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-Project Gutenberg's Curiosités Historiques et Littéraires, by Eugène Muller
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Curiosités Historiques et Littéraires
-
-Author: Eugène Muller
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41116]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES HISTORIQUES ET LITTERAIRES ***
-
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-
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
-le texte d'origine sont marqués =ainsi=.
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-
- CURIOSITÉS
- HISTORIQUES
- ET LITTÉRAIRES
-
- PAR
- EUG. MULLER
-
- Ouvrage contenant 37 illustrations.
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
- 15, RUE SOUFFLOT, 15
-
- 1897
-
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-
- CURIOSITÉS
- HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
-
-
- SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
- Jules BARDOUX, Directeur.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Nous réunissons dans ce volume un grand nombre de faits,
-d'observations, de souvenirs de tous les temps, de tous les pays,
-empruntés à toutes les histoires, à toutes les littératures, et se
-rapportant aux ordres de choses les plus variés.
-
-Après avoir butiné en tous sens dans les divers domaines
-intellectuels, nous avons voulu offrir à chacun la facile assimilation
-de notre butin.
-
-Colligées au hasard de nos lectures, de nos études, les notes se
-succèdent sur les pages de ce livre sans classement méthodique. Elles
-devront, nous semble-t-il, au disparate, au contraste même de leur
-rapprochement, d'éveiller et retenir mieux l'intérêt sur un ensemble
-qui est empreint d'un caractère instructif bien réel.
-
-Les matières groupées ici, une fois connues par la première lecture,
-seront aisément retrouvables à l'aide de la table par ordre
-alphabétique de sujets placée à la fin du recueil, qui ainsi se
-transformera en une sorte d'ample _memento_ historique et littéraire,
-dont on reconnaîtra, croyons-nous, la très usuelle utilité.
-
- E. M.
-
-
-
-
-TABLE DES GRAVURES
-
-
- FIGURE 1.--Tycho-Brahé, astronome 9
-
- -- 2.--Un hussard en 1692 17
-
- -- 3.--Testons et écus d'or 25
-
- -- 4.--Monsieur l'abbé prend du tabac 33
-
- -- 5.--Costume du doge de Venise 41
-
- -- 6.--Jean Bocold et sa femme 49
-
- -- 7.--Frontispice d'un recueil de sceaux 57
-
- -- 8.--Le chapelet de l'Espagnol 65
-
- -- 9.--La boîte de Latude 73
-
- -- 10.--Le Gazetier cuirassé 81
-
- -- 11.--Homme de qualité en habit d'hiver 89
-
- -- 12.--Armes à feu se chargeant par la culasse 97
-
- -- 13.--La question toulousaine 105
-
- -- 14.--Pou-taï, dieu du contentement 113
-
- -- 15.--Le duc de Joyeuse 121
-
- -- 16.--Volange dans le rôle de Jeannot 129
-
- -- 17.--Bulle d'or romaine 136
-
- -- 18.--Matrone romaine et son enfant 137
-
- -- 19.--Figure d'un Potuan 144
-
- -- 20.--Un habitant du pays de Musique 145
-
- -- 21.--Estampe satirique contre Maupeou 153
-
- -- 22.--Portrait de Christophe Colomb 161
-
- -- 23.--Masaniello 169
-
- -- 24.--Caricature sur Pierre de Montmaur 176
-
- -- 25.--Autre caricature sur le même 177
-
- -- 26.--L'Espagnol sans Gand 187
-
- -- 27.--Le ferblantier marchand de lampes au
- dix-septième siècle 193
-
- -- 28.--Les vérités du siècle d'à-présent 205
-
- -- 29.--Inauguration d'un dieu Terme 213
-
- -- 30.--Frontispice du _Blason de la Toison d'or_ 223
-
- -- 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième
- siècle 231
-
- -- 32.--Préparation du _moretum_ 241
-
- -- 33.--Le régicide Damiens dans son cachot 249
-
- -- 34.--Le bon temps revenu 257
-
- -- 35.--Le premier vélocipède 267
-
- -- 36.--Déduits de la chasse 275
-
- -- 37.--La rose d'or 285
-
-
-
-
-CURIOSITÉS HISTORIQUES
-
-ET LITTÉRAIRES
-
-
-=1.=--Le principe des aérostats est très clairement indiqué dans
-les oeuvres de Leibnitz (mort plus d'un demi-siècle avant la
-découverte de Montgolfier).
-
-«Si l'industrie humaine, dit le grand savant allemand, pouvait nous
-procurer des corps plus légers que l'air, on ne serait point sans
-espérance de trouver un jour le moyen de voler.
-
-«C'était le sentiment de Lana (physicien de Brescia, mort en 1687),
-auteur très subtil, suivi en ce point par Vossius; et on l'établit de
-cette manière:
-
-«Soit un vase sphérique assez grand pour que l'air qu'il renferme soit
-plus pesant que le vase lui seul. L'air ayant été pompé par la méthode
-que l'on sait, et le vase étant bouché hermétiquement, ce vase sera
-alors plus léger qu'un pareil volume d'air. _Or un corps plus léger
-qu'un fluide de même volume monte dans ce fluide_: donc le vase dont
-nous parlons montera dans les airs.»
-
-Suit un calcul pour démontrer la justesse de cette théorie.
-
-Sans doute ce n'est pas pratique, car la seule pression atmosphérique
-détruirait ce vase idéal où l'on aurait fait le vide; il faut, en même
-temps que la légèreté de l'enveloppe, une tension intérieure.
-Toutefois l'idée mère de l'aérostat est là, et, comme on le voit, déjà
-empruntée à des auteurs antérieurs.
-
-
-=2.=--Dans le temps où, par suite de la révocation de l'édit de
-Nantes, on poursuivait en France les protestants qui ne voulaient pas
-abjurer, un ambassadeur d'Angleterre demanda à Louis XIV la liberté
-de ceux qui étaient détenus pour cause de religion.
-
-Le monarque lui répondit: «Que dirait le roi d'Angleterre si je lui
-demandais les prisonniers détenus à Newgate (prison de Londres où l'on
-enferme les malfaiteurs)?
-
---Sire, répliqua l'ambassadeur, le roi mon maître les accorderait
-à Votre Majesté, si elle les réclamait comme étant ses frères.»
-
-
-=3.=--Quelles oeuvres ont été exemptes de critique? Quand
-Perrault publia le recueil de _Contes de vieilles_ ou _Contes de fées_
-qui depuis a charmé tant d'enfances, et que l'on considère aujourd'hui
-comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature française, il fut le
-premier à croire qu'un tel ouvrage était indigne d'un académicien; et
-il le donna au public comme écrit par son jeune fils Perrault
-d'Armancourt. D'autre part on fit courir à ce propos le quatrain
-suivant:
-
- Perrault nous a donné _Peau d'âne_.
- Qu'on me loue ou qu'on me condamne,
- Ma foi, je dis, comme Boileau:
- «Perrault nous a donné sa peau.»
-
-Publiez donc des chefs-d'oeuvre!
-
-
-=4.=--«Cette personne est pour moi à pendre et à dépendre,»
-dit-on vulgairement de quelqu'un dont on peut disposer sans aucune
-réserve.
-
-Cette façon de parler a été détournée de sa forme primitive, qui était
-_à vendre et à dépendre_, ce dernier mot étant synonyme de _dépenser_
-(d'où nous est resté le mot _dépens_).
-
-«L'avoir (le bien) n'est fait que pour _dispendre_,» dit un vieux
-poète.
-
-Sous Louis XV, un ministre en crédit disait encore que, depuis son
-élévation, les plus grands seigneurs étaient devenus ses amis _à
-vendre et à dépendre_.
-
-
-=5.=--Depuis quelques années, les médecins prescrivent assez
-souvent à leurs malades le régime dit _lacté_, qui consiste à se
-nourrir exclusivement de lait pris en assez grande quantité. Ce mode
-d'alimentation n'est pas, ainsi qu'on pourrait le croire, nouveau dans
-la diététique. On peut citer comme exemple notable ce passage extrait
-d'un recueil publié au commencement du dix-huitième siècle:
-
-«Quoiqu'un tempérament délicat ait obligé Molière _à ne vivre que de
-lait_ pendant les dix dernières années de sa vie, il lui arrivait
-cependant de rester cinq ou six heures à table avec les meilleurs
-convives et les plus grands buveurs, qui faisaient large chère pendant
-_qu'il n'avait d'autre mets que son lait_.»
-
-
-=6.=--Il y avait autrefois en Danemark une loi qui autorisait
-tout noble à tuer un roturier, sous la seule condition de déposer un
-écu sur le cadavre. Un des rois du pays, ayant inutilement cherché à
-déraciner cet abus, n'en put venir à bout qu'en rendant une loi qui
-autorisait un vilain à tuer un noble, sous la condition de déposer
-_deux_ écus sur le cadavre.
-
-Dès lors les uns et les autres donnèrent à leurs capitaux une autre
-destination.
-
-
-=7.=--_Pensées sur la guerre._--«Une maladie nouvelle s'est
-répandue en Europe: elle a saisi nos princes et leur fait entretenir
-un nombre désordonné de troupes. Elle a des redoublements et elle
-devient nécessairement contagieuse: car, sitôt qu'un État augmente ce
-qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs; de
-façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Et on nomme
-paix cet état d'efforts de tous contre tous... Aussi l'Europe est-elle
-si ruinée que les particuliers qui seraient dans la situation où sont
-les trois puissances les plus opulentes de cette partie du monde
-n'auraient pas de quoi vivre.
-
-«Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de l'univers;
-et bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
-soldats; et nous serons comme des Tartares.
-
-«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des
-tributs (impôts). Il n'est plus inouï de voir des États hypothéquer
-leurs fonds pendant la paix même, et employer pour se ruiner des
-moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le
-fils de famille le plus dérangé les imaginerait à peine.»
-
-Cette page, qu'on croirait écrite d'hier, a pourtant près d'un siècle
-et demi de date, car elle est prise dans l'_Esprit des lois_, publié
-par Montesquieu en 1748.
-
-
-=8.=--L'engouement actuel pour la vélocipédie donne de l'à-propos
-à la vogue qu'obtinrent au commencement de ce siècle des appareils de
-locomotion appelés _vélocifères_. «Les vélocifères, dit un
-contemporain, sont des voitures d'un nouveau genre destinées à aller
-comme le vent. Elles sont montées sur des roues très légères, qui ne
-paraissent pas être des roues de fortune pour les inventeurs.» Un
-célèbre chansonnier de l'époque, Armand Gouffé, fit les couplets
-suivants sur l'invention, au moment où elle semblait avoir un grand
-succès:
-
- Chez nous, les coches n'allaient pas,
- La diligence allait au pas,
- Les fiacres n'allaient guères;
- Secondant notre goût léger,
- Un savant nous fait voyager
- Par les vélocifères.
-
- Ce siècle est le siècle des arts;
- Nous lui devons les corbillards,
- Inconnus à nos pères.
- Il ne manquait plus aux Français,
- Pour courir avant leur décès,
- Que les vélocifères.
-
- Cet équipage est leste et beau;
- Mais le croyez-vous bien nouveau?
- Messieurs, soyez sincères;
- Aurait-on vu toujours des gens
- A s'avancer si diligents,
- Sans les vélocifères?
-
- La mode aujourd'hui parmi nous
- Vient disposer de tous les goûts,
- De toutes les affaires;
- Toujours avec le même bruit,
- La mode vient, court et s'enfuit
- Dans les vélocifères.
-
- En tout temps, nos braves soldats
- Ont su franchir, dans les combats,
- Les routes ordinaires;
- Pressés de vaincre ou de mourir,
- A la gloire on les voit courir
- Dans des vélocifères.
-
- L'amitié des gens en crédit,
- L'humilité des gens d'esprit,
- L'honneur des gens d'affaires,
- Les agréments de la beauté,
- Tout, hélas! tout semble emporté
- Par les vélocifères.
-
- Dans le monde, chétif humain,
- J'entre aujourd'hui, je sors demain,
- Comme vous, mes confrères.
- Le sort, précipitant nos pas,
- Nous fait voyager ici-bas
- Dans nos vélocifères.
-
-
-=9.=--La qualification de _gothique_ appliquée à l'écriture
-manuscrite ou imprimée, vient de ce que Ulphilas, évêque des Goths au
-cinquième siècle, en fut l'inventeur, et s'en servit pour une
-traduction de la Bible dans la langue des peuples dont il était le
-pasteur.
-
-
-=10.=--Le duc de Bedford--lisons-nous dans le _Mercure de
-France_ de 1787--ayant fait semer, le premier, du gland dans ses
-terres, la nation fit frapper une médaille en son honneur avec cette
-inscription: _Pour avoir semé du gland._
-
-
-=11.=--Le pape Sixte-Quint disait à ceux qui tenaient le vendredi
-pour un jour néfaste qu'il estimait personnellement ce jour plus que
-tous les autres de la semaine,--ce qui, par parenthèse, pouvait
-paraître une superstition en sens contraire,--parce que c'était
-le jour de sa naissance, le jour de sa promotion au cardinalat, de son
-élection à la papauté et de son couronnement.
-
-François Ier assurait que tout lui réussissait le vendredi.
-
-
-=12.=--On ne peut accuser Jules César ni de petitesse d'esprit ni
-de manque de courage, et on ne le soupçonnera pas d'avoir été
-ouvertement superstitieux, comme la plupart des Romains de son temps.
-Cependant un historien nous apprend que ce héros, ayant une fois versé
-son char, n'y monta plus depuis sans réciter, trois fois de suite,
-certaines paroles fatidiques, qui étaient réputées avoir la vertu de
-prévenir cette espèce d'accident.
-
-
-=13.=--Un compilateur de la fin du siècle dernier (1798), qui
-d'ailleurs ne cite pas l'autorité sur laquelle repose cette assertion,
-dit ceci:
-
-«Le nom de Bourbon, qui _était_ le nom de la famille royale en France,
-venait d'un fief que possédait autrefois cette famille, dont le chef
-jouissait à peine de six cent livres de rentes. Ce fief était une
-espèce de bourbier ou marais fangeux; et c'est pour cela qu'il
-s'appelait le fief _bourbeux_, d'où est venu le nom de _Bourbon_.»
-
-Du reste, si nous ouvrons les écrits de l'époque où la famille des
-Bourbons parvint au trône, nous y voyons maintes fois des allusions
-faites à cette analogie de nom.
-
-En voici deux exemples pris dans la _Satire Ménippée_: «Ce fut le 12
-du mois de mai 1593 que s'ouvrirent les états de la Ligue contre Henri
-IV, par une procession solennelle et un sermon prononcé par Boucher,
-curé de Saint-Benoît de Paris, qui prit pour texte ce verset du
-Psalmiste: _Eripe me, Domine, de luto fæcis_ (délivrez-moi, Seigneur,
-de cette lie bourbeuse), établissant le rapprochement entre les mots
-_bourbe_ et _Bourbon_, et donnant à entendre que le roi prophète avait
-prédit la chute de la maison de Bourbon.»
-
-D'autre part, la harangue que l'auteur de la _Satire Ménippée_ met
-dans la bouche du sieur d'Aubrai, parlant pour le tiers état, commence
-ainsi: «Par Notre-Dame, Messieurs, vous nous la baillez belle. Il
-n'était besoin que nos curés nous prêchassent qu'il fallait nous
-_débourber_ et nous _débourbonner_. A ce que je vois par vos discours,
-les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou
-(bien) difficile de les _débourber_.»
-
-
-=14.=--On explique ainsi la présence d'une harpe dans les armes
-du royaume d'Irlande. En Irlande et dans le pays de Galles, la harpe
-du barde a toujours été en honneur. Bien qu'on la trouve dès longtemps
-parmi les insignes de la puissance royale, ce n'est qu'au seizième
-siècle que l'Irlande prit une harpe dans ses armes.
-
-La harpe du célèbre O'Brien fut portée à Rome au onzième siècle, et
-les papes la conservèrent jusqu'au seizième siècle. Dans l'intervalle,
-Rome la remit à Henri II, comme un signe de ses droits sur l'Irlande,
-et les Irlandais ne pouvaient résister à celui qui possédait la harpe
-et la couronne d'O'Brien.
-
-La harpe fut rapportée à Rome, et plus tard envoyée à Henri VIII,
-comme défenseur de la foi. C'est depuis lors que l'Irlande a une harpe
-dans ses armes.
-
-
-=15.=--_Un breuvage de luxe chez les anciens
-Américains._--Note extraite du Voyage de Guillaume Schouten, qui
-découvrit le détroit dit de Lemaire:
-
-«30 mai 1616. Le roi d'une île nous envoya deux petits pourceaux. Le
-même jour le roi d'une autre île vint nous voir; il était accompagné
-d'au moins 300 hommes qui étaient tous ceints par le milieu du corps
-d'une certaine herbe dont ils composent leur boisson... Vint ensuite
-une troupe de villageois qui apportèrent avec eux une grande quantité
-de cette même herbe verte, qu'ils appellent _kava_. Ils commencèrent
-tous à mâcher cette herbe avec les dents, laquelle étant mâchée bien
-menu, la prenaient hors de leur bouche et la mettaient tous ensemble
-dans une grande auge ou plat de bois, et ils jetèrent de l'eau
-par-dessus, puis remuèrent pour bien faire le mélange; puis de cette
-liqueur emplirent des moitiés de noix de coco, qu'ils offrirent aux
-deux rois, qui, ainsi que les nobles de leur entourage, _en firent
-leur malvoisie_.
-
-«Les villageois firent aussi présent de cette suave boisson à nos
-marins, comme d'une chose rare et délicate; mais la vue de la
-_brasserie_ (c'est un buveur de bière qui écrit) avait pleinement
-étanché la soif de nos hommes.»
-
-Si singulière que puisse paraître cette préparation, il est de
-notoriété qu'elle a son analogue à notre époque. En effet, dans
-plusieurs régions de l'Amérique espagnole ou portugaise, la _chicha_,
-boisson nationale, a pour éléments des grains de maïs d'abord grillés
-et écrasés grossièrement, puis réduits en pâte à belles dents par les
-membres de la famille et par les amis qui veulent bien concourir à ce
-travail domestique. La pâte _insalivée_ (comme disent les historiens
-de ce répugnant breuvage) est mélangée à une décoction de feuilles de
-maïs, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mélange
-en repos. Une fermentation s'établit; et, au bout de trois ou quatre
-jours, on se trouve en possession d'une liqueur très agréable, ayant
-toutes les qualités enivrantes du meilleur vin.
-
-
-=16.=--Les divers peuples de la Grèce, mais plus particulièrement
-les habitants de Tanagra, aimaient passionnément les combats de coqs.
-Toutefois, chez les Athéniens, ce genre de divertissement, qui
-d'ailleurs intéressait beaucoup les citoyens, avait une origine en
-quelque sorte traditionnellement patriotique, que Buffon rapporte
-ainsi, d'après un ancien auteur:
-
-Thémistocle allait combattre les Perses, et, voyant que ses soldats
-montraient peu d'ardeur, leur fit remarquer l'acharnement avec lequel
-des coqs se battaient. «Voyez, leur dit-il, le courage indomptable de
-ces petits animaux; cependant ils n'ont que le désir de vaincre; et
-vous hésiteriez, vous qui combattez pour vos foyers, pour le tombeau
-de vos pères, pour la liberté!»
-
-Ce peu de mots suffit pour ranimer le courage de l'armée, et
-Thémistocle remporta la victoire. Ce fut en mémoire de cet événement
-que les Athéniens instituèrent une fête qui se célébrait par des
-combats de coqs.
-
-
-=17.=--Tassoni, poète italien, est célèbre comme auteur du poème
-intitulé _la Secchia rapita_ (le seau enlevé), dont le sujet est
-rigoureusement historique et que voici:
-
-En 1005, quelques soldats républicains du Modenais enlevèrent un seau
-appartenant à un puits public de Bologne. C'était, au fond, dit un
-historien, une affaire d'un petit écu; mais elle dégénéra en une
-guerre longue et très sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au
-secours des habitants de Modène, au nom de l'empereur Henri II, son
-père. Il les aida à se maintenir dans la possession du fameux seau;
-mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit pour
-sa rançon une chaîne d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette
-ville eût sept milles de circonférence. Les Bolonais refusèrent de le
-rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux
-prince mourut de langueur. Son père l'avait devancé. Son tombeau
-existe encore dans l'église des dominicains de Bologne. Et l'on montra
-longtemps dans la cathédrale de Modène le fatal seau, enfermé dans une
-cage de fer.
-
-
-=18.=--Tycho-Brahé, célèbre astronome danois, né en 1546, mort en
-1601, qui fut un des savants les plus justement honorés de son temps,
-alliait à une entente profonde des phénomènes célestes une sorte de
-naïve confiance dans les données de ce qu'on appelait alors
-l'astrologie judiciaire et dans l'art des présages, en y ajoutant même
-certaines faiblesses absolument indignes d'un esprit aussi élevé.
-
-Le hasard lui ayant permis d'établir, à ce qu'on assure, sur les
-conjonctions des astres quelques horoscopes auxquels l'événement donna
-raison, il se livrait fréquemment au travail des prédictions. On
-prétend qu'il avait annoncé à l'amiral Pedor Galten qu'il aurait la
-tête tranchée,--ce qui se réalisa à dix ans de distance.
-
-[Illustration: FIG. 1.--Tycho-Brahé, d'après les _Portraits des
-hommes illustres de Danemark_ (1716).]
-
-Il avait très sérieusement dressé, d'après les mouvements célestes,
-un tableau annuel de 32 jours, qu'il croyait être néfastes à ceux qui
-voulaient entreprendre quelque chose, comme se marier, se mettre en
-voyage, changer de pays ou de maison. Voici ce tableau:
-
-Janvier, 1, 2, 4, 6, 11, 12, 20.--Février, 11, 17, 18.--Mars, 1, 4,
-14, 15.--Avril, 10, 17, 18.--Mai, 7, 18.--Juin, 6.--Juillet, 17,
-21.--Août, 20, 21.--Septembre, 16, 18.--Octobre, 6.--Novembre, 6,
-18.--Décembre, 6, 11, 18.
-
-Ajoutons que lorsque, en sortant de chez lui, la première personne
-qu'il rencontrait était une vieille femme, il s'en retournait
-aussitôt, persuadé que cette rencontre était de mauvais augure. Il en
-usait de même lorsque dans ses voyages un lièvre venait à traverser la
-route qu'il suivait, etc.
-
-
-=19.=--Il y avait à Édimbourg, lisons-nous dans les Mémoires de
-la savante Mary Sommerville, un idiot appartenant à une famille
-respectable et doué d'une mémoire prodigieuse. Il assistait
-régulièrement au service le dimanche; et, de retour chez lui, il
-pouvait répéter, mot pour mot, le sermon, en désignant même les
-endroits où le prédicateur avait toussé, ou s'était arrêté pour se
-moucher.
-
-«Pendant une excursion chez les Highlands, ajoute le même auteur, nous
-rencontrâmes un autre idiot qui savait si bien la Bible par coeur que
-si on lui demandait où se trouvait tel verset, il le disait sans
-hésiter et répétait aussitôt le chapitre tout entier.»
-
-Toutefois, ces exemples de mémoires prodigieuses se rencontrent chez
-des gens très intelligents. Le docteur Gregori d'Édimbourg nous en
-fournit la preuve. «Mon mari, qui était très bon latiniste, ayant
-rencontré une citation latine dans un livre qu'il lisait, sans savoir
-d'où elle était tirée, s'adressa au docteur.
-
-«--Prenez tel auteur, lui dit celui-ci; il y a bien quarante ans
-que je ne l'ai pas lu, mais je crois que vous trouverez ce passage au
-milieu de tel chapitre.»
-
-«Et c'était bien comme le docteur l'avait dit.»
-
-
-=20.=--M. de Chabrol, alors préfet de Montenotte, se présenta, un
-jour de réception, aux Tuileries, devant l'empereur. Napoléon
-l'interpelle avec brusquerie: «Monsieur le préfet, lui dit-il,
-qu'êtes-vous venu faire ici?--Sire, dit M. de Chabrol en
-s'inclinant, je suis venu visiter mon beau-père, le prince Lebrun, qui
-est malade.--Monsieur, répliqua Napoléon, si vous n'étiez si
-jeune, vous sauriez que les devoirs de l'État passent avant les
-devoirs de famille. Mais on me donne des préfets qui sortent de
-nourrice! Quel âge avez-vous?--Sire, répondit M. de Chabrol, en
-parfait courtisan, sans se laisser intimider par le regard que
-Napoléon braquait sur lui, j'ai tout juste l'âge qu'avait Votre
-Majesté quand elle gagna la bataille d'Arcole.»
-
-L'empereur tourna le dos en pirouettant sur ses talons; mais quelques
-jours après M. de Chabrol était nommé préfet de la Seine, en
-remplacement du comte Frochot, compromis par sa faiblesse dans la
-conspiration du général Malet.
-
-
-=21.=--Après la mort de Henri III, son successeur, Henri IV, se
-trouvant dans la plus grande détresse, ce fut Nicolas de Sancy, son
-ambassadeur auprès des cantons suisses, qui le secourut le plus
-efficacement, en mettant en gage, chez des usuriers de Metz, le
-superbe diamant connu plus tard sous le nom de Sancy.
-
-Ce diamant, trouvé sur le champ de bataille de Granson, où il avait
-été perdu par le duc de Bourgogne, dans la précipitation de sa fuite,
-pendant sa défaite en 1476, avait été vendu, par le soldat qui l'avait
-ramassé, à un curé, qui le lui avait payé un écu. Des mains du duc de
-Florence, il était passé au malheureux roi de Portugal Dom Antoine,
-qui, réfugié en France, l'avait livré à Sancy, pour une soixantaine de
-mille francs.
-
-Sancy, qui voulait emprunter pour le Béarnais sur cette magnifique
-pierre, envoya son valet de chambre la chercher à Paris, où il l'avait
-laissée, lui recommandant bien de prendre garde qu'il ne fût volé au
-retour par quelques-uns des brigands qui infestaient les routes.
-
-«Ils m'arracheront plutôt la vie que votre diamant,» répondit le
-fidèle serviteur, faisant entendre qu'il l'avalerait, quelle qu'en fût
-la grosseur.
-
-Ce que Sancy craignait arriva. Son valet de chambre ne paraissant pas,
-il s'informa et apprit enfin qu'un homme tel qu'il le désignait avait
-été trouvé assassiné dans la forêt de Dôle, et que des paysans
-l'avaient enterré. Sancy se transporta sur les lieux, fit exhumer le
-corps: il reconnut son domestique, le fit ouvrir par un chirurgien, et
-retrouva le diamant, dont il fit le noble usage qu'il avait projeté.
-
-
-=22.=--La première école de natation convenablement installée sur
-la Seine, à Paris, ne date que de l'été de 1789. Elle fut établie à
-la pointe de l'île Saint-Louis, par un sieur Turquin, autorisé par
-privilège exclusif du roi.
-
-Le _Journal de Paris_ du 24 juin 1789 constate que «LL. AA. RR. les
-ducs d'Orléans et de Bourbon, ayant reconnu le mérite de cet
-établissement, ont souscrit pour les quatre princes de leur auguste
-famille.
-
-«En conséquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe),
-de Montpensier et de Beaujolais ont pris leur première leçon de nage
-le 14 mai; le 23 ils ont nagé seuls dans le bassin, et ils seront
-bientôt en état de nager en pleine rivière.»
-
-L'abonnement pour apprendre à nager pendant un été était fixé à la
-somme relativement élevée de 96 livres, plus 12 livres pour le
-blanchissage du linge, pour ceux qui voulaient avoir un cabinet à eux
-seuls, et à 48 livres plus 6 livres de blanchissage pour ceux qui «se
-contentaient d'être dans un endroit commun».
-
-Une leçon particulière coûtait 3 livres.
-
-
-=23.=--Le poids d'un morceau de piano:
-
-Un compositeur allemand a voulu estimer en poids l'effort fait par un
-pianiste. Il a estimé à 110 grammes le minimum de la pression du doigt
-pour enfoncer complètement une touche «pianissimo».
-
-La dernière étude de Chopin, en _ut_ mineur, renferme un passage qui
-dure deux minutes cinq secondes et ne pèse pas moins de 3,130
-kilogrammes. Dans la _Marche funèbre_ du même compositeur, il y a un
-passage où se rencontre toute l'échelle des nuances, depuis le
-«pianissimo» jusqu'au «fortissimo»; ce passage demande un effort de
-384 kilogrammes dans l'espace d'une minute et demie; et c'est la
-nuance «pianissimo» qui domine.
-
-
-=24.=--François Borgia, qui fut le troisième général de l'ordre
-des jésuites,--depuis canonisé,--s'était accoutumé à boire
-copieusement lorsqu'il était homme du monde.
-
-Entré dans les ordres, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, se
-restreindre à la portion congrue. Les souffrances qu'il éprouvait
-lorsqu'à son repas il n'avait vidé que le quart ou le tiers de
-l'immense coupe dans laquelle il avait pris l'habitude de boire
-l'emportaient toujours sur son énergique volonté.
-
-«Frère, lui dit un certain moine, j'ai une idée. Chaque jour, avant de
-remplir votre coupe pour le repas, inclinez au-dessus un cierge
-allumé, laissez tomber au fond une goutte de cire. Goutte à goutte la
-cire prendra la place du vin, et goutte à goutte l'habitude se
-perdra.»
-
-L'idée parut bonne à Borgia. Quelques mois plus tard--le temps de
-remplir goutte à goutte la coupe de cire--il ne buvait plus que
-de l'eau, et ne s'en trouvait pas plus mal.
-
-
-=25.=--_Ragoter, faire des ragots._ Cette expression triviale
-signifie se plaindre, murmurer contre les autres, et joindre à ces
-propos un caractère de médisance. Selon un étymologiste du siècle
-dernier, Ragot était un bélître fameux du temps de Louis XII. De ce
-nom serait venu _ragoter_, parce que les gueux ne parlent guère aux
-gens, pour les apitoyer, que sur le ton primitif. _Ragot_ peut aussi
-venir d'_argot_, le nom qu'on donne à leur jargon, par une légère
-transposition de lettres. _Ragot_ signifie aussi un petit homme court,
-rabougri. On le fait venir alors du nom d'une grosse rave noire et
-épaisse (en latin _rapum_) qui croît en maints pays. Sans doute, c'est
-par allusion à cette acception que Scarron a donné le nom de Ragotin à
-l'un des personnages ridicules de son _Roman comique_.
-
-
-=26.=--«_Chanter pouille à quelqu'un_, c'est, dit l'auteur des
-_Matinées sénonaises_, lui adresser de grossières injures, telles que
-s'en disent les gens du bas peuple, et en réalité l'accuser d'avoir de
-ces insectes qui sont fils et compagnons de la malpropreté. Car je
-crois que c'est d'eux que vient le mot _pouille_, à moins qu'on ne le
-tire du vieux verbe _pouiller_, qui signifiait vêtir un habit, et dont
-il nous est resté le composé _dépouiller_. Chez le vulgaire, _se
-pouiller_ signifie s'injurier, ce qui revient à l'expression
-_habiller_ quelqu'un de la belle façon. Un poète du dix-septième
-siècle, traduisant les oeuvres de Perse, a rendu _cantare ocyma_ par
-chanter pouille (ce qui n'est pas exact). _Ocymum_ en latin signifiait
-le _basilic_, plante, et les anciens croyaient que si lorsqu'on semait
-cette plante on lui disait des injures, elle levait mieux et poussait
-plus abondamment. Chaque peuple d'ailleurs a ses locutions
-particulières. Ainsi, tandis que nous disons: _S'injurier comme des
-harengères_, les Grecs disaient _comme des boulangères_. Dans les
-_Grenouilles_ d'Aristophane, Bacchus disait à Eschyle: _Convient-il à
-des poètes de mérite de s'injurier comme des femmes de boulangers?_
-
-
-=27.=--Le _rabat_, qui était autrefois de grand usage dans le
-costume masculin et que ne portent plus que les ecclésiastiques, fut
-ainsi nommé parce que, à l'origine, il n'était autre que le col de la
-chemise _rabattu_.
-
-
-=28.=--_Après la panse, la danse_, disait-on fréquemment
-autrefois en France. En Espagne, au contraire, on dit: _A panse
-pleine, pied endormi_. Ces deux proverbes contradictoires
-caractérisent bien d'une part la gaieté française, et d'autre part
-l'indolente gravité castillane: autre pays, autre tempérament. En
-effet, tandis que l'Espagnol, quand il a mangé, ne désire que le
-repos, chez nous la bonne chère semble appeler un divertissement
-immédiat. Au moins en était-il ainsi chez nos pères. Dans les réunions
-bourgeoises, après que chacun avait chanté, bien ou mal, au dessert,
-on dansait au son d'un instrument quelconque. Il y avait maints
-endroits où les airs de danse étaient chantés. On trouvait même dans
-le milieu de la France cette tradition établie que, pour la danse des
-_rigaudons_ ou des _bourrées_, un défi existait entre les danseurs et
-le chanteur: c'était à celui qui fatiguerait l'autre.
-
-L'usage de chanter à table date de loin. Il était notamment pratiqué
-chez les Grecs. On raconte que lorsque Anacharsis, le philosophe
-scythe, vint en Grèce, où la coutume était de chanter en musique après
-avoir festiné, on lui demanda s'il y avait des flûtes dans son pays:
-«Non, répondit-il, car il n'y a pas même de vignes.» Ce qui revenait à
-dire ingénieusement que le vin engendre la joie, et qu'elle ne se
-trouve guère là où le vin fait défaut.
-
-Chez les Grecs donc, la coutume étant consacrée, si quelqu'un,
-ignorant la musique, refusait de faire entendre sa voix ou de jouer
-d'un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et
-de myrte, et, bon gré mal gré, il fallait qu'il chantât au moins une
-phrase devant ces rameaux. C'était ce qu'on appelait _chanter au
-myrte_. Dans la suite, cette expression devint proverbiale, et l'on
-envoyait _chanter au myrte_ tout ignorant qui ne pouvait se mêler
-convenablement à la conversation des gens instruits.
-
-
-=29.=--Lettre de Louis Van Beethoven à son ami Brandwood. Cette
-épître en français du grand musicien est datée de Vienne, le 3e du
-mois de février 1818.
-
- «Mon cher ami,
-
-«Jamais je n'éprouvais un plus grand plaisir de ce que me causa votre
-annonce de l'arrivée de cette Piano, avec qui vous m'honorés de m'en
-faire présent, je la regarderai comme un Autel, où je déposerai les
-plus belles offrandes de mon Esprit au divin Apollon. Aussitôt comme
-je recevrai votre excellent instrument, je vous enverrai d'abord les
-Fruits de l'inspiration des premiers moments que j'y passerai, pour
-vous servir d'un souvenir de moi à vous, mon très cher, et je souhaite
-à ce qu'ils soient dignes de votre instrument.
-
-«Mon très cher Monsieur et ami, recevez ma plus grande considération
-de votre ami et très humble serviteur.»
-
-
-=30.=--C'est seulement depuis la Révolution que s'est généralisé,
-à Paris, l'usage du corbillard pour le transport des morts à leur
-dernier asile. Un lexicologue du milieu du siècle dernier définit
-ainsi le corbillard: «Espèce de char dans lequel les gens d'une
-certaine condition font voiturer au cimetière les corps de leurs
-défunts.» Pour les autres enterrements, le cercueil était porté à dos
-ou à bras d'homme, sur un brancard spécial, comme cela a encore lieu
-dans la plupart des petites villes et dans les campagnes en général.
-Armand Gouffé, déjà cité plus haut, a consacré dans un spirituel
-couplet le souvenir de cette inégalité:
-
- Que j'aime à voir un corbillard!
- Ce goût-là vous étonne?
- Mais il faut partir tôt ou tard,
- Le sort ainsi l'ordonne.
- Et, loin de craindre l'avenir,
- Moi, dans cette aventure,
- Je n'aperçois que le plaisir
- De partir en voiture.
-
-
-=31.=--Francisque Michel et Édouard Fournier, dans leur si
-curieuse _Histoire des hôtelleries et cabarets_, disent «que la
-passion des Romains pour les boissons chaudes n'empêchait pas celle
-qu'ils avaient pour les boissons glacées. Sur leur table, à côté des
-boissons fumantes, la glace s'élevait par monceaux; il était naturel,
-d'après cela, qu'il y eût à Rome des marchands de glace et de neige en
-toutes saisons». S'il faut en croire Pancirola, Athénée en parle, dans
-un passage que nous n'avons malheureusement pu retrouver malgré toutes
-nos recherches. Athénée écrit, dit Pancirola, par l'organe de son
-naïf traducteur Pierre de la Noue, qu'il y avait jadis des boutiques à
-Rome «où l'on contregardait de la neige toute l'année; ils la
-mettaient en terre, dans de la paille, et en vendaient à qui en
-voulait, et par icelle le vin se rendait froid».
-
-Un passage de Sénèque où il est aussi parlé des boutiques de marchands
-de glace à Rome, nous dédommagera de celui d'Athénée.
-
-«Les Lacédémoniens, dit-il, chassèrent les parfumeurs et voulurent
-qu'ils quittassent au plus vite leur territoire, parce qu'ils
-perdaient l'huile. Qu'eussent-ils donc fait à l'aspect de ces
-magasins, de ces dépôts de neige, de ces bêtes de somme employées à
-porter les blocs aqueux, dont la saveur et la couleur sont endommagées
-par la paille qui les couvre?»
-
-
-=32.=--On admet communément que la fameuse ode de Gilbert
-commençant ainsi:
-
- J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence,
-
-qui passe pour le morceau le mieux réussi de l'auteur, fut trouvée
-après sa mort sur un papier qu'il avait caché sous le chevet de son
-lit d'hôpital, ou qu'il tenait dans sa main. Une autre version veut
-qu'il ait écrit cette pièce huit jours avant de mourir.
-
-Dans un cas comme dans l'autre, les biographes s'accordent à croire
-que ce morceau, vraiment remarquable, était complètement inédit quand
-le poète mourut, et, par conséquent, regardent l'_Ode tirée des
-psaumes_ (c'est le titre de la pièce) comme le dernier soupir
-douloureux de cette âme poétique.
-
-Or on peut voir l'_Ode tirée des psaumes_ imprimée au _Journal de
-Paris_ dans le numéro du 17 octobre 1780, c'est-à-dire juste un mois
-avant la mort du poète, que le même journal annonce, dans son numéro
-du 22 novembre 1780, comme ayant eu lieu le 16 novembre au soir.
-
-Sans rien ôter au mérite de ces vers, qui sont avec raison dans la
-mémoire de tous, il convient donc, pour être dans la vérité
-historique, de changer la date sous laquelle on a coutume de les
-placer.
-
-[Illustration: FIG. 2.--Un hussard en 1692, d'après l'_Histoire
-de la milice française_ du P. Daniel.]
-
-
-=33.=--_Hussard_ vient du hongrois _huszard_, qui signifie
-vingtième, parce que, pour former le corps de troupe ainsi nommé, la
-noblesse hongroise équipait un homme par vingt feux. Primitivement,
-les hussards étaient, en Hongrie et en Pologne, une espèce de milice
-qu'on opposait à la cavalerie ottomane. Ils n'ont régulièrement formé
-en France un corps particulier qu'à dater de 1692; mais, dès 1637, il
-est question dans l'armée française de troupes hongroises, auxquelles,
-toutefois, on ne conservait pas l'équipement national, qu'on leur
-donna plus tard, pour garder à ces cavaliers l'aspect particulier
-qui, disait-on, devait inspirer de la terreur aux ennemis. L'estampe
-que nous reproduisons, d'après l'_Histoire de la milice française_ du
-P. Daniel, représente un de ces hussards primitifs. «Plusieurs
-hussards hongrois déserteurs passés en France pendant la guerre contre
-la ligue d'Augsbourg, dit le P. Daniel, s'étaient mis au service de
-quelques officiers, qui les menèrent à l'armée avec eux. Le maréchal
-de Luxembourg, les voyant la plupart d'assez bonne mine, d'un oeil
-fier et un peu féroce, et équipés d'une manière extraordinaire, crut
-qu'il en pourrait tirer quelque avantage. Il les rassembla, les envoya
-en _parti_, où ils réussirent assez bien. Cela le fit penser à en
-former quelques compagnies, et l'on envoya pour cela un recruteur en
-Souabe.»
-
-
-=34.=--Rembrandt, extrêmement lié avec un bourgmestre de
-Hollande, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour que
-les deux amis étaient ensemble, un valet vint les avertir que le dîner
-était prêt. Comme ils allaient se mettre à table, ils s'aperçurent
-qu'il leur manquait de la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet
-d'aller promptement en chercher au village. Rembrandt paria avec le
-bourgmestre qu'il graverait une planche avant que le domestique fût
-revenu. La gageure acceptée, Rembrandt, qui portait toujours avec lui
-des planches préparées au vernis, se mit aussitôt à l'ouvrage, et
-grava le paysage qui se voyait des fenêtres de la salle où ils
-étaient. Cette planche, très jolie, fut achevée avant le retour du
-valet, et Rembrandt gagna le pari.
-
-Cette planche est en conséquence désignée dans les catalogues de
-l'oeuvre complète sous le titre de _Paysage à la moutarde_.
-
-
-=35.=--Il existe à Creto (Tyrol) un singulier usage. On nomme
-_Roi des pauvres_ un homme qui, tout en travaillant toujours, ne peut
-rien économiser, mais qui n'a pas de dettes et jouit d'une bonne
-réputation. Le roi des pauvres étant mort dernièrement, on lui a fait
-un convoi très honorable; puis on lui a nommé un successeur, dont la
-proclamation a donné lieu à une véritable fête populaire. On l'a
-conduit, dans une vieille et sale voiture, à une place où était une
-tribune supportant une table et une chaise vermoulues. On lui a donné
-lecture du testament de son prédécesseur, rédigé en termes comiques;
-puis, suivi de gens en haillons, on l'a mené dans divers cabarets,
-dont les propriétaires lui ont donné à boire gratis.
-
-
-=36.=--Un auteur de la fin du dix-huitième siècle remarque que
-dans beaucoup de provinces de France, les fenêtres sont encore garnies
-de papier huilé au lieu de feuilles de verre. Cet usage, dit-il, s'est
-particulièrement conservé à Lyon, par suite de l'épaisseur des
-brouillards en hiver. Ces brouillards très intenses, ternissant les
-vitres, ôteraient aux manufactures de soie la clarté douce qui leur
-est nécessaire pour le délicat travail des étoffes.
-
-On peut avoir une idée de l'éclairage d'une salle de concert au siècle
-dernier, par le passage suivant d'une lettre datée de 1764, que le
-père de Mozart écrivait à sa femme, de Paris, où il était venu
-produire son jeune fils:
-
-«Ce Grimm est mon plus grand ami; il a tout fait pour moi. C'est à lui
-que je dois l'autorisation pour nos concerts. Pour le premier il m'a
-placé trois cent vingt billets, il m'a obtenu de ne pas payer
-l'éclairage, et il _y avait pourtant plus de soixante bougies_!...»
-
-
-=37.=--Vers la fin du dix-septième siècle, il se forma à Londres
-un club du silence. La loi fondamentale était de n'y jamais ouvrir la
-bouche. Le président était sourd et muet. Comme les autres, il parlait
-des doigts, et encore n'était-il permis de déployer cette éloquence
-mécanique que rarement et dans les occasions très importantes. Après
-la fameuse journée d'Hochstedt, un membre, transporté de patriotisme,
-vint annoncer de vive voix la nouvelle de cette victoire. Aussitôt il
-fut renvoyé à la pluralité des suffrages, qui, selon l'usage de
-l'ancienne Rome, se donnaient en pliant les pouces en arrière.
-
-Cette illustre coterie fut longtemps citée avec respect en Angleterre.
-
-
-=38.=--_Puff_ est un mot anglais qui signifie souffler, coup de
-vent, bulle de savon, et qui sert à désigner les annonces pour leurrer
-et les tromperies des charlatans. Stendhal (Henry Beyle) écrivait un
-jour ce qui suit: «Ce mot serait bien vite reçu, et avec joie, si tous
-vos lecteurs pouvaient comprendre le langage du personnage de Puff,
-dans la charmante comédie du _Critique_ de Shéridan. M. Puff,
-moyennant une légère rétribution, vante tout le monde dans tous les
-journaux. Il a de l'esprit, surtout nulle vergogne de son métier, et
-raconte plaisamment comment il s'y prend pour faire réussir un poème
-épique, ou un nouveau cirage pour les bottes, un nouveau système
-d'industrialisme ou un nouveau rouge végétal. A l'esprit près, je vois
-tous les jours à Paris des personnages de ce caractère. C'est une
-nouvelle industrie.»
-
-Sait-on d'où vient notre mot _chic_? Ceux qui emploient aujourd'hui
-cette expression ne se doutent guère que ce mot, si bien mis en cours
-dans notre temps, n'a pas moins de deux siècles de date; et quand on
-le voit surtout usité dans le jargon des _rapins_, on n'irait pas
-s'imaginer dans quel grimoire il a pris naissance. Sous Louis XIII, ce
-n'était autre chose qu'un terme de palais. _Chic_ était tout
-simplement le diminutif de _chicane_. On disait d'un plaideur fort sur
-la coutume: «Il a le _chic_,» ou mieux: «Il entend le _chic_.»
-
-Ainsi notre mot _chic_ ne serait qu'une simple abréviation, avec un
-changement complet de sens.
-
-
-=39.=--Le célèbre acteur Fleury, voulant arriver à représenter
-Frédéric II, dans les _Deux Pages_, de manière à faire illusion, prit
-d'abord les plus minutieux renseignements près de tous ceux qui
-l'avaient connu, étudia ses portraits authentiques, donna à son
-appartement le nom de Potsdam, et y vécut trois mois dans tous les
-détails de la vie, avec la pensée qu'il était le roi même. Chaque
-matin, il endossait l'habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin
-tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir
-l'air d'y être né, puis se grimait, en se modelant sur le portrait du
-monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tâcha
-alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de
-Frédéric, se mit à jouer de la flûte comme lui, pour acquérir
-naturellement son inclination de tête, donna à son domestique et à son
-chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc.
-Aussi l'histoire du théâtre a-t-elle conservé le souvenir de l'effet
-extraordinaire produit par Fleury dans cette création.
-
-Kean jouait _Othello_ à Paris en 1828. A sept heures, la salle était
-comble, et Kean n'avait pas encore paru au théâtre. On le cherche
-partout, et on finit par le trouver au café Anglais, où il se
-préparait en buvant force bouteilles de vin de Champagne, mêlées de
-rasades d'eau-de-vie. Il répond à ceux qui viennent le chercher par
-une apostrophe beaucoup trop énergique pour être rapportée. «Mais la
-duchesse de Berry est arrivée.--Je ne suis pas le valet de la
-duchesse. Du vin!» Enfin le régisseur accourt et parvient à le gagner
-à force de supplications. On l'entraîne, on l'habille, on le conduit
-par-dessous les bras dans la coulisse. Il entre en scène et joue en
-grand comédien.
-
-
-=40.=--«Je vois bien qu'à la cour on fait argent de tout,» disait
-un jour Louis XIV: et voici dans quelles circonstances.
-
-Quand le roi soleil quittait Versailles pour un séjour à Marly, il
-nommait lui-même les personnages de la cour qui devaient l'y
-accompagner, et cette grâce était briguée par les courtisans avec un
-grand empressement.
-
-La princesse de Montauban, chagrine de n'avoir jamais été désignée,
-alla trouver la princesse d'Harcourt, qui, comme favorite de Mme de
-Maintenon, avait presque toujours l'avantage d'aller à Marly, et elle
-lui offrit mille écus si elle voulait lui céder sa place au prochain
-voyage que le roi y ferait. La princesse d'Harcourt accepta la
-proposition; mais il fallait l'agrément du roi. Pressée de l'obtenir,
-elle chercha l'occasion de parler au monarque, et, l'ayant trouvé dès
-le soir même:
-
-«Il me semble, Sire, lui dit-elle, que Mme de Montauban n'a jamais été
-à Marly.--Je le sais bien, dit le roi.--Cependant, reprit la
-princesse, je crois qu'elle aurait grande envie d'y aller.--Je
-n'en doute pas, répliqua le roi.--Mais, Sire, continua-t-elle,
-Votre Majesté ne voudrait-elle point la nommer?--Cela n'est pas
-nécessaire, répliqua encore le roi; et d'ailleurs, pourquoi cette
-insistance?--Ah! Sire, s'écria la solliciteuse, c'est que cela me
-vaudrait mille écus; et Votre Majesté n'ignore pas que j'ai bien
-besoin d'argent.»
-
-Le roi, surpris de cet aveu, se fit expliquer le marché en question,
-en rit beaucoup et consentit facilement à un échange aussi lucratif,
-en ajoutant qu'il voyait bien qu'à la cour on faisait argent de tout.
-
-
-=41.=--En arrivant au pontificat, Sixte-Quint s'était promis de
-réformer, même par les moyens les plus violents, de nombreux abus que
-ses prédécesseurs sur la chaire de saint Pierre avaient laissés
-s'établir dans l'État romain.
-
-Un simple citoyen vint un jour se plaindre à lui des délais
-interminables et en même temps fort coûteux qu'un procureur mettait à
-faire juger un procès qui était dans ses mains depuis de longues
-années, avec renouvellement perpétuel des frais. Sixte-Quint fit
-appeler le procureur et lui enjoignit d'avoir à faire terminer
-l'affaire dans les trois jours. Elle fut jugée le lendemain, et le
-procureur pendu dans l'après-midi.
-
-
-=42.=--On peut ranger avec honneur dans la grande, trop grande
-série, _Nugæ difficiles_, comme disaient nos pères, ce petit dialogue
-en vers monosyllabiques, que cite un recueil du siècle dernier sans en
-indiquer l'auteur.
-
- SILVANDRE.
-
- Par ce feu vif et doux qui sort de tes beaux yeux,
- Tu peux bien plus sur moi que les rois et les dieux;
- Leurs lois ne me sont rien près d'un mot de ta bouche;
- Je fais mes biens, mes maux de tout ce qui te touche.
- Je me plais dans tes fers, je ne suis que tes pas.
- Ma vie est de te voir, je meurs où tu n'es pas.
- Non, mon coeur sans ce bien ne peut ni ne veut vivre.
- Loin de toi jour et nuit à mes pleurs je me livre,
- Et si je n'ai ta foi pour le prix de mon coeur,
- Tous les traits de la mort ne me font point de peur.
-
- CLIMÈNE.
-
- C'en est fait, je me rends, et mon choix suit le vôtre;
- Je sens que nos deux coeurs sont bien faits l'un pour l'autre.
- Si vos voeux sont pour moi, tous les miens sont pour vous;
- Je vous plais et vous aime; est-il un sort plus doux?
- Que ce jour, s'il se peut, le plus saint noeud nous lie,
- Et ce jour est pour moi le plus beau de la vie.
-
-
-=43.=--Sous la première Restauration se publiait à Paris un
-malicieux journal avec caricatures intitulé le _Nain jaune_, qui
-faisait une guerre acharnée au gouvernement des Bourbons, et qui tout
-naturellement, car c'était alors un élément normal d'opposition,
-faisait profession de bonapartisme.
-
-En ce temps-là, bien que plusieurs grandes lignes de télégraphes
-aériens fussent établies, la lenteur des communications même
-administratives était encore assez grande pour que la nouvelle d'un
-événement aussi important que le débarquement du proscrit de l'île
-d'Elbe sur les côtes de la Méditerranée ne fût connu à Paris qu'après
-quatre ou cinq jours.
-
-Or, dans son numéro daté du 5 mars,--Napoléon ayant débarqué le
-1er,--le _Nain jaune_ publiait dans la série de ses faits-divers
-la petite note que voici:
-
---On nous a communiqué la lettre suivante de M. de... à M...
-
-«J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire sans pouvoir obtenir de
-réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de _canne_:
-j'en essayerai.»
-
-Il va de soi que si quelques lecteurs prirent garde à cette note, ils
-durent y voir la menace d'un anonyme qui, ayant une réparation
-quelconque à obtenir, jouait par une variante orthographique sur le
-mot _canne_, mis pour _cane_, et par conséquent impliquant l'idée de
-coups de bâton. C'était ce que nous appellerions aujourd'hui une
-plaisanterie par _à peu près_.
-
-Mais voici que le jour même où paraissait le numéro contenant ces
-lignes, chacun put savoir que le ci-devant empereur était débarqué le
-1er mars à _Cannes_.
-
-Sur quoi la note insignifiante fut aussitôt amplement commentée et
-considérée comme une preuve que les rédacteurs du _Nain jaune_ étaient
-instruits des projets de l'_usurpateur_, et qu'ils y avaient fait
-tacitement allusion.
-
-Les rédacteurs du _Nain jaune_ affirmèrent qu'il n'en était rien; mais
-étant donnés les graves désagréments qui, au premier moment, pouvaient
-leur en revenir, on put croire qu'ils étaient sous l'empire de la
-crainte. Toutefois, dans leur numéro du 25 mars,--l'empereur
-étant rentré à Paris et toute impunité leur étant assurée:
-
-«On a prétendu, écrivaient-ils, que nous étions _des agents de l'île
-d'Elbe_; nous ne nous en sommes que faiblement défendus lorsque le
-danger était imminent; et maintenant qu'il pourrait nous être
-avantageux d'accréditer cette idée, nous déclarons hautement que nous
-n'avions aucune connaissance des événements qui s'accomplissaient. La
-coïncidence qui s'est trouvée entre notre anecdote sur la plume de
-_cane_ et le débarquement de l'empereur est un simple jeu du hasard.
-Des folliculaires gagés pouvaient seuls penser que le héros rappelé
-sur le trône par les voeux de l'armée et de la nation, avait besoin de
-recourir à d'aussi piètres moyens.»
-
-Quoi qu'il en fût, le jeu de mots, si fortuit qu'il pût être, fit
-assez grand bruit, et nous en retrouvons d'ailleurs un écho dans le
-numéro du 5 avril du même journal.
-
-«Le lendemain de l'arrivée de l'empereur à Paris, Sa Majesté, causant
-avec le célèbre chimiste Ch. (Chaptal, sans doute) lui demanda si l'on
-s'occupait encore du sucre de betteraves.--Sire, dit M. P...y(?),
-on ne veut plus que du sucre de _Cannes_!...»
-
-
-=44.=--Une des plus grandes et plus belles estampes de Rembrandt,
-représentant Jésus-Christ guérissant les malades, est ordinairement
-connue dans le monde des arts sous le nom de _Pièce aux cent florins_.
-Pourquoi cette désignation? Selon les uns, tout simplement parce que,
-du vivant même de l'auteur, elle se vendait ce prix-là en Hollande;
-selon les autres, parce que, certain jour, un marchand venant de Rome
-proposa à Rembrandt quelques estampes de Marc-Antoine auxquelles il
-mit le prix de cent florins. Rembrandt offrit pour prix de ces
-estampes sa gravure, que le marchand accepta, soit qu'il voulût
-obliger l'artiste, soit qu'il estimât qu'il ne perdait pas au change.
-Depuis, les bonnes épreuves de cette estampe ont souvent atteint et
-dépassé dans les ventes le taux primitif. Par exemple, en 1754, on en
-vendit une 151 florins; en 1809, 41 livres sterling ou 801 francs; en
-1835, 163 livres ou 4,075 francs; en 1859, 3,690 francs, etc.
-
-
-=45.=--D'où vient le nom de _teston_ donné jadis à une monnaie
-française?
-
-Jusqu'au règne de Louis XII, les monnaies françaises portèrent toutes
-sortes de marques héraldiques ou symboliques, et sur un grand nombre
-se voit l'image d'un prince ordinairement en pied, assis sur son
-trône, le sceptre à la main; mais cette effigie pouvait convenir à
-n'importe quel roi, car, vu la dimension restreinte de l'image, on n'y
-trouvait aucune reproduction individuelle. Ce fut seulement sous Louis
-XII que, pour la première fois, furent frappées des pièces sur
-lesquelles se vit seulement la _tête_ du roi, que le graveur prit soin
-de rendre ressemblante.
-
-«Ces nouvelles espèces, dit Le Blanc dans son _Traité des monnaies_,
-furent appelées _testons_ à cause de la tête du roi qui y est
-représentée. Je crois que leur origine vient d'Italie. Le roi, n'étant
-encore en France que duc d'Orléans et duc de Milan, comme héritier de
-Valentine de Milan sa grand'mère, en avait fait fabriquer avant qu'on
-commençât à en faire en France.»
-
-Nous empruntons au célèbre ouvrage que nous venons de citer la
-reproduction de ces monnaies milanaises et françaises, et nous y
-joignons, d'après le même auteur, une pièce frappée en 1498 au nom
-d'Anne de Bretagne. Cette pièce est, paraît-il, la première des
-monnaies françaises sur laquelle on trouve le millésime (voir la
-figure supérieure de gauche). Au-dessous est un écu d'or, où les armes
-de France sur la face et la croix sur le revers sont accompagnées du
-_porc-épic_, que Louis XII avait pris pour symbole, avec la devise:
-_Cominus et eminus_ (de près et de loin), faisant allusion à la
-croyance qu'on avait alors que le porc-épic pouvait lancer ses dards
-sur ses ennemis. La légende de la face est: _Ludovicus, Dei gratia
-Francorum rex_. Celle du revers est: _Christus vincit, Christus
-regnat, Christus imperat_, qui se voit pour la première fois sur un
-sol d'or de Louis VI (1078-1131). Un historien rapporte que ce fut le
-mot de l'armée chrétienne dans une bataille qu'elle livra aux
-Sarrasins au temps de Philippe Ier. Ce même sol d'or est, d'ailleurs,
-celui où l'on voit pour la première fois des fleurs de lis. Enfin, au
-bas, le _teston_ de Louis XII avec les mêmes légendes.
-
-[Illustration: FIG. 3.--Testons et écus d'or, monnaies du XVe
-siècle, d'après le traité de Le Blanc.]
-
-Les figures de droite sont les monnaies frappées à Milan par Louis,
-avant son élévation au trône de France, gardant son titre de duc
-d'Orléans (_Dux Aureliensis_). Sur le revers, l'écu est _écartelé_ aux
-armes de France et de Milan. Dans les _quartiers_ français, un
-_lambel_ (marque d'un cadet royal) accompagne les fleurs de lis. Le
-quartier milanais nous montre la guivre des Visconti, et la légende
-porte _Mediolani ac Asti dominus_ (seigneur de Milan et d'Asti), ville
-où ces pièces furent frappées.
-
-
-=46.=--Le mot _acclimater_, très usité aujourd'hui, fut employé
-pour la première fois par l'abbé Raynal, dans son _Histoire de
-l'établissement des Européens dans les deux Indes_, publiée vers 1770,
-avec le sens de _s'accoutumer à la température d'un climat nouveau_.
-
-Le Dictionnaire de l'Académie ne l'a reconnu que dans son édition de
-1813. Mercier, dans sa _Néologie_, crut devoir ajouter au verbe
-_acclimater_ le substantif _acclimatement_, qui n'a pas été admis;
-mais on a créé depuis _acclimatation_, qui ne figure que dans une très
-récente édition du Dictionnaire de l'Académie.
-
-
-=47.=--Qu'appelait-on autrefois les _sorts des saints_ (_sortes
-sanctorum_)?
-
-Les anciens, qui, à tout propos, consultaient les augures, les
-oracles, avaient une sorte de divination qui consistait à ouvrir au
-hasard le livre de quelque poète fameux, et d'interpréter à leur façon
-les passages sur lesquels s'arrêtait leur doigt ou leur regard.
-C'était ce qu'ils appelaient, selon le poète auquel ils s'adressaient,
-_sortes Homericæ_, _sortes Virgilianæ_, _sortes Claudianæ_. Cette
-coutume superstitieuse passa chez les chrétiens, qui substituèrent les
-livres saints à ceux des poètes profanes. Dans les situations
-embarrassantes de la vie, ils ouvraient la Bible ou les Évangiles, et
-se décidaient selon le sens évident ou probable du premier passage
-remarqué. C'est ce qu'ils appelaient prendre les sorts des saints.
-L'histoire du moyen âge offre d'assez nombreux exemples de cette
-pratique singulière.
-
-
-=48.=--«Cette pauvre petite statuette, qui n'est pas même une
-oeuvre d'art, mais devant laquelle ma bonne et sainte mère
-s'agenouilla longtemps chaque soir, est pour moi une relique sacrée;
-où que j'aille habiter, je lui donne dans mon humble logis une place
-d'honneur, je l'installe même la première quand j'emménage quelque
-part, c'est elle qui prend avant moi possession de la nouvelle
-demeure; que voulez-vous? ces sentiments-là, Dieu merci! ne se
-raisonnent pas: il me semble que cette naïve image soit pour moi comme
-une sorte de _palladium_: un simple particulier peut bien, n'est-ce
-pas? se permettre les faiblesses dont plusieurs peuples donnèrent
-l'exemple.»
-
-Ce passage, extrait d'un roman moderne, fait allusion à la fameuse
-statue de Pallas, qui, selon la légende antique, était la sauvegarde
-de Troie. Les Romains, prétendus descendants d'Énée, croyaient avoir
-chez eux cette relique, que le héros troyen avait emportée dans sa
-fuite, et que l'on gardait dans le temple de Vesta; mais pour eux le
-véritable _Palladium_ était le bouclier qui, d'après le dire de Numa,
-était tombé du ciel et dont la garde fut confiée aux prêtres saliens.
-Parmi les exemples assez nombreux de superstitions analogues on peut
-citer le palladium du royaume d'Écosse, qui n'était autre qu'une
-espèce de chaire de pierre grossière, sur laquelle s'asseyaient les
-anciens rois ou chefs _scotts_ le jour de leur consécration.
-
-Lorsque (au treizième siècle) Édouard Ier d'Angleterre, appelé en
-arbitrage par les Écossais pour prononcer entre deux prétendants au
-trône, s'attribua indirectement la souveraineté, son premier soin,
-après avoir fait prisonnier et dépossédé le roi Jean Baliol, fut
-d'emporter à Londres la couronne, le sceptre, tous les insignes de la
-royauté écossaise, et surtout cette pierre du destin, en latin _saxum
-fatale_, et en langue du pays _girisfail_, que, d'après la légende
-héroïque, au quatrième siècle, les anciens Scots avaient apportée
-d'Hibernie (Irlande) en Albanie (contrée du nord de l'Écosse actuelle)
-et qui devait les faire régner partout où elle resterait au milieu
-d'eux. On a depuis formulé cet oracle en deux vers latins:
-
- _Ni fallat fatum, Scoti quocumque locatum
- Invenient lapidem regnare tenentur ibidem._
-
-Édouard fit placer et sceller cette pierre dans l'abbaye de
-Westminster, sous le siège où les rois d'Angleterre sont couronnés,
-et, ajoute l'historien, cette précaution, quelque triviale qu'elle
-puisse paraître, contribua largement à décider de la soumission du
-peuple écossais.
-
-
-=49.=--Corbinelli, qui mourut à plus de cent ans, assistait sur
-ses vieux jours à un souper où Mme de Maintenon fut très librement
-chansonnée. Le lieutenant de police d'Argenson, en ayant été informé,
-envoya chercher Corbinelli.
-
-«Où avez-vous soupé tel jour?--Je ne m'en souviens pas.--N'étiez-vous
-pas avec tels princes ou tels seigneurs?--Je n'en ai pas
-mémoire.--N'avez-vous pas entendu certaines chansons?--Je ne me le
-rappelle pas.--Mais il me semble qu'un homme comme vous devrait
-répondre autrement que cela.--Possible, Monsieur; mais devant un
-homme comme vous, je ne suis pas un homme comme moi.»
-
-
-=50.=--Mercier, dans son _Tableau de Paris_, publié quelques
-années avant la Révolution, s'exprime ainsi à propos des musiques
-militaires, qui étaient alors de création relativement récente:
-
-«Dans les beaux jours de l'été, la musique des gardes donne des
-sérénades sur les boulevards. Le peuple accourt, les équipages se
-pressent, et tout le monde se retire très satisfait. Cette musique
-imprime au régiment une distinction qui le fait chérir. Autrefois, ce
-régiment était comme avili par son indiscipline et sa mauvaise
-conduite; aujourd'hui il est considéré. Son colonel l'a totalement
-métamorphosé; et ces mêmes soldats qui commettaient une infinité de
-désordres sont devenus honnêtes et utiles.
-
-«On a trop négligé parmi nous la musique militaire; nous n'avions pas,
-il y a vingt-cinq ans, une seule trompette qui sonnât juste, pas un
-seul tambour qui battît en mesure.
-
-«Aussi, durant les dernières guerres, les paysans de Bohême,
-d'Autriche et de Bavière, tous musiciens-nés, ne pouvant croire que
-des troupes réglées eussent des instruments si faux et si discordants,
-prirent tous nos vieux corps pour de nouvelles troupes, qu'ils
-méprisèrent; et l'on ne saurait calculer à combien de braves gens des
-instruments faux et des musiciens ignares ont coûté la vie. Tant il
-est vrai que dans l'appareil de la guerre il ne faut rien négliger de
-ce qui frappe les sens.
-
-«Et si, comme le dit l'abbé Raynal, le roi de Prusse a dû quelques-uns
-de ses succès à la célérité de ses marches, il en doit aussi plusieurs
-à sa musique vraiment guerrière.»
-
-
-=51.=--Nasradin, député par ses concitoyens vers Tamerlan, pour
-implorer la clémence de ce prince, qui ne la pratiquait guère,
-consulta sa femme sur les fruits qu'il devait offrir à ce terrible
-conquérant. «Je n'ai d'ailleurs à choisir, lui dit-il, qu'entre des
-figues et des coings.--Offrez-lui des coings, répliqua la femme;
-les coings, étant plus beaux et plus gros que les figues, plairont
-certainement davantage au vainqueur.»
-
-Nasradin, persuadé que le conseil d'une femme est toujours celui qu'il
-ne faut pas suivre, en conclut qu'il devait porter des figues. Il en
-fit donc provision et se mit en route.
-
-Arrivé à la tente de Tamerlan, il se présenta tête nue, salua le
-conquérant et mit à ses pieds son présent.
-
-Tamerlan, surpris, ne fut cependant qu'à demi courroucé par la
-mesquinerie de cette offrande. Il se contenta d'ordonner qu'on jetât
-l'une après l'autre toutes les figues à la tête de Nasradin, qui était
-chauve.
-
-A chaque figue qui le frappait, Nasradin s'écriait: «Dieu soit loué!
-Dieu soit loué!»
-
-Tamerlan, encore plus étonné qu'auparavant, voulut savoir la cause de
-cette exclamation:
-
-«Je remercie Dieu, lui dit l'ambassadeur, de n'avoir pas suivi le
-conseil de ma femme; car si, comme elle le voulait, j'eusse apporté à
-Votre Majesté des coings au lieu de figues, à coup sûr j'aurais
-maintenant la tête cassée.»
-
-Tamerlan se mit à rire, et consentit à tout ce que Nasradin lui
-demanda.
-
-
-=52.=--Les pères jésuites, qui, pendant leurs missions, avaient
-connu les précieuses vertus médicales du _quinquina_, furent les zélés
-promoteurs de ce médicament en Europe; et comme ils en avaient d'abord
-envoyé une certaine quantité au cardinal Lugo, qui le fit répandre par
-les membres de l'ordre, le quinquina fut en principe appelé _écorce
-des jésuites_ ou _du cardinal_.
-
-
-=53.=--Une des principales punitions à l'adresse des
-gentilshommes bretons qui s'étaient déshonorés par une bassesse ou une
-lâcheté, était de faire détruire la double allée d'arbres qui
-conduisait à leurs châteaux, et dont l'établissement constituait un
-des privilèges de la noblesse.
-
-
-=54.=--Au Japon, lisons-nous dans le grand ouvrage que M. Humbert
-a publié sur ce pays, un véritable culte est rendu aux arbres chargés
-d'années. On raconte que quand le seigneur de Yamalo voulut se faire
-faire un ameublement complet tiré du plus beau cèdre de son parc, la
-hache des bûcherons rebondit sur l'écorce, et l'on vit des gouttes de
-sang découler de chaque entaille. «C'est que, dit la légende, les
-arbres séculaires ont une âme comme les hommes et les dieux, à cause
-de leur grande vieillesse. Aussi se montrent-ils sensibles aux
-infortunes des fugitifs qui viennent se mettre sous leur protection.
-Ils ont sauvé plus d'une fois, en les abritant dans leur feuillage ou
-dans les cavernes de leurs troncs, des guerriers malheureux sur le
-point de tomber entre les mains de leurs ennemis.»
-
-
-=55.=--D'où vient le nom de _parvis_, donné ordinairement à la
-place sur laquelle se trouve l'entrée d'une église, et par suite à
-l'enceinte des édifices sacrés?
-
---Selon toute probabilité, ce mot serait dérivé de _paradisus_
-(paradis), parce qu'il désignait l'_aire_ qui était devant les
-basiliques. Cette place était considérée comme le symbole du paradis
-terrestre, par lequel il faut passer pour arriver au paradis céleste
-figuré par l'église. De _paradisus_, et par contraction _parvisus_,
-s'est formé le mot français _parvis_.
-
-
-=56.=--Chez les Romains, les deux lettres S. T. étaient le
-symbole du silence, et l'on semble s'en servir encore aujourd'hui
-quand, pour faire taire quelqu'un, on dit _St! St!_ S. en ce cas
-signifierait: _Sile_ (gardez le silence), et T. _Tace_ (taisez-vous).
-
-
-=57.=--D'où vient le nom de _Picpus_ donné jadis à un village et
-gardé par un quartier de Paris?
-
---Un mal épidémique, consistant en une éruption de boutons et de
-petites tumeurs, sévissait dans les premières années du quinzième
-siècle et attaquait surtout les femmes. On rapporte qu'un religieux du
-couvent de Franconville, ayant d'abord guéri l'abbesse de Chelles,
-puis s'étant rendu à Paris, où il opéra plusieurs cures semblables,
-s'adjoignit quelques-uns de ses compagnons et fonda une succursale de
-son ordre dans un petit hameau situé sur le chemin de Vincennes, et
-qui n'avait pas encore de nom. Les moines guérisseurs furent appelés
-des pique-puces, soit parce que le mal avait l'apparence de la piqûre
-d'un insecte, soit plutôt parce qu'ils faisaient une piqûre aux
-tumeurs pour les guérir, en opérant ensuite une succion. Le nom de
-_Picpus_ resta à leur monastère et au village qui l'environnait.
-
-
-=58.=--«Le roi (Louis XIV), feu Monsieur, Mgr le dauphin et M. le
-duc de Berry étaient de grands mangeurs. J'ai vu souvent le roi manger
-quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une
-perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de
-jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et
-puis encore du fruit et des oeufs durs.» (PRINCESSE PALATINE,
-_Correspondance_.)
-
-
-=59.=--Strafford, ministre du roi Charles Ier, mis en jugement,
-fut condamné sous le prétexte de haute trahison, mais en réalité pour
-avoir voulu défendre trop énergiquement les prérogatives royales
-contre le mouvement d'opposition qui devait renverser la monarchie.
-L'exécution de la peine capitale ne pouvait avoir lieu qu'avec
-l'assentiment du roi, qui n'eut pas le courage de le refuser. En
-allant au supplice avec une grande fermeté, Strafford prononça ce
-verset du psaume 145, auquel sa situation ne donnait que trop raison:
-_Nolite confidere in principibus, in filiis hominum, in quibus non est
-salus_. (Ne placez point votre confiance dans les princes et dans les
-fils des hommes, car il n'y a point de salut à espérer d'eux.)
-
-
-=60.=--Le _British Museum_ a dernièrement acquis un des petits
-carnets où le célèbre Beethoven avait coutume de noter, au jour le
-jour, les moindres faits de sa vie.
-
-En voici un extrait, qui prouve surabondamment le mal que devait lui
-donner la tenue de sa maison:
-
- 31 janvier. Renvoyé le domestique.
- 15 février. Pris une cuisinière.
- 8 mars. Renvoyé la cuisinière.
- 22 mars. Pris un domestique.
- 1er avril. Renvoyé le domestique.
- 16 mai. Renvoyé la cuisinière.
- 30 mai. Pris une femme de ménage.
- 1er juillet. Pris une cuisinière.
- 28 juillet. La cuisinière s'en va. Quatre mauvais jours. Mangé à
- Lerchenfeld.
- 29 août. Congédié la femme de ménage.
- 6 septembre. Pris une bonne.
- 3 décembre. La bonne s'en va.
- 18 décembre. Renvoyé la cuisinière.
- 22 décembre. Pris une bonne.
-
-Et, entre tous ces congés, le compositeur trouvait le temps d'écrire
-les chefs-d'oeuvre que nous savons.
-
-
-=61.=--Dans un recueil intitulé _Variétés historiques, physiques
-et littéraires_, publié en 1752, nous trouvons ces remarques suivantes
-sur l'usage du tabac:
-
-«Chacun sait que, l'usage du tabac étant devenu commun, on ne se
-contenta pas d'en mâcher et d'en fumer; on le réduisit encore en
-poudre dans de petites boîtes faites en forme de poires, qu'on ouvrait
-par un petit trou, d'où l'on en faisait sortir la poudre, dont on
-mettait deux petits monceaux sur le dos de la main, afin qu'on pût de
-là les porter l'un après l'autre à chaque narine.»
-
-Le premier usage de ce tabac en poudre parut dans les commencement si
-bizarre qu'on crut qu'il ne convenait qu'à des soldats et aux
-personnes très vulgaires. Il n'y eut en effet que ces sortes de gens
-qui en usèrent les premiers.
-
-Cependant, comme il arrive à l'égard des coutumes les plus
-extravagantes, l'imagination se fit peu à peu à celle-là. Des gens
-distingués commencèrent à l'adopter; on fit en leur faveur des boîtes
-beaucoup plus propres et plus riches, qui se fermaient avec une sorte
-de petit appareil qui ne prenait dans la boîte qu'autant de poudre
-qu'il en fallait pour chaque narine, et qu'on mettait toujours sur le
-dos de la main. Un second perfectionnement fut que cette même boîte
-contint une râpe que l'on faisait tourner sur un bloc de tabac (dit en
-_carotte_), de façon à produire chaque fois une petite quantité de
-poudre fraîche. (Notons que cette râpe portative resta très longtemps
-en usage chez les vrais amateurs de tabac.)
-
-Dans l'estampe que nous reproduisons, et qui date de 1660, l'on voit
-aux mains d'un abbé mondain la râpe primitive, très volumineuse, sur
-laquelle le priseur frotte à pleine main la _carotte_, pour la réduire
-en poudre à mesure des besoins.
-
-[Illustration: FIG. 4.--_Monsieur l'abbé prend du tabac_,
-fac-similé d'un estampe du dix-septième siècle (1660).]
-
-La répugnance qu'on avait eue d'abord étant levée, chacun se piqua
-d'avoir du tabac en poudre et d'en user; mais les personnes délicates
-eurent de la peine à s'accommoder de l'odeur de cette plante; on y mit
-différents aromates: et ce fut encore ici où la bizarrerie parut plus
-grande. Certaines odeurs furent en vogue et prirent le dessus, selon
-le caprice des personnes qui les mettaient en crédit, jusque-là qu'un
-marchand d'une ville de Flandre s'enrichit pour avoir su donner à son
-tabac en poudre _l'odeur des vieux livres moisis_, qu'il sut
-accréditer parmi les officiers français alors en garnison dans cette
-province.
-
-L'odeur la plus généralement recherchée fut celle du musc, et c'est de
-cette époque que date la réputation de certains débits qui s'étaient
-placés sous le vocable de la _Civette_, que quelques-uns ont gardé
-jusqu'à nos jours.
-
-Quoi qu'il en fût, l'usage du tabac était devenu général. «Au
-lieu d'en avoir, comme dans les commencements, une sorte de
-honte,--dit le même auteur,--chacun s'en fit une espèce de
-bienséance. En avoir le nez barbouillé, la cravate ou le justaucorps
-marqués n'a rien de choquant aujourd'hui, comme d'avoir en poche des
-râpes presque aussi longues que des basses de violes. Une fois en
-chemin, on n'y a plus gardé de mesure; plusieurs l'ont pris à pleine
-main non seulement dans les tabatières, mais jusque dans des poches
-tout exprès adaptées à leurs habits...»
-
-
-=62.=--_Mite_ est un qualificatif que l'on donne aux chats (du
-latin _mitis_, doux), parce que les chats et surtout les chattes ont
-une apparence de douceur. (La Fontaine a dit: «Faisait la chatte
-mite.») De là _mitaines_, pour désigner en principe des gants fourrés
-en poil de chat, par suite la locution «prendre des mitaines pour agir
-en telle ou telle circonstance»; de là aussi _mitonner_, parce que le
-pain devient plus doux en _mitonnant_.
-
-
-=63.=--Notre mot _niveau_ vient du latin _libella_, qui avait la
-même signification, et longtemps en français l'on dit _liveau_. Les
-Italiens disent encore _livallo_, et les Anglais _leval_. C'est donc
-par corruption et substitution de l'_n_ initiale à l'_l_ que s'est
-formé le mot actuel.
-
-
-=64.=--Notre mot _grotesque_ dérive incontestablement du mot
-_grotte_, dont on ne s'explique pas tout d'abord la relation, étant
-donné le sens attribué au dérivé. Lorsque Raphaël et Jean d'Udine
-étaient en réputation, on découvrit dans les ruines du palais de Tite
-quelques chambres enfoncées sous ces ruines et semblables à des
-grottes, dont les parois étaient couvertes de peintures dans le goût
-des ouvrages bizarres et plaisants qu'on a depuis appelés
-_grotesques_, parce que les peintures auxquelles on les a comparées
-étaient dans des _grottes_.
-
-
-=65.=--Pourquoi l'usage établi en France et devenu, croyons-nous,
-en quelque sorte officiel, a-t-il décidé que pour la circulation dans
-les rues et sur les routes, les voitures--et les piétons
-eux-mêmes en cas de foule--doivent tenir la droite plutôt que la
-gauche?
-
-Pourquoi les chemins de fer, au contraire, marchent-ils sur la voie de
-gauche par rapport au sens de leur direction?
-
---L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ publie à ce
-sujet une très intéressante communication de M. le docteur A.
-Fournier, d'après un mémoire présenté en juin 1879 à la _Société
-d'anthropologie_ par M. de Jouvencel:
-
-M. de Jouvencel a constaté que Français, Italiens, Espagnols et leurs
-colonies, en un mot les _populations latines_, prenaient toujours
-_leur droite_.
-
-Les Allemands, les Anglais, les Scandinaves, prennent, au contraire,
-_leur gauche_.
-
-Voici comment M. de Jouvencel explique ces coutumes:
-
-Le Romain était très superstitieux, très attentif au moindre _signe_
-dans l'air, et partout _la droite_ était considérée comme la région
-des signes favorables: un tressaillement de l'_oeil droit_ était un
-bon présage.
-
-Par contre, tout signe apparu sur _la gauche_ était funeste, sinistre.
-Cette croyance nous est restée dans le mot _sinistre_, qui indique une
-chose de mauvais augure, et qui vient du latin _sinister_, désignant,
-pour le Romain, le _côté gauche_.
-
-Afin d'échapper à tout mauvais signe de la gauche, le charretier
-romain s'en éloignait, et se tenait toujours sur la droite, par où il
-pouvait se rapprocher des présages heureux.
-
-De là vient évidemment cet usage général chez les populations
-néo-latines de prendre leur droite.
-
-Mais pourquoi les peuples d'origine germaine et saxonne prennent-ils
-leur _gauche_?
-
-Précisément parce que les Romains, leurs ennemis, prenaient leur
-_droite_...
-
-... Ces peuples barbares, aussi superstitieux que les Romains (il
-était difficile de l'être plus), les voyant persuadés que la _droite_
-leur était favorable, se voyant vaincus souvent après que les
-_présages de la droite_ avaient encouragé les légions romaines, et
-entendant d'ailleurs les superstitieux légionnaires attribuer souvent
-les échecs des Romains à l'apparition de certains signes sur la gauche
-de l'armée romaine, ces barbares ont dû en conclure, par une logique
-bien naturelle chez les peuples enfants, que, la _droite étant
-favorable_ aux Romains, la _gauche_ (la sinistre) devait être
-favorable à leurs ennemis.
-
-C'est ainsi que les peuples germains, scandinaves, britanniques
-(anglo-saxons plus tard), furent amenés à adopter la _gauche_.
-
-Mais, dira-t-on, pourquoi les chemins de fer prennent-ils la _gauche_,
-même chez les Latins?
-
-Par cette raison que les Anglais ont été les initiateurs des chemins
-de fer en France comme dans le reste de l'Europe, et que, tout
-naturellement, ils firent prendre la gauche par leurs trains sur les
-voies ferrées, comme pour les voitures sur les routes, et que
-Français, Espagnols, Italiens, adoptèrent cette coutume, qui leur
-venait de la nation qui leur apprit à exploiter les chemins de fer.
-
-Notons toutefois que les tramways installés dans les rues des villes
-se conforment à l'ordre de circulation usuel sur ces voies, en prenant
-la droite comme les voitures ordinaires.
-
-
-=66.=--Par notre temps de défis extravagants, on peut rappeler
-qu'en 1779 un Anglais paria de faire une course de trente milles
-pendant le temps qu'un escargot parcourrait un espace de trente pouces
-sur une pierre saupoudrée de sucre. La course eut lieu à Newmarck.
-Des paris s'élevant à plusieurs milliers de guinées furent engagés
-entre gens tenant les uns pour le cavalier, les autres pour
-l'escargot,--qui fut vainqueur.
-
-
-=67.=--Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la
-chapelle de la reine Victoria, dirigeait l'orchestre du festival de
-Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernière fois
-devant le public.
-
-Mme Malibran, déjà souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands
-efforts de voix et qui fut redemandé. La célèbre cantatrice, après
-avoir fait des signes suppliants, s'adressa à Georges Smart, qui
-dirigeait l'orchestre, et lui dit:
-
-«Si je répète, j'en mourrai.»
-
-Sir Georges Smart lui répondit:
-
-«Alors, Madame, vous n'avez qu'à vous retirer, je ferai des excuses au
-public.
-
---Non, répliqua-t-elle avec énergie, non, je chanterai! Mais je
-suis une femme morte.»
-
-Elle disait vrai.
-
-
-=68.=--Parmi les jeunes écoles littéraires qui, en ces derniers
-temps, se sont affublées des titres les plus fantaisistes, il a été
-maintes fois question du groupe des _Évanescents_, qui en se désignant
-ainsi ont cru sans doute faire usage d'un vocable absolument nouveau.
-Eh bien, non, ainsi que le prouve cet extrait d'un journal de 1849:
-
-«Rien d'impossible à l'algèbre, et surtout à l'algèbre de M. Cauchy.
-Oui, à l'aide de son algèbre, M. Cauchy, le célèbre mathématicien,
-vient de faire une découverte inouïe. M. Cauchy a trouvé, a défini une
-ondulation encore inconnue de l'éther, un nouveau rayon lumineux. Mais
-quel rayon! Figurez-vous, si vous le pouvez sans en être ébloui, une
-lumière qui ne se voit pas, une lumière représentée par _la partie
-réelle de trois variables imaginaires, par une exponentielle
-trigonométrique_, ce que M. Cauchy appelle très bien le rayon
-_évanescent_ (du latin _evanescere_, s'épanouir, disparaître). Cet
-extrait de lumière, ce rayon évanescent, fera la gloire de M. Cauchy.
-Qu'on ose soutenir après cela que l'algèbre n'est plus bonne à rien!»
-
-
-=69.=--Comme quoi l'intervention de la foudre empêcha qu'un impôt
-fût mis sur le peuple.
-
-En 1390, Charles VI et la reine Isabeau de Bavière assistaient à la
-messe à Saint-Germain-en-Laye, tandis que le conseil délibérait sur
-une taille générale.
-
-Tout à coup l'orage se déclare, la foudre gronde et brise les vitraux,
-dont les éclats viennent frapper l'autel. Les habitants tombent à
-genoux, le prêtre finit la messe à la hâte, et la reine Isabeau,
-croyant que le Ciel s'opposait lui-même à cette nouvelle taxe, dut
-renoncer à de nouveaux subsides.
-
-
-=70.=--_La fin d'un gourmand._--Grimod de la Reynière, si
-célèbre par ses excentricités et ses écrits dans l'histoire de la
-gastronomie française, était le fils d'un ancien fermier général, qui
-lui avait laissé une grande fortune. Physiquement, la nature l'avait
-fort disgracié, car cet arbitre du goût culinaire était une sorte
-d'infirme, dont les bras portaient, au lieu de mains, deux appendices
-étranges en forme de patte d'oie; intellectuellement assez bien doué,
-il publia un certain nombre d'ouvrages peu remarquables au point de
-vue littéraire, mais curieux par les sujets qui y sont traités,
-notamment sept ou huit années (1803-1812) d'un _Almanach des
-gourmands_, qui fit beaucoup de bruit en son temps, et le _Manuel de
-l'Amphytrion_, qui est devenu un des classiques de la table.
-
-Après avoir assez longtemps occupé la renommée, Grimod de la Reynière
-tomba dans le plus profond oubli, et vers 1830 le docteur Roque, dans
-son _Traité des plantes usuelles appliqué à la médecine et au régime
-alimentaire_, consacrait à cet oublié la notice suivante:
-
-«L'auteur de l'_Almanach des gourmands_, que beaucoup de gens croient
-mort et enterré, est encore de ce monde. Il mange, il digère, il dort
-dans la charmante vallée de Longpont. Mais comme il est changé! Si
-vous lui parlez de sa haute renommée, il vous répond à peine: il veut
-mourir, il invoque la mort comme la fin de son tourment; et si elle
-tarde trop à venir, il saura bien devancer son heure. Et pourtant il
-ne meurt pas: il attend.
-
-«A neuf heures du matin il sonne ses domestiques. Il les gronde, il
-crie, il extravague, il demande son potage aux fécules. Il l'avale.
-Bientôt la digestion commence, le travail de l'estomac réagit sur le
-cerveau; les idées ne sont plus les mêmes, le calme renaît, il n'est
-plus question de mourir. Il parle, il cause tranquillement, il demande
-des nouvelles de Paris et des vieux gourmands qui vivent encore.
-
-«Lorsque la digestion est faite, il devient silencieux et s'endort
-pour quelques heures. A son réveil les plaintes recommencent; il
-pleure, il gémit, il s'emporte, il appelle de nouveau la mort à grands
-cris. Mais vient l'heure du dîner, il se met à table, on le sert, il
-mange copieusement de tous les plats, bien qu'il dise n'avoir besoin
-de rien, puisque sa dernière heure approche. Au dessert sa figure se
-ranime, ses sourcils se dressent, quelques éclairs sortent de ses yeux
-enfoncés dans leurs orbites...
-
-«Enfin on quitte la table. Le voilà dans une immense bergère; il
-croise ses jambes, appuie sur ses genoux les moignons qui lui servent
-de mains, et continue ses interrogations, toujours roulant sur la
-gourmandise.
-
-«--Les pluies ont été abondantes, il y aura beaucoup de
-champignons dans nos bois à l'automne. Quel dommage que je ne puisse
-plus marcher pour aller les cueillir moi-même! Comme nos cèpes sont
-beaux! quel doux parfum! Vous reviendrez, n'est-ce pas, docteur? Vous
-nous en ferez manger, vous présiderez à leur préparation.»
-
-«La digestion commence, la parole devient rare, hésitante, peu à peu
-ses yeux se ferment. Il est dix heures. On le couche, et le sommeil le
-transporte dans le pays des songes. Il rêve à ce qu'il mangera le
-lendemain.»
-
-
-=71.=--Lorsqu'on donna la comédie de _l'Égoïsme_, par Cailhava,
-le public s'aperçut, dès la première représentation, qu'un homme du
-parterre applaudissait de toutes ses forces. Il fut remarqué encore à
-la seconde, ainsi qu'aux suivantes. Ses claquements de mains
-redoublaient à mesure que les représentations se succédaient. Un des
-amis de l'auteur l'avertit de la bonne volonté du personnage, et lui
-dit, en riant, que cela méritait bien un remerciement de sa part.
-M. de Cailhava fut assez heureux pour apprendre le nom et découvrir
-la demeure de l'original; il se rendit un matin chez cet amateur
-si zélé: «Mon cher Monsieur, lui dit-il, je viens vous rendre
-grâce de la bonne volonté que vous avez témoignée pour ma
-comédie, et de toute la chaleur que vous avez mise pour la faire
-réussir.--Trêve de remerciements, dit notre homme; j'avais parié
-pour dix représentations, et je me suis arrangé pour ne pas perdre
-le pari.»
-
-
-=72.=--Le roi Louis XIII, qui passait souvent le temps à
-s'ennuyer, ne laissait pas cependant de chercher à se créer des
-occupations. «On ne saurait quasi compter, dit Tallemant des Réaux,
-les beaux métiers qu'il apprit. Il savait faire des canons de cuir,
-des lacets, des filets, des arquebuses, voire de la monnaie. Il était
-bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts qu'il
-envoya vendre au marché. Une fois, il se mit à apprendre à larder
-(voyez comme cela s'accorde bien: _larder_ et _Majesté_). J'ai peur
-d'oublier un de ses métiers: il rasait bien; et un jour, il coupa la
-barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu'un petit toupet au
-menton. On en fit une chanson:
-
- Hélas! ma pauvre barbe,
- Qu'est-c' qui t'a faite ainsi?
- C'est le grand roi Louis,
- Treizième de ce nom,
- Qui toute a ébarbé sa maison.
-
-De là vint sans doute l'usage d'appeler _royale_ le bouquet de barbe
-placé sous la lèvre inférieure.»
-
-
-=73.=--Un grammairien demande à quelle conjugaison appartient le
-verbe _sachoir_ ou _sacher_. Évidemment c'est là une demande ironique,
-mais très bien motivée par l'étrange emploi que beaucoup de gens font
-du subjonctif du verbe savoir, en lui donnant la forme de l'indicatif.
-Après avoir dit, par exemple, très régulièrement: «Cela n'est pas
-probable, que je sache,» on dira communément: «Je ne _sache_ pas que
-cela soit probable.» Cette forme, qui semble admise aujourd'hui dans
-le bon langage, ne reste pas moins _indicative_, et partant
-nécessiterait l'adoption du verbe _sachoir_ ou _sacher_, qui devrait
-se conjuguer ainsi: _Je sache, tu saches, nous sachons; je sachais; je
-sacherai; je sacherais_, etc.
-
-
-=74.=--Qu'appela-t-on, dans l'histoire, l'_Angélus du duc de
-Bourgogne_?
-
---Jean sans Peur, duc de Bourgogne, après avoir fait assassiner,
-à Paris, le 23 novembre 1407, Louis, duc d'Orléans, avoua son crime
-dans une assemblée des princes du sang, et se vit obligé, pour éviter
-le châtiment qu'il méritait, de s'enfuir au plus vite. Il n'échappa
-qu'à grand'peine à une troupe de cavaliers qui le poursuivirent à
-outrance. Il arriva dans ses États à une heure de l'après-midi; et, en
-mémoire du péril qu'il avait couru, il ordonna que dorénavant les
-cloches sonneraient à cette heure. Cette sonnerie s'appela, depuis,
-l'_Angélus du duc de Bourgogne_.
-
-
-=75.=--En 1361, _Laurent Celsi_ fut élu doge de Venise comme
-successeur du doge Delphino. Le père de _Laurent Celsi_ vivait encore;
-il montra en cette occasion une singulière faiblesse d'esprit. Se
-croyant trop supérieur à son fils pour se découvrir en sa présence, et
-ne pouvant éviter de le faire sans manquer à ce qu'il devait au chef
-de l'État, il prit le parti d'aller toujours tête nue. Ce travers, de
-la part d'un vieillard d'ailleurs respectable, ne fit aucune
-impression sur l'esprit des nobles, qui se contentèrent d'en
-plaisanter; mais le doge, touché de voir son père se donner en
-spectacle par cette ridicule imagination, s'avisa de faire mettre une
-croix sur le devant de la corne ducale; alors le bon vieillard ne fit
-plus de difficulté de reprendre le chaperon. Quand il voyait son fils,
-il se découvrait en disant: _C'est la croix que je salue, et non mon
-fils, car, lui ayant donné la vie, il doit être au-dessous de moi._
-
-[Illustration: FIG. 5.--Costume de cérémonie du doge de Venise,
-d'après une estampe du recueil intitulé _Trionfi, faste e ceremonie
-publiche della nobilissima citta di Venetia_ (1610).]
-
-
-=76.=--Le nom de _lycée_, qui est aujourd'hui donné exclusivement aux
-établissements d'instruction pour la jeunesse, servait à désigner,
-chez les Grecs, les lieux où ils s'assemblaient pour les exercices du
-corps. Dans la suite, ce mot devint le nom distinctif d'une secte ou
-école philosophique. Le _Lycée_ en ce sens signifie l'école d'Aristote
-(comme le _Portique_ signifie celle de Zénon), parce que l'endroit où
-enseignait ce philosophe était voisin du temple d'Apollon Lycéen
-(_Lukeios_, de _lukos_, loup, parce que ce dieu avait délivré une
-contrée des loups qui l'infestaient). A la fin du siècle dernier, on
-nomma _lycée_, par analogie, les lieux où se tenaient des assemblées
-de gens de lettres, et notamment un établissement où se faisaient des
-cours publics. Ce fut là que la Harpe professa les leçons de
-littérature, qu'il publia d'ailleurs sous le nom de _Lycée_. Sous le
-premier empire, les collèges royaux prirent ce nom, qu'ils perdirent à
-la Restauration, pour le reprendre sous le second empire.
-
-
-=77.=--On trouve dans les papiers du grand ministre Colbert le
-relevé suivant, écrit de sa main, et suivi d'une note rappelant que ce
-travail avait été présenté au roi, pour lui prouver que plus les États
-ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les
-événements de leur histoire offrent une marche régulière et paisible,
-et plus leur règne a de durée.
-
-EMPEREURS ROMAINS DEPUIS JULES CÉSAR JUSQU'A CONSTANTIN V (775)
-
- Morts naturellement 37
- Assassinés 54
- Empoisonnés 2
- Expulsés du trône 5
- Ayant abdiqué 6
- Enterré vivant 1
- Suicidés 5
- Frappés de la foudre 2
- Noyés 0
- Mort inconnue 2
- ---
- Soit en huit siècles environ 114
-
-EMPEREURS D'OCCIDENT DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU'A FERDINAND III (1656)
-
- Morts naturellement 32
- Assassinés 8
- Empoisonné 1
- Expulsés 5
- Ayant abdiqué 1
- Enterrés vivants, suicidés, frappés de la foudre 0
- Noyé 1
- Mort inconnue 0
- ---
- Soit en huit autres siècles 48
-
-
-=78.=--On a beaucoup discuté sur la question de savoir si la
-ciguë qui, chez les Grecs, servait à faire mourir les condamnés, était
-la plante à laquelle les botanistes modernes ont donné ou conservé ce
-nom, et, en fin de compte, l'on ne s'est guère accordé, sinon pour
-reconnaître que les détails donnés par Platon, dans son _Phédon_, sur
-la mort de Socrate, ne s'accordent guère avec les violents effets que
-produirait l'empoisonnement par notre ciguë; et l'on a cru pouvoir
-conclure que l'espèce d'engourdissement, de refroidissement graduel
-auquel succomba, sans douleur en quelque sorte, l'illustre philosophe,
-se rapporterait beaucoup mieux à une absorption d'opium ou suc du
-pavot, dont nous savons que les anciens connaissaient les effets, qui
-sont simplement somnifères à faible dose, et deviennent mortels quand
-il est pris en plus forte quantité.
-
-
-=79.=--Tel fut toujours chez les Anglais, en fait de procédure
-criminelle, le respect de la liberté morale des accusés, que,
-lorsqu'une cause était soumise au jury, le président du tribunal,
-après avoir appelé les jurés à prendre séance, invitait l'accusé à les
-regarder attentivement, afin que, lors même qu'il ne les connaissait
-pas, il pût récuser ceux dont la physionomie le choquait ou le
-troublait.
-
-
-=80.=--Les charges de judicature, avant la Révolution,
-s'achetaient comme aujourd'hui une étude de notaire ou d'avoué. La
-vente de ces emplois datait de Louis XII, qui, ayant besoin d'argent,
-crut qu'il valait mieux vendre les places de juges que de mettre de
-nouveaux impôts sur le peuple. Or, avant Louis XII, il était de
-tradition que tous les magistrats, en montant pour la première fois
-sur leur tribunal, jurassent qu'ils n'avaient point acheté leur
-charge; et il y eut cela de singulier quand ces charges devinrent
-vénales, que l'on conserva l'obligation de ce serment: de telle sorte
-que tous les nouveaux magistrats inauguraient leur entrée en charge
-par un parjure.
-
-Sous Henri IV, Guillaume Saly, ayant acheté la charge de lieutenant
-général de la connétablie, s'obstina à ne point jurer contre la
-vérité, et surtout contre la notoriété publique. Le roi approuva sa
-conduite et abolit cet usage, où le ridicule se mêlait à l'odieux du
-mensonge.
-
-
-=81.=--Par qui fut introduit et planté en France le premier
-marronnier d'Inde?
-
---La réponse à cette question se trouve dans un opuscule anonyme
-publié en 1688, sous le titre de _Connaissance et Culture parfaite des
-tulipes, anémones, oeillets, oreilles-d'ours_, et dédié au célèbre Le
-Nôtre.
-
-«Les anémones (_anemone coronaria_) nous sont venues de
-Constantinople. M. Bachelier, grand curieux de fleurs, les en apporta,
-il y a environ quarante ans (soit 1640). Il apporta de ce même voyage
-le marron qui produisit, au pied de la tour du Temple le marronnier
-d'Inde qui fut le père de tous ceux qui sont en France et dans les
-États voisins. Nos illustres curieux visitaient assidûment le jardin
-de M. Bachelier; ils furent émerveillés de voir la floraison des
-anémones. Quelques anémones doubles qui se trouvèrent parmi les
-simples furent cause que M. Bachelier voulut les augmenter pendant
-huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres
-curieux fut trop véhémente pour admettre un terme aussi long; et quand
-l'argent ne peut rien, l'adresse se met du jeu.
-
-«L'invention dont se servit un de nos curieux, conseiller au
-parlement, est trop spirituelle pour être tue. Cette graine ressemble
-extrêmement à de la bourre; elle en porte même le nom et, quand elle
-est tout à fait mûre, elle s'attache facilement aux étoffes de laine.
-Ce conseiller alla donc voir les fleurs de M. Bachelier, dont la
-graine était tout à fait mûre. Il y alla en robe de drap de palais
-(étoffe un peu poilue) et commanda à son laquais de la laisser
-traîner. Quand ces messieurs furent arrivés vers les anémones
-fleuries, on mit la conversation sur une plante qui attira loin de là
-les yeux de M. Bachelier, et d'un tour de robe on effleura quelques
-têtes d'anémones, qui laissèrent de leurs graines à l'étoffe. Le
-laquais, qui avait été sermonné d'avance, reprit aussitôt la queue de
-la robe, la graine se cacha dans les replis, et M. Bachelier ne se
-douta de rien.
-
-«Mais la multiplication de ses fleurs lui apprit plus tard qu'il avait
-été victime d'un tour d'adresse.»
-
-
-=82.=--Jadis l'inauguration du prince de Carnie et Carinthie se
-faisait de façon assez singulière.
-
-Un paysan, suivi d'une foule d'autres villageois, se plaçait sur un
-tas de pierres dans une certaine vallée; il y avait à sa droite un
-boeuf noir et maigre, à sa gauche une cavale noire et maigre aussi.
-
-Le prince destiné à régner s'avançait, habillé en berger, et portant
-une houlette.
-
-«Quel est cet homme qui s'avance d'un air si fier? demandait le
-paysan.
-
---C'est le prince qui doit nous gouverner.
-
---Aimera-t-il la justice et tâchera-t-il de faire le bonheur de
-son peuple?
-
---Oui.
-
---Il semble qu'il veut me déplacer de dessus ce tas de pierres.
-De quel droit?»
-
-On parlementait, le paysan ne consentait à s'éloigner que lorsqu'on
-lui avait offert soixante deniers, la cavale et les habits du prince,
-avec une exemption de tout impôt.
-
-Mais avant de s'éloigner il donnait un léger soufflet au prince, et
-allait chercher dans son bonnet de l'eau, qu'il lui présentait à
-boire.
-
-
-=83.=--«J'ai fait la remarque curieuse, dit le docteur Demret
-dans son livre _la Médecine des passions_, que le plus grand nombre de
-célibataires dont j'ai constaté le suicide n'avaient avec eux aucun
-animal qui ait pu les distraire ou les consoler. Dans les visites que
-j'ai faites pendant vingt-trois ans aux indigents du XIIe
-arrondissement, j'ai maintes fois remarqué que les plus malheureux
-partageaient encore leur pain et leur foyer avec un chien, dont les
-caresses affectueuses les payaient largement de retour. Il y a sept ou
-huit ans, j'ai vu dans la rue Mouffetard un crapaud apprivoisé, qui ne
-voulait pas quitter le grabat sur lequel gisait le corps d'un
-malheureux vieillard, dont il était depuis longtemps l'unique
-société.»
-
-Du même auteur:
-
-«De vieux officiers m'ont assuré que dans l'armée le cheval diminue et
-même anéantit la peur qu'éprouveraient les hommes aux heures de
-combat, à ce point que maints fantassins, reconnus pour de grands
-poltrons dans leur régiment, sont devenus d'une bravoure à toute
-épreuve en passant dans la cavalerie.»
-
-
-=84.=--D'où vient l'expression: _être tiré à quatre épingles_,
-très souvent employée?
-
---Il est évident que cette façon de parler vient de l'époque où
-le vêtement féminin comportait généralement le port d'un fichu, ou
-mouchoir dit de cou. Ce fichu, formé d'une pièce carrée repliée dans
-le sens diagonal et devenant ainsi triangulaire, avait une de ses
-pointes dans le dos, et les deux autres croisées sur la poitrine ou
-vers la ceinture. Or, comme la bonne tenue de ce fichu exigeait qu'il
-fût bien tendu sur le buste, cette tension était obtenue à l'aide de
-_quatre épingles_ placées l'une à la pointe dans le milieu du dos,
-deux autres pour l'assujettir sur chaque épaule, et la dernière pour
-le tenir croisé sur la poitrine.
-
-
-=85.=--Rien de plus fréquent que de retrouver les mots attribués
-à tel ou tel personnage dans des documents souvent très antérieurs à
-l'époque où vivaient ces personnages.
-
-Exemple: voici ce qu'on lit dans un recueil daté de 1804,
-_l'Improvisateur_ de Salentin, de l'Oise:
-
-«Le médecin Bouvard (mort en 1787) était un des plus savants mais un
-des plus brusques médecins de la Faculté. Un domestique de
-l'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymond, vint un jour le
-chercher pour son maître, pris d'une violente colique.
-
-«--J'y vais,» dit Bouvard, qui n'y alla pas. Le valet de chambre
-revint: «De grâce, Monsieur, ne vous faites pas attendre plus
-longtemps: monseigneur souffre comme un damné.
-
-«--Déjà!» dit Bouvard.
-
-Or, en 1838, M. de Talleyrand-Périgord, le célèbre diplomate, étant au
-lit de mort, reçut la visite du roi Louis-Philippe, qui s'informa de
-son état:
-
-«Oh! je souffre comme un damné!» lui répondit le malade.
-
-Les gazetiers du temps prétendent que le roi dit alors en _aparté_,
-mais assez haut cependant pour être entendu de son entourage: «Quoi!
-déjà!»
-
-Bien que le mot soit depuis resté attaché à l'histoire anecdotique de
-M. de Talleyrand, faut-il réellement croire qu'il fut prononcé dans
-les circonstances où on le place?
-
-Assurément le royal visiteur était assez spirituel pour le trouver,
-mais il est difficile de croire qu'il ait laissé échapper une pareille
-réflexion en présence du moribond, auprès duquel il s'était rendu pour
-lui donner un témoignage public de considération particulière.
-
-Le mot de Bouvard, prononcé à propos de la simple colique d'une
-Éminence d'ailleurs non présente, ne constituait qu'une innocente
-boutade; mais dans la bouche du roi, en pareil moment, il eût pris un
-tout autre caractère.
-
-Qui sait, du reste, si, pour l'attribuer un demi-siècle plus tôt au
-célèbre médecin, un nouvelliste ne l'avait pas lui-même emprunté à
-quelque Mémoire du temps passé?
-
-
-=86.=--L'idée première de la loterie vient des Génois. Il était
-d'usage dans cette république de tirer au sort le nom des cinq
-sénateurs qui devaient remplacer dans certaines places ceux qui
-sortaient de charge. Le sénat étant composé de quatre-vingt-dix
-membres, on mettait dans une urne autant de boules, dont cinq
-portaient une marque. Ceux des concurrents qui tiraient ces cinq
-boules étaient élus aux charges vacantes. Comme on connaissait les
-quatre-vingt-dix sénateurs qui devaient tirer, des particuliers
-pariaient souvent avant le tirage pour tels ou tels. Ces paris
-devinrent bientôt un objet de spéculation. Le gouvernement les
-défendit; mais, des banquiers s'étant présentés pour en faire des
-opérations régulières, ils y furent autorisés. Leur loterie se tira
-pour la première fois en 1620 et ne tarda pas à s'établir chez les
-nations voisines. Le jeu de loto ne date chez nous que de 1776, époque
-où fut définitivement constituée la loterie royale, qui ne fut abolie
-définitivement qu'en 1836.
-
-
-=87.=--Lorsque Napoléon, fils de Mme Lætitia Bonaparte, devenu
-empereur, distribuait des couronnes à ses frères et aux maris de ses
-soeurs, alors qu'il parlait en maître à l'Europe entière, sa mère ne
-se laissa pas éblouir par tant de prospérité et de grandeur... Elle
-avait été, dit un historien, forte dans l'adversité, qu'elle avait
-largement connue; et, à la cour de son fils, elle garda toute
-l'austère simplicité de sa vie. On lui reprochait même parfois une
-excessive économie, au milieu des splendeurs du nouveau règne. «Qui
-sait, disait-elle, si je ne serai pas obligée de donner du pain à tous
-ces rois?»
-
-
-=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crédit au seizième
-siècle, la _Maison rustique_ de Liébaut, donnait très sérieusement
-comme infaillibles les procédés que voici:
-
-«Voulez-vous rendre votre champ fécond et lui faire produire beaucoup
-de grain? Écrivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour
-la seconde fois, le mot _Raphaël_.
-
-«Êtes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup?
-Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit
-d'Homère:
-
- _Jupiter his altâ tonuit clementer ab Idâ._
-
-«Vous plaît-il de connaître si, l'année prochaine, le blé sera cher ou
-à bon marché, et dans quel mois de l'année arriveront ces variations?
-Commencez par bien nettoyer l'âtre de votre cheminée, le premier jour
-de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au
-hasard douze grains de blé, faites jeter dans le feu par une jeune
-fille ou par un jeune garçon l'un de ces grains. S'il brûle sans
-sauter, le prix des marchés ne variera point pendant tout le mois.
-S'il saute un peu, le prix du blé baissera. S'il saute beaucoup,
-réjouissez-vous, le blé sera au plus bas prix. Le premier de février,
-vous ferez de même pour le second grain, le premier de mars pour le
-troisième, et ainsi des douze...»
-
-A la même époque, un célèbre médecin, Mizaud, dans un livre intitulé
-_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des
-secrets de culture), indique ainsi le moyen de détourner la grêle d'un
-jardin... «Lorsque la nuée porte-grêle approche, dit-il, présentez-lui
-un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi;
-ou, trompée par sa propre image, elle imaginera voir une autre nuée,
-et se retirera, croyant la place prise.»
-
-Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement
-agricole semble avoir fait depuis quelques progrès appréciables.
-
-
-=89.=--Chacun connaît dans l'histoire de la passion de
-Jésus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin
-supplicié, lui présente au bout d'un roseau une éponge pleine de
-vinaigre. En réalité, le liquide présenté ainsi n'était autre que de
-l'eau vinaigrée, boisson ordinaire des troupes romaines.
-
-Certains historiens veulent attribuer à l'usage de cette boisson un
-rôle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de
-préserver les soldats de toutes les influences morbides des divers
-climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne santé. Chaque
-soldat recevait périodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont
-il se servait pendant plusieurs jours pour modifier légèrement l'eau
-qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les
-maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas à se faire sentir. Aussi
-les approvisionnements d'_acetum_ étaient-ils l'objet de la constante
-préoccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme
-considérer le vinaigre comme une des causes premières des grands
-succès obtenus par les armées romaines.
-
-
-=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint à
-Munster, alors que déjà la population était en rébellion contre
-l'autorité épiscopale; il s'y donna comme prophète, prêcha les
-doctrines les plus égalitaires, et ne tarda pas à être investi d'une
-sorte de pouvoir suprême, qu'il exerça de la façon la plus tyrannique
-pendant plusieurs mois. La ville, assiégée et réduite à la famine, dut
-se rendre, après de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris
-vivant, fut amené devant le prince-évêque, qui lui reprocha ses
-désordres et ses cruautés. «Si tu as éprouvé quelques dommages,
-répliqua le ci-devant prophète, fais-moi mettre dans une cage, et
-ordonne qu'on me promène dans les villes et villages, en exigeant
-seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras
-certainement beaucoup d'argent.»
-
-[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et
-de sa femme, d'après une gravure d'un livre intitulé _les Délices de
-Leyde_, publié au dix-septième siècle.]
-
-L'évêque ordonna qu'on le fît mourir dans les plus affreux tourments;
-il fut longuement tenaillé, et quand enfin il eut rendu le dernier
-soupir, son corps fut placé dans une cage de fer suspendue au haut
-d'une tour, où il resta jusqu'à ce que le temps l'eut réduit en
-poussière.
-
-On montra longtemps à Leyde, dans la maison qu'avait occupée le futur
-roi de Munster, la table qui lui servait d'établi et son portrait avec
-celui de sa femme, que nous reproduisons d'après une gravure d'un
-livre intitulé _les Délices de Leyde_, publié au dix-septième siècle.
-
-
-=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite
-souvent ce mot, mais l'on ignore assez généralement quand il fut dit
-ou plutôt écrit.
-
-A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le traité de paix qui
-survint, la France n'avait stipulé ni indemnité ni cession de
-territoire, bien que la campagne eût coûté une vingtaine de millions.
-Les journaux de l'opposition s'étant avisés de trouver le procédé un
-peu naïf, le _Journal des Débats_, qui était l'organe des hommes alors
-au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut très remarqué et qui est
-devenu en quelque sorte proverbial.
-
-
-=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des
-législateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des
-bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il
-s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure.
-
-Après avoir brisé l'antique couronne qui parait le front des rois, la
-Révolution prit un dégoût subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis
-plusieurs siècles, couvrait la tête de toutes les classes de la
-société.
-
-Elle lui préféra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour
-parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps
-immémorial, parmi les pêcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le
-bonnet rouge.
-
-Mais, par une coïncidence singulière à laquelle on ne fit pas d'abord
-attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'était autre que
-celui des galériens.
-
-Un membre de la Convention, ayant remarqué le fait, monte à la tribune
-et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tête des condamnés.
-(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adoptée. En
-conséquence, un commissaire, chargé de l'exécution du décret, se
-présente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention
-n'ayant pas pensé à régler le mode de coiffure que l'hôte du bagne
-devait substituer à celui dont on le privait, non seulement à cause de
-sa couleur, mais encore à cause de sa forme, il fut décidé, faute de
-décision, que le forçat devait rester provisoirement sans coiffure.
-Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persévéra pas dans
-son goût pour le bonnet phrygien, peu à peu elle revint au feutre
-héréditaire, et les forçats reprirent la coiffure distinctive, que la
-loi leur rendit et qu'ils conservèrent jusqu'à la suppression des
-bagnes.
-
-
-=93.=--Sous le règne de l'empereur Théodose (394), le peuple de
-Thessalonique avait, dans une sédition, tué le gouverneur et plusieurs
-officiers impériaux. Dans une circonstance pareille, Théodose avait
-pardonné aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna à une
-violente colère, et donna des ordres pour que tous les habitants de la
-ville fussent passés au fil de l'épée. Ce massacre excita dans tout
-l'empire un sentiment d'horreur. Théodose se présenta quelque temps
-après aux portes de la cathédrale de Milan. Saint Ambroise lui
-reprocha son crime; et, en présence de tout le peuple, lui interdit
-l'entrée de l'église et l'approche de la sainte table. Théodose
-accepta la pénitence publique que le saint évêque lui imposait au nom
-du Dieu de l'humanité outragée: pendant huit mois il ne dépassa point
-le parvis du temple. On sait que Théodose, né païen, avait embrassé le
-christianisme (en 380) à la sollicitation de sa femme Flacille, que
-l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes. Depuis ce moment,
-Théodose se montra plein d'un zèle ardent pour l'affermissement et la
-propagation de sa nouvelle croyance, rendant des édits pour la
-reconnaissance des dogmes, pour la célébration des lois religieuses,
-etc. «Théodose, dit un célèbre historien, doit être mis, malgré
-quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des
-rois qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes,
-il les réprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses
-anciens instincts. La colère et la vengeance étaient ses premiers
-mouvements, mais la réflexion le ramenait à la douceur. On connaît
-cette loi au sujet de ceux qui attaquent la réputation du prince: «Si
-quelqu'un, y est-il dit, s'échappe jusqu'à diffamer notre gouvernement
-et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine
-ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent
-souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par légèreté qu'il a
-mal parlé de nous, il faut le dédaigner; si c'est par aveugle folie,
-il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui
-pardonner.» Théodose mourut en 395.
-
-
-=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livrée le 11 août 1674 par
-Condé au prince d'Orange, aucune des deux armées ne remporta
-réellement la victoire; car en se séparant, après un long jour de
-combat, elles laissèrent l'une et l'autre sept à huit mille morts sur
-le champ de bataille.
-
-On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le
-remarquent des Mémoires contemporains, «ni l'une ni l'autre armée n'en
-avait trop sujet».
-
-On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote empruntée au Journal
-du chansonnier Collé.
-
-«Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il
-était convenu que les armées impériales, quoique souvent battues, ne
-perdaient jamais de bataille. Un jour, à la suite d'une action
-générale, où les troupes de l'empereur Charles VI avaient été battues
-à plate couture, un officier fut chargé d'aller apprendre ce désastre
-au souverain.
-
-«Quand cet officier fut arrivé sur les terres de l'Empire, le
-gouverneur de la première place lui notifia que, quoiqu'il vînt
-annoncer une défaite, il fallait qu'il allât et arrivât à Vienne en
-criant dans tous les endroits où il passerait: «Victoire! victoire!»
-et qu'il se fît accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du
-cor. Il se soumit à cet usage ridicule, et arriva effectivement à
-Vienne, en criant: «Victoire!»
-
-«Je fus, dit cet officier, conduit à l'empereur; je lui dis tout haut:
-«Sacrée Majesté, victoire;» et à l'oreille de l'empereur: «Bataille
-perdue, Sacrée Majesté!» L'empereur me fit tout de suite passer dans
-son cabinet, et quand je lui eus fait le détail du malheur, à lui, il
-me dit: «Et ma cavalerie?--Détruite, Sacrée Majesté.--Mon
-infanterie?--Disparue, Sacrée Majesté.»
-
-«Aussitôt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en
-présence de toute sa cour: «Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.»
-
-Peut-être, après tout, en est-il des prières publiques comme d'autres
-formalités qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prêter. A
-preuve, l'historiette suivante empruntée aux Annales du parlement de
-Chartres.
-
-Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son
-testament, que le jour de son enterrement, et chaque année à pareil
-jour, la musique de la cathédrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un
-_De profundis_. L'évêque, jugeant cette disposition indécente,
-s'opposa à l'exécution de la clause testamentaire. Les héritiers
-voulurent y obéir et portèrent l'affaire devant le parlement. Leur
-avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'efforça de
-prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennité du
-deuil que pour celle de l'action de grâces. Il l'examina, verset par
-verset, en théologien, en jurisconsulte, en philosophe et en poète. Le
-parlement se rendit à ses arguments; et les héritiers furent autorisés
-à faire chanter le _Te Deum_ contesté.
-
-
-=95.=--_Nil novi._ Les _matinées_ dramatiques ne sont pas d'usage
-aussi récent qu'on pourrait le croire. Une pièce de Térence eut un tel
-succès que, pour satisfaire la curiosité publique,--dit un ancien
-historien,--on dut la représenter une fois le matin et une autre
-fois le soir: honneur que, selon le même auteur, on n'a peut-être
-jamais fait à aucune pièce de théâtre.
-
-Honneur très fréquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant
-que les Térences soient en nombre chez nous.
-
-
-=96.=--Le comédien Baron pensait avantageusement de sa profession
-autant que de lui-même. «J'ai lu, disait-il, toutes les histoires
-anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigué d'excellents
-hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir été avare que de
-grands comédiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.»
-
-
-=97.=--La fondation de l'Académie française, dont, à bon droit,
-l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par conséquent au règne
-de Louis XIII, avait eu un précédent très notable, qui tout aussi bien
-aurait pu être le point de départ de cette institution, et qui a pu,
-du moins, en donner l'idée.
-
-Henri III, sans être savant,--comme son frère Charles
-IX,--avait beaucoup de goût pour la poésie et pour l'éloquence.
-
-«Ce prince, qui, dit un historien, avait les idées fines et délicates,
-se mit à étudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on
-peut lui reprocher, c'est qu'il se livra à cette étude dans un temps
-où il aurait dû s'occuper d'affaires beaucoup plus sérieuses,
-c'est-à-dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises, à son
-retour de Pologne. Ce qui donna lieu à Étienne Pasquier, bon Français
-et fort attaché à son roi, de montrer son chagrin par une épigramme
-latine qui peut se traduire à peu près ainsi:
-
-«Alors que la France, livrée aux guerres civiles, est à moitié dans la
-tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; déjà ce généreux
-homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend à décliner et décline en
-effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un
-grammairien.»
-
-C'était dans ce même temps que Henri III forma une assemblée de beaux
-esprits qui se réunissaient au Louvre, sous sa présidence.
-
-On leur donna dans le public le nom d'_académiciens_, et leur société
-reçut le titre d'_académie_.
-
-Un autre poète, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que
-le moment fût bien choisi pour un roi de s'adonner surtout à la
-culture des lettres, écrivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu
-regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile.
-
- Voici les arts qu'il te convient d'apprendre:
- C'est commander à toutes nations,
- Leur donner paix et les conditions;
- Te montrer doux, modérant ta puissance
- Envers celui qui rend obéissance;
- Combattre aussi l'orgueil des ennemis,
- Jusques à tant qu'abattu l'ayes soumis.
-
-Ces vers furent regardés par les courtisans et par les membres de la
-petite académie, plus sensibles à leurs intérêts qu'à ceux du roi et
-de l'État, comme une critique indiscrète de la conduite du maître. Ils
-cherchèrent donc à aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement
-formula sa justification en ces termes:
-
-AU ROI HENRI III
-
- J'ai pris ces vers d'un grand poète,
- Et je n'en suis qu'un petit interprète.
- Par un esprit ce propos fut tenu
- Au sang d'Hector, dont vous êtes venu;
- Sans chercher donc la vertu endormie
- Aux vains discours de quelque _académie_,
- Lisez ces vers, et vous pourrez savoir
- Quels sont du roi la charge et le devoir.
-
-Henri III, paraît-il, prit très bien la chose; et les réunions
-publiques furent peu à peu négligées.
-
-
-=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de
-l'épervier_, parce que le présent d'hommage que les seigneurs de ce
-pays devaient faire au roi de France consistait en un épervier (oiseau
-de chasse).--La _mal coiffée_ était le nom que portait, que
-d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du château de Moulins
-qui sert de prison à cette ville. Enfin le _mai des orfèvres_ de Paris
-consistait en un tableau dont, par suite d'un voeu, la corporation des
-orfèvres devait faire chaque année, le 1er jour de mai, offrande à la
-Vierge Marie. Ces tableaux étaient ordinairement demandés aux artistes
-les plus renommés. On peut citer notamment le mai des orfèvres de
-1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui représente saint Paul prêchant à
-Éphèse et qui de l'église Notre-Dame a passé au musée du Louvre.
-
-
-=99.=--On a très longuement discuté pour arriver à déterminer la
-raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions
-napoléoniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est
-arrêté à aucune opinion bien précise.
-
-Or, dans le fait-divers suivant, publié le 25 mars 1815 par le _Nain
-jaune_, feuille ouvertement napoléonienne, la vraie raison nous semble
-bien nettement indiquée.
-
-«Le général Marchand, se préparant, près de Grenoble, à barrer le
-chemin à l'empereur, dit à ses canonniers: «A vos pièces, mes amis, et
-chargez.--Général, lui répondirent-ils, nous n'avons pas de
-munitions.--Que me dites-vous là?--Certainement, car pour
-tirer sur le _père la Violette_, il ne faut charger qu'avec des
-fleurs.»
-
-«On sait, ajoute le rédacteur, que le nom de _la Violette_ est celui
-que depuis longtemps les soldats fidèles donnent à l'empereur, _dont
-ils attendaient le retour à l'époque du printemps_.»
-
-
-=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt de
-façon si tragique (brûlé dans un drap imprégné d'eau-de-vie, où il
-s'était enveloppé, comme remède fortifiant), était très versé dans la
-pratique de la science hermétique et surtout dans les connaissances
-des poisons. Il chargea, en 1384, le ménestrel Woudreton d'empoisonner
-Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frère, et ses oncles
-les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions
-qu'il lui donna à cet égard:
-
-«Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en
-mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à
-Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu
-passeras, à hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la
-poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois,
-des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi près de la cuisine,
-du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux où tu
-verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes
-ou vins, au cas que tu pourras faire à ta sureté: autrement ne le fais
-point.» Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction écrite par
-le roi de Navarre, il fut jugé et écartelé en place de Grève en 1381.
-(Cité par M. J. Girardin, dans ses _Leçons de chimie élémentaire_.)
-
-
-=101.=--«Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans
-l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que
-Marseille fut fondée par une colonie phocéenne. Or, feu mon père,
-homme très savant, a vérifié que les vignerons des environs de
-Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes
-de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut après avoir mis par
-écrit les mots de tout ce qu'il entendit chanter à vingt vignerons
-différents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et
-ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient être reconnus
-qu'avec peine, s'étaient cependant conservés depuis les temps
-antiques, par une tradition orale, de génération en génération.»
-
-
-=102.=--A quelle époque la fleur de lis apparaît-elle dans les
-armes des rois de France, et quelle est, à ce qu'on croit, l'origine
-de cet emblème?
-
---En réponse à cette question nous reproduisons le frontispice
-d'un recueil de sceaux du moyen âge, publié en 1779, dont les diverses
-figures sont accompagnées des notes suivantes:
-
-La fig. 1 représente un soldat franc armé de son bouclier, fig. 2, sur
-lequel sont figurés trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir
-été les premières armoiries des Francs,--si tant est qu'ils
-eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais:
-_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prétend
-qu'avant Clovis c'étaient trois diadèmes ou couronnes de gueules sur
-champ d'argent. D'autres prétendent que les Sicambres portaient pour
-symbole une tête de boeuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour
-armes des abeilles; dans l'écusson, fig. 3, elles sont représentées à
-l'ordinaire; une autre à part est reproduite d'après le tombeau de
-Childéric.
-
-[Illustration: FIG. 7.--Fac-similé du frontispice d'un recueil de
-sceaux du moyen âge, publié par A. Boudet, en 1779.]
-
-Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent
-réduites à 3 que sous le règne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes
-les opinions qui ont été émises sur l'origine des fleurs de lis, la
-plus probable semble être celle qui se rapporte à l'_angon_, ou dard
-de médiocre longueur ayant un fer à deux pointes recourbées. Les rois
-le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus
-grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point
-extraordinaire qu'ils aient adopté pour emblème la figure de cette
-arme, qui leur était spéciale.
-
-On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis
-ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrétienne,
-les deux autres le clergé et la chevalerie, qui doivent être toujours
-prêts à défendre la foi chrétienne.
-
-
-=103.=--Nous avons dans la langue française--dit
-Voltaire--un certain nombre de mots composés dont le simple
-n'existe plus ou qui, dérivé des langues antérieures, n'a jamais passé
-dans la nôtre.
-
-Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pères. Nous avons les
-composés _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons
-ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_,
-_intrépide_, _inépuisable_, et nous ne disons pas _effable_,
-_trépide_, _épuisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a
-des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de
-_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point
-d'autres _chalands_ que ceux qui achètent.
-
-
-=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva,
-pendant la durée du concile de Constance (1404-1418), dans différentes
-villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre
-autres les _Institutions_ de Quintilien, rhéteur romain, qui vivait au
-premier siècle de notre ère. Ce ne fut pas au fond du monastère de
-Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la
-boutique d'un charcutier, que Pogge découvrit le manuscrit de
-Quintilien. Colomès, érudit français du dix-septième siècle,
-l'affirme, sur la foi des savants les plus autorisés.
-
-Le même Colomès raconte également que les Lettres du célèbre
-chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouvées dans les
-magasins d'un passementier.
-
-Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire
-Ménippée_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait déjà parlé de
-cette précieuse découverte:
-
-«Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres
-de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frère a recouvrés
-miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du défunt,
-qui servoient à ce passementier à envelopper les passements qu'il
-vendoit.»
-
-
-=105.=--L'orme, dit M. Meray, dans son très curieux livre _la Vie
-au temps des cours d'amour_, jouait un grand rôle dans la vie publique
-de nos aïeux, planté qu'il était d'ordinaire devant la porte du
-château ou de l'église. L'orme était l'arbre favori; son branchage
-évasé et sa feuille solide, qui ne tombe qu'aux gelées de novembre,
-formaient une voûte ombreuse, sous laquelle nos pères aimaient à
-s'assembler. Sous l'orme du château, le seigneur ou son sénéchal, son
-prévôt ou son bailli, rendaient la justice en temps d'été, tenaient
-_les plaids sous l'ormel_. Symbole du droit de juridiction féodale,
-l'arbre traditionnel passait à l'héritier mâle. Sous l'orme de
-l'église se faisaient les discussions d'intérêt communal, les
-publications de mariage et les avertissements du prône. Là encore le
-moine de passage aimait à sermonner les fidèles, à leur montrer les
-reliques, à leur débiter pour quelques _mailles_ (petite pièce de
-monnaie) les bienheureuses indulgences romaines.
-
-Quand l'orme du manoir seigneurial appartenait à un châtelain
-tyrannique, c'était, malgré le voisinage du saint lieu, sous celui de
-la paroisse qu'on devisait et dansait à la tombée du jour...
-
-Ainsi s'explique pourquoi l'ormel, ormeau ou orme revient si souvent
-dans nos anciens dictons, et pourquoi les divertissements étaient
-groupés sous l'ormel. Les rendez-vous de plaisir et d'affaires, les
-conciliabules d'amoureux, les prônes et les plaids qui se tenaient
-sous le feuillage de cet arbre nous donnent la clef du vieux proverbe:
-_Attendez-moi sous l'orme._ Quand les dames de la langue d'oc, alliées
-aux princes de la langue d'oïl, transportèrent du midi au nord de la
-France la poétique juridiction des cours d'amour, ce dut être sous
-l'orme que s'en firent les premiers essais.
-
-
-=106.=--Origine du terme: _lit de justice_.--«Dans
-l'ancienne monarchie, les assemblées de la nation avaient lieu en
-pleine campagne, et le roi y siégeait sur un trône d'or; mais quand le
-parlement tint ses séances dans l'intérieur du palais, on substitua à
-ce trône un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et cinq
-coussins, l'un servant de siège, deux de dossiers, et les deux autres
-d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit
-beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela: «lit de justice». (_Variétés
-historiques_ de M. Ch. Rozan.)
-
-
-=107.=--Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin fils de Louis
-XIV, était connu pour l'absolue sincérité de son langage. Un jour le
-roi lui dit qu'il venait d'abandonner à la justice un assassin auquel
-il avait fait grâce après son premier crime, et qui depuis avait tué
-vingt personnes. «Pardon, Sire, repartit Montausier, il n'en a tué
-qu'une: c'est Votre Majesté qui a tué les vingt autres.»
-
-
-=108.=--Les amis de Fontenelle l'ont quelquefois accusé d'être
-égoïste et de n'aimer pas à obliger: ce reproche venait de ce qu'il
-obligeait avec une telle modestie et une telle délicatesse qu'on ne
-s'apercevait pas de son obligeance. Une personne lui parlait certain
-jour d'une affaire importante, pour laquelle elle avait réclamé ses
-bons offices:
-
-«Je vous demande pardon, lui dit Fontenelle, de l'avoir mis en oubli.
-
---Vous ne l'avez point du tout oubliée, lui dit l'obligé; grâce à
-vous, mon affaire a réussi au gré de mes désirs, et je viens vous en
-remercier.
-
---Eh bien! lui répliqua tout naïvement Fontenelle, je n'avais pas
-oublié de vous obliger, mais j'avais oublié que je l'eusse fait.»
-
-
-=109.=--La franc-maçonnerie, dont les constitutions sont
-aujourd'hui de notoriété générale, crut longtemps elle-même qu'il
-importait à sa force d'entourer d'un profond mystère ses dogmes et ses
-rites. Aussi grand émoi au sein de cette association lorsque, vers
-1750, un petit livre parut à Paris qui, sous ce titre, _le Secret des
-francs-maçons révélé_, ne laissait rien ignorer au public des choses
-que les associés avaient jusqu'alors cachées avec tant de soin.
-
-La publication de cet écrit répandit l'alarme dans toutes les loges.
-Le Grand Orient de France, dont un prince du sang était grand maître,
-s'assembla en toute hâte pour délibérer à ce sujet. On délibéra
-solennellement, et l'on trouva que le moyen de parer le coup terrible
-porté à l'institution était de semer rapidement dans le public une
-vingtaine de petits ouvrages portant un titre analogue, ayant à peu
-près la même étendue et imprimés dans le même format, mais différant
-tous les uns des autres, quant aux assertions du texte, pour faire
-disparaître la vérité, en la noyant dans un océan de fictions et de
-mensonges. Cette pressante besogne fut répartie entre les frères
-lettrés que l'on jugea les plus capables de la bien faire. On composa,
-on imprima, on publia tous ces livrets en quelques jours. La chose
-réussit à souhait. Le véritable catéchisme des francs-maçons se perdit
-dans la multitude des faux, qui se contredisaient tous à qui mieux
-mieux, et il ne fut plus possible de le reconnaître.
-
-
-=110.=--Une particularité de l'horloge de Bâle, lisons-nous dans
-la _Géographie artistique_ de M. Ménard, c'est qu'elle était toujours
-en avance d'une heure. Une tradition chère aux Bâlois veut qu'une
-attaque dirigée contre la ville ait échoué parce qu'une partie des
-assiégeants, s'étant fiés à l'heure indiquée par l'horloge de la
-ville, furent repoussés, faute d'avoir agi de concert avec le reste de
-l'armée. C'est pour rappeler cet événement que l'horloge de Bâle
-avançait d'une heure; les autorités, pour rétablir la vérité,
-résolurent de retarder l'horloge d'une demi-minute tous les jours;
-mais la population s'en aperçut et manifesta son mécontentement d'une
-manière si énergique que les magistrats durent céder. Il a fallu
-l'esprit positif de notre siècle pour que l'horloge de Bâle fût réglée
-d'après le soleil.
-
-
-=111.=--Dulaure, dans l'article qu'il consacre au collège de
-Navarre, fondé par Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, dit que ce
-collège a trente pensions de boursiers dont le roi de France est le
-premier titulaire. Or il était de tradition dans ce collège que le
-revenu de la bourse du roi fût affecté à l'achat des verges
-nécessaires pour maintenir la discipline parmi les écoliers.
-
-On peut inférer de cette assertion le rôle important que les verges
-jouaient alors dans l'enseignement.
-
-
-=112.=--La période dite des _vacances_, dont profitent beaucoup
-de grandes personnes en même temps que les écoliers, a son origine
-dans une antique tradition agricole.
-
-Chez les Grecs, chez les Romains et même chez les Gaulois, depuis que
-les vignes y ont été connues, le temps des vendanges a été celui des
-fêtes, des joyeux repas, des chansons. La récolte des blés était
-abandonnée aux seuls laboureurs; mais les propriétaires prenaient
-eux-mêmes le soin de celle des vins; de là est venu que les vacances
-des tribunaux, cours de justice et collèges ont été placées en
-automne, au lieu de l'être, comme cela semblerait plus normal, à
-l'époque des plus grandes chaleurs, qui est celle où le repos
-s'expliquerait le mieux.
-
-
-=113.=--Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d'une
-résidence hors de Paris, donna la préférence à Versailles, situé au
-milieu d'une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si
-pittoresque? Ce fut, affirme-t-on, parce que de Saint-Germain on
-découvrait le clocher de Saint-Denis, où se trouvent les sépultures
-des rois de France. «Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima
-mieux le point sans horizon que celui d'où l'on apercevait le clocher
-fatal.»
-
-
-=114.=--Jadis, à Venise, l'on jouissait d'une liberté en quelque
-sorte absolue; la seule et majeure condition pour n'être nullement
-inquiété consistait à ne parler ni en bien ni en mal du gouvernement,
-car à le louer on risquait presque autant qu'à le dénigrer. Un
-sculpteur génois s'entretenait un jour avec deux Français qui
-critiquaient ouvertement les actes du sénat et des conseils. Le
-Génois, autant par crainte que par conviction, défendit autant que
-possible les Vénitiens.
-
-Le lendemain il reçut l'ordre de se présenter devant le conseil. Il
-arriva tout tremblant. On lui demanda s'il reconnaîtrait les deux
-personnes avec lesquelles il a eu une conversation sur le gouvernement
-de la république. A cette question sa peur redouble. Il répond qu'il
-croit n'avoir rien dit qui ne fût en tous points l'apologie des
-gouvernants.
-
-On lui ordonne de passer dans une chambre voisine, où il voit deux
-Français pendus morts au plancher. Il croit sa dernière heure venue.
-Enfin on le ramène devant les conseillers, et celui qui le présidait
-lui dit: «Une autre fois, gardez le silence: notre république n'a pas
-besoin d'un apologiste comme vous.»
-
-
-=115.=--L'empereur Adrien disait que, pour maintenir le peuple
-romain dans la soumission, il fallait qu'il ne manquât jamais de pain
-ni de spectacles. Rien, ajoutait-il, n'est plus aimable que ce
-peuple, pourvu qu'il soit nourri et amusé.
-
-Le _panem et circenses_ des Romains est resté fameux; mais on a
-remarqué que le Parisien enchérissait sur cette situation. Dans le
-temps où l'on mourait littéralement de faim à Paris, en l'an III et
-l'an IV de la première république (1795 et 1796), le public affluait à
-tous les spectacles, ce qui donna lieu à ce quatrain:
-
- Il ne fallait au fier Romain
- Que des spectacles et du pain;
- Mais au Français, plus que Romain,
- Le spectacle suffit sans pain.
-
-
-=116.=--Un journaliste, parlant d'une secte politique qui tend à
-se diviser en militants et en expectants, dit qu'il lui semble voir là
-le _voile de Pythagore_. Tous les lecteurs n'ont pas dû saisir
-l'allusion.
-
-«Le lieu où Pythagore professait sa doctrine, dit un historien de la
-philosophie, était partagé en deux espaces par un voile qui dérobait
-la présence du maître à son auditoire. Ceux qui restaient en deçà du
-voile l'entendaient seulement, les autres le voyaient et
-l'entendaient. Sa philosophie était énigmatique et symbolique pour les
-uns, claire, expresse et dépouillée d'énigmes et d'obscurité pour les
-autres. On passait de l'étude des mathématiques à celle de la nature,
-et de l'étude de la nature à celle de la théologie, qui ne se
-professait que dans l'intérieur de l'école et au delà du voile. Il y
-eut quelques femmes à qui ce sanctuaire fut ouvert.»
-
-On a regardé, avec raison, les pythagoriciens comme une espèce de
-moines païens, d'une observance très austère; les _novices_ étaient
-ceux qui n'avaient pas encore franchi le voile, et les _profès_ ceux
-qui étaient admis au delà du voile.
-
-
-=117.=--Il est de tradition de prêter aux Normands l'esprit
-processif et l'instinct finassier. D'où plusieurs proverbes usuels:
-_Répondre en Normand_, pour ne dire ni oui ni non. _C'est un fin
-Normand_, homme dont il faut se défier. _Un Normand a son dit et son
-dédit_; etc.
-
-Boileau dans son _Lutrin_ dit de la Chicane que:
-
- Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans
- Accourir à grands flots ses fidèles Normands.
-
-En quoi il me semble faire confusion ou plutôt assimilation entre les
-originaires de deux provinces qui ont donné lieu à cette célèbre
-locution proverbiale comparative: «Un Manceau vaut un Normand et
-demi.»
-
-Or, il se peut, en effet, que les naturels du Maine enchérissent sur
-les enfants de la Normandie comme enclins à la procédure et comme
-doués d'un esprit plus retors; mais dans ce cas le proverbe s'était
-établi sur un fait absolument indépendant des différences de caractère
-local. _Normand_ et _manceau_ (ou mieux _mansais_) étaient les noms de
-deux espèces de monnaies frappées par les évêques ou seigneurs du
-Maine et de Normandie. Et comme la monnaie du Mans était de moitié
-plus forte que la normande, le proverbe en résulta, dont l'application
-fut faite aux gens des deux pays.
-
-
-=118.=--On disait jadis dans le Beauvaisis en façon de proverbe:
-
- Enfant de Beauvais,
- Fais tes mouillettes avant de manger tes OEUVETS,
-
-dont on expliquait ainsi l'origine. Deux frères de Beauvais mangeaient
-des oeufs à la coque. L'un des deux oublie de préparer son pain avant
-de casser l'oeuf. Il donne l'oeuf à tenir à son frère, pendant qu'il
-taillera ses mouillettes. Le frère, par gourmandise ou par
-plaisanterie, avale le contenu de l'oeuf. L'autre, furieux, lui plonge
-son couteau dans le ventre et le tue.
-
-De là le proverbe.
-
-
-=119.=--L'estampe que nous reproduisons, d'après un original
-datant du milieu du dix-septième siècle, a trait à la dépossession des
-Espagnols des places qu'ils occupaient de longue date. On est en 1658,
-Turenne va clore une de ses plus brillantes campagnes par la fameuse
-bataille des Dunes, que doit suivre, après quelques mois d'habiles
-manoeuvres diplomatiques de Mazarin, la paix dite des Pyrénées, où se
-traita le mariage du jeune Louis XIV avec l'infante d'Espagne. «Le
-chapelet de l'Espagnol se défile,» dit une des inscriptions mises sur
-cette estampe; et de l'autre côté l'on voit énumérées les villes qui
-sont «réduites sous l'obéissance du roi»: Cassel, Saint-Guillaume,
-Montmédy, Charleroi, Ypres, Saint-Ghislain, etc.
-
-
-=120.=--La présence de la particule _de_ devant un nom de famille
-est-elle une preuve formelle de noblesse?
-
-Nous empruntons la réponse à cette intéressante question au _Traité de
-la science des armoiries_ de W. Maigne, qui fait autorité en ces
-matières.
-
-[Illustration: FIG. 8.--Le chapelet de l'Espagnol, fac-similé
-d'une estampe satirique du dix-septième siècle.]
-
-Dès le onzième siècle, quand le régime féodal se trouva définitivement
-constitué, il parut commode de désigner chaque seigneur par le nom de
-sa terre, et on dit: _un tel, seigneur_ DE _tel ou tel bien_. Par
-exemple _Dominus de Urgens_, le seigneur d'Urgens; _Aiglantina, domina
-de Puliaco_, Aiglentine, dame de Pouillac. Un peu plus tard, on fit
-ellipse du mot _dominus_ et l'on dit simplement _Ademarus de
-Pictavia_, Aymar de Poitiers, _Jordanus de Insula_, Jourdain de
-l'Isle, ou bien on le conserva, mais en le plaçant devant le nom
-propre, ce qui produisit des formes semblables à celle-ci: _Dominus
-Wido de Fonventis_, le seigneur Gui de Fonvens, que l'on traduisit
-ensuite par M. Gui de Fonvens.
-
-La préposition latine _de_ ne servait donc primitivement qu'à exprimer
-une idée de relation entre les mots qu'elle séparait, indiquant une
-possession de terre, de château, de ville; et comme les terres
-féodales avaient été d'abord exclusivement possédées par les familles
-nobles, on en vint peu à peu à considérer le _de_ comme une marque de
-noblesse de race, et c'est pour ce motif que, le 3 mars 1699, Louis
-XIV en interdit l'usage aux nouveaux anoblis.
-
-En somme, la particule _de_ n'est pas une preuve de noblesse, elle
-fait simplement présumer la propriété; car, pendant les deux derniers
-siècles, les bourgeois se disaient _sieurs_ de leurs prés ou de leurs
-vignes, tout aussi bien que les gentilshommes de leurs terres
-seigneuriales; témoin, comme dit Molière,
-
- ... un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
- Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
- Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux
- Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
-
-Dès le règne de Louis XIII, la particule _de_ était devenue une sorte
-de qualification honorifique, que l'on attribuait à toutes les
-personnes honnêtes, même à M. de Molière, à M. de Corneille, à M. de
-Voiture, tandis que les Molé, les Pasquier, les Séguier, ne se
-trouvaient pas moins bons gentilshommes ou anoblis, bien qu'elle ne
-précédât pas leur nom. Les véritables gentilshommes, disait de la
-Roque au dix-septième siècle, ne cherchent pas ces vains ornements,
-souvent même ils s'en offensent. On cite par exemple Jacques Thézard,
-seigneur des Essarts, baron de Tournebu, qui se tint autrefois fort
-offensé qu'on eût ajouté la particule _de_ à l'ancien et illustre nom
-dont il était le dernier des légitimes, et qu'on l'eût appelé Jacques
-de Thézard.
-
-
-=121.=--En mai 1710, le garde-chèvres d'un village situé près de
-Nîmes s'avisa de conduire son troupeau, composé d'au moins deux cents
-bêtes, dans toutes les vignes. Sous la dent meurtrière des chèvres, la
-vendange se trouva faite quatre mois à l'avance et priva cette
-année-là tout le pays de sa récolte en vin.
-
-On saisit le pâtre, on lui demanda ce qui l'avait poussé à une telle
-action. Il répondit qu'il n'avait agi que pour faire parler de lui
-après sa mort.
-
-Considéré comme fou, il fut envoyé aux Petites Maisons, où il mourut
-sans qu'on ait conservé son nom.
-
-Cet autre Érostrate n'avait donc pas atteint son but.
-
-
-=122.=--L'étymologie de notre mot _ardoise_ a donné lieu à
-maintes suppositions plus ou moins heureuses. Plusieurs lexicographes
-s'accordent à le faire venir de deux mots celtiques: _ard_, pierre, et
-_oes_, qui couvre. Mais Ducange, dans son célèbre glossaire, dit:
-ARDESCAM _vocamus ab_ ARDENDO _quod e tectis ad solis radios veluti
-flamma jaculatur._ (Nous appelons cette pierre ardoise, ou qui est
-ardente, parce que, frappée des rayons du soleil, elle semble jeter
-des flammes.)
-
-
-=123.=--Chacun sait à quelles boissons plus ou moins corrosives
-et antihygiéniques on donne aujourd'hui le nom d'_apéritifs_.
-L'ancienne médecine avait des apéritifs d'un tout autre genre. Le
-citron, la rave et certains fruits étaient réputés apéritifs. Cette
-singulière dénomination appliquée à des aliments qui étaient censés
-_ouvrir_ l'appétit (du latin _aperire_) donna lieu à une plaisanterie
-de Rabelais que Beroalde de Verville raconte dans son _Moyen de
-parvenir_: «Le cardinal du Bellay était malade d'une humeur
-hypocondriaque. Plusieurs grands médecins, ayant conféré à ce sujet,
-déclarèrent qu'il fallait faire prendre à Monseigneur une décoction
-_apéritive_. Rabelais, qui, en sa qualité de médecin en titre du
-cardinal, avait assisté à la conférence, laissa ces messieurs
-caqueter, et fit en toute hâte mettre au milieu de la cour du château
-un trépied sur un grand feu, et par-dessus un chaudron plein d'eau, où
-il mit le plus de clefs qu'il put trouver, et remuait ces clefs de
-toutes ses forces avec un bâton.
-
-«Les docteurs étant descendus, voyant cet appareil, demandèrent à
-Rabelais pourquoi il se donnait tant de mouvement:
-
-«J'accomplis votre ordonnance, Messieurs, leur dit-il, d'autant plus
-que rien n'est si apéritif (ouvrant) que les clefs; et si vous croyez
-que cela ne suffise pas, j'enverrai querir à l'arsenal quelques pièces
-de canon. Ce sera pour la dernière ouverture.»
-
-
-=124.=--Napoléon racontait qu'à la suite d'une de ses grandes
-affaires d'Italie, il traversa le champ de bataille, dont on n'avait
-pu encore enlever les morts: «C'était par un beau clair de lune et
-dans la solitude profonde de la nuit, disait l'empereur. Tout à coup
-un chien, sortant de dessous les vêtements d'un cadavre, s'élança sur
-nous et retourna presque aussitôt à son gîte, en poussant des cris
-douloureux; il léchait tour à tour le visage de son maître et se
-lançait de nouveau sur nous; c'était tout à la fois demander du
-secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment,
-continua l'empereur, soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en
-lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien,
-sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression
-pareille. Je m'arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet
-homme, me disais-je, a peut-être des amis; il en a peut-être dans le
-camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné de tous, excepté de
-son chien! Quelle leçon la nature nous donnait par l'intermédiaire
-d'un animal?...» (_Mémorial de Sainte-Hélène._)
-
-
-=125.=--Qui croirait qu'une invention aussi simple que celle des
-étriers n'a pas été connue des Romains, et qu'ils ont monté six cents
-ans à cheval sans imaginer cette facilité? Caïus Gracchus, qui
-manifesta un génie amoureux du bien public, avait fait placer sur les
-chemins des pierres de distance en distance, qui prêtaient aux
-voyageurs un aide pour remonter à cheval. Personne ne soupçonnait
-qu'on pût faire autrement. Un génie inventeur est donc rare, même dans
-les petits objets; et nous devons garder nos hommages pour cette
-faculté inventive, si extraordinaire parmi la foule d'hommes
-imitateurs.
-
-Le premier qui tailla une tête de bois, semblable peut-être par la
-grossièreté à celle dont se servent les perruquiers, fit un coup de
-génie plus étonnant peut-être que les chefs-d'oeuvre de nos modernes
-sculpteurs. Rien n'est si rare que l'invention véritable; et
-l'invention seule constitue le génie.
-
-Aucun historien n'a jamais dit le nom de celui qui inventa la roue. Il
-fit une machine compliquée, qui nous paraît aujourd'hui très simple;
-mais il fallait trouver l'axe. Toutes les machines dont nous nous
-servons ne sont que des assemblages de roues...
-
-
-=126.=--Notre mot _rien_ offre cela de particulier qu'il vient du
-latin _res_, qui signifie _chose_ ou quelque chose. D'ailleurs, chez
-les anciens auteurs français, _rien_ a le sens du latin _res_. Des
-_riens_, qu'on faisait alors du genre féminin, signifient _des
-choses_. Jean de Neuvy dit, par exemple:
-
- Sur _toutes riens_ gardez les points.
-
-
-=127.=--Voici, selon les Mémoires de l'Académie des inscriptions
-et belles-lettres, l'origine de notre mot _rogue_.
-
-L'usage de l'écarlate affecté aux plus éminents personnages, tant dans
-la guerre que dans les lettres, le privilège de porter la couleur
-rouge réservé aux chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement
-dans notre langue le mot _rouge_ pour hautain, arrogant. Dans un vieux
-roman en vers on lit: «Les _plus rouges_ (pour les plus fiers) y sont
-pris.» Brantôme s'est servi du mot _rouge_ dans le même sens en
-parlant de l'affaire des Suisses à Novare contre M. de la Trémouille,
-affaire, dit-il, dont ils revinrent si _rouges_ et insolents qu'ils
-méprisaient toutes nations.
-
-Par une légère transposition de la lettre _u_ après la lettre _g_, on
-a dû faire de ce terme général _rouge_ le mot particulier et
-caractéristique _rogue_, pour homme vain et arrogant.
-
-
-=128.=--On a appelé _lipogrammes_ (de _leipô_, manquer, et
-_gramma_, lettre) des morceaux de prose ou de vers dont telle lettre
-de l'alphabet est absente. L'exemple de cette fantaisie aurait été
-donné, volontairement ou sans qu'il y pensât, par Pindare, qui a fait
-une ode sans S. Nestor de Laranda, qui vivait au temps de l'empereur
-Sévère, fit une Iliade lipogrammatique, dont le premier chant était
-sans A, le second sans B, le troisième sans C, etc. Les écrivains
-latins du moyen âge ont plusieurs fois _lipogrammatisé_. En espagnol,
-Lope de Vega a publié cinq nouvelles lipogrammatisées, l'une sans D,
-l'autre sans E, etc. En italien, Gregorio Leti présenta à l'Académie
-des humoristes un discours intitulé _D. R. bandita_, qui, par
-conséquent, était sans R. En français, les exemples de compositions
-analogues ne sont pas rares.
-
-On peut citer des épîtres sans A, sans O, sans U, et une série de
-vingt-quatre quatrains de chacun desquels une des lettres de
-l'alphabet est absolument bannie.
-
-Tant de gens en tout temps furent pris de la fantaisie de ne rien
-faire en travaillant beaucoup!
-
-
-=129.=--Si l'on vous faisait lire le vers suivant, qui,
-paraît-il, a coûté de longues et rudes peines à son auteur,
-
- Qui flamboyant guidait Zéphyre sur les eaux,
-
-et qu'on vous demandât ce que vous y trouvez de particulier ou de
-remarquable, assurément vous seriez embarrassé pour répondre.
-
-Or apprenez que le mérite de ce vers consiste en cela que l'auteur y a
-renfermé toutes les lettres de l'alphabet français, moins le J et le
-V, qui, à l'époque où ce tour de force fut accompli, étaient confondus
-avec l'I et l'U, et moins aussi le K, qui généralement, en français,
-ne figure que dans des mots de provenance étrangère.
-
-
-=130.=--En Angleterre, jadis, pour inspirer à la nation le goût
-de l'étude, on accordait la grâce de la vie au criminel qui savait
-lire et écrire. «Aussi, dit Saint-Foix dans ses _Essais historiques_,
-n'était-il pas rare d'entendre les mères dire à leurs enfants:
-«Peut-être vous trouverez-vous un jour dans le cas d'être pendus (car
-alors on pouvait l'être pour le moindre larcin); c'est pourquoi il est
-bon que vous appreniez à lire et à écrire.»
-
-
-=131.=--Favart raconte l'histoire d'un cul-de-jatte mendiant,
-alors connu de tout Paris (1763).
-
-Cet homme donnait de l'eau bénite le matin à Notre-Dame, ensuite il
-parcourait la ville et les environs à l'aide de deux petits chevalets,
-qu'il employait avec beaucoup de force et d'habileté. Le coquin avait
-une face d'une largeur superbe, il était gros à proportion, et, à en
-juger par son tronçon, il aurait eu près de six pieds s'il n'eût pas
-été mutilé. A son embonpoint, sa rougeur, sa vigueur, on pouvait juger
-qu'il était abondamment nourri. Rien ne lui manquait pour être heureux
-que d'être honnête homme.
-
-Un jour, sur la route de Saint-Denis, il demande l'aumône à une femme
-qui passait. Elle lui jette une pièce de douze sous. Il la prie de la
-lui ramasser, ce qu'il ne peut faire lui-même. Tandis que la brave
-dame se baisse, il s'approche, lui décharge sur la tête un coup de
-maillet, et, voyant qu'elle n'est pas morte, lui coupe le cou et la
-vole.
-
-Cette action est aperçue. On saisit l'assassin, on le mène en prison:
-interrogé, il avoue que depuis vingt ans il fait ce métier et que ses
-victimes sont nombreuses. Il plaisante d'ailleurs sur sa situation, et
-dit qu'il ne peut jamais être rompu qu'à moitié, car il défie bien le
-bourreau de lui casser les jambes.
-
-
-=132.=--Un auteur du dix-septième siècle affirme que, chez nos
-ancêtres, la moustache avait une grande influence sur la valeur
-personnelle. «J'ai bonne opinion, dit-il, d'un gentilhomme curieux
-d'avoir une belle moustache. Le temps qu'il passe à l'ajuster, à la
-regarder, n'est point du temps perdu. Plus il en a soin, plus il
-l'admire, plus son esprit doit s'être nourri et entretenu d'idées
-mâles et courageuses.»
-
-Il paraît, en effet, que l'amour et l'orgueil de la moustache était ce
-qui mourait le dernier dans les braves de ce temps-là. Le _Mercure
-français_ rapporte que, l'exécuteur coupant les cheveux de
-Boutteville, condamné pour duel à la décapitation en 1627, Boutteville
-porta la main à sa moustache, qui était belle et grande. Alors
-l'évêque de Nantes, qui l'assistait à son dernier moment, lui dit:
-«Mon fils, il ne faut plus penser aux vanités de ce monde. Allons,
-laissez là votre moustache.»
-
-
-=133.=--Nous nous écrions souvent: «A la bonne heure!» sans nous
-douter, assurément, qu'en nous exprimant ainsi nous rappelons l'époque
-où les anciens divisaient la journée en heures réputées bonnes ou
-mauvaises. La croyance en l'influence fatidique des heures bonnes ou
-mauvaises était telle que maintes gens n'osaient alors rien
-entreprendre à moins d'être à une heure bonne. De là l'expression: _A
-la bonne heure!_ équivalant à: «Voilà qui arrive à l'heure favorable.»
-
-
-=134.=--Notre mot _régate_--qui, d'après son étymologie
-latine et italienne, signifierait plaisir ou divertissement
-royal--nous vient de Venise, où il servait à désigner des courses
-de bateaux qui n'avaient lieu d'ordinaire qu'en l'honneur de quelque
-prince ou seigneur étranger. «Lorsque la République, dit Saint-Didier
-dans son _Histoire de Venise au dix-septième siècle_, veut offrir à
-quelque hôte de marque un spectacle public, elle lui donne le
-divertissement d'une _régate_, c'est-à-dire de courses de différentes
-sortes de barques,--réjouissance que les Vénitiens aiment
-par-dessus toutes, car l'exercice de voguer est tellement du génie de
-ce peuple que tout le monde s'y étudie, et les jeunes nobles les
-premiers.»
-
-
-=135.=--Lorsque Pigalle eut achevé sa statue de Mercure, il
-l'exposa dans son atelier à l'examen des amateurs. Un jour qu'un grand
-nombre de personnes étaient venues pour la voir, un étranger, après
-l'avoir considérée avec la plus grande attention: «Jamais,
-s'écria-t-il, les antiques n'ont rien fait de plus beau.»
-
-Pigalle, qui, sans se faire connaître, écoutait les jugements divers
-portés sur son oeuvre, s'approche de l'étranger et lui dit: «Avez-vous
-bien, Monsieur, étudié les chefs-d'oeuvre des anciens?
-
---Eh! Monsieur, lui réplique vivement l'étranger, avez-vous
-vous-même bien étudié cette figure-là?»
-
-L'artiste, ne trouvant rien à répondre, tourna les talons en souriant.
-Et il avouait que rien ne lui avait jamais été plus agréable que cette
-rebuffade.
-
-
-=136.=--Bien des gens ont lu des romans ou vu représenter des
-drames ayant pour héros Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille;
-ils ont pu se demander quelle part doit être faite à l'histoire et à
-la légende dans ce qu'on rapporte sur la vie de ce personnage.
-
-Il est évident qu'on a beaucoup brodé sur la donnée première de cette
-singulière existence, et qu'on a largement poétisé le caractère de ce
-malheureux, expiant pendant une longue suite d'années une folle idée
-de jeunesse, qui de nos jours sans doute paraîtrait innocente, mais
-qui fut alors considérée comme essentiellement criminelle et traitée
-en conséquence.
-
-Sans fortune, sans état, sans ressources, le jeune Izard Danry (car
-tel était son nom véritable, celui de Latude étant celui d'un seigneur
-dont il se disait le fils) conçut l'étrange projet d'intéresser à son
-sort Mme de Pompadour, en feignant d'avoir découvert le secret d'un
-attentat qui devait être dirigé contre elle. Il enferma donc deux ou
-trois petites fioles pleines d'une substance quelconque dans une boîte
-de carton, qu'il acheva de remplir avec de la poudre d'alun et
-d'amidon, mit comme adresse: _A Madame la marquise de Pompadour en
-cour_, puis écrivit: _Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en
-particulier_, et la boîte fut par lui confiée à la poste. Il écrivit
-d'autre part à la marquise pour avoir une audience, où il devait lui
-faire savoir que, se promenant aux Tuileries, il avait entendu deux
-individus comploter l'envoi de cette espèce de machine infernale;
-démarche qui allait forcément, pensait-il, lui valoir la
-reconnaissance et, partant, la protection de la puissante dame.
-
-Mais on remarqua, tout naturellement, que la suscription de la boîte
-et celle de la lettre étaient de la même main. On chercha, on arrêta
-l'auteur, dont la terrible police du temps fit un personnage
-dangereux. Et pour lui commença cette longue captivité, que plusieurs
-évasions divisent en périodes plus romanesques les unes que les
-autres. Emprisonné la première fois en 1749, il ne fut définitivement
-laissé libre qu'en 1784.
-
-[Illustration: FIG. 9.--Fac-similé du couvercle de la boîte
-envoyée par Latude à Mme de Pompadour, d'après l'original conservé
-dans les archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal.]
-
-Quoi qu'il en soit, un dossier très complet de l'arrestation et du
-séjour de Danry-Latude à la Bastille subsiste encore aujourd'hui dans
-le fonds des archives de la vieille prison d'État, conservées à la
-Bibliothèque de l'Arsenal. On y trouve comme pièces particulièrement
-intéressantes la fameuse boîte, portant encore ses diverses
-suscriptions, le procès-verbal d'arrestation, les interrogatoires,
-plusieurs lettres écrites par Latude de sa prison, dont une longue
-tracée avec son sang sur un fragment de chemise, etc.
-
-Nous donnons le fac-similé photographique du couvercle, où se voient,
-outre la recommandation adressée à la destinataire, la signature de
-Danry et celle du lieutenant de police Berryer, qui a reçu les
-déclarations de l'inculpé.
-
-
-=137.=--Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, au dix-septième
-siècle,--qui, comme membre de l'Académie française, fut le
-fondateur du prix de poésie décerné depuis par l'illustre
-compagnie,--était doué d'un orgueil rare. Il lui arrivait,
-dit-on, de traiter du haut de la chaire ses auditeurs de _canaille
-chrétienne_, ce qui donna lieu à l'épitaphe suivante:
-
- Ci-gît, qui repose humblement,
- Ce dont tout le monde s'étonne,
- Dans un si petit monument,
- L'illustre Tonnerre en personne.
- On dit qu'entrant au paradis
- Il fut reçu vaille que vaille;
- Mais il en sortit par mépris,
- N'y trouvant que de la canaille.
-
-C'est, d'ailleurs, en faisant allusion à l'épithète de canaille donnée
-au peuple par l'évêque de Noyon que Mme de Sévigné, parlant du
-cardinal le Camus, disait: «Je crois que ce prélat suivra en paradis
-sa canaille chrétienne.»
-
-
-=138.=--Autrefois les couteaux de table étaient généralement
-pointus; ils furent, paraît-il, arrondis en vertu d'un édit.
-
-«On rapporte, dit M. H. Havard dans son _Dictionnaire de
-l'ameublement_, que le chancelier Séguier avait l'habitude de se curer
-les dents avec son couteau; le cardinal de Richelieu, dînant un jour à
-la même table que le chancelier, fut indigné de cette grossièreté; il
-commanda à son maître d'hôtel de faire arrondir ses couteaux.
-L'exemple du cardinal fut suivi; les grands seigneurs d'abord, puis
-les bourgeois l'imitèrent, si bien qu'en 1669 un édit fut rendu qui
-défendait à toutes personnes de posséder chez soi des couteaux
-pointus.»
-
-
-=139.=--Le philosophe Helvétius jouissait d'une immense fortune,
-qui n'avait pas peu contribué à faire de lui l'homme à la mode, en lui
-permettant d'avoir toujours maison et table ouvertes et d'être le plus
-magnifique des amphitryons. Cette fortune disparut presque entière
-dans les ruines de la Révolution, si bien que dans les dernières
-années de sa vie la veuve d'Helvétius se trouvait réduite à la plus
-modeste des situations. Elle vivait retirée dans une maisonnette, à
-Auteuil, où Bonaparte fut curieux de la visiter. Comme il s'étonnait
-de voir que ce changement de condition semblait n'avoir porté aucune
-atteinte à sa gaieté naturelle: «Ah! dit-elle en se promenant avec lui
-dans son jardin, c'est que vous ne savez pas combien il peut rester de
-bonheur dans trois arpents de terre.»
-
-
-=140.=--Nous avons cherché depuis quand le surnom de _calicot_
-est donné aux employés des magasins de nouveautés. L'origine de cette
-désignation, qui peut d'ailleurs sembler toute naturelle, puisqu'elle
-est empruntée à l'un des principaux articles vendus par le personnel
-de ces maisons, remonte à une sorte d'à-propos comique que Scribe et
-Dupin firent représenter au théâtre des Variétés en juillet 1817, sous
-le titre de _Combats des montagnes ou la Folie-Beaujon_, pour faire,
-comme nous disons aujourd'hui, une réclame à un établissement de
-divertissement public, que l'on venait de fonder sur l'emplacement de
-la _Folie-Beaujon_.
-
-Un personnage de la pièce était le jeune chef d'une grande maison de
-nouveautés ayant pour enseigne le _mont Ida_. La fée de la
-Folie-Beaujon, qui l'aperçoit, le prend pour un militaire.
-
-«Vous vous trompez, lui dit-on, monsieur n'est pas militaire, _et ne
-l'a jamais été_. C'est M. _Calicot_.
-
---C'est, réplique la Folie, que cette cravate noire, ces bottes,
-et surtout ces moustaches... Pardon, Monsieur, je vous prenais pour un
-brave.
-
---_Il n'y a pas de quoi_, Madame,» réplique Calicot; et il
-chante:
-
- Oui, de tous ceux que je gouverne
- C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin
- Se croire dans une caserne
- En entrant dans mon magasin;
- Mais ces fiers enfants de Bellone,
- Dont les moustaches vous font peur,
- Ont un comptoir pour champ d'honneur,
- Et pour arme une demi-aune.»
-
-Étant donné l'état des esprits à l'époque où cette pièce fut jouée, ce
-couplet et les quelques répliques qui précèdent causèrent une profonde
-émotion parmi les employés des magasins de nouveautés, qui, se
-déclarant outrageusement atteints dans leur dignité civique, allèrent
-en foule siffler la pièce, en menaçant le directeur, les auteurs et
-les acteurs de leur faire un mauvais parti. Ces incidents ne firent
-que rendre plus vif le succès de l'ouvrage, en excitant la curiosité
-publique, bien que, dans un prologue, les auteurs eussent décliné
-toute sorte d'intention blessante envers les honorables réclamants. Et
-ce fut ainsi que le surnom de _calicot_ devint et resta populaire.
-
-
-=141.=--On croit généralement que l'origine des monts-de-piété
-remonte à la fin du moyen âge, et qu'ils ont pris naissance en Italie.
-L'Église ayant condamné le prêt à intérêt, l'usure des Juifs et des
-Lombards avait produit des maux immenses dans toute l'Europe. Un
-religieux de l'ordre des frères mineurs, le P. Barnabé, de Terni,
-prêchant à Pérouse, traça un tableau si attristant des misères et des
-souffrances dont il avait été témoin, qu'émus de compassion, les plus
-riches d'entre ses auditeurs se réunirent pour former un fonds commun
-destiné à faire aux pauvres de la ville des prêts gratuits. La banque
-de prêt qu'ils fondèrent ne dut exiger des emprunteurs que le
-remboursement de ses frais de service. On imita cet exemple dans la
-plupart des États d'Italie. L'ouverture du mont-de-piété de Paris ne
-date que de 1778.
-
-Ces établissements furent créés sous le nom de _monte di pietà_. Comme
-c'était là une véritable oeuvre de piété, les intentions du bon
-religieux fondateur expliquent suffisamment _di pietà_, de piété.
-Quant à _monte_, il faut savoir que ce mot se dit en italien pour
-_amas_, _accumulation_, _masse_, aussi bien que pour _montagne_, et
-que, par conséquent, il répond ici à l'idée de collecte, de
-cotisation.
-
-On a voulu aussi, dit M. Ch. Rozan, prendre _monte_ dans le sens
-propre, en disant qu'il venait de ce que les dons et les aumônes
-offerts par les fidèles étaient déposés dans les églises, lesquelles
-étaient bâties pour la plupart sur des lieux élevés.
-
-
-=142.=--Après la prise de Jérusalem par les premiers croisés,
-ceux-ci s'occupèrent d'élire un roi. Godefroy de Bouillon réunit tous
-les suffrages; mais il n'accepta que le titre modeste de baron du
-Saint-Sépulcre, et refusa aussi toutes les marques de la royauté, ne
-voulant pas porter une couronne d'or, disait-il, là où Jésus-Christ
-avait porté une couronne d'épines. A la suite de la victoire remportée
-à Ascalon par les croisés sur le soudan d'Égypte, Baudouin, prince
-d'Édesse, et Bohémond, prince d'Antioche, vinrent à Jérusalem, où ils
-travaillèrent avec Godefroy à jeter les bases d'un nouveau code pour
-le nouveau royaume. C'est ce code, demeuré célèbre, qu'on a connu plus
-tard sous le nom d'_Assises de Jérusalem_. Mais le règne de Godefroy
-fut court: il mourut l'année suivante, au mois de juillet 1100,
-laissant le trône déjà mal assuré à son frère Baudouin, prince
-d'Édesse.
-
-
-=143.=--Térentius Varron, qui mérita d'être appelé le plus docte
-des Romains, a trouvé dans l'histoire, ou plutôt dans la légende, la
-raison pour laquelle les femmes d'Athènes furent privées du droit de
-vote, que, paraît-il, elles avaient lors de la fondation de cette cité
-fameuse.
-
-Cécrops, le fondateur de la ville, consulta l'oracle d'Apollon pour
-savoir à quelle divinité elle serait consacrée et dont elle devrait
-porter le nom.
-
-L'oracle répondit que, puisque dans ses murs un olivier avait
-subitement poussé, et que, non loin de là, une source avait jailli de
-terre, on devait faire un choix entre Neptune et Minerve. L'assemblée
-ayant été réunie, les hommes votèrent pour Neptune, les femmes pour
-Minerve; et comme les femmes avaient obtenu une voix de plus, le nom
-d'Athènes prévalut et fut donné à la ville. Mais Neptune irrité
-souleva aussitôt les flots, qui non seulement envahirent la ville,
-mais encore inondèrent tout le territoire. Par expiation, les femmes
-furent punies d'une double peine: il leur fut dès lors interdit de
-voter et de donner même leur nom à leurs nouveau-nés.
-
-
-=144.=--Quelle est l'origine du nom de _sandwichs_ donné à des
-tranches de pain entre lesquelles est entreposée une tranche de
-jambon? Certaines gens croient qu'il y a là un souvenir de quelque
-fait d'alimentation relatif aux îles de ce nom. Erreur. Notons d'abord
-que ces îles furent nommées ainsi par le grand navigateur Cook, en
-l'honneur du comte de Sandwich, ministre de la marine sous le règne de
-George III.
-
-Or ce ministre, quand il était retenu tardivement au parlement pour
-en suivre les débats, avait coutume de manger gravement, à son banc
-ministériel, quelques-unes des tartines réconfortantes qui, vu la
-singularité du fait, ont reçu et gardé le nom de cet homme d'État.
-
-
-=145.=--La coutume aujourd'hui à peu près générale de se serrer
-la main, et qui semble résulter d'une impulsion toute naturelle, n'est
-pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer.
-
-Se donner la main était, au moyen âge, un mode de salut confraternel
-exclusivement réservé aux membres de la chevalerie. C'était en même
-temps la foi jurée entre chevaliers et comme une sorte de promesse de
-mutuel soutien. Les chevaliers se touchaient aussi la main devant
-l'autel, après avoir touché la poignée de leurs épées, et les combats
-singuliers étaient très souvent précédés d'un serrement de main,
-témoignage de la loyauté qui devait présider à la lutte.
-
-Lorsqu'ils se rencontraient, les gens de toute autre condition se
-saluaient en découvrant leur front; les chevaliers avaient seuls le
-droit de se donner la main. Depuis, la poignée de main est devenue
-banale, et le _shake-hand_, d'origine anglaise, en a rendu l'usage
-général.
-
-
-=146.=--Les Romains nommaient _lustre_ non seulement les
-sacrifices d'expiation et les cérémonies de purification qui se
-faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui
-s'écoulait d'un de ces sacrifices à un autre, c'est-à-dire cinq
-années. Tous les cinq ans, en effet, on procédait au recensement de la
-population, qui avait pour but principal d'établir le _cens_ que
-devait acquitter chaque citoyen. Cette opération achevée, on
-prescrivait un jour où tous les citoyens devaient se présenter au
-champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des
-censeurs faisait des voeux pour le salut de la République, et, après
-avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de
-l'assemblée, il en faisait un sacrifice qu'on appelait _solitaurilia_
-ou _suovetaurilia_, et qui purifiait le peuple. De là vient que chez
-les Latins _lustrare_ signifie la même chose que _circumire_, aller
-autour. On appela ce jour _lustrum_, du verbe latin _luere_, payer,
-parce que c'était alors que les fermiers de l'État payaient aux
-censeurs leurs redevances. Au cours des fêtes de ce jour, il était
-fait de fréquentes aspersions d'eau dite _lustrale_, dans laquelle on
-trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous
-le mot _lustre_ n'est plus guère employé que comme figure poétique
-pour dire un laps de cinq années. Boileau, voulant dire le chiffre de
-son âge, dit qu'il a
-
- Onze lustres complets surchargés de deux ans,
-
-c'est-à-dire 11 × 5 + 2 = 57 ans.
-
-
-=147.=--On a généralement fait honneur à Galilée d'avoir reconnu
-et publié en 1620 (dans son opuscule intitulé _Sidereus nuncius_) que
-la voie lactée n'était autre chose qu'un amas d'étoiles: ce qu'il
-avait découvert à l'aide de lunettes d'approche nouvellement
-inventées. Mais en réalité ce fut l'ancien philosophe Démocrite qui
-trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son
-instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre _de l'Opinion des
-philosophes_, que, selon Démocrite, «le cercle lacté est une lueur
-causée par la condensation de la lumière d'une infinité de petites
-étoiles très rapprochées les unes des autres». Bien que la vérité ait
-été ainsi proclamée dans l'antiquité, deux mille ans ne s'écoulèrent
-pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imaginées
-pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire.
-
-
-=148.=--A l'époque où Voltaire écrivit sa tragédie de _Mahomet_,
-il était encore de coutume de dire _l'Alcoran_ en parlant du livre qui
-contient la doctrine musulmane, bien que les lettrés n'ignorassent pas
-que la syllabe _al_ n'est autre chose que l'article arabe, qui
-correspond à notre article _le_, de sorte qu'en disant _l'Alcoran_ on
-faisait précéder le mot _Coran_, qui signifie _lecture_, d'un double
-article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement _le
-Coran_, mais certains rigoristes, qui crieraient à l'illogisme si l'on
-employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la
-réduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage très
-fréquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple _alambic_
-(littéralement, vase dont les bords sont rapprochés), _alcôve_ (le
-pavillon ou le cabinet), _alchimie_ (le suc), _algèbre_ (la réunion
-des parties séparées), _alcali_ (la plante à soude), _alcool_ (le
-collyre ou surmé, poudre très subtile dont se servent les femmes
-arabes et à laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que,
-en principe, comme dit un vieil auteur, «l'eau-de-vie vault aux yeux
-qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes»), etc.
-Pour être absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire _le
-lambic_, _la côve_, _le cali_, _le cool_, etc. Mais l'usage a des
-droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'être.
-
-
-=149.=--Dans les dernières années du règne de Louis XV (1772)
-parut un livre anonyme intitulé: _le Gazetier cuirassé des anecdotes
-scandaleuses de la cour de France_, en tête duquel se trouvait le
-frontispice dont nous donnons le fac-similé.
-
-L'ouvrage avait pour épigraphe:
-
- Nous autres satiriques,
- Propres à relever les sottises du temps,
- Nous sommes un peu nés pour être mécontents.
-
-Il portait pour indication de lieu, comme on dit en bibliographie:
-_Imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la Liberté_, et
-en regard du frontispice gravé se trouvait cette note explicative:
-
-«Un homme, armé de toutes pièces et assis tranquillement sous la
-protection de l'artillerie qui l'environne, dissipe la foudre et brise
-les nuages qui sont sur sa tête à coups de canon. Une tête coiffée en
-Méduse, un baril et une tête à perruque sont les emblèmes parlants des
-trois puissances qui ont fait de belles choses en France. Les feuilles
-qui voltigent à travers la foudre au-dessus de l'homme armé sont des
-lettres de cachet, dont il est garanti par la seule fumée de son
-artillerie: les mortiers auxquels il met le feu sont destinés à porter
-la vérité sur tous les gens vicieux, qu'elle écrase pour en faire des
-exemples.»
-
-Bien que des révélations sur la cour de France à cette époque pussent,
-sans mentir à la vérité, offrir un fort triste tableau, l'on put
-reconnaître que l'auteur avait de parti pris imaginé tout un ensemble
-d'assertions qui faisaient de son écrit, non pas l'impression de la
-probité indignée, mais le plus infâme libelle. Cette publication
-d'ailleurs fit grand bruit tant en France qu'à l'étranger, où il s'en
-vendit de nombreux exemplaires.
-
-Lord Chesterfield, l'un des hommes les plus spirituels et les plus
-distingués de l'Angleterre, ayant fait annoncer qu'il récompenserait
-convenablement la personne qui lui apprendrait le nom de l'auteur de
-ce livre, eut bientôt la visite d'un Français nommé Thévenot de
-Morande, qui avoua la paternité de cet ignoble pamphlet.
-
-Ce Thévenot de Morande était le fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc en
-Bourgogne. Tout jeune il avait quitté la maison paternelle pour aller
-mener à Paris une vie dissolue. Sa famille, employant un moyen usuel
-en ce temps-là, obtint une lettre de cachet pour le faire enfermer à
-la Bastille. Il n'en sortit que pour se réfugier en Angleterre, où il
-vécut de publications scandaleuses.
-
-[Illustration: FIG. 10.--Fac-similé du frontispice du _Gazetier
-cuirassé_, publié à Londres en 1772, par Thévenot de Morande.]
-
-Lord Chesterfield, fidèle à la promesse qu'il avait faite
-publiquement, remit à l'auteur du _Gazetier cuirassé_ cinquante
-guinées (1,250 fr.). Et comme celui-ci s'étonnait de recevoir une
-aussi grosse somme: «Remarquez bien, Monsieur, lui dit le gentilhomme
-anglais, qu'en vous donnant cette somme je n'entends pas payer votre
-ouvrage, mais vous aider à n'avoir plus besoin d'en composer de
-semblables.» La générosité de lord Chesterfield n'atteignit pas son
-but.
-
-Rentré en France aux premiers jours de la Révolution, Thévenot de
-Morande se trouva bientôt mêlé à toutes les plus basses et louches
-intrigues; et, incarcéré en 1792, il fut une des victimes des
-massacres de Septembre.
-
-
-=150.=--La procession dite de la _Gargouille_ avait lieu
-autrefois à Rouen le jour de l'Ascension. On y promenait l'image d'une
-horrible bête, espèce de dragon monstrueux qui, disait-on, désolait
-les environs de la ville au septième siècle, et fut tué par
-l'archevêque de Rouen, saint Romain. En vertu de cet événement,
-l'église cathédrale de Rouen conserva jusqu'au dix-huitième siècle le
-privilège, qu'un roi lui avait accordé, de délivrer tous les ans un
-criminel le jour de la procession commémorative. Comme, dans plusieurs
-localités de France, il est question d'animaux terribles ainsi vaincus
-par de pieux personnages, un historien remarque, avec beaucoup de
-raison, qu'il faut probablement voir là le symbole de quelque fléau
-dont le peuple attribua la cessation aux prières et aux vertus d'un
-saint serviteur de Dieu.
-
-
-=151.=--Un auteur, racontant comme quoi certain personnage, pour
-avoir montré quelque indécision, a manqué la belle situation qu'il
-aurait pu occuper: «C'est toujours, dit-il, l'histoire proverbiale de
-Gobant, que se contaient nos aïeux et qui n'a rien perdu de son
-à-propos.» Qu'est-ce que Gobant?
-
---L'empereur Charlemagne--dit une légende rapportée par
-Jacquet de Vitry et traduite par M. Lecoy de la Marche--avait un
-fils nommé Gobant. Un jour qu'il voulait éprouver l'obéissance de ses
-enfants, il fit venir Gobant; et, comme il tenait à la main un
-quartier de pomme, il lui dit devant tout le monde:
-
-«Ouvre la bouche et reçois ce que je vais t'envoyer.» Mais le jeune
-homme répondit qu'il ne supporterait jamais un tel affront, même pour
-l'amour de son père.
-
-Alors l'empereur fit appeler son fils Louis, qui, invité comme Gobant
-à ouvrir la bouche, fit ce que son père désirait. Il reçut donc le
-morceau de pomme, et son père ajouta: «Je t'investis par là du royaume
-de France.»
-
-Lothaire, le troisième fils, vint à son tour et fit comme le
-précédent. «Par ce quartier de pomme, lui dit l'empereur, je
-t'investis du duché de Lorraine.»
-
-Ce que voyant, Gobant se repentit et offrit d'ouvrir la bouche à son
-tour.
-
-«Il est trop tard, répondit le père, tu n'auras ni pomme, ni terre.»
-
-Et chacun se moqua de Gobant par cette phrase, qui devint et qui resta
-proverbiale: _Trop tard a bâillé Gobant._
-
-
-=152.=--Le numérotage des maisons de Paris est relativement
-récent, car il ne date réellement, tel qu'il est aujourd'hui adopté,
-que du premier empire. Avant la Révolution, dit M. Fred. Lock dans une
-notice historique sur Paris, les propriétaires nobles s'étaient
-constamment opposés à cette mesure, dont la nécessité était pourtant
-reconnue depuis longtemps. En 1791 et 1792, les maisons furent
-numérotées pour la première fois, mais on n'arriva pas de prime abord
-au système le plus simple et le plus rationnel. La série des numéros,
-au lieu de changer avec chaque rue, embrassait tout un district. En
-1806 on recommença l'opération en suivant le système encore en usage.
-Chaque rue a une série particulière de numéros, les pairs sont à
-droite, les impairs à gauche, en partant du commencement de la rue.
-Les rues, dans ce système, sont divisées en deux catégories: rues
-perpendiculaires ou parallèles à la Seine. Dans les premières, la
-série des numéros commence au point le plus rapproché du fleuve; dans
-les secondes, elle en suit le cours. Autrefois, les numéros des rues
-perpendiculaires étaient noirs, et ceux des rues parallèles étaient
-rouges. Cette combinaison, assez utile pourtant, a été abandonnée
-depuis longtemps déjà. Les numéros sont maintenant uniformément blancs
-sur un fond bleu.
-
-
-=153.=--«A la mort de Thibault le Grand, comte de Champagne, en
-1152, l'aîné de ses fils, Henri, dit le Large, le Libéral, fut, comme
-son père, protecteur du commerce, qui lui fournissait d'ailleurs son
-principal revenu, et comme lui protecteur du clergé et des églises.
-Mais, quoique Henri se crût assuré de l'amour et du dévouement de ses
-sujets, une terrible conspiration se forma contre sa vie. Un jour, à
-Provins, dans une sombre allée du palais des princes, une femme, Anne
-Meusnier, entend à demi les paroles sinistres qu'échangent trois
-gentilshommes attendant avec impatience le lever du prince pour le
-frapper des poignards dont ils sont armés.
-
-«Ils partent, mais Anne les appelle; et lorsque l'un d'eux s'est
-approché à sa voix, elle s'élance sur lui armée d'un couteau et le
-terrasse avant même qu'il ait pu se reconnaître; puis elle attaque les
-deux autres, et, couverte de blessures, elle lutte sans relâche,
-étonnée elle-même de son courage; enfin on l'entend, on accourt, les
-assassins sont arrêtés, et l'héroïne sauvée.
-
-«Le comte Henri, pour récompenser la belle action d'Anne Meusnier,
-l'anoblit, elle et son mari Gérard de Langres, par lettres patentes de
-1175, et les exempta, ainsi que leurs descendants, de toute taille,
-subside, imposition, droit de guerre, chevauchée et autre servitude;
-et enfin les gratifia du privilège de ne pouvoir être contraints de
-plaider, quelque cause que ce fût, sinon devant la personne du
-prince.» (BOURQUELOT, _Histoire de Provins_.)
-
-Ce fut ce qu'on appela le _droit des Meuniers_.
-
-
-=154.=--On a souvent cité comme idée première--idée
-théorique, bien entendu--du _phonographe_ le chapitre du
-_Pantagruel_ où Rabelais imagine de faire arriver les héros de son
-roman satirique dans une région maritime où, précédemment, une grande
-bataille navale a eu lieu par un jour de froid très rigoureux. Le
-froid était si grand ce jour-là que le bruit des détonations d'armes à
-feu et les cris des combattants s'étaient gelés en l'air. Le déjel
-survenant au moment où Pantagruel passe par là avec ses compagnons,
-tous les bruits de combat frappent leurs oreilles, sans qu'ils
-puissent s'expliquer la cause de ce tumulte. Or, nous venons de
-découvrir dans un recueil de _Pièces en prose_, publié en 1660 par le
-célèbre libraire Ch. de Sercy, une sorte de récit intitulé _les
-Nouvelles admirables_, qui n'est autre chose qu'une suite de nouvelles
-superposées, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, et
-parmi lesquelles celle-ci, qui, sous la forme de l'extravagante
-impossibilité, nous semble prévoir plus exactement la future invention
-qui est une des merveilles de notre siècle:
-
-«Le capitaine Vostersloch est de retour de son voyage aux terres
-australes. Il rapporte, entre autres choses, qu'ayant passé par un
-détroit au-dessous de celui de Magellan et de Lemaire, il a pris terre
-dans un pays où les hommes sont de couleur bleuâtre, les femmes de
-vert de mer. Mais ce qui nous étonne davantage, c'est de voir que, au
-défaut des arts libéraux et des sciences, qui nous donnent le moyen de
-communiquer par écrit avec ceux qui sont absents, elle leur a fourni
-de certaines éponges qui retiennent le son et la voix articulée comme
-les nôtres font des liqueurs. De sorte que quand ils veulent demander
-quelque chose ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à
-quelqu'une de ces éponges, puis les envoient à leurs amis, qui, les
-ayant reçues, en les pressant tout doucement, en font sortir les
-paroles qui étaient dedans, et savent par cet admirable moyen tout ce
-que leurs amis désirent; et quelquefois, pour se réjouir, ils envoient
-querir dans l'île chromatique des concerts de musique, de voix et
-d'instruments dans les plus fines de leurs éponges, qui leur rendent,
-étant pressées, les accords les plus délicats en toute leur
-perfection.»
-
-
-=155.=--Le nom ironique de _Guerre du bonnet_ fut donné, sur la
-fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, à une longue et ridicule
-lutte entre les ducs et pairs et les parlements. Les ducs et pairs
-voulaient que, lorsqu'ils siégeaient au parlement, le premier
-président ôtât son bonnet pour leur demander leur avis, et en même
-temps ils prétendaient, d'après une coutume tombée en désuétude, avoir
-le droit d'opiner avant les présidents à mortier. Les deux partis
-soutinrent leurs prétentions avec beaucoup de vivacité; le duc de
-Saint-Simon se distingua surtout par son ardeur à soutenir les droits
-de la pairie: il regardait les ducs et pairs sinon comme les héritiers
-directs des conquérants francs, du moins comme les successeurs des
-pairs de Charlemagne et de Hugues Capet. Le parlement résolut
-d'opposer des armes de même nature, et un pamphlet, attribué au
-président de Novion, alla scruter les origines de ces prétendues
-maisons ducales: il indiquait que les Villeroi descendaient d'un
-marchand de poissons, les la Rochefoucauld d'un boucher, et les
-Saint-Simon d'un hobereau, le sire de Rouvrai, et non des comtes de
-Vermandois. Ce pamphlet, où l'erreur se mêlait quelquefois à la
-vérité, irrita les ducs à tel point qu'ils résolurent de se
-transporter au palais et d'y imposer leurs prétentions, fût-ce même
-parles armes. Le régent intervint et les empêcha d'accomplir leur
-projet, en faisant droit à la requête des ducs par un arrêt du
-conseil; mais le parlement, à son tour, se déchaîna avec tant de
-fureur, que le régent revint sur sa décision, révoqua l'arrêt, et
-renvoya la décision du procès à la majorité du roi.
-
-
-=156.=--Par qui fut composé le _Miserere_, et par qui fut-il ravi
-à Rome qui voulait le posséder seule?
-
---Allegri (Grégoire), né à Rome en 1580, était de la famille du
-grand Corrège; il s'adonna avec ardeur aux études musicales et acquit,
-jeune encore, un beau talent dans la composition. En 1629, sa
-réputation le fit admettre comme chanteur et compositeur à la chapelle
-pontificale. C'est là qu'il eut l'occasion d'écrire ce fameux
-_Miserere_ qui se chante tous les ans au temps de la semaine sainte
-dans la chapelle Sixtine. On sait que les papes étaient si grands
-admirateurs de ce chant que, pour en conserver la propriété exclusive
-et empêcher qu'il ne fût reproduit ailleurs que dans la capitale de
-l'univers catholique, ils s'opposaient à ce qu'on livrât à la
-publicité des copies de cette partition. Et Rome serait encore la
-propriétaire privilégiée de ce chef-d'oeuvre, si Mozart, encore
-enfant, ne l'eût transcrit de mémoire, après l'avoir entendu deux
-fois.
-
-Depuis il a été imprimé souvent, notamment à Londres par Burney, par
-Choron dans sa collection, et dans la _Musica sacra_ de Leipzig.
-Allegri mourut en 1652.
-
-
-=157.=--Le comte de Tessin, gouverneur du prince royal de Suède
-sous le règne de Charles XI, sénateur, grand chancelier de la cour,
-avait été pendant toute sa vie, qui fut longue, comblé de tant
-d'honneurs qu'il semblait qu'il dût être au comble de la félicité.
-Pourtant il ordonna qu'on mît sur son tombeau ces simples mots:
-_Tandem felix_ (heureux enfin!), qui peuvent, en ce cas, passer pour
-le plus éloquent commentaire donnant raison au fameux _vanitas
-vanitatum_ de l'_Ecclésiaste_.
-
-
-=158.=--Dans l'origine, la rue Vivienne s'appelait rue Vivien,
-ainsi que le prouve une citation de l'histoire d'une maison, publiée
-dans _la France littéraire_ par le savant M. Paulin Paris. Après des
-considérations sur les conséquences de choix que fit Richelieu pour
-l'emplacement de son palais, appelé depuis Palais-Royal, on trouve en
-effet le passage suivant: «Tandis que Louis Barbier traitait de ce
-précieux terrain avec le cardinal, d'autres entrepreneurs portaient
-leur prévoyante sollicitude au delà des limites du nouveau palais, et,
-traçant d'autres alignements parallèles, arrêtaient le plan de la rue
-_Vivien_ au-dessus du troisième pavillon du Jardin-Cardinal. Le
-président Tubeuf fut, sinon le premier, du moins l'un des premiers
-habitants de cette rue Vivien.»--Mais le mot _rue_ est féminin,
-et il paraît que l'oreille populaire souffre difficilement qu'un
-mot masculin vienne après un mot féminin (preuve: l'expression de
-toile cretonne mise pour toile creton, du nom du premier fabricant);
-on a donné la terminaison _enne_ à Vivien, et nos édiles ont consacré
-plus tard, et à leur insu, la dénomination fautive de rue
-Vivienne.--Maintenant, quel est le personnage qui portait le nom
-de _Vivien_? C'était le seigneur du fief appelé la Grange-Batelière,
-fief dont les terres s'étendaient en grande partie entre nos
-boulevards actuels et l'emplacement du Palais-Royal. En 1631, il céda
-la plus grande étendue de ces terres à la ville, qui tendait plus que
-jamais à s'agrandir. Il en retira, dit M. Édouard Fournier dans _Paris
-démoli_, non seulement de fortes sommes, mais encore beaucoup
-d'honneur, et une des rues que l'on bâtit depuis prit, en souvenir de
-lui, le nom de rue Vivien.
-
-
-=159.=--Les directeurs de théâtre, qui de nos jours recourent à
-toutes sortes de moyens scéniques pour surexciter la curiosité, ou
-plutôt la badauderie du public, même en faveur de pièces ayant une
-valeur littéraire, peuvent arguer de précédents assez respectables.
-Lorsque la tragédie d'_Andromède_, de P. Corneille, fut jouée en 1650,
-le rôle du cheval Pégase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n'avait
-jamais été vu en France. Ce cheval, bien dressé, jouait admirablement
-son personnage et faisait en l'air tous les mouvements qu'il aurait
-faits sur la terre. Un jeûne rigoureux auquel on le réduisait lui
-donnait un grand appétit, et lorsqu'il paraissait sur la scène, dans
-la coulisse on agitait un van plein d'avoine. L'animal, pressé par la
-faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait parfaitement aux
-indications de jeu qu'avait désirées le poète. On fit grand bruit de
-cet artifice théâtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succès
-de la pièce.
-
-
-=160.=--Jacquemin, dans son _Histoire du costume_, explique ainsi
-l'origine de notre mot _chrysocale_:
-
-«Les empereurs romains d'Orient avaient sur leur manteau, depuis le
-quatrième siècle, une pièce caractéristique, que l'on appelait le
-_clavus_. Ce fut à l'origine une pièce quadrangulaire ou applique en
-drap d'or, presque toujours brodée, reproduisant les traits d'un
-personnage quelconque, l'image d'un damier, celle d'un oiseau, etc.
-Sous la république romaine, le _clavus_ nous est représenté comme un
-noeud de ruban pourpre, servant de marque distinctive à l'habit des
-sénateurs et des chevaliers. Plus tard, ce noeud de ruban se
-transforma en une bande de pourpre, large pour les sénateurs, étroite
-pour les chevaliers. Plus tard encore, Octave modifia cet ornement,
-qui fut en or. _Chrysoclabus_ désignait un vêtement enrichi d'un
-_clavus_ d'or, mais d'un or peut-être douteux, si l'on s'en rapporte
-au sens du mot français, son dérivatif, _chrysocale_.»
-
-
-=161.=--Le manchon de fourrure qui, aujourd'hui, est
-exclusivement à l'usage des dames, fut pendant longtemps porté par les
-hommes. Les estampes de la fin du dix-septième et du commencement du
-dix-huitième siècle font surabondamment foi de cette coutume. La
-figure que nous reproduisons d'après le célèbre graveur Mariette, qui
-la publia vers 1690, représente _Un homme de qualité en habit
-d'hiver_, nanti d'un manchon de grande dimension suspendu à sa
-ceinture. A cette époque, les officiers eux-mêmes, tant à pied qu'à
-cheval, portaient le manchon.
-
-Dès le seizième siècle les manchons étaient déjà connus pour les
-dames. Ils étaient venus d'Italie, avec une quantité de modes et de
-parures. Du temps de François Ier, on les nommait _contenances_;
-ensuite on les appela des _bonnes grâces_, et enfin _manchons_, du mot
-italien _mancia_; ce n'est que sous ce dernier nom que les hommes ont
-commencé à en porter.
-
-Il va de soi que l'usage du manchon étant admis et passé dans les
-moeurs de la cour qui semblait immuable, la mode, qui vit surtout de
-changements, ne réussissant pas à le détrôner, dut tout au moins,
-comme on l'a vu de nos jours, le faire varier de volume; il y eut à un
-certain moment une sorte de lutte entre les gros et les petits
-manchons.
-
-Les annales du parlement de Normandie nous ont même à ce propos
-conservé le souvenir de certaine affaire assez étrange.
-
-Un riche fourreur de Caen, trouvant que la mode des petits manchons
-était préjudiciable à son commerce, imagina, pour la décrier, d'en
-donner un au bourreau, avec un louis d'or, à condition qu'il s'en
-parerait le jour d'une exécution.
-
-[Illustration: FIG. 11.--Homme de qualité en habit d'hiver
-(1691). (Fac-similé d'une gravure de Mariette.)]
-
-Ayant eu, peu de temps après, un malfaiteur à rouer, le bourreau parut
-sur l'échafaud avec son petit manchon. Les petits-maîtres ne l'eurent
-pas plus tôt appris qu'ils quittèrent les petits manchons.
-
-Le lieutenant criminel, qui avait aussi un petit manchon, qu'il n'eût
-pas voulu perdre, fit venir le bourreau, qui avoua le fait du
-fourreur. Le fourreur appelé prétendit qu'il était libre de donner ses
-manchons à qui bon lui semblait. Le magistrat le fit conduire en
-prison. Le marchand se pourvut contre l'auteur de sa détention devant
-le parlement de Rouen, qui cita le lieutenant criminel à comparaître,
-lui adressa une mercuriale très sévère et le condamna à une forte
-indemnité envers le fourreur.
-
-Mais les petits manchons ne restèrent pas moins déconsidérés pour
-avoir été portés par le bourreau.
-
-
-=162.=--Le bonbon vulgairement connu sous le nom de sucre
-d'orge--ainsi nommé parce qu'autrefois on y introduisait, sans
-raison plausible, une décoction d'orge--est un des aspects que
-peut prendre le sirop de sucre quand il est soumis à des conditions de
-cuisson particulières. Il se produit là un des phénomènes que la
-chimie constate, mais dont elle ne peut rendre raison et qui sont
-connus sous le nom de _dimorphisme_. Si l'on concentre du sirop
-jusqu'à 37° et qu'on le maintienne dans une étuve chauffée à +30
-pendant une quinzaine de jours après avoir tendu des fils au travers
-du vase qui le contient, il se dépose sur ces fils des cristaux très
-réguliers et volumineux, qui forment ce qu'on appelle du _sucre
-candi_. Mais si, au lieu d'agir de la sorte, on cuit rapidement le
-sirop jusqu'à ce qu'en en projetant un peu dans l'eau froide il se
-prenne en une masse consistante qui n'adhère plus aux dents, et si
-alors on coule la masse sur un marbre huilé, pour la rouler ensuite en
-petits cylindres, quand elle est convenablement refroidie, on fait ce
-qu'on appelle communément du sucre d'orge.
-
-
-=163.=--Charles Ier ayant mis sur ses sujets plusieurs taxes très
-lourdes, beaucoup de familles de distinction quittèrent l'Angleterre
-pour se rendre en Amérique. Ces émigrations, qui devenaient de plus en
-plus nombreuses, alarmèrent le gouvernement. Pour y remédier, le roi
-fit, en 1637, un édit par lequel il était défendu aux capitaines de
-navires en partance pour l'Amérique de recevoir à leurs bords aucun
-passager qui ne serait pas muni d'une permission du bureau des
-Colonies. Lors de la publication de cet édit, Cromwell, encore
-inconnu, était à Plymouth avec un de ses cousins, où il venait de
-s'embarquer sur un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Boston. Le
-capitaine, craignant d'être puni, les obligea à redescendre à terre.
-Ce fut ainsi, comme on l'a depuis remarqué, que se trouva retenu en
-Angleterre, par la volonté royale, l'homme qui devait être si
-terriblement funeste au roi. A la suite de cet incident, Cromwell,
-cherchant un aliment à son activité, se déclara ouvertement
-l'adversaire du desséchement des marais du pays de Frey, qu'avait
-entrepris le comte de Bedford.
-
-Bien que cette oeuvre fût réellement utile, les habitants du pays y
-étaient si violemment opposés qu'on dut nommer des commissaires royaux
-pour prêter main-forte aux travailleurs. Cromwell, ayant pris parti
-pour les opposants, fit éclater dans cette occasion, dit un historien,
-tant de zèle et d'opiniâtreté de caractère, que l'on conçut de lui une
-haute opinion. Aussi les hauts personnages qu'il attaquait lui
-donnèrent-ils par dérision le surnom de _Lord des marais_, qui ne fut
-pas son moindre titre à l'élection de Cambridge qui, par hasard et par
-intrigue, le fit membre du Long Parlement. Son rôle historique était
-commencé. Cromwell avait alors quarante-trois ans.
-
-
-=164.=--Le nom de Platon, célèbre disciple de Socrate, et chef de
-l'école dite académique, n'est qu'un sobriquet donné au philosophe
-pendant sa jeunesse.
-
-Descendant de Codrus par son père et de Solon par sa mère, il avait
-reçu en naissant le nom de son aïeul paternel _Aristoclès_; mais
-quand, selon l'usage, il se livra aux exercices physiques qui
-faisaient obligatoirement partie de l'éducation des jeunes gens, son
-maître de palestre lui donna le surnom de _Platon_, ou le large, à
-cause de la largeur de ses épaules et de sa poitrine. Et ce surnom
-devait devenir celui du plus éloquent des philosophes grecs.
-
-
-=165.=--Voici comment un linguiste du siècle dernier explique
-l'origine de notre mot _zizanie_: «Ce mot, venu du grec, signifie ce
-que nous appelons en français _ivraie_. En réalité, ces deux termes
-sont synonymes, quoiqu'ils ne puissent que très improprement être
-employés l'un pour l'autre. L'_ivraie_ est le nom propre d'une sorte
-de chiendent, qui d'ailleurs est ainsi nommé parce que le pain fait
-avec la farine où ses graines sont mêlées avec celles du froment,
-cause des vertiges et une espèce d'_ivresse_ à ceux qui le mangent.
-_Zizanie_ est surtout employé au figuré pour désigner le trouble, la
-division, l'effet moral du dissentiment. C'est un terme que les
-prédicateurs et moralistes chrétiens ont tiré de l'Écriture, en lui
-gardant sa forme ancienne: _Segregare triticum a zizania_ (séparer le
-froment de la zizanie). Un méchant homme sème l'_ivraie_ dans le champ
-de son voisin; un faux ami répand la _zizanie_ dans une famille. Il
-faut arracher l'_ivraie_, il faut étouffer ou prévenir la _zizanie_.
-L'_ivraie_ produit l'ivresse, la _zizanie_ la discorde.
-
-
-=166.=--Pythagore disait à ses disciples: «Nourrissez-vous de la
-feuille sainte; votre pensée s'élèvera, et votre âme se gardera pure
-et placide.» Qu'est-ce que la feuille sainte?
-
---La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne
-figure plus que chez l'herboriste, comme un principe émollient, mais
-que les anciens tenaient en grande estime comme aliment végétal.
-Pythagore en recommandait notamment l'usage à ses disciples, comme
-nourriture propre à favoriser l'exercice de la pensée. Galien la
-mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en
-cuisine délicate, savaient en préparer d'excellents mets, admis sur
-les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente
-de la simple olive, de la chicorée et de la mauve légère.
-
- _... Me pascunt olivæ,
- Me cichorea, levesque malvæ._
-
- (_Od._, I, XXXI.)
-
-Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il
-dînait en ville, mangeait en parasite émérite, se mettait le lendemain
-au régime de la mauve.
-
-«Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son
-excellente _Histoire philosophique, littéraire et économique des
-plantes d'Europe_, de cette prédilection des anciens pour une plante
-que nous avons placée au rang le plus bas, même parmi les remèdes
-domestiques, peut-être parce qu'elle a trop peu de valeur pour le
-charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il
-est à croire, du reste, que, sa culture ayant été peu à peu négligée,
-on a fini par ne plus connaître que la mauve sauvage, moins savoureuse
-que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-être serait-il
-à désirer qu'elle fût rétablie dans son premier grade; elle doit être,
-par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos épinards
-et que plusieurs autres plantes potagères. J'ajoute, pour en avoir
-fait l'expérience, que, convenablement accommodée, elle est d'une
-saveur très agréable. Très digestive, elle serait d'ailleurs d'un
-excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes
-sédentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les
-inconvénients de ce genre de vie.»
-
-
-=167.=--«Sous le ministère du chancelier de l'Hôpital, les petits
-pâtés se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en
-faisait une si grande consommation, que le très austère chancelier,
-étant données les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda
-comme un luxe qu'il importait de réprimer. La vente des petits pâtés
-ne fut pas défendue, mais une ordonnance royale défendit de les crier,
-comme on avait fait jusqu'alors.» (_Mercure de France_, 1761.)
-
-
-=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, né en 1755, a
-fait un long poème sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit
-plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux,
-notamment en ce qui concerne le rôle spécial de chaque lettre de
-l'alphabet:
-
-Par exemple:
-
- Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile
- Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile;
- Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint,
- Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sûr qu'il se plaint.
- Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée
- Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée...
-
- Le C, rival de l'S avec une _c_édille,
- Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille.
- De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom:
- Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,
- Une _c_orbeille, un _c_oeur, un _c_offre, une _c_arrière,
- Une _c_averne, enfin, le trouvent né_c_essaire.
- Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourbé,
- Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tombé.
-
- _F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace,
- L'F en _f_ureur _f_rémit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse;
- Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent.
- Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end,
- Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_umée
- Et, _f_éconde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_ormée.
- D'une éto_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et,
- Et le _f_rémissement de la _f_ronde et du _f_ouet.
-
- L'R en _r_oulant app_r_oche et, tou_r_nant à souhait,
- Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet;
- Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_iviè_r_e,
- La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e...
- Le ba_r_bet i_rr_ité cont_r_e un pauv_r_e en déso_r_d_r_e
- L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e;
- L'R a cent fois _r_ongé, _r_ouillé, _r_ompu, _r_aclé,
- Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appelé.
-
- Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue.
- On le _t_rouve à la _t_ê_t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue,
- C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin.
- Peu_t_-on le méconnaî_t_re au _t_ic _t_ac du moulin?
- De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure,
- Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure,
- Exac_t_ement _t_aillé sur le _t_ype du _t_au,
- Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc.
-
-
-=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de
-
- Certain hâbleur, à la gueule affamée,
- Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
- Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des Coteaux_.
-
-Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux.
-
-Un jour que Saint-Évremond dînait chez M. de Lavardin, évêque du Mans,
-cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du
-comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. «Ces messieurs, dit le
-prélat, outrent à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient
-manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent
-d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vésines.
-Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils
-n'en sauraient boire que des trois coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et
-d'Avenay.» M. de Saint-Évremond ne manqua de faire part à ses amis de
-cette conversation; et ils répétèrent si souvent ce qu'il avait dit
-des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela
-les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_.
-
-
-=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils étaient
-_corvéables_ et _taillables_ à merci. La première des deux expressions
-s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces
-malheureux étaient passibles de toutes les _corvées_; et toutefois
-d'où vient lui-même le mot _corvée_? Selon les uns, il serait formé du
-mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois
-_vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font
-dériver du latin barbare _corvada_, formé à son tour de _curvatus_,
-participe passé de _curvare_ (courber), parce que le corvéable
-travaillait à la terre ayant le _corps courbé_.--Quant à
-l'expression de _taillables_, elle dérive naturellement de _taille_,
-qui était alors synonyme d'impôt ou contribution à payer; mais il est
-bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait été donné aux
-contributions perçues, par suite du mode employé pour cette
-perception. La _taille_ était ce petit morceau de bois fendu en deux
-parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures ménagères,
-notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas à
-chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double,
-c'est-à-dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au
-moment de la livraison, pour faire sur les deux du même coup des
-_tailles_ ou _coches_, qui représentent le poids ou le prix des
-marchandises livrées. De même jadis les receveurs des impôts gardaient
-par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait à
-chaque payement l'autre partie, où s'inscrivaient par _coches_ ou
-_tailles_ les sommes versées.
-
-
-=171.=--On a beaucoup disserté sur le singulier penchant qu'ont
-les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvidés_ à s'emparer
-des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut
-savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donné lieu à des
-accusations de vol dirigées contre des personnes innocentes, et l'on
-cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se
-justifier d'un vol commis en réalité par une pie, fut bel et bien
-pendue en place de Grève, et fut reconnue innocente lorsque, quelque
-temps après, les objets dont elle s'était, disait-on, emparée, furent
-retrouvés dans la cachette de l'oiseau. Une cérémonie religieuse
-expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en
-l'église Saint-Jean de la Grève. Les jeunes filles du voisinage
-s'assemblaient le jour anniversaire de l'exécution, et, vêtues de
-robes blanches, portant des branches de cyprès, chantaient un
-_requiem_ à l'intention de la suppliciée.
-
-En réalité, le prétendu instinct du vol attribué par l'homme à la pie
-et à plusieurs oiseaux de la même famille n'est qu'une conséquence
-d'un grand sentiment de prévoyance inné chez ces animaux.
-
-Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur
-nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent
-considérables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la
-pie, en particulier, attirée par les objets brillants, s'efforce,
-quand elle les trouve ou quand on les met à sa portée, de les
-attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se
-retirer à l'écart et s'évertuer à l'entamer. Après avoir reconnu que
-ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de
-mettre en réserve tout ce dont elle ne peut tirer immédiatement parti,
-elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute
-qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions.
-Il n'y a pas d'autre malice dans sa façon d'agir.
-
-
-=172.=--A quelle époque remonte la première idée des armes se
-chargeant par la culasse et du revolver?
-
---Dans un livre intitulé: _Pyrotechnie_, publié par Hanzelet,
-Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes à feu par la
-culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte à
-des temps relativement reculés.
-
-«Les arquebuses à croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent
-accommoder de façon à être chargées par le derrière, comme le montre
-la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire
-que la culasse marquée A corresponde à l'endroit du canon, bien
-joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et
-de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon;
-la figure fait assez concevoir l'invention sans la décrire davantage.
-C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant
-qu'il arrive quelquefois que l'on est serré en des lieux où l'on n'a
-pas commodité de se tourner pour les recharger.»
-
-Dans le même ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel décrit et
-figuré sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans
-être retirée de la canonnière_ (meurtrière, ouverture par où passe le
-canon de l'arme).
-
-Dans la figure de cet engin, placée par l'auteur à côté de celle d'une
-arbalète à boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se
-prolongeant à l'arrière par une tige de fer devant servir d'axe à la
-pièce marquée A, qui est destinée à recevoir six charges, qui se
-présenteront successivement, pour produire autant de coups de feu,
-devant l'ouverture inférieure du canon. Le crochet adapté au canon
-doit, quand la pièce tournante est en place, l'arrêter par les crans
-qui sont pratiqués sur celle-ci. Cette disposition est absolument
-celle du revolver actuel.
-
-[Illustration: FIG. 12.--Première idée des armes à feu se
-chargeant par la culasse et du revolver. (Fac-similé d'une figure
-publiée en 1630.)]
-
-
-=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom
-de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il
-professait pour rentrer dans le giron de l'Église catholique, cette
-conversion, étant donnée la qualité du converti, fit grand bruit dans
-les deux partis religieux de l'époque. Du côté de la cour notamment,
-les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces
-vers de l'abbé de Bourseis:
-
- Turenne, que l'Europe a vu comblé de gloire
- En cent combats divers, où régna sa valeur,
- Cède au trône romain l'honneur de la victoire,
- Et renonce aux autels que s'élève l'erreur.
- Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre;
- Et l'éclat de sa foi va s'épandre en tous lieux:
- En vainquant il soumet des provinces en terre,
- Mais en se laissant vaincre il conquête les cieux.
-
-Mais, tandis que les catholiques se félicitaient de cette brillante
-acquisition, les protestants déclamaient en prose et en vers contre le
-nouveau converti. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce changement à
-l'ambition du maréchal. Il parut en 1669 un factum intitulé: _les
-Motifs de la conversion de Turenne_, où, en lui rendant justice sur
-ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir songé à sa prétendue
-conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favorisé
-le projet formé par lui de fonder une république de protestants, dont
-il aurait été le chef, et afin d'épouser Mme de Longueville, pour
-devenir roi de Pologne.
-
-Ces belles allégations sont suivies d'une pièce intitulée: _Prosa in
-die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour
-Vêpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), où se
-trouvent répétées en latin de bréviaire les mêmes accusations.
-
- Quantum flebit calvinista
- Tantum ridet jansenista,
- Cum mutavit hypocrita...
- Non poterat sese regem
- Creare, nec etiam ducem,
- Aut calvinorum principem...
- Nec poterat a Polonis
- Regnum accipere donis,
- Nisi esset a Romanis, etc.
-
-(Autant pleurera le calviniste, autant rira le janséniste quand
-l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni
-prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne,
-si ce n'est des mains romaines, etc.)
-
-Puis cette épigramme:
-
- Pourquoi s'étonner tant de ce qu'a fait Turenne,
- Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu?
- Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne;
- Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu.
-
-Et enfin, comme présage de mécompte pour le parti qu'avait embrassé le
-grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec
-la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu
-le renieras!_
-
-Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des
-personnages haut placés a donné lieu à d'étranges appréciations.
-
-
-=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Séville_, dit
-qu'au palais l'on n'a que «vingt-quatre heures pour maudire ses
-juges», il fait allusion à une ancienne tradition qui, sans doute,
-était encore en vigueur à la fin du dix-huitième siècle, et en vertu
-de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procès pouvait dire
-pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui
-le lui avaient fait perdre, sans qu'on fût en droit de le poursuivre
-pour aucun des propos qu'il avait tenus.
-
-
-=175.=--«Gratter du peigne à la porte», était autrefois une
-expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au
-temps jadis, notamment au dix-septième siècle, il n'était pas reçu que
-l'on _heurtât_ à la porte des personnages de marque. «C'est ne pas
-savoir le monde que de heurter, dit un traité de politesse du temps;
-il faut _gratter_.»
-
-La Bruyère fait allusion à cet usage lorsqu'il dit d'un des importants
-dont il trace le portrait: «Il arrive à grand bruit, il écarte le
-monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.»
-
-On lit dans une comédie de Poisson:
-
- ... Apprenez donc, Monsieur de Pézenas,
- Qu'on gratte à cette porte et qu'on n'y heurte pas.
-
-Mais, étant donnée cette coutume, qui après tout n'est pas plus
-singulière que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_?
-Que vient faire là l'instrument de coiffure? Molière va nous
-en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en
-tête de son _Impromptu de Versailles_, pièce qu'il écrivit pour
-se justifier d'avoir daubé--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du
-souverain--sur les marquis prétentieux et ridicules. Vous savez,
-dit-il à la Muse qui veut aller au roi,
-
- Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis;
- N'oubliez rien de l'air ni des habits:
- Arborez un chapeau chargé de trente plumes
- Sur une perruque de prix;
- Que le rabat soit des plus grands volumes,
- Et le pourpoint des plus petits...
- Avec vos brillantes hardes
- Et votre ajustement,
- Faites tout le trajet de la salle des gardes,
- Et, vous _peignant_ galamment,
- Portez de tous côtés vos regards brusquement,
- Et ceux que vous pouvez connaître,
- Ne manquez pas, d'un haut ton,
- De les saluer par leur nom,
- De quelque rang qu'ils puissent être.
- Cette familiarité
- Donne à quiconque en use un air de qualité.
- _Grattez du peigne_ à la porte
- De la chambre du roi...
-
-Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa
-fausse chevelure se servît pour gratter, puisque l'usage était de
-gratter, du peigne qu'il tenait à la main, au lieu de gratter avec ses
-ongles... Ainsi s'explique ce détail de la locution.
-
-
-=176.=--Robert Bruce, roi d'Écosse, avait fait voeu d'accomplir
-un pèlerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empêcha de faire
-son pieux voyage.
-
-Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et
-se fit promettre par Douglas qu'aussitôt après sa mort il lui
-retirerait le coeur, le ferait embaumer et le mettrait dans une boîte
-d'argent préparée à cet effet, puis irait le déposer au pied du
-tombeau du Sauveur. Après sa mort, Douglas partit emportant le coeur
-de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant débarqué
-à Séville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui était en
-guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tué par les
-infidèles.
-
-En mémoire de la sainte mission qu'avait reçue leur ancêtre, mais que
-la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans
-leurs armoiries un coeur sanglant surmonté d'une couronne.
-
-
-=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment
-dans ceux de Paris et de Toulouse, une cérémonie appelée la _baillée
-des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai
-et juin, lorsqu'on appelait leurs rôles. Pour cela on choisissait un
-jour où il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la
-présentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes
-odoriférantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il
-donnait un déjeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour;
-il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des
-couronnes de roses à chacun des officiers du parlement. On lui donnait
-alors audience, puis on disait la messe, où jouaient des hautbois,
-qui s'étaient fait entendre déjà pendant le repas. Excepté les rois et
-les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du
-parlement n'étaient exempts de cette singulière redevance.
-
-Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils
-d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au
-procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient jamais
-manqué de remplir cette obligation.
-
-L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de préséance
-entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut terminée par
-un arrêt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les
-baillerait le premier, à cause de ses deux qualités de prince et de
-pair.
-
-Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appelé le _Rosier de
-la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient
-leurs présents.
-
-On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et à celui de
-Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses.
-
-On cite chez les rosiers des exemples d'extrême longévité. A
-Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les
-branches, s'étendant sur les murs de la cathédrale, sortent d'un tronc
-qui a trente centimètres de diamètre. On le croit âgé d'environ dix
-siècles.
-
-
-=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin
-faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines
-de Rome qui s'était appelée jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont
-_Tarpéien_, on trouva, en remuant la terre, une tête d'homme toute
-fraîche et sanglante. Frappé de ce prodige, le roi fit cesser les
-travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volonté des dieux
-était sans doute que le lieu où l'on avait découvert cette tête
-(_caput_) fût la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le
-nom de _mont Capitolin_ fut donné à la colline, et celui de _Capitole_
-à l'édifice qui la couronnait et qui fut, en réalité, considéré depuis
-comme étant le point central de l'État romain.
-
-
-=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France étaient
-autrefois terminés par cette formule, qui caractérisait le pouvoir
-absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ «Qui croirait, dit
-l'auteur anonyme d'un Mémoire sur les états généraux de 1789, que
-cette formule, très humiliante pour un peuple fier, émane de ces
-mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonçaient jadis que l'assemblée
-nationale qui se tenait chaque année au champ de Mars avait approuvé
-telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_,
-qui annonçaient la volonté absolue du roi, sont la corruption de mots
-qui, en un autre idiome, étaient des témoignages de la puissance
-législative populaire. La forme était la même, mais l'attribution
-avait changé.
-
-
-=180.=--Un violoniste prétend que ses confrères pèchent contre le
-sens étymologique du mot en appelant _colophane_ la résine dont ils
-enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire
-_collaphone_, formé de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et
-_phoné_ (voix, son), c'est-à-dire enduit qui sert à la reproduction du
-son. On peut faire observer à cet helléniste un peu trop subtil qu'il
-complique inutilement la question: car le mot qu'il croit composé
-après coup nous est venu tout formé de l'antiquité, et l'on devrait
-réellement dire _colophone_, car _colophonia_ était le nom grec de
-ladite résine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de
-_Colophon_, ville d'Asie où on la préparait.
-
-
-=181.=--Saint Médard, évêque de Noyon, était seigneur du bourg de
-Salency, où il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosière,
-et où il était resté l'objet d'un culte tout particulier comme patron
-du pays. Une année donc que les habitants de Salency avaient à se
-plaindre d'une grande sécheresse, qui avait duré tout le mois de mai
-et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fête
-du saint patron approchait, ils eurent l'idée de l'invoquer pour
-obtenir par son intercession la pluie désirée. Et il arriva que la
-pluie, qui commença à tomber le jour mis sous le vocable de saint
-Médard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui
-suivirent,--bien entendu, au grand déplaisir des rustiques, qui
-n'avaient pas sollicité une telle abondance d'humidité. Quoi qu'il en
-fût, de là vint le dire proverbial: «Quand il pleut le jour de saint
-Médard, il pleut quarante jours plus tard.» Beaucoup de gens admettent
-encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils
-nomment l'ancien évêque de Noyon). On pourrait leur faire observer que
-cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a dû forcément
-perdre sa valeur depuis la réforme grégorienne du calendrier, qui, en
-supprimant onze jours du temps courant, a complètement dérangé
-l'ordre des échéances et détruit les coïncidences naturelles de
-l'époque antérieure.
-
-
-=182.=--Un manuscrit du treizième siècle, traduit par M. Lecoy de
-la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou,
-frère de saint Louis, voulut être roi de Sicile:
-
-Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'aînée, mariée à
-Charles, comte d'Anjou, frère du roi saint Louis, les deux autres à ce
-dernier monarque et au roi d'Angleterre.
-
-Or, un jour, les trois soeurs devant dîner ensemble, lorsque, suivant
-l'usage, on fut pour se laver les mains, les deux plus jeunes s'y
-rendirent de compagnie, mais n'appelèrent point avec elles leur aînée.
-«Il ne sied point, se dirent-elles l'une à l'autre, qu'une simple
-comtesse se lave avec des reines.»
-
-Le propos lui ayant été rapporté, celle-ci en conçut un violent dépit.
-Le soir, se trouvant seule avec son mari, elle se mit à pleurer. Il
-lui demanda la cause de ce chagrin, elle lui raconta tout. Alors
-Charles lui dit tendrement: «Ne te désole pas, ma douce amie, à partir
-de ce soir je n'aurai pas un moment de repos que je n'aie fait de toi
-une reine comme tes deux cadettes.» Et il en fit, en effet, une reine
-de Sicile.
-
-
-=183.=--La défense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des
-plus beaux faits d'armes de nos guerres d'Afrique. Mais pourquoi un
-breuvage composé de café, d'eau et de sucre est-il appelé un mazagran?
-
-Cela tient à une circonstance de ce siège mémorable. Les cent
-vingt-trois Français qui, sous le commandement du capitaine Lelièvre,
-défendirent Mazagran contre douze mille Arabes, étaient abondamment
-pourvus d'eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait
-du fort; mais l'eau-de-vie vint à manquer, et nos braves prenaient du
-café noir un peu sucré et fortement étendu d'eau. Or, une fois
-délivrés, nos soldats aimaient à prendre le café «comme à Mazagran»,
-et cette expression, bientôt réduite à «Mazagran» tout court, se
-répandit parmi les militaires, et les civils l'adoptèrent.
-
-Dans les cafés parisiens, on désigne surtout par le nom de mazagran le
-café servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est versé
-dans une tasse, qui serait trop petite pour qu'on y pût ajouter de
-l'eau.
-
-
-=184.=--A propos d'une échauffourée, où un certain nombre de
-simples curieux ou badauds ont été bousculés, maltraités, et même
-emprisonnés: «Vous croyez, dit un journaliste, que l'exemple de
-ceux-là va profiter aux autres? Point du tout. Coûte que coûte, l'on
-veut voir, et, sans avoir vu, l'on attrape des horions. Et, en fin de
-compte, car c'est le plus clair de l'affaire,
-
- ... cela fait toujours passer une heure ou deux.»
-
-Il y a là une allusion à la fameuse réplique du juge Dandin, des
-_Plaideurs_.
-
- N'avez-vous jamais vu donner la question?
-
-demande-t-il à la jeune fille qui va devenir sa bru.
-
- Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
- --Eh! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux!
-
-se récrie la sensible Isabelle.
-
- --Bah! cela fait toujours passer une heure ou deux!
-
-réplique le vieux magistrat.
-
-Tout à fait charmant, tout à fait divertissant, en effet, le spectacle
-que le beau-père veut bien offrir à la belle-fille.
-
-Si l'on pouvait en douter, qu'on en juge par l'estampe que nous
-reproduisons, d'après une sorte de manuel judiciaire publié en 1541.
-Cet ouvrage, intitulé _Praxis criminalis_ (Traité de la justice
-criminelle), est un exposé technique de toutes les procédures et
-pratiques observées dans la répression des crimes. L'auteur, J.
-Millæus, grand maître des eaux et forêts et questeur au tribunal de la
-table de marbre, prend pour exemple une cause criminelle supposée ou
-véritable, et, tout en donnant comme texte primitif le procès-verbal
-exact de ce qui fut fait judiciairement depuis la première annonce du
-crime jusqu'à l'heure du suprême châtiment des coupables, il
-accompagne ce texte, relativement concis, d'un très ample et sans
-doute très savant commentaire technique à l'usage des praticiens.
-
-Sur ce thème, un artiste de grand talent, qui malheureusement n'est
-pas nommé, composa douze ou quatorze tableaux d'assez grande
-dimension, dont trois sont consacrés aux divers genres de questions.
-D'abord la question à l'eau, dite _question française ordinaire_:
-l'opération consiste à faire avaler de force un certain nombre de pots
-d'eau au patient, dont le corps est tendu à l'aide de cordes. Entre
-l'absorption de chaque pot, le juge instructeur pose de nouvelles
-interrogations au malheureux, jusqu'au moment où le médecin assistant
-le déclare hors d'état d'entendre et de répondre. Vient ensuite _la
-question extraordinaire_ dite _aux brodequins_ (_tortura
-cothurnorum_). Assis et lié sur un banc, le patient a les jambes
-entourées de planchettes, le bourreau frappe dessus à grands coups de
-maillet. Et ainsi à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le torturé ait
-perdu connaissance.
-
-[Illustration: FIG. 13.--La question toulousaine, fac-similé
-d'une estampe du _Praxis Criminalis_ de J. Millæus, 1541.]
-
-Enfin la question dite _toulousaine_, que reproduit notre gravure et
-qui n'a pas besoin de commentaire. Si l'on était tenté de croire que
-les terribles procédés judiciaires consignés dans ces images, datées
-du milieu du seizième siècle, ne restèrent plus longtemps en usage, on
-commettrait une grave erreur. La preuve nous en est fournie par
-l'exemplaire même auquel la gravure est empruntée. Ce volume fait
-partie d'une ancienne collection formée vers la fin du règne de Louis
-XV, par un célèbre bibliophile, qui avait coutume de mettre des notes
-manuscrites sur les feuillets de ses livres. Et voici comment il
-s'exprime à propos de celui-ci: «Cette procédure criminelle n'est
-bonne qu'à nous faire connaître comme elle s'observait du temps de
-François Ier. Les formes ont _un peu changé_ depuis, mais au fond la
-marche _est toujours la même_.»
-
-
-=185.=--Le refrain d'une vieille chanson, très en vogue chez nos
-pères, affirmait que, d'après Hippocrate, pour se tenir en bonne
-santé,
-
- Il faut chaque mois
- S'enivrer au moins une fois.
-
-(Les plaisants même, au lieu d'une fois, disaient _trente_.)
-
-Le père de la médecine a-t-il réellement affirmé qu'un excès mensuel
-de boisson pouvait être profitable à la santé? C'est ce que nous
-n'avons pu vérifier; mais ce qu'il y a de certain, c'est que jadis ce
-précepte était traditionnellement et très sérieusement admis, comme
-celui qui conseillait les saignées périodiques et saisonnières,
-lequel, par parenthèse, n'est tombé en désuétude complète qu'à une
-époque assez rapprochée de nous.
-
-Toujours est-il qu'Arnauld de Villeneuve, célèbre médecin et
-alchimiste du treizième siècle, qui découvrit les trois acides
-sulfurique, nitrique et muriatique, et à qui l'on attribue aussi les
-premières pratiques régulières de distillation, examina très gravement
-cette question et la discuta dans les termes suivants:
-
-«Quelques-uns prétendent qu'il est salutaire de s'enivrer une ou deux
-fois le mois avec du vin: soit parce qu'il en résulte un long et
-profond sommeil, qui, en laissant reposer les fonctions animales,
-fortifie les fonctions naturelles, soit parce que les sécrétions, les
-sueurs qui sont abondantes, purgent le corps des humeurs superflues
-qu'il contenait. Pour moi, je ne voudrais permettre cet excès qu'aux
-personnes dont le régime est ordinairement mauvais, et, dans ce cas,
-leur conseillerais-je encore de ne pas pousser l'ivresse trop loin, de
-peur de nuire au cerveau, et d'affaiblir les fonctions animales plus
-que le repos ne pourrait les fortifier. L'ivresse qu'on se procure
-doit donc être légère, suffisante seulement pour provoquer le sommeil
-et pour dissiper tout à fait les inquiétudes qu'on pourrait avoir sur
-sa tempérance. La pousser plus loin serait manquer aux bonnes moeurs
-et aller contre la nature.»
-
-En somme donc, un des hommes dont les idées jouirent du plus grand
-crédit pendant tout le moyen âge admettait l'ivresse au nombre des
-mesures hygiéniques. Dieu sait l'écho que trouva son opinion!
-
-
-=186.=--Origine du bonnet rouge qui, sous la Révolution, fut une
-coiffure symbolique:
-
-Avant 1789, plusieurs des officiers qui avaient fait la guerre
-d'Amérique, en avaient rapporté l'habitude de cacheter leurs lettres
-avec un sceau représentant le bonnet de la Liberté entouré des treize
-étoiles des États-Unis. Le bonnet phrygien ne tarda à devenir à la
-mode; on le mit partout, sur les gravures et les médailles, sur les
-enseignes des boutiques. On en coiffait le buste de Voltaire, qu'on
-faisait paraître sur le Théâtre-Français, quand on jouait _la Mort de
-César_. Au club des Jacobins, le président, les secrétaires, les
-orateurs, adoptèrent le bonnet rouge, et lorsque Dumouriez, avec
-l'assentiment du roi, vint y prononcer quelques mots, le lendemain de
-sa nomination au ministère des affaires étrangères, il ne crut pas
-pouvoir se dispenser de prendre la coiffure officielle du lieu pour
-monter à la tribune.
-
-
-=187.=--On a beaucoup disserté sur l'origine du terme de
-_chauvinisme_, devenu très usuel pour désigner une sorte de fanatisme
-militaire. En réalité, on a retrouvé dans les annales des grandes
-guerres de la République et de l'Empire certain brave nommé _Chauvin_
-qui, s'étant trouvé à toutes les affaires les plus chaudes, les plus
-périlleuses, en était sorti fort blessé, fort mutilé, en restant
-aussi naïvement enthousiaste que le premier jour de son héroïque
-profession. Mais le nom de Chauvin, et partant l'expression de
-_chauvinisme_ ressortant du caractère de l'homme, n'est vraiment
-devenu populaire qu'après la représentation d'une pièce intitulée _la
-Cocarde tricolore_, espèce de revue militaire, que les frères Coignard
-firent jouer en 1831, à propos de la conquête d'Alger. Un des héros de
-cette pièce est le conscrit Chauvin, que les auteurs nommèrent
-peut-être ainsi sans allusion aucune au Chauvin des grandes guerres,
-fort peu connu d'ailleurs.
-
-Ce _Chauvin_ est tout à fait le type aujourd'hui consacré du
-_chauvinisme_, et c'est dans la même revue qu'on voit paraître--pour
-la première fois, croyons-nous--le _Dumanet_ qui est resté aussi une
-des personnifications du simple soldat, alliant la plus parfaite
-candeur intellectuelle au sentiment le plus absolu de la discipline
-et du devoir.
-
-Notons qu'un des plus grands éléments de succès de cet à-propos
-guerrier fut une certaine _Chanson du chameau_, que le conscrit
-Chauvin chantait, ou plutôt _geignait_, en se frottant douloureusement
-l'abdomen:
-
- J'ai mangé du chameau;
- J'ai l'ventr' comme un tonneau!
- J'verrai plus mon hameau!
- Ça m'brûl' dans chaqu' boyau!
- Dir' qu'un peu d'aloyau
- Peut conduire au tombeau!
- On m'disait qu'c'était bon.
- Et, comme c'était nouveau,
- J'en mange un bon morceau,
- Mais c'était d'la poison, etc.
-
-
-=188.=--Sur les théâtres grecs, la personne chargée de diriger
-les choeurs de musique,--le chef d'orchestre,--au lieu d'indiquer,
-comme aujourd'hui, la mesure aux exécutants par des mouvements de
-bras, avait au pied des sandales à semelles de bois, avec lesquelles
-il frappait en cadence sur le plancher du théâtre. Les Romains
-se servaient aussi d'une espèce de sandale faite de deux semelles,
-entre lesquelles était une sorte de castagnette qui rendait un son
-sec.
-
-
-=189.=--D'où vient le nom de _cotrets_ ou _cotterets_ donné à une
-espèce de fagot?
-
---Un compilateur du siècle dernier explique ainsi l'origine de ce
-nom. En 1564, on était parvenu à rendre la rivière d'Ourcq navigable,
-par un canal conduisant ses eaux jusqu'à Paris. Elle portait des
-bateaux construits exprès, beaucoup plus longs que larges. Depuis deux
-ans l'on attendait avec impatience de grands avantages d'une
-communication facile et peu dispendieuse avec un pays fertile en
-productions essentielles. Les premiers bateaux qui arrivèrent à
-Paris par le nouveau canal furent reçus avec un applaudissement
-général. A leur départ du port de la Ferté-Milon, il y avait eu
-des réjouissances publiques. Ces bateaux étaient chargés d'un bois
-léger, fendu proprement et lié comme des fascines, dans un goût que
-l'on ne connaissait pas encore à Paris. Comme on nommait _Col de Retz_
-ou _cote de Retz_, dans le langage vulgaire, la forêt de
-Villers-Cotterets, on donna le nom de _cotterets_ ou _cottrets_ à ces
-fascines qui en venaient. De là l'expression aujourd'hui généralement
-admise.
-
-
-=190.=--Lorsque, en 1826, le chimiste Ballard,--qui
-d'ailleurs n'était encore que préparateur à la faculté de
-Montpellier,--en expérimentant sur l'eau de mer, isola une
-substance jusqu'alors inconnue qui lui parut, et qui était en effet un
-corps simple, il le présenta au monde savant sous le nom de _muride_,
-qui en disait l'origine. (On appelait alors _muriate de soude_ le sel
-commun extrait des eaux de la mer; ce nom de _muriate_ dérivait du mot
-latin _muria_, qui signifie saumure.) Mais Gay-Lussac et Thénard, qui
-contrôlèrent la découverte du jeune préparateur, proposèrent de donner
-au corps simple trouvé par lui le nom de _brome_ (du grec _bromos_,
-mauvaise odeur), rappelant une de ses principales propriétés
-physiques, car le brome est sous la forme d'un liquide d'un rouge
-foncé, qui répand à l'air d'épaisses vapeurs absolument irrespirables.
-Ce nom fut adopté.
-
-Bien que constituant un véritable événement scientifique, la
-découverte du brome sembla pendant assez longtemps ne devoir être
-consignée dans l'histoire de la chimie que comme un fait dépourvu de
-conséquences utiles; mais chacun sait le rôle important que ce corps
-joue aujourd'hui par ses composés, les _bromures_, dans les opérations
-photographiques et en outre comme agent pharmaceutique.
-
-
-=191.=--Aureng-Zeb, avant d'être empereur des Mogols, mais
-aspirant à l'être, au préjudice de ses frères, rassembla un jour tous
-les fakirs ou moines mendiants du pays, pour leur faire, disait-il,
-une grosse aumône, et pour avoir la consolation de manger avec
-eux--selon la formule hospitalière--le sel et le riz.
-
-Le lieu de l'assemblée était une vaste campagne. Aureng-Zeb fit servir
-à cette multitude prodigieuse de pauvres pénitents un repas conforme à
-leur état. Quand on eut mangé, le prince fit apporter une grande
-quantité d'habits neufs, et dit aux fakirs étonnés qu'il souffrait de
-les voir ainsi couverts de haillons. L'artificieux Mogol n'ignorait
-pas que la plupart de ces gueux portent avec eux bon nombre de pièces
-d'or, qui sont la récolte de leurs intrigues et de leur mendicité. En
-effet, plusieurs voulurent se défendre de quitter ces haillons, en
-prétextant l'esprit de pauvreté qui fait l'essentiel de leur
-profession. On ne les écouta pas. Le prince exigea que tous
-revêtissent les habits neufs. Cela fait, on entassa les haillons
-qu'ils avaient quittés au milieu d'un champ; l'on y mit le feu, et
-l'on trouva, paraît-il, dans les cendres une somme si considérable que
-ce fut--disent quelques écrivains--un des principaux secours
-qu'eut Aureng-Zeb pour faire la guerre à ses frères.
-
-
-=192.=--D'où vient le nom de _tandem_, donné aux vélocipèdes à
-plusieurs places?
-
---Voici ce que nous lisons dans le _Traité de la conduite en
-guides et de l'entretien des voitures_, publié en 1889 par M. le
-commandant Jouffret:
-
-«L'attelage avec deux chevaux placés en file est dit attelage en
-_tandem_;--on devrait plutôt dire attelage à la Tandem, car le
-nom vient de celui de lord Tandem, célèbre écuyer du temps de Louis
-XIII, qui attela le premier ainsi, et qui, dit-on, menait tellement
-vite qu'il faisait faire à son cheval de devant, dressé à la selle,
-mais attelé pour la première fois, tous les mouvements que l'on peut
-obtenir au manège, changement de pieds, d'allure, etc.»
-
-C'est donc par analogie avec ce mode d'attelage qu'on a donné aux
-vélocipèdes portant deux ou plusieurs personnes, placées l'une à la
-suite de l'autre, ce nom de _tandem_, qui déroute d'autant mieux les
-curieux d'étymologies qu'ils croient voir là l'adverbe latin qui
-signifie _enfin_, dont on cherche vainement le rapport avec un
-appareil locomoteur.
-
-
-=193.=--Vers l'an 1714, deux Anglaises, visitant Versailles,
-donnèrent la mode des coiffures basses aux Françaises, qui, à cette
-époque, les portaient tellement hautes que leur tête semblait au
-milieu de leur corps. Le roi exprima hautement son approbation en
-faveur de la coiffure anglaise; il la trouva plus élégante et de
-meilleur goût: alors les dames de la cour s'empressèrent de l'adopter.
-
-Néanmoins, à peine les hautes coiffures étaient-elles bannies de
-France, qu'elles furent adoptées en Angleterre, et portées au plus
-haut degré d'extravagance. Les coiffeurs se mettaient l'esprit à la
-torture pour imaginer les moyens de bâtir des décorations sur la tête
-des dames, et l'on avait inventé divers expédients pour enfoncer les
-épingles. Une pantoufle ou une quenouille servait souvent à produire
-l'élévation voulue.
-
-
-=194.=--Les publicains, que plusieurs passages de l'Évangile nous
-montrent comme étant l'objet de la haine et du mépris général,
-n'étaient autres que les fermiers des impôts publics, qui, ayant
-acheté aux enchères la perception des taxes à leurs risques et périls,
-ne se faisaient pas faute d'exercer les plus dures exactions sur les
-citoyens. Le tarif légal de chaque impôt demeurant caché, les
-publicains pouvaient en élever le chiffre, sans qu'on eût aucun moyen
-de contrôle. Les publicains dont il est parlé dans l'Évangile ne sont
-pas, à vrai dire, les fermiers de l'impôt, eux-mêmes gens riches et de
-marque n'ayant aucun contact avec les contribuables, mais les agents
-subalternes chargés de la perception, et, partant, inspirant une forte
-aversion aux citoyens.
-
-
-=195.=--Le nom de _farce_, donné au moyen âge à une pièce de
-théâtre, vient du latin _farcire_, qui signifie remplir, et fait au
-participe passé _fartus_, et, en bas latin, _farsus_, dont _farsa_ est
-le féminin; _farsus_ est tout ce qui est rempli, bourré, farci;
-_farsa_ désigne aussi ce qui sert à bourrer, à farcir. Cette
-étymologie explique tous les sens primitifs du mot _farce_. De même
-qu'on appelait farce en cuisine un hachis introduit dans une pièce de
-viande, un mélange de viande hachée, de même on appela _farce_ au
-théâtre une petite pièce, une courte et vive satire formée d'éléments
-variés; plus tard ce sens premier s'effaça, et le mot _farce_
-n'éveilla plus d'autre idée que celle de comédie réjouissante. La
-farce hérita de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau; ce
-que celui-ci racontait, la farce le mettait en dialogue et en scène;
-mais la farce eut ensuite un fond original et qui lui fut propre; elle
-peignait de préférence les détails vulgaires et plaisants de la vie
-privée.
-
-
-=196.=--Le verbe _féliciter_, qui est aujourd'hui d'usage si
-général, n'était pas encore français au milieu du dix-septième siècle.
-
-Balzac, qui trouvait ce mot très curieusement expressif, entreprit de
-le faire consacrer, à l'encontre de la cour, où il était tenu pour
-barbare.
-
-«Si le mot _féliciter_ n'est pas encore reconnu français, écrivait-il,
-il le sera l'année prochaine, car M. de Vaugelas, à qui je l'ai
-recommandé, m'a promis de lui être favorable.»
-
-Vaugelas, qui faisait alors autorité à propos de langage, s'intéressa
-en effet à ce mot, qui fut, comme nous disons aujourd'hui,
-_officiellement_ naturalisé, et qui depuis n'a cessé de faire bonne
-figure dans notre idiome.
-
-
-=197.=--«Voyez quel _poussah_!» dit-on d'une personne alourdie
-par un excessif embonpoint, et qui semble n'avoir qu'imparfaitement
-l'usage des mouvements. On fait ainsi allusion à des figurines de
-provenance chinoise, qui représentent des êtres joufflus, ventrus,
-ramassés sur eux-mêmes. Or l'on ignore assez généralement que le type
-traditionnel du bonhomme étrange que nous appelons _poussah_ n'est
-autre que la représentation mythique d'une divinité que les enfants du
-Céleste Empire appellent _Pou-taï_, et dont le nom nous est arrivé
-corrompu par les anciens voyageurs.
-
-Obèse, débraillé, monté ou appuyé sur l'outre, qui, d'après les
-traditions chinoises, renferme les biens terrestres matériels, sa
-figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus d'éternelle
-béatitude. Cette masse, rendue informe par la bonne chère et
-l'insouciance, figure le dieu du _contentement_. A la vérité, il faut
-se pénétrer des manières de voir chinoises pour l'admettre sous cette
-dénomination. Pour les Chinois, en effet, un homme de marque, un
-fonctionnaire, annonce d'autant plus de mérite que sa robuste
-corpulence remplit mieux le large fauteuil où il doit siéger; quelques
-auteurs ont considéré, mais à tort, Pou-taï comme le dieu de la
-porcelaine.
-
-Ajoutons, à titre de curiosité ethnographique, que si les Chinois
-estiment particulièrement les hommes gras, par contre le type de la
-beauté féminine réside pour eux dans un corps fluet et élancé.
-
-
-=198.=--_Berner_ est un mot dont le sens est clair pour tout le
-monde. Il s'emploie surtout dans le sens de tromper grossièrement. Les
-valets de Molière et de Regnard ne trompent pas les Gérontes, ils les
-bernent: il y a là une nuance qui donne au mot sa vraie acception
-figurée.
-
-[Illustration: FIG. 14.--Mythologie chinoise. Pou-taï, dieu du
-contentement.]
-
-Ce mot n'est plus guère employé dans son sens propre que par les
-soldats en belle humeur qui veulent jouer un bon tour à l'un de leurs
-camarades, ou qui entendent lui infliger un châtiment _officieux_
-pour quelque faute vénielle. Cette plaisanterie ou punition consiste à
-déposer le patient sur une forte couverture maintenue horizontale, et
-tendue par quatre vigoureux poignets, qui la laissent s'abaisser et la
-retendent violemment pour lancer en l'air leur victime.
-
-Or d'où vient la forme primitive du mot? Quelques-uns la font venir du
-_burnous_ des Arabes. Selon Littré, elle dériverait d'un ancien mot
-_berne_, qui signifiait une étoffe de laine grossière (italien et
-espagnol _bernia_) et qui ne serait plus en usage. Cette origine est
-évidemment exacte, mais c'est à tort que le lexicographe dit que le
-mot n'existe plus dans la langue; car, dans presque toute la région
-méridionale, une _berne_ ou _barne_ est une pièce d'étoffe, soit de
-laine, soit de fil, servant surtout à faire sécher, en les étalant
-dessus, des graines, des fruits, des haricots, etc.
-
-Rabelais, qui avait beaucoup retenu du langage méridional, dit d'un de
-ses personnages «qu'il portait _bernes_ à la moresque», et l'un de ses
-commentateurs met en note à ce mot: «_Berne_, sorte de mantelet à
-cape, _albornos_ en espagnol (qui pourrait bien être le même que
-_burnous_ des Arabes, qui ont longtemps dominé sur la péninsule).
-C'est encore dans le Midi un grand chaudron, puis aussi un _van_, d'où
-a été formé le mot _berner_, analogue à _vanner_.»
-
-
-=199.=--D'où vient le nom de _romans_ donné aux ouvrages ayant
-pour sujet des actions imaginaires?
-
---De la langue romaine, que César et ses soldats introduisirent
-dans la Gaule et qui s'y confondit avec l'idiome du pays, se forma un
-jargon qui prit le nom de langue _romance_, ou tout simplement
-_romane_. Ce fut celle de nos premiers récits nationaux; et comme ces
-récits ne roulaient que sur des aventures extraordinaires de guerre,
-d'amour, de féerie, ils imprimèrent leur dénomination de _romans_ à
-tous les ouvrages du même genre.
-
-
-=200.=--On observait autrefois à l'enterrement des nobles une
-singulière coutume. On faisait coucher dans le char funèbre, au-dessus
-du mort, un homme armé de pied en cap, pour représenter le défunt. On
-trouve dans les comptes de la maison de Polignac qu'on donna cinq sols
-à Blaise, pour avoir fait le chevalier mort aux funérailles de Jean,
-fils d'Armand, vicomte de Polignac.
-
-
-=201.=--En 1744, un traité de paix intervint entre le
-gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations.
-Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires
-virginiens informèrent les Indiens qu'il y avait, à Williamsbourg, un
-collège, avec un fonds pour l'éducation de la jeunesse, et que si les
-chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs
-enfants, le gouvernement pourvoirait à ce qu'ils fussent bien soignés
-et instruits dans toutes les sciences des blancs.
-
-Une des politesses des sauvages consistait à ne pas répondre à une
-proposition sur les affaires publiques le même jour qu'elle avait été
-faite. «Ce serait, disaient-ils, traiter légèrement et manquer
-d'égards aux auteurs de la proposition.» Ils remirent donc leur
-réponse au lendemain. Alors l'orateur commença par exprimer toute la
-reconnaissance qu'ils avaient de l'offre généreuse des Virginiens:
-«Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce
-qu'on enseigne dans ces collèges; et l'entretien de nos jeunes gens
-serait pour vous un objet de grande dépense. Nous sommes donc
-convaincus que dans votre proposition vous avez l'intention de nous
-faire du bien, et nous vous en remercions de bon coeur; mais, vous qui
-êtes sages, vous devez savoir que toutes les nations n'ont pas les
-mêmes idées sur les mêmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais
-que notre manière de penser sur cette espèce d'éducation ne s'accorde
-pas avec la vôtre. Nous avons à cet égard quelque expérience.
-Plusieurs de nos jeunes gens ont été autrefois élevés dans vos
-collèges et ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils sont
-revenus parmi nous, ils étaient mauvais coureurs, ils ignoraient la
-manière de vivre dans les bois, ils étaient incapables de supporter le
-froid et la faim, ils ne savaient ni bâtir une cabane, ni prendre un
-daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de
-sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme
-chasseurs, ni comme conseillers, ils n'étaient absolument bons à rien.
-Nous n'en sommes pas moins sensibles à votre offre gracieuse, quoique
-nous ne l'acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes
-reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de
-leurs enfants, nous ne négligerons rien pour les bien élever, pour
-leur apprendre tout ce que nous savons, et _pour en faire des hommes_.
-
-
-=202.=--Dès que le livre des _Confessions de saint Augustin_,
-traduites en français par Arnauld d'Andilly, furent publiées,
-MM. de l'Académie française, charmés de la beauté de cette
-traduction, offrirent une place alors vacante parmi eux à cet
-excellent homme, qui les remercia de l'honneur qu'ils voulaient
-bien lui faire, mais n'accepta pas. D'autres disent que le premier
-refus vint de l'avocat général Lamoignon, qui, malgré les vives
-sollicitations de l'illustre compagnie, ne consentit pas à s'asseoir
-au fauteuil académique.--Toujours est-il que, pour ne plus être exposés
-à voir dédaigner ainsi leurs suffrages, MM. les immortels décidèrent
-que l'Académie se _ferait solliciter_, et ne solliciterait personne
-pour entrer dans ses rangs. De là date pour les candidats l'obligation
-de la demande et des visites à chaque membre.
-
-
-=203.=--Jacques Ier, roi d'Angleterre, étant à Salisbury, un
-bourgeois de cette ville grimpa par dehors jusqu'à la pointe du
-clocher de la cathédrale, y planta le pavillon royal, fit trois
-gambades en l'honneur du monarque, descendit comme il était monté, et
-composa une adresse de félicitation, où il rendait compte de son
-exploit et demandait une récompense.
-
-Lorsqu'il l'eut présentée, le roi le remercia de l'honneur qu'il lui
-avait fait, et, comme récompense, lui offrit de lui délivrer une
-patente par laquelle lui et ses héritiers auraient le privilège
-exclusif de grimper sur tous les clochers de la Grande-Bretagne et d'y
-faire des gambades.
-
-
-=204.=--D'où venait le nom de rue d'Enfer, changé dans ces
-dernières années en rue Denfert-Rochereau?
-
---Saint Louis, dit Saint-Foix dans ses _Essais sur Paris_, fut si
-édifié, au récit qu'on lui faisait de la vie austère et silencieuse
-des disciples de saint Bruno, qu'il en fit venir six et leur donna une
-maison avec des jardins et des vignes au village de Gentilly. Ces
-religieux voyaient de leurs fenêtres le palais de Vauvert, bâti par le
-roi Robert, abandonné par ses successeurs, et dont on pouvait faire un
-monastère commode et agréable par la proximité de Paris. Le hasard
-voulut que des esprits, ou revenants, s'avisèrent de s'emparer de ce
-vieux château. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des
-spectres traînant des chaînes, et entre autres un monstre vert, avec
-une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une
-grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élancer la nuit sur
-les passants. Que faire d'un pareil château? Les chartreux le
-demandèrent à saint Louis; il le leur donna, avec toutes ses
-appartenances et dépendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom
-d'Enfer resta seulement à la rue, en mémoire de tout le tapage que les
-diables y avaient fait.
-
-Quelques étymologistes prétendent que la rue Saint-Jacques s'appelait
-anciennement _via superior_, et celle-ci, parce qu'elle est plus
-basse, _via inferior_ ou _infera_, d'où lui vint dans la suite le nom
-d'Enfer, par corruption et contraction de mot. D'autres disent que,
-les gueux, les filous et les gens sans aveu se retirant ordinairement
-dans les rues écartées, on donnait le nom d'Enfer à ces rues, à cause
-des cris, des jurements, des querelles et du bruit qu'on y entendait
-sans cesse.
-
-
-=205.=--Claude Bernard, le savant contemporain dont le nom a été
-donné à une rue du Ve arrondissement de Paris, eut au dix-septième
-siècle un homonyme célèbre par ses vertus chrétiennes.
-
-Ce Claude Bernard, surnommé le _pauvre prêtre_, se dépouilla d'un
-héritage de quatre cent mille livres, qu'il consacra à des oeuvres
-charitables. Le cardinal de Richelieu, l'ayant un jour fait venir, lui
-dit qu'il venait de lui attribuer une riche abbaye du diocèse de
-Soissons: «Monseigneur, répondit le pauvre prêtre, j'avais assez pour
-vivre selon mon état, et j'ai tout sacrifié de bon coeur pour suivre
-mon goût et travailler au salut des âmes. Si j'acceptais les revenus
-de cette abbaye, je ne ferais qu'ôter le pain à la bouche des pauvres
-du diocèse de Soissons, pour le donner à ceux du diocèse de Paris.
-Mieux vaut laisser à chaque contrée le soin de nourrir ses malheureux.
-
---Demandez-moi donc quelque chose, reprit le ministre, afin que
-je vous prouve le cas que je fais de vous.»
-
-Alors Claude Bernard, après avoir réfléchi un instant: «Monseigneur,
-dit-il, j'ose proposer un souhait à Votre Éminence. Lorsque je vais
-conduire les criminels pour les préparer à bien mourir, les planches
-de la charrette sur laquelle on nous mène sont si courtes que nous
-risquons souvent de tomber l'un et l'autre sur le pavé. Ordonnez, je
-vous prie, qu'on y fasse quelques réparations.»
-
-Le pauvre prêtre mourut au retour d'une de ces exécutions, en 1641.
-
-
-=206.=--Devant plusieurs Arlésiens, le maréchal de Villars se
-vantait à Louis XIV d'avoir facilement appris le provençal: «_Bélèou_,
-dit une voix.--Que signifie ce mot? reprit Villars, se tournant
-vers celui qui l'avait prononcé.--Il signifie _peut-être_,
-Monsieur le maréchal.--_Bélèou, bélèou_, j'ai bien pu l'oublier;
-mais je sais tous les autres.--_Bessaï_, reprit notre courtisan
-arlésien.--_Bessaï!_ que signifie encore celui-ci?--Il signifie
-encore _peut-être_, Monsieur le maréchal.» Le roi s'étant mis
-à rire, le maréchal rit lui-même, comme cela lui arrivait, du reste,
-quelquefois, quand il rencontrait quelqu'un qui relevait avec esprit
-cette jactance qu'il portait dans les petites choses comme dans les
-grandes.
-
-
-=207.=--La désignation de _petits crevés_ donnée à certains
-jeunes gens de mise ridicule fut adoptée, il y a quelque vingt-cinq
-ans, comme argot professionnel par des chemisiers et des
-blanchisseuses pour désigner plusieurs de leurs clients du monde
-élégant, qui se faisaient remarquer par le luxe habituel de leurs
-chemises garnies de _petits crevés_ ou garniture _bouillonnée_.
-
-Ce fut à un _gentleman_ dont le nom était d'une prononciation
-difficile, et dont la recherche luxueuse en ce genre était connue, que
-le sobriquet fut d'abord appliqué. Ses fournisseurs l'appelèrent
-longtemps le _monsieur aux petits crevés_, puis _petit crevé_ tout
-court. Le mot passa naturellement à d'autres. Cette expression était
-du reste renouvelée de celle de _gros crevés_, par laquelle, sous
-Louis XIII, on désignait les seigneurs dont les pourpoints avaient ce
-genre d'ornement. On pouvait voir, à Rome, au temps de Pie IX, un
-petit prince allemand qui avait la manie de ce costume et qui figura
-ainsi dans une procession. Les Suisses de la garde du pape portaient
-aussi un uniforme à _gros crevés_. On disait aussi une _grosse crevée_
-en parlant d'une femme.
-
-Cette appellation, au surplus, a une origine commune avec la presque
-totalité des termes de ce genre qui ont été en vogue dans le langage
-des _précieux_ à diverses époques; tous avaient trait à une
-particularité de la toilette des personnages.
-
-
-=208.=--Dans les assemblées délibérantes modernes, les votes qui
-n'ont pas lieu au scrutin écrit sont dits _par assis et levé_, et le
-plus souvent sont simplement effectués par mains levées, avec
-contre-épreuve pour la non-acceptation du texte mis aux voix.
-
-Dans l'ancienne Rome, les sénateurs opinaient, non en levant la main
-ou en se levant eux-mêmes, mais, comme on disait alors, _par les
-pieds_. Quand le consul qui présidait le sénat mettait en délibération
-une question quelconque, il invitait les membres de l'assemblée à se
-séparer selon le parti qu'ils prenaient, en prononçant la formule
-traditionnelle:
-
-_Que ceux qui sont favorables à la question passent de ce côté-ci; que
-ceux qui pensent différemment passent de celui-là._
-
-Ce mode de votation s'appelait: _in aliena sententiam pedibus ire_
-(aller aux suffrages par les pieds), et en conséquence les opinants
-étaient dits _senatores pedarii_.
-
-
-=209.=--Quand on déplaisait au cardinal de Richelieu, il ne
-manquait jamais de dire en vous parlant:
-
-«Je suis votre serviteur très humble.»
-
-Le maréchal de Brèze, beau-frère du premier ministre, vint un jour
-prendre de Pontes pour le conduire à Rueil, faire visite à Son
-Éminence, avec laquelle il s'était brouillé, parce qu'il avait refusé
-de quitter la maison du roi pour être plus spécialement au service du
-cardinal.
-
-Lorsque le maréchal eut présenté Pontes, Richelieu le salua du
-serviteur très humble.
-
-A l'instant, cet officier sortit de l'appartement, monta à cheval et
-revint en toute hâte à Paris.
-
-Quelques jours après, M. de Brèze, l'ayant rencontré, lui demanda la
-raison de ce brusque départ.
-
-«Le serviteur très humble du cardinal, répondit-il, m'a fait tant de
-peur que, si je n'avais trouvé la porte ouverte, j'aurais assurément
-sauté par la fenêtre.»
-
-
-=210.=--Le mot _obligeance_, si souvent et si heureusement
-employé aujourd'hui pour qualifier l'acte de la personne _obligeante_,
-est relativement d'introduction toute récente dans notre langage.
-Marmontel, dans ses _Mémoires_, qu'il écrivait vers la fin du
-dix-huitième siècle, dit en parlant du ministre Calonne:
-
-«Il se vit tout à coup entouré de louange et de vaine gloire, persuadé
-que le premier art d'un homme en place était l'art de plaire, livrant
-à la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant qu'à se rendre
-agréable à ceux qui se font craindre pour se faire acheter. On ne
-parlait que des grâces de son accueil et des charmes de son langage.
-Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts l'expression
-de formes élégantes, et l'_obligeance_, ce mot nouveau, parut être
-inventé pour lui.»
-
-Ce mot était, en effet, d'introduction nouvelle dans le langage usuel
-au temps où Marmontel rédigeait ses Mémoires. On ne le trouvait encore
-dans aucun dictionnaire; il figure pour la première fois au
-Dictionnaire de l'Académie dans l'édition de l'an VII (1799).
-
-
-=211.=--Un jour que Henri IV était à un balcon avec le maréchal
-de Joyeuse, et que le peuple semblait les regarder avec une grande
-curiosité: «_Mon cousin_, dit le roi, _ces gens-ci me paraissent fort
-aises de voir ensemble à ce balcon un roi apostat et un moine
-décloîtré_.»
-
-En parlant ainsi, le facétieux et au fond très sceptique Béarnais
-faisait allusion à l'abjuration qui lui avait valu la couronne de
-France, et aux singuliers changements de condition qui avaient
-accidenté la vie du maréchal de Joyeuse.
-
-Ce Joyeuse (Henri Joyeuse du Bouchage), né en 1567, est celui dont
-Voltaire a dit dans sa _Henriade_ que:
-
- Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,
- Il prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire.
-
-Dès sa première jeunesse, quand il était écolier au collège de
-Toulouse, ses sentiments de piété étaient si vifs qu'un jour, à son
-exemple, douze de ses condisciples, la plupart fils de grandes
-maisons, allèrent demander aux cordeliers de la ville l'habit de leur
-ordre. Ce projet ayant été contrarié, il acheva ses études au collège
-de Navarre; il porta les armes avec une grande distinction; puis se
-maria, mais sans jamais cesser de sentir en lui une grande propension
-à la vie religieuse. A la mort de sa femme,--qui sembla résulter
-du chagrin qu'elle éprouva à la suite d'un entretien où son mari lui
-avait révélé certaine vision l'avertissant de se consacrer à Dieu
-seul,--il fit profession chez les capucins, sous le nom de frère
-Ange. L'année d'après, les Parisiens ayant résolu de députer à Henri
-III pour le prier de revenir habiter Paris, frère Ange se chargea de
-la commission. Il partit processionnellement à la tête des députés,
-qui chantaient des litanies, et, pour représenter Notre-Seigneur
-allant au Calvaire, il se mit sur la tête une couronne d'épines,
-chargea une grosse croix de bois sur ses épaules. Tous les autres
-députés étaient en habits de pénitents. Le roi fut touché de
-compassion à la vue de frère Ange, nu jusqu'à la ceinture, et que deux
-capucins frappaient à grands coups de discipline; mais cette bizarre
-députation n'obtint rien de lui. Frère Ange rentra dans son couvent et
-y resta jusqu'en 1592. A cette époque, son frère, le grand prieur de
-Toulouse, s'étant noyé dans le Tarn, les ligueurs du Languedoc
-l'obligèrent de sortir de son cloître pour se mettre à leur tête. Le
-guerrier capucin combattit vaillamment pour le parti de la Ligue
-jusqu'en 1596, où il fit son accommodement avec Henri IV, qui l'honora
-du bâton de maréchal de France; mais le roi, quelque temps après, lui
-ayant adressé, peut-être en façon de simple plaisanterie, les paroles
-citées plus haut, le maréchal décida tout aussitôt de reprendre son
-ancien habit et sa vie monastique. Le cloître ne fut plus pour lui
-qu'un tombeau. Devenu provincial des capucins de Paris et définiteur
-général de l'ordre, il mourut au retour d'un voyage à Rome, à Rivoli,
-en 1608.
-
-[Illustration: FIG. 15.--Le duc de Joyeuse, maréchal de France,
-définiteur général de l'ordre des Capucins, fac-similé du portrait
-placé en tête de sa Vie, publiée par de Caillères, en 1652.]
-
-La gravure que nous donnons est le fac-similé du portrait placé en
-tête de la Vie de ce personnage publiée en 1652 par de Caillères, sous
-le titre de: _le Courtisan prédestiné, ou le duc de Joyeuse, capucin_.
-
-
-=212.=--Au temps où les livres étaient soumis à une censure
-préalablement à l'impression, un censeur refusa son approbation à
-l'une des fables de Le Monnier. A propos d'un cheval qui succombait
-sous une charge accablante, le poète faisait voir combien était mal
-entendu le calcul des princes, qui écrasaient leurs peuples sous le
-poids d'impôts excessifs; il ajoutait:
-
- Ce que je vous dis là, je le dirais au roi.
-
-Le censeur raya ce vers. Le poète voulait le maintenir, mais il fut
-obligé de céder à l'obstination de l'Aristarque.
-
-Après avoir fait quelques pas dans la rue, Le Monnier rentra en
-proposant ce nouveau vers:
-
- Ce que je vous dis là, je le dirais... _tais-toi!_
-
-«Très bien!» fit le censeur, qui donna son approbation sans
-s'apercevoir que le trait satirique n'en était que plus saillant.
-
-
-=213.=--Une légende britannique explique ainsi pourquoi il est de
-tradition que l'héritier de la couronne d'Angleterre porte le nom de
-_prince de Galles_ (comme chez nous, jadis, celui de _Dauphin_):
-
-«Les habitants du pays de Galles refusaient de reconnaître pour roi
-Édouard Ier d'Angleterre, parce qu'ils voulaient un souverain né dans
-leur pays; le roi, usant de ruse, leur envoya sa femme Éléonore de
-Castille, qui était sur le point de donner le jour à un enfant;
-celui-ci fut Édouard II. Les Gallois en effet se soumirent, mais en
-imposant toutefois la condition que le fils aîné du roi d'Angleterre
-porterait le titre de prince de Galles.»
-
-
-=214.=--D'où vient le nom de _calomel_, ou _calomelus_, donné
-jadis au protochlorure de mercure, qui est encore d'usage général en
-pharmacie?
-
---Chacun peut savoir que le _calomel_, nommé aussi _mercure
-doux_, est une substance absolument blanche, employée surtout comme
-vermifuge et comme purgatif léger.
-
-Pourtant plusieurs lexicographes, notamment Boiste et M. Landais,
-jugeant d'après l'indication étymologique de ce nom, formé des deux
-mots grecs _kalos_, beau, et _melas_, noir, ont avancé que le
-_calomel_ est une substance noirâtre.
-
-Or le nom de _calomelas_ (par abréviation _calomel_) fut donné au
-protochlorure de mercure par Turquet de Mayenne, savant médecin
-chimiste du dix-septième siècle, en l'honneur d'un jeune serviteur
-nègre, qui l'aidait très intelligemment dans ses travaux, et pour
-lequel il avait beaucoup d'affection. Fiez-vous donc à la lettre des
-étymologies!
-
-
-=215.=--Le mot _agriculture_ n'a été inséré par l'Académie dans
-son Dictionnaire qu'à la fin du dix-huitième siècle, époque où
-d'ailleurs on ne le trouvait dans aucun autre lexique, ce qui prouve
-qu'il est resté longtemps étranger aux écrivains. On a remarqué que ce
-mot ne se voit que très rarement dans les ouvrages du siècle de Louis
-XIV, et qu'on ne le trouve pas dans le _Télémaque_, où pourtant les
-laboureurs sont si souvent mis en cause et si fortement loués.
-
-
-=216.=--D'où vient le nom de Francs-Bourgeois que porte une rue
-de Paris?
-
---En 1350, Jean Roussel et Alix, sa femme, firent bâtir dans
-cette rue, qu'on appelait alors la rue des Vieilles-Poulies,
-vingt-quatre chambres pour y retirer des pauvres. Leurs héritiers, en
-1415, donnèrent ces chambres au grand prieur de France, avec
-soixante-dix livres parisis de rente, à condition d'y loger deux
-pauvres dans chacune, moyennant treize deniers en y entrant et un
-denier par semaine. On appela ces chambres la maison des _francs
-bourgeois_, parce que ceux qu'on y recevait étaient francs de toutes
-taxes et impositions, attendu leur pauvreté: voilà l'origine du nom de
-cette rue.
-
-D'où vient le nom de Mont-Parnasse donné à l'un des quartiers de
-Paris?
-
---Ce nom de Mont-Parnasse est dû à une butte située dans le
-voisinage, détruite en 1761, et que les anciens écoliers de
-l'Université avaient plaisamment décorée du nom de mont Parnasse,
-parce qu'ils y venaient lire leurs compositions et discuter sur la
-poésie.
-
-
-=217.=--Le Dauphin, père de Louis XVI, avait, dit-on, fait graver
-en lettres d'or et placer dans son appartement la fable suivante, dont
-on ne nomme pas l'auteur:
-
- Un philosophe, au retour du printemps,
- Se promenant seul dans les champs,
- S'entretenait avec lui-même.
- Il prenait un plaisir extrême
- A méditer sur les objets divers
- Qu'offrait à ses yeux la nature,
- Simple en ces lieux, et belle sans parure.
- Vallons, coteaux, feuillages verts
- Occupaient son esprit. Un quidam d'aventure,
- Homme fort désoeuvré, crut que, semblable à lui,
- Ce solitaire était rongé d'ennui.
- «Je viens vous tenir compagnie,
- Dit-il en l'abordant, c'est une triste vie
- Que d'être seul; ces champêtres objets,
- Les prés, les arbres, sont muets.
- --Oui, pour vous, répondit le sage;
- Soyez détrompé sur ce point.
- Vous me forcez à vous le dire:
- Si je suis seul ici, beau sire,
- C'est depuis que vous m'avez joint.»
-
-
-=218.=--Peltier, l'un des principaux rédacteurs de la célèbre
-feuille royaliste intitulée _les Actes des apôtres_, démontra un jour
-dans son journal comme quoi la Révolution avait eu pour cause première
-le plaisir des petites vengeances.
-
-«Le roi, dit-il, en assemblant les états généraux, a eu _le plaisir_
-d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu _le
-plaisir_ d'humilier la cour. La noblesse a eu _le plaisir_ de
-mortifier les ministres. Les banquiers ont eu _le plaisir_ de détruire
-la noblesse et le clergé. Les curés ont eu _le plaisir_ de devenir
-évêques. Les avocats ont eu _le plaisir_ de devenir administrateurs.
-Les bourgeois ont eu _le plaisir_ de triompher des banquiers. La
-canaille a eu _le plaisir_ de faire trembler les bourgeois. Ainsi,
-ajoutait le journaliste, chacun a eu d'abord _son plaisir_. Tous ont
-aujourd'hui leur peine. Et voilà ce que c'est; et voilà à quoi tient
-une révolution.»
-
-
-=219.=--C'est par une singulière assimilation de la cause avec
-l'effet que le mot _chaland_, tout en servant à désigner une sorte de
-grand bateau, employé sur les fleuves et sur les canaux, a pris une
-acception qui en fait pour ainsi dire le synonyme de _client_. C'est à
-Paris que s'est opéré ce doublement de signification. De temps
-immémorial, les bateaux qui voituraient à Paris toutes sortes de
-provisions alimentaires et qu'on appelait _chalands_, amenaient de
-gros pains plats auxquels les Parisiens, qui allaient les acheter aux
-rives du fleuve, donnèrent le nom des bateaux qui les avaient amenés.
-De la marchandise, le nom s'étendit aux marchands, qui, lorsque les
-acheteurs abondaient, se disaient _achalandés_. Dans le langage
-d'aujourd'hui, les acheteurs quelconques sont des chalands, et leur
-nombre _achalande_ un magasin, sans préjudice du nom de chaland donné
-encore aux grands bateaux.
-
-
-=220.=--A une certaine époque, sous la Révolution, pendant la
-période d'abrogation des anciens cultes, il fut décrété que le drap
-recouvrant les cercueils au moment des funérailles serait aux couleurs
-nationales, et l'observation de cette mesure dut, paraît-il, être de
-longue durée, car voici ce qu'on peut lire dans une _Dissertation sur
-les sépultures_ publiée par le citoyen Cupé, en l'an VIII:
-
-«Comment a-t-on pu donner à la mort le drap tricolore? Que le
-défenseur de la patrie, que le marin à son bord, couvrent le corps de
-leur camarade mort du drapeau tricolore, c'est le sien; mais que ce
-voile aux trois couleurs soit étendu sur une vieille femme, sur le
-mort des boutiques et des carrefours, c'est la chose la plus
-déplacée.»
-
-Vers la même époque, l'Institut national mit au concours cette
-question: «Quelles sont les cérémonies à faire pour les funérailles,
-et le règlement à adopter pour le lieu de la sépulture?» L'un des
-titulaires du prix proposé, et décerné le 15 vendémiaire de l'an IX,
-fut un ancien membre de la Législative, F. Mulot, qui, dans son
-discours, dit à propos de la tenture des cercueils:
-
-«Un drap funèbre sera jeté sur le cercueil. Ne ridiculisons point les
-couleurs nationales. Qu'un drap violet ou noir semé de quelques
-larmes, ou si l'on veut brodé de cyprès, serve de voile aux corps dans
-les cérémonies funèbres. Le blanc pourrait toutefois, comme jadis,
-annoncer que le mort appartenait encore à l'âge de l'innocence, ou
-qu'il ne comptait point parmi les pères ou mères de famille.»
-
-
-=221.=--Pendant longtemps, en parlant d'une personne ayant des
-embarras pécuniaires, les Italiens dirent, en manière de locution
-proverbiale, qu'_il lui faudrait la salade de Sixte-Quint_. Le
-_Journal de Paris_, dans un de ses numéros de 1784, expliquait ainsi
-l'origine de cette expression:
-
-«Sixte-Quint, qui, on le sait, avait gardé les pourceaux dans son
-enfance, devenu cordelier, avait vécu dans l'intimité d'un avocat fort
-pauvre, mais plein de probité, dont il avait gardé le meilleur
-souvenir. Cet honnête légiste était depuis tombé dans une profonde
-misère, qui l'avait rendu très malade. Le hasard voulut qu'il allât
-consulter le médecin du pape, à qui l'idée ne lui était pas venue de
-se recommander, car, outre qu'il lui eût répugné d'implorer une sorte
-d'aumône, il pouvait se croire complètement oublié du pontife. Le
-médecin, sans dessein aucun, parla de son malade devant le saint-père,
-qui parut l'écouter avec indifférence et détourna presque aussitôt la
-conversation. Mais le lendemain: «A propos, dit le pape au médecin, je
-me mêle parfois d'administrer des remèdes. Vous me parliez hier du
-pauvre Turinez. Je me rappelle avec plaisir que j'ai beaucoup connu ce
-digne avocat; et je lui ai envoyé de quoi se composer une salade qui,
-à ce que je crois, hâtera sa guérison.
-
---Une salade, très saint-père! la recette est nouvelle. Nous
-n'ordonnons guère des remèdes de ce genre.
-
---C'est que je ne suis pas un médecin ordinaire; et je traite par
-des procédés particuliers. Dites à Turinez que je ne veux plus qu'à
-l'avenir il ait d'autre médecin que moi. C'est un client que je vous
-enlève.»
-
-Le médecin, impatient d'être instruit du remède et de son efficacité,
-court chez le malade, qu'il trouve en bonne voie de guérison.
-
-«Montrez-moi donc, dit-il, la salade que vous a envoyée le saint-père,
-afin que je connaisse la qualité de ces herbes miraculeuses.
-
---Miraculeuses, c'est le mot, réplique l'avocat; car je suis sûr
-que toute votre botanique ne saurait produire d'aussi heureux effets.»
-
-En parlant il apporte une corbeille qui ne semble pleine que des
-herbes les plus communes.
-
-«Quoi! c'est cela qui vous a guéri? dit le médecin fort étonné.
-
---Fouillez un peu plus avant, et vous trouverez la vraie
-panacée.»
-
-Le médecin soulève les herbes et voit qu'elles recouvraient une grosse
-épaisseur de pièces d'or. «Ah! je comprends, ce remède-là n'est pas,
-en effet, de ceux que nous pouvons administrer.»
-
-Et quand il revit le saint-père, il lui déclara qu'il pouvait à bon
-droit être considéré comme un très habile médecin.
-
-«Vous trouvez? fit Sixte-Quint en souriant; mais je ne traite pas
-ainsi tous les malades.»
-
-La bonne et originale action du pape fut bientôt connue et donna lieu
-à une locution proverbiale, qui eut cours pendant plusieurs siècles.
-
-
-=222.=--Pour expliquer l'origine de la cornette que portent les
-soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, on a imaginé plusieurs anecdotes qui
-sont évidemment aussi fantaisistes les unes que les autres. On dit,
-par exemple, que deux jeunes soeurs quêteuses, qui portaient alors une
-simple coiffe noire, pénétrèrent un jour jusque dans la salle où Louis
-XIV prenait son repas, en présence d'une nombreuse assistance. Objet
-de l'attention générale, l'une des soeurs, du reste fort jolie,
-paraissait éprouver un profond embarras. Le roi, s'en apercevant, se
-serait alors levé, et, pliant sa serviette en deux, l'aurait posée en
-manière d'ailes protectrices sur la tête de la religieuse. Les auteurs
-de cette historiette oublient que les soeurs grises portaient depuis
-bien longtemps cette cornette, qui avait été de mode pendant les
-règnes précédents. Lorsque Vincent de Paul, alors desservant d'une
-paroisse de la Bresse, fonda, vers 1617, les soeurs grises en les
-destinant à secourir et assister les malades dans les campagnes, il
-les coiffa de la cornette, propre à les garantir du soleil dans leurs
-courses.
-
-
-=223.=--L'origine de la locution proverbiale _mettre tous ses
-oeufs dans le même panier_ peut se trouver dans la fable suivante de
-Boursault,--à moins que le fabuliste n'ait fait que rimer un
-adage populaire:
-
- Un homme avait des oeufs et voulait s'en défaire.
- Pour ne pas à la foire arriver des derniers,
- Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers,
- Il mit tout dans un seul, et ne pouvait pis faire.
- Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau,
- Fragile comme du verre,
- Pour en décharger sa peau,
- A quatre pas de là donne du nez à terre.
- «Hélas! s'écria l'homme, à qui son désespoir
- Inspira de vains préambules,
- Que n'ai-je mis mes oeufs sur trois ou quatre mules!
- Je mérite un malheur que je devais prévoir.
- Si le Ciel veut me permettre
- De faire encor le métier,
- Je jure bien de ne plus mettre
- Tous mes oeufs à la fois dans le même panier.»
-
-
-=224.=--D'où vient le nom de _jeannette_ donné à une petite croix
-portée suspendue au cou par un ruban, qui fut un ornement féminin
-longtemps à la mode?
-
---Dans une petite pièce intitulée _Jérôme Pointu_, jouée aux
-_Variétés amusantes_ en 1781, une actrice très jolie et très accorte,
-Mlle Bisson, qui jouait le rôle de Jeannette, servante du vieux
-procureur Jérôme, se présenta sur la scène avec une petite croix d'or
-suspendue au cou par un petit ruban noir. Cette nouveauté plut aux
-amateurs, bien moins assurément--dit un contemporain--pour
-la croix même qu'à cause de celle qui la portait très gracieusement.
-On l'appela tout d'abord _croix à la Jeannette_, et bientôt
-_jeannette_ tout court, et ce bijou ne tarda pas à faire fureur dans
-toutes les classes de la société. Dans cette pièce, le rôle de Jérôme
-Pointu, vieux procureur très avare, très vétilleux, que berne Léandre,
-son jeune clerc, était tenu par l'acteur Volange, qui s'est acquis une
-immense célébrité par la création du rôle de Jeannot, sorte de
-Jocrisse dont le langage, en phrases incidentes, prêtant aux plus
-niaises ambiguïtés, a été caractérisé dans une chanson, qui pendant
-longtemps fut d'une grande ressource pour les pitres des baraques de
-saltimbanques chargés de mettre la foule en bonne humeur.
-
-On en a surtout retenu ce couplet:
-
- Voilà-t-il pas que, pour montrer mon adresse,
- Je renversai les assiett' et les plats,
- Je fis une tach' à mon habit, de graisse,
- A ma culot' sur ma cuisse, de drap,
- A mes beaux bas que mon grand-pèr', de laine,
- M'avait donné avant de mourir, violets.
- Le pauv' cher homme est mort d'une migraine,
- Tenant une cuiss' dans sa bouche, de poulet.
-
-«Le triomphe du patriarche de Ferney en 1778, dit M. Hipp. Gautier
-dans son grand ouvrage sur 1789, semblait avoir fixé à de sublimes
-hauteurs l'admiration populaire. Elle se retrouve le lendemain devant
-le bouffon Volange, qui, à son tour, est reconnu divin, délectable,
-ravissant... A ses parades foraines on s'est grisé d'oubli pour les
-souffrances publiques, qu'une heure auparavant l'on arrosait de
-larmes. Son personnage de Jeannot, autrement arrosé d'une fenêtre,
-rôle d'un battu payant l'amende, a paru la plus délicieuse incarnation
-de ce même peuple souffre-douleur que l'on plaignait.» L'historien
-cite à l'appui de son dire ces passages de deux auteurs du temps:
-_Mémoires_ du comédien Fleury: «L'homme qu'on put appeler à cette
-époque _l'homme de la nation_ était un farceur nommé Volange; mais la
-France ne le connut d'abord que sous le nom de _Jeannot_. Il y avait
-un instant choisi de l'ouvrage, où ce héros arrosé... et flairant sa
-manche... disait: _C'en est!..._ avec une telle sûreté!... On alla
-jusqu'à élever des statues à Jeannot, en buste, en pied, en plâtre, en
-terre, en porcelaine; la reine en donna; la faveur en fit une sorte de
-décoration.»
-
-[Illustration: FIG. 16.--Volange dans le rôle de Jeannot,
-fac-similé d'une estampe du temps.]
-
-_Annales_ de Linguet (janvier 1780): «Que diront les étrangers quand
-ils apprendront qu'on joue maintenant à Paris, depuis un an, une pièce
-dont le fond est une aspersion; que les meilleures plaisanteries du
-_savoureux_ drame roulent sur cette question: _En est-ce?..._ qu'elle
-a déjà eu plus de trois cents représentations, et qu'on s'y porte avec
-fureur; que l'auteur lui-même est le héros des soupers où il régale de
-son rôle les assistants; qu'enfin les deux mots qui en font tout le
-charme sont devenus proverbe; et qu'à table, dans les meilleures
-maisons, les dîners se passent dans un cliquetis perpétuel de ces deux
-délicieuses phrases: _En est-ce? Oui! c'en est!_ Concevra-t-on un
-pareil délire?»
-
-
-=225.=--Le chevalier de Rohan, un des plus brillants et plus
-braves seigneurs de la cour de Louis XIV, mais grand joueur et de vie
-fort dissipée, se trouva poussé, par le dérangement de ses affaires et
-des mécontentements contre Louvois, à entrer dans un complot, ce qui
-le fit condamner à la peine capitale. Il espérait qu'on l'exécuterait
-secrètement à la Bastille; mais, Bourdaloue, qui l'assistait à la
-mort, lui ayant dit qu'il devait se résoudre à mourir sur la
-place publique: «Tant mieux, répondit-il, nous en aurons plus
-d'humiliation!» Le bourreau lui ayant demandé s'il voulait qu'on lui
-liât les mains avec un ruban de soie: «Jésus-Christ, dit le chevalier,
-ayant été lié avec des cordes, puis-je demander d'autres liens?»
-
-Au dernier moment cependant le brave chevalier témoignait d'une grande
-faiblesse, en dépit des exhortations de Bourdaloue, qui perdait son
-éloquence à tâcher de lui inspirer la résolution. Ce que voyant, un
-capitaine aux gardes qui avait jadis servi sous le chevalier s'élança
-sur l'échafaud, en proférant de terribles jurons: «Comment,
-s'écria-t-il, comment, chevalier, vous avez peur? Souvenez-vous du
-temps où nous combattions ensemble! Imaginez-vous que les boulets vous
-frisent encore les cheveux. Est-ce qu'alors cela vous inspira jamais
-la moindre crainte? La crainte avait-elle d'ailleurs jamais approché
-d'un homme comme vous?»
-
-En entendant parler ainsi son ancien compagnon d'armes, le chevalier
-retrouva toute son énergie, et souffrit la mort avec le plus ferme
-courage.
-
-
-=226.=--La partie dure et solide des poissons, qui leur tient
-lieu d'ossements et soutient leur chair, a reçu le nom d'_arête_.
-L'analogie de prononciation et l'espèce d'obstacle que cet organe
-oppose aux mangeurs de poissons nous feraient volontiers croire que le
-mot _arête_ dérive du verbe _arrêter_, dont vient _arrêt_, et dont il
-serait une autre forme de substantif. Il n'en est rien. Outre la
-différence orthographique (_arête_ s'écrivant avec une seule _r_
-tandis que _arrêter_ en prend deux), le mot _arête_ dérive du latin
-_arista_, qui signifie absolument la _barbe_ de l'_épi_, par extension
-l'_épi_ (voire même le temps de la moisson), et par analogie _poil
-hérissé_, et enfin _arête de poisson_.
-
-Les botanistes nomment arête tout prolongement raide, filiforme, qui
-surmonte certains organes floraux, notamment les glumes et glumelles
-de graminées, et toute partie de végétal pourvue d'arêtes est dite
-_aristée_, qualificatif qui nous ramène à la forme primitive du mot.
-
-
-=227.=--Boileau, dans son _Lutrin_, avait caractérisé la vie du
-chanoine en disant qu'il passait
-
- La nuit à bien dormir et le jour à rien faire.
-
-Vers le même temps, la Fontaine, faisant sa propre épitaphe, disait de
-lui qu'ayant fait deux parts de son temps, il avait coutume de les
-passer
-
- L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
-
-Quelques critiques prétendirent que la tournure de Boileau était
-incorrecte; et on la blâmait d'autant mieux que, la forme régulière
-étant tout indiquée, Boileau aurait pu et dû dire:
-
- La nuit à bien dormir, le jour à ne rien faire.
-
-On prit vivement parti pour et contre. Boileau ne vit rien de mieux
-que d'en référer au jugement de l'Académie, laquelle, d'un avis
-unanime, déclara que
-
- La nuit à bien dormir _et le jour à rien faire_
-
-valait mieux que _le jour à ne rien faire_, parce que, en ôtant la
-négation, _rien faire_ devenait une sorte «d'occupation qui
-correspondait mieux à la nuit passée à bien dormir». Boileau laissa
-donc son vers tel qu'il était.
-
-
-=228.=--Le romarin, dit Pline, est ainsi nommé de _ros marinus_
-(rosée de mer), parce que, en général, les rochers sur lesquels il
-croît spontanément sont peu éloignés de la mer. Les anciens l'avaient
-nommé aussi _herbe aux couronnes_, parce qu'il entrait dans la
-composition des bouquets, qu'on l'entrelaçait dans les couronnes avec
-le myrte et le laurier. Il est cité fréquemment dans les vieilles
-chansons, dans les fabliaux et les _tensons_ des troubadours, toujours
-en rappelant des idées gracieuses. Il n'est guère d'enfant qui n'ait
-chanté la ronde populaire:
-
- J'ai descendu dans mon jardin
- Pour y cueillir du romarin,
- Gentil coquelicot, Mesdames.
-
-Dans quelques-unes de nos provinces on en mettait une branche dans la
-main des morts, et on le plaçait sur les tombeaux, à cause de son
-odeur aromatique, évoquant la pensée d'un agréable souvenir. De nos
-jours il n'est guère employé que comme principal élément de la fameuse
-eau dite de la _reine de Hongrie_, préparée par cette reine elle-même,
-qui, d'ailleurs, affirmait en avoir reçu la recette d'un ange. Chez
-les Anglais des derniers siècles, cette plante était, paraît-il, et
-sans qu'on en connaisse la raison, considérée comme un symbole
-d'ignominie. On peut en citer cet exemple d'après un chroniqueur du
-dix-septième siècle:
-
-L'histoire ou la légende affirme que Charles Ier fut exécuté par un
-personnage masqué, à propos duquel il fut fait toute sorte de
-suppositions. On sut enfin que ce bourreau n'était autre qu'un
-gentilhomme nommé Richard Brandon, qui, ayant eu jadis à se plaindre
-gravement du monarque, voulut se donner le cruel plaisir de lui porter
-le coup mortel. Quand ce gentilhomme mourut, la populace s'attroupa
-devant sa maison. Les uns voulaient jeter son corps dans la Tamise,
-les autres le traîner dans les rues de Londres. Les clameurs devinrent
-si violentes que les juges de paix, les sherifs de la cité de Londres
-et les marguilliers de la paroisse furent obligés d'interposer leur
-autorité. Ce ne fut qu'après avoir été largement abreuvée de bière et
-de vin que la multitude consentit à l'inhumation du cadavre, mais à la
-condition qu'on attacherait une corde autour du cercueil, et qu'on le
-couvrirait de _bouquets de romarin, en signe d'infamie_.
-
-
-=229.=--En 1776, mourut à Londres un ancien commerçant possesseur
-d'une fortune de soixante mille livres sterling (1,500,000 fr.); il
-avait institué pour légataire universel un de ses cousins, qui n'était
-point négociant, avec cette singulière condition que chaque jour il
-devrait se rendre à la Bourse, et y resterait depuis deux heures
-jusqu'à trois. Ni le temps ni ses affaires particulières ne devaient
-l'empêcher de s'acquitter de ce devoir; il n'en était dispensé qu'en
-cas de maladie, dûment constatée par un médecin, dont le certificat
-devait être envoyé au secrétariat de la Bourse. S'il manquait à
-l'observation de cette clause, il perdrait toute la fortune de son
-parent, qui reviendrait à de certaines fondations désignées, et
-partant autorisées à réclamer la possession de l'héritage.
-
-Le testateur avait voulu rendre ainsi une espèce d'hommage à la
-Bourse, où il avait amassé toute sa fortune; mais il avait créé par là
-un esclave qui ne se faisait pas faute de manifester son
-mécontentement. Ce n'était jamais que le dimanche qu'il pouvait
-s'éloigner de Londres, la Bourse étant fermée ce jour-là. Il devait,
-les autres jours, arranger sa vie de façon à ne point manquer l'heure
-de la Bourse. Habitant à une lieue environ de la Bourse, il y arrivait
-à l'heure dite en voiture, y passait une heure sans parler à personne,
-et remontait dans sa voiture. Il va de soi que les fondations
-intéressées à le prendre en faute le faisaient observer de très près.
-
-
-=230.=--Au dix-septième siècle, il fut très sérieusement question
-parmi les lettrés de retrancher la lettre Y de l'alphabet français. La
-querelle prit fin parce que Louis XIV se déclara pour le maintien de
-cette lettre, notamment dans le mot _roy_, qu'il voulut que l'on
-continuât d'écrire avec un Y. D'Hozier, le célèbre généalogiste,
-dédiant son ouvrage au souverain, avait mis: _Au Roi_, au lieu de: _Au
-Roy_. Louis XIV lui en témoigna son mécontentement, et l'on ne parla
-plus de détrôner l'Y.
-
-En 1776, cette même lettre causa en Allemagne une agitation plus
-grave. Un maître d'école vint troubler la tranquillité d'un village de
-l'évêché de Spire où, de temps immémorial, il était, paraît-il,
-d'usage de placer l'Y dans l'alphabet immédiatement après l'I. Le
-nouveau mentor de l'enfance crut faire merveille en mettant l'Y à la
-place qu'on lui donne partout ailleurs; mais les têtes du village,
-moins faciles à corriger qu'un alphabet, s'enflammèrent contre
-l'innovation; la fermentation passa des enfants aux pères, la
-querelle s'échauffa et menaça de tourner au tragique. Il fallut
-l'envoi d'un corps de dragons pour soutenir l'Y et le maître d'école
-dans leur nouveau poste. Ils s'y maintinrent, mais pendant quelque
-temps beaucoup de pères refusèrent d'envoyer leurs enfants dans
-l'école où l'Y n'était plus à sa place coutumière.
-
-
-=231.=--Nous trouvons la note suivante dans un journal daté du 10
-nivôse an VII:
-
-«Le ministre de l'intérieur vient d'écrire au ministre des finances
-pour l'inviter à suspendre la _vente de la cathédrale de Reims_, dont
-le portail est un chef-d'oeuvre d'architecture gothique. Le produit de
-la vente serait peu considérable, et la conservation du monument est
-précieuse, sous les rapports de l'antiquité et de l'art. Nous espérons
-en conséquence que des adjudicataires barbares ne porteront pas la
-hache sur ce beau monument, que la faux du vandalisme avait respecté,
-et n'ajouteront pas cette perte à toutes celles dont gémissent les
-amis des arts.»
-
-
-=232.=--_Quid pro quo_, ces trois mots latins dont on a fait un
-seul mot français en en retranchant une lettre, ont été mis en usage
-par les anciens médecins, qui les plaçaient dans leurs formules
-lorsqu'ils indiquaient la substitution possible d'une drogue
-équivalente ou meilleure, cela en prévision du cas où les
-apothicaires, dont les officines n'étaient pas toujours des mieux
-fournies, n'auraient pas possédé telles ou telles substances, et
-auraient pris sur eux de les remplacer par d'autres moins bonnes ou
-moins chères. De là d'ailleurs le proverbe: «_Il faut_ se garder du
-_quid pro quo_ de l'apothicaire.» Avec le temps et en cessant
-d'appartenir exclusivement au langage des médecins, il s'est changé en
-_qui pro quo_ pour les gens à qui une lettre de moins importe peu, et
-insensiblement pour tout le monde.
-
-Un jour, au temps où l'on annonçait encore à l'entrée dans un salon,
-Émile Marco de Saint-Hilaire donne son nom à un domestique, qui
-annonce: Monsieur le _marquis_ de Saint-Hilaire. Voyant que l'on riait
-et riant lui-même: «Mon Dieu, fit-il, le mal n'est pas grand, c'est un
-simple _quis pro co_.»
-
-
-=233.=--Le maréchal de Richelieu avait pour le musc une telle
-passion, qu'il faisait doubler ses culottes de peaux d'Espagne, qui
-en sont fortement imprégnées. Il était allé un jour faire une visite à
-la duchesse de Talud, à Versailles. Au moment où il sortait, vint le
-cardinal de Rohan, à qui, par hasard, on présenta le fauteuil où
-s'était assis le maréchal. De là, le cardinal alla chez la reine Marie
-Leczinska, qui n'aimait pas les odeurs. A peine le prélat fut-il
-auprès d'elle: «Ah! Monsieur le cardinal, s'écria la reine, est-il
-possible d'être musqué à ce point? Je ne reconnais pas là un prince de
-l'Église. Quand vous seriez un second Richelieu, vous n'auriez pas
-plus l'odeur du musc...»
-
-Le cardinal, stupéfait, jura qu'il ne se musquait jamais. En
-s'approchant davantage de la reine, il la persuada encore plus qu'il
-était musqué, et la scandalisa comme musqué et comme menteur impudent.
-Le prélat, pétrifié, crut que ce n'était qu'un prétexte pour lui
-annoncer sa disgrâce. Il se retira. Mais, quelques autres personnes
-lui ayant fait la même observation, il se mit l'esprit à la torture,
-et alla se souvenir qu'il avait dû s'asseoir dans le même fauteuil que
-le maréchal, qui laissait partout son odeur favorite. Étant retourné
-chez la duchesse, il eut la certitude que sa supposition était fondée,
-et courut aussitôt chez la reine pour la dissuader, et déclamer contre
-le maréchal musqué, que d'ailleurs Marie Leczinska détestait
-profondément.
-
-
-=234.=--Les Chinois ont connu bien longtemps avant les Européens
-la méthode de préservation de certaines maladies épidémiques et
-contagieuses, par l'inoculation du virus de ces maladies.
-
-A l'époque où l'on préconisa l'inoculation de la variole, pratique qui
-se généralisait quand la vaccine fut découverte, l'Académie des
-sciences de France mentionna dans le compte rendu d'une de ses séances
-que les Chinois inoculaient la variole non par introduction du virus
-dans une incision, mais en aspirant par le nez, comme on prend du
-tabac, la matière des boutons de variole desséchée et réduite en
-poudre.
-
-
-=235.=--Quel était, chez les Romains, l'accessoire du costume qui
-faisait reconnaître les enfants de condition libre et les enfants
-d'affranchis?
-
---«Tarquin l'Ancien--dit Pline--donna à son jeune fils
-une bulle d'or pour le récompenser d'avoir, lorsqu'il portait encore
-la prétexte (robe des adolescents), tué de sa main un ennemi.» Par
-imitation de cet acte, l'usage s'établit alors de faire porter des
-bulles d'or aux enfants des citoyens qui avaient servi dans la
-cavalerie (classe la plus noble de Rome). A l'origine la prétexte et
-la bulle d'or étaient les ornements des triomphateurs, qui portaient
-cette bulle suspendue sur leur poitrine comme un charme souverain
-contre l'envie. De là, dit Macrobe, l'usage de donner la prétexte et
-la bulle d'or aux enfants de naissance noble, comme un présage, un
-espoir qu'ils auraient un jour le courage du fils de Tarquin, qui les
-avait reçues dès ses jeunes années.
-
-[Illustration: FIG. 17.--Fac-similé d'une bulle d'or trouvée dans
-un ancien tombeau de la voie Prénestienne.]
-
-Divers auteurs donnent d'autres raisons à ce sujet. Selon ceux-ci, la
-bulle d'or fut attribuée aux enfants en souvenir de l'un d'entre eux
-qui, par instinct secret, en un moment de calamité publique, indiqua
-le sens d'un oracle libérateur. Selon ceux-là, cette bulle en forme de
-coeur que les enfants de condition libre portaient sur la poitrine,
-était un symbole disant à ces enfants qu'ils ne seraient hommes que
-s'ils avaient un coeur vaillant et généreux (nous dirions un coeur
-d'or).
-
-La bulle se composait de deux plaques concaves rassemblées par un
-large lien de même métal, et formait une sorte de globe qui renfermait
-d'ordinaire une amulette sacrée.
-
-Toujours est-il que le port de la bulle d'or était général chez les
-enfants de condition libre, qui ne cessaient de la porter que lorsque,
-à dix-sept ans, ils revêtaient la robe virile; alors ils la
-suspendaient à l'autel des dieux lares, protecteurs de leurs maisons.
-
-[Illustration: FIG. 18.--Matrone romaine et son enfant portant au
-cou la bulle d'or, d'après un verre antique.]
-
-Les fouilles opérées, notamment dans les tombeaux, ont fait découvrir
-un certain nombre de ces ornements symboliques. Nous donnons (fig. 17)
-l'image d'une de ces bulles d'or trouvée dans un tombeau de la voie
-Prénestienne et publiée en 1732 par Fr. dei Ficoroni, dans une étude
-spéciale.
-
-On remarquera qu'à cette bulle d'or se trouve attachée par une
-chaînette la statue d'une déesse portant divers attributs, qui en font
-une sorte d'amulette votive, plaçant l'enfant sous les auspices de
-plusieurs déités. Elle a sur la tête le boisseau et le croissant, qui
-font allusion à Sérapis et à Isis. Elle tient dans la main gauche une
-corne entourée d'un serpent, symbole d'abondance et de santé (par
-Esculape); de la main droite elle porte un gouvernail de navire,
-emblème de la Fortune, à laquelle on rapportait le don de la richesse
-et des prospérités.
-
-La figure 18, empruntée au même opuscule, représente une matrone
-romaine et son enfant, portant au cou la bulle d'or, d'après une
-peinture sur émail antique. Le port de la bulle resta longtemps le
-privilège des seuls enfants de naissance libre; mais, au cours de la
-seconde guerre punique, plusieurs prodiges menaçants s'étant produits,
-pour la conjuration desquels l'on fit de grandes cérémonies, d'après
-l'avis des livres sibyllins, que les duumvirs consultèrent, les fils
-d'affranchis ayant été joints aux enfants libres pour chanter les
-hymnes propitiatoires, ils eurent dès lors le droit de porter la
-prétexte et une bulle de cuir.
-
-
-=236.=--Les Tlascalans, peuplade de l'ancien Mexique, qui étaient
-réputés les plus vaillants et les plus habiles guerriers du pays,
-s'étaient portés au-devant de Fernand Cortès qui marchait vers Mexico.
-Les Espagnols, fort peu nombreux, durent en maintes occasions compter
-avec ces ennemis, qui les arrêtèrent assez longuement.
-
-Malgré la force avec laquelle les Tlascalans combattaient les
-Espagnols,--remarque un historien de la conquête du Mexique,--ils
-se conduisaient envers eux avec une sorte de générosité. Sachant que
-ces étrangers manquaient de vivres, et imaginant sans doute que les
-Européens n'avaient quitté leur pays que parce qu'ils n'y trouvaient
-pas assez de subsistances (ce qui, d'après eux, devait être le seul
-motif plausible d'invasion et de guerre), il envoyaient à leur camp
-de grandes quantités de volailles et de maïs, en leur faisant dire
-qu'ils eussent à se bien nourrir, parce qu'ils dédaignaient d'attaquer
-des ennemis affaiblis par la faim. En outre, comme la coutume était
-établie chez eux d'immoler les prisonniers de guerre aux dieux du pays
-et de manger leurs corps, ils ajoutaient qu'ils croiraient manquer à
-leurs divinités en leur offrant des victimes affamées, et qu'ils
-craignaient que, devenus trop maigres, ils ne fussent plus bons à être
-servis dans les festins qui suivaient les sacrifices.
-
-
-=237.=--On dit communément _être au bout de son rouleau_. Cette
-expression a son origine dans un détail tout matériel de l'ancienne
-façon de confectionner les actes, les titres. Ces documents étaient
-écrits sur des feuilles de papier ou de parchemin, que l'on roulait ou
-déroulait selon le cas. De là l'expression «être au bout de son
-_roulet_ ou _rolet_», qui depuis s'est prononcé _rouleau_. Le _rôle_,
-comme on appelle encore les feuilles recevant des expéditions
-judiciaires ou administratives, est un papier que jadis on _roulait_.
-
-
-=238.=--On dit parfois à ceux qui objectent des _si_: «Ah! si le
-ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises.» Ce proverbe nous
-vient des Latins, qui disaient: _Multæ caperentur alaudæ si caderet
-coelum_. Aristote rapporte l'origine de cette locution proverbiale au
-préjugé des anciens qui croyaient que le ciel était soutenu par Atlas,
-et que sans cet étai il tomberait sur la terre.
-
-
-=239.=--Chacun sait que le soufre dans son état ordinaire est une
-substance très friable, très cassante; il est cependant possible de
-rendre le soufre aussi élastique que le caoutchouc.
-
-Les propriétés du soufre à l'état liquide varient avec la température:
-à 120°, il est très fluide, transparent, d'un jaune clair; si on
-continue à le chauffer, il se colore à partir d'environ 140°, en
-devenant brun et de plus en plus visqueux. Vers 200°, sa viscosité est
-telle qu'on peut retourner le vase qui le contient sans en renverser.
-Au-dessus de cette température il devient un peu fluide, tout en
-gardant sa coloration. Enfin il entre en ébullition à 440° et
-distille.
-
-Refroidi lentement, le soufre repasse par les mêmes états de fluidité;
-si au contraire on coule dans l'eau froide du soufre à 250°, on
-obtient le soufre mou. Le soufre ainsi trempé est élastique comme du
-caoutchouc. Chauffé à 100°, il dégage assez de chaleur pour porter de
-100° à 110° la température d'un thermomètre. Le soufre mou devient peu
-à peu dur et cassant, en repassant à l'état de soufre ordinaire. On le
-rend mou d'une manière plus durable en y mettant un peu de chlore ou
-d'iode.
-
-
-=240.=--Marie-Louise d'Orléans, première femme de Charles II, roi
-d'Espagne, se promenant un jour à cheval, fut désarçonnée par
-l'emportement de sa monture; son pied se trouvant pris dans l'étrier,
-elle était traînée par le cheval affolé. Le roi, voyant en même temps
-le danger que court la reine et l'immobilité des personnes de son
-entourage, commande, supplie qu'on aille au secours de son épouse. Un
-gentilhomme se jette à la bride de son cheval; un second, au risque de
-sa propre vie, dégage le pied de Sa Majesté; mais tous les deux, ce
-sauvetage opéré, disparaissent en toute hâte, au galop de leurs
-chevaux.
-
-La reine, revenue de sa frayeur, voulut voir ceux qui l'avaient
-délivrée. Mais l'un des grands qui étaient près d'elle l'informa que
-ses libérateurs avaient pris la fuite pour sortir, sans doute, du
-royaume, afin d'éviter le châtiment auquel les condamnait une loi qui
-défendait de toucher la cheville du pied d'une reine d'Espagne. Née et
-élevée en France, la jeune princesse ne connaissait point la
-prérogative de ses chevilles; elle sollicita du roi le pardon des deux
-gentilshommes, obtint facilement leur grâce et leur fit à chacun un
-présent proportionné au service rendu.
-
-
-=241.=--Ce n'est pas d'hier que date l'idée de l'influence que
-les détonations d'artillerie exercent sur la formation des nuages et
-la chute de la pluie. On trouve, en effet, dans les _Mémoires de
-Benvenuto Cellini_, écrits vers le milieu du seizième siècle, un
-passage très significatif à ce sujet.
-
-Cellini, s'évadant des prisons papales, s'était cassé la jambe en
-tombant hors des murs. Il eut l'idée de se traîner à quatre pattes
-vers la demeure d'une duchesse, nièce du pape, qui lui avait des
-obligations, pour un service rendu en de singulières circonstances.
-
-«J'étais sûr, dit-il, de trouver chez elle asile et protection; car
-elle m'en avait donné des témoignages antérieurs par l'entremise de
-son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entrée à
-Rome, je lui avais sauvé une perte de plus de mille écus par suite
-d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de
-plusieurs pièces d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la
-pluie aurait sans doute causé de grandes avaries dans les costumes de
-la princesse et de sa suite). Cela fit dire à cette princesse que
-j'étais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle
-m'obligerait si l'occasion s'en présentait.»
-
-Évidemment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons
-suspendit la chute de la pluie, mais que l'ébranlement produit sur les
-nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dégagea
-d'autant plus l'atmosphère des nuages menaçants.
-
-
-=242.=--Notre mot _tête_ (qui vient du latin _testa_, crâne)
-avait pour correspondant grec _képhalè_, qui est devenu notre mot
-_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un
-substantif équivalent en français, entre dans la formation de
-plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tête_ d'une compagnie,
-d'une armée; _capitale_, ville _tête_ d'un État, etc. C'est aussi de
-_caput_, tête, que dérive le mot _cap_, comportant l'idée d'une _tête_
-de terre s'avançant dans la mer; et cette idée est si bien celle qui
-en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus
-ancien des traités de géographie imprimé, c'est-à-dire dans la
-_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes
-_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de
-l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de
-Bonne-Espérance.
-
-
-=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine
-antique.--En Grèce, à trois époques différentes de l'année, aux
-fêtes de Vulcain, à celles de Prométhée et aux Panathénées, les jeunes
-Athéniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fixé, ils
-s'assemblaient dans le jardin d'Académus. On prenait comme point de
-départ la tour qui s'élevait près de l'autel de Prométhée. Comme
-piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le
-Céramique, aboutissait à l'une des portes de la ville. Chaque coureur
-tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne
-consistait point à courir ensemble à qui arriverait le premier. Les
-concurrents briguaient à ces courses le titre de porte-flambeau, et
-par conséquent l'honneur de porter les luminaires dans les cérémonies
-religieuses. Les numéros tirés, les places prises, le magistrat qui
-présidait à la célébration des jeux allumait un flambeau au feu sacré
-de l'autel de Prométhée, et le remettait entre les mains du coureur
-désigné pour partir le premier. Celui-ci s'élançait rapide sur la
-piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser
-éteindre son flambeau, la distance de la tour à la ville et de la
-ville à la tour. La flamme s'éteignait-elle pendant le trajet, le juge
-déclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le
-donnait au deuxième lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui
-qui parcourait l'espace désigné dans le moins de temps et sans laisser
-éteindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne réussissait, le titre
-honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennité
-précédente. Cet art de courir vite sans éteindre son flambeau était
-très difficile, car les torches étaient loin d'être aussi difficiles à
-éteindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs étaient
-un assemblage de bois minces et légers, affectant la forme de nos
-cierges modernes. De la résine ou de la poix soudait ensemble ces
-divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et
-augmentait son pouvoir éclairant. Aux Panathénées, la course
-s'exécutait à cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennité
-religieuse de la Grèce antique, se présente comme l'origine du jeu du
-_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment où le feu
-s'éteint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit
-dire: «Robin est mort, que je sois bridé, que je sois sellé,» etc. On
-lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des
-joueurs pose sur ses épaules un objet qu'il doit nommer. Quand il a
-deviné, le jeu recommence.
-
-Origine légendaire.--Autrefois, à la naissance des enfants, on
-allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on
-donnait au nouveau-né le nom de celle des lampes qui s'éteignait la
-dernière, dans la croyance que c'était un gage de longue existence
-pour l'enfant.
-
-
-=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'où
-leur vient ce nom?
-
---Les premières courses régulières datent du règne de Jacques
-Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le
-vainqueur était nommé gagneur de cloche. La reine Anne institua en
-1711, à York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non
-parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais
-parce que le prix de la course consistait en une pièce d'orfèvrerie,
-_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non
-pas par _plate_, qui signifie plaque de métal, vaisselle plate, comme
-on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi
-nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopté l'expression
-de courses plates que, par une singulière rencontre, le mot _plates_,
-qui a une signification différente en anglais, désigne exactement en
-français le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par
-opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hérissée
-d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru
-par les chevaux dans la course spéciale appelée les _plates_, comme
-d'autres courses sont appelées les _Oaks_, le _Derby_, à cause des
-prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait
-remis en honneur les courses de chevaux. Les premières courses
-régulières eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la
-plaine des Sablons, transformée en hippodrome.
-
-
-=245.=--A toutes les époques, des esprits ingénieux se trouvèrent
-pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont
-comme principale visée de satiriser les moeurs ou les institutions.
-Parmi les oeuvres de ce genre devenues célèbres on peut citer, chez
-les anciens, l'_Histoire véritable_, où Lucien accumule ironiquement
-toutes les impossibilités; et, chez les modernes, le _Voyage de l'île
-d'Utopie_, de Thomas Morus; les _États et Empires de la Lune et du
-Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de
-Swift.
-
-Or, vers le milieu du dix-huitième siècle, un auteur danois, Holberg,
-qui, par un ensemble de comédies très spirituelles, a mérité d'être
-considéré comme le créateur du théâtre national en Danemark, publia
-sous le voile de l'anonyme un livre intitulé: _Voyage de Nicolas Klim
-dans le monde souterrain_. D'abord écrit en latin, ce livre fut
-traduit dans presque toutes les langues européennes; et, bien qu'ayant
-fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oublié, mais à
-tort, car dans beaucoup de parties il révèle en même temps une féconde
-imagination et une grande verve critique.
-
-«Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampère dans une notice consacrée
-à Holberg, c'est la plaisanterie de Swift poussée à l'extrême. C'est
-une audace de fiction philosophique, que seule peut-être pouvait avoir
-une de ces imaginations du Nord dont le désordre flegmatique ne
-s'étonne de rien.»
-
-«Le héros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvégien
-qui, poussé par la curiosité autant que par le besoin de faire
-fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde
-dans une sorte d'abîme ouvert au milieu des rochers. La corde casse,
-et ce pauvre Klim, entraîné par une chute qui, d'abord vertigineuse,
-se ralentit peu à peu, arrive dans un monde souterrain où l'attendent
-toutes sortes de découvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour
-de lui que des arbres; et, pour explorer la région de plus haut,
-l'idée lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se
-trouve avoir commis une grande sottise. Klim était arrivé dans un pays
-dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a
-voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De là
-l'indignation générale contre le téméraire étranger, qui est aussitôt
-arrêté par une foule d'arbres, pour avoir manqué de respect à une très
-honorable matrone. Il va de soi que le séjour de Klim chez les Botuans
-ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu à
-toute une série de faits et d'observations, mettant en parallèle
-l'extrême sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre
-monde.
-
-[Illustration: FIG. 19.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
-Nicolas Klim_, par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]
-
-[Illustration: FIG. 20.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
-Nicolas Klim_ par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]
-
-Après maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rôle de
-coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller
-explorer une planète voisine, qui, par suite de la lenteur des
-déplacements naturels aux Potuans, leur est encore à peu près
-inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont
-encore plus lents que ceux de Potu. Et là, les observations qu'il est
-à même de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux
-ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs
-yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette
-conformité physique différencie les jugements. Aux Lagires, par
-exemple, qui ont les yeux longs, tout paraît long; aux Naquires ou
-yeux carrés, tout paraît carré, et ainsi des autres. Dans ce pays,
-Klim fait si bien des siennes qu'il est condamné à l'exil, et, par
-suite de cette peine, emporté par un oiseau dans les régions du
-firmament. Un autre méfait lui vaut d'être envoyé comme rameur sur une
-galère qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays
-des singes, puis un pays habité par toutes sortes d'animaux
-symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive
-dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe,
-ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues
-entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un
-archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contrée dont
-les habitants sont en guerre avec ceux de la région voisine. Ses
-prouesses guerrières, la sagesse de sa tactique, lui valent d'être
-proclamé général; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive à
-la dignité d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du
-pouvoir, il est chassé honteusement de son empire, et il se retrouve,
-après quelques incidents bizarres, au point d'où il est parti, reconnu
-par d'anciens amis, à qui il fait le récit de ses aventures,--qu'un
-lettré recueille et rend public.
-
-Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allégorique, d'une
-grande portée philosophique. Une partie bien remarquable est celle où
-l'auteur est censé reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes
-étranges, venu un jour en Europe, a écrite des incidents et des
-remarques de son voyage.
-
-Nous joignons à ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos
-jours, deux des estampes dont il est accompagné dans une traduction
-française publiée en 1753 par M. de Mauvillon.
-
-
-=246.=--Le rouge est la couleur la plus estimée chez la plupart
-des peuples, dit un auteur du siècle dernier. Les Celtes lui donnaient
-la préférence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares,
-l'émir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge.
-La couleur rouge était celle des généraux, des patriciens, des
-empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_
-rappelait alors l'idée d'un emblème de pouvoir absolu ou de
-_tyrannie_. Le mot _tyran_ dérivait d'ailleurs de cette pourpre même,
-qui venait de _Tyr_. Le rouge était dans l'antiquité regardé comme la
-couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fête leurs statues
-étaient-elles parées en rouge. On leur appliquait une couche de minium
-(comme font nos divinités modernes, remarque un écrivain). L'empereur
-Aurélien permit aux dames romaines, qui virent là une précieuse
-faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce
-privilège, qu'il réserva exclusivement pour lui et pour ses
-successeurs à l'empire. Les Lacédémoniens étaient vêtus de rouge pour
-le combat. C'était afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang
-ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du
-pantalon rouge de nos soldats.)
-
-La noblesse française porta, par suprême distinction, à une certaine
-époque, des talons rouges.
-
-Le rouge est devenu la couleur des princes de l'Église. En mainte
-occasion il fut malicieusement fait allusion à cette couleur.
-
-Lors de l'assemblée du clergé français en 1628, l'archevêque de Paris,
-François de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zèle dans le sens des
-libertés de l'Église gallicane, à l'encontre de l'autorité absolue du
-saint-siège, il parut à Rome une médaille représentant ce prélat à
-genoux aux pieds du saint-père. Pasquin, qui se tenait debout, disait
-à l'oreille du pontife: _Poenitebit, sed non erubescet_. (Il se
-repentira, mais ne rougira pas.) Cette espèce de prédiction
-s'accomplit, car l'archevêque de Paris mourut en 1695 sans avoir
-obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment briguée.
-
-Quand, par des raisons de haute politique, le saint-siège eut la
-faiblesse de conférer le cardinalat au ministre du Régent, Dubois, on
-dit: «Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine.» Et quand ce
-singulier cardinal mourut, on lui fit cette épitaphe:
-
- Rome rougit d'avoir rougi
- Le mécréant qui gît ici.
-
-
-=247.=--Nous avons des femmes bachelières, agrégées et
-doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles
-sont admises à enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant
-la médecine. Mais la carrière du droit ne leur est pas ouverte. On
-cite cependant plusieurs femmes qui se sont distinguées jadis dans la
-science et la pratique des lois.
-
-Jean André, célèbre professeur de droit à Bologne au seizième siècle,
-avait une fille appelée Novella,--une des plus belles femmes de
-son temps,--qui était devenue si savante en jurisprudence, que
-lorsque son père était occupé, elle faisait les leçons à sa place.
-Elle avait toutefois la précaution de tirer un rideau devant elle,
-pour que sa beauté ne causât pas de distraction aux élèves.
-
-
-=248.=--Porpora, le célèbre compositeur italien, surnommé le
-_patriarche de l'harmonie_, né en 1685, mort en 1767, avait une
-singulière méthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le
-prouve l'exemple suivant:
-
-Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leçons.
-
-«Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable?
-
---Sans doute.
-
---Eh bien, je te prends pour élève, à la condition expresse que
-tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre
-une réclamation.»
-
-Sur l'acquiescement de l'élève, Porpora prend une feuille de papier à
-musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des
-_gruppetti_.
-
-Une première année se passe dans l'étude de cette feuille de papier.
-La seconde année, aucun changement, aucune innovation n'est apportée à
-ce travail quotidien. Toujours mêmes _trilles_ et mêmes _gruppetti_.
-L'élève se demandait sérieusement s'il n'avait point affaire à un
-mauvais plaisant, à un fou, ou au moins à un mauvais maniaque.
-Cependant il ne risqua aucune observation. La troisième année, la
-quatrième, se passent sur l'inamovible feuille réglée. Enfin, le jeune
-chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un
-regard exaspéré du professeur lui fit rentrer la réclamation dans la
-gorge. «Je te pardonne, dit le Porpora, à condition que tu m'obéiras
-toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obéis,»
-dit l'élève. Deux ans s'écoulent encore. A la sixième année seulement,
-on ajoute à ces exercices quasi séculaires quelques règles sur
-l'articulation et la prononciation; puis les leçons de déclamation
-s'adjoignent aux leçons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette
-année, Porpora embrasse avec effusion son élève et prononce ces
-paroles: «Va, mon enfant, tu n'as plus rien à apprendre; tu es
-maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde.» L'élève
-était Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admiré des chanteurs
-de son temps.
-
-
-=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron
-l'apôtre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien.
-
-Saint Paul s'étant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans
-le dessein de combattre les chrétiens, fut arrêté par un violent
-orage. Une voix céleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il
-fit aussitôt. Ainsi les cordiers, qui travaillent à reculons, ont pris
-pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-être
-pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint
-Paul était cordier lui-même, du moins un jésuite allemand semble le
-croire en disant de cet apôtre: _Pellionem egit, funes texuit_.
-
-
-=250.=--En notre temps où tant d'efforts sont dirigés sur la
-recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on
-aime à rapporter les faits suivants, tout à l'honneur de princes qui
-passent généralement pour avoir fait très peu de cas des multitudes
-humaines.
-
-Un fameux chimiste de Lucques, nommé Martin Poli, avait découvert une
-composition explosive dix fois plus destructive que la poudre à canon
-(qui sait si ce n'était pas déjà une dynamite ou panclastite
-quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret à Louis
-XIV. Ce roi, qui aimait les découvertes chimiques, eut la curiosité de
-voir les effets de cette substance; il en fit faire l'expérience sous
-ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les
-avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. «Votre procédé est
-très ingénieux, lui dit le roi; l'expérience en est terrible et
-surprenante; mais les moyens de destruction employés à la guerre ne
-sont déjà que trop violents. Je vous défends de publier cela dans mon
-royaume; contribuez plutôt à en faire perdre la mémoire. _C'est un
-service à rendre à l'humanité._»
-
-Poli promit à Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni
-ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une récompense
-considérable.
-
-Sous Louis XV, un Dauphinois, nommé Dupré, avait inventé une espèce de
-feu grégeois si rapide, si dévorant, qu'une fois allumé quelque part,
-on ne pouvait ni l'éviter ni l'éteindre. On en avait fait des
-expériences publiques, dont avaient frémi les militaires, les marins
-les plus intrépides. Quand il fut bien démontré qu'un seul homme, avec
-un tel art, pouvait détruire une flotte ou brûler une ville, sans
-qu'aucun pouvoir humain fût capable d'y apporter le moindre secours,
-Louis XV défendit à Dupré, sous peine de la vie, de communiquer son
-secret à personne, et le récompensa très largement pour qu'il se tût.
-En ce moment cependant la France était dans tous les embarras d'une
-guerre très ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient
-nous braver jusque dans nos ports; mais l'idée d'humanité l'emporta
-sur les considérations politiques; et le procédé de Dupré fut perdu
-comme celui de Poli.
-
-
-=251.=--Le port de la barbe par les ecclésiastiques a été l'objet
-de très longues discussions. On peut citer divers conciles où la barbe
-des prêtres a été tour à tour préconisée, tolérée, anathématisée,
-ordonnée. Toujours est-il qu'aux seizième et dix-septième siècles
-l'accord n'était pas généralement fait sur cette question, et qu'une
-partie du clergé, notamment parmi les prélats, tenait encore pour le
-port de la barbe. Henri II, sachant que le clergé de Troyes devait
-élire son évêque, et désirant que l'élu fût Antonio Carraccioli, qui
-portait sa barbe, écrivit au clergé du diocèse, que cette barbe aurait
-pu offusquer:
-
-«Je vous prie de ne pas vous arrêter à cela, mais de l'en tenir
-exempt, d'autant que nous avons délibéré de l'envoyer prochainement en
-quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et
-où ne voudrions pas qu'il allât sans sa barbe.»
-
-Carraccioli fut élu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le
-calvinisme.
-
-Hucbald, religieux bénédictin, composa un poème à la louange de la
-calvitie et le dédia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce
-poème commençaient par la lettre C, la première du mot _calvus_.
-
-
-=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mâconnais n'avaient d'autres
-débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants.
-La culture de la vigne était négligée; le vin ne se vendait pas.
-Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet
-d'aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il
-mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette
-charrette les boeufs les plus robustes de son écurie, et se mit en
-route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y
-arrivait.
-
-La semaine suivante, la messe du roi, qu'on célébrait au château de
-Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l'officiant
-arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants
-devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule,
-remarqua une tête d'homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa
-qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna à l'un de ses
-officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage.
-L'officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que
-l'homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé,
-mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majesté. Louis
-XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l'issue de la messe.
-
-Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu
-comme les paysans du Mâconnais, coiffé d'un large feutre et la
-poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait
-jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues
-guêtres de toile grise.
-
-«Quel motif vous amène à Paris?» lui dit le roi.
-
-Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu'il
-arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des boeufs, amenant
-avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait
-le vendre à quelque grand seigneur.
-
-Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à
-celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait à la cour. Tous les
-courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Mâcon, et
-l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à
-vendre à Paris les produits de ses vignobles.
-
-Le commerce des vins de Mâcon était fondé.
-
-
-=253.=--En finissant une lettre à d'Alembert, Voltaire dit:
-_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus
-et de Mélitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu,
-qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes._
-
-Le spirituel écrivain fait ici allusion à la mort du plus célèbre des
-sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son
-éloquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les
-familles les plus illustres d'Athènes. Mais l'amertume de ses
-critiques contre la constitution d'Athènes, ses traits satiriques
-contre la démocratie, ses liaisons avec les chefs du parti
-aristocratique, ses railleries, avaient amassé autour de lui bien des
-haines et des préventions. Ses ennemis commencèrent par susciter
-contre lui le poète Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses
-_Nuées_. L'an 400 avant Jésus-Christ, une accusation fut déposée
-contre lui par _Mélitus_, poète obscur, et soutenue par _Anitus_,
-citoyen qui jouissait d'une grande considération et était zélé
-partisan de la démocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la
-coupe aux lèvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et
-_Mélitus_ n'en sont pas moins restés flétris dans l'histoire, et
-servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments
-de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la
-vertu et le génie.
-
-
-=254.=--La place que le chancelier Maupeou, dernier ministre de
-Louis XV, tient dans l'histoire de notre pays a été, selon les temps
-et selon les partis, fort diversement appréciée; mais, en faisant
-abstraction de tout esprit politique, cet homme d'État représente
-surtout, dans la plus formelle acception du terme, l'image de
-l'autorité arbitraire, ridiculisée, bafouée et succombant enfin sous
-les coups de l'opinion publique.
-
-On sait que l'acte le plus remarquable de son ministère fut la
-dissolution violente du parlement, qui, bien qu'ayant peut-être mérité
-plus d'un reproche, eut pour lui toutes les sympathies populaires, du
-moment où il fut l'objet de la rigueur et des persécutions.
-
-Les conseillers, dépouillés de leurs charges, exilés, se changèrent en
-autant de martyrs; et quand le chancelier s'avisa de faire rendre la
-justice par un semblant de parlement, formé d'hommes choisis par lui
-un peu partout, le mécontentement, l'indignation, ne connurent plus de
-bornes, et se manifestèrent par toutes les voies coutumières en pareil
-cas et en pareil pays: libelles, pamphlets, chansons, caricatures,
-etc.
-
-Le parlement nouveau, baptisé par ironie du nom du chancelier, fut
-particulièrement, dans son ensemble et dans la personnalité de la
-plupart de ses membres, le point de mire de la verve satirique. Ce fut
-une guerre de tous les instants, une attaque incessante, un feu
-perpétuel d'épigrammes, d'imputations outrageantes, de cruels
-persiflages: lutte dont l'honneur de la dernière passe devait revenir
-à Beaumarchais, avec ses fameux Mémoires sur le rapporteur Goezman.
-
-Pendant la première avait brillé un certain anonyme, que depuis l'on
-sut être Pidanzat de Mairobert, ancien censeur royal et alors
-secrétaire du duc de Chartres (plus tard Philippe-Égalité, père du
-futur roi Louis-Philippe), prince qui avait refusé de siéger dans le
-parlement Maupeou, et avait été pour ce fait exilé dans ses terres.
-
-Les satires de Pidanzat paraissaient sous la forme de _Correspondance
-entre Sorhouet_ (un des nouveaux conseillers) _et M. de Maupeou,
-chancelier de France_, qui plus tard ont été réunies sous le titre de
-_Meaupeouana_. Une de ces satires, intitulée _les OEufs rouges, ou
-Sorhouet mourant à M. de Maupeou, chancelier de France_, était
-accompagnée de trois gravures allégoriques fort curieuses, parmi
-lesquelles celle dont nous donnons un fac-similé.
-
-[Illustration: FIG. 21.--Fac-similé d'une estampe satirique,
-publiée en 1772, contre le chancelier Maupeou.]
-
-Cette estampe représente _la Métamorphose d'Hécube en chienne_
-_enragée, poursuivie à coups de pierres par les Thraces_; et voici
-comment l'auteur en explique le sens. Le chancelier en simarre, dont
-la tête est déjà changée en celle d'une chienne, une patte fermée,
-avec laquelle il croit encore pouvoir donner des coups de poing; de
-l'autre, il porte à la gueule la _Lettre à Jacques Vergé_ (écrit
-maladroitement apologétique des actes du chancelier); on lit sur
-l'adresse ce mot terrible: _Correspondance_. La Vérité lui présente un
-miroir, pour lui faire voir que sa nouvelle forme ne lui a rien enlevé
-des _agréments_ de son ancienne figure. A ses pieds on voit un ballot
-ouvert, duquel sortent avec impétuosité les protestations des princes
-et les diverses parties de la _Correspondance_, qui se changent en
-pierres. Quelques Français ramassent ces brochures et les jettent à ce
-vilain dogue. Le fond représente une partie du temple, sur le
-frontispice duquel est Thémis entourée de nuages, qui ne doivent pas
-tarder à se dissiper. Sur les marches on voit une foule de spectateurs
-qui lèvent les mains au ciel, pour rendre grâce de la punition exercée
-contre Maupeou, et du prochain retour de la justice.
-
-On sait que dès son avènement (1774) Louis XVI rappela l'ancien
-parlement. Le chancelier fut exilé dans ses terres de Normandie, qu'il
-ne devait plus quitter, et où il mourut en 1792.
-
-
-=255.=--En feuilletant l'ancienne _Gazette de France_, nous y
-trouvons, sous la rubrique de _Varsovie, 13 mai 1667_, la nouvelle que
-voici:
-
-«Louisa-Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, reine de
-Pologne, décéda ici le 10 de ce mois. Cette princesse, ayant mal passé
-la nuit du 8 au 9, ne laissa pas de se lever; mais l'après-dînée, sur
-les trois heures, elle commença de cracher du sang, avec de fréquentes
-envies de vomir, ce qui obligea de lui en tirer trois palettes. Ce
-remède fut continué sur les 8 heures du soir, mais sans aucun
-soulagement, ayant passé cette nuit plus mal que l'autre, de sorte que
-ces médecins étaient résolus de lui en tirer encore sur les quatre
-heures du matin, s'ils n'en eussent été empêchés par la crainte
-qu'elle mourût pendant la saignée, tant ils la trouvaient faible. En
-effet, trois quarts d'heure après, elle mourut _sans aucune
-difficulté_ (!!!), mais avec une douleur d'autant plus grande de toute
-la cour qu'on l'avait crue depuis quelques jours en pleine
-convalescence.»
-
-_Sans aucune difficulté_, dit le grave journal. Le mot est digne de
-mémoire.
-
-
-=256.=--On a déjà vu (no 114) que l'ancienne police de Venise a
-laissé de terribles souvenirs. Autre exemple:
-
-Un prince de Craon, se trouvant à Venise au dix-septième siècle, y fut
-volé d'une somme considérable, et en conçut assez d'humeur pour se
-croire en droit d'invectiver contre la police vénitienne, qui ne
-s'occupait, disait-il, qu'à espionner les étrangers, au lieu de
-veiller à leur sûreté.
-
-Quelques jours après, il quitte la ville pour retourner en France. A
-moitié du trajet de Venise à la côte, sa gondole s'arrête tout à coup.
-Il en demande la raison. Ses gondoliers lui répondent qu'il ne leur
-est plus possible d'avancer, parce qu'un bateau à flamme rouge, qui
-vient à eux, leur fait signe de mettre en panne.
-
-Le prince se rappelle alors le propos qu'il a tenu et aussi toutes les
-sombres anecdotes qu'on lui a contées sur la police de Venise. Il se
-voit au milieu des lagunes entre le ciel et l'eau, sans secours, sans
-moyens d'échapper, et attend avec anxiété les gens qui sont évidemment
-à sa poursuite.
-
-Ils arrivent, abordent sa gondole, et le prient de passer dans la
-leur. Il obéit en faisant de tristes réflexions.
-
-«Monsieur, lui dit gravement un des personnages qui sont dans ce
-bateau, vous êtes le prince de Craon?--Oui, Monsieur.--N'avez-vous
-pas été volé vendredi?--Oui, Monsieur.--De quelle somme?--Cinq cents
-ducats.--Où étaient ces cinq cents ducats?--Dans une bourse
-verte.--Avez-vous soupçonné quelqu'un de ce vol?--Un domestique de
-place.--Le reconnaîtriez-vous?--Parfaitement.» Alors l'interlocuteur
-du prince, écartant avec le pied un méchant manteau, découvre un homme
-mort tenant à la main une bourse verte, et ajoute: «Justice est faite,
-Monsieur, voilà votre argent; reprenez-le, partez, et souvenez-vous
-qu'on ne remet pas le pied dans un pays où l'on a méconnu la sagesse
-et la vigilance du gouvernement.»
-
-
-=257.=--Il fut un temps où, dans le monde des écoles parisiennes,
-les noms de _galoches_, _galochés_ ou _galochiers_ constituaient une
-injure. On appelait ainsi les écoliers externes des divers collèges
-qui, n'ayant pas le moyen de payer leur pension dans un de ces
-établissements, allaient tous les jours de chez leurs parents, ou de
-quelque pauvre logis, à l'école, et portaient des _galoches_ pour se
-défendre du froid en hiver, et de la boue qui, à cette époque où les
-rues étaient fort mal pavées, abondait à Paris:
-
-Selon Baïf, le mot de _galoche_ vient de _gallica, gallicæ_, espèce de
-chaussure dont les Gaulois usaient en temps de pluie.
-
-
-=258.=--On peut citer d'assez nombreux cas de la transformation
-inconsciente et souvent barbare que l'usage fait subir à certains
-noms de lieux, qui non seulement deviennent ainsi méconnaissables,
-mais encore perdent parfois toute signification rationnelle. Ex.:
-la rue des _Jeux-Neufs_, devenant la rue des _Jeûneurs_;
-Saint-André-des-_Arcs_ (parce qu'on y fabriquait jadis ces armes),
-devenant Saint-André-des-_Arts_; Sainte-Marie-l'_Égyptienne_, dont
-le nom se change en _Gibecienne_, puis en _Jussienne_, etc.
-
-Autre exemple assez curieux.
-
-Chacun sait que l'expression _pays de cocagne_ tire son origine de la
-substance tinctoriale nommée le plus ordinairement _pastel_, mais
-aussi _guède_ et _cocagne_. Les régions de la France méridionale où se
-cultivait en grand la plante dont le pastel (_Isatis tinctoria_) était
-extrait, furent nommées pays de _cocagne_, par suite des bénéfices
-considérables que les populations retiraient facilement de cette
-culture, et de l'abondance au milieu de laquelle elles vivaient.
-
-A Paris, le pastel recevait plus communément le nom de _guède_, et
-l'on en faisait un grand commerce à Saint-Denis; si bien que la place
-où on le vendait, à de certains jours de la semaine, avait reçu le nom
-de _marché aux Guèdes_.
-
-«Cette place,--dit J.-B. de Roquefort dans une de ses savantes
-annotations de l'_Histoire de la vie privée des Français_ de Legrand
-d'Aussy, dont il fit une nouvelle édition en 1816,--cette place
-est à l'entrée de la ville par la route de Paris; mais l'écrivain du
-tableau indicatif des rues, ne comprenant pas ce mot de _Guèdes_, l'a,
-par une ignorance assez commune dans nos villes et même à Paris,
-changé en celui de _marché aux Guêtres_. Passant un jour à
-Saint-Denis, je fus frappé de cette faute grossière, et j'en écrivis
-aussitôt au maire, qui, sans daigner me répondre, fit substituer à la
-dénomination ridicule qui existait celle, plus ridicule encore, de
-_Gueldres_, et maintenant (1815) on lit _place aux Gueldres_.»
-
-
-=259.=--Jacques Coeur, le célèbre argentier de Charles VII, qui
-dut une fin misérable aux jalousies que firent naître les richesses
-dont il faisait pourtant un si noble usage, Jacques Coeur
-affectionnait beaucoup les adages populaires et les rébus, qui,
-d'ailleurs, étaient fort de mode à l'époque où il vivait. La
-magnifique maison qu'il avait fait construire, aujourd'hui l'hôtel de
-ville de Bourges, témoigne de ce goût par le grand nombre d'emblèmes
-_parlants_ et de devises qu'on y peut voir.
-
-Parmi les énigmes qui décorent cet édifice, les unes présentent leur
-signification sous la forme de figures. Beaucoup sont accompagnées de
-phylactères ou banderoles avec légendes. Outre les _coeurs_ faisant
-allusion au nom du maître, et placés un peu partout, le blason a pour
-figures trois coeurs d'or avec une fasce d'argent chargée de trois
-coquilles de sable.--A l'entour, comme supports, des fleurs et
-des fruits (symboles d'abondance); pour cimier, le mât d'une galère
-(le commerce); à gauche de l'écu, un fou à la bouche fermée d'un
-cadenas, tenant une banderole où on lit: _En bouche close n'entre
-mousche_; à droite, un autre fou ou _sot_ de théâtre porte cette
-légende: _Oyr dire_ (écouter)--_faire--taire_. Sur une porte
-conduisant à la salle des festins est un rébus où deux coeurs accolés
-sont placés entre les mots _A_ et _joie_, ce qui doit se lire: _A
-coeur joie_. Enfin sur le tout domine la grande et fière devise: _A
-vaillants coeurs_ (coeurs figurés) _rien impossible_, etc.
-
-
-=260.=--Dans un recueil du siècle dernier, nous trouvons cette
-énigme:
-
- Sans que je sois un arbrisseau,
- Deux branches forment tout mon être;
- L'art fait de ma tête un fourneau,
- Où le feu meurt au lieu de naître.
- Cependant mon premier devoir
- Est de l'entretenir sans cesse;
- Vesta ne saurait pas avoir
- De plus vigilante prêtresse.
- Sur ma pupille, en certain cas,
- J'opère une cure nouvelle,
- Et, lui mettant le chef à bas,
- Je la rends plus vive et plus belle.
- On ne me voit guère à la cour,
- Mais il est rare, en récompense,
- Que j'aille établir mon séjour
- Sous l'humble toit de l'indigence.
- Enfin, pour parler sans détour,
- De la nuit compagne fidèle,
- Je ne fais rien pendant le jour,
- Ne travaillant qu'à la chandelle.
-
-Ce petit morceau, très gentiment, très ingénieusement tourné, est
-signé «Blandurel, de Beauvais». Le mot de l'énigme, qui échappe
-naturellement aux lecteurs d'aujourd'hui, mais que nos pères devaient
-facilement trouver, est _mouchettes_, un mot dont la génération qui
-suivra la nôtre ne connaîtra plus même le sens.
-
-Le progrès des lumières, en prenant l'expression dans son acception
-positive, a fait disparaître peu à peu l'usage de cet instrument, que
-les gens d'un certain âge ont encore vu employer dans leur enfance, et
-qui, absolument délaissé maintenant, jouait un rôle très important
-chez nos pères.
-
-Les mouchettes étaient indispensables dans toutes les maisons--et
-Dieu sait si ces maisons étaient nombreuses, il y a un demi-siècle--où
-l'on s'éclairait à l'aide de chandelles, dont la mèche devait être
-fréquemment mouchée par le haut, sous peine de ne donner qu'une triste
-et fumeuse clarté. D'ailleurs l'invention des mouchettes ne remontait
-pas à une époque bien éloignée.
-
-On rapporte, par exemple, ce mot de Charles-Quint à un bravache qui
-disait n'avoir jamais eu peur: «Vous n'avez donc jamais mouché la
-chandelle avec les doigts, car en ce cas vous auriez eu peur de vous
-brûler.»
-
-Pendant longtemps, les fonctions de moucheurs de chandelles dans les
-théâtres furent au nombre des offices très utiles. On disait
-proverbialement alors d'une personne qui éteignait la chandelle en la
-mouchant, ou qui commettait au figuré quelque maladresse analogue: «Il
-ne sera jamais moucheur à l'Opéra.»
-
-Pour saisir toutes les allusions de l'énigme, il faut savoir que, au
-temps même où l'usage des mouchettes était le plus généralement
-répandu, on ne les voyait pas chez les gens très riches, qui
-s'éclairaient aux bougies de cire, dont la mèche très fine se
-consumait d'elle-même, comme celle de nos bougies de stéarine; et dans
-les basses classes de la ville et de la campagne, la chandelle se
-mouchait le plus souvent avec les doigts. Histoire ancienne que tout
-cela!
-
-
-=261.=--«Il y a des bizarreries qu'il faut souffrir bon gré mal
-gré tant qu'elles durent,--écrivait Vigneul-Marville, vers la fin
-du dix-septième siècle.--Il semblait, ces années dernières, que
-tout le monde fût menacé d'apoplexie. Chacun portait sur soi sa
-bouteille d'eau de la reine de Hongrie. On en prenait à toute heure,
-pour prévenir un mal dont on ne sentait pas les moindres approches.
-Mais après tout la mode en est passée, il a fallu céder au tabac. On
-ne songe plus qu'à se purger le cerveau, et le tabac n'y est guère
-propre... Qui ne rirait de cette tyrannie sur tous les nez de France,
-que l'on assujettit à se charger constamment d'une poussière
-dangereuse par sa quantité et inutile par sa qualité... Mais il n'est
-pas encore temps d'en rire, ce mal n'est pas guéri. (Voir le no 61.)
-
-«Dans le dernier siècle, où l'on avait le goût délicat, on ne croyait
-pas pouvoir vivre sans dragées. Il n'était fils de bonne mère qui
-n'eût son _dragier_ ou _drageoir_; et il est rapporté dans l'histoire
-du duc de Guise que, quand il fut tué à Blois, il avait son _dragier_
-à la main. Alors les anis de Verdun devinrent si fort à la mode, on
-les croyait si salutaires, qu'on en servait sur toutes les tables à la
-fin du repas. Les écorces de citrons, d'oranges, et les autres
-confitures ont eu leur temps, selon de certaines maladies qu'on
-supposait régner alors, et que l'on faisait naître effectivement à
-force de manger des sucreries, douceurs fatales à la santé.
-
-«Au commencement du siècle présent (dix-septième), nos marchands,
-faisant grand trafic d'ambre et de corail, eurent l'adresse, pour
-débiter leur marchandise, de faire courir le bruit que le corail, vu
-sa couleur rouge, arrêtait le sang, et que l'ambre attirait les
-mauvaises humeurs comme il attire la paille. Aussitôt chacun s'en
-fournit. On ne vit plus que colliers et bracelets d'ambre et de
-corail, et, comme la mode a ses dévotions, il s'en fit aussi des
-chapelets, chaque dévote demandant la santé au Ciel les armes à la
-main...
-
-«Les Espagnols ont encore la dévote coutume de rouler le chapelet
-entre leurs doigts à table, à la promenade, au jeu, etc. Ils disent
-que c'est une contenance, et que, sans certains secours, on ne saurait
-souvent quelle posture tenir. C'est sans doute par la même raison de
-contenance que toutes les personnes de quelque importance, en Espagne
-et à Venise, portent des lunettes sur le nez. Autre folie, qui a sa
-source dans l'orgueil de vouloir affecter des airs de profonde
-sagesse, et de considérer toutes choses de fort près, comme les
-vieillards et les personnes qui ont usé leurs yeux à force de lectures
-ou études appliquantes. La dernière reine que la France a donnée à
-l'Espagne, se voyant entourée de tous ces gens à lunettes, qui
-l'épluchaient depuis la tête jusqu'aux pieds, dit plaisamment à un
-gentilhomme français: «Je pense que ces messieurs me prennent pour une
-vieille chronique, dont ils veulent déchiffrer jusqu'aux points et aux
-virgules.»
-
-«Et d'ailleurs que s'est-il passé chez nous dernièrement?... A la
-cour, un savant qui avait la vue basse se servait d'un _monocule_ (on
-dit aujourd'hui _monocle_). En moins de rien, cet instrument ayant
-paru singulier, non seulement toute la cour, mais toute la ville et
-même la campagne furent remplis de _monocules_. Il ne se trouvait
-presque point, je ne dis pas d'évêque ni d'abbé, mais de petit curé de
-village qui voulût dire son bréviaire ni chanter au lutrin sans ce
-secours. Cela faisait croire aux paroissiens que M. le curé non
-seulement savait le latin, mais qu'il y entendait finesse, puisqu'il
-le lisait avec une machine. On disait de nos abbés: «Grand Dieu!
-qu'ils sont savants! Les pauvres gens ont perdu les yeux à force
-d'étudier.»
-
-«Cette maladie a duré plusieurs années; mais, grâce à notre
-inconstance, tant d'aveugles volontaires ont recouvré la vue sans
-remède et sans miracle.»
-
-
-=262.=-Un édifice des boulevards parisiens porte le nom de _pavillon
-de Hanovre_, qui lui fut donné dans les circonstances suivantes:
-
-Le duc de Richelieu fit commencer cette construction en 1757, au
-retour de la campagne qui s'était terminée par la convention de
-Clester-Seven, laissant tout le pays de Brunswick et de Hanovre à la
-disposition de l'armée que le duc commandait. Celui-ci, regardant sa
-tâche comme finie, bien qu'il eût dû appuyer les opérations qui se
-continuaient, ne s'occupa plus que de piller et rançonner le pays
-conquis: il en retira, dit l'historien Duclos, «par toutes sortes
-d'exactions, des sommes énormes. Ses soldats, excités par l'exemple et
-enhardis par l'impunité, pillaient sans relâche, et ne nommaient
-d'ailleurs leur général que le _Père la Maraude_.» Aussi, en voyant le
-luxe de la construction élevée par ordre du duc, l'opinion publique
-l'appela le _pavillon de Hanovre_, par allusion aux dépouilles que
-l'indélicat guerrier avait rapportées, et qui étaient regardées moins
-comme le fruit de ses victoires que de ses rapines et de ses
-injustices.
-
-
-=263.=--_Séquelle_ est un nom collectif, qui d'ordinaire
-s'applique avec une intention ironique à une suite de personnes
-attachées à quelqu'un ou à un parti. Cette expression, dérivée du
-latin _sequi_ (suivre), vient du nom que dans quelques provinces on
-donnait à une espèce de dîme, que le curé d'une paroisse percevait
-hors des terres de sa dîmerie, en vertu du droit, qui lui était
-traditionnellement reconnu, de _suivre_ en quelque sorte, pour lui
-réclamer l'impôt naturel, le paroissien qui allait travailler sur un
-territoire étranger.
-
-
-=264.=--_Domine, in manus tuas commendo spiritum meum._ Ces
-paroles, que Jésus-Christ prononça en expirant sur la croix, d'après
-l'évangéliste saint Luc, furent les dernières de Christophe Colomb,
-quand il mourut le 20 mai 1506, dans la tristesse et l'abandon. Le
-portrait que nous reproduisons est le fac-similé de celui que Théodore
-de Bry, célèbre graveur du seizième siècle, publia dans sa grande
-collection des Voyages, d'après un tableau que, dit-il, avaient fait
-peindre les rois d'Espagne (Ferdinand et Isabelle) avant le départ de
-Colomb, pour que, s'il lui arrivait malheur, les traits de
-l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus.
-
-[Illustration: FIG. 22.--Christophe Colomb, fac-similé d'un
-portrait publié par Th. de Bry, au seizième siècle.]
-
-
-=265.=--Bicoque était, Bicoque est peut-être encore une petite
-ville de Lombardie, que François Ier, au cours de sa campagne du
-Milanais, trouva sur son chemin. Cette petite ville, quoique mal
-organisée, mal fortifiée et nantie d'une pauvre garnison, ayant voulu
-s'opposer au passage du roi de France, fut prise par lui sans la
-moindre difficulté: ce qui fit donner le nom de _bicoque_ aux villes
-faibles et aux maisons mal en ordre.
-
-
-=266.=--La génération qui a précédé la nôtre devait trouver toute
-naturelle l'expression _blouser_ ou _se blouser_. C'est qu'alors les
-billards portaient encore à chaque coin et au milieu de leurs deux
-plus longues bandes, des trous appelés _blouses_, où les joueurs
-s'évertuaient à pousser la bille de leurs partenaires, en tâchant de
-ne pas y laisser choir leur propre bille, parce que la chute dans la
-_blouse_ faisait perdre des points au joueur dont la bille était
-_blousée_. Les blouses ayant été supprimées, depuis que le jeu du
-billard consiste exclusivement en l'art des carambolages, le sens du
-verbe _blouser_ a perdu son explication usuelle.
-
-Reste à savoir pourquoi les trous du billard avaient reçu le nom du
-vêtement populaire que chacun connaît.
-
-
-=267.=--Alfred, surnommé le Grand, roi et conquérant de
-l'Angleterre, divisait les vingt-quatre heures du jour en trois
-parties égales: l'une pour les exercices de piété, l'autre pour le
-sommeil, la lecture et la récréation, la troisième pour les affaires
-de son royaume. Mais comme, de son temps, il n'y avait pas d'horloges,
-il faisait brûler des cierges qui duraient quatre heures. Les
-chapelains venaient l'avertir lorsque le cierge était consumé; et il
-divisait ainsi par des cierges de quatre heures les douze heures du
-jour et de la nuit.
-
-
-=268.=--Noys, fameux jurisconsulte sous le règne de Charles Ier,
-qui le fit son avocat général, était l'homme le plus doux du monde. Il
-avait un fils unique, qui joignait à beaucoup de vices celui d'être un
-vrai dissipateur. Cet esprit d'imprévoyance chez un fils qu'il
-chérissait et qu'il n'avait pas le courage de réprimander, causait à
-Noys les plus cuisants chagrins. Se voyant sur le point de mourir, il
-fit ses dispositions testamentaires, dont un des articles portait:
-«Pour le reste de mon bien, je le laisse à mon fils, que j'institue
-mon principal héritier et l'exécuteur de ma dernière volonté. Je le
-lui laisse afin qu'il le dissipe à sa fantaisie. Tel est mon dessein
-en le lui donnant, et je n'attends point autre chose de lui.»
-
-Quand le fils eut connaissance de cette clause, un généreux dépit et
-quelques réflexions sur les bontés d'un père dont il se sentait si peu
-digne, firent tout à coup, d'un franc étourdi, un sage administrateur
-de sa fortune.
-
-Ce changement de conduite donna lieu à l'épitaphe suivante, qui fut
-gravée sur la tombe de Noys:
-
- Dans ce tombeau repose un père
- Qui fit bien d'être peu sévère.
-
-
-=269.=--Le poète Chapelle, grand buveur, était naturellement gai;
-mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire
-de beaucoup d'autres, sérieux à l'extrême.
-
-Il se trouvait un soir à souper en tête-à-tête avec un maréchal de
-France, qui était de complexion à peu près semblable. Le vin leur
-ayant rappelé par degrés diverses idées morales, il en vinrent à
-disserter sur les malheurs attachés à l'âme humaine, et peu à peu ils
-en vinrent à envier le sort des martyrs.
-
-«Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle.
-Oui, allons donc en Turquie prêcher la foi. Nous serons conduits
-devant un pacha, je lui répondrai comme il convient, vous répondrez
-comme moi. On m'empalera, vous serez empalé; et nous voilà devenus de
-saints martyrs.
-
---Comment! reprend le maréchal, c'est bien à vous, malotru
-compagnon, à me donner l'exemple du courage! C'est moi qui parlerai le
-premier au pacha, c'est moi qui serai le premier empalé; oui, moi
-maréchal de France, moi duc et pair.
-
---Eh! répliqua Chapelle, quand il s'agit de montrer sa foi, je me
-moque bien du maréchal de France et du duc et pair.»
-
-Le maréchal lui lance son assiette à la tête. Chapelle se jette sur le
-maréchal. Ils renversent table, buffet, sièges. On accourt au bruit,
-on les sépare avec peine, et ce n'est qu'avec de grandes difficultés
-qu'on parvient à les résoudre d'aller se coucher chacun de leur côté,
-en attendant l'heure du martyre.
-
-
-=270.=--On sait que Gustave Vasa, pour arriver à la couronne de
-Suède, provoqua l'insurrection des paysans de la Dalécarlie contre
-Christian II, qui l'avait emprisonné et qu'il détrôna. Depuis plus
-d'un an, ce prince, échappé de sa prison et fugitif, parcourait les
-montagnes en excitant les montagnards à la révolte. Quoique prévenus
-par sa bonne mine, par la noblesse de ses traits, par sa haute taille,
-les Dalécarliens hésitaient à le suivre, lorsqu'un jour, où il avait
-harangué avec beaucoup d'énergie une foule de gens, les anciens de la
-contrée remarquèrent que le vent du nord s'était élevé pendant qu'il
-parlait. Ce coup de vent leur parut un signe certain de la protection
-du Ciel, et ils y virent un ordre de s'armer. Aussitôt fut décidée
-l'insurrection qui ne tarda pas à triompher. C'est donc en réalité au
-vent du nord que Gustave Vasa dut de devenir roi de Suède.
-
-
-=271.=--C'était au moment où l'on commençait à s'engouer si fort
-de la musique italienne que les oeuvres des meilleurs, des plus
-célèbres compositeurs français, devenaient peu à peu l'objet du plus
-profond mépris. Méhul, le musicien, et Hoffmann, l'écrivain,
-imaginèrent une mystification qui réussit au delà de leurs espérances.
-
-Hoffmann ayant imaginé un livret à peu près dépourvu de sens commun,
-intitulé _l'Irato_, Méhul en fit la musique. Et la pièce fut mise en
-répétition, comme une sorte de _pastiche_ composé, disait-on, de
-morceaux empruntés aux plus nouveaux et brillants chefs-d'oeuvre
-d'Italie. L'ouvrage fut répété en cachette; et, malgré le nombre des
-acteurs et des musiciens qui prirent part aux répétitions, le secret
-de l'anonyme fut gardé jusqu'au jour de la première représentation.
-
-L'ouverture fut suivie d'applaudissements; mais ce fut bien autre
-chose après chacun des morceaux exécutés par Elleviou, Martin et
-l'élite des chanteurs que possédait alors l'Opéra-Comique. On
-trépignait de joie; et comme la nombreuse chambrée était composée en
-partie de fanatiques de la musique italienne, on peut juger si les
-élans de leur satisfaction furent bruyants et tumultueux. L'un avait
-entendu ce duo à Naples, et il était de Fioravanti; un autre, ce
-morceau d'ensemble à la Scala, dans une oeuvre de Cimarosa, et ainsi
-de suite.
-
-Enfin, la pièce achevée, quel ne fut pas l'ébahissement de ce public,
-quand Elleviou vint annoncer que la musique de l'_Irato_ était de
-Méhul, qui, l'on doit le noter, s'était, autant que possible, attaché
-à faire en ce cas de la musique française.
-
-
-=272.=--L'usage des exécutions en effigie était jadis à peu près
-général. Il nous venait des Grecs, chez lesquels on faisait
-communément le procès aux absents. S'ils étaient condamnés,--comme
-nous disons aujourd'hui, par contumace,--on suppliciait leur image,
-ou bien on écrivait leurs noms, avec la sentence, sur des colonnes
-dressées dans la place publique.
-
-On cite à ce propos le fait dérisoire du roi de Castille Pierre, dit
-le Cruel, qui, voulant se faire passer pour juste, et montrer qu'il
-était passible des mêmes peines que ses sujets, livra un jour son
-effigie à la justice, pour qu'on lui coupât la tête en expiation d'un
-meurtre qu'il avait commis dans un moment de colère. Il ordonna même
-que cette _terrible_ exécution eût lieu devant son palais, afin qu'il
-pût y assister,--spectacle qui, naturellement, dut lui procurer
-une distraction assez originale.
-
-Henry Estienne, le célèbre imprimeur, poursuivi pour son _Apologie
-d'Hérodote_, qui contenait de violentes attaques contre l'Église
-romaine, prit la fuite et dut errer assez longtemps sans trouver un
-asile sûr. Il fut condamné à être brûlé en effigie. Depuis, ayant
-connu la date du jour où cette sentence avait été exécutée, et se
-rappelant qu'au même moment il vagabondait en plein hiver, il disait
-en plaisantant:
-
-«Je n'ai jamais eu si froid que le jour où je fus brûlé.»
-
-
-=273.=--Il arrivait quelquefois à Rome que sur le théâtre un
-acteur parlait pendant qu'un autre faisait les gestes accompagnant ses
-paroles. Ce singulier mode d'exécution dramatique venait de ce que
-chez les Romains les spectateurs, en criant _bis_ (coutume passée chez
-nous), faisaient répéter les morceaux qui leur avaient plu. Il arriva
-qu'un jour on fit tant de fois répéter l'acteur Livius Andronicus,
-qu'épuisé, enroué, il fit parler un esclave à sa place, tandis qu'il
-faisait les gestes expressifs. Il s'acquitta même si bien de cette
-partie du rôle que ce fut, dit-on, ce qui donna lieu à la création de
-l'art de la pantomime, qui bientôt fit fureur, et fut poussé par
-certains acteurs à une véritable perfection.
-
-
-=274.=--D'où viennent les mots _épices_, _épiceries_?
-
---Nos pères, dit Legrand d'Aussy dans son _Histoire de la vie
-privée des Français_, avaient une véritable passion pour les
-assaisonnements forts. Ce goût, au reste, n'était point encore un
-penchant déréglé de la nature, mais un principe d'hygiène, un système
-réfléchi. Accoutumés à des nourritures très substantielles, qu'ils
-consommaient d'ailleurs avec l'appétit que donne l'habitude des grands
-exercices physiques, ils croyaient que leur estomac avait besoin
-d'être aidé dans ses fonctions par des stimulants, qui lui donnassent
-du ton: d'après ces idées, non seulement ils firent entrer beaucoup
-d'aromates dans leur nourriture, mais ils imaginèrent même d'employer
-le sucre pour les confire ou les envelopper, et de les manger ainsi,
-soit au dessert comme digestif, soit dans la journée comme
-corroborants. _Après les viandes,_ les Triomphes de la noble Dame, _on
-sert chez les riches, pour faire la digestion, de l'anis, du fenouil
-et de la coriandre confits au sucre._ Il y eut des dragées faites avec
-de la coriandre et du genièvre, qu'on appelait _dragées de
-Saint-Roch_, parce qu'on les croyait propres à préserver du mauvais
-air et de la peste. Quant au peuple, à qui ses facultés ne
-permettaient pas ces superfluités très coûteuses, vu le prix très
-élevé du sucre et des épices fines apportées d'Orient, il mangeait les
-épices indigènes sans aucune préparation.
-
-Ce sont ces aromates confits que l'on nomma proprement _épices_, et
-dont le nom se trouve si souvent répété dans nos anciennes histoires.
-Ce sont eux qui formaient presque exclusivement les desserts, car les
-fruits, réputés froids, se mangeaient au commencement du repas. On
-servait les épices avec différentes sortes de vins artificiels, seules
-liqueurs alors connues. De là cette commune façon de parler: _après le
-vin et les épices_, pour dire _après la table_.
-
-Les sucreries ont été longtemps comprises sous le nom d'_épices_, ou
-mieux _espices_, expression dont au premier coup d'oeil il est assez
-difficile d'apercevoir l'origine. Dans la basse latinité on se servait
-du mot _species_ pour désigner les différentes _espèces_ de fruits que
-produit la terre. Dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien,
-par exemple, il signifie du blé, du vin, de l'huile. Cependant, quand
-on parla d'aromates, on distingua ceux-ci par l'épithète
-_aromatiques_, qu'on ajouta au mot _species_. Par la suite,
-l'expression latine ayant passé dans la langue française, ces
-dernières productions devinrent _espices aromatiques_, puis, par
-abréviation, on ne dit plus qu'_espices_, et enfin _épices_ et
-_épiceries_.
-
-Quoique les épices orientales fussent connues en Occident bien avant
-les croisades, elles ne commencèrent cependant à y devenir un peu
-communes qu'après que ces expéditions eurent fait naître et affermi le
-commerce des Occidentaux avec le Levant. Malgré ce débouché nouveau,
-les frais que les épiceries exigeaient pour être transportées de
-l'Inde dans la Méditerranée étaient tels qu'elles furent toujours
-énormément chères. Mais cette cherté même, la sorte d'estime qu'on
-attache d'ordinaire à ce qui est rare, et qui vient de loin, leur
-odeur agréable, la saveur, les vertus hygiéniques qu'elles ajoutaient
-aux boissons et aux aliments, leur donnèrent un prix infini. Chez nos
-poètes du moyen âge on voit souvent les mots de cannelle, de muscade,
-de girofle et de gingembre. Veulent-ils donner l'idée d'un parfum
-exquis, ils le comparent aux épices. Veulent-ils peindre un jardin
-merveilleux, un séjour des fées, ils y plantent les arbres qui
-produisent ces aromates précieux.
-
-Nous pouvons noter ici que l'idée de trouver et conquérir _le pays des
-épices_ entra largement en compte dans les espérances de Christophe
-Colomb, quand il projeta ses découvertes. D'après l'estime qu'on
-faisait des épices, l'on ne saurait être surpris qu'elles aient été
-regardées comme constituant un présent très honorable. Aussi était-ce
-un de ceux que les corps municipaux croyaient pouvoir offrir aux
-personnes de la plus haute distinction dans les cérémonies d'éclat,
-aux gouverneurs des provinces, aux rois mêmes, quand ils faisaient
-leur entrée dans les villes. Ce don était encore fort usité à la fin
-du dix-septième siècle.
-
-A la nouvelle année, aux mariages, aux fêtes des parents, on donnait
-des _épices_, et les boîtes de dragées ou de confitures sèches que
-l'on distribue encore à propos des baptêmes et, en de certaines
-régions, à propos des fiançailles, sont un vestige de l'ancienne
-coutume.
-
-Quand on avait gagné un procès, on allait par reconnaissance offrir
-des _épices_ à ses juges. Ceux-ci, quoique les ordonnances royales
-eussent réglé que la justice serait absolument gratuite, se crurent
-permis de les accepter, parce que, en effet, un présent aussi modique
-n'était pas fait pour alarmer la probité. Bientôt cependant l'avarice
-et la cupidité changèrent en abus vénal ce tribut de gratitude. Saint
-Louis décréta que les juges ne pourraient recevoir dans la semaine
-plus de dix sous en _espices_. Philippe le Bel leur défendit d'en
-accepter plus qu'ils ne pourraient en consommer journellement dans
-leur ménage. Mais le pli était pris, la coutume était établie. Au lieu
-de ces paquets de bonbons, dont la multiplicité embarrassait et dont
-on ne pouvait se défaire qu'avec perte, les magistrats trouvèrent plus
-commode d'accepter de l'argent. Pendant quelque temps il leur fallut
-une permission particulière pour être autorisés à cette nouveauté.
-Aussi voyons-nous alors les plaideurs qui avaient gagné leur procès
-présenter requête au parlement pour demander à gratifier leurs juges
-d'un présent.
-
-Lorsqu'ils furent accoutumés à cette forme de rétribution, les juges
-oublièrent qu'en principe elles avaient été libres; ils en vinrent à
-penser qu'elles leur étaient dues, et en 1402 un arrêt intervint qui
-les déclara telles. Les plaideurs, de leur côté, au lieu d'attendre
-l'issue du procès pour payer les _espices_, ne craignirent pas de les
-présenter d'avance à des juges, qui les acceptèrent sans aucun
-scrupule. Et les juges ne tardèrent pas à transformer en tradition
-normale cette nouvelle coutume; de là cette formule si célèbre, qu'on
-lit en marge des rôles sur les anciens registres du parlement: _non
-deliberetur donec solvantur species_ (il ne sera pas délibéré avant
-que les épices aient été payées). Jusqu'à la Révolution, d'ailleurs,
-les honoraires des juges ont conservé le nom d'épices.
-
-
-=275.=--Vers le milieu du dix-septième siècle, en 1746, le joug
-que l'Espagne faisait d'ordinaire peser sur les Napolitains était
-devenu absolument insupportable, sous la vice-royauté d'un duc
-d'Arcos, qui ne semblait préoccupé que d'édicter les mesures les plus
-vexatoires et de frapper des impôts les plus lourds les choses les
-plus indispensables. Une taxe ayant été mise par lui sur les fruits et
-les légumes, principale nourriture des pauvres gens en été, un grand
-mécontentement agitait le populaire, qui n'attendait qu'une occasion
-pour se révolter. Le signal lui fut donné par un pauvre pêcheur, un
-jeune homme nommé Thomas Aniello, ou par abréviation Masaniello, qui,
-sommé de payer la taxe pour des fruits qu'il emportait du marché dans
-une corbeille, repoussa violemment l'employé du fisc et appela à son
-aide le peuple, qui, après avoir saccagé et incendié les bureaux de
-perception, porta en triomphe Masaniello et, le plaçant sur un trône
-improvisé, le déclara chef suprême ou roi de la ville de Naples.
-
-Tout s'émeut, tout s'arme. Masaniello le pêcheur se voit bientôt obéi
-par une multitude, à laquelle la milice espagnole n'ose résister. Le
-vice-roi lui-même, cédant à la force des événements, négocie avec le
-monarque improvisé et reconnaît son autorité. Masaniello, après les
-premiers instants de joyeux et généreux triomphe, n'use bientôt plus
-de son pouvoir que pour donner les ordres les plus cruels. On
-incendie, on tue, on exerce partout le pillage et la vengeance. Ses
-partisans eux-mêmes sont d'autant mieux effrayés que sa tyrannie
-s'exerce contre plusieurs d'entre eux, ce qui s'explique enfin quand
-ils le voient tout à coup parcourir les rues en brandissant une épée,
-dont il frappe en aveugle sur tous ceux qu'il rencontre, puis, après
-ces signes évidents de démence furieuse, se réfugier dans sa demeure,
-où, saisi d'une profonde mélancolie, il se cache à tous les yeux. Le
-duc d'Arcos n'a pas de peine alors à exciter l'indignation publique
-contre le malheureux, qui, repris d'un accès de fureur, est tué à
-coups de fusil par un groupe d'hommes; et la multitude traîne son
-cadavre dans les rues. La royauté de Masaniello avait duré dix jours.
-Peu après cependant, ce même peuple qui l'a mis à mort et qui a
-insulté sa dépouille, fait à Masaniello de magnifiques funérailles.
-
-[Illustration: FIG. 23.--Fac-similé d'une gravure publiée à Paris
-en 1647.]
-
-Cet épisode étrange de l'histoire de Naples, qui causa une grande
-émotion chez les contemporains, est devenu populaire chez nous depuis
-qu'il a servi de sujet à deux compositions lyriques, qui l'une et
-l'autre eurent un grand succès dans leur nouveauté et sont restées
-célèbres: _Masaniello_, opéra de Caraffa, et la _Muette de Portici_
-d'Auber. Nous reproduisons en fac-similé une gravure qui se vendait
-dans les rues de Paris à la fin de l'année 1647. Cet événement
-attirait d'autant mieux l'attention que, la France étant alors en
-guerre avec l'Espagne, ce n'était pas sans un certain sentiment de
-satisfaction que l'on voyait dans notre pays une des principales
-possessions espagnoles livrée à des agitations, qui continuèrent
-longtemps après la mort de Masaniello, et qui furent même sur le point
-d'enlever à la couronne d'Espagne cette partie de son domaine.
-
-
-=276.=--Exemples des moyens de transport chez nos pères. En 1561,
-Gilles le Maître, premier président du parlement de Paris, stipulait
-dans le bail qu'il passait avec les fermiers de sa terre près de
-Paris, «qu'aux quatre bonnes fêtes de l'année et au temps des
-vendanges, ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille
-fraîche dedans, pour asseoir sa femme et sa fille, et qu'ils lui
-amèneraient aussi un âne ou une ânesse pour monture de leur fille de
-chambre. Il allait devant sur sa mule, accompagné de son clerc à
-pied.»
-
-On lit dans le _Journal de Paris_ du 15 mai 1782: «Le public est
-averti qu'à dater du 20 de ce mois, la voiture de Vincennes, qui ne
-partait qu'une fois par jour de Paris et de Vincennes, partira deux
-fois par jour de chacun de ces endroits, savoir: de Paris à dix heures
-du matin et à cinq heures du soir. La voiture se prendra à Vincennes
-au lieu accoutumé; à Paris chez le sieur Gibé, limonadier, à la porte
-Saint-Antoine, où l'on pourra retenir des places.»
-
-
-=277.=--Chacun sait qu'aux années qui suivirent la terrilbe
-période révolutionnaire, époque où le style avait affecté en même
-temps soit la rudesse triviale, soit la plus pompeuse solennité,
-l'esprit d'extrême réaction avait mis à la mode une sorte de jargon
-efféminé dont le principal caractère consistait notamment dans la
-suppression des _r_. C'est ce qu'on appela la langue des
-_Incroyables_, ou plutôt des _Incoyables_, puisqu'une consonne trop
-dure ne pouvait alors figurer dans un mot quelconque. On sait cela,
-mais on a généralement oublié qu'au siècle précédent la _préciosité_,
-qui fit tant parler d'elle et à laquelle Molière porta les premiers
-coups, ne dut pas se borner à l'enflure et à la prétention dans la
-construction des phrases. Quelque chose de ce style affecté avait dû
-passer dans le langage proprement dit, c'est-à-dire dans
-l'articulation même des phrases, que précieux et précieuses
-alambiquaient à qui mieux mieux. Assurément Cathos, Madelon et le
-marquis de Mascarille, qui tortillaient si mièvrement la période,
-devaient avoir une prononciation particulière correspondant à la forme
-de leur phraséologie. Un contemporain de Molière, le comédien Poisson,
-qui a laissé quelques comédies assez insignifiantes comme conception
-première et comme mérite littéraire, mais très curieuses comme reflets
-des moeurs de l'époque, avait placé dans une de ses pièces intitulée
-_l'Après-soupé des auberges_, une certaine vicomtesse provinciale qui,
-voulant affecter en l'exagérant, bien entendu, le parler précieux,
-nous offre un témoignage du caractère que pouvait avoir ce langage,
-qui, dans la pièce imprimée, est orthographié comme il doit être
-prononcé. Les modifications de ce parler--le parler _gueas_,
-c'est-à-dire _gras_--portent sur l'_r_ qui se change en _l_, sur
-le _j_ qui se change en _z_, sur le _c_ dur et le _q_ qui deviennent
-_t_, sur le _ch_ qui devient _s_ ou _c_ doux, etc. En entrant, la
-vicomtesse dit à une autre femme:
-
- Vous nous avez tités, ma sèle, sans lien dile
- (Vous nous avez quittés, ma chère, sans rien dire).
- Me fais-ze entendle au moins, et mon gueasséiement
- Ne m'oblize-t-il point d'avoil un tlucement?
- Teltes (quelques) uns de mes mots vous essapent, ze daze (gage).
-
-Et comme la dame lui assure que les gens de goût s'appliquent à parler
-comme elle:
-
- Et il bien vlai, ma sèle? ah! te les zens sont fous
- De tloile (croire) t'ils poullont applendle ce landaze!
- Ze dois à la natule un si gland avantaze.
- Elles ont beau tassel (tâcher), elles n'applendlont pas.
- Z'étais zeune, fol zeune et pallais dézà gueas.
- Ze me souviens touzoul te z'étais dans un toce (coche);
- Z'allais, ze pense, à Toul (Tours) et levenais de Loce (Loches),
- Z'appelais un tocé (cocher): Tocé! tocé! tocé!
- Et zamais ce tocé ne voulut applocé (approcher).
-
-Or, comme elle est fort _enlhumée_, elle louzit (rougit), dit-elle, de
-toussé si glosièlement (grossièrement). «Z'ai si mal à la dolze
-(gorge) te ze ne sais t'y faile (qu'y faire).
-
- Z'ai la dolze le soil tazi (quasi) toute étolcée (écorchée);
- Z'aime la soupe aux soux avecque des pizons,
- Ze m'en clève (crève) le soil (soir) tant ze les tlouve bons:
- On dit t'assulément (qu'assurément) c'est cela ti m'enlhume.
-
-Sur quoi une servante se récrie:
-
- Eh! que ne dites-vous des choux et des pigeons?
-
-Alors la précieuse:
-
- La sotte me fait lile (rire),
- Mais puiste ze ne puis enfin tant (quand) nous pallons
- Plononcel tomme vous des _choux_ et des _pigeons_.
-
-Et Dieu sait si l'on rit de l'avoir poussée à la prononciation
-ordinaire.
-
-Ce type, évidemment chargé, nous donne une idée intéressante des
-originaux dont il était la copie, et nous apprend en outre que les
-_Incoyables_ du Directoire n'eurent pas dans leur façon de parler le
-mérite de l'invention.
-
-
-=278.=--Pourquoi la _pivoine_ fut-elle jadis appelée _rose de la
-Pentecôte_?
-
---Parce que le jour de la Pentecôte, lors de l'office solennel de
-cette grande fête chrétienne, on avait autrefois coutume de faire
-tomber de la voûte des églises les larges pétales rouges de la
-pivoine, pour rappeler les langues de feu qui, selon le texte de
-l'Évangile, s'arrêtèrent sur les apôtres pour leur communiquer le
-Saint-Esprit.
-
-Chez les anciens, d'ailleurs, la pivoine était réputée comme possédant
-des propriétés merveilleuses. Les poètes ont supposé qu'elle devait
-son nom (en latin _peonia_, du grec _paiôniæs_, propre à guérir) à
-Péon, médecin fameux, qui employa cette plante pour guérir Mars blessé
-par Diomède, et Pluton blessé par Hercule. Galien fait le plus grand
-éloge de cette plante, au point de vue purement médicinal; et
-l'imagination, égarée par le christianisme, attribuait à l'emploi de
-la pivoine des effets miraculeux. Avec elle, disait-on, il était
-possible de conjurer les tempêtes, de dissiper les enchantements, de
-chasser l'esprit malin!... Elle était surtout souveraine pour toutes
-les maladies nerveuses, pour les convulsions, la paralysie,
-l'épilepsie. A vrai dire, cette plante devait être cueillie dans des
-conditions particulières, à de certaines heures de la nuit, en évitant
-d'être aperçu par le pivert, etc. Déchue de toutes ces qualités
-extraordinaires, la pivoine, absolument inusitée en médecine, n'est
-aujourd'hui qu'une des plus belles Heurs de nos jardins.
-
-
-=279.=--Vers 1826, il fut grand bruit du testament d'un avocat de
-Colmar, qui léguait à l'hôpital des fous la somme de soixante-quatorze
-mille francs. «J'ai gagné, disait le testateur, cette somme avec ceux
-qui passent leur vie à plaider: ce n'est donc qu'une restitution.»
-
-Le 5 mars 1805, mourait à Londres un riche gentilhomme, lord Borkey,
-qui, par son testament, laissait vingt-cinq livres sterling de rente à
-quatre de ses chiens. Lord Borkey avait un attachement excessif pour
-la race canine, et quand on lui représentait qu'une partie des sommes
-qu'il dépensait pour eux serait mieux employée au soulagement de ses
-semblables, il répondait: «Des hommes ont attenté à mes jours; des
-chiens fidèles me les ont conservés.» En effet, dans un voyage qu'il
-fit en Italie, lord Borkey, attaqué par des brigands, avait dû son
-salut à un chien qui était avec lui. Les quatre chiens auxquels il
-léguait une pension alimentaire descendaient de celui qui lui avait
-sauvé la vie.
-
-Sentant sa fin approcher, il fit placer sur des fauteuils, aux deux
-côtés de son lit, ses quatre chiens, reçut leurs caresses, les leur
-rendit de sa main défaillante, et mourut littéralement entre leurs
-pattes. Il avait du reste ordonné, en outre, que les bustes de ces
-quatre chiens, nés de son sauveur, fussent sculptés aux quatre coins
-de son tombeau.
-
-Un seigneur de la maison du Châlelet, mort en 1280, ordonna par
-testament de creuser son tombeau dans un des piliers de l'église de
-Neufchâteau et que son corps y fût placé debout, afin que «les
-roturiers ne lui marchassent point sur le ventre».
-
-
-=280.=--_Bambochade_, dit un auteur du siècle dernier, est le nom
-qu'on donne à certains tableaux représentant des scènes grotesques ou
-triviales (notamment les compositions des peintres flamands). On les a
-appelés ainsi de leur premier auteur, Pierre de Laer, que la petitesse
-de sa taille fit nommer _Bamboccio_, qui signifie _petit_, par les
-Italiens, chez lesquels il voyagea. Louis XIV n'aimait pas les
-_bambochades_ (où l'on comprenait alors des oeuvres comme celles des
-Téniers). La première fois qu'on lui présenta des ouvrages de ce
-genre: «Qu'on m'ôte ces magots,» dit-il.
-
-
-=281.=--Les Anglais ont un saint légendaire, dont l'influence
-météorologique est analogue à celle que la vieille croyance attribue
-chez nous à saint Médard: saint Swithin, dont la fête tombe le 18
-juillet, et qui dans les anciens almanachs avait pour emblème une
-averse. Or voici, d'après la légende, comment saint Swithin, évêque de
-Winchester au neuvième siècle, devint le _saint de la pluie_. (Voy. no
-181.)
-
-Ce très pieux, très charitable prélat, modèle de véritable humilité,
-avait toujours protesté contre le faste des honneurs funèbres rendus
-aux évêques, qu'on avait coutume d'inhumer dans les basiliques et à
-qui l'on élevait de magnifiques tombeaux. Aussi, afin que sa dépouille
-terrestre échappât à cette espèce de glorification, selon lui
-contraire à l'esprit chrétien, avait-il recommandé qu'on l'enterrât à
-l'extérieur de son église, dans un lieu «où les gouttes de pluie
-pussent arroser sa tombe». Sa volonté fut respectée. Cent ans après sa
-mort, toutefois, on eut l'idée de transporter, le jour de sa fête, ses
-restes dans l'église mise sous l'invocation de sa mémoire, et où l'on
-avait préparé pour les recevoir une superbe sépulture. Mais lorsqu'on
-voulut procéder à l'exhumation, la pluie se mit à tomber si forte, si
-épaisse, que l'on dut remettre l'opération au lendemain. Ce second
-jour, dès qu'on voulut reprendre le travail, même pluie
-torrentielle,... et il en fut de même pendant une période de quarante
-jours, au bout de laquelle, comprenant que le saint manifestait ainsi
-sa volonté bien formelle, l'on renonça à tout projet de translation,
-et dès lors le temps fut au beau fixe. De là, paraît-il, pour saint
-Swithin, comme pour saint Médard, l'influence des quarante jours de
-pluie ou de sécheresse, selon le temps qu'il fait le jour de sa fête.
-
-
-=282.=--Tite-Live raconte, dans le XXIe livre de son _Histoire
-romaine_, qu'Annibal, franchissant les Alpes avec son armée, fut
-arrêté sur un sommet neigeux par un rocher qui barrait le passage.
-«Obligés de tailler ce roc, dit l'historien, les Carthaginois abattent
-çà et là des arbres énormes, qu'ils dépouillent de leurs branches, et
-dont ils font un immense bûcher. Un vent violent excite la flamme, et
-du _vinaigre_ que l'on verse sur la roche embrasée achève de la
-rendre friable. Lorsqu'elle est entièrement calcinée, le fer
-l'entr'ouvre, les pentes sont adoucies par de légères courbes, en
-sorte que les chevaux et même les éléphants peuvent descendre par
-là...» Les commentaires n'ont pas manqué à la singulière assertion que
-renferme ce passage de Tite-Live; et jusqu'à présent, croyons-nous,
-nul n'a pu expliquer convenablement l'opération qui consisterait à
-attaquer les rochers en combinant l'effet du feu et du vinaigre.
-Toujours est-il qu'un plaisant a pu dire, en s'appuyant sur ce texte
-fameux: _Annibal mit un jour les Alpes en vinaigrette_.
-
-
-=283.=--Jean de Launoy, écrivain ecclésiastique du dix-septième
-siècle, s'était fait une tâche spéciale de détruire certaines légendes
-qui, ne reposant sur aucun texte sérieux, lui semblaient nuire à la
-dignité des croyances chrétiennes, comme, par exemple, le prétendu
-apostolat de saint Denis l'Aréopagite en France, le voyage de Lazare
-et de Madeleine en Provence, la vision de Simon Stock au sujet du
-scapulaire, etc. Aussi l'avait-on surnommé le _dénicheur de saints_,
-et les personnages les plus pieux rendaient-ils justice à la pureté de
-son zèle. Le curé de Saint-Roch, qui le tenait en grande estime,
-disait en souriant: «Je lui fais toujours de profondes révérences, de
-peur qu'il ne m'ôte mon saint Roch.» Le président de Lamoignon le pria
-un jour de ne pas faire de mal à saint Yon, patron d'un de ses
-villages: «Comment lui ferais-je du mal! repartit spirituellement le
-docteur; je n'ai pas l'honneur de le connaître.»
-
-«En somme, disait-il, mon intention n'est point de chasser du paradis
-les saints que Dieu y a mis, mais bien ceux que l'ignorance
-superstitieuse des peuples a fait s'y glisser.»
-
-
-=284.=--_Né pour marmiter, armé pour mentir_: cette double
-anagramme fut faite au dix-septième siècle sur le nom de _Pierre de
-Montmaur_, que ses contemporains avaient surnommé le prince des
-parasites. Né dans le bas Limousin en 1576, ayant étudié chez les
-jésuites, qui fondaient sur lui de grandes espérances, il les quitta
-pour aller courir le monde. Avocat sans cause, il demanda à la poésie
-de le dédommager des mécomptes du barreau, et composa force
-acrostiches, anagrammes et petites pièces, qui se répétaient dans le
-monde. En 1617, il fut précepteur du fils aîné du duc de Choiseul,
-marquis de Praslin, et devint, en 1623, professeur royal de langue
-grecque. L'occupation d'un tel poste suppose chez lui une certaine
-valeur. «C'était, dit Vigneul-Marville, un fort bel esprit qui avait
-de grands talents: les langues grecque et latine lui étaient comme
-naturelles.»
-
-[Illustration: FIG. 24.--Caricature faite au dix-septième siècle
-sur Pierre de Montmaur.]
-
-Choyé par les grands qu'il égayait, et qui aimaient à l'avoir à leur
-table, où il apportait un infatigable appétit, le prince des parasites
-eût assurément coulé des jours paisibles, si l'ardeur de médire, lui
-faisant oublier toute mesure, ne l'avait porté à déchirer à belles
-dents les hommes les plus distingués de son temps. Aussi parmi ceux-ci
-fut-ce à qui écrirait contre lui la satire la plus vive, la plus
-mordante: la guerre devint acharnée. Balzac, le célèbre épistolier,
-ouvrit le feu en publiant le _Barbon_, auquel se rapporte la première
-des deux gravures que nous reproduisons: «Ce barbon est si amateur
-d'antiquités qu'il ne porta jamais d'habit neuf. Il a sur sa robe de
-la graisse du dernier siècle et des crottes du règne de François Ier.
-La belle chose si on trépanait cette grosse tête: on y verrait un
-tumulte, une sédition qui n'est pas imaginable, de langues, de
-dialectes, d'art, de sciences. Voilà l'image de l'esprit et de la
-doctrine du _barbon_,» etc.
-
-[Illustration: FIG. 25.--Caricature faite au dix-septième siècle
-sur Pierre de Montmaur.]
-
-Peu de temps après, Ménage écrivait la _Métamorphose de Montmaur en
-perroquet_. On ne s'en tint pas là. Notre homme fut transformé en
-cheval, et même en _marmite_, comme le prouve la seconde gravure. A
-vrai dire, Montmaur ne sembla pas souffrir outre mesure de ces
-attaques, qui d'ailleurs n'ôtaient rien à ses dispositions de beau et
-jovial mangeur; il occupa sa chaire pendant plus de vingt-cinq ans,
-et mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1646.
-
-
-=285.=--On a souvent mis au compte d'une _coquille_ (ou faute
-typographique) la transformation d'une expression assez triviale en
-une image des plus gracieuses dans une strophe de la pièce de vers qui
-est, à bon droit, considérée comme le chef-d'oeuvre de Malherbe. On a
-dit et répété que, dans la fameuse _Consolation à Duperrier sur la
-mort de sa fille_ (qui s'appelait Rosette), dont les principales
-strophes sont dans toutes les mémoires, le poète avait d'abord écrit:
-
- Et Rosette a vécu ce que vivent les roses,
- L'espace d'un matin,
-
-mais qu'un compositeur avait mis:
-
- Et, rose, elle a vécu, etc.;
-
-version, par conséquent, due au hasard, et que le poète aurait
-conservée. Pure fantaisie que cette assertion, qui se trouve
-absolument démentie par ce fait que la _Consolation à Duperrier_,
-avant d'être telle que nous la connaissons aujourd'hui, avait été
-imprimée sous une forme singulièrement différente. Nous en donnerons
-comme exemple les trois strophes les plus connues.
-
-Dans l'édition primitive on lisait:
-
- Ta douleur, Cléophon, sera donc incurable,
- Et les sages discours
- Qu'apporte à l'adoucir un ami secourable
- L'augmenteront toujours...
-
- Mais elle était du monde où les plus belles choses
- Font le moins de séjour,
- Et ne pouvait, Rosette, être mieux que les roses
- Qui ne vivent qu'un jour.
-
- La mort d'un coup fatal toutes choses moissonne,
- Et l'arrêt souverain
- Qui veut que sa rigueur ne connaisse personne,
- Est écrit en airain.
-
-Ces strophes, dans une édition publiée _sept_ ans plus tard, étaient
-devenues celles-ci:
-
- Ta douleur, Duperrier, sera donc éternelle,
- Et les tristes discours
- Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
- L'augmenteront toujours...
-
- Mais elle était du monde où les plus belles choses
- Ont le pire destin,
- Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
- L'espace d'un matin.
-
- La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
- On a beau la prier,
- La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
- Et nous laisse crier.
-
-A quoi Malherbe ajouta la strophe qui commence ainsi:
-
- Le pauvre en sa cabane...
-
-qui ne se trouve pas dans la première édition. Il avait fallu sept ans
-au poète pour amener sa composition au point de perfection où nous la
-voyons aujourd'hui.
-
-On sait d'ailleurs que Malherbe ne brillait pas par la faculté
-d'improvisation; on raconte même à ce propos qu'ayant entrepris une
-pièce de vers sur la mort de la femme d'un magistrat, quand il l'eut
-achevée le veuf à qui la consolation était destinée avait déjà
-contracté une nouvelle union.
-
-
-=286.=--Le P. Bridaine, célèbre par la puissante originalité de
-sa prédication, étant un jour à la tête d'une procession, prononça un
-magnifique sermon sur la brièveté de la vie, et finit par dire à la
-multitude qui le suivait: «Je vais vous ramener chacun chez vous.» Et
-il les conduisit tous ensemble dans un cimetière.
-
-
-=287.=--Camus, évêque de Belley, dont l'éloquence avait souvent
-des formes très fantaisistes, disait un jour dans un de ses sermons
-qu'après la mort les papes étaient des _papillons_, les rois des
-_roitelets_, et les sires des _cirons_.
-
-
-=288.=--En 1753, il y eut à Marseille une grève de spectateurs.
-
-Le duc de Villars, commandant en Provence, ayant fait venir la
-demoiselle Dumenil, actrice de Paris, pour jouer dans la troupe de
-Marseille, ordonna, au profit de cette artiste et comme indemnité de
-ses frais de voyage, une augmentation sur le prix des places de
-spectacles. Les habitants de Marseille s'entendirent pour ne plus
-aller à la comédie tant que cette augmentation subsisterait.
-
-Sur quoi lettre du gouverneur, M. de Saint-Florentin, au corps de
-ville:
-
-«Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance d'une diminution du
-prix des places de la comédie et pour la rendre pour ainsi dire
-nécessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller. Il y a des
-paris ouverts à qui n'ira pas. Les bontés que j'ai pour cette ville
-m'engagent à vous prévenir sur les dangers auxquels elle s'expose. Il
-n'y a aucune diminution à espérer; le roi ne veut pas en entendre
-parler. Si, par entêtement ou par fausse vanité, on s'obstine à
-abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres
-manoeuvres, le directeur ne pouvait plus se soutenir, je proposerais
-au roi de donner des défenses pour qu'il ne puisse plus à l'avenir
-s'établir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop
-communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à ce que je vous
-marque, parce que l'effet suivra certainement les menaces.»
-
-Les membres du corps de ville répondirent: «Monseigneur, nous avons
-répandu dans le public, selon vos ordres, la lettre que vous nous avez
-fait l'honneur de nous écrire. Les tenants du spectacle et ceux qui le
-fréquentaient le plus assidûment persistent à continuer de le
-négliger. Peut-être que les instructions de Mgr l'évêque et de nos
-pasteurs y contribuent autant qu'une fausse vanité. Au surplus, nous
-tenons de nos auteurs que, dans les beaux jours de notre république,
-et lorsque nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, on regardait,
-comme les gens de bien regardent encore aujourd'hui, les comédiens et
-la comédie pour être également capables de donner atteinte à la pureté
-de nos moeurs, au maintien des lois et aux progrès du commerce.»
-
-Les éditions des _Mémoires de Favart_ où se trouve rapportée cette
-anecdote mettent en note: «Le rigorisme de MM. de Marseille fut
-bientôt désarmé par l'attrait du plaisir et le charme des talents.»
-
-
-=289.=--Quand le maréchal de la Ferté, après sa brillante
-campagne de 1631, fit son entrée à Metz, les juifs, qui y étaient
-alors tolérés, vinrent comme les autres le complimenter. Quand on les
-lui annonça, le maréchal dit: «Je ne veux pas voir ces marauds-là: ce
-sont ceux qui ont fait mourir mon divin maître. Qu'on ne les laisse
-pas entrer.»
-
-Les juifs répondirent qu'ils en étaient bien fâchés, d'autant plus
-qu'ils apportaient un présent de mille pistoles qu'ils auraient été
-charmés que Mgr le commandeur voulût bien accepter.
-
-«Bah! dit alors le maréchal, à qui on rapporta cette réponse,
-faites-les entrer tout de même; ces pauvres diables ne connaissaient
-pas Jésus-Christ quand ils l'ont crucifié.»
-
-
-=290.=--L'histoire ou la légende explique ainsi comment le
-chardon a été choisi pour emblème national par les Écossais:
-
-C'était à l'époque des premières incursions des Normands sur les côtes
-de la Grande-Bretagne. Des pirates danois, s'étant avancés vers le
-nord, avaient résolu de surprendre le château de Slaine, qui était la
-clef de l'Écosse.
-
-Profitant d'une nuit obscure, ils avaient abordé près de la
-forteresse, qu'ils savaient à peu près abandonnée. Mais au moment où,
-pleins de confiance, ils s'élançaient en groupes pressés dans les
-fossés du château, des chardons qui y avaient poussé par centaines
-firent tout à coup l'office de chevaux de frise. Aux cris lamentables
-poussés par ces malheureux qui ne pouvaient se dépêtrer de cette forêt
-d'épines, la petite garnison se réveilla et en fit un horrible
-carnage. Les Écossais reconnaissants prirent la fleur du chardon pour
-emblème national.
-
-
-=291.=--Extrait des _Mémoires_ du maréchal Scépeaux de
-Vieilleville, vaillant capitaine français qui se distingua sous
-François Ier et Henri II, et fut un des négociateurs du traité du
-Cateau-Cambrésis.
-
-«1552.--S'en retournant d'apaiser une sédition qui s'était émise
-entre les Suisses de l'arrière-garde et les nouvelles bandes
-françaises, M. de Vieilleville trouva dix soldats français qui avaient
-éventré quinze ou seize corps des Bourguignons et dévidaient leurs
-boyaux comme des tripières à la rivière. Surmonté de colère, il se rue
-dessus et les charge du bâton qu'il tenait, comme portent communément
-tous seigneurs qui ont commandement d'armée, et les fit battre et
-fouler aux chevaux de ceux de sa suite; et comme il s'en allait sans
-rien leur faire de plus, un de ces hommes se prit à dire: «Par la mort
-Dieu, Monsieur, vous nous aimez autant pauvres que riches. On nous a
-assuré que ces Bourguignons ont avalé leur or et leurs écus. Êtes-vous
-fâché que nous les cherchions dans leur ventre?»
-
-«A ces paroles, M. de Vieilleville s'irrita tellement qu'il protesta
-devant Dieu qui les ferait tous pendre présentement. Il les fit donc
-arrêter et envoya querir le prévôt des bandes, leur disant: «Tigresque
-canaille, quel opprobre faites-vous à nature? quelle abominable
-cruauté avez-vous aujourd'hui exercée au christianisme? et de quel
-déshonneur avez-vous avili les armes et foulé aux pieds la bonne
-renommée de notre nation, qui est estimée la plus courtoise de toutes
-celles de l'univers? Je jure à Dieu que vous en mourrez!»
-
-«Le prévôt demeurait trop à venir, ce qui fut cause que, passant par
-là quatre ou cinq coquins, qui même avaient horreur d'une telle
-abomination, ils s'offrirent de les pendre, si on leur donnait leur
-dépouille; ce qui fut incontinent accordé.
-
-«Ainsi finirent misérablement leurs jours ces barbares et détestables
-tripiers.»
-
-
-=292.=--L'abbé Blanchet, qui a laissé un certain nombre d'écrits
-empreints d'une grande délicatesse de pensée et de style, parle ainsi,
-dans un de ses apologues orientaux, de l'Académie d'Amadam, dite
-l'Académie silencieuse (voy. no 37):
-
-«Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre intitulé _le Bâillon_, ayant
-appris qu'il vaquait une place en cette Académie, sollicita l'honneur
-de l'occuper. La place étant déjà donnée, le président, pour répondre
-au solliciteur, lui présenta, avec un air affligé, une coupe pleine
-d'eau à ce point qu'une goutte de plus aurait fait déborder le vase.
-
-«Zeb, voyant une feuille de rose à ses pieds, la ramasse, la pose
-délicatement sur l'eau et fait si bien qu'il n'en tombe pas une seule
-goutte.
-
-«On le reçut par geste à l'unanimité: il n'avait plus qu'à prononcer,
-selon l'usage, une phrase de remerciement; mais, en vrai silencieux,
-il traça le nombre 100 (c'était celui de ses confrères), puis, mettant
-un zéro devant, il écrivit: «Ils n'en vaudront ni moins ni plus
-(0100).» Le président répondit au modeste docteur avec autant de
-politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiffre 1 devant les
-trois zéros et il écrivit: «Ils en vaudront dix fois davantage
-(1000).»
-
-
-=293.=--Assurément, si les anciens avaient connu l'usage qu'ils
-auraient pu faire des plumes d'oie pour écrire, ils auraient consacré
-cet oiseau à Minerve, déesse des beaux-arts et de l'éloquence. On sait
-que pour les notes cursives ils se servaient d'un stylet creusant des
-traits sur des tablettes enduites de cire, et pour l'écriture
-ordinaire de roseaux. C'étaient l'Égypte et la Carie qui fournissaient
-aux Romains ces roseaux (_calami_), beaucoup plus propres d'ailleurs
-à tracer les caractères arabes que les caractères romains, et qui sont
-encore nommés _calam_ par les Orientaux.
-
-Ce fut Isidore qui, au septième siècle, parla le premier des plumes
-comme d'un instrument propre à écrire aussi bien que le roseau:
-_Instrumenta scribæ, calamus et pennæ_.
-
-
-=294.=--«Jeux de mains, jeux de vilains,» dit une locution
-populaire, qui date de l'époque où les nobles seuls, quand ils
-voulaient mesurer leurs forces ou vider une querelle, avaient le droit
-de se défier à la lance ou à l'épée. Les autres personnes, les
-vilains, qui n'étaient jamais admis à entrer en lice et à paraître
-dans les tournois, ne pouvaient que lutter corps à corps, sans armes
-dans les mains.
-
-
-=295.=--«Je l'attends au _Sanctus_,» c'est-à-dire à la partie la
-plus difficile de sa tâche, disait-on assez communément autrefois.
-Cette expression, où il est fait allusion à un passage chanté de la
-messe, vient de ce que jadis, en Italie et en France, on ne jugeait du
-talent d'un chantre que par la façon dont il chantait le _Sanctus_.
-Une place de chantre était-elle vacante, on n'acceptait le postulant
-qu'après qu'il avait chanté le _Sanctus_ à la satisfaction générale.
-On dit que le pape Boniface VIII se montrait notamment très difficile
-sur ce point.
-
-
-=296.=--Notre mot _amiral_ vient de l'arabe _emir al ma_, qui
-signifie _chef de l'eau_. C'est le nom que porte, chez les Orientaux,
-le commandant d'une flotte ou d'une escadre. On ne saurait dire en
-quelle circonstance cette qualification est passée de l'arabe dans
-notre langue.
-
-
-=297.=--Marco Polo, dans le récit de son voyage en Asie (qui fait
-partie de la collection des _Voyages dans tous les mondes_, librairie
-Delagrave), raconte l'histoire des _Vieux de la montagne_, seigneurs
-de la forteresse d'Allamont en Syrie, qui s'étaient rendus redoutables
-aux souverains d'Orient par le fanatisme qu'ils savaient inspirer à un
-certain nombre de jeunes gens. Séduits par la promesse des félicités
-de la vie future, ceux-ci devenaient autant de sicaires aveuglément
-soumis aux volontés du chef, et prêts à braver tous les périls, pour
-accomplir les sanglantes missions dont ils étaient chargés.
-
-Quand tel ou tel d'entre eux était désigné pour aller commettre un
-meurtre qu'avait résolu le chef, on lui faisait prendre un breuvage,
-qui n'était autre que cet extrait du chanvre connu sous le nom de
-_haschisch_. Cette liqueur le jetait dans une sorte de délire, où il
-avait toute espèce de visions et de sensations délicieuses, et qu'il
-croyait être un avant-goût des joies célestes à lui promises, pour son
-absolue soumission aux ordres du chef.
-
-Du nom de la drogue enivrante se forma le mot _haschischin_, buveur de
-haschisch, devenu _assassin_ dans les langues occidentales et synonyme
-de _meurtrier_.
-
-
-=298.=--Dans le jeu de pile ou face, les chances sont loin d'être
-égales. L'effigie d'une pièce de monnaie présentant d'ordinaire plus
-de relief que le revers, la pièce lancée en l'air a une tendance à
-retomber la _face_ contre terre, et l'on obtiendrait infailliblement
-_pile_ si la pièce, bien calibrée, tombait d'une grande hauteur sur un
-sol mou qui ne la ferait pas rebondir.
-
-
-=299.=--Si notre siècle est fort entaché de scepticisme,
-l'exemple lui vient de loin.
-
-Pyrrhon le Sceptique, apercevant un jour Anaxarque, son maître, qui
-était tombé dans un fossé, passa outre sans lui tendre la main: «Mon
-maître, disait-il en lui-même, est aussi bien là qu'ailleurs.»
-L'histoire ajoute qu'Anaxarque fut le premier à s'applaudir d'avoir un
-tel disciple.
-
-
-=300.=--On lit dans une des feuilles de l'_Ami des lois_, journal
-publié sous la Révolution, cette anecdote, donnée comme authentique:
-
-«Milord Tylney avait fait le voyage de Montbard, maison de campagne de
-Buffon, uniquement pour voir l'auteur de l'_Histoire naturelle_. Dans
-son empressement, il ouvre la porte de l'appartement, quoiqu'on l'ait
-prévenu que M. de Buffon dormait. Au bruit, le naturaliste s'éveille.
-Milord fait ses excuses. Alors, quelque fâché qu'il fût d'être
-dérangé, Buffon prend une figure souriante et s'avance vers
-l'étranger: «Entrez, Monsieur, lui dit-il; je sens qu'il serait dur de
-refuser à un philosophe _la vue d'un grand homme_.»
-
-
-=301.=--Le célèbre La Condamine était atteint d'une surdité assez
-forte. Le jour de sa réception à l'Académie, à un souper qu'il donna
-pour fêter cet événement, il fit l'impromptu suivant:
-
- La Condamine est aujourd'hui
- Reçu dans la troupe immortelle;
- Il est bien sourd: tant mieux pour lui!
- Mais non muet: tant pis pour elle!
-
-
-=302.=--Le même La Condamine, arrivé à un âge assez avancé,
-résolut d'épouser une de ses nièces. Il fallait pour ce mariage des
-dispenses de Rome. Le savant les demanda par lettre particulière au
-pape Benoît XIV, de qui il était connu. Sa Sainteté répondit: «Je vous
-accorde la dispense que vous demandez, d'autant plus volontiers que la
-surdité dont vous êtes incommodé doit contribuer à la paix du ménage.»
-
-
-=303.=--On attribue généralement les premières anagrammes connues
-au poète grec Lycophron, qui vivait au troisième siècle avant
-Jésus-Christ, à la cour du roi d'Égypte Ptolémée Philadelphe (ainsi
-surnommé par antiphrase ironique, car il n'était rien moins que l'ami
-de son frère). Lycophron, en bon courtisan, trouva qu'avec les lettres
-de _Ptolemaios_ on pouvait former _apo melitos_ (de miel); et dans le
-nom de la reine _Arsinoé_ il trouva _ion eras_, c'est-à-dire violette
-de Junon. On a remarqué d'autre part que, chez les Juifs, une des
-parties principales de la Cabale ou art des choses secrètes consiste
-en un véritable travail d'anagramme, car il s'agit de trouver des sens
-mystérieux par la transposition des lettres. On croit que l'anagramme
-fut un mode de correspondance fréquemment employé entre les savants du
-moyen âge.
-
-On sait que François Rabelais fit l'anagramme de son nom en signant
-les premiers livres du Pantagruel _Alcofribas Nasier_. Suivant Bayle,
-ce fut le poète et humaniste limousin J. Daurat (mort en 1588) qui mit
-les anagrammes tellement en vogue «que chacun voulait s'en mêler et
-qu'il passa personnellement pour une sorte de devin, par suite des
-curieuses trouvailles qu'il fit dans les noms de divers grands
-personnages.»
-
-D'après Tallemant des Réaux, le roi Henri IV aperçut un jour un nommé
-Jean de Vienne, qui s'évertuait sans succès à faire sa propre
-anagramme: «Rien de plus facile cependant, dit le Béarnais: Jean de
-Vienne, _devienne_ Jean.»
-
-
-=304.=--Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coûteuses
-guerres à soutenir, apercevant dans une église de son royaume les
-statues des douze apôtres en argent, leur dit: «Comment, Messieurs!
-est-ce donc à demeurer tranquilles ici que vous fûtes destinés? Vous
-êtes établis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre
-mission, je vous assure.» Il les fit alors enlever et transporter à la
-monnaie, avec ordre d'en frapper des pièces avec cette inscription: _A
-l'honneur de Jésus-Christ_.
-
-
-=305.=--Le mot _carat_, qui n'est plus d'usage aujourd'hui que
-dans le commerce des diamants et des pierres précieuses, et qui
-indique une unité de poids équivalant à 205 milligrammes et demi,
-était aussi employé autrefois pour l'or. Ce mot vient du nom de
-la fève produite par un arbre du pays d'Afrique où se faisait
-jadis le plus grand trafic de l'or. «Cet arbre, de la famille des
-Légumineuses,--dit le voyageur J. Bruce,--est appelé _kuara_, mot
-qui signifie _soleil_, parce qu'il porte des fleurs et des fruits
-de couleur rouge de feu. Comme les semences sèches de cet arbre
-sont toujours à peu près également pesantes, les indigènes s'en
-sont servis de temps immémorial pour peser l'or, et l'on aurait
-appliqué ensuite leur poids aux diamants.»
-
-
-=306.=--La ville de Gand, célèbre par son organisation
-démocratique, étant du domaine de Charles-Quint, s'était mise en
-rébellion ouverte contre ce souverain à propos d'une mesure financière
-vexatoire. L'irritable empereur marcha contre ses sujets flamands, qui
-à son approche firent leur soumission, ce qui ne l'empêcha pas de les
-traiter avec la dernière rigueur. Un de ses plus cruels conseillers,
-le duc d'Albe, qui ne rêvait jamais que ruines et supplices, voulut
-même un jour détruire complètement cette vaste et riche cité, comme
-exemple propre à frapper de terreur les populations qui seraient
-tentées de manifester des sentiments d'insoumission. Tout en causant
-avec lui, l'empereur le fit monter au haut d'une tour et de là,
-embrassant du regard toute l'étendue de la ville: «Combien, lui
-demanda-t-il, pensez-vous qu'il faille de peaux d'Espagne pour faire
-un _gant_ de cette grandeur?» Le duc, qui s'aperçut que son avis avait
-déplu au maître, garda très humblement le silence. Charles-Quint
-d'ailleurs tenait à grand orgueil la possession de cette opulente
-cité, à tel point que certain jour il disait (toujours jouant sur les
-mots) qu'il saurait faire tenir Paris dans son Gand (ou gant). Ce
-propos, resté célèbre, fut tourné en dérision lorsque Louis XIV,
-emportant peu à peu les diverses places de Flandre, se rendit maître
-de Gand. Une estampe du temps intitulée _l'Espagnol sans Gand_, et
-dont nous donnons le fac-similé, nous montre en effet l'Espagnol muni
-d'une lanterne, et des besicles sur le nez, cherchant le Gand qu'il a
-perdu; le Flamand lui montre le Français tenant un _gant_ au bout de
-son épée. Au-dessus, dans un cartouche, se lisent ces vers satiriques:
-
- Charles, qui dans son Gand se vantait de pouvoir
- Enfermer tout Paris, serait surpris de voir
- Que le Français le tient au bout de son épée.
-
-[Illustration: FIG. 26.--_L'Espagnol sans Gand_, fac-similé d'une
-estampe satirique du dix-septième siècle.]
-
-Ce ne fut pas, du reste, la dernière fois que la politique amena le
-même jeu de mots. On sait que lorsque, quittant la France au retour de
-Napoléon, Louis XVIII se réfugia à Gand, les partisans de l'empire,
-pour ridiculiser les royalistes, leur prêtaient des couplets dont le
-refrain était:
-
- Rendez-nous notre père
- De Gand,
- Rendez-nous notre père!
-
-
-=307.=--L'hypocras était, au moyen âge, un breuvage fort renommé.
-Son nom ne dérive pas, dit E. Fournier, comme Ménage semble le croire,
-de celui d'Hippocrate, inventeur prétendu de cette boisson agréable et
-salutaire; il doit plutôt venir des mots grecs _upo_ et _kérannumi_,
-qui signifie mélanger. L'hypocras était en effet un mélange de vin et
-d'ingrédients doux et recherchés; on en jugera par la recette que le
-fameux Taillevent, maître queux (cuisinier) de Charles VII, nous en a
-laissée: «Pour une pinte (de vin) prenez trois treseaux (gros) de
-cinnamome fine et pure, un treseau ou deux de mesche (sans doute du
-_macis_ ou brou de noix muscades), demi-treseau de girofle et dix
-onces de sucre fin, le tout mis en poudre. Et faut tout mettre en un
-_couloir_, et plus est passé (clarifié) mieux est, mais gardez qu'il
-ne soit éventé.» Pour parvenir à cette clarification parfaite, on
-employait un filtre spécial, qui même avait reçu le nom de _chausse
-d'hypocras_. Plus tard, pour accélérer la préparation, on employa des
-essences, à l'aide desquelles, selon le _Dictionnaire de Trévoux_, on
-faisait soudainement de l'hypocras. Le vin rouge ou blanc n'était pas
-toujours la base de cette liqueur: on la faisait aussi avec de la
-bière, du cidre et même de l'eau. Mais c'était là l'hypocras du
-peuple, et, suivant le docteur Pegge, la cannelle, le poivre et le
-miel clarifié en étaient les seuls ingrédients. Chez les grands on
-s'en tint toujours à l'hypocras au vin, rehaussé d'un goût de
-framboise et d'ambre. Du temps de Louis XVI, il était encore en
-faveur. On le servait dans tous les grands repas. La ville de Paris
-devait même, chaque année en donner un certain nombre de bouteilles
-pour la table royale.
-
-En somme donc, l'hypocras n'était autre chose que du vin fortement
-aromatisé et sucré. On a vu plus haut (no 274) que les aromates
-jouaient chez nos bons aïeux un rôle bien plus important
-qu'aujourd'hui, à tel point que pour eux une des conséquences les plus
-intéressantes de la découverte du nouveau monde sembla consister en
-cela que la possession de ces contrées ferait affluer plus abondamment
-et plus économiquement en Europe les épices et aromates.
-
-
-=308.=--Du vivant de Charles II d'Angleterre, qui donna une assez
-pauvre idée de la royauté restaurée en sa frivole personne, on fit
-courir cette épitaphe:
-
-«Ci-gît notre souverain roi, en la parole duquel personne ne se fia,
-qui n'a jamais dit une chose sotte, et qui n'en a jamais fait une
-sage.»
-
-Charles, lisant cette critique, dit sans la moindre émotion: «C'est
-que mes paroles sont miennes, tandis que mes actes sont à mes
-ministres.»
-
-
-=309.=--La mode des perruques ne date, dans l'Europe occidentale,
-que du milieu du quinzième siècle. L'exemple de porter cette fausse
-chevelure fut donné par le duc de Bourgogne et de Flandre, Philippe
-dit le Bon. Une longue maladie lui ayant fait perdre tous ses cheveux,
-les médecins, redoutant pour lui la nudité absolue de la tête, lui
-conseillèrent d'avoir recours aux faux cheveux. A peine ce conseil
-fut-il suivi que cinq cents gentilshommes flamands, par politesse de
-courtisans, imitèrent le prince. Depuis lors, la commodité que
-retiraient de cet usage les gens plus ou moins chauves, et l'air de
-magnificence que la perruque donnait souvent aux visages les moins
-imposants, contribuèrent à répandre une mode primitivement due à une
-ordonnance de médecin.
-
-Louis XIII avait à peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses
-cheveux, qu'il avait fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces
-cheveux n'étaient pas encore tout à fait des perruques, mais de
-simples _coins_ appliqués aux deux côtés de la tête et confondus avec
-les cheveux naturels. Dans la suite, on plaça un troisième coin sur le
-derrière de la tête, ce qui forma un _tour_, et ce tour produisit
-enfin la perruque entière; mais en principe ces trois coins, composés
-de cheveux longs et plats, étaient attachés au bord d'une espèce de
-petit bonnet noir ou calotte. C'est ainsi que nous voyons
-généralement représentés Corneille et les principaux personnages de
-son temps. Du temps de Louis XIV, les perruques étaient si abondamment
-garnies de cheveux qu'elles pesaient jusqu'à deux livres. Les cheveux
-blonds étaient les plus estimés: on les payait 30, 60 et jusqu'à 80
-francs l'once, c'est-à-dire de 800 à 1,200 francs la livre. Une très
-belle perruque valait jusqu'à mille écus (3,000 francs). On s'explique
-donc que les gens de fortune médiocre, ou de caractère économe, tenus
-au port de la perruque, n'en eussent pas toujours des plus neuves. A
-quelles plaisanteries, par exemple, ne donna pas lieu la perruque
-légendaire de Chapelain,
-
- ... qui, de front en front passant à des neveux,
- Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux.
-
-Au plus beau moment de cette mode fort ruineuse, Colbert s'aperçut
-qu'il sortait de France des sommes considérables pour l'achat des
-cheveux à l'étranger. Il fut question d'abolir l'usage des perruques
-en frappant d'un droit énorme l'entrée de la matière première. On
-proposa l'adoption de bonnets, tels que ceux que portaient d'autres
-nations. Il en fut même essayé devant le roi plusieurs modèles. Mais
-la très importante corporation des perruquiers présenta au conseil
-royal un mémoire, démontrant que l'art de fabriquer les perruques
-n'étant encore exercé convenablement qu'en France, le produit des
-envois de perruques faits à l'étranger dépassait de beaucoup la
-dépense d'achat des cheveux, et faisait entrer dans l'État des sommes
-considérables. En conséquence, le projet des bonnets fut abandonné.
-
-
-=310.=--Piron, qu'on louait surtout pour sa comédie de la
-_Métromanie_, avait un faible pour sa pièce _les Fils ingrats_; et il
-ne cessait d'en parler, la mettant bien au-dessus de celle que l'on
-tenait pour son chef-d'oeuvre. Un jour, il fut contrarié par un homme
-qui, comme de coutume, prônait la _Métromanie_. «Ah! ne m'en parlez
-pas! s'écria le poète avec un mouvement de mauvaise humeur, c'est un
-monstre qui a dévoré tous mes autres enfants.»
-
-Il en est souvent ainsi des auteurs dont un ouvrage a fait grand
-bruit, et que l'on s'obstine à _parquer_ en quelque sorte dans cette
-unique production. Heureux ceux qui savent prendre leur parti de cette
-flatteuse partialité: il est tant de producteurs qui, après la plus
-active et féconde carrière, n'attachent leur nom à aucune oeuvre!
-
-
-=311.=--Le premier article de la _Gazette_ publiée par Renaudot
-est ainsi conçu:
-
-«_De Constantinople, le 2 avril 1631._--Le roi de Perse, avec
-quinze mille chevaux et cinquante mille hommes de pied, assiège Dille,
-à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand Seigneur (sultan
-de Turquie) a fait faire commandement à tous les janissaires de se
-rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce
-divertissement-là, à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de
-tabac, _qu'il fait suffoquer à la fumée_.»
-
-
-=312.=--D'où vient la qualification de _roué_, qui, au
-commencement du dix-huitième siècle, servit à désigner un certain
-nombre de personnages qui affectaient de se mettre par leurs principes
-et par leur conduite au-dessus de tous les prétendus préjugés sociaux?
-
---«Le cardinal Dubois--dit Saint-Simon--était un petit
-homme maigre, effilé, à perruque blonde, à mine de fouine, à
-physionomie maligne. C'était, dans toute la force du terme, un homme à
-_rouer_, et c'est à lui que le nom de _roué_ fut appliqué pour la
-première fois par le Régent.»
-
-«Le terme de _roué_, dit un dictionnaire de la cour et de la ville,
-fait, en principe, pour n'inspirer que l'aversion, devint avec le
-temps l'appellation et l'éloge des hommes à la mode, dont il flattait
-l'amour-propre. Ce n'est pas tout, nos agréables
-
- Grands marieurs de mots l'un de l'autre étonnés
-
-ont joint à cette défavorable dénomination l'épithète d'aimable et de
-charmant. On a donc vu de charmants _roués_, des _roueries_
-délicieuses; et cette alliance absurde et révoltante d'idées
-contraires, qui fait ouvrir de grands yeux aux gens qui ne sont pas de
-leur siècle, a été du bon ton, du bel air, de la bonne compagnie...
-Les grands seigneurs se sont approprié le nom de _roués_, pour se
-distinguer de leurs laquais, qui ne sont que des pendards...»
-
-Le terme de _roué_, resté dans la langue, est devenu synonyme de
-retors, et la _rouerie_ est une forme de l'astuce.
-
-
-=313.=--François Ier, qui voulait élever le savant Châtel aux
-plus hautes dignités de l'Église, fut curieux de savoir de lui s'il
-était gentilhomme: «Sire, lui répondit Châtel, ils étaient trois
-frères dans l'arche de Noé: je ne sais pas bien duquel des trois je
-suis sorti.»
-
-
-=314.=--L'institution du jury nous vient de l'Angleterre. Les
-jurés anglais étant choisis dans toutes les conditions, excepté parmi
-les bouchers, Newton protestait contre cette exception en demandant
-pourquoi l'on admettait les chasseurs aux fonctions de juré.
-
-
-=315.=--Quand Voltaire, après une longue absence de Paris, y
-revint pour assister à la représentation de sa tragédie d'_Irène_, qui
-causa un enthousiasme immense, un de ses amis vint un jour lui montrer
-qu'il avait cru devoir refaire quelques vers de sa tragédie. Pendant
-que cet obligeant correcteur était encore chez le poète, entra
-l'architecte Perronet, auteur du magnifique pont de Neuilly. Après les
-compliments d'usage: «Ah! mon cher architecte, lui dit Voltaire, vous
-êtes bien heureux de ne pas connaître monsieur; car, bien sûr, il
-aurait refait une arche de votre pont.»
-
-
-=316.=--Pourquoi le nom de _Madrid_ fut-il donné au château que
-François Ier fit construire, vers 1530, au bois de Boulogne?
-
---Le roi gentilhomme, ayant fait commencer l'édification de ce
-château, était si impatient de l'habiter, qu'il n'en attendit pas
-l'achèvement pour y fixer sa résidence. On remarqua de plus que,
-lorsqu'il habitait cette maison, il entendait n'y recevoir que le
-moins possible de visiteurs vulgaires. Il venait particulièrement là
-pour se livrer à l'étude, ou pour s'entretenir avec un petit nombre
-d'artistes ou de savants qui étaient seuls admis dans cette retraite.
-Les courtisans, blessés de l'éloignement où les tenait alors le roi,
-et faisant allusion au temps de sa captivité, pendant laquelle on ne
-pouvait parvenir à le voir qu'avec de très grandes difficultés,
-donnèrent par épigramme au château de Boulogne le nom de la ville dans
-laquelle ce prince avait été prisonnier, et l'appelèrent le château de
-Madrid, nom qui lui est resté.
-
-
-=317.=--Le P. Gaspard Schott, auteur très érudit, mais fort
-bizarre, du dix-septième siècle, dit dans un de ses livres que
-l'enfant apporte en naissant le visage tourné vers la terre, comme un
-coupable, par le fait du péché originel dont il est chargé. Son
-premier cri au grand jour est O A, tandis que celui de la mère qui le
-voit est O E. Ces sons significatifs peuvent facilement s'expliquer
-ainsi: O A voudrait dire: _O Adam_, pourquoi avez-vous péché? et O E
-se traduirait par _O Eve_, pourquoi avez-vous induit en péché Adam
-notre premier père?
-
-
-=318.=--Les étymologistes sont assez peu d'accord sur l'origine
-de notre mot _canaille_. Selon les uns, qui interrogent l'histoire
-ancienne, à Rome les oisifs de basse condition, les gueux, avaient
-pour lieu de réunion ordinaire un coin du Forum où se trouvait un
-canal, fossé ou égout. Ils étaient là, jasant, riant, lançant des
-propos orduriers aux passants. On nommait cette tourbe, par suite du
-lieu où elle se réunissait, _canaliailæ_, d'où nous aurions fait
-_canaille_. Selon d'autres, ce serait au mot _canis_ (chien) qu'il
-faudrait rapporter l'étymologie en question. _Canaille_ aurait alors
-la signification de _bande de chiens_. On trouve d'ailleurs, dans le
-vieux français, avec le même sens, le mot _chiennaille_, et le mot
-italien _canaglia_ ne semble pas avoir une autre origine. Auquel des
-deux avis donner la préférence?
-
-
-=319.=--Un jour, Mazarin, d'ailleurs fort mauvais joueur, jouant
-au piquet, se prit de dispute avec son adversaire. Une discussion
-assez vive venait de s'engager. L'assemblée, qui faisait cercle,
-restait silencieuse et comme indifférente au débat dont elle devait
-être juge, lorsque Benserade entra. Mazarin, s'adressant à lui pour
-décider le cas en litige: «Monseigneur, lui dit Benserade, vous avez
-tort.--Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait?
-s'écria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqué.--Ah!
-vertubleu! Monseigneur, répondit Benserade, le silence de ces
-messieurs m'instruit parfaitement: ils crieraient en faveur de Votre
-Éminence aussi haut qu'elle, si Votre Éminence avait raison.»
-
-
-=320.=--Le goût dominant du chevalier de Boufflers était d'être
-toujours ambulant. Quelqu'un, l'ayant rencontré un jour sur les grands
-chemins, lui dit: «Monsieur le chevalier, je suis charmé de vous
-rencontrer chez vous.»
-
-A sa mort on lui fit cette épitaphe:
-
- Ci-gît un chevalier qui sans cesse courut,
- Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut,
- Pour prouver ce qu'a dit le sage,
- Que notre vie est un passage.
-
-
-=321.=--Dans un magnifique et très curieux volume publié par M.
-Henry d'Allemagne sous le titre d'_Histoire du luminaire depuis
-l'époque romaine jusqu'au dix-neuvième siècle_, nous voyons combien
-lent a été le progrès dans l'art de l'éclairage, qui aujourd'hui
-semble toucher à son apogée. Cet ouvrage, qui indique chez son auteur
-un très actif et très subtil esprit de recherche, nous apprend que,
-malgré le besoin général qu'eurent toujours les hommes, pour leurs
-travaux et pour leurs plaisirs, de dissiper les ténèbres, l'on arriva
-presque jusqu'au siècle où nous sommes sans apporter le moindre
-perfectionnement sensible à la lampe primitive, ou au flambeau de
-graisse ou de cire. A vrai dire, depuis les soixante ou quatre-vingts
-dernières années, les choses ont considérablement changé, d'abord par
-les lampes à double courant d'air, puis par les appareils Carcel et
-modérateurs, puis par l'invention du gaz, qui marque tout à coup une
-ère absolument nouvelle, et enfin par l'usage pratique des effluves
-électriques. Avant le livre de M. H. d'Allemagne, l'_histoire du
-luminaire_, éparse par fragments à l'état de simples notices plus ou
-moins spéciales, était à faire; elle est faite maintenant de la plus
-savante et méthodique façon.
-
-«C'est seulement, dit l'auteur de cet excellent travail, au seizième
-siècle qu'on a commencé de s'apercevoir qu'aucun progrès n'avait été
-réalisé dans les lampes et qu'elles étaient réellement défectueuses.
-
-«Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était contenté de se servir d'un
-petit récipient de forme ronde, carrée ou polygonale, dont tout le
-mécanisme consistait en deux trous par l'un desquels on versait
-l'huile, tandis que la mèche brûlait à l'extrémité de l'autre
-ouverture... Il est inutile de faire observer que les lampes de ce
-genre avaient pour don, non pas d'éclairer, mais d'infecter les
-appartements où elles étaient placées. Le premier qui conçut le projet
-de remédier à ces inconvénients fut un médecin du nom de Cardan, né en
-1501, mort en 1575, célèbre par un grand nombre d'inventions
-mécaniques, parmi lesquelles il faut citer la lampe à suspension qui
-porta son nom.
-
-«La lampe de Cardan, lisons-nous dans le _Dictionnaire de Trévoux_ de
-1725, se fournit elle-même son huile. C'est une petite colonne de
-cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou
-au milieu d'un petit goulot, où se met la mèche, car l'huile ne peut
-sortir qu'à mesure qu'elle se consume. Depuis vingt ou trente ans, ces
-espèces de lampes sont devenues d'un grand usage chez les gens d'étude
-et chez les religieux.» Mais ce que ce recueil ne nous dit pas, c'est
-que la lampe de Cardan était montée sur un pivot et qu'on pouvait, en
-la penchant plus ou moins, augmenter la quantité d'huile qui parvenait
-jusqu'à la mèche. Il est facile de constater cette disposition en
-considérant la gravure de Larmessin que nous reproduisons, et qui
-représente un ferblantier qui, chargé des produits de sa fabrication,
-tient à la main droite et porte sur sa tête une lampe de Cardan.
-
-[Illustration: FIG. 27.--Le ferblantier marchand de lampes,
-fac-similé d'une gravure du dix-septième siècle, publiée par H.
-d'Allemagne dans son _Histoire du luminaire_.]
-
-Pendant tout le dix-huitième siècle, on fit encore grand cas de cet
-appareil rudimentaire, qui pourtant, quand on n'en usait pas avec
-soin, avait le grave inconvénient de répandre son huile ailleurs que
-sur la mèche donnant la lumière.
-
-Quoi qu'il en soit le médecin Cardan s'est mieux recommandé par
-l'invention de la lampe qui a porté son nom, que par le grand nombre
-de volumes qu'il a publiés sur des sciences aussi fantaisistes et
-ridicules que l'astrologie judiciaire. Sa découverte fit événement, et
-causa une immense sensation, comme si elle devait enfin réaliser un
-progrès permanent dans l'art du luminaire; mais cette satisfaction fut
-relativement d'assez courte durée, l'appareil n'offrant pas tous les
-avantages pratiques qu'on en avait espérés.
-
-
-=322.=--_Paucis notus, paucioribus ignotus, hic jacet Democritus
-junior cui vitam dedit et mortem melancholia._ (Peu connu et bien
-moins inconnu, ici repose le nouveau Démocrite, à qui la mélancolie
-donna la vie et la mort.)
-
-Pour qui et par qui fut composée cette singulière épitaphe?
-
---Robert Burton, écrivain anglais, né en 1576, mort en 1639, est
-surtout connu comme auteur d'un livre, jadis très répandu, intitulé
-_Anatomie de la mélancolie_. Ayant embrassé la carrière
-ecclésiastique, il fut nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas à
-Oxford. Très versé dans la science scolastique du temps, il se laissa
-égarer par les illusions de l'astrologie judiciaire. Son caractère
-était sombre et farouche. Dans les accès de cette humeur sauvage, il
-n'avait d'autre moyen de se distraire que de se livrer, avec les
-marins et les portefaix, aux emportements grossiers de la joie la plus
-bruyante. Ce fut pour corriger cette inégalité de caractère, qui le
-faisait passer rapidement d'un excès à l'autre, qu'il composa son
-_Anatomie de la mélancolie_, ouvrage bizarre, mais très original et
-remarquable par la profondeur de beaucoup de vues qu'il renferme. On a
-découvert dans les oeuvres de Sterne des passages entiers copiés
-littéralement dans le livre de R. Burton, qui fit la fortune de son
-éditeur. L'auteur ne fut pas guéri par les remèdes qu'il indiquait. On
-mit sur son tombeau l'épitaphe que nous avons citée, qu'il avait
-composée lui-même.
-
-
-=323.=--A la bataille de Waterloo, la voiture de Napoléon tomba
-aux mains des Anglais, et,--dit un journal de 1817,--comme à
-Londres on fait argent de tout, cette voiture y fut vendue mille
-guinées (25,000 francs). Or l'acquéreur de cet équipage n'était autre
-qu'un spéculateur, qui fit une affaire excellente en cette
-circonstance. Il gagna, paraît-il, près de cent mille guinées, car la
-moitié au moins des habitants de Londres passa, moyennant un schelling
-(1 fr. 15 centimes), dans cette voiture, entrant par une portière,
-sortant par l'autre. Ceux qui voulaient s'y asseoir environ une minute
-payaient une couronne (5 schellings).
-
-
-=324.=--Les Grecs faisaient leurs délices du chant des cigales.
-La cigale était l'emblème de la musique. On la représentait posée sur
-un instrument à cordes, la cithare. On parle d'un monument qui avait
-été élevé en Laconie à la beauté du chant des cigales, avec une
-inscription destinée à en célébrer le mérite. La cigale était,
-spécialement chez les Athéniens, un signe de noblesse: ceux qui se
-vantaient de l'antiquité de leur race, qui se prétendaient
-autochtones, portaient une cigale d'or dans les cheveux. Les Locriens
-frappaient sur leurs monnaies la figure d'une cigale. Les Grecs
-enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages, pour
-se donner le plaisir de les entendre.
-
-
-=325.=--D'autres Athéniens prétendaient descendre des fourmis
-d'une forêt de l'Attique, et les familles qui se piquaient d'être les
-plus anciennes portaient comme bijoux des fourmis d'or pour marque de
-leur origine.
-
-
-=326.=--L'idée de faire de la musique sur de la prose n'est pas
-aussi nouvelle qu'on veut bien nous le dire.
-
-Un compositeur dont les oeuvres eurent quelque succès à la fin du
-dix-huitième siècle et dans les trente premières années du
-dix-neuvième, Lemière de Corvey, né à Rennes en 1770, mort en 1832,
-avait appris les premiers éléments de musique à la maîtrise de la
-cathédrale de sa ville natale.
-
-Engagé volontaire dans un bataillon républicain de Vendée, il se fit
-remarquer--dit Fétis dans sa _Biographie des musiciens_--par
-l'exaltation de ses opinions, fut nommé sous-lieutenant et se rendit à
-Paris après le 10 août 1792. Il prit alors quelques leçons d'harmonie
-chez Berton, et fixa bientôt l'attention sur lui par la bizarrerie
-d'une de ses premières compositions.
-
-Il avait mis en musique un article du _Journal du soir_, sur la
-sommation faite à Custine de rendre Mayenne, et sur la fière réponse
-de ce général.
-
-Ce morceau, publié en 1793, eut un grand succès de vogue... Pendant
-plusieurs mois il était de mode de l'exécuter dans toutes les
-réunions, où il était généralement applaudi à outrance.
-
-
-=327.=--Où diable le calembour va-t-il se nicher?
-
-Coytier, médecin de Louis XI, reçut de ce prince, au dire de Comines,
-jusqu'à trente mille livres par mois. Mais, dégoûté par la suite de
-cet Esculape, le roi donna ordre à son prévôt Tristan de s'en défaire
-sourdement. Le médecin, averti par ce prévôt, qui était son ami,
-songea à éluder le malheur qui le menaçait: connaissant la faiblesse
-que le roi avait pour la vie, il dit au prévôt que ce qui l'affligeait
-le plus c'était qu'il avait remarqué dans ses recherches d'une science
-particulière que le roi ne devait lui survivre que de quatre jours, et
-que c'était un secret qu'il voulait bien lui confier comme à un ami
-fidèle. Le prévôt avertit le roi, qui fut si épouvanté qu'il ordonna
-qu'on laissât vivre Coytier, à la condition qu'il ne se présenterait
-plus devant lui.
-
-Ce médecin obéit de bon coeur. Se retirant avec des biens
-considérables, il fit bâtir dans la rue Saint-André-des-Arts une
-maison sur la porte de laquelle il fit sculpter un _abricotier_, pour
-montrer--dit le chroniqueur--que _Coytier_ était à l'_abri_,
-ou en sûreté dans ce lieu éloigné de la cour.
-
-
-=328.=--Quand on nomme la _scabieuse_, plante très élégante tant
-à l'état rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute
-guère de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute
-spéciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or,
-_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse.
-Pourquoi cette désignation? Non point parce que la plante donne ou
-porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacopée,
-s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et
-trouvant chez cette plante des parties écailleuses, membraneuses, et
-partant analogues aux formations qui caractérisent les maladies de la
-peau, en avait conclu que le Créateur l'avait ainsi marquée comme
-devant être employée pour le traitement des maladies épidermiques.
-L'espèce la plus renommée était la grande scabieuse, dite _succise_ ou
-_coupée par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment
-souveraines. La racine de cette scabieuse étant d'ordinaire tronquée
-et comme rongée à son extrémité inférieure: on prétendait que c'était
-une morsure faite par le diable, pour faire périr une plante si
-précieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De là le nom
-populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donné à la scabieuse
-succise, qui depuis a été reconnue comme à peu près inerte, et par
-conséquent rayée du nombre des médicaments efficaces.
-
-
-=329.=--«Sous le règne de Henri III et au temps de nos guerres de
-religion,--dit Sully dans ses _Mémoires_,--les habitants de
-Villefranche formèrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite
-ville voisine. Ils choisirent pour cette expédition la même nuit que
-ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir,
-pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un
-chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut
-exécuté de part et d'autre avec d'autant plus de facilité que les deux
-places étaient demeurées sans défense. On pilla, on se gorgea de
-butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut,
-l'erreur fut découverte: et la composition fut que chacun retournerait
-chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pillés.»
-
-
-=330.=--Le cardinal le Bossu, archevêque de Malines, haranguant
-un jour Louis XV: «Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des
-voeux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices à
-Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jésus-Christ coule
-sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un
-ministre de l'Église doit parler à un Roi Très Chrétien.»
-
-
-=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait été couronné roi
-de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'étaient soulevés contre
-la noblesse et le clergé. Jean, vaïvode de Transylvanie, défit les
-rebelles l'année suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir
-celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses
-partisans, on le fit asseoir nu sur un trône de fer rougi au feu,
-ayant sur la tête une couronne, et à la main un sceptre du même métal
-ardent.
-
-On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son
-sang à son frère, qui s'était associé à sa révolte. On le lia sur un
-siège, et l'on lâcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jeûner
-depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le déchirer avec les
-dents.
-
-Après cela, il fut écartelé; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut
-distribué comme aliment à quelques autres de ses complices, affamés
-par un jeûne prolongé. Les autres prisonniers furent empalés ou
-écorchés vifs, excepté quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de
-faim.
-
-
-=332.=--Nous voyons très souvent annoncé que telle ou telle
-nomination a été faite par l'autorité supérieure sur une liste de
-présentation dressée par une faculté, une corporation. On trouve des
-exemples de cet usage aux temps antiques, mais généralement alors la
-présentation, grâce à la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun
-des candidats censés choisis à mérite égal,--ce qui ne manque pas
-d'avoir lieu dans la forme actuelle, où forcément les noms sont rangés
-dans un ordre quelconque, et où la première place laisse supposer déjà
-une recommandation plus spéciale.
-
-Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur
-préférence, avaient coutume d'écrire les noms des dieux, de leurs amis
-et même de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur
-attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel était le premier dans
-leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur égal revenait
-par conséquent à tous.
-
-Chez les Grecs, les noms des sept sages étaient ordinairement placés
-en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient
-coutume d'écrire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs
-esclaves, afin qu'on ne sût point ceux qu'ils préféraient, et auxquels
-ils comptaient donner un jour la liberté.
-
-D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demandé aux cordeliers de
-désigner trois des leurs dans le dessein d'en élever un au cardinalat,
-les pères, qui savaient sans doute leur antiquité, écrivirent en
-cercle les noms des trois plus méritants de leur ordre, afin que rien
-ne recommandât l'un plus que l'autre au choix du pontife.
-
-Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir à cette ingénieuse
-formule?
-
-
-=333.=--C'était un ancien usage en Égypte que les femmes ne
-portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme
-doit rester à la maison.
-
-
-=334.=--Dans cette même Égypte, le maître d'une maison où mourait
-un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil.
-
-
-=335.=--A Marseille, du temps de Valère-Maxime, on gardait
-publiquement du poison, qu'on donnait à ceux qui, ayant exposé les
-raisons qu'ils avaient de s'ôter la vie, en obtenaient la permission.
-
-Le Sénat examinait très attentivement leurs raisons, avec une
-disposition qui n'était ni favorable à l'envie indiscrète de s'ôter la
-vie, ni contraire au désir légitime de mourir. On recueillait les
-voix, et, d'après leur nombre pour ou contre, le président du sénat
-écrivait sur la requête: «Le sénat vous ordonne de vivre,» ou: «Le
-sénat vous permet de mourir.»
-
-
-=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un siècle, un
-recueil intitulé _Journal de littérature_,--savez-vous pourquoi
-le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est
-qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent à visage
-découvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups
-sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donné sur
-la joue était une insulte qui devait être lavée dans le sang, parce
-que celui qui le recevait était traité comme un vilain.
-
-
-=337.=--On a remarqué que le mot _sac_, dont l'origine première
-n'est pas bien déterminée, est peut-être celui de tous les mots dont
-la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes.
-Les Syriens et les Chaldéens disaient _saka_, les Hébreux _sak_, les
-Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les Égyptiens, Samaritains et
-Phéniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Arméniens _sac_,
-les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les
-Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc.
-
-Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et poète bouffon,
-qui vivait à Rome il y a quelques siècles, explique dans un de ses
-sonnets comment le mot _sac_ est resté ainsi dans toutes les langues.
-«Ceux qui travaillaient à la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un
-manoeuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues,
-la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On
-n'entendit répéter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit
-passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.»
-
-
-=338.=--On appela au seizième siècle _noces salées_ les
-fiançailles que François Ier, dans un but politique, fit célébrer en
-1540 entre sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors âgée
-seulement de douze ans, et un prince de Clèves. Les fêtes splendides
-qui furent données à cette occasion, dans le but de narguer l'empereur
-d'Allemagne, avaient épuisé le trésor royal. Pour le remplir de
-nouveau, l'on établit dans les provinces du Midi un lourd impôt sur le
-sel: ce qui fit que l'on appela _noces salées_ ces promesses de
-mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus
-tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune
-princesse épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, auquel elle
-apporta en dot la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre.
-De ce mariage naquit Henri IV.
-
-
-=339.=--Une des principales cérémonies du mariage, chez les
-Latins, consistait à faire passer sous un _joug_ les nouveaux époux.
-De là ce mot _conjugium_ (joug commun) pour désigner le mariage. Ce
-mot n'a pas formé de substantif dans notre langue, mais il nous a
-donné l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous
-lui devons aussi _conjuguer_, qui, par conséquent, signifie soumettre
-au même joug les formes diverses des verbes.
-
-On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrétien
-le _poêle_ sur la tête du mari et de la femme dérive de l'imposition
-du joug chez les Romains.
-
-
-=340.=--Un poète, qui décrit un combat, dit qu'après l'engagement
-
- Le sol était _jonché_ de morts et de mourants.
-
-Un autre, pour faire honneur à un grand et bienfaisant personnage,
-dit:
-
- Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre.
-
-Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_:
-
- De la dépouille de nos bois,
- L'automne avait _jonché_ la terre.
-
-Etc., etc.
-
-Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_,
-sorte de plante des sols humides. Pour établir le rapport entre ce
-sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en
-des temps où l'usage des tapis de pied était encore sinon ignoré, du
-moins trop coûteux même pour la plupart des gens riches, on avait
-coutume, dans les châteaux, de couvrir le sol des salles d'une
-épaisseur de joncs coupés,--ou d'autres herbages. C'était ce
-qu'on appelait la _jonchée_. _Joncher_, c'est-à-dire couvrir le sol de
-joncs, s'est dit d'abord de manière absolue. En prenant à la fois
-l'action et la substance employée (comme _saupoudrer_, poudrer de sel;
-_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun
-complément; mais la désignation de cet acte particulier s'étant
-ensuite appliquée à des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un
-chemin, le champ de bataille se trouva _jonché_ de cadavres, etc. Il
-fallut alors exprimer la chose dénaturée en étendant le sens primitif
-et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un
-gâteau, ferrer d'argent un coffret, etc.
-
-
-=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizième siècle, et
-ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette
-ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre
-et s'entourant de domestiques, qui étaient des voleurs comme lui, il
-se présenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la
-qualité de légat et en se faisant, comme tel, délivrer des sommes
-considérables, destinées, disait-il, au trésor pontifical. La
-friponnerie ayant été découverte, il fut arrêté; on lui fit son procès
-et, après lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut
-condamné à être pendu. L'exécution se fit avec une sorte de pompe
-solennelle. On l'étrangla avec une corde d'or filé, et on lui fit
-porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou,
-avec un écriteau ainsi conçu: «Je ne suis pas le cardinal Simonetta,
-mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).»
-
-
-=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori
-de Charles II, était si vindicatif qu'ayant un jour appelé en duel un
-gentilhomme qui l'avait offensé, et croyant que la qualité de son
-ennemi lui ferait peut-être refuser le cartel, il lui envoya en même
-temps un de ses doigts qu'il avait coupé lui-même: «Je veux, dit-il,
-qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui
-peut se mettre lui-même en morceaux.»
-
-
-=343.=--La première idée de la location des livres est signalée
-ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_,
-publiée en 1665:
-
-«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus
-grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus
-renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (5 francs
-de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette
-illustre savante.»
-
-M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de
-l'histoire littéraire du dix-septième siècle, a parlé, lui aussi, dans
-son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en
-fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les
-romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient
-tous les esprits.
-
-
-=344.=--Sous le règne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe
-satirique fut publiée, que l'on attribua à Kay, et qui devint aussitôt
-populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette
-gravure représentait cinq personnages du temps:
-
-1º Un prêtre, le docteur Himter, célèbre prédicateur écossais, disant:
-_Je prie pour tous_;
-
-2º Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant:
-_Je parle pour tous_;
-
-3º Un laboureur, gentilhomme fermier innomé, disant: _Je les nourris
-tous_;
-
-4º Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_;
-
-5º Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_.
-
-En réalité, l'estampe publiée en Angleterre dans les premières années
-de notre siècle n'était qu'une imitation de celle dont nous donnons
-ici le fac-similé, d'après un exemplaire unique, et qui date de
-l'époque où Racine fit jouer sa comédie des _Plaideurs_, c'est-à-dire
-en plein règne de Louis XIV. Elle est intitulée _les Vérités du siècle
-d'à présent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_.
-
-Les figures principales y sont accompagnées au second plan des sujets
-accessoires complétant l'idée symbolique de l'artiste.
-
-C'est d'abord, derrière le prêtre, en costume d'officiant dont la
-légende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison,
-emblème du détachement des richesses mondaines. Derrière le soldat,
-disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est
-évidemment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperçoit
-dans le lointain et qui ont causé ce désastre, que l'homme d'armes va
-combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter à la
-ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est
-occupé au labour; enfin voici l'avocat chargé de ses sacs, de ses
-cornets à encre, de ses rôles; la mine pleine, la main ouverte dans un
-geste de harangue, il cache à demi du pan de sa robe un loup en train
-de dévorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous
-mange tous_. Conclusion que doivent méditer ceux que n'effraye pas le
-sort de l'agneau, et qui forme la moralité de cette composition.
-
-[Illustration: FIG. 28.--_Les vérités du siècle d'à présent_,
-fac-similé d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du
-dix-septième siècle.]
-
-
-=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se
-rendant ridicule ou méprisable par sa conduite, se faire remarquer ou
-moquer publiquement.
-
-Chez les anciens, au contraire, être montré au doigt était
-ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule
-honorer celui qui en était l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_,
-dit Perse.
-
-Démosthène, montré au doigt par une marchande d'herbes qui disait à sa
-voisine: «Tiens! le voilà,» ne put se défendre d'un mouvement de
-vanité. C'était aussi le faible d'Horace, qui dit à l'un de ses
-protecteurs que c'est grâce à lui qu'il est montré au doigt par les
-passants:
-
- _Totum muneris hoc tui est,
- Quod monstror digito prætereuntium._
-
-
-=346.=--_Boire à la santé de quelqu'un_ est une expression usitée
-généralement aujourd'hui chez tous les peuples civilisés. Elle
-correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, formé du grec,
-signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et
-l'inviter à faire de même. Chez les Grecs, à la fin du repas, on
-apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives
-la prenait à la main et, après y avoir bu, la présentait à son voisin,
-qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi à la ronde. Cette
-cérémonie, instituée par l'amitié, dont elle resserrait les noeuds,
-s'appelait _philotesia_, c'est-à-dire _propinatio post coenam, in
-signum amicitiæ_: la coupe était nommée _philotesius crater_.
-
-«Les Allemands--écrivait Érasme au seizième siècle--font
-encore la même chose, et chez eux cette espèce de cérémonie a des
-conséquences toutes particulières. Quelques mauvais traitements qu'ait
-reçus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains
-de son ennemi la coupe de réconciliation; cet acte lui enlève jusqu'au
-droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa
-plainte.»
-
-Il n'en est plus ainsi en pays germanique.
-
-L'usage de faire circuler la coupe à la fin du repas se perdit peu à
-peu, par crainte de la lèpre, maladie contagieuse fort commune à
-certaine époque, et fut remplacé par celui de choquer les verres les
-uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de
-l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la
-_propination_ des anciens.
-
-
-=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV étant atteint d'une grande
-faiblesse, on répandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des
-enfants pour les égorger, et faire de leur sang des bains ordonnés
-pour la guérison du royal malade. Ce bruit occasionna une émeute. Peu
-après, le roi devant passer par Paris pour aller à Compiègne, on
-craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre à Sa Majesté
-qu'elle ne devait pas honorer de sa présence des sujets rebelles. En
-conséquence, on traça de Versailles à Saint-Denis une route pour le
-passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Révolte_ (nom qui a
-survécu).
-
-
-=348.=--«Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!»
-comme disait le poète mécréant du dix-septième siècle. De quelle
-omelette et de quel poète mécréant est-il ici question?
-
---Ce poète s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux
-sonnet qui commence ainsi:
-
- Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité!
-
-et qui se termine par ceux-ci:
-
- Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.
- J'adore en périssant la raison qui t'aigrit:
- Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
- Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
-
-Ce sonnet qui, au temps où l'on admettait après Boileau que
-
- Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème,
-
-fut souvent cité comme le modèle du genre, et figure à ce titre dans
-tous les anciens traités et recueils de littérature, est inspiré par
-une pensée essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs,
-assure-t-on, en aurait répudié la paternité--n'était rien moins
-qu'un indévot avéré, dont la conduite ordinaire était pour son époque
-un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup
-de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse dès
-qu'il était sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il
-croyait voir quelque menace de la destinée. Riche et disciple zélé
-d'Épicure, il avait, dit Tallemant des Réaux, environ trente-cinq ans
-quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de
-faire une tournée en France, pour aller savourer dans chaque localité
-les productions qui en font la renommée. Au cours de ce voyage, les
-joyeux compagnons durent plus d'une mésaventure à l'impiété dont ils
-faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux,
-n'était guère qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une
-sorte de trembleur superstitieux.
-
-Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclésiastique sur des
-questions de foi ou d'incrédulité: «Remettons, je vous prie, cette
-controverse à votre première maladie,» lui dit le prêtre, qui
-connaissait le personnage.
-
-Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en étaient
-allés pour rompre le jeûne, contre lequel ils tenaient à protester,
-dans un cabaret de Saint-Cloud, où, à leur grand déplaisir, ils ne
-trouvèrent que des oeufs. Force leur fut de se contenter d'une
-omelette, mais ils exigèrent qu'on y mît du lard.
-
-A peine sont-ils attablés pour manger ce mets anticanonique, qu'un
-orage terrible éclate, qui semble vouloir abîmer la maison. Alors
-Desbarreaux: «Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette!» et,
-prenant le plat, il le jeta par la fenêtre. C'est à ce mot, depuis
-passé en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa
-satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui
-
- Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux,
- Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux.
-
-
-=349.=--Autrefois, lorsque les bûcherons devaient compter avec
-leurs maîtres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour
-mesurer le bois à brûler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux
-hauts chacun d'autant de pieds et formant un carré de huit pieds de
-côté; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une
-corde, on appela naturellement _corde_ la quantité de bois qu'elle
-pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de
-chauffage qui se débitait à ladite mesure.
-
-
-=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: «Le
-pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur
-le sort de la coterie à laquelle ses intérêts lui commanderaient de
-s'attacher, il hésite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour
-le bon motif, à la condition que sa situation ne courra aucun risque.
-On croirait toujours l'entendre s'écrier:
-
- Ah! ne me brouillez pas avec la République!...»
-
-Il est fait allusion à une scène célèbre du _Nicomède_ de Corneille
-(acte II, scène III).
-
-Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indigné que son père
-accepte tranquillement d'être le protégé et, partant, l'humble sujet
-de Rome. En présence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les
-sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe
-aux mains de son frère cadet, Nicomède rappelle son père à la dignité
-royale.
-
- NICOMÈDE.
-
- De quoi se mêle Rome? et d'où prend le sénat,
- Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?
- Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture,
- Et laissez faire après ou Rome ou la nature.
-
- PRUSIAS.
-
- Pour de pareils amis il faut se faire effort.
-
- NICOMÈDE.
-
- Qui partage vos biens aspire à votre mort;
- Et de pareils amis, en bonne politique...
-
- PRUSIAS.
-
- Ah! ne me brouillez point avec la République;
- Portez plus de respect à de tels alliés.
-
-On fait assez fréquemment allusion à ce passage.
-
-
-=351.=--Nos pères, forts mangeurs, étaient, nous l'avons déjà
-noté, grands amateurs d'épices facilitant la digestion de leurs trop
-abondants repas. Parmi les épices les plus recherchées, figurait la
-noix muscade, dont on râpait une certaine quantité sur la plupart des
-mets.
-
-L'usage ou plutôt la mode de la muscade fut pendant quelque temps
-interrompue en France au dix-septième siècle, et voici à quelle
-occasion. Les ragoûts servis à Louis XIV encore jeune la veille du
-jour où il fut pris de la petite vérole, étaient, selon l'ordinaire de
-ce temps, fortement assaisonnés de muscade. L'odeur de la muscade, qui
-l'obsédait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le
-plus profond dégoût pour cette épice, qui--dès lors--se
-trouva déconsidérée et laissée aux tables vulgaires. Les gens comme il
-faut ne purent plus sentir la muscade, et même en entendre parler sans
-en éprouver des nausées. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi
-s'étant réconcilié avec la muscade, elle devint plus à la mode que
-jamais. Ce fut alors que Boileau, décrivant un repas ridicule,
-constata l'engouement pour cette épice dans ce vers devenu célèbre,
-et auquel il est souvent fait allusion:
-
- Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.
-
-
-=352.=--On a gardé mémoire des premiers essais de culture de la
-pensée que fit le roi René d'Anjou, lorsque, vaincu par Alphonse V et
-réfugié en Provence, il cherchait dans de paisibles distractions à se
-consoler des revers qu'il avait éprouvés dans la défense de ses
-royaumes. Il avait, dit-on, obtenu quelques jolis résultats, qui
-furent perdus après lui; et ce ne fut qu'au commencement de notre
-siècle qu'une riche dame anglaise, lady Mary Bennett, fille du comte
-de Tanquerville, reprit la culture de cette fleur, qu'elle amena
-bientôt à un développement particulier, et dont elle obtint des
-variétés très amples et très belles, qui ont été le point de départ
-des collections aujourd'hui connues.
-
-
-=353.=--Charles IV, duc de Lorraine, prince guerrier plein
-d'esprit, mais turbulent, capricieux, se brouilla souvent avec la
-France, qui, deux fois, le dépouilla de ses États et le réduisit à
-subsister de son armée, qu'il louait en bloc à des princes étrangers.
-En 1662, après maintes vicissitudes, il signa le traité dit de
-Montmartre, par lequel il faisait Louis XIV héritier de ses États, à
-condition que les princes de sa famille seraient déclarés princes du
-sang de France, et qu'on lui permettrait de lever un million sur le
-duché qu'il abandonnait pour l'avenir. «Qui aurait dit alors, remarque
-le président Hénault, que le don qu'il faisait, avec des clauses
-évidemment illusoires, se réaliserait sous Louis XV avec le
-consentement de l'Europe entière?» Ce traité poussa le duc à de
-nouvelles bizarreries; il y eut reprise d'hostilités contre la France,
-qui en 1670 le déposséda pour la seconde fois. Turenne le défit à
-Ladenburg en 1674. Le duc battit les Français à son tour, et fit même
-prisonnier le maréchal de Créqui... Enfin il mourut en 1675, âgé de
-soixante-quatorze ans, ayant, quelques jours auparavant, rédigé en
-vers un testament facétieux, dont voici les principaux passages:
-
- Sain d'esprit et de jugement,
- Et voisin de ma dernière heure,
- Je donne à l'Empereur, par ce mien testament,
- Le bonjour avant que je meure.
- Je destine à ma veuve un fonds de bons désirs,
- Dont il sera fait inventaire;
- Pour sa demeure un monastère,
- Le célibat pour ses menus plaisirs,
- La pauvreté pour son douaire.
- A mon neveu je laisse un nom,
- Seul bien qui m'est resté de toute la Lorraine;
- Si ce prince ne peut le porter, qu'il le traîne:
- La France le trouvera bon.
- Pour l'acquit de ma conscience,
- En maître libéral, je me sens obligé
- De remplir de mes gens la servile espérance:
- Je leur donne donc... leur congé:
- Qu'ils le prennent pour récompense.
- Je nomme tous mes créanciers
- Exécuteurs testamentaires,
- Et consens de bon coeur que mes frais funéraires
- Soient faits de leurs propres deniers.
- Qu'on me fasse des funérailles
- Dignes d'un prince de mon nom,
- Et qu'on embaume mes entrailles
- Avec de la poudre à canon.
- Que mon enterrement, solennel et célèbre,
- Fasse bruit dans tous les quartiers;
- Et que les plus menteurs de tous les gazetiers
- Fassent mon oraison funèbre.
-
-On ne saurait assurément faire moindre cas des sentiments et des
-obligations ordinaires de la vie.
-
-Un spirituel rimeur du temps, M. Pavillon, un illustre d'alors,
-répondit au testament de Charles IV par cette épitaphe:
-
- Ci-gît un pauvre duc sans terre,
- Qui fut jusqu'à ses derniers jours
- Peu fidèle dans ses amours,
- Et moins encore dans ses guerres.
-
- Il donna librement sa foi
- Tour à tour à chaque couronne,
- Et se fit une étroite loi
- De ne la garder à personne.
-
- Il entreprit tout au hasard,
- Se fit tout blanc de son épée:
- Il fut brave comme César,
- Et malheureux comme Pompée.
-
- Il se vit toujours maltraité,
- Par sa faute ou par son caprice;
- On le détrôna par justice,
- On l'enterra par charité.
-
-
-=354.=--On a beaucoup discuté pour fixer la provenance
-étymologique de notre particule affirmative _oui_. D'après une opinion
-assez accréditée, il faudrait y voir tout simplement le participe
-passé du verbe _ouïr_, avec la signification de: «la chose ouïe,
-entendue, convenue.» D'après Ménage, grand étymologiste du
-dix-septième siècle, ce mot se serait formé du latin _hoc est_ (cela
-est), qui, par abréviation ou contraction, serait devenu _oc_ dans la
-partie méridionale de la France, et _oïl_ dans les provinces du Centre
-et du Nord. De là d'ailleurs, c'est-à-dire de la manière de prononcer
-la particule affirmative, s'établit la délimitation philologique entre
-la _langue d'oc_ et la _langue d'oïl_.
-
-
-=355.=--Les bouts-rimés doivent, dit-on, leur origine à Duclos,
-poète fort médiocre, qui vivait au milieu du dix-huitième siècle. Il y
-donna lieu par les plaintes qu'il fit au sujet de trois cents sonnets
-qui, disait-il, lui avaient été dérobés, qu'il regrettait fort,
-quoiqu'il n'en eût encore composé que les rimes, ayant pour habitude
-de les commencer toujours par là.
-
-Ces lamentations parurent si singulières à ceux qui les entendirent,
-qu'ils résolurent de s'exercer d'abord à choisir des rimes bizarres,
-qu'ils s'amusaient à remplir ensuite de diverses manières, et sur
-divers sujets. Le bruit de ce genre de travail s'étant répandu de
-proche en proche, il devint à la mode dans le monde des beaux esprits;
-et depuis bien des gens en ont fait usage.
-
-
-=356.=--Le dieu Terme, protecteur des limites, fut de bonne heure
-vénéré des Romains. Numa Pompilius introduisit son culte à Rome; et ce
-peuple, tout entier livré aux travaux de l'agriculture, adorait le
-dieu sous la garde duquel étaient placées les bornes des champs. La
-légende racontait que lorsqu'il s'agit d'inaugurer la statue de
-Jupiter sur le Capitole, et que, dans cette vue, on fit subir un
-brusque déplacement à tous les dieux qui avaient une portion de
-terrain sur le mont Tarpéien, _Terme_ seul résista opiniâtrément, et
-que nul effort humain ne put réussir à déplacer sa statue. Les augures
-déclarèrent alors que c'était là l'indice que jamais les limites de
-l'empire romain ne reculeraient; et le culte rendu au dieu Terme ne
-devint que plus ardent. Toujours est-il que, aux temps les plus
-anciens, une loi romaine dévouait aux dieux infernaux le propriétaire
-qui se rendait coupable d'un déplacement de _terme_. A l'origine, le
-dieu Terme fut symbolisé par une simple pierre,--qu'on assimila
-même à celle que Saturne avait avalée, croyant avaler son fils
-Jupiter.--Dans les siècles élégants de Rome, Terme fut un sylvain
-à tête et taille humaines, mais dont les extrémités inférieures
-n'étaient jamais qu'un bloc équarri,--l'absence des pieds
-symbolisant son absolue stabilité. L'inauguration d'un terme donnait
-presque toujours lieu à une fête champêtre; c'est une scène de ce
-genre que nous voyons représentée sur une ancienne lampe romaine, dont
-nous donnons le fac-similé d'après un recueil d'antiquités publié en
-1778 par Bartoli. On y voit, en même temps que la houlette ou bâton du
-berger, des instruments de musique pastorale, les cymbales, la flûte
-double, la flûte de Pan, ainsi que le broc pour les libations.
-
-[Illustration: FIG. 29.--Inauguration d'un dieu Terme, d'après
-une lampe antique.]
-
-
-=357.=--Il périt plus de quatre cent mille hommes aux
-croisades,--dit Saint-Foix,--mais nous en rapportâmes des
-modes, entre autres celle de se vêtir de longs habits. Dans les
-douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, on portait une
-soutane qui descendait jusqu'aux pieds. Il n'y a d'ailleurs pas plus
-de deux cents ans que la soutane a été réservée aux seuls
-ecclésiastiques. Avant cette époque, tous les gens dits de robe, les
-professeurs et les médecins, étaient en soutane, même chez eux. Les
-nobles imaginèrent qu'en faisant faire une longue queue à la soutane,
-ils auraient le prétexte d'avoir un homme pour la porter, et que
-l'avilissement de cet homme donnerait un relief et un air de
-distinction au maître.
-
-
-=358.=--Théodose dit le Jeune était si indifférent aux intérêts
-de l'empire, qu'il avait pris l'habitude de signer sans les lire
-les actes qu'on lui présentait. La vertueuse Pulchérie, sa soeur,--que
-l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes,--qui gouvernait
-en quelque sorte en son nom, voulant lui montrer à quel danger il
-s'exposait en agissant ainsi, lui présenta un jour un acte, qu'il
-signa sans en connaître le sujet, et qui n'était autre chose qu'un
-renoncement à l'empire pour devenir esclave. Quand Pulchérie lui fit
-voir la teneur de ce document, il en eut une telle confusion qu'il ne
-retomba jamais dans la même faute.
-
-
-=359.=--En l'honneur de quel personnage célèbre français fut
-prononcée la première oraison funèbre pendant la cérémonie religieuse
-faite en l'honneur du défunt?
-
---Autant qu'on croit, ce fut en l'honneur du connétable Bertrand
-du Guesclin que, pour la première fois, un orateur ecclésiastique fit
-du haut de la chaire l'éloge du mort. Lors d'un service solennel
-célébré en 1389 à Saint-Denis par ordre du roi Charles VI, Henri
-Cassinel, évêque d'Auxerre, fit un discours très pathétique sur la vie
-du fameux connétable, inhumé d'ailleurs dans la nécropole royale.
-
-
-=360.=--Le mot _anecdote_, qui nous vient du grec, a perdu chez
-nous--tout au moins de nos jours--le sens qui en faisait le
-caractère primitif.
-
-L'anecdote est pour nous aujourd'hui un menu fait, plus ou moins
-intéressant, se rapportant à un personnage ou à une circonstance
-historique quelconque. On pourrait, par suite de l'acception moderne,
-définir l'anecdote la monnaie de l'histoire.
-
-A l'origine, c'est-à-dire chez les anciens Grecs, tel n'était pas le
-sens du mot, formé de _an_ privatif, _ek_, en dehors, et _didômi_,
-donner, publier. Le mot _anecdote_, qui équivalait à notre mot
-_inédit_, désignait alors des circonstances historiques que les
-auteurs avaient gardées secrètes et que l'on révélait.
-
-Ainsi Muratori, prenant le mot dans le sens ancien, a intitulé
-_Anecdotes grecques_ les ouvrages des Pères grecs qu'il a tirés des
-anciens manuscrits et imprimés pour la première fois. Fréquemment,
-d'ailleurs, le mot _anecdote_ fut employé sous une forme adjective. On
-disait jadis, par exemple: «C'est là une historiette _anecdote_.» Nous
-dirions aujourd'hui _anecdotique_.
-
-«Les anecdotes de Procope sont les seules qui nous restent de
-l'antiquité,--dit Vigneul-Marville dans ses _Mélanges_ publiés en
-1725;--on prend un plaisir extrême à lire la vie secrète des
-princes... Les _Anecdotes de Florence_, par le sieur de Varillas, ne
-nous apprennent rien que tout le monde ne sache... Je m'attendais,
-selon la force du mot _anecdote_, à d'anciens mémoires nouvellement
-déterrés. Mais rien de tout cela.»
-
-Celui qui a revu le Dictionnaire de Furetière a fort bien remarqué,
-sur le mot _anecdotes_, que le mot grec _anekdota_ ne signifie pas,
-comme quelques-uns l'ont cru, une histoire des actions particulières
-d'un prince ou d'un peuple, mais une histoire jusque-là non connue et
-qu'on met en lumière. C'est dans ce sens que Cicéron promettait un
-jour à son ami Atticus de publier des _anecdotes_, qu'il avait
-composées à l'exemple de Théopompe, qui écrivit l'histoire de son
-temps fort satiriquement, surtout contre Philippe de Macédoine et ses
-capitaines.
-
-Au siècle dernier, de nombreux recueils anecdotiques furent publiés,
-dont le titre avait encore le sens de révélation: _Anecdotes de la
-cour_, _Anecdotes des républiques_, etc.
-
-Mais nous avons changé cela, comme bien d'autres choses.
-
-
-=361.=--«Il n'est aucun pays, dit un auteur du siècle dernier, où
-la manie des titres soit plus grande qu'en Allemagne; c'est en quelque
-sorte une maladie du climat, comme le spleen en Angleterre. _Sa
-Grâce_, _Sa Gracieuseté_, sont des qualifications banales qui, chez
-les Germains, s'appliquent indistinctement à un prince, à un
-conseiller, à son secrétaire, et pour ainsi dire au premier faquin
-dont on requiert l'appui ou la recommandation.»
-
-La chancellerie allemande a poussé même les choses à ce point qu'elle
-n'expédie pas un décret de mort sans que le mot _gracieux_ ne s'y
-trouve placé. L'huissier qui notifie un arrêt à un condamné lui dit:
-«Écoutez la gracieuse sentence que le très gracieux conseil vient de
-prononcer à votre égard.»
-
-
-=362.=--La rue Saint-Sauveur s'appelait autrefois rue _du
-Bout-du-Monde_, et ce nom lui venait d'une enseigne où l'on avait
-peint un bouc, un duc (oiseau) et un globe terrestre précédés du mot
-_AV_. Cela faisait _AV BOUC DUC MONDE_, ce que l'on lisait: _Au bout
-du monde_.
-
-
-=363.=--On voyait jadis au carrefour appelé la pointe
-Saint-Eustache une grande pierre posée sur un égout en forme de petit
-pont, et qu'on appelait le pont Alais, du nom de Jean Alais. Cet
-homme, pour se rembourser d'une somme qu'il avait prêtée au roi, fut
-l'inventeur et le fermier d'un impôt d'un denier sur chaque panier de
-poisson qu'on apportait aux Halles: il en eut tant de regret qu'il
-voulut, en expirant, être enterré sous cette pierre, dans cet égout
-des ruisseaux des halles.
-
-
-=364.=--Sous la première et jusque vers la fin de la seconde
-race, on ne portait qu'un nom, et ce nom n'était point attaché à la
-filiation et parenté; celui du fils était presque toujours différent
-de celui du père. Tous les noms étaient communs, comme le sont
-aujourd'hui les noms de baptême Jacques, François, Pierre, Paul,
-Philippe, etc. Le père, à la naissance d'un fils, lui donnait le nom
-qui lui venait dans l'idée, Filmer, Thierry, Gogon, Gontran, Eudes,
-Pépin, etc., et on le baptisait sous ce nom. Il pouvait arriver que
-vingt hommes dans une province portassent le même nom sans être
-parents.
-
-Ce ne fut que vers la seconde race que, les fiefs, qui n'étaient
-auparavant qu'à vie, étant devenus héréditaires, on prit le nom du
-fief que l'on possédait, et ce nom devint aussi héréditaire dans la
-famille.
-
-Chez les Grecs et les Romains, et chez bien d'autres peuples, les
-filles conservaient leur nom en se mariant; ce n'est que depuis
-l'entier établissement du christianisme qu'elles prennent celui de
-leur mari.
-
-
-=365.=--Charles-Quint et François Ier, alors son prisonnier,
-s'étant trouvés ensemble au passage d'une porte, l'empereur, qui
-voulait par des politesses préparer le roi à lui céder ses prétentions
-sur Naples, sur le Milanais, sur Gênes, sur la Flandre et l'Artois,
-offrit le pas à son hôte, qui le refusa. Arrêtés par ce débat, ils
-s'adressèrent au grand maître de Malte, Villiers de l'Ile-Adam, qui se
-trouvait là, pour qu'il décidât ce point d'étiquette.
-
-«Je prie Dieu, répondit Villiers, qu'entre Vos Majestés il ne s'élève
-à l'avenir d'autres différends que pour le passage d'une porte.» Puis,
-parlant à François Ier: «Je crois, Sire, que vous ne devez pas refuser
-les honneurs que le premier prince de la chrétienté veut accorder chez
-lui au plus grand roi de l'Europe.»
-
-Il n'était guère possible, dit l'auteur qui rapporte cette anecdote,
-de faire passer le roi de France par une plus belle porte.
-
-
-=366.=--Chacun sait que le mot _mausolée_, ayant l'acception de
-tombeau magnifique, vient de la superbe sépulture que la reine de
-Carie Arthémise fit élever à son époux Mausole, et qui passait chez
-les anciens pour une des sept merveilles du monde. Mais voici,
-paraît-il, dans quelles circonstances ce mot fut introduit dans notre
-langue.
-
-«Malherbe, dit Ant. de Latour, dans la notice biographique qu'il a
-placée en tête d'une édition des oeuvres de ce poète, Malherbe avait
-un fils, jeune homme plein de mérite, qui était conseiller au
-parlement d'Aix. Le jeune Malherbe fut tué dans un duel. Tallemant des
-Réaux affirme même qu'il périt assassiné dans une querelle. Malherbe
-voulut se battre contre le meurtrier, nommé de Piles; et comme Balzac
-lui représentait que de Piles n'avait pas vingt-cinq ans, et qu'il en
-avait, lui, soixante-douze: «C'est bien pour cela, répondit-il; je ne
-hasarde qu'un sou contre une pistole.» La famille de Piles lui offrit
-de l'argent pour l'apaiser. Il refusa d'abord avec opiniâtreté; mais
-ses amis lui représentèrent qu'il devait accepter les dix mille écus
-qu'on lui proposait. «Soit, dit-il, puisqu'on m'y contraint, je
-prendrai cet argent; mais je n'en garderai rien pour moi:
-_j'emploierai le tout à faire bâtir un_ MAUSOLÉE _à mon fils_.»
-
-En employant le mot _mausolée_ au lieu de tombeau, remarque le
-biographe, c'était un vocable nouveau qu'il donnait à la poésie, et
-partant à la langue française.
-
-
-=367.=--On lit dans les _Récréations mathématiques et physiques_
-d'Ozanam un trait qui prouve que, bien avant qu'on eût isolé le
-phosphore, on connaissait les effets de ce corps dans l'état de
-nature, et qu'à l'occasion l'on sut en faire usage.
-
-Kenette, deuxième roi d'Écosse, qui régnait à la fin du neuvième
-siècle, voulant soumettre les Pictes, montagnards farouches, ennemis
-de toute domination, qui avaient tué son père le roi Alpin, proposa à
-sa noblesse et à son peuple de les combattre. La cruauté des Pictes et
-leurs succès dans une guerre récente épouvantaient les Écossais, qui
-refusèrent de marcher contre eux. Pour les y résoudre, Kenette
-recourut à la ruse.
-
-Il fit inviter à des fêtes qui devaient durer plusieurs jours, les
-principaux citoyens et les chefs des armées. Il les reçut avec la plus
-grande civilité, les combla de prévenances, leur prodigua les festins
-et les plaisirs de toutes sortes.
-
-Un soir que la fête avait été plus brillante, que les liqueurs les
-plus agréables et les plus enivrantes avaient coulé en abondance, le
-roi, feignant la fatigue, invita ses convives à se livrer avec lui aux
-douceurs du sommeil... Déjà le silence régnait dans le palais: les
-nobles, qui avaient abusé des boissons, dormaient profondément, quand
-des hurlements épouvantables retentirent autour d'eux.
-
-Troublés, étourdis à la fois par les fumées du vin et par un lourd
-sommeil, ils aperçoivent le long des salles où ils sont couchés des
-spectres affreux, tout en feu, armés de bâtons enflammés, portant de
-grandes cornes de boeufs dont ils se servaient pour pousser des
-beuglements terribles et pour faire entendre ces paroles: «La justice
-de Dieu attend les Pictes, meurtriers du roi Alpin; leur châtiment
-approche... Dieu bénira ceux qui se seront faits les instruments de
-la vengeance, dont nous sommes les messagers.»
-
-Le stratagème du roi Kenette produisit tout l'effet qu'il en
-attendait. Le lendemain, dans un conseil, les seigneurs rendant compte
-de leur vision nocturne, et le roi assurant qu'il avait entendu et vu
-les mêmes apparitions, il fut convenu d'une voix unanime qu'on devait
-obéir à Dieu et marcher contre les Pictes, qui peu après furent
-attaqués, vaincus trois fois de suite et taillés en pièces. Il va de
-soi que l'assurance due à la promesse d'intervention divine aida
-beaucoup à la victoire des Écossais.
-
-Ce fut ainsi que le roi Kenette sut mettre à profit des effets de
-phosphorescences naturelles, qui lui avaient été indiqués sans doute
-par un observateur de son entourage. Tout avait consisté à choisir des
-hommes de grande taille, qu'on avait recouverts de peaux de grands
-poissons dont les écailles reluisent extraordinairement, et de leur
-mettre à la main des branches d'un certain bois mort qui jette aussi
-des lueurs phosphorescentes.
-
-
-=368.=--L'écrivain Stendhal (Henri Beyle de son vrai nom) a
-publié en un gros volume la biographie de Rossini, son contemporain.
-
-«Or--dit Hippolyte Lucas dans ses _Portraits et Souvenirs
-littéraires_, qui viennent d'être publiés par son fils--c'était
-une chose curieuse que d'entendre Rossini parler de ses biographes,
-qui tous ont prétendu avoir vécu dans son intimité, bien qu'il n'ait
-connu aucun d'entre eux. Voici ce qui lui est arrivé avec Stendhal. Sa
-biographie avait déjà été publiée depuis longtemps par le spirituel
-écrivain, sans que Rossini l'eût jamais rencontré. Un jour, il entra
-chez le directeur du Théâtre-Italien, où se trouvait Mme Pasta, en
-conversation avec un gros monsieur d'une apparence assez lourde.
-Celui-ci se leva, à l'arrivée de Rossini, salua et sortit sans mot
-dire: «Est-ce que vous êtes fâché? dit Mme Pasta à Rossini.--Moi,
-fâché! avec qui?--Mais avec ce monsieur qui vient de sortir!--Je
-ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.--Voilà qui est singulier,
-dit Mme Pasta, c'est M. Stendhal.--Ah! reprit Rossini, celui qui a
-écrit mon histoire! je ne suis pas fâché de l'avoir vu une fois dans
-ma vie.»
-
-«Cette anecdote m'a été racontée par Rossini; et je lui ai entendu
-dire également qu'il n'avait ni vu ni connu l'auteur allemand d'une de
-ses biographies en trois volumes, traduite en Belgique, et qui
-n'était d'ailleurs qu'un long et méchant roman.»
-
-
-=369.=--On a relevé les divers moyens employés par certains
-compositeurs célèbres pour _s'entraîner_ à la création de leurs
-oeuvres:
-
-Gluck, pour s'échauffer l'imagination et se transporter immédiatement
-en Aulide ou à Sparte, avait coutume de se placer au milieu d'un beau
-paysage; et là, un piano devant lui, une bouteille de champagne sous
-la main, il écrivit ses deux _Iphigénie_, son _Orphée_, etc.
-
-Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre, à peine éclairée par
-une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures
-silencieuses de la nuit, il attendait venir l'inspiration musicale.
-
-Cimarosa se plaisait au milieu du tumulte et du bruit; il aimait à
-avoir beaucoup de monde autour de lui pour composer. Souvent il lui
-arriva d'écrire dans l'espace d'une nuit les motifs de huit à dix airs
-charmants, qu'il achevait ensuite au milieu d'une bruyante compagnie.
-
-Cherubini avait également l'habitude de composer en société. Si
-l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes à
-ceux qui jouaient auprès de lui, et le couvrait ensuite de caricatures
-et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres;
-car son crayon était toujours aussi facile que sa plume, quoique bien
-différemment éloquent.
-
-Sacchini ne pouvait écrire une phrase musicale si sa femme, qu'il
-aimait beaucoup, n'était auprès de lui, et si un chat dont il
-raffolait ne gambadait dans sa chambre.
-
-Paësiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il
-écrivit le _Barbier de Séville_, la _Meunière_, et d'autres partitions
-charmantes.
-
-Zingarelli dictait sa musique à ses élèves après avoir lu un passage
-des Pères de l'Église ou de quelque classique latin.
-
-Haydn, solitaire et sombre, après avoir mis à son doigt la bague que
-lui avait envoyée Frédéric II et qu'il disait lui être nécessaire pour
-évoquer l'inspiration, se plaçait devant son piano, et après quelques
-instants prenait, comme il disait, son essor dans les choeurs des
-anges.
-
-
-=370.=--Ce n'est pas d'aujourd'hui que les lapins, par leur
-surabondante propagation, ont été une cause d'inquiétude pour
-certaines régions.
-
-«En Espagne, lisons-nous chez un compilateur du dix-huitième siècle,
-les lapins causèrent jadis de grands dommages. Quelques médailles
-antiques représentent l'Espagne personnifiée par une femme triste
-ayant un lapin à ses pieds. On assure que ces animaux, en creusant le
-sol pour y établir leurs terriers sous les murs et les maisons de
-l'ancienne Tarragone, causèrent le renversement de cette ville, qui,
-en s'écroulant, ensevelit sous ses ruines un grand nombre de ses
-habitants.»
-
-
-=371.=--Le titre de littérateur, dit une gazette de l'an XII, a
-été longtemps interdit à tout homme qui prétendait aux postes de
-distinction. Bussy-Rabutin, frère de Mme de Sévigné, se défendait
-vivement d'être écrivain, comme un autre se fût défendu d'une
-bassesse. Il disait qu'il n'écrivait qu'en homme de qualité. Le
-cardinal de Bernis fut longtemps embarrassé de sa réputation
-littéraire. A l'avènement de Louis XVI, les tantes du roi lui
-proposèrent de le rappeler au ministère. «Je n'en veux point,
-répondit-il, il a fait des vers.»
-
-Le duc de Nivernois ne fit publier ses poésies qu'après la Révolution.
-On a entendu le duc de Choiseul parler de Saint-Lambert, auteur des
-_Saisons_, mais homme très distingué et vaillant militaire, avec une
-sorte de mépris, parce qu'il cultivait les lettres. Turgot, qui avait
-un goût marqué pour la poésie, et parfois y réussissait très bien, en
-fit un secret qu'il ne confia qu'à quelques intimes.
-
-
-=372.=--A Manille et à Java, où le café croît spontanément dans
-les champs, la dissémination de sa graine s'opère très souvent par
-l'intermédiaire d'une espèce de belette appelée à Manille _Viverra
-musanya_ et à Java _Lawach_.
-
-Cet animal est très friand des baies du caféier, qui, on le sait sans
-doute, ont un peu la forme et le goût de nos cerises; c'est le noyau
-qui constitue pour nous le grain de café.
-
-Le lawach va donc par la plantation et se gorge de baies. Entrée dans
-son estomac, la chair ou pulpe se digère; mais les petites fèves qui
-forment le noyau ressortent sans avoir subi aucune altération. Tout au
-contraire, le séjour dans le corps de l'animal leur communique,
-dit-on, un arome, un goût particuliers, qui font que des gens les
-recherchent très soigneusement pour les vendre aux gourmets du pays.
-Comme cette récolte ne saurait être abondante, elle se consomme en
-général dans le pays. Aussi les amateurs de Manille et de Java
-disent-ils que nous ne connaissons pas le meilleur café, puisque nous
-n'avons pas goûté à celui qui se raffine dans les entrailles du
-lawach.
-
-
-=373.=--L'abbé Aubert, fabuliste et conteur ingénieux du
-dix-huitième siècle, explique ainsi la substitution du _vous_ au _tu_
-dans le langage moderne.
-
-«Pendant une longue suite de siècles, l'on employa exclusivement _tu_
-et _toi_ pour désigner la personne à qui l'on parlait. Les Hébreux,
-les Grecs, les Latins, ne connaissaient que cette formule, dont on se
-servait aussi bien pour s'adresser à la Divinité et aux princes qu'aux
-personnes les plus intimes. Mais lorsque l'esprit d'égalité fut
-anéanti en Europe par la puissance oppressive des Césars et qu'on ne
-chercha plus à s'élever que par de fausses marques de grandeur, la
-simplicité du _tu_ choqua l'orgueil des maîtres du monde. Pendant que,
-pour se désigner avec une idée d'amplitude personnelle, ils dirent
-_nous_ en parlant d'eux-mêmes, ils voulurent être appelés _vous_, du
-mot qui servait à désigner plusieurs personnes, afin de faire entendre
-qu'ils valaient, à eux seuls, plus que ceux qui rampaient à leurs
-pieds. On dut donc s'accoutumer à nommer ce qui n'était qu'un du nom
-de plusieurs. Dès lors _tu_ et _vous_ devinrent les symboles de la
-puissance et de l'infériorité. Toutefois _tu_ et _toi_ conservent
-encore un empire d'autant plus flatteur et glorieux qu'il a pour
-sujets et pour partisans les amis, les amants, les époux, les frères,
-les mères, les pères, et même aujourd'hui, dans la plupart des
-familles, les enfants.»
-
-
-=374.=--Quand Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda l'ordre de
-la Toison d'or, à l'occasion de son mariage avec l'infante de
-Portugal, il décida que le collier de l'ordre, qui porterait le bélier
-d'or, serait composé de doubles fusils (briquets du temps), séparés
-par une gerbe de flammes. Les héraldistes affirment que ce choix lui
-fut dicté parce que le fusil, comme on peut le voir par la gravure que
-nous reproduisons, avait la forme d'un B, première lettre de
-_Bourgogne_ ou _Burgundia_.
-
-[Illustration: FIG. 30.--Frontispice du _Blason des armoiries de
-tous les chevaliers de la Toison d'or_, publié en 1632 par D.
-Clufflet, à Anvers.]
-
-=375.=--Le P. Honoré, célèbre capucin, traitait en chaire, sous
-une forme burlesque, les vérités les plus terribles de la religion, et
-cependant, en faisant rire, il touchait parfois très profondément les
-coeurs. Un jour, par exemple, il avait mis à côté de lui plusieurs
-têtes de mort. En prenant une dans ses mains: «Parle, lui disait-il,
-ne serais-tu pas la tête d'un magistrat?» Comme elle n'avait garde de
-répondre: «Qui ne dit rien consent,» reprenait-il. Et, lui mettant un
-bonnet de juge, il lui faisait une sévère mercuriale sur les abus
-qu'elle avait pu commettre dans les actes de son ministère. Il la
-jetait ensuite avec horreur, et en reprenait successivement plusieurs
-autres, parcourant ainsi toutes les conditions, et adressant à chaque
-tête un discours analogue à l'état qu'il lui avait attribué, et en
-vertu duquel il l'avait affublée de différentes coiffures, et toujours
-en répétant, pour expliquer ces diverses attributions: «Qui ne dit
-rien consent.»
-
-
-=376.=--Un hareng de médiocre grandeur produit 10,000 oeufs. On a
-vu des poissons pesant une demi-livre contenir 100,000 oeufs. Une
-carpe de quatorze pouces de longueur en avait 262,224, suivant Petit,
-et une autre, longue de seize pouces, 342,144; une perche contenait
-281,000 oeufs, une autre 380,640 (_Perca lucioperca_, Linn.). Une
-femelle d'_esturgeon_ pondit 119 livres pesant d'oeufs; et comme sept
-de ces oeufs pesaient un grain, le tout pouvait être évalué à 7
-millions 653,200 oeufs. Leeuwenhoeck a trouvé jusqu'à 9,344,000 oeufs
-dans une seule _morue_. Si l'on calcule combien de millions de morues
-en pondent autant chaque année, si l'on ajoute une multiplication
-analogue pour chaque femelle de toutes les espèces de _poissons_ qui
-peuplent les mers, on sera effrayé de l'inépuisable fécondité de la
-nature. Quelle richesse! quelle profusion incroyable! Et si tout
-pouvait naître, qui pourrait suffire à la nourriture de ces légions
-innombrables? Mais les poissons dévorent eux-mêmes ces oeufs pour la
-plupart; les hommes, les oiseaux, les animaux aquatiques, les
-sécheresses qui les laissent sur le sable aride des rivages, les
-dispersions causées par les courants, les tempêtes, etc., détruisent
-des quantités incalculables de ces oeufs, dont le nombre aurait
-bientôt encombré l'univers.
-
-Si tous les oeufs du hareng devenaient poissons, il ne faudrait pas
-plus de huit ans à l'espèce pour combler tout le bassin de l'Océan,
-car chaque individu en porte des milliers qu'il dépose à l'époque du
-frai. Si nous admettons que le nombre en est de 2,000, qui produisent
-autant de harengs, moitié mâles, moitié femelles, dans la seconde
-année il y aura 200,000 oeufs, dans la troisième 200,000,000, dans la
-quatrième 200,000,000,000, etc., et dans la huitième ce même nombre ne
-pourra être exprimé que par un 2 suivi de trente-quatre chiffres. Or,
-comme la terre contient à peine autant de centimètres cubes, il
-s'ensuit que, si tout le globe était couvert d'eau, il ne suffirait
-pas encore pour tous les harengs qui existeraient.
-
-
-=377.=--Dans le premier voyage aérien que Blanchard fit en
-Hollande, le paysan sur le champ duquel il descendit, bien moins
-touché de ce merveilleux spectacle que du dommage fait à quelques
-touffes d'herbes, déchira le ballon et fut sur le point d'assommer
-l'aéronaute, qui ne se tira de ses mains qu'en souscrivant un billet
-de dix ducats. Cité en justice pour réparation du dommage, ce paysan
-dit aux juges: «La loi de notre pays porte, en termes formels, que
-tout ce qui tombe des airs ou du ciel sur un champ appartient au
-propriétaire de ce champ. Or M. Blanchard et son ballon sont tombés
-des airs dans mon champ: M. Blanchard et son ballon m'appartenaient
-donc. J'ai permis à M. Blanchard de se racheter moyennant dix ducats,
-il est clair qu'il me les doit; et s'il me les doit, c'est que je ne
-lui dois rien.»
-
-Ce syllogisme en bonne forme parut péremptoire. M. Blanchard eut le
-bon esprit d'en rire le premier; et l'affaire n'alla pas plus loin.
-
-
-=378.=--Au cours de son premier voyage de découverte, Christophe
-Colomb, en un moment de péril, avait fait voeu de faire, s'il revoyait
-l'Espagne, un pèlerinage au célèbre monastère de Guadeloupe, en
-Estramadure. Lorsqu'il accomplit ce voeu, avant de partir pour son
-second voyage, les moines, qui le reçurent avec de grands honneurs,
-obtinrent de lui la promesse qu'il donnerait le nom de leur monastère
-à la première terre un peu importante qu'il découvrirait. Et quand, le
-lundi 4 novembre 1493, il trouva une île que les naturels appelaient
-_Turuqueira_, Colomb, fidèle à sa promesse, la nomma Sainte-Marie de
-_Guadeloupe_. On a dit simplement depuis la Guadeloupe.
-
-
-=379.=--On ne saurait citer un succès dramatique égal à celui
-qu'obtint, en 1765, la tragédie de Du Belloy, intitulée _le Siège de
-Calais_. Bien qu'absolument dépourvue de qualités littéraires, et
-offrant presque à chaque scène l'exemple du style incorrect, dur,
-ampoulé, cette pièce excita un indescriptible enthousiasme, qui
-s'explique par cela qu'ayant choisi une des situations les plus
-propres à exalter les sentiments patriotiques, l'auteur donnait aux
-écrivains dramatiques l'exemple de puiser les sujets de leurs ouvrages
-dans les beaux traits de l'histoire nationale. Pour la première fois,
-à la fin de la représentation, l'auteur dut paraître sur la scène; le
-roi lui fit remettre une médaille d'or d'une valeur de vingt-cinq
-louis, les magistrats de Calais lui envoyèrent, dans une boîte d'or,
-des lettres de citoyen de leur ville, et son portrait fut placé dans
-une salle de l'Hôtel, parmi ceux des bienfaiteurs de la cité.
-
-Or, un soir que, en présence de Louis XV, la pièce était applaudie à
-outrance par un public transporté d'admiration, le roi, remarquant que
-le jeune duc de Noailles ne manifestait aucun enthousiasme:
-
-«Je vous croyais meilleur Français, lui dit-il.
-
---Ah! Sire, répliqua le duc, qui faisait hautement profession de
-purisme littéraire, je voudrais bien que les vers de la pièce fussent
-aussi français que moi!»
-
-
-=380.=--A Venise, jadis, lors des exécutions capitales, il était
-de tradition que le bourreau, avant de frapper le condamné, s'avançât
-au bord de l'échafaud, et, s'adressant aux juges, qui étaient tenus
-d'assister au supplice, leur criât par trois fois: «Souvenez-vous du
-pauvre boulanger!»
-
-Voici en quels termes un historien de l'illustre république explique
-l'origine de cette coutume.
-
-Un jour, des sbires aperçoivent un homme assassiné dont le sang fume
-encore. A côté de lui se trouve la gaine d'un couteau. Ils rencontrent
-à peu de distance un boulanger s'éloignant du lieu de l'assassinat.
-Ils l'arrêtent, le fouillent. Il est muni d'un couteau ensanglanté, et
-auquel la gaine trouvée près du cadavre s'adapte parfaitement. Le
-malheureux déclare qu'il a ramassé ce couteau à quelques pas de là.
-Les plus violents soupçons s'élèvent contre lui. Il est mis à la
-question. Vaincu par les tourments et pour y échapper, il s'avoue
-coupable. On le condamne à périr sur le bûcher. Quelque temps après,
-le véritable auteur du crime attribué à cet homme est arrêté pour un
-nouveau forfait, dont il est convaincu. Sur l'échafaud, il déclare que
-le boulanger qui a été exécuté sur de fausses conjectures, auxquelles
-une gaine trouvée auprès du corps d'un homme assassiné avait donné
-lieu, était innocent. C'est lui, dit-il, qui a commis le meurtre, avec
-un couteau dont il avait laissé tomber la gaine près du cadavre, puis
-il avait jeté le couteau à quelque distance de là. Depuis, à chaque
-exécution, le bourreau devait, par trois fois, rappeler aux juges
-l'erreur judiciaire dont le boulanger innocent avait été victime.
-
-
-=381.=--Le peintre Raphaël avait assez de mérite pour admettre la
-critique, mais il voulait qu'elle fût juste et convenablement
-exprimée. Deux cardinaux ayant un jour remarqué de façon peu déférente
-qu'il avait fait dans un de ses tableaux les visages de saint Pierre
-et de saint Paul trop rouges:
-
-«Messieurs, leur dit-il, ne vous étonnez point. J'ai peint les saints
-apôtres ainsi qu'ils doivent être au ciel. Cette rougeur leur vient
-sans doute de la honte qu'ils éprouvent de voir l'Église aussi mal
-représentée ici-bas.»
-
-
-=382.=--Aux premiers temps du théâtre de France, les comédiens
-achetaient d'ordinaire aux auteurs leurs ouvrages moyennant une somme
-une fois donnée, laquelle variait de trois écus à cent cinquante ou
-deux cents pistoles. Quinault fut, paraît-il, le premier auteur
-dramatique dont les comédiens achetèrent une pièce (en 1633) non plus
-à prix fixe, mais moyennant un droit proportionnel à la recette
-qu'elle ferait faire. Ils lui proposèrent de toucher, pour sa pièce en
-cinq actes, le neuvième de la recette. Il accepta cette condition. Par
-la suite, les autres auteurs l'adoptèrent, et enfin un règlement du
-roi la sanctionna,--mais seulement en 1697.
-
-L'auteur avait, pour cinq actes, le neuvième de la recette, tous frais
-prélevés; pour trois, le douzième seulement. Ce nouveau mode de
-rétribuer les auteurs ne fut pas du goût de tous les acteurs ou
-directeurs de spectacle. Mlle Beaupré, une des premières femmes qui
-aient joué sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où l'on
-représentait les pièces de Corneille, disait un jour:
-
-«M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des
-pièces que l'on nous faisait en une nuit; on y était accoutumé; on y
-venait tout de même, et nous gagnions beaucoup. Présentement, nous
-gagnons peu de chose, parce que les pièces de M. Corneille nous
-coûtent trop cher.»
-
-
-=383.=--Dans la satire où il prend si vigoureusement à partie
-l'_Équivoque_ maudit ou maudite,
-
- Du langage français bizarre hermaphrodite...
- Mâle aussi dangereux que femelle maligne,
-
-Boileau qui, d'ailleurs, attaque l'équivoque de pensées plus encore
-que l'équivoque de mots:
-
- ... Vais-je [dit-il]
- Exprimer tes détours burlesquement pieux
- Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux,
- Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse,
- Le larcin, le duel, le luxe, la paresse,
- En un mot faire voir, à fond développés,
- Tous ces dogmes affreux, d'anathèmes frappés,
- Que, sans peur, débitant tes distinctions folles,
- L'Erreur encor partout maintient dans tes écoles?...
- J'entends d'ici déjà tes docteurs frénétiques
- Hautement me compter au rang des hérétiques,
- M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur,
- Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur,
- De Pascal, de _Wendrock_ copiste misérable,
- Et, pour tout dire enfin, janséniste exécrable.
-
-En lisant ce passage, on peut se demander quel est le Wendrock cité
-ici par le poète et dont le nom semble ne pas avoir passé autrement à
-la postérité.
-
-Or ce Wendrock n'est autre que le célèbre Nicole, qui avait cru devoir
-traduire en latin les _Lettres provinciales_ de Pascal, et qui avait
-pris ce pseudonyme pour publier sa traduction.
-
-
-=384.=--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot à la date du 24
-octobre 1631:
-
-«Le vendredi 17 fut donné arrest en la Chambre de justice établie à
-l'arsenal, de condamnation _aux galères à perpétuité_ avec
-confiscation de biens à l'encontre des nommés Senelle et Duval, pour
-avoir fait des jugements téméraires et sinistres de la santé du roi.
-La vie de ce monarque est trop chère au Ciel pour la soumettre aux
-caprices des hommes.»
-
-D'où nous devons conclure qu'au beau temps de Louis le
-Juste--ainsi nommé parce qu'il était né sous le signe de la
-Balance--quelques paroles inconsidérées pouvaient avoir une
-_certaine_ gravité.
-
-
-=385.=--_Astuce_ signifie ruse, finesse; il vient du mot latin
-_astutia_, qui lui-même dérive d'un mot grec, _astu_, lequel signifie
-ville, et même la ville par excellence, c'est-à-dire Athènes. La
-formation latine _astutia_ semblerait donc indiquer que la ruse, la
-finesse à laquelle le mot s'applique, est plus particulièrement
-pratiquée à la ville qu'à la campagne.
-
-
-=386.=--Toutes nos anciennes poésies provençales et même
-françaises étaient faites pour être chantées, sans en excepter nos
-plus longs romans en vers: d'où nous est venue cette façon de parler,
-en s'adressant à une personne qui raconte des choses incroyables ou
-sans raison: «Que nous venez-vous _chanter là_?»
-
-
-=387.=--«Cet employé s'est fait _mettre à pied_,» dit-on
-communément de l'homme à qui ses chefs ont imposé un chômage, qui
-prend le caractère de punition par cela que la privation de traitement
-en est la conséquence. Cette manière de parler s'applique très souvent
-à des employés dont le service ne s'accomplit ni à cheval ni sur un
-véhicule quelconque.
-
-Pour en trouver l'origine dans son sens positif, il faut évidemment se
-rappeler la tradition romaine qui conférait au censeur le droit
-d'interdire au chevalier qui avait démérité l'usage du cheval que lui
-avait donné la République.
-
-Cette _mise à pied_ constituait une sorte de dégradation et de note
-infamante, puisqu'elle excluait celui qui en était frappé de l'ordre
-des chevaliers.
-
-Cette chevalerie tirait son origine des trois cents jeunes gens dont
-Romulus forma sa garde, et qu'il nomma _Célères_ (du nom de l'un
-d'entre eux, qui était un marcheur d'une rapidité remarquable).
-L'ordre des chevaliers tenait à Rome le milieu entre le sénat et le
-peuple, et formait comme un lien unissant les plébéiens avec les
-patriciens. Pour y être admis, il suffisait d'être né libre, d'avoir
-environ dix-huit ans et quatre cent mille sesterces de revenu
-(c'est-à-dire environ cinquante mille francs de notre monnaie). Le
-cheval que montaient les chevaliers leur était donné par la
-République. Ils portaient au doigt un anneau d'or, différent de celui
-du peuple, qui était de fer. Leur tunique était brodée d'ornements en
-forme de clous, ce qui la faisait nommer _angusticlave_. Ils avaient
-des places d'honneur aux assemblées et spectacles publics.
-
-La dignité de chevalier approchait de celle de sénateur; c'était
-d'ailleurs parmi les chevaliers qu'étaient choisis les nouveaux
-membres du sénat. Chaque année, vers le milieu du mois de juillet,
-tous les chevaliers, ayant une couronne d'olivier sur la tête, revêtus
-de leur robe de cérémonie, montés sur leurs chevaux et portant les
-ornements militaires qu'ils avaient reçus des généraux pour prix de
-leur valeur, formaient un défilé, allant du temple de l'Honneur, qui
-était hors des murs, au Capitole. Là se tenait assis le censeur, qui
-les passait en revue: si quelque chevalier menait notoirement une vie
-dissolue, s'il était prouvé qu'il avait diminué son revenu, au point
-qu'il ne lui en restât pas assez pour tenir dignement son rang de
-chevalier, ou s'il avait eu peu de soin de son cheval, le censeur lui
-ordonnait de le rendre. Il était alors noté de paresse et exclu de
-l'ordre. Si, au contraire, le censeur était content, il lui ordonnait
-de passer outre avec son cheval. Le censeur, la revue achevée, lisait
-la liste des chevaliers; celui qui était nommé le premier portait
-pendant l'année le titre de _Prince de la jeunesse_. La guerre était
-la principale fonction des chevaliers, mais ils avaient aussi le droit
-de juger un certain nombre de causes conjointement avec le sénat. En
-général, ils étaient en haute réputation d'intégrité, et c'était parmi
-eux que l'on prenait les hommes chargés du maniement des deniers
-publics.
-
-
-=388.=--On appelait autrefois _reines blanches_ les veuves des
-rois de France, qui avaient coutume de porter en blanc le deuil du roi
-défunt. Anne de Bretagne fut la première veuve qui porta en noir le
-deuil de son premier mari Charles VIII, dont la mort lui causa une
-douleur sincère et profonde. A la mort de cette princesse, son second
-mari, Louis XII, porta aussi son deuil en noir, et depuis il en a
-toujours été de même. Les coutumes relatives aux deuils offrent
-d'ailleurs un grand nombre de particularités curieuses. Ainsi, à la
-cour de France, quand un roi mourait, son successeur ne portait de
-vêtements noirs que pendant la cérémonie funèbre, et, comme pour
-proclamer le principe que _le roi ne meurt pas_, il revêtait aussitôt
-après des habits de couleur pourpre-violet.
-
-Au siècle qui a précédé le nôtre, il y avait encore en plusieurs pays
-d'Europe certaines traditions de deuil fort bizarres; nous en citerons
-pour exemple les trois figures que nous reproduisons d'après des
-estampes du temps. La figure du milieu représente une marchande
-catholique de la ville de Nuremberg, portant le deuil de son mari.
-Elle a un couvre-chef évasé en batiste bien blanche et bien empesée,
-une jupe noire et un manteau de même couleur qui lui descend jusqu'aux
-genoux. Un grand voile blanc pend derrière sa coiffure. Un morceau de
-la même toile, long de quatre pieds et large de deux, tendu sur un
-cadre de fil métallique, est attaché par le milieu aux habits;
-maintenu au-dessous des lèvres, il couvre tout le devant du corps.
-
-La figure de gauche représente une dame de Strasbourg, en grand deuil
-d'un mari, d'un père, d'un frère ou d'un oncle; elle devait porter
-cette coiffure pendant toute la durée du grand deuil. La figure de
-droite est celle de toutes les femmes assistant à l'enterrement.
-
-[Illustration: FIG. 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième
-siècle, d'après des estampes du temps.]
-
-
-=389.=--On pourra, dit Saint-Foix, juger de l'état des serfs en
-France par cette charte:
-
-«Qu'il soit notoire à tous ceux qui ces présentes verront, que nous
-Guillaume, évêque indigne de Paris, consentons qu'Odeline, fille de
-Radulphe Gaudin, du village de Cérès, femme serve de notre église,
-épouse Bertrand, fils du défunt Hugon, du village de Verrières, homme
-serf de Saint-Germain des Prés, à condition que les enfants qui
-naîtront dudit mariage seront partagés entre nous et ladite abbaye; et
-que si ladite Odeline vient à mourir sans enfants, tous ses biens
-mobiliers et immobiliers nous reviendront; de même que tous les
-mobiliers dudit Bertrand retourneront à ladite abbaye, s'il meurt sans
-enfants. Donné l'an douze cent quarante-deux.»
-
-Comme, parmi les enfants, il y en a de mieux constitués, de mieux
-faits, ou qui ont plus d'esprit les uns que les autres, les seigneurs
-les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il était à la mère,
-et par conséquent à son seigneur; s'il y en avait trois, elle en avait
-deux; et s'il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. «Ces serfs,
-ces hommes de corps, ces gens de _poeste_ (_de corpore et potestate_,
-c'est ainsi qu'on les appelait), composaient les deux tiers et demi du
-royaume; ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre
-de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission; il était le maître
-de les donner, de les vendre, de les échanger et de les revendiquer
-partout, même s'ils s'étaient avisés de se faire d'Église. L'abbé de
-Saint-Denis, en 858, fut pris par les Normands: on donna pour sa
-rançon six cent quatre-vingt-cinq livres d'or, trois mille deux cent
-cinquante livres d'argent, des chevaux, des boeufs, «et plusieurs
-serfs de son abbaye, avec leurs femmes et leurs enfants». Un pauvre
-gentilhomme se présenta un jour avec deux filles qu'il avait devant
-Henri, surnommé le Large, comte de Champagne, et le pria de vouloir
-bien lui donner de quoi les marier. Artaud, intendant de ce prince,
-devenu riche, arrogant et dur comme tout intendant, repoussa ce
-gentilhomme, en lui disant que son maître avait tant donné qu'il
-n'avait plus rien à donner: «Tu as menti, vilain, dit le comte; je ne
-t'ai pas encore donné; tu es à moi. Prenez-le, ajouta-t-il en
-s'adressant au gentilhomme, je vous le donne, et je vous le
-garantirai.» Le gentilhomme empoigna son Artaud, l'emmena et ne le
-lâcha point qu'il ne lui eût payé cinq cents livres pour le mariage de
-ses deux filles.»
-
-
-=390.=--Il fut un temps à Rome où il y avait des experts gourmets
-en titre, chargés de distinguer si certains poissons avaient été pris
-à l'embouchure du Tibre ou plus avant, si les foies d'oies provenaient
-de bêtes engraissées avec des figues fraîches ou des figues sèches.
-Ces experts étaient regardés par les amis de la bonne chère comme des
-hommes essentiels dans l'État.
-
-On sait, d'autre part, que, les engraisseurs de grives ayant reconnu
-que les figues données pour aliment à ces bestiaux produisaient un
-bien meilleur effet quand elles avaient été mâchées par des hommes, il
-y avait des gens faisant profession d'être _mâcheurs de figues pour
-les grives_.
-
-
-=391.=--Les _abécédaires_ furent, au seizième siècle, des
-sectaires qui prétendaient que, pour être sauvés, il fallait ignorer
-jusqu'à son A B C, c'est-à-dire ne connaître pas même les premières
-lettres de l'alphabet. Storcs, disciple de Luther, chef de cette
-secte, enseignait que chaque fidèle pouvait connaître le sens de
-l'Écriture aussi bien que les docteurs, vu que c'était Dieu seul qui
-en donnait l'intelligence à ceux qu'il jugeait dignes de cette
-science.
-
-
-=392.=--Quand les fables de Lamotte parurent, beaucoup de
-personnes, prévenues sans raison aucune, affectèrent de les trouver
-détestables. Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendôme, le
-célèbre abbé de Chaulieu, l'évêque de Luçon, fils de Bussy-Rabutin, un
-ancien ami de Chapelle, plein d'esprit et de goût, l'abbé Courtin et
-plusieurs autres bons juges des ouvrages s'égayaient aux dépens du
-nouveau fabuliste. Le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon
-enchérissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire,
-qui était de ce souper, gardait le silence, lorsque, l'un de ces
-messieurs lui demandant son avis: «Vous avez bien raison, dit-il;
-quelle différence du style de Lamotte à celui de la Fontaine! Et, à
-ce propos, avez-vous vu la dernière édition des fables de cet
-auteur?--Non.--Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu'on
-a retrouvée dans les papiers d'une ancienne amie du poète?--Non.--Eh
-bien! écoutez, je l'ai apprise par coeur, tant elle m'a semblé
-heureusement tournée.»
-
-Sur quoi, l'auteur de la _Henriade_ se met à leur réciter la fable
-en question. Et tous de s'écrier: «Admirable!... Étonnant!
-Quelle naïveté! Quelle grâce! C'est la nature dans toute sa
-pureté!--Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte,» leur
-dit Voltaire.
-
-Alors ils la lui firent répéter; et, d'une commune voix, ils la
-trouvèrent... du dernier détestable.
-
-
-=393.=--Chez les Locriens, le citoyen qui proposait d'abolir ou
-de modifier une des lois établies devait se présenter devant
-l'assemblée du peuple, portant au cou un noeud coulant, que l'on
-serrait jusqu'à ce que mort s'ensuivît si sa proposition n'était pas
-approuvée. Aussi Démosthènes dit-il que pendant deux siècles il ne fut
-fait qu'un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans
-quelles circonstances. Le principe du talion étant admis dans la
-législation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un oeil à
-quelqu'un devait perdre l'un des siens. Or, un Locrien ayant menacé un
-borgne de lui crever un oeil, cet infirme, s'étant présenté devant le
-peuple avec la corde au cou, représenta que son ennemi, en s'exposant
-à la peine du talion, imposée par la loi, éprouverait un malheur
-infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse
-de cette observation, décida unanimement qu'en pareil cas on
-arracherait les deux yeux à l'agresseur.
-
-
-=394.=--Avant que les Romains eussent des cadrans solaires, ce
-qui ne fut qu'au temps de la première guerre punique, ils étaient
-assez ignorants sur la division du jour. Ils ne connaissaient que le
-soir et le matin; et ils crurent leur science fort augmentée quand on
-y joignit le midi.
-
-Un crieur public se tenait en sentinelle dans le lieu où s'assemblait
-le sénat, et dès qu'il apercevait que les rayons du soleil tombaient
-directement entre la tribune aux harangues et le lieu qu'on appelait
-la station des Grecs, il criait à haute voix: «Romains, il est midi!»
-
-Et c'était tout ce que les citoyens savaient des heures du jour.
-
-
-=395.=--On dit quelquefois d'une personne accommodante qu'elle
-est comme le _quatrain de Saint-Honoré_, qu'on peut tourner et
-retourner sans qu'il s'en trouve plus mal. Qu'est-ce donc que ce
-quatrain de Saint-Honoré?
-
-Rien de plus qu'une sorte de plaisanterie du poète Santeuil, qui, bien
-qu'ayant conquis la célébrité par des hymnes sacrées, était l'être le
-plus fantaisiste de la création. Or, Santeuil, ayant fait un jour ce
-quatrain:
-
- Saint Honoré
- Est honoré
- Dans sa chapelle
- Avec sa pelle,
-
-démontra que l'ordre de ces quatre vers pouvait être interverti une
-vingtaine de fois sans en changer le sens:
-
- Saint Honoré
- Dans sa chapelle,
- Avec sa pelle,
- Est honoré.
-
- Avec sa pelle,
- Est honoré
- Saint Honoré
- Dans sa chapelle.
-
- Dans sa chapelle,
- Avec sa pelle,
- Saint Honoré
- Est honoré, etc.
-
-
-=396.=--Le terme d'_enregistrer_, dit l'historien Velly, était
-inconnu avant saint Louis. Jusque-là les actes avaient été inscrits
-sur des peaux ou parchemins, cousus les uns au bout des autres, que
-l'on enroulait à la manière des anciens; aussi, au lieu de dire les
-registres, on disait les _rouleaux_ du parlement ou de tout autre
-corps ou institution. Jean de Montluc, greffier en chef de la cour,
-recueillit en différents cahiers reliés ensemble les principaux textes
-d'arrêts ou d'ordonnances qui avaient été rendus avant lui et de son
-temps. Et ce sont ces compilations qui ont donné commencement aux
-expressions _registre_ et _enregistré_, du latin _registum_, quasi
-_iterum gestum_, c'est-à-dire porté, rendu de nouveau, parce que
-recueillir ces textes c'était en quelque sorte leur donner une
-nouvelle existence. Cet établissement de _registres_ est la véritable
-origine de l'_enregistrement_ des ordonnances, lettres patentes, etc.,
-formalité d'abord appliquée seulement aux actes publics, puis, plus
-tard, étendue aux actes privés ayant besoin d'une sanction légale.
-
-
-=397.=--Pendant la féodalité, on appelait _droit d'ost_ le
-service militaire que chaque suzerain avait le droit d'exiger de ses
-vassaux, avec le nombre d'hommes d'armes stipulé dans les chartes de
-concessions. Les mineurs, les femmes, les ecclésiastiques, pouvaient
-se faire remplacer par leurs sénéchaux. Le service imposé était de
-quarante ou soixante jours. Ne pas répondre à l'appel du seigneur
-était un cas de forfaiture, qui entraînait la confiscation du fief. Le
-droit d'ost tomba en désuétude dès que le roi se fut constitué une
-armée permanente, qui n'obéissait qu'à lui seul.
-
-
-=398.=--Quand Jean-Jacques Rousseau apprit la mort de Louis XV:
-«J'en suis vraiment désolé, dit-il.
-
---Vous aimiez donc beaucoup le roi?
-
---Non, répliqua le philosophe ombrageux; mais quand il vivait,
-nous partagions, lui et moi, la haine des Français. Maintenant je vais
-l'avoir pour moi seul.»
-
-
-=399.=--Dans les éditions actuelles de la _Henriade_ on lit au
-premier livre le passage suivant:
-
- Déjà des Neustriens il (Henri IV) franchit la campagne;
- De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne,
- Mornay, son confident, mais jamais son flatteur;
- Trop vertueux soutien du parti de l'erreur,
- Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
- Servit également son Église et la France.
-
-Dans l'édition primitive il y avait:
-
- Déjà des Neustriens il franchit la campagne;
- De tous ses favoris, _Sully_ seul l'accompagne,
- _Sully_, qui, dans la guerre et dans la paix fameux,
- Intrépide soldat, courtisan vertueux,
- Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
- Servit également et son maître et la France.
-
-Pourquoi cette variante? Pourquoi cette substitution de Mornay à
-Sully?
-
-On dînait chez le duc de Sully, descendant du grand ministre de Henri
-IV et alors ministre lui-même. Une discussion s'éleva. Le chevalier de
-Rohan, fort décrié pour son usure et sa poltronnerie, trouve mauvais
-que Voltaire ose le contredire. «Quel est donc, demande-t-il, ce jeune
-homme qui parle si haut?--Monsieur le chevalier, répond le poète,
-c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui sait honorer
-celui qu'il porte.» Le chevalier se lève et disparaît. Les convives
-applaudissent Voltaire, et le duc de Sully s'écrie: «Tant mieux si
-vous nous en avez délivrés!»
-
-Quelques jours plus tard, comme Voltaire dînait de nouveau chez le
-même duc de Sully, il est attiré sous un prétexte quelconque à la
-porte de l'hôtel, où des laquais, que commandait le chevalier de Rohan
-en personne, le bâtonnent jusqu'à ce que le maître leur fasse signe de
-le laisser,--d'ailleurs à demi mort.
-
-Voltaire crut tout naturellement que le duc de Sully lui ferait rendre
-justice; mais le ministre ferma si bien l'oreille à ses plaintes que
-le poète, pour avoir trop manifesté sa colère, fut enfermé à la
-Bastille. Irrité de cette trahison, il tira de ce déni de justice la
-seule vengeance qui fût à sa portée. Quand on réimprima la _Henriade_,
-il raya le nom du ministre de Henri IV, pour punir le ministre de
-Louis XV. Et voilà comment Mornay prit dans le poème la place de
-Sully.
-
-
-=400.=--On disait autrefois, pour caractériser le genre de vie du
-campagnard: _Il doit pleuvoir sur un fermier presque autant que sur un
-buisson._ On voulait indiquer par là que le fermier, laissant à sa
-femme les soins de l'intérieur, devait s'occuper sans cesse du travail
-des terres, et, par conséquent, rester constamment exposé à toutes les
-intempéries.
-
-
-=401.=--Le nom de _Louverture_, sous lequel est connu le nègre
-Toussaint (François-Dominique), libérateur de Saint-Domingue, n'est
-qu'un sobriquet, et voici comment il lui fut donné. Après
-l'insurrection de Saint-Domingue, Toussaint était chef d'une bande de
-partisans qui faisait une guerre très désastreuse aux Français. Quand
-la République eut décrété l'abolition de l'esclavage, Toussaint fut
-reconnu par le gouverneur Laveaux comme général de division et
-combattit énergiquement les Espagnols. Les succès qu'il obtenait
-firent dire au commissaire de la République: «Cet homme fait
-_ouverture_ partout.» La voix publique le surnomma aussitôt
-_l'Ouverture_.
-
-
-=402.=--«Il faut toujours en venir à l'_expende Annibalem_ du
-satirique,» dit un philosophe, qui, par là, fait allusion à un passage
-de la satire X de Juvénal: _Expende Annibalem: quot libras in duce
-summo invenies_, etc. «Pèse la cendre d'Annibal, et dis-moi combien de
-livres pèsent les restes de ce chef célèbre. Le voilà donc, celui que
-ne pouvait contenir l'Afrique; il ajoute l'Espagne à son empire et
-franchit les Pyrénées. En vain la nature lui oppose les Alpes et leurs
-neiges éternelles, il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes
-_par le vinaigre_ (assertion qui a donné lieu à bien des commentaires;
-voir no 282). Déjà l'Italie est en son pouvoir... O gloire! il est
-vaincu; il fuit en exil, et cet illustre client attend à la porte d'un
-roi de Bithynie le réveil de son hôte orgueilleux. Il ne périra, ce
-fléau des Romains, ni par le glaive ni par les flèches. Un anneau
-empoisonné vengera le sang qu'il fit couler à Cannes.»
-
-Victor Hugo semble s'être inspiré de ce passage quand il a dit:
-
- Le pèlerin pensif, contemplant en extase
- Ce débris surhumain,
- Serait venu peser, à genoux sur la pierre,
- Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière
- Dans le creux de la main.
-
-
-=403.=--«Eh! mon Dieu! qui donc ici-bas ne fait _un peu cuire ses
-pois_?» dit un plaisant, à propos d'un homme qui sait accommoder les
-lois et la morale à ses facilités. C'est une allusion à une anecdote
-assez connue, que cite un vieux conteur en ces termes: «Un confesseur
-avait ordonné à son pénitent de faire, pour l'expiation de ses péchés,
-un pèlerinage au Calvaire avec des pois dans ses souliers. Celui-ci,
-trouvant la tâche pénible, et voulant toutefois obéir à son directeur
-spirituel, fit _cuire les pois_.» Peu rares sont les gens qui agissent
-de même: d'où le dicton proverbial.
-
-
-=404.=--D'où vient le nom de _rue de la Jussienne_ donné à une
-rue de Paris?
-
---Dans la rue Montmartre, au coin de la rue que l'on nomme
-aujourd'hui rue de la Jussienne, il y avait autrefois une chapelle
-consacrée à sainte Marie l'Égyptienne. Cette chapelle, qui appartint
-au premier établissement que les Augustins aient fait à Paris et
-servait encore, en 1779, spécialement «au corps et communauté de
-marchands drapiers», a naturellement donné son nom à la rue adjacente,
-qu'on appela rue de Sainte-Marie-l'Égyptienne, et, par abréviation,
-rue de l'Égyptienne. Mais à une époque où il n'y a point de règles
-fixes pour l'écriture qui conservent la prononciation, la corruption
-fait dans les mots des ravages plus ou moins considérables, selon
-qu'il se composent de syllabes se prêtant plus ou moins aux
-transformations. La rue de l'_Égyptienne_ en est un exemple frappant.
-Elle devint successivement rue de la _Gipecienne_, de _Égyzzienne_, de
-l'_Ajussiane_, pour arriver enfin à l'appellation moderne rue de la
-Jussienne.
-
-
-=405.=--Dans le récit d'un _Voyage en Égypte_, publié en 1735,
-l'abbé Mascrier parle d'un hôpital établi par les califes avec une
-magnificence et des soins incroyables, dans lequel, entre autres
-choses imaginées pour le soulagement des malades, étaient plusieurs
-salles particulières, où ceux qui ne dormaient pas pouvaient se
-rendre. Ils y trouvaient des musiciens qui les récréaient par le son
-des instruments, et des hommes gagés pour les égayer par des contes.
-Et, paraît-il, la médecine obtenait de ces _remèdes_ de très heureux
-résultats.
-
-
-=406.=--D'après les analyses chimiques les plus exactes, il est
-aujourd'hui démontré que le fer subsiste, dans le sang et dans
-l'organisme de l'homme et des animaux, dans une proportion qui peut
-aller jusqu'à plus de six grammes pour mille. On croit même assez
-généralement que c'est au fer qu'est due la couleur rouge du sang.
-C'est la rate qui en contient le plus. Ce métal paraît aussi
-nécessaire à la constitution des végétaux, et ceux-ci, suivant leur
-espèce, l'accumulent de préférence dans tel ou tel organe. On peut
-donc dire que le fer se rencontre normalement dans toutes les
-substances qui servent d'aliments à l'homme et aux animaux
-domestiques. Le célèbre chimiste Boussingault, après tout un ensemble
-d'analyses, a dressé un tableau auquel nous empruntons quelques
-exemples.
-
- SUBSTANCES FER A L'ÉTAT
- A L'ÉTAT FRAIS MÉTALLIQUE
-
- Sang de boeuf 0gr,0375
- -- de porc 0 6631
- Chair de boeuf 0 0048
- -- de porc 0 0029
- Lait de vache 0 0018
- -- de chèvre 0 0004
- Pain de froment 0 0048
- Avoine 0 0131
- Pommes de terre 0 0016
- Eau de Seine 0 00004
- Chou vert 0 0022, etc.
-
-Ces constatations bien et dûment faites, les physiologistes ont dû
-interroger les minéralogistes, pour savoir s'il est également avéré
-que tous les sols contiennent en proportions quelconques les gisements
-de fer qui doivent fournir à la végétation cet élément métallique. Or,
-comme la réponse des minéralogistes ne pouvait être que négative pour
-le plus grand nombre des régions, les physiologistes furent longtemps
-en droit de se demander si quelque opération naturelle et spontanée,
-mais non encore expliquée, n'arrivait pas à former de toutes pièces ce
-corps réputé simple, devenant alors corps composé. Mais enfin sont
-venus les météorologistes et cosmographes, constatant, par des
-observations aussi précises que curieuses, des chutes en quelque
-sorte perpétuelles sur notre globe de poussière _cosmique_, dont le
-fer est un des éléments principaux. Il est évident que la présence de
-ces poussières atmosphériques--auxquelles, dans un livre spécial,
-M. G. Tissandier a consacré un chapitre fort intéressant--est
-assez difficile à percevoir sur notre sol en temps et lieux
-ordinaires; mais l'on a pu facilement la constater sur les neiges, et
-M. Nordenskiold notamment, lors de ses explorations vers le pôle
-boréal, a maintes fois recueilli de ces poussières, dont l'aimant lui
-révélait la nature ferrugineuse. Nous pouvons ajouter d'ailleurs que
-les frôlements des roues ferrées, des fers de chevaux, des outils des
-cultivateurs, répandent sur les routes et dans les champs de
-nombreuses particules de fer, que disséminent les vents et dont la
-végétation bénéficie. Plus on médite sur le grand mouvement de
-transformation universelle, et plus se font nombreux les sujets
-d'étonnement.
-
-
-=407.=--Un vieux savant, pauvre, simple, frugal, ayant dit, au
-cours d'un repas, qu'il se résignerait sans peine au sort du bonhomme
-Simulus, la maîtresse de maison lui demande quel est ce Simulus. Alors
-le vieux savant, citant de mémoire, résume ainsi un petit poème de
-Virgile intitulé _Moretum_:
-
-«Simulus est un rustique, qui vit dans un petit champ. A la voix du
-coq, le vieux Simulus quitte son grabat, au moment où blanchit
-l'aurore; il ravive les tisons de son foyer, prend du grain, qu'il
-moud et dont il tamise lui-même la farine. Tout en chantant, de cette
-farine il forme des tourteaux de pain, qu'il porte ensuite dans un
-four qui a été chauffé par une vieille et noire Africaine, sa seule
-servante.
-
-«Tandis que le feu agit, Simulus ne laisse point s'écouler l'heure
-oisive. Les dons seuls de Cérès (le blé) ne flatteraient pas
-suffisamment son palais; il veut y joindre quelque autre mets plus
-relevé. Au foyer de sa cabane ne sont point suspendus le dos du porc
-et ses membres imprégnés de sel. On y voit simplement le fromage
-arrondi.
-
-«A côté de la maisonnette est un jardin où croissent des légumes de
-toutes sortes. Simulus va donc dans son jardin; se baissant sur la
-terre, il en tire quatre aulx, il prend de la rue, du céleri, de la
-coriandre; puis il rentre, appelle sa vieille servante, à qui il dit
-d'apporter le mortier, dans lequel il met les herbes qu'il a
-cueillies; il ajoute un peu de sel et la croûte d'un fromage; puis
-quand, à l'aide du pilon, il a bien broyé et mêlé tout cela, il verse
-goutte à goutte par-dessus la liqueur de Pallas (l'huile d'olive),
-et, tournant la masse avec le pilon, il la transforme en une pâte
-molle, dont il fait ensuite un seul globe, qui est le _moretum_,
-c'est-à-dire le mets appétissant, fortifiant, qui donnera de la saveur
-au pain et soutiendra la vigueur du vieux Simulus.
-
-[Illustration: FIG. 32.--La préparation du _moretum_, fac-similé d'une
-gravure d'une édition de Virgile de 1503.]
-
-«Voilà, Madame, ce que c'est que le bonhomme Simulus. Si le coeur vous
-en dit, vous pouvez expérimenter la recette du _moretum_, qui, à vrai
-dire, n'est autre chose que l'_ailloli_ provençal actuel, avec
-adjonction de quelques herbes aromatiques. J'en ai essayé, c'est
-excellent, je vous jure...
-
---Je vous crois sur parole,» dit la dame, qui ne parut pas
-toutefois bien désireuse d'aller aux preuves matérielles.
-
-Nous joignons à cette citation du vieux poète romain le fac-similé
-d'une naïve gravure sur bois empruntée à une édition de ses oeuvres
-faite dans les premières années du seizième siècle, et qui représente
-la préparation du _moretum_.
-
-
-=408.=--Sous le nom de _révolte des Cascaveaux_ on désigne des
-troubles qui eurent lieu en Provence dans la première moitié du
-dix-septième siècle, à propos de nouvelles taxes que le gouvernement
-royal avait mises sur les vins, et de modifications dans les
-juridictions financières de la province, nommées alors _élections_.
-Partout où il était question des nouvelles mesures fiscales, des
-réunions avaient lieu pour organiser la résistance et le refus de
-payement. Or, comme les conjurés avaient pris pour signe de ralliement
-un grelot ou une sorte de sonnette, qui s'appelle dans l'idiome du
-pays un _cascavet_, ils furent appelés _Cascaveaux_.
-
-
-=409.=--M. Thierri, célèbre docteur du dix-huitième siècle, fut
-un jour mandé pour soulager un homme travaillé d'une pituite
-violente;--cet homme ne serait autre que Diderot.--Il se
-transporte chez le malade, lui tâte le pouls, l'interroge.
-
-Le patient ne peut répondre que par sa toux; il est saisi d'un
-paroxysme épouvantable.
-
-Ses efforts lui font arracher une matière verdâtre épaisse... Le
-médecin la considère attentivement pendant quelques instants. Puis,
-voyant que le malade est en état de lui répondre: «N'avez-vous pas,
-Monsieur, un état de fièvre continuelle?--Oui, docteur.--Avec
-des redoublements?--Oui, docteur.--Tant mieux! et un violent mal
-de tête?--Hélas! oui, docteur!--A merveille! et quand vous toussez,
-un spasme universel?--Plaît-il?--C'est-à-dire un mouvement convulsif
-dans tous les membres?--Oui, docteur.--Ah! que je suis content!--Vous
-êtes content, docteur?--Oui, c'est la pituite vitrée, maladie perdue
-depuis des siècles, que j'ai le bonheur de retrouver. Rien n'égale
-ma satisfaction!--Ah! docteur, votre air joyeux me console! vous
-trouvez donc que ma maladie est...--Mortelle! réplique brusquement
-l'Esculape.--Mortelle! Ah! Ciel! que dois-je faire?--Votre
-testament,» lui dit M. Thierri pour toute consolation; et il le
-quitte en répétant en lui-même, le long du chemin: «La pituite vitrée!
-Que je vais surprendre agréablement mes confrères, en leur annonçant
-cette heureuse découverte!» (_Journal de Favart_, 1765.)
-
-
-=410.=--«En 1245, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, étant
-monté en chaire le jour de Pâques, dit que le pape (Innocent IV)
-voulait que dans toutes les églises de la chrétienté on dénonçât comme
-excommunié l'empereur Frédéric II. «Je ne sais pas, ajouta-t-il,
-quelle est la cause de cette excommunication, je sais seulement que le
-pape et l'empereur se font une rude guerre; j'ignore lequel des deux a
-raison; mais, autant que j'en ai le pouvoir, j'excommunie celui qui a
-tort, et j'absous l'autre.»
-
-«Frédéric II, à qui ce trait fut rapporté, envoya des présents au
-curé, qui en fit bénéficier ses pauvres.» (FLEURY, _Histoire
-ecclésiastique_.)
-
-
-=411.=--Édouard Ier, roi d'Angleterre, mort en 1330, ayant fait
-appeler son fils aîné, qui devait lui succéder, lui fit jurer sur le
-saint Évangile, en présence des barons, qu'aussitôt qu'il aurait rendu
-le dernier soupir, il ferait mettre son corps mort dans une chaudière
-et le ferait bouillir, jusqu'à ce que la chair se séparât des os, et
-après ferait mettre la chair en terre, et, dit Froissart, garderait
-les os; puis, toutes les fois que les Écossais se rebelleraient contre
-lui, il semondrait ses gens pour aller contre eux et porterait avec
-lui les os de son père. Car il tenait pour certain que tant que son
-successeur aurait ses os avec lui, les Écossais seraient toujours
-battus. Le chroniqueur ajoute qu'Édouard II n'accomplit mie ce qu'il
-avait promis, mais qu'il fit rapporter et ensevelir à Londres le corps
-de son père, _dont lui méchut_, pour n'avoir pas observé la parole
-donnée au mourant.
-
-
-=412.=--Colbert fut enterré dans l'église Saint-Eustache de
-Paris. On lui éleva un tombeau, sur la pierre duquel le ministre
-célèbre était représenté à genoux, revêtu du manteau et des ordres du
-roi.
-
-Un jour, l'on trouva au cou de la statue un carton portant ce vers
-latin:
-
- _Res ridenda nimis: vir inexorabilis orat._
-
-(C'est chose fort risible de voir en prière celui qu'aucune prière n'a
-jamais pu fléchir.)
-
-
-=413.=--Le jeu dit de _croix ou pile_ consiste à jeter en l'air
-une pièce de monnaie, et l'on gagne quand, avant la chute, on a nommé
-celui des deux côtés qui se présente par-dessus. Plus communément
-aujourd'hui l'on dit jouer à _pile ou face_, ou encore jouer à _tête
-ou pile_. Les deux termes _face_ et _tête_ s'expliquent également par
-cela que le côté auquel ils correspondent est celui où se trouve soit
-la figure d'un souverain, soit l'image symbolique d'une nation.
-Autrefois à la place de cette figure était une _croix_, ce qui
-motivait l'expression consacrée. Mais nous pouvons nous demander ce
-que signifiait l'expression _pile_, qui est encore usitée pour
-désigner les revers de la pièce, mais que rien ne rappelle. Or ce
-terme date d'une époque où ce côté des pièces de monnaie représentait
-ordinairement un navire, qui dans le vieux langage français se nommait
-_pile_, et qui d'ailleurs a tout naturellement formé notre mot
-_pilote_, signifiant conducteur de navire.
-
-
-=414.=--Ce fut en faveur d'un riche orfèvre, nommé Raoul, que
-furent accordées ou plutôt vendues, sous le règne de Philippe III, les
-premières lettres d'anoblissement. Il va de soi que le monarque,
-donnant à ses successeurs l'exemple de battre monnaie avec ce genre de
-faveur, dut trouver un prétexte pour expliquer qu'il reçût de l'argent
-en retour du titre concédé. La noblesse conférant alors à celui qui la
-possédait la dispense de tout impôt, la somme qu'on exigea de l'anobli
-fut, dit-on, perçue pour «indemniser la couronne des subsides dont la
-lignée du nouveau noble allait être affranchie et comme aumône au
-peuple, qui se trouverait chargé d'autant par cette exemption».
-
-
-=415.=--André Rudiger, médecin à Leipzig, s'avisa, étant au
-collège, de faire l'anagramme de son nom en latin; il trouva de la
-manière la plus exacte, dans _Andreas Rudigerus_, ces mots: _arare rus
-Dei dignus_, qui veulent dire: _digne de labourer le champ de Dieu_.
-Il conclut de là que sa vocation était pour l'état ecclésiastique, et
-se mit à étudier la théologie. Peu de temps après cette belle
-découverte, il devint précepteur des enfants du célèbre Thomasius. Ce
-savant lui dit un jour qu'il ferait mieux son chemin en se tournant du
-côté de la médecine. Rudiger avoua que naturellement il avait plus de
-goût et d'inclination pour cette science; mais qu'ayant regardé
-l'anagramme de son nom comme une vocation divine, il n'avait pas osé
-passer outre. «Que vous êtes simple! lui dit Thomasius; c'est
-justement l'anagramme de votre nom qui vous appelle à la médecine.
-_Rus Dei_, n'est-ce pas le cimetière? Et nul ne le laboure mieux que
-les médecins.» Rudiger ne put résister à cet argument, et se fit
-médecin.
-
-
-=416.=--«Je me repens d'avoir consacré tant de peine et de temps
-à la science.» Ainsi disait, au moment de mourir, Roger Bacon, célèbre
-moine anglais du treizième siècle, qui fut un des plus puissants
-génies du moyen âge. Ses travaux, ses découvertes, ses vues sur toutes
-les branches du savoir humain, ont fait de lui un précurseur du grand
-mouvement scientifique moderne. Et s'il regretta en mourant de s'être
-passionné pour la science, c'est qu'en avance sur son époque, il dut à
-ses idées, à ses théories, d'être presque sans cesse non seulement
-méconnu, mais persécuté par ses contemporains, qui s'obstinaient à
-voir en lui ce qu'on appelait alors un magicien, c'est-à-dire un
-affidé des puissances infernales, en révolte contre l'esprit de Dieu.
-
-On attribue à tort à Roger Bacon l'invention de la poudre, dont le
-premier usage en Occident remonte en effet au siècle où il vivait,
-mais qui a bien pu nous être apportée de l'extrême Orient, où elle
-était connue depuis très longtemps déjà.
-
-
-=417.=--La majorité de nos preneurs d'absinthe ignorent
-assurément que le nom de la plante à laquelle ils doivent leur boisson
-favorite joua jadis un rôle très important, dans les allusions
-politiques d'une époque assez triste de notre histoire.
-
-C'était au temps où le duc Albert de Luynes, qui avait été d'abord
-l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capté la faveur du
-prince en lui dressant des pies-grièches pour chasser aux oisillons
-dans les jardins royaux, était devenu ministre tout-puissant, et fort
-détesté. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'était guère alors
-employée que comme remède, d'ailleurs reconnu très efficace,
-l'_absinthe_, portait le nom vulgaire d'_aluine_ (nom qui sans doute,
-dit le _Dictionnaire de Trévoux_, dérivait d'_aloès_, à cause de son
-amertume). Étant donnée l'analogie de ce nom avec celui du favori,
-objet de l'exécration générale,--analogie que l'on augmentait
-encore en écrivant _aluyne_,--il devint bientôt de mode
-d'épiloguer à l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel
-que dans les écrits satiriques répandus à profusion. Nous en trouvons
-notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des
-principales pièces dirigées contre le très impopulaire ministre.
-
-Et d'abord le livre porte pour épigraphe deux versets du prophète
-Jérémie: «Parce qu'ils ont abandonné ma loi, dit l'Éternel des armées,
-et n'ont point marché selon elle, voici, je vais donner à ce peuple de
-l'_aluyne_ (absinthe) à manger, et je leur donnerai à boire de l'eau
-de fiel.»
-
-Ailleurs, c'est un sixain en forme d'_avertissement_, qui dut être
-semé un peu partout:
-
- Ce que ci-devant n'a pu faire
- Le drogue du catholicon,
- L'_aluyniste_ électuaire
- Je peux faire en perfection,
- Car on peut tout avec la graine
- Et la tige de l'_aluyne_.
-
-On nommait alors _catholicon_ un purgatif composé de rhubarbe et de
-séné, que l'on considérait comme une sorte de panacée. Au temps de la
-Ligue, les auteurs de la fameuse _Satire Ménippée_ avaient donné le
-titre de _catholicon d'Espagne_ à l'un de leurs pamphlets dirigé
-contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne.
-
-Vient ensuite une espèce de chanson en une trentaine de couplets,
-intitulée _les Admirables Propriétés de_ L'ABSINTHE, _nommée par les
-Espagnols_ ALOZNA, _par les Italiens_ ASSENTIO, _par les Allemands_
-WERMUT, _par les Polonais_ PYOLIIN, _par les Bohêmes_ PELIMENK, _par
-les Arabes_ AFFINTHIUM, _et par les Français_ L'HERBE DE L'ALUYNE: _le
-tout recueilli par un secrétaire de_ LA FAVEUR, _disciple de_ TABARIN.
-
- Ainsi qu'en la place Dauphine
- Tabarin prise son onguent,
- Ainsi je prise l'_aluyne_
- Comme un pot pourri excellent,
- Qui par sa force souveraine
- Fait miracle en fait de ruine.
-
- Voulez-vous piper la jeunesse,
- Mener en triomphe un grand roy?
- Voulez-vous beffier (insulter) la noblesse,
- Et aux princes donner la loy?
- Faites que toujours votre haleine
- Sente l'odeur de l'_aluyne_.
-
- Voulez-vous sortir d'indigence,
- Changer en soie vos haillons,
- Et, de pied-deschaux (va-nu-pieds) de Provence,
- Devenir riche à millions?
- Mangez tant soit peu de la graine
- Ou des feuilles de l'_aluyne_.
-
- Voulez-vous être connétable,
- Faire maréchaux des laquais
- Avoir autour de votre table
- Des princes comme des naquets (valets)?
- Montrez seulement la racine
- Ou la tige de l'_aluyne_.
-
- Voulez-vous devenir monarque,
- Avoir duché et marquisat,
- Paraître homme de grand' remarque,
- Encore qu'on ne soit qu'un fat?
- Portez dessus vous de la graine
- Ou des branches de l'_aluyne_...
-
-
-=418.=--Dans une discussion sur la prononciation dite classique,
-un journal de 1796 constate qu'alors à la Comédie française les
-acteurs faisaient très souvent entendre l'_s_ du pluriel, non
-seulement quand cette lettre se lie avec une voyelle qui la suit, mais
-encore devant les consonnes, et qu'ils faisaient régulièrement sonner
-l'_r_ des infinitifs en _er_. Par exemple ces vers:
-
- Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre...
-
- ... Tu sais quelle sévère loi
- Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi.
-
- Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille...
-
-étaient prononcés comme s'ils eussent été écrits:
-
- Quand je vois de tes _murss_ leur armée et la nôtre...
-
- Défend à tous les _Grecx_ de _soupirair_ pour moi.
-
- Toi, dont ma mère osait se _vantair_ d'être fille.
-
-A la vérité, dans ce dernier cas, les acteurs ne faisaient
-qu'appliquer à des mots placés dans le corps du vers la règle
-forcément adoptée pour certaines rimes dites _normandes_, ainsi
-nommées parce qu'elles reposent sur un mode de prononciation fréquent
-en Normandie, qui consiste à donner à la terminaison des infinitifs en
-_er_ le son de _air_. Les exemples de ces rimes sont assez fréquents
-chez les meilleurs auteurs du dix-septième siècle.
-
-Ainsi, dans _Bajazet_, de Racine, nous trouvons, acte II, scène Ire:
-
- Malgré tout son orgueil, ce monarque si _fier_
- A son trône, à son lit daigna l'_associer_;
-
-et dans la scène III du même acte:
-
- Eh bien! brave Acomat, si je leur suis si _cher_,
- Que des mains de Roxane ils viennent m'_arracher_.
-
-Du dix-septième siècle à nous, maint poète a fait usage des rimes
-_normandes_, qui, croyons-nous, ne seraient plus tolérées aujourd'hui.
-
-
-=419.=--Lorsque Damiens, qui avait frappé Louis XV d'un coup de
-canif, fut interrogé, il cita plusieurs conseillers au parlement. «Je
-les nomme, dit-il, parce que j'en ai servi, et presque tous sont
-furieux contre M. l'archevêque.» Ces mots, dit un chroniqueur, ou
-plutôt la malignité naturelle aidée de la haine que tant de gens, et
-notamment les ecclésiastiques, portaient aux membres du parlement,
-firent croire ou dire que ce corps (le parlement) avait tramé la perte
-de Louis XV et aiguisé le fer dont Damiens le frappa le 5 janvier
-1757. On crut d'ailleurs en voir la preuve dans l'anagramme qui fut
-faite sur le nom du régicide François-Robert Damiens, où l'on trouva:
-_Trame de robins français_.
-
-On sait qu'immédiatement arrêté et chargé de fers,--comme on peut
-le voir dans le fac-similé d'une gravure du temps que nous
-publions,--Damiens subit toutes les tortures de la question sans
-laisser échapper aucun aveu pouvant faire penser qu'il avait des
-complices. Il fut condamné à avoir la main droite brûlée, à être
-tenaillé et enfin écartelé par quatre chevaux. Son supplice dura plus
-d'une heure et demie, et il fallut désarticuler ses membres à coups de
-couteau pour achever la terrible opération de l'écartèlement. Les
-Mémoires du temps constatent que ce lugubre spectacle avait attiré un
-nombre considérable de curieux, et surtout de curieuses.
-
-«Pendant le long supplice de Damiens, lisons-nous dans un auteur
-contemporain, aucune des femmes qui y étaient présentes (et il y en
-avait un grand nombre, et des plus jolies de Paris) ne s'est retirée
-des fenêtres, tandis que la plupart des hommes n'ont pu soutenir ce
-spectacle, sont rentrés dans les chambres, et que beaucoup se sont
-évanouis; c'est une remarque qui a été faite généralement. Il passe
-aussi pour constant que la jeune Mme Préandeau, la nièce de Bouret,
-qui avait loué des croisées, avait dit, en voyant la peine que l'on
-avait à écarteler ce misérable: «Ah! Jésus, les pauvres chevaux, que
-je les plains!» Je n'ai point entendu ce propos, mais tout Paris le
-donne à cette petite Mme Préandeau, qui est une des plus belles mais
-des plus sottes créatures que Dieu fit.»
-
-[Illustration: FIG. 33.--Le régicide Damiens dans son cachot.
-(Fac-similé d'une gravure du temps.)]
-
-
-=420.=--Le mariage de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche
-souffrit de grandes difficultés; l'on fit en France beaucoup d'écrits
-pour et contre cette auguste alliance. Entre plusieurs raisons que
-l'on apporta pour prouver que ce mariage était convenable, on faisait
-voir qu'il y avait une merveilleuse et très héroïque correspondance
-entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize
-lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; il
-était le treizième roi de France du nom de Loys. L'infante Anne
-d'Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son âge était aussi
-de treize ans, et treize infantes du même nom se trouvaient dans la
-maison d'Espagne; Anne et Loys étaient de la même taille, leur
-condition était égale, ils étaient nés la même année et le même mois.
-
-Rien n'était plus commun en ce temps-là que ces puériles combinaisons
-de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite
-sur le nombre de quatorze, par rapport à Henri IV: il naquit quatorze
-siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de
-Jésus-Christ. Il vint au monde le quatorze de décembre, et mourut le
-quatorze de mai. Il a vécu quatorze fois quatorze ans, quatorze
-semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri
-de Bourbon.
-
-
-=421.=--Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Buffon, le
-savant naturaliste tenait beaucoup à ce que l'on inscrivît une
-épigraphe sur le piédestal. Un de ses amis, après avoir cherché
-longtemps, proposa celle-ci: _Naturam amplectitur omnem_ (il embrasse
-toute la nature). On l'y grava aussitôt, et la statue fut exposée au
-public. Un plaisant écrivit un jour au-dessous ce vieux proverbe: _Qui
-trop embrasse mal étreint_. Buffon, à qui la chose fut rapportée, fit
-sans retard effacer les deux épigraphes.
-
-
-=422.=--Robert Bruce, le héros écossais qui devait affranchir son
-pays de la domination anglaise et faire souche de rois nationaux,
-n'arriva pas à ce but sans de grands efforts.
-
-Ayant provoqué le soulèvement de ses compatriotes contre les troupes
-d'Édouard Ier d'Angleterre, il avait été vaincu à maintes reprises.
-Même après avoir été reconnu et couronné roi, l'heure vint où,
-fugitif, il se demanda s'il ne devait pas renoncer à faire valoir ses
-droits. Retiré, pendant l'hiver de 1306, dans une île sur la côte
-d'Irlande, il y vivait tristement.
-
-Or, un jour qu'étendu sur un misérable grabat il réfléchissait aux
-vicissitudes de sa destinée, ses regards s'arrêtèrent sur une
-araignée qui, suspendue à un long fil, s'agitait pour tâcher
-d'atteindre par ce mouvement une poutre où elle voulait fixer sa
-toile. Six fois il la vit renouveler sans résultat cette tentative.
-Cette lutte opiniâtre contre la difficulté rappela au roi sans trône
-que six fois, lui aussi, avait livré bataille aux Anglais, et
-qu'autant de fois il avait été vaincu. L'idée lui vint alors de
-prendre pour oracle en quelque sorte l'exemple de l'insecte,
-c'est-à-dire de tenter à nouveau le sort des armes si l'araignée
-réussissait à fixer son fil, ou de renoncer à ses prétentions et de
-partir pour la Palestine si sa tentative n'était pas couronnée de
-succès. Les yeux fixés sur l'araignée, Robert Bruce suivait avec
-anxiété ses mouvements. Il la vit enfin, par suite d'un effort plus
-énergique, atteindre la poutre et y attacher son fil. Encouragé par le
-succès de cette persévérance, Bruce résolut de reprendre la campagne.
-Il le fit. Dès ce moment, la victoire lui fut fidèle, et peu après
-l'Écosse redevenait indépendante.
-
-Walter Scott, qui a placé cette anecdote dans un de ses romans, la
-donne comme très authentique, en affirmant d'ailleurs qu'il existe
-encore une foule d'Écossais portant le nom de Bruce qui pour rien au
-monde ne voudraient tuer une araignée, en souvenir de l'exemple de
-persévérance que cet insecte donna au héros qui sauva l'Écosse.
-
-
-=423.=--L'imagination de Henri III se récréait dans des idées
-lugubres: au deuil de la princesse de Condé, qu'il avait passionnément
-aimée, il fit peindre de petites têtes de mort sur les aiguillettes de
-ses habits et sur les rubans de ses souliers; à la mort de Catherine
-de Médicis, il ordonna de détendre tous les appartements du château de
-Blois, où il était alors, et il les fit peindre en noir semé de
-larmes. Il avait conçu un projet bien singulier: c'était de percer
-dans le bois de Boulogne six allées, qui auraient abouti au même
-centre; il aurait fait élever dans ce centre un magnifique mausolée,
-pour y déposer son coeur et ceux des rois ses successeurs. Chaque
-chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait bâtir un tombeau
-de marbre, avec sa statue; et ces tombeaux, le long des allées,
-auraient été séparés les uns des autres par un petit espace planté
-d'ifs taillés de différentes manières. «Dans cent ans, disait-il, ce
-sera une promenade bien amusante; il y aura au moins quatre cents
-tombeaux dans ce bois.»
-
-Qu'en pensent les cavaliers et amazones de nos jours?
-
-
-=424.=--Les Romains employaient le _serpent_ comme représentation
-symbolique du génie qui veillait sur tel ou tel emplacement, le
-_genius loci_. En conséquence, on peignait sur les murs des figures de
-serpents, de la même façon qu'on peint une croix dans l'Italie moderne
-pour prévenir le public de ne pas souiller l'endroit. Cela répondait à
-l'inscription qui se voit sur nos murs: «Défense de déposer aucune
-ordure.»
-
-
-=425.=--On croit assez communément que les histoires de _maisons
-hantées_, de revenants, qui avaient si largement cours chez nos pères
-et qui résultaient de la triste condition des âmes dites _en peine_,
-ou _en état de péché_, ont leur principe dans les idées religieuses du
-moyen âge.
-
-Mais en cela, comme en beaucoup d'autres cas, le moyen âge n'a fait
-que transformer des idées antiques. L'_âme en peine_ qui, sous
-l'empire des nouvelles croyances, est censée revenir sur terre pour
-demander aux vivants les prières qui doivent racheter ses fautes,
-était chez les anciens l'âme d'une personne dont le corps avait été
-privé des honneurs funèbres. C'est ce que nous apprend l'aventure
-suivante, très sérieusement rapportée par Pline le Jeune, dans une de
-ses lettres.
-
-«Il y avait à Athènes une maison fort grande, fort logeable, mais
-décriée et déserte. Chaque nuit, au milieu du profond silence,
-s'élevait tout à coup un bruit de chaînes, qui semblait venir de loin
-et s'approcher. On voyait, disait-on, un spectre, fait comme un
-vieillard, très maigre, aux cheveux hérissés, portant aux pieds et aux
-mains des fers, qu'il secouait avec un bruit horrible. De là, des
-nuits affreuses pour ceux qui habitaient la maison...
-
-«Le philosophe Athénodore était venu à Athènes, et, ayant appris tout
-ce qu'on racontait de la maison abandonnée, il la loua et résolut d'y
-loger dès le jour même. Le soir venu, il ordonne qu'on lui dresse un
-lit dans une des salles de la maison, qu'on lui apporte ses tablettes,
-de la lumière, et qu'on le laisse seul. Craignant que son imagination
-ne lui créât des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main
-à l'écriture.
-
-«Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans la maison,
-comme partout ailleurs; mais bientôt il entend des fers
-s'entre-choquer; il ne lève pas les yeux et, continuant à écrire,
-s'efforce de ne pas croire ses oreilles.
-
-«Mais le bruit augmente, approche à ce point qu'il semble être dans la
-chambre même. Il regarde, il aperçoit le spectre tel qu'on le lui
-avait décrit. Ce spectre est debout et l'appelle du doigt. Athénodore
-lui fait signe d'attendre et se remet au travail. Mais le spectre
-secoue plus fortement ses chaînes et fait encore signe du doigt. Alors
-le philosophe se lève, prend la lumière et va vers le spectre.
-
-«Celui-ci, qui marche comme accablé sous le poids de ses chaînes,
-emmène le philosophe dans la cour de la maison et tout à coup
-disparaît.
-
-«Athénodore ramasse des herbes, des feuilles, pour marquer la place où
-le spectre a paru s'engloutir. Le lendemain, il va trouver les
-magistrats et les prie d'ordonner que l'on fouille à cet endroit. On
-le fait, et on y trouve des os enlacés dans des chaînes; le temps
-avait rongé les chairs. Après qu'on eut soigneusement rassemblé ces
-restes, on les ensevelit publiquement, et depuis que l'on eut rendu au
-mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette
-maison.»
-
-
-=426.=--Les mots _brocanter_ et _brocanteur_ prirent, dit-on,
-naissance au dix-septième siècle. Ménage, qui les avait vu introduire
-dans la langue de son temps, était au désespoir de mourir sans en
-avoir pu connaître l'origine.
-
-Burchard, bénédictin qui fut nommé évêque de Vienne en 1012, par
-l'empereur Conrad, était un prélat d'une grande érudition. On a de lui
-le _Grand Volume des décrets_ en vingt-deux livres. Les auteurs le
-nommèrent _Burcardus_ ou _Brocardus_. Or, comme son ouvrage est rempli
-de sentences et d'une critique souvent assez maligne, on donne le nom
-de _brocardi_ à ces réflexions et à certains traits malins qui
-blessent l'amour-propre.
-
-
-=427.=--On a beaucoup reproché à Scribe, qui certes n'était pas
-un naïf, un certain nombre de passages, d'ailleurs devenus célèbres,
-qui feraient supposer que cet auteur n'avait pas toujours conscience
-des paroles qu'il mettait dans la bouche de ses personnages. Si ce
-fécond écrivain n'avait pas hautement et largement prouvé la clarté de
-son esprit par un ensemble d'ouvrages aussi remarquables par
-l'agrément des dialogues que par l'ingéniosité des combinaisons, nous
-pourrions en tout cas trouver l'explication des quelques illogismes
-qui sont censés lui avoir échappé, en recourant à un très curieux
-volume publié, à la librairie Ém. Bouillon, par M. Roger Alexandre.
-
-Le _Musée de la Conversation_ est un répertoire de citations
-françaises, de dictons, de curiosités littéraires et anecdotiques.
-
-Nous y voyons, avec preuves à l'appui, que la plupart des prétendus
-passages ridicules, comme _Les quatre coins de la machine ronde_, ou
-bien _Ses jours sont menacés, ah! je dois l'y soustraire!_ sont
-bévues, non pas de l'écrivain, mais du musicien qui, accommodant le
-texte aux exigences de sa phraséologie musicale, a, de son autorité
-privée, donné une entorse à la logique des vers primitifs.
-
-Pour le dernier cas, par exemple, appartenant au rôle de Valentine, au
-troisième acte des _Huguenots_, Scribe avait écrit:
-
- Derrière ce pilier, cachée à tous les yeux,
- Que viens-je, hélas! d'entendre... et de quel piège affreux
- Ses jours sont menacés!... Ah! je dois l'y soustraire!
-
-Ce qui est absolument correct.
-
-Mais le musicien, Meyerbeer, pour les besoins de son rythme, substitua
-au texte de Scribe le texte bizarre qu'on reproche au librettiste:
-
- Je viens d'entendre, hélas! ce complot odieux!
- Ses jours sont menacés! Ah! je dois l'y soustraire!
-
-Merci donc à M. Roger Alexandre de nous apprendre comment on écrit
-l'histoire... des livrets d'opéras. Toutefois il ne s'avise ni
-d'expliquer ni de justifier cette fin de couplet devenue proverbiale:
-
- Un vieux soldat sait souffrir et se taire
- Sans murmurer,
-
-qui se trouve dans _Michel et Christine_, vaudeville joué avec grand
-succès en 1821.
-
-
-=428.=--Napoléon, mort le 5 mai 1821, fut enterré quatre jours
-plus tard. Il avait lui-même, dit-on, marqué le lieu de sa sépulture
-dans un petit vallon retiré, appelé vallée de Slane, où était une
-source d'une eau excellente dont il faisait régulièrement usage. Il
-allait souvent là se reposer sous de beaux saules pleureurs qui
-entouraient la source.
-
-Ce vallon appartenait à un M. Torbet, qui, instruit du désir de
-l'illustre captif, l'offrit avec grand empressement pour cette
-sépulture, espérant, _in petto_, de se faire chaque année un assez
-beau revenu, au moyen d'un péage imposé à la curiosité des nombreux
-visiteurs. Les autorités de l'île ayant voulu faire cesser ce monopole
-qui les compromettait, M. Torbet demanda que le corps fût exhumé et
-porté ailleurs.
-
-Après bien des débats à ce sujet, le gouvernement anglais fit cesser
-ce scandale, en décidant qu'il serait payé une somme de cinq cents
-livres (douze mille francs) à M. Torbet pour qu'il conservât les
-restes de Napoléon dans son champ. Et depuis la visite du tombeau fut
-libre et gratuite.
-
-
-=429.=--Chez les Athéniens il était ordonné de la manière la plus
-expresse de faire avant tout apprendre aux enfants _à lire_ et _à
-nager_. A Rome, il en était de même, l'art du nageur y faisait partie
-essentielle de l'éducation des jeunes gens. Les enfants du peuple
-n'étaient pas les seuls qu'on formât à cet exercice. On l'enseignait
-aussi à ceux des familles les plus distinguées. Caton l'Ancien
-enseignait à son fils à passer à la nage les rivières les plus
-profondes et les plus rapides. Auguste instruisait lui-même ses trois
-petits-fils dans l'art de nager; et Suétone, quand il remarque que
-Caligula était plein de bonnes dispositions pour l'empire, _quoiqu'il
-ne sût pas nager_, fait assez entendre que la natation était regardée
-comme une science nécessaire au citoyen.
-
-L'art de nager semblait faire si naturellement partie d'une éducation
-normale, qu'il était passé en proverbe de dire d'un homme grossier et
-ignorant: «Il n'a appris ni à lire ni à nager» (_nec litteras didicit
-nec natare_).
-
-
-=430.=--Le 16 décembre 1587, dit le _Journal du règne de Henri
-III_, la Sorbonne fit un conseil secret portant que l'on pouvait ôter
-le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait,
-comme on ôte l'administration aux tuteurs qu'on tient pour suspects.
-
-Le roi, qui fut instruit de cette décision, manda quelques
-sorbonistes, auxquels il se borna à dire qu'il voulait bien n'avoir
-point d'égard à cette belle résolution, parce qu'il savait qu'elle
-avait été prise «après déjeuner».
-
-
-=431.=--La duchesse de Montmorency, morte en 1666, supérieure de
-la Visitation de Sainte-Marie de Moulins,--veuve du duc que
-Richelieu fit condamner et exécuter en 1632,--avait les mains
-très belles et, à l'époque où elle vivait dans le monde, tirait grande
-vanité de cette grâce naturelle. Elle ne souffrait jamais qu'on les
-touchât autrement que gantées. Un jour, dans un bal, le prince de
-Condé, son beau-frère, et le marquis de Portes voulurent la déganter
-eux-mêmes en badinant. Elle le souffrit, mais elle dit hautement au
-dernier qu'elle ne le permettrait plus à d'autres. Cette parole fut
-rapportée au roi Louis XIII, qui dit d'un air riant à la duchesse: «Je
-vous déganterai aussi quand il me plaira.
-
---Sire, répondit-elle, je ne le souffrirais pas!» Mais,
-remarquant que le roi était mortifié de sa réponse: «Votre Majesté,
-reprit-elle aussitôt, juge bien que je ne voudrais pas lui en donner
-la peine.»
-
-
-=432.=--Quand on parle de deux personnes qui semblent vouloir
-être toujours ensemble, on les compare à _saint Roch et son chien_.
-Cette locution a son origine dans une pieuse et poétique légende.
-Saint Roch, né à Montpellier à la fin du treizième siècle, ayant
-étudié la médecine, était allé en pèlerinage à Rome, où, dit-on, il
-soigna et guérit un grand nombre de personnes atteintes de la peste. A
-son retour, il s'arrêta à Plaisance, où régnait cette même maladie,
-dont il fut atteint. Contraint de sortir de la ville pour ne pas
-communiquer son mal, il se retira dans une forêt où, affirme la
-légende, le chien d'un gentilhomme nommé Gothard allait chaque jour
-lui porter un pain. Guéri de la contagion, il revint à Montpellier, et
-il y mourut le 13 août 1327. Le souvenir de ce chien pourvoyeur étant
-resté attaché à la mémoire du saint, on le représente toujours à côté
-de lui. Ainsi s'explique la locution populaire.
-
-
-=433.=--L'expression usuelle _tourner autour du pot_ remonte, à
-ce qu'on affirme, à un passage de la tragédie de G. Legouvé sur la
-mort de Henri IV. C'était le temps où, pour exprimer la moindre idée
-commune ou même naturelle, les écrivains se croyaient tenus de
-recourir aux périphrases. Ainsi, désirant mettre dans la bouche de son
-héros le fameux mot du Béarnais: _Je veux que chaque paysan puisse
-mettre la poule au pot le dimanche_, le poète lui fait dire:
-
- De ce peuple qui m'aime, oh! je me sens le père;
- Non, je n'ai pas le droit d'achever ma carrière
- Sans avoir pour jamais assuré _leur_ destin.
- Je prétends qu'à la paix--c'est mon plus cher dessein--
- D'utiles mouvements sur eux fassent sans cesse
- De l'État florissant refluer la richesse;
- Je veux enfin qu'au jour marqué par le repos,
- L'hôte laborieux des modestes hameaux
- Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
- Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.
-
-[Illustration: FIG. 34.--Le bon temps revenu, ou la poule au pot et
-les alouettes toutes rôties, fac-similé d'une estampe satirique de
-1814.]
-
-C'était en effet _tourner autour du pot_, selon le mot d'un critique,
-qui, répété au parterre, devint presque aussitôt proverbial. La
-tragédie de _Henri IV_, jouée avec grand succès sous l'Empire (1806),
-fut reprise et non moins applaudie à la rentrée des Bourbons et donna
-lieu à la publication d'une estampe satirique, que nous venons de
-retrouver dans un recueil du temps et dont nous donnons le fac-similé.
-
-
-=434.=--L'avarice du célèbre duc de Marlborough était passée en
-proverbe. Lord Peterborough, qui était au contraire la générosité
-même, est un jour accosté par un pauvre homme, qui lui demande
-l'aumône, en l'appelant milord Marlborough.
-
-«Moi, Marlborough! s'écria-t-il. Oh! non! Tiens, voilà pour te prouver
-que je ne le suis pas.»
-
-Et il donna une guinée au mendiant.
-
-
-=435.=--Nous empruntons au nouveau _Dictionnaire général de la
-langue française_ de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, qui paraît
-actuellement par fascicules à la librairie Delagrave, quelques
-exemples curieux des vicissitudes auxquelles sont dues les
-significations successives des mots.
-
-Assez souvent l'esprit commence par appliquer le nom de l'objet
-primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère
-commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère,
-il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec
-le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi
-de suite, de sorte qu'à chaque transformation la relation n'existe
-plus qu'entre l'un des sens du mot et le sens immédiatement précédent.
-
-_Mouchoir_ est d'abord l'objet qui sert à _se moucher_ (_muccare_, de
-_mucus_). La pièce d'étoffe qui sert à cet usage donne bientôt son nom
-au _mouchoir_ dont on s'enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les épaules
-des femmes, retombe d'ordinaire en pièce triangulaire; de là le sens
-du mot en marine: pièce de bois triangulaire qu'on enfonce dans un
-bordage pour boucher un trou.
-
-_Bureau_ désigne primitivement une sorte de bure ou étoffe de laine:
-_n'étant vêtu que de simple bureau_. Puis, d'extension en extension,
-il signifie le tapis qui couvre une table à écrire à laquelle cette
-étoffe sert de tapis; le meuble sur lequel on écrit habituellement; la
-pièce où est placé ce meuble; enfin les personnes qui se tiennent dans
-cette pièce, à cette table (dans une administration, dans une
-assemblée).
-
-Maintes fois cependant la simple logique a déterminé le changement de
-sens; ainsi dans le mot _bouche_, la pensée va naturellement du
-premier sens à ceux qui en dérivent: bouche à feu, bouche de chaleur,
-les bouches du Rhône. Dans le mot _feuille_, l'idée d'une chose plate
-et mince conduit de la feuille d'arbre à la feuille de papier, à la
-feuille de métal.
-
-Il n'en est pas de même de certains mots dont l'histoire est plus
-complexe, et dans lesquels le chemin parcouru par la pensée ne
-s'imposait pas nécessairement à l'esprit.
-
-Tel est le mot _partir_, dont le sens actuel, _quitter un lieu_, ne
-sort point naturellement du sens primitif, _partager_ (_partiri_),
-qu'on trouve encore dans Montaigne: «Nous partons le fruit de notre
-chasse avec nos chiens.» Que s'est-il passé? L'idée de partager a
-conduit à l'idée de séparer: «La main lui fu du cors partie.» Puis on
-a dit, avec la forme pronominale: _se partir_, se séparer, s'éloigner:
-«Se partit dudict lieu.» Et, par l'ellipse du pronom _se_, on est
-arrivé au sens actuel: quitter un lieu.
-
-Tel est le mot _gagner_ (au onzième siècle _guadagnier_), de l'ancien
-haut allemand _waidanjan_, paître (en allemand moderne _weiden_).
-Cette signification première du mot est encore employée en vénerie:
-«Les bêtes sortent la nuit du bois, pour aller _gagner_ dans les
-champs.» Comment a-t-elle amené les divers sens usités de nos jours:
-_avoir ville gagnée_, _gagner la porte_, _gagner de l'argent_, _gagner
-une bataille_, _gagner un procès_, _gagner ses juges_, _gagner une
-maladie_? L'idée première _paître_ conduit à l'idée de trouver sa
-nourriture; de là, dans l'ancien français, les sens qui suivent: 1º
-cultiver: «Blés semèrent et gaaignèrent» (_cf._ de nos jours
-_regain_); 2º chasser (_cf._ l'allemand moderne _Weidmann_, chasseur)
-et piller, faire du butin: «Lor veïssiez... chevaus gaaignier et
-palefroiz et muls et mules, et autres avoirs.» «Ils ne sceurent où
-aler plus avant pour gaegnier.» L'idée de faire du butin conduit à
-l'idée de se rendre maître d'une place: «Quant celle grosse ville...
-fu ensi gaegnie et robée.» «Avoir ville gagnée.» Puis l'idée de
-s'emparer d'une place conduit à l'idée d'occuper un lieu où l'on a
-intérêt à arriver: _gagner le rivage_, _gagner le port_, _il est
-parvenu à gagner la porte_; par extension, _le feu gagne la maison
-voisine_, et, au figuré, _le sommeil le gagne_. En même temps se
-développe une autre série de sens: faire un profit: _gagner de
-l'argent_, _gagner l'enjeu d'une partie, d'une gageure, le gros lot_;
-par analogie, obtenir un avantage sur quelqu'un: _gagner une
-bataille, un procès_, _gagner l'affection d'une personne_, et, par
-ellipse, gagner quelqu'un de vitesse; puis, par forme ironique, on
-entend un effet contraire: _il n'y a que des coups à gagner_, _il a
-gagné cette maladie en soignant son frère_. Partout, à travers ces
-transformations, se montre cependant le trait commun qui domine et
-relie entre eux les divers sens du mot _gagner_.
-
-
-=436.=--Lors de la canonisation de sainte Thérèse par Grégoire XV
-en 1622, il y eut à Saragosse un tournoi à cheval pour honorer la
-nouvelle sainte. On y observa les règles les plus minutieuses du code
-de la galanterie espagnole, jusqu'aux cartels, aux devises, aux
-couleurs et au prix du combat. A Paris, on mêla des feux d'artifice
-aux processions. Les carmes déchaussés se signalèrent en ce genre: ils
-en tirèrent un sur une plate-forme élevée au-dessus de leur église, et
-où l'on vit des fusées volantes, des étoiles et des serpenteaux.
-
-Les feux d'artifice étaient encore alors une nouveauté. Les premières
-fusées volantes, étoiles, etc., s'étaient vues au feu de la
-Saint-Louis dans l'île Louviers, en 1618, cinq ans après la première
-célébration de la même fête, qui avait eu lieu au mois d'août de 1613.
-
-Si l'on avait eu, comme plus tard, l'usage des lampions et des petites
-lanternes de verre coloré, l'on n'eût pas manqué d'ajouter cet
-ornement à la fête de la canonisation. Mais les écrits du temps n'en
-disent rien; et il semble prouvé que les illuminations avec petites
-lanternes de verre furent imaginées par Servandoni, pour les fêtes
-données à propos du mariage de Madame de France avec don Philippe.
-
-
-=437.=--Les membres d'une des nombreuses sectes de la religion
-dite orthodoxe grecque professée en Russie (les _stavié veri_, anciens
-croyants), gens d'ailleurs très austères, tiennent en profonde horreur
-le tabac, qui, disent-ils, ne profane pas seulement l'homme qui prise
-ou fume, mais encore la chambre où a lieu cette distraction impie.
-
-Un voyageur raconte qu'ayant reçu asile dans un poste de soldats
-appartenant à cette secte, et s'étant mis à fumer, il inspira à ces
-soldats une telle aversion qu'ils ne lui permirent, ni à lui ni à son
-domestique, de puiser de l'eau avec le vase habituel. Ils en
-apportèrent un autre, qui dut être brisé après le départ de leurs
-hôtes, en même temps que des pratiques dévotes, des aspersions d'eau
-lustrale furent faites pour purifier l'appartement qu'ils avaient
-occupé.
-
-D'autre part, un Anglais dit qu'étant un jour entré chez un paysan
-sibérien de cette secte pour allumer sa pipe, la maîtresse de la
-maison prit un bâton, et frappa si rudement sur le fumeur, qu'il dut
-s'enfuir en toute hâte, pour ne pas être assommé.
-
-
-=438.=--Notre mot _barricade_ dérive tout naturellement de
-_barrique_, et, signifiant entrave mise à la circulation dans une voie
-publique, suppose en principe que cet obstacle est dû à un entassement
-de futailles, qu'on a jetées pêle-mêle au travers d'une rue, et qui,
-en même temps qu'elles obstruent le passage, constituent un rempart
-derrière lequel s'abritent des combattants.
-
-Il va de soi que le fait d'obstruer les rues en cas de défense contre
-l'ennemi envahisseur, ou en cas de soulèvement populaire, date des
-temps les plus éloignés; mais l'application du terme aujourd'hui
-consacré ne remonte dans notre histoire qu'à une journée mémorable de
-la fin du seizième siècle (12 mai 1588), dite pour la première fois
-journée des _Barricades_, sans doute parce que les tonneaux ou
-barriques figuraient en grand nombre parmi les objets accumulés pour
-former les retranchements des bourgeois parisiens, tenant tête aux
-troupes royales. C'est le jour où le duc de Guise, chef de la Ligue,
-étant entré à Paris malgré la défense de Henri III, soulève la
-population qui veut que le roi reconnaisse et fasse prévaloir la
-_Sainte-Union_. La noblesse royaliste se rassemble au Louvre; quatre
-ou cinq mille hommes de troupes suisses entrent dans Paris par la
-porte Saint-Honoré et occupent les principaux postes de la ville.
-Après une période de stupeur, la masse du peuple s'ébranle, les rues
-se dépavent, on tend les chaînes; des _barriques_ pleines de terre,
-des coffres, des solives, s'accumulent en barrières infranchissables,
-le tocsin sonne, les _barricades_ s'avancent de quartier en quartier,
-investissent, paralysent les troupes royales. Assaillis avec fureur en
-divers lieux, les Suisses eussent été mis en pièces sans
-l'intervention du duc de Guise, qui gagna, au milieu des transports
-populaires, son hôtel de Soissons, où la reine mère vint négocier de
-la part du roi, pendant que celui-ci s'échappait de la ville,--où
-il ne devait plus rentrer.
-
-
-=439.=--Galien affirmait que l'ail était la thériaque des
-pauvres, c'est-à-dire la plante salutaire par excellence, préservant
-des maladies et les guérissant mieux que tout autre remède. L'ail, qui
-d'ailleurs était mis au nombre des dieux, avec la plupart des légumes,
-chez les Égyptiens (heureux peuple, dit Juvénal, dont les dieux
-croissent dans ses jardins), l'ail était en grande estime chez les
-Grecs et les Romains. Les Athéniens, forts mangeurs d'ail, en
-faisaient particulièrement usage dans leurs pérégrinatines, «les
-employant, dit Pline, contre les dangers des changements d'eau et
-d'air.» Les athlètes en mangeaient avant de descendre dans l'arène.
-«Prenez ces gousses et avalez-les, dit un personnage dans _les
-Chevaliers_ d'Aristophane.--Pourquoi?--Pour vous donner plus
-de force dans le combat.»
-
-Hippocrate, d'accord avec l'opinion populaire, en faisait un
-préservatif contre l'ivresse. Les Romains croyaient que l'ail
-éloignait les maléfices. Toutefois Athénée nous apprend qu'il était
-interdit à ceux qui avaient mangé de l'ail, et dont l'haleine était
-chargée d'une odeur désagréable, d'entrer dans le sanctuaire de la
-mère des dieux. Horace considérait l'ail comme un affreux poison, et
-déclarait qu'on n'en pouvait manger qu'en expiation du plus grand des
-forfaits.
-
-
-=440.=--Autrefois, quand les propriétaires de deux terrains
-contigus n'étaient pas d'accord sur le point de contiguïté, le droit
-de l'un se prouvait à la pointe de l'épée: «Si deux voisins sont en
-dispute, disent les capitulaires de Dagobert, qu'on lève un morceau de
-gazon dans l'endroit contesté, que le juge le porte dans le _malle_
-(lieu où se tenaient les assises), que les deux parties, en le
-touchant de la pointe de leurs épées, prennent Dieu à témoin de leurs
-prétentions, qu'ils combattent après, et que la victoire décide du bon
-droit.»
-
-
-=441.=--La vielle, instrument monocorde, fort peu usité
-aujourd'hui, eut un règne très long et très brillant. Connue des
-Grecs, qui la nommaient _sambuque_, elle passa chez les Latins, et nos
-ancêtres l'appelaient encore _sambuque_. Vers le onzième siècle, la
-vielle commença à être cultivée avec soin en France et en Italie.
-Pendant toute la durée du douzième siècle, on fit entrer la vielle
-dans les concerts des plus grands princes. Elle acquit un nouveau
-degré de faveur sous saint Louis. Les jongleurs s'en servaient pour
-accompagner les voix et pour animer la danse. Les grands ne
-dédaignaient même pas d'en faire leur amusement. Vers le quatorzième
-siècle, les pauvres et les aveugles, frappés de l'accueil dont
-plusieurs rois avaient honoré des joueurs de vielle, à qui ils avaient
-fait de très riches présents, imaginèrent de se servir de la vielle
-pour implorer la charité. La vielle perdit alors peu à peu son crédit.
-Elle fut même appelée l'instrument des malheureux. Toutefois elle
-reprit faveur au commencement du dix-septième siècle, et fut de
-nouveau admise en bon et haut lieu. La représentation des premiers
-opéras, vers 1670, ayant augmenté le goût que l'on avait déjà pour la
-musique instrumentale, deux personnages célèbres, La Rose et Janot,
-très habiles joueurs de vielle, rétablirent cet instrument dans son
-ancien crédit par les applaudissements qu'ils obtinrent à la cour de
-Louis XIV. Pendant longtemps encore, la vielle figura dans les
-concerts, mais de nouveau elle redevint l'instrument des malheureux,
-qui eux-mêmes aujourd'hui n'y ont plus recours. Les joueurs de vielle
-sont d'une extrême rareté, et tout fait croire que c'en est fini de ce
-monocorde, dont certains virtuoses savent cependant tirer d'assez
-agréables effets.
-
-
-=442.=--Henri III, qui était toujours entouré de petits chiens,
-ne pouvait demeurer seul dans une chambre où il y avait un chat. Le
-duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut. Le maréchal
-d'Albert se trouvait mal dans un repas où l'on servait un marcassin ou
-un cochon de lait. Uladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait
-la fuite quand il voyait des pommes. Érasme ne pouvait sentir le
-poisson sans avoir la fièvre. Scaliger frémissait de tout son coeur en
-voyant du cresson. Tycho-Brahé sentait ses jambes défaillir à la
-rencontre d'un lièvre ou d'un renard. Le chancelier Bacon tombait en
-défaillance toutes les fois qu'il y avait une éclipse de lune. Bayle
-avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'eau en
-sortant d'un robinet. La Mothe le Vayer ne pouvait souffrir le son
-d'aucun instrument, et goûtait un plaisir très vif en entendant le
-tonnerre, etc.
-
-
-=443.=--Jacques II, roi d'Angleterre, était fort enclin à la
-sévérité et à la vengeance.
-
-«Vous savez qu'il est en mon pouvoir de vous pardonner, dit-il un jour
-à Aylasse, un des lieutenants du comte d'Argille, qui s'était révolté
-contre lui et qui fut décapité.
-
---Oui, sire, repartit l'officier, qui ne put résister au plaisir
-de faire un bon mot, je sais que cela est en votre pouvoir, mais je
-sais aussi que cela n'est pas dans votre caractère.»
-
-Le roi ne dit rien, mais Aylasse fut bientôt après condamné au dernier
-supplice.
-
-
-=444.=--Le poète et philosophe Sadi avait un ami qui fut tout à
-coup élevé à une grande dignité. Tout le monde allait le complimenter;
-Sadi n'y alla pas. Comme on lui en demandait la raison: «La foule va
-chez lui, répondit-il, à cause de sa dignité; moi, j'irai quand il ne
-l'aura plus, et je crois qu'alors j'irai seul.»
-
-
-=445.=--Racine, grand courtisan, détestant les jésuites, évitait
-cependant d'en dire du mal par précaution. Lorsqu'il mourut et qu'on
-sut qu'il avait demandé à être enterré chez les solitaires de
-Port-Royal, le comte de Ronny dit: «Racine ne s'y serait certainement
-pas fait enterrer de son vivant.»
-
-
-=446.=--Félix Peretti, en religion frère Montalte, étant à
-Venise, y tint quelques propos qui déplurent au gouvernement. Instruit
-qu'on était à sa poursuite, il quitta bien vite la ville.
-
-Devenu pape sous le nom Sixte-Quint, quelqu'un lui rappela cette
-sortie précipitée des États vénitiens.
-
-«Je ne m'en défends pas, dit-il; mais, ayant déjà fait voeu d'être
-pape à Rome, devais-je rester à Venise pour être pendu?»
-
-
-=447.=--«J'ai remarqué, disait Swift, l'auteur du _Gulliver_,
-que, dans l'établissement de leurs colonies, les Français commencent
-par bâtir un fort, les Espagnols une église, et les Anglais un cabaret
-à bière.»
-
-
-=448.=--D'où vient l'expression _ne point faire de quartier à
-quelqu'un_?
-
---Dans les guerres de jadis, les vainqueurs trouvaient
-ordinairement un grand profit à la rançon des prisonniers qu'ils
-avaient faits. Cette rançon était relative au grade et à la fortune
-connue du captif. Au cours d'une guerre entre les Espagnols et les
-Hollandais, une convention fut faite relativement au rachat des
-prisonniers, qui consistait à payer la rançon d'un officier ou d'un
-soldat d'un _quartier_ de sa solde. Quand donc on voulait retenir un
-prisonnier ou le mettre à mort, on le traitait, disait-on, _sans
-quartier_. De là est venue la locution, qui signifie: ne faire aucune
-concession, agir envers quelqu'un avec la plus extrême rigueur.
-
-
-=449.=--Pourquoi la _scrofulaire_, plante d'aspect sombre, qui
-croît le long des ruisseaux et dans les fossés humides, porte-t-elle
-le nom vulgaire d'_herbe du siège_?
-
-La _scrofulaire_ est une plante de la famille des Personnées, à
-laquelle nos pères attribuaient des vertus qu'indique son nom. Une
-saveur amère un peu âcre, une odeur forte, avaient fait soupçonner que
-cette plante devait agir sur l'économie animale à la façon des
-excitants amers, comme anodine, résolutive, détersive, carminative, et
-par conséquent très efficace pour le traitement de la _scrofule_, qui
-résulte d'une débilitation générale. Mais aujourd'hui, malgré les
-éloges qu'on a donnés à ce végétal, il n'est presque plus employé, car
-on l'a reconnu à peu près inerte.
-
-Toujours est-il que, pendant le fameux siège de la Rochelle par le
-cardinal de Richelieu, en 1628, dans le dénuement absolu où se
-trouvaient réduits les assiégés, cette plante était devenue pour eux
-le remède à tous les maux; et, par suite des services qu'elle avait
-rendus ou paru rendre, elle fut appelée depuis l'_herbe du siège_.
-
-A la vérité, si nous en devons croire Poiret, auteur d'une _Histoire
-philosophique des plantes_, ce nom populaire serait de beaucoup
-antérieur à la date ici indiquée; mais ne faut-il pas, en pareil cas,
-admettre aussi bien la légende que l'histoire, quand il n'y a pas de
-témoignage contradictoire bien formel?
-
-
-=450.=--Une amie du célèbre grammairien Beauzée, membre de
-l'Académie française, qui, chaque année, avait coutume de lui
-souhaiter sa fête, s'étonna qu'au bouquet qu'il lui offrait il ne
-joignît pas quelques vers de sa façon.
-
-Or, voici la réponse qu'elle trouva dans les premières fleurs que
-l'académicien lui apporta:
-
- Quoi! ce n'est pas assez d'un bouquet _substantif_?
- Il faut y joindre encore un bouquet _adjectif_?
- Comment chanter en vers votre _nominatif_?
- Ma muse n'eut jamais le pouvoir _génitif_,
- Et pour elle Apollon ne fut jamais _datif_.
- N'en faites pas, Madame, un cas _accusatif_;
- J'ai voulu; mais Phoebus, sourd à mon _vocatif_,
- Malgré moi m'a réduit au plus triste _ablatif_.
- Agréez en échange un zèle _positif_,
- Un zèle sans égal et sans _comparatif_,
- Un zèle qui pour vous est au _superlatif_.
- Que ne suis-je pourvu d'un verbe assez _actif_
- Pour vous prouver combien tout mon coeur est _passif_
- Que ne puis-je à vos yeux le rendre _indicatif_!
- Éprouvez-le, Madame, au mode _impératif_:
- Vous verrez mon ardeur surpasser l'_optatif_;
- Mon seul respect pour vous garde le _subjonctif_,
- Mes autres sentiments sont à l'_infinitif_.
-
-
-=451.=--Boniface IX fut élu pape à l'âge de quarante-cinq ans.
-Fera Timola Filimarini, sa mère, eut la joie délicieuse de le voir
-assis sur le trône de saint Pierre et d'honorer, comme le père
-universel des chrétiens, celui qu'elle avait enfanté: ce qui,
-jusque-là, se trouvait sans exemple.
-
-Voici l'épitaphe qu'on plaça sur son tombeau:
-
-_A Fera Timola Filimarini._
-
-«Mère très grande d'un fils très grand, Boniface IX, auquel elle donna
-le nom de Pierre, qui lui fut d'un heureux augure. Elle vit ce
-qu'aucune mère n'avait vu; son fils, jeune encore, devenu son père.
-Elle eut autant de joie de se dire sa fille que de s'appeler sa mère.
-Elle le vit non seulement orné d'une triple couronne, mais couronnant
-lui-même les rois! Quelle mère fut plus heureuse?»
-
-
-=452.=--Le premier vélocipède ou appareil de locomotion mû par la
-personne qu'il transporte est décrit et figuré par Ozanam dans le
-livre intitulé: _Récréations mathématiques et physiques_, qu'il publia
-vers la fin du dix-septième siècle (1693). Voici les termes de cette
-description, que nous accompagnons du _fac-similé_ de la figure donnée
-par le mathématicien:
-
-«On voit à Paris depuis quelques années un carrosse ou une chaise
-qu'un laquais, posé sur le derrière, fait marcher alternativement avec
-les deux pieds, par le moyen de deux petites roues cachées dans une
-caisse posée entre les deux roues de derrière, et attachées à l'essieu
-du carrosse, comme l'indiquent les figures que vous voyez.»
-
-Ozanam ajoute que l'inventeur de ce système de locomotion est un jeune
-médecin de la Rochelle nommé M. Richard.
-
-[Illustration: FIG. 35.--Le premier vélocipède, fac-similé d'une figure
-des _Récréations mathématiques et physiques_, publiées par Ozanam en
-1693.]
-
-
-=453.=--Il y a dans toutes les langues de certaines articulations
-ou consonances que les étrangers réussissent difficilement à prononcer
-et qui sont en quelque sorte la cause de ce que nous appelons l'accent
-étranger; ainsi la substitution de l'_f_ au _v_, du _t_ au _d_, du _b_
-au _p_, de l'_ou_ à l'_u_, etc., et _vice versa_, est pour nous la
-caractéristique particulière de l'accent allemand. Par exemple: _Un
-beau petit bateau qu'on voit toujours_ devient, en passant par une
-bouche tudesque: _Un peau bedit padeau qu'on foit tuchurs_, et l'on ne
-saurait se méprendre sur l'origine de l'individu qui prononce ainsi;
-mais quelquefois des différences très radicales se trouvent entre
-gens dont les langues sont de la même famille, ou qui à l'ordinaire
-parlent le même idiome; et souvent ces différences ne portent que sur
-quelques mots, qui sont en quelque sorte la pierre de touche de la
-nationalité.
-
-On cite deux cas historiques où ce détail eut de singulières
-conséquences.
-
-Dans le temps que les Génois faisaient un si grand commerce, les
-Vénitiens, jaloux de leur puissance et de leurs richesses, leur firent
-une cruelle guerre. Ces deux républiques étaient si acharnées, qu'il y
-avait des ordres des deux côtés de ne faire aucun quartier. Certains
-Génois, étant tombés en la puissance des Vénitiens, pour éviter la
-mort, feignirent d'être du pays. Les Vénitiens, pour en être
-éclaircis, leur firent prononcer le mot _Cavro_ de leur langue, que
-les Génois ne purent prononcer autrement que _Cabro_; dès lors ils
-furent massacrés. Les Génois, pour se venger, autant qu'ils prenaient
-de Vénitiens, les hachaient en morceaux, et, les mettant dans des
-tonneaux, les envoyaient à Venise en guise de marchandise.
-
-Nous voyons la même chose dans l'histoire de France. Dans le temps que
-les Anglais possédaient une partie de la France, on ne les distinguait
-plus des habitants mêmes; de sorte que, lorsqu'ils étaient
-prisonniers, on les renvoyait, les prenant pour des naturels du pays.
-Cependant, pour remédier à cet inconvénient, on imagina de leur faire
-prononcer le nom _Picquigny_, qui est un bourg de Picardie. Les
-Anglais, assure-t-on, ne pouvaient dire que _Pigny_, au lieu de
-_Picquigny_.
-
-
-=454.=--Il y avait jadis au milieu de la place de Liège une
-colonne au pied de laquelle on avait pratiqué un escalier de forme
-circulaire. C'était là que se publiaient et s'affichaient les lois,
-les arrêts et les sentences; c'était là que le peuple était convoqué:
-ce que l'on appelait publier ou convoquer à cri de _perron_. On
-n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publiée à cri de
-perron.
-
-Ce sentiment ne tarda pas à engendrer la superstition. Le peuple
-transporta à la colonne même le respect qui n'était dû qu'aux lois
-qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma à regarder le
-perron à peu près comme la vieille ville de Troie regardait autrefois
-son palladium. Les Liégeois en arrivèrent à croire que leur prospérité
-dépendait de la conservation de cette colonne.
-
-Aussi lorsque Charles le Téméraire prit d'assaut la ville de Liège,
-en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des châtiments
-en enlevant leur perron, qu'il transporta à Bruges, où il le fit
-ériger près de la maison commune, comme un trophée de sa victoire sur
-les malheureux Liégeois, en y faisant graver des vers très insultants
-pour eux.
-
-Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait
-aux Liégeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions
-pécuniaires et politiques que leur avait imposées le vainqueur.
-
-Ce ne fut qu'après la mort du duc que les Liégeois osèrent en espérer
-la restitution. Ils la sollicitèrent vivement de Marie de Bourgogne,
-son héritière, qui leur permit de venir le reprendre.
-
-Les Liégeois députèrent, à cet effet, l'élite de leur bourgeoisie. Ces
-députés formèrent une cavalcade pompeuse et remportèrent en triomphe
-leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant
-de la députation; et on plaça le perron reconquis au milieu du marché,
-où il fut depuis en grande vénération. Bien entendu, les vers qu'y
-avait fait graver le terrible prince furent effacés.
-
-On accorda aux députés qui rapportèrent le perron de Bruges des
-immunités transmissibles à leur postérité. Les magistrats de Liège,
-d'ailleurs, conféraient aux villes, bourgs et villages de leur
-dépendance qui avaient bien mérité de la métropole un droit de perron,
-comme Rome autrefois conférait ainsi qu'un grand honneur le droit de
-bourgeoisie.
-
-
-=455.=--_Paris ne s'est pas bâti en un jour_, dit-on fréquemment,
-pour modérer un désir impatient. Cette locution, que nous retrouvons
-chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son
-origine dans une épitaphe qui aurait été, dit-on, mise sur le tombeau
-d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, paraît-il, avec le
-prince qui, assiégé dans son palais où il passait sa vie en festins et
-en plaisirs de toutes sortes, se fit brûler avec ses femmes et ses
-richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutôt _Sardan-Pul_,
-n'était point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain,
-mais une épithète donnée par l'adulation des peuples d'Assyrie aux
-princes qui régnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns,
-_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aimé des dieux_. Or les
-_Annales de Perse_, par Callisthène, mentionnent deux rois ainsi
-qualifiés, l'un sans caractère, l'autre plein de bravoure et l'émule
-des héros des premiers âges, sur la tombe duquel fut mise cette
-épitaphe: «Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bâti_ EN UN
-JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_.» Dans
-cette épitaphe, célèbre aux temps anciens pour la singularité du fait,
-évidemment légendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de
-notre locution usuelle.
-
-
-=456.=--Les démêlés de l'école wagnérienne et des anciennes
-écoles française et italienne eurent, il y a un peu plus d'un siècle,
-de très bruyants et très violents antécédents, lors de la querelle des
-gluckistes et des piccinistes,--avec cette différence cependant
-qu'il eût été assez difficile de mêler à cette grosse affaire la
-question de nationalité, puisque Piccini était Italien, et que Gluck,
-son rival, natif du Haut-Palatinat, était maître de chapelle de la
-reine de France, qui était Autrichienne.
-
-La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'était
-déclaré l'un des plus ardents adversaires des oeuvres de Gluck, et ne
-manquait aucune occasion de protester contre l'école nouvelle. Aussi,
-notamment à propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du
-temps, la querelle semble-t-elle engagée moins entre deux musiciens de
-tempéraments différents qu'entre un compositeur et un homme de
-lettres. Ainsi, dans une lettre publiée au _Journal de Paris_, Gluck
-demande qu'il soit démontré que parmi les écrivains français il en est
-quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent.
-Le _Journal de Paris_, la feuille la plus répandue de l'époque, qui,
-d'ailleurs, avait embrassé chaudement la cause de Gluck, servait
-principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes.
-Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et
-d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au
-grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les
-rimeurs s'en mêlaient, et non sans verve.
-
-Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adressée à
-l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***.
-
- Je fais, Monsieur, beaucoup de cas
- De cette science infinie
- Que, malgré votre modestie,
- Vous étalez avec fracas,
- Sur le genre de l'harmonie
- Qui convient à nos opéras;
- Mais tout cela n'empêche pas
- Que votre _Armide_ ne m'ennuie...
-
- Le fameux Gluck, qui dans vos bras
- Humblement se jette et vous prie,
- Avec des tours si délicats,
- De faire valoir son génie,
- Mérite sans doute le pas
- Sur les Amphions d'Ausonie;
- Mais tout cela n'empêche pas
- Que votre _Armide_ ne m'ennuie...
-
-A quoi, dès le surlendemain, riposte un autre Trois Étoiles, se disant
-«homme qui aime la musique et tous les instruments excepté La Harpe».
-
- J'ai toujours fait assez de cas
- D'une savante symphonie,
- D'où résultait une harmonie
- Sans efforts et sans embarras.
- De ces instruments hauts et bas
- Quand chacun fait bien sa partie,
- L'ensemble ne me déplaît pas;
- Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie...
-
- Chacun a son goût ici-bas:
- J'aime Gluck et son beau génie
- Et la céleste mélodie
- Qu'on entend à ses opéras.
- La période et son fatras
- Pour mon oreille ont peu d'appas,
- Et, surtout, la Harpe m'ennuie.
-
-Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et très
-consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le
-remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrégée de la
-musique_--ils ne cessèrent de combattre personnellement à armes
-courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait à cause
-d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de
-la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-même, en l'honneur
-de son illustre rival, un grand concert où l'on n'exécuta d'autre
-musique que celle du compositeur allemand.
-
-
-=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abominé les orgues dits de
-Barbarie? Étant donné l'état actuel de cette question de tranquillité
-publique, croirait-on que, il y a un siècle, une notabilité
-littéraire, Mercier, qui passait généralement pour homme de goût, ait
-pu sérieusement écrire ce qui suit?
-
-MUSIQUE AMBULANTE
-
-«Comme dédommagement à la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas
-senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le
-son mélodieux_ de ces orgues nocturnes, qui égayent les ténèbres et
-abrègent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_
-pour l'étranger. Émerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les
-plus jolis morceaux de musique exécutés sous ses fenêtres, comme pour
-le disposer doucement au sommeil; il prête l'oreille à ces sons qui
-s'éloignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il
-s'endort voluptueusement, en répétant l'air chéri qui a parlé à son
-âme...
-
-«Quel agrément si chaque soirée, après le souper, chaque rue avait sa
-musique particulière! L'humeur et la fatigue de la journée
-disparaîtraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant,
-craindrait moins le jour suivant embelli à son déclin. Je pense que
-rien ne serait plus propre à entretenir la bonne humeur parmi le
-peuple que d'étendre et de perfectionner cette récréation innocente et
-publique, cette douce euphonie.
-
-«Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de
-deux sols à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse,
-peut être considéré comme un ingrat...»
-
-
-=458.=--«Le frère aîné du roi porte le titre de _Monsieur_,
-disait le même écrivain. Les étrangers ne conçoivent pas comment ce
-mot peut former de nos jours (1783) un titre définitif, lorsque tout
-homme en France a droit de faire précéder son nom de _Monsieur_. Ciel!
-que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle à
-_Monsieur_, frère du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un poète, M.
-Ducis, lui dédiant une de ses tragédies, finit son épître dédicatoire
-par ces mots remarquables:
-
-«_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le très humble et très obéissant
-serviteur..._
-
-«Les étrangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularité,
-et qui, cependant, n'a rien que de très normal.»
-
-
-=459.=--_Laver la tête à quelqu'un._ Cette expression usuelle
-nous vient de l'antiquité, où, quand une personne se sentait coupable
-d'une faute morale, il était de coutume qu'elle allât se laver la tête
-pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer était
-réputée la plus efficace pour cette cérémonie; mais, à défaut de cette
-eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppléer.
-
-On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont
-été considérées comme des pratiques de purification et d'expiation.
-Les païens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nommée parce que la
-consécration en était faite à tous les commencements de _lustre_
-(quatre ans révolus).
-
-
-=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait à la représentation
-d'une comédie fort licencieuse. Scandalisé, il défendit qu'on la
-donnât une autre fois, malgré la demande du parterre. En conséquence,
-une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au
-prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comédie de M. Saurin, en vers
-_libres_.
-
-«Encore une pièce licencieuse! s'écria le vertueux capitoul. Non, non!
-Je ferme le spectacle pour huit jours.»
-
-
-=461.=--Une brochure publiée dans les premières années de la
-Révolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de
-Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donnés par
-les ambassadeurs ou agents diplomatiques français aux personnes qui se
-rendaient en France étaient sous forme de cartes disposées de telle
-façon que, à l'insu des porteurs, elles contenaient tous les
-renseignements les plus détaillés sur ces personnes.
-
- La _couleur_ désignait la patrie de l'étranger.
- La _forme_ de la carte indiquait l'âge:
- Circulaire, moins de vingt-cinq ans;
- Ovale, vingt-cinq à trente ans;
- Octogone, trente à quarante-cinq ans;
- Hexagone, quarante-cinq à cinquante ans;
- Carrée, cinquante-cinq à soixante ans:
- Carré long, au-dessus de soixante ans.
- _Deux lignes_ au-dessous du nom désignaient la taille:
- Ondoyantes et parallèles, grand et maigre;
- Rapprochées, grand et gros;
- Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc.
-
-Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une
-physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distinguée, etc., etc.
-
-Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas,
-célibataire, marié ou veuf.
-
-Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune.
-
-La religion était indiquée par un _signe de ponctuation_:
-
- . Catholique.
-
- , Calviniste.
-
- ; Luthérien.
-
- -- Juif.
-
- L'absence de signe: Athée.
-
-Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus, à côté, ou
-au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans
-conséquence, indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction,
-etc.
-
-En jetant un coup d'oeil sur la carte qui lui était présentée, le
-ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur était
-joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour
-recueillir une succession ou étudier; s'il était bachelier, médecin ou
-avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne
-semblait porter que le nom de l'étranger, contenait toute son
-histoire.
-
-
-=462.=--Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, s'est
-illustré au quatorzième siècle par sa valeur et par sa magnificence.
-Grand chasseur, il avait composé un traité complet de vénerie qui fit
-longtemps autorité en la matière (voy. la gravure). Le style de cet
-ouvrage était, même pour cette époque, où la langue française manquait
-encore de lois précises, si _cherché_, si chargé de métaphores,
-construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage
-affecté, et que l'expression _faire du Phébus_ est restée usuelle pour
-s'appliquer à ceux qui parlent ou écrivent avec une prétentieuse
-recherche. Tout n'est cependant pas à dédaigner dans l'oeuvre du vieil
-écrivain; car si sa diction est généralement affectée du défaut que
-nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande
-fraîcheur d'idées. Son éloge du chien est notamment un morceau de
-grand caractère, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois
-des passages très curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il
-dit du procédé que l'épervier emploie, aux époques de grande froidure,
-pour se tenir les pieds chauds la nuit:
-
- En hyver quand se veult percher,
- S'il fait froid excessivement,
- Adoncques un oisel il prent,
- Qu'en ses piedz toute la nuit tient,
- Jusques à tant que le jour vient,
- Et puis quand le jour est venu,
- Car les pieds luy a chaud tenu,
- Le laisse aller sans luy mal faire.
-
-[Illustration: FIG. 36.--Fac-similé d'une des estampes des
-_Déduits de la Chasse_, par G. Phébus, imprimés par Antoine Vérard
-vers 1515.]
-
-
-=463.=--Chilpéric, dont on ne parle guère qu'à l'occasion de sa
-femme Frédégonde, était un monarque fort singulier, si le portrait que
-nous en a laissé Grégoire de Tours est fidèle. Il se croyait un grand
-théologien, et voulut faire publier un édit par lequel il défendait de
-se servir à l'avenir du terme de Trinité et de celui de _personnes_ en
-parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant
-des hommes dégradait la majesté divine. Il se piquait aussi d'être
-poète, et très habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se
-servait de son temps quatre caractères, pour exprimer par un seul
-certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une
-lettre. Ces additions étaient l'[Grec: Ô] des Grecs, [Grec: P, Z, G].
-Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens
-livres conformément à cette orthographe, et de l'enseigner aux
-enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux maîtres d'école
-aimèrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que
-d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la
-vie de ce prince.
-
-
-=464.=--Le maréchal de Saxe, voulant, à l'ouverture d'une
-campagne, traiter son état-major, se fit envoyer de Paris quelques
-mesures de petits pois, qui lui revenaient à plus de vingt-cinq louis.
-Il défendit à son maître d'hôtel d'en rien dire, se promettant un
-grand plaisir de surprendre ses convives à l'aspect d'un plat aussi
-rare, tant à cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la
-circonstance.
-
-Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paraître les petits
-pois tant attendus. Il fait appeler le maître d'hôtel: «Et les petits
-pois? lui dit-il à l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi!
-Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont été cuits, que
-le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangés.--Ah!
-le petit misérable! Qu'on me l'amène.» Le petit marmiton paraît, plus
-mort que vif: «Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvés
-bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien! à la
-bonne heure, s'écrie le général, touché de cet aveu naïf, qu'on lui
-fasse boire un coup.»
-
-Et il n'en fut rien de plus.
-
-
-=465.=--Savez-vous rien de plus émouvant, de plus dramatique, de
-plus _empoignant_, que cette mise en scène de la _Marseillaise_,
-racontée par M. Auber?
-
-«Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792!» A
-cette date on se récrie: «Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs
-plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les
-gardes françaises tirer sur le régiment de Royal-Allemand... J'avais
-sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à
-cheval, à la tête du Royal-Allemand... J'étais sur le boulevard, à une
-fenêtre, à peu près où est maintenant la rue du Helder... Pendant la
-Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis le Directoire est
-venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La
-_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement
-de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacré de la
-patrie_,... tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis,
-avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que
-les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le
-canon dans la coulisse... Et tout à coup une très belle personne se
-présentait, agitant un drapeau tricolore... C'était la _Liberté_!...
-Et tout le monde se relevait!... Et ce n'était qu'un cri: _Aux armes,
-citoyens!_ C'était très beau, très beau!... Un jour, à l'occasion de
-je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux
-Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on
-avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon... Le
-public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat
-formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...»
-
-
-=466.=--Les théologiens tenaient autrefois les mathématiques pour
-une science très suspecte, et les mathématiciens pour des hommes sans
-religion, et comme des espèces de sorciers. L'étude de cette science
-fut même défendue dans l'Église depuis le règne de Constantin
-(quatrième siècle) jusqu'au règne de Frédéric II (treizième siècle).
-Saint Augustin dit en termes formels que les mathématiciens sont des
-hommes perdus et damnés.
-
-
-=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans
-son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres
-d'une secte poitevine où chaque membre prouvait, en s'imposant quelque
-souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses pensées.
-L'été, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rôtissait devant
-un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que
-légère. Il paraît que ces stoïciens d'un nouveau genre ne tinrent pas
-longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine.
-
-
-=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour André Doni, homme
-fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de
-peinture. Afin de s'amuser à ses dépens, le peintre--qui n'était
-rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un
-billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant
-cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre.
-Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats
-ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait à le garder, se résolut
-enfin à compter les soixante-dix ducats d'abord demandés. Mais
-l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en déclarant que, d'après
-les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau
-à moins de cent quarante ducats. Doni fut au désespoir; mais comme le
-goût pour les chefs-d'oeuvre de peinture était aussi fort en lui que
-l'avarice, il donna la somme exigée, non sans soupirer et se plaindre
-de n'avoir pas tout de suite payé les soixante-dix ducats demandés.
-
-
-=469.=--On lit dans l'_Année littéraire_ de 1770:
-
-«Le peintre qui travaillait à la lanterne de la coupole de Saint-Paul
-de Londres, jugeant à propos de se reculer de quelques pas sur son
-échafaud, pour regarder son ouvrage à une certaine distance, était sur
-le point de se précipiter dans le vide. Un maçon qui travaillait non
-loin de là s'aperçoit du danger que court cet artiste, et pense que,
-s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste.
-Aussitôt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la
-peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le
-peintre furieux s'élance pour empêcher que cet homme, qu'il croit
-devenu fou, ne détruise entièrement son travail; il s'arrache ainsi
-sans le savoir au danger qui le menaçait, et que le brave maçon lui
-explique en riant. Ce trait de prudence, et même de génie, ne
-mérite-t-il pas d'être conservé dans l'histoire des arts?»
-
-
-=470.=--Lors d'une des dernières aurores boréales qu'on vit dans
-la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de
-1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarmés. Un Russe,
-qui était à Paris en ce temps-là, se trouva dans le quartier des
-Halles, où une foule de gens faisaient d'extravagantes réflexions, en
-regardant les lueurs illuminant le ciel.
-
-La curiosité l'engagea à demander la cause de ces rumeurs. «Nous
-sommes assurément, lui répondit une femme effrayée, menacés des plus
-grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel.
-
---Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux
-n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la réverbération
-de quelques artifices que fait tirer l'impératrice de Russie à
-Saint-Pétersbourg. Je suis de ce pays-là; et je dois vous dire que
-comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrêmement communs, on
-en fait une prodigieuse dépense à certains jours de réjouissance; et
-justement le jour où nous sommes est un de ces jours.»
-
-Cette plaisanterie, débitée du ton le plus sérieux, passa de bouche en
-bouche et tranquillisa la populace.
-
-
-=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages paraît
-appartenir à des temps fort reculés, puisque l'histoire ancienne nous
-apprend que les Péloponésiens sifflèrent le roi Philippe de Macédoine,
-un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques.
-
-Il ne faut donc considérer que comme une malice à l'adresse d'un de
-ses rivaux l'épigramme célèbre où Racine explique à sa façon l'origine
-des sifflets au théâtre. Selon lui, ou plutôt selon certain acteur
-qu'il fait intervenir dans une discussion à ce sujet,
-
- ... quand sifflets prirent commencement,
- C'est,--j'y jouais, j'en suis témoin fidèle,--
- C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
-
-
-=472.=--Souvent, chez nos aïeux, des procès furent faits aux
-animaux.
-
-«Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicité de nos pères,--dit
-Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine
-à croire le trait suivant. Le célèbre Chassemeux, né en 1481,
-mort en 1541, qui fut depuis premier président du parlement de
-Provence, n'étant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se
-constitua d'office le défenseur des rats, au sujet d'une sentence
-d'excommunication lancée par l'évêque d'Autun contre ces animaux,
-qui exerçaient des ravages dans une partie de son diocèse. Il
-remontra que, le terme qui avait été donné aux rats pour comparaître
-étant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger
-le délai, qu'il y avait pour eux plus de danger à se mettre en chemin,
-que tous les chats de la région étaient aux aguets. Et, en conséquence
-de sa plaisante requête, il obtint très sérieusement qu'une nouvelle
-sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un
-délai plus long que celui de la première sommation.
-
-
-=473.=--Galilée, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote
-suivante, qui fait voir jusqu'où la prévention pour l'autorité
-d'Aristote était portée de son temps.
-
-Un gentilhomme était venu chez un célèbre médecin à Venise, où il
-s'était rendu beaucoup de monde pour assister à une dissection que
-devait faire un très habile anatomiste.
-
-Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantité de nerfs qui,
-sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'épine du dos, et
-de là se dispersaient par tout le corps, de manière qu'ils ne
-touchaient le corps que par un petit filet, le médecin demanda au
-gentilhomme s'il ne croyait pas à présent que les nerfs tirassent leur
-origine du cerveau, et non du coeur.
-
-«J'avoue, répondit celui-ci, que vous m'avez fait voir la chose très
-clairement, et si l'autorité d'Aristote, qui fait partir les nerfs du
-coeur, ne s'y opposait, je serais de votre sentiment.»
-
-
-=474.=--Louvois, le ministre fameux de Louis XIV, fut surnommé le
-_grand vivrier_, parce qu'il fut à peu près le premier qui fit entrer
-en compte, dans les projets de guerre, le soin d'assurer le
-ravitaillement des troupes, et le premier qui, avant les entrées en
-campagne, se préoccupa sérieusement de constituer des services chargés
-de fournir à l'alimentation de l'armée. On a depuis reconnu que cette
-préoccupation, entièrement négligée jusqu'alors, avait une importance
-majeure.
-
-
-=475.=--«L'étiquette, a dit Voltaire, est l'esprit de ceux qui
-n'en ont pas.» Elle est quelquefois aussi la faiblesse de ceux qui en
-ont. On raconte à ce propos qu'une question d'étiquette faillit
-empêcher la réussite des négociations engagées pour le mariage de
-Henriette de France, soeur de Louis XIII, avec le roi Charles Ier
-d'Angleterre. Richelieu, traitant de cette union avec les Anglais, fut
-sur le point de rompre pour deux ou trois pas de plus auprès d'une
-porte que ceux-ci exigeaient. Pour ne pas céder sans compromettre
-l'affaire, le grand diplomate imagina de feindre une indisposition et
-de recevoir au lit les plénipotentiaires. De cette façon l'étiquette
-fut sauvée, et le mariage conclu.
-
-
-=476.=--Antoine Le Maître, qui avait acquis une grande célébrité
-comme avocat plaidant, s'était retiré à Port-Royal, où il pratiquait
-l'humilité des anciens solitaires. Chargé des approvisionnements de la
-communauté, il alla un jour acheter un certain nombre de moutons à la
-foire de Poissy. Celui qui les lui avait vendus lui ayant fait, au
-moment du payement, quelque chicane sur le prix de vente, ils allèrent
-s'en expliquer devant le bailli de la ville. Le Maître, sous les
-dehors d'un marchand de bestiaux et sous le nom de Dransé, soutint son
-droit avec l'éloquence qui lui avait attiré au palais l'admiration
-universelle, quoique interrompu à chaque instant par son adversaire.
-Sur quoi le magistrat impatienté: «Tais-toi, cria-t-il au chicanier,
-gros lourdaud, laisse parler ce marchand. S'il fallait vider le
-différend à coups de poing, je crois bien que tu en battrais une
-douzaine comme lui; mais il s'agit ici de justice et de raison, et il
-aura les moutons dans les conditions qu'il indique: car le bon droit
-est de son côté.» Puis, se tournant du côté du prétendu Dransé: «Je
-vois bien, brave marchand, reprit le bailli, que vous n'avez pas
-toujours fait ce métier-ci; vous avez la langue trop bien pendue; vous
-parlez d'or. Vous savez les lois et les coutumes. Je vous conseille de
-quitter le commerce et d'aller au palais vous faire recevoir avocat
-plaidant. Et je ne serais pas étonné s'il vous en venait autant de
-gloire qu'au célèbre M. Le Maître.»
-
-
-=477.=--Voltaire était possédé du besoin d'entendre parler de lui
-ou de ses ouvrages. Quelque temps après avoir fait représenter une
-tragédie nouvelle qui avait très bien réussi, on remarqua qu'il était
-triste et gardait un morne silence. Mme du Châtelet, son amie, devant
-qui l'on en fit l'observation, dit à ceux qui s'étonnaient: «Vous ne
-devineriez pas ce qu'il a, mais je le sais. Depuis trois semaines l'on
-ne s'entretient plus guère à Paris que du procès et de l'exécution
-d'un fameux voleur qui est mort avec beaucoup de fermeté. C'est là ce
-qui ennuie M. de Voltaire. On ne lui parle plus de sa tragédie. En
-deux mots, il est jaloux du roué,» ajouta-t-elle en riant.
-
-
-=478.=--Dans un texte de vieille chronique où il est question de
-biens usurpés par un prince, l'auteur dit: «Vainement furent
-présentées requêtes, dont le sire aucun compte ne voulut tenir. Et
-alors n'y eut d'autre recours que les _clameurs au ciel_, dont le sire
-s'émut...»
-
-Les clameurs au ciel étaient autrefois une forme de plainte contre
-ceux qui, s'emparant de ce qui ne leur appartenait pas, étaient trop
-puissants pour qu'il fût possible d'user contre eux des voies
-ordinaires de la justice. On se contentait de les citer devant Dieu,
-avec des cérémonies qui souvent avaient pour effet de leur inspirer de
-la terreur et de les engager à la restitution.
-
-Ce fut ainsi que, Thomas de Saint-Jean ayant usurpé quelques terres
-appartenant au monastère de Saint-Michel, les moines firent contre lui
-une litanie qu'ils chantèrent publiquement, jusqu'à ce que
-l'usurpateur vînt se jeter à leurs pieds en renonçant à sa prise de
-possession illégitime.
-
-On pourrait citer plusieurs cas très significatifs de _clameurs au
-ciel_.
-
-
-=479.=--Chacun sait qu'on nomme _lazaroni_ les hommes de la
-dernière classe du peuple napolitain, dont la paresse, l'insouciance
-et la misère sont devenues proverbiales. Ce nom leur fut donné jadis
-parce que leur misérable accoutrement, ou plutôt leur quasi-nudité,
-les faisait ressembler à des malheureux sortant des hôpitaux de
-Saint-Lazare vêtus seulement, selon la tradition de ces asiles
-hospitaliers, d'une chemise, d'un pantalon de toile, et la tête
-couverte d'un chapeau de paille.
-
-Voici d'ailleurs en quels termes il en est parlé par un historien de
-la fameuse insurrection dite de Masaniello (qui n'était autre qu'un
-lazarone): «Un ordre fut publié portant que chacun, sous peine de vie,
-eût à prendre les armes pour la défense de la patrie. Cet ordre,
-quoique publié par un nombre de jeunes garçons qui n'étaient armés que
-de crocs et qui, pour être à demi nus, s'acquirent le nom de lazares
-(ou _lazaroni_), fut ponctuellement observé, et Naples passa de la
-servitude des Espagnols dans celle de ces lazares, qui furent enfin
-maîtres de Naples et se rendirent si redoutables qu'un seul d'eux,
-avec son croc, faisait peur à cent braves gens.» (Voy. no 275.)
-
-
-=480.=--Notre mot _amidon_ est une traduction du mot latin
-_amylon_, dérivé du mot grec _amulon_, qui veut dire _sans meule_. Et
-voici pourquoi cette désignation: «Les anciens, dit M. Girardin dans
-ses remarquables _Leçons de chimie alimentaire_, connaissaient
-l'amidon et l'employaient en médecine. Dioscoride, Caton l'Ancien et
-Pline décrivent le procédé assez grossier à l'aide duquel on
-l'obtenait. On laissait le blé se ramollir dans l'eau pendant
-plusieurs jours, on l'exprimait, on passait la liqueur dans un sac ou
-dans une corbeille, et on étendait le résidu sur des tuiles frottées
-de levain, pour qu'il s'épaissît au soleil. De là le nom de ce
-produit, obtenu _sans le secours de la meule_. Pline attribue la
-découverte de l'amidon aux habitants de l'île de Chio. De son temps,
-l'amidon préparé dans cette île était réputé le meilleur; venaient
-ensuite celui de Crète, puis celui d'Égypte.»
-
-
-=481.=--Quand on voit une personne qui semble tout à coup mise en
-état de faire des dépenses extraordinaires: «Avez-vous donc tué le
-mandarin?» lui demande-t-on.
-
-Beaucoup d'encre a coulé pour arriver, ou plutôt pour ne pas arriver à
-expliquer l'origine de ce dicton populaire. Les opinions sont restées
-singulièrement partagées. Et, en somme, il paraît qu'il faut tout
-simplement voir là l'écho d'une chanson plus que satirique dirigée au
-dix-septième siècle contre Mazarin. Dans cette chanson, l'auteur ne
-conseillait rien moins que de mettre à mort le fameux ministre; mais,
-comptant bien être compris quand même, il transforma le nom du
-personnage visé. _Mazarin_ devint _mandarin_, et l'on chanta:
-
- Pour avoir du pain et du vin
- Il faut tuer le mandarin.
-
-Il n'y avait rien là qui donnât lieu à répression, et le trait n'était
-pas moins lancé.
-
-
-=482.=--L'on a plusieurs fois trouvé des noix dans les tombeaux
-des chrétiens de la primitive Église.
-
-Les saints Pères, et en particulier saint Grégoire,--dit M. l'abbé
-Martigny dans son _Dictionnaire des antiquités chrétiennes_,--ont
-regardé les noix comme le symbole de la perfection. Ce serait donc
-pour marquer la vertu consommée d'un chrétien que, dans la primitive
-Église, on mettait des noix dans les tombeaux. Mais c'est surtout le
-symbole du Christ que les écrivains des premiers siècles se sont plu
-à y voir.
-
-Nous transcrivons ici un curieux passage de saint Augustin (_Sermon du
-temps dominical_) qui en dira plus que tout autre commentaire:
-
-«La noix a dans son corps l'union de trois substances: la pellicule
-verte, la coquille et le noyau. Dans la pellicule est représentée la
-chair du Sauveur, qui a éprouvé en elle l'aspérité, soit l'amertume de
-la passion; le noyau signifie la douceur intérieure de la divinité qui
-donne la nourriture, et fournit l'office de la lumière; la coque
-représente le bois de la croix, qui, en s'interposant, a séparé en
-nous ce qui est extérieur de ce qui est en dedans,--l'âme
-intérieure,--mais a réuni, par l'imposition du bois du Sauveur,
-ce qui est terrestre et ce qui est céleste.»
-
-Saint Paulin de Nole exprime à peu près les mêmes idées dans une de
-ses pièces de vers, _In nuce Christus_, etc.:
-
-«Dans la noix, c'est le Christ; le bois de la noix, c'est le Christ,
-parce qu'à l'intérieur de la noix est la nourriture; la coque est à
-l'intérieur, mais par-dessus est une écorce verte qui est amère. Voyez
-là Dieu-Christ voilé par notre corps, lequel est fragile par la chair,
-nourriture par le verbe et amer par la croix.»
-
-
-=483.=--Quelle est la variété de rose connue dans l'histoire sous
-le nom de rose de Quadragésime?
-
---La rose dite de Quadragésime est une rose d'or que, depuis huit
-ou dix siècles, les papes ont coutume de bénir le quatrième dimanche
-du temps quadragésimal (c'est-à-dire de _carême_, car ce dernier mot
-vient du latin _quadragesimus_, qui signifie quarantième, à cause du
-nombre de jours d'abstinence commandés par l'Église). La bénédiction
-de cette rose est faite le dimanche dit de _Lætare_ (à cause des
-premiers mots de la messe de ce jour). On rapporte au dixième ou
-onzième siècle l'origine de cette coutume symbolique, sans doute
-inspirée par l'espèce de glorification de la rose, l'invocation à la
-rose mystique (_rosa mystica_) que les fidèles répètent chaque jour en
-l'honneur de la mère du Sauveur. Les papes bénissaient d'ordinaire ces
-roses pour les offrir à quelque église, ou à quelque prince ou
-princesse.
-
-Alexandre III, qui avait reçu les plus grands honneurs en France, où
-il s'était réfugié par suite de ses démêlés avec Frédéric Barberousse
-(1162), envoya dès son retour à Rome la rose d'or au roi Louis le
-Jeune. Voici comment il s'exprime dans sa lettre au monarque
-français: «Imitant la coutume qu'eurent nos ancêtres de porter une
-rose d'or le dimanche de _Lætare_, nous avons cru ne pouvoir la
-présenter à personne qui la méritât mieux que Votre Excellence, à
-cause de sa dévotion extraordinaire pour l'Église et pour nous-même.»
-
-Bientôt après les papes changèrent cette galanterie en acte
-d'autorité, par lequel, en donnant la rose d'or aux souverains, ils
-témoignaient les tenir pour tels. C'est ainsi qu'Urbain V donna en
-1368 la rose d'or à Jeanne de Sicile, en façon d'investiture,
-préférablement au roi de Chypre. En 1418, Martin V consacra
-solennellement la rose d'or et la fit porter sous un dais superbe à
-l'empereur Sigismond, qui était alors alité. Les cardinaux, les
-archevêques, les évêques, accompagnés d'une foule de peuple, la lui
-présentèrent en grande pompe, et l'empereur, s'étant fait porter sur
-un trône, la reçut publiquement avec beaucoup de dévotion.
-
-Henri VIII, qui, avant de rompre avec la papauté et de déclarer le
-schisme anglican, avait mérité le titre de Défenseur de la foi, que
-ses successeurs portent encore, reçut la rose d'or de Jules II et de
-Léon X, etc.
-
-Le pape offrait souvent aussi la rose d'or aux princes qui passaient à
-Rome.
-
-L'usage était d'ailleurs établi que le titulaire donnât cinq cents
-pièces d'or à la personne chargée de la lui remettre. A vrai dire, le
-présent pontifical, par le poids seul du métal, valait souvent plus du
-double de cette somme.
-
-[Illustration: FIG. 37.--La rose d'or, le glaive et le chapeau
-offerts aux rois et grands personnages par les souverains pontifes,
-d'après le _Thesaurus Pontificiorum_ d'Angelo Rocca (1735).]
-
-La figure que nous empruntons au _Thesaurus pontificiorum_, publié par
-Rocca en 1735, nous montre l'aspect de la rose, ou plutôt du rosier
-d'or, que les pontifes offraient aux princes de la chrétienté, en y
-joignant comme autres emblèmes d'investiture, d'après les traditions
-bibliques, le glaive et le chapeau richement ornementés. Ce modèle est
-celui qui fut établi sous le pontificat de Sixte-Quint. Les rameaux et
-les fleurs de ce rosier sont parsemés de pierres fines; dans la fleur
-centrale, une cavité est ménagée pour recevoir, au moment de la
-bénédiction, du baume et du musc. Le rosier est porté sur un pied en
-vermeil, orné d'un écusson aux armes du pape donateur.
-
-Depuis le dix-septième siècle, le don de la rose d'or n'a plus aucun
-caractère religieux. Les pontifes ne l'envoient que comme témoignage
-courtois d'affection pastorale aux chefs d'État qui ont fait preuve de
-dévouement aux intérêts de la religion.
-
-
-=484.=--Quand les fleurs du colchique d'automne, espèces de
-longues tulipes d'un violet pâle, se montrent dans les prairies
-humides, c'est-à-dire vers le milieu d'octobre, les jours sont assez
-raccourcis pour que les campagnards doivent commencer à utiliser les
-_veillées_. De là les noms de _veillottes_ ou _veilleuses_ données à
-ces fleurs, qu'on appelle aussi _ferme-saison_, parce qu'elles sont
-en quelque sorte les dernières de l'année. C'est là une plante dont
-l'évolution florale et la fructification s'effectuent dans des
-conditions singulières. La fleur qui paraît en automne est formée d'un
-long tube très frêle, s'épanouissant en six segments, dans le centre
-desquels se trouvent six étamines et un long pistil à trois divisions,
-correspondant à un ovaire restant sous terre. Aucune feuille, aucun
-calice, n'accompagne la fleur, qui ne tarde pas à se flétrir; mais au
-printemps les feuilles, partant d'une racine bulbeuse, viennent au
-jour, entourant un fruit en capsule qui vient mûrir et répandre ses
-graines au soleil. Si l'on veut se rendre compte de ces diverses
-dispositions, l'on n'a qu'à enfoncer une houlette de jardinier auprès
-d'une fleur de colchique, et l'on ramènera au jour un bulbe sur lequel
-se voient l'ovaire et le germe des feuilles qui doivent sortir de
-terre au printemps.
-
-La primevère, qui est une des premières fleurs de l'année, a reçu le
-nom vulgaire de _coucou_, parce que l'oiseau de ce nom commence
-ordinairement à chanter quand on la voit paraître.
-
-
-=485.=--Le ministre Turgot proposa un grand nombre de réformes,
-que ceux qui étaient intéressés à maintenir les abus empêchèrent de
-prévaloir. Il fut ridiculisé. «C'est, dit un historien, la monnaie
-dont les Français payent souvent le bien qu'on veut leur faire: par
-allusion aux projets de Turgot, qui furent considérés comme des
-sottises, on inventa des tabatières fort _plates_, qu'on appela des
-_turgotines_ ou des _platitudes_. Il n'en fallut pas davantage pour
-discréditer toutes les opérations et intentions du ministre bon
-patriote. Quand on se rencontrait au spectacle, en société, à la
-promenade, c'était à qui montrerait _sa platitude_ le premier; et de
-rire, et de dauber sur le réformateur, qui dut se retirer...»
-
-Mais bientôt le moment vint où se firent par la violence les réformes
-que la raillerie avait fait échouer.
-
-
-=486.=--Pourquoi la Confédération helvétique porte-t-elle le nom
-général de _Suisse_ (Schwitz), qui est le nom particulier d'un de ses
-cantons?
-
---La ligue helvétique fut premièrement formée en 1307 par les
-trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald, afin d'échapper à la
-tyrannie de l'Autriche. Cinq autres cantons vinrent se joindre bientôt
-à la ligue; on les nomma dès lors les huit anciens. Après les
-batailles de Sempach (1386) et de Noefels (1389), l'indépendance
-helvétique était assurée, mais la discorde éclata entre les cantons:
-Zurich s'allia à l'Autriche, les autres cantons au contraire restèrent
-groupés autour de Schwitz et arborèrent ses couleurs, le blanc et le
-rouge, tout en prenant le nom de Schwitzer ou Suisse, qui passa plus
-tard à toute la nation.
-
-
-=487.=--Charles-Quint avait pris en affection le 24 février,
-parce qu'il avait remarqué qu'il avait été toujours heureux ce
-jour-là:
-
- Le 24 février 1500, jour de sa naissance;
- Le 24 février 1525, ses troupes gagnent la bataille de Pavie;
- Le 24 février 1527, son frère est élu roi de Bohême;
- Le 24 février 1529, il est sacré par le pape Clément VII, qui lui
- confère trois couronnes;
- Le 24 février 1540, il apaise la révolte des Gantois;
- Le 24 février 1556, il abdique l'empire;
- Ajoutons qu'il meurt enfin le 21 septembre 1558.
-
-
-=488.=--Galien a appelé la laitue l'herbe des anciens sages. Un
-grand usage de cette plante--disait un célèbre médecin du siècle
-dernier--serait très propre à remédier à une maladie trop commune
-dans les grandes villes, l'hypocondrie. Il paraît que ce fut la base
-du traitement qu'employa jadis Antonius Nursa pour guérir Auguste, ce
-qui lui mérita les honneurs d'une statue érigée devant le palais de
-l'empereur. Les vertus de la laitue résident dans son suc, qui est
-analogue, mais avec plus de douceur, à celui du pavot. C'est pourquoi
-l'on doit la conseiller à toute personne affligée d'insomnie.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES
-
-_Les chiffres de cette table correspondent non aux pages, mais aux
-numéros d'ordre des articles._
-
-
- A
-
- Abécédaires, sectaires du seizième siècle, 391
-
- Abricotier (Jeu de mots sur), 327
-
- Absinthe (Allusion par le nom de l'), 417
-
- Académie silencieuse, 292
-
- Académie sous Henri III, 97
-
- Académie (Visites pour l'), 202
-
- Accent étranger, 453
-
- Acclimater, 46
-
- Aéronaute rançonné, 377
-
- Aérostats (Ancienne idée des), 1
-
- Agriculture (Date du mot), 215
-
- Ail (Diverses appréciations de l'), 439
-
- A la bonne heure! 133
-
- Al, article arabe, 148
-
- Alais (Le pont), 363
-
- Albret (Jeanne d'), 338
-
- Alouettes (Le ciel et les), 238
-
- Alphabet entier dans un vers, 129
-
- Amateur de tableaux avare, 468
-
- Ambroise (Saint), 93
-
- Amidon (D'où vient le mot), 480
-
- Amiral (D'où vient le nom d'), 296
-
- Anagramme sur Damiens, 419
-
- Anagrammes (Origine des), 303
-
- Anecdote (Sens divers du mot), 360
-
- Anémone (Graines d'), 81
-
- Angélus du duc de Bourgogne, 74
-
- Animaux préservant du suicide, 83
-
- Animaux (Procès aux), 472
-
- Anitus et Mélitus, 253
-
- Anne d'Autriche, 420
-
- Anne de Bretagne, 45
-
- Annibal sur les Alpes, 282
-
- Apéritifs, 123
-
- A pied (Être mis à), 387
-
- Applaudisseur intéressé, 71
-
- Araignée bonne conseillère, 422
-
- Arbres (Ames des), 54
-
- Arbres détruits, 53
-
- Ardoise (Étymologie d'), 122
-
- Arête de poisson, 226
-
- Aristote (Autorité d'), 473
-
- Armes chargées par la culasse, 172
-
- Arnauld d'Andilly, 202
-
- Artillerie (L') et les nuages, 241
-
- Assassin (Cul-de-jatte), 131
-
- Assassin (D'où vient le mot), 297
-
- Assises de Jérusalem, 142
-
- Astuce (D'où vient le mot), 385
-
- Aureng-Zeb et les mendiants, 191
-
- Aurore boréale expliquée, 470
-
-
- B
-
- Bacon (Roger), 416
-
- Bâle (Horloge de), 110
-
- Ballard, chimiste, 190
-
- Bambochade, 280
-
- Barbe ecclésiastique, 251
-
- Baron, comédien, 96
-
- Barricade (D'où vient le mot), 438
-
- Bâti en un jour (Paris non), 455
-
- Bauzée (Vers du grammairien), 450
-
- Beauvais (OEufs de), 118
-
- Bedford, semeur de glands, 10
-
- Beethoven, 29 et 60
-
- Bernard (Le pauvre prêtre Claude), 205
-
- Berner, 198
-
- Bicoque, 265
-
- Blanchard, aéronaute, 377
-
- Blanchet (Abbé), 292
-
- Blouse, blouser, 266
-
- Bockelson ou Jean de Leyde, 90
-
- Boissons chaudes, 31
-
- Bologne (Seau de), 17
-
- Bonhomme vit encore (Petit), 243
-
- Boniface IX (La mère du pape), 451
-
- Bonnet (Guerre du), 155
-
- Bonnet rouge, 92 et 186
-
- Borgia (François), 24
-
- Bouchers exclus du jury, 314
-
- Boufflers (Épitaphe de), 320
-
- Bouillon (Godefroy de), 142
-
- Boulanger de Venise, 380
-
- Boulangères grecques, 26
-
- Bourbons (Nom des), 13
-
- Bourguignons éventrés, 291
-
- Boursault (Vers de), 223
-
- Bourse (Hommage à la), 229
-
- Bouts-rimés (Premiers), 355
-
- Bouvard, médecin célèbre, 85
-
- Breuvage américain, 15
-
- Bridaine (Le P.), 286
-
- Briquet dans les armes de Bourgogne, 374
-
- Brocard, 426
-
- Brocanter, brocanteur, 426
-
- Brome (Découverte du), 190
-
- Bruce (Robert), 176 et 422
-
- Buffon, 300 et 421
-
- Bulle des enfants romains, 235
-
- Burton (Robert), auteur anglais, 322
-
-
- C
-
- Cafarelli, chanteur, 248
-
- Café (Le meilleur), 372
-
- Cailhava, auteur comique, 71
-
- Calais (Siège de), 379
-
- _Calam, calamus_, 293
-
- Calicot (Monsieur), 140
-
- Calomel, 214
-
- Camus, évêque de Belley, 287
-
- Canaille chrétienne, 137
-
- Canaille (Étymologie de), 318
-
- Cap et chef, 242
-
- Capitole, centre de l'empire, 178
-
- Capitoul ombrageux, 460
-
- Carat, graine servant de poids, 305
-
- Cardan (Lampe de), 321
-
- Carnie (Princes de), 82
-
- Cascaveaux, révoltés de Provence, 408
-
- Cathédrale en vente, 231
-
- Cauchy, mathématicien, 68
-
- Celsi (doge de Venise), 75
-
- Censure (Naïveté de la), 212
-
- Cercle, moyen d'égalité, 332
-
- César (Superstition de Jules), 12
-
- Chabrol (Réplique de M. de), 20
-
- Chaland et achalander, 219
-
- Chant (Enseignement du), 248
-
- Chanter à table et au myrte, 28
-
- Chanter pouille, 26
-
- Chapelle, poète, 269
-
- Chardon, emblème national, 290
-
- Charges vénales, 80
-
- Charlemagne et son fils, 151
-
- Charles d'Anjou, roi de Sicile, 182
-
- Charles IV de Lorraine (Vers de), 353
-
- Charles de Navarre, 100
-
- Charles II, roi d'Angleterre, 308
-
- Charles-Quint, 260, 306, 365 et 487
-
- Charles VI, 69
-
- Chasseurs à exclure du jury, 314
-
- Chat (Deuil pour un), 334
-
- Châtel, petit-fils de Noé, 313
-
- Chauvin et chauvinisme, 187
-
- Cherubini, 369
-
- Chesterfield (Lord), 149
-
- Cheval au théâtre, 159
-
- Chevaliers romains mis à pied, 387
-
- Chic, 38
-
- Chicha, boisson de maïs, 15
-
- Chien de saint Roch, 432
-
- Chien fidèle, 124
-
- Chiens héritiers, 279
-
- Chilpéric grammairien, 463
-
- Chrysocale, 160
-
- Cierges servant d'horloges, 267
-
- Cigales chez les Athéniens, 324
-
- Ciguë ancienne et moderne, 78
-
- Cimarosa, 369
-
- Cinq tous (Les), 344
-
- Clameurs au ciel, 478
-
- Clermont-Tonnerre (évêque), 137
-
- Coeur (Jacques), 259
-
- Coiffure des forçats, 92
-
- Coiffures extravagantes, 193
-
- Colbert, 77 et 412
-
- Colchique, fleur d'automne, 484
-
- Colomb (Mort de Christophe), 264
-
- Colophane et colophone, 180
-
- Comédien (Vanité de), 96
-
- Compositeurs célèbres (Manies des), 369
-
- Contes de Perrault, 3
-
- Coqs (Combats de), 16
-
- Corail hygiénique, 261
-
- Coran ou Alcoran, 148
-
- Corbillards, 30
-
- Corbinelli, 49
-
- Corde, mesure pour le bois, 349
-
- Cordiers (Le patron des), 249
-
- Corneille (Cheval dans une pièce de), 159
-
- Cornette des religieuses, 222
-
- Corvéable et taillable, 170
-
- Coteaux (Ordre des), 169
-
- Cotrets ou cotterets, 189
-
- Coucou (Fleur de), 484
-
- Coureur et escargot, 66
-
- Course aux flambeaux, 243
-
- Courses _plates_, 244
-
- Couteaux pointus et couteaux ronds, 138
-
- Coytier, médecin de Louis XI, 327
-
- Crevés (Petits), 207
-
- Cromwell retenu en Angleterre, 163
-
-
- D
-
- Damiens régicide, 419
-
- Démocrite, 147
-
- De, particule nobiliaire, 120
-
- Desbarreaux, poète, 348
-
- Destruction (Moyens de), 250
-
- Deuil (Diverses façons de porter le), 388
-
- Dissipateur corrigé, 268
-
- Doigt (Etre montré au), 345
-
- Dosa (L'aventurier Georges), 331
-
- Drageoir (Usage du), 261
-
- Drap mortuaire tricolore, 220
-
- Droite et gauche, 65
-
- Droits d'auteurs, 382
-
- Du Belloy, poète dramatique, 379
-
- Dubois (Cardinal), 246 et 312
-
- Ducis, poète, 458
-
- Dumanet (Le soldat), 187
-
-
- E
-
- Éclairage, 36 et 321
-
- Écossais (Palladium), 48
-
- Écosse (Emblème national de l'), 290
-
- Édouard Ier, roi d'Angleterre, 411
-
- Effigie (Exécution en), 272
-
- Elbe (Retour de l'île d'), 43
-
- Empoisonneur (Prince), 100
-
- Enfant (Premiers cris de l'), 317
-
- Enfer (rue d'), 204
-
- Ennemis généreux, 236
-
- Enregistrer, 396
-
- Épervier (Artois, fief de l'), 98
-
- Épices, épiceries, 274
-
- Épingles (tiré à quatre), 84
-
- Érostrate rustique, 121
-
- Erreur judiciaire, 380
-
- Escargot (Pari contre un), 66
-
- Espagnol (Chapelet de l'), 119
-
- Étiquette diplomatique, 475
-
- Étriers (Invention des), 125
-
- Excommunication judiciaire, 410
-
- Exécution en effigie, 272
-
- _Expende Annibalem_, 402
-
- Évanescents (Rayons), 68
-
-
- F
-
- Farces au théâtre, 195
-
- Féliciter (Le verbe), 196
-
- Felton, 342
-
- Femme (Conseil de), 51
-
- Femmes docteurs en droit, 247
-
- Femmes électeurs, 143
-
- Fer dans le sang, 406
-
- Fermier (La pluie sur le), 400
-
- Ferté (Maréchal de la), 289
-
- Feux d'artifices, 436
-
- Figues (Mâcheurs de), 390
-
- Flambeaux (Course aux), 243
-
- Fleury, acteur, 39
-
- Fontenelle (Obligeance de), 108
-
- Forçats (Coiffure des), 92
-
- Formules fatidiques, 88
-
- Fourmis chez les Athéniens, 325
-
- France pouvant payer sa gloire, 91
-
- François Ier, 11, 316 et 365
-
- Francs-Bourgeois (Rue des), 216
-
- Francs-maçons (Le secret des), 109
-
- Funérailles républicaines, 220
-
-
- G
-
- Galilée, 147
-
- Galles (Le premier prince de), 213
-
- Galoches et galochiers, 257
-
- Galois (La secte des), 467
-
- Gambades (Privilège de), 203
-
- Gand (Jeux de mots sur), 306
-
- Gargouille (Procession de la), 150
-
- Gauche et droite, 65
-
- Gazetier cuirassé, 149
-
- Gilbert (Derniers vers de), 32
-
- Glace chez les anciens, 31
-
- Gluck et gluckistes, 369 et 456
-
- Gobant, fils de Charlemagne, 151
-
- Gothique (Écriture), 9
-
- Gouffé (Couplets d'Armand), 8 et 30
-
- Gourmand (Fin d'un), 70
-
- Gourmandise (Experts en), 390
-
- Grasseyement au dix-septième siècle, 277
-
- Gratter à la porte, 175
-
- Grimm, 36
-
- Grimod de la Reynière, 70
-
- Grotesque, 64
-
- Guadeloupe (Le nom de la), 378
-
- Guerre (Pensées sur la), 7
-
- Guesclin (Bertrand du), 359
-
- Gustave-Adolphe, 304
-
- Gustave Vasa, 270
-
-
- H
-
- Habitude perdue, 24
-
- Hanovre (Pavillon de), 262
-
- Hareng (Fécondité du), 376
-
- Harengères et boulangères, 26
-
- Harlay (François de), 246
-
- Harmonie imitative, 168
-
- Harpe dans les armes d'Irlande, 14
-
- Haschisch, 297
-
- Haydn, 369
-
- Helvétius (Mme), 139
-
- Henri III (Idées funèbres de), 423
-
- Henri IV, 80 et 211
-
- Henri VIII, 483
-
- _Henriade_ corrigée, 399
-
- Héritier (Obligation d'un), 229
-
- Heures à Rome, 394
-
- Heureux (Nul n'est), 157
-
- Holberg, auteur danois, 245
-
- Homicide (Rachat de l'), 6
-
- Honoré (La pelle de saint), 395
-
- Horloge de Bâle, 110
-
- Hospital (Chancelier de l'), 104
-
- Hussards (Premiers), 33
-
- Hypocras, boisson, 307
-
-
- I
-
- Impôt et tonnerre, 69
-
- Incroyables (Langage des), 277
-
- Inoculation en Chine, 234
-
- Instruction et pendaison, 130
-
- Irlande (Armes d'), 14
-
- Isabeau de Bavière, 69
-
- Ivresse, mesure hygiénique, 185
-
-
- J
-
- Jacques II, roi d'Angleterre, 443
-
- Jaloux d'un supplicié, 477
-
- Jean de Leyde, 90
-
- Jean sans Peur, 74
-
- Jeanne d'Albret, 338
-
- Jeannette (Croix à la), 224
-
- Jeannot (Rôle de), 224
-
- Jérusalem (Assises de), 142
-
- Jésuites (Écorce des), 52
-
- Jeux de mains, jeux de vilains, 294
-
- Jonché (D'où vient), 340
-
- Joug, emblème de mariage, 339
-
- Jour heureux, 487
-
- Joyeuse (Maréchal de), 211
-
- Juges (Maudire ses), 174
-
- Juifs de Metz, 289
-
- Jurés récusés, 79
-
- Jussienne (Rue de la), 404
-
-
- K
-
- Kean, acteur célèbre, 39
-
- Klim (Voyages de Nicolas), 245
-
-
- L
-
- La Condamine, 301 et 302
-
- Lætitia Bonaparte (Mme), 87
-
- La Harpe, écrivain, 456
-
- Lait (Régime du), 5
-
- Laitue (Vertus de la), 488
-
- Lamotte (Fable de la), 392
-
- Lampe de Cardan, 321
-
- Lampions (Usage des), 436
-
- Lapins dévastateurs, 370
-
- Latude (Captivité de), 136
-
- Launoy (Jean de), 283
-
- Laver la tête à quelqu'un, 459
-
- Lazaroni (D'où vient le nom de), 479
-
- Legouvé (Gabriel), 433
-
- Leibnitz, 1
-
- Liégeois (Palladium des), 454
-
- Lipogrammes, 128
-
- Lis (Fleurs de), 102
-
- Lit de justice, 106
-
- Littérateur, titre non avoué, 371
-
- Livres (Location de), 343
-
- Lois modifiées, 393
-
- Loterie et loto, 86
-
- Louis XII (Monnaie de), 45
-
- Louis XIII (La santé de), 384
-
- Louis XIII barbier, 72
-
- Louis XIII et Anne d'Autriche, 420
-
- Louis XIV, 2, 40, 58, 113 et 250
-
- Louis XV, 250 et 330
-
- Louis-Philippe, 85
-
- Louverture (Toussaint), 401
-
- Louvois, 474
-
- Lunettes (Manie des), 261
-
- Lustre, terme chronologique, 146
-
- Luynes (Albert de), 417
-
- Lycée (Le nom de), 76
-
-
- M
-
- Mâcon (Vin de), 252
-
- Madrid, château de François Ier, 316
-
- Mains de Mme de Montmorency, 431
-
- Maladie retrouvée, 409
-
- Malherbe, 285 et 366
-
- Malibran (Mort de la), 67
-
- Manceaux et Normands, 117
-
- Manchon de fourrure, 161
-
- Mandarin (Tuer le), 481
-
- Mangeurs (Grands), 58
-
- Marlborough (Avarice de), 434
-
- Marly (Pour aller à), 40
-
- Marronnier d'Inde, 81
-
- _Marseillaise_ (Exécution de la), 465
-
- Marseille (Origine de), 101
-
- Marseille (Théâtre de), 288
-
- Martyre (Discussion à propos de), 269
-
- Masaniello, 275 et 479
-
- Mathématiques (Réprobation des), 466
-
- Matinées dramatiques, 95
-
- Maupeou (Chancelier), 254
-
- Maurice de Saxe, 464
-
- Mausolée (Usage du mot), 366
-
- Mauve, aliment, 166
-
- Mazagran, boisson, 183
-
- Mazarin au jeu, 319
-
- Médard (Pluie de saint), 181
-
- Médecin (Joie d'un), 409
-
- Mélancolie (Anatomie de la), 322
-
- Mélitus et Anitus, 253
-
- Mémoires étonnantes, 19
-
- Meuniers (Droit des), 153
-
- Meusnier (Anne), 153
-
- Mexicains et Espagnols, 236
-
- Michel-Ange et l'amateur, 468
-
- _Miserere_ (L'auteur du), 156
-
- Mite et mitonner, 62
-
- Modes bizarres, 261
-
- Monocle (Mode du), 261
-
- Monosyllabes (Vers en), 42
-
- Monsieur, frère du roi, 458
-
- Montausier (Duc de), 107
-
- Mont-de-piété (Fondation du), 141
-
- Montesquieu, 7
-
- Montmaur (Pierre de), 284
-
- Montmorency (La duchesse de), 431
-
- Montpazier et Villefranche, 329
-
- _Moretum_ de Virgile, 407
-
- Mornay et Sully, 399
-
- Mort (Représentation du), 200
-
- Mots (Vicissitudes du sens des), 435
-
- Mots historiques (Attribution des), 85
-
- Mots simples et composés, 103
-
- Mouchettes (Énigme sur les), 260
-
- Mourir sans difficulté, 255
-
- Moustaches, gage de bravoure, 132
-
- Mozart, 36 et 156
-
- Musc (Passion du), 233
-
- Muscade (Aimez-vous la?), 351
-
- Musique comme remède, 405
-
- Musique italienne, 271
-
- Musique militaire, 50
-
- Musique (Pays de), 245
-
-
- N
-
- Nage en honneur chez les Romains, 429
-
- _Nain jaune_ (Journal _le_), 43
-
- Napoléon, 20, 43, 99, 124, 139, 323 et 428
-
- Napolitains (Révolte des), 275
-
- Natation (École de), 22
-
- Nicole (Pseudonyme de), 383
-
- _Nicomède_ (Tragédie de), 350
-
- Niveau (D'où vient le mot), 63
-
- Noblesse achetée, 414
-
- Noblesse ancienne, 313
-
- Noblesse sans particule, 120
-
- Noces salées, 338
-
- Noix (Symbolisme des), 482
-
- Noms de famille, 364
-
- Noms défigurés, 258
-
- Normands et Manceaux, 117
-
- Nuages (L'artillerie et les), 241
-
- Numérotage des maisons, 152
-
-
- O
-
- Obligeance (Date du mot), 210
-
- OEufs dans le même panier, 223
-
- Oiseaux voleurs, 171
-
- Omelette (Bruit pour une), 348
-
- Orchestre (Chefs d') dans l'antiquité, 188
-
- Orgues de Barbarie (Éloge des), 457
-
- Orme (Attendre sous), 105
-
- Ossements royaux, 411
-
- Ost (Le droit d'), 397
-
- Oui (Origine du mot), 354
-
-
- P
-
- Paësiello, compositeur, 369
-
- _Palladium_, 48 et 454
-
- _Panem et circenses_, 115
-
- Panse et danse, 28
-
- Pantomime, 273
-
- Parasites (Montmaur, prince des), 284
-
- Parnasse (Mont-), 216
-
- Passeports révélateurs, 461
-
- Parvis (Le mot), 55
-
- Passerat (Vers de), 97
-
- Pâtés (Interdiction des petits), 167
-
- Pavillon (Vers du poète), 353
-
- Peigne (Gratter du), 175
-
- Pelle de saint Honoré (La), 395
-
- Pendaison et instruction, 130
-
- Pendre (A) et à dépendre, 4
-
- Pensées (Culture des), 352
-
- Perrault (Contes de), 3
-
- Perron, palladium des Liégeois, 454
-
- Perruques (Histoire des), 309
-
- Phébus (Faire du), 462
-
- Phonographe (Idée ancienne du), 154
-
- Phosphore (Emploi du), 367
-
- Piano (Poids d'un morceau de), 23
-
- Piccinistes et gluckistes (Querelle des), 456
-
- Picpus (Le nom de), 57
-
- Pie voleuse, 171
-
- Pièces de théâtre achetées aux auteurs, 382
-
- Pied (Être mis à), 387
-
- Pierre des rois d'Écosse, 48
-
- Pigalle et ses critiques, 135
-
- Piis (Vers de), 168
-
- Pile ou face (Jeu de), 298 et 413
-
- Piron (Pièce préférée de), 310
-
- Pivoine, fleur de la Pentecôte, 278
-
- Plaideur anonyme, 476
-
- Plaisir (Tel est notre), 179
-
- Platitudes ou turgotines, 485
-
- Platon (Le nom de), 164
-
- Pluie (Saints de la), 181 et 281
-
- Plumes à écrire, 293
-
- Pois cuits, 403
-
- Pois (Petits), 464
-
- Poisson, auteur comique, 277
-
- Pompadour (Mme de), 136
-
- Pot (Tourner autour du), 433
-
- Poussah (Le nom de), 197
-
- _Pou-taï_, dieu chinois, 197
-
- Prédicateur bizarre, 375
-
- Préférences nationales, 447
-
- Présence d'esprit, 469
-
- Présentation (Listes de), 332
-
- Prêtre (Le pauvre), 205
-
- Prévention littéraire, 392
-
- Procès (Combat terminant un), 440
-
- Procureur puni, 41
-
- Prononciation vicieuse, 418
-
- Prose mise en musique, 326
-
- Provençale (Langue), 206
-
- Publicains, 194
-
- Puff et puffisme, 38
-
- Pulchérie, soeur de Théodose, 358
-
- Pyrrhon le Sceptique, 299
-
- Pythagore (Le voile de), 116
-
-
- Q
-
- Quartier (Ne point faire de), 448
-
- Que chantez-vous là? 386
-
- Question (Mettre à la), 184
-
- Quinquina, 52
-
- _Quiproquo_, 232
-
- Quintilien (OEuvres de), 104
-
-
- R
-
- Rabat (Le), 27
-
- Rabelais, 123
-
- Racine et les jésuites, 445
-
- Ragots (Faire des), 25
-
- Raphaël (Repartie de), 381
-
- Ravitaillement militaire, 474
-
- Régate (D'où vient), 134
-
- Reine (Ne touchez pas à la), 240
-
- Reines blanches, 388
-
- Rembrandt (Planches de), 34 et 44
-
- René d'Anjou cultive les pensées, 352
-
- République (Brouillé avec la), 350
-
- Répulsions, 442
-
- Revenants dans l'antiquité, 425
-
- Révolte (Chemin de la), 347
-
- Révolution (Causes de la), 218
-
- Revolver (Ancienneté du), 172
-
- Richelieu musqué (Maréchal de), 233
-
- Richelieu (Politesse du cardinal de), 209
-
- Rien et chose, 126
-
- Rien faire et ne rien faire, 227
-
- Rimes normandes, 418
-
- Robert Bruce (Voeu de), 176
-
- Robes à queue, 357
-
- Roch (Saint) et son chien, 432
-
- Rogne et rouge, 127
-
- Rohan (Chevalier de), 225
-
- Roi des pauvres, 35
-
- Rois (Dépossession des), 430
-
- Roman (D'où vient le mot), 199
-
- Romarin, signe d'infamie, 228
-
- Rose de Quadragésime, 483
-
- Roseau à écrire, 293
-
- Roses (La baillée des), 177
-
- Rossini et ses biographes, 368
-
- Roue (Invention de la), 125
-
- Roué (D'où vient le mot), 312
-
- Rouge (La couleur), 246
-
- Rouleau (Être au bout de son), 238
-
- Rousseau (J-J) et Louis XV, 398
-
- Royale (Barbe à la), 72
-
- Rudiger (Anagramme de), 414
-
-
- S
-
- Sac (Origine du mot), 337
-
- Sacchini, compositeur, 369
-
- Sachoir (Verbe), 73
-
- Sadi (Le sage), 444
-
- Saint-Sauveur (Rue), 362
-
- Saints (Dénicheur de), 283
-
- Salade de Sixte-Quint, 221
-
- _Sanctus_ (Attendre quelqu'un au), 295
-
- Sancy (Diamant de), 21
-
- Sandwichs, pourquoi nommés ainsi, 144
-
- Sang (Fer dans le), 406
-
- Santé (Boire à la), 346
-
- Sarti, compositeur, 369
-
- Sauvages et civilisés, 201
-
- Scabieuse, fleur, 328
-
- Scépeaux de Vieilleville, 291
-
- Sceptique (Mot de), 299
-
- Scribe (Couplet de), 140
-
- Scribe et Meyerbeer, 427
-
- Scrofulaire, plante médicinale, 449
-
- Seau enlevé (Le), 17
-
- Séguier (Le chancelier), 138
-
- Senef (Bataille de), 94
-
- Sépulture royale, 113
-
- Séquelle, 263
-
- Serfs en France (État des), 389
-
- Serpent, signe symbolique, 424
-
- _Shake hand_, 145
-
- _Siège de Calais_, tragédie, 379
-
- Sifflets (Origine des), 471
-
- Silence (Club du), 37
-
- Silence (Signe du), 56
-
- Silencieuse (Académie), 292
-
- Sixte-Quint, 11, 41, 221 et 446
-
- Solitude, 217
-
- Sorts des saints (Prendre les), 47
-
- Soufflet, injure grave, 336
-
- Soufre (Divers états du), 239
-
- Souliers (Égyptiennes sans), 333
-
- Souverains (Longévité des), 77
-
- Spectateurs (Grève de), 288
-
- Strafford (Mort de), 59
-
- Sucre d'orge, 162
-
- Suicide (Animaux empêchant le), 83
-
- Suicides autorisés, 335
-
- Suisse (Nom de la), 486
-
- Superstition de Tycho-Brahé, 18
-
- Superstitions agricoles, 88
-
- Supplice de Dosa, 331
-
- Swithin (Saint), 281
-
-
- T
-
- Tabac (Réprobation du), 437
-
- Tabac (Supplice des preneurs de), 311
-
- Tabac (Usage du), 61
-
- Taillable et corvéable, 170
-
- Talleyrand mourant, 85
-
- Tamerlan, 51
-
- Tandem (Attelage en), 192
-
- Tarquin l'Ancien, 235
-
- _Te Deum_ chanté des deux parts, 94
-
- _Te Deum_ au lieu de _De profundis_, 94
-
- Temps (Mesure du), 267
-
- Terme (Le Dieu), 356
-
- Tessin (Épitaphe du comte de), 157
-
- Testons (Écus et), 45
-
- Testaments (Bizarrerie des), 279
-
- Tête (Le mot), 242
-
- Thémistocle, 16
-
- Théodose excommunié, 93
-
- Théodose le Jeune, 358
-
- Thévenot de Morande, 149
-
- Titres (Manie des), 361
-
- Toison d'or (Fondation de la), 374
-
- Tombeau de Napoléon, 428
-
- Tonnerre et impôt, 69
-
- Torture judiciaire, 184
-
- Tourner autour du pot, 433
-
- Transports (Moyens de), 276
-
- Tu et vous (Usage de), 373
-
- Turenne (Conversion de), 173
-
- Turgot et turgotines, 485
-
- Tycho-Brahé (Superstition de), 18
-
-
- V
-
- Vacances (Époque des), 112
-
- Vasa (Gustave), 270
-
- Vélocifères (Couplets sur les), 8
-
- Vélocipède (Le premier), 452
-
- Vendredi, jour heureux, 11
-
- Venise (Police de), 114 et 256
-
- Verges pour les écoliers, 111
-
- Vers d'opéra, 427
-
- Victoires de Louis XV, 330
-
- Vielle, instrument monocorde, 441
-
- Vieux de la Montagne, 297
-
- Villars (Duc de), 288
-
- Villars (Maréchal de), 206
-
- Villefranche et Montpazier, 329
-
- Vinaigre, boisson romaine, 89
-
- Vinaigre rompant les rochers, 282
-
- Vinaigre de la Passion, 89
-
- Violette, emblème napoléonien, 99
-
- Vitres en papier, 36
-
- Vivienne (Rue), 158
-
- Vivres assurés aux armées, 474
-
- Voie lactée (Composition de la), 147
-
- Voiture de Napoléon, 323
-
- Voitures publiques, 276
-
- Volange, acteur, 224
-
- Voleur déguisé en cardinal, 341
-
- Voltaire, 253, 315, 392, 399 et 477
-
- Vote des femmes, 143
-
- Votes pédestres, 208
-
- Vous et tu, 373
-
- Voyages imaginaires, 245
-
-
- W
-
- Wendrock, pseudonyme de Nicole, 383
-
-
- Y
-
- Y (A propos de la lettre), 230
-
-
- Z
-
- Zingarelli, 369
-
- Zizanie, 165
-
-
- SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
- Jules BARDOUX, Directeur.
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-
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-Eugène Muller
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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