? - -Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaça tout auprès d'elle. - ---Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant -qui découvrait trente-deux perles... - ---Eh bien! écoutez donc ce que j'ai à vous dire, non-seulement en mon -nom, mais à celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre -admirable éloquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes -tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire à la liberté, -cette liberté dont vous êtes idolâtre, je le sais, et que je vénère -moi-même autant qu'elle m'est chère: eh bien! vous pouvez beaucoup -pour sa cause... Vous savez que dans vos réunions, quoique j'y sois -fort assidu, je parle peu (c'était vrai); mais si je suis silencieux, -j'écoute et je profite. JE SUIS TIMIDE ENSUITE, et j'ose peu prendre -la parole dans ces réunions devant des hommes comme Guadet, Gensonné, -Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!... - -La manière dont il prononça ce nom aurait fait frémir si l'on avait -alors connu Robespierre!... Mais bien loin de là, madame Roland était -convaincue _de sa bonté_, et surtout de son amour pour la liberté et -la patrie... - ---Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas -toujours du même avis, quoique de même opinion; mais je suis disposée -à tout pour la liberté... - ---Eh bien donc, il faut que Brissot se détermine à faire un journal... -La presse est de toutes les armes la plus meurtrière... la parole -n'est rien à côté d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit -préparé, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'être pas -heureusement harmonieux, la mémoire peut manquer, la timidité -embarrasser votre débit... Que tout cela se trouve réuni, et une cause -est manquée dans sa défense comme dans son attaque... Un journal, au -contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et -juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant -que la réfutation n'arrive!... Qu'importe une réponse qui vient huit -jours ou vingt-quatre heures après?... À l'Assemblée, voyez l'abbé -Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui -se détruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire -quoiqu'il soit moins éloquent que l'abbé... parce qu'il répond -sur-le-champ et que le discours de l'autre, préparé depuis longtemps, -est réduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend -l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sûr de -vaincre. Déterminez Brissot à faire un journal... Nous avons songé à -cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot. - -Madame Roland s'engagea à ce que voulait Robespierre, avec d'autant -plus de plaisir que c'était aussi depuis longtemps sa pensée. Elle -parla à Brissot; il prit feu à ce projet, et bientôt parut le premier -numéro du journal intitulé _le Républicain!_ Dumont le Genevois y -travailla d'abord avec Brissot... Le nom du _gérant responsable_ était -celui d'un monsieur du Châtelet, militaire, et _homme de fer_ plutôt -qu'_homme de paille_. C'était cela qu'il fallait. Condorcet avait deux -articles admirables qu'on allait y insérer, lorsque le journal fut -arrêté et défendu; je ne me rappelle plus bien à présent pour quelle -raison. J'ai rapporté ce fait, parce que l'influence de madame Roland -requise par Robespierre pour l'établissement d'un journal m'a paru -plaisante. - -Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland à cette -époque, se trouva un jour chez elle avec Pétion, Robespierre et -Brissot. C'était Desgenettes, neveu de Valasé; il était alors fort -jeune homme (dix-huit à vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se -faisait comme affaire politique. Ce jour était important, c'était -celui de l'arrestation du Roi à Varennes. En apparence Robespierre -était frappé de terreur et pâle de crainte. Il disait que le parti -républicain était perdu; que, si les royalistes avaient de la raison, -ils _égorgeraient_ tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et -feraient une seconde Saint-Barthélemy; que cela était à craindre, -parce que la famille royale n'avait pas pris cette détermination sans -avoir dans Paris un parti puissant. Brissot répondit, ainsi que -Pétion, que cela n'était pas à craindre, et qu'au contraire, en -fuyant, le Roi avait _brisé_ la royauté; que sa fuite était sa perte -et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple étaient -excellentes, parce qu'il était enfin éclairé sur celles de la Cour et -sur sa perfidie.--Le Roi ne veut plus de la constitution jurée, dit -Brissot; il en veut une plus homogène... C'est le moment de s'en -emparer et de disposer les esprits à la république!... - -Robespierre était assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait, -ainsi que de ricaner; il se retourna à demi et dit avec un accent -moqueur: - ---Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une république?... - -[Note 17: Sylla mangeait aussi ses ongles.] - -Sans doute que Robespierre n'était pas _royaliste_; mais ce mot dit -avec ironie est bien fort et donne lieu à des réflexions, même dit en -raillerie. - -Je n'écris pas positivement une histoire politique; mais toutes les -fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des -rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrêterai à des -détails même minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame -Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les -hommes influents de l'époque de 1791, jusqu'à celle où elle mourut. -C'est une femme habile, à qui son esprit donnait dans son salon une -influence grande et solennelle. C'est de là souvent que sont sorties -les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du -Code civil! C'est sous sa direction cachée que l'Assemblée a souvent -discuté des questions importantes; c'est dans ce petit salon -particulier, avant d'aller dans ce ministère, ce lieu qu'elle ne -quitta que pour la prison et l'échafaud, que madame Roland est -vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espère -rendre le portrait ressemblant. - -Ainsi donc, puisque j'écris le _salon de madame Roland_, il me faut -parler _de ce salon_ lorsqu'elle fut à ce second ministère; car -l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappelé au ministère, -et là, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son -parti. Je m'étendrai peu sur les affaires politiques qui précédèrent -cette rentrée; elles eurent sans doute une immense influence, mais -madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle était bien soeur de la -Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de -l'échafaud[18]. - -[Note 18: Ces détails m'ont été racontés pour la dixième fois -avant-hier matin par une personne très-connue dans cette malheureuse -époque de la Révolution, et qui allait très-souvent chez madame -Roland.] - -Madame Roland aimait Pétion: cela m'étonne. Je ne crois pas que Pétion -ait été jamais sincère ni avec la Révolution, ni avec le Roi. Mais -franche et naturelle, madame Roland ne croyait pas qu'on pût tromper, -et elle jugeait avec son propre coeur. Pétion était donc pour elle un -exemple qu'elle se plaisait à suivre. Pétion ne recevait pas chez lui; -chose évidemment absurde! Si l'on conspire dans un salon, ce n'est pas -lorsqu'il y a deux cents personnes, et l'intérieur d'un homme d'état -est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse -consulte une liste pour laisser entrer chez son maître. Quant à -Pétion, sa simplicité, disait-il, était la cause de sa _sauvagerie_. - -Madame Roland n'avait pas de _sauvagerie,_ mais le grand monde -l'ennuyait. Aussi, dès _qu'elle_ fut au ministère, elle déclara -qu'elle ne recevrait que par invitations, et qu'elle n'aurait _point -de maison_ ouverte. Elle recevait cependant, mais de cette manière. - -Elle donnait à dîner deux fois par semaine. L'une était consacrée aux -collègues de Roland. Ce dîner fut quelquefois la source de bien des -querelles!... Ce fut surtout pendant le second ministère de Roland, -lorsque Danton, Clavières, Monge, étaient ses collègues... lorsque, -gonflé de fiel et de haine, Robespierre lançait sur Danton, parvenu au -pouvoir avant lui, un regard d'anathème qui lui disait: _Tu mourras!_ - -L'autre dîner était consacré soit à des députés, soit à des employés -au ministère, soit enfin à des hommes jetés dans les affaires -publiques... La table de madame Roland était toujours remarquablement -bien servie, mais sans aucun luxe... du très-beau linge, de beaux -cristaux, une grande profusion de fleurs, mais peu d'argenterie, et -pas du tout de vaisselle plate. Quinze couverts, c'était le plus -petit nombre; vingt personnes, le plus élevé. On ne faisait qu'un -service, innovation que madame Roland mit la première en usage. On -dînait à cinq heures, pour laisser arriver les députés, dont les -moments étaient incertains. Après le dîner, on retournait au salon, on -y causait, et à neuf heures tout l'hôtel du ministère était désert et -silencieux. Les autres jours de la semaine, madame Roland dînait -quelquefois seule avec son mari, quelquefois avec quelques amis, dont -le nombre n'excédait jamais trois ou quatre. Sa fille Eudora dînait -chez elle avec sa gouvernante, parce que les heures des repas étant -irrégulières, madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrît. - -C'était un intérieur vraiment touchant que celui de cette maison, -surtout dans l'intimité, et lorsque les favorisés étaient des hommes -tels que Gensonné, Guadet, Vergniaud, Valasé! Saints martyrs de la -liberté[19]!... - -[Note 19: On veut aujourd'hui ternir la gloire de la Gironde.--C'est -injuste et de plus impolitique.] - -Un ami de madame Roland, qui devint un habitué de sa maison, était -Thomas Payne. Il avait été naturalisé français. Connu par ses écrits, -qui eurent une grande influence dans la guerre d'Amérique, et -pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France, il avait -une singularité attachée à lui qui mérite d'être signalée. Il -entendait le français sans le parler, et madame Roland entendait -l'anglais sans le parler aussi. Cependant ils avaient de longues -conversations, parlant chacun dans leur langue. Madame Roland était -une habile publiciste, et pouvait comprendre les hautes pensées de -Payne, _qui éclairait mieux une révolution qu'il ne pouvait fonder une -constitution_, dit madame Roland. - -David William, aussi mandé par la Convention, était un homme d'une -grande habileté que madame Roland avait admis dans son intérieur; mais -toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas à celle de madame -Roland. Le calme de son salon, quoique l'on y discutât souvent, -contrastait étrangement avec le trouble des moindres réunions... Aussi -s'empressa-t-il de retourner dans sa paisible patrie! - ---Adieu, dit-il à madame Roland, je vous quitte à regret; mais je ne -puis rien ici. On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas -écouter. Vous autres Français, vous ne prenez pas la peine de -conserver même la décence extérieure. L'étourderie, l'insouciance, la -malpropreté, ne rendent pas un législateur plus savant, et rien n'est -indifférent de ce qui frappe les yeux et se passe en public... Voyez -quels hommes sont les députés depuis le 31 mai!... Ils parcourent -Paris, ivres, à moitié vêtus, en veste, la tête coiffée d'un sale -bonnet rouge!... _Savez-vous ce qui arrivera un jour?... C'est qu'ils -tomberont tous, peuple et gouvernement, sous la verge d'un despote qui -saura les assujettir_[20]. - -[Note 20: Propres paroles de David William.] - -Mais Danton était celui qui allait le plus souvent chez madame Roland. -Toujours il avait un prétexte pour lui parler et passer dans son -appartement avec Fabre d'Églantine... Souvent même il venait lui -demander à dîner... C'était alors pour causer plus intimement _avec -elle_ et son mari des affaires publiques. En voyant cette figure -atroce s'animer du feu sacré qui brûlait en son âme, on était surpris, -au bout d'un certain temps, de s'habituer à elle, et même d'y trouver -des beautés!... et pourtant jamais physionomie n'exprima, comme celle -de cet homme, l'emportement des passions brutales... L'ambition devait -le porter à abattre la tête de son concurrent, l'amour celle de son -rival. Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un être -aimé[21], comme la sacrifier pour sa patrie. Mais aussi, pour peu que -le sort de cette même patrie lui parût en danger, Danton aurait tiré -le poignard et conduit les assassins!... Cette époque, où il allait si -souvent chez madame Roland, était celle où il chantait les matines de -septembre... on était aux vigiles de ces terribles jours, et Fabre -d'Églantine, lui aussi, n'ignorait pas ce qui se préparait!... -Croyait-il, comme Danton, que là était le salut de la patrie?... Mais -n'abordons pas encore ce sujet... il viendra bien assez tôt! - -[Note 21: Ce qu'il a fait, car c'est pour avoir aimé sa femme au point -de ne la pouvoir quitter qu'il a été arrêté. On l'avait arrêté... il -pouvait fuir.] - -Lorsque Roland fut appelé au ministère pour la première fois, il y eut -le jour de sa présentation une question singulière agitée dans le -salon de madame Roland; j'ai oublié ce fait, mais il est toujours -temps de revenir. - ---Je viens vous demander votre avis, ma chère amie, lui dit son mari; -je le puis faire sans que l'on m'accuse de me laisser mener par ma -femme, ajouta-t-il en riant.--Comment me faut-il être habillé? - ---Comment?... mais comme vous êtes tous les jours. Demandez à ces -messieurs... - -Madame Roland avait toujours la coutume de se référer à ceux qui -l'entouraient avec une grâce charmante; et dans cette occasion elle -était encore aimable, car c'était évidemment de son ressort... - -Tous furent de son avis, excepté Robespierre. - ---Il faut faire comme tout le monde, dit-il. - ---Eh bien! il fait _comme tout le monde_. - ---Non pas, car ses souliers, toujours attachés avec des cordons, ne se -porteraient pas dans une assemblée ordinaire. - ---Avez-vous oublié, dit madame Roland avec une amertume qu'elle -voulait vainement déguiser, que le jour où les trois corps furent -introduits chez le Roi, on jugea à propos de n'ouvrir qu'un battant de -porte pour le tiers-état. Mon mari n'est que du tiers-état;... et -_pour ce tiers-état_, tout est assez bon... Il ne faut pas porter des -objets qui ne sont pas faits pour nous,... non plus que la terre -elle-même _n'est pas faite_ pour nous! Il faut un _sentier_ frayé pour -les pas d'une caste méprisée; à la Cour nous ne sommes que des -parias!... - -Ses narines s'ouvraient et paraissaient trembler; ses lèvres étaient -plus vermeilles, et sa voix émue ressemblait alors au tintement d'une -cloche d'argent. - -Enfin la présentation par Dumouriez eut lieu le lendemain. Lorsque le -chapeau rond, les souliers à cordons furent aperçus par l'huissier de -la chambre, il demeura stupéfait, et dit à Dumouriez, qui était alors -ministre des affaires étrangères: - ---Monsieur!... eh quoi!... sans boucles à ses souliers!... - ---Ah! s'écria Dumouriez, tout est perdu!... pas de boucles aux -souliers!! - -Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence -sur les affaires à cette époque, et la disgrâce de Roland et sa sortie -de son premier ministère, événement d'une grande influence, furent -encore l'effet d'une de ces séances qui avaient lieu chez madame -Roland autrefois quatre jours par semaine, et lorsqu'elle fut au -ministère ce fut tous les jours. - -Ce qui causa véritablement la disgrâce de Roland, disgrâce venue de la -Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre -écrite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les -mémoires du temps[22]... mais Bonnecarrère me l'a laissé copier dans -les papiers qu'il avait à Versailles, papiers où il y a des trésors -précieux, et dont je crois que son fils, son seul héritier, ignore la -valeur. - -[Note 22: Bonnecarrère, témoin oculaire du fait, m'a dit que le Roi -fut au moment de faire sortir Roland du salon; ce fut la Reine qui le -retint. On a prétendu que ce fait avait été considéré comme une -offense par le Roi, et qu'il ne le pardonna pas à Roland, et surtout à -sa femme.] - -«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est -un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré, etc.» - -Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit -aussi une lettre ou une note dans le même genre, et tout le ministère, -Clavières, Roland, Servan, etc., se trouvant de la même opinion, -_donna_ plutôt qu'il ne _reçut_ sa démission... Il y a dans ce fait -une grande conséquence par les suites qu'eut ce changement de -ministère. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses -actions le salut de la patrie... il ne dépendait pas seulement de -démarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de -montrer au Roi qu'une _femme_ avait du pouvoir sur son mari et sur une -partie de l'Assemblée... Madame Roland en avait un grand sans doute à -cette époque, et la Gironde, toute à elle, répondait à son appel. Mais -le motif de la résistance de Roland était noble et beau; il s'agissait -du camp de vingt mille hommes sous Paris. - -Servan était aussi un homme d'un beau caractère...--Comme ministre de -la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland. - ---Soyez tranquille, mon honneur et mon coeur me défendront... - ---Comment le Roi a-t-il pris votre avis? - ---Fort mal; il m'a tourné le dos, et à peine étais-je rentré que -Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en -attendant. - ---Dumouriez!... - ---Oui... - ---Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?... - ---Par la Reine... Bonnecarrère est fort en crédit près d'elle par une -intrigue de femme du côté de la comtesse Diane de Polignac... Les -femmes sont puissantes à cette cour... Et quand des personnes comme -celle que je viens de nommer font et défont des ministres, une -monarchie peut se dire perdue[23]. - -[Note 23: Voir à ce sujet l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur les -Révolutions_, 1798, Londres.] - ---Dumouriez! répéta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrère!... - ---Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un -homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais -personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaillé -pour être honnête homme qu'il l'a fait pour arriver à être un Figaro -politique, il mériterait une statue!... - ---Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous êtes?... - ---Nous venons à vous!... Clavières, votre mari et moi, il faut que -vous nous donniez une direction de conduite et même une lettre dans -laquelle nous donnons tous notre démission... - ---Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez -servis, je vous le jure, à souhait; car ce ministère, cette politique, -cela m'éloigne de mes occupations chéries; et certes ce que me donnent -en dédommagement ces grandeurs-là ne vaut pas la peine qu'on leur -sacrifie une heure de sa vie privée!... - -Les ministres étaient donc réunis au nombre de quatre chez madame -Roland, le soir du jour où Servan avait parlé au Roi et où Roland -avait donné sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur -laquelle étaient des papiers et une écritoire, les quatre ministres -observaient avec une sorte de joie inquiète madame Roland, dans la -rédaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous. -Duranthon[24], du parti de Dumouriez, était devant la cheminée, et, -quoiqu'on fût au mois de juin, il y était debout, relevant les basques -de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes -médiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il -s'était fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses -collègues; Clavières ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame -Roland le consultait de l'oeil ou de la voix, Clavières haussait les -épaules, en lui disant tout bas: - ---Laissez-le donc à lui-même... nous n'en voulons pas plus dans notre -disgrâce que nous n'en voulions dans notre prospérité. - -[Note 24: Ministre de la justice.] - -Au moment où madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi -mande M. Duranthon au château, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume -en s'écriant:--Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est -votre démission qu'on vous envoie. - -C'était vrai! - -Au bout d'une heure, Duranthon revint. Il avait une figure assez -ridicule habituellement: son air était celui d'une vieille femme avec -ses petits traits mal arrangés, ses rides mal placées; cette peau -d'une teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardées; -enfin il avait une figure déplaisante et désagréable à l'excès. Madame -Roland le supportait, mais avec grand'peine. Il était vain, sans -talent, et n'avait pour lui que la réputation d'un honnête homme qu'il -vint perdre dans ce ministère sans en attraper une autre... C'était -bien la peine d'être ministre... - -En le voyant arriver avec une physionomie abattue, comme s'il avait -appris la mort de son fils unique, ses collègues et madame Roland ne -purent retenir un éclat de rire... Il tira alors de sa poche un -papier, qu'il allait lire avec une figure de circonstance qui ne -laissait pas d'avoir son prix, lorsque madame Roland s'écria: - ---M. Duranthon, c'est la démission de mon mari et la vôtre que vous -apportez là, n'est-il pas vrai? Donnez donc, mon Dieu!... - -Et elle lui prend le papier des mains. C'était en effet la démission -des quatre ministres!... - ---Mon ami, dit-elle à son mari, c'est encore mieux mérité de notre -part que de celle de ces messieurs!... Mais le Roi ne l'annoncera pas -à l'Assemblée! et puisqu'il n'a pas profité de la leçon de votre -lettre de ce matin, il faut rendre ces leçons utiles au public, en les -lui faisant connaître... Je ne vois rien de plus conséquent au courage -de l'avoir écrite que celui d'en envoyer une copie à l'Assemblée!... -Au moins, en apprenant votre renvoi, elle en apprendra la cause. - -Cette idée devait plaire à Roland... Il la saisit, la lettre fut -envoyée à l'Assemblée. On sait comment elle accueillit le renvoi des -trois ministres!... elle ordonna d'abord l'impression de la lettre et -son envoi dans les départements, en faisant une mention honorable de -la conduite des trois ministres. - -Après cette dernière marque de courage, madame Roland rentra dans sa -vie privée... Mais elle n'y retrouva plus la paix et le repos... Elle -voyait sa patrie livrée au malheur et sentait dans son coeur tout ce -qui pouvait donner peut-être d'utiles lumières. Elle était réduite au -silence et à se consumer par son propre feu!... - - - - -SALON DE MADAME DE BRIENNE - -ET DU CARDINAL DE LOMÉNIE. - - -C'était une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de -besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des -moustaches, même de la barbe, et sa voix et sa démarche ne donnaient -pas le démenti à ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de -l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouvé le -contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en -avoir un semblable. - -Elle avait eu un salon composé de parties assez originales pour faire -un tout au milieu duquel on se plaisait. L'abbé Morellet, qui en était -un des plus intimes, me dit, lorsque je lui racontai comment j'avais -connu madame la comtesse de Brienne, que son intimité était fort -agréable, et que les habitués de cette maison y trouvaient du charme. -À cela je ne puis rien objecter. J'ai vu aussi le salon de madame de -Brienne, à Brienne, lorsque MADAME MÈRE y fut passer quelques jours, -de Pont-sur-Seine, son château... Mais, à cette seconde époque, il ne -restait plus rien, à ce que me dit le cardinal Maury, de la comtesse -de Brienne d'_autrefois_. - -Son salon, soit à Brienne, soit à Paris, avait toujours été le -rendez-vous d'hommes supérieurs et même célèbres: l'abbé Morellet, -Marmontel, Chamfort, La Harpe, Suard, Condorcet, Turgot, Buffon, -Malesherbes, Helvétius et sa femme, etc., et plusieurs artistes -fameux, tels que Piccini, David, dont le talent commençait déjà à se -faire connaître... Cette réunion, à laquelle venaient se joindre -plusieurs femmes spirituelles et remarquables, était en renom à Paris, -et les étrangers qui arrivaient, n'importe de quel pays, se faisaient -présenter chez la comtesse de Brienne. - -L'abbé Morellet est celui dont j'ai tiré les renseignements les plus -exacts sur cet intérieur. Il était à la fois disciple de Quesnay, ami -de d'Alembert, camarade de Delille, et savant enfin tout autant qu'il -faut pour montrer que la cloison du cabinet d'études n'était pas -tellement épaisse qu'il n'y entendît souvent le bruit du monde... -Seulement il montra qu'il n'avait fait que traverser la _logomachie_ -de Quesnay, ne prit des économistes que le vrai et l'utile, et -l'appliqua au commerce, qui chaque jour à cette époque devenait -presque toute la politique des temps modernes. On estimait l'abbé -Morellet; on l'aimait. J'ai entendu dire à madame Helvétius qu'elle ne -savait jamais comment elle aimait M. Morellet... si c'était comme un -frère ou bien un père devant lequel elle allait s'agenouiller; et -madame Helvétius n'était pas prodigue de ces paroles-là. - -Le château de Brienne, dont je parlerai d'abord comme un premier -établissement de la famille de Brienne, mérite déjà une mention -particulière à lui seul, et voici comment: - -L'abbé de Brienne, depuis cardinal de Loménie, archevêque de Toulouse, -puis de Sens, ministre constitutionnel, l'un des hommes peut-être qui -ont le plus nui à la France, mais qui l'a expié par une mort terrible, -cet homme n'était pas originairement destiné à un si brillant avenir, -ni à des malheurs si retentissants. Cependant, il prévoyait sa haute -fortune et il a eu à cet égard une seconde vue. Fils d'un père et -d'une mère qui n'avaient pas quinze mille livres de rentes, sans -aucune place à la Cour, l'abbé de Brienne descendait des Loménie, -secrétaires d'état sous Henri III et Henri IV, Louis XIII et Louis -XIV. Malgré son peu de fortune, il pensait à devenir ministre, étant -encore sur les bancs du séminaire, ce fameux séminaire des -_trente-trois_, si renommé pour la force et la bonté des études. -L'abbé de Loménie, comme on l'appelait alors, n'était pas l'aîné de sa -famille; il était le second; son frère aîné fut tué au combat -d'Exiles: l'abbé de Loménie avait alors vingt-un ans; il ne possédait -qu'un chétif prieuré en Languedoc du revenu de quinze cents livres par -an, et de plus quelques barils de cuisses d'oie dont il régalait ses -amis lorsqu'il avait oublié lui-même de les manger, ce qui était rare. -Il devenait l'aîné de sa maison par la mort de son frère, mais il -rêvait déjà d'être un jour _cardinal-premier-ministre_!... Cela fut, -mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revêtit que -sa plus méchante doublure... Il laissa donc le droit de perpétuer le -nom de Brienne à son plus jeune frère, et poursuivit ses études -ecclésiastiques, convaincu qu'il trouverait dans l'état de prêtre ce -qu'une autre carrière lui refuserait. Il fallait que sa confiance fût -bien grande, car il était encore en Sorbonne qu'il traçait le plan -d'un château royal!... Et le château de Brienne, dont la construction -a coûté deux millions, a été bâti sur les plans du cardinal, lorsqu'il -était encore abbé de Loménie. Il avait fait en même temps le plan des -routes magnifiques qui devaient conduire à ce château, soit de Paris, -soit de Troyes. N'avais-je pas raison de dire que le château méritait -bien un mot sur lui seul? - -Tout en rêvant cependant à ce roman qui ne paraissait pas devoir -s'accomplir, un événement extraordinaire lui donna une nouvelle -confiance dans la pensée qu'il serait un jour le premier de l'État... -Son frère, qui n'avait rien de remarquable, épousa mademoiselle -Clément, fille d'un homme extrêmement riche, de la haute finance, qui -avait laissé trois millions... Le frère ne regarda pas à la figure de -la future, qui avait, comme je l'ai dit, une vraie tournure -d'héritière; - - Et trois millions d'écus avec elle obtenus - La firent à ses yeux plus belle que Vénus. - -On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne, on acheta les -propriétés environnantes, et bientôt le revenu de la terre de Brienne -fut porté à cent mille francs annuellement... Un mauvais donjon était -tout ce qui restait de l'ancien château, et M. l'abbé Morellet y ayant -été un jour avec l'abbé de Loménie, qui n'était encore que simple -grand-vicaire de l'archevêque de Rouen à Pontoise, pour juger des -progrès des travaux, ils logèrent dans l'ancien château, dont il ne -restait debout qu'un mauvais pavillon. Le lendemain de leur arrivée, -lorsque l'abbé Morellet voulut se lever, il fallut qu'il attendît -qu'on lui trouvât des souliers; il n'en avait plus qu'un, l'autre -avait été mangé par les rats. - -Sur ces mêmes ruines, et lorsqu'on eut coupé tout le sommet d'une -montagne de laquelle on domine un pays immense, on construisit un -magnifique château, édifice vraiment digne de la curiosité d'un -voyageur; j'ai été frappée de la magnificence simple et bien entendue -qui a ordonné cette construction. C'est un si grand avantage que la -réunion du luxe et du goût[25]!... - -[Note 25: L'esplanade produite par l'enlèvement du sommet de la -montagne est un ouvrage vraiment curieux. C'est sur cette esplanade -qu'est bâti le nouveau château, ayant vingt-sept croisées de face; un -immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons -isolés; des communs aussi beaux que pour une demeure royale; un chemin -allant du château au bourg de Brienne, construit sur des arches et -traversant un vallon très-profond; une salle de spectacle; des -souterrains admirables par leur beauté et surtout leur utilité, en ce -qu'ils assainissent le château... Mille dépendances, enfin, toutes -faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile, font de -cette demeure un lieu tout-à-fait digne d'un souverain.] - -Les Brienne, une fois établis dans cette belle demeure, y tinrent -l'état d'une haute et puissante famille. La noblesse de la province de -Champagne, celle plus élégante de Paris et de la Cour, venaient y -faire de longs séjours; on y chassait avec un luxe qui n'appartenait -qu'à un souverain; des distractions tout-à-fait impossibles dans -d'autres châteaux y étaient aussi données de cette manière... Un -cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique étaient -expliqués, mis à la portée de tous, même des femmes, par un physicien -de mérite que M. de Brienne attachait pour la saison à son château: -c'était M. de Parcieux; il faisait des cours de physique et de chimie, -à cette époque où Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient -avide de ces sortes de connaissances... Madame la duchesse de Brissac, -autrefois madame de Cossé, se trouvant à Pont[26] lorsque madame de -Brienne y vint pour voir _Madame Mère_, lui rappela comme le château -de Brienne avait été amusant, une année qu'elle lui cita... et en -effet, on y jouait la comédie, on y chassait, on y jouait, on y lisait -des vers, enfin on y faisait ce qui plaisait. - -[Note 26: Pont-sur-Seine, terre de _Madame Mère_; ce château, fort -vaste et fort beau, était la seule chose remarquable de cette -propriété. Il n'y avait pour parc qu'une étendue de terrain -tout-à-fait inculte et sans ombrage. Ce château avait appartenu avant -la révolution à M. le prince de Lusace (Xavier).] - -Habituellement la vie y était toujours amusante, mais c'était surtout -aux fêtes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se -déployait dans toute sa volonté d'être royale. Il y avait souvent au -château de Brienne plus de quarante maîtres venus de Paris, sans -compter la foule des villes voisines, des châteaux environnans... et -puis les musiciens, les artistes venus de Paris; les tables dressées -dans le parc, les cris de _vive M. le comte!... vive madame la -comtesse!..._ Ce mouvement extérieur, accompagné d'une activité égale -dans le château, donnait vraiment ces jours-là au château de Brienne -l'aspect d'une demeure royale, et dans ces journées-là l'archevêque de -Toulouse, car il l'était alors, pouvait en effet croire qu'il -arriverait à la magnificence du cardinal de Richelieu, lorsqu'il se -faisait porter par vingt-quatre gentilshommes, et que les murailles -des villes s'abattaient devant lui... - -Un des plaisirs les plus vifs de Brienne, c'était la comédie; on la -jouait souvent et bien... on y donnait des pièces toujours -spirituelles, et bien représentées, parce que les auteurs veillaient -eux-mêmes à la mise en scène. Après la représentation de la pièce, qui -était une comédie ou un petit opéra, on donnait de charmants ballets, -où dansaient la jolie madame d'Houdetot, madame de Damas, madame de -Simiane et d'autres jeunes et jolies personnes... Cette dernière chose -donnait à Brienne l'éclat et la magnificence d'une maison de prince, -et certes j'en connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui -n'offrent pas même de point de comparaison avec l'état que tenaient le -comte de Brienne et le cardinal de Loménie à Brienne. La renommée de -Brienne succéda à Chanteloup. J'ai beaucoup entendu parler aussi de -Chanteloup, mais Brienne avait l'avantage d'être beaucoup plus -rapproché de Paris; et pour la facilité du mouvement que nécessite une -aussi grande maison, cet agrément était immense. - -Le cardinal de Loménie avait une figure agréable, il avait même une -sorte de beauté... le front élevé, le nez droit; mais en regardant -attentivement ce visage, on y trouvait ce qu'on voit toujours chez -ceux qui doivent mourir de mort violente... une expression malheureuse -annonçant une grande infortune... - -On a beaucoup parlé de l'archevêque de Toulouse: c'est un homme qui ne -méritait ni son élévation, ni sa chute, et encore moins sa renommée; -il avait des moyens cependant, mais non pas assez pour se mettre à la -tête d'une faction. _Le parti des prélats politiques_, connu dans -l'église de France sous le nom de prélats administrateurs, qui prit -hautement le parti de M. de Malesherbes et de M. Turgot, était composé -de monseigneur de Toulouse, de M. Dillon, archevêque de Narbonne, -président-né des états de Languedoc, homme de génie, mais paresseux; -il avait de l'ambition, et cette ambition était peut-être plus fondée -que celle de Loménie; mais constamment contrarié par la Reine, qui ne -l'aimait pas, il ne put succéder à M. de Maurepas, comme il en avait -eu la pensée. Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc, et mon -père avait une profonde estime pour lui. - -À côté de M. de Dillon, dans le parti des _prélats administrateurs_, -on voyait M. de Loménie, jaloux de l'archevêque de Narbonne; il ne -l'en accueillait pas moins avec une amitié apparente, et M. de Dillon -était une des personnes habituées du salon de Loménie lorsqu'il était -hors de son diocèse, ce qui arrivait souvent. - -Loménie avait pour lui la grande faveur de la Reine; il avait un -esprit fin et délié, de l'esprit d'intrigue surtout; habile à faire -valoir les plans des autres; ayant plus de pétulance que de vivacité -dans les idées, plus de vanité que d'orgueil ou de sentiment de juste -estime de soi-même. La Reine avait juré qu'elle en ferait un ministre, -et malheureusement elle eut assez de faveur auprès du Roi pour -triompher de ses répugnances à lui-même, car Louis XVI ne l'aimait -pas. Entièrement dévoué aux intérêts de la Reine, ami intime de M. de -Vermont, son instituteur, que lui-même avait envoyé à Vienne, -affectant la prétention de succéder à M. de Maurepas, il disait -hautement qu'un ministère ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne -voulait que de la première place. Il eût été plus tôt en effet ce -qu'il désirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une -grande confiance, ne l'eût éloigné de cette nomination. Mais à la -chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevêque de -Toulouse au ministère. - -C'est pour arriver à son but que M. de Loménie avait organisé le -château de Brienne comme il l'était. En revenant de ces fêtes -somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de -fées par les jeunes femmes qui avaient contribué à la magie de ces -fêtes ravissantes, dont le seul récit charmait la Reine et même le -Roi, ces relations concouraient encore à entourer le nom de -monseigneur de Toulouse d'une auréole plus lumineuse. Madame de Damas, -madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grâce -et leur beauté faisaient à elles seules le charme de ces fêtes -enchantées, et le récit qu'elles en firent souvent devant le Roi -restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vérité de ces -magiques plaisirs. - ---Savez-vous que j'aurais presque le désir d'aller voir une de ces -fêtes de Brienne? dit un jour Louis XVI à la Reine. - ---Ah! sire, s'écria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Loménie! -mais il faudrait aussi faire le même honneur à M. le duc de Choiseul. - -Ce nom gâta tout. En l'entendant prononcer, le roi fronça le sourcil, -et ne reparla plus du voyage de Brienne. - -Le parti des prélats administrateurs était, comme on le pense, dans -l'intimité de la famille de Brienne. Les prélats les plus zélés, comme -M. de Dillon, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. de la Luzerne, -évêque de Langres, élève et ancien grand-vicaire de M. de Dillon, -Colbert, évêque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de -professer l'esprit _économiste_ et réformateur, pour être à la mode. -À eux se joignaient M. Turgot et son frère le chevalier, ainsi que le -marquis de Condorcet, qui était aussi l'un des habitués de Brienne, -quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de -la société de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette même -expression sinistre annonçant une fin malheureuse!... Un autre homme, -qui périt aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mérite, mais -malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scènes terribles de -notre révolution[27]. - -[Note 27: Il est à remarquer que, dans cette société de Brienne, il y -eut trois suicides d'hommes très-remarquables, Condorcet, Chamfort et -le cardinal; tous les trois incrédules! sans religion!... Voilà quel -fut le résultat de la croyance philosophique.] - -C'était du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que -l'archevêque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui -devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au -ministère; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout, -il faut que les femmes soient les auxiliaires employés. Depuis que la -Cour de France existe, nous avons vu la vérité de cette doctrine mise -en oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse à -la Cour, en la rendant oisive, a donné passage à toutes les intrigues -les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois -qu'ayant cessé d'être châtelaines, elles sont venues sur un théâtre où -l'action toute préparée les engageait à prendre un rôle dans la pièce. -Suivez l'état de la société depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu -se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de -Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et -plus tard madame Tallien, madame de Staël, madame Château-Regnault, et -une foule de femmes qui dans la Révolution ont été non-seulement -activement importantes, mais dont l'influence fut discrète et -puissante. - -M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, était dans le parti des _prélats -administrateurs_, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de -Dillon dans le Languedoc[28]. - -[Note 28: À l'époque même de la Révolution, on disait dans les -villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-même: _Ah! c'est encore -de l'ouvrage de notre bon archevêque, de notre père!_ Il était adoré -dans tout son diocèse.] - -Puisque j'ai parlé du château de Brienne, voici une chanson qui fut -chantée le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau -château. Elle peint l'intérieur de la maison d'une manière assez -vraie. - - Sur l'air: _Dans le fond d'une rivière._ - - Dans le plus beau jour du monde, - À Brienne consacré, - Quand son nom est célébré - Par vos santés à la ronde, - Je chanterai de nouveau, - Si votre voix me seconde, - Je chanterai de nouveau - Et Brienne et son château. - - Voyez ce lieu délectable, - Où les bons mets, les bons vins, - À vos désirs incertains - Offrent un choix agréable. - Comus donna ce projet - Pour placer les dieux à table; - Comus donna ce projet - Du plus beau temple qu'était. - - Au salon si je vous mène, - Vous admirerez encor, - Non pas la pourpre ni l'or - Qu'étale une pompe vaine, - Mais une noble grandeur - D'où tout s'arrache avec peine, - Mais une noble grandeur - Symbole d'un noble coeur. - - Là, d'un temple de Thalie - Il[29] a tracé les contours; - Le ton du monde et des cours - À l'art de Baron[30] s'allie. - Le vice et les préjugés, - Enfants de notre folie, - Le vice et les préjugés - En riant sont corrigés. - - Des lieux où la trompe sonne, - Je vois sortir à grands flots - Chiens et chasseurs et chevaux, - Que même ardeur aiguillonne. - Diane apprête ses traits - Comme la fière Bellone; - Diane apprête ses traits - Pour les monstres des forêts. - - . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . - - Puisque ce séjour abonde - En biens, en plaisirs si grands, - Revenons-y tous les ans - De tout autre lieu du monde. - J'y chanterai de nouveau - Si votre voix me seconde, - J'y chanterai de nouveau - Et Brienne et son château. - -[Note 29: Brienne.] - -[Note 30: Fameux comédien.] - -Cette chanson est de l'abbé Morellet; on voit qu'il écrivait mieux en -prose qu'en vers. - -C'est ainsi que se passait la vie à Brienne, au milieu d'une société -nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des fêtes et -des plaisirs, voilà la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons -maintenant, c'est un secret perdu. - -Mais du sein de cette réunion de joies et de plaisirs un orage -s'avançait menaçant et terrible: les jeunes femmes commencèrent à -sourire avec moins d'abandon; leurs joues rosées devinrent pâles, car -elles craignirent pour un père, un mari, un frère, un amant, un ami. -Hélas! à cette époque, quelles sont les affections qui ne furent pas -d'abord froissées par le sort, déchirées et baignées dans le sang! - -M. de Loménie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien -alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent -pensé, en me trouvant dans la pièce qui faisait son cabinet, et dans -laquelle j'attendais quelquefois des heures entières lorsque j'étais -de service auprès de MADAME MÈRE[31], combien peut-être M. de Loménie -y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le -monde!... Cette maison m'a toujours imprimé une profonde tristesse -lorsque ma pensée me reportait vers une époque passée au milieu des -troubles affreux dont le sang du malheureux archevêque de Sens avait -augmenté l'horreur. - -[Note 31: L'hôtel de MADAME MÈRE était l'hôtel de Brienne; il est -situé rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui -le Ministère de la Guerre.] - -Sans doute M. de Loménie fit des fautes dans son administration, mais -ces fautes n'étaient pas de nature à lui donner vis-à-vis de la nation -l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire à la mort. Le jour où il -fut décidé qu'il sortait du ministère, tous les jeunes avocats, toutes -les têtes ardentes qui rêvaient déjà la Révolution, portèrent, sur la -place de Grève, un mannequin habillé comme l'archevêque, et le -brûlèrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors -le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes -tombèrent. Hélas! ce ne fut pas la première fois que les pavés de la -Grève furent rougis du sang français autrement que par le supplice -d'un criminel! - -Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans -cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de -détail dans mes Mémoires sur Napoléon et sur la Révolution. - -Cependant, s'il était condamné par un parti, M. de Loménie était -excusé par l'autre, à la tête duquel était la Reine. Mais il y avait -une autre faction qui lui était nuisible plus peut-être que l'autre -ne lui était favorable, et cela par la conséquence toute naturelle que -le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-même. -Ces factions qui se levaient avec haine, même contre M. de Loménie, -étaient conduites par des femmes choquées dans quelques prétentions au -château de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comédie, par -exemple; et qui, ayant été exclues d'un rôle, n'avaient jamais -pardonné au maître du château qui n'avait pas voulu qu'elles fussent -ridicules. De là des haines plus ou moins gratuites, mais toutes -funestes à celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny était une des -plus acharnées contre l'archevêque. Jeune, jolie, charmante, fort -grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme à la mode -pour paraître sur le théâtre de Brienne; mais sa voix avait un tel -accent qu'il était impossible de lui donner un rôle. Soit qu'elle crût -que l'archevêque ne pouvait récuser ses droits, soit qu'elle se fît -elle-même illusion sur cette voix vraiment désagréable, elle ne -pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il fût entouré de tout ce -qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes à poursuivre -l'archevêque lorsqu'il fut une fois sorti du ministère; elle était -pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa -jeunesse; elle était fille de M. de Conflans. - -Sans être beau, le cardinal de Loménie en avait l'apparence; j'ai vu -beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette -idée, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans -l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui révèle -une destinée funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait -dans les manières cette sorte de charme attaché aux positions élevées, -et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'était là -un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-être même de haine de -la classe inférieure envers la noblesse de France. Le cardinal de -Loménie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il était dans le -monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de -sa belle-soeur. - -L'abbé Delille était l'un des habitués les plus assidus de la société -de madame la comtesse de Brienne; mais il avait été trop dévoué aux -exilés de Chanteloup pour que Brienne l'accueillît comme un ami. -Cependant l'abbé Delille aurait voulu être bienvenu dans ce palais -enchanté, où les plaisirs étaient si admirablement variés, qu'on -doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur exécution. -Les poètes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumière de -leur gloire. L'abbé le savait bien; à cette époque, cependant, il -n'avait pas besoin d'un reflet étranger pour se montrer comme l'une de -nos gloires littéraires. _Les Jardins_ avaient paru, ainsi que -plusieurs autres ouvrages. - -L'abbé Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on -pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son poëme de -l'_Imagination_ et quelques passages des différentes traductions qu'il -a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui -s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de -gracieux; il était même laid. Son nez était gros; ses sourcils -avançaient sur ses yeux, dont le globe était fort couvert par la -paupière. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa -conversation on retrouvait cette disposition. Avant son émigration, -lorsqu'il était à Brienne, par exemple, il était alors Jacques -Delille, l'un de ces abbés musqués dont Rivarol fit un si plaisant -portrait, lorsque l'abbé Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa -d'omettre le jardin potager dans _les Jardins_. Rivarol fit alors une -satire intitulée: _le Chou et le Navet_, qui est dans tous les -recueils de pièces détachées, et que, pour cette raison, je ne -transcris pas ici. L'abbé Delille, enfant trouvé à la porte de -l'hospice de la Pitié à Clermont en Auvergne, fut traité sans merci -par Rivarol dans cette pièce de vers; mais il avait, dit-on, cherché -cette correction par l'air dégagé avec lequel il accueillait les -moindres avis. - -«_Ingrat!_ lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant - - «Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître!... - _Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux...._ - Dit le navet au chou... et puis console-toi... - Car... _ses vers passeront, les navets resteront_.» - -Il y a dans toute cette pièce un esprit charmant contre lequel aurait -échoué tout le talent poétique de l'abbé Delille, s'il avait voulu y -répondre... Il y a une autre pièce dans le même genre, excepté qu'elle -ne s'adresse pas à un individu, mais à l'époque. C'est la satire de -Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a là dedans un -véritable sel attique; ce peut n'être _plus de mode_, comme on le dit -assez bêtement (j'en demande pardon à ceux qui parlent ainsi), mais -j'avoue que je trouve du plaisir à lire ce qui est spirituel, de -quelque époque et dans quelque époque que cela arrive et soit écrit. -Le Dante, l'Arioste, Pétrarque, Homère, pour remonter plus haut, tous -ces hommes-là m'amusent, ou m'intéressent même, et les siècles -disparaissent devant l'intérêt de la pensée, lorsque le poëte sait -l'éveiller. - -L'abbé Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa -conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et -escorté de sa femme, ce qui en faisait l'être le plus désagréable à -supporter. J'en reparlerai plus tard, à l'époque de son entrée en -France. L'abbé Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre -opposé, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrière -littéraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde. - -L'abbé Maury, comme on l'appelait avant la Révolution et pendant ses -premières années, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitôt -qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie; -et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus -distinguées comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus -à la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de -Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'élégance et l'agréable -esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand état -de maison. - -L'abbé Maury était parti de son village, auprès d'Avignon, avec deux -chemises dans un sac, son bréviaire, et quelques mouchoirs. Son -gousset était léger et tout-à-fait en harmonie avec son bagage; mais -il avait vingt ans, une santé robuste, un esprit ayant la conscience -de ce qu'il pouvait, et devant lui une époque qui accueillait tout ce -qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant -contre le sort, me disait le cardinal lui-même. Il se mit donc en -route gaîment pour Paris, mais à pied, car il n'avait pas de quoi -faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facultés agissantes, -celle de manger _toujours_ était la plus prononcée. Il cheminait donc -en songeant, en composant son premier sermon... en rêvant enfin, -lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et délicat que -l'abbé Maury était robuste et carré. Le jeune homme pâle et maigre -avait aussi un petit paquet au bout d'un bâton... il était pauvre -comme l'abbé Maury, allait à Paris comme lui, avait des illusions -comme lui, et comme lui enfin croyait trouver à Paris un monde de -merveilles dans lequel ils allaient être admis sur leur première -demande. - ---Je ne désire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme -pâle... je ne demande qu'à faire l'autopsie du premier prince ou de la -première princesse de la famille royale qui mourra. - ---Ah! monsieur est donc médecin... chirurgien? - ---Je suis _docteur_, monsieur... - -Le futur cardinal se découvrit devant la science voyageant à pied. - ---Quant à moi, dit-il, mon ambition ne s'élève pas beaucoup plus haut -que la vôtre... Je voudrais faire l'oraison funèbre du prince ou de la -princesse dont vous _scalpelleriez_ le corps. - ---Ah! monsieur est ecclésiastique? - -Et le jeune homme pâle se découvrit en s'inclinant très-bas devant le -jeune abbé, qu'il aurait soupçonné, à sa taille robuste, sa mine -fleurie, être plutôt un futur colonel qu'un futur archevêque. - -La connaissance fut bientôt faite; les deux jeunes gens se confièrent -leurs projets, leurs espérances... hélas! elles étaient nulles, car -elles ne reposaient que sur leur volonté profondément déterminée... -Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un -pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent -leur route pédestrement et gaîment, arrivèrent à Paris, furent tous -deux se loger dans une chambre, au cinquième étage, puis furent -remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et -attendirent les événements... - -Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille -du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abbé, aidé de ses protecteurs -qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funèbre. Le -médecin l'embauma.--Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?--L'un -est, comme je vous l'ai dit, l'abbé Maury; l'autre était M. Portal, -qui est mort premier médecin du Roi, laissant cent mille livres de -rentes à ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conservée de sa -figure de grande route, c'était sa pâleur et sa maigreur.--Elles -étaient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin -de prendre l'air, et si, étant mort tandis qu'il était levé, on -n'avait pas oublié de le recoucher.--Il joignait à cela une voix -tellement éteinte, que l'illusion eût été entière s'il avait eu la -fantaisie de jouer le mort. - -[Note 32: Il n'a laissé qu'une fille, madame Lamourier, qui à son tour -n'a également qu'une fille, qu'elle a mariée il y a trois à quatre -ans.] - ---Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, après avoir lui-même -plaisanté sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un -vrai linceul!... - -Il était aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il -racontait à merveille quand on savait _jouer_ de lui, comme le disait -ma mère. Sa perruque, cette petite figure toute grippée plutôt que -ridée, cette pâleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix -cassée et des yeux atones: tous ces détails formaient un ensemble qui -avait à lui seul assez d'originalité pour plaire lorsqu'il -accompagnait le récit amusant de quelque drôle d'histoire dont les -personnages pouvaient être annoncés ou sortaient de chez nous.--Portal -était médecin de tout ce qui était à la mode avant la Révolution. Lui, -Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... étaient les -seuls brevetés pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir -dans celui-ci. - -Thouvenel avait beaucoup de crédit auprès des femmes à vapeur; il -était non-seulement partisan du magnétisme[33], mais l'un des -sectaires les plus dévoués à la faction du baquet, et même un peu à -celle de Cagliostro... Cette époque fut bien remarquable par les -suites de la crédulité de plusieurs individus dont l'influence était -fort importante... Thouvenel était un homme fort spirituel, un esprit -mordant et avec de la réplique. Il racontait aussi de bonnes histoires -du château de Brienne. - -[Note 33: Thouvenel a été mon médecin pendant plusieurs années. Il est -mort d'une apoplexie séreuse.] - -Chamfort était encore un habitué de cette société où les idées -nouvelles étaient toutes bien accueillies. Fils naturel et frappé de -cet anathème que la société de l'époque précédente lançait sur chaque -enfant fruit d'une de ces unions réprouvées par le monde, Chamfort -sentit ce malheur plus vivement peut-être qu'aucun autre enfant dans -cette même position; sans appui, sans protection, ignorant même -jusqu'au nom de son père, il prit ce nom de Chamfort, bien décidé à -l'illustrer par lui-même comme s'il en eût reçu l'obligation de cent -aïeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par -l'industrie sans intrigue; partout il échoua. Enfin un riche Liégeois, -qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrétaire. -Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps après il -revint à Paris abreuvé de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume -d'une situation dépendante rendue plus horrible par la dureté du -protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, où il avait -résidé, une amertume triste et souffrante, une âme abattue et -découragée!... Le _Journal encyclopédique_ se formait alors, il y -écrivit; et pendant deux ans l'infortuné vécut ainsi du fruit de son -labeur, voyant chacune de ses lignes trempée de larmes et de la sueur -brûlante de l'excès du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas, -le repos de ses nuits, étaient empoisonnés et troublés par la crainte -de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite _la Jeune Indienne_, -puis _le Marchand de Smyrne_, jolie petite pièce, qui se joue encore -à la Comédie Française; plusieurs _Éloges_ couronnés à l'Académie[34]; -une tragédie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques -autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur à -l'auteur. Enfin le prince de Condé le nomma son secrétaire des -commandements!... Il avait donc une existence morale!... La société ne -le repoussait plus!... Il disait en pleurant à un ami qui le -félicitait de sa nomination: - ---Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui -se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!... - -[Note 34: _Éloges de Molière et de La Fontaine._ Ces deux morceaux -sont peut-être ce que Chamfort a écrit de mieux.] - -L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général -avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu -favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire -ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable; -il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme -obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la -conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du -mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son -organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait -contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort -avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789, -lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune -influence préservatrice n'avait entouré son coeur, qui reçut de vives -et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse. -Aussi fut-il un des premiers à crier: _Vive la liberté!_ et surtout -_l'égalité!_... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui -devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses -pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins -attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête -politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva -au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au -devoir. - -_La fraternité des hommes de sang de la Révolution_, disait-il, _est -celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!..._ - -Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient -nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez -lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et -sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une -injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui -avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la -prison!... - ---Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en -frémissant. - -Il tint parole. - -Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver -chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il -les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre -qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans -un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que, -saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à -bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup -fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Résolu à mourir, -il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe -au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe -baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte, -car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était -forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre... -on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer -de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins -voulurent lui mettre un appareil... - ---Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que -je vais dire: - -Et il dicte: - -«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir -plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit -dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je -déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me -reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je -suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...» - -Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il -expira le 13 avril 1794. - -Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré -son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il -leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé -très-haut. - -Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit, -Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs -autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être -pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme -fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si -spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ était dans toute sa -fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort -recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux -assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une -saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il -flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres... - -On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun -lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de -Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des -plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par -une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle, -fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque -partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte -d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation -directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait -aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la -duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous -restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre -d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié -depuis. - -Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé -Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement -accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime -particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier -d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière -romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des _Contes moraux_, et -parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait -parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour -me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un -seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes -aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet -agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de -bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau -lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de -Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un -jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il -tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt -l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un -malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé. -Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école -militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de -son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un -sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de -les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que -pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci -était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans -regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le -repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait -plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles -fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des -accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle -demeure entendrait les cris du désespoir!... - -Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de -trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était -la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir -dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt -sur l'échafaud!... - -L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à -la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec -des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prétexte_... Un -jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du -gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit -qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir -le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre... -Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une -funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position. -Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la -belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux... -sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de -Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la -chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était -empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du -_stramonium_ combiné avec de l'opium. - -L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère. -Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse, -mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour -l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que -l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la -Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était. - -J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire -qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le -rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis -alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il -savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses -camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château -lors des vacances. - -Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère -tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne -harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres -celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe; -quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme -qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont -arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il -perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme -sort vainqueur de la lutte... - -Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque -_bourrue_ que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle -cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le -premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur. -On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne. - -Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de -honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui -fut adoptée et mise à exécution le soir même. - -J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la -construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de -l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé -Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le -château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se -trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme -poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis. - -Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était -apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps -avait cette pesanteur qui accable et rend malade. - ---Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur -ami... - ---Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera -bien venue. - -Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement. - -L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa -aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à -peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées -s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique -le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade -et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être -naturelle, même par l'effet de la tempête... - -La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée -même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre... -Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était -la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait -longtemps considéré avant de se coucher. - ---Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!... - -La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent -bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier -sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est -près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son -séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de -rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est -appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu -de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de -vie!... - -[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de -chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux -château.] - -Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte -de trouble. - ---Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici -pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous -connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit -plus question... - -En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures -sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même -attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du -pavillon dont il ébranlait les vieux fondements... - -Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une -des quatre figures: - ---Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous -ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc, -et observez votre parole comme j'observe la mienne. - -Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte -de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme. - ---Éloignez-vous, leur dit-il!... - -Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses -dents claquaient l'une contre l'autre. - ---Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... _j'ai peur!_... - -Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et -tout haletant... - -Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses. - ---Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous -avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais -sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes. -Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus? - -Même silence! - -Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme, -craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait -supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets -chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit -auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était -en bon état... il en saisit un. - ---Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je -prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de -celui sur qui il frappera... - -Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune -ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus -aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier -appel. - ---Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le -second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même -chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé -à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est -revenue; il la fixe... et tombe mort[36]... - -[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient -méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par -son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune -homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.] - - - - -SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES, - -AU PALAIS-ROYAL. - - -Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis -commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit -avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les -hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec -une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les -autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à -cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie -à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne -n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et -même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce -même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus -qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de -ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de -Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle -venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame -du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai -lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à -la dernière). - -Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette -époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était -elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M. -le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui -donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime, -ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut -secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise -de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis -de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à -cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce -entière. M. de Malesherbes pensait comme eux. - -[Note 37: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du -Roi.] - ---Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout -indulgence et tout amour!... - ---Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du -moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la -reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais. - -Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits -médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil -inconvénient dans un roi. - -Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du -duc d'Orléans; _sa tante_ enfin _était tante_ de M. le duc et de -madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime -n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a -portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai -dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer -madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant -n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout -présider à ce qui sort d'une plume contemporaine... - -Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait -même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé -la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne -peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on -connaisse un peu le monde de ce temps-là... - -Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un -immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la -duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée -des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable -d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle -sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une -_causerie_ journalière et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis -n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre, -et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers -réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours -d'opéra, et pourvu qu'on _fût présenté_ on avait _le droit_ d'y venir -souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que _les -intimes_ de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître -autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait -ensuite les _petits jours_, c'étaient les bons; on avait alors assez -de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait -avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et -des femmes qui avaient fait partie de ces _réunions intimes_, comme on -les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y -trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait -beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la -tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne -de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait -surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez -communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on -écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu -d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de -dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps -sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les -portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle -de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant -nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes -trancher, décider, sur cette _époque de Louis XV_, comme elles disent -sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des -femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine -dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais -je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette -époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des -choses qui manquent radicalement. - -Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait -est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit -naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut -en effet le résultat qu'on trouvait en elle... - -La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et -fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était _le salon le plus -agréable_ de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait -bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout, -formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne -reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant -lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de -Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et -maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants -d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse -des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien -comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans -l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de -la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane: -elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis -gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de -Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à -son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière -d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante -pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages -d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la -suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et -surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare -avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de -Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas -déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans -l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce, -sa soeur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien -par leur _facilité_ de commerce sociable et bienveillant, qualité -qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres. - -M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait -déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait -presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les -veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres, -quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour -ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes -années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure -leste et noble et des manières _à lui_, on peut le dire, qui le -rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son -âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on -ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était -chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince -avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et -même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du -premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas -difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille -d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de -Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas -davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur -furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne -travaillait pas. - -[Note 38: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle -Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte -d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.] - -Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]! - -[Note 39: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans -l'émigration!] - -Et les choses allaient toujours de même, c'est-à-dire un peu plus mal, -parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant... -C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme -pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la -maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières -gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand -tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde -qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce -qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être -prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir -de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la -morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James, -et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être, -mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un coeur -de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et -d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le -chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut -aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût -été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût -venu à temps pour le guider dans sa marche. - -Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus -funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme -auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être -celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé -aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans -la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent -contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson, -Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une -foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout -l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le -sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut -donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient -beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des -cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses -inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout -organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord -à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le -prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage, -il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant -que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité -de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de -madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de -lui tenir tête. - -Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme -parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de -Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient -alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le -duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la -mode... Plus tard, cette influence fut _directe_ et _funeste_. - -La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle -avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares -dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle -était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde -ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour! -C'était une oasis dans le désert. - -Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du -comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise -madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné -quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur, -me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle -de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de -dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était -auteur. Son fils était aussi fort spirituel... - -Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes -les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir, -spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y -connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où -il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne -compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup -connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette -réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et -que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari -de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de -beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui -contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse -dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel. - -M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La -Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure -était déformée par des _tics_ tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là -n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de -faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le -chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés -du Palais-Royal. - -[Note 40: Il était savant sans pédanterie et faisait servir son -instruction à l'amusement des autres, chose fort rare.] - -La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son -intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte -pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire -du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire -que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on -distinguait alors sous le nom de _grande société_, on remarquait des -points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits -pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je -parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient -réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait -alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce -que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque, -tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une -femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle -pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait -les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et -du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu -recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On -pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne -racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une -brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une -mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle -façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des -manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le -code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce -monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est _que -là_ aussi que j'ai _vécu_. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu -louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous -empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est _que là_ que -j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans _disputer_ -et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les -autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et -cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes -moeurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était -cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à -porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans -le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés, -lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles -jusqu'aux moindres actions de la vie!... - -[Note 41: La société est tellement changée sous ce rapport, que j'ai -vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours, -se prendre de querelle une fois à l'Abbaye-aux-Bois assez fortement -pour être obligé de sortir du salon où il était avec son antagoniste, -homme des plus grossiers, et qui pourtant était reçu chez M. de -Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez -madame Récamier, parce qu'elle est un ange de bonté.] - -Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer, -on était plus ouvert, plus confiant; _on causait_, on parlait des -bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on -n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la -vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais -dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour, -dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à -terre un papier qu'il relève; il lit!... _Ah!_ s'écrie-t-il -involontairement, _une lettre d'amour signée avec du sang!..._ mais -tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien! -pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut _rayé_ de la -liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par -Marie-Antoinette elle-même!... - -Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était -de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde -est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière. -C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou -du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On -n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de -l'âme d'une bassesse; mais telle était la _force de l'opinion_, qu'on -avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus -de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de -toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée -pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était _la -grande société_ ou _la bonne compagnie_. - -J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les -jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait -aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première, -qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient -_les petits jours_, il y avait une liste pour la société intime, qui, -également invitée, l'était pour l'avenir. Ces _petits_ soupers étaient -les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et -conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait -quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un -hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des -pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire -de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis -était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La -princesse l'aimait alors avec une tendresse _qui faisait croire aux -sortiléges_, disait madame de Barbantane. - -Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait -devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle -_parfilait_... Madame de Blot, assise auprès d'elle, _parfilait_ aussi -et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait -donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de -l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La -conversation était animée... on parlait beaucoup de _sentiment_, et -madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse -assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas -parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait -dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face -d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est -perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer, -surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées -du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince -donnait lui-même l'ordre de l'être... - ---En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le coeur des -femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité -sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde -la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la -plus belle des houris de Mahomet. - -MADAME DE BLOT. - -Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion -raisonne?... - -LE DUC DE CHARTRES. - -Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment -j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon coeur était -occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme -que j'aimais. - -MADAME DE BLOT. - -Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand -historien du coeur humain. _Julie_ va d'elle-même au-devant du coeur -de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le -donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque. - -M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie. - -Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame? - -MADAME DE BLOT - -Moi, monseigneur!... je l'admire à un tel point, que je ne conçois -pas qu'une femme véritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau -pour lui consacrer sa vie. - -LE DUC DE CHARTRES s'arrêtant avec une expression de crainte affectée. - -Je vous demande en grâce, mesdames, de garder religieusement le secret -de madame de Blot; car, en vérité, si Rousseau apprend cette -admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue -à jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot. - -MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche. - -Ah! monseigneur! - -M. DE SCHOMBERG. - -Monseigneur pardonnera à une si vive admiration. - -M. DE THIARS. - -Elle est si comprenable! - -LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi méthodiquement. - -[Note 42: C'était une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en -long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'était presque -toujours lorsque la discussion l'attachait.] - -Vous avez raison (_il s'incline_), madame de Blot; c'est moi qui vous -demande pardon. - -Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la -révérence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne -pouvait être vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la révérence -qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du -prince... Tout-à-coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre -le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait à une bourse en -filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une -heure, était assez étrange pour que madame de Blot en fût surprise; -aussi ne laissa-t-elle pas échapper l'occasion d'une petite -vengeance... - ---Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau, -madame? dit madame de Blot à madame de Genlis. - -MADAME DE GENLIS. - -Je ne saurais le dire, madame. - -MADAME DE BLOT. - -Vous ne sauriez le dire, et pourquoi? - -MADAME DE GENLIS. - -Parce que je connais à peine les ouvrages de Rousseau. - -MADAME DE BLOT. - -Mais _la Nouvelle Héloïse_... - -MADAME DE GENLIS. - -Je ne l'ai pas lue. - -Ce fut un coup de théâtre dont l'effet fut instantané... l'ouvrage -tomba des mains de toutes les travailleuses... _le parfilage_, _le -filet_, _la tapisserie_, tout fut en suspens... et jusqu'à la -princesse tout le monde s'écria: - ---Vous n'avez pas lu _la Nouvelle Héloïse_! - -MADAME DE GENLIS. - -Non, et je n'ai pas même lu _Émile_... - -Un moment de silence suivit... tous les yeux étaient attachés sur -madame de Genlis, qui, sans être embarrassée de son maintien, -continuait son filet sous l'artillerie des regards jetés sur elle... -Cependant, si elle avait levé la tête, elle eût été embarrassée en -voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un démenti -formel. Quant à madame de Blot, elle haussa les épaules et dit avec -un accent moqueur: - ---Cela est en vérité bien surprenant, et vous avez là, madame, une -_prétention_ bien ridicule. - -MADAME DE GENLIS très-piquée. - -Non, madame, non, je n'ai pas de _prétentions_... j'en vois autour de -moi trop d'absurdes pour me donner à moi-même ce ridicule... Je n'ai -pas lu _la Nouvelle Héloïse_, parce que j'en ai assez entendu dire -pour savoir que _la Nouvelle Héloïse_ n'est pas un livre pour mon -âge... Lorsque j'aurai le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de -J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes -choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la bienséance. - -MADAME DE BLOT. - -Je ne vous savais, madame, ni dévote, ni prude, ni rigoriste... - -MADAME DE GENLIS. - -Je me trouve, madame, assez honorée du titre de dévote pour n'en pas -chercher d'autres, et surtout celui de _prude_... Au surplus, quel que -soit mon rigorisme, il ne me portera jamais à soutenir des thèses -extravagantes. - -LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval. - -En vérité, madame de Genlis me confond! comment peut-elle être aussi -ferme dans sa défense vis-à-vis madame de Blot, dont l'attaque est -presque grossière contre son ordinaire, car elle est toujours de si -bon goût...? - -LE BARON DE BESENVAL souriant. - -Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesurée devient une -lionne si elle est attaquée devant la personne qu'elle aime. - -LE DUC DE CHARTRES fort embarrassé. - -Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre? - -LE BARON DE BESENVAL. - -Je croyais que monseigneur avait aperçu M. de Genlis lorsqu'il est -entré tout à l'heure. - -LE DUC DE CHARTRES souriant. - -Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voilà encore la querelle qui -recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau. - -En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'était apaisée depuis -la dernière réponse de madame de Genlis, venait de se réveiller plus -aigre que jamais à propos du _parfilage_. Interpellée sur un mot -qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de -Genlis avoua qu'elle espérait faire tomber cette odieuse coutume, qui -était si peu d'accord avec nos manières élégantes et nos _prétentions_ -surtout à l'élégance. - -MADAME DE MONTBOISSIER. - -Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire -une chose inconvenante. - -Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la -duchesse d'Orléans parfilait en ce même moment. Le coup semblait -devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis était trop fine -pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle était sûre -de son affaire; aussi répondit-elle à madame de Montboissier: - ---Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche à toutes -les femmes, et madame elle-même connaît à cet égard ce que je pense... -mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre à une femme, -presque sur les vêtements d'un homme, les brandebourgs de son habit, -son noeud d'épée, ses épaulettes, enfin tout ce qui fait les profits -de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des -présents d'une valeur que nous repousserions s'ils étaient sous une -autre forme... Voilà ce que je trouve non-seulement indélicat, mais -coupable même. - -[Note 43: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses, -et non pas continuellement par leur titre d'_Altesse_, comme on en a -la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot -_madame_ est le plus respectueux, employé à la troisième personne.] - -MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit à -demi-voix: - -Eh bien, voilà la mission commencée... il ne nous reste plus qu'à -chercher à obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide! - -MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et -sans affectation. - -Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or, -destinée à être parfilée, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi -qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le même usage... - -Madame de Blot rougit... le tablier valait plus de cinquante louis, et -lui avait été donné par la maréchale de Luxembourg. - ---J'ai reçu hier de Rome une lettre fort intéressante, qui m'annonce -un nouvel ouvrage bien remarquable s'il s'achève, dit M. de Schomberg, -qui voulait changer la conversation. - -LE DUC DE CHARTRES. - -Quel est cet ouvrage? - -M. DE SCHOMBERG. - -L'auteur, quoique jeune, est un savant distingué, monseigneur; quant à -l'ouvrage, il s'intitule _Trésor des origines, ou Dictionnaire -raisonné des origines_. - -LE DUC DE CHARTRES. - -Et l'auteur? - -M. DE SCHOMBERG. - -C'est un jeune homme appelé Charles Pougens; il annonce un esprit -remarquable, et même un talent distingué... il me demande de le mettre -aux pieds de monseigneur, et de solliciter sa protection. - -MADAME DE BLOT. - -Vous devriez bien, monsieur de Schomberg, lui écrire de nous donner -son avis sur Rousseau, puisqu'il est si savant, votre jeune ami. - -LA DUCHESSE DE CHARTRES, souriant doucement. - -Vous avez l'humeur bien guerrière ce soir, madame de Blot... - -MADAME DE GENLIS. - -Je connais M. Charles Pougens, madame, et je crois que son opinion -aurait ici peu de poids pour décider si une jeune femme doit ou non -lire Jean-Jacques Rousseau. - -LA DUCHESSE DE CHARTRES. - -Madame de Genlis, madame de Puisieux me disait l'autre jour que vous -aviez un talent remarquable pour raconter des histoires de revenants. -Vous devriez bien nous en dire une au lieu d'engager une discussion -sur Jean-Jacques; car, en vérité, une discussion, quelque bien qu'elle -soit engagée, est toujours pénible pour ceux qui écoutent. - -MADAME DE GENLIS. Je suis aux ordres de madame. Quelle histoire -demande-t-elle? Est-ce une _véritable_ histoire ou bien une faite à -plaisir. - -LA DUCHESSE. - -Comme vous voudrez. - -MADAME DE GENLIS. - -Eh bien! je raconterai donc l'aventure du chevalier de Jaucourt[44]. - -[Note 44: Celui qu'on appelait Jaucourt _Clair-de-Lune_, surnom qu'on -lui avait donné en raison de sa figure ronde et pâle.] - -LE DUC DE CHARTRES. - -Qui? Clair-de-Lune? - -MADAME DE GENLIS s'inclinant sans répéter l'épithète. - -M. le chevalier de Jaucourt. Je soupais un soir chez madame de -Gourgues[45] avec ma tante, madame de Montesson, dont elle est la -meilleure amie. Elle avait été fort souffrante ce jour-là, et elle -était sur sa chaise longue... - -[Note 45: Soeur de M. de Lamoignon.] - -LE DUC DE CHARTRES. - -Madame de Gourgues n'est-elle pas une personne pâle et mélancolique? - -MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC. - -Oui, monseigneur; et madame de Genlis est vraiment bien bonne d'avoir -remarqué qu'elle était un jour plutôt qu'un autre sur sa chaise -longue, car elle y passe sa vie. - -LA DUCHESSE DE CHARTRES avec le ton de l'intérêt. - -Qu'a-t-elle donc? - -MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC. - -Une maladie, madame, bien difficile à guérir, une passion malheureuse -pour M. Jaucourt. - -LE DUC DE CHARTRES. - -Comment! pour Clair-de-Lune? c'est prodigieux! a-t-elle de l'esprit? - -MADAME DE GENLIS. - -Oui, monseigneur, et beaucoup. - -MADAME DE BLOT. - -C'est-à-dire qu'elle sait l'anglais[46]... Et vous, madame, qui -parlez, ou du moins qui savez, je crois, toutes les langues de -l'Europe, vous devez trouver cela bien naturel. - -[Note 46: C'était alors une chose fort rare en France.] - -MADAME DE GENLIS. - -Mais elle est instruite, elle parle sur beaucoup de sujets, et fort -bien. - -MADAME DE BLOT. - -C'est-à-dire qu'elle est pédante. Elle est fort arrêtée dans ses -décisions, avec cela, ce qui fait un singulier contraste avec son ton -sentimental. - -MADAME DE GENLIS. - -Au moins, madame, vous ne pouvez lui refuser beaucoup de vertus. - -MADAME DE BLOT. - -Oui... elle est dévote... - -MADAME DE GENLIS. - -Comment cela se peut-il, madame? elle aime tous les encyclopédistes. - -MADAME DE BLOT. - -Aussi, vous ai-je dit qu'elle était formée de contrastes, sans être -amusante. - -LA DUCHESSE DE CHARTRES. - -Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez -donc. - -MADAME DE GENLIS, s'inclinant. - -[47]Je suis depuis longtemps aux ordres de madame... J'ai déjà dit que -je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y -était. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en -avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prétendit qu'il lui était -arrivé à lui-même une histoire des plus étonnantes, et que si je lui -promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette -aventure. J'étais peureuse, mais la curiosité l'emporta; je lui -demandai son histoire. Depuis il me l'a racontée, toujours avec les -mêmes particularités. C'est un homme d'honneur et incapable de -tromper[48]... - -[Note 47: Je donne cette histoire pour montrer comment se passaient -les soirées au Palais-Royal.] - -[Note 48: L'histoire est en effet arrivée à M. le chevalier de -Jaucourt.] - -Le chevalier de Jaucourt est né en Bourgogne. Il fut élevé dans un -collége d'Autun. Son père le fit sortir du collége et le fit venir à -sa terre pour le préparer à sa première campagne, qu'il devait faire -sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49] -avait alors douze ans. Son père le reçut bien, comme à son ordinaire, -mais avec une sorte de solennité qu'il ne mettait pas habituellement -dans ses manières avec lui. Après souper, on conduisit le chevalier -dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'après -l'ordre de son père. Le chevalier n'osa répliquer d'abord à _l'ordre_ -paternel; et puis il allait partir pour l'armée... il allait servir le -Roi!... Cette pensée lui aurait fait affronter des dangers. - -[Note 49: Une chose assez singulière, c'est que madame de Genlis ne -sache pas mettre l'orthographe des noms de ses amis. Elle ne met -jamais de _t_ aux noms de Balincourt et de Jaucourt.] - -La chambre dans laquelle on le laissa seul était fort vaste et sombre, -et meublée d'une singulière façon à l'époque où l'on était alors; le -lit à baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les -chaises et les fauteuils, d'une forme également gothique et recouverts -d'une poussière épaisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement -n'avait été habité. Au milieu de la chambre on voyait une espèce de -trépied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du père du -chevalier laissa une lampe allumée et se disposa à s'en aller. - ---Je ne voudrais pas de lumière, dit l'enfant. - ---Monsieur le marquis a recommandé qu'on vous laissât de la lumière, -monsieur le chevalier. - -Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre -qui paraissait isolée, et dont l'ameublement seul le glaçait d'une -sorte de crainte... Il commença à se déshabiller, mais lentement, et -mit à cette occupation le double de temps qu'il y mettait -ordinairement... Pendant qu'il ôtait ses habits pièce à pièce, il -examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs -humides de la chambre. Cette tapisserie était une _tapisserie à -personnages_, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois -dans ces châteaux... Le sujet en était étrange, elle représentait un -temple de _forme antique_; les portes en étaient fermées; l'ouvrier -_s'était surpassé_ dans l'exécution des arbres qui entouraient le -temple. Sur les marches de l'édifice était un homme de grandeur -naturelle, dont le costume ressemblait à celui d'un grand-prêtre. Il -était vêtu d'une longue tunique blanche serrée par une ceinture dont -les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa -tête... Dans l'une de ses mains était une clef; dans l'autre, un -faisceau de rameaux liés ensemble figurait une poignée de verges. -Cette figure était de grandeur naturelle, et occupait une partie du -lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de -fascination magnétique, il ne cessait de regarder cette figure; ses -yeux la fixaient en se déshabillant, ils la fixèrent dans son lit, ils -la fixaient toujours... Tout-à-coup... - -MADAME DE BLOT et plusieurs de ces dames. - -Ah! mon Dieu!... - -MADAME DE GENLIS. - -Tout-à-coup il croit rêver!... il voit la figure se mouvoir... -s'ébranler... elle descend lentement les marches du temple... Le -malheureux enfant, glacé de terreur, n'ose faire un mouvement, ne peut -même pas porter la main à la sonnette que lui a montrée le vieux valet -de chambre... La figure descend toujours... Elle est dans la chambre -enfin... elle s'avance vers le lit où l'enfant est couché, frissonnant -et baigné de sueur froide..... La figure avance toujours... enfin elle -est tout près du lit... D'une main elle tenait la clef et de l'autre -la poignée de verges... Lorsqu'elle toucha le lit du chevalier, la -figure leva la main qui tenait les verges, et prononça ces mots d'une -voix qui n'avait rien d'humain: - -«Ces verges _fustigeront_ un grand nombre de tes amis... Lorsque tu -les verras s'agiter... voilà la clef des champs... n'hésite pas à la -prendre.» - -Après que ces mots furent prononcés lentement et avec toute la -solennité d'un oracle, la figure se retourna, traversa de nouveau la -chambre avec la même gravité, et remontant les marches du temple comme -elle les avait descendues, elle se remit sur le portique dans la même -attitude où elle était avant ce singulier événement..... Tout -palpitant... frémissant encore d'une terreur qu'il ne pouvait -surmonter, le malheureux enfant ne put appeler que quelques instants -après... On vint... Mais n'osant pas confier cette étonnante aventure -à un domestique, il se contenta de dire qu'il se sentait malade et -voulait que quelqu'un demeurât dans sa chambre... Le domestique resta -auprès de lui; mais le pauvre enfant ne put dormir de la nuit. À peine -fit-il jour qu'il courut chez son père, et se jetant dans ses bras en -rougissant de honte de sa pusillanimité, il lui raconta son aventure -de la nuit... Quel fut son étonnement lorsque son père, au lieu de se -moquer de lui, l'embrassa avec une sorte de familiarité qui était loin -des rapports d'un père avec un fils de douze ans. - ---Mon fils, lui dit M. de Jaucourt, votre aventure est sans doute -fort extraordinaire, mais elle l'est moins pour moi... Mon père... -votre aïeul... eut aussi dans cette même chambre une des plus -étonnantes aventures qu'il se puisse dire, et même!... - -M. de Jaucourt allait parler avec plus de détail de cette aventure de -son père, lorsque, réfléchissant probablement à l'âge de son fils, il -garda le silence...; mais, en regardant le chevalier, ses yeux se -mouillèrent de larmes... Il le prit dans ses bras et, l'embrassant -avec tendresse, il le bénit. - -Le chevalier partit pour l'armée avec un de ses oncles; il a été, -depuis cette époque, bien occupé et même agité par des événements -compliqués dans sa vie privée. Dans tout ce qui lui arrive, il croit -voir l'effet des paroles du grand-prêtre aux verges et à la clef. Je -lui ai entendu raconter plus de dix fois cette aventure, et jamais il -n'a changé une circonstance ni un fait. - -Dans ce moment, M. de Jaucourt entra dans le salon. Tout le monde se -récria!... - ---Comment, M. de Jaucourt, lui dit la duchesse de Chartres, vous ne -nous avez jamais raconté votre aventure de revenant!... - -M. de Jaucourt prit à l'instant même une attitude plus sérieuse. - ---Je ne savais pas si j'aurais intéressé Madame, répondit-il... J'en -parle peu, et jamais pour faire effet. - -Ceci fut dit en jetant un regard presque de reproche sur madame de -Genlis... - ---Mais, dit la duchesse de Chartres, il est donc _bien vrai_ que cela -vous est arrivé?... Vous ne pouvez l'affirmer, car, enfin, vous -dormiez peut-être. - ---Non, madame, je ne dormais pas... l'impression produite par un rêve -est une autre impression que celle de la réalité!... J'ai _vu_ et j'ai -_entendu_... - -À ces mots, prononcés avec une noble assurance et le ton d'une -profonde conviction, tout le monde se rapprocha de M. de Jaucourt... -il semblait être un homme différent de la veille. Ce salon, si animé -il y avait seulement quelques minutes, était devenu silencieux et -attentif à la moindre parole, au moindre geste de celui qui avait vu -enfin un habitant de l'autre monde. - -La duchesse questionna M. de Jaucourt, et il lui répondit avec une -extrême exactitude. Quoique quinze ans se fussent écoulés depuis cette -époque, les faits étaient classés dans sa tête avec une telle netteté, -qu'il ne déviait jamais d'une ligne dans ces récits si souvent -renouvelés et toujours aussi fidèles. - -Le chevalier de Jaucourt avait alors près de vingt-sept à vingt-huit -ans; sa taille était fort élégante et sa démarche avait de la -noblesse et du laisser-aller[50].--Son visage était pâle et rond, ce -qui lui avait fait donner le surnom de _Clair de Lune_. La vraie -raison de ce surnom aussi était une mélancolie profonde dont on -ignorait le motif. Cette aventure de sa jeunesse en était-elle la -cause? elle troublait ses nuits, elle troublait ses jours[51]!... il y -rapportait tout ce qui survenait dans sa vie... Une passion qui -l'occupait vivement était également pour beaucoup dans cette tristesse -douce et calme qui lui avait fait donner son surnom... Ses yeux -étaient noirs et charmants dans leur regard; mais une particularité -étrange, c'est qu'il ne mettait pas de poudre à cette époque!... -C'était une singularité tellement remarquable qu'il fallait un bien -puissant motif pour l'autoriser. Il portait donc ses cheveux négligés -et sans poudre, ce qui lui allait à ravir... M. de Conflans aussi; -mais chez lui c'était une manie: il prétendait que c'était parce que -sa tête _fumait_ comme un _volcan_ aussitôt qu'il y mettait de la -poudre. Cette raison ne valait rien. S'il eût voulu, il y avait -d'autres moyens de poudrer ses cheveux. Le fait est que ses cheveux -frisaient ou plutôt bouclaient parfaitement, comme Just de Noailles, -qui ressemblait à l'Antinoüs. - -[Note 50: C'est une chose plus importante qu'on ne le saurait croire -que la _démarche_ dans une femme et dans un homme. C'est un moyen de -reconnaître l'élégance de leurs manières.] - -[Note 51: Les _verges_ sont les dangers de la Révolution, et la _clef -des champs_ voudrait indiquer l'émigration... Cependant le fait s'est -passé dans des années où certes on ne soupçonnait pas que la -Révolution dût exister jamais: c'était, je crois, en 1764 ou 65.] - -L'esprit de M. le chevalier de Jaucourt était charmant et, comme son -visage, doux, calme et un peu porté à la tristesse. Il était aimé -généralement de tous ceux qui le connaissaient, et son amabilité avait -un charme qui rendait bientôt son commerce nécessaire lorsqu'on savait -l'apprécier. Au reste, il n'était pas toujours _triste_ et le prouvait -en racontant avec grâce[52]... - -[Note 52: Je connais un homme dont la physionomie triste et douce, le -visage agréable et surtout le ravissant regard, ont une grande -analogie avec son esprit naturellement triste et pourtant doucement -railleur... Il y a un charme dans sa conversation, un attrait que je -n'ai vu qu'à lui. Grand seigneur par sa naissance, par ses manières, -il l'est de tout ce qui fait remarquer que les autres ne le sont pas. -Le charme des manières de cette personne ne peut être imité, et ne -sera jamais remplacé...] - ---La bonté de Madame, dit le chevalier de Jaucourt, l'a entraînée trop -loin, et je m'aperçois qu'il règne ici une sorte de tristesse... Il -n'en est pas de même dans le salon de madame de Livry, d'où je sors -en ce moment: c'est comme le camp d'Agramant. - -MADAME DE BLOT. - -Qu'y a-t-il donc? - -M. DE JAUCOURT. - -Oh! rien de nouveau, quant à ce qui concerne madame de Livry; cependant -il y a eu ce soir redoublement dans la manifestation de son humeur -folle, elle avait beaucoup de monde... Je ne sais comment le marquis de -Hautefeuille et elle se prirent de querelle sur un sujet quelconque... -Vous savez que madame de Livry n'est pas difficile sur le sujet d'une -dispute, elle est fort coulante là-dessus... M. de Hautefeuille, de son -côté, était bien disposé apparemment, et tout aussitôt que la balle lui -fut lancée il la releva et _servit_ madame de Livry comme elle le -voulait, c'est-à-dire que la querelle fut engagée... Elle s'anima si -bien et madame de Livry le prit sur un tel diapason, que M. de -Hautefeuille se réfugia à l'autre bout du salon.--Monsieur, lui cria -madame de Livry, vous êtes absurde.--Madame, répliqua M. de -Hautefeuille, à tout seigneur tout honneur... vous passez avant moi... -L'affaire s'engageait bien assez sans ce dernier mot; mais à peine -fut-il prononcé que madame de Livry leva le pied, et lança de toute sa -force une de ses petites mules à la tête du marquis de Hautefeuille... -Dire les rires et les cris de joie de tout ce qui était dans le salon de -madame de Livry ne se peut décrire... M. de Hautefeuille, désarmé par -cette _gracieuseté_, rapporta à son antagoniste la mule de Cendrillon; -car en vérité je n'ai vu de ma vie un plus joli, un plus petit pied, et -la dispute fut terminée... - -MADAME DE POLIGNAC. - -Quelle charmante petite folle que madame de Livry! - -MADAME DE BLOT. - -En vérité! La trouvez-vous _charmante_? Moi je trouve qu'elle est fort -peu mesurée, et voilà tout: le monde devrait lui demander compte de -son peu de respect pour lui. - -MADAME DE GENLIS. - -Mais madame de Livry va fort rarement dans le monde, et, quoiqu'elle -reçoive beaucoup, elle sort fort peu. Sa maison est agréable, ses -soupers très-bien composés. Je crois avoir eu l'honneur de vous y -voir, madame. - -MADAME DE BLOT. - -Cela ne prouve rien. Je vais chez des gens que je trouve ridicules; -ne faites-vous pas de même? - -Madame de Genlis ne répondit pas. Madame de Blot continua avec -aigreur: - ---Je n'ai jamais vu une femme aussi peu mesurée dans ses propos au -milieu d'un cercle de femmes que madame de Livry: vous ne pouvez le -nier. - -MADAME DE GENLIS. - -Mais une chose qu'on ne peut _nier_ aussi, c'est que sa réputation est -excellente, et qu'elle est aussi sage et _mesurée_ dans les choses -essentielles qu'elle l'est peu dans les affaires du monde. N'est-il -pas vrai, M. de Jaucourt? - -M. de Jaucourt était à l'autre bout de la chambre avec le duc de -Chartres, dont la physionomie exprimait en ce moment de vives et -profondes impressions... Il parlait, et paraissait parler avec -action... Il parlait bas, et lorsque sa voix s'élevait malgré lui, il -l'abaissait, et se calmait aussitôt... Madame de Genlis répéta deux -fois le nom de M. de Jaucourt sans que le chevalier lui répondît... -Vivement intriguée par cette conférence, et choquée peut-être aussi du -peu de cas que le duc de Chartres lui-même faisait de sa parole, -madame de Genlis allait recommencer une troisième fois lorsque la -porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le marquis de Conflans... -Il était fort beau, comme on sait, et cette beauté venait en grande -partie de ses cheveux, qui étaient noirs et bouclés et qu'il portait -sans poudre... Lorsqu'il était en uniforme il était vraiment -remarquable, surtout par cette tête à l'antique au milieu des frisures -que l'on portait alors.... Ce même soir il était en uniforme, parce -qu'il venait prendre congé[53], et l'habit de hussard, qu'il portait -admirablement, lui donnait une expression presque nouvelle qui lui -valut plusieurs conquêtes qui n'auraient pas songé à lui sans cela, à -ce qu'il disait. En le voyant, le duc de Chartres alla aussitôt à lui -et l'accueillit avec amitié... Il l'aimait beaucoup ainsi que M. -d'Argenson (M. Voyer). Avec M. de Conflans était madame la comtesse de -Montauban (mère de madame de Clermont-Galerande) excellente femme, -ayant un esprit fort original et parfois des reparties extrêmement -plaisantes... Elle disait souvent aussi des choses qui avaient une -originalité qui ne plaisait pas à tout le monde, parce qu'elle était -fort distraite.--Elle me fait toujours peur, dit-elle tout bas à -madame de Genlis en lui montrant madame de Polignac. - -[Note 53: On n'allait jamais en uniforme autrefois ni à la Cour, ni -dans le monde, excepté pour prendre congé. Alors, on portait -l'uniforme de son régiment ou bien celui d'officier-général.] - ---Pourquoi... je vous assure qu'elle n'est pas aussi à redouter qu'on -le dit; il ne s'agit que de prendre position vis-à-vis d'elle[54]. - -[Note 54: Madame de Polignac était fort laide, très-mordante et -spirituelle; elle avait toutefois de la bonté.--Elle contait à ravir, -et savait une foule d'anecdotes du temps de Louis XIV et de Louis XV.] - ---Bon! ce n'est pas pour cela, mon coeur!... je ne crains personne, je -vous dirai, dans ce genre-là, parce qu'alors je mords comme une -autre... Non, ce n'est pas cela; mais toutes les fois qu'avec sa -figure de singe elle se place à côté de moi au jeu, je suis sûre de -perdre!... C'est odieux, cela... Enfin, j'avais découvert qu'elle -portait du musc, et tout aussitôt je lui ai dit que je fuyais le musc, -et je m'en suis allée... Malheureusement madame de Rochambeau a eu -vraiment mal aux nerfs par suite de ce _musc_ dont elle est entourée -comme une civette. Alors, pour _faire la jeune femme_ et avoir une -déférence pour la plus ancienne de tout le Palais-Royal, elle a quitté -son musc, et je ne peux plus lui dire qu'elle empeste; je serai -obligée de lui dire qu'elle m'ennuie.--Qu'est-ce donc que vous dites -de moi, monsieur de Conflans? Je vois que vous parlez de quelque chose -qui me concerne, car vous me regardez avec Monseigneur et le -chevalier de Jaucourt qui est là tranquillement, tandis qu'il serait -heure pour lui d'aller faire son office de lune, ajouta-t-elle plus -bas. - ---C'est vrai, répondit le marquis de Conflans; je parlais de vous, -madame la comtesse, et je racontais l'aventure et le mot de Danaé. - ---Vraiment c'est bien la peine, dit-elle en souriant... elle n'est pas -mal au fait l'histoire! ajouta-t-elle avec une bonhomie comique. - ---Mais nous ne la savons pas nous, la belle histoire, dit madame de -Polignac. - ---Vous saurez, dit le marquis de Conflans, que madame la comtesse de -Montauban était hier au soir à souper chez madame la princesse d'Hénin -à Versailles. Si le souper eût été servi, madame la comtesse n'aurait -pas été au jeu, j'en suis sûr; mais comme la table de pharaon était -alors celle autour de laquelle on se réunissait, madame de Montauban -était occupée à ponter[55] avec autant de vigueur que moi... Dans la -chaleur de l'action, madame la comtesse fit un paroli de -campagne[56]... Le banquier le lui fit observer avec la politesse de -l'homme le plus excellemment élevé... - -[Note 55: On appelle ainsi la mise en jeu. Ainsi les joueurs sont -souvent nommés _pontes_, pour cette raison.] - -[Note 56: Terme employé dans quelques jeux, tel que le pharaon, jeu -fort en vogue alors: c'est de jouer le double de ce qu'on a joué la -première fois. M. de Conflans dit ici que madame de Montauban fit un -_paroli de campagne_. C'est une manière de parler, pour dire qu'elle -avait _voulu tricher_, chose malheureusement fort en usage à cette -époque aussi.] - ---Mon Dieu! cela peut-être, dit madame de Montauban avec une grande -naïveté...; mais vous conviendrez que c'est un empressement bien -pardonnable à un ponte... - ---Comment trouvez-vous l'excuse?... Un moment après, un gros -monsieur... immense... ayant un nom allemand, qui est aussi long, -aussi large, aussi gros que sa personne, aussi l'ai-je oublié... vous -le rappelez-vous, madame? - ---Moi, dit madame de Montauban en ouvrant de grands yeux étonnés, moi -me rappeler le nom de cet homme!... c'est un rustre... - ---Je ne dis pas le contraire: raison de plus pour savoir son nom, et -le consigner à sa porte. - ---Mais l'histoire, monsieur de Conflans! s'écria la duchesse de -Chartres.... - ---M'y voici, madame. Madame de Montauban avait derrière elle cette -cathédrale marchante... et à présent que j'y pense, ce pourrait bien -être celle de Strasbourg qui était venue là. En attendant il était -perché sur l'épaule de madame de Montauban, et _pontait_ tant qu'il -avait de force... et d'argent... ce dont, au reste, il était fort bien -pourvu comme vous l'allez voir... Dans un moment de colère contre le -banquier, il fit paroli sur paroli, et en vint au point de mettre au -tapis une énorme poignée d'or... Mais je ne sais comment cela se fit: -les louis, au lieu d'aller sur le tapis vert, vinrent tous dans le dos -de madame de Montauban. - ---Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui -jusque là avait écouté l'histoire comme si elle eût été celle d'une -autre. - ---Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne -se peut pas avec vérité... c'était une fureur d'insensé d'avoir manqué -son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il -aurait gagné... - ---Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de -souvenir... J'y ai gagné vingt louis en faisant paroli ce coup-là, -moi... - ---Madame de Montauban vient de vous dire elle-même qu'elle était -occupée à ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et à -la colère du gros Allemand, jusqu'à ce que son dernier louis fut -revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignité comique vers -le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et -se levant, elle se mit _à se secouer_ pour faire tomber les louis -qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais -trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son -singulier exercice et se donnait un mal épouvantable; enfin elle -surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait -_le gros dos_. - ---Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille -faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Danaé?... - -À ce mot, tout le monde se mit à rire autour de M. de Conflans et de -madame de Montauban... Ils étaient tous deux excellents dans cette -affaire, parce que madame de Montauban écoutait son histoire comme si -M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour -continuer ou pour rectifier... - ---Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes là une histoire -de ta façon. - ---Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vérité, et rien que la -vérité.--Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme, -cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est -comte, prince même je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la -main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise -au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait -vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis -de nouveau mise à ponter avec un bonheur inouï. - ---Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amusé de -cette histoire. - ---Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien -été. En me déshabillant le soir, ou plutôt ce matin, ma femme de -chambre a trouvé dix louis, que mon valet de chambre a reportés à la -cathédrale de Strasbourg. Il aurait dû les rapporter pour lui, mon -valet de chambre...; mais il paraît que la cathédrale n'est pas -donnante... Le gros homme a reçu ses louis; et le joli de l'aventure, -c'est qu'il m'a fait dire que _le compte y était_... Je vous demande -un peu qu'est-ce que ça me faisait?... Et mon fils, à qui je raconte -mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou -protestant... ça m'est encore bien plus égal. - ---Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans. - ---Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin -de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une -apparition... - -M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui -jeta un coup d'oeil interrogateur[57], auquel le prince répondit par -un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement, -mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de -Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là. - -[Note 57: Le duc de Chartres avait déjà beaucoup de croyance aux -Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici -un fait positif qui a été raconté par le duc d'Orléans lui-même; je ne -puis affirmer l'année précise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a -raconté étant chez moi au Raincy, me l'ait dit également.--Étant un -jour à dîner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres -personnes de son intimité à la porte de Chelles chez son secrétaire -des commandements M......., la conversation fut conduite sur les -somnambulistes et les mesméristes... Le prince parut rêveur, il écouta -plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-même, et tout-à-coup -prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au -château en nous promenant. Nous partîmes, et à peine fûmes-nous à -quelque distance que le duc me dit qu'il lui était arrivé il y avait -peu de temps une aventure très-étonnante. - -Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet -pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à -coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon -cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre, -et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier -mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et -lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant -cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune -issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun -secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était -dévoué à mes intérêts, qu'il _m'aimait_ et ferait tout pour me servir, -TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous, -monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de -votre part qu'un peu d'aide?--Que faut-il faire? m'écriai-je.--Avoir -le courage de me suivre.--Je l'aurai.--Dès ce soir!--Dès ce soir.--Eh -bien! soyez prêt.--À quelle heure?--Minuit.--Le lieu?--La plaine de -Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir _seul et sans -armes_...--Je viendrai _seul et sans armes_...--À ce soir donc, -monseigneur! jusque-là silence!!!... - -À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu -m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai -solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à -Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui -m'accompagnaient, et j'entrai _seul_ dans la plaine; la nuit était -profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre -entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous -communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans -cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet -anneau... le voici!...--Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit -voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre -brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet -presque magique...--Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince, -je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je -me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite -de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans -retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents -louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta -avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me -donner. Je le vois souvent, et toujours de même... - -Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs -reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé, -c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au -premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un -doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la -place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit, -voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc -d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans -cette même allée où nous nous promenons en ce moment. - -Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les -yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se -prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des -ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard -pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait -mal.] - -[Note 57-A: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois, -surtout dans l'aventure du ballon.] - ---Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la -princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant -avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses -appartements. - - - - -SALON DE MADAME LA COMTESSE DE GENLIS. - -PREMIÈRE ÉPOQUE. - -AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL. - - -J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux -fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous -une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le -talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée -l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui -pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame -de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M. -le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon -mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. _Adèle et -Théodore_, ce _chef-d'oeuvre_ si vanté, qui n'est plus aujourd'hui -qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de -comparaison avec un autre livre, _Adèle et Théodore_ me paraissait -sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie -lu que _Télémaque_, se faisait lire _Adèle et Théodore_, et retrouvait -une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans -beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord -(oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa -connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le -dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de -l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le -contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil -sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme -étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi, -pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle -s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de -résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là -surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des -amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de -_fatuité_; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses -_Mémoires_. - -[Note 58: Madame de Montesson, tante _de madame_ de Genlis, et non pas -de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs -biographies!...] - -[Note 59: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de -Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma -mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes: -ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il -était l'auteur des _Liaisons dangereuses_. Il avait pour madame de -Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait -amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle -du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son -caractère.] - -L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de -problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de -contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle -était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à -huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à -Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de -Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de -près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant -madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame... -Parlant toujours _de vertu_, _de piété_, _de devoirs_, elle n'eut -jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant -contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur -l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant -toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et -finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les -yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!... - -Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin -madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où -nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de -spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées -de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper, -et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus -notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté, -qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de -prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir -jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître -comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie. -Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis -préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite, -et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et -l'avait peut-être allumée. - -C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première -jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à -cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était -inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se -déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins -voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et -trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison -valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient -sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans, -avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la -comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes -comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce -monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut -nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres... - -On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie -nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne -en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant -était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque -surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison -qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je -ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de -Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne, -lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à -l'usage des jeunes filles qui doivent être _modestes et retirées dans -leur intérieur_; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]... - -[Note 60: M. de Puisieux était le chef de la famille de -Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de -Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir -accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne -dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis -elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la -grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à -Sillery, madame de Genlis, ordinairement _si mouvante et si parlante_, -ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop -adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de -Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une -autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de -coeur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que, -lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer -elle-même. - -«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant -pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me -levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis -j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant -mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues... -aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et -l'attitude d'une femme alors! - -«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery -et joua du _tympanon_ d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se -passionna pour cet _instrument_ et regretta de voir partir le -musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis, -d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de -six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez -savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans -peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait -du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château -était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses -cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis, -ayant mis sur sa tête une _baigneuse_ et étant enveloppée dans une -robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à -l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur -une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une -jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du -tympanon devant elle.--Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis -en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant _sa baigneuse_ et -son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et -se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle -joua du _tympanon_ à merveille, et charma tout le monde. «On me fit -porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis, -pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui -venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces -détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que -la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et -modeste[60-A]...» - -J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la première fois que je vis cette -anecdote dans le premier volume de ses _Mémoires_!... et je pensai que -peut-être elle avait voulu mettre: «La jeunesse n'est heureuse que -lorsqu'elle s'amuse;» mais pas du tout; c'est «modeste» qu'il faut -être. Quant à cela, ça va sans dire; mais que pour être modeste il -soit nécessaire de se mettre en évidence de cette manière, de faire de -l'éclat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les -hommages d'un cercle, voilà ce que je ne puis trouver en accord dans -ma pensée avec la modestie d'une jeune fille à l'existence pure et -ignorée, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus -simples et _modestes_. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie -plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs -comme elle mystifiait le chevalier _don Tirmane_.] - -[Note 60-A: Page 334, premier volume des Mémoires.] - -[Note 61: Ce n'est pas que j'aie le mauvais goût de déclamer contre ce -siècle; il vaut autant, peut-être mieux que le nôtre. Je dis seulement -que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplacé -le passé, voilà tout.] - -Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant -un hiver _un salon_ fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup -d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait à de continuels voyages se -concentra dans l'intérieur de sa maison, mais avec le même désir de -plaisirs et de fêtes.--Il se mêlait à cette activité joyeuse les -relations douces et paisibles d'une amitié comme il s'en voit peu -aussi de nos jours. Madame de Genlis était intimement liée avec la -comtesse de Custine. C'était une personne de la plus haute vertu, -comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y -allait tous les samedis régulièrement, mais madame de Custine allait -moins chez elle; elle vivait fort retirée, et cette solitude à -laquelle ses goûts la portaient l'éloignait des plaisirs bruyants que -madame de Genlis provoquait chaque jour. - -Chez madame de Genlis, on voyait déjà, à cette époque, quoiqu'elle fût -encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le goût, -non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne -l'ignorât pas.--Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes, -chose alors encore assez inusitée dans la haute compagnie. Le fameux -Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le -violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis, -sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur -italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des -concerts charmants.--On jouait des proverbes--des charades en action; -on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un -quadrille. Ce fut ce même hiver que madame de Genlis inventa une mode -fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de -jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un -quadrille appelé _les Proverbes_. Chaque couple formait un proverbe -dans la marche deux à deux qui toujours précédait la danse principale. -La duchesse de Lauzun, habillée fort simplement et parée de sa seule -beauté, avait seulement une ceinture grise, et la devise était: - -«_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._» - -[Note 62: Mademoiselle Baillon était une charmante jeune personne, -parfaite musicienne et composant à ravir. Elle a fait un opéra, appelé -_Fleur d'épine_, qui eut du succès. Elle a épousé depuis le célèbre -architecte Louis.] - -Elle était menée par M. de Belzunce. - -La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grâce prouvaient dès -cette époque que les femmes destinées à porter ce nom seraient -aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt -était menée par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe était: - -«_À vieux chat jeune souris._» - -M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agréables de la société de -Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe était singulier en -raison de ce qui l'avait motivé. M. de Saint-Julien était déguisé en -Maure... son visage était teint... Madame de Marigny tenait un -mouchoir à la main, et de temps à autre elle le passait sur le visage -noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe était: - -«_À laver la tête d'un Maure, on perd sa lessive._» - -Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval -magnifiquement vêtu, tandis qu'elle était habillée en paysanne.... -Elle avait l'air fort gai et fort animé, tandis que le vicomte de -Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuyé, et tout -chargé de pierreries, semblait succomber à un sommeil invincible; -leur devise était: - -«_Contentement passe richesse._» - -Gardel, alors l'homme le plus à la mode pour ces sortes de -divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un -proverbe: - -«_Reculer pour mieux sauter._» - -Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse -et la plus animée qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup -à une mazourka... Madame de Genlis en avait composé l'air. - -On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait être une vie de bonheur -pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intérieur -était heureux, du moins d'après ce qu'elle dit elle-même. M. de Genlis -l'aimait avec _passion_, et partageait tous ses plaisirs ou plutôt -toutes ses folies: il était lui-même un homme fort spirituel, faisait -de jolis vers, jouait la comédie à ravir, et avait toute la corruption -nécessaire pour être l'un des hommes les plus agréables dans un cercle -où cette corruption était absolument nécessaire. M. de Sillery a été -parfaitement dépeint à cet égard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit -qui parut il y a quelques années... - -Madame de Genlis jouait la comédie chez elle à cette époque, malgré -son retour à Paris (c'était ordinairement jusque-là un amusement -uniquement réservé pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de -faire de l'effet), aidée, dans le commencement, par mademoiselle -Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se -lançaient point d'un pas aussi délibéré sur le théâtre du monde pour y -comparaître tout à la fois comme actrices et comme femmes de la -société. Les deux rôles étaient difficiles à soutenir et à bien jouer -en même temps. - -Cependant les succès de madame de Genlis inspirèrent de la jalousie; -cela devait être: on le lui fit sentir à propos de ce quadrille des -proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opéra. Pour faire remarquer -l'excessive différence des époques, je dirai que madame de Genlis et -les femmes du quadrille, qui étaient madame la duchesse de Lauzun, -madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe, -elle-même, enfin, qui tenait aux premières familles du royaume, -entrèrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans -la salle de l'Opéra, qui alors était au Palais-Royal; ces dames -entrèrent à minuit, _à visage découvert_, et firent ainsi le tour de -la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la -commandaient, parce que le privilége d'un quadrille était de suspendre -toutes les autres danses. - -Ce quadrille des proverbes fit donc son entrée et le tour de la salle, -et se disposait à commencer son pas de ballet, composé par Gardel, -lorsque tout-à-coup un énorme chat vint rouler en miaulant d'une -manière effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant -des griffes qui menaçaient toutes les robes, et roulant deux yeux de -feu qui faisaient vraiment pâlir les plus intrépides. - -Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat, à qui le jeu -plaisait, se hérissait de plus en plus et devint menaçant. Mais ici la -scène changea. M. de Saint-Julien, très-ennuyé, à ce qu'il paraît, -d'être dérangé, soit dans son rôle du quadrille, soit dans celui qu'il -jouait alors, fut vraiment irrité. On avait d'abord repoussé assez -doucement l'énorme _Rominagrobis_. Mais voyant qu'il s'entêtait, ils -lui donnèrent des coups de pied qui dérangèrent la fourrure de chat -qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouillé d'un petit -Savoyard que les coups de pied commençaient à faire pleurer. Les -danseurs redoublèrent alors leurs corrections en raison de leur -colère; car il était évident que c'était un coup monté contre le -quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille -prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientôt vengée du -mauvais goût de cette attaque. On sut quel en était l'auteur: c'était -le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame -de Genlis... Les choses changèrent bien, depuis cette soirée, et en -fort peu de temps. L'opinion des deux frères du prince, que j'ai -beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, était que les -sentiments qui attachèrent si longtemps M. le duc de Chartres à madame -de Genlis datent de cette soirée, où il la vit sans en être aperçu. - -Madame de Genlis était fort jolie à cette époque, très-fraîche, -très-gracieuse, et, pour dire le mot, très-_agaçante_; son esprit, -d'une haute supériorité, annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Son -regard était ravissant et ses yeux d'une grande beauté. Son nez un peu -fort, mais légèrement relevé à l'extrémité, donnait à sa physionomie -une expression piquante qui, jointe à l'esprit d'observation qui -dominait tout le reste dans cette jolie tête, devait lui donner une -véritable séduction. Ses dents étaient encore bien alors, ce qui -donnait de la grâce à son sourire. Sa taille, sans être élevée, avait -la juste proportion qui plaît dans une femme... Son cou était -seulement un peu long. Telle était madame de Genlis à vingt-deux ans. - -Le jour de ce quadrille, elle était, comme je l'ai dit, habillée en -paysanne; sa jupe était d'un taffetas broché rose sur rose, bordée de -trois chefs d'argent cousus à plat sur la jupe. Le corset était en -satin couleur de rose également, lacé par-devant avec un ruban de la -même nuance, et semblait à peine retenir une chemise de la plus fine -batiste, bordée d'une magnifique valencienne. La taille de madame de -Genlis était ravissante à cette époque; elle était aisée, ronde et -menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en -s'y laissant aller plutôt que de se les laisser imposer par un rôle. -Sur sa tête, pour compléter son costume, elle n'avait qu'une rose au -milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]... - -[Note 63: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce -quadrille existe, et je le possède.] - -Les acteurs de ses pièces étaient des hommes du monde. L'un, M. -Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les -proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret. -Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses _Souvenirs_, s'en -moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche -d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret -charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup -d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle -Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient -toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et -jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier -démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un -mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, _se déchirant_, et -craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont -jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV. - -[Note 64: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, où, pour entendre et -souvent voir très mal jouer la comédie, on s'étouffe dans un lieu dans -lequel on entasse à grand'peine six cents personnes, quand il n'y a -place que pour trois cents.] - -C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de -Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de -Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal... -Mais _l'autre_, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un -soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le -pauvre _La France_ se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui -demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect -ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient. - ---Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je -ne rencontre ces gens-là que chez vous!... - -La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond -en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame -la marquise de Montesson[65], soeur de la mère de madame de Genlis, -madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, soeur de son -père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de -Sillery-Genlis, sa belle-soeur, le chevalier de Barbantane, M. de -Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud, -l'auteur du _Comte de Comminges_, le chevalier de Talleyrand, frère du -baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte -et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la -comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt, -madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient -lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez -l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se -joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son -histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie -déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour -donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans -doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que -la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la -noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie -habituelle. - -[Note 65: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que -les auteurs peuvent se procurer près de la famille tous les -renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de _Femmes -célèbres_, où les mensonges les plus grossiers se rencontrent à chaque -ligne. Madame de Montesson, qu'il fait naître en Bretagne, n'y a même -jamais été de sa vie. Elle est née à Paris, et elle était soeur de la -mère de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'était de -son père. - -L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis; -je fus avec confiance le chercher dans le _Dictionnaire de la -Conversation_, à l'article _Genlis_, fait par J. Janin. Je ne -m'attendais pas aux plus grossières erreurs; elles sont si singulières -que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire -cet article par un secrétaire, qui lui-même en a chargé quelqu'un -très-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.] - -[Note 66: Grand-père et grand'mère du marquis de Custine, l'auteur du -_Monde comme il est_.] - -[Note 67: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estimé de tous -ceux qui le connaissaient, est leur fils.] - -Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une -réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un -salon. - -On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un -nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en -donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de -Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au -Palais-Royal. - -Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se -moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus -précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa -bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà -pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé -moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort -amusant et fort spirituel. - -Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le -chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du -même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une -soirée charmante, quoique avec des _pédants_. - -Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres. - ---Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis. - ---Chez _la muse Dubocage_, répondit le comte d'Albaret, et je vous -jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires -de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire. - ---Et comment cela? dit madame de Genlis. - ---Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de -Genlis. - -M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.--Eh bien! voulez-vous -mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.--Oui, oui! -s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?--Vous mettre -tous dans les habits de la société _Bocagère_. Madame de Genlis, dont -le talent _mimique_ est parfait, prendra à ravir le personnage de -madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé -Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de -madame Fanny de Beauharnais. - -[Note 68: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages -qu'elle faisait, ainsi qu'à M. de Linant, un autre ami comme lui, -littérateur.] - -Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait -non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue -chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort -belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on -voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de -Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes, -ses manières, et au bout de quinze jours elle _représentait_ madame -Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute -autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée -de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande -taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire -sardonique; il n'avait alors rien de celui du _bonhomme_ que madame -Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était -trompée.--En vérité, disait-il à madame Dubocage _transformée_, le -jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie, -j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il -souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague... -Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70]. - -[Note 69: Anne-Marie Lepage-Dubocage, née à Rouen le 22 octobre 1710. -Elle mourut en 1802.] - -[Note 70: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire à madame -Dubocage.] - -Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des -louanges; elle parlait de son voyage en Italie. - ---Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans _la -Colombiade_[72] qu'il faut chercher de beaux vers. - -[Note 71: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus -jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, étant née -à Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comédie, quelques -romans et un volume de poésies; mais tout cela est dans l'oubli, -tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survécu. On connaît ce -distique sur elle: - - Fanny, belle et poëte, a deux petits travers; - Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.] - -[Note 72: _La Colombiade_, poëme en dix chants, de madame Dubocage, -sur la découverte du Nouveau-Monde.] - ---Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73], -répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement. - -[Note 73: _Lettres de Stéphanie_, roman historique en trois volumes, -par madame de Beauharnais.] - ---Ah! que dites-vous là?... - -Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire -faire silence, fit entendre les vers suivants: - - Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs, - Où brillèrent jadis des empires puissants: - Le berceau des beaux-arts, l'Égypte utile au monde; - L'opulente Assyrie, en voluptés féconde; - La Phénicie, où l'homme osa braver les mers; - Et tant d'autres états, dont l'éclat, les revers - Dans l'abîme des temps se perdent comme une ombre! - La renommée oublie et leurs faits et leur nombre; - Tout périt, tout varie, et la course des ans - Change le fil des eaux et la face des champs. - -M. de Périgny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se -pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pénétré ce -madrigal que M. de la Condamine avait en effet adressé à madame -Dubocage, en dépit de l'anathème qui exclut les savants de l'arène -poétique. - - D'Apollon, de Vénus, réunissant les armes, - Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le coeur, - Et Scudéri, jalouse, en verserait des larmes; - Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur: - Elle eut celui de faire oublier sa laideur; - Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes. - -À peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait, -et puis c'était M. _Duresnel_, M. _de Linant_, madame de Beauharnais; -mais Voltaire eut, à ce qu'il paraît, un triomphe complet. M. -d'Albaret le jouait comme Fleury Frédéric II, sans aucune charge, sans -aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en -l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce -divertissement, a dit elle-même madame de Genlis, dont nous ne -prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se -renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu'à cinq fois; et telle était la -sûreté de la société à cette époque, que le secret en fut gardé -religieusement, et ce ne fut que longtemps après la mort de madame -Dubocage que madame de Genlis consentit à en parler... - -La manie de la comédie de société était dans sa plus grande force à -cette époque, et c'était madame de Genlis qui l'avait mise à la mode. -C'était elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aidée d'un pauvre -maître de harpe nomme _Gaiffre_, fit connaître ce qu'on pouvait tirer -de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis être aussi -complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans réfléchir, et -l'histoire de la harpe est tout-à-fait dans ce cas d'oubli. Pour -pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'était Krumpholtz en -1782, tout ce qu'il avait déjà composé et les élèves qu'il avait -faits[74]. - -[Note 74: Mon frère, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a -eu une réputation européenne et méritée, avait à quinze ans (en 1784) -une manière de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le -voulut entendre. Mon frère improvisait toujours. Il a cependant -composé plus de vingt morceaux, qui tous ont été gravés. L'un d'eux, -une oeuvre de trois sonates, a été dédié à ma tante, la princesse -Démétrius de Comnène. Mon frère n'avait à cette époque que dix-sept -ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui où -_elle créa_ et le _doigté_ et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait été -que de très-peu d'années. La chose est impossible.] - -La France était à cette époque un vrai pays de féerie, et l'un de ses -plus grands charmes était cette société si polie, si gracieuse, si -soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles délices! quels -plaisirs sans cesse renaissants dans cette association formée par des -personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altérait -que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies, -même de ces médisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossièreté -de la mauvaise éducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la -franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la -méchanceté mal apprise, et cette méchanceté-là est la plus intolérable -de toutes[75]... - -[Note 75: La grossièreté est aujourd'hui une partie indispensable de -la manière d'être des hommes et des femmes. Les hommes sont mal élevés -au point d'en être insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis, -cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je -trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le -temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli -comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on -n'en parlait pas; elles étaient gracieuses, affables, prévenantes; et -même, sans qu'on leur plût, elles savaient plaire.] - -Parmi tous les moyens de s'amuser qui étaient autour de soi, un -surtout fort agréable était de suivre régulièrement les réceptions des -princes et d'être l'été des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour -le duc d'Orléans; de l'Île-Adam, pour le prince de Conti; de -Chantilly, pour le prince de Condé; de Navarre, pour le duc de -Bouillon; de....., pour le duc de Penthièvre. Tous ces voyages étaient -charmants. On y jouait la comédie, on y dansait, on y faisait de la -musique, et tout cela gaîment et sans l'ennui d'une étiquette gênante. -La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance -communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les séjours -formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer. À cette -époque, tout contribuait _à faire_ la société; aujourd'hui, tout, au -contraire, nous conduit à son démolissement. Que nous étions Français -alors! Que sommes-nous à présent?... - -[Note 76: Je donnerai le salon de chaque séjour des princes. Celui de -Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.] - -Il me revient à la mémoire un mot de madame de Montesson qu'elle me -dit un jour à Bièvre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des -fleurs à l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, étant élève de -Van-Spandonck: - ---Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous êtes -jeune, vous êtes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une -chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au très-mince -plaisir de médire, car non-seulement _cela gâte le ton d'une femme_, -mais cela la rend laide... C'est comme le jeu... - -Jamais je n'ai oublié ce mot; il m'a expliqué pourquoi la société -ancienne était si sûre... - ---Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, à -cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer -vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux -sots, et qui vous fait haïr de tous. Il y a, dans la moquerie, de la -pensionnaire tout à la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse, -par intérêt pour vous-même, ma chère enfant[77]... - -[Note 77: Pendant les deux années que je passai à Bièvre avec madame -de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je -ferai son salon à cette époque du consulat.] - -Pendant beaucoup d'années, madame de Genlis eut un salon particulier -comme celui dont j'ai tout à l'heure fait la description, et elle -maintenait, outre cette agitation _musicale_ et _littéraire_, sept à -huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle _faisait les -honneurs_. Cela est si vrai, qu'elle-même raconte comment elle -bouleversait _le Vaudreuil_, chez le vieux président Portal, ainsi que -Villers-Cotterets, chez le duc d'Orléans; car il paraît que la maison -d'Orléans était habituée à sa domination. Elle était mariée, elle ne -pouvait donc pas épouser M. le duc d'Orléans; mais sa tante, madame de -Montesson, ne l'était pas, et son adresse fit peut-être réussir ce -mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson. -Madame de Genlis avait la plus singulière existence qu'on puisse -imaginer, surtout à une époque où les femmes étaient paisibles et -vivaient beaucoup dans leur intérieur de société; c'est-à-dire qu'on -se voyait beaucoup, mais sans aller s'établir les uns chez les autres, -comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller à Sillery, -magnifique terre appartenant à M. de Puisieux, et puis au marquis de -Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se -montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit était ce -qu'elle voulait... Cette existence nomade me paraît bien étrange! M. -de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible -apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa -femme partout; il était de toutes les fêtes, dont elle était l'âme, -pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller à son régiment des -grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre -colonels[78]. Madame de Genlis préludait, à cette époque, au rôle que -depuis elle a joué; son ambition a toujours été grande. Madame de -Staël, accusée par elle et grandement méconnue, ou du moins dépeinte -par une plume ennemie, n'a jamais montré la plus petite partie de ce -caractère. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succès et -de louanges, souffrait aussitôt que l'attention se portait sur un -autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure -qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gâté et -insupportable, à ce qu'il paraît, se mit autour de madame de Genlis -comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent -non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqûres. Cet enfant -voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement -frais et orné de charmantes fleurs... Rien n'eût été plus facile que -de le refuser à l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas, -dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ôta son joli chapeau, ses -cheveux demeurèrent épars, et elle resta bien autrement en vue que si -l'enfant eût pleuré cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute -la chose, il faut ajouter que s'il ne se fût agi que de détacher un -ruban et de livrer un chapeau à un enfant, sans trouver le fait plus -croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du -temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tête de -madame de Genlis par plus de cinquante grandes épingles noires; il -fallait donc défaire ces épingles, se mettre entre les mains de madame -d'Estourmelle, qui, à chaque épingle, devait pousser une exclamation -sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voilà ce qu'on appelle -du naturel et de la modestie!... - -[Note 78: C'est la vérité: il y avait vingt-quatre colonels.] - -[Note 79: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le -Fretoy.] - -Cet adorable enfant qui faisait ainsi déshabiller les gens qui -venaient chez sa mère, se jetait à corps perdu sur les genoux des -femmes, déchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus -détestable petit être que Dieu ait formé, et selon moi le moins -supportable. Quant à madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le -trouvait même fort _gentil_... mais madame d'Estourmelle l'avait -embrassée et avait dit tout haut: - ---_Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle -a de beaux cheveux!_ - -J'ai montré comment l'existence qu'on avait alors, comment cette -manière de vivre rendait la société _sociable_. Il y avait une -habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne -venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme -dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la médisance, ou plutôt -la calomnie, s'exerçât sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un à -l'autre... Les idées étaient moins étroites; il y avait une pudeur qui -arrêtait le reproche à cet égard, et la vie devenait douce et facile; -on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans -être criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la société de ma -mère, et que j'ai cherché à former la mienne lorsque je me suis -mariée. - -Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de -la haute classe entre elle. À force d'en parler à Napoléon, il l'avait -compris; et, dans les années de l'empire, il me parla souvent, de -lui-même, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la -société généralement... Son génie avait à l'instant compris la portée -immense que peut avoir une société active et puissante, unie d'abord -par des intérêts de plaisirs, mais qui sont eux-mêmes un mobile de -nécessité, et qui ensuite devient un lien impossible à rompre par tous -les fils dont il se compose. Hélas! maintenant tout est brisé, rompu, -et une stérile tradition est tout ce qui nous reste! - -Je parlerai plus tard des différents salons des princes, où madame de -Genlis marquait d'une manière très-supérieure et très-influente. Je -vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du -cul-de-sac Saint-Dominique et l'hôtel de Puisieux pour aller habiter -le Palais-Royal. - -Je ne ferai aucune remarque sur cette séparation d'avec madame de -Puisieux, cette femme qui avait été pour madame de Genlis une seconde -mère. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les -démarches furent faites pour obtenir une place de dame pour -accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de -Genlis ne voulait pas être à Versailles... Pour quelle raison, je -l'ignore... Ce n'était pas à cause de la légèreté de la jeune cour, je -suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de -difficultés... on fit un mystère à madame de Puisieux des démarches -faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda -également; il fut nommé capitaine des gardes de M. le duc de Chartres, -et l'heureux ménage quitta une amie, une société libre, indépendante, -une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du -bonheur à cette société de cour, qui ne donne jamais, en paiement de -tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de -Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment. - -[Note 80: Elle raconte dans ses _Mémoires_ que le jour où elle quitta -l'hôtel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement -n'étant pas prêt, elle logea quelque temps dans les appartements du -Régent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle -souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page -167.)] - -Quelque temps avant l'entrée de madame de Genlis au Palais-Royal, il -lui arriva une manière d'aventure qui donne parfaitement l'idée de ce -qu'était alors la bonne compagnie aimable. - -Madame de Genlis avait auprès d'elle un abbé italien, qui lui faisait -lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beautés de -sa langue; cet homme fut pris tout-à-coup d'une attaque de -_choléra-morbus_; on envoya chercher le premier médecin venu; cet -homme lui donne de la thériaque. Madame de Genlis était absente; en -rentrant on lui dit le fait de la thériaque: elle avait lu Tissot, à -ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle était dans la classe de -ces personnes qui faisaient dire à Corvisard qu'il vaudrait mieux pour -l'humanité qu'il n'y eût pas de médecins, s'il n'y avait pas de -_bonnes femmes_; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la -thériaque était mortelle en pareille circonstance. _C'est un coup de -pistolet tiré dans la tête_, dit Tissot... Il disait vrai, à ce qu'il -paraît: car le pauvre abbé mourut dans des tortures affreuses deux -heures après. Il était onze heures du soir; madame de Genlis effrayée, -quoiqu'elle prétendît être esprit-fort[81], déclara qu'elle ne voulait -pas coucher dans la même maison que ce mort, qui faisait peur à -voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla -demander l'hospitalité à M. et madame de Balincourt[82]: on la reçut à -merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle était -endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est réveillée par la -voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son -hôtesse tout en se cognant les jambes contre les meubles: - - Dans mon alcôve, - Je m'arracherai les cheveux[83]... - Je sens que je deviendrai chauve, - Si je n'obtiens ce que je veux - Dans mon alcôve. - -[Note 81: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.] - -[Note 82: Le père et la mère de celui que nous connaissons et qui est -estimé et aimé de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave, -bon ami, gai et toujours prêt à rendre un service, à faire une bonne -action, en même temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis -de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un coeur est -heureux d'avoir pour ami.] - -[Note 83: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse -voir.] - -Madame de Genlis, tout-à-fait réveillée par cet impromptu jovial, se -mit sur son séant, et après avoir pensé quelques instants, répondit: - - Dans votre alcôve - Modérez l'ardeur de vos feux; - Car, enfin, pour devenir chauve, - Il faudrait avoir des cheveux - Dans votre alcôve. - -Pour comprendre cette réponse il faut savoir que M. de Balincourt -avait très-peu de cheveux... on éclata de rire, on apporta des -lumières; aussitôt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et -madame de Ranché, soeur de M. de Balincourt, sautèrent sur le lit, -firent et dirent mille folies, jusqu'à trois heures du matin. Alors M. -de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet -de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille -remplie de pâtisseries parfaites, ainsi qu'un plateau chargé de -confitures sèches et de fruits glacés... - ---Allons! s'écria M. de Balincourt, il faut _faire réveillon_! et -aussitôt les voilà entourant le lit et faisant et disant mille -folies... le réveillon dura jusqu'à une heure du matin... à la fin on -laissa dormir la pélerine jusqu'à midi; à midi, de nouvelles folies de -M de Balincourt réveillèrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il -vint pour la reprendre, fut obligé de rester à l'hôtel de Balincourt, -et pendant cinq ou six jours ils menèrent tous la plus folle comme la -plus heureuse des vies. C'était une partie sur l'eau, une course à la -campagne,... _à la halle!_... on jouait des proverbes... on riait... -on s'amusait surtout, et on était heureux... - - - - -SALON DE M. LE MARQUIS DE CONDORCET. - - -La société était changée complétement dans ses usages et ses manières, -et nulle gradation, aucune transition préparatoire ne nous avaient -amenés où nous nous trouvions à l'époque où nous sommes parvenus dans -ce livre. Le mouvement révolutionnaire avait communiqué une force -ascendante à tous les esprits qui les contraignait à suivre une voie -dans laquelle ils se trouvaient d'abord gênés, puis tellement à l'aise -qu'il était bien difficile à une maîtresse de maison d'imposer à son -salon une règle de manières toujours suivie. Les débats politiques -étaient d'autant plus fréquents que l'amour de la liberté était vrai -dans beaucoup de coeurs. Chez un peuple libre les débats n'ont aucun -terme, il faut même dire que la liberté n'existe que par eux; le -silence annonce l'anéantissement: de la discussion jaillit la lumière. -À l'époque où vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y -avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver -ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dévoilaient leur opinion dans des -discussions animées où l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps -précédent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque -jour, ce regret s'effaçait pour faire place aux éclats bruyants, à une -parole retentissante, et la dispute enfin remplaçait la discussion. -Les querelles devenaient fréquentes, les duels se multipliaient. On ne -parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de -Barnave; de celle de Barnave et de Cazalès, de M. de Pontécoulant et -de M. D.... et d'une foule de duels importants qui étaient eux-mêmes -des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils -semblaient servir. - -Barnave, dont le beau talent oratoire devait être autrement accompagné -que par une humeur querelleuse et fâcheuse, avait une grande bravoure, -non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit être calme, -raisonnée, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi -que fit Cicéron lorsque Catilina menaça Rome. Barnave était -impressionnable et d'une humeur inquiète qui le faisait courir après -un succès de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un -impôt ou le retrait d'une loi fâcheuse, mais pour que son nom fût -prononcé. Il avait apporté à l'assemblée une renommée de bravoure et -la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazalès, il le blessa -d'un coup de pistolet, tandis que la générosité aurait peut-être voulu -qu'il eût tiré en l'air. - -Toutes ces querelles intérieures ajoutaient au trouble que faisait -naître le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que -les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis -de Condorcet. - -Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de -leur temps, disciple aimé de d'Alembert, estimé de Voltaire, qui -entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de -Condorcet méritait cette estime universelle et cette renommée dont il -jouissait par un caractère noble et ferme, des opinions arrêtées, une -indépendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanité et -de justice que la véritable philosophie inspire et qu'il pratiquait -avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien. - -C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt -que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses -amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes -furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les -employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire. - -Sa femme, Sophie de Grouchy (soeur du maréchal), était l'une des plus -belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités -précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle -comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV, -instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit, -madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents -et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait -dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes -choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité -emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient. - -Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence -comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré -dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à -ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang -comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où -ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était -élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté _de -faire_ pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les -genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage -le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de -sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: _Esquisse du -progrès de l'esprit humain._ C'est la perfectibilité de l'homme, mais -illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un -système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est -admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve, -dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de -remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce -dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente -irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient -journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute -que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est -par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec -l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la -puissance éternelle. C'est pour lui l'oeuvre de la civilisation, des -_progrès enfin de l'esprit humain_; c'est là le but de la société: il -y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me -révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les -doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en -étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en -examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui -par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des -malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines -corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour -juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai -écrit ce que je savais sur Condorcet. - -[Note 84: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né -en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au château de -Condorcet, en Dauphiné. Son oncle, l'évêque de Lisieux, le fit élever -avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'était pas -riche, et fut toute sa vie d'une probité sévère, qui le fit mourir -dans une sorte de misère.] - -Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain -philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que, -loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était -favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se -trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un -caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses -sectaires et du douloureux _scepticisme fataliste_ de Voltaire. Le -système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est -qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins -celui d'un coeur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande -sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par -l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue -voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle -de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle -personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir -activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des -philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que -devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme -dont le pouvoir pouvait devenir immense... - -La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara -des monstres qui décimaient la France, était une société choisie -d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières -étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait -elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa -beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet -prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus -honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M. -Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius, -d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte -philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne -le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du -ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de -Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M. -de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de -Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était -quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et -d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était -que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet -qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation. - -J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en -France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à -cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices -s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides -d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et -produisaient des effets désastreux. - -Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos -amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet, -il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère, -brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des -Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet, -il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui -étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors -étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait -dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde -élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne -s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire -n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la -secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis -ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer -un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot. - -[Note 85: Jean-Louis Soulavie (l'aîné). C'est lui qui a publié les -_Mémoires sur le duc de Richelieu et les Mémoires sur la règne de -Louis XVI_. Ce dernier ouvrage est plein de mérite; Napoléon en -faisait grand cas.] - -C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru; -elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et -son administration... - ---Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais -des maux que Necker te prépare!... - ---Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait -toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système -de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous? - -M. de Fongeroux, naturellement timide, ne répondait qu'en souriant et -en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait -dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au -chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frère, qui, s'avançant vers -Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton déclamatoire, -quoiqu'il voulût être simple, que Diderot avait mis à la mode parmi -ses partisans: - ---_Jeune homme que nous aimons, prends, et lis..._ - -Il ouvre en même temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre -de la législation des grains, et il ajoute: - ---_Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la_ -CLASSE IMPORTANTE _dans un État, pour prendre parti pour une autre, -celle qui ne possède rien!... Attendons-nous à voir se renouveler en -France les scènes des Gracques._ - -J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-être M. Turgot avait-il raison -dans cette circonstance. - -«Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M. -Necker, ont été faites par les propriétaires. On est effrayé, en -ouvrant le code des lois, de n'y découvrir partout que cette -vérité!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé -la terre, ont fait des lois _d'union et de garantie contre_ LA -MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour -se défendre contre LES BÊTES SAUVAGES!...» - -Voilà ce qu'a écrit et publié M. Necker lors de l'insurrection des -blés le 2 mai 1775. C'est prêcher la loi agraire, après tout. Elle est -bien singulière aussi, cette émulation dans les deux partis -philosophiques pour la réforme de la France! Je ne puis la comparer -qu'à l'émulation des partis populaires de l'Assemblée Constituante, -dans laquelle toutes les factions et toutes les familles -révolutionnaires, réunies sous une même voûte, la faisaient retentir -de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient à saper -jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe... - -Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'émeute des blés le 2 mai... -Sans doute l'intention était bonne, et le but était le même; et les -désastres opérés dans la Révolution l'ont été en grande partie par -cette même classe prolétaire que M. Necker mettait, _avant tout_, dans -la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que -de la classe possédant, _mais comme industrielle et utile_. Je le -répète, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais -l'évidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une -justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements -sont impossibles. - ---C'est M. Necker qui a dirigé l'émeute des blés, dit le chevalier -Turgot en s'approchant de M. Soulavie... _Il l'a fait pour perdre mon -frère_, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentrée. - ---Ceci est faux, par exemple. - ---Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez -en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en -administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la -monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un -homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer -par quelqu'un de ma famille!... - -[Note 86: C'était l'époque des querelles des parlements.] - -Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable -de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie: - ---Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère; -mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire -l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à -Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la -prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa -de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des -lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de -Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les -_attentats_ de M. Necker. - -Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés -et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du -calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et -d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de -tout ce qu'il entendait... - -Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement -très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot -qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M. -Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous -les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un -boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire -qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son -frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le -brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses, -comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des -folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet -et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent -un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils -frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre. -Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois -homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de -mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à -Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des -_Considérations sur la Révolution française_ tout le mal que cette -faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père. - -Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même -opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité -pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces -deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce -pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par -la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se -détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes -notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre -le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de -l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma -partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise, -car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant -cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais -_d'injures directes_ à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M. -Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les -ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins -_trois_ tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées -bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en -faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut -écrire sur la Vrillière _et le louer_... Le marquis s'y refusa -obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au -ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était _l'ennemi -de son meilleur ami_. Cet emploi était dans l'administration des -monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne -paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a -pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et -lorsqu'on a une bonne place, on la garde. - -Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire -des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les -beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un -bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait -le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables -dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit -s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement -la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a -traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de -sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce -qu'a omis Adam Smith: c'est _sur la sympathie_[87]. L'ouvrage qu'elle -a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à -une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette -relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la -politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et -disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des -femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes -et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui -florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable -trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland, -madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin, -ont toujours été des _reines_, je le sais... mais des reines sans -royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le -sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce -pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y -soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains, -et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée... -Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une -actrice qui jouait bien _Madame de Clainville_ ou _la Coquette -corrigée_, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur, -le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient -dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement... -et quelquefois en riant aussi...: - ---Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry. - -[Note 87: _Théorie des sentiments moraux_, etc., etc., suivie d'une -dissertation sur l'origine des langues.] - -Et voilà où nous irons chercher nos traditions de l'époque... et cela -n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La -révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et -celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans -une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère -qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai -compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut -vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9 -thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles, -ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de -roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du -pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!... - -Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88] -au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être -remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front -était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des -regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez -était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus -caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il -devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne -traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait -les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop -vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie -on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien -raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort -violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette -expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais -indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à -ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse -pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après -moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M. -de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées -d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose -la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les -accusations, ou les choses qui _existent_ comme telles, me répondent -souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me -suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me -suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des -salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement -à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a -_fraternité_. - -[Note 88: Né en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment où la -Révolution commença, en 87.] - -Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France, -c'est une immense vérité... - -Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire -et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à -aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours, -au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance, -toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de -Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien -du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de -toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme -travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à -l'oeil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois -fermé cet oeil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant -une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable: -Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!... - -Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de -l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe, -ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être -l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont -nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un -homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le -pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils -n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres -ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de -journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit -surtout dans la _Feuille villageoise_ et la _Chronique de Paris_. Mais -son oeuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit -tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un -asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie -généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage, -intitulé: _Esquisses des progrès de l'esprit humain_, fut imprimé en -1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une _Vie -de Voltaire_, une _Vie de Turgot_. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les -mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences. -Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut -la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint -un titre au fauteuil académique: ce sont ses _Éloges des académiciens -morts depuis_ 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de -Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du -mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à -estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du -chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus. -Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire. - -Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette -rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce -qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste -non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même -dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela -l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait -une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se -donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait... - -Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit -plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et -lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid; -mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce -front de glace, était une pensée de feu. - -[Note 89: Ceci a pourtant besoin d'être expliqué. Je ne donne pas à ma -pensée une latitude entière, comme on le peut croire.] - -«_Ne vous y trompez pas_, disait d'Alembert, _c'est un volcan couvert -de neige_.» - -Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir _aidé_ Voltaire à -dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire -il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire -trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser -toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois -raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître -ou plutôt _ses maîtres_, il a porté la main sur un des monuments de -l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est -un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir -siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que -je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait -combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard -dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur. - -Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui -qui fut l'auteur des _Lettres sur l'Italie_, était parente de M. de -Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans -cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de -timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après -souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir -parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission -relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au -conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail. - ---Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du -Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je -l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande -capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances. -J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le -pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier, -après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a -pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de -la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a -conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et -surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de -logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous -sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à -faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet -d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un -honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la -tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on -ne le sait que lorsqu'on est un bon prince. - -Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il -eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le -caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du -Roi. - -Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du -caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait -marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre -et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie -quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions -qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il -avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle -l'on trouvait sa pensée! - - «Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime. - J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.» - -Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut -quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car -c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque -horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour -Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit -que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un -condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie. -Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit -sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu -de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile -hospitalier pour aller au-devant de la mort... - -Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un -asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou -bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le -malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux! - -M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils -avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à -Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme! -maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs -le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons -qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de -larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet -homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille -et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux -hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord... -mais un second regard le fait revenir sur lui-même: - ---Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je! - ---Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez -qui je suis!... - ---Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez -M. de Trudaine. - ---Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi! - -Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne. - ---Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait -monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les -yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire: - ---_Et moi aussi je ne vous aime plus!..._ - ---Comment! Suard... - ---Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon. -C'est M. de Monville qui occupe celui-ci... - -Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus -sublime aumône d'un coeur généreux et bien né, de la pitié pour la -grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et -les hommes depuis la mort du Roi. - -Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé -de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur -opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et -purs. C'étaient des coeurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se -trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même -une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante -qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put -embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin. - ---Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par -charité!... - ---Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce -secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de -testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa -fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous -comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de -celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant -lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui -est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de -deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle -redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve -un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font -tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla -longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt... -Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais -sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit -laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils -avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à -quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une -lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et -s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il -reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller -chercher à Paris... - ---Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa -chaise... - ---Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...--Rien de nouveau... Je -suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout -ensanglanté!... Suard sentit son coeur se serrer de nouveau... -Condorcet s'en aperçut. - ---Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore -avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du -tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis -privé!... C'est plus douloureux _que de n'avoir pas de pain_!... - -Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le -mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa. - ---Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi -un Horace! je vous en conjure!... - -Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison, -heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami... - -En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans -lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait -retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard -avait été demander à Garat. - -Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il -employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le -gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis, -ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans -les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe -pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette -carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à -Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il -ait faite; il est bon de le dire. - -Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne -pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard, -n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et -il n'avait emporté _qu'un seul morceau de pain_, un seul!... la faim -devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du -cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi -par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud... -Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient -seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de -serpents plus dangereux que les espions véritables. - -Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et -le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine, -auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur -lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux -et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant -de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour -ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette -avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de -sa retraite en face de l'échafaud. - ---Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa -dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât. - -Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un -portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait -alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et -l'espion. - -[Note 90: Le portefeuille était la bourse de ce temps-là, à cause des -assignats.] - ---Qui es-tu? demanda brusquement l'espion. - -Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le -sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux -questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que -de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom -d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences, -il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la -Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement -Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui -auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais -cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et -du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et -conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant -rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une -prison comme _vagabond_... - -Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il -avait pris du _stramonium_[91] combiné avec de l'_opium_. Il avait ce -poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs -d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à -l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur -cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur -à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France! - -[Note 91: C'est un datura plus vénéneux que les autres, dont la -combinaison avec l'opium d'Orient donnait à l'instant même la mort... -Depuis nous avons trouvé l'acide prussique. Il y a une femme nommée, -je crois, madame _Pigeon_, et puis madame Tharin, qui a empoisonné -onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontré dans le monde -une femme qu'on m'a dit être l'amie de madame Pigeon, de cette dame -colombe, qui je crois trompa un médecin qui fut sa dupe. Je verrai à -connaître cette affaire plus clairement.] - ---Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit -Condorcet à Suard... - -Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre -l'infortune. - -Corvisart avait aussi de ce poison, appelé _poison de Cabanis_. - -La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui -enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces -billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune -(marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et -se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce -poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait -croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une -attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien -appelé dit que cet _homme inconnu_, arrêté la veille, était mort dans -la nuit d'une attaque d'apoplexie... - -C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à -Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la -chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put -échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la -honte, elle est tout entière sur ses bourreaux... - -La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de -tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur -fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils _ont -fondée_, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a -joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus -désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive. -Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler -quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons, -insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient -multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps -infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la -frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et -même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la -liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai, -mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que -nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder, -disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque -l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis -furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux -d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à -cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes. - -Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de -_l'Homme aux quarante écus_, dans une édition de Voltaire faite à -Kehl, tome LVII, in-12: - -«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute -son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un -usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien -plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, -que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance -législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et -de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la -liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont -été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près -d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le -monde, _mais en l'éclairant_, qu'ils peuvent espérer de trouver le -bien-être et la liberté...» - -...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles -pensées! - -Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beauté, -son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts -qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le -calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut -degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui -ordonnait de _brûler ses titres_ de noblesse[92]... Que voulait dire -cette parade? Pour les nobles _vraiment nobles_, cette mesure ne -servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel -éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie _des -savonnettes à vilain_, comme on appelait les _marquisats_ achetés, et -voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de -Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par -ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle -se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister. -Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à -l'époque du consulat. Elle était soeur du maréchal Grouchy. - -[Note 92: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de -Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente -ans, parlait beaucoup de son désespoir d'être contraint à brûler SES -TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son -château, et fait de cet _auto-da-fé_ une cérémonie, dont le détail -devait le sauver, à ce qu'il espérait, du comité révolutionnaire. Il -arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un énorme paquet de -parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et -rouges, dont l'éclat annonçait le peu d'existence... et il les jeta -dans un grand brasier, qui avait été allumé au milieu de la cour du -château. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu -ne fût pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mêlât, les -malheureux parchemins ne voulaient pas brûler... _Le marquis_ avait -beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu, -et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce -sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien -allier avec une apparente stupidité, lui dit en patois: - ---Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne _breuleront -pas_... y sont _trop vards_!...] - - - - -SALON DE Mme LA COMTESSE DE CUSTINE - -(FEMME DU GÉNÉRAL). - -PREMIÈRE PARTIE. - -MADEMOISELLE DE LOGNY. - - -C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans -cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance, -et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats -ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller -dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles -qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien. - -Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle -cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y -prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié -par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle -y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un -enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une soeur dont elle était -l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle -était la joie. - -Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin -sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes -au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les -bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le -temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du -plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce -n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y -était joyeux, mais de cette joie du coeur qui n'a pas d'éclats et qui -rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde -appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui -que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle -devait vivre comme eux. - -Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui -avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement -choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était -parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté -irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était -fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle -avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle -une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de -son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide -lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont -la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour -amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour -d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de -Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour -accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait -alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et -c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes -seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la -comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait -porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des -proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les -auspices de son poëme des _Jardins_, et qui en faisait des lectures -avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces -petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des -lieux où le bruit était plus éclatant. - -[Note 93: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec -l'époque.] - -Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son -ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était -triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il -existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui -froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse -dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque -est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer -du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des -perfections idéales. - -M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant -une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur -mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame -de Louvois; madame de Louvois était l'aînée. - -C'était une charmante créature, une miniature parfaite; des mains, des -bras et des pieds modelés, des traits ravissants de finesse et -charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit -comme sa voix, un coeur excellent, une âme comme celle de sa soeur, -voilà ce qu'était mademoiselle de Logny l'aînée lorsque M. le marquis -de Louvois, fils du marquis de Souvré, et l'un des hommes les plus -spirituels, les plus méchants et les plus riches de France, obtint sa -main. - -C'était un singulier homme que M. de Louvois; il était amusant, après -tout, et lorsque le public assistait aux scènes qui se passaient à -Louvois, on était heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que -provoque la vraie malice. M. de Louvois n'était pas l'exemple de la -soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs? -Aussi, lorsqu'il parvenait dans la société de Paris quelque tour joué -par M. de Louvois à son père, on en riait, et on en rit encore de -souvenir. - -Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois -m'ont été racontés dans la province même par mes parents, qui avaient -un grand recueil de tous les _crimes_ de M. de Louvois; en voici un -dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait à cette époque -une terre près d'Ancy-le-Franc, m'a attesté la vérité. - -M. de Louvois dépensait beaucoup; le marquis de Souvré était fort -avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait -dépensé celui de sa pension. - -Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des -dettes, et bientôt il en vint au point de n'avoir plus de crédit chez -aucun de ses fournisseurs. Il était alors à Brest, je crois, ou dans -une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa -garnison pour retourner à Louvois, et pas un louis pour faire le -voyage... il en était aux expédients, il le fit bientôt voir... Il -vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un méchant -habit râpé que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il -partit pour Louvois tout-à-fait en enfant prodigue. - -Lorsque le marquis de Souvré vit son fils dans cet équipage, il fut -content; il crut d'abord que, par économie, il avait pris pour le -voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui -suivirent son arrivée, il lui vit toujours la même toilette, il lui -demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit. - ---Cela me serait difficile, monsieur. - ---Pourquoi cela? - -M. DE LOUVOIS. - -Parce que je n'ai pas apporté avec moi d'autres habits; toute ma -garde-robe est demeurée à Brest, avec mes uniformes. - -M. DE SOUVRÉ. - -Mais vous êtes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai -après-demain cinquante personnes à dîner... Comment voulez-vous vous -montrer dans un pareil équipage? - -M. DE LOUVOIS. - -Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remédier... je vais -faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prêt pour -demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq -louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne -plus... - -M. DE SOUVRÉ, furieux. - -Ah! ah! voilà pourquoi vous êtes arrivé ici en véritable enfant -prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever à vous seul la -comédie comme vous l'ayez commencée. Je ne serai pas aussi Cassandre -que le père du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison -paternelle que pour commettre de nouveaux désordres... Je ne vous -donnerai pas une obole. - -M. DE LOUVOIS, froidement. - -C'est votre dernier mot, monsieur? - -M. DE SOUVRÉ. - -Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir -_mystifié, monsieur, cette fois-ci_!... - -Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils -avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris -pour lui attraper de l'argent. Cette _mystification filiale_, comme -l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait -donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut -d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un -homme qu'on pût corriger!... - -Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de -s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'oeil jeté -par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique -qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en -conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et -que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui -chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal -entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que -c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il -alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre -était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte -de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les -affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était -alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été -le témoin oculaire. - -En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva -juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit, -et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et -Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée -d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se -voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de -Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela -fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange -conversation avec le tailleur du village.--Tu sais bien ton métier, -n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il -voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M. -le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte -que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois -la répéta, mais avec plus d'humeur. - -[Note 94: On doit avoir encore cette tapisserie au château de Louvois; -elle y est bien longtemps demeurée comme une preuve parlante de cette -histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la première fois, elle y -était encore, et M. Maldan, mon beau-frère, qui me montrait le château -comme cicérone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui -avait fait cette belle besogne, la tête montée par cette aventure, -était venu à Paris pour s'y établir, comptant sur sa renommée; mais il -fut obligé de revenir à Ancy-le-Franc.] - ---Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?... - -M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux -futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence, -qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son -père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres -avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre. -Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui -demanda: - ---_Sais-tu bien ton métier, coquin?_ - -L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit -enfin que _le marquis était fou_ ainsi que lui-même le dit ensuite; -aussi s'empressa-t-il de lui répondre: - ---Oui, monseigneur. - ---Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement -complet? - -LE TAILLEUR. - -Oui, monseigneur. - -M. DE LOUVOIS. - -Habit, veste et culotte? - -LE TAILLEUR. - -Oui, monseigneur. - -M. DE LOUVOIS. - -Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; réponds-moi tout -naturellement: es-tu capable d'employer une étoffe qui n'est pas en -usage, et qui sera difficile à mettre en oeuvre? réfléchis bien avant -de t'engager. - -LE TAILLEUR, avec orgueil. - -Oui, mons..., oui, monsieur le marquis... - -M. DE LOUVOIS. - -Eh bien! prends ma mesure... - -Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le même sérieux -qu'aurait mis à cette opération le plus fameux tailleur de Paris... -Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de -chambre, qui connaissait l'état de la bourse du tailleur, ainsi que -celle de son maître, se pencha à l'oreille de celui-ci, et lui dit -très-bas: - ---Monsieur, voilà bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et -l'étoffe?... - -M. de Louvois haussa les épaules, et s'adressant au tailleur: - ---Prends cette tapisserie que tu vois à terre auprès de toi, dit-il au -rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai -mise à bas de quoi me faire un habit complet... _emporte ta -marchandise_, mets-toi à l'ouvrage, et sois prêt pour après-demain à -midi... Sinon!... - -Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas -la tête saine... mais sa volonté était impérative; il s'imagina enfin -que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes étrangères aux -coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser -qu'il y aurait en effet de l'originalité dans cet habillement, et le -plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre à le faire... il -arrangea les choses de façon que les deux bras de Clorinde, dont l'un -tenait un sabre, couvrirent les deux manches très-exactement... et le -corps de la guerrière fit le même office sur le dos, et la partie -inférieure dans les deux basques. Tancrède, dont les jambes étaient -revêtues de cothurnes richement ornés de mufles de lion dorés, -recouvrit les deux côtés de la culotte... quant à la veste, elle était -légèrement ornée des plumes des deux casques. - -Le surlendemain, M. de Louvois avait envoyé son valet de chambre, qui -était dans le secret de cette belle affaire, dès le matin chez le -tailleur pour qu'il fût exact. Il avait passé la nuit et tint parole; -à midi il était au château avec le précieux habillement, que M. de -Louvois revêtit avec une joie complète; la chose avait du mérite, car -on était alors dans le plus fort de l'été, et la chaleur était -étouffante... C'était une étrange figure que celle de M. de Louvois, -ayant alors à peine vingt ans, et vêtu d'un habit à nul autre pareil, -car certainement, depuis le jour où l'Arétin se mit dans un habit de -papier peint à l'huile, représentant une riche étoffe, pour aller -faire sa cour à l'empereur Charles-Quint, on n'avait imaginé un pareil -vêtement. Ce qui complétait la bouffonne mascarade, c'était une riche -garniture de dentelles que lui avait donnée la femme de charge, -vieille femme attachée autrefois au service de la mère de M. de -Louvois, et qui, l'ayant vu naître, l'aimait et _le gâtait_, comme on -le disait alors. En apprenant la sévérité de M. de Souvré, elle avait -cherché à l'adoucir; et elle s'était occupée à monter un jabot et des -manchettes en superbe maline brodée; elle avait joint à cela des bas -de soie blancs et un col de très-belle mousseline des Indes. Elle -ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le -secret avait été fidèlement gardé par le tailleur et le valet de -chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre -en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie: - ---Du moins ce cher enfant relèvera-t-il un peu le triste état de son -vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois, -que vous ayez laissé venir M. le marquis de Louvois dans un pareil -état!... - -M. de Louvois avait aussi trouvé le moyen d'avoir une épée assez -belle[95], à laquelle la femme de charge se chargea de mettre un -noeud... Son valet de chambre se surpassa dans la manière de le -coiffer... Enfin c'était le plus étrange composé de choses -inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est -ainsi arrangé qu'il attendit, avec un battement de coeur inimaginable, -le moment où il ferait son entrée triomphale dans le salon. - -[Note 95: Une épée était une chose indispensable dans la toilette et -la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle était pour le -maître de maison _chez lui_; mais aussitôt qu'il y était en cérémonie, -il avait l'épée au côté... Cette coutume était _une mode_, on peut le -dire, de la régence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait à la -cour ni l'épée, ni l'uniforme, excepté pour prendre congé quand on -partait pour l'armée... - -Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des -_gants_. Un homme ne portait _jamais_ de gants, si ce n'est à la -chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien -craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses -mains. Quant à _elles-mêmes_, il était censé qu'elles étaient toujours -assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus -élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque, -n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point -d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en -point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour _vêtir_ la main -d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était -tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire -une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y -laisser leurs chevaux, S'_ils oubliaient d'ôter_ leurs gants, les -palefreniers avaient _un droit_ dont ils usaient. L'un d'eux allait -vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui -qui avait oublié d'_ôter ses gants_. C'était une amende à laquelle il -fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait -à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute -classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au -dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant -aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au -chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende... - -Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela -seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée, -mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi. -L'amende qu'on imposait me porterait à le penser. - -C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée -bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est -surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien -en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent -avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par -exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut: -Taglioni a dansé comme un ange!--Déjazet a fait Frétillon en -original.--Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus, -etc., etc. - -Cette manière de retrancher l'épithète de _madame_ ou de -_mademoiselle_ n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai -été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son -ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du -_champagne_, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans -quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.» - -Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.] - -Les convives arrivèrent. M. de Louvois ne bougea pas de son -appartement aux premières voitures, qui n'amenaient que des personnes -assez indifférentes pour lui; mais lorsqu'on lui annonça la voiture de -madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il -s'élança, léger comme un sylphe, et se trouva à la portière au moment -où la voiture s'arrêtait devant le perron, prêt à donner la main à -madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba -ensuite dans le fond de sa voiture, toute pâmée et riant à en -mourir!... - -Quant à M. de Louvois, parfaitement impassible et sérieux, il -attendait avec un air modeste que ces dames eussent épuisé leur gaîté, -ce qu'il ne pouvait espérer; car à chaque nouveau coup d'oeil jeté sur -lui, on faisait une nouvelle découverte qui redoublait cette gaîté. -C'était la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en -faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se -confiant à M. de Louvois, elle se disposait à monter au château, -lorsque le marquis de Souvré arriva lui-même pour recevoir ses -convives... Sa venue sur le lieu de la scène acheva le comique de -l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-là la chose avait -été médiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spécialement compté -sur ce qu'il appelait la coopération de son père. - -Aussitôt, en effet, que M. de Souvré aperçut cette étrange figure qui -montait gravement l'escalier du perron du château, ayant Clorinde sur -les deux bras, Tancrède sur le dos et l'intendante au poing, M. de -Souvré eut le caractère assez mal fait pour se fâcher!... Se -fâcher!... à la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voilà qui ne -mérite aucune pitié.. M. de Louvois, eût-il fait pis, aurait encore -bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvré, en -apercevant son fils, lui lança un regard de colère furieuse, qui -devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revêtu la cuirasse -de Clorinde, et tous les traits qu'on lui décochait venaient mourir à -ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins à mener -madame l'intendante comme en triomphe, et sa manière ne changea en -rien sous l'artillerie incessante de son père: - ---Monsieur, s'écria enfin M. de Souvré, que la fureur rendait presque -inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade? - ---Monsieur, répondit M. de Louvois très-respectueusement, j'ai eu -l'honneur de vous répondre avant-hier, lorsque vous m'ordonnâtes -d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que -je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai... - ---Assez, assez, monsieur, s'écria M. de Souvré... - ---Je vous demande humblement la permission de me justifier devant ces -dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demandé de -l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refusé avec raison, -car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obéir, monsieur... -car je ne voulais pas ajouter la désobéissance à mes autres torts, et -j'ai fait faire cet habit. - -J'ai entendu raconter l'histoire par un témoin même du fait, qui dit -que rien ne peut donner une idée d'abord de la figure de M. de -Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche -(depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie. -Quant à lui, il demeurait sérieux et calme, donnant toujours la main à -l'intendante, entourée de plus de vingt personnes qui étaient -arrivées depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gaîté, -contenue d'abord, avait ensuite éclaté, comme on peut se l'imaginer, -devant une telle représentation. - -[Note 96: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on -pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société, -dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien -repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison -qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir, -une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions -confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène -montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre -puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les -goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je -retrace, vous ne verrez une lutte _corps à corps_ et sans frein entre -un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute -cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des -arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je -dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux. -Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu, -serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de -candeur et de bonté dont les blanches _ailes_ cachent comme dans un -sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil -exemple!] - -M. de Louvois était alors fort jeune; son esprit, naturellement -caustique, se trouva aigri et presque excité par cette lutte -continuelle entre son père et lui... Mes oncles, entre autres l'abbé -de Comnène, ont beaucoup connu et aimé le marquis de Souvré, et j'ai -été accoutumée à entendre parler de lui avec un grand respect et -beaucoup d'affection. Quant à M. de Louvois, on en disait du mal, -parce que son esprit satirique n'épargnait personne, et qu'à cette -époque, ainsi que je l'ai déjà souvent démontré, la malveillance était -plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerçait sur des êtres inoffensifs; -c'était grave. On était marqué d'un sceau réprobateur, et Gresset, en -faisant sa comédie du _Méchant_, prit, dit-on, pour modèle le -caractère de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le -monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander à la -société du bonheur et une existence agréable... Il préféra déclarer la -guerre à cette même société, dont il pouvait devenir lui-même l'un des -plus importants personnages comme esprit distingué et comme amateur -éclairé des arts. Son père espérant que le mariage pourrait peut-être -calmer cet esprit inquiet, cette âme turbulente sans être passionnée, -il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix -sur mademoiselle de Logny l'aînée. Madame de Logny était veuve et sa -fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot était, -dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles... - -Mesdemoiselles de Logny étaient toutes deux charmantes. L'aînée était -fort petite, mais une miniature ravissante... C'étaient les plus jolis -pieds, les plus jolies mains, une perfection de détails qu'il est -difficile de décrire, et puis une charmante physionomie candide et -exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'âme d'une -femme angélique comme l'était madame de Louvois. - -Madame de Logny, dont le caractère sera suffisamment dépeint par les -faits qui vont se succéder dans cette histoire, madame de Logny avait -un côté vulnérable dans son âme, et c'était ce qui avait quelque -rapport avec sa fille aînée surtout. Cette enfant était l'enfant de sa -tendresse, et toutes ses préférences étaient pour cette tête chérie. -Enfin elle n'aimait qu'elle après elle-même. Aussi l'un des articles -du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de -Logny. - -Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage -est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des -belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu, -et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la -victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et -finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et -les raccommodements _replâtrés_, comme on le dit vulgairement; aux -raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela -d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce -qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents, -c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des -deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas -affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la -belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre -ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, _mais unis_, -puisque être _réunis_ est impossible. - -[Note 97: Je parle de la généralité.] - -Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du -monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de -vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour -sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, _bien -cubiques_, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont -seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny -crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai. -M. de Louvois pouvait bien être un méchant coeur en tout ce qui -frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de -l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un -sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier -soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait -sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de -Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il -resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se -fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots -qu'il ne faudrait jamais dire!... - -Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle -adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports -intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa -mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même -aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait -sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une -souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui -peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état -heureux. - -Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus -cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa -fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle -jugeait madame de Louvois d'après son propre coeur... elle ignorait au -contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait -haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en -la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit -que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un coeur pour y -verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt -ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si -bien faite pour les sentir!... - -M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait -été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant -se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le -sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son -mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse -femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à -son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle -éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y -révéler! il semblait dire:--Grâce!... grâce _pour moi_ qui ai tant -souffert!... - -Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception -attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être -parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le -défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son -âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de -Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui -devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible -drame... - -Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la -Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel, -elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et -solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à -l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre: - ---Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre soeur -devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa -fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de -jours... - ---Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette -réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant -toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce -voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame -de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment -sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la -cour de son hôtel... - -Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était -plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait -depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait -meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait -choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme -qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame -de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari, -lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!... -Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours -des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il -était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il -avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune -manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine -à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du -respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette -pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel, -devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente... - -En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir, -quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais -revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne -jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son -coeur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en -larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle -lui faisait, la releva, et, la pressant sur son coeur, il lui promit -de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais, -dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les -torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture -qui l'enlevait à elle! Et sa soeur!... cette amie de son enfance, -cette soeur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment -madame de Louvois crut qu'elle allait mourir... - ---Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une -angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage... - -M. de Louvois fit arrêter la voiture. - ---Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne -m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous -savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à -vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre coeur vous y -entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!... - -Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles -paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa -soeur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette -torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes, -elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la -supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue -indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta -toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant: - ---Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!... - -M. de Louvois a dit que ce cri du coeur avait été si puissamment jeté -qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais -cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora -toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs -jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait -d'elle une nouvelle installation. - -Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait -aimé sa fille, plus son _abandon_, ainsi qu'elle appelait son départ, -lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir -assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les -sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de -passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et -lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui -demandait en pleurant de pardonner à sa soeur, elle lui -criait:--Tais-toi! ne me parle pas de cette _étrangère_! N'a-t-elle -pas une autre famille? - -L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors -avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses -larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le coeur de -sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente. -Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à -Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande -hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au -contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa soeur -avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais -remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne. -La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que -celle de sa soeur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs; -mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en -amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était -une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses, -s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si -éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant -auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec -une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait... -En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté -s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu -devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures -exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et -disait en s'éloignant à regret: - ---Oh! si elle priait jamais pour moi!... - -[Note 98: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont -demeurées profondément gravées dans mon coeur. J'ai visité le château -de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de -madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle, -mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma -pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai -longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny -n'étaient qu'une même personne.] - -Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et -pleurait. Sa soeur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait -dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son -ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de -Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères -qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la -famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de -Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé -chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de -Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une -double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où -cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût -arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit -pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin -de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse, -chassa le vieillard qui lui montrait un coeur humain pour répondre à -la parole d'une mère sans entrailles... - -La vengeance et la haine sont deux hôtes que le coeur d'une femme ne -devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait -ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos! -que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment -torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des -projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une -existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique -longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de -l'âme... - -Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de coeur pour -remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle -espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait -l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais, -hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la -tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans -l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue -pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!... -elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait -jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle -de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment -solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille -chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle -résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme -impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq -nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une -criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami -de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité -exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son -caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à -mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le -pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues... -Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer, -et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que -mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne -pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris -l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se -présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de -Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté... -Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se -laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié... -Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit -combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un -instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même -d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne -paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors -arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il -osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps -de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées -pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa -miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé: - ---Monsieur, je vous ordonne de sortir!... - -[Note 99: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les -proverbes.] - -Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle -de Logny, il ne quitta pas la maison. - -Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela -le président de Périgny. - ---Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante -d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le -venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps. - -Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires -l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de -Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments -dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait -constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer -entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa -succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien -d'humain!... - -Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus -accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle -fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit -sèchement: - ---Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander -conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que -celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous -ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les -moments me sont comptés... - -Le notaire s'inclina et lui dit qu'il était prêt... En effet, que -pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament -par un notaire étranger qui ne pouvait défendre aucun intérêt dans une -famille qui lui était inconnue. Le notaire de madame de Logny avait -toujours une espérance, quelque vague qu'elle fût, d'être utile aux -enfants de la mourante. - -Les dispositions de madame de Logny furent longues à légaliser... et -lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle était expirante... Sa -fille, mademoiselle de Logny, était pendant ce temps en prières, et -demandait à Dieu de la guider dans une circonstance aussi délicate... -À demi éclairée par quelques mots que sa mère avait laissé échapper -dans un moment de délire, elle voulut éloigner d'elle jusqu'à -l'inquiétude de pouvoir écouter une tentation. Elle fit prier le -président de Périgny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls, -mademoiselle de Logny dit au président qu'elle avait de vives -inquiétudes sur le sort de sa soeur... - ---Je crains, dit-elle, que ma mère ne persiste dans sa funeste -résolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma soeur... -Cette nuit, tandis que je veillais auprès de ma mère, j'ai recueilli -quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le -redoute, j'étais l'objet d'une injuste préférence, je veux qu'un -engagement solennel me lie à jamais... C'est dans vos mains, monsieur, -c'est à vous, vous que je regarde comme un père, que je jure ici -devant mon Sauveur (et elle se mit à genoux devant un crucifix) de -rendre à ma soeur la part qui lui revient dans le bien de ma mère!... -Vous êtes témoin et dépositaire du serment que j'en fais, monsieur;... -c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis -engagée, quoi qu'il arrive. - -Le président aimait mademoiselle de Logny comme si elle eût été sa -fille... il fut touché aux larmes de cette énergie donnée par le coeur -que venait de témoigner cette jeune fille en face d'une position -épineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme -mademoiselle de Logny... elle n'était point faite pour ce monde et ne -le comprenait pas... - ---Allons retrouver ma mère, dit-elle à Périgny, je viens d'entendre -sortir le notaire... - -C'était lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accablée -par l'effort qu'elle avait dû faire pour dicter ses dernières -volontés, fatiguée peut-être de ce doute qui s'établit au chevet de -mort du chrétien réfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus -qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et pressée, son -regard vague et quêteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses -membres, semblaient annoncer que sa dernière heure allait bientôt -sonner; sa fille se mit à genoux près de son lit, en priant Dieu tout -bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit... -Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en résonnant à -l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel. - ---Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assurée. - -MADEMOISELLE DE LOGNY. - -Minuit, ma mère... - -MADAME DE LOGNY. - -Minuit!... voilà la dernière fois que je l'entendrai sonner!... - -MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant à prier, dit à voix basse -plusieurs prières... peu à peu sa voix s'élève: - -Ô mon rédempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon -esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert -le chemin du ciel, permettez à cette âme chrétienne d'entrer dans la -demeure de vos élus... accordez-lui... - -MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille. - -Qu'est-ce que cette prière que vous dites? - -MADEMOISELLE DE LOGNY. - -Les stations de la Passion, ma mère; Jésus-Christ sur la croix[100]... - -[Note 100: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.] - -MADAME DE LOGNY, très-agitée. - -Des prières!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!... - -En ce moment, le curé de la paroisse, qui voulait au moins prier pour -la mourante, tenta un nouvel effort auprès d'elle et rentra dans la -chambre: en l'apercevant, madame de Logny éprouva une sensation -terrible et qui devait ressembler à des remords; cependant elle jeta -un regard encore animé par le feu de la haine... elle comprenait -tacitement que ce prêtre chrétien était chargé d'absoudre et jamais -de maudire... voilà quelle était la parole de Dieu... Le curé comprit -le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait -parler... - ---Madame, dit-il à la mourante, vous êtes bien malade: sans doute Dieu -vous rendra la santé... mais il faut se préparer constamment à la -mort... et surtout il faut être chrétienne. - -MADAME DE LOGNY, dont les traits sont déjà altérés par les approches -de la mort. - -Monsieur le curé... monsieur... je vous ai déjà dit que je ne voulais -pas que le clergé s'immisçât dans mes affaires de famille!... et en -voilà... plus... peut-être... que j'ai... - -LE CURÉ, l'interrompant vivement. - -Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop précieux pour être -perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame... - -MADAME DE LOGNY. - -Silence... silence!... - -LE CURÉ. - -Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi -terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-même!... -pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna à ses bourreaux... - -MADEMOISELLE DE LOGNY, à genoux près du lit de sa mère. - -Ma mère... grâce pour ma soeur!... grâce! - -MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde. - -Jamais!... jamais!... - -MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe à Périgny d'aller chercher madame de -Louvois... et prenant la main déjà glacée de madame de Logny. - -Ma mère!... tandis que peut-être vous accusez ma soeur d'être loin de -vous... elle était là!... - -MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gémissement. Mademoiselle -de Logny continua: - -Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est là... la -voilà... - -À cette dernière parole, madame de Logny retrouva un reste de -forces... elle se dressa à demi sur son lit, jeta un oeil hagard vers -la porte où madame de Louvois, soutenue par le président, attendait -l'arrêt de sa mère. En la voyant, la physionomie déjà bouleversée de -madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'échappa de sa -poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta à -sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles: - ---Je te maudis!... - -Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants après au -milieu d'horribles convulsions. - -Quant à sa malheureuse fille, elle était tombée sans connaissance sous -l'anathème de sa mère, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa -vie. Revenue à elle, l'infortunée quitta cette maison où elle avait -reçu la naissance et où sa mère venait de lui donner la mort... À -compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu -d'années s'écoulèrent entre la malédiction maternelle et la mort de -la fille innocente et maudite. - - -DEUXIÈME PARTIE. - -MADAME LA COMTESSE DE CUSTINE. - -Aussitôt que sa mère eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de -Logny quitta cette maison qui lui était devenue odieuse après les -événements qui venaient de s'y passer; elle se retira à Panthemont. Ce -fut là que le président de Périgny fit ouvrir le testament de madame -de Logny... elle y déshéritait ses deux filles et donnait son -argenterie, ses diamants, _toute sa fortune_, au président... Il avait -fallu _ce fidéi-commis_ pour que M. de Louvois ne pût attaquer le -testament... Le président remit donc fidèlement à mademoiselle de -Logny toute la fortune de sa mère, qui était immense et dans le plus -bel état...: cette fortune allait à plus de cent vingt mille francs de -rentes, sans compter un mobilier estimé au-delà de cent mille écus... - -Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entière, alors elle -fit faire un partage _égal_ de tout ce qu'avait laissé sa mère... une -tasse, même la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque -tout fut terminé, une cuillère de vermeil dépareillée ne trouvant pas -sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la -moitié à sa soeur!... - -Un an après la mort de sa mère, mademoiselle de Logny fut demandée en -mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens -distingués et par leur naissance et par leur fortune... Elle hésita -longtemps dans son choix; enfin elle se détermina en faveur de M. le -comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et -lui-même, personnellement, était un homme supérieur: séduit par tout -ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les -rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour être choisi par -elle. - -Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus -heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de -l'hôtel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue -qu'imparfaitement à donner une idée de cette félicité des anges telle -que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux époux -s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la -plus vive... - -J'ai dit que le cercle de madame de Custine était borné; cependant il -était assez étendu pour que son salon[101] offrît à l'observation un -point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui -l'entourait; toutes ses amies étaient jeunes et d'un esprit agréable: -l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est -madame la comtesse d'Harville, dont le mari était sénateur et l'un des -hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachés à l'Empire; -il était chevalier d'honneur de l'impératrice Joséphine. Madame -d'Harville était jolie, son esprit parfaitement agréable et son -commerce entièrement sûr; je ne l'ai connue qu'âgée, mais toujours -aimable: elle était soeur de _mon petit père Caulaincourt_[102], père -du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la -reine Marie-Antoinette, était aussi l'une des amies de madame de -Custine: sa petite taille était une miniature parfaite; elle était -charmante, et son esprit, sa grâce, ses talents (elle peignait les -fleurs d'une manière remarquable), en faisaient une personne vraiment -nécessaire dans une intimité lorsqu'une fois on l'avait connue et -appréciée. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agréable -femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimité -de son intérieur et que tout le monde croyait une _ingénue naïve_, et -qui n'était rien moins que cela... Son mari était un homme -parfaitement sérieux, qui ne riait que par éclats et puis qui -retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva -dans la suite n'était pas fait pour changer son humeur. La comtesse de -Crenay n'était pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalité qui -amusait, surtout lorsqu'on _savait jouer d'elle_; elle était bien la -personne du monde la plus heureuse; elle était laide, et quoique jeune -elle paraissait vieille; tout cela n'était rien pour elle, elle ne le -voyait pas: bien loin de là, elle était convaincue qu'on ne pouvait la -voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a même des -hommes... Quant à madame la comtesse de Crenay, c'était avec une bonne -foi qui avait en vérité de la bonhomie: elle avait un recueil -d'histoires plus ou moins tragiques des infortunés qui se mouraient -d'amour pour elle: les uns se jetaient à l'eau, les autres -s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'eût été un -hôpital curieusement peuplé que celui qui aurait renfermé _ses -victimes_. Le curieux de la chose, c'est qu'elle était, avec ce -ridicule, la personne la meilleure et la plus facile à vivre: ce -qu'elle disait, elle en était convaincue; si l'on avait l'air de -douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'étant pas -douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de -Custine lui dit: - ---Ma chère, je veux absolument que vous me disiez le nom de -quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas -mon indiscrétion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de -Crenay était cousine de madame de Custine). - -[Note 101: C'est dans ce sens aussi que j'ai écrit ici la biographie -de madame de Custine. J'ai voulu donner une idée de la femme angélique -qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, préférait la -retraite et y était heureuse. Cette figure est un type à observer.] - -[Note 102: J'en parle longuement dans mes _Mémoires sur l'Empire_. M. -de Caulaincourt était l'un des meilleurs amis de ma mère.] - -[Note 103: C'est elle dont j'ai raconté l'intéressante histoire, dans -le _Salon de madame de Polignac_, au premier volume.] - -C'était surtout à souper et à dîner chez sa mère, madame de La -Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses -déclarations dont les expressions _brûlantes_, disait-elle, me causent -quelquefois beaucoup d'émotion!... Alors madame de Custine et madame -d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cédait -enfin, et c'était pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans -et qui devaient être horriblement ennuyeux et laids à vingt-cinq. Un -jour M. de Caulaincourt, frère de madame d'Harville, écrivit une -déclaration des plus passionnées à madame de Crenay et la signa du nom -d'un gentilhomme de Normandie qui avait été recommandé à M. de -Crenay. Cet homme était silencieux, et même taciturne; il était jeune, -mais point agréable. En tout la conquête n'avait rien de séduisant. - -Madame de Crenay laissait habituellement son sac à ouvrage et son sac -à parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de -Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac à parfiler la lettre -d'amour et deux _charmants_ morceaux en or pour parfiler, ainsi que -cela était la mode alors. L'un représentait un coeur enflammé percé -d'une flèche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un -petit papier attaché avec une épingle. Sur l'un on lisait: - -_Brûlant et blessé comme lui!_ - -Et sur l'autre: - -_Fidèle et soumis comme lui!_ - -Il y avait peu de monde ce soir-là à souper chez madame de Custine... -On était en été, et elle-même n'était à Paris que par une raison -extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de -son espièglerie. Il soupa fort gaîment et attendit avec une joie -parfaite le moment de jouir de sa malice. - -Il vint enfin; après avoir causé pendant quelque temps, madame de -Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se réunirent -autour d'une grande table ronde, sur laquelle étaient leurs sacs à -parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-là, étaient M. de -Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine, -beau-frère de madame de Custine, se disposaient à faire la lecture de -quelque ouvrage nouveau, ou bien à raconter les histoires courantes, -pourvu néanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la réputation -d'une femme. Madame de Custine était d'une sévérité positive à cet -égard-là. - -Les femmes s'assirent donc et commencèrent à dénouer leurs sacs à -parfilage... - ---Ah! mon Dieu! s'écria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...--Elle -venait d'attraper le petit chien... - ---Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle encore; cette fois c'était de douleur, -elle s'était piquée à l'épingle qui attachait le petit billet... - -À la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se récria. M. de -Caulaincourt[104], qui était seul dans le secret, gardait un sérieux -imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac à ouvrage dans -lequel était le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de -Crenay eût envie de se moucher pour qu'elle trouvât la bienheureuse -lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voilà la -lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manière à donner dix migraines, -qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas -moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente -réputation, qu'elle méritait par la régularité de sa conduite... elle -fut très-troublée de ce torrent de _preuves d'amour_ qui lui arrivait -comme pour lui donner raison vis-à-vis des incrédules... L'effet de -cette aventure fut très-comique. Madame de Crenay la prit au sérieux -et voulait se fâcher contre le gentilhomme qui avait poussé la -hardiesse jusqu'à séduire les gens, disait madame de Crenay. Car -enfin, comment le chien, et le coeur, et la lettre étaient-ils arrivés -dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de -Caulaincourt lui proposa de remettre le coeur, le chien et la lettre à -celui qui les avait envoyés. - -[Note 104: Ma mère soutenait à M. de Caulaincourt qu'il avait été -amoureux de madame de Crenay; il s'en défendait avec une opiniâtreté -comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aimé les femmes -grasses, et que madame de Crenay était énorme, ce qui était vrai. M. -de Caulaincourt le père était fort petit, et très-mince surtout; il -était comme un enfant; il avait dû être fort _joli_ dans sa jeunesse. -Je ne l'ai jamais connu jeune.] - ---Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux. -Madame de Crenay fut longtemps à se décider... Enfin, elle consulta -madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang -de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songeât. M. de -Caulaincourt reçut donc la lettre, le chien et le coeur, avec une -réponse très-sèche et très-clairement vertueuse... Ce qui fut bien -plus amusant, ce fut le courroux digne et glacé avec lequel madame de -Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on -avait pris le nom, et qui a dû ne jamais comprendre la cause de cette -sévérité. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie -tout entière, voulut désabuser madame de Crenay et disculper le -gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien -croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort -légèrement, quoique très-grasse et très-grande[105]... Sa maison était -agréable, et ses soupers et ses bals avaient de la réputation. - -[Note 105: J'ai vu la même chose pour madame de Catelan, femme de M. -de Catelan, pair de France sous la Restauration.] - -Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait -ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à -cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes, -très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de -la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout -cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres), -mais enfin alors elle était une merveille, une _neuvième_, _dixième_ -muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame -Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui -augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les -semaines lorsque madame de Custine était à Paris... - -[Note 106: Madame de Balincourt, mère de M. le marquis de Balincourt -que nous connaissons tous, était mademoiselle de Champigny. Elle était -la seconde femme de M. de Balincourt; sa première se nommait -mademoiselle de la Maisonfort.] - -Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était -mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son -salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait -de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait -également de remarquable en considération et en position élevée. -Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été -admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois -ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont -elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort -sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux -mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard -d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait -pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?... - -Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine -voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus -prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels -la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si -noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement -pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie -angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable... - -Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une -fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était -odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation -qu'ont les saintes!... - ---Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une -souffrance!... à moi!... - -Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon -d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait -trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se -désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète -qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie: -madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle -qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame -d'Harville... - -Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il -allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la -chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir -les hommes qui y venaient en son absence... - -C'est un caractère _type_ que celui de M. le vicomte de Custine; je le -connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs -personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de -Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien -curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de -Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à -propos de sa nièce[107]. - -[Note 107: Adam Philippe, comte de Custine, né à Metz le 4 février -1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'époque, une destination -dès le berceau... Il fut voué à l'état militaire, et à sept ans, il -était lieutenant en second dans le régiment de Saint-Chamans; pendant -la guerre des Pays-Bas, il était à la suite, ou pour parler plus -juste, quelque comique que cela soit, dans l'état-major du maréchal de -Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collége, et lui -faire faire sa première communion... Après ses études, il entra dans -le régiment du Roi, et à vingt-un ans il fut colonel du régiment de -Custine. Il voulut connaître parfaitement tout ce qui avait rapport à -cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des -défenseurs du trône. Les Cours du Nord étaient alors des écoles où -l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna -pour la méthode allemande; il demeura longtemps à Berlin, et en -arrivant en France, il introduisit _la discipline_ allemande dans son -régiment, et au moment où le canon retentit sur les plages -américaines, il voulut aller secourir des opprimés, car son âme était -noble et grande; il échangea son beau régiment de dragons pour le -régiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amérique. Arrivé -sur le théâtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant -chevalier des temps historiques de la France... au siége de New-York, -il gagna exactement son grade de maréchal-de-camp à la pointe de -l'épée; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut -nommé gouverneur de Toulon et puis député aux États-Généraux. Il avait -dès lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le -parti de la Révolution, mais jamais dans une exagération blâmable; -jusqu'au moment où il se déclara pour la cause de la nation, parti que -l'on ne peut blâmer, sa conduite fut toujours irréprochable, et en -admettant que ce parti fût une faute, il l'a payée tellement cher, -qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine -avait de la fermeté dans l'exécution de sa volonté, mais cette volonté -était pour lui longtemps difficile à fixer; une fois arrêtée, il -disait lui-même _que rien ne devait_ coûter pour l'accomplir!... Un -officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du -feld-maréchal Lawdon, qui brûla la cervelle de sa propre main à deux -soldats révoltés!... Il était fort habile comme chef militaire, et ses -premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants -qu'avantageux à la France; il prit Mayence, Worms, Spire, -Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mêmes rivages où il -avait triomphé pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela -est-il mal, je ne puis prononcer. À la chute des Girondins, il envoya -à la Convention les papiers du général Wimpfen, démarche qu'on lui a -reprochée. Sévère et d'une probité spartiate, ne pouvant voir les -exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'épargna pas dans ses -rapports les représentants du peuple et plusieurs généraux aussi -corrompus que l'étaient souvent les proconsuls empanachés qui -suivaient l'armée, mais n'étaient JAMAIS à sa tête!... Rappelé à Paris -au commandement de..., il se vit en même temps traduit au Comité de -salut public après avoir été appelé à la barre de la Convention... -puis au Tribunal révolutionnaire! L'accusation portée contre lui était -absurde!... Il dédaigna d'y répondre, il eut tort!... Il fut condamné -par ce tribunal de sang, qui était heureux de frapper des têtes -innocentes et vertueuses, car, je le répète, si le comte de Custine a -erré, c'est qu'il a cru que le salut de la France dépendait du parti -qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces épreuves cruelles, -ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de -Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite, -comme elles devaient le rendre célèbre par leur beauté et leurs -agréments. Mademoiselle de Sabran, qui épousa le fils du comte de -Custine, était une de ces ravissantes créatures que Dieu donne au -monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aimée, madame de -Custine, ayant à peine vingt ans, s'enfermait à la Conciergerie avec -son beau-père, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces -moments d'épreuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son -cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume -dans le coeur brisé de son mari, qui, à peine lié à elle, voyait la -mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortunée passait -ainsi entre un vieillard accablé par la fortune injuste et son mari, -le père de son enfant, frappé du même coup et marchant en même temps -vers un même but... l'échafaud!... Madame de Custine la jeune est la -mère de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est -connu pour être l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on -voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manières et -d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette époque, mais -de toutes celles qui l'ont précédée. - -Son aïeul mourut avec cette résignation de l'homme vertueux et du -sage: on l'a accusé de pusillanimité parce qu'il avait demandé un -prêtre!... nous sommes absurdes en étant cruels, nous trouvons le -moyen d'être moquables en étant atroces!... le général Custine mourut -au contraire comme il avait vécu, en homme irréprochable... - -«J'ignore comment je serai demain en allant à la mort, écrivait-il à -son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut répondre de lui; -mais je m'efforcerai, mon fils, d'être digne du nom que je vous -laisse.» - -Quelle touchante simplicité dans ce peu de mots! point de vantarderie, -de fausse vaillance, à cette heure solennelle où l'homme, vis-à-vis de -lui-même, - - Ne paie point à Dieu le prix de sa rançon. - -Le général Custine mourut sur l'échafaud comme l'un des martyrs de -notre infâme et sanglante époque, le 18 août 1793!] - -[Note 107-A: Ces détails sont positifs; ils viennent des bureaux de la -Guerre.] - -Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand, -svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux, -ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait -croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère -avait une autre expression, et cette expression, moins élégante -peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à -choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus -d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus -qu'elle renferme. - -En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui; -en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé -dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa -belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le -comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle -devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son -humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres -complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut -sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation -plus rapide après son retour d'Amérique. - -Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait -pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur -sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un -domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de -sa maison l'avaient-ils surnommée _Notre-Dame de Bon-Secours_!... - -Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de -Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion -insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt -publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession -du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples. -Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler -à la comtesse, sa belle-soeur; quel fut son étonnement de ne pas la -trouver de son sentiment! - ---Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon -beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun -mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande. - -Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea -le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient -avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le -vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi -grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et -M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur, -comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au -comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que -le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était -haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme -distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce -qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une -répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et -toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le -surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient -bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici, -au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses _Mémoires_, -et que j'avais entendu faire bien avant que les _Mémoires de madame de -Genlis_ ne parussent. Les intérêts de coeur de M. de Caulaincourt -avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une -telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans -que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure -amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais -infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois, -lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme -l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette -même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du _Monde comme il -est_!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!... - -[Note 108: Madame de Custine aurait été, je crois, plus âgée que -madame de Ségur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que -faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualité de frère de madame -d'Harville, était familier dans la maison de Custine, venait de ce -qu'il aimait les deux familles également, et n'aimait pas les deux -vicomtes, qu'il prétendait se ressembler beaucoup, ce qui était faux, -car l'un était dissimulé.] - -Voici ce portrait du vicomte de Custine: - -«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une -figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne -m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa -physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et -qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et -de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus -surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui -ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la -finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton -parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et -très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France -et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans -pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me -semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que -je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il _se piquait aussi -d'aimer avec passion_ la musique, ce qui motivait les transports -auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se -trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce -bel air de _Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux_!... - -«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait -pâlir à volonté.» - -Voilà ce portrait tel qu'elle le fait. - -La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de -sa belle-soeur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de -madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu -et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme -supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette -passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans -la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants -par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de -bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour -la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous -mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une -église; demain une _coiffeuse_[109]! parmi celles qui venaient la -coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des -valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les -plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette -époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire -qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce -qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il -écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres -cachetées _après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit_; c'est ici -que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de -Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les -ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette -époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance... -voyez les moeurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et -l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie -seulement... - -[Note 109: Les femmes avaient alors des _coiffeuses_. Ce ne fut que -sous Marie-Antoinette que les _coiffeurs_ furent admis. Léonard fut le -plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de -Laval-Montmorency avec une serviette damassée coupée par bandes!] - -Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui _faisait effet_; -mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une -vie simple et retirée, comme celle de sa belle-soeur par exemple, lui -convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de _sa -passion_ pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort -jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que -lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère -très-prononcé que celui du vicomte de Custine!... - -Cette jeune femme, qui l'aima bientôt avec tout le délire d'un premier -amour, et qui se croyait aimée, fut un jour entraînée à lui avouer sa -passion... Le vicomte se jeta à ses genoux en lui demandant sa -pitié!... - ---Accordez-moi votre amitié, lui dit-il _en fondant en larmes_... je -ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans être aimé, grand -Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour méprisé!!! - ---Oh! s'écria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le -vicomte alors, sans aucune nécessité, lui nomma madame de Genlis et -lui dit combien il était malheureux de cette passion dédaignée qui -consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme _elle-même_ qui raconta le -fait à madame de Genlis... C'était là ce que voulait le vicomte... -Quant à sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables -extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquiétudes -relativement à la santé de madame de Mérode, l'une de ses amies -habitant Bruxelles; elle en parle un soir à souper chez la belle-soeur -du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous -les autres convives... Le surlendemain à midi, il demande à être -introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la -comtesse de Mérode qui la rassurait sur sa santé... Le vicomte _était -allé à Bruxelles à franc-étrier_. Il _avait vu_ madame de Mérode et -puis était reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'époque la -plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manière: c'est -que le vicomte aimait à jouer des proverbes, chose qu'il devait faire -dans la perfection!... Ce fut alors que, poussé _au désespoir_, il -disparut tout-à-coup et pendant plusieurs semaines. Son frère, le -comte de Custine, dont le coeur était parfait, alla à sa recherche et -dans le plus _véritable_ désespoir, et peut-être que les rigueurs un -peu exagérées de madame de Genlis lui parurent trop sévères... Quoi -qu'il en soit, au bout d'un mois _on retrouva le vicomte_. Où -croyez-vous qu'il s'était allé cacher?... dans la forêt de Sénart... -Au moment où, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontré un -ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui -m'a l'air d'être une communauté... Ces bons frères, en effet, -s'étaient réunis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et -ils faisaient des bas de soie, des rubans et de différentes petites -choses qu'ils vendaient à Paris et à Essonne. Le vicomte demeura parmi -ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs -mensonges pour motiver son arrivée parmi eux... et surtout son séjour. -Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris -lorsqu'il se vit découvert.--Il avait laissé croire en quittant -l'hôtel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un -tel adieu avait tellement dominé son malheureux frère que sa douleur -fut au moment de le rendre insensé... Le vicomte jouait ainsi avec le -coeur de tout ce qui était autour de lui, et d'une voix douce laissait -tomber dans leur âme des paroles de mort et de désespoir... Quelle -était donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce -jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste -de la famille la rend tout-à-fait admissible à donner son opinion. - -«Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques, -même celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la -forêt de Sénart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus -haute piété: il était, disait-il, rendu à la religion! Les solitaires -le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout -édifiés. Il avait suivi leurs exercices et même travaillé avec eux. -Ils vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Je suis -persuadée, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup -amusé dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicité dans son -caractère, que, même sans but et sans intérêt, _il se délectait dans -l'hypocrisie_. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au -whist avec moi; tout-à-coup il laisse tomber les cartes... et me -fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la -partie... Il me mit en colère... Une jeune femme sentimentale, qui le -trouvait charmant, se leva indignée, et dit que j'étais -_monstrueuse_!...» - -[Note 110: Je pourrais croire que madame de Genlis a été aigrie par la -cause assez désagréable que je vais rapporter plus loin. Mais le même -jugement a été porté par d'autres personnes, et celles-là -désintéressées; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine était de -cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore -existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.] - -Cette scène se passa chez madame la comtesse d'Harville, où la -comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soirées qu'elle ne -passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frappé l'hôtel de -Custine. - -J'ai déjà dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se -plaindre; mais on voyait se développer, malgré les soins, sur ce beau -visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus -visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernière couche elle sortit peu, -et s'efforça de rendre sa maison encore plus agréable à ses jeunes -amies. Elle avait perdu sa soeur... Madame de Louvois était morte, et -cet héritage que madame de Custine avait si vertueusement partagé -était revenu dans les mains pures qui l'avaient restitué pour obéir à -la loi de Dieu... Le chagrin avait frappé madame de Custine au milieu -de cette félicité domestique dont elle jouissait... et puis son heure -avait sonné sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois -auprès de sa belle-mère, qui, elle aussi, était un modèle de vertu. La -comtesse revint à Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt -et madame d'Harville se trouvèrent chez elle pour l'embrasser en -descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula -d'épouvante!... C'était la mort qu'il voyait sur ce visage, où la -beauté des traits luttait encore avec une décomposition frappante... - -Le comte de Custine était demeuré en Lorraine; le vicomte était revenu -avec sa belle-soeur... M. de Caulaincourt lui dit combien il était -frappé de son changement..... En l'écoutant, le vicomte pâlit: - ---La croyez-vous malade? lui dit-il... - ---Mais son état vous est mieux connu qu'à moi, répondit M. de -Caulaincourt... Comment a-t-elle supporté la route?... - -Le vicomte, au lieu de répondre, passa chez sa belle-soeur. Elle était -à demi couchée sur une ottomane... pâle, ses beaux grands yeux à demi -fermés... Sa main tombait à côté d'elle; M. de Caulaincourt la prit... -elle était brûlante et sèche!... Le lendemain, elle était très-mal... -On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut -dès le premier jour dans le plus grand danger... - -Madame de Genlis lui était profondément attachée... Aussitôt que le -danger fut reconnu, elle s'établit au chevet du lit de son amie et fut -sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les -devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et -bientôt on désespéra de la malade. L'ange allait retourner au ciel. - -Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier près -d'elle... C'était madame d'Harville. - ---Je voudrais entendre, dit-elle. - -Son beau-frère, qui veillait avec les deux amies, accourut à sa voix. -En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de -madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier. - -Lorsque la prière fut terminée, la malade voulut boire... - ---Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hélas! l'oeil de -la maîtresse ne peut veiller sur les soins rendus à ses hôtes, -ajouta-t-elle avec un angélique sourire!... Elle fit appeler son -maître d'hôtel: - ---Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du -raisin et des eaux glacées, surtout pour la nuit!... Soyez exact à -exécuter cet ordre... C'est peut-être le dernier!... - ---Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est -surtout auprès du lit d'une mourante que doit se réaliser cette -vérité: «Jésus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons -quelques-uns rassemblés en son nom...» Quelques moments après, elle -fit elle-même cesser la prière pour faire approcher le vicomte de -Custine, et lui demander s'il avait envoyé chercher son frère... Le -vicomte répondit par un signe affirmatif. - ---Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en élevant au ciel ses -admirables yeux, animés de l'amour de Dieu dans ce moment terrible où -la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur -le corps parfait de beauté de cette jeune femme que Dieu rappelait à -lui à vingt-quatre ans!... - -Vers le matin, elle était tellement agitée qu'elle ne pouvait même -sommeiller.--Mon amie, dit-elle à madame de Genlis, prenez ce volume -(et elle lui indiquait un livre qui était sur une table) et venez ici, -bien près, m'en lire un chapitre... - -Ce livre était un recueil de morceaux de littérature religieuse... -elle se fit lire les _Quatre fins de l'homme_, par Nicolle... Arrivée -à un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent médité ensemble: - ---N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!... - -Et elle se fit lire l'_Imitation_!... - -La nuit qui précéda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la -maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'âme -qui se rattache aux liens de mère, d'épouse et d'amie!... Quelle vie -que celle abandonnée par elle?... Amour, amitié, considération, -fortune, beauté!... voilà les biens qu'elle quittait!... - -Le matin du cinquième jour, Tronchin déclara qu'il n'y avait plus -d'espérance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de -Genlis passèrent dans le salon, où ils sanglotèrent pendant plus d'une -heure, tandis que la mourante était enfermée avec son confesseur et -son notaire... Il était alors quatre heures du matin... À cinq heures, -elle rappela ses amis auprès d'elle... Elle avait voulu savoir de -Tronchin combien il lui restait d'heures à vivre!... C'était un -dimanche. - ---Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle à son amie... En -la voyant, madame de Genlis fut frappée de son admirable beauté... -toute trace de souffrance avait disparu... C'était une auréole d'ange -qui entourait sa tête, ou plutôt, c'était la sainte qui déjà -appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombèrent à genoux -près de son lit, et ne purent avoir aucune inquiétude... Qu'est-ce que -que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'espérance revint dans -tous les coeurs... On lut la messe auprès d'elle. - ---Maintenant je suis _bien_, dit-elle à madame de Genlis, allez à la -messe; vous l'entendrez à mon intention... - -Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M. -de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en -reçut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla -entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il était alors neuf -heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout -était fini: l'ange était au ciel!... - -Le désespoir de cette maison ne se peut décrire; les larmes et les -cris étaient déchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva. À la -vue de ses deux enfants, qui venaient à lui sans être conduits par -leur mère comme toujours, il se sentit défaillir, et son désespoir fut -aussi profond que long à se calmer... Son coeur était parfait, et il -avait su apprécier l'âme que Dieu avait commise à sa garde et dont le -bonheur lui avait été confié. - -Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le -violent chagrin qui détruisait aussi sa vie... Il allait déjeûner avec -M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou -à cheval ou à pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de -Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay, -enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dîner -avec lui; on y trouvait son frère le vicomte, dont la passion violente -pour madame de Genlis était alors à son plus haut degré... Au bout de -plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors -le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait -achetée pour son amie, afin que la sienne ne fît pas de trop fréquents -voyages... Il y joignit une clef en or émaillée de noir, avec ces -mots: - -_Ne l'oubliez jamais..._ - -Je cite ce fait comme un démenti donné à ceux qui parlent de la -_dureté_ du général Custine. Un homme qui sent profondément les -sentiments d'amour et d'amitié est un homme digne d'être aimé... - -Il joignit à ce présent celui du portrait de madame de Custine et de -ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait -une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle était belle! - -[Note 111: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la -marquise de Brézé, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle -espérance, périt sur l'échafaud quelques semaines après son père.] - -Plusieurs mois s'écoulèrent. Le comte de Custine et le vicomte -voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte -s'en alla à la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et -pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientôt les scènes -ridicules recommencèrent, et il finit par devenir importun, même à son -frère, le meilleur des hommes. - -Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il était pâle et -paraissait bouleversé... - ---Attendez-vous à apprendre une affreuse perfidie, dit-il à son -amie.--De quoi s'agit-il?--De mon frère!--De votre frère, grand -Dieu!...--C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait, -mais... (Ici le général ne put parler, tant il était oppressé)--il -aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.--Oui, -poursuivit le général, il aimait la femme de son frère... cet ange -dont la pureté devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice -sont incompatibles dès qu'ils apparaissent l'un à l'autre. - -Madame de Genlis demanda comment la chose s'était découverte: son -amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fumée cette -passion qui avait occupé tout Paris pendant deux ans!... Le comte, -dont l'indignation lui permettait à peine de parler, lui raconta que -le matin même, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers -de madame de Custine, quelque douloureux que fût ce devoir, il l'avait -accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des -lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait -refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville, -lorsqu'il crut s'apercevoir que la boîte avait un double fond; en -effet, elle en avait un, et même fort profond. Il trouva le secret, et -dans ce double fond plus de cent lettres de son frère adressées à sa -femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de -plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait -dire de doux et de captivant pour endormir le coeur, tout ce que le -délire, enfin, de la passion peut produire pour égarer les sens et -troubler l'âme, était employé dans ces lettres... Madame de Custine -les avait gardées comme une précaution utile; elle avait lu les -_Causes célèbres_, et savait l'histoire de madame de Ganges!... - -Mais tout ce que cet ange avait dû souffrir en vivant à côté d'un -pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une découverte qui -devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un -frère dont la parole d'amour résonnait chaque jour à son oreille pure -et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonnée dans son -bonheur même. Lorsqu'on a connu cette femme angélique, soit par -elle-même, soit par ses amis; lorsqu'on a fléchi le genou devant cette -nature d'élite qui montre une âme brûlante de l'amour de Dieu et -continuellement livrée à l'exercice de toutes les vertus domestiques -et privées comme la femme forte de l'Écriture, en voyant cet homme -circuler autour d'elle et chercher à l'endormir par ses paroles -emmiellées, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnaître le -serpent, l'Ève chrétienne, et le Paradis souillé enfin par la présence -du tentateur se retrouve dans cette maison où un frère veut jeter de -la honte au front d'un frère et perdre une âme d'ange avec son âme de -démon... - -Le comte de Custine, en parlant à madame de Genlis, ne lui dit pas -tout: il lui fallait ménager l'amour-propre de cette femme vraiment -offensée... et dans la noble franchise de son caractère le général -n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout -de conseils!... Il alla à madame d'Harville... C'était une soeur pour -madame de Custine... Son âme vertueuse recula devant un tel plan, -conçu et mis à exécution en présence de cette femme angélique et -sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi été l'objet -des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui répondit sans -aucune coquetterie, et qu'elle n'était pas à la mode comme madame de -Genlis, il s'éloigna... - ---Que je vous plains! dit-elle au général. Que comptez-vous faire?--Je -ne sais!--Gardez le silence.--Ah! le pourrai-je jamais!--Vous le devez -à la mémoire de celle qui vous a montré cette route par sa propre -conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire, -sans jouer le rôle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible -entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour être -certaine qu'elle mourrait à vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de -votre frère. - -Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des -sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il -ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses -mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui -rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des -reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en -affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas: - -«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en -Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible, -n'en êtes qu'effrayée _et non touchée_, comment pouvez-vous craindre -pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?... -Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant -l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].» - -[Note 112: Cette lettre est copiée sur l'original cité par madame de -Genlis _elle-même_.] - -Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble -résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer -devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait -le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de -la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage; -il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause -comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle -grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé -vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense -avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en -garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de -la martyre qui avait été frappée au coeur, pendant cinq années d'un -supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les -minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de -Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui -appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée -autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans -les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans -le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la -singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire -devant son étrange nature!... - -Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec -une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de -la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et -puis il se calma. Toutefois, _jamais_ la confiance ne se rétablit -entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est -déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible! -Quoi qu'il en soit, JAMAIS le vicomte n'a su que son frère connaissait -son crime[113]. - -[Note 113: M. le vicomte de Custine fut depuis attaché à M. le prince -de Condé, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affecté sa -passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu -la vérité, elle pouvait croire à cette feinte qu'il continua bien -longtemps encore après la mort de son infortunée belle-soeur!... - -Maintenant je dois dire ma dernière pensée sur cette étrange aventure -qu'il faut plutôt, après tout, regarder comme une de ces fatalités que -les Anciens supportaient comme envoyées par les Dieux, et sous -lesquelles ils courbaient la tête. Le chrétien devait fuir et porter -dans un lointain monastère cette blessure qui pouvait atteindre du -même coup tant de coeurs innocents!... mais que le vicomte de Custine -_fut un monstre_ comme le prétend madame de Genlis, et cela parce que -cette belle passion dont elle était l'objet apparent devenait nulle -par cette révélation de la cassette de la comtesse de Custine! La -femme chrétienne soutint même par-delà la mort son rôle admirable de -la femme forte et même sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces -lettres laissées à la volonté de Dieu pour être révélées ou célées -selon son décret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je -m'incline devant cette belle mémoire qui me présente une femme belle -et jeune, morte à vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus -heureuse! Que les mystères de Dieu sont grands!... - -Le vicomte de Custine n'est peut-être pas aussi coupable que madame de -Genlis le représente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait -les douleurs inconnues qui ont brisé son âme? Cette funeste passion ne -fut pas partagée: la vertu sans tache de madame de Custine répond de -son innocence. Il y a des secrets dans le coeur, il y a des secrets -dans l'amour surtout qu'on ne peut pénétrer; tout ce qui est passion -ne se révèle qu'à ceux qui sont initiés à ses mystères. Sans doute le -vicomte de Custine, au premier coup d'oeil jeté sur cet amour -incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connaître, -apprécier tout ce qu'il a souffert peut-être? L'esprit se confond -devant les mystères du coeur. Taisons-nous et plaignons ceux qui -aiment comme le vicomte de Custine. La pitié est un sentiment qu'on -peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.] - -Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au -milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je -l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont -certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet -article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que -celui _du méchant_, par exemple, mais plus corrompu encore et au -milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste, -dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société -_morave_ dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom -illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première -place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui -assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le -désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé -devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de -Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait -revivre une époque. - -Voici le portrait de madame de Custine. - -«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour -y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte, -mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu -dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme, -des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de -gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle -ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses -amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur -parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa -considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni -mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle -ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment -d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son -caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours -une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la -retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût -ainsi.--J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse -d'indolence que de singularité. - -«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la -considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la -conduite aurait toujours été parfaite[114]. - -[Note 114: Madame la comtesse de Custine a laissé, comme je l'ai déjà -dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le même -échafaud que son père. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brézé, -dont les vertus rappellent sa mère, et dont le fils, M. Scipion de -Brézé, est l'un de nos plus habiles orateurs à la Chambre des Pairs: -sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre -famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frère, Pierre -de Brézé, qui se fit prêtre à vingt ans, est l'un des plus honorables -que compte le clergé français: il a, comme son frère Scipion, le -talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de -Dieu.] - - - - -L'ATELIER DE MADAME DE MONTESSON - -À BIÈVRE. - - -Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est _notabilité_ frappe -vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui, -par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et -d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva -avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son -nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon -enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de -nos amies... J'avais entendu parler de madame _la marquise de -Montesson_, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une -reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque -proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention. - -Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'étais enfant -seulement par l'apparence. Mes goûts étaient sérieux et me portaient à -causer et à connaître tous les personnages du grand drame qui venait -de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se -débrouillaient. Les émigrés rentraient en foule... On entendait -annoncer des noms qui paraissaient exhumés de la tombe!... Hélas! -beaucoup d'eux en effet y étaient ensevelis, mais pour n'en plus -sortir!... Ce fut à cette époque que mes oncles, messieurs de Comnène, -rentrèrent de leur émigration[115]... Le prince Démétrius, frère aîné -de ma mère, n'avait pas quitté soit Louis XVIII, soit l'armée de -Condé. Mon autre oncle, l'abbé de Comnène, qui demeura avec moi -jusqu'à sa mort[116], avait agi de même. Ils me trouvèrent mariée -depuis peu de jours, et dirigèrent, de concert avec ma mère, une -grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui -faisait dire à l'Empereur «_que je voyais ses ennemis_.» - -[Note 115: Le prince Démétrius, l'aîné de mes oncles, avait été -accueilli par le duc de Parme comme un _allié, un prince fugitif_...; -mon oncle y fut traité comme il avait été, au reste, en Piémont, qu'il -ne quitta qu'à l'invasion des Français!...] - -[Note 116: C'était un saint homme que mon oncle l'abbé de Comnène!... -il édifiait ma maison par sa vénérable conduite. Ferme et constant -dans ses opinions, dévoué aux Bourbons dont l'état lui imposait la loi -de fidélité, jamais il n'y manqua pendant quinze années qu'il fut -auprès de moi. Certes, s'il l'eût voulu, il eût été non-seulement -évêque, mais archevêque, et, à l'époque du concordat de 1803, -peut-être aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicité pour notre -oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait -intraitable tout aussitôt qu'il était question de religion. J'ai su -depuis que mon oncle appartenait à ce qu'on nommait alors _la petite -église_ (on appelait ainsi les ecclésiastiques qui n'avaient pas -reconnu le concordat de 1802). Mon oncle était d'une austère piété, -mais seulement sévère pour lui seul.] - -Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orléans le père; je -lui en ai entendu parler avec un accent profondément touché. Il en -avait conservé un souvenir complétement dégagé de madame de -Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de -Montesson, avec ses grâces, sa douceur, ses excellentes manières, -était un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle -Démétrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets... -de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus. -Ce fut dans ce même moment où il était sous le charme des souvenirs, -que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois -d'une première grossesse pénible. Cette maison était dans la vallée de -Bièvre; elle avait appartenu à _M. de Chamilly_, valet de chambre du -Roi. Le parc, si l'étendue était suffisante pour faire un parc avec -soixante arpents, était une des ravissantes choses dans ce genre que -j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche -végétation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des -points de vue ménagés avec un art merveilleux, faisaient de cette -campagne une retraite enchantée!... Lorsque Junot en fit -l'acquisition, le mois de mai commençait... Dans ce temps-là le mois -de mai voulait dire _printemps_...: c'était alors le mois des roses... -ce mois dédié à la mère de Dieu, parce qu'il était frais, pur et suave -comme son culte!... La vallée de Bièvre était, à cette époque de -l'année, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur... -Quelle belle contrée!... quel charme attaché à son souvenir!... C'est -bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: «_Son souvenir[117] rappelle -celui de plusieurs printemps!_...» Bien des émotions ont agité mon âme -depuis cette année où je vis Bièvre pour la première fois!... Eh bien! -le seul nom de cette vallée parfumée me transporte, par la pensée, par -la puissance de cette mémoire de l'âme, à cette époque où, âgée de -seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie! -portant si légèrement la vie, y trouvant à chaque pas de ces -jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que -nous dédaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas -méconnaître... J'avais seize ans!... - -[Note 117: Souvenirs en revenant de Gavarnie, à la grotte de Gèdres. -Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.] - -Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer -l'aspect de la vallée de Bièvre, si ce n'est peut-être la vallée -d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives -du lac de Thoune... L'herbe en est elle-même plus parfumée que celle -des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on -voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chênes -des bois de Verrières qui forment comme une couronne à cette contrée -solitaire et romantique, on se croit transporté dans un pays éloigné, -et, se laissant aller doucement à vivre, on rêve, on est bercé par une -idée vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se -rappelle alors que ce qui flatte notre âme et nos penchants: voilà du -moins ce que j'ai éprouvé souvent à Bièvre[118]... Encore une fois -j'avais seize ans!... - -[Note 118: Je puis dire que j'ai souvent éprouvé les mêmes sensations, -soit en Suisse, soit en Italie, et même en Espagne. Un beau pays, une -scène de la nature comme la Suisse en déroule quelquefois dans les -solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante vallée de Misogno... -Les Pyrénées aussi!... et même je puis dire qu'elles me frappent -davantage et plus immédiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs -décorations naturelles!...] - -La vallée de Bièvre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était alors... -Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison -seigneuriale qui était le château, formaient avec quelques autres -maisons le village de Bièvre. Une manufacture de toiles peintes, à -l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de -la vallée, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien à -cette contrée, qui paraissait séparée du monde et devoir servir de -retraite à des hommes fuyant le bruit... - -La maison que Junot avait achetée avait été construite par M. le -marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle était -ornée dans le goût du temps, ce qui, à l'époque de 1800, était de fort -mauvais goût. En effet comment pouvait-on se résoudre à meubler un -salon dont les glaces étaient entourées avec des bordures dorées et -moulées, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils -en acajou recouverts d'une étoffe de soie tout unie, d'une couleur -sombre; des formes austères, sans contours moelleux, pas de coussins, -si ce n'étaient des carreaux de divan bien _rembourrés en crin_ et -tellement _durs_ que l'impression du corps n'y demeurait pas; des -trépieds de forme antique, des bronzes imités de ceux d'Herculanum, -qu'on commençait alors à découvrir, des copies éternelles du grec et -du romain enfin, voilà ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs... - -Quant à moi, entraînée dans le tourbillon, je faisais comme les -autres, au grand courroux de ma mère, qui n'entendait pas raison sur -l'article de l'ameublement et des convenances d'_intérieur_. Elle -avait défendu pied à pied la grande maison de l'invasion de Mallard, -mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et -des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pièces; et -puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions -pas encore les perses, c'est-à-dire que la mode n'en était pas encore -venue, car ma mère me parlait toujours d'une perse doublée en -taffetas, couleur de rose, pour ma chambre à coucher de Bièvre!...). -Enfin, elle avait obtenu de meubler à sa guise un petit pavillon dans -lequel elle logeait et qui n'était _qu'à elle seule_: on l'appelait le -pavillon du Bain... La salle de bain était en effet dans le -rez-de-chaussée de cette petite maison en miniature, et rien n'était -plus gracieux que sa position. Il était au milieu du parterre et de -l'orangerie, et une partie de l'année entouré du parfum des orangers, -des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre, -qui était fort belle... - -Cette campagne, car ce n'était pas assez considérable pour être appelé -une terre ni un château, était un charmant lieu d'agrément, et -tout-à-fait ce qui était nécessaire à Junot comme à moi, en ce que -nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui était au moins -possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de -Verrières et sur les étangs de Saclé. - -J'ai dit que cette première année que je passai à Bièvre fut un -véritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que -j'avais été loin de prévoir augmenta pour moi le charme de la vallée -de Bièvre. - -Ma mère était assez bien portante à cette époque; elle avait voulu -venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de -plus: elle était si aimable, si charmante, si agréable comme _société_ -surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soirées... Le matin, on -_menait la vie de château_... liberté entière jusqu'à trois heures. -Alors on se réunissait dans le salon, pour travailler et lire pendant -une heure, et puis on allait se promener. - -Un jour, on remit à ma mère un billet, que lui apportait un domestique -_en livrée_: c'était une chose peu commune alors, et ce fut une -exclamation générale. Le domestique était à cheval, et nous l'avions -vu entrer dans la cour. - ---Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se -fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?... - -Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations. - -Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, soeur de madame la -duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la -voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se -trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait -le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée -et de venir la voir. - -[Note 119: Mademoiselle de Polastron.] - ---Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille? - -Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient -adorable: - ---Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez -bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement -tous mes amis le sont. - -Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en -lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il -adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon -sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche, -une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler. - -Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre, -était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans -la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui -venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau. -Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries; -elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme -_je ne l'ai jamais vu_ pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je -crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le -faubourg Saint-Germain. Il le _connaissait peu_, et madame de -Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang -royal de France!... Il n'en était rien. - -Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été: -c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans -une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame -Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La -Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette -demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame -d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de -Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de -Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis -revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa -tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes, -c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis -pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le -corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de -littérateurs... - -[Note 120: Madame de Montrond.] - -[Note 121: En parlant de la société de Bièvre, je ne parle pas du -salon de madame de Montesson _à Paris_. Cependant comme je la -représente dans _son atelier_, et que je ne puis, en raison de la -place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de -plusieurs personnes qui venaient en passant à Bièvre.] - -À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour -était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher, -pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours -belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!... -mais elle était si belle et si gracieuse!... - ---Oui, sans doute, je conduirai Laure à madame de Montesson, dit-elle -aussitôt qu'on lui eut exprimé le désir de madame de Montesson de me -voir... et dès demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa -vivacité ordinaire. - -Et une demi-heure n'était pas écoulée que nous étions dans le salon de -madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grâces et fut vraiment -coquette pour moi. - -Le fond habituel de la société de madame de Montesson était agréable. -Il l'était d'abord par elle-même. Madame de Genlis a fait de sa tante -un portrait totalement faux...: elle a représenté madame de Montesson -comme une personne nulle, d'une finesse plutôt gauche qu'habile et -sans agrément dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas -que madame de Montesson fût bonne, tout au contraire; mais elle était -fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les résultats. Sans -doute madame de Genlis a eu à se plaindre de sa tante; c'est un fait -étranger à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à ce que madame de -Montesson pouvait donner d'agrément dans son intérieur et dans sa -société. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue, -et beaucoup de considération, qui peut-être n'était pas méritée à ce -degré où elle l'avait portée, mais voilà tout; quant à ses agréments, -ils étaient positifs. - -Nous demeurâmes assez tard pour cette première visite; il y avait du -monde, et la conversation était générale. L'abbé Delille venait de -partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame -de Montesson. - ---Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un -extérieur simple, appuyé contre la porte du jardin, et regardant avec -attention un grand vase de magnifique porcelaine de Sèvres, rempli -des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches -couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui -dis. - ---C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le -meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon maître, -ajouta-t-elle en souriant. - -Je la regardai en souriant à mon tour, car, après tout, elle avait -soixante-dix ans. Elle comprit mon regard. - ---Pourquoi pas? dit-elle répondant à ma pensée muette!... et quand -l'âme est jeune, que les goûts sont aussi vifs, les impressions sont -aussi fraîches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc -pour satisfaire à un sot préjugé; mais nous sommes plus sottes que -lui. C'est déjà bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices, -à ce monde stupide et méchant, sans aller encore lui immoler nos -penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette -morale, ma belle petite; madame votre mère ne me désavouera pas. - -Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le goût de dessiner des -fleurs, mais elle ne l'avait exercé que comme les talents l'étaient à -cette époque. Ce fut à soixante-six ou sept ans que, rencontrant -Van-Spandonck, elle reprit son goût pour peindre les fleurs. Bientôt, -avec ses dispositions et un tel maître, elle fit de rapides progrès, -et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son -maître semblable à l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables. -Jusque-là elle n'avait fait que des _niaiseries_, c'est le mot. Ici -elle peignait à l'huile et d'après nature[122]. - -[Note 122: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pût rivaliser avec -madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut -grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et -leurs couronnes.] - ---C'est le premier Consul qui m'a envoyé ce matin ce vase rempli de -fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant près -de la gerbe embaumée. C'était adorable... - ---Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les -fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me -permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma -course, je ne demande que la permission de vous voir peindre. - -Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles -fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une -immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter -sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de -Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à -l'oeuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales -teintes dans la pureté de leur coloris. - -Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore, -quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai -rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque -heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux -heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette -convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en -été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une -mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait -un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais -toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un -tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû -être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais -de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle -noire, et bien attachés _en cothurne_, comme la mode les faisait alors -porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris, -remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses -mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette -fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame -de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans _le prince Titi_. Je -crus voir une _fée_, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée -Diamantine _devenir une belle et grande reine resplendissante de -lumière_, comme dit le conte. - -C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et -des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des -fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même -un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque -je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement -soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...--Non, cette -femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma -mère et à mon mari le même jour. - ---Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre -l'évidence. - -Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait -des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données -par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert. -Toutes les fois que ma mère allait au _Buisson de Mai_[123], avant sa -dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre -madame de Montesson. - -[Note 123: Charmante terre appartenant à madame d'Ambert, et située en -Normandie.] - -Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation -seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de -titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa -réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de -Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui -fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient -connu. - -M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et -n'avait qu'une _savonnette à vilain_, disaient les autres... Son -esprit, tourné à ce genre de rébus appelé _calembour_, acheva de se -perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.--En -se voyant _fameux_, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain -monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous -disait madame de Montesson. - -[Note 124: Maréchal, marquis de Bièvre. Il était né en 1747, et entra -fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en -faveur de sa noblesse: à cette époque, l'admission dans ce corps-là -était facile.] - ---On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il -fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui -aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant, -riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi -l'histoire de la _comtesse Tation_, et puis celle de la _fée Lure_ et -de l'_ange Lure_, son almanach des calembours, enfin une foule de -pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en -l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle -tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au -milieu d'une de ses plus belles histoires du père _Hoquet_, de l'_abbé -Casse_, du _père Drix_ et de l'_abbé Vue_, qui n'y voyait pas clair. -L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle... - -M. MILLIN. - -J'ai été témoin d'un fait qui ne fut pas agréable pour lui, et je -crois que de quelques jours il ne fut pas empressé de faire des -calembours. Mon frère Grandmaison était toujours en hostilité avec -lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bièvre parlait avec -assez de mauvais goût des gens qui avaient deux noms. - ---Vous avez bien raison, lui dit mon frère. C'est comme vous, par -exemple... pourquoi avoir changé votre nom?... À votre place, je me -serais appelé le _maréchal de Bièvre_.--En entendant Millin, tout le -monde se mit à rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme -les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le père de -M. de Bièvre s'appelait _Maréchal_, et qu'il avait pris le nom de -Bièvre après avoir acheté le château et en être devenu seigneur... - -MADAME DE LATOUR. - -J'ai été témoin de la scène dont on a parlé, mais qui était bien plus -burlesque dans sa vérité... Il dînait ainsi que nous chez madame la -comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à -Paris. Il y avait au nombre des invités une femme très-spirituelle, -madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour -M. de Bièvre; elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il -disait, et puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner: il -fallut bien se résigner alors à parler le langage des humains, et M. -de Bièvre, qui précisément ce jour-là avait bon appétit, était -vulgaire au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du -triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du -premier mot de M. de Bièvre... Elle demeura silencieuse, et -paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait -qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des -_épinards_, c'était _tout_.--Je n'entends pas ce que vous voulez dire, -disait madame de Vergennes... _J'ai été me promener!_... J'ai été... -me... pro... mener... et à chaque syllabe elle semblait chercher... - ---Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me promener, et voilà -tout... - ---Voilà tout! répétait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple, -voilà la première fois que je vous vois de cette force-là!... Vous -êtes ce soir un sphinx véritable... - -Le jeu dura de cette manière tout le temps du dîner. Jamais on ne vit -un homme plus attrapé que M. de Bièvre; il était au moment d'en -pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle -aversion depuis ce jour-là. - -M. MILLIN. - -C'était un homme qui valait bien mieux que sa réputation... Il était -sérieux, même de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un -si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait. -Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez à mal dire. - -MADAME DE MONTESSON, souriant. - -Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des -fautes de M. de Bièvre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait, -mais c'était à son bon goût à discerner la vraie louange de la -raillerie _complimenteuse_... Est-ce nous qui lui avons fait arranger -son parc en calembours? - -MILLIN. - -Comment cela? - -MADAME DE LATOUR. - -Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!... - -LA MARQUISE DE COIGNY. - -Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc? - - MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et - son bâton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses - belles fleurs terminées. - -Eh bien! je suis précisément un peu fatiguée, je veux prendre l'air; -nous allons parcourir le parc et _les communs_ du château, car, _eux_ -aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit. - -Tout en parlant, madame de Montesson avait détaché un grand tablier -de taffetas vert et des bouts de manches en même pour préserver sa -robe blanche, dont l'éblouissante neige était toujours l'objet de mon -admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne -s'appelait pas encore une _ombrelle_, et nous nous mîmes en marche -sous les ravissants ombrages du parc de Bièvre, conduites par madame -de Montesson. - -Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient -alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont -le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche -encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la -Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à -Versailles et à Jouy. - -Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous -étions alors... Il était humide, et la _Bièvre_, qui le traversait et -lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise -pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux -prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette -vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les -ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les -épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes -odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc -était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125]. - -[Note 125: Le parc de Bièvre a été probablement changé depuis cette -époque, mais il était ainsi lorsque je le vis, en 1800.] - -Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas -encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était -une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral -était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais -j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit -que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu -agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses -ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une _forêt_ de -sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire -un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi -solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de -gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de -pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement. - ---Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit _décisif_ (des -six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à -rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait -une élégance _innée_, et non pas inculquée par cette éducation qui -souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson -riait de ma colère...--Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez -bien d'autres!... - -Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle -j'aperçus un point blanc... - -MADAME DE MONTESSON. - -Je préviens ces dames que nous allons à la _laiterie_... Comme la -promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être -y boire du lait. - -MADEMOISELLE DE COIGNY. - -Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du -lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours -d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes... - -MADAME DE LATOUR. - -Dans les ruisseaux! - -MADEMOISELLE DE COIGNY. - -Oui, le lait est déposé dans des baquets de sapin bien cerclés; on met -le baquet dans le ruisseau, où il baigne jusqu'à la moitié; on le fixe -avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le -voyageur trouve à tout moment un lait savoureux et parfumé, même en -l'absence des maîtres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait; -mais au retour ils trouvent une pièce d'argent sur la table de leur -chaumière, et alors ils bénissent l'étranger pour s'être arrêté sous -leur toit et s'être restauré avec leur lait, comme nous allons le -faire avec le lait de madame de Montesson. - -Le fait est qu'il faisait chaud, et nous étions toutes fort altérées. -Arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien -qui annonçât une habitation... rien que ce poteau, qui de notre côté -ne présentait qu'un poteau au haut duquel était un grand carré blanc. -Tout-à-coup nous entendons une exclamation très-énergique de la -marquise de Coigny, s'adressant à Eugène de Beauharnais, qui arrivait -à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore, -en voyant le côté du poteau; nous y courûmes, et il nous fut loisible -de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se détachait en noir de -charbon une immense lettre majuscule, un - - I - -C'était la _lettre I_ de Bièvre! - -J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de -ma colère! - -Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces -attraits qu'on ne peut définir. Je l'aimais pour sa bonne grâce, pour -son charmant et doux esprit, pour sa tournure distinguée, quoique l'on -reprochât à sa taille de n'être pas parfaitement droite; je n'en sais -rien. Je connais bien des femmes à taille d'asperge qui ne me plaisent -pas autant qu'elle, et la quantité d'hommages déposés à ses pieds -prouvaient qu'on était de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus -intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche -et constante amitié. Nous nous éloignâmes, en nous tenant par le bras, -de cette malencontreuse _lettre I_, et je crois aussi pour éviter une -personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'étaient pas un -mystère; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne -connaissant pas la volonté du premier Consul. Sa conduite fut -admirable dans toutes ces circonstances. Quant à Eugène, il en était -amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement à quelque -distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne -fait jamais la volonté de son coeur alors... Nous parcourions ainsi, -sous des voûtes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaumé, -tout le parc de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours. -Comme j'ai prévenu que je n'ai pas cette sorte de mémoire, il ne faut -pas s'étonner si je ne les rapporte pas tous. - -L'un d'eux cependant a trouvé grâce devant moi; c'est celui qui était -sur la porte de l'écurie: - - Honni soit qui mal y pense. - Honni soit qui _mal y panse_. - -avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces -misérables jeux de mots le moins mauvais. - -En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des -rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit -qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la -scène du _Barmécide et du frère du barbier_[126]... Elle n'avait pas -besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame -ne fut plus noblement exercée. - -[Note 126: Conte charmant des _Mille et une Nuits_.] - -Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet -de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'oeil: -elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une -vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à -tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je -voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène... - -Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez -moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper -une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je -nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus -avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et -charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de -porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de -l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi -garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs -n'étaient plus les mêmes, mais _leurs teintes_ restaient: c'était -l'essentiel... - -Nous nous mîmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et -l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses -heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y -avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit; -sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré -de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore -aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin, -qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée -depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses -histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui -avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là -d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en -faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, -qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient -amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et -les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de -Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui -avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady -Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi -tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir... -que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce -monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la -personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de -Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses -manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus -rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de -Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne -pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais -elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux -comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le -prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que -M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait _jamais_ été -contesté. - ---_Jamais?_ lui dis-je.--_Jamais._--C'est bien fort. Je ne suis qu'une -enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette -gloire imaginaire. - -M. de Nassau hocha la tête.--C'était encore un bon faiseur de contes -que celui-là... - -M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à -cette époque.--Madame Grant était une belle personne, ayant encore de -beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire -à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à -Bièvre... - -Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée _la -Rentrée de l'Exilé_... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut -admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La -pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son -avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et -de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire -tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain -dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.--Au bout d'un moment -je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le -comte Louis de Narbonne. - ---Et moi aussi, je me sauve, me dit-il. - ---Laissez-moi, lui répondis-je, vous êtes un perfide ami! a-t-on -jamais vu donner de l'encensoir par le nez à un auteur comme vous -l'avez fait tout à l'heure?... - -Il se mit à rire: - ---Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le -ménager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il -est ainsi fait, et nous aussi. - ---Mais elle est mauvaise, cette pièce!... - ---Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrière nous... C'était M. -de Sainte-Foix... il m'avait effrayée. - -Mauvaise, dites-vous; elle est détestable... - -MOI. - -Et vous l'avez louée plus que personne! - -M. DE SAINTE-FOIX. - -Sans doute. Et j'ai fait mon devoir... - -Des pas se firent entendre... c'étaient MM. de Saint-Phar et de -Saint-Albin...--Eh bien! s'écria Saint-Phar à haute voix, que -dites-vous du chef-d'oeuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous -mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on -dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en -dis-tu, Narbonne? - -LE COMTE LOUIS. - -Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore là... - -Ils se mirent à rire aux éclats et se parlèrent bas entre eux. J'ai su -depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que -tout le monde... - -M. DE SAINT-ALBIN. - -J'ai entendu de mauvaises pièces d'_elle_, mais jamais de cette -force-là... - -M. DE SAINTE-FOIX. - -Avez-vous jamais raconté à madame Junot l'histoire de la pièce et du -duc d'Orléans?... - -M. DE NARBONNE. - -Je ne l'ai pas dite. - -M. DE SAINT-PHAR. - -Ni moi. - -MOI. - -Qu'est-ce donc? - -M. DE SAINTE-FOIX. - -Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pièce, au moins, ne -vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:--Imaginez-vous que -madame de Montesson... (Il s'arrêta: il venait d'entendre marcher, et -c'était une femme.) - -MADAME DE COIGNY. - -Ne vous dérangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par -aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une -bonne histoire... La connais-tu, Fanny? - -Mademoiselle de Coigny répondit que oui... Et cela se croit: avec sa -mère la chose était probable... Nous arrivions alors au bord du petit -lac, la nuit était ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il -fallait de clarté pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait -au travers d'une percée faite dans le bois qui entourait le lac: on -voyait la vallée tout entière.--Nous nous assîmes au bord du lac, et -M. de Sainte-Foix commença. - ---Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orléans nous -convoqua pour le soir, afin d'entendre une comédie de lui... Une -comédie de M. le duc d'Orléans! cela parut merveilleux aux uns!... -impossible aux autres.... et singulier à tout le monde. Quoi qu'il en -soit, Valençay, qui était le compère de tout ce que faisait le prince, -nous dit avec un grand sérieux que l'oeuvre était sublime. Le mot -était fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes, -on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucrée, -le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que -l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-là j'avais pris la chose pour une -plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'énorme personne de M. le -duc d'Orléans qui s'avançait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va -mettre à flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son -bras... Cela me fit trembler! une pièce en cinq actes!--Il commence... -Il lit... ma foi, ce n'était pas mal!--Cependant il y avait des -fautes; mais la chose pouvait aller.--Grande admiration alors! Au -troisième acte... délire... Au cinquième... ah! ma foi, c'était plus -que du délire... On n'y tenait plus... on se précipite vers M. le duc -d'Orléans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je -crois que je me suis prosterné aussi!... On pleurait... C'était un -chamaillis de désespéré... M. le duc d'Orléans, hors de lui, se -lève... s'agite... s'écrie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop! -arrêtez!... arrêtez!.... La pièce n'est pas de moi! elle est de cet -ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection! - -Et il montrait madame de Montesson. - -Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre -la confusion des louangeurs!... mais la chose était faite... le moyen -de dire maintenant: C'est une méchante pièce!... C'était impossible. -Quant à elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, même sur -moi. Je ne me rappelle jamais cette soirée sans honte. Comment ne -l'ai-je pas devinée! - ---Mais pourquoi ce mystère? demandai-je. - -M. DE SAINTE-FOIX. - ---Ah! voilà la question! je ne le puis dire ni vous non plus. - -Nous retournâmes au château lentement, moi et ceux que madame de -Montesson appelait ses amis!... J'étais triste... Quelle leçon venait -de recevoir mon âme de seize ans[127]!... - -[Note 127: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la société -d'autrefois n'eût aucun inconvénients; mais ils sont demeurés sans -aucune des compensations.] - - - - -SALON DE MADAME DE STAËL[128], - -AMBASSADRICE DE SUÈDE. - -[Note 128: Je parlerai plus tard de madame de Staël, et même avec -grands détails, à l'époque du Directoire, du Consulat et de l'Empire, -ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une -introduction à elle-même.] - - -C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littéraire que -d'avoir à parler de madame de Staël..., cette femme dont le génie a -jeté de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres -déshéritées de toutes les gloires, mais sur le siècle qui la vit -naître et celui qui, plus heureux encore, fut témoin de ses succès. -Madame de Staël est un de ces êtres que la nature a richement dotés: -car elle le fut non-seulement par le génie, mais Dieu, en lui donnant -son intelligence, lui mit au coeur cette bonté native, cette noblesse -de sentiments, cette grandeur dans les pensées qui la firent adorer de -tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus -remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-être pas que -madame de Staël avait un coeur d'or et qu'elle était bonne, mais bonne -à être aimée tous les jours davantage dès qu'on l'avait connue. - -Son éducation fut singulière, et peut-être doit-on être surpris que -cette femme étonnante soit devenue ce qu'elle a été, après avoir été -conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et -brillante intelligence que sa mère. Madame Necker[129] avait une -instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-être était-elle -plus habile que sa fille à cette même époque de sa vie. Son père, M. -Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction -savante; il l'inculqua à sa fille, et madame Necker était une des -femmes les plus profondément instruites de son temps. Mais, en même -temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des -opinions, et l'une des plus positives était que tout peut s'acquérir -par l'étude. Ainsi donc, elle étudiait la société comme elle aurait -étudié une question littéraire; elle observait tout, réduisait tout en -système, et tirait alors de tout aussi des inductions et des -observations qui, pour être toujours finement exprimées, n'étaient pas -toujours justes. Un grand inconvénient de cette manière d'agir, c'est -de faire attacher trop de détails aux grandes choses. L'esprit veut -trouver à tout un point de contact, et il devient métaphysique. - -[Note 129: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.] - -Il faut ajouter à ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle -avait une moralité parfaite et que rien chez elle ne donnait l'idée -d'une imperfection; elle était dans cette rectitude qui efface -peut-être ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque -lui-même disait spirituellement: - -Pour que madame Necker fût trouvée parfaitement aimable par le monde, -il faudrait qu'elle eût quelque chose à se faire pardonner. - -Ce n'est pas qu'elle fût sévère; elle était même caressante et -prévenante dans son accueil, ses yeux bleus étaient doux et gracieux -dans leur regard, et l'expression pure et angélique, la naïveté même -de sa physionomie contrastait d'une manière adorable avec le maintien -raide et compassé que la contraignait à avoir la triste maladie dont -elle est morte. - -Je ne parle ici de nouveau de madame Necker que pour dire à quel point -elle différait avec sa fille, dont la nature de feu avait une -puissance terrible sur elle-même, et devait plus tard mettre un -obstacle à la réussite d'une éducation qui ne pouvait manquer d'être -bizarre, appliquée par une mère comme madame Necker à une fille comme -madame de Staël. Madame de Staël était toute âme, toute imagination, -tendresse et pressentiment; tandis que madame Necker n'avait conservé -aucun instinct de cette nature si brillante et si riche dans sa fille, -habituée qu'elle avait été par elle-même à tout combattre et à tout -dominer. Et puis ensuite madame Necker était à la vérité bonne mère, -mais avant tout elle aimait son mari. Il était le point dominant de -ses affections: _lui_, d'abord; et puis le reste venait ensuite... -C'est donc _par devoir_ qu'elle entreprit, toutefois avec zèle, -l'éducation de sa fille, enfant unique, fruit de son union avec M. -Necker. - -On pense bien qu'avec sa manie d'appliquer à tout un système, madame -Necker en eut un pour élever sa fille: ce fut l'opposé de Rousseau. -Madame Necker pensait, au reste, avec raison que le système de -Rousseau menait au matérialisme[130]. Voulant le combattre sous toutes -ses formes, elle prit la route opposée, et fit agir l'esprit sur -l'esprit. Elle avait pour opinion qu'il faut faire entrer dans une -jeune tête une grande quantité d'idées; l'intelligence les mettra bien -en ordre ensuite, disait-elle. L'exemple de madame de Staël le -prouverait. - -[Note 130: Rousseau prétend, comme on le sait, que les idées ne nous -arrivant que par les sens, il faut perfectionner les organes de nos -perceptions, si nous voulons obtenir un développement moral qui ne -soit ni trop illusoire ni trop irrégulier. Ce raisonnement tend au -matérialisme.] - -Mademoiselle Germaine Necker était une enfant charmante, quoiqu'elle -n'eût pas cette beauté qui avait dû être remarquable dans sa mère... -Elle était brune, fortement colorée, et offrait surtout l'apparence de -la plus belle santé; ses grands yeux noirs révélaient déjà ce qu'elle -devait plus tard prouver à l'Europe, et leur regard parlait de bonne -heure la langue du génie[131]. - -[Note 131: Je parlerai avec détail de l'enfance de madame de Staël, ce -que l'on n'a jamais fait; on ne la représente jamais qu'à l'époque de -_Corinne_ et de _l'Allemagne_.] - -M. Necker adorait sa fille; il lui parlait avec tendresse, la -caressait, et lui donnait ainsi tout ce qui lui était refusé du côté -de sa mère, qui, tout en l'aimant avec amour, ne savait pas revêtir -son affection de ces formes douces et tendres qu'une mère sait si bien -prendre. Souvent ses regards sévères contraignirent M. Necker à -s'éloigner de sa fille... - ---Vous défaites mon ouvrage avec votre faiblesse pour Germaine, disait -madame Necker. - -Mais Germaine avait une de ces natures qui jamais ne se déforment et -jamais ne s'altèrent... Elle était aimante, surtout: _C'est mon âme -qui a fait mon esprit_, disait-elle, _aussitôt que j'ai vu qu'il était -en moi un moyen de plus pour attacher_. - -Aimer, pour elle c'était la vie; exister, c'était aimer: aussi son -père et sa mère furent-ils longtemps des dieux pour elle. Sa mère, par -sa froideur apparente, concentra la tendresse de Germaine pour elle: -mais son père en fut aimé avec l'idolâtrie qu'elle aurait eue jadis -pour le dieu le plus vénéré; elle aima son père avec un sentiment -indéfinissable: ainsi par exemple, en lui répondant même une -plaisanterie, ce ne fut jamais sans émotion, et une émotion vive. Que -de trésors dans cette âme! quelle fête du coeur continuelle!... Madame -de Staël devait être adorée!... Eh bien! avec ce foyer d'amour qu'elle -avait en elle, elle fut longtemps à ne dire et ne faire que ce que ses -parents voulaient et désiraient. Son amour filial était sa vie... Ne -quittant jamais sa mère et son père, témoin de tous les entretiens -graves et profonds qui se tenaient dans le salon de sa mère, mais -contrainte d'écouter sans parler, Germaine n'eut pas d'enfance, et -tant qu'elle ne fut en effet que _Germaine_, l'enfant eut une -existence misérable, si l'on veut se reporter à l'époque dont je parle -et se rappeler quelle âme était dans ce corps d'enfant; en voici une -preuve: - -Mademoiselle Necker n'avait que dix ans lorsqu'on présenta M. Gibbon -chez sa mère. Il faut avoir connu M. Gibbon pour avoir une idée de ce -qui suit. M. Gibbon avait à peine cinq pieds, mais en revanche il -était sphérique et pouvait avoir au moins dix pieds _de circuit_, -comme disait M. de Bièvre: - ---Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le -tour de M. Gibbon. - -Son ventre était surtout une chose à voir!... Il était enfin aussi -burlesque qu'on peut l'être[132]. - -[Note 132: C'est lui qui, se trouvant à Lausanne chez madame de -Crouzas (qui fut depuis madame de Montolieu), en devint amoureux et -lui déclara son amour. Cette figure ainsi agenouillée fit rire madame -de Crouzas, car il s'était mis à genoux pour lui détacher cette belle -déclaration... Enfin, lorsque la première hilarité fut passée, madame -de Crouzas dit à M. Gibbon:--Allons, monsieur, relevez-vous, et n'en -parlons plus. Mais voyant qu'il demeurait immobile:--Mais allons donc, -M. Gibbon, relevez-vous donc.--Hélas! madame, je ne le puis!--Comment, -vous ne pouvez vous relever! En effet, il était tellement énorme, que -même l'aide de madame de Crouzas n'y fit rien: il fallut appeler un -valet de chambre pour le remettre sur ses jambes.] - -Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute âme et -tout sentiment, une seule chose avait été visible parmi tout ce qui -accablait M. Gibbon, c'était l'extrême plaisir que son père surtout -trouvait à causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour -toujours M. Gibbon près de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de -la société d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen -était de l'épouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui -d'abord porte à rire; mais on est profondément touché de cette bonté -native, de cet instinct sublime de l'âme, qui, sans même deviner le -sacrifice, ne voit que le bonheur à donner à ce qu'elle aime. Jamais -je n'ai eu un sourire redoublé pour cette histoire, mais j'ai eu des -larmes du coeur. - -J'ai vu dans ce que ses enfants ont écrit de madame de Staël un mot -charmant: c'est qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été enfant. -Le seul fait qui caractérisa l'enfance chez elle était cette manie de -faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la -comédie ou la tragédie, mais en cachette, car sa mère était sévère sur -ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer à ce plaisir -qu'avec un mystère qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de -là que lui est demeurée cette manie de tourner dans ses doigts un -petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage. - -Dans le salon de madame Necker, Germaine y était encore à seize ans -comme si elle n'en eût eu que six. Un petit tabouret de bois était à -côté du fauteuil de sa mère: c'était là que la pauvre enfant était -contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle eût porté -un collier de fer. Dès qu'elle entrait, une particularité assez -singulière c'est qu'il se rendait près d'elle cinq ou six vieilles -têtes qui lui parlaient avec une déférence qu'elles n'avaient pas -ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un témoin -raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au -front élevé et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et -lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui -parlant avec un sérieux et un plaisir évidemment sentis: cet homme -était l'abbé Raynal; les autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de -Grimm et La Harpe. À table, où elle dînait toujours, elle ne parlait -jamais, mais elle écoutait avec une attention tellement active qu'il -était impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour -une personne supérieure. - -Une particularité assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa -rigidité et son abnégation de tout, ait été aussi facile pour le -spectacle et pour le monde relativement à sa fille... Mademoiselle -Necker voyait chez sa mère non-seulement beaucoup de monde, mais des -hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi -donner à l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui -de madame de Staël n'en fut que plus actif et plus tôt développé. -Cette liberté accordée à son esprit fut précisément ce qui lui fit -prendre un essor si prématuré: elle composait des portraits, des -extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle. -Ses lectures étaient pour elle autant de drames en action. Clarisse et -son enlèvement avaient été un événement de sa jeunesse, et c'est -sûrement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de -ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus -chères, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que _ce -qui amusait le plus madame de Staël était ce qui la faisait pleurer_. - -Mais cette manière de traiter à la fois le corps et l'âme devint -funeste à sa santé. Elle souffrit, et bientôt elle fut hors d'état de -continuer ses études: elle avait alors quatorze ans. Les médecins -consultés déclarèrent que la campagne pouvait seule lui rendre la -santé. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, privée de ce -pouvoir qu'elle exerçait sur sa fille, trouva un tel désappointement -dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son -ouvrage, elle abandonna la direction immédiate de son éducation et la -remit à M. Necker. - -Ce fut à Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la santé -que sa mère lui faisait perdre dans cette éducation studieuse qui la -tuait; là, une vie toute poétique succéda à celle mortellement -ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mère. Mademoiselle Huber -et elle, vêtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux -ombrages de Saint-Ouen en déclamant des vers, et lisant de cette belle -prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-même composait -des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber. - -Ce fut alors que M. Necker put apprécier véritablement le charmant -esprit de sa fille. Idolâtrant son père, mademoiselle Necker lui -ouvrait tous les trésors de son coeur et de son esprit pour charmer -ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprès d'elle. Ces entretiens -étaient charmants, mais ils changeaient de nature aussitôt que madame -Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et -ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans -une sorte d'éloignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une -profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa -fille, avec son imagination brillante et son esprit fécond et rapide, -lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne -le pouvait faire avec le flegme toujours égal qui réglait ses moindres -démarches ainsi que ses paroles... - -Des amis communs de ma mère et de madame Necker m'ont raconté tout ce -qu'il y avait de comique dans la façon dont se tenait madame de Staël -dans le salon de sa mère avant son mariage. Elle craignait madame -Necker, dont la physionomie naturellement sévère et sérieuse -condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait -de ne jamais reprendre autrement depuis son séjour à Saint-Ouen. -Mademoiselle Necker alors se réfugiait derrière son père, comme dans -un lieu de paix et de sûreté. Mais il arrivait bientôt qu'un homme -d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tête de -mademoiselle Necker qui s'avançait, et ses yeux si admirables dans -leur regard, même au repos, briller comme deux étoiles dès qu'elle -entendait une discussion intéressante; et tout aussitôt elle y venait -prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux écouter -d'abord; ensuite elle répondait; la discussion s'engageait, et la -lutte était établie pour le reste de la soirée. - -La jalousie de madame Necker n'était pas positive; mais il est de fait -qu'elle était jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les -affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa -conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation était le -seul qui existât depuis longtemps dans l'intérieur de M. et madame -Necker. Celui-là détruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M. -Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille, -madame Necker en éprouvait involontairement une jalousie que peut-être -elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133]. - -[Note 133: Cette jalousie n'est pas de la nature de l'autre: c'est une -tristesse et une crainte de perdre. Madame de Staël ne pouvait -l'avoir, elle: sa supériorité était trop prononcée, et la société -entière l'avait reconnue.] - -Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une -extrême bonté, qui adoucissait l'âpreté d'un jugement quelquefois trop -rapide; jamais cependant elle ne fut amère dans ce qu'elle disait sur -un individu, même en hostilité avec elle. Elle fut malheureuse; et le -malheur, loin de l'aigrir, développa en elle de nouveaux germes de -bonté, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes nobles et grandes. - -Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captivée par le charme de la -causerie: une personne spirituelle était pour elle une personne tout -de suite à part des autres. Le salon de madame Necker, où sa fille -avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le -premier théâtre où madame de Staël fit preuve de cet admirable talent -pour la parole qu'elle possédait au plus haut degré, et que son père -rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et -amour, comme tout ce qui venait de lui. - -Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'être poëte: elle -l'était par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent -comprendre que son talent n'était pas poétique. - -Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez généralement que -c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait -été mis à la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker -le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intérêt et -surtout de sensibilité. Puis vinrent les _Lettres sur Rousseau_. À -leur apparition il y eut un étonnement général. Mademoiselle Necker -n'avait que vingt ans, et cet ouvrage était vraiment prodigieux. Il -précédait, d'ailleurs, l'époque de la Révolution, époque qui fit -madame de Staël ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle écrivait ses -_Lettres sur Jean-Jacques_, elle n'avait encore traversé aucune des -tempêtes qui ont bouleversé sa vie. Il règne même dans cet ouvrage une -sorte de calme et de sérénité qui est ensuite étrangère aux ouvrages -qui suivirent. La douleur devait révéler le génie de madame de Staël. - -On a beaucoup parlé de la figure de madame de Staël; je ne conçois pas -qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit élevée pour dire -qu'elle était laide. Des yeux admirables, des épaules, une poitrine, -des bras et des mains à servir de modèle, en voilà certes bien assez -pour accompagner le plus étonnant talent: aussi le nombre des -aspirants à la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix -était difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker -voulait un homme intact de tous points, et leur fille désirait -rencontrer un homme avec lequel ses goûts fussent en rapport. Il y -avait là dedans bien des intérêts à concilier; tous ne pouvaient être -remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bonté de coeur qui -presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intérêt personnel; -et lorsque M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède, se présenta -pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait -surtout à ses parents. Le baron de Staël était protestant; il était -ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyauté -parfaite, et professant pour elle une profonde admiration. - -J'ai beaucoup connu M. de Staël; il venait habituellement chez ma -mère, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetière; -dont il était, à l'époque où je l'y rencontrai, l'ami et surtout -l'obligé. - -M. de Staël était beau, mais beaucoup plus âgé que mademoiselle -Necker: c'était déjà une grande dissemblance entre elle et lui; mais -il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette -seule raison, qui pour madame de Staël devait être immense. - -C'était surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir -un auxiliaire aussi peu _à elle_. Ambassadrice, maîtresse d'une grande -fortune, femme supérieure et parfaitement spirituelle, madame de Staël -dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie -de conversation devint pour elle un besoin; naturellement -bienveillante et prévenante, elle inspirait facilement de l'amitié: -aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.--Aussitôt qu'elle fut mariée et que -le roi de Suède (Gustave III) eut promis de laisser M. de Staël -ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de -Staël, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui -devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver à ce bonheur, elle -devait éprouver bien des déceptions, recevoir bien des blessures. Que -d'ingrats elle a faits! - -Le moment où elle parut dans le monde était propice au projet formé -par elle d'avoir, non pas une _académie_ ni un _bureau d'esprit_ chez -elle, mais un lieu de réunion où chacun se rencontrerait avec plaisir, -sûr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore -de répulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit -plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les maîtresses -envahissantes de tous les salons de Paris: à l'époque du mariage de -mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits -lumineux comme celui de madame de Staël trouvaient un grand charme à -entrer en lice et à soutenir quelques-unes de ces thèses qui ont placé -madame de Staël, quelques années plus tard, au rang des premiers -publicistes de l'Europe. - -[Note 134: Un an avant l'Assemblée des Notables, en 1786.] - -Madame de Staël n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle -n'aimait pas leur société, et cela était simple: on le conçoit surtout -lorsqu'on l'a connue. Facile, et même entraînée par l'attrait que lui -inspirait une personne qu'on lui présentait, elle ne tardait jamais à -tendre la main en signe de pacte d'amitié aussitôt qu'on lui plaisait, -et cela était prompt, car son jugement ne voulait aucun délai. - ---Un jour ou dix ans, disait-elle à madame Necker de Saussure, voilà -ce qu'il faut pour connaître les hommes; les intermédiaires sont -trompeurs. - -À l'époque de l'Assemblée des Notables, tout ce que la France avait de -remarquable comme talent militaire, littéraire ou savant, se levait en -foule pour assister au grand drame qui se préparait; toute la jeune -France de l'époque précédente, c'est-à-dire celle de la guerre -d'Amérique, revenue du Nouveau-Monde avec les idées de liberté qui -germaient en leur âme, était arrivée à ce point de sacrifier sa vie -pour la régénération de la patrie... de la patrie avilie par une suite -de jours corrompus sous un long règne sans gloire, et résolue à donner -des preuves des sentiments du dévoûment qu'ils consacraient au pays. - -De ce nombre étaient une foule de grands noms: c'étaient Mathieu de -Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135], -le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de -Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abbé de -Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les -hommes à la tête et au courage de lion, au coeur de feu, au caractère -de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres -qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oubliés. - -[Note 135: Celui qui fut depuis le duc de Mouchy. Au moment de la -Révolution, il était parfaitement beau et très-distingué.] - -Madame de Staël forma sa société, non-seulement à l'époque de son -mariage, mais dans les années qui suivirent, et qui furent pour elle -une mine où elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte -Louis de Narbonne fut distingué par elle comme l'esprit le plus -charmant de cette époque où il fallait en même temps prouver qu'on -avait de l'esprit, de la loyauté dans les relations, de la fidélité -dans le commerce de la vie, et cette sûreté dont on ne s'occupait même -pas attendu qu'elle était obligatoire. M. de Narbonne remplissait à -ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grâce -légère et tout aimable avait fait dire de lui qu'il était léger en -tout. Cela n'est pas vrai: il avait du coeur, et une âme profondément -aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal. -Madame de Staël a eu à s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'étonne -beaucoup, car M. de Narbonne, je le répète, avait une âme élevée et un -coeur dévoué: que ne fait-on pas avec de telles qualités[136]? - -[Note 136: Je parlerai plus tard de M. le comte Louis de Narbonne avec -plus de détails, ainsi que de sa famille. M. de Narbonne a été pour -moi un ami, un père, et _un ami et un père aimé_.] - -Les autres amis de madame de Staël étaient alors M. de -Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les -hommes de talent de l'époque, qui étaient admis dans son salon, ainsi -que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus à ces réunions -plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de -ces conversations du siècle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent -regretter. - -C'était en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame -de Staël et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazalès, -et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant... -Madame de Staël devait jouir de ces sortes de combats, car son -esprit, tout étincelant de feu et de lucidité, était bien fait pour -briller comme un météore au milieu de toutes ces merveilles du talent; -elle avait elle-même un intérêt puissant à suivre la marche des -événements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse -France que madame de Staël aimait autant, et même plus, que sa propre -patrie. - ---J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle -passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y -demeurer, je crois que je la commettrais!... - -Mais elle se trompait en disant cette parole; car son âme était trop -élevée pour comprendre seulement ce qui n'eût pas été la plus noble et -la plus généreuse pensée. Sa vie entière l'a prouvé. Madame de Staël -est en tout une femme à part. - -J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas la société des femmes chez elle, et -je le comprends. Madame de Staël concevait de grandes choses; sa -parole avait un retentissement éclatant lorsqu'elle parlait sur un des -grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait -rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-même, sachant ne -produire aucun effet sur elles, éprouvait pour les personnes qui -l'écoutaient alors cette sorte de répulsion qui est bien naturelle -certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signalé. -Madame de Staël bornait donc sa société à fort peu de femmes qu'elle -avait connues chez sa mère, et dont l'attrait, le caractère, lui -plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de -Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait à lui seul -tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Staël voyait -beaucoup de femmes à cette époque, comme ambassadrice de Suède, mais -qu'elle ne regardait pas comme sa société intime: le nombre en est -grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui: -_J'allais chez madame de Staël_; et lorsqu'en 1815 ces mêmes femmes se -nommaient à madame de Staël et voulaient la contraindre à la -reconnaître, madame de Staël, toujours naturelle et charmante, -répondait négativement à toutes les grâces et à toutes les prévenances -qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de naïveté que ces mêmes -femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui -présentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beauté -ne fardaient plus la nullité. - -C'était surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le -salon de madame de Staël, qu'il fallait l'entendre et même la voir... -C'est alors qu'elle était pleine de charme; ses manières étaient -parfaitement simples; et dans ces mêmes manières il régnait une telle -insouciance apparente, que même les plus insignifiants personnages se -trouvaient à l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus -qu'ordinaires dire après avoir entendu et vu madame de Staël pour la -première fois: - -«Ce n'est que cela? en vérité, j'en dirais bien autant!» Rien ne -déplaisait autant à madame de Staël que _les choses arrangées_; elle -aimait l'imprévu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en -apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie -matérielle, et pourtant cela était. Ce qu'elle imposait, et sa loi -était douce, c'était une grande liberté sans licence, la demande faite -par elle-même de se regarder chez elle comme si on était chez -soi.--Travaillez, disait-elle à monsieur de Clermont-Tonnerre, -travaillez à vos belles lois! - -Et M. de Clermont-Tonnerre, charmé et séduit par cette personne si -captivante, suspendait jusqu'à sa pensée pour dévorer la sienne. - -Madame de Staël avait une grâce toute à elle dans ses mouvements. Je -l'ai souvent observée, et j'ai trouvé, je crois, la raison de cette -aisance dans la conviction qu'elle développait en elle une grande -partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses épaules, son port -de tête, gagnaient beaucoup à être agités tandis qu'elle parlait, et, -comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manière de plaire aux -yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a -prétendu que souvent elle était presque assoupie. Cela est vrai, et -avait lieu surtout lorsqu'elle était chez elle au milieu de plusieurs -personnes qui lui déplaisaient ou plutôt qui ne lui plaisaient pas, -différence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en -elle-même. Mais arrivait-il une personne aimée, ou seulement qui -l'intéressât: alors ses paupières pesantes se relevaient -instantanément avec une rapidité venant de l'âme; le feu éclatait -aussitôt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble -pensée, ou bien une parole du coeur. - -Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce -qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie -habituelle, pour ne pas suivre assez régulièrement la mode, et obéir -par-là à la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La -mode est notre souveraine et le sera toujours, - - ....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc. - -et il est de fait que madame de Staël se mettait ridiculement; mais -cela tenait à sa nature: elle attachait si peu d'importance à ces -choses, que, peu de temps après son mariage, faisant des visites, elle -trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal à la tête, elle -l'ôta et le tint à côté d'elle dans sa voiture. Arrivée chez la -personne où elle allait, qui, je crois, était la princesse d'Hénin, -madame de Staël monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans -affectation, tout naturellement, et sans une prétention qui eût été -ridicule. Pour madame de Staël, la véritable existence, sa vie, _à -elle_, était celle du coeur. - -Le salon de madame de Staël, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en -1814, c'était _elle-même_. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle -neutralisait tout avec une si grande supériorité, qu'à côté de sa -voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et pâle. Cependant, -elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole -lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une naïveté sublime -qui inspirait à nous autres, pauvres simples qui l'écoutions, une -telle admiration, que le silence lui répondait seul presque toujours. - -À propos de cet esprit qui chez elle n'était qu'une partie de son -génie, il me revient à la pensée une histoire qui prouve l'opinion -d'elle-même sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner -pour qu'il agît vivement _comme action_. - -C'était pendant le séjour à Coppet. M. Necker avait envoyé chercher à -Genève madame Necker de Saussure, sa nièce, avec ses enfants. La -voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur -de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif -pour excuser son retard à madame de Staël qui était venue au-devant -d'elle. En l'écoutant, madame de Staël pâlit, s'arrête... et lui dit: - ---Vous avez versé avec vos enfants? - ---Oui.--Comment êtes-vous venus?--Mais dans la voiture de votre -père.--Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?--Richel[137].--Ah! -mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon père, et à -son âge!... Quant à vous, à celui de vos enfants... ce n'est rien. -Tout se raccommode... Mais mon père! avec sa taille! sa grosse -taille!... - -[Note 137: C'était le cocher de M. Necker.] - -Et se lançant à la sonnette et sonnant à tout rompre, elle donne ordre -de faire venir Richel à l'instant... - -Il dételait. Il fallut attendre. - -Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation... -elle était tour à tour pâle et pourpre... de grosses larmes coulaient -de ses yeux... Il était évident qu'elle souffrait beaucoup... de -temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui révélaient -toute son inquiétude soulevée par le danger auquel l'imprudence d'un -cocher exposait son père. - ---Verser!... là... dans un fossé... y demeurer peut-être la nuit -entière!... appeler... inutilement peut-être!... Ah! mon Dieu!... - -Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible... - -Enfin, Richel arriva; c'était un homme simple, mais bon, et dévoué à -M. Necker et à sa fille comme les esclaves l'étaient jadis à leurs -maîtres, mais du reste stupide. On conçoit le plaisant de la -conversation qui dut suivre dès que Richel fut dans l'appartement. -Madame de Staël était parfaitement bonne avec ses inférieurs; mais en -ce moment un sentiment si passionné la dominait qu'elle n'était plus -elle-même. Aussitôt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit à -lui, marchant avec une dignité froide en apparence qui démentait le -mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix était -tremblante et étouffée. - ---Richel, dit-elle à l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit? - -Richel ouvrit d'énormes yeux. - ---Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je? - -Richel devint encore plus muet qu'habituellement. - ---Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit... -prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que -j'ai, je l'emploierai à vous faire enfermer pour le reste de vos jours -dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon père. - -Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherché à -l'égayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Staël, si -facile à rire d'elle-même, ne put jamais donner un sourire à -l'histoire de Richel... Alors la colère et l'émotion revenaient de -nouveau l'animer. - ---Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout émue, si -ce n'est de mon pauvre esprit[138]?... - -[Note 138: Lorsqu'on connaît la bonté parfaite de madame de Staël, ce -mot paraît alors ce qu'il est, plus touchant que tout ce qu'on -pourrait dire.] - -Son père était pour elle autre chose qu'un père: c'était un culte..... -un amour qui n'avait aucun nom... c'était comme pour Dieu!... Aussi, -lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappelé au ministère, quelque danger -qu'il y eût, madame de Staël en fut heureuse, parce que la gloire de -son père allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait -péril; M. Necker lui-même ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de -crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de -sa retraite, il était certain de faire beaucoup de bien, et laisser là -le pouvoir au moment où son usage allait être utile lui causait une -vive peine. Mais les temps étaient bien changés.--L'archevêque de Sens -avait détruit tous ses plans, tout était bouleversé: aussi, lorsque sa -fille vint lui annoncer à Saint-Ouen qu'il était nommé ministre: - ---Ah! s'écria-t-il, que ne m'a-t-on donné ces quinze mois de -l'archevêque de Sens!... Maintenant il est trop tard. - -Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions -religieuses. Le jour où il parut, madame de Staël parlait de cet -ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire à Mathieu de -Montmorency: - ---Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire -de si belles choses à sa fille. - -Madame de Staël n'était pas aimée de la Reine, et je ne sais pas -pourquoi. Il y avait dans madame de Staël une telle supériorité, que -la Reine ne pouvait admettre une rivalité d'esprit,... de beauté, -encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je -l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de -l'indifférence. Ce qui prouve la bonté inépuisable du coeur de madame -de Staël, c'est que la Reine a trouvé en elle au jour du malheur un -appui, un défenseur, une amie grande et généreuse... - -M. Necker avait été nommé quelques jours avant la Saint-Louis, et -l'archevêque de Sens renvoyé au milieu des huées et des malédictions -de la France, au bruit des coups de fusil tirés pour le venger sur le -peuple de Paris, ce peuple, le même qu'au 14 juillet 1789 et dans les -trois journées immortelles de 1830, où, pour la seconde fois depuis le -commencement de la Révolution, il se leva terrible pour reconquérir sa -liberté, en disant: _Mais c'est moi qui suis la nation!_... ce peuple, -enfin, qu'une fois levé on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fête -de la Saint-Louis fut triste. Madame de Staël alla faire sa cour, et -le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs, -elle raconta comment la Reine avait reçu la nièce du ministre -_renvoyé_ beaucoup mieux que la fille du ministre _rentrant_... La -foule était nombreuse chez madame de Staël: on l'écoutait, comme -toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait à -l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment lié à -un grand intérêt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion -comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en -même temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nommé par -l'opinion, était repoussé par elle, tandis que l'archevêque de Sens, -repoussé par cette même opinion, était favorisé de sa bonté la plus -intime. - -Il restait 250,000 francs au Trésor royal le jour où M. Necker rentra -au ministère. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des -fonds les apportèrent en foule _à M. Necker_, mais non pas au Trésor. - -Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de -madame de Staël fut celui qui précéda les États-Généraux... Fallait-il -les convoquer? C'était une immense question... Tout ce qui allait chez -madame de Staël faisait alors partie de ce que Paris, et même la -France, possédait de plus remarquable... Les discussions étaient -vives... madame de Staël y était sublime: c'est alors qu'elle était -véritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante, -agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Gérard, -lorsque, appuyée sur une table de marbre ou debout contre la cheminée, -elle improvisait une riche et éloquente philippique contre cette -vieille aristocratie qui perdait à la fois elle-même et le trône. - ---Rendez-nous 1614, criait-elle...: voilà nos modèles et nos -maîtres!... - -C'était toujours avec une grande clarté que madame de Staël réfutait -d'absurdes prétentions. Parfaitement instruite de la législation -anglaise, elle la rapportait à la nôtre, non pas pour obtenir des -résultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien -nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement -l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les -plus intimes amis de madame de Staël raconter les merveilles qu'elle -opérait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un -jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient -demeurèrent en adoration, bien qu'on sût qu'elle était publiciste -autant et mieux peut-être que Raynal et Montesquieu. Elle démontra que -le système de la France était mauvais, et qu'en Europe il en existait -beaucoup d'autres; et elle cita la Suède, où se trouve un quatrième -ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle idée; mais qu'elle -fut belle entre les mains de madame de Staël!... comme elle la rendit -lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pensée des -autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donnée... - -C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de -Staël passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs, -un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-être -à lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas -d'aborder un sujet qui, étant de sa vie privée, n'appartient pas à -l'histoire; mais l'une tient à l'autre ici d'une manière trop inhérente -pour l'en séparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est -malheureux que les amis intimes de madame de Staël se soient trouvés -précisément les mêmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il -arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la -conviction antérieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on -trouvait un changement qui était produit par le motif que je viens de -dire. C'est ainsi que madame de Staël, après avoir aimé et admiré -Napoléon, le prit en _détestation_... - -Les États-Généraux avaient été conseillés par M. Necker; et dans le -fait, madame de Staël dit avec raison qu'ils s'annonçaient sous les -auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Staël -était rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non -pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de -Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, était -pourtant déjà son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques -années plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette, -des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup, -furent dirigés et influencés par elle. Madame de Coigny[139], qui -était en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de -Staël, et elle se mit aussi à prêcher une sorte de croisade qui devait -nécessairement avoir une grande influence. - -[Note 139: Mademoiselle de Conflans.] - -J'ai entendu madame de Staël elle-même, plusieurs années après, et -lorsque le souvenir devait en être bien affaibli chez elle, raconter -l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle -avait vu défiler devant elle les trois ordres des États-Généraux... -Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui étaient -chargés, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le -peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur. - -C'était chez elle, à Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul -l'avait frappée de son injuste colère.... Elle rappelait à sa mémoire -tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et -beau peuple...; elle décrivait avec une parole si animée, si colorée, -la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de -plumes, ses habits étincelants d'or, son apparence chevaleresque; et -puis le clergé avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses -soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, soeur du luxe -des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux -noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque -enfin, réveillée de son long sommeil, la masse se leva tout-à-coup, -et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connaître qu'elle avait la -puissance. - ---Ce jour-là, disait madame de Staël, les trois ordres allaient -demander à Dieu des lumières pour se guider. C'est le lendemain qui -fut solennel! Ce lendemain révéla un homme à l'Europe, mais surtout à -la France... Cet homme... c'était Mirabeau! - -Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa -place!... c'était l'ange des ténèbres, sillonné de la foudre, et -orgueilleux dans sa laideur comme s'il eût été le plus beau des -archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme, à qui sa -conduite tarée avait valu l'exclusion de la bonne société; il avait -abandonné cette société qui l'avait repoussé, mais ses adieux, comme -ceux de Médée, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante. - -Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui répondit par un regard -indéfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit à -gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon père... mon père -fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut.... - -Et en parlant de son père, madame de Staël fondit en larmes. À cette -époque, il vivait encore. - -Il est difficile de suivre madame de Staël au milieu des scènes -journalières qui se succédaient chaque jour. Sans doute elle n'était -nullement _révolutionnaire_; mais, comme toutes les personnes dont -l'esprit avait une haute portée, elle prévoyait que la France devait -éprouver un grand changement, qu'une régénération entière allait -s'opérer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant. - -Active, passionnée, aimant avec toute l'ardeur d'une âme méridionale, -faite pour apprécier tout ce qui est grand et utile, madame de Staël -dut voir la journée du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la -main de ses amis, la leur serrait avec émotion, en leur disant: - ---C'est un mouvement national... Ici nulle faction étrangère; tout se -fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle -pensée de la liberté pure et sainte. - -Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup -aussi, étaient proclamés par l'opinion à côté du nom de son père dans -ces jours agités... ils étaient Français, on ne put les éloigner...; -mais M. Necker était étranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de -ses propres deniers, bien qu'il lui eût donné du pain, cette même -France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!... - -C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler -un accès de folie. - -De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la société en -France particulièrement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de -l'esprit, madame de Staël est, sans contredit, celle qui a exercé -l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. À -l'époque où elle entra dans le monde comme femme mariée, elle y était -connue sous tant de rapports remarquables que sa renommée était déjà -établie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de -réunion où toutes les notabilités du temps vinrent s'éprouver et même -se combattre; car, même dès cette époque, elle pouvait dire comme en -1815: Ma maison est un hôpital politique; on y voit des blessés de -tous les partis. - -Son esprit remarquable et lumineux, son talent, son génie même, -donnaient une grande valeur à ce qu'elle décidait, et son blâme ou son -approbation était un malheur ou une joie pour cette foule dans -laquelle se voyaient les chefs élégants du parti de la noblesse, comme -les tribuns du peuple et les hommes penseurs de la science. Cette -foule était autour d'elle; voilà ce qui composait son salon: on y -voyait Mounier le publiciste; Barnave, dont le jeune et sublime talent -fut terni par un mot; Lally-Tollendal, dont l'esprit, aidé de tristes -souvenirs, en fit usage, trop souvent peut-être, pour provoquer -l'intérêt, et dont le tort immense fut de quitter la France et -l'Assemblée: le courage lui manqua; Lafayette, l'ami le plus ardent de -la liberté et le niais politique le plus complet de la Révolution; -Buzot, dont le caractère élevé, l'esprit fier, le bouillant courage, -l'âme ardente, sensible et mélancolique, devaient le porter aux -extrêmes: fait pour la vie privée et jeté malgré lui dans la carrière -politique, il y portait une austère équité et ne savait pas composer -avec le crime[140]; sa figure était noble, et sa tournure, ainsi que -ses manières, d'une extrême élégance. Buzot professait la morale de -Socrate et conservait la politesse de Scipion. Pétion, cet homme que -les uns appellent traître, et les autres, l'ami du peuple et de la -France: ces divers jugements ne sont pas étonnants dans un temps de -révolution, où les hommes impressionnés ne voient que leurs intérêts, -plus ou moins vivement froissés. Pétion n'était pas un traître; il a -pu errer: hélas! qui n'a pas manqué de guide dans cette route -périlleuse qui traversait la Révolution? Pétion avait une extrême -bonhomie, et sa physionomie révélait cette bonhomie: le naturel et la -perfidie vont mal ensemble, et pour moi c'est déjà une garantie pour -juger Pétion. Voici un trait raconté par madame Roland, qui en fut -elle-même témoin: - -Elle était un jour chez madame Buzot, où elle dînait (c'était à -l'époque de l'Assemblée Constituante). Buzot revint fort tard et amena -plusieurs députés, entre autres Pétion: ce temps était celui où la -Cour les traitait de factieux et de traîtres, et Pétion était, -disait-on, le chef de ces factieux... Le même jour, en sortant de -l'Assemblée, ils avaient été entourés et presque menacés; après le -dîner, Pétion se jeta sur une très-large ottomane, et là il se mit à -jouer avec un très-beau chien de Terre-Neuve, avec la gaîté et -l'abandon d'un enfant; le jeu dura longtemps, et enfin le chien et -Pétion s'endormirent ensemble et ronflèrent bientôt avec une sorte -d'émulation. Je ne sais pas bien comment on s'y prend pour conspirer; -mais ce que je sais, c'est que si j'étais membre d'un jury, je ne -condamnerais pas un homme accusé seulement par l'opinion en ayant -cette preuve de son caractère insouciant et gai. - -[Note 140: Buzot eut la plus noble conduite dans l'Assemblée -Constituante, et fut plus tard un rude adversaire des cannibales dans -la Convention. Quelques hommes de sa force, et la Convention aurait -reçu une autre direction encore plus salutaire dans ses résultats pour -la France et les victimes de cette Convention, qui, se mutilant -elle-même de ses propres mains le 31 mai, porta un coup funeste -non-seulement à sa gloire, mais à ses intérêts, en détruisant la -Gironde.] - ---Ceux qui nous ont regardés avec une si grande colère, dit en riant -Buzot en contemplant le groupe de Pétion et du chien, seraient bien -étonnés s'ils voyaient à quoi nous sommes occupés! - -J'ai déjà dit ce qu'était Buzot[141]. - -[Note 141: Ces deux hommes, accusés alors par la Cour comme -Montagnards, périrent peu de temps après comme royalistes et déclarés -traîtres à la patrie.] - -Un des hommes de la société de madame de Staël, dans ces temps -orageux, dont les principes et la droite équité furent toujours les -guides, était Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux -ardent ami de la liberté, et comme eux donnant sa vie pour soutenir -ses principes. Quant à Barnave, il est bien connu. On sait quel était -cet homme, à l'âme ardente, au sang bouillant, aux vues élevées, et -dont l'éloquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que -par un seul mot, qui n'était pas même l'expression de sa pensée. -Jeune, beau, ou du moins agréable, et surtout distingué, Barnave -était, de tous les membres des États-Généraux, celui qui devait être -le mieux orateur à la manière anglaise... Le parti royaliste voulait -assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux -parlèrent contre lui; les discours du côté droit, ceux de l'abbé Maury -surtout, l'accablèrent: on l'irrita; bientôt il fut dans -l'impossibilité de revenir sans s'humilier, et la délicatesse de son -caractère s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau -courage! Madame de Staël était faite pour comprendre un tel homme..... -aussi l'a-t-elle apprécié. - -[Note 142: À la prise de la Bastille, il entendit parler avec -véhémence contre les meurtres qui ensanglantèrent cette journée -vraiment belle, car ce fut peut-être la seule journée où le peuple se -soit battu vraiment pour la liberté. Barnave dit avec humeur: «Eh! le -sang qui a coulé est-il donc si pur?»] - -L'abbé Sieyès, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre -silence... était un des hommes les plus remarquables de cette époque; -fin, rusé, cauteleux, il avait le rare talent d'être, en apparence, -l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et -toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu'à être un -niais vis-à-vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire. - -Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, impétueux, -bouillant dans l'attaque et ferme dans la défense, savait être l'homme -parlementaire des temps de trouble, avec cette fermeté qui leur -convient. Lié d'une amitié tendre avec Gensonné[143], aussi froid que -son ami était ardent, leur liaison était peut-être d'autant plus -intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet était orateur, tandis que -Gensonné était logicien: aussi madame de Staël causait-elle davantage -avec Guadet. - -[Note 143: Ils étaient tous deux des modèles à citer comme bons pères -et bons maris; leur intérieur avait un parfum de bonheur qui touchait -et attachait à eux.] - ---Avant que Gensonné n'ait délibéré avec lui-même ce qu'il va vous -répondre, disait-elle, on a oublié ce qu'on lui avait dit. - -J'ai vu un jour madame de Staël bien belle elle-même en faisant -l'éloge de Vergniaud pour le défendre contre je ne sais plus quelle -sotte, ou plutôt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui -soutenait que les Girondins étaient des _scélérats imbéciles_... -Madame de Staël fut sublime!... elle s'éleva au-dessus d'elle-même... -mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus -brillant orateur de l'Assemblée Constituante!... il n'improvisait pas -comme Guadet, mais son talent était bien beau; toutefois, madame de -Staël ne le pouvait aimer. Il était égoïste et froid, et n'aimait pas -les hommes; son égoïsme était de la nature de ceux qui devaient -surtout déplaire à madame de Staël: elle était bonne, expansive, -généreuse, et surtout une personne dévouée. - -Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut -décrété d'accusation après le 10 août. Il fallait du courage pour le -faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis -une amie sublime. M. de Narbonne était caché chez elle au moment où -les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite -domiciliaire... le coeur battait à madame de Staël, qui, pendant tout -le temps de la visite, affectant une liberté d'esprit bien loin -d'elle, raillait les hommes chargés d'arrêter son ami, et voulait même -les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'hôtel -d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetées à ces hommes -d'une voix tremblante, le coeur palpitant, que madame de Staël parvint -à les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans -leurs recherches, auprès de la porte qui conduisait à la retraite de -M. de Narbonne, alors elle redoublait de gaîté, et pourtant, -disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauvé, et dut -la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour -lui!... La retraite libératrice ne fut pas longtemps déserte; M. de -Montesquiou y remplaça M. de Narbonne, et madame de Staël arracha à la -mort deux victimes désignées par les bourreaux de septembre et d'août. - -C'est à cette époque que l'on reprochait à madame de Staël de tenir un -bureau d'_esprit public_. - ---Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier -consul... C'était une étrange manie que de répéter cette phrase... -Hélas! à l'époque où nous sommes arrivés maintenant, il n'était plus -question de corrompre: le mal était fait; tout était produit, et le -génie de madame de Staël, au contraire, venait apparaître comme une -lueur libératrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa -bonté... que ne pouvait-elle opérer en bien! et en effet, que ne -fit-elle pas!... - -Le Roi avait accepté la constitution; les Jacobins, les Cordeliers, -toutes les sociétés populaires, étaient formés; Paris se trouvait -transformé: plus de salon où se rencontraient les amis. Les intérêts -de tout genre, une désunion entière, une agitation sourde, annonçaient -l'orage, révélaient ce qui allait suivre. Déjà on pressentait la -Convention...: les Genevois réfugiés, Clavières, Marat, Duroveray, -tous avaient quitté l'Angleterre pour inonder la pauvre France au -moment du paroxysme le plus terrible de sa révolution. La Gironde, -déjà désignée par l'index sanglant de Robespierre et de Danton, -faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tête -d'Apollon, son regard presque magique lorsqu'à la tribune il tonnait -contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui -lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription. - -Et cependant délicat, même dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un -discours qui pût affliger son antagoniste; sensible, généreux, -brave... quelles belles qualités furent s'éteindre dans le creuset -sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!... - -C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 août!... Marat, qui -déjà était à la tête d'une faction, et faisait plus de mal alors, -peut-être, qu'il n'en fit ensuite, était regardé par madame de Staël -comme une de ces apparitions fantastiques envoyées par le génie du -mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici -une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le maréchal Suchet, alors -que celui-ci était encore garçon, et qu'il demeurait avec son frère, -rue de la Ville-l'Évêque, dans l'hôtel qu'il n'a pas conservé depuis. -C'était dans ces causeries intimes qu'elle était charmante, et surtout -en racontant ce qu'elle avait vu à une époque si frappante et si vive -d'émotions. - -On sait que Marat était effroyablement laid. Cette laideur était -encore augmentée par une manière de se mettre tout-à-fait -absurde.--Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est -toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire -sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise -seulement dans une première pièce, elle est d'abord refusée; elle -insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-même la -prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place près -d'elle sur un sopha fort élégant, contrastant avec la toilette de -Marat, qui, pour le dire en passant, était curieuse. Il portait une -chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de -service... Cette chemise était ouverte et laissait voir une poitrine -velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout -de ses doigts, qu'ils faisaient paraître crochus... Ses pieds, sans -bas, étaient dans des bottes mal cirées, et une culotte blanche -complétait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec -l'élégance de la pièce où il se trouvait. Ce salon était meublé en -fort beau damas bleu; des rideaux très-amples et relevés en -draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine -remplis de fleurs naturelles très-rares pour la saison, composaient un -ameublement bien étrange autour d'un tel homme. - -[Note 144: Il paraît positif que Marat, dans les différents -appartements qu'il a occupés, avait cette recherche dans une partie de -son logement; et celle-là n'était ouverte qu'à peu de monde.] - -La jeune Marseillaise était jolie. Marat s'assit à côté d'elle, prit -sa main, la lui déganta, la baisa avec une sorte de respect et -d'émotion; ensuite cet homme étrange demanda à la jeune femme ce -qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant -avec une expression singulière. - ---C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Staël; -et en vérité, d'après ce qu'elle m'a dit, je crois que la liberté du -cousin aurait pu lui coûter cher. Mais heureusement que le monstre -n'avait pas faim, et qu'il était dans un de ces moments de repos où sa -nature atroce ne criait pas: _Sang et luxure!_ Et la pauvre enfant -sortit pure de l'antre de la bête féroce!...--Le soir même, la jeune -femme reçut la mise en liberté de son cousin... Cette mise en liberté -envoyée par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour -laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise. - -Mais quelle étude à faire, disait madame de Staël, que cet homme -méditant le massacre de la moitié de la France et grandissant chaque -jour dans son impudence sanguinaire et son impureté physique et -morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'où il lançait sur la France -mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de -frapper le monstre!... C'est un type d'une étrange espèce... C'est -ainsi qu'il nous a conduits au 10 août et au 2 septembre. - -Quelque courageuse que fût madame de Staël, elle pouvait rarement -parler de cette journée de septembre sans frissonner à son souvenir... - -M. de Narbonne était en sûreté: c'était un grand point pour madame de -Staël. Le docteur Bolmann, le même qui, depuis, voulut sauver M. de -Lafayette lorsqu'il était dans les prisons d'Autriche, le docteur -Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'élite qui devient plus -généreuse devant le péril, avait sauvé M. de Narbonne: il était à -Londres.--De tous les amis de madame de Staël, c'était peut-être alors -un des plus précieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abbé -de Montesquiou avait remplacé M. de Narbonne dans la retraite -hospitalière. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au -moment d'une tempête comme celle qui était suspendue sur Paris? -C'était le 31 août 1792!... - -Madame de Staël, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait -ses préparatifs de départ, et se disposait à emmener avec elle l'abbé -de Montesquiou comme un des hommes de sa livrée, lorsqu'on vint lui -annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de -Lally-Tollendal, venaient d'être arrêtés et mis à l'Abbaye... - -On ignorait la tragédie que les monstres devaient jouer les jours -suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur -ordinaire dans un autre temps devenait menaçant au bruit de l'orage -qui grondait déjà sourdement sur nos têtes. - ---Ah! s'écria la généreuse femme, en se tordant les mains et marchant -à grands pas dans l'appartement, comment les sauver?... - -Tout-à-coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres -de Mirabeau, avec une préface de lui. Il s'occupait aussi de -littérature... «Il avait, disait madame de Staël, la bonne volonté de -montrer de l'esprit...» Elle lui écrit aussitôt pour lui demander une -audience. Manuel était alors syndic de cette terrible commune de -Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance éphémère devait -marquer son passage par des ruisseaux de sang! - -Manuel indiqua sept heures du matin à madame de Staël, alors -ambassadrice de Suède. L'heure était matinale, mais madame de Staël -n'y fit aucune attention. Manuel n'était pas levé... En l'attendant, -madame de Staël remarqua le propre portrait de Manuel dans son -cabinet. - ---Il est vain, se dit-elle; il doit être facile à prendre par la -louange.--Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement -poli et homme du monde; madame de Staël lui parla de la position -fâcheuse et même terrible de ses amis... - ---Votre position est précaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la -faveur populaire? aujourd'hui sur le trône, demain aux Gémonies... -Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et réservez-vous un appui. - -Manuel était un homme passionné, mais susceptible aussi de bons -sentiments, et même de sentiments honnêtes... Il comprit madame de -Staël. - ---Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au -matin il lui écrivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145], -et qu'à la prière de madame de Staël il venait de faire mettre M. de -Jaucourt en liberté. - -[Note 145: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au -moment où les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble -défense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il -témoigna désarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est -grand frappe toujours juste!] - -Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Staël put alors -organiser la fuite de l'abbé de Montesquiou; il devait revêtir l'habit -d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la -barrière de Charenton, derrière une haie, jusqu'au moment où elle -passerait. - -Elle devait partir le 2 septembre au matin. - -La prise de Longwy et de Verdun venait d'être annoncée, et le peuple -était dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs étaient -à redouter. Madame de Staël, émue, agitée dans la nuit qui précédait -son départ, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir... -Tout-à-coup elle entend sonner le tocsin!... C'était un horrible -son... et le 10 août était trop près pour que le souvenir des heures -cruelles de cette journée fût effacé.--Madame de Staël réunit tous les -moyens de sûreté qu'elle avait préparés; ils étaient nombreux, et elle -persista à partir, quoi qu'on pût lui dire. - -Le matin venu, madame de Staël rassemble toutes ses forces, voit -partir l'abbé de Montesquiou pour l'endroit où il doit l'attendre, et -ordonne à ses gens de se mettre en grande livrée. Elle fit mettre six -chevaux à sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de -son hôtel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa -magnificence; mais elle se trompa.--C'était mal vu, car frapper -non-seulement l'attention du peuple, mais réveiller son attention -envieuse et haineuse, c'était une maladresse. - -Il y parut bientôt... À peine la voiture de madame de Staël fut-elle -en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mégères, aussi cruelles -que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourèrent en -criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies -accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetèrent sur les -postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduisît la voiture _et -la femme_ à l'assemblée de la section... ce qui fut exécuté. Madame de -Staël descendit de voiture, et eut la présence d'esprit de dire au -domestique de l'abbé de Montesquiou d'aller avertir son maître... - ---Vous êtes accusée d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le -président... - -On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'était celui -qu'avait renvoyé madame de Staël, pour mettre en sa place l'abbé de -Montesquiou... - ---Il faut que vous alliez à la commune, dit le président. Et en effet -elle y fut conduite. - -Elle mit plus de trois heures à se rendre du faubourg Saint-Germain à -l'Hôtel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre -de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant -une grande dame dans une voiture armoriée et une riche livrée. Madame -de Staël, réellement effrayée, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes -qui devaient la protéger; mais ils ne lui répondaient que par des -menaces. Enfin, il était temps qu'elle arrivât, lorsque sa voiture -atteignit le perron de l'Hôtel-de-Ville... Elle descendit de voiture -au milieu d'une foule encore plus menaçante que celle qu'elle avait -traversée... Elle était grosse cependant; mais cette situation si -intéressante, même parmi les sauvages, ne fut chez des Français qu'une -raison d'indécentes railleries... et ne les désarma pas... - -En montant, elle se trouva sous une voûte de piques...: comme elle -était à moitié de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la -sienne contre le sein de madame de Staël; le gendarme qui -l'accompagnait plus spécialement détourna le coup avec son sabre... Si -elle était tombée en ce moment, c'était fait d'elle... - -La commune était présidée ce jour-là par Robespierre, ayant pour -adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur -servait étant plus élevé, il fut possible de la placer à côté de ces -hommes, et là du moins elle put respirer!... Là, à côté de Robespierre -et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang -dans cet air qu'on respirait près d'eux!... - -C'est ici le lieu de placer un trait de rusticité égoïste digne d'être -connu. On avait arrêté, en même temps que madame de Staël, le bailli -de Virieu, envoyé de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voilà cet -homme qui se lève et déclare, avec toute la poltronnerie possible, -qu'il ne connaît pas madame la baronne de Staël... En ce moment, -Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible -lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Staël... Son premier -soin fut de répondre d'elle et de s'établir sa caution. Alors il la -prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, où il l'enferma avec -sa femme de chambre. - -Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler, -ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout -d'inquiétude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les -hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait -jusqu'à elle d'une manière confuse, et lui donnait un mortel effroi... -Hélas! il était fondé! pendant ce temps on massacrait à l'Abbaye!... À -de fréquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de -l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des -cris de cannibales. - -La voiture toute chargée de madame de Staël, gardée seulement par -quelques domestiques, était demeurée au milieu du peuple, qui se -disposait à la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver, -lorsque, de la fenêtre du cabinet de Manuel où elle était, madame de -Staël vit tout-à-coup un grand homme en habit de garde national -s'élancer sur le siége, et de là ordonner au peuple de ne toucher à -aucune chose appartenant à l'ambassadrice de Suède. Cette lutte, -très-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme -entra avec Manuel dans la chambre où on l'avait enfermée. Il avait été -témoin des approvisionnements de blé donnés par M. Necker, et le -souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de défendre la -fille de celui qui avait nourri le peuple. - -Lorsque Manuel entra dans la chambre, il était vivement ému... - ---Ah! s'écria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis -en liberté! - -Il était pâle et tremblait fortement... Quoique le jour fût presque -tombé, madame de Staël put distinguer le bouleversement de ses -traits... Hélas! on égorgeait alors des vieillards et des femmes!... - -Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Staël chez elle. Les -réverbères n'étaient pas allumés, les rues étaient sombres et -désertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journée!... quelle -nuit!... quelle époque, grand Dieu!... - -Le lendemain, Tallien vint chez madame de Staël, et lui dit qu'un -gendarme l'accompagnerait jusqu'à la frontière, et que, quant à lui, -il aurait l'honneur de la suivre jusqu'à la barrière pour veiller à sa -sûreté... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de -Staël qui pouvaient être compromises si l'autorité avait connu leurs -noms... Madame de Staël demanda à Tallien de ne les pas nommer.--Il -donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur à -lui!... Cette conduite était rare dans ces jours d'affreuse -mémoire!... Madame de Staël partit enfin et traversa Paris au milieu -des hordes d'assassins, qui donnaient la mort à tant de victimes -innocentes, et frappaient avec joie sur le prêtre, le vieillard, la -femme et l'enfant!... Arrivée à la barrière, elle se sépara de Tallien -pour aller chercher une terre plus amie où elle pût enfin trouver le -repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau -distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigués -en leur désignant de nouvelles victimes. - - -FIN DU TOME DEUXIÈME. - - - - -TABLE - -DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE DEUXIÈME VOLUME. - - - Pages. - - Salon de madame Roland. 1 - - Salon de madame de Brienne et du cardinal de Loménie. 67 - - Salon de madame la duchesse de Chartres, au Palais-Royal. 109 - - Salon de madame la comtesse de Genlis. 163 - - Salon du marquis de Condorcet. 201 - - Salon de madame la comtesse de Custine (femme du général). 239 - - L'atelier de madame de Montesson, à Bièvre. 323 - - Salon de madame de Staël, ambassadrice de Suède. 359 - - -PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12. - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les lettres supérieures unusuelles sont entourées de parenthèses.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by -Laure Junot - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - -***** This file should be named 41121-8.txt or 41121-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/2/41121/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
