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-Project Gutenberg's Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by Laure Junot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire des salons de Paris (Tome 2/6)
- Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
- Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
- le règne de Louis-Philippe Ier
-
-Author: Laure Junot
-
-Release Date: October 21, 2012 [EBook #41121]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
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-TOME DEUXIÈME.
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- L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
-
- FORMERA 6 VOL. IN-8{o},
-
- Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
-
- La 2e paraîtra le 15 octobre;
- La 3e paraîtra le 15 décembre.
-
- Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage
- le jour même de la mise en vente.
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-
- PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
- Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.
-
-
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-
-HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
-
-
-TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
-
-SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
-
-LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
-
-
-par
-
-LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
-
-
-TOME DEUXIÈME.
-
-
-
-
-À PARIS
-
-CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
-
-DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.
-
-M DCCC XXXVII.
-
-
-
-
-SALON DE MADAME ROLAND.
-
-
-De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la
-Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est
-sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune
-de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour
-but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était
-pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du
-sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du
-mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de
-sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure
-parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la
-liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine
-soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur
-comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son
-âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que
-le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait
-qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout
-ce qui portait le nom d'humain.
-
-Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la
-remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la
-liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Soeur de
-la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de
-cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre
-et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud.
-
-Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il
-faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour
-rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on
-l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle
-devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le
-génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres
-qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!...
-
-Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais
-elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même
-talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette
-époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui
-confondait la raison ou révoltait le coeur.
-
-Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme _je sens_
-que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le
-moment où _elle-même_ s'est révélée _à elle-même_. C'est dans cette
-âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien,
-puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle
-étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la
-volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes
-actions.
-
-Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore
-bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si
-puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il
-rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout
-dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le
-combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme
-comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le
-_Moniteur_ ose associer à Olympe de Gouges[1]!
-
-[Note 1: Elle avait du talent et du courage, mais elle était insensée,
-et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes
-bien éloignée de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus
-tard.]
-
-M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y
-est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour
-qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces
-sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste
-à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant
-pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des
-autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste
-de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans
-madame Roland un caractère doux, un coeur aimant, mais une âme forte,
-un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude;
-voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère.
-
-Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et
-intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle
-sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit
-s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir
-des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le
-personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude.
-Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs
-de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et
-l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur
-qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait,
-s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa
-mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque
-dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop
-occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une
-_poignée de persil chez la fruitière du coin_[2], parlant à tout le
-monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle
-fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une
-vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait
-soi-même la position dans laquelle on se trouve.
-
-[Note 2: Ce sont ses propres expressions.]
-
-L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque
-madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur
-leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur
-filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est
-toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur
-déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue
-elle-même, il faut se taire[3]!
-
-[Note 3: Elle _voulut_ mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer;
-elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux
-jours.]
-
-...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était
-plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du
-ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste,
-triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà
-faisait des progrès et même des ravages profonds.
-
-Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un
-visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une
-expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille
-avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette
-âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme
-nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque
-chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard
-était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même
-un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un
-homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution
-française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une
-jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai
-connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa
-conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si
-concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou
-de la tribune de la place d'Athènes[4]...
-
-[Note 4: On a tenté de faire son portrait sans pouvoir réussir, et
-cela n'est pas étonnant. Ce genre de physionomie est si difficile à
-faire! l'âme ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un
-regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante
-des séductions.]
-
-C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait
-avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son
-langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses
-qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses
-paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme,
-lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de
-l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque
-ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour
-d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa
-noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui
-avait un coeur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils
-entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la
-force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir
-de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères,
-vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le
-peuple français!»
-
-Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle
-et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle
-prononçait ce mot: _le peuple français!_ une profonde vénération, une
-sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été
-digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on
-pas dit de Porcia?...
-
-Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la
-vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme _femme d'État_, on
-peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors;
-mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle
-les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de
-posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux:
-c'est comme le fils d'un grand homme.
-
-J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle
-en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que
-Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue
-d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps
-même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse.
-Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme
-d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé
-_Sainte-Lette_, homme littéraire dont elle aimait le talent, un
-vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres
-littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et
-recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat
-de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore
-plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en
-dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce
-qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité
-l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute
-supérieure comme elle-même.
-
-[Note 5: Même d'une mère ordinaire, car, à moins qu'on ne rencontre en
-sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant
-d'horreur elle-même, on ne trouve pas de mauvaises mères. Le même
-anathème doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La
-postérité elle-même est sévère pour ce crime. Quoique bien des siècles
-se soient écoulés depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits
-par l'opinion de leur patrie, repoussés par les lois, est encore aussi
-actif que le jour où, accusant _la vieillesse_ de leur père, ce père
-leur répondit en montrant _Oedipe à Colonne!..._ L'infortuné!... comme
-il avait dû souffrir pour arriver à choisir un pareil sujet!... Et
-telle était la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'oeuvre
-que produisit le vieillard à la fin de sa carrière pour peindre des
-fils ingrats... Et ce n'était qu'un père!... Qu'aurait donc fait une
-mère?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystérieux entre les
-enfants et la mère, qui donne à tous deux une tendresse que rien ne
-peut détruire et que _tout_ contribue à augmenter.]
-
-Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première
-communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens,
-Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié;
-mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne
-s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai
-que cette devise sera éternellement l'histoire des coeurs
-véritablement aimants.... _loin des yeux, près du coeur!_... Les deux
-jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à
-Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de
-la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle
-Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit
-aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une
-troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût
-été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle
-Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi
-causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui
-révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer
-ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une
-jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la
-Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon.
-
-Un jour il dit à mademoiselle Canet:
-
---Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre
-amie?...
-
-La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle
-Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était
-encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette
-douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus
-lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage
-lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des
-nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la
-lecture d'un passage de cette lettre.
-
---Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne,
-car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.
-
---Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui
-montra le passage de la lettre de Sophie.
-
-«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai _souvent_
-parlé.... C'est un homme éclairé, de moeurs pures, à qui l'on ne peut
-reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps
-modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. _Ensuite il a le
-faible de beaucoup trop parler de lui[6]._»
-
-[Note 6: Ce portrait était frappant, car l'amour-propre de Roland
-était positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-même ne lui
-laissa pas voir sa supériorité une fois qu'elle le connut...
-Craignait-elle de l'éloigner d'elle?... cette pensée serait bien
-amère.]
-
-Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en
-pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une
-ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La
-suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé.
-
-M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était
-haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude,
-plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange!
-ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait
-avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme
-bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui
-donnât le nom;--il était pâle,--maigre,--mais ses traits étaient
-réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une
-personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors
-que vingt-un ans[7]...
-
-[Note 7: Elle était née en 1754.]
-
-Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière
-peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne
-isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution...
-Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait
-comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la
-ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le
-cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant
-par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie
-d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se
-fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa
-voix n'avait aucun charme.»
-
-Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme
-voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait
-contre Mirabeau...
-
-C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland
-racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son
-caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu
-froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment
-presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de
-sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune
-homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La
-Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent,
-il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de
-faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour
-éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur
-rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon
-ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de
-rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable
-position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui
-existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et
-enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses
-visites.
-
-Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à
-compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle
-y trouva des ressources contre la douleur du coeur; et cette vie tout
-intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il
-existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses
-merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui
-ne l'ont pas suivie.--Ses relations se bornèrent à quelques hommes de
-lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne
-devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la
-monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail.
-Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut
-dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde
-qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de coeur.
-
-Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit
-dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion
-qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées
-étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].
-
-[Note 8: Voir ce qu'elle a écrit sur la mélancolie et sur l'âme, dans
-ses oeuvres. C'est écrit avec le sang de son coeur... mais ce qui est
-merveilleux, c'est l'écrit intitulé: _Avis à ma fille._ C'est une
-relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouchée de
-la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la
-nourrir!... Ces avis donnés par cette femme qui, plus tard, aurait
-conduit un empire, ont un caractère sacré.]
-
-Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies;
-elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient
-une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune
-homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont
-s'aperçut mademoiselle d'Hangard...
-
---Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?
-
---Oui, et toi-même?
-
---Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles
-Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.
-
-[Note 9: M. Bordenave était un chirurgien très-connu, membre de
-l'Académie des Sciences.]
-
-Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à
-mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...
-
---Mais non, un an, dix-huit mois peut-être...
-
-Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer... C'était le temps
-où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son
-âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait
-faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié
-et ne l'eût éloignée de cet homme.
-
---Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez
-mesdemoiselles Bordenave?
-
---Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire
-dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport
-avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la
-cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune
-fortune...
-
---Vraiment! interrompit Marie.
-
---Eh quoi! ne le sais-tu pas?
-
-Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment
-aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était
-toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête?
-
---Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie,
-n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser.
-Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui
-paraît une dot suffisante, et il court _les héritières_. Cela est si
-bien connu maintenant que dans toute cette société _on ne l'appelle
-que l'amoureux des onze mille vierges_. Si tu vivais moins retirée, tu
-le saurais comme nous.
-
-Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée...
-elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté
-chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche...
-Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie
-était expliquée!...
-
---Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues
-enflammées de colère contre elle-même.
-
-Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint
-demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée
-depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort
-et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la
-supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche:
-mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à
-dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au
-coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de
-faire entrer M. de La Blancherie...
-
---Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant
-vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui
-m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a
-changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une
-protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à
-tous deux...»
-
-Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres.
-Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre...
-elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à
-répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais
-depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser,
-et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire
-plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon
-père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que
-vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle
-de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change
-aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute,
-bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je
-suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe
-encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais
-permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de
-personne... Je fais des voeux pour la réussite de votre entreprise;
-mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la
-position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire,
-monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je
-vous demanderai de terminer votre visite.
-
-Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il
-devait partir...
-
-M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce
-discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente,
-qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut
-altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait
-encore trop vivement _aux héritières_ pour que l'homme qui pouvait
-prostituer son coeur et le langage du coeur à un pareil manége lui
-inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa
-physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau
-rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu
-se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui
-assigner, _à elle_, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule
-d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-être un peu trop vite
-entraîner à faire une réplique mordante.
-
---Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute
-autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de
-prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi
-franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans
-des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...
-
-[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car
-l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné;
-mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une
-parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour...
-l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à
-lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.]
-
-Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant
-mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai...
-Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir
-pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille,
-que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds
-et qu'on brise sans la regarder...
-
-M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La
-colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même,
-d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me
-retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une
-passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste
-de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui
-commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas
-un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La
-Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta
-en passant un cousin de Marie, appelé _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne
-salua.
-
-Il ne revit jamais Marie!
-
-Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le coeur
-comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne
-connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le
-nom de _l'agent général pour la correspondance des sciences et des
-arts_?
-
-Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle
-avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait
-jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était
-elle que Marie continuait à aimer.
-
-Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle
-entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait
-employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte
-comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne
-toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que
-rêver au lieu de penser.
-
-M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris.
-Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune
-mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes
-qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour
-remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais
-il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas
-dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le
-sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se
-convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille
-conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la
-composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain
-lorsqu'on la quittait...
-
-La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand
-intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de
-l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de
-cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait
-déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi
-devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?...
-À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure
-contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la
-diriger à son tour.
-
-Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la
-mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme,
-qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société,
-composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame
-Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa
-fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des
-arts_ après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin.
-Voilà comme il entendait les arts!
-
-Après la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de père_; il
-demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné
-les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui
-s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il
-y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être
-un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son
-aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un
-reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage
-sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet.
-Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle
-détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de
-Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui
-ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent
-comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.
-
-M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à
-l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail
-languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions
-l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses
-affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une
-maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour
-réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans
-cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa
-fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu...
-Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme
-elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle
-garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la
-loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent
-accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans
-une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce
-qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse
-passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa
-maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la
-maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons
-applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire,
-partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le
-dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui
-n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne
-jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la
-nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner
-sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant
-plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en
-jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie,
-ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands
-parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa
-gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom,
-qui est celui de _bonne_: c'était, dit elle-même madame Roland, une
-petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et
-gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.
-
-[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.]
-
-[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son
-état de graveur alla mal.]
-
-Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa
-mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes
-faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait
-minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son
-propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle
-continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce
-que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon
-ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les
-dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même
-onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au
-ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir
-d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours
-un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous
-les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le
-racontait elle-même fort plaisamment, son cours de _prédicateurs
-vivants et morts_. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme
-plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole
-pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble
-et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et
-Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec
-attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la
-frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs
-entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse
-intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un
-néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien
-aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui
-prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une
-personne aussi supérieure.--Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous
-admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne
-parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.
-
-[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport
-presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait,
-disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.]
-
-Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire
-un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur
-l'amour du prochain...
-
-Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier
-froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était
-Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon
-affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne
-connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter
-la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je
-cherchais en vain dans nos prédicateurs français.
-
-Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps
-la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé
-Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y
-eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière...
-car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du
-père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres
-le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il
-aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle,
-elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa
-beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un
-petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de
-cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la
-parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins
-qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses
-vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT
-même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard,
-tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des
-Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux
-gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort
-beau...
-
-Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les
-hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut...
-C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même
-est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut
-inculqué par la seule persuasion?...
-
-Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland
-disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes
-étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles
-qu'un grand sens.
-
-Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez
-drôlement.
-
-L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de
-coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des
-coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite
-personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un
-homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés
-sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif;
-mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un
-de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur
-avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE!
-
-Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes
-de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire
-à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée
-du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
-
-J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie
-avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant
-un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est
-comique. C'est un singulier rapport.
-
-Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que
-femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la
-bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine
-et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon,
-naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec
-la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle
-n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière
-chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
-
-Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme
-qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place
-dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa
-veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le
-comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques
-semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille,
-elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des
-dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence,
-s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa
-son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore
-même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
-
---Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.--Je l'ignore,
-répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...
-
-Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver
-en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas;
-cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à
-sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du
-tueur de boeufs, et elles n'y pensèrent plus...
-
-Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il
-n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que
-pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut
-malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce
-manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de
-la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon
-conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante
-qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait
-quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle
-Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de
-mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans
-en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement
-de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme
-énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille
-maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa
-aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir;
-mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent
-toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut
-très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas,
-puisqu'elle n'épousait pas son boucher.
-
-Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt;
-elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la
-lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement
-de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en
-mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut
-avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.
-
-Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce
-qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans
-laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même
-franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis
-son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance
-honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et
-le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un
-certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à
-donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même
-un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident
-dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce
-qu'elle serait un jour...
-
-Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire
-que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre
-vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait
-Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il
-en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait
-vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit
-à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle,
-elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père,
-que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait
-du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais
-quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas
-remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la
-maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes
-l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente
-de cinq cents francs et sa garde-robe.
-
-La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse;
-elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on
-songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle
-ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais
-elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!...
-et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait
-raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots,
-et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...
-
-Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et
-revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser
-par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les
-scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme
-riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette
-différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se
-maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui,
-jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme
-mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise,
-je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la
-félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le
-caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu
-aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace
-qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint,
-mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus
-estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais,
-sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible
-quelquefois...
-
-Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils
-étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours
-d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de
-Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de
-restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un
-cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour
-parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait
-souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-même_ le dîner de
-son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant
-de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une
-des belles vies de Plutarque...
-
-[Note 14: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des
-manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme
-manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.]
-
-Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait
-le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection
-de sa femme, même _la plus légitime_, qu'il exigea d'elle qu'elle vît
-moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort
-attachée...
-
-La vie privée de madame Roland, dans laquelle la surprit la
-Révolution, avait quelque chose d'antique. Retirée à la campagne, près
-des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque désert[15] et
-éloigné à cette époque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont
-devenues familières au dernier paysan, mais qui à cette époque
-restaient encore ignorées, madame Roland était la providence de toute
-la contrée. Elle était _médecin, juge_... dissipait les nuages
-politiques qui se levaient, malgré l'éloignement du ciel orageux des
-événements, au-dessus de la paisible retraite où vivait Marie!... Ils
-étaient malheureusement encore trop près de Lyon!...
-
-[Note 15: Villefranche, demeure paternelle de M. Roland de la
-Platière. Il était d'une famille de robe noble et fort ancienne. Sa
-naissance était pour lui un motif d'orgueil, malgré ses idées de
-liberté.]
-
-Roland avait des principes arrêtés qui devaient le faire partisan de
-la Révolution aussitôt qu'elle s'annonça. Il y eut alors une
-profession de foi à réclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint
-pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand
-mal... mais qui devait naturellement être expliquée selon le besoin du
-moment. Roland, démagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse
-aristocrate, était un royaliste _vendéen_ pour la Montagne en 1793. Ce
-n'est pas l'homme qui avait changé! c'est le système dont il avait
-suivi la première bannière!
-
-L'intégrité et la stricte observance que Roland apportait dans toutes
-ses démarches administratives le firent prendre en haine par tous ses
-collègues, dont il paraissait par sa conduite blâmer les actions et
-les sentiments. Membre de la municipalité de Lyon à une époque
-orageuse, ce fut alors qu'il fut à même d'apprécier le trésor que Dieu
-lui avait donné! Madame Roland, enthousiaste de cette belle liberté,
-dont les premiers jours s'annonçaient à nous avec une pureté et une
-séduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et
-jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne
-dévièrent de leur route!... Mais à peine dans celle que la Révolution
-fit prendre à ses partisans, Roland s'aperçut qu'elle était hérissée
-de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austère probité
-devait la maintenir là où était le péril, et ils y demeurèrent tous
-deux. Roland était fait, malgré son extrême importance de lui-même,
-pour apprécier le mérite éminent de sa compagne; de ce jour il le
-reconnut et en remercia le Ciel!
-
-J'ai déjà dit combien les relations de société, soit littéraires, soit
-simplement sociales, avaient contribué à établir à cette époque une
-infinité de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais
-existé; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland.
-
-Brissot de Varville était un homme non-seulement de talent, mais fort
-spirituel, et de cet esprit français qui ressent le besoin de se
-communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de
-tous les Girondins peut-être le plus influent dans l'opinion
-révolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement à égarer dans
-les funestes voies que la Révolution ouvrit à ses admirateurs dans ses
-plus beaux jours. Roland n'était encore rien dans les affaires,
-lorsque Brissot lut quelques ouvrages écrits par Roland, c'est-à-dire
-par sa femme, dans un style annonçant des principes aussi purs que le
-_Forum_ de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la
-république romaine; c'était ce qu'on cherchait sans le trouver alors!
-On rencontrait à chaque pas la caricature de l'antiquité, sans trouver
-un homme qui vous parlât le langage de la raison et de la patrie......
-de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non
-Sparte et ses Thermopyles, Athènes et son Pirée, dont on nous
-assassinait tous les jours, et qui n'étaient que des rêves
-fantastiques dépourvus de bon sens même dans leurs fictions. Brissot,
-ravi de trouver une clarté d'expression pour rendre des sentiments
-vertueusement républicains, envoya ses ouvrages à Roland sans le
-connaître, en lui écrivant comme à un confrère, un émule en
-littérature, et en lui exprimant le désir de continuer la
-correspondance. Roland était alors à Lyon, comme inspecteur des
-manufactures, et Brissot commençait une feuille périodique forte en
-raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux
-du temps devaient être obscurs et prolixes.
-
-Roland ne fut pas séduit par le style de Brissot, et cela devait être.
-Roland avait une sécheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et
-ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le
-fut, et très-bien. Elle lui répondit au nom de son mari, et la
-correspondance s'établit, tandis que Brissot et Roland étaient loin
-l'un de l'autre et ne s'étaient jamais vus; enfin ils devinrent
-presque amis sans se connaître autrement que par une de ces
-correspondances qui deviennent intimes dès que l'âme est la compagne
-de l'esprit, comme cela était dans les Girondins.
-
-Une occasion précieuse se présenta pour que Roland fût introduit aux
-affaires. Un hiver affreux dans ses conséquences avait décimé pour
-ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille étaient
-sans pain; les ressources manquaient entièrement, et Lyon se trouvait
-endetté de quarante millions! Madame Roland dit à son mari:
-
---Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller à Paris auprès
-de l'Assemblée Constituante pour solliciter des secours pour la
-population lyonnaise: il faut partir!!!
-
-Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme _le força_ pour
-ainsi dire à l'accepter: la députation fut envoyée, Roland en fit
-partie, et elle arriva à Paris le 12 février 1791. C'était l'époque où
-tout ce qui avait une âme était appelé à en donner des preuves!
-L'austérité républicaine était dès lors aux prises avec l'intrigue et
-la plus basse des passions, la vengeance. C'était alors que tout le
-tiers-état bien pensant voulait enfin prouver que la nation française
-ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien
-de la masse pensante et agissante; d'un autre côté, tout ce qui était
-agité par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait
-aussi _vive la liberté!_ pour opprimer tout ce qui n'était pas dans le
-sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et
-Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la première ligne
-que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette
-ligne, parce que je répète qu'elle avait une âme d'homme supérieur
-dans un corps de femme.
-
-Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti,
-parce qu'il n'appartient à aucun... et qui, grand par ses facultés,
-mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui
-l'auraient suivi et lui auraient prêté non-seulement leur appui, mais
-celui de l'or!... de cette idole après laquelle il courait, et à
-laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau.
-
-Arrivée le 12 février, le 13 au matin madame Roland reçut la visite de
-Brissot. C'était un homme déjà bien important à cette époque de la
-Révolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'oeil dans
-l'esprit, et une austérité de principes, qui devaient lui assurer la
-première place dans une république, si nous avions vraiment voulu la
-république au lieu _de jouer à la république!_... Le seul défaut grave
-qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti était le côté moqueur
-de son esprit.
-
-C'est une chose fort singulière que la première entrevue de deux
-personnes qui se sont beaucoup écrit sans s'être jamais
-rencontrées!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la
-juger!... Son âme s'était peinte dans ses lettres, et une femme comme
-elle avait paru à Brissot une merveille à conserver à leur parti; si
-même, disait-il à Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier!
-
-Vergniaud était du même avis! Quant à madame Roland, le jugement
-qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut différent de celui qu'elle
-avait été à même de concevoir d'après ses lettres! Elle vit en lui un
-homme fort habile et digne d'être à la tête d'une faction, mais dont
-la légèreté d'esprit ne convenait peut-être pas à la gravité des
-circonstances. Cependant elle fut charmée de ce rapprochement, et
-comprit combien on pouvait avoir d'heureux et même de grands résultats
-avec cet homme!...
-
-Mais Brissot avait en effet de cette légèreté que nous ne pouvons nous
-défendre d'avoir, comme _inhérente_ à notre nature française... il en
-abusait surtout pour prendre à l'excès le côté plaisant d'une chose,
-quelque grave qu'elle fût[16].
-
-[Note 16: Cette légèreté lui était reprochée dans l'assemblée par le
-parti contraire, qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments
-contre lui... mais il était toutefois un homme des plus supérieurs,
-quoi qu'en aient dit ses ennemis.]
-
---Il aurait trouvé à rire sur son enterrement, s'écriait l'abbé
-Maury...
-
---Comment donc! même sur le vôtre, disait Cazalès!...
-
-C'est de lui que Mirabeau disait: _Il juge bien l'homme et ne connaît
-pas les hommes._
-
-L'ami de Brissot était un homme bien remarquable, mais moins que lui;
-c'était _Pétion!_ le roi de Paris. En le présentant à madame Roland,
-il lui demanda la même permission pour plusieurs de ses amis. Madame
-Roland était sédentaire; on arrêta qu'elle recevrait ces Messieurs
-_quatre fois_ par semaine, le soir. Elle était bien logée et dans le
-centre de Paris.
-
-Les amis dont parlait Brissot, c'étaient les Girondins!...
-
-De cette manière, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour
-se réunir; ce fut le premier point où il se centralisa. Quel salon que
-celui où ils causaient avec familiarité!... Assise devant une table
-sur laquelle étaient quelques journaux et des brochures, madame Roland
-ne paraissait dans l'origine prendre aucune part à ces conférences,
-qui déjà étaient d'un bien puissant intérêt pour elle... Mais quelle
-que fût son opinion, quelle que fût l'influence qu'elle exerçait sur
-tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou
-blâmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les
-sentiments de ceux que Brissot lui présentait... Elle était pour eux
-maîtresse de maison prévenante, polie, gracieuse même, malgré
-l'austérité de ses principes à cette époque; mais jamais elle ne parut
-même s'écarter de cette façon d'agir, lorsque plus tard son influence
-faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits
-comités composés de Brissot, Pétion, Robespierre, Gensonné, Vergniaud,
-Guadet, Bazot, Fonfrède, Valazé, enfin tous ces hommes dont certes
-l'histoire a buriné plutôt qu'écrit les noms, madame Roland
-distinguait surtout à cette époque Robespierre?... Elle le jugeait le
-plus honnête de tous!... Dans ces comités qui avaient lieu chez madame
-Roland, on discutait des projets de loi, des plans réformateurs, des
-remontrances à la Cour pour éloigner tous les favoris, madame de
-Polignac surtout, dont l'avidité, disait Robespierre, RUINERAIT enfin
-la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on
-parlait longtemps, et au résumé, à la fin de la soirée, il se trouvait
-qu'on n'avait rien fait. Un soir, après avoir écouté en silence une
-partie de la conversation, où Vergniaud avait été admirable et où
-madame Roland lui avait répondu avec un talent qui aurait honoré la
-tribune la plus éloquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit
-très-bas en lui serrant la main:
-
---Quelle admirable éloquence!... vous m'avez fait mal!... Employez
-donc ce don du Ciel à convaincre ces gens-là que, dans la prairie du
-Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans
-de la Suisse!...
-
-Cette remarque prouvait déjà la jalousie de Robespierre contre la
-Gironde, qui était toute brillante d'éloquence... Mais il avait raison
-cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient
-amené chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit.
-
-On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comités
-du soir, beaucoup de décrets qui passaient ensuite à la Convention;
-mais la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le
-côté gauche et opéra les maux de la réunion... Un soir, madame Roland
-était seule; la réunion se faisait ordinairement vers sept ou huit
-heures; il n'en était que sept ou six et demie; enfin elle achevait à
-peine de dîner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il était seul
-aussi, chose assez rare, car il était toujours accompagné de plusieurs
-de ses collègues... Il est à remarquer que dans ces réunions du soir
-chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y était seule...
-Quelquefois, l'un des députés, marié, amenait sa femme, mais lorsque
-madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de
-réunion, son salon était ouvert seulement aux notabilités politiques
-ou littéraires, et puis en cela elle était comme beaucoup de femmes
-littéraires, ou bien étudiant, comme elle le faisait alors, la
-politique agitée qui menaçait de tout envahir! Une conversation légère
-n'était pas à l'unisson de pareille matière, et son langage n'aurait
-pas été compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou
-venant de se faire coiffer par Léonard!!...
-
-Robespierre témoigna à madame Roland sa joie de la trouver seule.
-
---Nous allons causer à coeur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous?
-
-Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaça tout auprès d'elle.
-
---Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant
-qui découvrait trente-deux perles...
-
---Eh bien! écoutez donc ce que j'ai à vous dire, non-seulement en mon
-nom, mais à celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre
-admirable éloquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes
-tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire à la liberté,
-cette liberté dont vous êtes idolâtre, je le sais, et que je vénère
-moi-même autant qu'elle m'est chère: eh bien! vous pouvez beaucoup
-pour sa cause... Vous savez que dans vos réunions, quoique j'y sois
-fort assidu, je parle peu (c'était vrai); mais si je suis silencieux,
-j'écoute et je profite. JE SUIS TIMIDE ENSUITE, et j'ose peu prendre
-la parole dans ces réunions devant des hommes comme Guadet, Gensonné,
-Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!...
-
-La manière dont il prononça ce nom aurait fait frémir si l'on avait
-alors connu Robespierre!... Mais bien loin de là, madame Roland était
-convaincue _de sa bonté_, et surtout de son amour pour la liberté et
-la patrie...
-
---Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas
-toujours du même avis, quoique de même opinion; mais je suis disposée
-à tout pour la liberté...
-
---Eh bien donc, il faut que Brissot se détermine à faire un journal...
-La presse est de toutes les armes la plus meurtrière... la parole
-n'est rien à côté d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit
-préparé, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'être pas
-heureusement harmonieux, la mémoire peut manquer, la timidité
-embarrasser votre débit... Que tout cela se trouve réuni, et une cause
-est manquée dans sa défense comme dans son attaque... Un journal, au
-contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et
-juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant
-que la réfutation n'arrive!... Qu'importe une réponse qui vient huit
-jours ou vingt-quatre heures après?... À l'Assemblée, voyez l'abbé
-Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui
-se détruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire
-quoiqu'il soit moins éloquent que l'abbé... parce qu'il répond
-sur-le-champ et que le discours de l'autre, préparé depuis longtemps,
-est réduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend
-l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sûr de
-vaincre. Déterminez Brissot à faire un journal... Nous avons songé à
-cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot.
-
-Madame Roland s'engagea à ce que voulait Robespierre, avec d'autant
-plus de plaisir que c'était aussi depuis longtemps sa pensée. Elle
-parla à Brissot; il prit feu à ce projet, et bientôt parut le premier
-numéro du journal intitulé _le Républicain!_ Dumont le Genevois y
-travailla d'abord avec Brissot... Le nom du _gérant responsable_ était
-celui d'un monsieur du Châtelet, militaire, et _homme de fer_ plutôt
-qu'_homme de paille_. C'était cela qu'il fallait. Condorcet avait deux
-articles admirables qu'on allait y insérer, lorsque le journal fut
-arrêté et défendu; je ne me rappelle plus bien à présent pour quelle
-raison. J'ai rapporté ce fait, parce que l'influence de madame Roland
-requise par Robespierre pour l'établissement d'un journal m'a paru
-plaisante.
-
-Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland à cette
-époque, se trouva un jour chez elle avec Pétion, Robespierre et
-Brissot. C'était Desgenettes, neveu de Valasé; il était alors fort
-jeune homme (dix-huit à vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se
-faisait comme affaire politique. Ce jour était important, c'était
-celui de l'arrestation du Roi à Varennes. En apparence Robespierre
-était frappé de terreur et pâle de crainte. Il disait que le parti
-républicain était perdu; que, si les royalistes avaient de la raison,
-ils _égorgeraient_ tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et
-feraient une seconde Saint-Barthélemy; que cela était à craindre,
-parce que la famille royale n'avait pas pris cette détermination sans
-avoir dans Paris un parti puissant. Brissot répondit, ainsi que
-Pétion, que cela n'était pas à craindre, et qu'au contraire, en
-fuyant, le Roi avait _brisé_ la royauté; que sa fuite était sa perte
-et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple étaient
-excellentes, parce qu'il était enfin éclairé sur celles de la Cour et
-sur sa perfidie.--Le Roi ne veut plus de la constitution jurée, dit
-Brissot; il en veut une plus homogène... C'est le moment de s'en
-emparer et de disposer les esprits à la république!...
-
-Robespierre était assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait,
-ainsi que de ricaner; il se retourna à demi et dit avec un accent
-moqueur:
-
---Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une république?...
-
-[Note 17: Sylla mangeait aussi ses ongles.]
-
-Sans doute que Robespierre n'était pas _royaliste_; mais ce mot dit
-avec ironie est bien fort et donne lieu à des réflexions, même dit en
-raillerie.
-
-Je n'écris pas positivement une histoire politique; mais toutes les
-fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des
-rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrêterai à des
-détails même minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame
-Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les
-hommes influents de l'époque de 1791, jusqu'à celle où elle mourut.
-C'est une femme habile, à qui son esprit donnait dans son salon une
-influence grande et solennelle. C'est de là souvent que sont sorties
-les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du
-Code civil! C'est sous sa direction cachée que l'Assemblée a souvent
-discuté des questions importantes; c'est dans ce petit salon
-particulier, avant d'aller dans ce ministère, ce lieu qu'elle ne
-quitta que pour la prison et l'échafaud, que madame Roland est
-vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espère
-rendre le portrait ressemblant.
-
-Ainsi donc, puisque j'écris le _salon de madame Roland_, il me faut
-parler _de ce salon_ lorsqu'elle fut à ce second ministère; car
-l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappelé au ministère,
-et là, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son
-parti. Je m'étendrai peu sur les affaires politiques qui précédèrent
-cette rentrée; elles eurent sans doute une immense influence, mais
-madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle était bien soeur de la
-Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de
-l'échafaud[18].
-
-[Note 18: Ces détails m'ont été racontés pour la dixième fois
-avant-hier matin par une personne très-connue dans cette malheureuse
-époque de la Révolution, et qui allait très-souvent chez madame
-Roland.]
-
-Madame Roland aimait Pétion: cela m'étonne. Je ne crois pas que Pétion
-ait été jamais sincère ni avec la Révolution, ni avec le Roi. Mais
-franche et naturelle, madame Roland ne croyait pas qu'on pût tromper,
-et elle jugeait avec son propre coeur. Pétion était donc pour elle un
-exemple qu'elle se plaisait à suivre. Pétion ne recevait pas chez lui;
-chose évidemment absurde! Si l'on conspire dans un salon, ce n'est pas
-lorsqu'il y a deux cents personnes, et l'intérieur d'un homme d'état
-est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse
-consulte une liste pour laisser entrer chez son maître. Quant à
-Pétion, sa simplicité, disait-il, était la cause de sa _sauvagerie_.
-
-Madame Roland n'avait pas de _sauvagerie,_ mais le grand monde
-l'ennuyait. Aussi, dès _qu'elle_ fut au ministère, elle déclara
-qu'elle ne recevrait que par invitations, et qu'elle n'aurait _point
-de maison_ ouverte. Elle recevait cependant, mais de cette manière.
-
-Elle donnait à dîner deux fois par semaine. L'une était consacrée aux
-collègues de Roland. Ce dîner fut quelquefois la source de bien des
-querelles!... Ce fut surtout pendant le second ministère de Roland,
-lorsque Danton, Clavières, Monge, étaient ses collègues... lorsque,
-gonflé de fiel et de haine, Robespierre lançait sur Danton, parvenu au
-pouvoir avant lui, un regard d'anathème qui lui disait: _Tu mourras!_
-
-L'autre dîner était consacré soit à des députés, soit à des employés
-au ministère, soit enfin à des hommes jetés dans les affaires
-publiques... La table de madame Roland était toujours remarquablement
-bien servie, mais sans aucun luxe... du très-beau linge, de beaux
-cristaux, une grande profusion de fleurs, mais peu d'argenterie, et
-pas du tout de vaisselle plate. Quinze couverts, c'était le plus
-petit nombre; vingt personnes, le plus élevé. On ne faisait qu'un
-service, innovation que madame Roland mit la première en usage. On
-dînait à cinq heures, pour laisser arriver les députés, dont les
-moments étaient incertains. Après le dîner, on retournait au salon, on
-y causait, et à neuf heures tout l'hôtel du ministère était désert et
-silencieux. Les autres jours de la semaine, madame Roland dînait
-quelquefois seule avec son mari, quelquefois avec quelques amis, dont
-le nombre n'excédait jamais trois ou quatre. Sa fille Eudora dînait
-chez elle avec sa gouvernante, parce que les heures des repas étant
-irrégulières, madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrît.
-
-C'était un intérieur vraiment touchant que celui de cette maison,
-surtout dans l'intimité, et lorsque les favorisés étaient des hommes
-tels que Gensonné, Guadet, Vergniaud, Valasé! Saints martyrs de la
-liberté[19]!...
-
-[Note 19: On veut aujourd'hui ternir la gloire de la Gironde.--C'est
-injuste et de plus impolitique.]
-
-Un ami de madame Roland, qui devint un habitué de sa maison, était
-Thomas Payne. Il avait été naturalisé français. Connu par ses écrits,
-qui eurent une grande influence dans la guerre d'Amérique, et
-pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France, il avait
-une singularité attachée à lui qui mérite d'être signalée. Il
-entendait le français sans le parler, et madame Roland entendait
-l'anglais sans le parler aussi. Cependant ils avaient de longues
-conversations, parlant chacun dans leur langue. Madame Roland était
-une habile publiciste, et pouvait comprendre les hautes pensées de
-Payne, _qui éclairait mieux une révolution qu'il ne pouvait fonder une
-constitution_, dit madame Roland.
-
-David William, aussi mandé par la Convention, était un homme d'une
-grande habileté que madame Roland avait admis dans son intérieur; mais
-toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas à celle de madame
-Roland. Le calme de son salon, quoique l'on y discutât souvent,
-contrastait étrangement avec le trouble des moindres réunions... Aussi
-s'empressa-t-il de retourner dans sa paisible patrie!
-
---Adieu, dit-il à madame Roland, je vous quitte à regret; mais je ne
-puis rien ici. On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas
-écouter. Vous autres Français, vous ne prenez pas la peine de
-conserver même la décence extérieure. L'étourderie, l'insouciance, la
-malpropreté, ne rendent pas un législateur plus savant, et rien n'est
-indifférent de ce qui frappe les yeux et se passe en public... Voyez
-quels hommes sont les députés depuis le 31 mai!... Ils parcourent
-Paris, ivres, à moitié vêtus, en veste, la tête coiffée d'un sale
-bonnet rouge!... _Savez-vous ce qui arrivera un jour?... C'est qu'ils
-tomberont tous, peuple et gouvernement, sous la verge d'un despote qui
-saura les assujettir_[20].
-
-[Note 20: Propres paroles de David William.]
-
-Mais Danton était celui qui allait le plus souvent chez madame Roland.
-Toujours il avait un prétexte pour lui parler et passer dans son
-appartement avec Fabre d'Églantine... Souvent même il venait lui
-demander à dîner... C'était alors pour causer plus intimement _avec
-elle_ et son mari des affaires publiques. En voyant cette figure
-atroce s'animer du feu sacré qui brûlait en son âme, on était surpris,
-au bout d'un certain temps, de s'habituer à elle, et même d'y trouver
-des beautés!... et pourtant jamais physionomie n'exprima, comme celle
-de cet homme, l'emportement des passions brutales... L'ambition devait
-le porter à abattre la tête de son concurrent, l'amour celle de son
-rival. Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un être
-aimé[21], comme la sacrifier pour sa patrie. Mais aussi, pour peu que
-le sort de cette même patrie lui parût en danger, Danton aurait tiré
-le poignard et conduit les assassins!... Cette époque, où il allait si
-souvent chez madame Roland, était celle où il chantait les matines de
-septembre... on était aux vigiles de ces terribles jours, et Fabre
-d'Églantine, lui aussi, n'ignorait pas ce qui se préparait!...
-Croyait-il, comme Danton, que là était le salut de la patrie?... Mais
-n'abordons pas encore ce sujet... il viendra bien assez tôt!
-
-[Note 21: Ce qu'il a fait, car c'est pour avoir aimé sa femme au point
-de ne la pouvoir quitter qu'il a été arrêté. On l'avait arrêté... il
-pouvait fuir.]
-
-Lorsque Roland fut appelé au ministère pour la première fois, il y eut
-le jour de sa présentation une question singulière agitée dans le
-salon de madame Roland; j'ai oublié ce fait, mais il est toujours
-temps de revenir.
-
---Je viens vous demander votre avis, ma chère amie, lui dit son mari;
-je le puis faire sans que l'on m'accuse de me laisser mener par ma
-femme, ajouta-t-il en riant.--Comment me faut-il être habillé?
-
---Comment?... mais comme vous êtes tous les jours. Demandez à ces
-messieurs...
-
-Madame Roland avait toujours la coutume de se référer à ceux qui
-l'entouraient avec une grâce charmante; et dans cette occasion elle
-était encore aimable, car c'était évidemment de son ressort...
-
-Tous furent de son avis, excepté Robespierre.
-
---Il faut faire comme tout le monde, dit-il.
-
---Eh bien! il fait _comme tout le monde_.
-
---Non pas, car ses souliers, toujours attachés avec des cordons, ne se
-porteraient pas dans une assemblée ordinaire.
-
---Avez-vous oublié, dit madame Roland avec une amertume qu'elle
-voulait vainement déguiser, que le jour où les trois corps furent
-introduits chez le Roi, on jugea à propos de n'ouvrir qu'un battant de
-porte pour le tiers-état. Mon mari n'est que du tiers-état;... et
-_pour ce tiers-état_, tout est assez bon... Il ne faut pas porter des
-objets qui ne sont pas faits pour nous,... non plus que la terre
-elle-même _n'est pas faite_ pour nous! Il faut un _sentier_ frayé pour
-les pas d'une caste méprisée; à la Cour nous ne sommes que des
-parias!...
-
-Ses narines s'ouvraient et paraissaient trembler; ses lèvres étaient
-plus vermeilles, et sa voix émue ressemblait alors au tintement d'une
-cloche d'argent.
-
-Enfin la présentation par Dumouriez eut lieu le lendemain. Lorsque le
-chapeau rond, les souliers à cordons furent aperçus par l'huissier de
-la chambre, il demeura stupéfait, et dit à Dumouriez, qui était alors
-ministre des affaires étrangères:
-
---Monsieur!... eh quoi!... sans boucles à ses souliers!...
-
---Ah! s'écria Dumouriez, tout est perdu!... pas de boucles aux
-souliers!!
-
-Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence
-sur les affaires à cette époque, et la disgrâce de Roland et sa sortie
-de son premier ministère, événement d'une grande influence, furent
-encore l'effet d'une de ces séances qui avaient lieu chez madame
-Roland autrefois quatre jours par semaine, et lorsqu'elle fut au
-ministère ce fut tous les jours.
-
-Ce qui causa véritablement la disgrâce de Roland, disgrâce venue de la
-Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre
-écrite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les
-mémoires du temps[22]... mais Bonnecarrère me l'a laissé copier dans
-les papiers qu'il avait à Versailles, papiers où il y a des trésors
-précieux, et dont je crois que son fils, son seul héritier, ignore la
-valeur.
-
-[Note 22: Bonnecarrère, témoin oculaire du fait, m'a dit que le Roi
-fut au moment de faire sortir Roland du salon; ce fut la Reine qui le
-retint. On a prétendu que ce fait avait été considéré comme une
-offense par le Roi, et qu'il ne le pardonna pas à Roland, et surtout à
-sa femme.]
-
-«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est
-un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré, etc.»
-
-Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit
-aussi une lettre ou une note dans le même genre, et tout le ministère,
-Clavières, Roland, Servan, etc., se trouvant de la même opinion,
-_donna_ plutôt qu'il ne _reçut_ sa démission... Il y a dans ce fait
-une grande conséquence par les suites qu'eut ce changement de
-ministère. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses
-actions le salut de la patrie... il ne dépendait pas seulement de
-démarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de
-montrer au Roi qu'une _femme_ avait du pouvoir sur son mari et sur une
-partie de l'Assemblée... Madame Roland en avait un grand sans doute à
-cette époque, et la Gironde, toute à elle, répondait à son appel. Mais
-le motif de la résistance de Roland était noble et beau; il s'agissait
-du camp de vingt mille hommes sous Paris.
-
-Servan était aussi un homme d'un beau caractère...--Comme ministre de
-la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland.
-
---Soyez tranquille, mon honneur et mon coeur me défendront...
-
---Comment le Roi a-t-il pris votre avis?
-
---Fort mal; il m'a tourné le dos, et à peine étais-je rentré que
-Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en
-attendant.
-
---Dumouriez!...
-
---Oui...
-
---Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?...
-
---Par la Reine... Bonnecarrère est fort en crédit près d'elle par une
-intrigue de femme du côté de la comtesse Diane de Polignac... Les
-femmes sont puissantes à cette cour... Et quand des personnes comme
-celle que je viens de nommer font et défont des ministres, une
-monarchie peut se dire perdue[23].
-
-[Note 23: Voir à ce sujet l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur les
-Révolutions_, 1798, Londres.]
-
---Dumouriez! répéta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrère!...
-
---Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un
-homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais
-personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaillé
-pour être honnête homme qu'il l'a fait pour arriver à être un Figaro
-politique, il mériterait une statue!...
-
---Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous êtes?...
-
---Nous venons à vous!... Clavières, votre mari et moi, il faut que
-vous nous donniez une direction de conduite et même une lettre dans
-laquelle nous donnons tous notre démission...
-
---Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez
-servis, je vous le jure, à souhait; car ce ministère, cette politique,
-cela m'éloigne de mes occupations chéries; et certes ce que me donnent
-en dédommagement ces grandeurs-là ne vaut pas la peine qu'on leur
-sacrifie une heure de sa vie privée!...
-
-Les ministres étaient donc réunis au nombre de quatre chez madame
-Roland, le soir du jour où Servan avait parlé au Roi et où Roland
-avait donné sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur
-laquelle étaient des papiers et une écritoire, les quatre ministres
-observaient avec une sorte de joie inquiète madame Roland, dans la
-rédaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous.
-Duranthon[24], du parti de Dumouriez, était devant la cheminée, et,
-quoiqu'on fût au mois de juin, il y était debout, relevant les basques
-de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes
-médiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il
-s'était fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses
-collègues; Clavières ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame
-Roland le consultait de l'oeil ou de la voix, Clavières haussait les
-épaules, en lui disant tout bas:
-
---Laissez-le donc à lui-même... nous n'en voulons pas plus dans notre
-disgrâce que nous n'en voulions dans notre prospérité.
-
-[Note 24: Ministre de la justice.]
-
-Au moment où madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi
-mande M. Duranthon au château, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume
-en s'écriant:--Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est
-votre démission qu'on vous envoie.
-
-C'était vrai!
-
-Au bout d'une heure, Duranthon revint. Il avait une figure assez
-ridicule habituellement: son air était celui d'une vieille femme avec
-ses petits traits mal arrangés, ses rides mal placées; cette peau
-d'une teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardées;
-enfin il avait une figure déplaisante et désagréable à l'excès. Madame
-Roland le supportait, mais avec grand'peine. Il était vain, sans
-talent, et n'avait pour lui que la réputation d'un honnête homme qu'il
-vint perdre dans ce ministère sans en attraper une autre... C'était
-bien la peine d'être ministre...
-
-En le voyant arriver avec une physionomie abattue, comme s'il avait
-appris la mort de son fils unique, ses collègues et madame Roland ne
-purent retenir un éclat de rire... Il tira alors de sa poche un
-papier, qu'il allait lire avec une figure de circonstance qui ne
-laissait pas d'avoir son prix, lorsque madame Roland s'écria:
-
---M. Duranthon, c'est la démission de mon mari et la vôtre que vous
-apportez là, n'est-il pas vrai? Donnez donc, mon Dieu!...
-
-Et elle lui prend le papier des mains. C'était en effet la démission
-des quatre ministres!...
-
---Mon ami, dit-elle à son mari, c'est encore mieux mérité de notre
-part que de celle de ces messieurs!... Mais le Roi ne l'annoncera pas
-à l'Assemblée! et puisqu'il n'a pas profité de la leçon de votre
-lettre de ce matin, il faut rendre ces leçons utiles au public, en les
-lui faisant connaître... Je ne vois rien de plus conséquent au courage
-de l'avoir écrite que celui d'en envoyer une copie à l'Assemblée!...
-Au moins, en apprenant votre renvoi, elle en apprendra la cause.
-
-Cette idée devait plaire à Roland... Il la saisit, la lettre fut
-envoyée à l'Assemblée. On sait comment elle accueillit le renvoi des
-trois ministres!... elle ordonna d'abord l'impression de la lettre et
-son envoi dans les départements, en faisant une mention honorable de
-la conduite des trois ministres.
-
-Après cette dernière marque de courage, madame Roland rentra dans sa
-vie privée... Mais elle n'y retrouva plus la paix et le repos... Elle
-voyait sa patrie livrée au malheur et sentait dans son coeur tout ce
-qui pouvait donner peut-être d'utiles lumières. Elle était réduite au
-silence et à se consumer par son propre feu!...
-
-
-
-
-SALON DE MADAME DE BRIENNE
-
-ET DU CARDINAL DE LOMÉNIE.
-
-
-C'était une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de
-besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des
-moustaches, même de la barbe, et sa voix et sa démarche ne donnaient
-pas le démenti à ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de
-l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouvé le
-contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en
-avoir un semblable.
-
-Elle avait eu un salon composé de parties assez originales pour faire
-un tout au milieu duquel on se plaisait. L'abbé Morellet, qui en était
-un des plus intimes, me dit, lorsque je lui racontai comment j'avais
-connu madame la comtesse de Brienne, que son intimité était fort
-agréable, et que les habitués de cette maison y trouvaient du charme.
-À cela je ne puis rien objecter. J'ai vu aussi le salon de madame de
-Brienne, à Brienne, lorsque MADAME MÈRE y fut passer quelques jours,
-de Pont-sur-Seine, son château... Mais, à cette seconde époque, il ne
-restait plus rien, à ce que me dit le cardinal Maury, de la comtesse
-de Brienne d'_autrefois_.
-
-Son salon, soit à Brienne, soit à Paris, avait toujours été le
-rendez-vous d'hommes supérieurs et même célèbres: l'abbé Morellet,
-Marmontel, Chamfort, La Harpe, Suard, Condorcet, Turgot, Buffon,
-Malesherbes, Helvétius et sa femme, etc., et plusieurs artistes
-fameux, tels que Piccini, David, dont le talent commençait déjà à se
-faire connaître... Cette réunion, à laquelle venaient se joindre
-plusieurs femmes spirituelles et remarquables, était en renom à Paris,
-et les étrangers qui arrivaient, n'importe de quel pays, se faisaient
-présenter chez la comtesse de Brienne.
-
-L'abbé Morellet est celui dont j'ai tiré les renseignements les plus
-exacts sur cet intérieur. Il était à la fois disciple de Quesnay, ami
-de d'Alembert, camarade de Delille, et savant enfin tout autant qu'il
-faut pour montrer que la cloison du cabinet d'études n'était pas
-tellement épaisse qu'il n'y entendît souvent le bruit du monde...
-Seulement il montra qu'il n'avait fait que traverser la _logomachie_
-de Quesnay, ne prit des économistes que le vrai et l'utile, et
-l'appliqua au commerce, qui chaque jour à cette époque devenait
-presque toute la politique des temps modernes. On estimait l'abbé
-Morellet; on l'aimait. J'ai entendu dire à madame Helvétius qu'elle ne
-savait jamais comment elle aimait M. Morellet... si c'était comme un
-frère ou bien un père devant lequel elle allait s'agenouiller; et
-madame Helvétius n'était pas prodigue de ces paroles-là.
-
-Le château de Brienne, dont je parlerai d'abord comme un premier
-établissement de la famille de Brienne, mérite déjà une mention
-particulière à lui seul, et voici comment:
-
-L'abbé de Brienne, depuis cardinal de Loménie, archevêque de Toulouse,
-puis de Sens, ministre constitutionnel, l'un des hommes peut-être qui
-ont le plus nui à la France, mais qui l'a expié par une mort terrible,
-cet homme n'était pas originairement destiné à un si brillant avenir,
-ni à des malheurs si retentissants. Cependant, il prévoyait sa haute
-fortune et il a eu à cet égard une seconde vue. Fils d'un père et
-d'une mère qui n'avaient pas quinze mille livres de rentes, sans
-aucune place à la Cour, l'abbé de Brienne descendait des Loménie,
-secrétaires d'état sous Henri III et Henri IV, Louis XIII et Louis
-XIV. Malgré son peu de fortune, il pensait à devenir ministre, étant
-encore sur les bancs du séminaire, ce fameux séminaire des
-_trente-trois_, si renommé pour la force et la bonté des études.
-L'abbé de Loménie, comme on l'appelait alors, n'était pas l'aîné de sa
-famille; il était le second; son frère aîné fut tué au combat
-d'Exiles: l'abbé de Loménie avait alors vingt-un ans; il ne possédait
-qu'un chétif prieuré en Languedoc du revenu de quinze cents livres par
-an, et de plus quelques barils de cuisses d'oie dont il régalait ses
-amis lorsqu'il avait oublié lui-même de les manger, ce qui était rare.
-Il devenait l'aîné de sa maison par la mort de son frère, mais il
-rêvait déjà d'être un jour _cardinal-premier-ministre_!... Cela fut,
-mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revêtit que
-sa plus méchante doublure... Il laissa donc le droit de perpétuer le
-nom de Brienne à son plus jeune frère, et poursuivit ses études
-ecclésiastiques, convaincu qu'il trouverait dans l'état de prêtre ce
-qu'une autre carrière lui refuserait. Il fallait que sa confiance fût
-bien grande, car il était encore en Sorbonne qu'il traçait le plan
-d'un château royal!... Et le château de Brienne, dont la construction
-a coûté deux millions, a été bâti sur les plans du cardinal, lorsqu'il
-était encore abbé de Loménie. Il avait fait en même temps le plan des
-routes magnifiques qui devaient conduire à ce château, soit de Paris,
-soit de Troyes. N'avais-je pas raison de dire que le château méritait
-bien un mot sur lui seul?
-
-Tout en rêvant cependant à ce roman qui ne paraissait pas devoir
-s'accomplir, un événement extraordinaire lui donna une nouvelle
-confiance dans la pensée qu'il serait un jour le premier de l'État...
-Son frère, qui n'avait rien de remarquable, épousa mademoiselle
-Clément, fille d'un homme extrêmement riche, de la haute finance, qui
-avait laissé trois millions... Le frère ne regarda pas à la figure de
-la future, qui avait, comme je l'ai dit, une vraie tournure
-d'héritière;
-
- Et trois millions d'écus avec elle obtenus
- La firent à ses yeux plus belle que Vénus.
-
-On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne, on acheta les
-propriétés environnantes, et bientôt le revenu de la terre de Brienne
-fut porté à cent mille francs annuellement... Un mauvais donjon était
-tout ce qui restait de l'ancien château, et M. l'abbé Morellet y ayant
-été un jour avec l'abbé de Loménie, qui n'était encore que simple
-grand-vicaire de l'archevêque de Rouen à Pontoise, pour juger des
-progrès des travaux, ils logèrent dans l'ancien château, dont il ne
-restait debout qu'un mauvais pavillon. Le lendemain de leur arrivée,
-lorsque l'abbé Morellet voulut se lever, il fallut qu'il attendît
-qu'on lui trouvât des souliers; il n'en avait plus qu'un, l'autre
-avait été mangé par les rats.
-
-Sur ces mêmes ruines, et lorsqu'on eut coupé tout le sommet d'une
-montagne de laquelle on domine un pays immense, on construisit un
-magnifique château, édifice vraiment digne de la curiosité d'un
-voyageur; j'ai été frappée de la magnificence simple et bien entendue
-qui a ordonné cette construction. C'est un si grand avantage que la
-réunion du luxe et du goût[25]!...
-
-[Note 25: L'esplanade produite par l'enlèvement du sommet de la
-montagne est un ouvrage vraiment curieux. C'est sur cette esplanade
-qu'est bâti le nouveau château, ayant vingt-sept croisées de face; un
-immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons
-isolés; des communs aussi beaux que pour une demeure royale; un chemin
-allant du château au bourg de Brienne, construit sur des arches et
-traversant un vallon très-profond; une salle de spectacle; des
-souterrains admirables par leur beauté et surtout leur utilité, en ce
-qu'ils assainissent le château... Mille dépendances, enfin, toutes
-faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile, font de
-cette demeure un lieu tout-à-fait digne d'un souverain.]
-
-Les Brienne, une fois établis dans cette belle demeure, y tinrent
-l'état d'une haute et puissante famille. La noblesse de la province de
-Champagne, celle plus élégante de Paris et de la Cour, venaient y
-faire de longs séjours; on y chassait avec un luxe qui n'appartenait
-qu'à un souverain; des distractions tout-à-fait impossibles dans
-d'autres châteaux y étaient aussi données de cette manière... Un
-cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique étaient
-expliqués, mis à la portée de tous, même des femmes, par un physicien
-de mérite que M. de Brienne attachait pour la saison à son château:
-c'était M. de Parcieux; il faisait des cours de physique et de chimie,
-à cette époque où Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient
-avide de ces sortes de connaissances... Madame la duchesse de Brissac,
-autrefois madame de Cossé, se trouvant à Pont[26] lorsque madame de
-Brienne y vint pour voir _Madame Mère_, lui rappela comme le château
-de Brienne avait été amusant, une année qu'elle lui cita... et en
-effet, on y jouait la comédie, on y chassait, on y jouait, on y lisait
-des vers, enfin on y faisait ce qui plaisait.
-
-[Note 26: Pont-sur-Seine, terre de _Madame Mère_; ce château, fort
-vaste et fort beau, était la seule chose remarquable de cette
-propriété. Il n'y avait pour parc qu'une étendue de terrain
-tout-à-fait inculte et sans ombrage. Ce château avait appartenu avant
-la révolution à M. le prince de Lusace (Xavier).]
-
-Habituellement la vie y était toujours amusante, mais c'était surtout
-aux fêtes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se
-déployait dans toute sa volonté d'être royale. Il y avait souvent au
-château de Brienne plus de quarante maîtres venus de Paris, sans
-compter la foule des villes voisines, des châteaux environnans... et
-puis les musiciens, les artistes venus de Paris; les tables dressées
-dans le parc, les cris de _vive M. le comte!... vive madame la
-comtesse!..._ Ce mouvement extérieur, accompagné d'une activité égale
-dans le château, donnait vraiment ces jours-là au château de Brienne
-l'aspect d'une demeure royale, et dans ces journées-là l'archevêque de
-Toulouse, car il l'était alors, pouvait en effet croire qu'il
-arriverait à la magnificence du cardinal de Richelieu, lorsqu'il se
-faisait porter par vingt-quatre gentilshommes, et que les murailles
-des villes s'abattaient devant lui...
-
-Un des plaisirs les plus vifs de Brienne, c'était la comédie; on la
-jouait souvent et bien... on y donnait des pièces toujours
-spirituelles, et bien représentées, parce que les auteurs veillaient
-eux-mêmes à la mise en scène. Après la représentation de la pièce, qui
-était une comédie ou un petit opéra, on donnait de charmants ballets,
-où dansaient la jolie madame d'Houdetot, madame de Damas, madame de
-Simiane et d'autres jeunes et jolies personnes... Cette dernière chose
-donnait à Brienne l'éclat et la magnificence d'une maison de prince,
-et certes j'en connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui
-n'offrent pas même de point de comparaison avec l'état que tenaient le
-comte de Brienne et le cardinal de Loménie à Brienne. La renommée de
-Brienne succéda à Chanteloup. J'ai beaucoup entendu parler aussi de
-Chanteloup, mais Brienne avait l'avantage d'être beaucoup plus
-rapproché de Paris; et pour la facilité du mouvement que nécessite une
-aussi grande maison, cet agrément était immense.
-
-Le cardinal de Loménie avait une figure agréable, il avait même une
-sorte de beauté... le front élevé, le nez droit; mais en regardant
-attentivement ce visage, on y trouvait ce qu'on voit toujours chez
-ceux qui doivent mourir de mort violente... une expression malheureuse
-annonçant une grande infortune...
-
-On a beaucoup parlé de l'archevêque de Toulouse: c'est un homme qui ne
-méritait ni son élévation, ni sa chute, et encore moins sa renommée;
-il avait des moyens cependant, mais non pas assez pour se mettre à la
-tête d'une faction. _Le parti des prélats politiques_, connu dans
-l'église de France sous le nom de prélats administrateurs, qui prit
-hautement le parti de M. de Malesherbes et de M. Turgot, était composé
-de monseigneur de Toulouse, de M. Dillon, archevêque de Narbonne,
-président-né des états de Languedoc, homme de génie, mais paresseux;
-il avait de l'ambition, et cette ambition était peut-être plus fondée
-que celle de Loménie; mais constamment contrarié par la Reine, qui ne
-l'aimait pas, il ne put succéder à M. de Maurepas, comme il en avait
-eu la pensée. Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc, et mon
-père avait une profonde estime pour lui.
-
-À côté de M. de Dillon, dans le parti des _prélats administrateurs_,
-on voyait M. de Loménie, jaloux de l'archevêque de Narbonne; il ne
-l'en accueillait pas moins avec une amitié apparente, et M. de Dillon
-était une des personnes habituées du salon de Loménie lorsqu'il était
-hors de son diocèse, ce qui arrivait souvent.
-
-Loménie avait pour lui la grande faveur de la Reine; il avait un
-esprit fin et délié, de l'esprit d'intrigue surtout; habile à faire
-valoir les plans des autres; ayant plus de pétulance que de vivacité
-dans les idées, plus de vanité que d'orgueil ou de sentiment de juste
-estime de soi-même. La Reine avait juré qu'elle en ferait un ministre,
-et malheureusement elle eut assez de faveur auprès du Roi pour
-triompher de ses répugnances à lui-même, car Louis XVI ne l'aimait
-pas. Entièrement dévoué aux intérêts de la Reine, ami intime de M. de
-Vermont, son instituteur, que lui-même avait envoyé à Vienne,
-affectant la prétention de succéder à M. de Maurepas, il disait
-hautement qu'un ministère ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne
-voulait que de la première place. Il eût été plus tôt en effet ce
-qu'il désirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une
-grande confiance, ne l'eût éloigné de cette nomination. Mais à la
-chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevêque de
-Toulouse au ministère.
-
-C'est pour arriver à son but que M. de Loménie avait organisé le
-château de Brienne comme il l'était. En revenant de ces fêtes
-somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de
-fées par les jeunes femmes qui avaient contribué à la magie de ces
-fêtes ravissantes, dont le seul récit charmait la Reine et même le
-Roi, ces relations concouraient encore à entourer le nom de
-monseigneur de Toulouse d'une auréole plus lumineuse. Madame de Damas,
-madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grâce
-et leur beauté faisaient à elles seules le charme de ces fêtes
-enchantées, et le récit qu'elles en firent souvent devant le Roi
-restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vérité de ces
-magiques plaisirs.
-
---Savez-vous que j'aurais presque le désir d'aller voir une de ces
-fêtes de Brienne? dit un jour Louis XVI à la Reine.
-
---Ah! sire, s'écria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Loménie!
-mais il faudrait aussi faire le même honneur à M. le duc de Choiseul.
-
-Ce nom gâta tout. En l'entendant prononcer, le roi fronça le sourcil,
-et ne reparla plus du voyage de Brienne.
-
-Le parti des prélats administrateurs était, comme on le pense, dans
-l'intimité de la famille de Brienne. Les prélats les plus zélés, comme
-M. de Dillon, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. de la Luzerne,
-évêque de Langres, élève et ancien grand-vicaire de M. de Dillon,
-Colbert, évêque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de
-professer l'esprit _économiste_ et réformateur, pour être à la mode.
-À eux se joignaient M. Turgot et son frère le chevalier, ainsi que le
-marquis de Condorcet, qui était aussi l'un des habitués de Brienne,
-quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de
-la société de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette même
-expression sinistre annonçant une fin malheureuse!... Un autre homme,
-qui périt aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mérite, mais
-malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scènes terribles de
-notre révolution[27].
-
-[Note 27: Il est à remarquer que, dans cette société de Brienne, il y
-eut trois suicides d'hommes très-remarquables, Condorcet, Chamfort et
-le cardinal; tous les trois incrédules! sans religion!... Voilà quel
-fut le résultat de la croyance philosophique.]
-
-C'était du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que
-l'archevêque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui
-devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au
-ministère; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout,
-il faut que les femmes soient les auxiliaires employés. Depuis que la
-Cour de France existe, nous avons vu la vérité de cette doctrine mise
-en oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse à
-la Cour, en la rendant oisive, a donné passage à toutes les intrigues
-les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois
-qu'ayant cessé d'être châtelaines, elles sont venues sur un théâtre où
-l'action toute préparée les engageait à prendre un rôle dans la pièce.
-Suivez l'état de la société depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu
-se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de
-Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et
-plus tard madame Tallien, madame de Staël, madame Château-Regnault, et
-une foule de femmes qui dans la Révolution ont été non-seulement
-activement importantes, mais dont l'influence fut discrète et
-puissante.
-
-M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, était dans le parti des _prélats
-administrateurs_, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de
-Dillon dans le Languedoc[28].
-
-[Note 28: À l'époque même de la Révolution, on disait dans les
-villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-même: _Ah! c'est encore
-de l'ouvrage de notre bon archevêque, de notre père!_ Il était adoré
-dans tout son diocèse.]
-
-Puisque j'ai parlé du château de Brienne, voici une chanson qui fut
-chantée le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau
-château. Elle peint l'intérieur de la maison d'une manière assez
-vraie.
-
- Sur l'air: _Dans le fond d'une rivière._
-
- Dans le plus beau jour du monde,
- À Brienne consacré,
- Quand son nom est célébré
- Par vos santés à la ronde,
- Je chanterai de nouveau,
- Si votre voix me seconde,
- Je chanterai de nouveau
- Et Brienne et son château.
-
- Voyez ce lieu délectable,
- Où les bons mets, les bons vins,
- À vos désirs incertains
- Offrent un choix agréable.
- Comus donna ce projet
- Pour placer les dieux à table;
- Comus donna ce projet
- Du plus beau temple qu'était.
-
- Au salon si je vous mène,
- Vous admirerez encor,
- Non pas la pourpre ni l'or
- Qu'étale une pompe vaine,
- Mais une noble grandeur
- D'où tout s'arrache avec peine,
- Mais une noble grandeur
- Symbole d'un noble coeur.
-
- Là, d'un temple de Thalie
- Il[29] a tracé les contours;
- Le ton du monde et des cours
- À l'art de Baron[30] s'allie.
- Le vice et les préjugés,
- Enfants de notre folie,
- Le vice et les préjugés
- En riant sont corrigés.
-
- Des lieux où la trompe sonne,
- Je vois sortir à grands flots
- Chiens et chasseurs et chevaux,
- Que même ardeur aiguillonne.
- Diane apprête ses traits
- Comme la fière Bellone;
- Diane apprête ses traits
- Pour les monstres des forêts.
-
- . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . .
-
- Puisque ce séjour abonde
- En biens, en plaisirs si grands,
- Revenons-y tous les ans
- De tout autre lieu du monde.
- J'y chanterai de nouveau
- Si votre voix me seconde,
- J'y chanterai de nouveau
- Et Brienne et son château.
-
-[Note 29: Brienne.]
-
-[Note 30: Fameux comédien.]
-
-Cette chanson est de l'abbé Morellet; on voit qu'il écrivait mieux en
-prose qu'en vers.
-
-C'est ainsi que se passait la vie à Brienne, au milieu d'une société
-nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des fêtes et
-des plaisirs, voilà la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons
-maintenant, c'est un secret perdu.
-
-Mais du sein de cette réunion de joies et de plaisirs un orage
-s'avançait menaçant et terrible: les jeunes femmes commencèrent à
-sourire avec moins d'abandon; leurs joues rosées devinrent pâles, car
-elles craignirent pour un père, un mari, un frère, un amant, un ami.
-Hélas! à cette époque, quelles sont les affections qui ne furent pas
-d'abord froissées par le sort, déchirées et baignées dans le sang!
-
-M. de Loménie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien
-alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent
-pensé, en me trouvant dans la pièce qui faisait son cabinet, et dans
-laquelle j'attendais quelquefois des heures entières lorsque j'étais
-de service auprès de MADAME MÈRE[31], combien peut-être M. de Loménie
-y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le
-monde!... Cette maison m'a toujours imprimé une profonde tristesse
-lorsque ma pensée me reportait vers une époque passée au milieu des
-troubles affreux dont le sang du malheureux archevêque de Sens avait
-augmenté l'horreur.
-
-[Note 31: L'hôtel de MADAME MÈRE était l'hôtel de Brienne; il est
-situé rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui
-le Ministère de la Guerre.]
-
-Sans doute M. de Loménie fit des fautes dans son administration, mais
-ces fautes n'étaient pas de nature à lui donner vis-à-vis de la nation
-l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire à la mort. Le jour où il
-fut décidé qu'il sortait du ministère, tous les jeunes avocats, toutes
-les têtes ardentes qui rêvaient déjà la Révolution, portèrent, sur la
-place de Grève, un mannequin habillé comme l'archevêque, et le
-brûlèrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors
-le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes
-tombèrent. Hélas! ce ne fut pas la première fois que les pavés de la
-Grève furent rougis du sang français autrement que par le supplice
-d'un criminel!
-
-Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans
-cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de
-détail dans mes Mémoires sur Napoléon et sur la Révolution.
-
-Cependant, s'il était condamné par un parti, M. de Loménie était
-excusé par l'autre, à la tête duquel était la Reine. Mais il y avait
-une autre faction qui lui était nuisible plus peut-être que l'autre
-ne lui était favorable, et cela par la conséquence toute naturelle que
-le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-même.
-Ces factions qui se levaient avec haine, même contre M. de Loménie,
-étaient conduites par des femmes choquées dans quelques prétentions au
-château de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comédie, par
-exemple; et qui, ayant été exclues d'un rôle, n'avaient jamais
-pardonné au maître du château qui n'avait pas voulu qu'elles fussent
-ridicules. De là des haines plus ou moins gratuites, mais toutes
-funestes à celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny était une des
-plus acharnées contre l'archevêque. Jeune, jolie, charmante, fort
-grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme à la mode
-pour paraître sur le théâtre de Brienne; mais sa voix avait un tel
-accent qu'il était impossible de lui donner un rôle. Soit qu'elle crût
-que l'archevêque ne pouvait récuser ses droits, soit qu'elle se fît
-elle-même illusion sur cette voix vraiment désagréable, elle ne
-pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il fût entouré de tout ce
-qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes à poursuivre
-l'archevêque lorsqu'il fut une fois sorti du ministère; elle était
-pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa
-jeunesse; elle était fille de M. de Conflans.
-
-Sans être beau, le cardinal de Loménie en avait l'apparence; j'ai vu
-beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette
-idée, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans
-l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui révèle
-une destinée funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait
-dans les manières cette sorte de charme attaché aux positions élevées,
-et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'était là
-un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-être même de haine de
-la classe inférieure envers la noblesse de France. Le cardinal de
-Loménie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il était dans le
-monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de
-sa belle-soeur.
-
-L'abbé Delille était l'un des habitués les plus assidus de la société
-de madame la comtesse de Brienne; mais il avait été trop dévoué aux
-exilés de Chanteloup pour que Brienne l'accueillît comme un ami.
-Cependant l'abbé Delille aurait voulu être bienvenu dans ce palais
-enchanté, où les plaisirs étaient si admirablement variés, qu'on
-doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur exécution.
-Les poètes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumière de
-leur gloire. L'abbé le savait bien; à cette époque, cependant, il
-n'avait pas besoin d'un reflet étranger pour se montrer comme l'une de
-nos gloires littéraires. _Les Jardins_ avaient paru, ainsi que
-plusieurs autres ouvrages.
-
-L'abbé Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on
-pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son poëme de
-l'_Imagination_ et quelques passages des différentes traductions qu'il
-a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui
-s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de
-gracieux; il était même laid. Son nez était gros; ses sourcils
-avançaient sur ses yeux, dont le globe était fort couvert par la
-paupière. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa
-conversation on retrouvait cette disposition. Avant son émigration,
-lorsqu'il était à Brienne, par exemple, il était alors Jacques
-Delille, l'un de ces abbés musqués dont Rivarol fit un si plaisant
-portrait, lorsque l'abbé Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa
-d'omettre le jardin potager dans _les Jardins_. Rivarol fit alors une
-satire intitulée: _le Chou et le Navet_, qui est dans tous les
-recueils de pièces détachées, et que, pour cette raison, je ne
-transcris pas ici. L'abbé Delille, enfant trouvé à la porte de
-l'hospice de la Pitié à Clermont en Auvergne, fut traité sans merci
-par Rivarol dans cette pièce de vers; mais il avait, dit-on, cherché
-cette correction par l'air dégagé avec lequel il accueillait les
-moindres avis.
-
-«_Ingrat!_ lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant
-
- «Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître!...
- _Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux...._
- Dit le navet au chou... et puis console-toi...
- Car... _ses vers passeront, les navets resteront_.»
-
-Il y a dans toute cette pièce un esprit charmant contre lequel aurait
-échoué tout le talent poétique de l'abbé Delille, s'il avait voulu y
-répondre... Il y a une autre pièce dans le même genre, excepté qu'elle
-ne s'adresse pas à un individu, mais à l'époque. C'est la satire de
-Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a là dedans un
-véritable sel attique; ce peut n'être _plus de mode_, comme on le dit
-assez bêtement (j'en demande pardon à ceux qui parlent ainsi), mais
-j'avoue que je trouve du plaisir à lire ce qui est spirituel, de
-quelque époque et dans quelque époque que cela arrive et soit écrit.
-Le Dante, l'Arioste, Pétrarque, Homère, pour remonter plus haut, tous
-ces hommes-là m'amusent, ou m'intéressent même, et les siècles
-disparaissent devant l'intérêt de la pensée, lorsque le poëte sait
-l'éveiller.
-
-L'abbé Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa
-conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et
-escorté de sa femme, ce qui en faisait l'être le plus désagréable à
-supporter. J'en reparlerai plus tard, à l'époque de son entrée en
-France. L'abbé Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre
-opposé, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrière
-littéraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde.
-
-L'abbé Maury, comme on l'appelait avant la Révolution et pendant ses
-premières années, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitôt
-qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie;
-et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus
-distinguées comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus
-à la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de
-Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'élégance et l'agréable
-esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand état
-de maison.
-
-L'abbé Maury était parti de son village, auprès d'Avignon, avec deux
-chemises dans un sac, son bréviaire, et quelques mouchoirs. Son
-gousset était léger et tout-à-fait en harmonie avec son bagage; mais
-il avait vingt ans, une santé robuste, un esprit ayant la conscience
-de ce qu'il pouvait, et devant lui une époque qui accueillait tout ce
-qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant
-contre le sort, me disait le cardinal lui-même. Il se mit donc en
-route gaîment pour Paris, mais à pied, car il n'avait pas de quoi
-faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facultés agissantes,
-celle de manger _toujours_ était la plus prononcée. Il cheminait donc
-en songeant, en composant son premier sermon... en rêvant enfin,
-lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et délicat que
-l'abbé Maury était robuste et carré. Le jeune homme pâle et maigre
-avait aussi un petit paquet au bout d'un bâton... il était pauvre
-comme l'abbé Maury, allait à Paris comme lui, avait des illusions
-comme lui, et comme lui enfin croyait trouver à Paris un monde de
-merveilles dans lequel ils allaient être admis sur leur première
-demande.
-
---Je ne désire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme
-pâle... je ne demande qu'à faire l'autopsie du premier prince ou de la
-première princesse de la famille royale qui mourra.
-
---Ah! monsieur est donc médecin... chirurgien?
-
---Je suis _docteur_, monsieur...
-
-Le futur cardinal se découvrit devant la science voyageant à pied.
-
---Quant à moi, dit-il, mon ambition ne s'élève pas beaucoup plus haut
-que la vôtre... Je voudrais faire l'oraison funèbre du prince ou de la
-princesse dont vous _scalpelleriez_ le corps.
-
---Ah! monsieur est ecclésiastique?
-
-Et le jeune homme pâle se découvrit en s'inclinant très-bas devant le
-jeune abbé, qu'il aurait soupçonné, à sa taille robuste, sa mine
-fleurie, être plutôt un futur colonel qu'un futur archevêque.
-
-La connaissance fut bientôt faite; les deux jeunes gens se confièrent
-leurs projets, leurs espérances... hélas! elles étaient nulles, car
-elles ne reposaient que sur leur volonté profondément déterminée...
-Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un
-pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent
-leur route pédestrement et gaîment, arrivèrent à Paris, furent tous
-deux se loger dans une chambre, au cinquième étage, puis furent
-remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et
-attendirent les événements...
-
-Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille
-du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abbé, aidé de ses protecteurs
-qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funèbre. Le
-médecin l'embauma.--Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?--L'un
-est, comme je vous l'ai dit, l'abbé Maury; l'autre était M. Portal,
-qui est mort premier médecin du Roi, laissant cent mille livres de
-rentes à ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conservée de sa
-figure de grande route, c'était sa pâleur et sa maigreur.--Elles
-étaient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin
-de prendre l'air, et si, étant mort tandis qu'il était levé, on
-n'avait pas oublié de le recoucher.--Il joignait à cela une voix
-tellement éteinte, que l'illusion eût été entière s'il avait eu la
-fantaisie de jouer le mort.
-
-[Note 32: Il n'a laissé qu'une fille, madame Lamourier, qui à son tour
-n'a également qu'une fille, qu'elle a mariée il y a trois à quatre
-ans.]
-
---Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, après avoir lui-même
-plaisanté sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un
-vrai linceul!...
-
-Il était aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il
-racontait à merveille quand on savait _jouer_ de lui, comme le disait
-ma mère. Sa perruque, cette petite figure toute grippée plutôt que
-ridée, cette pâleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix
-cassée et des yeux atones: tous ces détails formaient un ensemble qui
-avait à lui seul assez d'originalité pour plaire lorsqu'il
-accompagnait le récit amusant de quelque drôle d'histoire dont les
-personnages pouvaient être annoncés ou sortaient de chez nous.--Portal
-était médecin de tout ce qui était à la mode avant la Révolution. Lui,
-Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... étaient les
-seuls brevetés pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir
-dans celui-ci.
-
-Thouvenel avait beaucoup de crédit auprès des femmes à vapeur; il
-était non-seulement partisan du magnétisme[33], mais l'un des
-sectaires les plus dévoués à la faction du baquet, et même un peu à
-celle de Cagliostro... Cette époque fut bien remarquable par les
-suites de la crédulité de plusieurs individus dont l'influence était
-fort importante... Thouvenel était un homme fort spirituel, un esprit
-mordant et avec de la réplique. Il racontait aussi de bonnes histoires
-du château de Brienne.
-
-[Note 33: Thouvenel a été mon médecin pendant plusieurs années. Il est
-mort d'une apoplexie séreuse.]
-
-Chamfort était encore un habitué de cette société où les idées
-nouvelles étaient toutes bien accueillies. Fils naturel et frappé de
-cet anathème que la société de l'époque précédente lançait sur chaque
-enfant fruit d'une de ces unions réprouvées par le monde, Chamfort
-sentit ce malheur plus vivement peut-être qu'aucun autre enfant dans
-cette même position; sans appui, sans protection, ignorant même
-jusqu'au nom de son père, il prit ce nom de Chamfort, bien décidé à
-l'illustrer par lui-même comme s'il en eût reçu l'obligation de cent
-aïeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par
-l'industrie sans intrigue; partout il échoua. Enfin un riche Liégeois,
-qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrétaire.
-Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps après il
-revint à Paris abreuvé de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume
-d'une situation dépendante rendue plus horrible par la dureté du
-protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, où il avait
-résidé, une amertume triste et souffrante, une âme abattue et
-découragée!... Le _Journal encyclopédique_ se formait alors, il y
-écrivit; et pendant deux ans l'infortuné vécut ainsi du fruit de son
-labeur, voyant chacune de ses lignes trempée de larmes et de la sueur
-brûlante de l'excès du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas,
-le repos de ses nuits, étaient empoisonnés et troublés par la crainte
-de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite _la Jeune Indienne_,
-puis _le Marchand de Smyrne_, jolie petite pièce, qui se joue encore
-à la Comédie Française; plusieurs _Éloges_ couronnés à l'Académie[34];
-une tragédie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques
-autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur à
-l'auteur. Enfin le prince de Condé le nomma son secrétaire des
-commandements!... Il avait donc une existence morale!... La société ne
-le repoussait plus!... Il disait en pleurant à un ami qui le
-félicitait de sa nomination:
-
---Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui
-se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!...
-
-[Note 34: _Éloges de Molière et de La Fontaine._ Ces deux morceaux
-sont peut-être ce que Chamfort a écrit de mieux.]
-
-L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général
-avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu
-favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire
-ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable;
-il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme
-obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la
-conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du
-mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son
-organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait
-contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort
-avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789,
-lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune
-influence préservatrice n'avait entouré son coeur, qui reçut de vives
-et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse.
-Aussi fut-il un des premiers à crier: _Vive la liberté!_ et surtout
-_l'égalité!_... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui
-devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses
-pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins
-attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête
-politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva
-au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au
-devoir.
-
-_La fraternité des hommes de sang de la Révolution_, disait-il, _est
-celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!..._
-
-Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient
-nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez
-lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et
-sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une
-injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui
-avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la
-prison!...
-
---Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en
-frémissant.
-
-Il tint parole.
-
-Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver
-chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il
-les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre
-qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans
-un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que,
-saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à
-bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup
-fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Résolu à mourir,
-il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe
-au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe
-baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte,
-car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était
-forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre...
-on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer
-de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins
-voulurent lui mettre un appareil...
-
---Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que
-je vais dire:
-
-Et il dicte:
-
-«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir
-plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit
-dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je
-déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me
-reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je
-suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»
-
-Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il
-expira le 13 avril 1794.
-
-Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré
-son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il
-leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé
-très-haut.
-
-Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit,
-Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs
-autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être
-pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme
-fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si
-spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ était dans toute sa
-fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort
-recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux
-assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une
-saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il
-flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...
-
-On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun
-lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de
-Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des
-plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par
-une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle,
-fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque
-partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte
-d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation
-directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait
-aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la
-duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous
-restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre
-d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié
-depuis.
-
-Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé
-Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement
-accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime
-particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier
-d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière
-romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des _Contes moraux_, et
-parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait
-parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour
-me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un
-seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes
-aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet
-agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de
-bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau
-lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de
-Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un
-jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il
-tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt
-l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un
-malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé.
-Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école
-militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de
-son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un
-sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de
-les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que
-pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci
-était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans
-regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le
-repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait
-plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles
-fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des
-accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle
-demeure entendrait les cris du désespoir!...
-
-Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de
-trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était
-la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir
-dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt
-sur l'échafaud!...
-
-L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à
-la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec
-des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prétexte_... Un
-jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du
-gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit
-qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir
-le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre...
-Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une
-funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position.
-Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la
-belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux...
-sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de
-Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la
-chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était
-empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du
-_stramonium_ combiné avec de l'opium.
-
-L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère.
-Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse,
-mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour
-l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que
-l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la
-Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était.
-
-J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire
-qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le
-rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis
-alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il
-savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses
-camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château
-lors des vacances.
-
-Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère
-tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne
-harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres
-celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe;
-quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme
-qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont
-arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il
-perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme
-sort vainqueur de la lutte...
-
-Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque
-_bourrue_ que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle
-cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le
-premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur.
-On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne.
-
-Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de
-honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui
-fut adoptée et mise à exécution le soir même.
-
-J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la
-construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de
-l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé
-Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le
-château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se
-trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme
-poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.
-
-Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était
-apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps
-avait cette pesanteur qui accable et rend malade.
-
---Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur
-ami...
-
---Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera
-bien venue.
-
-Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.
-
-L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa
-aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à
-peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées
-s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique
-le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade
-et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être
-naturelle, même par l'effet de la tempête...
-
-La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée
-même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre...
-Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était
-la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait
-longtemps considéré avant de se coucher.
-
---Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...
-
-La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent
-bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier
-sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est
-près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son
-séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de
-rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est
-appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu
-de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de
-vie!...
-
-[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de
-chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux
-château.]
-
-Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte
-de trouble.
-
---Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici
-pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous
-connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit
-plus question...
-
-En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures
-sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même
-attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du
-pavillon dont il ébranlait les vieux fondements...
-
-Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une
-des quatre figures:
-
---Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous
-ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc,
-et observez votre parole comme j'observe la mienne.
-
-Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte
-de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.
-
---Éloignez-vous, leur dit-il!...
-
-Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses
-dents claquaient l'une contre l'autre.
-
---Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... _j'ai peur!_...
-
-Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et
-tout haletant...
-
-Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses.
-
---Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous
-avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais
-sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes.
-Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus?
-
-Même silence!
-
-Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme,
-craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait
-supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets
-chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit
-auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était
-en bon état... il en saisit un.
-
---Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je
-prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de
-celui sur qui il frappera...
-
-Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune
-ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus
-aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier
-appel.
-
---Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le
-second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même
-chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé
-à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est
-revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...
-
-[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient
-méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par
-son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune
-homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.]
-
-
-
-
-SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,
-
-AU PALAIS-ROYAL.
-
-
-Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis
-commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit
-avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les
-hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec
-une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les
-autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à
-cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie
-à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne
-n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et
-même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce
-même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus
-qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de
-ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de
-Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle
-venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame
-du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai
-lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à
-la dernière).
-
-Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette
-époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était
-elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M.
-le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui
-donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime,
-ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut
-secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise
-de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis
-de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à
-cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce
-entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.
-
-[Note 37: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du
-Roi.]
-
---Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout
-indulgence et tout amour!...
-
---Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du
-moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la
-reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.
-
-Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits
-médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil
-inconvénient dans un roi.
-
-Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du
-duc d'Orléans; _sa tante_ enfin _était tante_ de M. le duc et de
-madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime
-n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a
-portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai
-dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer
-madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant
-n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout
-présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...
-
-Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait
-même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé
-la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne
-peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on
-connaisse un peu le monde de ce temps-là...
-
-Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un
-immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la
-duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée
-des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable
-d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle
-sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une
-_causerie_ journalière et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis
-n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre,
-et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers
-réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours
-d'opéra, et pourvu qu'on _fût présenté_ on avait _le droit_ d'y venir
-souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que _les
-intimes_ de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître
-autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait
-ensuite les _petits jours_, c'étaient les bons; on avait alors assez
-de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait
-avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et
-des femmes qui avaient fait partie de ces _réunions intimes_, comme on
-les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y
-trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait
-beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la
-tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne
-de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait
-surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez
-communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on
-écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu
-d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de
-dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps
-sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les
-portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle
-de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant
-nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes
-trancher, décider, sur cette _époque de Louis XV_, comme elles disent
-sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des
-femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine
-dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais
-je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette
-époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des
-choses qui manquent radicalement.
-
-Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait
-est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit
-naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut
-en effet le résultat qu'on trouvait en elle...
-
-La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et
-fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était _le salon le plus
-agréable_ de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait
-bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout,
-formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne
-reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant
-lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de
-Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et
-maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants
-d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse
-des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien
-comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans
-l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de
-la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane:
-elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis
-gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de
-Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à
-son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière
-d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante
-pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages
-d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la
-suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et
-surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare
-avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de
-Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas
-déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans
-l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce,
-sa soeur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien
-par leur _facilité_ de commerce sociable et bienveillant, qualité
-qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.
-
-M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait
-déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait
-presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les
-veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres,
-quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour
-ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes
-années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure
-leste et noble et des manières _à lui_, on peut le dire, qui le
-rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son
-âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on
-ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était
-chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince
-avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et
-même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du
-premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas
-difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille
-d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de
-Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas
-davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur
-furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne
-travaillait pas.
-
-[Note 38: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle
-Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte
-d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.]
-
-Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!
-
-[Note 39: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans
-l'émigration!]
-
-Et les choses allaient toujours de même, c'est-à-dire un peu plus mal,
-parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant...
-C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme
-pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la
-maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières
-gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand
-tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde
-qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce
-qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être
-prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir
-de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la
-morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James,
-et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être,
-mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un coeur
-de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et
-d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le
-chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut
-aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût
-été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût
-venu à temps pour le guider dans sa marche.
-
-Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus
-funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme
-auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être
-celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé
-aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans
-la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent
-contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson,
-Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une
-foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout
-l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le
-sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut
-donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient
-beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des
-cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses
-inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout
-organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord
-à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le
-prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage,
-il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant
-que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité
-de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de
-madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de
-lui tenir tête.
-
-Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme
-parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de
-Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient
-alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le
-duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la
-mode... Plus tard, cette influence fut _directe_ et _funeste_.
-
-La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle
-avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares
-dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle
-était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde
-ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour!
-C'était une oasis dans le désert.
-
-Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du
-comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise
-madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné
-quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur,
-me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle
-de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de
-dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était
-auteur. Son fils était aussi fort spirituel...
-
-Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes
-les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir,
-spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y
-connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où
-il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne
-compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup
-connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette
-réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et
-que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari
-de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de
-beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui
-contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse
-dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.
-
-M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La
-Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure
-était déformée par des _tics_ tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là
-n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de
-faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le
-chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés
-du Palais-Royal.
-
-[Note 40: Il était savant sans pédanterie et faisait servir son
-instruction à l'amusement des autres, chose fort rare.]
-
-La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son
-intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte
-pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire
-du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire
-que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on
-distinguait alors sous le nom de _grande société_, on remarquait des
-points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits
-pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je
-parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient
-réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait
-alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce
-que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque,
-tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une
-femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle
-pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait
-les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et
-du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu
-recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On
-pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne
-racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une
-brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une
-mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle
-façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des
-manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le
-code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce
-monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est _que
-là_ aussi que j'ai _vécu_. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu
-louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous
-empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est _que là_ que
-j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans _disputer_
-et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les
-autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et
-cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes
-moeurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était
-cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à
-porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans
-le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés,
-lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles
-jusqu'aux moindres actions de la vie!...
-
-[Note 41: La société est tellement changée sous ce rapport, que j'ai
-vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours,
-se prendre de querelle une fois à l'Abbaye-aux-Bois assez fortement
-pour être obligé de sortir du salon où il était avec son antagoniste,
-homme des plus grossiers, et qui pourtant était reçu chez M. de
-Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez
-madame Récamier, parce qu'elle est un ange de bonté.]
-
-Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer,
-on était plus ouvert, plus confiant; _on causait_, on parlait des
-bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on
-n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la
-vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais
-dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour,
-dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à
-terre un papier qu'il relève; il lit!... _Ah!_ s'écrie-t-il
-involontairement, _une lettre d'amour signée avec du sang!..._ mais
-tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien!
-pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut _rayé_ de la
-liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par
-Marie-Antoinette elle-même!...
-
-Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était
-de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde
-est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière.
-C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou
-du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On
-n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de
-l'âme d'une bassesse; mais telle était la _force de l'opinion_, qu'on
-avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus
-de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de
-toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée
-pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était _la
-grande société_ ou _la bonne compagnie_.
-
-J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les
-jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait
-aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première,
-qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient
-_les petits jours_, il y avait une liste pour la société intime, qui,
-également invitée, l'était pour l'avenir. Ces _petits_ soupers étaient
-les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et
-conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait
-quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un
-hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des
-pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire
-de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis
-était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La
-princesse l'aimait alors avec une tendresse _qui faisait croire aux
-sortiléges_, disait madame de Barbantane.
-
-Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait
-devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle
-_parfilait_... Madame de Blot, assise auprès d'elle, _parfilait_ aussi
-et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait
-donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de
-l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La
-conversation était animée... on parlait beaucoup de _sentiment_, et
-madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse
-assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas
-parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait
-dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face
-d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est
-perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer,
-surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées
-du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince
-donnait lui-même l'ordre de l'être...
-
---En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le coeur des
-femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité
-sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde
-la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la
-plus belle des houris de Mahomet.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion
-raisonne?...
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment
-j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon coeur était
-occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme
-que j'aimais.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand
-historien du coeur humain. _Julie_ va d'elle-même au-devant du coeur
-de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le
-donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque.
-
-M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie.
-
-Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame?
-
-MADAME DE BLOT
-
-Moi, monseigneur!... je l'admire à un tel point, que je ne conçois
-pas qu'une femme véritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau
-pour lui consacrer sa vie.
-
-LE DUC DE CHARTRES s'arrêtant avec une expression de crainte affectée.
-
-Je vous demande en grâce, mesdames, de garder religieusement le secret
-de madame de Blot; car, en vérité, si Rousseau apprend cette
-admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue
-à jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot.
-
-MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche.
-
-Ah! monseigneur!
-
-M. DE SCHOMBERG.
-
-Monseigneur pardonnera à une si vive admiration.
-
-M. DE THIARS.
-
-Elle est si comprenable!
-
-LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi méthodiquement.
-
-[Note 42: C'était une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en
-long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'était presque
-toujours lorsque la discussion l'attachait.]
-
-Vous avez raison (_il s'incline_), madame de Blot; c'est moi qui vous
-demande pardon.
-
-Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la
-révérence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne
-pouvait être vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la révérence
-qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du
-prince... Tout-à-coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre
-le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait à une bourse en
-filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une
-heure, était assez étrange pour que madame de Blot en fût surprise;
-aussi ne laissa-t-elle pas échapper l'occasion d'une petite
-vengeance...
-
---Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau,
-madame? dit madame de Blot à madame de Genlis.
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je ne saurais le dire, madame.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Vous ne sauriez le dire, et pourquoi?
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Parce que je connais à peine les ouvrages de Rousseau.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Mais _la Nouvelle Héloïse_...
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je ne l'ai pas lue.
-
-Ce fut un coup de théâtre dont l'effet fut instantané... l'ouvrage
-tomba des mains de toutes les travailleuses... _le parfilage_, _le
-filet_, _la tapisserie_, tout fut en suspens... et jusqu'à la
-princesse tout le monde s'écria:
-
---Vous n'avez pas lu _la Nouvelle Héloïse_!
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Non, et je n'ai pas même lu _Émile_...
-
-Un moment de silence suivit... tous les yeux étaient attachés sur
-madame de Genlis, qui, sans être embarrassée de son maintien,
-continuait son filet sous l'artillerie des regards jetés sur elle...
-Cependant, si elle avait levé la tête, elle eût été embarrassée en
-voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un démenti
-formel. Quant à madame de Blot, elle haussa les épaules et dit avec
-un accent moqueur:
-
---Cela est en vérité bien surprenant, et vous avez là, madame, une
-_prétention_ bien ridicule.
-
-MADAME DE GENLIS très-piquée.
-
-Non, madame, non, je n'ai pas de _prétentions_... j'en vois autour de
-moi trop d'absurdes pour me donner à moi-même ce ridicule... Je n'ai
-pas lu _la Nouvelle Héloïse_, parce que j'en ai assez entendu dire
-pour savoir que _la Nouvelle Héloïse_ n'est pas un livre pour mon
-âge... Lorsque j'aurai le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de
-J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes
-choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la bienséance.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Je ne vous savais, madame, ni dévote, ni prude, ni rigoriste...
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je me trouve, madame, assez honorée du titre de dévote pour n'en pas
-chercher d'autres, et surtout celui de _prude_... Au surplus, quel que
-soit mon rigorisme, il ne me portera jamais à soutenir des thèses
-extravagantes.
-
-LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval.
-
-En vérité, madame de Genlis me confond! comment peut-elle être aussi
-ferme dans sa défense vis-à-vis madame de Blot, dont l'attaque est
-presque grossière contre son ordinaire, car elle est toujours de si
-bon goût...?
-
-LE BARON DE BESENVAL souriant.
-
-Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesurée devient une
-lionne si elle est attaquée devant la personne qu'elle aime.
-
-LE DUC DE CHARTRES fort embarrassé.
-
-Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre?
-
-LE BARON DE BESENVAL.
-
-Je croyais que monseigneur avait aperçu M. de Genlis lorsqu'il est
-entré tout à l'heure.
-
-LE DUC DE CHARTRES souriant.
-
-Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voilà encore la querelle qui
-recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau.
-
-En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'était apaisée depuis
-la dernière réponse de madame de Genlis, venait de se réveiller plus
-aigre que jamais à propos du _parfilage_. Interpellée sur un mot
-qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de
-Genlis avoua qu'elle espérait faire tomber cette odieuse coutume, qui
-était si peu d'accord avec nos manières élégantes et nos _prétentions_
-surtout à l'élégance.
-
-MADAME DE MONTBOISSIER.
-
-Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire
-une chose inconvenante.
-
-Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la
-duchesse d'Orléans parfilait en ce même moment. Le coup semblait
-devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis était trop fine
-pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle était sûre
-de son affaire; aussi répondit-elle à madame de Montboissier:
-
---Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche à toutes
-les femmes, et madame elle-même connaît à cet égard ce que je pense...
-mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre à une femme,
-presque sur les vêtements d'un homme, les brandebourgs de son habit,
-son noeud d'épée, ses épaulettes, enfin tout ce qui fait les profits
-de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des
-présents d'une valeur que nous repousserions s'ils étaient sous une
-autre forme... Voilà ce que je trouve non-seulement indélicat, mais
-coupable même.
-
-[Note 43: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses,
-et non pas continuellement par leur titre d'_Altesse_, comme on en a
-la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot
-_madame_ est le plus respectueux, employé à la troisième personne.]
-
-MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit à
-demi-voix:
-
-Eh bien, voilà la mission commencée... il ne nous reste plus qu'à
-chercher à obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide!
-
-MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et
-sans affectation.
-
-Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or,
-destinée à être parfilée, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi
-qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le même usage...
-
-Madame de Blot rougit... le tablier valait plus de cinquante louis, et
-lui avait été donné par la maréchale de Luxembourg.
-
---J'ai reçu hier de Rome une lettre fort intéressante, qui m'annonce
-un nouvel ouvrage bien remarquable s'il s'achève, dit M. de Schomberg,
-qui voulait changer la conversation.
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Quel est cet ouvrage?
-
-M. DE SCHOMBERG.
-
-L'auteur, quoique jeune, est un savant distingué, monseigneur; quant à
-l'ouvrage, il s'intitule _Trésor des origines, ou Dictionnaire
-raisonné des origines_.
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Et l'auteur?
-
-M. DE SCHOMBERG.
-
-C'est un jeune homme appelé Charles Pougens; il annonce un esprit
-remarquable, et même un talent distingué... il me demande de le mettre
-aux pieds de monseigneur, et de solliciter sa protection.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Vous devriez bien, monsieur de Schomberg, lui écrire de nous donner
-son avis sur Rousseau, puisqu'il est si savant, votre jeune ami.
-
-LA DUCHESSE DE CHARTRES, souriant doucement.
-
-Vous avez l'humeur bien guerrière ce soir, madame de Blot...
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je connais M. Charles Pougens, madame, et je crois que son opinion
-aurait ici peu de poids pour décider si une jeune femme doit ou non
-lire Jean-Jacques Rousseau.
-
-LA DUCHESSE DE CHARTRES.
-
-Madame de Genlis, madame de Puisieux me disait l'autre jour que vous
-aviez un talent remarquable pour raconter des histoires de revenants.
-Vous devriez bien nous en dire une au lieu d'engager une discussion
-sur Jean-Jacques; car, en vérité, une discussion, quelque bien qu'elle
-soit engagée, est toujours pénible pour ceux qui écoutent.
-
-MADAME DE GENLIS. Je suis aux ordres de madame. Quelle histoire
-demande-t-elle? Est-ce une _véritable_ histoire ou bien une faite à
-plaisir.
-
-LA DUCHESSE.
-
-Comme vous voudrez.
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Eh bien! je raconterai donc l'aventure du chevalier de Jaucourt[44].
-
-[Note 44: Celui qu'on appelait Jaucourt _Clair-de-Lune_, surnom qu'on
-lui avait donné en raison de sa figure ronde et pâle.]
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Qui? Clair-de-Lune?
-
-MADAME DE GENLIS s'inclinant sans répéter l'épithète.
-
-M. le chevalier de Jaucourt. Je soupais un soir chez madame de
-Gourgues[45] avec ma tante, madame de Montesson, dont elle est la
-meilleure amie. Elle avait été fort souffrante ce jour-là, et elle
-était sur sa chaise longue...
-
-[Note 45: Soeur de M. de Lamoignon.]
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Madame de Gourgues n'est-elle pas une personne pâle et mélancolique?
-
-MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.
-
-Oui, monseigneur; et madame de Genlis est vraiment bien bonne d'avoir
-remarqué qu'elle était un jour plutôt qu'un autre sur sa chaise
-longue, car elle y passe sa vie.
-
-LA DUCHESSE DE CHARTRES avec le ton de l'intérêt.
-
-Qu'a-t-elle donc?
-
-MADAME LA MARQUISE DE POLIGNAC.
-
-Une maladie, madame, bien difficile à guérir, une passion malheureuse
-pour M. Jaucourt.
-
-LE DUC DE CHARTRES.
-
-Comment! pour Clair-de-Lune? c'est prodigieux! a-t-elle de l'esprit?
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Oui, monseigneur, et beaucoup.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-C'est-à-dire qu'elle sait l'anglais[46]... Et vous, madame, qui
-parlez, ou du moins qui savez, je crois, toutes les langues de
-l'Europe, vous devez trouver cela bien naturel.
-
-[Note 46: C'était alors une chose fort rare en France.]
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Mais elle est instruite, elle parle sur beaucoup de sujets, et fort
-bien.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-C'est-à-dire qu'elle est pédante. Elle est fort arrêtée dans ses
-décisions, avec cela, ce qui fait un singulier contraste avec son ton
-sentimental.
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Au moins, madame, vous ne pouvez lui refuser beaucoup de vertus.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Oui... elle est dévote...
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Comment cela se peut-il, madame? elle aime tous les encyclopédistes.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Aussi, vous ai-je dit qu'elle était formée de contrastes, sans être
-amusante.
-
-LA DUCHESSE DE CHARTRES.
-
-Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez
-donc.
-
-MADAME DE GENLIS, s'inclinant.
-
-[47]Je suis depuis longtemps aux ordres de madame... J'ai déjà dit que
-je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y
-était. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en
-avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prétendit qu'il lui était
-arrivé à lui-même une histoire des plus étonnantes, et que si je lui
-promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette
-aventure. J'étais peureuse, mais la curiosité l'emporta; je lui
-demandai son histoire. Depuis il me l'a racontée, toujours avec les
-mêmes particularités. C'est un homme d'honneur et incapable de
-tromper[48]...
-
-[Note 47: Je donne cette histoire pour montrer comment se passaient
-les soirées au Palais-Royal.]
-
-[Note 48: L'histoire est en effet arrivée à M. le chevalier de
-Jaucourt.]
-
-Le chevalier de Jaucourt est né en Bourgogne. Il fut élevé dans un
-collége d'Autun. Son père le fit sortir du collége et le fit venir à
-sa terre pour le préparer à sa première campagne, qu'il devait faire
-sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49]
-avait alors douze ans. Son père le reçut bien, comme à son ordinaire,
-mais avec une sorte de solennité qu'il ne mettait pas habituellement
-dans ses manières avec lui. Après souper, on conduisit le chevalier
-dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'après
-l'ordre de son père. Le chevalier n'osa répliquer d'abord à _l'ordre_
-paternel; et puis il allait partir pour l'armée... il allait servir le
-Roi!... Cette pensée lui aurait fait affronter des dangers.
-
-[Note 49: Une chose assez singulière, c'est que madame de Genlis ne
-sache pas mettre l'orthographe des noms de ses amis. Elle ne met
-jamais de _t_ aux noms de Balincourt et de Jaucourt.]
-
-La chambre dans laquelle on le laissa seul était fort vaste et sombre,
-et meublée d'une singulière façon à l'époque où l'on était alors; le
-lit à baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les
-chaises et les fauteuils, d'une forme également gothique et recouverts
-d'une poussière épaisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement
-n'avait été habité. Au milieu de la chambre on voyait une espèce de
-trépied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du père du
-chevalier laissa une lampe allumée et se disposa à s'en aller.
-
---Je ne voudrais pas de lumière, dit l'enfant.
-
---Monsieur le marquis a recommandé qu'on vous laissât de la lumière,
-monsieur le chevalier.
-
-Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre
-qui paraissait isolée, et dont l'ameublement seul le glaçait d'une
-sorte de crainte... Il commença à se déshabiller, mais lentement, et
-mit à cette occupation le double de temps qu'il y mettait
-ordinairement... Pendant qu'il ôtait ses habits pièce à pièce, il
-examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs
-humides de la chambre. Cette tapisserie était une _tapisserie à
-personnages_, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois
-dans ces châteaux... Le sujet en était étrange, elle représentait un
-temple de _forme antique_; les portes en étaient fermées; l'ouvrier
-_s'était surpassé_ dans l'exécution des arbres qui entouraient le
-temple. Sur les marches de l'édifice était un homme de grandeur
-naturelle, dont le costume ressemblait à celui d'un grand-prêtre. Il
-était vêtu d'une longue tunique blanche serrée par une ceinture dont
-les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa
-tête... Dans l'une de ses mains était une clef; dans l'autre, un
-faisceau de rameaux liés ensemble figurait une poignée de verges.
-Cette figure était de grandeur naturelle, et occupait une partie du
-lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de
-fascination magnétique, il ne cessait de regarder cette figure; ses
-yeux la fixaient en se déshabillant, ils la fixèrent dans son lit, ils
-la fixaient toujours... Tout-à-coup...
-
-MADAME DE BLOT et plusieurs de ces dames.
-
-Ah! mon Dieu!...
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Tout-à-coup il croit rêver!... il voit la figure se mouvoir...
-s'ébranler... elle descend lentement les marches du temple... Le
-malheureux enfant, glacé de terreur, n'ose faire un mouvement, ne peut
-même pas porter la main à la sonnette que lui a montrée le vieux valet
-de chambre... La figure descend toujours... Elle est dans la chambre
-enfin... elle s'avance vers le lit où l'enfant est couché, frissonnant
-et baigné de sueur froide..... La figure avance toujours... enfin elle
-est tout près du lit... D'une main elle tenait la clef et de l'autre
-la poignée de verges... Lorsqu'elle toucha le lit du chevalier, la
-figure leva la main qui tenait les verges, et prononça ces mots d'une
-voix qui n'avait rien d'humain:
-
-«Ces verges _fustigeront_ un grand nombre de tes amis... Lorsque tu
-les verras s'agiter... voilà la clef des champs... n'hésite pas à la
-prendre.»
-
-Après que ces mots furent prononcés lentement et avec toute la
-solennité d'un oracle, la figure se retourna, traversa de nouveau la
-chambre avec la même gravité, et remontant les marches du temple comme
-elle les avait descendues, elle se remit sur le portique dans la même
-attitude où elle était avant ce singulier événement..... Tout
-palpitant... frémissant encore d'une terreur qu'il ne pouvait
-surmonter, le malheureux enfant ne put appeler que quelques instants
-après... On vint... Mais n'osant pas confier cette étonnante aventure
-à un domestique, il se contenta de dire qu'il se sentait malade et
-voulait que quelqu'un demeurât dans sa chambre... Le domestique resta
-auprès de lui; mais le pauvre enfant ne put dormir de la nuit. À peine
-fit-il jour qu'il courut chez son père, et se jetant dans ses bras en
-rougissant de honte de sa pusillanimité, il lui raconta son aventure
-de la nuit... Quel fut son étonnement lorsque son père, au lieu de se
-moquer de lui, l'embrassa avec une sorte de familiarité qui était loin
-des rapports d'un père avec un fils de douze ans.
-
---Mon fils, lui dit M. de Jaucourt, votre aventure est sans doute
-fort extraordinaire, mais elle l'est moins pour moi... Mon père...
-votre aïeul... eut aussi dans cette même chambre une des plus
-étonnantes aventures qu'il se puisse dire, et même!...
-
-M. de Jaucourt allait parler avec plus de détail de cette aventure de
-son père, lorsque, réfléchissant probablement à l'âge de son fils, il
-garda le silence...; mais, en regardant le chevalier, ses yeux se
-mouillèrent de larmes... Il le prit dans ses bras et, l'embrassant
-avec tendresse, il le bénit.
-
-Le chevalier partit pour l'armée avec un de ses oncles; il a été,
-depuis cette époque, bien occupé et même agité par des événements
-compliqués dans sa vie privée. Dans tout ce qui lui arrive, il croit
-voir l'effet des paroles du grand-prêtre aux verges et à la clef. Je
-lui ai entendu raconter plus de dix fois cette aventure, et jamais il
-n'a changé une circonstance ni un fait.
-
-Dans ce moment, M. de Jaucourt entra dans le salon. Tout le monde se
-récria!...
-
---Comment, M. de Jaucourt, lui dit la duchesse de Chartres, vous ne
-nous avez jamais raconté votre aventure de revenant!...
-
-M. de Jaucourt prit à l'instant même une attitude plus sérieuse.
-
---Je ne savais pas si j'aurais intéressé Madame, répondit-il... J'en
-parle peu, et jamais pour faire effet.
-
-Ceci fut dit en jetant un regard presque de reproche sur madame de
-Genlis...
-
---Mais, dit la duchesse de Chartres, il est donc _bien vrai_ que cela
-vous est arrivé?... Vous ne pouvez l'affirmer, car, enfin, vous
-dormiez peut-être.
-
---Non, madame, je ne dormais pas... l'impression produite par un rêve
-est une autre impression que celle de la réalité!... J'ai _vu_ et j'ai
-_entendu_...
-
-À ces mots, prononcés avec une noble assurance et le ton d'une
-profonde conviction, tout le monde se rapprocha de M. de Jaucourt...
-il semblait être un homme différent de la veille. Ce salon, si animé
-il y avait seulement quelques minutes, était devenu silencieux et
-attentif à la moindre parole, au moindre geste de celui qui avait vu
-enfin un habitant de l'autre monde.
-
-La duchesse questionna M. de Jaucourt, et il lui répondit avec une
-extrême exactitude. Quoique quinze ans se fussent écoulés depuis cette
-époque, les faits étaient classés dans sa tête avec une telle netteté,
-qu'il ne déviait jamais d'une ligne dans ces récits si souvent
-renouvelés et toujours aussi fidèles.
-
-Le chevalier de Jaucourt avait alors près de vingt-sept à vingt-huit
-ans; sa taille était fort élégante et sa démarche avait de la
-noblesse et du laisser-aller[50].--Son visage était pâle et rond, ce
-qui lui avait fait donner le surnom de _Clair de Lune_. La vraie
-raison de ce surnom aussi était une mélancolie profonde dont on
-ignorait le motif. Cette aventure de sa jeunesse en était-elle la
-cause? elle troublait ses nuits, elle troublait ses jours[51]!... il y
-rapportait tout ce qui survenait dans sa vie... Une passion qui
-l'occupait vivement était également pour beaucoup dans cette tristesse
-douce et calme qui lui avait fait donner son surnom... Ses yeux
-étaient noirs et charmants dans leur regard; mais une particularité
-étrange, c'est qu'il ne mettait pas de poudre à cette époque!...
-C'était une singularité tellement remarquable qu'il fallait un bien
-puissant motif pour l'autoriser. Il portait donc ses cheveux négligés
-et sans poudre, ce qui lui allait à ravir... M. de Conflans aussi;
-mais chez lui c'était une manie: il prétendait que c'était parce que
-sa tête _fumait_ comme un _volcan_ aussitôt qu'il y mettait de la
-poudre. Cette raison ne valait rien. S'il eût voulu, il y avait
-d'autres moyens de poudrer ses cheveux. Le fait est que ses cheveux
-frisaient ou plutôt bouclaient parfaitement, comme Just de Noailles,
-qui ressemblait à l'Antinoüs.
-
-[Note 50: C'est une chose plus importante qu'on ne le saurait croire
-que la _démarche_ dans une femme et dans un homme. C'est un moyen de
-reconnaître l'élégance de leurs manières.]
-
-[Note 51: Les _verges_ sont les dangers de la Révolution, et la _clef
-des champs_ voudrait indiquer l'émigration... Cependant le fait s'est
-passé dans des années où certes on ne soupçonnait pas que la
-Révolution dût exister jamais: c'était, je crois, en 1764 ou 65.]
-
-L'esprit de M. le chevalier de Jaucourt était charmant et, comme son
-visage, doux, calme et un peu porté à la tristesse. Il était aimé
-généralement de tous ceux qui le connaissaient, et son amabilité avait
-un charme qui rendait bientôt son commerce nécessaire lorsqu'on savait
-l'apprécier. Au reste, il n'était pas toujours _triste_ et le prouvait
-en racontant avec grâce[52]...
-
-[Note 52: Je connais un homme dont la physionomie triste et douce, le
-visage agréable et surtout le ravissant regard, ont une grande
-analogie avec son esprit naturellement triste et pourtant doucement
-railleur... Il y a un charme dans sa conversation, un attrait que je
-n'ai vu qu'à lui. Grand seigneur par sa naissance, par ses manières,
-il l'est de tout ce qui fait remarquer que les autres ne le sont pas.
-Le charme des manières de cette personne ne peut être imité, et ne
-sera jamais remplacé...]
-
---La bonté de Madame, dit le chevalier de Jaucourt, l'a entraînée trop
-loin, et je m'aperçois qu'il règne ici une sorte de tristesse... Il
-n'en est pas de même dans le salon de madame de Livry, d'où je sors
-en ce moment: c'est comme le camp d'Agramant.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Qu'y a-t-il donc?
-
-M. DE JAUCOURT.
-
-Oh! rien de nouveau, quant à ce qui concerne madame de Livry; cependant
-il y a eu ce soir redoublement dans la manifestation de son humeur
-folle, elle avait beaucoup de monde... Je ne sais comment le marquis de
-Hautefeuille et elle se prirent de querelle sur un sujet quelconque...
-Vous savez que madame de Livry n'est pas difficile sur le sujet d'une
-dispute, elle est fort coulante là-dessus... M. de Hautefeuille, de son
-côté, était bien disposé apparemment, et tout aussitôt que la balle lui
-fut lancée il la releva et _servit_ madame de Livry comme elle le
-voulait, c'est-à-dire que la querelle fut engagée... Elle s'anima si
-bien et madame de Livry le prit sur un tel diapason, que M. de
-Hautefeuille se réfugia à l'autre bout du salon.--Monsieur, lui cria
-madame de Livry, vous êtes absurde.--Madame, répliqua M. de
-Hautefeuille, à tout seigneur tout honneur... vous passez avant moi...
-L'affaire s'engageait bien assez sans ce dernier mot; mais à peine
-fut-il prononcé que madame de Livry leva le pied, et lança de toute sa
-force une de ses petites mules à la tête du marquis de Hautefeuille...
-Dire les rires et les cris de joie de tout ce qui était dans le salon de
-madame de Livry ne se peut décrire... M. de Hautefeuille, désarmé par
-cette _gracieuseté_, rapporta à son antagoniste la mule de Cendrillon;
-car en vérité je n'ai vu de ma vie un plus joli, un plus petit pied, et
-la dispute fut terminée...
-
-MADAME DE POLIGNAC.
-
-Quelle charmante petite folle que madame de Livry!
-
-MADAME DE BLOT.
-
-En vérité! La trouvez-vous _charmante_? Moi je trouve qu'elle est fort
-peu mesurée, et voilà tout: le monde devrait lui demander compte de
-son peu de respect pour lui.
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Mais madame de Livry va fort rarement dans le monde, et, quoiqu'elle
-reçoive beaucoup, elle sort fort peu. Sa maison est agréable, ses
-soupers très-bien composés. Je crois avoir eu l'honneur de vous y
-voir, madame.
-
-MADAME DE BLOT.
-
-Cela ne prouve rien. Je vais chez des gens que je trouve ridicules;
-ne faites-vous pas de même?
-
-Madame de Genlis ne répondit pas. Madame de Blot continua avec
-aigreur:
-
---Je n'ai jamais vu une femme aussi peu mesurée dans ses propos au
-milieu d'un cercle de femmes que madame de Livry: vous ne pouvez le
-nier.
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Mais une chose qu'on ne peut _nier_ aussi, c'est que sa réputation est
-excellente, et qu'elle est aussi sage et _mesurée_ dans les choses
-essentielles qu'elle l'est peu dans les affaires du monde. N'est-il
-pas vrai, M. de Jaucourt?
-
-M. de Jaucourt était à l'autre bout de la chambre avec le duc de
-Chartres, dont la physionomie exprimait en ce moment de vives et
-profondes impressions... Il parlait, et paraissait parler avec
-action... Il parlait bas, et lorsque sa voix s'élevait malgré lui, il
-l'abaissait, et se calmait aussitôt... Madame de Genlis répéta deux
-fois le nom de M. de Jaucourt sans que le chevalier lui répondît...
-Vivement intriguée par cette conférence, et choquée peut-être aussi du
-peu de cas que le duc de Chartres lui-même faisait de sa parole,
-madame de Genlis allait recommencer une troisième fois lorsque la
-porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le marquis de Conflans...
-Il était fort beau, comme on sait, et cette beauté venait en grande
-partie de ses cheveux, qui étaient noirs et bouclés et qu'il portait
-sans poudre... Lorsqu'il était en uniforme il était vraiment
-remarquable, surtout par cette tête à l'antique au milieu des frisures
-que l'on portait alors.... Ce même soir il était en uniforme, parce
-qu'il venait prendre congé[53], et l'habit de hussard, qu'il portait
-admirablement, lui donnait une expression presque nouvelle qui lui
-valut plusieurs conquêtes qui n'auraient pas songé à lui sans cela, à
-ce qu'il disait. En le voyant, le duc de Chartres alla aussitôt à lui
-et l'accueillit avec amitié... Il l'aimait beaucoup ainsi que M.
-d'Argenson (M. Voyer). Avec M. de Conflans était madame la comtesse de
-Montauban (mère de madame de Clermont-Galerande) excellente femme,
-ayant un esprit fort original et parfois des reparties extrêmement
-plaisantes... Elle disait souvent aussi des choses qui avaient une
-originalité qui ne plaisait pas à tout le monde, parce qu'elle était
-fort distraite.--Elle me fait toujours peur, dit-elle tout bas à
-madame de Genlis en lui montrant madame de Polignac.
-
-[Note 53: On n'allait jamais en uniforme autrefois ni à la Cour, ni
-dans le monde, excepté pour prendre congé. Alors, on portait
-l'uniforme de son régiment ou bien celui d'officier-général.]
-
---Pourquoi... je vous assure qu'elle n'est pas aussi à redouter qu'on
-le dit; il ne s'agit que de prendre position vis-à-vis d'elle[54].
-
-[Note 54: Madame de Polignac était fort laide, très-mordante et
-spirituelle; elle avait toutefois de la bonté.--Elle contait à ravir,
-et savait une foule d'anecdotes du temps de Louis XIV et de Louis XV.]
-
---Bon! ce n'est pas pour cela, mon coeur!... je ne crains personne, je
-vous dirai, dans ce genre-là, parce qu'alors je mords comme une
-autre... Non, ce n'est pas cela; mais toutes les fois qu'avec sa
-figure de singe elle se place à côté de moi au jeu, je suis sûre de
-perdre!... C'est odieux, cela... Enfin, j'avais découvert qu'elle
-portait du musc, et tout aussitôt je lui ai dit que je fuyais le musc,
-et je m'en suis allée... Malheureusement madame de Rochambeau a eu
-vraiment mal aux nerfs par suite de ce _musc_ dont elle est entourée
-comme une civette. Alors, pour _faire la jeune femme_ et avoir une
-déférence pour la plus ancienne de tout le Palais-Royal, elle a quitté
-son musc, et je ne peux plus lui dire qu'elle empeste; je serai
-obligée de lui dire qu'elle m'ennuie.--Qu'est-ce donc que vous dites
-de moi, monsieur de Conflans? Je vois que vous parlez de quelque chose
-qui me concerne, car vous me regardez avec Monseigneur et le
-chevalier de Jaucourt qui est là tranquillement, tandis qu'il serait
-heure pour lui d'aller faire son office de lune, ajouta-t-elle plus
-bas.
-
---C'est vrai, répondit le marquis de Conflans; je parlais de vous,
-madame la comtesse, et je racontais l'aventure et le mot de Danaé.
-
---Vraiment c'est bien la peine, dit-elle en souriant... elle n'est pas
-mal au fait l'histoire! ajouta-t-elle avec une bonhomie comique.
-
---Mais nous ne la savons pas nous, la belle histoire, dit madame de
-Polignac.
-
---Vous saurez, dit le marquis de Conflans, que madame la comtesse de
-Montauban était hier au soir à souper chez madame la princesse d'Hénin
-à Versailles. Si le souper eût été servi, madame la comtesse n'aurait
-pas été au jeu, j'en suis sûr; mais comme la table de pharaon était
-alors celle autour de laquelle on se réunissait, madame de Montauban
-était occupée à ponter[55] avec autant de vigueur que moi... Dans la
-chaleur de l'action, madame la comtesse fit un paroli de
-campagne[56]... Le banquier le lui fit observer avec la politesse de
-l'homme le plus excellemment élevé...
-
-[Note 55: On appelle ainsi la mise en jeu. Ainsi les joueurs sont
-souvent nommés _pontes_, pour cette raison.]
-
-[Note 56: Terme employé dans quelques jeux, tel que le pharaon, jeu
-fort en vogue alors: c'est de jouer le double de ce qu'on a joué la
-première fois. M. de Conflans dit ici que madame de Montauban fit un
-_paroli de campagne_. C'est une manière de parler, pour dire qu'elle
-avait _voulu tricher_, chose malheureusement fort en usage à cette
-époque aussi.]
-
---Mon Dieu! cela peut-être, dit madame de Montauban avec une grande
-naïveté...; mais vous conviendrez que c'est un empressement bien
-pardonnable à un ponte...
-
---Comment trouvez-vous l'excuse?... Un moment après, un gros
-monsieur... immense... ayant un nom allemand, qui est aussi long,
-aussi large, aussi gros que sa personne, aussi l'ai-je oublié... vous
-le rappelez-vous, madame?
-
---Moi, dit madame de Montauban en ouvrant de grands yeux étonnés, moi
-me rappeler le nom de cet homme!... c'est un rustre...
-
---Je ne dis pas le contraire: raison de plus pour savoir son nom, et
-le consigner à sa porte.
-
---Mais l'histoire, monsieur de Conflans! s'écria la duchesse de
-Chartres....
-
---M'y voici, madame. Madame de Montauban avait derrière elle cette
-cathédrale marchante... et à présent que j'y pense, ce pourrait bien
-être celle de Strasbourg qui était venue là. En attendant il était
-perché sur l'épaule de madame de Montauban, et _pontait_ tant qu'il
-avait de force... et d'argent... ce dont, au reste, il était fort bien
-pourvu comme vous l'allez voir... Dans un moment de colère contre le
-banquier, il fit paroli sur paroli, et en vint au point de mettre au
-tapis une énorme poignée d'or... Mais je ne sais comment cela se fit:
-les louis, au lieu d'aller sur le tapis vert, vinrent tous dans le dos
-de madame de Montauban.
-
---Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui
-jusque là avait écouté l'histoire comme si elle eût été celle d'une
-autre.
-
---Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne
-se peut pas avec vérité... c'était une fureur d'insensé d'avoir manqué
-son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il
-aurait gagné...
-
---Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de
-souvenir... J'y ai gagné vingt louis en faisant paroli ce coup-là,
-moi...
-
---Madame de Montauban vient de vous dire elle-même qu'elle était
-occupée à ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et à
-la colère du gros Allemand, jusqu'à ce que son dernier louis fut
-revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignité comique vers
-le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et
-se levant, elle se mit _à se secouer_ pour faire tomber les louis
-qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais
-trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son
-singulier exercice et se donnait un mal épouvantable; enfin elle
-surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait
-_le gros dos_.
-
---Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille
-faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Danaé?...
-
-À ce mot, tout le monde se mit à rire autour de M. de Conflans et de
-madame de Montauban... Ils étaient tous deux excellents dans cette
-affaire, parce que madame de Montauban écoutait son histoire comme si
-M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour
-continuer ou pour rectifier...
-
---Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes là une histoire
-de ta façon.
-
---Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vérité, et rien que la
-vérité.--Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme,
-cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est
-comte, prince même je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la
-main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise
-au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait
-vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis
-de nouveau mise à ponter avec un bonheur inouï.
-
---Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amusé de
-cette histoire.
-
---Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien
-été. En me déshabillant le soir, ou plutôt ce matin, ma femme de
-chambre a trouvé dix louis, que mon valet de chambre a reportés à la
-cathédrale de Strasbourg. Il aurait dû les rapporter pour lui, mon
-valet de chambre...; mais il paraît que la cathédrale n'est pas
-donnante... Le gros homme a reçu ses louis; et le joli de l'aventure,
-c'est qu'il m'a fait dire que _le compte y était_... Je vous demande
-un peu qu'est-ce que ça me faisait?... Et mon fils, à qui je raconte
-mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou
-protestant... ça m'est encore bien plus égal.
-
---Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.
-
---Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin
-de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une
-apparition...
-
-M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui
-jeta un coup d'oeil interrogateur[57], auquel le prince répondit par
-un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement,
-mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de
-Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
-
-[Note 57: Le duc de Chartres avait déjà beaucoup de croyance aux
-Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici
-un fait positif qui a été raconté par le duc d'Orléans lui-même; je ne
-puis affirmer l'année précise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a
-raconté étant chez moi au Raincy, me l'ait dit également.--Étant un
-jour à dîner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres
-personnes de son intimité à la porte de Chelles chez son secrétaire
-des commandements M......., la conversation fut conduite sur les
-somnambulistes et les mesméristes... Le prince parut rêveur, il écouta
-plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-même, et tout-à-coup
-prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au
-château en nous promenant. Nous partîmes, et à peine fûmes-nous à
-quelque distance que le duc me dit qu'il lui était arrivé il y avait
-peu de temps une aventure très-étonnante.
-
-Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet
-pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à
-coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon
-cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre,
-et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier
-mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et
-lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant
-cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune
-issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun
-secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était
-dévoué à mes intérêts, qu'il _m'aimait_ et ferait tout pour me servir,
-TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous,
-monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de
-votre part qu'un peu d'aide?--Que faut-il faire? m'écriai-je.--Avoir
-le courage de me suivre.--Je l'aurai.--Dès ce soir!--Dès ce soir.--Eh
-bien! soyez prêt.--À quelle heure?--Minuit.--Le lieu?--La plaine de
-Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir _seul et sans
-armes_...--Je viendrai _seul et sans armes_...--À ce soir donc,
-monseigneur! jusque-là silence!!!...
-
-À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu
-m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai
-solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à
-Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui
-m'accompagnaient, et j'entrai _seul_ dans la plaine; la nuit était
-profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre
-entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous
-communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans
-cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet
-anneau... le voici!...--Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit
-voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre
-brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet
-presque magique...--Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince,
-je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je
-me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite
-de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans
-retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents
-louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta
-avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me
-donner. Je le vois souvent, et toujours de même...
-
-Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs
-reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé,
-c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au
-premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un
-doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la
-place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit,
-voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc
-d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans
-cette même allée où nous nous promenons en ce moment.
-
-Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les
-yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se
-prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des
-ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard
-pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait
-mal.]
-
-[Note 57-A: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois,
-surtout dans l'aventure du ballon.]
-
---Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la
-princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant
-avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses
-appartements.
-
-
-
-
-SALON DE MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.
-
-PREMIÈRE ÉPOQUE.
-
-AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL.
-
-
-J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux
-fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous
-une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le
-talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée
-l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui
-pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame
-de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M.
-le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon
-mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. _Adèle et
-Théodore_, ce _chef-d'oeuvre_ si vanté, qui n'est plus aujourd'hui
-qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de
-comparaison avec un autre livre, _Adèle et Théodore_ me paraissait
-sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie
-lu que _Télémaque_, se faisait lire _Adèle et Théodore_, et retrouvait
-une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans
-beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord
-(oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa
-connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le
-dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de
-l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le
-contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil
-sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme
-étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi,
-pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle
-s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de
-résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là
-surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des
-amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de
-_fatuité_; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses
-_Mémoires_.
-
-[Note 58: Madame de Montesson, tante _de madame_ de Genlis, et non pas
-de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs
-biographies!...]
-
-[Note 59: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de
-Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma
-mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes:
-ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il
-était l'auteur des _Liaisons dangereuses_. Il avait pour madame de
-Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait
-amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle
-du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son
-caractère.]
-
-L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de
-problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de
-contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle
-était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à
-huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à
-Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de
-Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de
-près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant
-madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame...
-Parlant toujours _de vertu_, _de piété_, _de devoirs_, elle n'eut
-jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant
-contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur
-l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant
-toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et
-finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les
-yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!...
-
-Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin
-madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où
-nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de
-spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées
-de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper,
-et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus
-notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté,
-qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de
-prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir
-jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître
-comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie.
-Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis
-préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite,
-et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et
-l'avait peut-être allumée.
-
-C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première
-jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à
-cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était
-inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se
-déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins
-voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et
-trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison
-valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient
-sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans,
-avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la
-comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes
-comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce
-monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut
-nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...
-
-On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie
-nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne
-en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant
-était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque
-surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison
-qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je
-ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de
-Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne,
-lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à
-l'usage des jeunes filles qui doivent être _modestes et retirées dans
-leur intérieur_; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...
-
-[Note 60: M. de Puisieux était le chef de la famille de
-Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de
-Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir
-accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne
-dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis
-elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la
-grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à
-Sillery, madame de Genlis, ordinairement _si mouvante et si parlante_,
-ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop
-adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de
-Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une
-autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de
-coeur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que,
-lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer
-elle-même.
-
-«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant
-pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me
-levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis
-j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant
-mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues...
-aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et
-l'attitude d'une femme alors!
-
-«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery
-et joua du _tympanon_ d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se
-passionna pour cet _instrument_ et regretta de voir partir le
-musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis,
-d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de
-six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez
-savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans
-peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait
-du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château
-était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses
-cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis,
-ayant mis sur sa tête une _baigneuse_ et étant enveloppée dans une
-robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à
-l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur
-une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une
-jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du
-tympanon devant elle.--Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis
-en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant _sa baigneuse_ et
-son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et
-se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle
-joua du _tympanon_ à merveille, et charma tout le monde. «On me fit
-porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis,
-pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui
-venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces
-détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que
-la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et
-modeste[60-A]...»
-
-J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la première fois que je vis cette
-anecdote dans le premier volume de ses _Mémoires_!... et je pensai que
-peut-être elle avait voulu mettre: «La jeunesse n'est heureuse que
-lorsqu'elle s'amuse;» mais pas du tout; c'est «modeste» qu'il faut
-être. Quant à cela, ça va sans dire; mais que pour être modeste il
-soit nécessaire de se mettre en évidence de cette manière, de faire de
-l'éclat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les
-hommages d'un cercle, voilà ce que je ne puis trouver en accord dans
-ma pensée avec la modestie d'une jeune fille à l'existence pure et
-ignorée, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus
-simples et _modestes_. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie
-plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs
-comme elle mystifiait le chevalier _don Tirmane_.]
-
-[Note 60-A: Page 334, premier volume des Mémoires.]
-
-[Note 61: Ce n'est pas que j'aie le mauvais goût de déclamer contre ce
-siècle; il vaut autant, peut-être mieux que le nôtre. Je dis seulement
-que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplacé
-le passé, voilà tout.]
-
-Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant
-un hiver _un salon_ fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup
-d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait à de continuels voyages se
-concentra dans l'intérieur de sa maison, mais avec le même désir de
-plaisirs et de fêtes.--Il se mêlait à cette activité joyeuse les
-relations douces et paisibles d'une amitié comme il s'en voit peu
-aussi de nos jours. Madame de Genlis était intimement liée avec la
-comtesse de Custine. C'était une personne de la plus haute vertu,
-comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y
-allait tous les samedis régulièrement, mais madame de Custine allait
-moins chez elle; elle vivait fort retirée, et cette solitude à
-laquelle ses goûts la portaient l'éloignait des plaisirs bruyants que
-madame de Genlis provoquait chaque jour.
-
-Chez madame de Genlis, on voyait déjà, à cette époque, quoiqu'elle fût
-encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le goût,
-non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne
-l'ignorât pas.--Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes,
-chose alors encore assez inusitée dans la haute compagnie. Le fameux
-Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le
-violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis,
-sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur
-italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des
-concerts charmants.--On jouait des proverbes--des charades en action;
-on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un
-quadrille. Ce fut ce même hiver que madame de Genlis inventa une mode
-fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de
-jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un
-quadrille appelé _les Proverbes_. Chaque couple formait un proverbe
-dans la marche deux à deux qui toujours précédait la danse principale.
-La duchesse de Lauzun, habillée fort simplement et parée de sa seule
-beauté, avait seulement une ceinture grise, et la devise était:
-
-«_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._»
-
-[Note 62: Mademoiselle Baillon était une charmante jeune personne,
-parfaite musicienne et composant à ravir. Elle a fait un opéra, appelé
-_Fleur d'épine_, qui eut du succès. Elle a épousé depuis le célèbre
-architecte Louis.]
-
-Elle était menée par M. de Belzunce.
-
-La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grâce prouvaient dès
-cette époque que les femmes destinées à porter ce nom seraient
-aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt
-était menée par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe était:
-
-«_À vieux chat jeune souris._»
-
-M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agréables de la société de
-Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe était singulier en
-raison de ce qui l'avait motivé. M. de Saint-Julien était déguisé en
-Maure... son visage était teint... Madame de Marigny tenait un
-mouchoir à la main, et de temps à autre elle le passait sur le visage
-noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe était:
-
-«_À laver la tête d'un Maure, on perd sa lessive._»
-
-Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval
-magnifiquement vêtu, tandis qu'elle était habillée en paysanne....
-Elle avait l'air fort gai et fort animé, tandis que le vicomte de
-Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuyé, et tout
-chargé de pierreries, semblait succomber à un sommeil invincible;
-leur devise était:
-
-«_Contentement passe richesse._»
-
-Gardel, alors l'homme le plus à la mode pour ces sortes de
-divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un
-proverbe:
-
-«_Reculer pour mieux sauter._»
-
-Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse
-et la plus animée qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup
-à une mazourka... Madame de Genlis en avait composé l'air.
-
-On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait être une vie de bonheur
-pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intérieur
-était heureux, du moins d'après ce qu'elle dit elle-même. M. de Genlis
-l'aimait avec _passion_, et partageait tous ses plaisirs ou plutôt
-toutes ses folies: il était lui-même un homme fort spirituel, faisait
-de jolis vers, jouait la comédie à ravir, et avait toute la corruption
-nécessaire pour être l'un des hommes les plus agréables dans un cercle
-où cette corruption était absolument nécessaire. M. de Sillery a été
-parfaitement dépeint à cet égard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit
-qui parut il y a quelques années...
-
-Madame de Genlis jouait la comédie chez elle à cette époque, malgré
-son retour à Paris (c'était ordinairement jusque-là un amusement
-uniquement réservé pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de
-faire de l'effet), aidée, dans le commencement, par mademoiselle
-Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se
-lançaient point d'un pas aussi délibéré sur le théâtre du monde pour y
-comparaître tout à la fois comme actrices et comme femmes de la
-société. Les deux rôles étaient difficiles à soutenir et à bien jouer
-en même temps.
-
-Cependant les succès de madame de Genlis inspirèrent de la jalousie;
-cela devait être: on le lui fit sentir à propos de ce quadrille des
-proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opéra. Pour faire remarquer
-l'excessive différence des époques, je dirai que madame de Genlis et
-les femmes du quadrille, qui étaient madame la duchesse de Lauzun,
-madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe,
-elle-même, enfin, qui tenait aux premières familles du royaume,
-entrèrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans
-la salle de l'Opéra, qui alors était au Palais-Royal; ces dames
-entrèrent à minuit, _à visage découvert_, et firent ainsi le tour de
-la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la
-commandaient, parce que le privilége d'un quadrille était de suspendre
-toutes les autres danses.
-
-Ce quadrille des proverbes fit donc son entrée et le tour de la salle,
-et se disposait à commencer son pas de ballet, composé par Gardel,
-lorsque tout-à-coup un énorme chat vint rouler en miaulant d'une
-manière effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant
-des griffes qui menaçaient toutes les robes, et roulant deux yeux de
-feu qui faisaient vraiment pâlir les plus intrépides.
-
-Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat, à qui le jeu
-plaisait, se hérissait de plus en plus et devint menaçant. Mais ici la
-scène changea. M. de Saint-Julien, très-ennuyé, à ce qu'il paraît,
-d'être dérangé, soit dans son rôle du quadrille, soit dans celui qu'il
-jouait alors, fut vraiment irrité. On avait d'abord repoussé assez
-doucement l'énorme _Rominagrobis_. Mais voyant qu'il s'entêtait, ils
-lui donnèrent des coups de pied qui dérangèrent la fourrure de chat
-qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouillé d'un petit
-Savoyard que les coups de pied commençaient à faire pleurer. Les
-danseurs redoublèrent alors leurs corrections en raison de leur
-colère; car il était évident que c'était un coup monté contre le
-quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille
-prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientôt vengée du
-mauvais goût de cette attaque. On sut quel en était l'auteur: c'était
-le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame
-de Genlis... Les choses changèrent bien, depuis cette soirée, et en
-fort peu de temps. L'opinion des deux frères du prince, que j'ai
-beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, était que les
-sentiments qui attachèrent si longtemps M. le duc de Chartres à madame
-de Genlis datent de cette soirée, où il la vit sans en être aperçu.
-
-Madame de Genlis était fort jolie à cette époque, très-fraîche,
-très-gracieuse, et, pour dire le mot, très-_agaçante_; son esprit,
-d'une haute supériorité, annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Son
-regard était ravissant et ses yeux d'une grande beauté. Son nez un peu
-fort, mais légèrement relevé à l'extrémité, donnait à sa physionomie
-une expression piquante qui, jointe à l'esprit d'observation qui
-dominait tout le reste dans cette jolie tête, devait lui donner une
-véritable séduction. Ses dents étaient encore bien alors, ce qui
-donnait de la grâce à son sourire. Sa taille, sans être élevée, avait
-la juste proportion qui plaît dans une femme... Son cou était
-seulement un peu long. Telle était madame de Genlis à vingt-deux ans.
-
-Le jour de ce quadrille, elle était, comme je l'ai dit, habillée en
-paysanne; sa jupe était d'un taffetas broché rose sur rose, bordée de
-trois chefs d'argent cousus à plat sur la jupe. Le corset était en
-satin couleur de rose également, lacé par-devant avec un ruban de la
-même nuance, et semblait à peine retenir une chemise de la plus fine
-batiste, bordée d'une magnifique valencienne. La taille de madame de
-Genlis était ravissante à cette époque; elle était aisée, ronde et
-menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en
-s'y laissant aller plutôt que de se les laisser imposer par un rôle.
-Sur sa tête, pour compléter son costume, elle n'avait qu'une rose au
-milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]...
-
-[Note 63: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce
-quadrille existe, et je le possède.]
-
-Les acteurs de ses pièces étaient des hommes du monde. L'un, M.
-Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les
-proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret.
-Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses _Souvenirs_, s'en
-moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche
-d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret
-charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup
-d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle
-Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient
-toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et
-jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier
-démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un
-mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, _se déchirant_, et
-craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont
-jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV.
-
-[Note 64: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, où, pour entendre et
-souvent voir très mal jouer la comédie, on s'étouffe dans un lieu dans
-lequel on entasse à grand'peine six cents personnes, quand il n'y a
-place que pour trois cents.]
-
-C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de
-Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de
-Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal...
-Mais _l'autre_, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un
-soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le
-pauvre _La France_ se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui
-demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect
-ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient.
-
---Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je
-ne rencontre ces gens-là que chez vous!...
-
-La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond
-en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame
-la marquise de Montesson[65], soeur de la mère de madame de Genlis,
-madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, soeur de son
-père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de
-Sillery-Genlis, sa belle-soeur, le chevalier de Barbantane, M. de
-Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud,
-l'auteur du _Comte de Comminges_, le chevalier de Talleyrand, frère du
-baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte
-et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la
-comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt,
-madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient
-lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez
-l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se
-joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son
-histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie
-déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour
-donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans
-doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que
-la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la
-noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie
-habituelle.
-
-[Note 65: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que
-les auteurs peuvent se procurer près de la famille tous les
-renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de _Femmes
-célèbres_, où les mensonges les plus grossiers se rencontrent à chaque
-ligne. Madame de Montesson, qu'il fait naître en Bretagne, n'y a même
-jamais été de sa vie. Elle est née à Paris, et elle était soeur de la
-mère de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'était de
-son père.
-
-L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis;
-je fus avec confiance le chercher dans le _Dictionnaire de la
-Conversation_, à l'article _Genlis_, fait par J. Janin. Je ne
-m'attendais pas aux plus grossières erreurs; elles sont si singulières
-que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire
-cet article par un secrétaire, qui lui-même en a chargé quelqu'un
-très-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.]
-
-[Note 66: Grand-père et grand'mère du marquis de Custine, l'auteur du
-_Monde comme il est_.]
-
-[Note 67: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estimé de tous
-ceux qui le connaissaient, est leur fils.]
-
-Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une
-réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un
-salon.
-
-On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un
-nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en
-donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de
-Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au
-Palais-Royal.
-
-Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se
-moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus
-précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa
-bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà
-pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé
-moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort
-amusant et fort spirituel.
-
-Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le
-chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du
-même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une
-soirée charmante, quoique avec des _pédants_.
-
-Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.
-
---Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis.
-
---Chez _la muse Dubocage_, répondit le comte d'Albaret, et je vous
-jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires
-de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire.
-
---Et comment cela? dit madame de Genlis.
-
---Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de
-Genlis.
-
-M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.--Eh bien! voulez-vous
-mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.--Oui, oui!
-s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?--Vous mettre
-tous dans les habits de la société _Bocagère_. Madame de Genlis, dont
-le talent _mimique_ est parfait, prendra à ravir le personnage de
-madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé
-Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de
-madame Fanny de Beauharnais.
-
-[Note 68: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages
-qu'elle faisait, ainsi qu'à M. de Linant, un autre ami comme lui,
-littérateur.]
-
-Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait
-non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue
-chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort
-belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on
-voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de
-Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes,
-ses manières, et au bout de quinze jours elle _représentait_ madame
-Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute
-autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée
-de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande
-taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire
-sardonique; il n'avait alors rien de celui du _bonhomme_ que madame
-Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était
-trompée.--En vérité, disait-il à madame Dubocage _transformée_, le
-jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie,
-j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il
-souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague...
-Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70].
-
-[Note 69: Anne-Marie Lepage-Dubocage, née à Rouen le 22 octobre 1710.
-Elle mourut en 1802.]
-
-[Note 70: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire à madame
-Dubocage.]
-
-Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des
-louanges; elle parlait de son voyage en Italie.
-
---Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans _la
-Colombiade_[72] qu'il faut chercher de beaux vers.
-
-[Note 71: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus
-jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, étant née
-à Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comédie, quelques
-romans et un volume de poésies; mais tout cela est dans l'oubli,
-tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survécu. On connaît ce
-distique sur elle:
-
- Fanny, belle et poëte, a deux petits travers;
- Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.]
-
-[Note 72: _La Colombiade_, poëme en dix chants, de madame Dubocage,
-sur la découverte du Nouveau-Monde.]
-
---Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73],
-répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.
-
-[Note 73: _Lettres de Stéphanie_, roman historique en trois volumes,
-par madame de Beauharnais.]
-
---Ah! que dites-vous là?...
-
-Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire
-faire silence, fit entendre les vers suivants:
-
- Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs,
- Où brillèrent jadis des empires puissants:
- Le berceau des beaux-arts, l'Égypte utile au monde;
- L'opulente Assyrie, en voluptés féconde;
- La Phénicie, où l'homme osa braver les mers;
- Et tant d'autres états, dont l'éclat, les revers
- Dans l'abîme des temps se perdent comme une ombre!
- La renommée oublie et leurs faits et leur nombre;
- Tout périt, tout varie, et la course des ans
- Change le fil des eaux et la face des champs.
-
-M. de Périgny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se
-pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pénétré ce
-madrigal que M. de la Condamine avait en effet adressé à madame
-Dubocage, en dépit de l'anathème qui exclut les savants de l'arène
-poétique.
-
- D'Apollon, de Vénus, réunissant les armes,
- Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le coeur,
- Et Scudéri, jalouse, en verserait des larmes;
- Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur:
- Elle eut celui de faire oublier sa laideur;
- Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes.
-
-À peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait,
-et puis c'était M. _Duresnel_, M. _de Linant_, madame de Beauharnais;
-mais Voltaire eut, à ce qu'il paraît, un triomphe complet. M.
-d'Albaret le jouait comme Fleury Frédéric II, sans aucune charge, sans
-aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en
-l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce
-divertissement, a dit elle-même madame de Genlis, dont nous ne
-prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se
-renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu'à cinq fois; et telle était la
-sûreté de la société à cette époque, que le secret en fut gardé
-religieusement, et ce ne fut que longtemps après la mort de madame
-Dubocage que madame de Genlis consentit à en parler...
-
-La manie de la comédie de société était dans sa plus grande force à
-cette époque, et c'était madame de Genlis qui l'avait mise à la mode.
-C'était elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aidée d'un pauvre
-maître de harpe nomme _Gaiffre_, fit connaître ce qu'on pouvait tirer
-de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis être aussi
-complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans réfléchir, et
-l'histoire de la harpe est tout-à-fait dans ce cas d'oubli. Pour
-pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'était Krumpholtz en
-1782, tout ce qu'il avait déjà composé et les élèves qu'il avait
-faits[74].
-
-[Note 74: Mon frère, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a
-eu une réputation européenne et méritée, avait à quinze ans (en 1784)
-une manière de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le
-voulut entendre. Mon frère improvisait toujours. Il a cependant
-composé plus de vingt morceaux, qui tous ont été gravés. L'un d'eux,
-une oeuvre de trois sonates, a été dédié à ma tante, la princesse
-Démétrius de Comnène. Mon frère n'avait à cette époque que dix-sept
-ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui où
-_elle créa_ et le _doigté_ et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait été
-que de très-peu d'années. La chose est impossible.]
-
-La France était à cette époque un vrai pays de féerie, et l'un de ses
-plus grands charmes était cette société si polie, si gracieuse, si
-soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles délices! quels
-plaisirs sans cesse renaissants dans cette association formée par des
-personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altérait
-que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies,
-même de ces médisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossièreté
-de la mauvaise éducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la
-franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la
-méchanceté mal apprise, et cette méchanceté-là est la plus intolérable
-de toutes[75]...
-
-[Note 75: La grossièreté est aujourd'hui une partie indispensable de
-la manière d'être des hommes et des femmes. Les hommes sont mal élevés
-au point d'en être insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis,
-cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je
-trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le
-temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli
-comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on
-n'en parlait pas; elles étaient gracieuses, affables, prévenantes; et
-même, sans qu'on leur plût, elles savaient plaire.]
-
-Parmi tous les moyens de s'amuser qui étaient autour de soi, un
-surtout fort agréable était de suivre régulièrement les réceptions des
-princes et d'être l'été des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour
-le duc d'Orléans; de l'Île-Adam, pour le prince de Conti; de
-Chantilly, pour le prince de Condé; de Navarre, pour le duc de
-Bouillon; de....., pour le duc de Penthièvre. Tous ces voyages étaient
-charmants. On y jouait la comédie, on y dansait, on y faisait de la
-musique, et tout cela gaîment et sans l'ennui d'une étiquette gênante.
-La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance
-communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les séjours
-formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer. À cette
-époque, tout contribuait _à faire_ la société; aujourd'hui, tout, au
-contraire, nous conduit à son démolissement. Que nous étions Français
-alors! Que sommes-nous à présent?...
-
-[Note 76: Je donnerai le salon de chaque séjour des princes. Celui de
-Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.]
-
-Il me revient à la mémoire un mot de madame de Montesson qu'elle me
-dit un jour à Bièvre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des
-fleurs à l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, étant élève de
-Van-Spandonck:
-
---Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous êtes
-jeune, vous êtes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une
-chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au très-mince
-plaisir de médire, car non-seulement _cela gâte le ton d'une femme_,
-mais cela la rend laide... C'est comme le jeu...
-
-Jamais je n'ai oublié ce mot; il m'a expliqué pourquoi la société
-ancienne était si sûre...
-
---Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, à
-cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer
-vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux
-sots, et qui vous fait haïr de tous. Il y a, dans la moquerie, de la
-pensionnaire tout à la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse,
-par intérêt pour vous-même, ma chère enfant[77]...
-
-[Note 77: Pendant les deux années que je passai à Bièvre avec madame
-de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je
-ferai son salon à cette époque du consulat.]
-
-Pendant beaucoup d'années, madame de Genlis eut un salon particulier
-comme celui dont j'ai tout à l'heure fait la description, et elle
-maintenait, outre cette agitation _musicale_ et _littéraire_, sept à
-huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle _faisait les
-honneurs_. Cela est si vrai, qu'elle-même raconte comment elle
-bouleversait _le Vaudreuil_, chez le vieux président Portal, ainsi que
-Villers-Cotterets, chez le duc d'Orléans; car il paraît que la maison
-d'Orléans était habituée à sa domination. Elle était mariée, elle ne
-pouvait donc pas épouser M. le duc d'Orléans; mais sa tante, madame de
-Montesson, ne l'était pas, et son adresse fit peut-être réussir ce
-mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson.
-Madame de Genlis avait la plus singulière existence qu'on puisse
-imaginer, surtout à une époque où les femmes étaient paisibles et
-vivaient beaucoup dans leur intérieur de société; c'est-à-dire qu'on
-se voyait beaucoup, mais sans aller s'établir les uns chez les autres,
-comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller à Sillery,
-magnifique terre appartenant à M. de Puisieux, et puis au marquis de
-Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se
-montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit était ce
-qu'elle voulait... Cette existence nomade me paraît bien étrange! M.
-de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible
-apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa
-femme partout; il était de toutes les fêtes, dont elle était l'âme,
-pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller à son régiment des
-grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre
-colonels[78]. Madame de Genlis préludait, à cette époque, au rôle que
-depuis elle a joué; son ambition a toujours été grande. Madame de
-Staël, accusée par elle et grandement méconnue, ou du moins dépeinte
-par une plume ennemie, n'a jamais montré la plus petite partie de ce
-caractère. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succès et
-de louanges, souffrait aussitôt que l'attention se portait sur un
-autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure
-qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gâté et
-insupportable, à ce qu'il paraît, se mit autour de madame de Genlis
-comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent
-non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqûres. Cet enfant
-voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement
-frais et orné de charmantes fleurs... Rien n'eût été plus facile que
-de le refuser à l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas,
-dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ôta son joli chapeau, ses
-cheveux demeurèrent épars, et elle resta bien autrement en vue que si
-l'enfant eût pleuré cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute
-la chose, il faut ajouter que s'il ne se fût agi que de détacher un
-ruban et de livrer un chapeau à un enfant, sans trouver le fait plus
-croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du
-temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tête de
-madame de Genlis par plus de cinquante grandes épingles noires; il
-fallait donc défaire ces épingles, se mettre entre les mains de madame
-d'Estourmelle, qui, à chaque épingle, devait pousser une exclamation
-sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voilà ce qu'on appelle
-du naturel et de la modestie!...
-
-[Note 78: C'est la vérité: il y avait vingt-quatre colonels.]
-
-[Note 79: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le
-Fretoy.]
-
-Cet adorable enfant qui faisait ainsi déshabiller les gens qui
-venaient chez sa mère, se jetait à corps perdu sur les genoux des
-femmes, déchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus
-détestable petit être que Dieu ait formé, et selon moi le moins
-supportable. Quant à madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le
-trouvait même fort _gentil_... mais madame d'Estourmelle l'avait
-embrassée et avait dit tout haut:
-
---_Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle
-a de beaux cheveux!_
-
-J'ai montré comment l'existence qu'on avait alors, comment cette
-manière de vivre rendait la société _sociable_. Il y avait une
-habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne
-venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme
-dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la médisance, ou plutôt
-la calomnie, s'exerçât sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un à
-l'autre... Les idées étaient moins étroites; il y avait une pudeur qui
-arrêtait le reproche à cet égard, et la vie devenait douce et facile;
-on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans
-être criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la société de ma
-mère, et que j'ai cherché à former la mienne lorsque je me suis
-mariée.
-
-Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de
-la haute classe entre elle. À force d'en parler à Napoléon, il l'avait
-compris; et, dans les années de l'empire, il me parla souvent, de
-lui-même, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la
-société généralement... Son génie avait à l'instant compris la portée
-immense que peut avoir une société active et puissante, unie d'abord
-par des intérêts de plaisirs, mais qui sont eux-mêmes un mobile de
-nécessité, et qui ensuite devient un lien impossible à rompre par tous
-les fils dont il se compose. Hélas! maintenant tout est brisé, rompu,
-et une stérile tradition est tout ce qui nous reste!
-
-Je parlerai plus tard des différents salons des princes, où madame de
-Genlis marquait d'une manière très-supérieure et très-influente. Je
-vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du
-cul-de-sac Saint-Dominique et l'hôtel de Puisieux pour aller habiter
-le Palais-Royal.
-
-Je ne ferai aucune remarque sur cette séparation d'avec madame de
-Puisieux, cette femme qui avait été pour madame de Genlis une seconde
-mère. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les
-démarches furent faites pour obtenir une place de dame pour
-accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de
-Genlis ne voulait pas être à Versailles... Pour quelle raison, je
-l'ignore... Ce n'était pas à cause de la légèreté de la jeune cour, je
-suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de
-difficultés... on fit un mystère à madame de Puisieux des démarches
-faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda
-également; il fut nommé capitaine des gardes de M. le duc de Chartres,
-et l'heureux ménage quitta une amie, une société libre, indépendante,
-une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du
-bonheur à cette société de cour, qui ne donne jamais, en paiement de
-tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de
-Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment.
-
-[Note 80: Elle raconte dans ses _Mémoires_ que le jour où elle quitta
-l'hôtel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement
-n'étant pas prêt, elle logea quelque temps dans les appartements du
-Régent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle
-souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page
-167.)]
-
-Quelque temps avant l'entrée de madame de Genlis au Palais-Royal, il
-lui arriva une manière d'aventure qui donne parfaitement l'idée de ce
-qu'était alors la bonne compagnie aimable.
-
-Madame de Genlis avait auprès d'elle un abbé italien, qui lui faisait
-lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beautés de
-sa langue; cet homme fut pris tout-à-coup d'une attaque de
-_choléra-morbus_; on envoya chercher le premier médecin venu; cet
-homme lui donne de la thériaque. Madame de Genlis était absente; en
-rentrant on lui dit le fait de la thériaque: elle avait lu Tissot, à
-ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle était dans la classe de
-ces personnes qui faisaient dire à Corvisard qu'il vaudrait mieux pour
-l'humanité qu'il n'y eût pas de médecins, s'il n'y avait pas de
-_bonnes femmes_; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la
-thériaque était mortelle en pareille circonstance. _C'est un coup de
-pistolet tiré dans la tête_, dit Tissot... Il disait vrai, à ce qu'il
-paraît: car le pauvre abbé mourut dans des tortures affreuses deux
-heures après. Il était onze heures du soir; madame de Genlis effrayée,
-quoiqu'elle prétendît être esprit-fort[81], déclara qu'elle ne voulait
-pas coucher dans la même maison que ce mort, qui faisait peur à
-voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla
-demander l'hospitalité à M. et madame de Balincourt[82]: on la reçut à
-merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle était
-endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est réveillée par la
-voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son
-hôtesse tout en se cognant les jambes contre les meubles:
-
- Dans mon alcôve,
- Je m'arracherai les cheveux[83]...
- Je sens que je deviendrai chauve,
- Si je n'obtiens ce que je veux
- Dans mon alcôve.
-
-[Note 81: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.]
-
-[Note 82: Le père et la mère de celui que nous connaissons et qui est
-estimé et aimé de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave,
-bon ami, gai et toujours prêt à rendre un service, à faire une bonne
-action, en même temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis
-de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un coeur est
-heureux d'avoir pour ami.]
-
-[Note 83: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse
-voir.]
-
-Madame de Genlis, tout-à-fait réveillée par cet impromptu jovial, se
-mit sur son séant, et après avoir pensé quelques instants, répondit:
-
- Dans votre alcôve
- Modérez l'ardeur de vos feux;
- Car, enfin, pour devenir chauve,
- Il faudrait avoir des cheveux
- Dans votre alcôve.
-
-Pour comprendre cette réponse il faut savoir que M. de Balincourt
-avait très-peu de cheveux... on éclata de rire, on apporta des
-lumières; aussitôt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et
-madame de Ranché, soeur de M. de Balincourt, sautèrent sur le lit,
-firent et dirent mille folies, jusqu'à trois heures du matin. Alors M.
-de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet
-de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille
-remplie de pâtisseries parfaites, ainsi qu'un plateau chargé de
-confitures sèches et de fruits glacés...
-
---Allons! s'écria M. de Balincourt, il faut _faire réveillon_! et
-aussitôt les voilà entourant le lit et faisant et disant mille
-folies... le réveillon dura jusqu'à une heure du matin... à la fin on
-laissa dormir la pélerine jusqu'à midi; à midi, de nouvelles folies de
-M de Balincourt réveillèrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il
-vint pour la reprendre, fut obligé de rester à l'hôtel de Balincourt,
-et pendant cinq ou six jours ils menèrent tous la plus folle comme la
-plus heureuse des vies. C'était une partie sur l'eau, une course à la
-campagne,... _à la halle!_... on jouait des proverbes... on riait...
-on s'amusait surtout, et on était heureux...
-
-
-
-
-SALON DE M. LE MARQUIS DE CONDORCET.
-
-
-La société était changée complétement dans ses usages et ses manières,
-et nulle gradation, aucune transition préparatoire ne nous avaient
-amenés où nous nous trouvions à l'époque où nous sommes parvenus dans
-ce livre. Le mouvement révolutionnaire avait communiqué une force
-ascendante à tous les esprits qui les contraignait à suivre une voie
-dans laquelle ils se trouvaient d'abord gênés, puis tellement à l'aise
-qu'il était bien difficile à une maîtresse de maison d'imposer à son
-salon une règle de manières toujours suivie. Les débats politiques
-étaient d'autant plus fréquents que l'amour de la liberté était vrai
-dans beaucoup de coeurs. Chez un peuple libre les débats n'ont aucun
-terme, il faut même dire que la liberté n'existe que par eux; le
-silence annonce l'anéantissement: de la discussion jaillit la lumière.
-À l'époque où vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y
-avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver
-ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dévoilaient leur opinion dans des
-discussions animées où l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps
-précédent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque
-jour, ce regret s'effaçait pour faire place aux éclats bruyants, à une
-parole retentissante, et la dispute enfin remplaçait la discussion.
-Les querelles devenaient fréquentes, les duels se multipliaient. On ne
-parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de
-Barnave; de celle de Barnave et de Cazalès, de M. de Pontécoulant et
-de M. D.... et d'une foule de duels importants qui étaient eux-mêmes
-des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils
-semblaient servir.
-
-Barnave, dont le beau talent oratoire devait être autrement accompagné
-que par une humeur querelleuse et fâcheuse, avait une grande bravoure,
-non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit être calme,
-raisonnée, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi
-que fit Cicéron lorsque Catilina menaça Rome. Barnave était
-impressionnable et d'une humeur inquiète qui le faisait courir après
-un succès de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un
-impôt ou le retrait d'une loi fâcheuse, mais pour que son nom fût
-prononcé. Il avait apporté à l'assemblée une renommée de bravoure et
-la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazalès, il le blessa
-d'un coup de pistolet, tandis que la générosité aurait peut-être voulu
-qu'il eût tiré en l'air.
-
-Toutes ces querelles intérieures ajoutaient au trouble que faisait
-naître le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que
-les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis
-de Condorcet.
-
-Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de
-leur temps, disciple aimé de d'Alembert, estimé de Voltaire, qui
-entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de
-Condorcet méritait cette estime universelle et cette renommée dont il
-jouissait par un caractère noble et ferme, des opinions arrêtées, une
-indépendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanité et
-de justice que la véritable philosophie inspire et qu'il pratiquait
-avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien.
-
-C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt
-que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses
-amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes
-furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les
-employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire.
-
-Sa femme, Sophie de Grouchy (soeur du maréchal), était l'une des plus
-belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités
-précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle
-comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV,
-instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit,
-madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents
-et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait
-dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes
-choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité
-emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient.
-
-Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence
-comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré
-dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à
-ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang
-comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où
-ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était
-élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté _de
-faire_ pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les
-genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage
-le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de
-sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: _Esquisse du
-progrès de l'esprit humain._ C'est la perfectibilité de l'homme, mais
-illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un
-système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est
-admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve,
-dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de
-remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce
-dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente
-irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient
-journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute
-que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est
-par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec
-l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la
-puissance éternelle. C'est pour lui l'oeuvre de la civilisation, des
-_progrès enfin de l'esprit humain_; c'est là le but de la société: il
-y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me
-révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les
-doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en
-étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en
-examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui
-par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des
-malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines
-corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour
-juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai
-écrit ce que je savais sur Condorcet.
-
-[Note 84: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né
-en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au château de
-Condorcet, en Dauphiné. Son oncle, l'évêque de Lisieux, le fit élever
-avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'était pas
-riche, et fut toute sa vie d'une probité sévère, qui le fit mourir
-dans une sorte de misère.]
-
-Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain
-philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que,
-loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était
-favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se
-trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un
-caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses
-sectaires et du douloureux _scepticisme fataliste_ de Voltaire. Le
-système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est
-qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins
-celui d'un coeur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande
-sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par
-l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue
-voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle
-de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle
-personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir
-activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des
-philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que
-devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme
-dont le pouvoir pouvait devenir immense...
-
-La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara
-des monstres qui décimaient la France, était une société choisie
-d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières
-étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait
-elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa
-beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet
-prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus
-honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M.
-Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius,
-d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte
-philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne
-le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du
-ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de
-Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M.
-de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de
-Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était
-quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et
-d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était
-que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet
-qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation.
-
-J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en
-France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à
-cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices
-s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides
-d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et
-produisaient des effets désastreux.
-
-Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos
-amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet,
-il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère,
-brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des
-Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet,
-il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui
-étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors
-étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait
-dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde
-élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne
-s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire
-n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la
-secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis
-ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer
-un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot.
-
-[Note 85: Jean-Louis Soulavie (l'aîné). C'est lui qui a publié les
-_Mémoires sur le duc de Richelieu et les Mémoires sur la règne de
-Louis XVI_. Ce dernier ouvrage est plein de mérite; Napoléon en
-faisait grand cas.]
-
-C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru;
-elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et
-son administration...
-
---Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais
-des maux que Necker te prépare!...
-
---Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait
-toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système
-de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?
-
-M. de Fongeroux, naturellement timide, ne répondait qu'en souriant et
-en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait
-dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au
-chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frère, qui, s'avançant vers
-Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton déclamatoire,
-quoiqu'il voulût être simple, que Diderot avait mis à la mode parmi
-ses partisans:
-
---_Jeune homme que nous aimons, prends, et lis..._
-
-Il ouvre en même temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre
-de la législation des grains, et il ajoute:
-
---_Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la_
-CLASSE IMPORTANTE _dans un État, pour prendre parti pour une autre,
-celle qui ne possède rien!... Attendons-nous à voir se renouveler en
-France les scènes des Gracques._
-
-J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-être M. Turgot avait-il raison
-dans cette circonstance.
-
-«Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M.
-Necker, ont été faites par les propriétaires. On est effrayé, en
-ouvrant le code des lois, de n'y découvrir partout que cette
-vérité!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé
-la terre, ont fait des lois _d'union et de garantie contre_ LA
-MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour
-se défendre contre LES BÊTES SAUVAGES!...»
-
-Voilà ce qu'a écrit et publié M. Necker lors de l'insurrection des
-blés le 2 mai 1775. C'est prêcher la loi agraire, après tout. Elle est
-bien singulière aussi, cette émulation dans les deux partis
-philosophiques pour la réforme de la France! Je ne puis la comparer
-qu'à l'émulation des partis populaires de l'Assemblée Constituante,
-dans laquelle toutes les factions et toutes les familles
-révolutionnaires, réunies sous une même voûte, la faisaient retentir
-de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient à saper
-jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe...
-
-Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'émeute des blés le 2 mai...
-Sans doute l'intention était bonne, et le but était le même; et les
-désastres opérés dans la Révolution l'ont été en grande partie par
-cette même classe prolétaire que M. Necker mettait, _avant tout_, dans
-la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que
-de la classe possédant, _mais comme industrielle et utile_. Je le
-répète, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais
-l'évidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une
-justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements
-sont impossibles.
-
---C'est M. Necker qui a dirigé l'émeute des blés, dit le chevalier
-Turgot en s'approchant de M. Soulavie... _Il l'a fait pour perdre mon
-frère_, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentrée.
-
---Ceci est faux, par exemple.
-
---Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez
-en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en
-administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la
-monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un
-homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer
-par quelqu'un de ma famille!...
-
-[Note 86: C'était l'époque des querelles des parlements.]
-
-Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable
-de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:
-
---Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère;
-mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire
-l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à
-Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la
-prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa
-de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des
-lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de
-Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les
-_attentats_ de M. Necker.
-
-Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés
-et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du
-calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et
-d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de
-tout ce qu'il entendait...
-
-Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement
-très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot
-qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M.
-Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous
-les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un
-boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire
-qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son
-frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le
-brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses,
-comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des
-folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet
-et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent
-un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils
-frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre.
-Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois
-homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de
-mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à
-Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des
-_Considérations sur la Révolution française_ tout le mal que cette
-faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père.
-
-Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même
-opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité
-pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces
-deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce
-pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par
-la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se
-détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes
-notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre
-le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de
-l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma
-partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise,
-car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant
-cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais
-_d'injures directes_ à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M.
-Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les
-ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins
-_trois_ tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées
-bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en
-faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut
-écrire sur la Vrillière _et le louer_... Le marquis s'y refusa
-obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au
-ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était _l'ennemi
-de son meilleur ami_. Cet emploi était dans l'administration des
-monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne
-paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a
-pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et
-lorsqu'on a une bonne place, on la garde.
-
-Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire
-des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les
-beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un
-bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait
-le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables
-dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit
-s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement
-la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a
-traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de
-sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce
-qu'a omis Adam Smith: c'est _sur la sympathie_[87]. L'ouvrage qu'elle
-a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à
-une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette
-relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la
-politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et
-disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des
-femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes
-et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui
-florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable
-trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland,
-madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin,
-ont toujours été des _reines_, je le sais... mais des reines sans
-royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le
-sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce
-pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y
-soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains,
-et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée...
-Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une
-actrice qui jouait bien _Madame de Clainville_ ou _la Coquette
-corrigée_, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur,
-le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient
-dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement...
-et quelquefois en riant aussi...:
-
---Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.
-
-[Note 87: _Théorie des sentiments moraux_, etc., etc., suivie d'une
-dissertation sur l'origine des langues.]
-
-Et voilà où nous irons chercher nos traditions de l'époque... et cela
-n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La
-révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et
-celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans
-une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère
-qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai
-compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut
-vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9
-thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles,
-ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de
-roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du
-pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...
-
-Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88]
-au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être
-remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front
-était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des
-regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez
-était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus
-caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il
-devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne
-traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait
-les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop
-vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie
-on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien
-raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort
-violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette
-expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais
-indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à
-ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse
-pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après
-moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M.
-de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées
-d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose
-la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les
-accusations, ou les choses qui _existent_ comme telles, me répondent
-souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me
-suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me
-suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des
-salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement
-à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a
-_fraternité_.
-
-[Note 88: Né en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment où la
-Révolution commença, en 87.]
-
-Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France,
-c'est une immense vérité...
-
-Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire
-et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à
-aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours,
-au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance,
-toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de
-Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien
-du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de
-toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme
-travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à
-l'oeil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois
-fermé cet oeil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant
-une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable:
-Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!...
-
-Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de
-l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe,
-ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être
-l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont
-nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un
-homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le
-pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils
-n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres
-ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de
-journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit
-surtout dans la _Feuille villageoise_ et la _Chronique de Paris_. Mais
-son oeuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit
-tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un
-asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie
-généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage,
-intitulé: _Esquisses des progrès de l'esprit humain_, fut imprimé en
-1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une _Vie
-de Voltaire_, une _Vie de Turgot_. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les
-mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences.
-Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut
-la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint
-un titre au fauteuil académique: ce sont ses _Éloges des académiciens
-morts depuis_ 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de
-Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du
-mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à
-estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du
-chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus.
-Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire.
-
-Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette
-rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce
-qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste
-non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même
-dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela
-l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait
-une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se
-donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait...
-
-Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit
-plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et
-lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid;
-mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce
-front de glace, était une pensée de feu.
-
-[Note 89: Ceci a pourtant besoin d'être expliqué. Je ne donne pas à ma
-pensée une latitude entière, comme on le peut croire.]
-
-«_Ne vous y trompez pas_, disait d'Alembert, _c'est un volcan couvert
-de neige_.»
-
-Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir _aidé_ Voltaire à
-dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire
-il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire
-trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser
-toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois
-raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître
-ou plutôt _ses maîtres_, il a porté la main sur un des monuments de
-l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est
-un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir
-siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que
-je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait
-combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard
-dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur.
-
-Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui
-qui fut l'auteur des _Lettres sur l'Italie_, était parente de M. de
-Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans
-cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de
-timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après
-souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir
-parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission
-relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au
-conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.
-
---Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du
-Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je
-l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande
-capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances.
-J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le
-pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier,
-après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a
-pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de
-la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a
-conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et
-surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de
-logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous
-sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à
-faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet
-d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un
-honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la
-tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on
-ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.
-
-Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il
-eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le
-caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du
-Roi.
-
-Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du
-caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait
-marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre
-et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie
-quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions
-qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il
-avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle
-l'on trouvait sa pensée!
-
- «Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime.
- J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.»
-
-Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut
-quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car
-c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque
-horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour
-Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit
-que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un
-condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie.
-Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit
-sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu
-de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile
-hospitalier pour aller au-devant de la mort...
-
-Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un
-asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou
-bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le
-malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux!
-
-M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils
-avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à
-Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme!
-maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs
-le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons
-qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de
-larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet
-homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille
-et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux
-hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord...
-mais un second regard le fait revenir sur lui-même:
-
---Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je!
-
---Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez
-qui je suis!...
-
---Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez
-M. de Trudaine.
-
---Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!
-
-Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.
-
---Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait
-monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les
-yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire:
-
---_Et moi aussi je ne vous aime plus!..._
-
---Comment! Suard...
-
---Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon.
-C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...
-
-Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus
-sublime aumône d'un coeur généreux et bien né, de la pitié pour la
-grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et
-les hommes depuis la mort du Roi.
-
-Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé
-de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur
-opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et
-purs. C'étaient des coeurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se
-trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même
-une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante
-qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put
-embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin.
-
---Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par
-charité!...
-
---Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce
-secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de
-testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa
-fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous
-comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de
-celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant
-lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui
-est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de
-deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle
-redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve
-un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font
-tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla
-longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt...
-Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais
-sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit
-laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils
-avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à
-quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une
-lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et
-s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il
-reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller
-chercher à Paris...
-
---Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa
-chaise...
-
---Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...--Rien de nouveau... Je
-suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout
-ensanglanté!... Suard sentit son coeur se serrer de nouveau...
-Condorcet s'en aperçut.
-
---Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore
-avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du
-tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis
-privé!... C'est plus douloureux _que de n'avoir pas de pain_!...
-
-Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le
-mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.
-
---Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi
-un Horace! je vous en conjure!...
-
-Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison,
-heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami...
-
-En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans
-lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait
-retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard
-avait été demander à Garat.
-
-Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il
-employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le
-gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis,
-ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans
-les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe
-pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette
-carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à
-Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il
-ait faite; il est bon de le dire.
-
-Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne
-pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard,
-n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et
-il n'avait emporté _qu'un seul morceau de pain_, un seul!... la faim
-devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du
-cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi
-par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud...
-Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient
-seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de
-serpents plus dangereux que les espions véritables.
-
-Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et
-le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine,
-auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur
-lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux
-et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant
-de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour
-ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette
-avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de
-sa retraite en face de l'échafaud.
-
---Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa
-dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât.
-
-Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un
-portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait
-alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et
-l'espion.
-
-[Note 90: Le portefeuille était la bourse de ce temps-là, à cause des
-assignats.]
-
---Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.
-
-Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le
-sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux
-questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que
-de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom
-d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences,
-il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la
-Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement
-Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui
-auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais
-cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et
-du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et
-conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant
-rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une
-prison comme _vagabond_...
-
-Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il
-avait pris du _stramonium_[91] combiné avec de l'_opium_. Il avait ce
-poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs
-d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à
-l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur
-cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur
-à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France!
-
-[Note 91: C'est un datura plus vénéneux que les autres, dont la
-combinaison avec l'opium d'Orient donnait à l'instant même la mort...
-Depuis nous avons trouvé l'acide prussique. Il y a une femme nommée,
-je crois, madame _Pigeon_, et puis madame Tharin, qui a empoisonné
-onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontré dans le monde
-une femme qu'on m'a dit être l'amie de madame Pigeon, de cette dame
-colombe, qui je crois trompa un médecin qui fut sa dupe. Je verrai à
-connaître cette affaire plus clairement.]
-
---Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit
-Condorcet à Suard...
-
-Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre
-l'infortune.
-
-Corvisart avait aussi de ce poison, appelé _poison de Cabanis_.
-
-La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui
-enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces
-billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune
-(marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et
-se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce
-poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait
-croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une
-attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien
-appelé dit que cet _homme inconnu_, arrêté la veille, était mort dans
-la nuit d'une attaque d'apoplexie...
-
-C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à
-Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la
-chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put
-échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la
-honte, elle est tout entière sur ses bourreaux...
-
-La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de
-tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur
-fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils _ont
-fondée_, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a
-joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus
-désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive.
-Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler
-quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons,
-insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient
-multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps
-infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la
-frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et
-même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la
-liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai,
-mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que
-nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder,
-disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque
-l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis
-furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux
-d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à
-cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes.
-
-Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de
-_l'Homme aux quarante écus_, dans une édition de Voltaire faite à
-Kehl, tome LVII, in-12:
-
-«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute
-son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un
-usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien
-plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes,
-que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance
-législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et
-de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la
-liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont
-été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près
-d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le
-monde, _mais en l'éclairant_, qu'ils peuvent espérer de trouver le
-bien-être et la liberté...»
-
-...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles
-pensées!
-
-Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beauté,
-son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts
-qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le
-calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut
-degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui
-ordonnait de _brûler ses titres_ de noblesse[92]... Que voulait dire
-cette parade? Pour les nobles _vraiment nobles_, cette mesure ne
-servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel
-éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie _des
-savonnettes à vilain_, comme on appelait les _marquisats_ achetés, et
-voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de
-Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par
-ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle
-se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister.
-Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à
-l'époque du consulat. Elle était soeur du maréchal Grouchy.
-
-[Note 92: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de
-Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente
-ans, parlait beaucoup de son désespoir d'être contraint à brûler SES
-TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son
-château, et fait de cet _auto-da-fé_ une cérémonie, dont le détail
-devait le sauver, à ce qu'il espérait, du comité révolutionnaire. Il
-arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un énorme paquet de
-parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et
-rouges, dont l'éclat annonçait le peu d'existence... et il les jeta
-dans un grand brasier, qui avait été allumé au milieu de la cour du
-château. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu
-ne fût pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mêlât, les
-malheureux parchemins ne voulaient pas brûler... _Le marquis_ avait
-beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu,
-et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce
-sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien
-allier avec une apparente stupidité, lui dit en patois:
-
---Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne _breuleront
-pas_... y sont _trop vards_!...]
-
-
-
-
-SALON DE Mme LA COMTESSE DE CUSTINE
-
-(FEMME DU GÉNÉRAL).
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY.
-
-
-C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans
-cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance,
-et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats
-ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller
-dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles
-qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien.
-
-Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle
-cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y
-prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié
-par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle
-y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un
-enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une soeur dont elle était
-l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle
-était la joie.
-
-Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin
-sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes
-au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les
-bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le
-temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du
-plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce
-n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y
-était joyeux, mais de cette joie du coeur qui n'a pas d'éclats et qui
-rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde
-appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui
-que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle
-devait vivre comme eux.
-
-Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui
-avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement
-choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était
-parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté
-irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était
-fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle
-avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle
-une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de
-son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide
-lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont
-la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour
-amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour
-d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de
-Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour
-accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait
-alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et
-c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes
-seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la
-comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait
-porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des
-proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les
-auspices de son poëme des _Jardins_, et qui en faisait des lectures
-avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces
-petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des
-lieux où le bruit était plus éclatant.
-
-[Note 93: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec
-l'époque.]
-
-Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son
-ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était
-triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il
-existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui
-froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse
-dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque
-est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer
-du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des
-perfections idéales.
-
-M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant
-une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur
-mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame
-de Louvois; madame de Louvois était l'aînée.
-
-C'était une charmante créature, une miniature parfaite; des mains, des
-bras et des pieds modelés, des traits ravissants de finesse et
-charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit
-comme sa voix, un coeur excellent, une âme comme celle de sa soeur,
-voilà ce qu'était mademoiselle de Logny l'aînée lorsque M. le marquis
-de Louvois, fils du marquis de Souvré, et l'un des hommes les plus
-spirituels, les plus méchants et les plus riches de France, obtint sa
-main.
-
-C'était un singulier homme que M. de Louvois; il était amusant, après
-tout, et lorsque le public assistait aux scènes qui se passaient à
-Louvois, on était heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que
-provoque la vraie malice. M. de Louvois n'était pas l'exemple de la
-soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs?
-Aussi, lorsqu'il parvenait dans la société de Paris quelque tour joué
-par M. de Louvois à son père, on en riait, et on en rit encore de
-souvenir.
-
-Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois
-m'ont été racontés dans la province même par mes parents, qui avaient
-un grand recueil de tous les _crimes_ de M. de Louvois; en voici un
-dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait à cette époque
-une terre près d'Ancy-le-Franc, m'a attesté la vérité.
-
-M. de Louvois dépensait beaucoup; le marquis de Souvré était fort
-avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait
-dépensé celui de sa pension.
-
-Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des
-dettes, et bientôt il en vint au point de n'avoir plus de crédit chez
-aucun de ses fournisseurs. Il était alors à Brest, je crois, ou dans
-une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa
-garnison pour retourner à Louvois, et pas un louis pour faire le
-voyage... il en était aux expédients, il le fit bientôt voir... Il
-vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un méchant
-habit râpé que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il
-partit pour Louvois tout-à-fait en enfant prodigue.
-
-Lorsque le marquis de Souvré vit son fils dans cet équipage, il fut
-content; il crut d'abord que, par économie, il avait pris pour le
-voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui
-suivirent son arrivée, il lui vit toujours la même toilette, il lui
-demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit.
-
---Cela me serait difficile, monsieur.
-
---Pourquoi cela?
-
-M. DE LOUVOIS.
-
-Parce que je n'ai pas apporté avec moi d'autres habits; toute ma
-garde-robe est demeurée à Brest, avec mes uniformes.
-
-M. DE SOUVRÉ.
-
-Mais vous êtes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai
-après-demain cinquante personnes à dîner... Comment voulez-vous vous
-montrer dans un pareil équipage?
-
-M. DE LOUVOIS.
-
-Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remédier... je vais
-faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prêt pour
-demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq
-louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne
-plus...
-
-M. DE SOUVRÉ, furieux.
-
-Ah! ah! voilà pourquoi vous êtes arrivé ici en véritable enfant
-prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever à vous seul la
-comédie comme vous l'ayez commencée. Je ne serai pas aussi Cassandre
-que le père du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison
-paternelle que pour commettre de nouveaux désordres... Je ne vous
-donnerai pas une obole.
-
-M. DE LOUVOIS, froidement.
-
-C'est votre dernier mot, monsieur?
-
-M. DE SOUVRÉ.
-
-Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir
-_mystifié, monsieur, cette fois-ci_!...
-
-Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils
-avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris
-pour lui attraper de l'argent. Cette _mystification filiale_, comme
-l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait
-donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut
-d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un
-homme qu'on pût corriger!...
-
-Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de
-s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'oeil jeté
-par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique
-qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en
-conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et
-que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui
-chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal
-entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que
-c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il
-alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre
-était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte
-de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les
-affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était
-alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été
-le témoin oculaire.
-
-En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva
-juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit,
-et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et
-Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée
-d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se
-voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de
-Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela
-fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange
-conversation avec le tailleur du village.--Tu sais bien ton métier,
-n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il
-voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M.
-le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte
-que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois
-la répéta, mais avec plus d'humeur.
-
-[Note 94: On doit avoir encore cette tapisserie au château de Louvois;
-elle y est bien longtemps demeurée comme une preuve parlante de cette
-histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la première fois, elle y
-était encore, et M. Maldan, mon beau-frère, qui me montrait le château
-comme cicérone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui
-avait fait cette belle besogne, la tête montée par cette aventure,
-était venu à Paris pour s'y établir, comptant sur sa renommée; mais il
-fut obligé de revenir à Ancy-le-Franc.]
-
---Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?...
-
-M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux
-futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence,
-qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son
-père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres
-avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre.
-Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui
-demanda:
-
---_Sais-tu bien ton métier, coquin?_
-
-L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit
-enfin que _le marquis était fou_ ainsi que lui-même le dit ensuite;
-aussi s'empressa-t-il de lui répondre:
-
---Oui, monseigneur.
-
---Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement
-complet?
-
-LE TAILLEUR.
-
-Oui, monseigneur.
-
-M. DE LOUVOIS.
-
-Habit, veste et culotte?
-
-LE TAILLEUR.
-
-Oui, monseigneur.
-
-M. DE LOUVOIS.
-
-Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; réponds-moi tout
-naturellement: es-tu capable d'employer une étoffe qui n'est pas en
-usage, et qui sera difficile à mettre en oeuvre? réfléchis bien avant
-de t'engager.
-
-LE TAILLEUR, avec orgueil.
-
-Oui, mons..., oui, monsieur le marquis...
-
-M. DE LOUVOIS.
-
-Eh bien! prends ma mesure...
-
-Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le même sérieux
-qu'aurait mis à cette opération le plus fameux tailleur de Paris...
-Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de
-chambre, qui connaissait l'état de la bourse du tailleur, ainsi que
-celle de son maître, se pencha à l'oreille de celui-ci, et lui dit
-très-bas:
-
---Monsieur, voilà bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et
-l'étoffe?...
-
-M. de Louvois haussa les épaules, et s'adressant au tailleur:
-
---Prends cette tapisserie que tu vois à terre auprès de toi, dit-il au
-rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai
-mise à bas de quoi me faire un habit complet... _emporte ta
-marchandise_, mets-toi à l'ouvrage, et sois prêt pour après-demain à
-midi... Sinon!...
-
-Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas
-la tête saine... mais sa volonté était impérative; il s'imagina enfin
-que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes étrangères aux
-coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser
-qu'il y aurait en effet de l'originalité dans cet habillement, et le
-plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre à le faire... il
-arrangea les choses de façon que les deux bras de Clorinde, dont l'un
-tenait un sabre, couvrirent les deux manches très-exactement... et le
-corps de la guerrière fit le même office sur le dos, et la partie
-inférieure dans les deux basques. Tancrède, dont les jambes étaient
-revêtues de cothurnes richement ornés de mufles de lion dorés,
-recouvrit les deux côtés de la culotte... quant à la veste, elle était
-légèrement ornée des plumes des deux casques.
-
-Le surlendemain, M. de Louvois avait envoyé son valet de chambre, qui
-était dans le secret de cette belle affaire, dès le matin chez le
-tailleur pour qu'il fût exact. Il avait passé la nuit et tint parole;
-à midi il était au château avec le précieux habillement, que M. de
-Louvois revêtit avec une joie complète; la chose avait du mérite, car
-on était alors dans le plus fort de l'été, et la chaleur était
-étouffante... C'était une étrange figure que celle de M. de Louvois,
-ayant alors à peine vingt ans, et vêtu d'un habit à nul autre pareil,
-car certainement, depuis le jour où l'Arétin se mit dans un habit de
-papier peint à l'huile, représentant une riche étoffe, pour aller
-faire sa cour à l'empereur Charles-Quint, on n'avait imaginé un pareil
-vêtement. Ce qui complétait la bouffonne mascarade, c'était une riche
-garniture de dentelles que lui avait donnée la femme de charge,
-vieille femme attachée autrefois au service de la mère de M. de
-Louvois, et qui, l'ayant vu naître, l'aimait et _le gâtait_, comme on
-le disait alors. En apprenant la sévérité de M. de Souvré, elle avait
-cherché à l'adoucir; et elle s'était occupée à monter un jabot et des
-manchettes en superbe maline brodée; elle avait joint à cela des bas
-de soie blancs et un col de très-belle mousseline des Indes. Elle
-ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le
-secret avait été fidèlement gardé par le tailleur et le valet de
-chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre
-en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie:
-
---Du moins ce cher enfant relèvera-t-il un peu le triste état de son
-vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois,
-que vous ayez laissé venir M. le marquis de Louvois dans un pareil
-état!...
-
-M. de Louvois avait aussi trouvé le moyen d'avoir une épée assez
-belle[95], à laquelle la femme de charge se chargea de mettre un
-noeud... Son valet de chambre se surpassa dans la manière de le
-coiffer... Enfin c'était le plus étrange composé de choses
-inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est
-ainsi arrangé qu'il attendit, avec un battement de coeur inimaginable,
-le moment où il ferait son entrée triomphale dans le salon.
-
-[Note 95: Une épée était une chose indispensable dans la toilette et
-la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle était pour le
-maître de maison _chez lui_; mais aussitôt qu'il y était en cérémonie,
-il avait l'épée au côté... Cette coutume était _une mode_, on peut le
-dire, de la régence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait à la
-cour ni l'épée, ni l'uniforme, excepté pour prendre congé quand on
-partait pour l'armée...
-
-Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des
-_gants_. Un homme ne portait _jamais_ de gants, si ce n'est à la
-chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien
-craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses
-mains. Quant à _elles-mêmes_, il était censé qu'elles étaient toujours
-assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus
-élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque,
-n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point
-d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en
-point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour _vêtir_ la main
-d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était
-tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire
-une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y
-laisser leurs chevaux, S'_ils oubliaient d'ôter_ leurs gants, les
-palefreniers avaient _un droit_ dont ils usaient. L'un d'eux allait
-vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui
-qui avait oublié d'_ôter ses gants_. C'était une amende à laquelle il
-fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait
-à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute
-classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au
-dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant
-aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au
-chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...
-
-Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela
-seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée,
-mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi.
-L'amende qu'on imposait me porterait à le penser.
-
-C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée
-bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est
-surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien
-en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent
-avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par
-exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut:
-Taglioni a dansé comme un ange!--Déjazet a fait Frétillon en
-original.--Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus,
-etc., etc.
-
-Cette manière de retrancher l'épithète de _madame_ ou de
-_mademoiselle_ n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai
-été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son
-ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du
-_champagne_, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans
-quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.»
-
-Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.]
-
-Les convives arrivèrent. M. de Louvois ne bougea pas de son
-appartement aux premières voitures, qui n'amenaient que des personnes
-assez indifférentes pour lui; mais lorsqu'on lui annonça la voiture de
-madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il
-s'élança, léger comme un sylphe, et se trouva à la portière au moment
-où la voiture s'arrêtait devant le perron, prêt à donner la main à
-madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba
-ensuite dans le fond de sa voiture, toute pâmée et riant à en
-mourir!...
-
-Quant à M. de Louvois, parfaitement impassible et sérieux, il
-attendait avec un air modeste que ces dames eussent épuisé leur gaîté,
-ce qu'il ne pouvait espérer; car à chaque nouveau coup d'oeil jeté sur
-lui, on faisait une nouvelle découverte qui redoublait cette gaîté.
-C'était la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en
-faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se
-confiant à M. de Louvois, elle se disposait à monter au château,
-lorsque le marquis de Souvré arriva lui-même pour recevoir ses
-convives... Sa venue sur le lieu de la scène acheva le comique de
-l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-là la chose avait
-été médiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spécialement compté
-sur ce qu'il appelait la coopération de son père.
-
-Aussitôt, en effet, que M. de Souvré aperçut cette étrange figure qui
-montait gravement l'escalier du perron du château, ayant Clorinde sur
-les deux bras, Tancrède sur le dos et l'intendante au poing, M. de
-Souvré eut le caractère assez mal fait pour se fâcher!... Se
-fâcher!... à la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voilà qui ne
-mérite aucune pitié.. M. de Louvois, eût-il fait pis, aurait encore
-bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvré, en
-apercevant son fils, lui lança un regard de colère furieuse, qui
-devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revêtu la cuirasse
-de Clorinde, et tous les traits qu'on lui décochait venaient mourir à
-ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins à mener
-madame l'intendante comme en triomphe, et sa manière ne changea en
-rien sous l'artillerie incessante de son père:
-
---Monsieur, s'écria enfin M. de Souvré, que la fureur rendait presque
-inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade?
-
---Monsieur, répondit M. de Louvois très-respectueusement, j'ai eu
-l'honneur de vous répondre avant-hier, lorsque vous m'ordonnâtes
-d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que
-je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai...
-
---Assez, assez, monsieur, s'écria M. de Souvré...
-
---Je vous demande humblement la permission de me justifier devant ces
-dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demandé de
-l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refusé avec raison,
-car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obéir, monsieur...
-car je ne voulais pas ajouter la désobéissance à mes autres torts, et
-j'ai fait faire cet habit.
-
-J'ai entendu raconter l'histoire par un témoin même du fait, qui dit
-que rien ne peut donner une idée d'abord de la figure de M. de
-Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche
-(depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie.
-Quant à lui, il demeurait sérieux et calme, donnant toujours la main à
-l'intendante, entourée de plus de vingt personnes qui étaient
-arrivées depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gaîté,
-contenue d'abord, avait ensuite éclaté, comme on peut se l'imaginer,
-devant une telle représentation.
-
-[Note 96: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on
-pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société,
-dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien
-repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison
-qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir,
-une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions
-confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène
-montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre
-puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les
-goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je
-retrace, vous ne verrez une lutte _corps à corps_ et sans frein entre
-un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute
-cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des
-arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je
-dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux.
-Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu,
-serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de
-candeur et de bonté dont les blanches _ailes_ cachent comme dans un
-sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil
-exemple!]
-
-M. de Louvois était alors fort jeune; son esprit, naturellement
-caustique, se trouva aigri et presque excité par cette lutte
-continuelle entre son père et lui... Mes oncles, entre autres l'abbé
-de Comnène, ont beaucoup connu et aimé le marquis de Souvré, et j'ai
-été accoutumée à entendre parler de lui avec un grand respect et
-beaucoup d'affection. Quant à M. de Louvois, on en disait du mal,
-parce que son esprit satirique n'épargnait personne, et qu'à cette
-époque, ainsi que je l'ai déjà souvent démontré, la malveillance était
-plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerçait sur des êtres inoffensifs;
-c'était grave. On était marqué d'un sceau réprobateur, et Gresset, en
-faisant sa comédie du _Méchant_, prit, dit-on, pour modèle le
-caractère de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le
-monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander à la
-société du bonheur et une existence agréable... Il préféra déclarer la
-guerre à cette même société, dont il pouvait devenir lui-même l'un des
-plus importants personnages comme esprit distingué et comme amateur
-éclairé des arts. Son père espérant que le mariage pourrait peut-être
-calmer cet esprit inquiet, cette âme turbulente sans être passionnée,
-il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix
-sur mademoiselle de Logny l'aînée. Madame de Logny était veuve et sa
-fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot était,
-dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles...
-
-Mesdemoiselles de Logny étaient toutes deux charmantes. L'aînée était
-fort petite, mais une miniature ravissante... C'étaient les plus jolis
-pieds, les plus jolies mains, une perfection de détails qu'il est
-difficile de décrire, et puis une charmante physionomie candide et
-exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'âme d'une
-femme angélique comme l'était madame de Louvois.
-
-Madame de Logny, dont le caractère sera suffisamment dépeint par les
-faits qui vont se succéder dans cette histoire, madame de Logny avait
-un côté vulnérable dans son âme, et c'était ce qui avait quelque
-rapport avec sa fille aînée surtout. Cette enfant était l'enfant de sa
-tendresse, et toutes ses préférences étaient pour cette tête chérie.
-Enfin elle n'aimait qu'elle après elle-même. Aussi l'un des articles
-du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de
-Logny.
-
-Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage
-est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des
-belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu,
-et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la
-victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et
-finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et
-les raccommodements _replâtrés_, comme on le dit vulgairement; aux
-raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela
-d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce
-qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents,
-c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des
-deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas
-affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la
-belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre
-ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, _mais unis_,
-puisque être _réunis_ est impossible.
-
-[Note 97: Je parle de la généralité.]
-
-Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du
-monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de
-vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour
-sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, _bien
-cubiques_, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont
-seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny
-crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai.
-M. de Louvois pouvait bien être un méchant coeur en tout ce qui
-frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de
-l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un
-sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier
-soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait
-sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de
-Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il
-resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se
-fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots
-qu'il ne faudrait jamais dire!...
-
-Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle
-adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports
-intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa
-mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même
-aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait
-sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une
-souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui
-peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état
-heureux.
-
-Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus
-cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa
-fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle
-jugeait madame de Louvois d'après son propre coeur... elle ignorait au
-contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait
-haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en
-la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit
-que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un coeur pour y
-verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt
-ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si
-bien faite pour les sentir!...
-
-M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait
-été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant
-se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le
-sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son
-mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse
-femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à
-son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle
-éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y
-révéler! il semblait dire:--Grâce!... grâce _pour moi_ qui ai tant
-souffert!...
-
-Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception
-attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être
-parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le
-défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son
-âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de
-Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui
-devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible
-drame...
-
-Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la
-Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel,
-elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et
-solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à
-l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre:
-
---Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre soeur
-devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa
-fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de
-jours...
-
---Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette
-réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant
-toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce
-voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame
-de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment
-sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la
-cour de son hôtel...
-
-Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était
-plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait
-depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait
-meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait
-choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme
-qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame
-de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari,
-lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!...
-Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours
-des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il
-était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il
-avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune
-manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine
-à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du
-respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette
-pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel,
-devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente...
-
-En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir,
-quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais
-revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne
-jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son
-coeur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en
-larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle
-lui faisait, la releva, et, la pressant sur son coeur, il lui promit
-de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais,
-dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les
-torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture
-qui l'enlevait à elle! Et sa soeur!... cette amie de son enfance,
-cette soeur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment
-madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...
-
---Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une
-angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...
-
-M. de Louvois fit arrêter la voiture.
-
---Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne
-m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous
-savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à
-vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre coeur vous y
-entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!...
-
-Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles
-paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa
-soeur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette
-torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes,
-elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la
-supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue
-indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta
-toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:
-
---Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!...
-
-M. de Louvois a dit que ce cri du coeur avait été si puissamment jeté
-qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais
-cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora
-toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs
-jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait
-d'elle une nouvelle installation.
-
-Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait
-aimé sa fille, plus son _abandon_, ainsi qu'elle appelait son départ,
-lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir
-assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les
-sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de
-passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et
-lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui
-demandait en pleurant de pardonner à sa soeur, elle lui
-criait:--Tais-toi! ne me parle pas de cette _étrangère_! N'a-t-elle
-pas une autre famille?
-
-L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors
-avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses
-larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le coeur de
-sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente.
-Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à
-Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande
-hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au
-contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa soeur
-avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais
-remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne.
-La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que
-celle de sa soeur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs;
-mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en
-amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était
-une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses,
-s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si
-éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant
-auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec
-une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait...
-En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté
-s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu
-devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures
-exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et
-disait en s'éloignant à regret:
-
---Oh! si elle priait jamais pour moi!...
-
-[Note 98: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont
-demeurées profondément gravées dans mon coeur. J'ai visité le château
-de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de
-madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle,
-mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma
-pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai
-longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny
-n'étaient qu'une même personne.]
-
-Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et
-pleurait. Sa soeur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait
-dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son
-ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de
-Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères
-qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la
-famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de
-Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé
-chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de
-Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une
-double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où
-cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût
-arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit
-pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin
-de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse,
-chassa le vieillard qui lui montrait un coeur humain pour répondre à
-la parole d'une mère sans entrailles...
-
-La vengeance et la haine sont deux hôtes que le coeur d'une femme ne
-devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait
-ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos!
-que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment
-torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des
-projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une
-existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique
-longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de
-l'âme...
-
-Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de coeur pour
-remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle
-espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait
-l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais,
-hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la
-tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans
-l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue
-pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!...
-elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait
-jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle
-de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment
-solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille
-chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle
-résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme
-impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq
-nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une
-criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami
-de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité
-exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son
-caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à
-mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le
-pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues...
-Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer,
-et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que
-mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne
-pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris
-l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se
-présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de
-Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté...
-Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se
-laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié...
-Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit
-combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un
-instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même
-d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne
-paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors
-arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il
-osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps
-de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées
-pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa
-miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé:
-
---Monsieur, je vous ordonne de sortir!...
-
-[Note 99: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les
-proverbes.]
-
-Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle
-de Logny, il ne quitta pas la maison.
-
-Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela
-le président de Périgny.
-
---Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante
-d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le
-venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps.
-
-Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires
-l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de
-Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments
-dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait
-constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer
-entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa
-succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien
-d'humain!...
-
-Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus
-accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle
-fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit
-sèchement:
-
---Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander
-conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que
-celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous
-ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les
-moments me sont comptés...
-
-Le notaire s'inclina et lui dit qu'il était prêt... En effet, que
-pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament
-par un notaire étranger qui ne pouvait défendre aucun intérêt dans une
-famille qui lui était inconnue. Le notaire de madame de Logny avait
-toujours une espérance, quelque vague qu'elle fût, d'être utile aux
-enfants de la mourante.
-
-Les dispositions de madame de Logny furent longues à légaliser... et
-lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle était expirante... Sa
-fille, mademoiselle de Logny, était pendant ce temps en prières, et
-demandait à Dieu de la guider dans une circonstance aussi délicate...
-À demi éclairée par quelques mots que sa mère avait laissé échapper
-dans un moment de délire, elle voulut éloigner d'elle jusqu'à
-l'inquiétude de pouvoir écouter une tentation. Elle fit prier le
-président de Périgny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls,
-mademoiselle de Logny dit au président qu'elle avait de vives
-inquiétudes sur le sort de sa soeur...
-
---Je crains, dit-elle, que ma mère ne persiste dans sa funeste
-résolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma soeur...
-Cette nuit, tandis que je veillais auprès de ma mère, j'ai recueilli
-quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le
-redoute, j'étais l'objet d'une injuste préférence, je veux qu'un
-engagement solennel me lie à jamais... C'est dans vos mains, monsieur,
-c'est à vous, vous que je regarde comme un père, que je jure ici
-devant mon Sauveur (et elle se mit à genoux devant un crucifix) de
-rendre à ma soeur la part qui lui revient dans le bien de ma mère!...
-Vous êtes témoin et dépositaire du serment que j'en fais, monsieur;...
-c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis
-engagée, quoi qu'il arrive.
-
-Le président aimait mademoiselle de Logny comme si elle eût été sa
-fille... il fut touché aux larmes de cette énergie donnée par le coeur
-que venait de témoigner cette jeune fille en face d'une position
-épineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme
-mademoiselle de Logny... elle n'était point faite pour ce monde et ne
-le comprenait pas...
-
---Allons retrouver ma mère, dit-elle à Périgny, je viens d'entendre
-sortir le notaire...
-
-C'était lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accablée
-par l'effort qu'elle avait dû faire pour dicter ses dernières
-volontés, fatiguée peut-être de ce doute qui s'établit au chevet de
-mort du chrétien réfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus
-qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et pressée, son
-regard vague et quêteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses
-membres, semblaient annoncer que sa dernière heure allait bientôt
-sonner; sa fille se mit à genoux près de son lit, en priant Dieu tout
-bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit...
-Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en résonnant à
-l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel.
-
---Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assurée.
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY.
-
-Minuit, ma mère...
-
-MADAME DE LOGNY.
-
-Minuit!... voilà la dernière fois que je l'entendrai sonner!...
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant à prier, dit à voix basse
-plusieurs prières... peu à peu sa voix s'élève:
-
-Ô mon rédempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon
-esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert
-le chemin du ciel, permettez à cette âme chrétienne d'entrer dans la
-demeure de vos élus... accordez-lui...
-
-MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille.
-
-Qu'est-ce que cette prière que vous dites?
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY.
-
-Les stations de la Passion, ma mère; Jésus-Christ sur la croix[100]...
-
-[Note 100: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.]
-
-MADAME DE LOGNY, très-agitée.
-
-Des prières!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!...
-
-En ce moment, le curé de la paroisse, qui voulait au moins prier pour
-la mourante, tenta un nouvel effort auprès d'elle et rentra dans la
-chambre: en l'apercevant, madame de Logny éprouva une sensation
-terrible et qui devait ressembler à des remords; cependant elle jeta
-un regard encore animé par le feu de la haine... elle comprenait
-tacitement que ce prêtre chrétien était chargé d'absoudre et jamais
-de maudire... voilà quelle était la parole de Dieu... Le curé comprit
-le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait
-parler...
-
---Madame, dit-il à la mourante, vous êtes bien malade: sans doute Dieu
-vous rendra la santé... mais il faut se préparer constamment à la
-mort... et surtout il faut être chrétienne.
-
-MADAME DE LOGNY, dont les traits sont déjà altérés par les approches
-de la mort.
-
-Monsieur le curé... monsieur... je vous ai déjà dit que je ne voulais
-pas que le clergé s'immisçât dans mes affaires de famille!... et en
-voilà... plus... peut-être... que j'ai...
-
-LE CURÉ, l'interrompant vivement.
-
-Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop précieux pour être
-perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame...
-
-MADAME DE LOGNY.
-
-Silence... silence!...
-
-LE CURÉ.
-
-Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi
-terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-même!...
-pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna à ses bourreaux...
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY, à genoux près du lit de sa mère.
-
-Ma mère... grâce pour ma soeur!... grâce!
-
-MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde.
-
-Jamais!... jamais!...
-
-MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe à Périgny d'aller chercher madame de
-Louvois... et prenant la main déjà glacée de madame de Logny.
-
-Ma mère!... tandis que peut-être vous accusez ma soeur d'être loin de
-vous... elle était là!...
-
-MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gémissement. Mademoiselle
-de Logny continua:
-
-Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est là... la
-voilà...
-
-À cette dernière parole, madame de Logny retrouva un reste de
-forces... elle se dressa à demi sur son lit, jeta un oeil hagard vers
-la porte où madame de Louvois, soutenue par le président, attendait
-l'arrêt de sa mère. En la voyant, la physionomie déjà bouleversée de
-madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'échappa de sa
-poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta à
-sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles:
-
---Je te maudis!...
-
-Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants après au
-milieu d'horribles convulsions.
-
-Quant à sa malheureuse fille, elle était tombée sans connaissance sous
-l'anathème de sa mère, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa
-vie. Revenue à elle, l'infortunée quitta cette maison où elle avait
-reçu la naissance et où sa mère venait de lui donner la mort... À
-compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu
-d'années s'écoulèrent entre la malédiction maternelle et la mort de
-la fille innocente et maudite.
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-MADAME LA COMTESSE DE CUSTINE.
-
-Aussitôt que sa mère eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de
-Logny quitta cette maison qui lui était devenue odieuse après les
-événements qui venaient de s'y passer; elle se retira à Panthemont. Ce
-fut là que le président de Périgny fit ouvrir le testament de madame
-de Logny... elle y déshéritait ses deux filles et donnait son
-argenterie, ses diamants, _toute sa fortune_, au président... Il avait
-fallu _ce fidéi-commis_ pour que M. de Louvois ne pût attaquer le
-testament... Le président remit donc fidèlement à mademoiselle de
-Logny toute la fortune de sa mère, qui était immense et dans le plus
-bel état...: cette fortune allait à plus de cent vingt mille francs de
-rentes, sans compter un mobilier estimé au-delà de cent mille écus...
-
-Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entière, alors elle
-fit faire un partage _égal_ de tout ce qu'avait laissé sa mère... une
-tasse, même la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque
-tout fut terminé, une cuillère de vermeil dépareillée ne trouvant pas
-sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la
-moitié à sa soeur!...
-
-Un an après la mort de sa mère, mademoiselle de Logny fut demandée en
-mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens
-distingués et par leur naissance et par leur fortune... Elle hésita
-longtemps dans son choix; enfin elle se détermina en faveur de M. le
-comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et
-lui-même, personnellement, était un homme supérieur: séduit par tout
-ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les
-rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour être choisi par
-elle.
-
-Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus
-heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de
-l'hôtel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue
-qu'imparfaitement à donner une idée de cette félicité des anges telle
-que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux époux
-s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la
-plus vive...
-
-J'ai dit que le cercle de madame de Custine était borné; cependant il
-était assez étendu pour que son salon[101] offrît à l'observation un
-point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui
-l'entourait; toutes ses amies étaient jeunes et d'un esprit agréable:
-l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est
-madame la comtesse d'Harville, dont le mari était sénateur et l'un des
-hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachés à l'Empire;
-il était chevalier d'honneur de l'impératrice Joséphine. Madame
-d'Harville était jolie, son esprit parfaitement agréable et son
-commerce entièrement sûr; je ne l'ai connue qu'âgée, mais toujours
-aimable: elle était soeur de _mon petit père Caulaincourt_[102], père
-du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la
-reine Marie-Antoinette, était aussi l'une des amies de madame de
-Custine: sa petite taille était une miniature parfaite; elle était
-charmante, et son esprit, sa grâce, ses talents (elle peignait les
-fleurs d'une manière remarquable), en faisaient une personne vraiment
-nécessaire dans une intimité lorsqu'une fois on l'avait connue et
-appréciée. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agréable
-femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimité
-de son intérieur et que tout le monde croyait une _ingénue naïve_, et
-qui n'était rien moins que cela... Son mari était un homme
-parfaitement sérieux, qui ne riait que par éclats et puis qui
-retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva
-dans la suite n'était pas fait pour changer son humeur. La comtesse de
-Crenay n'était pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalité qui
-amusait, surtout lorsqu'on _savait jouer d'elle_; elle était bien la
-personne du monde la plus heureuse; elle était laide, et quoique jeune
-elle paraissait vieille; tout cela n'était rien pour elle, elle ne le
-voyait pas: bien loin de là, elle était convaincue qu'on ne pouvait la
-voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a même des
-hommes... Quant à madame la comtesse de Crenay, c'était avec une bonne
-foi qui avait en vérité de la bonhomie: elle avait un recueil
-d'histoires plus ou moins tragiques des infortunés qui se mouraient
-d'amour pour elle: les uns se jetaient à l'eau, les autres
-s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'eût été un
-hôpital curieusement peuplé que celui qui aurait renfermé _ses
-victimes_. Le curieux de la chose, c'est qu'elle était, avec ce
-ridicule, la personne la meilleure et la plus facile à vivre: ce
-qu'elle disait, elle en était convaincue; si l'on avait l'air de
-douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'étant pas
-douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de
-Custine lui dit:
-
---Ma chère, je veux absolument que vous me disiez le nom de
-quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas
-mon indiscrétion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de
-Crenay était cousine de madame de Custine).
-
-[Note 101: C'est dans ce sens aussi que j'ai écrit ici la biographie
-de madame de Custine. J'ai voulu donner une idée de la femme angélique
-qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, préférait la
-retraite et y était heureuse. Cette figure est un type à observer.]
-
-[Note 102: J'en parle longuement dans mes _Mémoires sur l'Empire_. M.
-de Caulaincourt était l'un des meilleurs amis de ma mère.]
-
-[Note 103: C'est elle dont j'ai raconté l'intéressante histoire, dans
-le _Salon de madame de Polignac_, au premier volume.]
-
-C'était surtout à souper et à dîner chez sa mère, madame de La
-Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses
-déclarations dont les expressions _brûlantes_, disait-elle, me causent
-quelquefois beaucoup d'émotion!... Alors madame de Custine et madame
-d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cédait
-enfin, et c'était pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans
-et qui devaient être horriblement ennuyeux et laids à vingt-cinq. Un
-jour M. de Caulaincourt, frère de madame d'Harville, écrivit une
-déclaration des plus passionnées à madame de Crenay et la signa du nom
-d'un gentilhomme de Normandie qui avait été recommandé à M. de
-Crenay. Cet homme était silencieux, et même taciturne; il était jeune,
-mais point agréable. En tout la conquête n'avait rien de séduisant.
-
-Madame de Crenay laissait habituellement son sac à ouvrage et son sac
-à parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de
-Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac à parfiler la lettre
-d'amour et deux _charmants_ morceaux en or pour parfiler, ainsi que
-cela était la mode alors. L'un représentait un coeur enflammé percé
-d'une flèche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un
-petit papier attaché avec une épingle. Sur l'un on lisait:
-
-_Brûlant et blessé comme lui!_
-
-Et sur l'autre:
-
-_Fidèle et soumis comme lui!_
-
-Il y avait peu de monde ce soir-là à souper chez madame de Custine...
-On était en été, et elle-même n'était à Paris que par une raison
-extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de
-son espièglerie. Il soupa fort gaîment et attendit avec une joie
-parfaite le moment de jouir de sa malice.
-
-Il vint enfin; après avoir causé pendant quelque temps, madame de
-Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se réunirent
-autour d'une grande table ronde, sur laquelle étaient leurs sacs à
-parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-là, étaient M. de
-Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine,
-beau-frère de madame de Custine, se disposaient à faire la lecture de
-quelque ouvrage nouveau, ou bien à raconter les histoires courantes,
-pourvu néanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la réputation
-d'une femme. Madame de Custine était d'une sévérité positive à cet
-égard-là.
-
-Les femmes s'assirent donc et commencèrent à dénouer leurs sacs à
-parfilage...
-
---Ah! mon Dieu! s'écria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...--Elle
-venait d'attraper le petit chien...
-
---Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle encore; cette fois c'était de douleur,
-elle s'était piquée à l'épingle qui attachait le petit billet...
-
-À la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se récria. M. de
-Caulaincourt[104], qui était seul dans le secret, gardait un sérieux
-imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac à ouvrage dans
-lequel était le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de
-Crenay eût envie de se moucher pour qu'elle trouvât la bienheureuse
-lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voilà la
-lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manière à donner dix migraines,
-qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas
-moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente
-réputation, qu'elle méritait par la régularité de sa conduite... elle
-fut très-troublée de ce torrent de _preuves d'amour_ qui lui arrivait
-comme pour lui donner raison vis-à-vis des incrédules... L'effet de
-cette aventure fut très-comique. Madame de Crenay la prit au sérieux
-et voulait se fâcher contre le gentilhomme qui avait poussé la
-hardiesse jusqu'à séduire les gens, disait madame de Crenay. Car
-enfin, comment le chien, et le coeur, et la lettre étaient-ils arrivés
-dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de
-Caulaincourt lui proposa de remettre le coeur, le chien et la lettre à
-celui qui les avait envoyés.
-
-[Note 104: Ma mère soutenait à M. de Caulaincourt qu'il avait été
-amoureux de madame de Crenay; il s'en défendait avec une opiniâtreté
-comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aimé les femmes
-grasses, et que madame de Crenay était énorme, ce qui était vrai. M.
-de Caulaincourt le père était fort petit, et très-mince surtout; il
-était comme un enfant; il avait dû être fort _joli_ dans sa jeunesse.
-Je ne l'ai jamais connu jeune.]
-
---Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux.
-Madame de Crenay fut longtemps à se décider... Enfin, elle consulta
-madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang
-de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songeât. M. de
-Caulaincourt reçut donc la lettre, le chien et le coeur, avec une
-réponse très-sèche et très-clairement vertueuse... Ce qui fut bien
-plus amusant, ce fut le courroux digne et glacé avec lequel madame de
-Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on
-avait pris le nom, et qui a dû ne jamais comprendre la cause de cette
-sévérité. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie
-tout entière, voulut désabuser madame de Crenay et disculper le
-gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien
-croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort
-légèrement, quoique très-grasse et très-grande[105]... Sa maison était
-agréable, et ses soupers et ses bals avaient de la réputation.
-
-[Note 105: J'ai vu la même chose pour madame de Catelan, femme de M.
-de Catelan, pair de France sous la Restauration.]
-
-Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait
-ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à
-cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes,
-très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de
-la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout
-cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres),
-mais enfin alors elle était une merveille, une _neuvième_, _dixième_
-muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame
-Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui
-augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les
-semaines lorsque madame de Custine était à Paris...
-
-[Note 106: Madame de Balincourt, mère de M. le marquis de Balincourt
-que nous connaissons tous, était mademoiselle de Champigny. Elle était
-la seconde femme de M. de Balincourt; sa première se nommait
-mademoiselle de la Maisonfort.]
-
-Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était
-mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son
-salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait
-de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait
-également de remarquable en considération et en position élevée.
-Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été
-admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois
-ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont
-elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort
-sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux
-mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard
-d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait
-pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?...
-
-Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine
-voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus
-prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels
-la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si
-noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement
-pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie
-angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable...
-
-Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une
-fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était
-odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation
-qu'ont les saintes!...
-
---Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une
-souffrance!... à moi!...
-
-Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon
-d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait
-trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se
-désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète
-qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie:
-madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle
-qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame
-d'Harville...
-
-Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il
-allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la
-chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir
-les hommes qui y venaient en son absence...
-
-C'est un caractère _type_ que celui de M. le vicomte de Custine; je le
-connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs
-personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de
-Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien
-curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de
-Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à
-propos de sa nièce[107].
-
-[Note 107: Adam Philippe, comte de Custine, né à Metz le 4 février
-1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'époque, une destination
-dès le berceau... Il fut voué à l'état militaire, et à sept ans, il
-était lieutenant en second dans le régiment de Saint-Chamans; pendant
-la guerre des Pays-Bas, il était à la suite, ou pour parler plus
-juste, quelque comique que cela soit, dans l'état-major du maréchal de
-Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collége, et lui
-faire faire sa première communion... Après ses études, il entra dans
-le régiment du Roi, et à vingt-un ans il fut colonel du régiment de
-Custine. Il voulut connaître parfaitement tout ce qui avait rapport à
-cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des
-défenseurs du trône. Les Cours du Nord étaient alors des écoles où
-l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna
-pour la méthode allemande; il demeura longtemps à Berlin, et en
-arrivant en France, il introduisit _la discipline_ allemande dans son
-régiment, et au moment où le canon retentit sur les plages
-américaines, il voulut aller secourir des opprimés, car son âme était
-noble et grande; il échangea son beau régiment de dragons pour le
-régiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amérique. Arrivé
-sur le théâtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant
-chevalier des temps historiques de la France... au siége de New-York,
-il gagna exactement son grade de maréchal-de-camp à la pointe de
-l'épée; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut
-nommé gouverneur de Toulon et puis député aux États-Généraux. Il avait
-dès lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le
-parti de la Révolution, mais jamais dans une exagération blâmable;
-jusqu'au moment où il se déclara pour la cause de la nation, parti que
-l'on ne peut blâmer, sa conduite fut toujours irréprochable, et en
-admettant que ce parti fût une faute, il l'a payée tellement cher,
-qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine
-avait de la fermeté dans l'exécution de sa volonté, mais cette volonté
-était pour lui longtemps difficile à fixer; une fois arrêtée, il
-disait lui-même _que rien ne devait_ coûter pour l'accomplir!... Un
-officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du
-feld-maréchal Lawdon, qui brûla la cervelle de sa propre main à deux
-soldats révoltés!... Il était fort habile comme chef militaire, et ses
-premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants
-qu'avantageux à la France; il prit Mayence, Worms, Spire,
-Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mêmes rivages où il
-avait triomphé pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela
-est-il mal, je ne puis prononcer. À la chute des Girondins, il envoya
-à la Convention les papiers du général Wimpfen, démarche qu'on lui a
-reprochée. Sévère et d'une probité spartiate, ne pouvant voir les
-exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'épargna pas dans ses
-rapports les représentants du peuple et plusieurs généraux aussi
-corrompus que l'étaient souvent les proconsuls empanachés qui
-suivaient l'armée, mais n'étaient JAMAIS à sa tête!... Rappelé à Paris
-au commandement de..., il se vit en même temps traduit au Comité de
-salut public après avoir été appelé à la barre de la Convention...
-puis au Tribunal révolutionnaire! L'accusation portée contre lui était
-absurde!... Il dédaigna d'y répondre, il eut tort!... Il fut condamné
-par ce tribunal de sang, qui était heureux de frapper des têtes
-innocentes et vertueuses, car, je le répète, si le comte de Custine a
-erré, c'est qu'il a cru que le salut de la France dépendait du parti
-qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces épreuves cruelles,
-ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de
-Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite,
-comme elles devaient le rendre célèbre par leur beauté et leurs
-agréments. Mademoiselle de Sabran, qui épousa le fils du comte de
-Custine, était une de ces ravissantes créatures que Dieu donne au
-monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aimée, madame de
-Custine, ayant à peine vingt ans, s'enfermait à la Conciergerie avec
-son beau-père, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces
-moments d'épreuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son
-cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume
-dans le coeur brisé de son mari, qui, à peine lié à elle, voyait la
-mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortunée passait
-ainsi entre un vieillard accablé par la fortune injuste et son mari,
-le père de son enfant, frappé du même coup et marchant en même temps
-vers un même but... l'échafaud!... Madame de Custine la jeune est la
-mère de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est
-connu pour être l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on
-voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manières et
-d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette époque, mais
-de toutes celles qui l'ont précédée.
-
-Son aïeul mourut avec cette résignation de l'homme vertueux et du
-sage: on l'a accusé de pusillanimité parce qu'il avait demandé un
-prêtre!... nous sommes absurdes en étant cruels, nous trouvons le
-moyen d'être moquables en étant atroces!... le général Custine mourut
-au contraire comme il avait vécu, en homme irréprochable...
-
-«J'ignore comment je serai demain en allant à la mort, écrivait-il à
-son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut répondre de lui;
-mais je m'efforcerai, mon fils, d'être digne du nom que je vous
-laisse.»
-
-Quelle touchante simplicité dans ce peu de mots! point de vantarderie,
-de fausse vaillance, à cette heure solennelle où l'homme, vis-à-vis de
-lui-même,
-
- Ne paie point à Dieu le prix de sa rançon.
-
-Le général Custine mourut sur l'échafaud comme l'un des martyrs de
-notre infâme et sanglante époque, le 18 août 1793!]
-
-[Note 107-A: Ces détails sont positifs; ils viennent des bureaux de la
-Guerre.]
-
-Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand,
-svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux,
-ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait
-croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère
-avait une autre expression, et cette expression, moins élégante
-peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à
-choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus
-d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus
-qu'elle renferme.
-
-En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui;
-en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé
-dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa
-belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le
-comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle
-devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son
-humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres
-complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut
-sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation
-plus rapide après son retour d'Amérique.
-
-Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait
-pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur
-sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un
-domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de
-sa maison l'avaient-ils surnommée _Notre-Dame de Bon-Secours_!...
-
-Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de
-Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion
-insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt
-publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession
-du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples.
-Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler
-à la comtesse, sa belle-soeur; quel fut son étonnement de ne pas la
-trouver de son sentiment!
-
---Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon
-beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun
-mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.
-
-Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea
-le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient
-avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le
-vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi
-grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et
-M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur,
-comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au
-comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que
-le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était
-haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme
-distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce
-qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une
-répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et
-toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le
-surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient
-bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici,
-au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses _Mémoires_,
-et que j'avais entendu faire bien avant que les _Mémoires de madame de
-Genlis_ ne parussent. Les intérêts de coeur de M. de Caulaincourt
-avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une
-telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans
-que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure
-amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais
-infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois,
-lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme
-l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette
-même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du _Monde comme il
-est_!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!...
-
-[Note 108: Madame de Custine aurait été, je crois, plus âgée que
-madame de Ségur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que
-faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualité de frère de madame
-d'Harville, était familier dans la maison de Custine, venait de ce
-qu'il aimait les deux familles également, et n'aimait pas les deux
-vicomtes, qu'il prétendait se ressembler beaucoup, ce qui était faux,
-car l'un était dissimulé.]
-
-Voici ce portrait du vicomte de Custine:
-
-«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une
-figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne
-m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa
-physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et
-qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et
-de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus
-surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui
-ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la
-finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton
-parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et
-très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France
-et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans
-pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me
-semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que
-je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il _se piquait aussi
-d'aimer avec passion_ la musique, ce qui motivait les transports
-auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se
-trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce
-bel air de _Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux_!...
-
-«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait
-pâlir à volonté.»
-
-Voilà ce portrait tel qu'elle le fait.
-
-La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de
-sa belle-soeur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de
-madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu
-et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme
-supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette
-passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans
-la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants
-par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de
-bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour
-la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous
-mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une
-église; demain une _coiffeuse_[109]! parmi celles qui venaient la
-coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des
-valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les
-plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette
-époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire
-qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce
-qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il
-écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres
-cachetées _après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit_; c'est ici
-que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de
-Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les
-ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette
-époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance...
-voyez les moeurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et
-l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie
-seulement...
-
-[Note 109: Les femmes avaient alors des _coiffeuses_. Ce ne fut que
-sous Marie-Antoinette que les _coiffeurs_ furent admis. Léonard fut le
-plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de
-Laval-Montmorency avec une serviette damassée coupée par bandes!]
-
-Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui _faisait effet_;
-mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une
-vie simple et retirée, comme celle de sa belle-soeur par exemple, lui
-convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de _sa
-passion_ pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort
-jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que
-lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère
-très-prononcé que celui du vicomte de Custine!...
-
-Cette jeune femme, qui l'aima bientôt avec tout le délire d'un premier
-amour, et qui se croyait aimée, fut un jour entraînée à lui avouer sa
-passion... Le vicomte se jeta à ses genoux en lui demandant sa
-pitié!...
-
---Accordez-moi votre amitié, lui dit-il _en fondant en larmes_... je
-ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans être aimé, grand
-Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour méprisé!!!
-
---Oh! s'écria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le
-vicomte alors, sans aucune nécessité, lui nomma madame de Genlis et
-lui dit combien il était malheureux de cette passion dédaignée qui
-consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme _elle-même_ qui raconta le
-fait à madame de Genlis... C'était là ce que voulait le vicomte...
-Quant à sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables
-extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquiétudes
-relativement à la santé de madame de Mérode, l'une de ses amies
-habitant Bruxelles; elle en parle un soir à souper chez la belle-soeur
-du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous
-les autres convives... Le surlendemain à midi, il demande à être
-introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la
-comtesse de Mérode qui la rassurait sur sa santé... Le vicomte _était
-allé à Bruxelles à franc-étrier_. Il _avait vu_ madame de Mérode et
-puis était reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'époque la
-plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manière: c'est
-que le vicomte aimait à jouer des proverbes, chose qu'il devait faire
-dans la perfection!... Ce fut alors que, poussé _au désespoir_, il
-disparut tout-à-coup et pendant plusieurs semaines. Son frère, le
-comte de Custine, dont le coeur était parfait, alla à sa recherche et
-dans le plus _véritable_ désespoir, et peut-être que les rigueurs un
-peu exagérées de madame de Genlis lui parurent trop sévères... Quoi
-qu'il en soit, au bout d'un mois _on retrouva le vicomte_. Où
-croyez-vous qu'il s'était allé cacher?... dans la forêt de Sénart...
-Au moment où, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontré un
-ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui
-m'a l'air d'être une communauté... Ces bons frères, en effet,
-s'étaient réunis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et
-ils faisaient des bas de soie, des rubans et de différentes petites
-choses qu'ils vendaient à Paris et à Essonne. Le vicomte demeura parmi
-ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs
-mensonges pour motiver son arrivée parmi eux... et surtout son séjour.
-Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris
-lorsqu'il se vit découvert.--Il avait laissé croire en quittant
-l'hôtel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un
-tel adieu avait tellement dominé son malheureux frère que sa douleur
-fut au moment de le rendre insensé... Le vicomte jouait ainsi avec le
-coeur de tout ce qui était autour de lui, et d'une voix douce laissait
-tomber dans leur âme des paroles de mort et de désespoir... Quelle
-était donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce
-jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste
-de la famille la rend tout-à-fait admissible à donner son opinion.
-
-«Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques,
-même celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la
-forêt de Sénart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus
-haute piété: il était, disait-il, rendu à la religion! Les solitaires
-le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout
-édifiés. Il avait suivi leurs exercices et même travaillé avec eux.
-Ils vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Je suis
-persuadée, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup
-amusé dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicité dans son
-caractère, que, même sans but et sans intérêt, _il se délectait dans
-l'hypocrisie_. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au
-whist avec moi; tout-à-coup il laisse tomber les cartes... et me
-fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la
-partie... Il me mit en colère... Une jeune femme sentimentale, qui le
-trouvait charmant, se leva indignée, et dit que j'étais
-_monstrueuse_!...»
-
-[Note 110: Je pourrais croire que madame de Genlis a été aigrie par la
-cause assez désagréable que je vais rapporter plus loin. Mais le même
-jugement a été porté par d'autres personnes, et celles-là
-désintéressées; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine était de
-cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore
-existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.]
-
-Cette scène se passa chez madame la comtesse d'Harville, où la
-comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soirées qu'elle ne
-passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frappé l'hôtel de
-Custine.
-
-J'ai déjà dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se
-plaindre; mais on voyait se développer, malgré les soins, sur ce beau
-visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus
-visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernière couche elle sortit peu,
-et s'efforça de rendre sa maison encore plus agréable à ses jeunes
-amies. Elle avait perdu sa soeur... Madame de Louvois était morte, et
-cet héritage que madame de Custine avait si vertueusement partagé
-était revenu dans les mains pures qui l'avaient restitué pour obéir à
-la loi de Dieu... Le chagrin avait frappé madame de Custine au milieu
-de cette félicité domestique dont elle jouissait... et puis son heure
-avait sonné sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois
-auprès de sa belle-mère, qui, elle aussi, était un modèle de vertu. La
-comtesse revint à Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt
-et madame d'Harville se trouvèrent chez elle pour l'embrasser en
-descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula
-d'épouvante!... C'était la mort qu'il voyait sur ce visage, où la
-beauté des traits luttait encore avec une décomposition frappante...
-
-Le comte de Custine était demeuré en Lorraine; le vicomte était revenu
-avec sa belle-soeur... M. de Caulaincourt lui dit combien il était
-frappé de son changement..... En l'écoutant, le vicomte pâlit:
-
---La croyez-vous malade? lui dit-il...
-
---Mais son état vous est mieux connu qu'à moi, répondit M. de
-Caulaincourt... Comment a-t-elle supporté la route?...
-
-Le vicomte, au lieu de répondre, passa chez sa belle-soeur. Elle était
-à demi couchée sur une ottomane... pâle, ses beaux grands yeux à demi
-fermés... Sa main tombait à côté d'elle; M. de Caulaincourt la prit...
-elle était brûlante et sèche!... Le lendemain, elle était très-mal...
-On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut
-dès le premier jour dans le plus grand danger...
-
-Madame de Genlis lui était profondément attachée... Aussitôt que le
-danger fut reconnu, elle s'établit au chevet du lit de son amie et fut
-sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les
-devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et
-bientôt on désespéra de la malade. L'ange allait retourner au ciel.
-
-Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier près
-d'elle... C'était madame d'Harville.
-
---Je voudrais entendre, dit-elle.
-
-Son beau-frère, qui veillait avec les deux amies, accourut à sa voix.
-En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de
-madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier.
-
-Lorsque la prière fut terminée, la malade voulut boire...
-
---Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hélas! l'oeil de
-la maîtresse ne peut veiller sur les soins rendus à ses hôtes,
-ajouta-t-elle avec un angélique sourire!... Elle fit appeler son
-maître d'hôtel:
-
---Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du
-raisin et des eaux glacées, surtout pour la nuit!... Soyez exact à
-exécuter cet ordre... C'est peut-être le dernier!...
-
---Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est
-surtout auprès du lit d'une mourante que doit se réaliser cette
-vérité: «Jésus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons
-quelques-uns rassemblés en son nom...» Quelques moments après, elle
-fit elle-même cesser la prière pour faire approcher le vicomte de
-Custine, et lui demander s'il avait envoyé chercher son frère... Le
-vicomte répondit par un signe affirmatif.
-
---Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en élevant au ciel ses
-admirables yeux, animés de l'amour de Dieu dans ce moment terrible où
-la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur
-le corps parfait de beauté de cette jeune femme que Dieu rappelait à
-lui à vingt-quatre ans!...
-
-Vers le matin, elle était tellement agitée qu'elle ne pouvait même
-sommeiller.--Mon amie, dit-elle à madame de Genlis, prenez ce volume
-(et elle lui indiquait un livre qui était sur une table) et venez ici,
-bien près, m'en lire un chapitre...
-
-Ce livre était un recueil de morceaux de littérature religieuse...
-elle se fit lire les _Quatre fins de l'homme_, par Nicolle... Arrivée
-à un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent médité ensemble:
-
---N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!...
-
-Et elle se fit lire l'_Imitation_!...
-
-La nuit qui précéda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la
-maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'âme
-qui se rattache aux liens de mère, d'épouse et d'amie!... Quelle vie
-que celle abandonnée par elle?... Amour, amitié, considération,
-fortune, beauté!... voilà les biens qu'elle quittait!...
-
-Le matin du cinquième jour, Tronchin déclara qu'il n'y avait plus
-d'espérance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de
-Genlis passèrent dans le salon, où ils sanglotèrent pendant plus d'une
-heure, tandis que la mourante était enfermée avec son confesseur et
-son notaire... Il était alors quatre heures du matin... À cinq heures,
-elle rappela ses amis auprès d'elle... Elle avait voulu savoir de
-Tronchin combien il lui restait d'heures à vivre!... C'était un
-dimanche.
-
---Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle à son amie... En
-la voyant, madame de Genlis fut frappée de son admirable beauté...
-toute trace de souffrance avait disparu... C'était une auréole d'ange
-qui entourait sa tête, ou plutôt, c'était la sainte qui déjà
-appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombèrent à genoux
-près de son lit, et ne purent avoir aucune inquiétude... Qu'est-ce que
-que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'espérance revint dans
-tous les coeurs... On lut la messe auprès d'elle.
-
---Maintenant je suis _bien_, dit-elle à madame de Genlis, allez à la
-messe; vous l'entendrez à mon intention...
-
-Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M.
-de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en
-reçut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla
-entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il était alors neuf
-heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout
-était fini: l'ange était au ciel!...
-
-Le désespoir de cette maison ne se peut décrire; les larmes et les
-cris étaient déchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva. À la
-vue de ses deux enfants, qui venaient à lui sans être conduits par
-leur mère comme toujours, il se sentit défaillir, et son désespoir fut
-aussi profond que long à se calmer... Son coeur était parfait, et il
-avait su apprécier l'âme que Dieu avait commise à sa garde et dont le
-bonheur lui avait été confié.
-
-Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le
-violent chagrin qui détruisait aussi sa vie... Il allait déjeûner avec
-M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou
-à cheval ou à pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de
-Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay,
-enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dîner
-avec lui; on y trouvait son frère le vicomte, dont la passion violente
-pour madame de Genlis était alors à son plus haut degré... Au bout de
-plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors
-le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait
-achetée pour son amie, afin que la sienne ne fît pas de trop fréquents
-voyages... Il y joignit une clef en or émaillée de noir, avec ces
-mots:
-
-_Ne l'oubliez jamais..._
-
-Je cite ce fait comme un démenti donné à ceux qui parlent de la
-_dureté_ du général Custine. Un homme qui sent profondément les
-sentiments d'amour et d'amitié est un homme digne d'être aimé...
-
-Il joignit à ce présent celui du portrait de madame de Custine et de
-ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait
-une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle était belle!
-
-[Note 111: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la
-marquise de Brézé, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle
-espérance, périt sur l'échafaud quelques semaines après son père.]
-
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Le comte de Custine et le vicomte
-voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte
-s'en alla à la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et
-pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientôt les scènes
-ridicules recommencèrent, et il finit par devenir importun, même à son
-frère, le meilleur des hommes.
-
-Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il était pâle et
-paraissait bouleversé...
-
---Attendez-vous à apprendre une affreuse perfidie, dit-il à son
-amie.--De quoi s'agit-il?--De mon frère!--De votre frère, grand
-Dieu!...--C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait,
-mais... (Ici le général ne put parler, tant il était oppressé)--il
-aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.--Oui,
-poursuivit le général, il aimait la femme de son frère... cet ange
-dont la pureté devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice
-sont incompatibles dès qu'ils apparaissent l'un à l'autre.
-
-Madame de Genlis demanda comment la chose s'était découverte: son
-amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fumée cette
-passion qui avait occupé tout Paris pendant deux ans!... Le comte,
-dont l'indignation lui permettait à peine de parler, lui raconta que
-le matin même, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers
-de madame de Custine, quelque douloureux que fût ce devoir, il l'avait
-accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des
-lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait
-refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville,
-lorsqu'il crut s'apercevoir que la boîte avait un double fond; en
-effet, elle en avait un, et même fort profond. Il trouva le secret, et
-dans ce double fond plus de cent lettres de son frère adressées à sa
-femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de
-plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait
-dire de doux et de captivant pour endormir le coeur, tout ce que le
-délire, enfin, de la passion peut produire pour égarer les sens et
-troubler l'âme, était employé dans ces lettres... Madame de Custine
-les avait gardées comme une précaution utile; elle avait lu les
-_Causes célèbres_, et savait l'histoire de madame de Ganges!...
-
-Mais tout ce que cet ange avait dû souffrir en vivant à côté d'un
-pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une découverte qui
-devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un
-frère dont la parole d'amour résonnait chaque jour à son oreille pure
-et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonnée dans son
-bonheur même. Lorsqu'on a connu cette femme angélique, soit par
-elle-même, soit par ses amis; lorsqu'on a fléchi le genou devant cette
-nature d'élite qui montre une âme brûlante de l'amour de Dieu et
-continuellement livrée à l'exercice de toutes les vertus domestiques
-et privées comme la femme forte de l'Écriture, en voyant cet homme
-circuler autour d'elle et chercher à l'endormir par ses paroles
-emmiellées, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnaître le
-serpent, l'Ève chrétienne, et le Paradis souillé enfin par la présence
-du tentateur se retrouve dans cette maison où un frère veut jeter de
-la honte au front d'un frère et perdre une âme d'ange avec son âme de
-démon...
-
-Le comte de Custine, en parlant à madame de Genlis, ne lui dit pas
-tout: il lui fallait ménager l'amour-propre de cette femme vraiment
-offensée... et dans la noble franchise de son caractère le général
-n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout
-de conseils!... Il alla à madame d'Harville... C'était une soeur pour
-madame de Custine... Son âme vertueuse recula devant un tel plan,
-conçu et mis à exécution en présence de cette femme angélique et
-sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi été l'objet
-des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui répondit sans
-aucune coquetterie, et qu'elle n'était pas à la mode comme madame de
-Genlis, il s'éloigna...
-
---Que je vous plains! dit-elle au général. Que comptez-vous faire?--Je
-ne sais!--Gardez le silence.--Ah! le pourrai-je jamais!--Vous le devez
-à la mémoire de celle qui vous a montré cette route par sa propre
-conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire,
-sans jouer le rôle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible
-entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour être
-certaine qu'elle mourrait à vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de
-votre frère.
-
-Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des
-sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il
-ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses
-mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui
-rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des
-reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en
-affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:
-
-«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en
-Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible,
-n'en êtes qu'effrayée _et non touchée_, comment pouvez-vous craindre
-pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?...
-Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant
-l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].»
-
-[Note 112: Cette lettre est copiée sur l'original cité par madame de
-Genlis _elle-même_.]
-
-Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble
-résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer
-devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait
-le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de
-la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage;
-il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause
-comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle
-grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé
-vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense
-avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en
-garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de
-la martyre qui avait été frappée au coeur, pendant cinq années d'un
-supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les
-minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de
-Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui
-appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée
-autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans
-les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans
-le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la
-singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire
-devant son étrange nature!...
-
-Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec
-une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de
-la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et
-puis il se calma. Toutefois, _jamais_ la confiance ne se rétablit
-entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est
-déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible!
-Quoi qu'il en soit, JAMAIS le vicomte n'a su que son frère connaissait
-son crime[113].
-
-[Note 113: M. le vicomte de Custine fut depuis attaché à M. le prince
-de Condé, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affecté sa
-passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu
-la vérité, elle pouvait croire à cette feinte qu'il continua bien
-longtemps encore après la mort de son infortunée belle-soeur!...
-
-Maintenant je dois dire ma dernière pensée sur cette étrange aventure
-qu'il faut plutôt, après tout, regarder comme une de ces fatalités que
-les Anciens supportaient comme envoyées par les Dieux, et sous
-lesquelles ils courbaient la tête. Le chrétien devait fuir et porter
-dans un lointain monastère cette blessure qui pouvait atteindre du
-même coup tant de coeurs innocents!... mais que le vicomte de Custine
-_fut un monstre_ comme le prétend madame de Genlis, et cela parce que
-cette belle passion dont elle était l'objet apparent devenait nulle
-par cette révélation de la cassette de la comtesse de Custine! La
-femme chrétienne soutint même par-delà la mort son rôle admirable de
-la femme forte et même sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces
-lettres laissées à la volonté de Dieu pour être révélées ou célées
-selon son décret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je
-m'incline devant cette belle mémoire qui me présente une femme belle
-et jeune, morte à vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus
-heureuse! Que les mystères de Dieu sont grands!...
-
-Le vicomte de Custine n'est peut-être pas aussi coupable que madame de
-Genlis le représente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait
-les douleurs inconnues qui ont brisé son âme? Cette funeste passion ne
-fut pas partagée: la vertu sans tache de madame de Custine répond de
-son innocence. Il y a des secrets dans le coeur, il y a des secrets
-dans l'amour surtout qu'on ne peut pénétrer; tout ce qui est passion
-ne se révèle qu'à ceux qui sont initiés à ses mystères. Sans doute le
-vicomte de Custine, au premier coup d'oeil jeté sur cet amour
-incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connaître,
-apprécier tout ce qu'il a souffert peut-être? L'esprit se confond
-devant les mystères du coeur. Taisons-nous et plaignons ceux qui
-aiment comme le vicomte de Custine. La pitié est un sentiment qu'on
-peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.]
-
-Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au
-milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je
-l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont
-certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet
-article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que
-celui _du méchant_, par exemple, mais plus corrompu encore et au
-milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste,
-dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société
-_morave_ dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom
-illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première
-place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui
-assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le
-désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé
-devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de
-Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait
-revivre une époque.
-
-Voici le portrait de madame de Custine.
-
-«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour
-y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte,
-mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu
-dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme,
-des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de
-gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle
-ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses
-amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur
-parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa
-considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni
-mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle
-ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment
-d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son
-caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours
-une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la
-retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût
-ainsi.--J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse
-d'indolence que de singularité.
-
-«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la
-considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la
-conduite aurait toujours été parfaite[114].
-
-[Note 114: Madame la comtesse de Custine a laissé, comme je l'ai déjà
-dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le même
-échafaud que son père. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brézé,
-dont les vertus rappellent sa mère, et dont le fils, M. Scipion de
-Brézé, est l'un de nos plus habiles orateurs à la Chambre des Pairs:
-sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre
-famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frère, Pierre
-de Brézé, qui se fit prêtre à vingt ans, est l'un des plus honorables
-que compte le clergé français: il a, comme son frère Scipion, le
-talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de
-Dieu.]
-
-
-
-
-L'ATELIER DE MADAME DE MONTESSON
-
-À BIÈVRE.
-
-
-Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est _notabilité_ frappe
-vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui,
-par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et
-d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva
-avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son
-nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon
-enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de
-nos amies... J'avais entendu parler de madame _la marquise de
-Montesson_, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une
-reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque
-proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.
-
-Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'étais enfant
-seulement par l'apparence. Mes goûts étaient sérieux et me portaient à
-causer et à connaître tous les personnages du grand drame qui venait
-de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se
-débrouillaient. Les émigrés rentraient en foule... On entendait
-annoncer des noms qui paraissaient exhumés de la tombe!... Hélas!
-beaucoup d'eux en effet y étaient ensevelis, mais pour n'en plus
-sortir!... Ce fut à cette époque que mes oncles, messieurs de Comnène,
-rentrèrent de leur émigration[115]... Le prince Démétrius, frère aîné
-de ma mère, n'avait pas quitté soit Louis XVIII, soit l'armée de
-Condé. Mon autre oncle, l'abbé de Comnène, qui demeura avec moi
-jusqu'à sa mort[116], avait agi de même. Ils me trouvèrent mariée
-depuis peu de jours, et dirigèrent, de concert avec ma mère, une
-grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui
-faisait dire à l'Empereur «_que je voyais ses ennemis_.»
-
-[Note 115: Le prince Démétrius, l'aîné de mes oncles, avait été
-accueilli par le duc de Parme comme un _allié, un prince fugitif_...;
-mon oncle y fut traité comme il avait été, au reste, en Piémont, qu'il
-ne quitta qu'à l'invasion des Français!...]
-
-[Note 116: C'était un saint homme que mon oncle l'abbé de Comnène!...
-il édifiait ma maison par sa vénérable conduite. Ferme et constant
-dans ses opinions, dévoué aux Bourbons dont l'état lui imposait la loi
-de fidélité, jamais il n'y manqua pendant quinze années qu'il fut
-auprès de moi. Certes, s'il l'eût voulu, il eût été non-seulement
-évêque, mais archevêque, et, à l'époque du concordat de 1803,
-peut-être aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicité pour notre
-oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait
-intraitable tout aussitôt qu'il était question de religion. J'ai su
-depuis que mon oncle appartenait à ce qu'on nommait alors _la petite
-église_ (on appelait ainsi les ecclésiastiques qui n'avaient pas
-reconnu le concordat de 1802). Mon oncle était d'une austère piété,
-mais seulement sévère pour lui seul.]
-
-Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orléans le père; je
-lui en ai entendu parler avec un accent profondément touché. Il en
-avait conservé un souvenir complétement dégagé de madame de
-Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de
-Montesson, avec ses grâces, sa douceur, ses excellentes manières,
-était un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle
-Démétrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets...
-de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus.
-Ce fut dans ce même moment où il était sous le charme des souvenirs,
-que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois
-d'une première grossesse pénible. Cette maison était dans la vallée de
-Bièvre; elle avait appartenu à _M. de Chamilly_, valet de chambre du
-Roi. Le parc, si l'étendue était suffisante pour faire un parc avec
-soixante arpents, était une des ravissantes choses dans ce genre que
-j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche
-végétation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des
-points de vue ménagés avec un art merveilleux, faisaient de cette
-campagne une retraite enchantée!... Lorsque Junot en fit
-l'acquisition, le mois de mai commençait... Dans ce temps-là le mois
-de mai voulait dire _printemps_...: c'était alors le mois des roses...
-ce mois dédié à la mère de Dieu, parce qu'il était frais, pur et suave
-comme son culte!... La vallée de Bièvre était, à cette époque de
-l'année, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur...
-Quelle belle contrée!... quel charme attaché à son souvenir!... C'est
-bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: «_Son souvenir[117] rappelle
-celui de plusieurs printemps!_...» Bien des émotions ont agité mon âme
-depuis cette année où je vis Bièvre pour la première fois!... Eh bien!
-le seul nom de cette vallée parfumée me transporte, par la pensée, par
-la puissance de cette mémoire de l'âme, à cette époque où, âgée de
-seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie!
-portant si légèrement la vie, y trouvant à chaque pas de ces
-jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que
-nous dédaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas
-méconnaître... J'avais seize ans!...
-
-[Note 117: Souvenirs en revenant de Gavarnie, à la grotte de Gèdres.
-Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.]
-
-Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer
-l'aspect de la vallée de Bièvre, si ce n'est peut-être la vallée
-d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives
-du lac de Thoune... L'herbe en est elle-même plus parfumée que celle
-des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on
-voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chênes
-des bois de Verrières qui forment comme une couronne à cette contrée
-solitaire et romantique, on se croit transporté dans un pays éloigné,
-et, se laissant aller doucement à vivre, on rêve, on est bercé par une
-idée vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se
-rappelle alors que ce qui flatte notre âme et nos penchants: voilà du
-moins ce que j'ai éprouvé souvent à Bièvre[118]... Encore une fois
-j'avais seize ans!...
-
-[Note 118: Je puis dire que j'ai souvent éprouvé les mêmes sensations,
-soit en Suisse, soit en Italie, et même en Espagne. Un beau pays, une
-scène de la nature comme la Suisse en déroule quelquefois dans les
-solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante vallée de Misogno...
-Les Pyrénées aussi!... et même je puis dire qu'elles me frappent
-davantage et plus immédiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs
-décorations naturelles!...]
-
-La vallée de Bièvre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était alors...
-Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison
-seigneuriale qui était le château, formaient avec quelques autres
-maisons le village de Bièvre. Une manufacture de toiles peintes, à
-l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de
-la vallée, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien à
-cette contrée, qui paraissait séparée du monde et devoir servir de
-retraite à des hommes fuyant le bruit...
-
-La maison que Junot avait achetée avait été construite par M. le
-marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle était
-ornée dans le goût du temps, ce qui, à l'époque de 1800, était de fort
-mauvais goût. En effet comment pouvait-on se résoudre à meubler un
-salon dont les glaces étaient entourées avec des bordures dorées et
-moulées, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils
-en acajou recouverts d'une étoffe de soie tout unie, d'une couleur
-sombre; des formes austères, sans contours moelleux, pas de coussins,
-si ce n'étaient des carreaux de divan bien _rembourrés en crin_ et
-tellement _durs_ que l'impression du corps n'y demeurait pas; des
-trépieds de forme antique, des bronzes imités de ceux d'Herculanum,
-qu'on commençait alors à découvrir, des copies éternelles du grec et
-du romain enfin, voilà ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs...
-
-Quant à moi, entraînée dans le tourbillon, je faisais comme les
-autres, au grand courroux de ma mère, qui n'entendait pas raison sur
-l'article de l'ameublement et des convenances d'_intérieur_. Elle
-avait défendu pied à pied la grande maison de l'invasion de Mallard,
-mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et
-des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pièces; et
-puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions
-pas encore les perses, c'est-à-dire que la mode n'en était pas encore
-venue, car ma mère me parlait toujours d'une perse doublée en
-taffetas, couleur de rose, pour ma chambre à coucher de Bièvre!...).
-Enfin, elle avait obtenu de meubler à sa guise un petit pavillon dans
-lequel elle logeait et qui n'était _qu'à elle seule_: on l'appelait le
-pavillon du Bain... La salle de bain était en effet dans le
-rez-de-chaussée de cette petite maison en miniature, et rien n'était
-plus gracieux que sa position. Il était au milieu du parterre et de
-l'orangerie, et une partie de l'année entouré du parfum des orangers,
-des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre,
-qui était fort belle...
-
-Cette campagne, car ce n'était pas assez considérable pour être appelé
-une terre ni un château, était un charmant lieu d'agrément, et
-tout-à-fait ce qui était nécessaire à Junot comme à moi, en ce que
-nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui était au moins
-possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de
-Verrières et sur les étangs de Saclé.
-
-J'ai dit que cette première année que je passai à Bièvre fut un
-véritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que
-j'avais été loin de prévoir augmenta pour moi le charme de la vallée
-de Bièvre.
-
-Ma mère était assez bien portante à cette époque; elle avait voulu
-venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de
-plus: elle était si aimable, si charmante, si agréable comme _société_
-surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soirées... Le matin, on
-_menait la vie de château_... liberté entière jusqu'à trois heures.
-Alors on se réunissait dans le salon, pour travailler et lire pendant
-une heure, et puis on allait se promener.
-
-Un jour, on remit à ma mère un billet, que lui apportait un domestique
-_en livrée_: c'était une chose peu commune alors, et ce fut une
-exclamation générale. Le domestique était à cheval, et nous l'avions
-vu entrer dans la cour.
-
---Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se
-fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...
-
-Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations.
-
-Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, soeur de madame la
-duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la
-voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se
-trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait
-le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée
-et de venir la voir.
-
-[Note 119: Mademoiselle de Polastron.]
-
---Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?
-
-Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient
-adorable:
-
---Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez
-bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement
-tous mes amis le sont.
-
-Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en
-lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il
-adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon
-sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche,
-une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler.
-
-Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre,
-était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans
-la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui
-venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau.
-Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries;
-elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme
-_je ne l'ai jamais vu_ pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je
-crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le
-faubourg Saint-Germain. Il le _connaissait peu_, et madame de
-Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang
-royal de France!... Il n'en était rien.
-
-Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été:
-c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans
-une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame
-Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La
-Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette
-demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame
-d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de
-Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de
-Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis
-revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa
-tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes,
-c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis
-pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le
-corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de
-littérateurs...
-
-[Note 120: Madame de Montrond.]
-
-[Note 121: En parlant de la société de Bièvre, je ne parle pas du
-salon de madame de Montesson _à Paris_. Cependant comme je la
-représente dans _son atelier_, et que je ne puis, en raison de la
-place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de
-plusieurs personnes qui venaient en passant à Bièvre.]
-
-À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour
-était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher,
-pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours
-belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!...
-mais elle était si belle et si gracieuse!...
-
---Oui, sans doute, je conduirai Laure à madame de Montesson, dit-elle
-aussitôt qu'on lui eut exprimé le désir de madame de Montesson de me
-voir... et dès demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa
-vivacité ordinaire.
-
-Et une demi-heure n'était pas écoulée que nous étions dans le salon de
-madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grâces et fut vraiment
-coquette pour moi.
-
-Le fond habituel de la société de madame de Montesson était agréable.
-Il l'était d'abord par elle-même. Madame de Genlis a fait de sa tante
-un portrait totalement faux...: elle a représenté madame de Montesson
-comme une personne nulle, d'une finesse plutôt gauche qu'habile et
-sans agrément dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas
-que madame de Montesson fût bonne, tout au contraire; mais elle était
-fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les résultats. Sans
-doute madame de Genlis a eu à se plaindre de sa tante; c'est un fait
-étranger à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à ce que madame de
-Montesson pouvait donner d'agrément dans son intérieur et dans sa
-société. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue,
-et beaucoup de considération, qui peut-être n'était pas méritée à ce
-degré où elle l'avait portée, mais voilà tout; quant à ses agréments,
-ils étaient positifs.
-
-Nous demeurâmes assez tard pour cette première visite; il y avait du
-monde, et la conversation était générale. L'abbé Delille venait de
-partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame
-de Montesson.
-
---Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un
-extérieur simple, appuyé contre la porte du jardin, et regardant avec
-attention un grand vase de magnifique porcelaine de Sèvres, rempli
-des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches
-couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui
-dis.
-
---C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le
-meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon maître,
-ajouta-t-elle en souriant.
-
-Je la regardai en souriant à mon tour, car, après tout, elle avait
-soixante-dix ans. Elle comprit mon regard.
-
---Pourquoi pas? dit-elle répondant à ma pensée muette!... et quand
-l'âme est jeune, que les goûts sont aussi vifs, les impressions sont
-aussi fraîches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc
-pour satisfaire à un sot préjugé; mais nous sommes plus sottes que
-lui. C'est déjà bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices,
-à ce monde stupide et méchant, sans aller encore lui immoler nos
-penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette
-morale, ma belle petite; madame votre mère ne me désavouera pas.
-
-Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le goût de dessiner des
-fleurs, mais elle ne l'avait exercé que comme les talents l'étaient à
-cette époque. Ce fut à soixante-six ou sept ans que, rencontrant
-Van-Spandonck, elle reprit son goût pour peindre les fleurs. Bientôt,
-avec ses dispositions et un tel maître, elle fit de rapides progrès,
-et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son
-maître semblable à l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables.
-Jusque-là elle n'avait fait que des _niaiseries_, c'est le mot. Ici
-elle peignait à l'huile et d'après nature[122].
-
-[Note 122: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pût rivaliser avec
-madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut
-grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et
-leurs couronnes.]
-
---C'est le premier Consul qui m'a envoyé ce matin ce vase rempli de
-fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant près
-de la gerbe embaumée. C'était adorable...
-
---Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les
-fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me
-permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma
-course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.
-
-Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles
-fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une
-immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter
-sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de
-Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à
-l'oeuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales
-teintes dans la pureté de leur coloris.
-
-Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore,
-quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai
-rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque
-heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux
-heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette
-convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en
-été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une
-mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait
-un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais
-toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un
-tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû
-être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais
-de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle
-noire, et bien attachés _en cothurne_, comme la mode les faisait alors
-porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris,
-remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses
-mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette
-fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame
-de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans _le prince Titi_. Je
-crus voir une _fée_, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée
-Diamantine _devenir une belle et grande reine resplendissante de
-lumière_, comme dit le conte.
-
-C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et
-des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des
-fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même
-un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque
-je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement
-soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...--Non, cette
-femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma
-mère et à mon mari le même jour.
-
---Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre
-l'évidence.
-
-Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait
-des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données
-par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert.
-Toutes les fois que ma mère allait au _Buisson de Mai_[123], avant sa
-dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre
-madame de Montesson.
-
-[Note 123: Charmante terre appartenant à madame d'Ambert, et située en
-Normandie.]
-
-Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation
-seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de
-titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa
-réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de
-Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui
-fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient
-connu.
-
-M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et
-n'avait qu'une _savonnette à vilain_, disaient les autres... Son
-esprit, tourné à ce genre de rébus appelé _calembour_, acheva de se
-perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.--En
-se voyant _fameux_, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain
-monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous
-disait madame de Montesson.
-
-[Note 124: Maréchal, marquis de Bièvre. Il était né en 1747, et entra
-fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en
-faveur de sa noblesse: à cette époque, l'admission dans ce corps-là
-était facile.]
-
---On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il
-fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui
-aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant,
-riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi
-l'histoire de la _comtesse Tation_, et puis celle de la _fée Lure_ et
-de l'_ange Lure_, son almanach des calembours, enfin une foule de
-pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en
-l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle
-tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au
-milieu d'une de ses plus belles histoires du père _Hoquet_, de l'_abbé
-Casse_, du _père Drix_ et de l'_abbé Vue_, qui n'y voyait pas clair.
-L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle...
-
-M. MILLIN.
-
-J'ai été témoin d'un fait qui ne fut pas agréable pour lui, et je
-crois que de quelques jours il ne fut pas empressé de faire des
-calembours. Mon frère Grandmaison était toujours en hostilité avec
-lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bièvre parlait avec
-assez de mauvais goût des gens qui avaient deux noms.
-
---Vous avez bien raison, lui dit mon frère. C'est comme vous, par
-exemple... pourquoi avoir changé votre nom?... À votre place, je me
-serais appelé le _maréchal de Bièvre_.--En entendant Millin, tout le
-monde se mit à rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme
-les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le père de
-M. de Bièvre s'appelait _Maréchal_, et qu'il avait pris le nom de
-Bièvre après avoir acheté le château et en être devenu seigneur...
-
-MADAME DE LATOUR.
-
-J'ai été témoin de la scène dont on a parlé, mais qui était bien plus
-burlesque dans sa vérité... Il dînait ainsi que nous chez madame la
-comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à
-Paris. Il y avait au nombre des invités une femme très-spirituelle,
-madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour
-M. de Bièvre; elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il
-disait, et puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner: il
-fallut bien se résigner alors à parler le langage des humains, et M.
-de Bièvre, qui précisément ce jour-là avait bon appétit, était
-vulgaire au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du
-triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du
-premier mot de M. de Bièvre... Elle demeura silencieuse, et
-paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait
-qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des
-_épinards_, c'était _tout_.--Je n'entends pas ce que vous voulez dire,
-disait madame de Vergennes... _J'ai été me promener!_... J'ai été...
-me... pro... mener... et à chaque syllabe elle semblait chercher...
-
---Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me promener, et voilà
-tout...
-
---Voilà tout! répétait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple,
-voilà la première fois que je vous vois de cette force-là!... Vous
-êtes ce soir un sphinx véritable...
-
-Le jeu dura de cette manière tout le temps du dîner. Jamais on ne vit
-un homme plus attrapé que M. de Bièvre; il était au moment d'en
-pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle
-aversion depuis ce jour-là.
-
-M. MILLIN.
-
-C'était un homme qui valait bien mieux que sa réputation... Il était
-sérieux, même de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un
-si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait.
-Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez à mal dire.
-
-MADAME DE MONTESSON, souriant.
-
-Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des
-fautes de M. de Bièvre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait,
-mais c'était à son bon goût à discerner la vraie louange de la
-raillerie _complimenteuse_... Est-ce nous qui lui avons fait arranger
-son parc en calembours?
-
-MILLIN.
-
-Comment cela?
-
-MADAME DE LATOUR.
-
-Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!...
-
-LA MARQUISE DE COIGNY.
-
-Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc?
-
- MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et
- son bâton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses
- belles fleurs terminées.
-
-Eh bien! je suis précisément un peu fatiguée, je veux prendre l'air;
-nous allons parcourir le parc et _les communs_ du château, car, _eux_
-aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit.
-
-Tout en parlant, madame de Montesson avait détaché un grand tablier
-de taffetas vert et des bouts de manches en même pour préserver sa
-robe blanche, dont l'éblouissante neige était toujours l'objet de mon
-admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne
-s'appelait pas encore une _ombrelle_, et nous nous mîmes en marche
-sous les ravissants ombrages du parc de Bièvre, conduites par madame
-de Montesson.
-
-Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient
-alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont
-le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche
-encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la
-Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à
-Versailles et à Jouy.
-
-Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous
-étions alors... Il était humide, et la _Bièvre_, qui le traversait et
-lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise
-pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux
-prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette
-vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les
-ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les
-épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes
-odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc
-était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125].
-
-[Note 125: Le parc de Bièvre a été probablement changé depuis cette
-époque, mais il était ainsi lorsque je le vis, en 1800.]
-
-Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas
-encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était
-une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral
-était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais
-j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit
-que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu
-agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses
-ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une _forêt_ de
-sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire
-un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi
-solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de
-gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de
-pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement.
-
---Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit _décisif_ (des
-six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à
-rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait
-une élégance _innée_, et non pas inculquée par cette éducation qui
-souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson
-riait de ma colère...--Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez
-bien d'autres!...
-
-Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle
-j'aperçus un point blanc...
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Je préviens ces dames que nous allons à la _laiterie_... Comme la
-promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être
-y boire du lait.
-
-MADEMOISELLE DE COIGNY.
-
-Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du
-lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours
-d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes...
-
-MADAME DE LATOUR.
-
-Dans les ruisseaux!
-
-MADEMOISELLE DE COIGNY.
-
-Oui, le lait est déposé dans des baquets de sapin bien cerclés; on met
-le baquet dans le ruisseau, où il baigne jusqu'à la moitié; on le fixe
-avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le
-voyageur trouve à tout moment un lait savoureux et parfumé, même en
-l'absence des maîtres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait;
-mais au retour ils trouvent une pièce d'argent sur la table de leur
-chaumière, et alors ils bénissent l'étranger pour s'être arrêté sous
-leur toit et s'être restauré avec leur lait, comme nous allons le
-faire avec le lait de madame de Montesson.
-
-Le fait est qu'il faisait chaud, et nous étions toutes fort altérées.
-Arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien
-qui annonçât une habitation... rien que ce poteau, qui de notre côté
-ne présentait qu'un poteau au haut duquel était un grand carré blanc.
-Tout-à-coup nous entendons une exclamation très-énergique de la
-marquise de Coigny, s'adressant à Eugène de Beauharnais, qui arrivait
-à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore,
-en voyant le côté du poteau; nous y courûmes, et il nous fut loisible
-de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se détachait en noir de
-charbon une immense lettre majuscule, un
-
- I
-
-C'était la _lettre I_ de Bièvre!
-
-J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de
-ma colère!
-
-Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces
-attraits qu'on ne peut définir. Je l'aimais pour sa bonne grâce, pour
-son charmant et doux esprit, pour sa tournure distinguée, quoique l'on
-reprochât à sa taille de n'être pas parfaitement droite; je n'en sais
-rien. Je connais bien des femmes à taille d'asperge qui ne me plaisent
-pas autant qu'elle, et la quantité d'hommages déposés à ses pieds
-prouvaient qu'on était de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus
-intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche
-et constante amitié. Nous nous éloignâmes, en nous tenant par le bras,
-de cette malencontreuse _lettre I_, et je crois aussi pour éviter une
-personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'étaient pas un
-mystère; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne
-connaissant pas la volonté du premier Consul. Sa conduite fut
-admirable dans toutes ces circonstances. Quant à Eugène, il en était
-amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement à quelque
-distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne
-fait jamais la volonté de son coeur alors... Nous parcourions ainsi,
-sous des voûtes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaumé,
-tout le parc de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours.
-Comme j'ai prévenu que je n'ai pas cette sorte de mémoire, il ne faut
-pas s'étonner si je ne les rapporte pas tous.
-
-L'un d'eux cependant a trouvé grâce devant moi; c'est celui qui était
-sur la porte de l'écurie:
-
- Honni soit qui mal y pense.
- Honni soit qui _mal y panse_.
-
-avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces
-misérables jeux de mots le moins mauvais.
-
-En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des
-rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit
-qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la
-scène du _Barmécide et du frère du barbier_[126]... Elle n'avait pas
-besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame
-ne fut plus noblement exercée.
-
-[Note 126: Conte charmant des _Mille et une Nuits_.]
-
-Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet
-de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'oeil:
-elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une
-vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à
-tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je
-voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène...
-
-Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez
-moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper
-une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je
-nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus
-avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et
-charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de
-porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de
-l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi
-garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs
-n'étaient plus les mêmes, mais _leurs teintes_ restaient: c'était
-l'essentiel...
-
-Nous nous mîmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et
-l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses
-heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y
-avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit;
-sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré
-de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore
-aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin,
-qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée
-depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses
-histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui
-avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là
-d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en
-faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin,
-qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient
-amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et
-les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de
-Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui
-avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady
-Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi
-tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir...
-que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce
-monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la
-personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de
-Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses
-manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus
-rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de
-Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne
-pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais
-elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux
-comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le
-prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que
-M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait _jamais_ été
-contesté.
-
---_Jamais?_ lui dis-je.--_Jamais._--C'est bien fort. Je ne suis qu'une
-enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette
-gloire imaginaire.
-
-M. de Nassau hocha la tête.--C'était encore un bon faiseur de contes
-que celui-là...
-
-M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à
-cette époque.--Madame Grant était une belle personne, ayant encore de
-beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire
-à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à
-Bièvre...
-
-Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée _la
-Rentrée de l'Exilé_... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut
-admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La
-pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son
-avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et
-de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire
-tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain
-dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.--Au bout d'un moment
-je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le
-comte Louis de Narbonne.
-
---Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.
-
---Laissez-moi, lui répondis-je, vous êtes un perfide ami! a-t-on
-jamais vu donner de l'encensoir par le nez à un auteur comme vous
-l'avez fait tout à l'heure?...
-
-Il se mit à rire:
-
---Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le
-ménager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il
-est ainsi fait, et nous aussi.
-
---Mais elle est mauvaise, cette pièce!...
-
---Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrière nous... C'était M.
-de Sainte-Foix... il m'avait effrayée.
-
-Mauvaise, dites-vous; elle est détestable...
-
-MOI.
-
-Et vous l'avez louée plus que personne!
-
-M. DE SAINTE-FOIX.
-
-Sans doute. Et j'ai fait mon devoir...
-
-Des pas se firent entendre... c'étaient MM. de Saint-Phar et de
-Saint-Albin...--Eh bien! s'écria Saint-Phar à haute voix, que
-dites-vous du chef-d'oeuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous
-mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on
-dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en
-dis-tu, Narbonne?
-
-LE COMTE LOUIS.
-
-Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore là...
-
-Ils se mirent à rire aux éclats et se parlèrent bas entre eux. J'ai su
-depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que
-tout le monde...
-
-M. DE SAINT-ALBIN.
-
-J'ai entendu de mauvaises pièces d'_elle_, mais jamais de cette
-force-là...
-
-M. DE SAINTE-FOIX.
-
-Avez-vous jamais raconté à madame Junot l'histoire de la pièce et du
-duc d'Orléans?...
-
-M. DE NARBONNE.
-
-Je ne l'ai pas dite.
-
-M. DE SAINT-PHAR.
-
-Ni moi.
-
-MOI.
-
-Qu'est-ce donc?
-
-M. DE SAINTE-FOIX.
-
-Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pièce, au moins, ne
-vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:--Imaginez-vous que
-madame de Montesson... (Il s'arrêta: il venait d'entendre marcher, et
-c'était une femme.)
-
-MADAME DE COIGNY.
-
-Ne vous dérangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par
-aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une
-bonne histoire... La connais-tu, Fanny?
-
-Mademoiselle de Coigny répondit que oui... Et cela se croit: avec sa
-mère la chose était probable... Nous arrivions alors au bord du petit
-lac, la nuit était ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il
-fallait de clarté pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait
-au travers d'une percée faite dans le bois qui entourait le lac: on
-voyait la vallée tout entière.--Nous nous assîmes au bord du lac, et
-M. de Sainte-Foix commença.
-
---Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orléans nous
-convoqua pour le soir, afin d'entendre une comédie de lui... Une
-comédie de M. le duc d'Orléans! cela parut merveilleux aux uns!...
-impossible aux autres.... et singulier à tout le monde. Quoi qu'il en
-soit, Valençay, qui était le compère de tout ce que faisait le prince,
-nous dit avec un grand sérieux que l'oeuvre était sublime. Le mot
-était fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes,
-on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucrée,
-le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que
-l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-là j'avais pris la chose pour une
-plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'énorme personne de M. le
-duc d'Orléans qui s'avançait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va
-mettre à flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son
-bras... Cela me fit trembler! une pièce en cinq actes!--Il commence...
-Il lit... ma foi, ce n'était pas mal!--Cependant il y avait des
-fautes; mais la chose pouvait aller.--Grande admiration alors! Au
-troisième acte... délire... Au cinquième... ah! ma foi, c'était plus
-que du délire... On n'y tenait plus... on se précipite vers M. le duc
-d'Orléans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je
-crois que je me suis prosterné aussi!... On pleurait... C'était un
-chamaillis de désespéré... M. le duc d'Orléans, hors de lui, se
-lève... s'agite... s'écrie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop!
-arrêtez!... arrêtez!.... La pièce n'est pas de moi! elle est de cet
-ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection!
-
-Et il montrait madame de Montesson.
-
-Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre
-la confusion des louangeurs!... mais la chose était faite... le moyen
-de dire maintenant: C'est une méchante pièce!... C'était impossible.
-Quant à elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, même sur
-moi. Je ne me rappelle jamais cette soirée sans honte. Comment ne
-l'ai-je pas devinée!
-
---Mais pourquoi ce mystère? demandai-je.
-
-M. DE SAINTE-FOIX.
-
---Ah! voilà la question! je ne le puis dire ni vous non plus.
-
-Nous retournâmes au château lentement, moi et ceux que madame de
-Montesson appelait ses amis!... J'étais triste... Quelle leçon venait
-de recevoir mon âme de seize ans[127]!...
-
-[Note 127: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la société
-d'autrefois n'eût aucun inconvénients; mais ils sont demeurés sans
-aucune des compensations.]
-
-
-
-
-SALON DE MADAME DE STAËL[128],
-
-AMBASSADRICE DE SUÈDE.
-
-[Note 128: Je parlerai plus tard de madame de Staël, et même avec
-grands détails, à l'époque du Directoire, du Consulat et de l'Empire,
-ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une
-introduction à elle-même.]
-
-
-C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littéraire que
-d'avoir à parler de madame de Staël..., cette femme dont le génie a
-jeté de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres
-déshéritées de toutes les gloires, mais sur le siècle qui la vit
-naître et celui qui, plus heureux encore, fut témoin de ses succès.
-Madame de Staël est un de ces êtres que la nature a richement dotés:
-car elle le fut non-seulement par le génie, mais Dieu, en lui donnant
-son intelligence, lui mit au coeur cette bonté native, cette noblesse
-de sentiments, cette grandeur dans les pensées qui la firent adorer de
-tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus
-remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-être pas que
-madame de Staël avait un coeur d'or et qu'elle était bonne, mais bonne
-à être aimée tous les jours davantage dès qu'on l'avait connue.
-
-Son éducation fut singulière, et peut-être doit-on être surpris que
-cette femme étonnante soit devenue ce qu'elle a été, après avoir été
-conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et
-brillante intelligence que sa mère. Madame Necker[129] avait une
-instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-être était-elle
-plus habile que sa fille à cette même époque de sa vie. Son père, M.
-Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction
-savante; il l'inculqua à sa fille, et madame Necker était une des
-femmes les plus profondément instruites de son temps. Mais, en même
-temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des
-opinions, et l'une des plus positives était que tout peut s'acquérir
-par l'étude. Ainsi donc, elle étudiait la société comme elle aurait
-étudié une question littéraire; elle observait tout, réduisait tout en
-système, et tirait alors de tout aussi des inductions et des
-observations qui, pour être toujours finement exprimées, n'étaient pas
-toujours justes. Un grand inconvénient de cette manière d'agir, c'est
-de faire attacher trop de détails aux grandes choses. L'esprit veut
-trouver à tout un point de contact, et il devient métaphysique.
-
-[Note 129: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.]
-
-Il faut ajouter à ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle
-avait une moralité parfaite et que rien chez elle ne donnait l'idée
-d'une imperfection; elle était dans cette rectitude qui efface
-peut-être ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque
-lui-même disait spirituellement:
-
-Pour que madame Necker fût trouvée parfaitement aimable par le monde,
-il faudrait qu'elle eût quelque chose à se faire pardonner.
-
-Ce n'est pas qu'elle fût sévère; elle était même caressante et
-prévenante dans son accueil, ses yeux bleus étaient doux et gracieux
-dans leur regard, et l'expression pure et angélique, la naïveté même
-de sa physionomie contrastait d'une manière adorable avec le maintien
-raide et compassé que la contraignait à avoir la triste maladie dont
-elle est morte.
-
-Je ne parle ici de nouveau de madame Necker que pour dire à quel point
-elle différait avec sa fille, dont la nature de feu avait une
-puissance terrible sur elle-même, et devait plus tard mettre un
-obstacle à la réussite d'une éducation qui ne pouvait manquer d'être
-bizarre, appliquée par une mère comme madame Necker à une fille comme
-madame de Staël. Madame de Staël était toute âme, toute imagination,
-tendresse et pressentiment; tandis que madame Necker n'avait conservé
-aucun instinct de cette nature si brillante et si riche dans sa fille,
-habituée qu'elle avait été par elle-même à tout combattre et à tout
-dominer. Et puis ensuite madame Necker était à la vérité bonne mère,
-mais avant tout elle aimait son mari. Il était le point dominant de
-ses affections: _lui_, d'abord; et puis le reste venait ensuite...
-C'est donc _par devoir_ qu'elle entreprit, toutefois avec zèle,
-l'éducation de sa fille, enfant unique, fruit de son union avec M.
-Necker.
-
-On pense bien qu'avec sa manie d'appliquer à tout un système, madame
-Necker en eut un pour élever sa fille: ce fut l'opposé de Rousseau.
-Madame Necker pensait, au reste, avec raison que le système de
-Rousseau menait au matérialisme[130]. Voulant le combattre sous toutes
-ses formes, elle prit la route opposée, et fit agir l'esprit sur
-l'esprit. Elle avait pour opinion qu'il faut faire entrer dans une
-jeune tête une grande quantité d'idées; l'intelligence les mettra bien
-en ordre ensuite, disait-elle. L'exemple de madame de Staël le
-prouverait.
-
-[Note 130: Rousseau prétend, comme on le sait, que les idées ne nous
-arrivant que par les sens, il faut perfectionner les organes de nos
-perceptions, si nous voulons obtenir un développement moral qui ne
-soit ni trop illusoire ni trop irrégulier. Ce raisonnement tend au
-matérialisme.]
-
-Mademoiselle Germaine Necker était une enfant charmante, quoiqu'elle
-n'eût pas cette beauté qui avait dû être remarquable dans sa mère...
-Elle était brune, fortement colorée, et offrait surtout l'apparence de
-la plus belle santé; ses grands yeux noirs révélaient déjà ce qu'elle
-devait plus tard prouver à l'Europe, et leur regard parlait de bonne
-heure la langue du génie[131].
-
-[Note 131: Je parlerai avec détail de l'enfance de madame de Staël, ce
-que l'on n'a jamais fait; on ne la représente jamais qu'à l'époque de
-_Corinne_ et de _l'Allemagne_.]
-
-M. Necker adorait sa fille; il lui parlait avec tendresse, la
-caressait, et lui donnait ainsi tout ce qui lui était refusé du côté
-de sa mère, qui, tout en l'aimant avec amour, ne savait pas revêtir
-son affection de ces formes douces et tendres qu'une mère sait si bien
-prendre. Souvent ses regards sévères contraignirent M. Necker à
-s'éloigner de sa fille...
-
---Vous défaites mon ouvrage avec votre faiblesse pour Germaine, disait
-madame Necker.
-
-Mais Germaine avait une de ces natures qui jamais ne se déforment et
-jamais ne s'altèrent... Elle était aimante, surtout: _C'est mon âme
-qui a fait mon esprit_, disait-elle, _aussitôt que j'ai vu qu'il était
-en moi un moyen de plus pour attacher_.
-
-Aimer, pour elle c'était la vie; exister, c'était aimer: aussi son
-père et sa mère furent-ils longtemps des dieux pour elle. Sa mère, par
-sa froideur apparente, concentra la tendresse de Germaine pour elle:
-mais son père en fut aimé avec l'idolâtrie qu'elle aurait eue jadis
-pour le dieu le plus vénéré; elle aima son père avec un sentiment
-indéfinissable: ainsi par exemple, en lui répondant même une
-plaisanterie, ce ne fut jamais sans émotion, et une émotion vive. Que
-de trésors dans cette âme! quelle fête du coeur continuelle!... Madame
-de Staël devait être adorée!... Eh bien! avec ce foyer d'amour qu'elle
-avait en elle, elle fut longtemps à ne dire et ne faire que ce que ses
-parents voulaient et désiraient. Son amour filial était sa vie... Ne
-quittant jamais sa mère et son père, témoin de tous les entretiens
-graves et profonds qui se tenaient dans le salon de sa mère, mais
-contrainte d'écouter sans parler, Germaine n'eut pas d'enfance, et
-tant qu'elle ne fut en effet que _Germaine_, l'enfant eut une
-existence misérable, si l'on veut se reporter à l'époque dont je parle
-et se rappeler quelle âme était dans ce corps d'enfant; en voici une
-preuve:
-
-Mademoiselle Necker n'avait que dix ans lorsqu'on présenta M. Gibbon
-chez sa mère. Il faut avoir connu M. Gibbon pour avoir une idée de ce
-qui suit. M. Gibbon avait à peine cinq pieds, mais en revanche il
-était sphérique et pouvait avoir au moins dix pieds _de circuit_,
-comme disait M. de Bièvre:
-
---Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le
-tour de M. Gibbon.
-
-Son ventre était surtout une chose à voir!... Il était enfin aussi
-burlesque qu'on peut l'être[132].
-
-[Note 132: C'est lui qui, se trouvant à Lausanne chez madame de
-Crouzas (qui fut depuis madame de Montolieu), en devint amoureux et
-lui déclara son amour. Cette figure ainsi agenouillée fit rire madame
-de Crouzas, car il s'était mis à genoux pour lui détacher cette belle
-déclaration... Enfin, lorsque la première hilarité fut passée, madame
-de Crouzas dit à M. Gibbon:--Allons, monsieur, relevez-vous, et n'en
-parlons plus. Mais voyant qu'il demeurait immobile:--Mais allons donc,
-M. Gibbon, relevez-vous donc.--Hélas! madame, je ne le puis!--Comment,
-vous ne pouvez vous relever! En effet, il était tellement énorme, que
-même l'aide de madame de Crouzas n'y fit rien: il fallut appeler un
-valet de chambre pour le remettre sur ses jambes.]
-
-Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute âme et
-tout sentiment, une seule chose avait été visible parmi tout ce qui
-accablait M. Gibbon, c'était l'extrême plaisir que son père surtout
-trouvait à causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour
-toujours M. Gibbon près de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de
-la société d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen
-était de l'épouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui
-d'abord porte à rire; mais on est profondément touché de cette bonté
-native, de cet instinct sublime de l'âme, qui, sans même deviner le
-sacrifice, ne voit que le bonheur à donner à ce qu'elle aime. Jamais
-je n'ai eu un sourire redoublé pour cette histoire, mais j'ai eu des
-larmes du coeur.
-
-J'ai vu dans ce que ses enfants ont écrit de madame de Staël un mot
-charmant: c'est qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été enfant.
-Le seul fait qui caractérisa l'enfance chez elle était cette manie de
-faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la
-comédie ou la tragédie, mais en cachette, car sa mère était sévère sur
-ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer à ce plaisir
-qu'avec un mystère qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de
-là que lui est demeurée cette manie de tourner dans ses doigts un
-petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage.
-
-Dans le salon de madame Necker, Germaine y était encore à seize ans
-comme si elle n'en eût eu que six. Un petit tabouret de bois était à
-côté du fauteuil de sa mère: c'était là que la pauvre enfant était
-contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle eût porté
-un collier de fer. Dès qu'elle entrait, une particularité assez
-singulière c'est qu'il se rendait près d'elle cinq ou six vieilles
-têtes qui lui parlaient avec une déférence qu'elles n'avaient pas
-ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un témoin
-raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au
-front élevé et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et
-lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui
-parlant avec un sérieux et un plaisir évidemment sentis: cet homme
-était l'abbé Raynal; les autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de
-Grimm et La Harpe. À table, où elle dînait toujours, elle ne parlait
-jamais, mais elle écoutait avec une attention tellement active qu'il
-était impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour
-une personne supérieure.
-
-Une particularité assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa
-rigidité et son abnégation de tout, ait été aussi facile pour le
-spectacle et pour le monde relativement à sa fille... Mademoiselle
-Necker voyait chez sa mère non-seulement beaucoup de monde, mais des
-hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi
-donner à l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui
-de madame de Staël n'en fut que plus actif et plus tôt développé.
-Cette liberté accordée à son esprit fut précisément ce qui lui fit
-prendre un essor si prématuré: elle composait des portraits, des
-extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle.
-Ses lectures étaient pour elle autant de drames en action. Clarisse et
-son enlèvement avaient été un événement de sa jeunesse, et c'est
-sûrement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de
-ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus
-chères, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que _ce
-qui amusait le plus madame de Staël était ce qui la faisait pleurer_.
-
-Mais cette manière de traiter à la fois le corps et l'âme devint
-funeste à sa santé. Elle souffrit, et bientôt elle fut hors d'état de
-continuer ses études: elle avait alors quatorze ans. Les médecins
-consultés déclarèrent que la campagne pouvait seule lui rendre la
-santé. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, privée de ce
-pouvoir qu'elle exerçait sur sa fille, trouva un tel désappointement
-dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son
-ouvrage, elle abandonna la direction immédiate de son éducation et la
-remit à M. Necker.
-
-Ce fut à Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la santé
-que sa mère lui faisait perdre dans cette éducation studieuse qui la
-tuait; là, une vie toute poétique succéda à celle mortellement
-ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mère. Mademoiselle Huber
-et elle, vêtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux
-ombrages de Saint-Ouen en déclamant des vers, et lisant de cette belle
-prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-même composait
-des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber.
-
-Ce fut alors que M. Necker put apprécier véritablement le charmant
-esprit de sa fille. Idolâtrant son père, mademoiselle Necker lui
-ouvrait tous les trésors de son coeur et de son esprit pour charmer
-ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprès d'elle. Ces entretiens
-étaient charmants, mais ils changeaient de nature aussitôt que madame
-Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et
-ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans
-une sorte d'éloignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une
-profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa
-fille, avec son imagination brillante et son esprit fécond et rapide,
-lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne
-le pouvait faire avec le flegme toujours égal qui réglait ses moindres
-démarches ainsi que ses paroles...
-
-Des amis communs de ma mère et de madame Necker m'ont raconté tout ce
-qu'il y avait de comique dans la façon dont se tenait madame de Staël
-dans le salon de sa mère avant son mariage. Elle craignait madame
-Necker, dont la physionomie naturellement sévère et sérieuse
-condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait
-de ne jamais reprendre autrement depuis son séjour à Saint-Ouen.
-Mademoiselle Necker alors se réfugiait derrière son père, comme dans
-un lieu de paix et de sûreté. Mais il arrivait bientôt qu'un homme
-d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tête de
-mademoiselle Necker qui s'avançait, et ses yeux si admirables dans
-leur regard, même au repos, briller comme deux étoiles dès qu'elle
-entendait une discussion intéressante; et tout aussitôt elle y venait
-prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux écouter
-d'abord; ensuite elle répondait; la discussion s'engageait, et la
-lutte était établie pour le reste de la soirée.
-
-La jalousie de madame Necker n'était pas positive; mais il est de fait
-qu'elle était jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les
-affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa
-conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation était le
-seul qui existât depuis longtemps dans l'intérieur de M. et madame
-Necker. Celui-là détruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M.
-Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille,
-madame Necker en éprouvait involontairement une jalousie que peut-être
-elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133].
-
-[Note 133: Cette jalousie n'est pas de la nature de l'autre: c'est une
-tristesse et une crainte de perdre. Madame de Staël ne pouvait
-l'avoir, elle: sa supériorité était trop prononcée, et la société
-entière l'avait reconnue.]
-
-Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une
-extrême bonté, qui adoucissait l'âpreté d'un jugement quelquefois trop
-rapide; jamais cependant elle ne fut amère dans ce qu'elle disait sur
-un individu, même en hostilité avec elle. Elle fut malheureuse; et le
-malheur, loin de l'aigrir, développa en elle de nouveaux germes de
-bonté, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes nobles et grandes.
-
-Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captivée par le charme de la
-causerie: une personne spirituelle était pour elle une personne tout
-de suite à part des autres. Le salon de madame Necker, où sa fille
-avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le
-premier théâtre où madame de Staël fit preuve de cet admirable talent
-pour la parole qu'elle possédait au plus haut degré, et que son père
-rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et
-amour, comme tout ce qui venait de lui.
-
-Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'être poëte: elle
-l'était par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent
-comprendre que son talent n'était pas poétique.
-
-Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez généralement que
-c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait
-été mis à la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker
-le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intérêt et
-surtout de sensibilité. Puis vinrent les _Lettres sur Rousseau_. À
-leur apparition il y eut un étonnement général. Mademoiselle Necker
-n'avait que vingt ans, et cet ouvrage était vraiment prodigieux. Il
-précédait, d'ailleurs, l'époque de la Révolution, époque qui fit
-madame de Staël ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle écrivait ses
-_Lettres sur Jean-Jacques_, elle n'avait encore traversé aucune des
-tempêtes qui ont bouleversé sa vie. Il règne même dans cet ouvrage une
-sorte de calme et de sérénité qui est ensuite étrangère aux ouvrages
-qui suivirent. La douleur devait révéler le génie de madame de Staël.
-
-On a beaucoup parlé de la figure de madame de Staël; je ne conçois pas
-qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit élevée pour dire
-qu'elle était laide. Des yeux admirables, des épaules, une poitrine,
-des bras et des mains à servir de modèle, en voilà certes bien assez
-pour accompagner le plus étonnant talent: aussi le nombre des
-aspirants à la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix
-était difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker
-voulait un homme intact de tous points, et leur fille désirait
-rencontrer un homme avec lequel ses goûts fussent en rapport. Il y
-avait là dedans bien des intérêts à concilier; tous ne pouvaient être
-remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bonté de coeur qui
-presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intérêt personnel;
-et lorsque M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède, se présenta
-pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait
-surtout à ses parents. Le baron de Staël était protestant; il était
-ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyauté
-parfaite, et professant pour elle une profonde admiration.
-
-J'ai beaucoup connu M. de Staël; il venait habituellement chez ma
-mère, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetière;
-dont il était, à l'époque où je l'y rencontrai, l'ami et surtout
-l'obligé.
-
-M. de Staël était beau, mais beaucoup plus âgé que mademoiselle
-Necker: c'était déjà une grande dissemblance entre elle et lui; mais
-il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette
-seule raison, qui pour madame de Staël devait être immense.
-
-C'était surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir
-un auxiliaire aussi peu _à elle_. Ambassadrice, maîtresse d'une grande
-fortune, femme supérieure et parfaitement spirituelle, madame de Staël
-dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie
-de conversation devint pour elle un besoin; naturellement
-bienveillante et prévenante, elle inspirait facilement de l'amitié:
-aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.--Aussitôt qu'elle fut mariée et que
-le roi de Suède (Gustave III) eut promis de laisser M. de Staël
-ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de
-Staël, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui
-devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver à ce bonheur, elle
-devait éprouver bien des déceptions, recevoir bien des blessures. Que
-d'ingrats elle a faits!
-
-Le moment où elle parut dans le monde était propice au projet formé
-par elle d'avoir, non pas une _académie_ ni un _bureau d'esprit_ chez
-elle, mais un lieu de réunion où chacun se rencontrerait avec plaisir,
-sûr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore
-de répulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit
-plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les maîtresses
-envahissantes de tous les salons de Paris: à l'époque du mariage de
-mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits
-lumineux comme celui de madame de Staël trouvaient un grand charme à
-entrer en lice et à soutenir quelques-unes de ces thèses qui ont placé
-madame de Staël, quelques années plus tard, au rang des premiers
-publicistes de l'Europe.
-
-[Note 134: Un an avant l'Assemblée des Notables, en 1786.]
-
-Madame de Staël n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle
-n'aimait pas leur société, et cela était simple: on le conçoit surtout
-lorsqu'on l'a connue. Facile, et même entraînée par l'attrait que lui
-inspirait une personne qu'on lui présentait, elle ne tardait jamais à
-tendre la main en signe de pacte d'amitié aussitôt qu'on lui plaisait,
-et cela était prompt, car son jugement ne voulait aucun délai.
-
---Un jour ou dix ans, disait-elle à madame Necker de Saussure, voilà
-ce qu'il faut pour connaître les hommes; les intermédiaires sont
-trompeurs.
-
-À l'époque de l'Assemblée des Notables, tout ce que la France avait de
-remarquable comme talent militaire, littéraire ou savant, se levait en
-foule pour assister au grand drame qui se préparait; toute la jeune
-France de l'époque précédente, c'est-à-dire celle de la guerre
-d'Amérique, revenue du Nouveau-Monde avec les idées de liberté qui
-germaient en leur âme, était arrivée à ce point de sacrifier sa vie
-pour la régénération de la patrie... de la patrie avilie par une suite
-de jours corrompus sous un long règne sans gloire, et résolue à donner
-des preuves des sentiments du dévoûment qu'ils consacraient au pays.
-
-De ce nombre étaient une foule de grands noms: c'étaient Mathieu de
-Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135],
-le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de
-Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abbé de
-Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les
-hommes à la tête et au courage de lion, au coeur de feu, au caractère
-de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres
-qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oubliés.
-
-[Note 135: Celui qui fut depuis le duc de Mouchy. Au moment de la
-Révolution, il était parfaitement beau et très-distingué.]
-
-Madame de Staël forma sa société, non-seulement à l'époque de son
-mariage, mais dans les années qui suivirent, et qui furent pour elle
-une mine où elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte
-Louis de Narbonne fut distingué par elle comme l'esprit le plus
-charmant de cette époque où il fallait en même temps prouver qu'on
-avait de l'esprit, de la loyauté dans les relations, de la fidélité
-dans le commerce de la vie, et cette sûreté dont on ne s'occupait même
-pas attendu qu'elle était obligatoire. M. de Narbonne remplissait à
-ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grâce
-légère et tout aimable avait fait dire de lui qu'il était léger en
-tout. Cela n'est pas vrai: il avait du coeur, et une âme profondément
-aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal.
-Madame de Staël a eu à s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'étonne
-beaucoup, car M. de Narbonne, je le répète, avait une âme élevée et un
-coeur dévoué: que ne fait-on pas avec de telles qualités[136]?
-
-[Note 136: Je parlerai plus tard de M. le comte Louis de Narbonne avec
-plus de détails, ainsi que de sa famille. M. de Narbonne a été pour
-moi un ami, un père, et _un ami et un père aimé_.]
-
-Les autres amis de madame de Staël étaient alors M. de
-Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les
-hommes de talent de l'époque, qui étaient admis dans son salon, ainsi
-que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus à ces réunions
-plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de
-ces conversations du siècle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent
-regretter.
-
-C'était en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame
-de Staël et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazalès,
-et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant...
-Madame de Staël devait jouir de ces sortes de combats, car son
-esprit, tout étincelant de feu et de lucidité, était bien fait pour
-briller comme un météore au milieu de toutes ces merveilles du talent;
-elle avait elle-même un intérêt puissant à suivre la marche des
-événements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse
-France que madame de Staël aimait autant, et même plus, que sa propre
-patrie.
-
---J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle
-passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y
-demeurer, je crois que je la commettrais!...
-
-Mais elle se trompait en disant cette parole; car son âme était trop
-élevée pour comprendre seulement ce qui n'eût pas été la plus noble et
-la plus généreuse pensée. Sa vie entière l'a prouvé. Madame de Staël
-est en tout une femme à part.
-
-J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas la société des femmes chez elle, et
-je le comprends. Madame de Staël concevait de grandes choses; sa
-parole avait un retentissement éclatant lorsqu'elle parlait sur un des
-grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait
-rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-même, sachant ne
-produire aucun effet sur elles, éprouvait pour les personnes qui
-l'écoutaient alors cette sorte de répulsion qui est bien naturelle
-certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signalé.
-Madame de Staël bornait donc sa société à fort peu de femmes qu'elle
-avait connues chez sa mère, et dont l'attrait, le caractère, lui
-plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de
-Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait à lui seul
-tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Staël voyait
-beaucoup de femmes à cette époque, comme ambassadrice de Suède, mais
-qu'elle ne regardait pas comme sa société intime: le nombre en est
-grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui:
-_J'allais chez madame de Staël_; et lorsqu'en 1815 ces mêmes femmes se
-nommaient à madame de Staël et voulaient la contraindre à la
-reconnaître, madame de Staël, toujours naturelle et charmante,
-répondait négativement à toutes les grâces et à toutes les prévenances
-qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de naïveté que ces mêmes
-femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui
-présentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beauté
-ne fardaient plus la nullité.
-
-C'était surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le
-salon de madame de Staël, qu'il fallait l'entendre et même la voir...
-C'est alors qu'elle était pleine de charme; ses manières étaient
-parfaitement simples; et dans ces mêmes manières il régnait une telle
-insouciance apparente, que même les plus insignifiants personnages se
-trouvaient à l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus
-qu'ordinaires dire après avoir entendu et vu madame de Staël pour la
-première fois:
-
-«Ce n'est que cela? en vérité, j'en dirais bien autant!» Rien ne
-déplaisait autant à madame de Staël que _les choses arrangées_; elle
-aimait l'imprévu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en
-apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie
-matérielle, et pourtant cela était. Ce qu'elle imposait, et sa loi
-était douce, c'était une grande liberté sans licence, la demande faite
-par elle-même de se regarder chez elle comme si on était chez
-soi.--Travaillez, disait-elle à monsieur de Clermont-Tonnerre,
-travaillez à vos belles lois!
-
-Et M. de Clermont-Tonnerre, charmé et séduit par cette personne si
-captivante, suspendait jusqu'à sa pensée pour dévorer la sienne.
-
-Madame de Staël avait une grâce toute à elle dans ses mouvements. Je
-l'ai souvent observée, et j'ai trouvé, je crois, la raison de cette
-aisance dans la conviction qu'elle développait en elle une grande
-partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses épaules, son port
-de tête, gagnaient beaucoup à être agités tandis qu'elle parlait, et,
-comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manière de plaire aux
-yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a
-prétendu que souvent elle était presque assoupie. Cela est vrai, et
-avait lieu surtout lorsqu'elle était chez elle au milieu de plusieurs
-personnes qui lui déplaisaient ou plutôt qui ne lui plaisaient pas,
-différence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en
-elle-même. Mais arrivait-il une personne aimée, ou seulement qui
-l'intéressât: alors ses paupières pesantes se relevaient
-instantanément avec une rapidité venant de l'âme; le feu éclatait
-aussitôt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble
-pensée, ou bien une parole du coeur.
-
-Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce
-qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie
-habituelle, pour ne pas suivre assez régulièrement la mode, et obéir
-par-là à la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La
-mode est notre souveraine et le sera toujours,
-
- ....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc.
-
-et il est de fait que madame de Staël se mettait ridiculement; mais
-cela tenait à sa nature: elle attachait si peu d'importance à ces
-choses, que, peu de temps après son mariage, faisant des visites, elle
-trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal à la tête, elle
-l'ôta et le tint à côté d'elle dans sa voiture. Arrivée chez la
-personne où elle allait, qui, je crois, était la princesse d'Hénin,
-madame de Staël monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans
-affectation, tout naturellement, et sans une prétention qui eût été
-ridicule. Pour madame de Staël, la véritable existence, sa vie, _à
-elle_, était celle du coeur.
-
-Le salon de madame de Staël, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en
-1814, c'était _elle-même_. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle
-neutralisait tout avec une si grande supériorité, qu'à côté de sa
-voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et pâle. Cependant,
-elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole
-lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une naïveté sublime
-qui inspirait à nous autres, pauvres simples qui l'écoutions, une
-telle admiration, que le silence lui répondait seul presque toujours.
-
-À propos de cet esprit qui chez elle n'était qu'une partie de son
-génie, il me revient à la pensée une histoire qui prouve l'opinion
-d'elle-même sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner
-pour qu'il agît vivement _comme action_.
-
-C'était pendant le séjour à Coppet. M. Necker avait envoyé chercher à
-Genève madame Necker de Saussure, sa nièce, avec ses enfants. La
-voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur
-de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif
-pour excuser son retard à madame de Staël qui était venue au-devant
-d'elle. En l'écoutant, madame de Staël pâlit, s'arrête... et lui dit:
-
---Vous avez versé avec vos enfants?
-
---Oui.--Comment êtes-vous venus?--Mais dans la voiture de votre
-père.--Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?--Richel[137].--Ah!
-mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon père, et à
-son âge!... Quant à vous, à celui de vos enfants... ce n'est rien.
-Tout se raccommode... Mais mon père! avec sa taille! sa grosse
-taille!...
-
-[Note 137: C'était le cocher de M. Necker.]
-
-Et se lançant à la sonnette et sonnant à tout rompre, elle donne ordre
-de faire venir Richel à l'instant...
-
-Il dételait. Il fallut attendre.
-
-Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation...
-elle était tour à tour pâle et pourpre... de grosses larmes coulaient
-de ses yeux... Il était évident qu'elle souffrait beaucoup... de
-temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui révélaient
-toute son inquiétude soulevée par le danger auquel l'imprudence d'un
-cocher exposait son père.
-
---Verser!... là... dans un fossé... y demeurer peut-être la nuit
-entière!... appeler... inutilement peut-être!... Ah! mon Dieu!...
-
-Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible...
-
-Enfin, Richel arriva; c'était un homme simple, mais bon, et dévoué à
-M. Necker et à sa fille comme les esclaves l'étaient jadis à leurs
-maîtres, mais du reste stupide. On conçoit le plaisant de la
-conversation qui dut suivre dès que Richel fut dans l'appartement.
-Madame de Staël était parfaitement bonne avec ses inférieurs; mais en
-ce moment un sentiment si passionné la dominait qu'elle n'était plus
-elle-même. Aussitôt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit à
-lui, marchant avec une dignité froide en apparence qui démentait le
-mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix était
-tremblante et étouffée.
-
---Richel, dit-elle à l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit?
-
-Richel ouvrit d'énormes yeux.
-
---Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je?
-
-Richel devint encore plus muet qu'habituellement.
-
---Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit...
-prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que
-j'ai, je l'emploierai à vous faire enfermer pour le reste de vos jours
-dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon père.
-
-Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherché à
-l'égayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Staël, si
-facile à rire d'elle-même, ne put jamais donner un sourire à
-l'histoire de Richel... Alors la colère et l'émotion revenaient de
-nouveau l'animer.
-
---Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout émue, si
-ce n'est de mon pauvre esprit[138]?...
-
-[Note 138: Lorsqu'on connaît la bonté parfaite de madame de Staël, ce
-mot paraît alors ce qu'il est, plus touchant que tout ce qu'on
-pourrait dire.]
-
-Son père était pour elle autre chose qu'un père: c'était un culte.....
-un amour qui n'avait aucun nom... c'était comme pour Dieu!... Aussi,
-lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappelé au ministère, quelque danger
-qu'il y eût, madame de Staël en fut heureuse, parce que la gloire de
-son père allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait
-péril; M. Necker lui-même ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de
-crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de
-sa retraite, il était certain de faire beaucoup de bien, et laisser là
-le pouvoir au moment où son usage allait être utile lui causait une
-vive peine. Mais les temps étaient bien changés.--L'archevêque de Sens
-avait détruit tous ses plans, tout était bouleversé: aussi, lorsque sa
-fille vint lui annoncer à Saint-Ouen qu'il était nommé ministre:
-
---Ah! s'écria-t-il, que ne m'a-t-on donné ces quinze mois de
-l'archevêque de Sens!... Maintenant il est trop tard.
-
-Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions
-religieuses. Le jour où il parut, madame de Staël parlait de cet
-ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire à Mathieu de
-Montmorency:
-
---Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire
-de si belles choses à sa fille.
-
-Madame de Staël n'était pas aimée de la Reine, et je ne sais pas
-pourquoi. Il y avait dans madame de Staël une telle supériorité, que
-la Reine ne pouvait admettre une rivalité d'esprit,... de beauté,
-encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je
-l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de
-l'indifférence. Ce qui prouve la bonté inépuisable du coeur de madame
-de Staël, c'est que la Reine a trouvé en elle au jour du malheur un
-appui, un défenseur, une amie grande et généreuse...
-
-M. Necker avait été nommé quelques jours avant la Saint-Louis, et
-l'archevêque de Sens renvoyé au milieu des huées et des malédictions
-de la France, au bruit des coups de fusil tirés pour le venger sur le
-peuple de Paris, ce peuple, le même qu'au 14 juillet 1789 et dans les
-trois journées immortelles de 1830, où, pour la seconde fois depuis le
-commencement de la Révolution, il se leva terrible pour reconquérir sa
-liberté, en disant: _Mais c'est moi qui suis la nation!_... ce peuple,
-enfin, qu'une fois levé on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fête
-de la Saint-Louis fut triste. Madame de Staël alla faire sa cour, et
-le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs,
-elle raconta comment la Reine avait reçu la nièce du ministre
-_renvoyé_ beaucoup mieux que la fille du ministre _rentrant_... La
-foule était nombreuse chez madame de Staël: on l'écoutait, comme
-toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait à
-l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment lié à
-un grand intérêt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion
-comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en
-même temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nommé par
-l'opinion, était repoussé par elle, tandis que l'archevêque de Sens,
-repoussé par cette même opinion, était favorisé de sa bonté la plus
-intime.
-
-Il restait 250,000 francs au Trésor royal le jour où M. Necker rentra
-au ministère. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des
-fonds les apportèrent en foule _à M. Necker_, mais non pas au Trésor.
-
-Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de
-madame de Staël fut celui qui précéda les États-Généraux... Fallait-il
-les convoquer? C'était une immense question... Tout ce qui allait chez
-madame de Staël faisait alors partie de ce que Paris, et même la
-France, possédait de plus remarquable... Les discussions étaient
-vives... madame de Staël y était sublime: c'est alors qu'elle était
-véritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante,
-agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Gérard,
-lorsque, appuyée sur une table de marbre ou debout contre la cheminée,
-elle improvisait une riche et éloquente philippique contre cette
-vieille aristocratie qui perdait à la fois elle-même et le trône.
-
---Rendez-nous 1614, criait-elle...: voilà nos modèles et nos
-maîtres!...
-
-C'était toujours avec une grande clarté que madame de Staël réfutait
-d'absurdes prétentions. Parfaitement instruite de la législation
-anglaise, elle la rapportait à la nôtre, non pas pour obtenir des
-résultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien
-nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement
-l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les
-plus intimes amis de madame de Staël raconter les merveilles qu'elle
-opérait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un
-jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient
-demeurèrent en adoration, bien qu'on sût qu'elle était publiciste
-autant et mieux peut-être que Raynal et Montesquieu. Elle démontra que
-le système de la France était mauvais, et qu'en Europe il en existait
-beaucoup d'autres; et elle cita la Suède, où se trouve un quatrième
-ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle idée; mais qu'elle
-fut belle entre les mains de madame de Staël!... comme elle la rendit
-lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pensée des
-autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donnée...
-
-C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de
-Staël passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs,
-un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-être
-à lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas
-d'aborder un sujet qui, étant de sa vie privée, n'appartient pas à
-l'histoire; mais l'une tient à l'autre ici d'une manière trop inhérente
-pour l'en séparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est
-malheureux que les amis intimes de madame de Staël se soient trouvés
-précisément les mêmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il
-arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la
-conviction antérieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on
-trouvait un changement qui était produit par le motif que je viens de
-dire. C'est ainsi que madame de Staël, après avoir aimé et admiré
-Napoléon, le prit en _détestation_...
-
-Les États-Généraux avaient été conseillés par M. Necker; et dans le
-fait, madame de Staël dit avec raison qu'ils s'annonçaient sous les
-auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Staël
-était rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non
-pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de
-Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, était
-pourtant déjà son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques
-années plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette,
-des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup,
-furent dirigés et influencés par elle. Madame de Coigny[139], qui
-était en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de
-Staël, et elle se mit aussi à prêcher une sorte de croisade qui devait
-nécessairement avoir une grande influence.
-
-[Note 139: Mademoiselle de Conflans.]
-
-J'ai entendu madame de Staël elle-même, plusieurs années après, et
-lorsque le souvenir devait en être bien affaibli chez elle, raconter
-l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle
-avait vu défiler devant elle les trois ordres des États-Généraux...
-Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui étaient
-chargés, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le
-peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur.
-
-C'était chez elle, à Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul
-l'avait frappée de son injuste colère.... Elle rappelait à sa mémoire
-tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et
-beau peuple...; elle décrivait avec une parole si animée, si colorée,
-la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de
-plumes, ses habits étincelants d'or, son apparence chevaleresque; et
-puis le clergé avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses
-soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, soeur du luxe
-des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux
-noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque
-enfin, réveillée de son long sommeil, la masse se leva tout-à-coup,
-et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connaître qu'elle avait la
-puissance.
-
---Ce jour-là, disait madame de Staël, les trois ordres allaient
-demander à Dieu des lumières pour se guider. C'est le lendemain qui
-fut solennel! Ce lendemain révéla un homme à l'Europe, mais surtout à
-la France... Cet homme... c'était Mirabeau!
-
-Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa
-place!... c'était l'ange des ténèbres, sillonné de la foudre, et
-orgueilleux dans sa laideur comme s'il eût été le plus beau des
-archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme, à qui sa
-conduite tarée avait valu l'exclusion de la bonne société; il avait
-abandonné cette société qui l'avait repoussé, mais ses adieux, comme
-ceux de Médée, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante.
-
-Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui répondit par un regard
-indéfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit à
-gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon père... mon père
-fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut....
-
-Et en parlant de son père, madame de Staël fondit en larmes. À cette
-époque, il vivait encore.
-
-Il est difficile de suivre madame de Staël au milieu des scènes
-journalières qui se succédaient chaque jour. Sans doute elle n'était
-nullement _révolutionnaire_; mais, comme toutes les personnes dont
-l'esprit avait une haute portée, elle prévoyait que la France devait
-éprouver un grand changement, qu'une régénération entière allait
-s'opérer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant.
-
-Active, passionnée, aimant avec toute l'ardeur d'une âme méridionale,
-faite pour apprécier tout ce qui est grand et utile, madame de Staël
-dut voir la journée du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la
-main de ses amis, la leur serrait avec émotion, en leur disant:
-
---C'est un mouvement national... Ici nulle faction étrangère; tout se
-fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle
-pensée de la liberté pure et sainte.
-
-Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup
-aussi, étaient proclamés par l'opinion à côté du nom de son père dans
-ces jours agités... ils étaient Français, on ne put les éloigner...;
-mais M. Necker était étranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de
-ses propres deniers, bien qu'il lui eût donné du pain, cette même
-France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!...
-
-C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler
-un accès de folie.
-
-De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la société en
-France particulièrement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de
-l'esprit, madame de Staël est, sans contredit, celle qui a exercé
-l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. À
-l'époque où elle entra dans le monde comme femme mariée, elle y était
-connue sous tant de rapports remarquables que sa renommée était déjà
-établie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de
-réunion où toutes les notabilités du temps vinrent s'éprouver et même
-se combattre; car, même dès cette époque, elle pouvait dire comme en
-1815: Ma maison est un hôpital politique; on y voit des blessés de
-tous les partis.
-
-Son esprit remarquable et lumineux, son talent, son génie même,
-donnaient une grande valeur à ce qu'elle décidait, et son blâme ou son
-approbation était un malheur ou une joie pour cette foule dans
-laquelle se voyaient les chefs élégants du parti de la noblesse, comme
-les tribuns du peuple et les hommes penseurs de la science. Cette
-foule était autour d'elle; voilà ce qui composait son salon: on y
-voyait Mounier le publiciste; Barnave, dont le jeune et sublime talent
-fut terni par un mot; Lally-Tollendal, dont l'esprit, aidé de tristes
-souvenirs, en fit usage, trop souvent peut-être, pour provoquer
-l'intérêt, et dont le tort immense fut de quitter la France et
-l'Assemblée: le courage lui manqua; Lafayette, l'ami le plus ardent de
-la liberté et le niais politique le plus complet de la Révolution;
-Buzot, dont le caractère élevé, l'esprit fier, le bouillant courage,
-l'âme ardente, sensible et mélancolique, devaient le porter aux
-extrêmes: fait pour la vie privée et jeté malgré lui dans la carrière
-politique, il y portait une austère équité et ne savait pas composer
-avec le crime[140]; sa figure était noble, et sa tournure, ainsi que
-ses manières, d'une extrême élégance. Buzot professait la morale de
-Socrate et conservait la politesse de Scipion. Pétion, cet homme que
-les uns appellent traître, et les autres, l'ami du peuple et de la
-France: ces divers jugements ne sont pas étonnants dans un temps de
-révolution, où les hommes impressionnés ne voient que leurs intérêts,
-plus ou moins vivement froissés. Pétion n'était pas un traître; il a
-pu errer: hélas! qui n'a pas manqué de guide dans cette route
-périlleuse qui traversait la Révolution? Pétion avait une extrême
-bonhomie, et sa physionomie révélait cette bonhomie: le naturel et la
-perfidie vont mal ensemble, et pour moi c'est déjà une garantie pour
-juger Pétion. Voici un trait raconté par madame Roland, qui en fut
-elle-même témoin:
-
-Elle était un jour chez madame Buzot, où elle dînait (c'était à
-l'époque de l'Assemblée Constituante). Buzot revint fort tard et amena
-plusieurs députés, entre autres Pétion: ce temps était celui où la
-Cour les traitait de factieux et de traîtres, et Pétion était,
-disait-on, le chef de ces factieux... Le même jour, en sortant de
-l'Assemblée, ils avaient été entourés et presque menacés; après le
-dîner, Pétion se jeta sur une très-large ottomane, et là il se mit à
-jouer avec un très-beau chien de Terre-Neuve, avec la gaîté et
-l'abandon d'un enfant; le jeu dura longtemps, et enfin le chien et
-Pétion s'endormirent ensemble et ronflèrent bientôt avec une sorte
-d'émulation. Je ne sais pas bien comment on s'y prend pour conspirer;
-mais ce que je sais, c'est que si j'étais membre d'un jury, je ne
-condamnerais pas un homme accusé seulement par l'opinion en ayant
-cette preuve de son caractère insouciant et gai.
-
-[Note 140: Buzot eut la plus noble conduite dans l'Assemblée
-Constituante, et fut plus tard un rude adversaire des cannibales dans
-la Convention. Quelques hommes de sa force, et la Convention aurait
-reçu une autre direction encore plus salutaire dans ses résultats pour
-la France et les victimes de cette Convention, qui, se mutilant
-elle-même de ses propres mains le 31 mai, porta un coup funeste
-non-seulement à sa gloire, mais à ses intérêts, en détruisant la
-Gironde.]
-
---Ceux qui nous ont regardés avec une si grande colère, dit en riant
-Buzot en contemplant le groupe de Pétion et du chien, seraient bien
-étonnés s'ils voyaient à quoi nous sommes occupés!
-
-J'ai déjà dit ce qu'était Buzot[141].
-
-[Note 141: Ces deux hommes, accusés alors par la Cour comme
-Montagnards, périrent peu de temps après comme royalistes et déclarés
-traîtres à la patrie.]
-
-Un des hommes de la société de madame de Staël, dans ces temps
-orageux, dont les principes et la droite équité furent toujours les
-guides, était Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux
-ardent ami de la liberté, et comme eux donnant sa vie pour soutenir
-ses principes. Quant à Barnave, il est bien connu. On sait quel était
-cet homme, à l'âme ardente, au sang bouillant, aux vues élevées, et
-dont l'éloquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que
-par un seul mot, qui n'était pas même l'expression de sa pensée.
-Jeune, beau, ou du moins agréable, et surtout distingué, Barnave
-était, de tous les membres des États-Généraux, celui qui devait être
-le mieux orateur à la manière anglaise... Le parti royaliste voulait
-assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux
-parlèrent contre lui; les discours du côté droit, ceux de l'abbé Maury
-surtout, l'accablèrent: on l'irrita; bientôt il fut dans
-l'impossibilité de revenir sans s'humilier, et la délicatesse de son
-caractère s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau
-courage! Madame de Staël était faite pour comprendre un tel homme.....
-aussi l'a-t-elle apprécié.
-
-[Note 142: À la prise de la Bastille, il entendit parler avec
-véhémence contre les meurtres qui ensanglantèrent cette journée
-vraiment belle, car ce fut peut-être la seule journée où le peuple se
-soit battu vraiment pour la liberté. Barnave dit avec humeur: «Eh! le
-sang qui a coulé est-il donc si pur?»]
-
-L'abbé Sieyès, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre
-silence... était un des hommes les plus remarquables de cette époque;
-fin, rusé, cauteleux, il avait le rare talent d'être, en apparence,
-l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et
-toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu'à être un
-niais vis-à-vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire.
-
-Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, impétueux,
-bouillant dans l'attaque et ferme dans la défense, savait être l'homme
-parlementaire des temps de trouble, avec cette fermeté qui leur
-convient. Lié d'une amitié tendre avec Gensonné[143], aussi froid que
-son ami était ardent, leur liaison était peut-être d'autant plus
-intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet était orateur, tandis que
-Gensonné était logicien: aussi madame de Staël causait-elle davantage
-avec Guadet.
-
-[Note 143: Ils étaient tous deux des modèles à citer comme bons pères
-et bons maris; leur intérieur avait un parfum de bonheur qui touchait
-et attachait à eux.]
-
---Avant que Gensonné n'ait délibéré avec lui-même ce qu'il va vous
-répondre, disait-elle, on a oublié ce qu'on lui avait dit.
-
-J'ai vu un jour madame de Staël bien belle elle-même en faisant
-l'éloge de Vergniaud pour le défendre contre je ne sais plus quelle
-sotte, ou plutôt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui
-soutenait que les Girondins étaient des _scélérats imbéciles_...
-Madame de Staël fut sublime!... elle s'éleva au-dessus d'elle-même...
-mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus
-brillant orateur de l'Assemblée Constituante!... il n'improvisait pas
-comme Guadet, mais son talent était bien beau; toutefois, madame de
-Staël ne le pouvait aimer. Il était égoïste et froid, et n'aimait pas
-les hommes; son égoïsme était de la nature de ceux qui devaient
-surtout déplaire à madame de Staël: elle était bonne, expansive,
-généreuse, et surtout une personne dévouée.
-
-Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut
-décrété d'accusation après le 10 août. Il fallait du courage pour le
-faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis
-une amie sublime. M. de Narbonne était caché chez elle au moment où
-les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite
-domiciliaire... le coeur battait à madame de Staël, qui, pendant tout
-le temps de la visite, affectant une liberté d'esprit bien loin
-d'elle, raillait les hommes chargés d'arrêter son ami, et voulait même
-les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'hôtel
-d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetées à ces hommes
-d'une voix tremblante, le coeur palpitant, que madame de Staël parvint
-à les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans
-leurs recherches, auprès de la porte qui conduisait à la retraite de
-M. de Narbonne, alors elle redoublait de gaîté, et pourtant,
-disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauvé, et dut
-la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour
-lui!... La retraite libératrice ne fut pas longtemps déserte; M. de
-Montesquiou y remplaça M. de Narbonne, et madame de Staël arracha à la
-mort deux victimes désignées par les bourreaux de septembre et d'août.
-
-C'est à cette époque que l'on reprochait à madame de Staël de tenir un
-bureau d'_esprit public_.
-
---Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier
-consul... C'était une étrange manie que de répéter cette phrase...
-Hélas! à l'époque où nous sommes arrivés maintenant, il n'était plus
-question de corrompre: le mal était fait; tout était produit, et le
-génie de madame de Staël, au contraire, venait apparaître comme une
-lueur libératrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa
-bonté... que ne pouvait-elle opérer en bien! et en effet, que ne
-fit-elle pas!...
-
-Le Roi avait accepté la constitution; les Jacobins, les Cordeliers,
-toutes les sociétés populaires, étaient formés; Paris se trouvait
-transformé: plus de salon où se rencontraient les amis. Les intérêts
-de tout genre, une désunion entière, une agitation sourde, annonçaient
-l'orage, révélaient ce qui allait suivre. Déjà on pressentait la
-Convention...: les Genevois réfugiés, Clavières, Marat, Duroveray,
-tous avaient quitté l'Angleterre pour inonder la pauvre France au
-moment du paroxysme le plus terrible de sa révolution. La Gironde,
-déjà désignée par l'index sanglant de Robespierre et de Danton,
-faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tête
-d'Apollon, son regard presque magique lorsqu'à la tribune il tonnait
-contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui
-lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription.
-
-Et cependant délicat, même dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un
-discours qui pût affliger son antagoniste; sensible, généreux,
-brave... quelles belles qualités furent s'éteindre dans le creuset
-sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!...
-
-C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 août!... Marat, qui
-déjà était à la tête d'une faction, et faisait plus de mal alors,
-peut-être, qu'il n'en fit ensuite, était regardé par madame de Staël
-comme une de ces apparitions fantastiques envoyées par le génie du
-mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici
-une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le maréchal Suchet, alors
-que celui-ci était encore garçon, et qu'il demeurait avec son frère,
-rue de la Ville-l'Évêque, dans l'hôtel qu'il n'a pas conservé depuis.
-C'était dans ces causeries intimes qu'elle était charmante, et surtout
-en racontant ce qu'elle avait vu à une époque si frappante et si vive
-d'émotions.
-
-On sait que Marat était effroyablement laid. Cette laideur était
-encore augmentée par une manière de se mettre tout-à-fait
-absurde.--Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est
-toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire
-sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise
-seulement dans une première pièce, elle est d'abord refusée; elle
-insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-même la
-prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place près
-d'elle sur un sopha fort élégant, contrastant avec la toilette de
-Marat, qui, pour le dire en passant, était curieuse. Il portait une
-chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de
-service... Cette chemise était ouverte et laissait voir une poitrine
-velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout
-de ses doigts, qu'ils faisaient paraître crochus... Ses pieds, sans
-bas, étaient dans des bottes mal cirées, et une culotte blanche
-complétait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec
-l'élégance de la pièce où il se trouvait. Ce salon était meublé en
-fort beau damas bleu; des rideaux très-amples et relevés en
-draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine
-remplis de fleurs naturelles très-rares pour la saison, composaient un
-ameublement bien étrange autour d'un tel homme.
-
-[Note 144: Il paraît positif que Marat, dans les différents
-appartements qu'il a occupés, avait cette recherche dans une partie de
-son logement; et celle-là n'était ouverte qu'à peu de monde.]
-
-La jeune Marseillaise était jolie. Marat s'assit à côté d'elle, prit
-sa main, la lui déganta, la baisa avec une sorte de respect et
-d'émotion; ensuite cet homme étrange demanda à la jeune femme ce
-qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant
-avec une expression singulière.
-
---C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Staël;
-et en vérité, d'après ce qu'elle m'a dit, je crois que la liberté du
-cousin aurait pu lui coûter cher. Mais heureusement que le monstre
-n'avait pas faim, et qu'il était dans un de ces moments de repos où sa
-nature atroce ne criait pas: _Sang et luxure!_ Et la pauvre enfant
-sortit pure de l'antre de la bête féroce!...--Le soir même, la jeune
-femme reçut la mise en liberté de son cousin... Cette mise en liberté
-envoyée par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour
-laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise.
-
-Mais quelle étude à faire, disait madame de Staël, que cet homme
-méditant le massacre de la moitié de la France et grandissant chaque
-jour dans son impudence sanguinaire et son impureté physique et
-morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'où il lançait sur la France
-mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de
-frapper le monstre!... C'est un type d'une étrange espèce... C'est
-ainsi qu'il nous a conduits au 10 août et au 2 septembre.
-
-Quelque courageuse que fût madame de Staël, elle pouvait rarement
-parler de cette journée de septembre sans frissonner à son souvenir...
-
-M. de Narbonne était en sûreté: c'était un grand point pour madame de
-Staël. Le docteur Bolmann, le même qui, depuis, voulut sauver M. de
-Lafayette lorsqu'il était dans les prisons d'Autriche, le docteur
-Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'élite qui devient plus
-généreuse devant le péril, avait sauvé M. de Narbonne: il était à
-Londres.--De tous les amis de madame de Staël, c'était peut-être alors
-un des plus précieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abbé
-de Montesquiou avait remplacé M. de Narbonne dans la retraite
-hospitalière. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au
-moment d'une tempête comme celle qui était suspendue sur Paris?
-C'était le 31 août 1792!...
-
-Madame de Staël, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait
-ses préparatifs de départ, et se disposait à emmener avec elle l'abbé
-de Montesquiou comme un des hommes de sa livrée, lorsqu'on vint lui
-annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de
-Lally-Tollendal, venaient d'être arrêtés et mis à l'Abbaye...
-
-On ignorait la tragédie que les monstres devaient jouer les jours
-suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur
-ordinaire dans un autre temps devenait menaçant au bruit de l'orage
-qui grondait déjà sourdement sur nos têtes.
-
---Ah! s'écria la généreuse femme, en se tordant les mains et marchant
-à grands pas dans l'appartement, comment les sauver?...
-
-Tout-à-coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres
-de Mirabeau, avec une préface de lui. Il s'occupait aussi de
-littérature... «Il avait, disait madame de Staël, la bonne volonté de
-montrer de l'esprit...» Elle lui écrit aussitôt pour lui demander une
-audience. Manuel était alors syndic de cette terrible commune de
-Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance éphémère devait
-marquer son passage par des ruisseaux de sang!
-
-Manuel indiqua sept heures du matin à madame de Staël, alors
-ambassadrice de Suède. L'heure était matinale, mais madame de Staël
-n'y fit aucune attention. Manuel n'était pas levé... En l'attendant,
-madame de Staël remarqua le propre portrait de Manuel dans son
-cabinet.
-
---Il est vain, se dit-elle; il doit être facile à prendre par la
-louange.--Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement
-poli et homme du monde; madame de Staël lui parla de la position
-fâcheuse et même terrible de ses amis...
-
---Votre position est précaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la
-faveur populaire? aujourd'hui sur le trône, demain aux Gémonies...
-Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et réservez-vous un appui.
-
-Manuel était un homme passionné, mais susceptible aussi de bons
-sentiments, et même de sentiments honnêtes... Il comprit madame de
-Staël.
-
---Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au
-matin il lui écrivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145],
-et qu'à la prière de madame de Staël il venait de faire mettre M. de
-Jaucourt en liberté.
-
-[Note 145: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au
-moment où les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble
-défense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il
-témoigna désarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est
-grand frappe toujours juste!]
-
-Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Staël put alors
-organiser la fuite de l'abbé de Montesquiou; il devait revêtir l'habit
-d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la
-barrière de Charenton, derrière une haie, jusqu'au moment où elle
-passerait.
-
-Elle devait partir le 2 septembre au matin.
-
-La prise de Longwy et de Verdun venait d'être annoncée, et le peuple
-était dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs étaient
-à redouter. Madame de Staël, émue, agitée dans la nuit qui précédait
-son départ, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir...
-Tout-à-coup elle entend sonner le tocsin!... C'était un horrible
-son... et le 10 août était trop près pour que le souvenir des heures
-cruelles de cette journée fût effacé.--Madame de Staël réunit tous les
-moyens de sûreté qu'elle avait préparés; ils étaient nombreux, et elle
-persista à partir, quoi qu'on pût lui dire.
-
-Le matin venu, madame de Staël rassemble toutes ses forces, voit
-partir l'abbé de Montesquiou pour l'endroit où il doit l'attendre, et
-ordonne à ses gens de se mettre en grande livrée. Elle fit mettre six
-chevaux à sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de
-son hôtel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa
-magnificence; mais elle se trompa.--C'était mal vu, car frapper
-non-seulement l'attention du peuple, mais réveiller son attention
-envieuse et haineuse, c'était une maladresse.
-
-Il y parut bientôt... À peine la voiture de madame de Staël fut-elle
-en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mégères, aussi cruelles
-que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourèrent en
-criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies
-accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetèrent sur les
-postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduisît la voiture _et
-la femme_ à l'assemblée de la section... ce qui fut exécuté. Madame de
-Staël descendit de voiture, et eut la présence d'esprit de dire au
-domestique de l'abbé de Montesquiou d'aller avertir son maître...
-
---Vous êtes accusée d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le
-président...
-
-On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'était celui
-qu'avait renvoyé madame de Staël, pour mettre en sa place l'abbé de
-Montesquiou...
-
---Il faut que vous alliez à la commune, dit le président. Et en effet
-elle y fut conduite.
-
-Elle mit plus de trois heures à se rendre du faubourg Saint-Germain à
-l'Hôtel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre
-de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant
-une grande dame dans une voiture armoriée et une riche livrée. Madame
-de Staël, réellement effrayée, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes
-qui devaient la protéger; mais ils ne lui répondaient que par des
-menaces. Enfin, il était temps qu'elle arrivât, lorsque sa voiture
-atteignit le perron de l'Hôtel-de-Ville... Elle descendit de voiture
-au milieu d'une foule encore plus menaçante que celle qu'elle avait
-traversée... Elle était grosse cependant; mais cette situation si
-intéressante, même parmi les sauvages, ne fut chez des Français qu'une
-raison d'indécentes railleries... et ne les désarma pas...
-
-En montant, elle se trouva sous une voûte de piques...: comme elle
-était à moitié de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la
-sienne contre le sein de madame de Staël; le gendarme qui
-l'accompagnait plus spécialement détourna le coup avec son sabre... Si
-elle était tombée en ce moment, c'était fait d'elle...
-
-La commune était présidée ce jour-là par Robespierre, ayant pour
-adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur
-servait étant plus élevé, il fut possible de la placer à côté de ces
-hommes, et là du moins elle put respirer!... Là, à côté de Robespierre
-et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang
-dans cet air qu'on respirait près d'eux!...
-
-C'est ici le lieu de placer un trait de rusticité égoïste digne d'être
-connu. On avait arrêté, en même temps que madame de Staël, le bailli
-de Virieu, envoyé de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voilà cet
-homme qui se lève et déclare, avec toute la poltronnerie possible,
-qu'il ne connaît pas madame la baronne de Staël... En ce moment,
-Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible
-lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Staël... Son premier
-soin fut de répondre d'elle et de s'établir sa caution. Alors il la
-prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, où il l'enferma avec
-sa femme de chambre.
-
-Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler,
-ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout
-d'inquiétude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les
-hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait
-jusqu'à elle d'une manière confuse, et lui donnait un mortel effroi...
-Hélas! il était fondé! pendant ce temps on massacrait à l'Abbaye!... À
-de fréquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de
-l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des
-cris de cannibales.
-
-La voiture toute chargée de madame de Staël, gardée seulement par
-quelques domestiques, était demeurée au milieu du peuple, qui se
-disposait à la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver,
-lorsque, de la fenêtre du cabinet de Manuel où elle était, madame de
-Staël vit tout-à-coup un grand homme en habit de garde national
-s'élancer sur le siége, et de là ordonner au peuple de ne toucher à
-aucune chose appartenant à l'ambassadrice de Suède. Cette lutte,
-très-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme
-entra avec Manuel dans la chambre où on l'avait enfermée. Il avait été
-témoin des approvisionnements de blé donnés par M. Necker, et le
-souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de défendre la
-fille de celui qui avait nourri le peuple.
-
-Lorsque Manuel entra dans la chambre, il était vivement ému...
-
---Ah! s'écria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis
-en liberté!
-
-Il était pâle et tremblait fortement... Quoique le jour fût presque
-tombé, madame de Staël put distinguer le bouleversement de ses
-traits... Hélas! on égorgeait alors des vieillards et des femmes!...
-
-Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Staël chez elle. Les
-réverbères n'étaient pas allumés, les rues étaient sombres et
-désertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journée!... quelle
-nuit!... quelle époque, grand Dieu!...
-
-Le lendemain, Tallien vint chez madame de Staël, et lui dit qu'un
-gendarme l'accompagnerait jusqu'à la frontière, et que, quant à lui,
-il aurait l'honneur de la suivre jusqu'à la barrière pour veiller à sa
-sûreté... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de
-Staël qui pouvaient être compromises si l'autorité avait connu leurs
-noms... Madame de Staël demanda à Tallien de ne les pas nommer.--Il
-donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur à
-lui!... Cette conduite était rare dans ces jours d'affreuse
-mémoire!... Madame de Staël partit enfin et traversa Paris au milieu
-des hordes d'assassins, qui donnaient la mort à tant de victimes
-innocentes, et frappaient avec joie sur le prêtre, le vieillard, la
-femme et l'enfant!... Arrivée à la barrière, elle se sépara de Tallien
-pour aller chercher une terre plus amie où elle pût enfin trouver le
-repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau
-distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigués
-en leur désignant de nouvelles victimes.
-
-
-FIN DU TOME DEUXIÈME.
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE DEUXIÈME VOLUME.
-
-
- Pages.
-
- Salon de madame Roland. 1
-
- Salon de madame de Brienne et du cardinal de Loménie. 67
-
- Salon de madame la duchesse de Chartres, au Palais-Royal. 109
-
- Salon de madame la comtesse de Genlis. 163
-
- Salon du marquis de Condorcet. 201
-
- Salon de madame la comtesse de Custine (femme du général). 239
-
- L'atelier de madame de Montesson, à Bièvre. 323
-
- Salon de madame de Staël, ambassadrice de Suède. 359
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
-
-Les lettres supérieures unusuelles sont entourées de parenthèses.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 2/6), by
-Laure Junot
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS ***
-
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-works. See paragraph 1.E below.
-
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