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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Curiosités Historiques et Littéraires - -Author: Eugène Muller - -Release Date: October 19, 2012 [EBook #41116] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES HISTORIQUES ET LITTERAIRES *** - - - - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans -le texte d'origine sont marqués =ainsi=. - - - - - CURIOSITÉS - HISTORIQUES - ET LITTÉRAIRES - - PAR - EUG. MULLER - - Ouvrage contenant 37 illustrations. - - [Illustration] - - PARIS - LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE - 15, RUE SOUFFLOT, 15 - - 1897 - - - - - CURIOSITÉS - HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES - - - SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE - Jules BARDOUX, Directeur. - - - - -AVANT-PROPOS - - -Nous réunissons dans ce volume un grand nombre de faits, -d'observations, de souvenirs de tous les temps, de tous les pays, -empruntés à toutes les histoires, à toutes les littératures, et se -rapportant aux ordres de choses les plus variés. - -Après avoir butiné en tous sens dans les divers domaines -intellectuels, nous avons voulu offrir à chacun la facile assimilation -de notre butin. - -Colligées au hasard de nos lectures, de nos études, les notes se -succèdent sur les pages de ce livre sans classement méthodique. Elles -devront, nous semble-t-il, au disparate, au contraste même de leur -rapprochement, d'éveiller et retenir mieux l'intérêt sur un ensemble -qui est empreint d'un caractère instructif bien réel. - -Les matières groupées ici, une fois connues par la première lecture, -seront aisément retrouvables à l'aide de la table par ordre -alphabétique de sujets placée à la fin du recueil, qui ainsi se -transformera en une sorte d'ample _memento_ historique et littéraire, -dont on reconnaîtra, croyons-nous, la très usuelle utilité. - - E. M. - - - - -TABLE DES GRAVURES - - - FIGURE 1.--Tycho-Brahé, astronome 9 - - -- 2.--Un hussard en 1692 17 - - -- 3.--Testons et écus d'or 25 - - -- 4.--Monsieur l'abbé prend du tabac 33 - - -- 5.--Costume du doge de Venise 41 - - -- 6.--Jean Bocold et sa femme 49 - - -- 7.--Frontispice d'un recueil de sceaux 57 - - -- 8.--Le chapelet de l'Espagnol 65 - - -- 9.--La boîte de Latude 73 - - -- 10.--Le Gazetier cuirassé 81 - - -- 11.--Homme de qualité en habit d'hiver 89 - - -- 12.--Armes à feu se chargeant par la culasse 97 - - -- 13.--La question toulousaine 105 - - -- 14.--Pou-taï, dieu du contentement 113 - - -- 15.--Le duc de Joyeuse 121 - - -- 16.--Volange dans le rôle de Jeannot 129 - - -- 17.--Bulle d'or romaine 136 - - -- 18.--Matrone romaine et son enfant 137 - - -- 19.--Figure d'un Potuan 144 - - -- 20.--Un habitant du pays de Musique 145 - - -- 21.--Estampe satirique contre Maupeou 153 - - -- 22.--Portrait de Christophe Colomb 161 - - -- 23.--Masaniello 169 - - -- 24.--Caricature sur Pierre de Montmaur 176 - - -- 25.--Autre caricature sur le même 177 - - -- 26.--L'Espagnol sans Gand 187 - - -- 27.--Le ferblantier marchand de lampes au - dix-septième siècle 193 - - -- 28.--Les vérités du siècle d'à-présent 205 - - -- 29.--Inauguration d'un dieu Terme 213 - - -- 30.--Frontispice du _Blason de la Toison d'or_ 223 - - -- 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième - siècle 231 - - -- 32.--Préparation du _moretum_ 241 - - -- 33.--Le régicide Damiens dans son cachot 249 - - -- 34.--Le bon temps revenu 257 - - -- 35.--Le premier vélocipède 267 - - -- 36.--Déduits de la chasse 275 - - -- 37.--La rose d'or 285 - - - - -CURIOSITÉS HISTORIQUES - -ET LITTÉRAIRES - - -=1.=--Le principe des aérostats est très clairement indiqué dans -les oeuvres de Leibnitz (mort plus d'un demi-siècle avant la -découverte de Montgolfier). - -«Si l'industrie humaine, dit le grand savant allemand, pouvait nous -procurer des corps plus légers que l'air, on ne serait point sans -espérance de trouver un jour le moyen de voler. - -«C'était le sentiment de Lana (physicien de Brescia, mort en 1687), -auteur très subtil, suivi en ce point par Vossius; et on l'établit de -cette manière: - -«Soit un vase sphérique assez grand pour que l'air qu'il renferme soit -plus pesant que le vase lui seul. L'air ayant été pompé par la méthode -que l'on sait, et le vase étant bouché hermétiquement, ce vase sera -alors plus léger qu'un pareil volume d'air. _Or un corps plus léger -qu'un fluide de même volume monte dans ce fluide_: donc le vase dont -nous parlons montera dans les airs.» - -Suit un calcul pour démontrer la justesse de cette théorie. - -Sans doute ce n'est pas pratique, car la seule pression atmosphérique -détruirait ce vase idéal où l'on aurait fait le vide; il faut, en même -temps que la légèreté de l'enveloppe, une tension intérieure. -Toutefois l'idée mère de l'aérostat est là, et, comme on le voit, déjà -empruntée à des auteurs antérieurs. - - -=2.=--Dans le temps où, par suite de la révocation de l'édit de -Nantes, on poursuivait en France les protestants qui ne voulaient pas -abjurer, un ambassadeur d'Angleterre demanda à Louis XIV la liberté -de ceux qui étaient détenus pour cause de religion. - -Le monarque lui répondit: «Que dirait le roi d'Angleterre si je lui -demandais les prisonniers détenus à Newgate (prison de Londres où l'on -enferme les malfaiteurs)? - ---Sire, répliqua l'ambassadeur, le roi mon maître les accorderait -à Votre Majesté, si elle les réclamait comme étant ses frères.» - - -=3.=--Quelles oeuvres ont été exemptes de critique? Quand -Perrault publia le recueil de _Contes de vieilles_ ou _Contes de fées_ -qui depuis a charmé tant d'enfances, et que l'on considère aujourd'hui -comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature française, il fut le -premier à croire qu'un tel ouvrage était indigne d'un académicien; et -il le donna au public comme écrit par son jeune fils Perrault -d'Armancourt. D'autre part on fit courir à ce propos le quatrain -suivant: - - Perrault nous a donné _Peau d'âne_. - Qu'on me loue ou qu'on me condamne, - Ma foi, je dis, comme Boileau: - «Perrault nous a donné sa peau.» - -Publiez donc des chefs-d'oeuvre! - - -=4.=--«Cette personne est pour moi à pendre et à dépendre,» -dit-on vulgairement de quelqu'un dont on peut disposer sans aucune -réserve. - -Cette façon de parler a été détournée de sa forme primitive, qui était -_à vendre et à dépendre_, ce dernier mot étant synonyme de _dépenser_ -(d'où nous est resté le mot _dépens_). - -«L'avoir (le bien) n'est fait que pour _dispendre_,» dit un vieux -poète. - -Sous Louis XV, un ministre en crédit disait encore que, depuis son -élévation, les plus grands seigneurs étaient devenus ses amis _à -vendre et à dépendre_. - - -=5.=--Depuis quelques années, les médecins prescrivent assez -souvent à leurs malades le régime dit _lacté_, qui consiste à se -nourrir exclusivement de lait pris en assez grande quantité. Ce mode -d'alimentation n'est pas, ainsi qu'on pourrait le croire, nouveau dans -la diététique. On peut citer comme exemple notable ce passage extrait -d'un recueil publié au commencement du dix-huitième siècle: - -«Quoiqu'un tempérament délicat ait obligé Molière _à ne vivre que de -lait_ pendant les dix dernières années de sa vie, il lui arrivait -cependant de rester cinq ou six heures à table avec les meilleurs -convives et les plus grands buveurs, qui faisaient large chère pendant -_qu'il n'avait d'autre mets que son lait_.» - - -=6.=--Il y avait autrefois en Danemark une loi qui autorisait -tout noble à tuer un roturier, sous la seule condition de déposer un -écu sur le cadavre. Un des rois du pays, ayant inutilement cherché à -déraciner cet abus, n'en put venir à bout qu'en rendant une loi qui -autorisait un vilain à tuer un noble, sous la condition de déposer -_deux_ écus sur le cadavre. - -Dès lors les uns et les autres donnèrent à leurs capitaux une autre -destination. - - -=7.=--_Pensées sur la guerre._--«Une maladie nouvelle s'est -répandue en Europe: elle a saisi nos princes et leur fait entretenir -un nombre désordonné de troupes. Elle a des redoublements et elle -devient nécessairement contagieuse: car, sitôt qu'un État augmente ce -qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs; de -façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Et on nomme -paix cet état d'efforts de tous contre tous... Aussi l'Europe est-elle -si ruinée que les particuliers qui seraient dans la situation où sont -les trois puissances les plus opulentes de cette partie du monde -n'auraient pas de quoi vivre. - -«Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de l'univers; -et bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des -soldats; et nous serons comme des Tartares. - -«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des -tributs (impôts). Il n'est plus inouï de voir des États hypothéquer -leurs fonds pendant la paix même, et employer pour se ruiner des -moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le -fils de famille le plus dérangé les imaginerait à peine.» - -Cette page, qu'on croirait écrite d'hier, a pourtant près d'un siècle -et demi de date, car elle est prise dans l'_Esprit des lois_, publié -par Montesquieu en 1748. - - -=8.=--L'engouement actuel pour la vélocipédie donne de l'à-propos -à la vogue qu'obtinrent au commencement de ce siècle des appareils de -locomotion appelés _vélocifères_. «Les vélocifères, dit un -contemporain, sont des voitures d'un nouveau genre destinées à aller -comme le vent. Elles sont montées sur des roues très légères, qui ne -paraissent pas être des roues de fortune pour les inventeurs.» Un -célèbre chansonnier de l'époque, Armand Gouffé, fit les couplets -suivants sur l'invention, au moment où elle semblait avoir un grand -succès: - - Chez nous, les coches n'allaient pas, - La diligence allait au pas, - Les fiacres n'allaient guères; - Secondant notre goût léger, - Un savant nous fait voyager - Par les vélocifères. - - Ce siècle est le siècle des arts; - Nous lui devons les corbillards, - Inconnus à nos pères. - Il ne manquait plus aux Français, - Pour courir avant leur décès, - Que les vélocifères. - - Cet équipage est leste et beau; - Mais le croyez-vous bien nouveau? - Messieurs, soyez sincères; - Aurait-on vu toujours des gens - A s'avancer si diligents, - Sans les vélocifères? - - La mode aujourd'hui parmi nous - Vient disposer de tous les goûts, - De toutes les affaires; - Toujours avec le même bruit, - La mode vient, court et s'enfuit - Dans les vélocifères. - - En tout temps, nos braves soldats - Ont su franchir, dans les combats, - Les routes ordinaires; - Pressés de vaincre ou de mourir, - A la gloire on les voit courir - Dans des vélocifères. - - L'amitié des gens en crédit, - L'humilité des gens d'esprit, - L'honneur des gens d'affaires, - Les agréments de la beauté, - Tout, hélas! tout semble emporté - Par les vélocifères. - - Dans le monde, chétif humain, - J'entre aujourd'hui, je sors demain, - Comme vous, mes confrères. - Le sort, précipitant nos pas, - Nous fait voyager ici-bas - Dans nos vélocifères. - - -=9.=--La qualification de _gothique_ appliquée à l'écriture -manuscrite ou imprimée, vient de ce que Ulphilas, évêque des Goths au -cinquième siècle, en fut l'inventeur, et s'en servit pour une -traduction de la Bible dans la langue des peuples dont il était le -pasteur. - - -=10.=--Le duc de Bedford--lisons-nous dans le _Mercure de -France_ de 1787--ayant fait semer, le premier, du gland dans ses -terres, la nation fit frapper une médaille en son honneur avec cette -inscription: _Pour avoir semé du gland._ - - -=11.=--Le pape Sixte-Quint disait à ceux qui tenaient le vendredi -pour un jour néfaste qu'il estimait personnellement ce jour plus que -tous les autres de la semaine,--ce qui, par parenthèse, pouvait -paraître une superstition en sens contraire,--parce que c'était -le jour de sa naissance, le jour de sa promotion au cardinalat, de son -élection à la papauté et de son couronnement. - -François Ier assurait que tout lui réussissait le vendredi. - - -=12.=--On ne peut accuser Jules César ni de petitesse d'esprit ni -de manque de courage, et on ne le soupçonnera pas d'avoir été -ouvertement superstitieux, comme la plupart des Romains de son temps. -Cependant un historien nous apprend que ce héros, ayant une fois versé -son char, n'y monta plus depuis sans réciter, trois fois de suite, -certaines paroles fatidiques, qui étaient réputées avoir la vertu de -prévenir cette espèce d'accident. - - -=13.=--Un compilateur de la fin du siècle dernier (1798), qui -d'ailleurs ne cite pas l'autorité sur laquelle repose cette assertion, -dit ceci: - -«Le nom de Bourbon, qui _était_ le nom de la famille royale en France, -venait d'un fief que possédait autrefois cette famille, dont le chef -jouissait à peine de six cent livres de rentes. Ce fief était une -espèce de bourbier ou marais fangeux; et c'est pour cela qu'il -s'appelait le fief _bourbeux_, d'où est venu le nom de _Bourbon_.» - -Du reste, si nous ouvrons les écrits de l'époque où la famille des -Bourbons parvint au trône, nous y voyons maintes fois des allusions -faites à cette analogie de nom. - -En voici deux exemples pris dans la _Satire Ménippée_: «Ce fut le 12 -du mois de mai 1593 que s'ouvrirent les états de la Ligue contre Henri -IV, par une procession solennelle et un sermon prononcé par Boucher, -curé de Saint-Benoît de Paris, qui prit pour texte ce verset du -Psalmiste: _Eripe me, Domine, de luto fæcis_ (délivrez-moi, Seigneur, -de cette lie bourbeuse), établissant le rapprochement entre les mots -_bourbe_ et _Bourbon_, et donnant à entendre que le roi prophète avait -prédit la chute de la maison de Bourbon.» - -D'autre part, la harangue que l'auteur de la _Satire Ménippée_ met -dans la bouche du sieur d'Aubrai, parlant pour le tiers état, commence -ainsi: «Par Notre-Dame, Messieurs, vous nous la baillez belle. Il -n'était besoin que nos curés nous prêchassent qu'il fallait nous -_débourber_ et nous _débourbonner_. A ce que je vois par vos discours, -les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou -(bien) difficile de les _débourber_.» - - -=14.=--On explique ainsi la présence d'une harpe dans les armes -du royaume d'Irlande. En Irlande et dans le pays de Galles, la harpe -du barde a toujours été en honneur. Bien qu'on la trouve dès longtemps -parmi les insignes de la puissance royale, ce n'est qu'au seizième -siècle que l'Irlande prit une harpe dans ses armes. - -La harpe du célèbre O'Brien fut portée à Rome au onzième siècle, et -les papes la conservèrent jusqu'au seizième siècle. Dans l'intervalle, -Rome la remit à Henri II, comme un signe de ses droits sur l'Irlande, -et les Irlandais ne pouvaient résister à celui qui possédait la harpe -et la couronne d'O'Brien. - -La harpe fut rapportée à Rome, et plus tard envoyée à Henri VIII, -comme défenseur de la foi. C'est depuis lors que l'Irlande a une harpe -dans ses armes. - - -=15.=--_Un breuvage de luxe chez les anciens -Américains._--Note extraite du Voyage de Guillaume Schouten, qui -découvrit le détroit dit de Lemaire: - -«30 mai 1616. Le roi d'une île nous envoya deux petits pourceaux. Le -même jour le roi d'une autre île vint nous voir; il était accompagné -d'au moins 300 hommes qui étaient tous ceints par le milieu du corps -d'une certaine herbe dont ils composent leur boisson... Vint ensuite -une troupe de villageois qui apportèrent avec eux une grande quantité -de cette même herbe verte, qu'ils appellent _kava_. Ils commencèrent -tous à mâcher cette herbe avec les dents, laquelle étant mâchée bien -menu, la prenaient hors de leur bouche et la mettaient tous ensemble -dans une grande auge ou plat de bois, et ils jetèrent de l'eau -par-dessus, puis remuèrent pour bien faire le mélange; puis de cette -liqueur emplirent des moitiés de noix de coco, qu'ils offrirent aux -deux rois, qui, ainsi que les nobles de leur entourage, _en firent -leur malvoisie_. - -«Les villageois firent aussi présent de cette suave boisson à nos -marins, comme d'une chose rare et délicate; mais la vue de la -_brasserie_ (c'est un buveur de bière qui écrit) avait pleinement -étanché la soif de nos hommes.» - -Si singulière que puisse paraître cette préparation, il est de -notoriété qu'elle a son analogue à notre époque. En effet, dans -plusieurs régions de l'Amérique espagnole ou portugaise, la _chicha_, -boisson nationale, a pour éléments des grains de maïs d'abord grillés -et écrasés grossièrement, puis réduits en pâte à belles dents par les -membres de la famille et par les amis qui veulent bien concourir à ce -travail domestique. La pâte _insalivée_ (comme disent les historiens -de ce répugnant breuvage) est mélangée à une décoction de feuilles de -maïs, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mélange -en repos. Une fermentation s'établit; et, au bout de trois ou quatre -jours, on se trouve en possession d'une liqueur très agréable, ayant -toutes les qualités enivrantes du meilleur vin. - - -=16.=--Les divers peuples de la Grèce, mais plus particulièrement -les habitants de Tanagra, aimaient passionnément les combats de coqs. -Toutefois, chez les Athéniens, ce genre de divertissement, qui -d'ailleurs intéressait beaucoup les citoyens, avait une origine en -quelque sorte traditionnellement patriotique, que Buffon rapporte -ainsi, d'après un ancien auteur: - -Thémistocle allait combattre les Perses, et, voyant que ses soldats -montraient peu d'ardeur, leur fit remarquer l'acharnement avec lequel -des coqs se battaient. «Voyez, leur dit-il, le courage indomptable de -ces petits animaux; cependant ils n'ont que le désir de vaincre; et -vous hésiteriez, vous qui combattez pour vos foyers, pour le tombeau -de vos pères, pour la liberté!» - -Ce peu de mots suffit pour ranimer le courage de l'armée, et -Thémistocle remporta la victoire. Ce fut en mémoire de cet événement -que les Athéniens instituèrent une fête qui se célébrait par des -combats de coqs. - - -=17.=--Tassoni, poète italien, est célèbre comme auteur du poème -intitulé _la Secchia rapita_ (le seau enlevé), dont le sujet est -rigoureusement historique et que voici: - -En 1005, quelques soldats républicains du Modenais enlevèrent un seau -appartenant à un puits public de Bologne. C'était, au fond, dit un -historien, une affaire d'un petit écu; mais elle dégénéra en une -guerre longue et très sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au -secours des habitants de Modène, au nom de l'empereur Henri II, son -père. Il les aida à se maintenir dans la possession du fameux seau; -mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit pour -sa rançon une chaîne d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette -ville eût sept milles de circonférence. Les Bolonais refusèrent de le -rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux -prince mourut de langueur. Son père l'avait devancé. Son tombeau -existe encore dans l'église des dominicains de Bologne. Et l'on montra -longtemps dans la cathédrale de Modène le fatal seau, enfermé dans une -cage de fer. - - -=18.=--Tycho-Brahé, célèbre astronome danois, né en 1546, mort en -1601, qui fut un des savants les plus justement honorés de son temps, -alliait à une entente profonde des phénomènes célestes une sorte de -naïve confiance dans les données de ce qu'on appelait alors -l'astrologie judiciaire et dans l'art des présages, en y ajoutant même -certaines faiblesses absolument indignes d'un esprit aussi élevé. - -Le hasard lui ayant permis d'établir, à ce qu'on assure, sur les -conjonctions des astres quelques horoscopes auxquels l'événement donna -raison, il se livrait fréquemment au travail des prédictions. On -prétend qu'il avait annoncé à l'amiral Pedor Galten qu'il aurait la -tête tranchée,--ce qui se réalisa à dix ans de distance. - -[Illustration: FIG. 1.--Tycho-Brahé, d'après les _Portraits des -hommes illustres de Danemark_ (1716).] - -Il avait très sérieusement dressé, d'après les mouvements célestes, -un tableau annuel de 32 jours, qu'il croyait être néfastes à ceux qui -voulaient entreprendre quelque chose, comme se marier, se mettre en -voyage, changer de pays ou de maison. Voici ce tableau: - -Janvier, 1, 2, 4, 6, 11, 12, 20.--Février, 11, 17, 18.--Mars, 1, 4, -14, 15.--Avril, 10, 17, 18.--Mai, 7, 18.--Juin, 6.--Juillet, 17, -21.--Août, 20, 21.--Septembre, 16, 18.--Octobre, 6.--Novembre, 6, -18.--Décembre, 6, 11, 18. - -Ajoutons que lorsque, en sortant de chez lui, la première personne -qu'il rencontrait était une vieille femme, il s'en retournait -aussitôt, persuadé que cette rencontre était de mauvais augure. Il en -usait de même lorsque dans ses voyages un lièvre venait à traverser la -route qu'il suivait, etc. - - -=19.=--Il y avait à Édimbourg, lisons-nous dans les Mémoires de -la savante Mary Sommerville, un idiot appartenant à une famille -respectable et doué d'une mémoire prodigieuse. Il assistait -régulièrement au service le dimanche; et, de retour chez lui, il -pouvait répéter, mot pour mot, le sermon, en désignant même les -endroits où le prédicateur avait toussé, ou s'était arrêté pour se -moucher. - -«Pendant une excursion chez les Highlands, ajoute le même auteur, nous -rencontrâmes un autre idiot qui savait si bien la Bible par coeur que -si on lui demandait où se trouvait tel verset, il le disait sans -hésiter et répétait aussitôt le chapitre tout entier.» - -Toutefois, ces exemples de mémoires prodigieuses se rencontrent chez -des gens très intelligents. Le docteur Gregori d'Édimbourg nous en -fournit la preuve. «Mon mari, qui était très bon latiniste, ayant -rencontré une citation latine dans un livre qu'il lisait, sans savoir -d'où elle était tirée, s'adressa au docteur. - -«--Prenez tel auteur, lui dit celui-ci; il y a bien quarante ans -que je ne l'ai pas lu, mais je crois que vous trouverez ce passage au -milieu de tel chapitre.» - -«Et c'était bien comme le docteur l'avait dit.» - - -=20.=--M. de Chabrol, alors préfet de Montenotte, se présenta, un -jour de réception, aux Tuileries, devant l'empereur. Napoléon -l'interpelle avec brusquerie: «Monsieur le préfet, lui dit-il, -qu'êtes-vous venu faire ici?--Sire, dit M. de Chabrol en -s'inclinant, je suis venu visiter mon beau-père, le prince Lebrun, qui -est malade.--Monsieur, répliqua Napoléon, si vous n'étiez si -jeune, vous sauriez que les devoirs de l'État passent avant les -devoirs de famille. Mais on me donne des préfets qui sortent de -nourrice! Quel âge avez-vous?--Sire, répondit M. de Chabrol, en -parfait courtisan, sans se laisser intimider par le regard que -Napoléon braquait sur lui, j'ai tout juste l'âge qu'avait Votre -Majesté quand elle gagna la bataille d'Arcole.» - -L'empereur tourna le dos en pirouettant sur ses talons; mais quelques -jours après M. de Chabrol était nommé préfet de la Seine, en -remplacement du comte Frochot, compromis par sa faiblesse dans la -conspiration du général Malet. - - -=21.=--Après la mort de Henri III, son successeur, Henri IV, se -trouvant dans la plus grande détresse, ce fut Nicolas de Sancy, son -ambassadeur auprès des cantons suisses, qui le secourut le plus -efficacement, en mettant en gage, chez des usuriers de Metz, le -superbe diamant connu plus tard sous le nom de Sancy. - -Ce diamant, trouvé sur le champ de bataille de Granson, où il avait -été perdu par le duc de Bourgogne, dans la précipitation de sa fuite, -pendant sa défaite en 1476, avait été vendu, par le soldat qui l'avait -ramassé, à un curé, qui le lui avait payé un écu. Des mains du duc de -Florence, il était passé au malheureux roi de Portugal Dom Antoine, -qui, réfugié en France, l'avait livré à Sancy, pour une soixantaine de -mille francs. - -Sancy, qui voulait emprunter pour le Béarnais sur cette magnifique -pierre, envoya son valet de chambre la chercher à Paris, où il l'avait -laissée, lui recommandant bien de prendre garde qu'il ne fût volé au -retour par quelques-uns des brigands qui infestaient les routes. - -«Ils m'arracheront plutôt la vie que votre diamant,» répondit le -fidèle serviteur, faisant entendre qu'il l'avalerait, quelle qu'en fût -la grosseur. - -Ce que Sancy craignait arriva. Son valet de chambre ne paraissant pas, -il s'informa et apprit enfin qu'un homme tel qu'il le désignait avait -été trouvé assassiné dans la forêt de Dôle, et que des paysans -l'avaient enterré. Sancy se transporta sur les lieux, fit exhumer le -corps: il reconnut son domestique, le fit ouvrir par un chirurgien, et -retrouva le diamant, dont il fit le noble usage qu'il avait projeté. - - -=22.=--La première école de natation convenablement installée sur -la Seine, à Paris, ne date que de l'été de 1789. Elle fut établie à -la pointe de l'île Saint-Louis, par un sieur Turquin, autorisé par -privilège exclusif du roi. - -Le _Journal de Paris_ du 24 juin 1789 constate que «LL. AA. RR. les -ducs d'Orléans et de Bourbon, ayant reconnu le mérite de cet -établissement, ont souscrit pour les quatre princes de leur auguste -famille. - -«En conséquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe), -de Montpensier et de Beaujolais ont pris leur première leçon de nage -le 14 mai; le 23 ils ont nagé seuls dans le bassin, et ils seront -bientôt en état de nager en pleine rivière.» - -L'abonnement pour apprendre à nager pendant un été était fixé à la -somme relativement élevée de 96 livres, plus 12 livres pour le -blanchissage du linge, pour ceux qui voulaient avoir un cabinet à eux -seuls, et à 48 livres plus 6 livres de blanchissage pour ceux qui «se -contentaient d'être dans un endroit commun». - -Une leçon particulière coûtait 3 livres. - - -=23.=--Le poids d'un morceau de piano: - -Un compositeur allemand a voulu estimer en poids l'effort fait par un -pianiste. Il a estimé à 110 grammes le minimum de la pression du doigt -pour enfoncer complètement une touche «pianissimo». - -La dernière étude de Chopin, en _ut_ mineur, renferme un passage qui -dure deux minutes cinq secondes et ne pèse pas moins de 3,130 -kilogrammes. Dans la _Marche funèbre_ du même compositeur, il y a un -passage où se rencontre toute l'échelle des nuances, depuis le -«pianissimo» jusqu'au «fortissimo»; ce passage demande un effort de -384 kilogrammes dans l'espace d'une minute et demie; et c'est la -nuance «pianissimo» qui domine. - - -=24.=--François Borgia, qui fut le troisième général de l'ordre -des jésuites,--depuis canonisé,--s'était accoutumé à boire -copieusement lorsqu'il était homme du monde. - -Entré dans les ordres, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, se -restreindre à la portion congrue. Les souffrances qu'il éprouvait -lorsqu'à son repas il n'avait vidé que le quart ou le tiers de -l'immense coupe dans laquelle il avait pris l'habitude de boire -l'emportaient toujours sur son énergique volonté. - -«Frère, lui dit un certain moine, j'ai une idée. Chaque jour, avant de -remplir votre coupe pour le repas, inclinez au-dessus un cierge -allumé, laissez tomber au fond une goutte de cire. Goutte à goutte la -cire prendra la place du vin, et goutte à goutte l'habitude se -perdra.» - -L'idée parut bonne à Borgia. Quelques mois plus tard--le temps de -remplir goutte à goutte la coupe de cire--il ne buvait plus que -de l'eau, et ne s'en trouvait pas plus mal. - - -=25.=--_Ragoter, faire des ragots._ Cette expression triviale -signifie se plaindre, murmurer contre les autres, et joindre à ces -propos un caractère de médisance. Selon un étymologiste du siècle -dernier, Ragot était un bélître fameux du temps de Louis XII. De ce -nom serait venu _ragoter_, parce que les gueux ne parlent guère aux -gens, pour les apitoyer, que sur le ton primitif. _Ragot_ peut aussi -venir d'_argot_, le nom qu'on donne à leur jargon, par une légère -transposition de lettres. _Ragot_ signifie aussi un petit homme court, -rabougri. On le fait venir alors du nom d'une grosse rave noire et -épaisse (en latin _rapum_) qui croît en maints pays. Sans doute, c'est -par allusion à cette acception que Scarron a donné le nom de Ragotin à -l'un des personnages ridicules de son _Roman comique_. - - -=26.=--«_Chanter pouille à quelqu'un_, c'est, dit l'auteur des -_Matinées sénonaises_, lui adresser de grossières injures, telles que -s'en disent les gens du bas peuple, et en réalité l'accuser d'avoir de -ces insectes qui sont fils et compagnons de la malpropreté. Car je -crois que c'est d'eux que vient le mot _pouille_, à moins qu'on ne le -tire du vieux verbe _pouiller_, qui signifiait vêtir un habit, et dont -il nous est resté le composé _dépouiller_. Chez le vulgaire, _se -pouiller_ signifie s'injurier, ce qui revient à l'expression -_habiller_ quelqu'un de la belle façon. Un poète du dix-septième -siècle, traduisant les oeuvres de Perse, a rendu _cantare ocyma_ par -chanter pouille (ce qui n'est pas exact). _Ocymum_ en latin signifiait -le _basilic_, plante, et les anciens croyaient que si lorsqu'on semait -cette plante on lui disait des injures, elle levait mieux et poussait -plus abondamment. Chaque peuple d'ailleurs a ses locutions -particulières. Ainsi, tandis que nous disons: _S'injurier comme des -harengères_, les Grecs disaient _comme des boulangères_. Dans les -_Grenouilles_ d'Aristophane, Bacchus disait à Eschyle: _Convient-il à -des poètes de mérite de s'injurier comme des femmes de boulangers?_ - - -=27.=--Le _rabat_, qui était autrefois de grand usage dans le -costume masculin et que ne portent plus que les ecclésiastiques, fut -ainsi nommé parce que, à l'origine, il n'était autre que le col de la -chemise _rabattu_. - - -=28.=--_Après la panse, la danse_, disait-on fréquemment -autrefois en France. En Espagne, au contraire, on dit: _A panse -pleine, pied endormi_. Ces deux proverbes contradictoires -caractérisent bien d'une part la gaieté française, et d'autre part -l'indolente gravité castillane: autre pays, autre tempérament. En -effet, tandis que l'Espagnol, quand il a mangé, ne désire que le -repos, chez nous la bonne chère semble appeler un divertissement -immédiat. Au moins en était-il ainsi chez nos pères. Dans les réunions -bourgeoises, après que chacun avait chanté, bien ou mal, au dessert, -on dansait au son d'un instrument quelconque. Il y avait maints -endroits où les airs de danse étaient chantés. On trouvait même dans -le milieu de la France cette tradition établie que, pour la danse des -_rigaudons_ ou des _bourrées_, un défi existait entre les danseurs et -le chanteur: c'était à celui qui fatiguerait l'autre. - -L'usage de chanter à table date de loin. Il était notamment pratiqué -chez les Grecs. On raconte que lorsque Anacharsis, le philosophe -scythe, vint en Grèce, où la coutume était de chanter en musique après -avoir festiné, on lui demanda s'il y avait des flûtes dans son pays: -«Non, répondit-il, car il n'y a pas même de vignes.» Ce qui revenait à -dire ingénieusement que le vin engendre la joie, et qu'elle ne se -trouve guère là où le vin fait défaut. - -Chez les Grecs donc, la coutume étant consacrée, si quelqu'un, -ignorant la musique, refusait de faire entendre sa voix ou de jouer -d'un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et -de myrte, et, bon gré mal gré, il fallait qu'il chantât au moins une -phrase devant ces rameaux. C'était ce qu'on appelait _chanter au -myrte_. Dans la suite, cette expression devint proverbiale, et l'on -envoyait _chanter au myrte_ tout ignorant qui ne pouvait se mêler -convenablement à la conversation des gens instruits. - - -=29.=--Lettre de Louis Van Beethoven à son ami Brandwood. Cette -épître en français du grand musicien est datée de Vienne, le 3e du -mois de février 1818. - - «Mon cher ami, - -«Jamais je n'éprouvais un plus grand plaisir de ce que me causa votre -annonce de l'arrivée de cette Piano, avec qui vous m'honorés de m'en -faire présent, je la regarderai comme un Autel, où je déposerai les -plus belles offrandes de mon Esprit au divin Apollon. Aussitôt comme -je recevrai votre excellent instrument, je vous enverrai d'abord les -Fruits de l'inspiration des premiers moments que j'y passerai, pour -vous servir d'un souvenir de moi à vous, mon très cher, et je souhaite -à ce qu'ils soient dignes de votre instrument. - -«Mon très cher Monsieur et ami, recevez ma plus grande considération -de votre ami et très humble serviteur.» - - -=30.=--C'est seulement depuis la Révolution que s'est généralisé, -à Paris, l'usage du corbillard pour le transport des morts à leur -dernier asile. Un lexicologue du milieu du siècle dernier définit -ainsi le corbillard: «Espèce de char dans lequel les gens d'une -certaine condition font voiturer au cimetière les corps de leurs -défunts.» Pour les autres enterrements, le cercueil était porté à dos -ou à bras d'homme, sur un brancard spécial, comme cela a encore lieu -dans la plupart des petites villes et dans les campagnes en général. -Armand Gouffé, déjà cité plus haut, a consacré dans un spirituel -couplet le souvenir de cette inégalité: - - Que j'aime à voir un corbillard! - Ce goût-là vous étonne? - Mais il faut partir tôt ou tard, - Le sort ainsi l'ordonne. - Et, loin de craindre l'avenir, - Moi, dans cette aventure, - Je n'aperçois que le plaisir - De partir en voiture. - - -=31.=--Francisque Michel et Édouard Fournier, dans leur si -curieuse _Histoire des hôtelleries et cabarets_, disent «que la -passion des Romains pour les boissons chaudes n'empêchait pas celle -qu'ils avaient pour les boissons glacées. Sur leur table, à côté des -boissons fumantes, la glace s'élevait par monceaux; il était naturel, -d'après cela, qu'il y eût à Rome des marchands de glace et de neige en -toutes saisons». S'il faut en croire Pancirola, Athénée en parle, dans -un passage que nous n'avons malheureusement pu retrouver malgré toutes -nos recherches. Athénée écrit, dit Pancirola, par l'organe de son -naïf traducteur Pierre de la Noue, qu'il y avait jadis des boutiques à -Rome «où l'on contregardait de la neige toute l'année; ils la -mettaient en terre, dans de la paille, et en vendaient à qui en -voulait, et par icelle le vin se rendait froid». - -Un passage de Sénèque où il est aussi parlé des boutiques de marchands -de glace à Rome, nous dédommagera de celui d'Athénée. - -«Les Lacédémoniens, dit-il, chassèrent les parfumeurs et voulurent -qu'ils quittassent au plus vite leur territoire, parce qu'ils -perdaient l'huile. Qu'eussent-ils donc fait à l'aspect de ces -magasins, de ces dépôts de neige, de ces bêtes de somme employées à -porter les blocs aqueux, dont la saveur et la couleur sont endommagées -par la paille qui les couvre?» - - -=32.=--On admet communément que la fameuse ode de Gilbert -commençant ainsi: - - J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence, - -qui passe pour le morceau le mieux réussi de l'auteur, fut trouvée -après sa mort sur un papier qu'il avait caché sous le chevet de son -lit d'hôpital, ou qu'il tenait dans sa main. Une autre version veut -qu'il ait écrit cette pièce huit jours avant de mourir. - -Dans un cas comme dans l'autre, les biographes s'accordent à croire -que ce morceau, vraiment remarquable, était complètement inédit quand -le poète mourut, et, par conséquent, regardent l'_Ode tirée des -psaumes_ (c'est le titre de la pièce) comme le dernier soupir -douloureux de cette âme poétique. - -Or on peut voir l'_Ode tirée des psaumes_ imprimée au _Journal de -Paris_ dans le numéro du 17 octobre 1780, c'est-à-dire juste un mois -avant la mort du poète, que le même journal annonce, dans son numéro -du 22 novembre 1780, comme ayant eu lieu le 16 novembre au soir. - -Sans rien ôter au mérite de ces vers, qui sont avec raison dans la -mémoire de tous, il convient donc, pour être dans la vérité -historique, de changer la date sous laquelle on a coutume de les -placer. - -[Illustration: FIG. 2.--Un hussard en 1692, d'après l'_Histoire -de la milice française_ du P. Daniel.] - - -=33.=--_Hussard_ vient du hongrois _huszard_, qui signifie -vingtième, parce que, pour former le corps de troupe ainsi nommé, la -noblesse hongroise équipait un homme par vingt feux. Primitivement, -les hussards étaient, en Hongrie et en Pologne, une espèce de milice -qu'on opposait à la cavalerie ottomane. Ils n'ont régulièrement formé -en France un corps particulier qu'à dater de 1692; mais, dès 1637, il -est question dans l'armée française de troupes hongroises, auxquelles, -toutefois, on ne conservait pas l'équipement national, qu'on leur -donna plus tard, pour garder à ces cavaliers l'aspect particulier -qui, disait-on, devait inspirer de la terreur aux ennemis. L'estampe -que nous reproduisons, d'après l'_Histoire de la milice française_ du -P. Daniel, représente un de ces hussards primitifs. «Plusieurs -hussards hongrois déserteurs passés en France pendant la guerre contre -la ligue d'Augsbourg, dit le P. Daniel, s'étaient mis au service de -quelques officiers, qui les menèrent à l'armée avec eux. Le maréchal -de Luxembourg, les voyant la plupart d'assez bonne mine, d'un oeil -fier et un peu féroce, et équipés d'une manière extraordinaire, crut -qu'il en pourrait tirer quelque avantage. Il les rassembla, les envoya -en _parti_, où ils réussirent assez bien. Cela le fit penser à en -former quelques compagnies, et l'on envoya pour cela un recruteur en -Souabe.» - - -=34.=--Rembrandt, extrêmement lié avec un bourgmestre de -Hollande, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour que -les deux amis étaient ensemble, un valet vint les avertir que le dîner -était prêt. Comme ils allaient se mettre à table, ils s'aperçurent -qu'il leur manquait de la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet -d'aller promptement en chercher au village. Rembrandt paria avec le -bourgmestre qu'il graverait une planche avant que le domestique fût -revenu. La gageure acceptée, Rembrandt, qui portait toujours avec lui -des planches préparées au vernis, se mit aussitôt à l'ouvrage, et -grava le paysage qui se voyait des fenêtres de la salle où ils -étaient. Cette planche, très jolie, fut achevée avant le retour du -valet, et Rembrandt gagna le pari. - -Cette planche est en conséquence désignée dans les catalogues de -l'oeuvre complète sous le titre de _Paysage à la moutarde_. - - -=35.=--Il existe à Creto (Tyrol) un singulier usage. On nomme -_Roi des pauvres_ un homme qui, tout en travaillant toujours, ne peut -rien économiser, mais qui n'a pas de dettes et jouit d'une bonne -réputation. Le roi des pauvres étant mort dernièrement, on lui a fait -un convoi très honorable; puis on lui a nommé un successeur, dont la -proclamation a donné lieu à une véritable fête populaire. On l'a -conduit, dans une vieille et sale voiture, à une place où était une -tribune supportant une table et une chaise vermoulues. On lui a donné -lecture du testament de son prédécesseur, rédigé en termes comiques; -puis, suivi de gens en haillons, on l'a mené dans divers cabarets, -dont les propriétaires lui ont donné à boire gratis. - - -=36.=--Un auteur de la fin du dix-huitième siècle remarque que -dans beaucoup de provinces de France, les fenêtres sont encore garnies -de papier huilé au lieu de feuilles de verre. Cet usage, dit-il, s'est -particulièrement conservé à Lyon, par suite de l'épaisseur des -brouillards en hiver. Ces brouillards très intenses, ternissant les -vitres, ôteraient aux manufactures de soie la clarté douce qui leur -est nécessaire pour le délicat travail des étoffes. - -On peut avoir une idée de l'éclairage d'une salle de concert au siècle -dernier, par le passage suivant d'une lettre datée de 1764, que le -père de Mozart écrivait à sa femme, de Paris, où il était venu -produire son jeune fils: - -«Ce Grimm est mon plus grand ami; il a tout fait pour moi. C'est à lui -que je dois l'autorisation pour nos concerts. Pour le premier il m'a -placé trois cent vingt billets, il m'a obtenu de ne pas payer -l'éclairage, et il _y avait pourtant plus de soixante bougies_!...» - - -=37.=--Vers la fin du dix-septième siècle, il se forma à Londres -un club du silence. La loi fondamentale était de n'y jamais ouvrir la -bouche. Le président était sourd et muet. Comme les autres, il parlait -des doigts, et encore n'était-il permis de déployer cette éloquence -mécanique que rarement et dans les occasions très importantes. Après -la fameuse journée d'Hochstedt, un membre, transporté de patriotisme, -vint annoncer de vive voix la nouvelle de cette victoire. Aussitôt il -fut renvoyé à la pluralité des suffrages, qui, selon l'usage de -l'ancienne Rome, se donnaient en pliant les pouces en arrière. - -Cette illustre coterie fut longtemps citée avec respect en Angleterre. - - -=38.=--_Puff_ est un mot anglais qui signifie souffler, coup de -vent, bulle de savon, et qui sert à désigner les annonces pour leurrer -et les tromperies des charlatans. Stendhal (Henry Beyle) écrivait un -jour ce qui suit: «Ce mot serait bien vite reçu, et avec joie, si tous -vos lecteurs pouvaient comprendre le langage du personnage de Puff, -dans la charmante comédie du _Critique_ de Shéridan. M. Puff, -moyennant une légère rétribution, vante tout le monde dans tous les -journaux. Il a de l'esprit, surtout nulle vergogne de son métier, et -raconte plaisamment comment il s'y prend pour faire réussir un poème -épique, ou un nouveau cirage pour les bottes, un nouveau système -d'industrialisme ou un nouveau rouge végétal. A l'esprit près, je vois -tous les jours à Paris des personnages de ce caractère. C'est une -nouvelle industrie.» - -Sait-on d'où vient notre mot _chic_? Ceux qui emploient aujourd'hui -cette expression ne se doutent guère que ce mot, si bien mis en cours -dans notre temps, n'a pas moins de deux siècles de date; et quand on -le voit surtout usité dans le jargon des _rapins_, on n'irait pas -s'imaginer dans quel grimoire il a pris naissance. Sous Louis XIII, ce -n'était autre chose qu'un terme de palais. _Chic_ était tout -simplement le diminutif de _chicane_. On disait d'un plaideur fort sur -la coutume: «Il a le _chic_,» ou mieux: «Il entend le _chic_.» - -Ainsi notre mot _chic_ ne serait qu'une simple abréviation, avec un -changement complet de sens. - - -=39.=--Le célèbre acteur Fleury, voulant arriver à représenter -Frédéric II, dans les _Deux Pages_, de manière à faire illusion, prit -d'abord les plus minutieux renseignements près de tous ceux qui -l'avaient connu, étudia ses portraits authentiques, donna à son -appartement le nom de Potsdam, et y vécut trois mois dans tous les -détails de la vie, avec la pensée qu'il était le roi même. Chaque -matin, il endossait l'habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin -tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir -l'air d'y être né, puis se grimait, en se modelant sur le portrait du -monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tâcha -alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de -Frédéric, se mit à jouer de la flûte comme lui, pour acquérir -naturellement son inclination de tête, donna à son domestique et à son -chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc. -Aussi l'histoire du théâtre a-t-elle conservé le souvenir de l'effet -extraordinaire produit par Fleury dans cette création. - -Kean jouait _Othello_ à Paris en 1828. A sept heures, la salle était -comble, et Kean n'avait pas encore paru au théâtre. On le cherche -partout, et on finit par le trouver au café Anglais, où il se -préparait en buvant force bouteilles de vin de Champagne, mêlées de -rasades d'eau-de-vie. Il répond à ceux qui viennent le chercher par -une apostrophe beaucoup trop énergique pour être rapportée. «Mais la -duchesse de Berry est arrivée.--Je ne suis pas le valet de la -duchesse. Du vin!» Enfin le régisseur accourt et parvient à le gagner -à force de supplications. On l'entraîne, on l'habille, on le conduit -par-dessous les bras dans la coulisse. Il entre en scène et joue en -grand comédien. - - -=40.=--«Je vois bien qu'à la cour on fait argent de tout,» disait -un jour Louis XIV: et voici dans quelles circonstances. - -Quand le roi soleil quittait Versailles pour un séjour à Marly, il -nommait lui-même les personnages de la cour qui devaient l'y -accompagner, et cette grâce était briguée par les courtisans avec un -grand empressement. - -La princesse de Montauban, chagrine de n'avoir jamais été désignée, -alla trouver la princesse d'Harcourt, qui, comme favorite de Mme de -Maintenon, avait presque toujours l'avantage d'aller à Marly, et elle -lui offrit mille écus si elle voulait lui céder sa place au prochain -voyage que le roi y ferait. La princesse d'Harcourt accepta la -proposition; mais il fallait l'agrément du roi. Pressée de l'obtenir, -elle chercha l'occasion de parler au monarque, et, l'ayant trouvé dès -le soir même: - -«Il me semble, Sire, lui dit-elle, que Mme de Montauban n'a jamais été -à Marly.--Je le sais bien, dit le roi.--Cependant, reprit la -princesse, je crois qu'elle aurait grande envie d'y aller.--Je -n'en doute pas, répliqua le roi.--Mais, Sire, continua-t-elle, -Votre Majesté ne voudrait-elle point la nommer?--Cela n'est pas -nécessaire, répliqua encore le roi; et d'ailleurs, pourquoi cette -insistance?--Ah! Sire, s'écria la solliciteuse, c'est que cela me -vaudrait mille écus; et Votre Majesté n'ignore pas que j'ai bien -besoin d'argent.» - -Le roi, surpris de cet aveu, se fit expliquer le marché en question, -en rit beaucoup et consentit facilement à un échange aussi lucratif, -en ajoutant qu'il voyait bien qu'à la cour on faisait argent de tout. - - -=41.=--En arrivant au pontificat, Sixte-Quint s'était promis de -réformer, même par les moyens les plus violents, de nombreux abus que -ses prédécesseurs sur la chaire de saint Pierre avaient laissés -s'établir dans l'État romain. - -Un simple citoyen vint un jour se plaindre à lui des délais -interminables et en même temps fort coûteux qu'un procureur mettait à -faire juger un procès qui était dans ses mains depuis de longues -années, avec renouvellement perpétuel des frais. Sixte-Quint fit -appeler le procureur et lui enjoignit d'avoir à faire terminer -l'affaire dans les trois jours. Elle fut jugée le lendemain, et le -procureur pendu dans l'après-midi. - - -=42.=--On peut ranger avec honneur dans la grande, trop grande -série, _Nugæ difficiles_, comme disaient nos pères, ce petit dialogue -en vers monosyllabiques, que cite un recueil du siècle dernier sans en -indiquer l'auteur. - - SILVANDRE. - - Par ce feu vif et doux qui sort de tes beaux yeux, - Tu peux bien plus sur moi que les rois et les dieux; - Leurs lois ne me sont rien près d'un mot de ta bouche; - Je fais mes biens, mes maux de tout ce qui te touche. - Je me plais dans tes fers, je ne suis que tes pas. - Ma vie est de te voir, je meurs où tu n'es pas. - Non, mon coeur sans ce bien ne peut ni ne veut vivre. - Loin de toi jour et nuit à mes pleurs je me livre, - Et si je n'ai ta foi pour le prix de mon coeur, - Tous les traits de la mort ne me font point de peur. - - CLIMÈNE. - - C'en est fait, je me rends, et mon choix suit le vôtre; - Je sens que nos deux coeurs sont bien faits l'un pour l'autre. - Si vos voeux sont pour moi, tous les miens sont pour vous; - Je vous plais et vous aime; est-il un sort plus doux? - Que ce jour, s'il se peut, le plus saint noeud nous lie, - Et ce jour est pour moi le plus beau de la vie. - - -=43.=--Sous la première Restauration se publiait à Paris un -malicieux journal avec caricatures intitulé le _Nain jaune_, qui -faisait une guerre acharnée au gouvernement des Bourbons, et qui tout -naturellement, car c'était alors un élément normal d'opposition, -faisait profession de bonapartisme. - -En ce temps-là, bien que plusieurs grandes lignes de télégraphes -aériens fussent établies, la lenteur des communications même -administratives était encore assez grande pour que la nouvelle d'un -événement aussi important que le débarquement du proscrit de l'île -d'Elbe sur les côtes de la Méditerranée ne fût connu à Paris qu'après -quatre ou cinq jours. - -Or, dans son numéro daté du 5 mars,--Napoléon ayant débarqué le -1er,--le _Nain jaune_ publiait dans la série de ses faits-divers -la petite note que voici: - ---On nous a communiqué la lettre suivante de M. de... à M... - -«J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire sans pouvoir obtenir de -réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de _canne_: -j'en essayerai.» - -Il va de soi que si quelques lecteurs prirent garde à cette note, ils -durent y voir la menace d'un anonyme qui, ayant une réparation -quelconque à obtenir, jouait par une variante orthographique sur le -mot _canne_, mis pour _cane_, et par conséquent impliquant l'idée de -coups de bâton. C'était ce que nous appellerions aujourd'hui une -plaisanterie par _à peu près_. - -Mais voici que le jour même où paraissait le numéro contenant ces -lignes, chacun put savoir que le ci-devant empereur était débarqué le -1er mars à _Cannes_. - -Sur quoi la note insignifiante fut aussitôt amplement commentée et -considérée comme une preuve que les rédacteurs du _Nain jaune_ étaient -instruits des projets de l'_usurpateur_, et qu'ils y avaient fait -tacitement allusion. - -Les rédacteurs du _Nain jaune_ affirmèrent qu'il n'en était rien; mais -étant donnés les graves désagréments qui, au premier moment, pouvaient -leur en revenir, on put croire qu'ils étaient sous l'empire de la -crainte. Toutefois, dans leur numéro du 25 mars,--l'empereur -étant rentré à Paris et toute impunité leur étant assurée: - -«On a prétendu, écrivaient-ils, que nous étions _des agents de l'île -d'Elbe_; nous ne nous en sommes que faiblement défendus lorsque le -danger était imminent; et maintenant qu'il pourrait nous être -avantageux d'accréditer cette idée, nous déclarons hautement que nous -n'avions aucune connaissance des événements qui s'accomplissaient. La -coïncidence qui s'est trouvée entre notre anecdote sur la plume de -_cane_ et le débarquement de l'empereur est un simple jeu du hasard. -Des folliculaires gagés pouvaient seuls penser que le héros rappelé -sur le trône par les voeux de l'armée et de la nation, avait besoin de -recourir à d'aussi piètres moyens.» - -Quoi qu'il en fût, le jeu de mots, si fortuit qu'il pût être, fit -assez grand bruit, et nous en retrouvons d'ailleurs un écho dans le -numéro du 5 avril du même journal. - -«Le lendemain de l'arrivée de l'empereur à Paris, Sa Majesté, causant -avec le célèbre chimiste Ch. (Chaptal, sans doute) lui demanda si l'on -s'occupait encore du sucre de betteraves.--Sire, dit M. P...y(?), -on ne veut plus que du sucre de _Cannes_!...» - - -=44.=--Une des plus grandes et plus belles estampes de Rembrandt, -représentant Jésus-Christ guérissant les malades, est ordinairement -connue dans le monde des arts sous le nom de _Pièce aux cent florins_. -Pourquoi cette désignation? Selon les uns, tout simplement parce que, -du vivant même de l'auteur, elle se vendait ce prix-là en Hollande; -selon les autres, parce que, certain jour, un marchand venant de Rome -proposa à Rembrandt quelques estampes de Marc-Antoine auxquelles il -mit le prix de cent florins. Rembrandt offrit pour prix de ces -estampes sa gravure, que le marchand accepta, soit qu'il voulût -obliger l'artiste, soit qu'il estimât qu'il ne perdait pas au change. -Depuis, les bonnes épreuves de cette estampe ont souvent atteint et -dépassé dans les ventes le taux primitif. Par exemple, en 1754, on en -vendit une 151 florins; en 1809, 41 livres sterling ou 801 francs; en -1835, 163 livres ou 4,075 francs; en 1859, 3,690 francs, etc. - - -=45.=--D'où vient le nom de _teston_ donné jadis à une monnaie -française? - -Jusqu'au règne de Louis XII, les monnaies françaises portèrent toutes -sortes de marques héraldiques ou symboliques, et sur un grand nombre -se voit l'image d'un prince ordinairement en pied, assis sur son -trône, le sceptre à la main; mais cette effigie pouvait convenir à -n'importe quel roi, car, vu la dimension restreinte de l'image, on n'y -trouvait aucune reproduction individuelle. Ce fut seulement sous Louis -XII que, pour la première fois, furent frappées des pièces sur -lesquelles se vit seulement la _tête_ du roi, que le graveur prit soin -de rendre ressemblante. - -«Ces nouvelles espèces, dit Le Blanc dans son _Traité des monnaies_, -furent appelées _testons_ à cause de la tête du roi qui y est -représentée. Je crois que leur origine vient d'Italie. Le roi, n'étant -encore en France que duc d'Orléans et duc de Milan, comme héritier de -Valentine de Milan sa grand'mère, en avait fait fabriquer avant qu'on -commençât à en faire en France.» - -Nous empruntons au célèbre ouvrage que nous venons de citer la -reproduction de ces monnaies milanaises et françaises, et nous y -joignons, d'après le même auteur, une pièce frappée en 1498 au nom -d'Anne de Bretagne. Cette pièce est, paraît-il, la première des -monnaies françaises sur laquelle on trouve le millésime (voir la -figure supérieure de gauche). Au-dessous est un écu d'or, où les armes -de France sur la face et la croix sur le revers sont accompagnées du -_porc-épic_, que Louis XII avait pris pour symbole, avec la devise: -_Cominus et eminus_ (de près et de loin), faisant allusion à la -croyance qu'on avait alors que le porc-épic pouvait lancer ses dards -sur ses ennemis. La légende de la face est: _Ludovicus, Dei gratia -Francorum rex_. Celle du revers est: _Christus vincit, Christus -regnat, Christus imperat_, qui se voit pour la première fois sur un -sol d'or de Louis VI (1078-1131). Un historien rapporte que ce fut le -mot de l'armée chrétienne dans une bataille qu'elle livra aux -Sarrasins au temps de Philippe Ier. Ce même sol d'or est, d'ailleurs, -celui où l'on voit pour la première fois des fleurs de lis. Enfin, au -bas, le _teston_ de Louis XII avec les mêmes légendes. - -[Illustration: FIG. 3.--Testons et écus d'or, monnaies du XVe -siècle, d'après le traité de Le Blanc.] - -Les figures de droite sont les monnaies frappées à Milan par Louis, -avant son élévation au trône de France, gardant son titre de duc -d'Orléans (_Dux Aureliensis_). Sur le revers, l'écu est _écartelé_ aux -armes de France et de Milan. Dans les _quartiers_ français, un -_lambel_ (marque d'un cadet royal) accompagne les fleurs de lis. Le -quartier milanais nous montre la guivre des Visconti, et la légende -porte _Mediolani ac Asti dominus_ (seigneur de Milan et d'Asti), ville -où ces pièces furent frappées. - - -=46.=--Le mot _acclimater_, très usité aujourd'hui, fut employé -pour la première fois par l'abbé Raynal, dans son _Histoire de -l'établissement des Européens dans les deux Indes_, publiée vers 1770, -avec le sens de _s'accoutumer à la température d'un climat nouveau_. - -Le Dictionnaire de l'Académie ne l'a reconnu que dans son édition de -1813. Mercier, dans sa _Néologie_, crut devoir ajouter au verbe -_acclimater_ le substantif _acclimatement_, qui n'a pas été admis; -mais on a créé depuis _acclimatation_, qui ne figure que dans une très -récente édition du Dictionnaire de l'Académie. - - -=47.=--Qu'appelait-on autrefois les _sorts des saints_ (_sortes -sanctorum_)? - -Les anciens, qui, à tout propos, consultaient les augures, les -oracles, avaient une sorte de divination qui consistait à ouvrir au -hasard le livre de quelque poète fameux, et d'interpréter à leur façon -les passages sur lesquels s'arrêtait leur doigt ou leur regard. -C'était ce qu'ils appelaient, selon le poète auquel ils s'adressaient, -_sortes Homericæ_, _sortes Virgilianæ_, _sortes Claudianæ_. Cette -coutume superstitieuse passa chez les chrétiens, qui substituèrent les -livres saints à ceux des poètes profanes. Dans les situations -embarrassantes de la vie, ils ouvraient la Bible ou les Évangiles, et -se décidaient selon le sens évident ou probable du premier passage -remarqué. C'est ce qu'ils appelaient prendre les sorts des saints. -L'histoire du moyen âge offre d'assez nombreux exemples de cette -pratique singulière. - - -=48.=--«Cette pauvre petite statuette, qui n'est pas même une -oeuvre d'art, mais devant laquelle ma bonne et sainte mère -s'agenouilla longtemps chaque soir, est pour moi une relique sacrée; -où que j'aille habiter, je lui donne dans mon humble logis une place -d'honneur, je l'installe même la première quand j'emménage quelque -part, c'est elle qui prend avant moi possession de la nouvelle -demeure; que voulez-vous? ces sentiments-là, Dieu merci! ne se -raisonnent pas: il me semble que cette naïve image soit pour moi comme -une sorte de _palladium_: un simple particulier peut bien, n'est-ce -pas? se permettre les faiblesses dont plusieurs peuples donnèrent -l'exemple.» - -Ce passage, extrait d'un roman moderne, fait allusion à la fameuse -statue de Pallas, qui, selon la légende antique, était la sauvegarde -de Troie. Les Romains, prétendus descendants d'Énée, croyaient avoir -chez eux cette relique, que le héros troyen avait emportée dans sa -fuite, et que l'on gardait dans le temple de Vesta; mais pour eux le -véritable _Palladium_ était le bouclier qui, d'après le dire de Numa, -était tombé du ciel et dont la garde fut confiée aux prêtres saliens. -Parmi les exemples assez nombreux de superstitions analogues on peut -citer le palladium du royaume d'Écosse, qui n'était autre qu'une -espèce de chaire de pierre grossière, sur laquelle s'asseyaient les -anciens rois ou chefs _scotts_ le jour de leur consécration. - -Lorsque (au treizième siècle) Édouard Ier d'Angleterre, appelé en -arbitrage par les Écossais pour prononcer entre deux prétendants au -trône, s'attribua indirectement la souveraineté, son premier soin, -après avoir fait prisonnier et dépossédé le roi Jean Baliol, fut -d'emporter à Londres la couronne, le sceptre, tous les insignes de la -royauté écossaise, et surtout cette pierre du destin, en latin _saxum -fatale_, et en langue du pays _girisfail_, que, d'après la légende -héroïque, au quatrième siècle, les anciens Scots avaient apportée -d'Hibernie (Irlande) en Albanie (contrée du nord de l'Écosse actuelle) -et qui devait les faire régner partout où elle resterait au milieu -d'eux. On a depuis formulé cet oracle en deux vers latins: - - _Ni fallat fatum, Scoti quocumque locatum - Invenient lapidem regnare tenentur ibidem._ - -Édouard fit placer et sceller cette pierre dans l'abbaye de -Westminster, sous le siège où les rois d'Angleterre sont couronnés, -et, ajoute l'historien, cette précaution, quelque triviale qu'elle -puisse paraître, contribua largement à décider de la soumission du -peuple écossais. - - -=49.=--Corbinelli, qui mourut à plus de cent ans, assistait sur -ses vieux jours à un souper où Mme de Maintenon fut très librement -chansonnée. Le lieutenant de police d'Argenson, en ayant été informé, -envoya chercher Corbinelli. - -«Où avez-vous soupé tel jour?--Je ne m'en souviens pas.--N'étiez-vous -pas avec tels princes ou tels seigneurs?--Je n'en ai pas -mémoire.--N'avez-vous pas entendu certaines chansons?--Je ne me le -rappelle pas.--Mais il me semble qu'un homme comme vous devrait -répondre autrement que cela.--Possible, Monsieur; mais devant un -homme comme vous, je ne suis pas un homme comme moi.» - - -=50.=--Mercier, dans son _Tableau de Paris_, publié quelques -années avant la Révolution, s'exprime ainsi à propos des musiques -militaires, qui étaient alors de création relativement récente: - -«Dans les beaux jours de l'été, la musique des gardes donne des -sérénades sur les boulevards. Le peuple accourt, les équipages se -pressent, et tout le monde se retire très satisfait. Cette musique -imprime au régiment une distinction qui le fait chérir. Autrefois, ce -régiment était comme avili par son indiscipline et sa mauvaise -conduite; aujourd'hui il est considéré. Son colonel l'a totalement -métamorphosé; et ces mêmes soldats qui commettaient une infinité de -désordres sont devenus honnêtes et utiles. - -«On a trop négligé parmi nous la musique militaire; nous n'avions pas, -il y a vingt-cinq ans, une seule trompette qui sonnât juste, pas un -seul tambour qui battît en mesure. - -«Aussi, durant les dernières guerres, les paysans de Bohême, -d'Autriche et de Bavière, tous musiciens-nés, ne pouvant croire que -des troupes réglées eussent des instruments si faux et si discordants, -prirent tous nos vieux corps pour de nouvelles troupes, qu'ils -méprisèrent; et l'on ne saurait calculer à combien de braves gens des -instruments faux et des musiciens ignares ont coûté la vie. Tant il -est vrai que dans l'appareil de la guerre il ne faut rien négliger de -ce qui frappe les sens. - -«Et si, comme le dit l'abbé Raynal, le roi de Prusse a dû quelques-uns -de ses succès à la célérité de ses marches, il en doit aussi plusieurs -à sa musique vraiment guerrière.» - - -=51.=--Nasradin, député par ses concitoyens vers Tamerlan, pour -implorer la clémence de ce prince, qui ne la pratiquait guère, -consulta sa femme sur les fruits qu'il devait offrir à ce terrible -conquérant. «Je n'ai d'ailleurs à choisir, lui dit-il, qu'entre des -figues et des coings.--Offrez-lui des coings, répliqua la femme; -les coings, étant plus beaux et plus gros que les figues, plairont -certainement davantage au vainqueur.» - -Nasradin, persuadé que le conseil d'une femme est toujours celui qu'il -ne faut pas suivre, en conclut qu'il devait porter des figues. Il en -fit donc provision et se mit en route. - -Arrivé à la tente de Tamerlan, il se présenta tête nue, salua le -conquérant et mit à ses pieds son présent. - -Tamerlan, surpris, ne fut cependant qu'à demi courroucé par la -mesquinerie de cette offrande. Il se contenta d'ordonner qu'on jetât -l'une après l'autre toutes les figues à la tête de Nasradin, qui était -chauve. - -A chaque figue qui le frappait, Nasradin s'écriait: «Dieu soit loué! -Dieu soit loué!» - -Tamerlan, encore plus étonné qu'auparavant, voulut savoir la cause de -cette exclamation: - -«Je remercie Dieu, lui dit l'ambassadeur, de n'avoir pas suivi le -conseil de ma femme; car si, comme elle le voulait, j'eusse apporté à -Votre Majesté des coings au lieu de figues, à coup sûr j'aurais -maintenant la tête cassée.» - -Tamerlan se mit à rire, et consentit à tout ce que Nasradin lui -demanda. - - -=52.=--Les pères jésuites, qui, pendant leurs missions, avaient -connu les précieuses vertus médicales du _quinquina_, furent les zélés -promoteurs de ce médicament en Europe; et comme ils en avaient d'abord -envoyé une certaine quantité au cardinal Lugo, qui le fit répandre par -les membres de l'ordre, le quinquina fut en principe appelé _écorce -des jésuites_ ou _du cardinal_. - - -=53.=--Une des principales punitions à l'adresse des -gentilshommes bretons qui s'étaient déshonorés par une bassesse ou une -lâcheté, était de faire détruire la double allée d'arbres qui -conduisait à leurs châteaux, et dont l'établissement constituait un -des privilèges de la noblesse. - - -=54.=--Au Japon, lisons-nous dans le grand ouvrage que M. Humbert -a publié sur ce pays, un véritable culte est rendu aux arbres chargés -d'années. On raconte que quand le seigneur de Yamalo voulut se faire -faire un ameublement complet tiré du plus beau cèdre de son parc, la -hache des bûcherons rebondit sur l'écorce, et l'on vit des gouttes de -sang découler de chaque entaille. «C'est que, dit la légende, les -arbres séculaires ont une âme comme les hommes et les dieux, à cause -de leur grande vieillesse. Aussi se montrent-ils sensibles aux -infortunes des fugitifs qui viennent se mettre sous leur protection. -Ils ont sauvé plus d'une fois, en les abritant dans leur feuillage ou -dans les cavernes de leurs troncs, des guerriers malheureux sur le -point de tomber entre les mains de leurs ennemis.» - - -=55.=--D'où vient le nom de _parvis_, donné ordinairement à la -place sur laquelle se trouve l'entrée d'une église, et par suite à -l'enceinte des édifices sacrés? - ---Selon toute probabilité, ce mot serait dérivé de _paradisus_ -(paradis), parce qu'il désignait l'_aire_ qui était devant les -basiliques. Cette place était considérée comme le symbole du paradis -terrestre, par lequel il faut passer pour arriver au paradis céleste -figuré par l'église. De _paradisus_, et par contraction _parvisus_, -s'est formé le mot français _parvis_. - - -=56.=--Chez les Romains, les deux lettres S. T. étaient le -symbole du silence, et l'on semble s'en servir encore aujourd'hui -quand, pour faire taire quelqu'un, on dit _St! St!_ S. en ce cas -signifierait: _Sile_ (gardez le silence), et T. _Tace_ (taisez-vous). - - -=57.=--D'où vient le nom de _Picpus_ donné jadis à un village et -gardé par un quartier de Paris? - ---Un mal épidémique, consistant en une éruption de boutons et de -petites tumeurs, sévissait dans les premières années du quinzième -siècle et attaquait surtout les femmes. On rapporte qu'un religieux du -couvent de Franconville, ayant d'abord guéri l'abbesse de Chelles, -puis s'étant rendu à Paris, où il opéra plusieurs cures semblables, -s'adjoignit quelques-uns de ses compagnons et fonda une succursale de -son ordre dans un petit hameau situé sur le chemin de Vincennes, et -qui n'avait pas encore de nom. Les moines guérisseurs furent appelés -des pique-puces, soit parce que le mal avait l'apparence de la piqûre -d'un insecte, soit plutôt parce qu'ils faisaient une piqûre aux -tumeurs pour les guérir, en opérant ensuite une succion. Le nom de -_Picpus_ resta à leur monastère et au village qui l'environnait. - - -=58.=--«Le roi (Louis XIV), feu Monsieur, Mgr le dauphin et M. le -duc de Berry étaient de grands mangeurs. J'ai vu souvent le roi manger -quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une -perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de -jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et -puis encore du fruit et des oeufs durs.» (PRINCESSE PALATINE, -_Correspondance_.) - - -=59.=--Strafford, ministre du roi Charles Ier, mis en jugement, -fut condamné sous le prétexte de haute trahison, mais en réalité pour -avoir voulu défendre trop énergiquement les prérogatives royales -contre le mouvement d'opposition qui devait renverser la monarchie. -L'exécution de la peine capitale ne pouvait avoir lieu qu'avec -l'assentiment du roi, qui n'eut pas le courage de le refuser. En -allant au supplice avec une grande fermeté, Strafford prononça ce -verset du psaume 145, auquel sa situation ne donnait que trop raison: -_Nolite confidere in principibus, in filiis hominum, in quibus non est -salus_. (Ne placez point votre confiance dans les princes et dans les -fils des hommes, car il n'y a point de salut à espérer d'eux.) - - -=60.=--Le _British Museum_ a dernièrement acquis un des petits -carnets où le célèbre Beethoven avait coutume de noter, au jour le -jour, les moindres faits de sa vie. - -En voici un extrait, qui prouve surabondamment le mal que devait lui -donner la tenue de sa maison: - - 31 janvier. Renvoyé le domestique. - 15 février. Pris une cuisinière. - 8 mars. Renvoyé la cuisinière. - 22 mars. Pris un domestique. - 1er avril. Renvoyé le domestique. - 16 mai. Renvoyé la cuisinière. - 30 mai. Pris une femme de ménage. - 1er juillet. Pris une cuisinière. - 28 juillet. La cuisinière s'en va. Quatre mauvais jours. Mangé à - Lerchenfeld. - 29 août. Congédié la femme de ménage. - 6 septembre. Pris une bonne. - 3 décembre. La bonne s'en va. - 18 décembre. Renvoyé la cuisinière. - 22 décembre. Pris une bonne. - -Et, entre tous ces congés, le compositeur trouvait le temps d'écrire -les chefs-d'oeuvre que nous savons. - - -=61.=--Dans un recueil intitulé _Variétés historiques, physiques -et littéraires_, publié en 1752, nous trouvons ces remarques suivantes -sur l'usage du tabac: - -«Chacun sait que, l'usage du tabac étant devenu commun, on ne se -contenta pas d'en mâcher et d'en fumer; on le réduisit encore en -poudre dans de petites boîtes faites en forme de poires, qu'on ouvrait -par un petit trou, d'où l'on en faisait sortir la poudre, dont on -mettait deux petits monceaux sur le dos de la main, afin qu'on pût de -là les porter l'un après l'autre à chaque narine.» - -Le premier usage de ce tabac en poudre parut dans les commencement si -bizarre qu'on crut qu'il ne convenait qu'à des soldats et aux -personnes très vulgaires. Il n'y eut en effet que ces sortes de gens -qui en usèrent les premiers. - -Cependant, comme il arrive à l'égard des coutumes les plus -extravagantes, l'imagination se fit peu à peu à celle-là. Des gens -distingués commencèrent à l'adopter; on fit en leur faveur des boîtes -beaucoup plus propres et plus riches, qui se fermaient avec une sorte -de petit appareil qui ne prenait dans la boîte qu'autant de poudre -qu'il en fallait pour chaque narine, et qu'on mettait toujours sur le -dos de la main. Un second perfectionnement fut que cette même boîte -contint une râpe que l'on faisait tourner sur un bloc de tabac (dit en -_carotte_), de façon à produire chaque fois une petite quantité de -poudre fraîche. (Notons que cette râpe portative resta très longtemps -en usage chez les vrais amateurs de tabac.) - -Dans l'estampe que nous reproduisons, et qui date de 1660, l'on voit -aux mains d'un abbé mondain la râpe primitive, très volumineuse, sur -laquelle le priseur frotte à pleine main la _carotte_, pour la réduire -en poudre à mesure des besoins. - -[Illustration: FIG. 4.--_Monsieur l'abbé prend du tabac_, -fac-similé d'un estampe du dix-septième siècle (1660).] - -La répugnance qu'on avait eue d'abord étant levée, chacun se piqua -d'avoir du tabac en poudre et d'en user; mais les personnes délicates -eurent de la peine à s'accommoder de l'odeur de cette plante; on y mit -différents aromates: et ce fut encore ici où la bizarrerie parut plus -grande. Certaines odeurs furent en vogue et prirent le dessus, selon -le caprice des personnes qui les mettaient en crédit, jusque-là qu'un -marchand d'une ville de Flandre s'enrichit pour avoir su donner à son -tabac en poudre _l'odeur des vieux livres moisis_, qu'il sut -accréditer parmi les officiers français alors en garnison dans cette -province. - -L'odeur la plus généralement recherchée fut celle du musc, et c'est de -cette époque que date la réputation de certains débits qui s'étaient -placés sous le vocable de la _Civette_, que quelques-uns ont gardé -jusqu'à nos jours. - -Quoi qu'il en fût, l'usage du tabac était devenu général. «Au -lieu d'en avoir, comme dans les commencements, une sorte de -honte,--dit le même auteur,--chacun s'en fit une espèce de -bienséance. En avoir le nez barbouillé, la cravate ou le justaucorps -marqués n'a rien de choquant aujourd'hui, comme d'avoir en poche des -râpes presque aussi longues que des basses de violes. Une fois en -chemin, on n'y a plus gardé de mesure; plusieurs l'ont pris à pleine -main non seulement dans les tabatières, mais jusque dans des poches -tout exprès adaptées à leurs habits...» - - -=62.=--_Mite_ est un qualificatif que l'on donne aux chats (du -latin _mitis_, doux), parce que les chats et surtout les chattes ont -une apparence de douceur. (La Fontaine a dit: «Faisait la chatte -mite.») De là _mitaines_, pour désigner en principe des gants fourrés -en poil de chat, par suite la locution «prendre des mitaines pour agir -en telle ou telle circonstance»; de là aussi _mitonner_, parce que le -pain devient plus doux en _mitonnant_. - - -=63.=--Notre mot _niveau_ vient du latin _libella_, qui avait la -même signification, et longtemps en français l'on dit _liveau_. Les -Italiens disent encore _livallo_, et les Anglais _leval_. C'est donc -par corruption et substitution de l'_n_ initiale à l'_l_ que s'est -formé le mot actuel. - - -=64.=--Notre mot _grotesque_ dérive incontestablement du mot -_grotte_, dont on ne s'explique pas tout d'abord la relation, étant -donné le sens attribué au dérivé. Lorsque Raphaël et Jean d'Udine -étaient en réputation, on découvrit dans les ruines du palais de Tite -quelques chambres enfoncées sous ces ruines et semblables à des -grottes, dont les parois étaient couvertes de peintures dans le goût -des ouvrages bizarres et plaisants qu'on a depuis appelés -_grotesques_, parce que les peintures auxquelles on les a comparées -étaient dans des _grottes_. - - -=65.=--Pourquoi l'usage établi en France et devenu, croyons-nous, -en quelque sorte officiel, a-t-il décidé que pour la circulation dans -les rues et sur les routes, les voitures--et les piétons -eux-mêmes en cas de foule--doivent tenir la droite plutôt que la -gauche? - -Pourquoi les chemins de fer, au contraire, marchent-ils sur la voie de -gauche par rapport au sens de leur direction? - ---L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ publie à ce -sujet une très intéressante communication de M. le docteur A. -Fournier, d'après un mémoire présenté en juin 1879 à la _Société -d'anthropologie_ par M. de Jouvencel: - -M. de Jouvencel a constaté que Français, Italiens, Espagnols et leurs -colonies, en un mot les _populations latines_, prenaient toujours -_leur droite_. - -Les Allemands, les Anglais, les Scandinaves, prennent, au contraire, -_leur gauche_. - -Voici comment M. de Jouvencel explique ces coutumes: - -Le Romain était très superstitieux, très attentif au moindre _signe_ -dans l'air, et partout _la droite_ était considérée comme la région -des signes favorables: un tressaillement de l'_oeil droit_ était un -bon présage. - -Par contre, tout signe apparu sur _la gauche_ était funeste, sinistre. -Cette croyance nous est restée dans le mot _sinistre_, qui indique une -chose de mauvais augure, et qui vient du latin _sinister_, désignant, -pour le Romain, le _côté gauche_. - -Afin d'échapper à tout mauvais signe de la gauche, le charretier -romain s'en éloignait, et se tenait toujours sur la droite, par où il -pouvait se rapprocher des présages heureux. - -De là vient évidemment cet usage général chez les populations -néo-latines de prendre leur droite. - -Mais pourquoi les peuples d'origine germaine et saxonne prennent-ils -leur _gauche_? - -Précisément parce que les Romains, leurs ennemis, prenaient leur -_droite_... - -... Ces peuples barbares, aussi superstitieux que les Romains (il -était difficile de l'être plus), les voyant persuadés que la _droite_ -leur était favorable, se voyant vaincus souvent après que les -_présages de la droite_ avaient encouragé les légions romaines, et -entendant d'ailleurs les superstitieux légionnaires attribuer souvent -les échecs des Romains à l'apparition de certains signes sur la gauche -de l'armée romaine, ces barbares ont dû en conclure, par une logique -bien naturelle chez les peuples enfants, que, la _droite étant -favorable_ aux Romains, la _gauche_ (la sinistre) devait être -favorable à leurs ennemis. - -C'est ainsi que les peuples germains, scandinaves, britanniques -(anglo-saxons plus tard), furent amenés à adopter la _gauche_. - -Mais, dira-t-on, pourquoi les chemins de fer prennent-ils la _gauche_, -même chez les Latins? - -Par cette raison que les Anglais ont été les initiateurs des chemins -de fer en France comme dans le reste de l'Europe, et que, tout -naturellement, ils firent prendre la gauche par leurs trains sur les -voies ferrées, comme pour les voitures sur les routes, et que -Français, Espagnols, Italiens, adoptèrent cette coutume, qui leur -venait de la nation qui leur apprit à exploiter les chemins de fer. - -Notons toutefois que les tramways installés dans les rues des villes -se conforment à l'ordre de circulation usuel sur ces voies, en prenant -la droite comme les voitures ordinaires. - - -=66.=--Par notre temps de défis extravagants, on peut rappeler -qu'en 1779 un Anglais paria de faire une course de trente milles -pendant le temps qu'un escargot parcourrait un espace de trente pouces -sur une pierre saupoudrée de sucre. La course eut lieu à Newmarck. -Des paris s'élevant à plusieurs milliers de guinées furent engagés -entre gens tenant les uns pour le cavalier, les autres pour -l'escargot,--qui fut vainqueur. - - -=67.=--Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la -chapelle de la reine Victoria, dirigeait l'orchestre du festival de -Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernière fois -devant le public. - -Mme Malibran, déjà souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands -efforts de voix et qui fut redemandé. La célèbre cantatrice, après -avoir fait des signes suppliants, s'adressa à Georges Smart, qui -dirigeait l'orchestre, et lui dit: - -«Si je répète, j'en mourrai.» - -Sir Georges Smart lui répondit: - -«Alors, Madame, vous n'avez qu'à vous retirer, je ferai des excuses au -public. - ---Non, répliqua-t-elle avec énergie, non, je chanterai! Mais je -suis une femme morte.» - -Elle disait vrai. - - -=68.=--Parmi les jeunes écoles littéraires qui, en ces derniers -temps, se sont affublées des titres les plus fantaisistes, il a été -maintes fois question du groupe des _Évanescents_, qui en se désignant -ainsi ont cru sans doute faire usage d'un vocable absolument nouveau. -Eh bien, non, ainsi que le prouve cet extrait d'un journal de 1849: - -«Rien d'impossible à l'algèbre, et surtout à l'algèbre de M. Cauchy. -Oui, à l'aide de son algèbre, M. Cauchy, le célèbre mathématicien, -vient de faire une découverte inouïe. M. Cauchy a trouvé, a défini une -ondulation encore inconnue de l'éther, un nouveau rayon lumineux. Mais -quel rayon! Figurez-vous, si vous le pouvez sans en être ébloui, une -lumière qui ne se voit pas, une lumière représentée par _la partie -réelle de trois variables imaginaires, par une exponentielle -trigonométrique_, ce que M. Cauchy appelle très bien le rayon -_évanescent_ (du latin _evanescere_, s'épanouir, disparaître). Cet -extrait de lumière, ce rayon évanescent, fera la gloire de M. Cauchy. -Qu'on ose soutenir après cela que l'algèbre n'est plus bonne à rien!» - - -=69.=--Comme quoi l'intervention de la foudre empêcha qu'un impôt -fût mis sur le peuple. - -En 1390, Charles VI et la reine Isabeau de Bavière assistaient à la -messe à Saint-Germain-en-Laye, tandis que le conseil délibérait sur -une taille générale. - -Tout à coup l'orage se déclare, la foudre gronde et brise les vitraux, -dont les éclats viennent frapper l'autel. Les habitants tombent à -genoux, le prêtre finit la messe à la hâte, et la reine Isabeau, -croyant que le Ciel s'opposait lui-même à cette nouvelle taxe, dut -renoncer à de nouveaux subsides. - - -=70.=--_La fin d'un gourmand._--Grimod de la Reynière, si -célèbre par ses excentricités et ses écrits dans l'histoire de la -gastronomie française, était le fils d'un ancien fermier général, qui -lui avait laissé une grande fortune. Physiquement, la nature l'avait -fort disgracié, car cet arbitre du goût culinaire était une sorte -d'infirme, dont les bras portaient, au lieu de mains, deux appendices -étranges en forme de patte d'oie; intellectuellement assez bien doué, -il publia un certain nombre d'ouvrages peu remarquables au point de -vue littéraire, mais curieux par les sujets qui y sont traités, -notamment sept ou huit années (1803-1812) d'un _Almanach des -gourmands_, qui fit beaucoup de bruit en son temps, et le _Manuel de -l'Amphytrion_, qui est devenu un des classiques de la table. - -Après avoir assez longtemps occupé la renommée, Grimod de la Reynière -tomba dans le plus profond oubli, et vers 1830 le docteur Roque, dans -son _Traité des plantes usuelles appliqué à la médecine et au régime -alimentaire_, consacrait à cet oublié la notice suivante: - -«L'auteur de l'_Almanach des gourmands_, que beaucoup de gens croient -mort et enterré, est encore de ce monde. Il mange, il digère, il dort -dans la charmante vallée de Longpont. Mais comme il est changé! Si -vous lui parlez de sa haute renommée, il vous répond à peine: il veut -mourir, il invoque la mort comme la fin de son tourment; et si elle -tarde trop à venir, il saura bien devancer son heure. Et pourtant il -ne meurt pas: il attend. - -«A neuf heures du matin il sonne ses domestiques. Il les gronde, il -crie, il extravague, il demande son potage aux fécules. Il l'avale. -Bientôt la digestion commence, le travail de l'estomac réagit sur le -cerveau; les idées ne sont plus les mêmes, le calme renaît, il n'est -plus question de mourir. Il parle, il cause tranquillement, il demande -des nouvelles de Paris et des vieux gourmands qui vivent encore. - -«Lorsque la digestion est faite, il devient silencieux et s'endort -pour quelques heures. A son réveil les plaintes recommencent; il -pleure, il gémit, il s'emporte, il appelle de nouveau la mort à grands -cris. Mais vient l'heure du dîner, il se met à table, on le sert, il -mange copieusement de tous les plats, bien qu'il dise n'avoir besoin -de rien, puisque sa dernière heure approche. Au dessert sa figure se -ranime, ses sourcils se dressent, quelques éclairs sortent de ses yeux -enfoncés dans leurs orbites... - -«Enfin on quitte la table. Le voilà dans une immense bergère; il -croise ses jambes, appuie sur ses genoux les moignons qui lui servent -de mains, et continue ses interrogations, toujours roulant sur la -gourmandise. - -«--Les pluies ont été abondantes, il y aura beaucoup de -champignons dans nos bois à l'automne. Quel dommage que je ne puisse -plus marcher pour aller les cueillir moi-même! Comme nos cèpes sont -beaux! quel doux parfum! Vous reviendrez, n'est-ce pas, docteur? Vous -nous en ferez manger, vous présiderez à leur préparation.» - -«La digestion commence, la parole devient rare, hésitante, peu à peu -ses yeux se ferment. Il est dix heures. On le couche, et le sommeil le -transporte dans le pays des songes. Il rêve à ce qu'il mangera le -lendemain.» - - -=71.=--Lorsqu'on donna la comédie de _l'Égoïsme_, par Cailhava, -le public s'aperçut, dès la première représentation, qu'un homme du -parterre applaudissait de toutes ses forces. Il fut remarqué encore à -la seconde, ainsi qu'aux suivantes. Ses claquements de mains -redoublaient à mesure que les représentations se succédaient. Un des -amis de l'auteur l'avertit de la bonne volonté du personnage, et lui -dit, en riant, que cela méritait bien un remerciement de sa part. -M. de Cailhava fut assez heureux pour apprendre le nom et découvrir -la demeure de l'original; il se rendit un matin chez cet amateur -si zélé: «Mon cher Monsieur, lui dit-il, je viens vous rendre -grâce de la bonne volonté que vous avez témoignée pour ma -comédie, et de toute la chaleur que vous avez mise pour la faire -réussir.--Trêve de remerciements, dit notre homme; j'avais parié -pour dix représentations, et je me suis arrangé pour ne pas perdre -le pari.» - - -=72.=--Le roi Louis XIII, qui passait souvent le temps à -s'ennuyer, ne laissait pas cependant de chercher à se créer des -occupations. «On ne saurait quasi compter, dit Tallemant des Réaux, -les beaux métiers qu'il apprit. Il savait faire des canons de cuir, -des lacets, des filets, des arquebuses, voire de la monnaie. Il était -bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts qu'il -envoya vendre au marché. Une fois, il se mit à apprendre à larder -(voyez comme cela s'accorde bien: _larder_ et _Majesté_). J'ai peur -d'oublier un de ses métiers: il rasait bien; et un jour, il coupa la -barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu'un petit toupet au -menton. On en fit une chanson: - - Hélas! ma pauvre barbe, - Qu'est-c' qui t'a faite ainsi? - C'est le grand roi Louis, - Treizième de ce nom, - Qui toute a ébarbé sa maison. - -De là vint sans doute l'usage d'appeler _royale_ le bouquet de barbe -placé sous la lèvre inférieure.» - - -=73.=--Un grammairien demande à quelle conjugaison appartient le -verbe _sachoir_ ou _sacher_. Évidemment c'est là une demande ironique, -mais très bien motivée par l'étrange emploi que beaucoup de gens font -du subjonctif du verbe savoir, en lui donnant la forme de l'indicatif. -Après avoir dit, par exemple, très régulièrement: «Cela n'est pas -probable, que je sache,» on dira communément: «Je ne _sache_ pas que -cela soit probable.» Cette forme, qui semble admise aujourd'hui dans -le bon langage, ne reste pas moins _indicative_, et partant -nécessiterait l'adoption du verbe _sachoir_ ou _sacher_, qui devrait -se conjuguer ainsi: _Je sache, tu saches, nous sachons; je sachais; je -sacherai; je sacherais_, etc. - - -=74.=--Qu'appela-t-on, dans l'histoire, l'_Angélus du duc de -Bourgogne_? - ---Jean sans Peur, duc de Bourgogne, après avoir fait assassiner, -à Paris, le 23 novembre 1407, Louis, duc d'Orléans, avoua son crime -dans une assemblée des princes du sang, et se vit obligé, pour éviter -le châtiment qu'il méritait, de s'enfuir au plus vite. Il n'échappa -qu'à grand'peine à une troupe de cavaliers qui le poursuivirent à -outrance. Il arriva dans ses États à une heure de l'après-midi; et, en -mémoire du péril qu'il avait couru, il ordonna que dorénavant les -cloches sonneraient à cette heure. Cette sonnerie s'appela, depuis, -l'_Angélus du duc de Bourgogne_. - - -=75.=--En 1361, _Laurent Celsi_ fut élu doge de Venise comme -successeur du doge Delphino. Le père de _Laurent Celsi_ vivait encore; -il montra en cette occasion une singulière faiblesse d'esprit. Se -croyant trop supérieur à son fils pour se découvrir en sa présence, et -ne pouvant éviter de le faire sans manquer à ce qu'il devait au chef -de l'État, il prit le parti d'aller toujours tête nue. Ce travers, de -la part d'un vieillard d'ailleurs respectable, ne fit aucune -impression sur l'esprit des nobles, qui se contentèrent d'en -plaisanter; mais le doge, touché de voir son père se donner en -spectacle par cette ridicule imagination, s'avisa de faire mettre une -croix sur le devant de la corne ducale; alors le bon vieillard ne fit -plus de difficulté de reprendre le chaperon. Quand il voyait son fils, -il se découvrait en disant: _C'est la croix que je salue, et non mon -fils, car, lui ayant donné la vie, il doit être au-dessous de moi._ - -[Illustration: FIG. 5.--Costume de cérémonie du doge de Venise, -d'après une estampe du recueil intitulé _Trionfi, faste e ceremonie -publiche della nobilissima citta di Venetia_ (1610).] - - -=76.=--Le nom de _lycée_, qui est aujourd'hui donné exclusivement aux -établissements d'instruction pour la jeunesse, servait à désigner, -chez les Grecs, les lieux où ils s'assemblaient pour les exercices du -corps. Dans la suite, ce mot devint le nom distinctif d'une secte ou -école philosophique. Le _Lycée_ en ce sens signifie l'école d'Aristote -(comme le _Portique_ signifie celle de Zénon), parce que l'endroit où -enseignait ce philosophe était voisin du temple d'Apollon Lycéen -(_Lukeios_, de _lukos_, loup, parce que ce dieu avait délivré une -contrée des loups qui l'infestaient). A la fin du siècle dernier, on -nomma _lycée_, par analogie, les lieux où se tenaient des assemblées -de gens de lettres, et notamment un établissement où se faisaient des -cours publics. Ce fut là que la Harpe professa les leçons de -littérature, qu'il publia d'ailleurs sous le nom de _Lycée_. Sous le -premier empire, les collèges royaux prirent ce nom, qu'ils perdirent à -la Restauration, pour le reprendre sous le second empire. - - -=77.=--On trouve dans les papiers du grand ministre Colbert le -relevé suivant, écrit de sa main, et suivi d'une note rappelant que ce -travail avait été présenté au roi, pour lui prouver que plus les États -ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les -événements de leur histoire offrent une marche régulière et paisible, -et plus leur règne a de durée. - -EMPEREURS ROMAINS DEPUIS JULES CÉSAR JUSQU'A CONSTANTIN V (775) - - Morts naturellement 37 - Assassinés 54 - Empoisonnés 2 - Expulsés du trône 5 - Ayant abdiqué 6 - Enterré vivant 1 - Suicidés 5 - Frappés de la foudre 2 - Noyés 0 - Mort inconnue 2 - --- - Soit en huit siècles environ 114 - -EMPEREURS D'OCCIDENT DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU'A FERDINAND III (1656) - - Morts naturellement 32 - Assassinés 8 - Empoisonné 1 - Expulsés 5 - Ayant abdiqué 1 - Enterrés vivants, suicidés, frappés de la foudre 0 - Noyé 1 - Mort inconnue 0 - --- - Soit en huit autres siècles 48 - - -=78.=--On a beaucoup discuté sur la question de savoir si la -ciguë qui, chez les Grecs, servait à faire mourir les condamnés, était -la plante à laquelle les botanistes modernes ont donné ou conservé ce -nom, et, en fin de compte, l'on ne s'est guère accordé, sinon pour -reconnaître que les détails donnés par Platon, dans son _Phédon_, sur -la mort de Socrate, ne s'accordent guère avec les violents effets que -produirait l'empoisonnement par notre ciguë; et l'on a cru pouvoir -conclure que l'espèce d'engourdissement, de refroidissement graduel -auquel succomba, sans douleur en quelque sorte, l'illustre philosophe, -se rapporterait beaucoup mieux à une absorption d'opium ou suc du -pavot, dont nous savons que les anciens connaissaient les effets, qui -sont simplement somnifères à faible dose, et deviennent mortels quand -il est pris en plus forte quantité. - - -=79.=--Tel fut toujours chez les Anglais, en fait de procédure -criminelle, le respect de la liberté morale des accusés, que, -lorsqu'une cause était soumise au jury, le président du tribunal, -après avoir appelé les jurés à prendre séance, invitait l'accusé à les -regarder attentivement, afin que, lors même qu'il ne les connaissait -pas, il pût récuser ceux dont la physionomie le choquait ou le -troublait. - - -=80.=--Les charges de judicature, avant la Révolution, -s'achetaient comme aujourd'hui une étude de notaire ou d'avoué. La -vente de ces emplois datait de Louis XII, qui, ayant besoin d'argent, -crut qu'il valait mieux vendre les places de juges que de mettre de -nouveaux impôts sur le peuple. Or, avant Louis XII, il était de -tradition que tous les magistrats, en montant pour la première fois -sur leur tribunal, jurassent qu'ils n'avaient point acheté leur -charge; et il y eut cela de singulier quand ces charges devinrent -vénales, que l'on conserva l'obligation de ce serment: de telle sorte -que tous les nouveaux magistrats inauguraient leur entrée en charge -par un parjure. - -Sous Henri IV, Guillaume Saly, ayant acheté la charge de lieutenant -général de la connétablie, s'obstina à ne point jurer contre la -vérité, et surtout contre la notoriété publique. Le roi approuva sa -conduite et abolit cet usage, où le ridicule se mêlait à l'odieux du -mensonge. - - -=81.=--Par qui fut introduit et planté en France le premier -marronnier d'Inde? - ---La réponse à cette question se trouve dans un opuscule anonyme -publié en 1688, sous le titre de _Connaissance et Culture parfaite des -tulipes, anémones, oeillets, oreilles-d'ours_, et dédié au célèbre Le -Nôtre. - -«Les anémones (_anemone coronaria_) nous sont venues de -Constantinople. M. Bachelier, grand curieux de fleurs, les en apporta, -il y a environ quarante ans (soit 1640). Il apporta de ce même voyage -le marron qui produisit, au pied de la tour du Temple le marronnier -d'Inde qui fut le père de tous ceux qui sont en France et dans les -États voisins. Nos illustres curieux visitaient assidûment le jardin -de M. Bachelier; ils furent émerveillés de voir la floraison des -anémones. Quelques anémones doubles qui se trouvèrent parmi les -simples furent cause que M. Bachelier voulut les augmenter pendant -huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres -curieux fut trop véhémente pour admettre un terme aussi long; et quand -l'argent ne peut rien, l'adresse se met du jeu. - -«L'invention dont se servit un de nos curieux, conseiller au -parlement, est trop spirituelle pour être tue. Cette graine ressemble -extrêmement à de la bourre; elle en porte même le nom et, quand elle -est tout à fait mûre, elle s'attache facilement aux étoffes de laine. -Ce conseiller alla donc voir les fleurs de M. Bachelier, dont la -graine était tout à fait mûre. Il y alla en robe de drap de palais -(étoffe un peu poilue) et commanda à son laquais de la laisser -traîner. Quand ces messieurs furent arrivés vers les anémones -fleuries, on mit la conversation sur une plante qui attira loin de là -les yeux de M. Bachelier, et d'un tour de robe on effleura quelques -têtes d'anémones, qui laissèrent de leurs graines à l'étoffe. Le -laquais, qui avait été sermonné d'avance, reprit aussitôt la queue de -la robe, la graine se cacha dans les replis, et M. Bachelier ne se -douta de rien. - -«Mais la multiplication de ses fleurs lui apprit plus tard qu'il avait -été victime d'un tour d'adresse.» - - -=82.=--Jadis l'inauguration du prince de Carnie et Carinthie se -faisait de façon assez singulière. - -Un paysan, suivi d'une foule d'autres villageois, se plaçait sur un -tas de pierres dans une certaine vallée; il y avait à sa droite un -boeuf noir et maigre, à sa gauche une cavale noire et maigre aussi. - -Le prince destiné à régner s'avançait, habillé en berger, et portant -une houlette. - -«Quel est cet homme qui s'avance d'un air si fier? demandait le -paysan. - ---C'est le prince qui doit nous gouverner. - ---Aimera-t-il la justice et tâchera-t-il de faire le bonheur de -son peuple? - ---Oui. - ---Il semble qu'il veut me déplacer de dessus ce tas de pierres. -De quel droit?» - -On parlementait, le paysan ne consentait à s'éloigner que lorsqu'on -lui avait offert soixante deniers, la cavale et les habits du prince, -avec une exemption de tout impôt. - -Mais avant de s'éloigner il donnait un léger soufflet au prince, et -allait chercher dans son bonnet de l'eau, qu'il lui présentait à -boire. - - -=83.=--«J'ai fait la remarque curieuse, dit le docteur Demret -dans son livre _la Médecine des passions_, que le plus grand nombre de -célibataires dont j'ai constaté le suicide n'avaient avec eux aucun -animal qui ait pu les distraire ou les consoler. Dans les visites que -j'ai faites pendant vingt-trois ans aux indigents du XIIe -arrondissement, j'ai maintes fois remarqué que les plus malheureux -partageaient encore leur pain et leur foyer avec un chien, dont les -caresses affectueuses les payaient largement de retour. Il y a sept ou -huit ans, j'ai vu dans la rue Mouffetard un crapaud apprivoisé, qui ne -voulait pas quitter le grabat sur lequel gisait le corps d'un -malheureux vieillard, dont il était depuis longtemps l'unique -société.» - -Du même auteur: - -«De vieux officiers m'ont assuré que dans l'armée le cheval diminue et -même anéantit la peur qu'éprouveraient les hommes aux heures de -combat, à ce point que maints fantassins, reconnus pour de grands -poltrons dans leur régiment, sont devenus d'une bravoure à toute -épreuve en passant dans la cavalerie.» - - -=84.=--D'où vient l'expression: _être tiré à quatre épingles_, -très souvent employée? - ---Il est évident que cette façon de parler vient de l'époque où -le vêtement féminin comportait généralement le port d'un fichu, ou -mouchoir dit de cou. Ce fichu, formé d'une pièce carrée repliée dans -le sens diagonal et devenant ainsi triangulaire, avait une de ses -pointes dans le dos, et les deux autres croisées sur la poitrine ou -vers la ceinture. Or, comme la bonne tenue de ce fichu exigeait qu'il -fût bien tendu sur le buste, cette tension était obtenue à l'aide de -_quatre épingles_ placées l'une à la pointe dans le milieu du dos, -deux autres pour l'assujettir sur chaque épaule, et la dernière pour -le tenir croisé sur la poitrine. - - -=85.=--Rien de plus fréquent que de retrouver les mots attribués -à tel ou tel personnage dans des documents souvent très antérieurs à -l'époque où vivaient ces personnages. - -Exemple: voici ce qu'on lit dans un recueil daté de 1804, -_l'Improvisateur_ de Salentin, de l'Oise: - -«Le médecin Bouvard (mort en 1787) était un des plus savants mais un -des plus brusques médecins de la Faculté. Un domestique de -l'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymond, vint un jour le -chercher pour son maître, pris d'une violente colique. - -«--J'y vais,» dit Bouvard, qui n'y alla pas. Le valet de chambre -revint: «De grâce, Monsieur, ne vous faites pas attendre plus -longtemps: monseigneur souffre comme un damné. - -«--Déjà!» dit Bouvard. - -Or, en 1838, M. de Talleyrand-Périgord, le célèbre diplomate, étant au -lit de mort, reçut la visite du roi Louis-Philippe, qui s'informa de -son état: - -«Oh! je souffre comme un damné!» lui répondit le malade. - -Les gazetiers du temps prétendent que le roi dit alors en _aparté_, -mais assez haut cependant pour être entendu de son entourage: «Quoi! -déjà!» - -Bien que le mot soit depuis resté attaché à l'histoire anecdotique de -M. de Talleyrand, faut-il réellement croire qu'il fut prononcé dans -les circonstances où on le place? - -Assurément le royal visiteur était assez spirituel pour le trouver, -mais il est difficile de croire qu'il ait laissé échapper une pareille -réflexion en présence du moribond, auprès duquel il s'était rendu pour -lui donner un témoignage public de considération particulière. - -Le mot de Bouvard, prononcé à propos de la simple colique d'une -Éminence d'ailleurs non présente, ne constituait qu'une innocente -boutade; mais dans la bouche du roi, en pareil moment, il eût pris un -tout autre caractère. - -Qui sait, du reste, si, pour l'attribuer un demi-siècle plus tôt au -célèbre médecin, un nouvelliste ne l'avait pas lui-même emprunté à -quelque Mémoire du temps passé? - - -=86.=--L'idée première de la loterie vient des Génois. Il était -d'usage dans cette république de tirer au sort le nom des cinq -sénateurs qui devaient remplacer dans certaines places ceux qui -sortaient de charge. Le sénat étant composé de quatre-vingt-dix -membres, on mettait dans une urne autant de boules, dont cinq -portaient une marque. Ceux des concurrents qui tiraient ces cinq -boules étaient élus aux charges vacantes. Comme on connaissait les -quatre-vingt-dix sénateurs qui devaient tirer, des particuliers -pariaient souvent avant le tirage pour tels ou tels. Ces paris -devinrent bientôt un objet de spéculation. Le gouvernement les -défendit; mais, des banquiers s'étant présentés pour en faire des -opérations régulières, ils y furent autorisés. Leur loterie se tira -pour la première fois en 1620 et ne tarda pas à s'établir chez les -nations voisines. Le jeu de loto ne date chez nous que de 1776, époque -où fut définitivement constituée la loterie royale, qui ne fut abolie -définitivement qu'en 1836. - - -=87.=--Lorsque Napoléon, fils de Mme Lætitia Bonaparte, devenu -empereur, distribuait des couronnes à ses frères et aux maris de ses -soeurs, alors qu'il parlait en maître à l'Europe entière, sa mère ne -se laissa pas éblouir par tant de prospérité et de grandeur... Elle -avait été, dit un historien, forte dans l'adversité, qu'elle avait -largement connue; et, à la cour de son fils, elle garda toute -l'austère simplicité de sa vie. On lui reprochait même parfois une -excessive économie, au milieu des splendeurs du nouveau règne. «Qui -sait, disait-elle, si je ne serai pas obligée de donner du pain à tous -ces rois?» - - -=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crédit au seizième -siècle, la _Maison rustique_ de Liébaut, donnait très sérieusement -comme infaillibles les procédés que voici: - -«Voulez-vous rendre votre champ fécond et lui faire produire beaucoup -de grain? Écrivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour -la seconde fois, le mot _Raphaël_. - -«Êtes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup? -Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit -d'Homère: - - _Jupiter his altâ tonuit clementer ab Idâ._ - -«Vous plaît-il de connaître si, l'année prochaine, le blé sera cher ou -à bon marché, et dans quel mois de l'année arriveront ces variations? -Commencez par bien nettoyer l'âtre de votre cheminée, le premier jour -de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au -hasard douze grains de blé, faites jeter dans le feu par une jeune -fille ou par un jeune garçon l'un de ces grains. S'il brûle sans -sauter, le prix des marchés ne variera point pendant tout le mois. -S'il saute un peu, le prix du blé baissera. S'il saute beaucoup, -réjouissez-vous, le blé sera au plus bas prix. Le premier de février, -vous ferez de même pour le second grain, le premier de mars pour le -troisième, et ainsi des douze...» - -A la même époque, un célèbre médecin, Mizaud, dans un livre intitulé -_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des -secrets de culture), indique ainsi le moyen de détourner la grêle d'un -jardin... «Lorsque la nuée porte-grêle approche, dit-il, présentez-lui -un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi; -ou, trompée par sa propre image, elle imaginera voir une autre nuée, -et se retirera, croyant la place prise.» - -Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement -agricole semble avoir fait depuis quelques progrès appréciables. - - -=89.=--Chacun connaît dans l'histoire de la passion de -Jésus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin -supplicié, lui présente au bout d'un roseau une éponge pleine de -vinaigre. En réalité, le liquide présenté ainsi n'était autre que de -l'eau vinaigrée, boisson ordinaire des troupes romaines. - -Certains historiens veulent attribuer à l'usage de cette boisson un -rôle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de -préserver les soldats de toutes les influences morbides des divers -climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne santé. Chaque -soldat recevait périodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont -il se servait pendant plusieurs jours pour modifier légèrement l'eau -qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les -maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas à se faire sentir. Aussi -les approvisionnements d'_acetum_ étaient-ils l'objet de la constante -préoccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme -considérer le vinaigre comme une des causes premières des grands -succès obtenus par les armées romaines. - - -=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint à -Munster, alors que déjà la population était en rébellion contre -l'autorité épiscopale; il s'y donna comme prophète, prêcha les -doctrines les plus égalitaires, et ne tarda pas à être investi d'une -sorte de pouvoir suprême, qu'il exerça de la façon la plus tyrannique -pendant plusieurs mois. La ville, assiégée et réduite à la famine, dut -se rendre, après de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris -vivant, fut amené devant le prince-évêque, qui lui reprocha ses -désordres et ses cruautés. «Si tu as éprouvé quelques dommages, -répliqua le ci-devant prophète, fais-moi mettre dans une cage, et -ordonne qu'on me promène dans les villes et villages, en exigeant -seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras -certainement beaucoup d'argent.» - -[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et -de sa femme, d'après une gravure d'un livre intitulé _les Délices de -Leyde_, publié au dix-septième siècle.] - -L'évêque ordonna qu'on le fît mourir dans les plus affreux tourments; -il fut longuement tenaillé, et quand enfin il eut rendu le dernier -soupir, son corps fut placé dans une cage de fer suspendue au haut -d'une tour, où il resta jusqu'à ce que le temps l'eut réduit en -poussière. - -On montra longtemps à Leyde, dans la maison qu'avait occupée le futur -roi de Munster, la table qui lui servait d'établi et son portrait avec -celui de sa femme, que nous reproduisons d'après une gravure d'un -livre intitulé _les Délices de Leyde_, publié au dix-septième siècle. - - -=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite -souvent ce mot, mais l'on ignore assez généralement quand il fut dit -ou plutôt écrit. - -A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le traité de paix qui -survint, la France n'avait stipulé ni indemnité ni cession de -territoire, bien que la campagne eût coûté une vingtaine de millions. -Les journaux de l'opposition s'étant avisés de trouver le procédé un -peu naïf, le _Journal des Débats_, qui était l'organe des hommes alors -au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut très remarqué et qui est -devenu en quelque sorte proverbial. - - -=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des -législateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des -bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il -s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure. - -Après avoir brisé l'antique couronne qui parait le front des rois, la -Révolution prit un dégoût subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis -plusieurs siècles, couvrait la tête de toutes les classes de la -société. - -Elle lui préféra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour -parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps -immémorial, parmi les pêcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le -bonnet rouge. - -Mais, par une coïncidence singulière à laquelle on ne fit pas d'abord -attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'était autre que -celui des galériens. - -Un membre de la Convention, ayant remarqué le fait, monte à la tribune -et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tête des condamnés. -(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adoptée. En -conséquence, un commissaire, chargé de l'exécution du décret, se -présente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention -n'ayant pas pensé à régler le mode de coiffure que l'hôte du bagne -devait substituer à celui dont on le privait, non seulement à cause de -sa couleur, mais encore à cause de sa forme, il fut décidé, faute de -décision, que le forçat devait rester provisoirement sans coiffure. -Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persévéra pas dans -son goût pour le bonnet phrygien, peu à peu elle revint au feutre -héréditaire, et les forçats reprirent la coiffure distinctive, que la -loi leur rendit et qu'ils conservèrent jusqu'à la suppression des -bagnes. - - -=93.=--Sous le règne de l'empereur Théodose (394), le peuple de -Thessalonique avait, dans une sédition, tué le gouverneur et plusieurs -officiers impériaux. Dans une circonstance pareille, Théodose avait -pardonné aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna à une -violente colère, et donna des ordres pour que tous les habitants de la -ville fussent passés au fil de l'épée. Ce massacre excita dans tout -l'empire un sentiment d'horreur. Théodose se présenta quelque temps -après aux portes de la cathédrale de Milan. Saint Ambroise lui -reprocha son crime; et, en présence de tout le peuple, lui interdit -l'entrée de l'église et l'approche de la sainte table. Théodose -accepta la pénitence publique que le saint évêque lui imposait au nom -du Dieu de l'humanité outragée: pendant huit mois il ne dépassa point -le parvis du temple. On sait que Théodose, né païen, avait embrassé le -christianisme (en 380) à la sollicitation de sa femme Flacille, que -l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes. Depuis ce moment, -Théodose se montra plein d'un zèle ardent pour l'affermissement et la -propagation de sa nouvelle croyance, rendant des édits pour la -reconnaissance des dogmes, pour la célébration des lois religieuses, -etc. «Théodose, dit un célèbre historien, doit être mis, malgré -quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des -rois qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes, -il les réprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses -anciens instincts. La colère et la vengeance étaient ses premiers -mouvements, mais la réflexion le ramenait à la douceur. On connaît -cette loi au sujet de ceux qui attaquent la réputation du prince: «Si -quelqu'un, y est-il dit, s'échappe jusqu'à diffamer notre gouvernement -et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine -ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent -souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par légèreté qu'il a -mal parlé de nous, il faut le dédaigner; si c'est par aveugle folie, -il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui -pardonner.» Théodose mourut en 395. - - -=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livrée le 11 août 1674 par -Condé au prince d'Orange, aucune des deux armées ne remporta -réellement la victoire; car en se séparant, après un long jour de -combat, elles laissèrent l'une et l'autre sept à huit mille morts sur -le champ de bataille. - -On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le -remarquent des Mémoires contemporains, «ni l'une ni l'autre armée n'en -avait trop sujet». - -On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote empruntée au Journal -du chansonnier Collé. - -«Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il -était convenu que les armées impériales, quoique souvent battues, ne -perdaient jamais de bataille. Un jour, à la suite d'une action -générale, où les troupes de l'empereur Charles VI avaient été battues -à plate couture, un officier fut chargé d'aller apprendre ce désastre -au souverain. - -«Quand cet officier fut arrivé sur les terres de l'Empire, le -gouverneur de la première place lui notifia que, quoiqu'il vînt -annoncer une défaite, il fallait qu'il allât et arrivât à Vienne en -criant dans tous les endroits où il passerait: «Victoire! victoire!» -et qu'il se fît accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du -cor. Il se soumit à cet usage ridicule, et arriva effectivement à -Vienne, en criant: «Victoire!» - -«Je fus, dit cet officier, conduit à l'empereur; je lui dis tout haut: -«Sacrée Majesté, victoire;» et à l'oreille de l'empereur: «Bataille -perdue, Sacrée Majesté!» L'empereur me fit tout de suite passer dans -son cabinet, et quand je lui eus fait le détail du malheur, à lui, il -me dit: «Et ma cavalerie?--Détruite, Sacrée Majesté.--Mon -infanterie?--Disparue, Sacrée Majesté.» - -«Aussitôt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en -présence de toute sa cour: «Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.» - -Peut-être, après tout, en est-il des prières publiques comme d'autres -formalités qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prêter. A -preuve, l'historiette suivante empruntée aux Annales du parlement de -Chartres. - -Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son -testament, que le jour de son enterrement, et chaque année à pareil -jour, la musique de la cathédrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un -_De profundis_. L'évêque, jugeant cette disposition indécente, -s'opposa à l'exécution de la clause testamentaire. Les héritiers -voulurent y obéir et portèrent l'affaire devant le parlement. Leur -avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'efforça de -prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennité du -deuil que pour celle de l'action de grâces. Il l'examina, verset par -verset, en théologien, en jurisconsulte, en philosophe et en poète. Le -parlement se rendit à ses arguments; et les héritiers furent autorisés -à faire chanter le _Te Deum_ contesté. - - -=95.=--_Nil novi._ Les _matinées_ dramatiques ne sont pas d'usage -aussi récent qu'on pourrait le croire. Une pièce de Térence eut un tel -succès que, pour satisfaire la curiosité publique,--dit un ancien -historien,--on dut la représenter une fois le matin et une autre -fois le soir: honneur que, selon le même auteur, on n'a peut-être -jamais fait à aucune pièce de théâtre. - -Honneur très fréquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant -que les Térences soient en nombre chez nous. - - -=96.=--Le comédien Baron pensait avantageusement de sa profession -autant que de lui-même. «J'ai lu, disait-il, toutes les histoires -anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigué d'excellents -hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir été avare que de -grands comédiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.» - - -=97.=--La fondation de l'Académie française, dont, à bon droit, -l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par conséquent au règne -de Louis XIII, avait eu un précédent très notable, qui tout aussi bien -aurait pu être le point de départ de cette institution, et qui a pu, -du moins, en donner l'idée. - -Henri III, sans être savant,--comme son frère Charles -IX,--avait beaucoup de goût pour la poésie et pour l'éloquence. - -«Ce prince, qui, dit un historien, avait les idées fines et délicates, -se mit à étudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on -peut lui reprocher, c'est qu'il se livra à cette étude dans un temps -où il aurait dû s'occuper d'affaires beaucoup plus sérieuses, -c'est-à-dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises, à son -retour de Pologne. Ce qui donna lieu à Étienne Pasquier, bon Français -et fort attaché à son roi, de montrer son chagrin par une épigramme -latine qui peut se traduire à peu près ainsi: - -«Alors que la France, livrée aux guerres civiles, est à moitié dans la -tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; déjà ce généreux -homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend à décliner et décline en -effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un -grammairien.» - -C'était dans ce même temps que Henri III forma une assemblée de beaux -esprits qui se réunissaient au Louvre, sous sa présidence. - -On leur donna dans le public le nom d'_académiciens_, et leur société -reçut le titre d'_académie_. - -Un autre poète, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que -le moment fût bien choisi pour un roi de s'adonner surtout à la -culture des lettres, écrivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu -regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile. - - Voici les arts qu'il te convient d'apprendre: - C'est commander à toutes nations, - Leur donner paix et les conditions; - Te montrer doux, modérant ta puissance - Envers celui qui rend obéissance; - Combattre aussi l'orgueil des ennemis, - Jusques à tant qu'abattu l'ayes soumis. - -Ces vers furent regardés par les courtisans et par les membres de la -petite académie, plus sensibles à leurs intérêts qu'à ceux du roi et -de l'État, comme une critique indiscrète de la conduite du maître. Ils -cherchèrent donc à aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement -formula sa justification en ces termes: - -AU ROI HENRI III - - J'ai pris ces vers d'un grand poète, - Et je n'en suis qu'un petit interprète. - Par un esprit ce propos fut tenu - Au sang d'Hector, dont vous êtes venu; - Sans chercher donc la vertu endormie - Aux vains discours de quelque _académie_, - Lisez ces vers, et vous pourrez savoir - Quels sont du roi la charge et le devoir. - -Henri III, paraît-il, prit très bien la chose; et les réunions -publiques furent peu à peu négligées. - - -=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de -l'épervier_, parce que le présent d'hommage que les seigneurs de ce -pays devaient faire au roi de France consistait en un épervier (oiseau -de chasse).--La _mal coiffée_ était le nom que portait, que -d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du château de Moulins -qui sert de prison à cette ville. Enfin le _mai des orfèvres_ de Paris -consistait en un tableau dont, par suite d'un voeu, la corporation des -orfèvres devait faire chaque année, le 1er jour de mai, offrande à la -Vierge Marie. Ces tableaux étaient ordinairement demandés aux artistes -les plus renommés. On peut citer notamment le mai des orfèvres de -1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui représente saint Paul prêchant à -Éphèse et qui de l'église Notre-Dame a passé au musée du Louvre. - - -=99.=--On a très longuement discuté pour arriver à déterminer la -raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions -napoléoniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est -arrêté à aucune opinion bien précise. - -Or, dans le fait-divers suivant, publié le 25 mars 1815 par le _Nain -jaune_, feuille ouvertement napoléonienne, la vraie raison nous semble -bien nettement indiquée. - -«Le général Marchand, se préparant, près de Grenoble, à barrer le -chemin à l'empereur, dit à ses canonniers: «A vos pièces, mes amis, et -chargez.--Général, lui répondirent-ils, nous n'avons pas de -munitions.--Que me dites-vous là?--Certainement, car pour -tirer sur le _père la Violette_, il ne faut charger qu'avec des -fleurs.» - -«On sait, ajoute le rédacteur, que le nom de _la Violette_ est celui -que depuis longtemps les soldats fidèles donnent à l'empereur, _dont -ils attendaient le retour à l'époque du printemps_.» - - -=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt de -façon si tragique (brûlé dans un drap imprégné d'eau-de-vie, où il -s'était enveloppé, comme remède fortifiant), était très versé dans la -pratique de la science hermétique et surtout dans les connaissances -des poisons. Il chargea, en 1384, le ménestrel Woudreton d'empoisonner -Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frère, et ses oncles -les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions -qu'il lui donna à cet égard: - -«Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en -mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à -Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu -passeras, à hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la -poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois, -des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi près de la cuisine, -du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux où tu -verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes -ou vins, au cas que tu pourras faire à ta sureté: autrement ne le fais -point.» Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction écrite par -le roi de Navarre, il fut jugé et écartelé en place de Grève en 1381. -(Cité par M. J. Girardin, dans ses _Leçons de chimie élémentaire_.) - - -=101.=--«Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans -l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que -Marseille fut fondée par une colonie phocéenne. Or, feu mon père, -homme très savant, a vérifié que les vignerons des environs de -Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes -de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut après avoir mis par -écrit les mots de tout ce qu'il entendit chanter à vingt vignerons -différents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et -ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient être reconnus -qu'avec peine, s'étaient cependant conservés depuis les temps -antiques, par une tradition orale, de génération en génération.» - - -=102.=--A quelle époque la fleur de lis apparaît-elle dans les -armes des rois de France, et quelle est, à ce qu'on croit, l'origine -de cet emblème? - ---En réponse à cette question nous reproduisons le frontispice -d'un recueil de sceaux du moyen âge, publié en 1779, dont les diverses -figures sont accompagnées des notes suivantes: - -La fig. 1 représente un soldat franc armé de son bouclier, fig. 2, sur -lequel sont figurés trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir -été les premières armoiries des Francs,--si tant est qu'ils -eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais: -_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prétend -qu'avant Clovis c'étaient trois diadèmes ou couronnes de gueules sur -champ d'argent. D'autres prétendent que les Sicambres portaient pour -symbole une tête de boeuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour -armes des abeilles; dans l'écusson, fig. 3, elles sont représentées à -l'ordinaire; une autre à part est reproduite d'après le tombeau de -Childéric. - -[Illustration: FIG. 7.--Fac-similé du frontispice d'un recueil de -sceaux du moyen âge, publié par A. Boudet, en 1779.] - -Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent -réduites à 3 que sous le règne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes -les opinions qui ont été émises sur l'origine des fleurs de lis, la -plus probable semble être celle qui se rapporte à l'_angon_, ou dard -de médiocre longueur ayant un fer à deux pointes recourbées. Les rois -le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus -grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point -extraordinaire qu'ils aient adopté pour emblème la figure de cette -arme, qui leur était spéciale. - -On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis -ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrétienne, -les deux autres le clergé et la chevalerie, qui doivent être toujours -prêts à défendre la foi chrétienne. - - -=103.=--Nous avons dans la langue française--dit -Voltaire--un certain nombre de mots composés dont le simple -n'existe plus ou qui, dérivé des langues antérieures, n'a jamais passé -dans la nôtre. - -Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pères. Nous avons les -composés _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons -ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_, -_intrépide_, _inépuisable_, et nous ne disons pas _effable_, -_trépide_, _épuisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a -des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de -_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point -d'autres _chalands_ que ceux qui achètent. - - -=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva, -pendant la durée du concile de Constance (1404-1418), dans différentes -villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre -autres les _Institutions_ de Quintilien, rhéteur romain, qui vivait au -premier siècle de notre ère. Ce ne fut pas au fond du monastère de -Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la -boutique d'un charcutier, que Pogge découvrit le manuscrit de -Quintilien. Colomès, érudit français du dix-septième siècle, -l'affirme, sur la foi des savants les plus autorisés. - -Le même Colomès raconte également que les Lettres du célèbre -chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouvées dans les -magasins d'un passementier. - -Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire -Ménippée_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait déjà parlé de -cette précieuse découverte: - -«Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres -de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frère a recouvrés -miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du défunt, -qui servoient à ce passementier à envelopper les passements qu'il -vendoit.» - - -=105.=--L'orme, dit M. Meray, dans son très curieux livre _la Vie -au temps des cours d'amour_, jouait un grand rôle dans la vie publique -de nos aïeux, planté qu'il était d'ordinaire devant la porte du -château ou de l'église. L'orme était l'arbre favori; son branchage -évasé et sa feuille solide, qui ne tombe qu'aux gelées de novembre, -formaient une voûte ombreuse, sous laquelle nos pères aimaient à -s'assembler. Sous l'orme du château, le seigneur ou son sénéchal, son -prévôt ou son bailli, rendaient la justice en temps d'été, tenaient -_les plaids sous l'ormel_. Symbole du droit de juridiction féodale, -l'arbre traditionnel passait à l'héritier mâle. Sous l'orme de -l'église se faisaient les discussions d'intérêt communal, les -publications de mariage et les avertissements du prône. Là encore le -moine de passage aimait à sermonner les fidèles, à leur montrer les -reliques, à leur débiter pour quelques _mailles_ (petite pièce de -monnaie) les bienheureuses indulgences romaines. - -Quand l'orme du manoir seigneurial appartenait à un châtelain -tyrannique, c'était, malgré le voisinage du saint lieu, sous celui de -la paroisse qu'on devisait et dansait à la tombée du jour... - -Ainsi s'explique pourquoi l'ormel, ormeau ou orme revient si souvent -dans nos anciens dictons, et pourquoi les divertissements étaient -groupés sous l'ormel. Les rendez-vous de plaisir et d'affaires, les -conciliabules d'amoureux, les prônes et les plaids qui se tenaient -sous le feuillage de cet arbre nous donnent la clef du vieux proverbe: -_Attendez-moi sous l'orme._ Quand les dames de la langue d'oc, alliées -aux princes de la langue d'oïl, transportèrent du midi au nord de la -France la poétique juridiction des cours d'amour, ce dut être sous -l'orme que s'en firent les premiers essais. - - -=106.=--Origine du terme: _lit de justice_.--«Dans -l'ancienne monarchie, les assemblées de la nation avaient lieu en -pleine campagne, et le roi y siégeait sur un trône d'or; mais quand le -parlement tint ses séances dans l'intérieur du palais, on substitua à -ce trône un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et cinq -coussins, l'un servant de siège, deux de dossiers, et les deux autres -d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit -beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela: «lit de justice». (_Variétés -historiques_ de M. Ch. Rozan.) - - -=107.=--Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin fils de Louis -XIV, était connu pour l'absolue sincérité de son langage. Un jour le -roi lui dit qu'il venait d'abandonner à la justice un assassin auquel -il avait fait grâce après son premier crime, et qui depuis avait tué -vingt personnes. «Pardon, Sire, repartit Montausier, il n'en a tué -qu'une: c'est Votre Majesté qui a tué les vingt autres.» - - -=108.=--Les amis de Fontenelle l'ont quelquefois accusé d'être -égoïste et de n'aimer pas à obliger: ce reproche venait de ce qu'il -obligeait avec une telle modestie et une telle délicatesse qu'on ne -s'apercevait pas de son obligeance. Une personne lui parlait certain -jour d'une affaire importante, pour laquelle elle avait réclamé ses -bons offices: - -«Je vous demande pardon, lui dit Fontenelle, de l'avoir mis en oubli. - ---Vous ne l'avez point du tout oubliée, lui dit l'obligé; grâce à -vous, mon affaire a réussi au gré de mes désirs, et je viens vous en -remercier. - ---Eh bien! lui répliqua tout naïvement Fontenelle, je n'avais pas -oublié de vous obliger, mais j'avais oublié que je l'eusse fait.» - - -=109.=--La franc-maçonnerie, dont les constitutions sont -aujourd'hui de notoriété générale, crut longtemps elle-même qu'il -importait à sa force d'entourer d'un profond mystère ses dogmes et ses -rites. Aussi grand émoi au sein de cette association lorsque, vers -1750, un petit livre parut à Paris qui, sous ce titre, _le Secret des -francs-maçons révélé_, ne laissait rien ignorer au public des choses -que les associés avaient jusqu'alors cachées avec tant de soin. - -La publication de cet écrit répandit l'alarme dans toutes les loges. -Le Grand Orient de France, dont un prince du sang était grand maître, -s'assembla en toute hâte pour délibérer à ce sujet. On délibéra -solennellement, et l'on trouva que le moyen de parer le coup terrible -porté à l'institution était de semer rapidement dans le public une -vingtaine de petits ouvrages portant un titre analogue, ayant à peu -près la même étendue et imprimés dans le même format, mais différant -tous les uns des autres, quant aux assertions du texte, pour faire -disparaître la vérité, en la noyant dans un océan de fictions et de -mensonges. Cette pressante besogne fut répartie entre les frères -lettrés que l'on jugea les plus capables de la bien faire. On composa, -on imprima, on publia tous ces livrets en quelques jours. La chose -réussit à souhait. Le véritable catéchisme des francs-maçons se perdit -dans la multitude des faux, qui se contredisaient tous à qui mieux -mieux, et il ne fut plus possible de le reconnaître. - - -=110.=--Une particularité de l'horloge de Bâle, lisons-nous dans -la _Géographie artistique_ de M. Ménard, c'est qu'elle était toujours -en avance d'une heure. Une tradition chère aux Bâlois veut qu'une -attaque dirigée contre la ville ait échoué parce qu'une partie des -assiégeants, s'étant fiés à l'heure indiquée par l'horloge de la -ville, furent repoussés, faute d'avoir agi de concert avec le reste de -l'armée. C'est pour rappeler cet événement que l'horloge de Bâle -avançait d'une heure; les autorités, pour rétablir la vérité, -résolurent de retarder l'horloge d'une demi-minute tous les jours; -mais la population s'en aperçut et manifesta son mécontentement d'une -manière si énergique que les magistrats durent céder. Il a fallu -l'esprit positif de notre siècle pour que l'horloge de Bâle fût réglée -d'après le soleil. - - -=111.=--Dulaure, dans l'article qu'il consacre au collège de -Navarre, fondé par Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, dit que ce -collège a trente pensions de boursiers dont le roi de France est le -premier titulaire. Or il était de tradition dans ce collège que le -revenu de la bourse du roi fût affecté à l'achat des verges -nécessaires pour maintenir la discipline parmi les écoliers. - -On peut inférer de cette assertion le rôle important que les verges -jouaient alors dans l'enseignement. - - -=112.=--La période dite des _vacances_, dont profitent beaucoup -de grandes personnes en même temps que les écoliers, a son origine -dans une antique tradition agricole. - -Chez les Grecs, chez les Romains et même chez les Gaulois, depuis que -les vignes y ont été connues, le temps des vendanges a été celui des -fêtes, des joyeux repas, des chansons. La récolte des blés était -abandonnée aux seuls laboureurs; mais les propriétaires prenaient -eux-mêmes le soin de celle des vins; de là est venu que les vacances -des tribunaux, cours de justice et collèges ont été placées en -automne, au lieu de l'être, comme cela semblerait plus normal, à -l'époque des plus grandes chaleurs, qui est celle où le repos -s'expliquerait le mieux. - - -=113.=--Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d'une -résidence hors de Paris, donna la préférence à Versailles, situé au -milieu d'une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si -pittoresque? Ce fut, affirme-t-on, parce que de Saint-Germain on -découvrait le clocher de Saint-Denis, où se trouvent les sépultures -des rois de France. «Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima -mieux le point sans horizon que celui d'où l'on apercevait le clocher -fatal.» - - -=114.=--Jadis, à Venise, l'on jouissait d'une liberté en quelque -sorte absolue; la seule et majeure condition pour n'être nullement -inquiété consistait à ne parler ni en bien ni en mal du gouvernement, -car à le louer on risquait presque autant qu'à le dénigrer. Un -sculpteur génois s'entretenait un jour avec deux Français qui -critiquaient ouvertement les actes du sénat et des conseils. Le -Génois, autant par crainte que par conviction, défendit autant que -possible les Vénitiens. - -Le lendemain il reçut l'ordre de se présenter devant le conseil. Il -arriva tout tremblant. On lui demanda s'il reconnaîtrait les deux -personnes avec lesquelles il a eu une conversation sur le gouvernement -de la république. A cette question sa peur redouble. Il répond qu'il -croit n'avoir rien dit qui ne fût en tous points l'apologie des -gouvernants. - -On lui ordonne de passer dans une chambre voisine, où il voit deux -Français pendus morts au plancher. Il croit sa dernière heure venue. -Enfin on le ramène devant les conseillers, et celui qui le présidait -lui dit: «Une autre fois, gardez le silence: notre république n'a pas -besoin d'un apologiste comme vous.» - - -=115.=--L'empereur Adrien disait que, pour maintenir le peuple -romain dans la soumission, il fallait qu'il ne manquât jamais de pain -ni de spectacles. Rien, ajoutait-il, n'est plus aimable que ce -peuple, pourvu qu'il soit nourri et amusé. - -Le _panem et circenses_ des Romains est resté fameux; mais on a -remarqué que le Parisien enchérissait sur cette situation. Dans le -temps où l'on mourait littéralement de faim à Paris, en l'an III et -l'an IV de la première république (1795 et 1796), le public affluait à -tous les spectacles, ce qui donna lieu à ce quatrain: - - Il ne fallait au fier Romain - Que des spectacles et du pain; - Mais au Français, plus que Romain, - Le spectacle suffit sans pain. - - -=116.=--Un journaliste, parlant d'une secte politique qui tend à -se diviser en militants et en expectants, dit qu'il lui semble voir là -le _voile de Pythagore_. Tous les lecteurs n'ont pas dû saisir -l'allusion. - -«Le lieu où Pythagore professait sa doctrine, dit un historien de la -philosophie, était partagé en deux espaces par un voile qui dérobait -la présence du maître à son auditoire. Ceux qui restaient en deçà du -voile l'entendaient seulement, les autres le voyaient et -l'entendaient. Sa philosophie était énigmatique et symbolique pour les -uns, claire, expresse et dépouillée d'énigmes et d'obscurité pour les -autres. On passait de l'étude des mathématiques à celle de la nature, -et de l'étude de la nature à celle de la théologie, qui ne se -professait que dans l'intérieur de l'école et au delà du voile. Il y -eut quelques femmes à qui ce sanctuaire fut ouvert.» - -On a regardé, avec raison, les pythagoriciens comme une espèce de -moines païens, d'une observance très austère; les _novices_ étaient -ceux qui n'avaient pas encore franchi le voile, et les _profès_ ceux -qui étaient admis au delà du voile. - - -=117.=--Il est de tradition de prêter aux Normands l'esprit -processif et l'instinct finassier. D'où plusieurs proverbes usuels: -_Répondre en Normand_, pour ne dire ni oui ni non. _C'est un fin -Normand_, homme dont il faut se défier. _Un Normand a son dit et son -dédit_; etc. - -Boileau dans son _Lutrin_ dit de la Chicane que: - - Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans - Accourir à grands flots ses fidèles Normands. - -En quoi il me semble faire confusion ou plutôt assimilation entre les -originaires de deux provinces qui ont donné lieu à cette célèbre -locution proverbiale comparative: «Un Manceau vaut un Normand et -demi.» - -Or, il se peut, en effet, que les naturels du Maine enchérissent sur -les enfants de la Normandie comme enclins à la procédure et comme -doués d'un esprit plus retors; mais dans ce cas le proverbe s'était -établi sur un fait absolument indépendant des différences de caractère -local. _Normand_ et _manceau_ (ou mieux _mansais_) étaient les noms de -deux espèces de monnaies frappées par les évêques ou seigneurs du -Maine et de Normandie. Et comme la monnaie du Mans était de moitié -plus forte que la normande, le proverbe en résulta, dont l'application -fut faite aux gens des deux pays. - - -=118.=--On disait jadis dans le Beauvaisis en façon de proverbe: - - Enfant de Beauvais, - Fais tes mouillettes avant de manger tes OEUVETS, - -dont on expliquait ainsi l'origine. Deux frères de Beauvais mangeaient -des oeufs à la coque. L'un des deux oublie de préparer son pain avant -de casser l'oeuf. Il donne l'oeuf à tenir à son frère, pendant qu'il -taillera ses mouillettes. Le frère, par gourmandise ou par -plaisanterie, avale le contenu de l'oeuf. L'autre, furieux, lui plonge -son couteau dans le ventre et le tue. - -De là le proverbe. - - -=119.=--L'estampe que nous reproduisons, d'après un original -datant du milieu du dix-septième siècle, a trait à la dépossession des -Espagnols des places qu'ils occupaient de longue date. On est en 1658, -Turenne va clore une de ses plus brillantes campagnes par la fameuse -bataille des Dunes, que doit suivre, après quelques mois d'habiles -manoeuvres diplomatiques de Mazarin, la paix dite des Pyrénées, où se -traita le mariage du jeune Louis XIV avec l'infante d'Espagne. «Le -chapelet de l'Espagnol se défile,» dit une des inscriptions mises sur -cette estampe; et de l'autre côté l'on voit énumérées les villes qui -sont «réduites sous l'obéissance du roi»: Cassel, Saint-Guillaume, -Montmédy, Charleroi, Ypres, Saint-Ghislain, etc. - - -=120.=--La présence de la particule _de_ devant un nom de famille -est-elle une preuve formelle de noblesse? - -Nous empruntons la réponse à cette intéressante question au _Traité de -la science des armoiries_ de W. Maigne, qui fait autorité en ces -matières. - -[Illustration: FIG. 8.--Le chapelet de l'Espagnol, fac-similé -d'une estampe satirique du dix-septième siècle.] - -Dès le onzième siècle, quand le régime féodal se trouva définitivement -constitué, il parut commode de désigner chaque seigneur par le nom de -sa terre, et on dit: _un tel, seigneur_ DE _tel ou tel bien_. Par -exemple _Dominus de Urgens_, le seigneur d'Urgens; _Aiglantina, domina -de Puliaco_, Aiglentine, dame de Pouillac. Un peu plus tard, on fit -ellipse du mot _dominus_ et l'on dit simplement _Ademarus de -Pictavia_, Aymar de Poitiers, _Jordanus de Insula_, Jourdain de -l'Isle, ou bien on le conserva, mais en le plaçant devant le nom -propre, ce qui produisit des formes semblables à celle-ci: _Dominus -Wido de Fonventis_, le seigneur Gui de Fonvens, que l'on traduisit -ensuite par M. Gui de Fonvens. - -La préposition latine _de_ ne servait donc primitivement qu'à exprimer -une idée de relation entre les mots qu'elle séparait, indiquant une -possession de terre, de château, de ville; et comme les terres -féodales avaient été d'abord exclusivement possédées par les familles -nobles, on en vint peu à peu à considérer le _de_ comme une marque de -noblesse de race, et c'est pour ce motif que, le 3 mars 1699, Louis -XIV en interdit l'usage aux nouveaux anoblis. - -En somme, la particule _de_ n'est pas une preuve de noblesse, elle -fait simplement présumer la propriété; car, pendant les deux derniers -siècles, les bourgeois se disaient _sieurs_ de leurs prés ou de leurs -vignes, tout aussi bien que les gentilshommes de leurs terres -seigneuriales; témoin, comme dit Molière, - - ... un paysan qu'on appelait Gros-Pierre, - Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, - Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux - Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. - -Dès le règne de Louis XIII, la particule _de_ était devenue une sorte -de qualification honorifique, que l'on attribuait à toutes les -personnes honnêtes, même à M. de Molière, à M. de Corneille, à M. de -Voiture, tandis que les Molé, les Pasquier, les Séguier, ne se -trouvaient pas moins bons gentilshommes ou anoblis, bien qu'elle ne -précédât pas leur nom. Les véritables gentilshommes, disait de la -Roque au dix-septième siècle, ne cherchent pas ces vains ornements, -souvent même ils s'en offensent. On cite par exemple Jacques Thézard, -seigneur des Essarts, baron de Tournebu, qui se tint autrefois fort -offensé qu'on eût ajouté la particule _de_ à l'ancien et illustre nom -dont il était le dernier des légitimes, et qu'on l'eût appelé Jacques -de Thézard. - - -=121.=--En mai 1710, le garde-chèvres d'un village situé près de -Nîmes s'avisa de conduire son troupeau, composé d'au moins deux cents -bêtes, dans toutes les vignes. Sous la dent meurtrière des chèvres, la -vendange se trouva faite quatre mois à l'avance et priva cette -année-là tout le pays de sa récolte en vin. - -On saisit le pâtre, on lui demanda ce qui l'avait poussé à une telle -action. Il répondit qu'il n'avait agi que pour faire parler de lui -après sa mort. - -Considéré comme fou, il fut envoyé aux Petites Maisons, où il mourut -sans qu'on ait conservé son nom. - -Cet autre Érostrate n'avait donc pas atteint son but. - - -=122.=--L'étymologie de notre mot _ardoise_ a donné lieu à -maintes suppositions plus ou moins heureuses. Plusieurs lexicographes -s'accordent à le faire venir de deux mots celtiques: _ard_, pierre, et -_oes_, qui couvre. Mais Ducange, dans son célèbre glossaire, dit: -ARDESCAM _vocamus ab_ ARDENDO _quod e tectis ad solis radios veluti -flamma jaculatur._ (Nous appelons cette pierre ardoise, ou qui est -ardente, parce que, frappée des rayons du soleil, elle semble jeter -des flammes.) - - -=123.=--Chacun sait à quelles boissons plus ou moins corrosives -et antihygiéniques on donne aujourd'hui le nom d'_apéritifs_. -L'ancienne médecine avait des apéritifs d'un tout autre genre. Le -citron, la rave et certains fruits étaient réputés apéritifs. Cette -singulière dénomination appliquée à des aliments qui étaient censés -_ouvrir_ l'appétit (du latin _aperire_) donna lieu à une plaisanterie -de Rabelais que Beroalde de Verville raconte dans son _Moyen de -parvenir_: «Le cardinal du Bellay était malade d'une humeur -hypocondriaque. Plusieurs grands médecins, ayant conféré à ce sujet, -déclarèrent qu'il fallait faire prendre à Monseigneur une décoction -_apéritive_. Rabelais, qui, en sa qualité de médecin en titre du -cardinal, avait assisté à la conférence, laissa ces messieurs -caqueter, et fit en toute hâte mettre au milieu de la cour du château -un trépied sur un grand feu, et par-dessus un chaudron plein d'eau, où -il mit le plus de clefs qu'il put trouver, et remuait ces clefs de -toutes ses forces avec un bâton. - -«Les docteurs étant descendus, voyant cet appareil, demandèrent à -Rabelais pourquoi il se donnait tant de mouvement: - -«J'accomplis votre ordonnance, Messieurs, leur dit-il, d'autant plus -que rien n'est si apéritif (ouvrant) que les clefs; et si vous croyez -que cela ne suffise pas, j'enverrai querir à l'arsenal quelques pièces -de canon. Ce sera pour la dernière ouverture.» - - -=124.=--Napoléon racontait qu'à la suite d'une de ses grandes -affaires d'Italie, il traversa le champ de bataille, dont on n'avait -pu encore enlever les morts: «C'était par un beau clair de lune et -dans la solitude profonde de la nuit, disait l'empereur. Tout à coup -un chien, sortant de dessous les vêtements d'un cadavre, s'élança sur -nous et retourna presque aussitôt à son gîte, en poussant des cris -douloureux; il léchait tour à tour le visage de son maître et se -lançait de nouveau sur nous; c'était tout à la fois demander du -secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment, -continua l'empereur, soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en -lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien, -sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression -pareille. Je m'arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet -homme, me disais-je, a peut-être des amis; il en a peut-être dans le -camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné de tous, excepté de -son chien! Quelle leçon la nature nous donnait par l'intermédiaire -d'un animal?...» (_Mémorial de Sainte-Hélène._) - - -=125.=--Qui croirait qu'une invention aussi simple que celle des -étriers n'a pas été connue des Romains, et qu'ils ont monté six cents -ans à cheval sans imaginer cette facilité? Caïus Gracchus, qui -manifesta un génie amoureux du bien public, avait fait placer sur les -chemins des pierres de distance en distance, qui prêtaient aux -voyageurs un aide pour remonter à cheval. Personne ne soupçonnait -qu'on pût faire autrement. Un génie inventeur est donc rare, même dans -les petits objets; et nous devons garder nos hommages pour cette -faculté inventive, si extraordinaire parmi la foule d'hommes -imitateurs. - -Le premier qui tailla une tête de bois, semblable peut-être par la -grossièreté à celle dont se servent les perruquiers, fit un coup de -génie plus étonnant peut-être que les chefs-d'oeuvre de nos modernes -sculpteurs. Rien n'est si rare que l'invention véritable; et -l'invention seule constitue le génie. - -Aucun historien n'a jamais dit le nom de celui qui inventa la roue. Il -fit une machine compliquée, qui nous paraît aujourd'hui très simple; -mais il fallait trouver l'axe. Toutes les machines dont nous nous -servons ne sont que des assemblages de roues... - - -=126.=--Notre mot _rien_ offre cela de particulier qu'il vient du -latin _res_, qui signifie _chose_ ou quelque chose. D'ailleurs, chez -les anciens auteurs français, _rien_ a le sens du latin _res_. Des -_riens_, qu'on faisait alors du genre féminin, signifient _des -choses_. Jean de Neuvy dit, par exemple: - - Sur _toutes riens_ gardez les points. - - -=127.=--Voici, selon les Mémoires de l'Académie des inscriptions -et belles-lettres, l'origine de notre mot _rogue_. - -L'usage de l'écarlate affecté aux plus éminents personnages, tant dans -la guerre que dans les lettres, le privilège de porter la couleur -rouge réservé aux chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement -dans notre langue le mot _rouge_ pour hautain, arrogant. Dans un vieux -roman en vers on lit: «Les _plus rouges_ (pour les plus fiers) y sont -pris.» Brantôme s'est servi du mot _rouge_ dans le même sens en -parlant de l'affaire des Suisses à Novare contre M. de la Trémouille, -affaire, dit-il, dont ils revinrent si _rouges_ et insolents qu'ils -méprisaient toutes nations. - -Par une légère transposition de la lettre _u_ après la lettre _g_, on -a dû faire de ce terme général _rouge_ le mot particulier et -caractéristique _rogue_, pour homme vain et arrogant. - - -=128.=--On a appelé _lipogrammes_ (de _leipô_, manquer, et -_gramma_, lettre) des morceaux de prose ou de vers dont telle lettre -de l'alphabet est absente. L'exemple de cette fantaisie aurait été -donné, volontairement ou sans qu'il y pensât, par Pindare, qui a fait -une ode sans S. Nestor de Laranda, qui vivait au temps de l'empereur -Sévère, fit une Iliade lipogrammatique, dont le premier chant était -sans A, le second sans B, le troisième sans C, etc. Les écrivains -latins du moyen âge ont plusieurs fois _lipogrammatisé_. En espagnol, -Lope de Vega a publié cinq nouvelles lipogrammatisées, l'une sans D, -l'autre sans E, etc. En italien, Gregorio Leti présenta à l'Académie -des humoristes un discours intitulé _D. R. bandita_, qui, par -conséquent, était sans R. En français, les exemples de compositions -analogues ne sont pas rares. - -On peut citer des épîtres sans A, sans O, sans U, et une série de -vingt-quatre quatrains de chacun desquels une des lettres de -l'alphabet est absolument bannie. - -Tant de gens en tout temps furent pris de la fantaisie de ne rien -faire en travaillant beaucoup! - - -=129.=--Si l'on vous faisait lire le vers suivant, qui, -paraît-il, a coûté de longues et rudes peines à son auteur, - - Qui flamboyant guidait Zéphyre sur les eaux, - -et qu'on vous demandât ce que vous y trouvez de particulier ou de -remarquable, assurément vous seriez embarrassé pour répondre. - -Or apprenez que le mérite de ce vers consiste en cela que l'auteur y a -renfermé toutes les lettres de l'alphabet français, moins le J et le -V, qui, à l'époque où ce tour de force fut accompli, étaient confondus -avec l'I et l'U, et moins aussi le K, qui généralement, en français, -ne figure que dans des mots de provenance étrangère. - - -=130.=--En Angleterre, jadis, pour inspirer à la nation le goût -de l'étude, on accordait la grâce de la vie au criminel qui savait -lire et écrire. «Aussi, dit Saint-Foix dans ses _Essais historiques_, -n'était-il pas rare d'entendre les mères dire à leurs enfants: -«Peut-être vous trouverez-vous un jour dans le cas d'être pendus (car -alors on pouvait l'être pour le moindre larcin); c'est pourquoi il est -bon que vous appreniez à lire et à écrire.» - - -=131.=--Favart raconte l'histoire d'un cul-de-jatte mendiant, -alors connu de tout Paris (1763). - -Cet homme donnait de l'eau bénite le matin à Notre-Dame, ensuite il -parcourait la ville et les environs à l'aide de deux petits chevalets, -qu'il employait avec beaucoup de force et d'habileté. Le coquin avait -une face d'une largeur superbe, il était gros à proportion, et, à en -juger par son tronçon, il aurait eu près de six pieds s'il n'eût pas -été mutilé. A son embonpoint, sa rougeur, sa vigueur, on pouvait juger -qu'il était abondamment nourri. Rien ne lui manquait pour être heureux -que d'être honnête homme. - -Un jour, sur la route de Saint-Denis, il demande l'aumône à une femme -qui passait. Elle lui jette une pièce de douze sous. Il la prie de la -lui ramasser, ce qu'il ne peut faire lui-même. Tandis que la brave -dame se baisse, il s'approche, lui décharge sur la tête un coup de -maillet, et, voyant qu'elle n'est pas morte, lui coupe le cou et la -vole. - -Cette action est aperçue. On saisit l'assassin, on le mène en prison: -interrogé, il avoue que depuis vingt ans il fait ce métier et que ses -victimes sont nombreuses. Il plaisante d'ailleurs sur sa situation, et -dit qu'il ne peut jamais être rompu qu'à moitié, car il défie bien le -bourreau de lui casser les jambes. - - -=132.=--Un auteur du dix-septième siècle affirme que, chez nos -ancêtres, la moustache avait une grande influence sur la valeur -personnelle. «J'ai bonne opinion, dit-il, d'un gentilhomme curieux -d'avoir une belle moustache. Le temps qu'il passe à l'ajuster, à la -regarder, n'est point du temps perdu. Plus il en a soin, plus il -l'admire, plus son esprit doit s'être nourri et entretenu d'idées -mâles et courageuses.» - -Il paraît, en effet, que l'amour et l'orgueil de la moustache était ce -qui mourait le dernier dans les braves de ce temps-là. Le _Mercure -français_ rapporte que, l'exécuteur coupant les cheveux de -Boutteville, condamné pour duel à la décapitation en 1627, Boutteville -porta la main à sa moustache, qui était belle et grande. Alors -l'évêque de Nantes, qui l'assistait à son dernier moment, lui dit: -«Mon fils, il ne faut plus penser aux vanités de ce monde. Allons, -laissez là votre moustache.» - - -=133.=--Nous nous écrions souvent: «A la bonne heure!» sans nous -douter, assurément, qu'en nous exprimant ainsi nous rappelons l'époque -où les anciens divisaient la journée en heures réputées bonnes ou -mauvaises. La croyance en l'influence fatidique des heures bonnes ou -mauvaises était telle que maintes gens n'osaient alors rien -entreprendre à moins d'être à une heure bonne. De là l'expression: _A -la bonne heure!_ équivalant à: «Voilà qui arrive à l'heure favorable.» - - -=134.=--Notre mot _régate_--qui, d'après son étymologie -latine et italienne, signifierait plaisir ou divertissement -royal--nous vient de Venise, où il servait à désigner des courses -de bateaux qui n'avaient lieu d'ordinaire qu'en l'honneur de quelque -prince ou seigneur étranger. «Lorsque la République, dit Saint-Didier -dans son _Histoire de Venise au dix-septième siècle_, veut offrir à -quelque hôte de marque un spectacle public, elle lui donne le -divertissement d'une _régate_, c'est-à-dire de courses de différentes -sortes de barques,--réjouissance que les Vénitiens aiment -par-dessus toutes, car l'exercice de voguer est tellement du génie de -ce peuple que tout le monde s'y étudie, et les jeunes nobles les -premiers.» - - -=135.=--Lorsque Pigalle eut achevé sa statue de Mercure, il -l'exposa dans son atelier à l'examen des amateurs. Un jour qu'un grand -nombre de personnes étaient venues pour la voir, un étranger, après -l'avoir considérée avec la plus grande attention: «Jamais, -s'écria-t-il, les antiques n'ont rien fait de plus beau.» - -Pigalle, qui, sans se faire connaître, écoutait les jugements divers -portés sur son oeuvre, s'approche de l'étranger et lui dit: «Avez-vous -bien, Monsieur, étudié les chefs-d'oeuvre des anciens? - ---Eh! Monsieur, lui réplique vivement l'étranger, avez-vous -vous-même bien étudié cette figure-là?» - -L'artiste, ne trouvant rien à répondre, tourna les talons en souriant. -Et il avouait que rien ne lui avait jamais été plus agréable que cette -rebuffade. - - -=136.=--Bien des gens ont lu des romans ou vu représenter des -drames ayant pour héros Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille; -ils ont pu se demander quelle part doit être faite à l'histoire et à -la légende dans ce qu'on rapporte sur la vie de ce personnage. - -Il est évident qu'on a beaucoup brodé sur la donnée première de cette -singulière existence, et qu'on a largement poétisé le caractère de ce -malheureux, expiant pendant une longue suite d'années une folle idée -de jeunesse, qui de nos jours sans doute paraîtrait innocente, mais -qui fut alors considérée comme essentiellement criminelle et traitée -en conséquence. - -Sans fortune, sans état, sans ressources, le jeune Izard Danry (car -tel était son nom véritable, celui de Latude étant celui d'un seigneur -dont il se disait le fils) conçut l'étrange projet d'intéresser à son -sort Mme de Pompadour, en feignant d'avoir découvert le secret d'un -attentat qui devait être dirigé contre elle. Il enferma donc deux ou -trois petites fioles pleines d'une substance quelconque dans une boîte -de carton, qu'il acheva de remplir avec de la poudre d'alun et -d'amidon, mit comme adresse: _A Madame la marquise de Pompadour en -cour_, puis écrivit: _Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en -particulier_, et la boîte fut par lui confiée à la poste. Il écrivit -d'autre part à la marquise pour avoir une audience, où il devait lui -faire savoir que, se promenant aux Tuileries, il avait entendu deux -individus comploter l'envoi de cette espèce de machine infernale; -démarche qui allait forcément, pensait-il, lui valoir la -reconnaissance et, partant, la protection de la puissante dame. - -Mais on remarqua, tout naturellement, que la suscription de la boîte -et celle de la lettre étaient de la même main. On chercha, on arrêta -l'auteur, dont la terrible police du temps fit un personnage -dangereux. Et pour lui commença cette longue captivité, que plusieurs -évasions divisent en périodes plus romanesques les unes que les -autres. Emprisonné la première fois en 1749, il ne fut définitivement -laissé libre qu'en 1784. - -[Illustration: FIG. 9.--Fac-similé du couvercle de la boîte -envoyée par Latude à Mme de Pompadour, d'après l'original conservé -dans les archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal.] - -Quoi qu'il en soit, un dossier très complet de l'arrestation et du -séjour de Danry-Latude à la Bastille subsiste encore aujourd'hui dans -le fonds des archives de la vieille prison d'État, conservées à la -Bibliothèque de l'Arsenal. On y trouve comme pièces particulièrement -intéressantes la fameuse boîte, portant encore ses diverses -suscriptions, le procès-verbal d'arrestation, les interrogatoires, -plusieurs lettres écrites par Latude de sa prison, dont une longue -tracée avec son sang sur un fragment de chemise, etc. - -Nous donnons le fac-similé photographique du couvercle, où se voient, -outre la recommandation adressée à la destinataire, la signature de -Danry et celle du lieutenant de police Berryer, qui a reçu les -déclarations de l'inculpé. - - -=137.=--Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, au dix-septième -siècle,--qui, comme membre de l'Académie française, fut le -fondateur du prix de poésie décerné depuis par l'illustre -compagnie,--était doué d'un orgueil rare. Il lui arrivait, -dit-on, de traiter du haut de la chaire ses auditeurs de _canaille -chrétienne_, ce qui donna lieu à l'épitaphe suivante: - - Ci-gît, qui repose humblement, - Ce dont tout le monde s'étonne, - Dans un si petit monument, - L'illustre Tonnerre en personne. - On dit qu'entrant au paradis - Il fut reçu vaille que vaille; - Mais il en sortit par mépris, - N'y trouvant que de la canaille. - -C'est, d'ailleurs, en faisant allusion à l'épithète de canaille donnée -au peuple par l'évêque de Noyon que Mme de Sévigné, parlant du -cardinal le Camus, disait: «Je crois que ce prélat suivra en paradis -sa canaille chrétienne.» - - -=138.=--Autrefois les couteaux de table étaient généralement -pointus; ils furent, paraît-il, arrondis en vertu d'un édit. - -«On rapporte, dit M. H. Havard dans son _Dictionnaire de -l'ameublement_, que le chancelier Séguier avait l'habitude de se curer -les dents avec son couteau; le cardinal de Richelieu, dînant un jour à -la même table que le chancelier, fut indigné de cette grossièreté; il -commanda à son maître d'hôtel de faire arrondir ses couteaux. -L'exemple du cardinal fut suivi; les grands seigneurs d'abord, puis -les bourgeois l'imitèrent, si bien qu'en 1669 un édit fut rendu qui -défendait à toutes personnes de posséder chez soi des couteaux -pointus.» - - -=139.=--Le philosophe Helvétius jouissait d'une immense fortune, -qui n'avait pas peu contribué à faire de lui l'homme à la mode, en lui -permettant d'avoir toujours maison et table ouvertes et d'être le plus -magnifique des amphitryons. Cette fortune disparut presque entière -dans les ruines de la Révolution, si bien que dans les dernières -années de sa vie la veuve d'Helvétius se trouvait réduite à la plus -modeste des situations. Elle vivait retirée dans une maisonnette, à -Auteuil, où Bonaparte fut curieux de la visiter. Comme il s'étonnait -de voir que ce changement de condition semblait n'avoir porté aucune -atteinte à sa gaieté naturelle: «Ah! dit-elle en se promenant avec lui -dans son jardin, c'est que vous ne savez pas combien il peut rester de -bonheur dans trois arpents de terre.» - - -=140.=--Nous avons cherché depuis quand le surnom de _calicot_ -est donné aux employés des magasins de nouveautés. L'origine de cette -désignation, qui peut d'ailleurs sembler toute naturelle, puisqu'elle -est empruntée à l'un des principaux articles vendus par le personnel -de ces maisons, remonte à une sorte d'à-propos comique que Scribe et -Dupin firent représenter au théâtre des Variétés en juillet 1817, sous -le titre de _Combats des montagnes ou la Folie-Beaujon_, pour faire, -comme nous disons aujourd'hui, une réclame à un établissement de -divertissement public, que l'on venait de fonder sur l'emplacement de -la _Folie-Beaujon_. - -Un personnage de la pièce était le jeune chef d'une grande maison de -nouveautés ayant pour enseigne le _mont Ida_. La fée de la -Folie-Beaujon, qui l'aperçoit, le prend pour un militaire. - -«Vous vous trompez, lui dit-on, monsieur n'est pas militaire, _et ne -l'a jamais été_. C'est M. _Calicot_. - ---C'est, réplique la Folie, que cette cravate noire, ces bottes, -et surtout ces moustaches... Pardon, Monsieur, je vous prenais pour un -brave. - ---_Il n'y a pas de quoi_, Madame,» réplique Calicot; et il -chante: - - Oui, de tous ceux que je gouverne - C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin - Se croire dans une caserne - En entrant dans mon magasin; - Mais ces fiers enfants de Bellone, - Dont les moustaches vous font peur, - Ont un comptoir pour champ d'honneur, - Et pour arme une demi-aune.» - -Étant donné l'état des esprits à l'époque où cette pièce fut jouée, ce -couplet et les quelques répliques qui précèdent causèrent une profonde -émotion parmi les employés des magasins de nouveautés, qui, se -déclarant outrageusement atteints dans leur dignité civique, allèrent -en foule siffler la pièce, en menaçant le directeur, les auteurs et -les acteurs de leur faire un mauvais parti. Ces incidents ne firent -que rendre plus vif le succès de l'ouvrage, en excitant la curiosité -publique, bien que, dans un prologue, les auteurs eussent décliné -toute sorte d'intention blessante envers les honorables réclamants. Et -ce fut ainsi que le surnom de _calicot_ devint et resta populaire. - - -=141.=--On croit généralement que l'origine des monts-de-piété -remonte à la fin du moyen âge, et qu'ils ont pris naissance en Italie. -L'Église ayant condamné le prêt à intérêt, l'usure des Juifs et des -Lombards avait produit des maux immenses dans toute l'Europe. Un -religieux de l'ordre des frères mineurs, le P. Barnabé, de Terni, -prêchant à Pérouse, traça un tableau si attristant des misères et des -souffrances dont il avait été témoin, qu'émus de compassion, les plus -riches d'entre ses auditeurs se réunirent pour former un fonds commun -destiné à faire aux pauvres de la ville des prêts gratuits. La banque -de prêt qu'ils fondèrent ne dut exiger des emprunteurs que le -remboursement de ses frais de service. On imita cet exemple dans la -plupart des États d'Italie. L'ouverture du mont-de-piété de Paris ne -date que de 1778. - -Ces établissements furent créés sous le nom de _monte di pietà_. Comme -c'était là une véritable oeuvre de piété, les intentions du bon -religieux fondateur expliquent suffisamment _di pietà_, de piété. -Quant à _monte_, il faut savoir que ce mot se dit en italien pour -_amas_, _accumulation_, _masse_, aussi bien que pour _montagne_, et -que, par conséquent, il répond ici à l'idée de collecte, de -cotisation. - -On a voulu aussi, dit M. Ch. Rozan, prendre _monte_ dans le sens -propre, en disant qu'il venait de ce que les dons et les aumônes -offerts par les fidèles étaient déposés dans les églises, lesquelles -étaient bâties pour la plupart sur des lieux élevés. - - -=142.=--Après la prise de Jérusalem par les premiers croisés, -ceux-ci s'occupèrent d'élire un roi. Godefroy de Bouillon réunit tous -les suffrages; mais il n'accepta que le titre modeste de baron du -Saint-Sépulcre, et refusa aussi toutes les marques de la royauté, ne -voulant pas porter une couronne d'or, disait-il, là où Jésus-Christ -avait porté une couronne d'épines. A la suite de la victoire remportée -à Ascalon par les croisés sur le soudan d'Égypte, Baudouin, prince -d'Édesse, et Bohémond, prince d'Antioche, vinrent à Jérusalem, où ils -travaillèrent avec Godefroy à jeter les bases d'un nouveau code pour -le nouveau royaume. C'est ce code, demeuré célèbre, qu'on a connu plus -tard sous le nom d'_Assises de Jérusalem_. Mais le règne de Godefroy -fut court: il mourut l'année suivante, au mois de juillet 1100, -laissant le trône déjà mal assuré à son frère Baudouin, prince -d'Édesse. - - -=143.=--Térentius Varron, qui mérita d'être appelé le plus docte -des Romains, a trouvé dans l'histoire, ou plutôt dans la légende, la -raison pour laquelle les femmes d'Athènes furent privées du droit de -vote, que, paraît-il, elles avaient lors de la fondation de cette cité -fameuse. - -Cécrops, le fondateur de la ville, consulta l'oracle d'Apollon pour -savoir à quelle divinité elle serait consacrée et dont elle devrait -porter le nom. - -L'oracle répondit que, puisque dans ses murs un olivier avait -subitement poussé, et que, non loin de là, une source avait jailli de -terre, on devait faire un choix entre Neptune et Minerve. L'assemblée -ayant été réunie, les hommes votèrent pour Neptune, les femmes pour -Minerve; et comme les femmes avaient obtenu une voix de plus, le nom -d'Athènes prévalut et fut donné à la ville. Mais Neptune irrité -souleva aussitôt les flots, qui non seulement envahirent la ville, -mais encore inondèrent tout le territoire. Par expiation, les femmes -furent punies d'une double peine: il leur fut dès lors interdit de -voter et de donner même leur nom à leurs nouveau-nés. - - -=144.=--Quelle est l'origine du nom de _sandwichs_ donné à des -tranches de pain entre lesquelles est entreposée une tranche de -jambon? Certaines gens croient qu'il y a là un souvenir de quelque -fait d'alimentation relatif aux îles de ce nom. Erreur. Notons d'abord -que ces îles furent nommées ainsi par le grand navigateur Cook, en -l'honneur du comte de Sandwich, ministre de la marine sous le règne de -George III. - -Or ce ministre, quand il était retenu tardivement au parlement pour -en suivre les débats, avait coutume de manger gravement, à son banc -ministériel, quelques-unes des tartines réconfortantes qui, vu la -singularité du fait, ont reçu et gardé le nom de cet homme d'État. - - -=145.=--La coutume aujourd'hui à peu près générale de se serrer -la main, et qui semble résulter d'une impulsion toute naturelle, n'est -pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer. - -Se donner la main était, au moyen âge, un mode de salut confraternel -exclusivement réservé aux membres de la chevalerie. C'était en même -temps la foi jurée entre chevaliers et comme une sorte de promesse de -mutuel soutien. Les chevaliers se touchaient aussi la main devant -l'autel, après avoir touché la poignée de leurs épées, et les combats -singuliers étaient très souvent précédés d'un serrement de main, -témoignage de la loyauté qui devait présider à la lutte. - -Lorsqu'ils se rencontraient, les gens de toute autre condition se -saluaient en découvrant leur front; les chevaliers avaient seuls le -droit de se donner la main. Depuis, la poignée de main est devenue -banale, et le _shake-hand_, d'origine anglaise, en a rendu l'usage -général. - - -=146.=--Les Romains nommaient _lustre_ non seulement les -sacrifices d'expiation et les cérémonies de purification qui se -faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui -s'écoulait d'un de ces sacrifices à un autre, c'est-à-dire cinq -années. Tous les cinq ans, en effet, on procédait au recensement de la -population, qui avait pour but principal d'établir le _cens_ que -devait acquitter chaque citoyen. Cette opération achevée, on -prescrivait un jour où tous les citoyens devaient se présenter au -champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des -censeurs faisait des voeux pour le salut de la République, et, après -avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de -l'assemblée, il en faisait un sacrifice qu'on appelait _solitaurilia_ -ou _suovetaurilia_, et qui purifiait le peuple. De là vient que chez -les Latins _lustrare_ signifie la même chose que _circumire_, aller -autour. On appela ce jour _lustrum_, du verbe latin _luere_, payer, -parce que c'était alors que les fermiers de l'État payaient aux -censeurs leurs redevances. Au cours des fêtes de ce jour, il était -fait de fréquentes aspersions d'eau dite _lustrale_, dans laquelle on -trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous -le mot _lustre_ n'est plus guère employé que comme figure poétique -pour dire un laps de cinq années. Boileau, voulant dire le chiffre de -son âge, dit qu'il a - - Onze lustres complets surchargés de deux ans, - -c'est-à-dire 11 × 5 + 2 = 57 ans. - - -=147.=--On a généralement fait honneur à Galilée d'avoir reconnu -et publié en 1620 (dans son opuscule intitulé _Sidereus nuncius_) que -la voie lactée n'était autre chose qu'un amas d'étoiles: ce qu'il -avait découvert à l'aide de lunettes d'approche nouvellement -inventées. Mais en réalité ce fut l'ancien philosophe Démocrite qui -trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son -instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre _de l'Opinion des -philosophes_, que, selon Démocrite, «le cercle lacté est une lueur -causée par la condensation de la lumière d'une infinité de petites -étoiles très rapprochées les unes des autres». Bien que la vérité ait -été ainsi proclamée dans l'antiquité, deux mille ans ne s'écoulèrent -pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imaginées -pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire. - - -=148.=--A l'époque où Voltaire écrivit sa tragédie de _Mahomet_, -il était encore de coutume de dire _l'Alcoran_ en parlant du livre qui -contient la doctrine musulmane, bien que les lettrés n'ignorassent pas -que la syllabe _al_ n'est autre chose que l'article arabe, qui -correspond à notre article _le_, de sorte qu'en disant _l'Alcoran_ on -faisait précéder le mot _Coran_, qui signifie _lecture_, d'un double -article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement _le -Coran_, mais certains rigoristes, qui crieraient à l'illogisme si l'on -employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la -réduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage très -fréquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple _alambic_ -(littéralement, vase dont les bords sont rapprochés), _alcôve_ (le -pavillon ou le cabinet), _alchimie_ (le suc), _algèbre_ (la réunion -des parties séparées), _alcali_ (la plante à soude), _alcool_ (le -collyre ou surmé, poudre très subtile dont se servent les femmes -arabes et à laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que, -en principe, comme dit un vieil auteur, «l'eau-de-vie vault aux yeux -qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes»), etc. -Pour être absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire _le -lambic_, _la côve_, _le cali_, _le cool_, etc. Mais l'usage a des -droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'être. - - -=149.=--Dans les dernières années du règne de Louis XV (1772) -parut un livre anonyme intitulé: _le Gazetier cuirassé des anecdotes -scandaleuses de la cour de France_, en tête duquel se trouvait le -frontispice dont nous donnons le fac-similé. - -L'ouvrage avait pour épigraphe: - - Nous autres satiriques, - Propres à relever les sottises du temps, - Nous sommes un peu nés pour être mécontents. - -Il portait pour indication de lieu, comme on dit en bibliographie: -_Imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la Liberté_, et -en regard du frontispice gravé se trouvait cette note explicative: - -«Un homme, armé de toutes pièces et assis tranquillement sous la -protection de l'artillerie qui l'environne, dissipe la foudre et brise -les nuages qui sont sur sa tête à coups de canon. Une tête coiffée en -Méduse, un baril et une tête à perruque sont les emblèmes parlants des -trois puissances qui ont fait de belles choses en France. Les feuilles -qui voltigent à travers la foudre au-dessus de l'homme armé sont des -lettres de cachet, dont il est garanti par la seule fumée de son -artillerie: les mortiers auxquels il met le feu sont destinés à porter -la vérité sur tous les gens vicieux, qu'elle écrase pour en faire des -exemples.» - -Bien que des révélations sur la cour de France à cette époque pussent, -sans mentir à la vérité, offrir un fort triste tableau, l'on put -reconnaître que l'auteur avait de parti pris imaginé tout un ensemble -d'assertions qui faisaient de son écrit, non pas l'impression de la -probité indignée, mais le plus infâme libelle. Cette publication -d'ailleurs fit grand bruit tant en France qu'à l'étranger, où il s'en -vendit de nombreux exemplaires. - -Lord Chesterfield, l'un des hommes les plus spirituels et les plus -distingués de l'Angleterre, ayant fait annoncer qu'il récompenserait -convenablement la personne qui lui apprendrait le nom de l'auteur de -ce livre, eut bientôt la visite d'un Français nommé Thévenot de -Morande, qui avoua la paternité de cet ignoble pamphlet. - -Ce Thévenot de Morande était le fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc en -Bourgogne. Tout jeune il avait quitté la maison paternelle pour aller -mener à Paris une vie dissolue. Sa famille, employant un moyen usuel -en ce temps-là, obtint une lettre de cachet pour le faire enfermer à -la Bastille. Il n'en sortit que pour se réfugier en Angleterre, où il -vécut de publications scandaleuses. - -[Illustration: FIG. 10.--Fac-similé du frontispice du _Gazetier -cuirassé_, publié à Londres en 1772, par Thévenot de Morande.] - -Lord Chesterfield, fidèle à la promesse qu'il avait faite -publiquement, remit à l'auteur du _Gazetier cuirassé_ cinquante -guinées (1,250 fr.). Et comme celui-ci s'étonnait de recevoir une -aussi grosse somme: «Remarquez bien, Monsieur, lui dit le gentilhomme -anglais, qu'en vous donnant cette somme je n'entends pas payer votre -ouvrage, mais vous aider à n'avoir plus besoin d'en composer de -semblables.» La générosité de lord Chesterfield n'atteignit pas son -but. - -Rentré en France aux premiers jours de la Révolution, Thévenot de -Morande se trouva bientôt mêlé à toutes les plus basses et louches -intrigues; et, incarcéré en 1792, il fut une des victimes des -massacres de Septembre. - - -=150.=--La procession dite de la _Gargouille_ avait lieu -autrefois à Rouen le jour de l'Ascension. On y promenait l'image d'une -horrible bête, espèce de dragon monstrueux qui, disait-on, désolait -les environs de la ville au septième siècle, et fut tué par -l'archevêque de Rouen, saint Romain. En vertu de cet événement, -l'église cathédrale de Rouen conserva jusqu'au dix-huitième siècle le -privilège, qu'un roi lui avait accordé, de délivrer tous les ans un -criminel le jour de la procession commémorative. Comme, dans plusieurs -localités de France, il est question d'animaux terribles ainsi vaincus -par de pieux personnages, un historien remarque, avec beaucoup de -raison, qu'il faut probablement voir là le symbole de quelque fléau -dont le peuple attribua la cessation aux prières et aux vertus d'un -saint serviteur de Dieu. - - -=151.=--Un auteur, racontant comme quoi certain personnage, pour -avoir montré quelque indécision, a manqué la belle situation qu'il -aurait pu occuper: «C'est toujours, dit-il, l'histoire proverbiale de -Gobant, que se contaient nos aïeux et qui n'a rien perdu de son -à-propos.» Qu'est-ce que Gobant? - ---L'empereur Charlemagne--dit une légende rapportée par -Jacquet de Vitry et traduite par M. Lecoy de la Marche--avait un -fils nommé Gobant. Un jour qu'il voulait éprouver l'obéissance de ses -enfants, il fit venir Gobant; et, comme il tenait à la main un -quartier de pomme, il lui dit devant tout le monde: - -«Ouvre la bouche et reçois ce que je vais t'envoyer.» Mais le jeune -homme répondit qu'il ne supporterait jamais un tel affront, même pour -l'amour de son père. - -Alors l'empereur fit appeler son fils Louis, qui, invité comme Gobant -à ouvrir la bouche, fit ce que son père désirait. Il reçut donc le -morceau de pomme, et son père ajouta: «Je t'investis par là du royaume -de France.» - -Lothaire, le troisième fils, vint à son tour et fit comme le -précédent. «Par ce quartier de pomme, lui dit l'empereur, je -t'investis du duché de Lorraine.» - -Ce que voyant, Gobant se repentit et offrit d'ouvrir la bouche à son -tour. - -«Il est trop tard, répondit le père, tu n'auras ni pomme, ni terre.» - -Et chacun se moqua de Gobant par cette phrase, qui devint et qui resta -proverbiale: _Trop tard a bâillé Gobant._ - - -=152.=--Le numérotage des maisons de Paris est relativement -récent, car il ne date réellement, tel qu'il est aujourd'hui adopté, -que du premier empire. Avant la Révolution, dit M. Fred. Lock dans une -notice historique sur Paris, les propriétaires nobles s'étaient -constamment opposés à cette mesure, dont la nécessité était pourtant -reconnue depuis longtemps. En 1791 et 1792, les maisons furent -numérotées pour la première fois, mais on n'arriva pas de prime abord -au système le plus simple et le plus rationnel. La série des numéros, -au lieu de changer avec chaque rue, embrassait tout un district. En -1806 on recommença l'opération en suivant le système encore en usage. -Chaque rue a une série particulière de numéros, les pairs sont à -droite, les impairs à gauche, en partant du commencement de la rue. -Les rues, dans ce système, sont divisées en deux catégories: rues -perpendiculaires ou parallèles à la Seine. Dans les premières, la -série des numéros commence au point le plus rapproché du fleuve; dans -les secondes, elle en suit le cours. Autrefois, les numéros des rues -perpendiculaires étaient noirs, et ceux des rues parallèles étaient -rouges. Cette combinaison, assez utile pourtant, a été abandonnée -depuis longtemps déjà. Les numéros sont maintenant uniformément blancs -sur un fond bleu. - - -=153.=--«A la mort de Thibault le Grand, comte de Champagne, en -1152, l'aîné de ses fils, Henri, dit le Large, le Libéral, fut, comme -son père, protecteur du commerce, qui lui fournissait d'ailleurs son -principal revenu, et comme lui protecteur du clergé et des églises. -Mais, quoique Henri se crût assuré de l'amour et du dévouement de ses -sujets, une terrible conspiration se forma contre sa vie. Un jour, à -Provins, dans une sombre allée du palais des princes, une femme, Anne -Meusnier, entend à demi les paroles sinistres qu'échangent trois -gentilshommes attendant avec impatience le lever du prince pour le -frapper des poignards dont ils sont armés. - -«Ils partent, mais Anne les appelle; et lorsque l'un d'eux s'est -approché à sa voix, elle s'élance sur lui armée d'un couteau et le -terrasse avant même qu'il ait pu se reconnaître; puis elle attaque les -deux autres, et, couverte de blessures, elle lutte sans relâche, -étonnée elle-même de son courage; enfin on l'entend, on accourt, les -assassins sont arrêtés, et l'héroïne sauvée. - -«Le comte Henri, pour récompenser la belle action d'Anne Meusnier, -l'anoblit, elle et son mari Gérard de Langres, par lettres patentes de -1175, et les exempta, ainsi que leurs descendants, de toute taille, -subside, imposition, droit de guerre, chevauchée et autre servitude; -et enfin les gratifia du privilège de ne pouvoir être contraints de -plaider, quelque cause que ce fût, sinon devant la personne du -prince.» (BOURQUELOT, _Histoire de Provins_.) - -Ce fut ce qu'on appela le _droit des Meuniers_. - - -=154.=--On a souvent cité comme idée première--idée -théorique, bien entendu--du _phonographe_ le chapitre du -_Pantagruel_ où Rabelais imagine de faire arriver les héros de son -roman satirique dans une région maritime où, précédemment, une grande -bataille navale a eu lieu par un jour de froid très rigoureux. Le -froid était si grand ce jour-là que le bruit des détonations d'armes à -feu et les cris des combattants s'étaient gelés en l'air. Le déjel -survenant au moment où Pantagruel passe par là avec ses compagnons, -tous les bruits de combat frappent leurs oreilles, sans qu'ils -puissent s'expliquer la cause de ce tumulte. Or, nous venons de -découvrir dans un recueil de _Pièces en prose_, publié en 1660 par le -célèbre libraire Ch. de Sercy, une sorte de récit intitulé _les -Nouvelles admirables_, qui n'est autre chose qu'une suite de nouvelles -superposées, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, et -parmi lesquelles celle-ci, qui, sous la forme de l'extravagante -impossibilité, nous semble prévoir plus exactement la future invention -qui est une des merveilles de notre siècle: - -«Le capitaine Vostersloch est de retour de son voyage aux terres -australes. Il rapporte, entre autres choses, qu'ayant passé par un -détroit au-dessous de celui de Magellan et de Lemaire, il a pris terre -dans un pays où les hommes sont de couleur bleuâtre, les femmes de -vert de mer. Mais ce qui nous étonne davantage, c'est de voir que, au -défaut des arts libéraux et des sciences, qui nous donnent le moyen de -communiquer par écrit avec ceux qui sont absents, elle leur a fourni -de certaines éponges qui retiennent le son et la voix articulée comme -les nôtres font des liqueurs. De sorte que quand ils veulent demander -quelque chose ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à -quelqu'une de ces éponges, puis les envoient à leurs amis, qui, les -ayant reçues, en les pressant tout doucement, en font sortir les -paroles qui étaient dedans, et savent par cet admirable moyen tout ce -que leurs amis désirent; et quelquefois, pour se réjouir, ils envoient -querir dans l'île chromatique des concerts de musique, de voix et -d'instruments dans les plus fines de leurs éponges, qui leur rendent, -étant pressées, les accords les plus délicats en toute leur -perfection.» - - -=155.=--Le nom ironique de _Guerre du bonnet_ fut donné, sur la -fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, à une longue et ridicule -lutte entre les ducs et pairs et les parlements. Les ducs et pairs -voulaient que, lorsqu'ils siégeaient au parlement, le premier -président ôtât son bonnet pour leur demander leur avis, et en même -temps ils prétendaient, d'après une coutume tombée en désuétude, avoir -le droit d'opiner avant les présidents à mortier. Les deux partis -soutinrent leurs prétentions avec beaucoup de vivacité; le duc de -Saint-Simon se distingua surtout par son ardeur à soutenir les droits -de la pairie: il regardait les ducs et pairs sinon comme les héritiers -directs des conquérants francs, du moins comme les successeurs des -pairs de Charlemagne et de Hugues Capet. Le parlement résolut -d'opposer des armes de même nature, et un pamphlet, attribué au -président de Novion, alla scruter les origines de ces prétendues -maisons ducales: il indiquait que les Villeroi descendaient d'un -marchand de poissons, les la Rochefoucauld d'un boucher, et les -Saint-Simon d'un hobereau, le sire de Rouvrai, et non des comtes de -Vermandois. Ce pamphlet, où l'erreur se mêlait quelquefois à la -vérité, irrita les ducs à tel point qu'ils résolurent de se -transporter au palais et d'y imposer leurs prétentions, fût-ce même -parles armes. Le régent intervint et les empêcha d'accomplir leur -projet, en faisant droit à la requête des ducs par un arrêt du -conseil; mais le parlement, à son tour, se déchaîna avec tant de -fureur, que le régent revint sur sa décision, révoqua l'arrêt, et -renvoya la décision du procès à la majorité du roi. - - -=156.=--Par qui fut composé le _Miserere_, et par qui fut-il ravi -à Rome qui voulait le posséder seule? - ---Allegri (Grégoire), né à Rome en 1580, était de la famille du -grand Corrège; il s'adonna avec ardeur aux études musicales et acquit, -jeune encore, un beau talent dans la composition. En 1629, sa -réputation le fit admettre comme chanteur et compositeur à la chapelle -pontificale. C'est là qu'il eut l'occasion d'écrire ce fameux -_Miserere_ qui se chante tous les ans au temps de la semaine sainte -dans la chapelle Sixtine. On sait que les papes étaient si grands -admirateurs de ce chant que, pour en conserver la propriété exclusive -et empêcher qu'il ne fût reproduit ailleurs que dans la capitale de -l'univers catholique, ils s'opposaient à ce qu'on livrât à la -publicité des copies de cette partition. Et Rome serait encore la -propriétaire privilégiée de ce chef-d'oeuvre, si Mozart, encore -enfant, ne l'eût transcrit de mémoire, après l'avoir entendu deux -fois. - -Depuis il a été imprimé souvent, notamment à Londres par Burney, par -Choron dans sa collection, et dans la _Musica sacra_ de Leipzig. -Allegri mourut en 1652. - - -=157.=--Le comte de Tessin, gouverneur du prince royal de Suède -sous le règne de Charles XI, sénateur, grand chancelier de la cour, -avait été pendant toute sa vie, qui fut longue, comblé de tant -d'honneurs qu'il semblait qu'il dût être au comble de la félicité. -Pourtant il ordonna qu'on mît sur son tombeau ces simples mots: -_Tandem felix_ (heureux enfin!), qui peuvent, en ce cas, passer pour -le plus éloquent commentaire donnant raison au fameux _vanitas -vanitatum_ de l'_Ecclésiaste_. - - -=158.=--Dans l'origine, la rue Vivienne s'appelait rue Vivien, -ainsi que le prouve une citation de l'histoire d'une maison, publiée -dans _la France littéraire_ par le savant M. Paulin Paris. Après des -considérations sur les conséquences de choix que fit Richelieu pour -l'emplacement de son palais, appelé depuis Palais-Royal, on trouve en -effet le passage suivant: «Tandis que Louis Barbier traitait de ce -précieux terrain avec le cardinal, d'autres entrepreneurs portaient -leur prévoyante sollicitude au delà des limites du nouveau palais, et, -traçant d'autres alignements parallèles, arrêtaient le plan de la rue -_Vivien_ au-dessus du troisième pavillon du Jardin-Cardinal. Le -président Tubeuf fut, sinon le premier, du moins l'un des premiers -habitants de cette rue Vivien.»--Mais le mot _rue_ est féminin, -et il paraît que l'oreille populaire souffre difficilement qu'un -mot masculin vienne après un mot féminin (preuve: l'expression de -toile cretonne mise pour toile creton, du nom du premier fabricant); -on a donné la terminaison _enne_ à Vivien, et nos édiles ont consacré -plus tard, et à leur insu, la dénomination fautive de rue -Vivienne.--Maintenant, quel est le personnage qui portait le nom -de _Vivien_? C'était le seigneur du fief appelé la Grange-Batelière, -fief dont les terres s'étendaient en grande partie entre nos -boulevards actuels et l'emplacement du Palais-Royal. En 1631, il céda -la plus grande étendue de ces terres à la ville, qui tendait plus que -jamais à s'agrandir. Il en retira, dit M. Édouard Fournier dans _Paris -démoli_, non seulement de fortes sommes, mais encore beaucoup -d'honneur, et une des rues que l'on bâtit depuis prit, en souvenir de -lui, le nom de rue Vivien. - - -=159.=--Les directeurs de théâtre, qui de nos jours recourent à -toutes sortes de moyens scéniques pour surexciter la curiosité, ou -plutôt la badauderie du public, même en faveur de pièces ayant une -valeur littéraire, peuvent arguer de précédents assez respectables. -Lorsque la tragédie d'_Andromède_, de P. Corneille, fut jouée en 1650, -le rôle du cheval Pégase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n'avait -jamais été vu en France. Ce cheval, bien dressé, jouait admirablement -son personnage et faisait en l'air tous les mouvements qu'il aurait -faits sur la terre. Un jeûne rigoureux auquel on le réduisait lui -donnait un grand appétit, et lorsqu'il paraissait sur la scène, dans -la coulisse on agitait un van plein d'avoine. L'animal, pressé par la -faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait parfaitement aux -indications de jeu qu'avait désirées le poète. On fit grand bruit de -cet artifice théâtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succès -de la pièce. - - -=160.=--Jacquemin, dans son _Histoire du costume_, explique ainsi -l'origine de notre mot _chrysocale_: - -«Les empereurs romains d'Orient avaient sur leur manteau, depuis le -quatrième siècle, une pièce caractéristique, que l'on appelait le -_clavus_. Ce fut à l'origine une pièce quadrangulaire ou applique en -drap d'or, presque toujours brodée, reproduisant les traits d'un -personnage quelconque, l'image d'un damier, celle d'un oiseau, etc. -Sous la république romaine, le _clavus_ nous est représenté comme un -noeud de ruban pourpre, servant de marque distinctive à l'habit des -sénateurs et des chevaliers. Plus tard, ce noeud de ruban se -transforma en une bande de pourpre, large pour les sénateurs, étroite -pour les chevaliers. Plus tard encore, Octave modifia cet ornement, -qui fut en or. _Chrysoclabus_ désignait un vêtement enrichi d'un -_clavus_ d'or, mais d'un or peut-être douteux, si l'on s'en rapporte -au sens du mot français, son dérivatif, _chrysocale_.» - - -=161.=--Le manchon de fourrure qui, aujourd'hui, est -exclusivement à l'usage des dames, fut pendant longtemps porté par les -hommes. Les estampes de la fin du dix-septième et du commencement du -dix-huitième siècle font surabondamment foi de cette coutume. La -figure que nous reproduisons d'après le célèbre graveur Mariette, qui -la publia vers 1690, représente _Un homme de qualité en habit -d'hiver_, nanti d'un manchon de grande dimension suspendu à sa -ceinture. A cette époque, les officiers eux-mêmes, tant à pied qu'à -cheval, portaient le manchon. - -Dès le seizième siècle les manchons étaient déjà connus pour les -dames. Ils étaient venus d'Italie, avec une quantité de modes et de -parures. Du temps de François Ier, on les nommait _contenances_; -ensuite on les appela des _bonnes grâces_, et enfin _manchons_, du mot -italien _mancia_; ce n'est que sous ce dernier nom que les hommes ont -commencé à en porter. - -Il va de soi que l'usage du manchon étant admis et passé dans les -moeurs de la cour qui semblait immuable, la mode, qui vit surtout de -changements, ne réussissant pas à le détrôner, dut tout au moins, -comme on l'a vu de nos jours, le faire varier de volume; il y eut à un -certain moment une sorte de lutte entre les gros et les petits -manchons. - -Les annales du parlement de Normandie nous ont même à ce propos -conservé le souvenir de certaine affaire assez étrange. - -Un riche fourreur de Caen, trouvant que la mode des petits manchons -était préjudiciable à son commerce, imagina, pour la décrier, d'en -donner un au bourreau, avec un louis d'or, à condition qu'il s'en -parerait le jour d'une exécution. - -[Illustration: FIG. 11.--Homme de qualité en habit d'hiver -(1691). (Fac-similé d'une gravure de Mariette.)] - -Ayant eu, peu de temps après, un malfaiteur à rouer, le bourreau parut -sur l'échafaud avec son petit manchon. Les petits-maîtres ne l'eurent -pas plus tôt appris qu'ils quittèrent les petits manchons. - -Le lieutenant criminel, qui avait aussi un petit manchon, qu'il n'eût -pas voulu perdre, fit venir le bourreau, qui avoua le fait du -fourreur. Le fourreur appelé prétendit qu'il était libre de donner ses -manchons à qui bon lui semblait. Le magistrat le fit conduire en -prison. Le marchand se pourvut contre l'auteur de sa détention devant -le parlement de Rouen, qui cita le lieutenant criminel à comparaître, -lui adressa une mercuriale très sévère et le condamna à une forte -indemnité envers le fourreur. - -Mais les petits manchons ne restèrent pas moins déconsidérés pour -avoir été portés par le bourreau. - - -=162.=--Le bonbon vulgairement connu sous le nom de sucre -d'orge--ainsi nommé parce qu'autrefois on y introduisait, sans -raison plausible, une décoction d'orge--est un des aspects que -peut prendre le sirop de sucre quand il est soumis à des conditions de -cuisson particulières. Il se produit là un des phénomènes que la -chimie constate, mais dont elle ne peut rendre raison et qui sont -connus sous le nom de _dimorphisme_. Si l'on concentre du sirop -jusqu'à 37° et qu'on le maintienne dans une étuve chauffée à +30 -pendant une quinzaine de jours après avoir tendu des fils au travers -du vase qui le contient, il se dépose sur ces fils des cristaux très -réguliers et volumineux, qui forment ce qu'on appelle du _sucre -candi_. Mais si, au lieu d'agir de la sorte, on cuit rapidement le -sirop jusqu'à ce qu'en en projetant un peu dans l'eau froide il se -prenne en une masse consistante qui n'adhère plus aux dents, et si -alors on coule la masse sur un marbre huilé, pour la rouler ensuite en -petits cylindres, quand elle est convenablement refroidie, on fait ce -qu'on appelle communément du sucre d'orge. - - -=163.=--Charles Ier ayant mis sur ses sujets plusieurs taxes très -lourdes, beaucoup de familles de distinction quittèrent l'Angleterre -pour se rendre en Amérique. Ces émigrations, qui devenaient de plus en -plus nombreuses, alarmèrent le gouvernement. Pour y remédier, le roi -fit, en 1637, un édit par lequel il était défendu aux capitaines de -navires en partance pour l'Amérique de recevoir à leurs bords aucun -passager qui ne serait pas muni d'une permission du bureau des -Colonies. Lors de la publication de cet édit, Cromwell, encore -inconnu, était à Plymouth avec un de ses cousins, où il venait de -s'embarquer sur un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Boston. Le -capitaine, craignant d'être puni, les obligea à redescendre à terre. -Ce fut ainsi, comme on l'a depuis remarqué, que se trouva retenu en -Angleterre, par la volonté royale, l'homme qui devait être si -terriblement funeste au roi. A la suite de cet incident, Cromwell, -cherchant un aliment à son activité, se déclara ouvertement -l'adversaire du desséchement des marais du pays de Frey, qu'avait -entrepris le comte de Bedford. - -Bien que cette oeuvre fût réellement utile, les habitants du pays y -étaient si violemment opposés qu'on dut nommer des commissaires royaux -pour prêter main-forte aux travailleurs. Cromwell, ayant pris parti -pour les opposants, fit éclater dans cette occasion, dit un historien, -tant de zèle et d'opiniâtreté de caractère, que l'on conçut de lui une -haute opinion. Aussi les hauts personnages qu'il attaquait lui -donnèrent-ils par dérision le surnom de _Lord des marais_, qui ne fut -pas son moindre titre à l'élection de Cambridge qui, par hasard et par -intrigue, le fit membre du Long Parlement. Son rôle historique était -commencé. Cromwell avait alors quarante-trois ans. - - -=164.=--Le nom de Platon, célèbre disciple de Socrate, et chef de -l'école dite académique, n'est qu'un sobriquet donné au philosophe -pendant sa jeunesse. - -Descendant de Codrus par son père et de Solon par sa mère, il avait -reçu en naissant le nom de son aïeul paternel _Aristoclès_; mais -quand, selon l'usage, il se livra aux exercices physiques qui -faisaient obligatoirement partie de l'éducation des jeunes gens, son -maître de palestre lui donna le surnom de _Platon_, ou le large, à -cause de la largeur de ses épaules et de sa poitrine. Et ce surnom -devait devenir celui du plus éloquent des philosophes grecs. - - -=165.=--Voici comment un linguiste du siècle dernier explique -l'origine de notre mot _zizanie_: «Ce mot, venu du grec, signifie ce -que nous appelons en français _ivraie_. En réalité, ces deux termes -sont synonymes, quoiqu'ils ne puissent que très improprement être -employés l'un pour l'autre. L'_ivraie_ est le nom propre d'une sorte -de chiendent, qui d'ailleurs est ainsi nommé parce que le pain fait -avec la farine où ses graines sont mêlées avec celles du froment, -cause des vertiges et une espèce d'_ivresse_ à ceux qui le mangent. -_Zizanie_ est surtout employé au figuré pour désigner le trouble, la -division, l'effet moral du dissentiment. C'est un terme que les -prédicateurs et moralistes chrétiens ont tiré de l'Écriture, en lui -gardant sa forme ancienne: _Segregare triticum a zizania_ (séparer le -froment de la zizanie). Un méchant homme sème l'_ivraie_ dans le champ -de son voisin; un faux ami répand la _zizanie_ dans une famille. Il -faut arracher l'_ivraie_, il faut étouffer ou prévenir la _zizanie_. -L'_ivraie_ produit l'ivresse, la _zizanie_ la discorde. - - -=166.=--Pythagore disait à ses disciples: «Nourrissez-vous de la -feuille sainte; votre pensée s'élèvera, et votre âme se gardera pure -et placide.» Qu'est-ce que la feuille sainte? - ---La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne -figure plus que chez l'herboriste, comme un principe émollient, mais -que les anciens tenaient en grande estime comme aliment végétal. -Pythagore en recommandait notamment l'usage à ses disciples, comme -nourriture propre à favoriser l'exercice de la pensée. Galien la -mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en -cuisine délicate, savaient en préparer d'excellents mets, admis sur -les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente -de la simple olive, de la chicorée et de la mauve légère. - - _... Me pascunt olivæ, - Me cichorea, levesque malvæ._ - - (_Od._, I, XXXI.) - -Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il -dînait en ville, mangeait en parasite émérite, se mettait le lendemain -au régime de la mauve. - -«Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son -excellente _Histoire philosophique, littéraire et économique des -plantes d'Europe_, de cette prédilection des anciens pour une plante -que nous avons placée au rang le plus bas, même parmi les remèdes -domestiques, peut-être parce qu'elle a trop peu de valeur pour le -charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il -est à croire, du reste, que, sa culture ayant été peu à peu négligée, -on a fini par ne plus connaître que la mauve sauvage, moins savoureuse -que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-être serait-il -à désirer qu'elle fût rétablie dans son premier grade; elle doit être, -par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos épinards -et que plusieurs autres plantes potagères. J'ajoute, pour en avoir -fait l'expérience, que, convenablement accommodée, elle est d'une -saveur très agréable. Très digestive, elle serait d'ailleurs d'un -excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes -sédentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les -inconvénients de ce genre de vie.» - - -=167.=--«Sous le ministère du chancelier de l'Hôpital, les petits -pâtés se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en -faisait une si grande consommation, que le très austère chancelier, -étant données les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda -comme un luxe qu'il importait de réprimer. La vente des petits pâtés -ne fut pas défendue, mais une ordonnance royale défendit de les crier, -comme on avait fait jusqu'alors.» (_Mercure de France_, 1761.) - - -=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, né en 1755, a -fait un long poème sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit -plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux, -notamment en ce qui concerne le rôle spécial de chaque lettre de -l'alphabet: - -Par exemple: - - Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile - Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile; - Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint, - Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sûr qu'il se plaint. - Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée - Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée... - - Le C, rival de l'S avec une _c_édille, - Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille. - De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom: - Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon, - Une _c_orbeille, un _c_oeur, un _c_offre, une _c_arrière, - Une _c_averne, enfin, le trouvent né_c_essaire. - Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourbé, - Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tombé. - - _F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace, - L'F en _f_ureur _f_rémit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse; - Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent. - Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end, - Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_umée - Et, _f_éconde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_ormée. - D'une éto_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et, - Et le _f_rémissement de la _f_ronde et du _f_ouet. - - L'R en _r_oulant app_r_oche et, tou_r_nant à souhait, - Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet; - Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_iviè_r_e, - La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e... - Le ba_r_bet i_rr_ité cont_r_e un pauv_r_e en déso_r_d_r_e - L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e; - L'R a cent fois _r_ongé, _r_ouillé, _r_ompu, _r_aclé, - Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appelé. - - Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue. - On le _t_rouve à la _t_ê_t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue, - C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin. - Peu_t_-on le méconnaî_t_re au _t_ic _t_ac du moulin? - De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure, - Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure, - Exac_t_ement _t_aillé sur le _t_ype du _t_au, - Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc. - - -=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de - - Certain hâbleur, à la gueule affamée, - Qui vint à ce festin, conduit par la fumée, - Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des Coteaux_. - -Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux. - -Un jour que Saint-Évremond dînait chez M. de Lavardin, évêque du Mans, -cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du -comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. «Ces messieurs, dit le -prélat, outrent à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient -manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent -d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vésines. -Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils -n'en sauraient boire que des trois coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et -d'Avenay.» M. de Saint-Évremond ne manqua de faire part à ses amis de -cette conversation; et ils répétèrent si souvent ce qu'il avait dit -des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela -les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_. - - -=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils étaient -_corvéables_ et _taillables_ à merci. La première des deux expressions -s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces -malheureux étaient passibles de toutes les _corvées_; et toutefois -d'où vient lui-même le mot _corvée_? Selon les uns, il serait formé du -mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois -_vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font -dériver du latin barbare _corvada_, formé à son tour de _curvatus_, -participe passé de _curvare_ (courber), parce que le corvéable -travaillait à la terre ayant le _corps courbé_.--Quant à -l'expression de _taillables_, elle dérive naturellement de _taille_, -qui était alors synonyme d'impôt ou contribution à payer; mais il est -bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait été donné aux -contributions perçues, par suite du mode employé pour cette -perception. La _taille_ était ce petit morceau de bois fendu en deux -parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures ménagères, -notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas à -chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double, -c'est-à-dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au -moment de la livraison, pour faire sur les deux du même coup des -_tailles_ ou _coches_, qui représentent le poids ou le prix des -marchandises livrées. De même jadis les receveurs des impôts gardaient -par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait à -chaque payement l'autre partie, où s'inscrivaient par _coches_ ou -_tailles_ les sommes versées. - - -=171.=--On a beaucoup disserté sur le singulier penchant qu'ont -les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvidés_ à s'emparer -des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut -savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donné lieu à des -accusations de vol dirigées contre des personnes innocentes, et l'on -cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se -justifier d'un vol commis en réalité par une pie, fut bel et bien -pendue en place de Grève, et fut reconnue innocente lorsque, quelque -temps après, les objets dont elle s'était, disait-on, emparée, furent -retrouvés dans la cachette de l'oiseau. Une cérémonie religieuse -expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en -l'église Saint-Jean de la Grève. Les jeunes filles du voisinage -s'assemblaient le jour anniversaire de l'exécution, et, vêtues de -robes blanches, portant des branches de cyprès, chantaient un -_requiem_ à l'intention de la suppliciée. - -En réalité, le prétendu instinct du vol attribué par l'homme à la pie -et à plusieurs oiseaux de la même famille n'est qu'une conséquence -d'un grand sentiment de prévoyance inné chez ces animaux. - -Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur -nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent -considérables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la -pie, en particulier, attirée par les objets brillants, s'efforce, -quand elle les trouve ou quand on les met à sa portée, de les -attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se -retirer à l'écart et s'évertuer à l'entamer. Après avoir reconnu que -ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de -mettre en réserve tout ce dont elle ne peut tirer immédiatement parti, -elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute -qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions. -Il n'y a pas d'autre malice dans sa façon d'agir. - - -=172.=--A quelle époque remonte la première idée des armes se -chargeant par la culasse et du revolver? - ---Dans un livre intitulé: _Pyrotechnie_, publié par Hanzelet, -Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes à feu par la -culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte à -des temps relativement reculés. - -«Les arquebuses à croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent -accommoder de façon à être chargées par le derrière, comme le montre -la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire -que la culasse marquée A corresponde à l'endroit du canon, bien -joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et -de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon; -la figure fait assez concevoir l'invention sans la décrire davantage. -C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant -qu'il arrive quelquefois que l'on est serré en des lieux où l'on n'a -pas commodité de se tourner pour les recharger.» - -Dans le même ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel décrit et -figuré sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans -être retirée de la canonnière_ (meurtrière, ouverture par où passe le -canon de l'arme). - -Dans la figure de cet engin, placée par l'auteur à côté de celle d'une -arbalète à boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se -prolongeant à l'arrière par une tige de fer devant servir d'axe à la -pièce marquée A, qui est destinée à recevoir six charges, qui se -présenteront successivement, pour produire autant de coups de feu, -devant l'ouverture inférieure du canon. Le crochet adapté au canon -doit, quand la pièce tournante est en place, l'arrêter par les crans -qui sont pratiqués sur celle-ci. Cette disposition est absolument -celle du revolver actuel. - -[Illustration: FIG. 12.--Première idée des armes à feu se -chargeant par la culasse et du revolver. (Fac-similé d'une figure -publiée en 1630.)] - - -=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom -de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il -professait pour rentrer dans le giron de l'Église catholique, cette -conversion, étant donnée la qualité du converti, fit grand bruit dans -les deux partis religieux de l'époque. Du côté de la cour notamment, -les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces -vers de l'abbé de Bourseis: - - Turenne, que l'Europe a vu comblé de gloire - En cent combats divers, où régna sa valeur, - Cède au trône romain l'honneur de la victoire, - Et renonce aux autels que s'élève l'erreur. - Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre; - Et l'éclat de sa foi va s'épandre en tous lieux: - En vainquant il soumet des provinces en terre, - Mais en se laissant vaincre il conquête les cieux. - -Mais, tandis que les catholiques se félicitaient de cette brillante -acquisition, les protestants déclamaient en prose et en vers contre le -nouveau converti. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce changement à -l'ambition du maréchal. Il parut en 1669 un factum intitulé: _les -Motifs de la conversion de Turenne_, où, en lui rendant justice sur -ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir songé à sa prétendue -conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favorisé -le projet formé par lui de fonder une république de protestants, dont -il aurait été le chef, et afin d'épouser Mme de Longueville, pour -devenir roi de Pologne. - -Ces belles allégations sont suivies d'une pièce intitulée: _Prosa in -die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour -Vêpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), où se -trouvent répétées en latin de bréviaire les mêmes accusations. - - Quantum flebit calvinista - Tantum ridet jansenista, - Cum mutavit hypocrita... - Non poterat sese regem - Creare, nec etiam ducem, - Aut calvinorum principem... - Nec poterat a Polonis - Regnum accipere donis, - Nisi esset a Romanis, etc. - -(Autant pleurera le calviniste, autant rira le janséniste quand -l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni -prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne, -si ce n'est des mains romaines, etc.) - -Puis cette épigramme: - - Pourquoi s'étonner tant de ce qu'a fait Turenne, - Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu? - Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne; - Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu. - -Et enfin, comme présage de mécompte pour le parti qu'avait embrassé le -grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec -la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu -le renieras!_ - -Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des -personnages haut placés a donné lieu à d'étranges appréciations. - - -=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Séville_, dit -qu'au palais l'on n'a que «vingt-quatre heures pour maudire ses -juges», il fait allusion à une ancienne tradition qui, sans doute, -était encore en vigueur à la fin du dix-huitième siècle, et en vertu -de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procès pouvait dire -pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui -le lui avaient fait perdre, sans qu'on fût en droit de le poursuivre -pour aucun des propos qu'il avait tenus. - - -=175.=--«Gratter du peigne à la porte», était autrefois une -expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au -temps jadis, notamment au dix-septième siècle, il n'était pas reçu que -l'on _heurtât_ à la porte des personnages de marque. «C'est ne pas -savoir le monde que de heurter, dit un traité de politesse du temps; -il faut _gratter_.» - -La Bruyère fait allusion à cet usage lorsqu'il dit d'un des importants -dont il trace le portrait: «Il arrive à grand bruit, il écarte le -monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.» - -On lit dans une comédie de Poisson: - - ... Apprenez donc, Monsieur de Pézenas, - Qu'on gratte à cette porte et qu'on n'y heurte pas. - -Mais, étant donnée cette coutume, qui après tout n'est pas plus -singulière que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_? -Que vient faire là l'instrument de coiffure? Molière va nous -en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en -tête de son _Impromptu de Versailles_, pièce qu'il écrivit pour -se justifier d'avoir daubé--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du -souverain--sur les marquis prétentieux et ridicules. Vous savez, -dit-il à la Muse qui veut aller au roi, - - Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis; - N'oubliez rien de l'air ni des habits: - Arborez un chapeau chargé de trente plumes - Sur une perruque de prix; - Que le rabat soit des plus grands volumes, - Et le pourpoint des plus petits... - Avec vos brillantes hardes - Et votre ajustement, - Faites tout le trajet de la salle des gardes, - Et, vous _peignant_ galamment, - Portez de tous côtés vos regards brusquement, - Et ceux que vous pouvez connaître, - Ne manquez pas, d'un haut ton, - De les saluer par leur nom, - De quelque rang qu'ils puissent être. - Cette familiarité - Donne à quiconque en use un air de qualité. - _Grattez du peigne_ à la porte - De la chambre du roi... - -Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa -fausse chevelure se servît pour gratter, puisque l'usage était de -gratter, du peigne qu'il tenait à la main, au lieu de gratter avec ses -ongles... Ainsi s'explique ce détail de la locution. - - -=176.=--Robert Bruce, roi d'Écosse, avait fait voeu d'accomplir -un pèlerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empêcha de faire -son pieux voyage. - -Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et -se fit promettre par Douglas qu'aussitôt après sa mort il lui -retirerait le coeur, le ferait embaumer et le mettrait dans une boîte -d'argent préparée à cet effet, puis irait le déposer au pied du -tombeau du Sauveur. Après sa mort, Douglas partit emportant le coeur -de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant débarqué -à Séville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui était en -guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tué par les -infidèles. - -En mémoire de la sainte mission qu'avait reçue leur ancêtre, mais que -la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans -leurs armoiries un coeur sanglant surmonté d'une couronne. - - -=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment -dans ceux de Paris et de Toulouse, une cérémonie appelée la _baillée -des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai -et juin, lorsqu'on appelait leurs rôles. Pour cela on choisissait un -jour où il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la -présentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes -odoriférantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il -donnait un déjeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour; -il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des -couronnes de roses à chacun des officiers du parlement. On lui donnait -alors audience, puis on disait la messe, où jouaient des hautbois, -qui s'étaient fait entendre déjà pendant le repas. Excepté les rois et -les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du -parlement n'étaient exempts de cette singulière redevance. - -Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils -d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au -procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient jamais -manqué de remplir cette obligation. - -L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de préséance -entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut terminée par -un arrêt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les -baillerait le premier, à cause de ses deux qualités de prince et de -pair. - -Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appelé le _Rosier de -la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient -leurs présents. - -On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et à celui de -Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses. - -On cite chez les rosiers des exemples d'extrême longévité. A -Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les -branches, s'étendant sur les murs de la cathédrale, sortent d'un tronc -qui a trente centimètres de diamètre. On le croit âgé d'environ dix -siècles. - - -=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin -faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines -de Rome qui s'était appelée jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont -_Tarpéien_, on trouva, en remuant la terre, une tête d'homme toute -fraîche et sanglante. Frappé de ce prodige, le roi fit cesser les -travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volonté des dieux -était sans doute que le lieu où l'on avait découvert cette tête -(_caput_) fût la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le -nom de _mont Capitolin_ fut donné à la colline, et celui de _Capitole_ -à l'édifice qui la couronnait et qui fut, en réalité, considéré depuis -comme étant le point central de l'État romain. - - -=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France étaient -autrefois terminés par cette formule, qui caractérisait le pouvoir -absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ «Qui croirait, dit -l'auteur anonyme d'un Mémoire sur les états généraux de 1789, que -cette formule, très humiliante pour un peuple fier, émane de ces -mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonçaient jadis que l'assemblée -nationale qui se tenait chaque année au champ de Mars avait approuvé -telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_, -qui annonçaient la volonté absolue du roi, sont la corruption de mots -qui, en un autre idiome, étaient des témoignages de la puissance -législative populaire. La forme était la même, mais l'attribution -avait changé. - - -=180.=--Un violoniste prétend que ses confrères pèchent contre le -sens étymologique du mot en appelant _colophane_ la résine dont ils -enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire -_collaphone_, formé de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et -_phoné_ (voix, son), c'est-à-dire enduit qui sert à la reproduction du -son. On peut faire observer à cet helléniste un peu trop subtil qu'il -complique inutilement la question: car le mot qu'il croit composé -après coup nous est venu tout formé de l'antiquité, et l'on devrait -réellement dire _colophone_, car _colophonia_ était le nom grec de -ladite résine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de -_Colophon_, ville d'Asie où on la préparait. - - -=181.=--Saint Médard, évêque de Noyon, était seigneur du bourg de -Salency, où il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosière, -et où il était resté l'objet d'un culte tout particulier comme patron -du pays. Une année donc que les habitants de Salency avaient à se -plaindre d'une grande sécheresse, qui avait duré tout le mois de mai -et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fête -du saint patron approchait, ils eurent l'idée de l'invoquer pour -obtenir par son intercession la pluie désirée. Et il arriva que la -pluie, qui commença à tomber le jour mis sous le vocable de saint -Médard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui -suivirent,--bien entendu, au grand déplaisir des rustiques, qui -n'avaient pas sollicité une telle abondance d'humidité. Quoi qu'il en -fût, de là vint le dire proverbial: «Quand il pleut le jour de saint -Médard, il pleut quarante jours plus tard.» Beaucoup de gens admettent -encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils -nomment l'ancien évêque de Noyon). On pourrait leur faire observer que -cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a dû forcément -perdre sa valeur depuis la réforme grégorienne du calendrier, qui, en -supprimant onze jours du temps courant, a complètement dérangé -l'ordre des échéances et détruit les coïncidences naturelles de -l'époque antérieure. - - -=182.=--Un manuscrit du treizième siècle, traduit par M. Lecoy de -la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou, -frère de saint Louis, voulut être roi de Sicile: - -Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'aînée, mariée à -Charles, comte d'Anjou, frère du roi saint Louis, les deux autres à ce -dernier monarque et au roi d'Angleterre. - -Or, un jour, les trois soeurs devant dîner ensemble, lorsque, suivant -l'usage, on fut pour se laver les mains, les deux plus jeunes s'y -rendirent de compagnie, mais n'appelèrent point avec elles leur aînée. -«Il ne sied point, se dirent-elles l'une à l'autre, qu'une simple -comtesse se lave avec des reines.» - -Le propos lui ayant été rapporté, celle-ci en conçut un violent dépit. -Le soir, se trouvant seule avec son mari, elle se mit à pleurer. Il -lui demanda la cause de ce chagrin, elle lui raconta tout. Alors -Charles lui dit tendrement: «Ne te désole pas, ma douce amie, à partir -de ce soir je n'aurai pas un moment de repos que je n'aie fait de toi -une reine comme tes deux cadettes.» Et il en fit, en effet, une reine -de Sicile. - - -=183.=--La défense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des -plus beaux faits d'armes de nos guerres d'Afrique. Mais pourquoi un -breuvage composé de café, d'eau et de sucre est-il appelé un mazagran? - -Cela tient à une circonstance de ce siège mémorable. Les cent -vingt-trois Français qui, sous le commandement du capitaine Lelièvre, -défendirent Mazagran contre douze mille Arabes, étaient abondamment -pourvus d'eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait -du fort; mais l'eau-de-vie vint à manquer, et nos braves prenaient du -café noir un peu sucré et fortement étendu d'eau. Or, une fois -délivrés, nos soldats aimaient à prendre le café «comme à Mazagran», -et cette expression, bientôt réduite à «Mazagran» tout court, se -répandit parmi les militaires, et les civils l'adoptèrent. - -Dans les cafés parisiens, on désigne surtout par le nom de mazagran le -café servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est versé -dans une tasse, qui serait trop petite pour qu'on y pût ajouter de -l'eau. - - -=184.=--A propos d'une échauffourée, où un certain nombre de -simples curieux ou badauds ont été bousculés, maltraités, et même -emprisonnés: «Vous croyez, dit un journaliste, que l'exemple de -ceux-là va profiter aux autres? Point du tout. Coûte que coûte, l'on -veut voir, et, sans avoir vu, l'on attrape des horions. Et, en fin de -compte, car c'est le plus clair de l'affaire, - - ... cela fait toujours passer une heure ou deux.» - -Il y a là une allusion à la fameuse réplique du juge Dandin, des -_Plaideurs_. - - N'avez-vous jamais vu donner la question? - -demande-t-il à la jeune fille qui va devenir sa bru. - - Venez, je vous en veux faire passer l'envie. - --Eh! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux! - -se récrie la sensible Isabelle. - - --Bah! cela fait toujours passer une heure ou deux! - -réplique le vieux magistrat. - -Tout à fait charmant, tout à fait divertissant, en effet, le spectacle -que le beau-père veut bien offrir à la belle-fille. - -Si l'on pouvait en douter, qu'on en juge par l'estampe que nous -reproduisons, d'après une sorte de manuel judiciaire publié en 1541. -Cet ouvrage, intitulé _Praxis criminalis_ (Traité de la justice -criminelle), est un exposé technique de toutes les procédures et -pratiques observées dans la répression des crimes. L'auteur, J. -Millæus, grand maître des eaux et forêts et questeur au tribunal de la -table de marbre, prend pour exemple une cause criminelle supposée ou -véritable, et, tout en donnant comme texte primitif le procès-verbal -exact de ce qui fut fait judiciairement depuis la première annonce du -crime jusqu'à l'heure du suprême châtiment des coupables, il -accompagne ce texte, relativement concis, d'un très ample et sans -doute très savant commentaire technique à l'usage des praticiens. - -Sur ce thème, un artiste de grand talent, qui malheureusement n'est -pas nommé, composa douze ou quatorze tableaux d'assez grande -dimension, dont trois sont consacrés aux divers genres de questions. -D'abord la question à l'eau, dite _question française ordinaire_: -l'opération consiste à faire avaler de force un certain nombre de pots -d'eau au patient, dont le corps est tendu à l'aide de cordes. Entre -l'absorption de chaque pot, le juge instructeur pose de nouvelles -interrogations au malheureux, jusqu'au moment où le médecin assistant -le déclare hors d'état d'entendre et de répondre. Vient ensuite _la -question extraordinaire_ dite _aux brodequins_ (_tortura -cothurnorum_). Assis et lié sur un banc, le patient a les jambes -entourées de planchettes, le bourreau frappe dessus à grands coups de -maillet. Et ainsi à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le torturé ait -perdu connaissance. - -[Illustration: FIG. 13.--La question toulousaine, fac-similé -d'une estampe du _Praxis Criminalis_ de J. Millæus, 1541.] - -Enfin la question dite _toulousaine_, que reproduit notre gravure et -qui n'a pas besoin de commentaire. Si l'on était tenté de croire que -les terribles procédés judiciaires consignés dans ces images, datées -du milieu du seizième siècle, ne restèrent plus longtemps en usage, on -commettrait une grave erreur. La preuve nous en est fournie par -l'exemplaire même auquel la gravure est empruntée. Ce volume fait -partie d'une ancienne collection formée vers la fin du règne de Louis -XV, par un célèbre bibliophile, qui avait coutume de mettre des notes -manuscrites sur les feuillets de ses livres. Et voici comment il -s'exprime à propos de celui-ci: «Cette procédure criminelle n'est -bonne qu'à nous faire connaître comme elle s'observait du temps de -François Ier. Les formes ont _un peu changé_ depuis, mais au fond la -marche _est toujours la même_.» - - -=185.=--Le refrain d'une vieille chanson, très en vogue chez nos -pères, affirmait que, d'après Hippocrate, pour se tenir en bonne -santé, - - Il faut chaque mois - S'enivrer au moins une fois. - -(Les plaisants même, au lieu d'une fois, disaient _trente_.) - -Le père de la médecine a-t-il réellement affirmé qu'un excès mensuel -de boisson pouvait être profitable à la santé? C'est ce que nous -n'avons pu vérifier; mais ce qu'il y a de certain, c'est que jadis ce -précepte était traditionnellement et très sérieusement admis, comme -celui qui conseillait les saignées périodiques et saisonnières, -lequel, par parenthèse, n'est tombé en désuétude complète qu'à une -époque assez rapprochée de nous. - -Toujours est-il qu'Arnauld de Villeneuve, célèbre médecin et -alchimiste du treizième siècle, qui découvrit les trois acides -sulfurique, nitrique et muriatique, et à qui l'on attribue aussi les -premières pratiques régulières de distillation, examina très gravement -cette question et la discuta dans les termes suivants: - -«Quelques-uns prétendent qu'il est salutaire de s'enivrer une ou deux -fois le mois avec du vin: soit parce qu'il en résulte un long et -profond sommeil, qui, en laissant reposer les fonctions animales, -fortifie les fonctions naturelles, soit parce que les sécrétions, les -sueurs qui sont abondantes, purgent le corps des humeurs superflues -qu'il contenait. Pour moi, je ne voudrais permettre cet excès qu'aux -personnes dont le régime est ordinairement mauvais, et, dans ce cas, -leur conseillerais-je encore de ne pas pousser l'ivresse trop loin, de -peur de nuire au cerveau, et d'affaiblir les fonctions animales plus -que le repos ne pourrait les fortifier. L'ivresse qu'on se procure -doit donc être légère, suffisante seulement pour provoquer le sommeil -et pour dissiper tout à fait les inquiétudes qu'on pourrait avoir sur -sa tempérance. La pousser plus loin serait manquer aux bonnes moeurs -et aller contre la nature.» - -En somme donc, un des hommes dont les idées jouirent du plus grand -crédit pendant tout le moyen âge admettait l'ivresse au nombre des -mesures hygiéniques. Dieu sait l'écho que trouva son opinion! - - -=186.=--Origine du bonnet rouge qui, sous la Révolution, fut une -coiffure symbolique: - -Avant 1789, plusieurs des officiers qui avaient fait la guerre -d'Amérique, en avaient rapporté l'habitude de cacheter leurs lettres -avec un sceau représentant le bonnet de la Liberté entouré des treize -étoiles des États-Unis. Le bonnet phrygien ne tarda à devenir à la -mode; on le mit partout, sur les gravures et les médailles, sur les -enseignes des boutiques. On en coiffait le buste de Voltaire, qu'on -faisait paraître sur le Théâtre-Français, quand on jouait _la Mort de -César_. Au club des Jacobins, le président, les secrétaires, les -orateurs, adoptèrent le bonnet rouge, et lorsque Dumouriez, avec -l'assentiment du roi, vint y prononcer quelques mots, le lendemain de -sa nomination au ministère des affaires étrangères, il ne crut pas -pouvoir se dispenser de prendre la coiffure officielle du lieu pour -monter à la tribune. - - -=187.=--On a beaucoup disserté sur l'origine du terme de -_chauvinisme_, devenu très usuel pour désigner une sorte de fanatisme -militaire. En réalité, on a retrouvé dans les annales des grandes -guerres de la République et de l'Empire certain brave nommé _Chauvin_ -qui, s'étant trouvé à toutes les affaires les plus chaudes, les plus -périlleuses, en était sorti fort blessé, fort mutilé, en restant -aussi naïvement enthousiaste que le premier jour de son héroïque -profession. Mais le nom de Chauvin, et partant l'expression de -_chauvinisme_ ressortant du caractère de l'homme, n'est vraiment -devenu populaire qu'après la représentation d'une pièce intitulée _la -Cocarde tricolore_, espèce de revue militaire, que les frères Coignard -firent jouer en 1831, à propos de la conquête d'Alger. Un des héros de -cette pièce est le conscrit Chauvin, que les auteurs nommèrent -peut-être ainsi sans allusion aucune au Chauvin des grandes guerres, -fort peu connu d'ailleurs. - -Ce _Chauvin_ est tout à fait le type aujourd'hui consacré du -_chauvinisme_, et c'est dans la même revue qu'on voit paraître--pour -la première fois, croyons-nous--le _Dumanet_ qui est resté aussi une -des personnifications du simple soldat, alliant la plus parfaite -candeur intellectuelle au sentiment le plus absolu de la discipline -et du devoir. - -Notons qu'un des plus grands éléments de succès de cet à-propos -guerrier fut une certaine _Chanson du chameau_, que le conscrit -Chauvin chantait, ou plutôt _geignait_, en se frottant douloureusement -l'abdomen: - - J'ai mangé du chameau; - J'ai l'ventr' comme un tonneau! - J'verrai plus mon hameau! - Ça m'brûl' dans chaqu' boyau! - Dir' qu'un peu d'aloyau - Peut conduire au tombeau! - On m'disait qu'c'était bon. - Et, comme c'était nouveau, - J'en mange un bon morceau, - Mais c'était d'la poison, etc. - - -=188.=--Sur les théâtres grecs, la personne chargée de diriger -les choeurs de musique,--le chef d'orchestre,--au lieu d'indiquer, -comme aujourd'hui, la mesure aux exécutants par des mouvements de -bras, avait au pied des sandales à semelles de bois, avec lesquelles -il frappait en cadence sur le plancher du théâtre. Les Romains -se servaient aussi d'une espèce de sandale faite de deux semelles, -entre lesquelles était une sorte de castagnette qui rendait un son -sec. - - -=189.=--D'où vient le nom de _cotrets_ ou _cotterets_ donné à une -espèce de fagot? - ---Un compilateur du siècle dernier explique ainsi l'origine de ce -nom. En 1564, on était parvenu à rendre la rivière d'Ourcq navigable, -par un canal conduisant ses eaux jusqu'à Paris. Elle portait des -bateaux construits exprès, beaucoup plus longs que larges. Depuis deux -ans l'on attendait avec impatience de grands avantages d'une -communication facile et peu dispendieuse avec un pays fertile en -productions essentielles. Les premiers bateaux qui arrivèrent à -Paris par le nouveau canal furent reçus avec un applaudissement -général. A leur départ du port de la Ferté-Milon, il y avait eu -des réjouissances publiques. Ces bateaux étaient chargés d'un bois -léger, fendu proprement et lié comme des fascines, dans un goût que -l'on ne connaissait pas encore à Paris. Comme on nommait _Col de Retz_ -ou _cote de Retz_, dans le langage vulgaire, la forêt de -Villers-Cotterets, on donna le nom de _cotterets_ ou _cottrets_ à ces -fascines qui en venaient. De là l'expression aujourd'hui généralement -admise. - - -=190.=--Lorsque, en 1826, le chimiste Ballard,--qui -d'ailleurs n'était encore que préparateur à la faculté de -Montpellier,--en expérimentant sur l'eau de mer, isola une -substance jusqu'alors inconnue qui lui parut, et qui était en effet un -corps simple, il le présenta au monde savant sous le nom de _muride_, -qui en disait l'origine. (On appelait alors _muriate de soude_ le sel -commun extrait des eaux de la mer; ce nom de _muriate_ dérivait du mot -latin _muria_, qui signifie saumure.) Mais Gay-Lussac et Thénard, qui -contrôlèrent la découverte du jeune préparateur, proposèrent de donner -au corps simple trouvé par lui le nom de _brome_ (du grec _bromos_, -mauvaise odeur), rappelant une de ses principales propriétés -physiques, car le brome est sous la forme d'un liquide d'un rouge -foncé, qui répand à l'air d'épaisses vapeurs absolument irrespirables. -Ce nom fut adopté. - -Bien que constituant un véritable événement scientifique, la -découverte du brome sembla pendant assez longtemps ne devoir être -consignée dans l'histoire de la chimie que comme un fait dépourvu de -conséquences utiles; mais chacun sait le rôle important que ce corps -joue aujourd'hui par ses composés, les _bromures_, dans les opérations -photographiques et en outre comme agent pharmaceutique. - - -=191.=--Aureng-Zeb, avant d'être empereur des Mogols, mais -aspirant à l'être, au préjudice de ses frères, rassembla un jour tous -les fakirs ou moines mendiants du pays, pour leur faire, disait-il, -une grosse aumône, et pour avoir la consolation de manger avec -eux--selon la formule hospitalière--le sel et le riz. - -Le lieu de l'assemblée était une vaste campagne. Aureng-Zeb fit servir -à cette multitude prodigieuse de pauvres pénitents un repas conforme à -leur état. Quand on eut mangé, le prince fit apporter une grande -quantité d'habits neufs, et dit aux fakirs étonnés qu'il souffrait de -les voir ainsi couverts de haillons. L'artificieux Mogol n'ignorait -pas que la plupart de ces gueux portent avec eux bon nombre de pièces -d'or, qui sont la récolte de leurs intrigues et de leur mendicité. En -effet, plusieurs voulurent se défendre de quitter ces haillons, en -prétextant l'esprit de pauvreté qui fait l'essentiel de leur -profession. On ne les écouta pas. Le prince exigea que tous -revêtissent les habits neufs. Cela fait, on entassa les haillons -qu'ils avaient quittés au milieu d'un champ; l'on y mit le feu, et -l'on trouva, paraît-il, dans les cendres une somme si considérable que -ce fut--disent quelques écrivains--un des principaux secours -qu'eut Aureng-Zeb pour faire la guerre à ses frères. - - -=192.=--D'où vient le nom de _tandem_, donné aux vélocipèdes à -plusieurs places? - ---Voici ce que nous lisons dans le _Traité de la conduite en -guides et de l'entretien des voitures_, publié en 1889 par M. le -commandant Jouffret: - -«L'attelage avec deux chevaux placés en file est dit attelage en -_tandem_;--on devrait plutôt dire attelage à la Tandem, car le -nom vient de celui de lord Tandem, célèbre écuyer du temps de Louis -XIII, qui attela le premier ainsi, et qui, dit-on, menait tellement -vite qu'il faisait faire à son cheval de devant, dressé à la selle, -mais attelé pour la première fois, tous les mouvements que l'on peut -obtenir au manège, changement de pieds, d'allure, etc.» - -C'est donc par analogie avec ce mode d'attelage qu'on a donné aux -vélocipèdes portant deux ou plusieurs personnes, placées l'une à la -suite de l'autre, ce nom de _tandem_, qui déroute d'autant mieux les -curieux d'étymologies qu'ils croient voir là l'adverbe latin qui -signifie _enfin_, dont on cherche vainement le rapport avec un -appareil locomoteur. - - -=193.=--Vers l'an 1714, deux Anglaises, visitant Versailles, -donnèrent la mode des coiffures basses aux Françaises, qui, à cette -époque, les portaient tellement hautes que leur tête semblait au -milieu de leur corps. Le roi exprima hautement son approbation en -faveur de la coiffure anglaise; il la trouva plus élégante et de -meilleur goût: alors les dames de la cour s'empressèrent de l'adopter. - -Néanmoins, à peine les hautes coiffures étaient-elles bannies de -France, qu'elles furent adoptées en Angleterre, et portées au plus -haut degré d'extravagance. Les coiffeurs se mettaient l'esprit à la -torture pour imaginer les moyens de bâtir des décorations sur la tête -des dames, et l'on avait inventé divers expédients pour enfoncer les -épingles. Une pantoufle ou une quenouille servait souvent à produire -l'élévation voulue. - - -=194.=--Les publicains, que plusieurs passages de l'Évangile nous -montrent comme étant l'objet de la haine et du mépris général, -n'étaient autres que les fermiers des impôts publics, qui, ayant -acheté aux enchères la perception des taxes à leurs risques et périls, -ne se faisaient pas faute d'exercer les plus dures exactions sur les -citoyens. Le tarif légal de chaque impôt demeurant caché, les -publicains pouvaient en élever le chiffre, sans qu'on eût aucun moyen -de contrôle. Les publicains dont il est parlé dans l'Évangile ne sont -pas, à vrai dire, les fermiers de l'impôt, eux-mêmes gens riches et de -marque n'ayant aucun contact avec les contribuables, mais les agents -subalternes chargés de la perception, et, partant, inspirant une forte -aversion aux citoyens. - - -=195.=--Le nom de _farce_, donné au moyen âge à une pièce de -théâtre, vient du latin _farcire_, qui signifie remplir, et fait au -participe passé _fartus_, et, en bas latin, _farsus_, dont _farsa_ est -le féminin; _farsus_ est tout ce qui est rempli, bourré, farci; -_farsa_ désigne aussi ce qui sert à bourrer, à farcir. Cette -étymologie explique tous les sens primitifs du mot _farce_. De même -qu'on appelait farce en cuisine un hachis introduit dans une pièce de -viande, un mélange de viande hachée, de même on appela _farce_ au -théâtre une petite pièce, une courte et vive satire formée d'éléments -variés; plus tard ce sens premier s'effaça, et le mot _farce_ -n'éveilla plus d'autre idée que celle de comédie réjouissante. La -farce hérita de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau; ce -que celui-ci racontait, la farce le mettait en dialogue et en scène; -mais la farce eut ensuite un fond original et qui lui fut propre; elle -peignait de préférence les détails vulgaires et plaisants de la vie -privée. - - -=196.=--Le verbe _féliciter_, qui est aujourd'hui d'usage si -général, n'était pas encore français au milieu du dix-septième siècle. - -Balzac, qui trouvait ce mot très curieusement expressif, entreprit de -le faire consacrer, à l'encontre de la cour, où il était tenu pour -barbare. - -«Si le mot _féliciter_ n'est pas encore reconnu français, écrivait-il, -il le sera l'année prochaine, car M. de Vaugelas, à qui je l'ai -recommandé, m'a promis de lui être favorable.» - -Vaugelas, qui faisait alors autorité à propos de langage, s'intéressa -en effet à ce mot, qui fut, comme nous disons aujourd'hui, -_officiellement_ naturalisé, et qui depuis n'a cessé de faire bonne -figure dans notre idiome. - - -=197.=--«Voyez quel _poussah_!» dit-on d'une personne alourdie -par un excessif embonpoint, et qui semble n'avoir qu'imparfaitement -l'usage des mouvements. On fait ainsi allusion à des figurines de -provenance chinoise, qui représentent des êtres joufflus, ventrus, -ramassés sur eux-mêmes. Or l'on ignore assez généralement que le type -traditionnel du bonhomme étrange que nous appelons _poussah_ n'est -autre que la représentation mythique d'une divinité que les enfants du -Céleste Empire appellent _Pou-taï_, et dont le nom nous est arrivé -corrompu par les anciens voyageurs. - -Obèse, débraillé, monté ou appuyé sur l'outre, qui, d'après les -traditions chinoises, renferme les biens terrestres matériels, sa -figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus d'éternelle -béatitude. Cette masse, rendue informe par la bonne chère et -l'insouciance, figure le dieu du _contentement_. A la vérité, il faut -se pénétrer des manières de voir chinoises pour l'admettre sous cette -dénomination. Pour les Chinois, en effet, un homme de marque, un -fonctionnaire, annonce d'autant plus de mérite que sa robuste -corpulence remplit mieux le large fauteuil où il doit siéger; quelques -auteurs ont considéré, mais à tort, Pou-taï comme le dieu de la -porcelaine. - -Ajoutons, à titre de curiosité ethnographique, que si les Chinois -estiment particulièrement les hommes gras, par contre le type de la -beauté féminine réside pour eux dans un corps fluet et élancé. - - -=198.=--_Berner_ est un mot dont le sens est clair pour tout le -monde. Il s'emploie surtout dans le sens de tromper grossièrement. Les -valets de Molière et de Regnard ne trompent pas les Gérontes, ils les -bernent: il y a là une nuance qui donne au mot sa vraie acception -figurée. - -[Illustration: FIG. 14.--Mythologie chinoise. Pou-taï, dieu du -contentement.] - -Ce mot n'est plus guère employé dans son sens propre que par les -soldats en belle humeur qui veulent jouer un bon tour à l'un de leurs -camarades, ou qui entendent lui infliger un châtiment _officieux_ -pour quelque faute vénielle. Cette plaisanterie ou punition consiste à -déposer le patient sur une forte couverture maintenue horizontale, et -tendue par quatre vigoureux poignets, qui la laissent s'abaisser et la -retendent violemment pour lancer en l'air leur victime. - -Or d'où vient la forme primitive du mot? Quelques-uns la font venir du -_burnous_ des Arabes. Selon Littré, elle dériverait d'un ancien mot -_berne_, qui signifiait une étoffe de laine grossière (italien et -espagnol _bernia_) et qui ne serait plus en usage. Cette origine est -évidemment exacte, mais c'est à tort que le lexicographe dit que le -mot n'existe plus dans la langue; car, dans presque toute la région -méridionale, une _berne_ ou _barne_ est une pièce d'étoffe, soit de -laine, soit de fil, servant surtout à faire sécher, en les étalant -dessus, des graines, des fruits, des haricots, etc. - -Rabelais, qui avait beaucoup retenu du langage méridional, dit d'un de -ses personnages «qu'il portait _bernes_ à la moresque», et l'un de ses -commentateurs met en note à ce mot: «_Berne_, sorte de mantelet à -cape, _albornos_ en espagnol (qui pourrait bien être le même que -_burnous_ des Arabes, qui ont longtemps dominé sur la péninsule). -C'est encore dans le Midi un grand chaudron, puis aussi un _van_, d'où -a été formé le mot _berner_, analogue à _vanner_.» - - -=199.=--D'où vient le nom de _romans_ donné aux ouvrages ayant -pour sujet des actions imaginaires? - ---De la langue romaine, que César et ses soldats introduisirent -dans la Gaule et qui s'y confondit avec l'idiome du pays, se forma un -jargon qui prit le nom de langue _romance_, ou tout simplement -_romane_. Ce fut celle de nos premiers récits nationaux; et comme ces -récits ne roulaient que sur des aventures extraordinaires de guerre, -d'amour, de féerie, ils imprimèrent leur dénomination de _romans_ à -tous les ouvrages du même genre. - - -=200.=--On observait autrefois à l'enterrement des nobles une -singulière coutume. On faisait coucher dans le char funèbre, au-dessus -du mort, un homme armé de pied en cap, pour représenter le défunt. On -trouve dans les comptes de la maison de Polignac qu'on donna cinq sols -à Blaise, pour avoir fait le chevalier mort aux funérailles de Jean, -fils d'Armand, vicomte de Polignac. - - -=201.=--En 1744, un traité de paix intervint entre le -gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations. -Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires -virginiens informèrent les Indiens qu'il y avait, à Williamsbourg, un -collège, avec un fonds pour l'éducation de la jeunesse, et que si les -chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs -enfants, le gouvernement pourvoirait à ce qu'ils fussent bien soignés -et instruits dans toutes les sciences des blancs. - -Une des politesses des sauvages consistait à ne pas répondre à une -proposition sur les affaires publiques le même jour qu'elle avait été -faite. «Ce serait, disaient-ils, traiter légèrement et manquer -d'égards aux auteurs de la proposition.» Ils remirent donc leur -réponse au lendemain. Alors l'orateur commença par exprimer toute la -reconnaissance qu'ils avaient de l'offre généreuse des Virginiens: -«Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce -qu'on enseigne dans ces collèges; et l'entretien de nos jeunes gens -serait pour vous un objet de grande dépense. Nous sommes donc -convaincus que dans votre proposition vous avez l'intention de nous -faire du bien, et nous vous en remercions de bon coeur; mais, vous qui -êtes sages, vous devez savoir que toutes les nations n'ont pas les -mêmes idées sur les mêmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais -que notre manière de penser sur cette espèce d'éducation ne s'accorde -pas avec la vôtre. Nous avons à cet égard quelque expérience. -Plusieurs de nos jeunes gens ont été autrefois élevés dans vos -collèges et ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils sont -revenus parmi nous, ils étaient mauvais coureurs, ils ignoraient la -manière de vivre dans les bois, ils étaient incapables de supporter le -froid et la faim, ils ne savaient ni bâtir une cabane, ni prendre un -daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de -sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme -chasseurs, ni comme conseillers, ils n'étaient absolument bons à rien. -Nous n'en sommes pas moins sensibles à votre offre gracieuse, quoique -nous ne l'acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes -reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de -leurs enfants, nous ne négligerons rien pour les bien élever, pour -leur apprendre tout ce que nous savons, et _pour en faire des hommes_. - - -=202.=--Dès que le livre des _Confessions de saint Augustin_, -traduites en français par Arnauld d'Andilly, furent publiées, -MM. de l'Académie française, charmés de la beauté de cette -traduction, offrirent une place alors vacante parmi eux à cet -excellent homme, qui les remercia de l'honneur qu'ils voulaient -bien lui faire, mais n'accepta pas. D'autres disent que le premier -refus vint de l'avocat général Lamoignon, qui, malgré les vives -sollicitations de l'illustre compagnie, ne consentit pas à s'asseoir -au fauteuil académique.--Toujours est-il que, pour ne plus être exposés -à voir dédaigner ainsi leurs suffrages, MM. les immortels décidèrent -que l'Académie se _ferait solliciter_, et ne solliciterait personne -pour entrer dans ses rangs. De là date pour les candidats l'obligation -de la demande et des visites à chaque membre. - - -=203.=--Jacques Ier, roi d'Angleterre, étant à Salisbury, un -bourgeois de cette ville grimpa par dehors jusqu'à la pointe du -clocher de la cathédrale, y planta le pavillon royal, fit trois -gambades en l'honneur du monarque, descendit comme il était monté, et -composa une adresse de félicitation, où il rendait compte de son -exploit et demandait une récompense. - -Lorsqu'il l'eut présentée, le roi le remercia de l'honneur qu'il lui -avait fait, et, comme récompense, lui offrit de lui délivrer une -patente par laquelle lui et ses héritiers auraient le privilège -exclusif de grimper sur tous les clochers de la Grande-Bretagne et d'y -faire des gambades. - - -=204.=--D'où venait le nom de rue d'Enfer, changé dans ces -dernières années en rue Denfert-Rochereau? - ---Saint Louis, dit Saint-Foix dans ses _Essais sur Paris_, fut si -édifié, au récit qu'on lui faisait de la vie austère et silencieuse -des disciples de saint Bruno, qu'il en fit venir six et leur donna une -maison avec des jardins et des vignes au village de Gentilly. Ces -religieux voyaient de leurs fenêtres le palais de Vauvert, bâti par le -roi Robert, abandonné par ses successeurs, et dont on pouvait faire un -monastère commode et agréable par la proximité de Paris. Le hasard -voulut que des esprits, ou revenants, s'avisèrent de s'emparer de ce -vieux château. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des -spectres traînant des chaînes, et entre autres un monstre vert, avec -une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une -grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élancer la nuit sur -les passants. Que faire d'un pareil château? Les chartreux le -demandèrent à saint Louis; il le leur donna, avec toutes ses -appartenances et dépendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom -d'Enfer resta seulement à la rue, en mémoire de tout le tapage que les -diables y avaient fait. - -Quelques étymologistes prétendent que la rue Saint-Jacques s'appelait -anciennement _via superior_, et celle-ci, parce qu'elle est plus -basse, _via inferior_ ou _infera_, d'où lui vint dans la suite le nom -d'Enfer, par corruption et contraction de mot. D'autres disent que, -les gueux, les filous et les gens sans aveu se retirant ordinairement -dans les rues écartées, on donnait le nom d'Enfer à ces rues, à cause -des cris, des jurements, des querelles et du bruit qu'on y entendait -sans cesse. - - -=205.=--Claude Bernard, le savant contemporain dont le nom a été -donné à une rue du Ve arrondissement de Paris, eut au dix-septième -siècle un homonyme célèbre par ses vertus chrétiennes. - -Ce Claude Bernard, surnommé le _pauvre prêtre_, se dépouilla d'un -héritage de quatre cent mille livres, qu'il consacra à des oeuvres -charitables. Le cardinal de Richelieu, l'ayant un jour fait venir, lui -dit qu'il venait de lui attribuer une riche abbaye du diocèse de -Soissons: «Monseigneur, répondit le pauvre prêtre, j'avais assez pour -vivre selon mon état, et j'ai tout sacrifié de bon coeur pour suivre -mon goût et travailler au salut des âmes. Si j'acceptais les revenus -de cette abbaye, je ne ferais qu'ôter le pain à la bouche des pauvres -du diocèse de Soissons, pour le donner à ceux du diocèse de Paris. -Mieux vaut laisser à chaque contrée le soin de nourrir ses malheureux. - ---Demandez-moi donc quelque chose, reprit le ministre, afin que -je vous prouve le cas que je fais de vous.» - -Alors Claude Bernard, après avoir réfléchi un instant: «Monseigneur, -dit-il, j'ose proposer un souhait à Votre Éminence. Lorsque je vais -conduire les criminels pour les préparer à bien mourir, les planches -de la charrette sur laquelle on nous mène sont si courtes que nous -risquons souvent de tomber l'un et l'autre sur le pavé. Ordonnez, je -vous prie, qu'on y fasse quelques réparations.» - -Le pauvre prêtre mourut au retour d'une de ces exécutions, en 1641. - - -=206.=--Devant plusieurs Arlésiens, le maréchal de Villars se -vantait à Louis XIV d'avoir facilement appris le provençal: «_Bélèou_, -dit une voix.--Que signifie ce mot? reprit Villars, se tournant -vers celui qui l'avait prononcé.--Il signifie _peut-être_, -Monsieur le maréchal.--_Bélèou, bélèou_, j'ai bien pu l'oublier; -mais je sais tous les autres.--_Bessaï_, reprit notre courtisan -arlésien.--_Bessaï!_ que signifie encore celui-ci?--Il signifie -encore _peut-être_, Monsieur le maréchal.» Le roi s'étant mis -à rire, le maréchal rit lui-même, comme cela lui arrivait, du reste, -quelquefois, quand il rencontrait quelqu'un qui relevait avec esprit -cette jactance qu'il portait dans les petites choses comme dans les -grandes. - - -=207.=--La désignation de _petits crevés_ donnée à certains -jeunes gens de mise ridicule fut adoptée, il y a quelque vingt-cinq -ans, comme argot professionnel par des chemisiers et des -blanchisseuses pour désigner plusieurs de leurs clients du monde -élégant, qui se faisaient remarquer par le luxe habituel de leurs -chemises garnies de _petits crevés_ ou garniture _bouillonnée_. - -Ce fut à un _gentleman_ dont le nom était d'une prononciation -difficile, et dont la recherche luxueuse en ce genre était connue, que -le sobriquet fut d'abord appliqué. Ses fournisseurs l'appelèrent -longtemps le _monsieur aux petits crevés_, puis _petit crevé_ tout -court. Le mot passa naturellement à d'autres. Cette expression était -du reste renouvelée de celle de _gros crevés_, par laquelle, sous -Louis XIII, on désignait les seigneurs dont les pourpoints avaient ce -genre d'ornement. On pouvait voir, à Rome, au temps de Pie IX, un -petit prince allemand qui avait la manie de ce costume et qui figura -ainsi dans une procession. Les Suisses de la garde du pape portaient -aussi un uniforme à _gros crevés_. On disait aussi une _grosse crevée_ -en parlant d'une femme. - -Cette appellation, au surplus, a une origine commune avec la presque -totalité des termes de ce genre qui ont été en vogue dans le langage -des _précieux_ à diverses époques; tous avaient trait à une -particularité de la toilette des personnages. - - -=208.=--Dans les assemblées délibérantes modernes, les votes qui -n'ont pas lieu au scrutin écrit sont dits _par assis et levé_, et le -plus souvent sont simplement effectués par mains levées, avec -contre-épreuve pour la non-acceptation du texte mis aux voix. - -Dans l'ancienne Rome, les sénateurs opinaient, non en levant la main -ou en se levant eux-mêmes, mais, comme on disait alors, _par les -pieds_. Quand le consul qui présidait le sénat mettait en délibération -une question quelconque, il invitait les membres de l'assemblée à se -séparer selon le parti qu'ils prenaient, en prononçant la formule -traditionnelle: - -_Que ceux qui sont favorables à la question passent de ce côté-ci; que -ceux qui pensent différemment passent de celui-là._ - -Ce mode de votation s'appelait: _in aliena sententiam pedibus ire_ -(aller aux suffrages par les pieds), et en conséquence les opinants -étaient dits _senatores pedarii_. - - -=209.=--Quand on déplaisait au cardinal de Richelieu, il ne -manquait jamais de dire en vous parlant: - -«Je suis votre serviteur très humble.» - -Le maréchal de Brèze, beau-frère du premier ministre, vint un jour -prendre de Pontes pour le conduire à Rueil, faire visite à Son -Éminence, avec laquelle il s'était brouillé, parce qu'il avait refusé -de quitter la maison du roi pour être plus spécialement au service du -cardinal. - -Lorsque le maréchal eut présenté Pontes, Richelieu le salua du -serviteur très humble. - -A l'instant, cet officier sortit de l'appartement, monta à cheval et -revint en toute hâte à Paris. - -Quelques jours après, M. de Brèze, l'ayant rencontré, lui demanda la -raison de ce brusque départ. - -«Le serviteur très humble du cardinal, répondit-il, m'a fait tant de -peur que, si je n'avais trouvé la porte ouverte, j'aurais assurément -sauté par la fenêtre.» - - -=210.=--Le mot _obligeance_, si souvent et si heureusement -employé aujourd'hui pour qualifier l'acte de la personne _obligeante_, -est relativement d'introduction toute récente dans notre langage. -Marmontel, dans ses _Mémoires_, qu'il écrivait vers la fin du -dix-huitième siècle, dit en parlant du ministre Calonne: - -«Il se vit tout à coup entouré de louange et de vaine gloire, persuadé -que le premier art d'un homme en place était l'art de plaire, livrant -à la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant qu'à se rendre -agréable à ceux qui se font craindre pour se faire acheter. On ne -parlait que des grâces de son accueil et des charmes de son langage. -Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts l'expression -de formes élégantes, et l'_obligeance_, ce mot nouveau, parut être -inventé pour lui.» - -Ce mot était, en effet, d'introduction nouvelle dans le langage usuel -au temps où Marmontel rédigeait ses Mémoires. On ne le trouvait encore -dans aucun dictionnaire; il figure pour la première fois au -Dictionnaire de l'Académie dans l'édition de l'an VII (1799). - - -=211.=--Un jour que Henri IV était à un balcon avec le maréchal -de Joyeuse, et que le peuple semblait les regarder avec une grande -curiosité: «_Mon cousin_, dit le roi, _ces gens-ci me paraissent fort -aises de voir ensemble à ce balcon un roi apostat et un moine -décloîtré_.» - -En parlant ainsi, le facétieux et au fond très sceptique Béarnais -faisait allusion à l'abjuration qui lui avait valu la couronne de -France, et aux singuliers changements de condition qui avaient -accidenté la vie du maréchal de Joyeuse. - -Ce Joyeuse (Henri Joyeuse du Bouchage), né en 1567, est celui dont -Voltaire a dit dans sa _Henriade_ que: - - Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire, - Il prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire. - -Dès sa première jeunesse, quand il était écolier au collège de -Toulouse, ses sentiments de piété étaient si vifs qu'un jour, à son -exemple, douze de ses condisciples, la plupart fils de grandes -maisons, allèrent demander aux cordeliers de la ville l'habit de leur -ordre. Ce projet ayant été contrarié, il acheva ses études au collège -de Navarre; il porta les armes avec une grande distinction; puis se -maria, mais sans jamais cesser de sentir en lui une grande propension -à la vie religieuse. A la mort de sa femme,--qui sembla résulter -du chagrin qu'elle éprouva à la suite d'un entretien où son mari lui -avait révélé certaine vision l'avertissant de se consacrer à Dieu -seul,--il fit profession chez les capucins, sous le nom de frère -Ange. L'année d'après, les Parisiens ayant résolu de députer à Henri -III pour le prier de revenir habiter Paris, frère Ange se chargea de -la commission. Il partit processionnellement à la tête des députés, -qui chantaient des litanies, et, pour représenter Notre-Seigneur -allant au Calvaire, il se mit sur la tête une couronne d'épines, -chargea une grosse croix de bois sur ses épaules. Tous les autres -députés étaient en habits de pénitents. Le roi fut touché de -compassion à la vue de frère Ange, nu jusqu'à la ceinture, et que deux -capucins frappaient à grands coups de discipline; mais cette bizarre -députation n'obtint rien de lui. Frère Ange rentra dans son couvent et -y resta jusqu'en 1592. A cette époque, son frère, le grand prieur de -Toulouse, s'étant noyé dans le Tarn, les ligueurs du Languedoc -l'obligèrent de sortir de son cloître pour se mettre à leur tête. Le -guerrier capucin combattit vaillamment pour le parti de la Ligue -jusqu'en 1596, où il fit son accommodement avec Henri IV, qui l'honora -du bâton de maréchal de France; mais le roi, quelque temps après, lui -ayant adressé, peut-être en façon de simple plaisanterie, les paroles -citées plus haut, le maréchal décida tout aussitôt de reprendre son -ancien habit et sa vie monastique. Le cloître ne fut plus pour lui -qu'un tombeau. Devenu provincial des capucins de Paris et définiteur -général de l'ordre, il mourut au retour d'un voyage à Rome, à Rivoli, -en 1608. - -[Illustration: FIG. 15.--Le duc de Joyeuse, maréchal de France, -définiteur général de l'ordre des Capucins, fac-similé du portrait -placé en tête de sa Vie, publiée par de Caillères, en 1652.] - -La gravure que nous donnons est le fac-similé du portrait placé en -tête de la Vie de ce personnage publiée en 1652 par de Caillères, sous -le titre de: _le Courtisan prédestiné, ou le duc de Joyeuse, capucin_. - - -=212.=--Au temps où les livres étaient soumis à une censure -préalablement à l'impression, un censeur refusa son approbation à -l'une des fables de Le Monnier. A propos d'un cheval qui succombait -sous une charge accablante, le poète faisait voir combien était mal -entendu le calcul des princes, qui écrasaient leurs peuples sous le -poids d'impôts excessifs; il ajoutait: - - Ce que je vous dis là, je le dirais au roi. - -Le censeur raya ce vers. Le poète voulait le maintenir, mais il fut -obligé de céder à l'obstination de l'Aristarque. - -Après avoir fait quelques pas dans la rue, Le Monnier rentra en -proposant ce nouveau vers: - - Ce que je vous dis là, je le dirais... _tais-toi!_ - -«Très bien!» fit le censeur, qui donna son approbation sans -s'apercevoir que le trait satirique n'en était que plus saillant. - - -=213.=--Une légende britannique explique ainsi pourquoi il est de -tradition que l'héritier de la couronne d'Angleterre porte le nom de -_prince de Galles_ (comme chez nous, jadis, celui de _Dauphin_): - -«Les habitants du pays de Galles refusaient de reconnaître pour roi -Édouard Ier d'Angleterre, parce qu'ils voulaient un souverain né dans -leur pays; le roi, usant de ruse, leur envoya sa femme Éléonore de -Castille, qui était sur le point de donner le jour à un enfant; -celui-ci fut Édouard II. Les Gallois en effet se soumirent, mais en -imposant toutefois la condition que le fils aîné du roi d'Angleterre -porterait le titre de prince de Galles.» - - -=214.=--D'où vient le nom de _calomel_, ou _calomelus_, donné -jadis au protochlorure de mercure, qui est encore d'usage général en -pharmacie? - ---Chacun peut savoir que le _calomel_, nommé aussi _mercure -doux_, est une substance absolument blanche, employée surtout comme -vermifuge et comme purgatif léger. - -Pourtant plusieurs lexicographes, notamment Boiste et M. Landais, -jugeant d'après l'indication étymologique de ce nom, formé des deux -mots grecs _kalos_, beau, et _melas_, noir, ont avancé que le -_calomel_ est une substance noirâtre. - -Or le nom de _calomelas_ (par abréviation _calomel_) fut donné au -protochlorure de mercure par Turquet de Mayenne, savant médecin -chimiste du dix-septième siècle, en l'honneur d'un jeune serviteur -nègre, qui l'aidait très intelligemment dans ses travaux, et pour -lequel il avait beaucoup d'affection. Fiez-vous donc à la lettre des -étymologies! - - -=215.=--Le mot _agriculture_ n'a été inséré par l'Académie dans -son Dictionnaire qu'à la fin du dix-huitième siècle, époque où -d'ailleurs on ne le trouvait dans aucun autre lexique, ce qui prouve -qu'il est resté longtemps étranger aux écrivains. On a remarqué que ce -mot ne se voit que très rarement dans les ouvrages du siècle de Louis -XIV, et qu'on ne le trouve pas dans le _Télémaque_, où pourtant les -laboureurs sont si souvent mis en cause et si fortement loués. - - -=216.=--D'où vient le nom de Francs-Bourgeois que porte une rue -de Paris? - ---En 1350, Jean Roussel et Alix, sa femme, firent bâtir dans -cette rue, qu'on appelait alors la rue des Vieilles-Poulies, -vingt-quatre chambres pour y retirer des pauvres. Leurs héritiers, en -1415, donnèrent ces chambres au grand prieur de France, avec -soixante-dix livres parisis de rente, à condition d'y loger deux -pauvres dans chacune, moyennant treize deniers en y entrant et un -denier par semaine. On appela ces chambres la maison des _francs -bourgeois_, parce que ceux qu'on y recevait étaient francs de toutes -taxes et impositions, attendu leur pauvreté: voilà l'origine du nom de -cette rue. - -D'où vient le nom de Mont-Parnasse donné à l'un des quartiers de -Paris? - ---Ce nom de Mont-Parnasse est dû à une butte située dans le -voisinage, détruite en 1761, et que les anciens écoliers de -l'Université avaient plaisamment décorée du nom de mont Parnasse, -parce qu'ils y venaient lire leurs compositions et discuter sur la -poésie. - - -=217.=--Le Dauphin, père de Louis XVI, avait, dit-on, fait graver -en lettres d'or et placer dans son appartement la fable suivante, dont -on ne nomme pas l'auteur: - - Un philosophe, au retour du printemps, - Se promenant seul dans les champs, - S'entretenait avec lui-même. - Il prenait un plaisir extrême - A méditer sur les objets divers - Qu'offrait à ses yeux la nature, - Simple en ces lieux, et belle sans parure. - Vallons, coteaux, feuillages verts - Occupaient son esprit. Un quidam d'aventure, - Homme fort désoeuvré, crut que, semblable à lui, - Ce solitaire était rongé d'ennui. - «Je viens vous tenir compagnie, - Dit-il en l'abordant, c'est une triste vie - Que d'être seul; ces champêtres objets, - Les prés, les arbres, sont muets. - --Oui, pour vous, répondit le sage; - Soyez détrompé sur ce point. - Vous me forcez à vous le dire: - Si je suis seul ici, beau sire, - C'est depuis que vous m'avez joint.» - - -=218.=--Peltier, l'un des principaux rédacteurs de la célèbre -feuille royaliste intitulée _les Actes des apôtres_, démontra un jour -dans son journal comme quoi la Révolution avait eu pour cause première -le plaisir des petites vengeances. - -«Le roi, dit-il, en assemblant les états généraux, a eu _le plaisir_ -d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu _le -plaisir_ d'humilier la cour. La noblesse a eu _le plaisir_ de -mortifier les ministres. Les banquiers ont eu _le plaisir_ de détruire -la noblesse et le clergé. Les curés ont eu _le plaisir_ de devenir -évêques. Les avocats ont eu _le plaisir_ de devenir administrateurs. -Les bourgeois ont eu _le plaisir_ de triompher des banquiers. La -canaille a eu _le plaisir_ de faire trembler les bourgeois. Ainsi, -ajoutait le journaliste, chacun a eu d'abord _son plaisir_. Tous ont -aujourd'hui leur peine. Et voilà ce que c'est; et voilà à quoi tient -une révolution.» - - -=219.=--C'est par une singulière assimilation de la cause avec -l'effet que le mot _chaland_, tout en servant à désigner une sorte de -grand bateau, employé sur les fleuves et sur les canaux, a pris une -acception qui en fait pour ainsi dire le synonyme de _client_. C'est à -Paris que s'est opéré ce doublement de signification. De temps -immémorial, les bateaux qui voituraient à Paris toutes sortes de -provisions alimentaires et qu'on appelait _chalands_, amenaient de -gros pains plats auxquels les Parisiens, qui allaient les acheter aux -rives du fleuve, donnèrent le nom des bateaux qui les avaient amenés. -De la marchandise, le nom s'étendit aux marchands, qui, lorsque les -acheteurs abondaient, se disaient _achalandés_. Dans le langage -d'aujourd'hui, les acheteurs quelconques sont des chalands, et leur -nombre _achalande_ un magasin, sans préjudice du nom de chaland donné -encore aux grands bateaux. - - -=220.=--A une certaine époque, sous la Révolution, pendant la -période d'abrogation des anciens cultes, il fut décrété que le drap -recouvrant les cercueils au moment des funérailles serait aux couleurs -nationales, et l'observation de cette mesure dut, paraît-il, être de -longue durée, car voici ce qu'on peut lire dans une _Dissertation sur -les sépultures_ publiée par le citoyen Cupé, en l'an VIII: - -«Comment a-t-on pu donner à la mort le drap tricolore? Que le -défenseur de la patrie, que le marin à son bord, couvrent le corps de -leur camarade mort du drapeau tricolore, c'est le sien; mais que ce -voile aux trois couleurs soit étendu sur une vieille femme, sur le -mort des boutiques et des carrefours, c'est la chose la plus -déplacée.» - -Vers la même époque, l'Institut national mit au concours cette -question: «Quelles sont les cérémonies à faire pour les funérailles, -et le règlement à adopter pour le lieu de la sépulture?» L'un des -titulaires du prix proposé, et décerné le 15 vendémiaire de l'an IX, -fut un ancien membre de la Législative, F. Mulot, qui, dans son -discours, dit à propos de la tenture des cercueils: - -«Un drap funèbre sera jeté sur le cercueil. Ne ridiculisons point les -couleurs nationales. Qu'un drap violet ou noir semé de quelques -larmes, ou si l'on veut brodé de cyprès, serve de voile aux corps dans -les cérémonies funèbres. Le blanc pourrait toutefois, comme jadis, -annoncer que le mort appartenait encore à l'âge de l'innocence, ou -qu'il ne comptait point parmi les pères ou mères de famille.» - - -=221.=--Pendant longtemps, en parlant d'une personne ayant des -embarras pécuniaires, les Italiens dirent, en manière de locution -proverbiale, qu'_il lui faudrait la salade de Sixte-Quint_. Le -_Journal de Paris_, dans un de ses numéros de 1784, expliquait ainsi -l'origine de cette expression: - -«Sixte-Quint, qui, on le sait, avait gardé les pourceaux dans son -enfance, devenu cordelier, avait vécu dans l'intimité d'un avocat fort -pauvre, mais plein de probité, dont il avait gardé le meilleur -souvenir. Cet honnête légiste était depuis tombé dans une profonde -misère, qui l'avait rendu très malade. Le hasard voulut qu'il allât -consulter le médecin du pape, à qui l'idée ne lui était pas venue de -se recommander, car, outre qu'il lui eût répugné d'implorer une sorte -d'aumône, il pouvait se croire complètement oublié du pontife. Le -médecin, sans dessein aucun, parla de son malade devant le saint-père, -qui parut l'écouter avec indifférence et détourna presque aussitôt la -conversation. Mais le lendemain: «A propos, dit le pape au médecin, je -me mêle parfois d'administrer des remèdes. Vous me parliez hier du -pauvre Turinez. Je me rappelle avec plaisir que j'ai beaucoup connu ce -digne avocat; et je lui ai envoyé de quoi se composer une salade qui, -à ce que je crois, hâtera sa guérison. - ---Une salade, très saint-père! la recette est nouvelle. Nous -n'ordonnons guère des remèdes de ce genre. - ---C'est que je ne suis pas un médecin ordinaire; et je traite par -des procédés particuliers. Dites à Turinez que je ne veux plus qu'à -l'avenir il ait d'autre médecin que moi. C'est un client que je vous -enlève.» - -Le médecin, impatient d'être instruit du remède et de son efficacité, -court chez le malade, qu'il trouve en bonne voie de guérison. - -«Montrez-moi donc, dit-il, la salade que vous a envoyée le saint-père, -afin que je connaisse la qualité de ces herbes miraculeuses. - ---Miraculeuses, c'est le mot, réplique l'avocat; car je suis sûr -que toute votre botanique ne saurait produire d'aussi heureux effets.» - -En parlant il apporte une corbeille qui ne semble pleine que des -herbes les plus communes. - -«Quoi! c'est cela qui vous a guéri? dit le médecin fort étonné. - ---Fouillez un peu plus avant, et vous trouverez la vraie -panacée.» - -Le médecin soulève les herbes et voit qu'elles recouvraient une grosse -épaisseur de pièces d'or. «Ah! je comprends, ce remède-là n'est pas, -en effet, de ceux que nous pouvons administrer.» - -Et quand il revit le saint-père, il lui déclara qu'il pouvait à bon -droit être considéré comme un très habile médecin. - -«Vous trouvez? fit Sixte-Quint en souriant; mais je ne traite pas -ainsi tous les malades.» - -La bonne et originale action du pape fut bientôt connue et donna lieu -à une locution proverbiale, qui eut cours pendant plusieurs siècles. - - -=222.=--Pour expliquer l'origine de la cornette que portent les -soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, on a imaginé plusieurs anecdotes qui -sont évidemment aussi fantaisistes les unes que les autres. On dit, -par exemple, que deux jeunes soeurs quêteuses, qui portaient alors une -simple coiffe noire, pénétrèrent un jour jusque dans la salle où Louis -XIV prenait son repas, en présence d'une nombreuse assistance. Objet -de l'attention générale, l'une des soeurs, du reste fort jolie, -paraissait éprouver un profond embarras. Le roi, s'en apercevant, se -serait alors levé, et, pliant sa serviette en deux, l'aurait posée en -manière d'ailes protectrices sur la tête de la religieuse. Les auteurs -de cette historiette oublient que les soeurs grises portaient depuis -bien longtemps cette cornette, qui avait été de mode pendant les -règnes précédents. Lorsque Vincent de Paul, alors desservant d'une -paroisse de la Bresse, fonda, vers 1617, les soeurs grises en les -destinant à secourir et assister les malades dans les campagnes, il -les coiffa de la cornette, propre à les garantir du soleil dans leurs -courses. - - -=223.=--L'origine de la locution proverbiale _mettre tous ses -oeufs dans le même panier_ peut se trouver dans la fable suivante de -Boursault,--à moins que le fabuliste n'ait fait que rimer un -adage populaire: - - Un homme avait des oeufs et voulait s'en défaire. - Pour ne pas à la foire arriver des derniers, - Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers, - Il mit tout dans un seul, et ne pouvait pis faire. - Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau, - Fragile comme du verre, - Pour en décharger sa peau, - A quatre pas de là donne du nez à terre. - «Hélas! s'écria l'homme, à qui son désespoir - Inspira de vains préambules, - Que n'ai-je mis mes oeufs sur trois ou quatre mules! - Je mérite un malheur que je devais prévoir. - Si le Ciel veut me permettre - De faire encor le métier, - Je jure bien de ne plus mettre - Tous mes oeufs à la fois dans le même panier.» - - -=224.=--D'où vient le nom de _jeannette_ donné à une petite croix -portée suspendue au cou par un ruban, qui fut un ornement féminin -longtemps à la mode? - ---Dans une petite pièce intitulée _Jérôme Pointu_, jouée aux -_Variétés amusantes_ en 1781, une actrice très jolie et très accorte, -Mlle Bisson, qui jouait le rôle de Jeannette, servante du vieux -procureur Jérôme, se présenta sur la scène avec une petite croix d'or -suspendue au cou par un petit ruban noir. Cette nouveauté plut aux -amateurs, bien moins assurément--dit un contemporain--pour -la croix même qu'à cause de celle qui la portait très gracieusement. -On l'appela tout d'abord _croix à la Jeannette_, et bientôt -_jeannette_ tout court, et ce bijou ne tarda pas à faire fureur dans -toutes les classes de la société. Dans cette pièce, le rôle de Jérôme -Pointu, vieux procureur très avare, très vétilleux, que berne Léandre, -son jeune clerc, était tenu par l'acteur Volange, qui s'est acquis une -immense célébrité par la création du rôle de Jeannot, sorte de -Jocrisse dont le langage, en phrases incidentes, prêtant aux plus -niaises ambiguïtés, a été caractérisé dans une chanson, qui pendant -longtemps fut d'une grande ressource pour les pitres des baraques de -saltimbanques chargés de mettre la foule en bonne humeur. - -On en a surtout retenu ce couplet: - - Voilà-t-il pas que, pour montrer mon adresse, - Je renversai les assiett' et les plats, - Je fis une tach' à mon habit, de graisse, - A ma culot' sur ma cuisse, de drap, - A mes beaux bas que mon grand-pèr', de laine, - M'avait donné avant de mourir, violets. - Le pauv' cher homme est mort d'une migraine, - Tenant une cuiss' dans sa bouche, de poulet. - -«Le triomphe du patriarche de Ferney en 1778, dit M. Hipp. Gautier -dans son grand ouvrage sur 1789, semblait avoir fixé à de sublimes -hauteurs l'admiration populaire. Elle se retrouve le lendemain devant -le bouffon Volange, qui, à son tour, est reconnu divin, délectable, -ravissant... A ses parades foraines on s'est grisé d'oubli pour les -souffrances publiques, qu'une heure auparavant l'on arrosait de -larmes. Son personnage de Jeannot, autrement arrosé d'une fenêtre, -rôle d'un battu payant l'amende, a paru la plus délicieuse incarnation -de ce même peuple souffre-douleur que l'on plaignait.» L'historien -cite à l'appui de son dire ces passages de deux auteurs du temps: -_Mémoires_ du comédien Fleury: «L'homme qu'on put appeler à cette -époque _l'homme de la nation_ était un farceur nommé Volange; mais la -France ne le connut d'abord que sous le nom de _Jeannot_. Il y avait -un instant choisi de l'ouvrage, où ce héros arrosé... et flairant sa -manche... disait: _C'en est!..._ avec une telle sûreté!... On alla -jusqu'à élever des statues à Jeannot, en buste, en pied, en plâtre, en -terre, en porcelaine; la reine en donna; la faveur en fit une sorte de -décoration.» - -[Illustration: FIG. 16.--Volange dans le rôle de Jeannot, -fac-similé d'une estampe du temps.] - -_Annales_ de Linguet (janvier 1780): «Que diront les étrangers quand -ils apprendront qu'on joue maintenant à Paris, depuis un an, une pièce -dont le fond est une aspersion; que les meilleures plaisanteries du -_savoureux_ drame roulent sur cette question: _En est-ce?..._ qu'elle -a déjà eu plus de trois cents représentations, et qu'on s'y porte avec -fureur; que l'auteur lui-même est le héros des soupers où il régale de -son rôle les assistants; qu'enfin les deux mots qui en font tout le -charme sont devenus proverbe; et qu'à table, dans les meilleures -maisons, les dîners se passent dans un cliquetis perpétuel de ces deux -délicieuses phrases: _En est-ce? Oui! c'en est!_ Concevra-t-on un -pareil délire?» - - -=225.=--Le chevalier de Rohan, un des plus brillants et plus -braves seigneurs de la cour de Louis XIV, mais grand joueur et de vie -fort dissipée, se trouva poussé, par le dérangement de ses affaires et -des mécontentements contre Louvois, à entrer dans un complot, ce qui -le fit condamner à la peine capitale. Il espérait qu'on l'exécuterait -secrètement à la Bastille; mais, Bourdaloue, qui l'assistait à la -mort, lui ayant dit qu'il devait se résoudre à mourir sur la -place publique: «Tant mieux, répondit-il, nous en aurons plus -d'humiliation!» Le bourreau lui ayant demandé s'il voulait qu'on lui -liât les mains avec un ruban de soie: «Jésus-Christ, dit le chevalier, -ayant été lié avec des cordes, puis-je demander d'autres liens?» - -Au dernier moment cependant le brave chevalier témoignait d'une grande -faiblesse, en dépit des exhortations de Bourdaloue, qui perdait son -éloquence à tâcher de lui inspirer la résolution. Ce que voyant, un -capitaine aux gardes qui avait jadis servi sous le chevalier s'élança -sur l'échafaud, en proférant de terribles jurons: «Comment, -s'écria-t-il, comment, chevalier, vous avez peur? Souvenez-vous du -temps où nous combattions ensemble! Imaginez-vous que les boulets vous -frisent encore les cheveux. Est-ce qu'alors cela vous inspira jamais -la moindre crainte? La crainte avait-elle d'ailleurs jamais approché -d'un homme comme vous?» - -En entendant parler ainsi son ancien compagnon d'armes, le chevalier -retrouva toute son énergie, et souffrit la mort avec le plus ferme -courage. - - -=226.=--La partie dure et solide des poissons, qui leur tient -lieu d'ossements et soutient leur chair, a reçu le nom d'_arête_. -L'analogie de prononciation et l'espèce d'obstacle que cet organe -oppose aux mangeurs de poissons nous feraient volontiers croire que le -mot _arête_ dérive du verbe _arrêter_, dont vient _arrêt_, et dont il -serait une autre forme de substantif. Il n'en est rien. Outre la -différence orthographique (_arête_ s'écrivant avec une seule _r_ -tandis que _arrêter_ en prend deux), le mot _arête_ dérive du latin -_arista_, qui signifie absolument la _barbe_ de l'_épi_, par extension -l'_épi_ (voire même le temps de la moisson), et par analogie _poil -hérissé_, et enfin _arête de poisson_. - -Les botanistes nomment arête tout prolongement raide, filiforme, qui -surmonte certains organes floraux, notamment les glumes et glumelles -de graminées, et toute partie de végétal pourvue d'arêtes est dite -_aristée_, qualificatif qui nous ramène à la forme primitive du mot. - - -=227.=--Boileau, dans son _Lutrin_, avait caractérisé la vie du -chanoine en disant qu'il passait - - La nuit à bien dormir et le jour à rien faire. - -Vers le même temps, la Fontaine, faisant sa propre épitaphe, disait de -lui qu'ayant fait deux parts de son temps, il avait coutume de les -passer - - L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. - -Quelques critiques prétendirent que la tournure de Boileau était -incorrecte; et on la blâmait d'autant mieux que, la forme régulière -étant tout indiquée, Boileau aurait pu et dû dire: - - La nuit à bien dormir, le jour à ne rien faire. - -On prit vivement parti pour et contre. Boileau ne vit rien de mieux -que d'en référer au jugement de l'Académie, laquelle, d'un avis -unanime, déclara que - - La nuit à bien dormir _et le jour à rien faire_ - -valait mieux que _le jour à ne rien faire_, parce que, en ôtant la -négation, _rien faire_ devenait une sorte «d'occupation qui -correspondait mieux à la nuit passée à bien dormir». Boileau laissa -donc son vers tel qu'il était. - - -=228.=--Le romarin, dit Pline, est ainsi nommé de _ros marinus_ -(rosée de mer), parce que, en général, les rochers sur lesquels il -croît spontanément sont peu éloignés de la mer. Les anciens l'avaient -nommé aussi _herbe aux couronnes_, parce qu'il entrait dans la -composition des bouquets, qu'on l'entrelaçait dans les couronnes avec -le myrte et le laurier. Il est cité fréquemment dans les vieilles -chansons, dans les fabliaux et les _tensons_ des troubadours, toujours -en rappelant des idées gracieuses. Il n'est guère d'enfant qui n'ait -chanté la ronde populaire: - - J'ai descendu dans mon jardin - Pour y cueillir du romarin, - Gentil coquelicot, Mesdames. - -Dans quelques-unes de nos provinces on en mettait une branche dans la -main des morts, et on le plaçait sur les tombeaux, à cause de son -odeur aromatique, évoquant la pensée d'un agréable souvenir. De nos -jours il n'est guère employé que comme principal élément de la fameuse -eau dite de la _reine de Hongrie_, préparée par cette reine elle-même, -qui, d'ailleurs, affirmait en avoir reçu la recette d'un ange. Chez -les Anglais des derniers siècles, cette plante était, paraît-il, et -sans qu'on en connaisse la raison, considérée comme un symbole -d'ignominie. On peut en citer cet exemple d'après un chroniqueur du -dix-septième siècle: - -L'histoire ou la légende affirme que Charles Ier fut exécuté par un -personnage masqué, à propos duquel il fut fait toute sorte de -suppositions. On sut enfin que ce bourreau n'était autre qu'un -gentilhomme nommé Richard Brandon, qui, ayant eu jadis à se plaindre -gravement du monarque, voulut se donner le cruel plaisir de lui porter -le coup mortel. Quand ce gentilhomme mourut, la populace s'attroupa -devant sa maison. Les uns voulaient jeter son corps dans la Tamise, -les autres le traîner dans les rues de Londres. Les clameurs devinrent -si violentes que les juges de paix, les sherifs de la cité de Londres -et les marguilliers de la paroisse furent obligés d'interposer leur -autorité. Ce ne fut qu'après avoir été largement abreuvée de bière et -de vin que la multitude consentit à l'inhumation du cadavre, mais à la -condition qu'on attacherait une corde autour du cercueil, et qu'on le -couvrirait de _bouquets de romarin, en signe d'infamie_. - - -=229.=--En 1776, mourut à Londres un ancien commerçant possesseur -d'une fortune de soixante mille livres sterling (1,500,000 fr.); il -avait institué pour légataire universel un de ses cousins, qui n'était -point négociant, avec cette singulière condition que chaque jour il -devrait se rendre à la Bourse, et y resterait depuis deux heures -jusqu'à trois. Ni le temps ni ses affaires particulières ne devaient -l'empêcher de s'acquitter de ce devoir; il n'en était dispensé qu'en -cas de maladie, dûment constatée par un médecin, dont le certificat -devait être envoyé au secrétariat de la Bourse. S'il manquait à -l'observation de cette clause, il perdrait toute la fortune de son -parent, qui reviendrait à de certaines fondations désignées, et -partant autorisées à réclamer la possession de l'héritage. - -Le testateur avait voulu rendre ainsi une espèce d'hommage à la -Bourse, où il avait amassé toute sa fortune; mais il avait créé par là -un esclave qui ne se faisait pas faute de manifester son -mécontentement. Ce n'était jamais que le dimanche qu'il pouvait -s'éloigner de Londres, la Bourse étant fermée ce jour-là. Il devait, -les autres jours, arranger sa vie de façon à ne point manquer l'heure -de la Bourse. Habitant à une lieue environ de la Bourse, il y arrivait -à l'heure dite en voiture, y passait une heure sans parler à personne, -et remontait dans sa voiture. Il va de soi que les fondations -intéressées à le prendre en faute le faisaient observer de très près. - - -=230.=--Au dix-septième siècle, il fut très sérieusement question -parmi les lettrés de retrancher la lettre Y de l'alphabet français. La -querelle prit fin parce que Louis XIV se déclara pour le maintien de -cette lettre, notamment dans le mot _roy_, qu'il voulut que l'on -continuât d'écrire avec un Y. D'Hozier, le célèbre généalogiste, -dédiant son ouvrage au souverain, avait mis: _Au Roi_, au lieu de: _Au -Roy_. Louis XIV lui en témoigna son mécontentement, et l'on ne parla -plus de détrôner l'Y. - -En 1776, cette même lettre causa en Allemagne une agitation plus -grave. Un maître d'école vint troubler la tranquillité d'un village de -l'évêché de Spire où, de temps immémorial, il était, paraît-il, -d'usage de placer l'Y dans l'alphabet immédiatement après l'I. Le -nouveau mentor de l'enfance crut faire merveille en mettant l'Y à la -place qu'on lui donne partout ailleurs; mais les têtes du village, -moins faciles à corriger qu'un alphabet, s'enflammèrent contre -l'innovation; la fermentation passa des enfants aux pères, la -querelle s'échauffa et menaça de tourner au tragique. Il fallut -l'envoi d'un corps de dragons pour soutenir l'Y et le maître d'école -dans leur nouveau poste. Ils s'y maintinrent, mais pendant quelque -temps beaucoup de pères refusèrent d'envoyer leurs enfants dans -l'école où l'Y n'était plus à sa place coutumière. - - -=231.=--Nous trouvons la note suivante dans un journal daté du 10 -nivôse an VII: - -«Le ministre de l'intérieur vient d'écrire au ministre des finances -pour l'inviter à suspendre la _vente de la cathédrale de Reims_, dont -le portail est un chef-d'oeuvre d'architecture gothique. Le produit de -la vente serait peu considérable, et la conservation du monument est -précieuse, sous les rapports de l'antiquité et de l'art. Nous espérons -en conséquence que des adjudicataires barbares ne porteront pas la -hache sur ce beau monument, que la faux du vandalisme avait respecté, -et n'ajouteront pas cette perte à toutes celles dont gémissent les -amis des arts.» - - -=232.=--_Quid pro quo_, ces trois mots latins dont on a fait un -seul mot français en en retranchant une lettre, ont été mis en usage -par les anciens médecins, qui les plaçaient dans leurs formules -lorsqu'ils indiquaient la substitution possible d'une drogue -équivalente ou meilleure, cela en prévision du cas où les -apothicaires, dont les officines n'étaient pas toujours des mieux -fournies, n'auraient pas possédé telles ou telles substances, et -auraient pris sur eux de les remplacer par d'autres moins bonnes ou -moins chères. De là d'ailleurs le proverbe: «_Il faut_ se garder du -_quid pro quo_ de l'apothicaire.» Avec le temps et en cessant -d'appartenir exclusivement au langage des médecins, il s'est changé en -_qui pro quo_ pour les gens à qui une lettre de moins importe peu, et -insensiblement pour tout le monde. - -Un jour, au temps où l'on annonçait encore à l'entrée dans un salon, -Émile Marco de Saint-Hilaire donne son nom à un domestique, qui -annonce: Monsieur le _marquis_ de Saint-Hilaire. Voyant que l'on riait -et riant lui-même: «Mon Dieu, fit-il, le mal n'est pas grand, c'est un -simple _quis pro co_.» - - -=233.=--Le maréchal de Richelieu avait pour le musc une telle -passion, qu'il faisait doubler ses culottes de peaux d'Espagne, qui -en sont fortement imprégnées. Il était allé un jour faire une visite à -la duchesse de Talud, à Versailles. Au moment où il sortait, vint le -cardinal de Rohan, à qui, par hasard, on présenta le fauteuil où -s'était assis le maréchal. De là, le cardinal alla chez la reine Marie -Leczinska, qui n'aimait pas les odeurs. A peine le prélat fut-il -auprès d'elle: «Ah! Monsieur le cardinal, s'écria la reine, est-il -possible d'être musqué à ce point? Je ne reconnais pas là un prince de -l'Église. Quand vous seriez un second Richelieu, vous n'auriez pas -plus l'odeur du musc...» - -Le cardinal, stupéfait, jura qu'il ne se musquait jamais. En -s'approchant davantage de la reine, il la persuada encore plus qu'il -était musqué, et la scandalisa comme musqué et comme menteur impudent. -Le prélat, pétrifié, crut que ce n'était qu'un prétexte pour lui -annoncer sa disgrâce. Il se retira. Mais, quelques autres personnes -lui ayant fait la même observation, il se mit l'esprit à la torture, -et alla se souvenir qu'il avait dû s'asseoir dans le même fauteuil que -le maréchal, qui laissait partout son odeur favorite. Étant retourné -chez la duchesse, il eut la certitude que sa supposition était fondée, -et courut aussitôt chez la reine pour la dissuader, et déclamer contre -le maréchal musqué, que d'ailleurs Marie Leczinska détestait -profondément. - - -=234.=--Les Chinois ont connu bien longtemps avant les Européens -la méthode de préservation de certaines maladies épidémiques et -contagieuses, par l'inoculation du virus de ces maladies. - -A l'époque où l'on préconisa l'inoculation de la variole, pratique qui -se généralisait quand la vaccine fut découverte, l'Académie des -sciences de France mentionna dans le compte rendu d'une de ses séances -que les Chinois inoculaient la variole non par introduction du virus -dans une incision, mais en aspirant par le nez, comme on prend du -tabac, la matière des boutons de variole desséchée et réduite en -poudre. - - -=235.=--Quel était, chez les Romains, l'accessoire du costume qui -faisait reconnaître les enfants de condition libre et les enfants -d'affranchis? - ---«Tarquin l'Ancien--dit Pline--donna à son jeune fils -une bulle d'or pour le récompenser d'avoir, lorsqu'il portait encore -la prétexte (robe des adolescents), tué de sa main un ennemi.» Par -imitation de cet acte, l'usage s'établit alors de faire porter des -bulles d'or aux enfants des citoyens qui avaient servi dans la -cavalerie (classe la plus noble de Rome). A l'origine la prétexte et -la bulle d'or étaient les ornements des triomphateurs, qui portaient -cette bulle suspendue sur leur poitrine comme un charme souverain -contre l'envie. De là, dit Macrobe, l'usage de donner la prétexte et -la bulle d'or aux enfants de naissance noble, comme un présage, un -espoir qu'ils auraient un jour le courage du fils de Tarquin, qui les -avait reçues dès ses jeunes années. - -[Illustration: FIG. 17.--Fac-similé d'une bulle d'or trouvée dans -un ancien tombeau de la voie Prénestienne.] - -Divers auteurs donnent d'autres raisons à ce sujet. Selon ceux-ci, la -bulle d'or fut attribuée aux enfants en souvenir de l'un d'entre eux -qui, par instinct secret, en un moment de calamité publique, indiqua -le sens d'un oracle libérateur. Selon ceux-là, cette bulle en forme de -coeur que les enfants de condition libre portaient sur la poitrine, -était un symbole disant à ces enfants qu'ils ne seraient hommes que -s'ils avaient un coeur vaillant et généreux (nous dirions un coeur -d'or). - -La bulle se composait de deux plaques concaves rassemblées par un -large lien de même métal, et formait une sorte de globe qui renfermait -d'ordinaire une amulette sacrée. - -Toujours est-il que le port de la bulle d'or était général chez les -enfants de condition libre, qui ne cessaient de la porter que lorsque, -à dix-sept ans, ils revêtaient la robe virile; alors ils la -suspendaient à l'autel des dieux lares, protecteurs de leurs maisons. - -[Illustration: FIG. 18.--Matrone romaine et son enfant portant au -cou la bulle d'or, d'après un verre antique.] - -Les fouilles opérées, notamment dans les tombeaux, ont fait découvrir -un certain nombre de ces ornements symboliques. Nous donnons (fig. 17) -l'image d'une de ces bulles d'or trouvée dans un tombeau de la voie -Prénestienne et publiée en 1732 par Fr. dei Ficoroni, dans une étude -spéciale. - -On remarquera qu'à cette bulle d'or se trouve attachée par une -chaînette la statue d'une déesse portant divers attributs, qui en font -une sorte d'amulette votive, plaçant l'enfant sous les auspices de -plusieurs déités. Elle a sur la tête le boisseau et le croissant, qui -font allusion à Sérapis et à Isis. Elle tient dans la main gauche une -corne entourée d'un serpent, symbole d'abondance et de santé (par -Esculape); de la main droite elle porte un gouvernail de navire, -emblème de la Fortune, à laquelle on rapportait le don de la richesse -et des prospérités. - -La figure 18, empruntée au même opuscule, représente une matrone -romaine et son enfant, portant au cou la bulle d'or, d'après une -peinture sur émail antique. Le port de la bulle resta longtemps le -privilège des seuls enfants de naissance libre; mais, au cours de la -seconde guerre punique, plusieurs prodiges menaçants s'étant produits, -pour la conjuration desquels l'on fit de grandes cérémonies, d'après -l'avis des livres sibyllins, que les duumvirs consultèrent, les fils -d'affranchis ayant été joints aux enfants libres pour chanter les -hymnes propitiatoires, ils eurent dès lors le droit de porter la -prétexte et une bulle de cuir. - - -=236.=--Les Tlascalans, peuplade de l'ancien Mexique, qui étaient -réputés les plus vaillants et les plus habiles guerriers du pays, -s'étaient portés au-devant de Fernand Cortès qui marchait vers Mexico. -Les Espagnols, fort peu nombreux, durent en maintes occasions compter -avec ces ennemis, qui les arrêtèrent assez longuement. - -Malgré la force avec laquelle les Tlascalans combattaient les -Espagnols,--remarque un historien de la conquête du Mexique,--ils -se conduisaient envers eux avec une sorte de générosité. Sachant que -ces étrangers manquaient de vivres, et imaginant sans doute que les -Européens n'avaient quitté leur pays que parce qu'ils n'y trouvaient -pas assez de subsistances (ce qui, d'après eux, devait être le seul -motif plausible d'invasion et de guerre), il envoyaient à leur camp -de grandes quantités de volailles et de maïs, en leur faisant dire -qu'ils eussent à se bien nourrir, parce qu'ils dédaignaient d'attaquer -des ennemis affaiblis par la faim. En outre, comme la coutume était -établie chez eux d'immoler les prisonniers de guerre aux dieux du pays -et de manger leurs corps, ils ajoutaient qu'ils croiraient manquer à -leurs divinités en leur offrant des victimes affamées, et qu'ils -craignaient que, devenus trop maigres, ils ne fussent plus bons à être -servis dans les festins qui suivaient les sacrifices. - - -=237.=--On dit communément _être au bout de son rouleau_. Cette -expression a son origine dans un détail tout matériel de l'ancienne -façon de confectionner les actes, les titres. Ces documents étaient -écrits sur des feuilles de papier ou de parchemin, que l'on roulait ou -déroulait selon le cas. De là l'expression «être au bout de son -_roulet_ ou _rolet_», qui depuis s'est prononcé _rouleau_. Le _rôle_, -comme on appelle encore les feuilles recevant des expéditions -judiciaires ou administratives, est un papier que jadis on _roulait_. - - -=238.=--On dit parfois à ceux qui objectent des _si_: «Ah! si le -ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises.» Ce proverbe nous -vient des Latins, qui disaient: _Multæ caperentur alaudæ si caderet -coelum_. Aristote rapporte l'origine de cette locution proverbiale au -préjugé des anciens qui croyaient que le ciel était soutenu par Atlas, -et que sans cet étai il tomberait sur la terre. - - -=239.=--Chacun sait que le soufre dans son état ordinaire est une -substance très friable, très cassante; il est cependant possible de -rendre le soufre aussi élastique que le caoutchouc. - -Les propriétés du soufre à l'état liquide varient avec la température: -à 120°, il est très fluide, transparent, d'un jaune clair; si on -continue à le chauffer, il se colore à partir d'environ 140°, en -devenant brun et de plus en plus visqueux. Vers 200°, sa viscosité est -telle qu'on peut retourner le vase qui le contient sans en renverser. -Au-dessus de cette température il devient un peu fluide, tout en -gardant sa coloration. Enfin il entre en ébullition à 440° et -distille. - -Refroidi lentement, le soufre repasse par les mêmes états de fluidité; -si au contraire on coule dans l'eau froide du soufre à 250°, on -obtient le soufre mou. Le soufre ainsi trempé est élastique comme du -caoutchouc. Chauffé à 100°, il dégage assez de chaleur pour porter de -100° à 110° la température d'un thermomètre. Le soufre mou devient peu -à peu dur et cassant, en repassant à l'état de soufre ordinaire. On le -rend mou d'une manière plus durable en y mettant un peu de chlore ou -d'iode. - - -=240.=--Marie-Louise d'Orléans, première femme de Charles II, roi -d'Espagne, se promenant un jour à cheval, fut désarçonnée par -l'emportement de sa monture; son pied se trouvant pris dans l'étrier, -elle était traînée par le cheval affolé. Le roi, voyant en même temps -le danger que court la reine et l'immobilité des personnes de son -entourage, commande, supplie qu'on aille au secours de son épouse. Un -gentilhomme se jette à la bride de son cheval; un second, au risque de -sa propre vie, dégage le pied de Sa Majesté; mais tous les deux, ce -sauvetage opéré, disparaissent en toute hâte, au galop de leurs -chevaux. - -La reine, revenue de sa frayeur, voulut voir ceux qui l'avaient -délivrée. Mais l'un des grands qui étaient près d'elle l'informa que -ses libérateurs avaient pris la fuite pour sortir, sans doute, du -royaume, afin d'éviter le châtiment auquel les condamnait une loi qui -défendait de toucher la cheville du pied d'une reine d'Espagne. Née et -élevée en France, la jeune princesse ne connaissait point la -prérogative de ses chevilles; elle sollicita du roi le pardon des deux -gentilshommes, obtint facilement leur grâce et leur fit à chacun un -présent proportionné au service rendu. - - -=241.=--Ce n'est pas d'hier que date l'idée de l'influence que -les détonations d'artillerie exercent sur la formation des nuages et -la chute de la pluie. On trouve, en effet, dans les _Mémoires de -Benvenuto Cellini_, écrits vers le milieu du seizième siècle, un -passage très significatif à ce sujet. - -Cellini, s'évadant des prisons papales, s'était cassé la jambe en -tombant hors des murs. Il eut l'idée de se traîner à quatre pattes -vers la demeure d'une duchesse, nièce du pape, qui lui avait des -obligations, pour un service rendu en de singulières circonstances. - -«J'étais sûr, dit-il, de trouver chez elle asile et protection; car -elle m'en avait donné des témoignages antérieurs par l'entremise de -son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entrée à -Rome, je lui avais sauvé une perte de plus de mille écus par suite -d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de -plusieurs pièces d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la -pluie aurait sans doute causé de grandes avaries dans les costumes de -la princesse et de sa suite). Cela fit dire à cette princesse que -j'étais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle -m'obligerait si l'occasion s'en présentait.» - -Évidemment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons -suspendit la chute de la pluie, mais que l'ébranlement produit sur les -nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dégagea -d'autant plus l'atmosphère des nuages menaçants. - - -=242.=--Notre mot _tête_ (qui vient du latin _testa_, crâne) -avait pour correspondant grec _képhalè_, qui est devenu notre mot -_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un -substantif équivalent en français, entre dans la formation de -plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tête_ d'une compagnie, -d'une armée; _capitale_, ville _tête_ d'un État, etc. C'est aussi de -_caput_, tête, que dérive le mot _cap_, comportant l'idée d'une _tête_ -de terre s'avançant dans la mer; et cette idée est si bien celle qui -en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus -ancien des traités de géographie imprimé, c'est-à-dire dans la -_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes -_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de -l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de -Bonne-Espérance. - - -=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine -antique.--En Grèce, à trois époques différentes de l'année, aux -fêtes de Vulcain, à celles de Prométhée et aux Panathénées, les jeunes -Athéniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fixé, ils -s'assemblaient dans le jardin d'Académus. On prenait comme point de -départ la tour qui s'élevait près de l'autel de Prométhée. Comme -piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le -Céramique, aboutissait à l'une des portes de la ville. Chaque coureur -tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne -consistait point à courir ensemble à qui arriverait le premier. Les -concurrents briguaient à ces courses le titre de porte-flambeau, et -par conséquent l'honneur de porter les luminaires dans les cérémonies -religieuses. Les numéros tirés, les places prises, le magistrat qui -présidait à la célébration des jeux allumait un flambeau au feu sacré -de l'autel de Prométhée, et le remettait entre les mains du coureur -désigné pour partir le premier. Celui-ci s'élançait rapide sur la -piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser -éteindre son flambeau, la distance de la tour à la ville et de la -ville à la tour. La flamme s'éteignait-elle pendant le trajet, le juge -déclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le -donnait au deuxième lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui -qui parcourait l'espace désigné dans le moins de temps et sans laisser -éteindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne réussissait, le titre -honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennité -précédente. Cet art de courir vite sans éteindre son flambeau était -très difficile, car les torches étaient loin d'être aussi difficiles à -éteindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs étaient -un assemblage de bois minces et légers, affectant la forme de nos -cierges modernes. De la résine ou de la poix soudait ensemble ces -divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et -augmentait son pouvoir éclairant. Aux Panathénées, la course -s'exécutait à cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennité -religieuse de la Grèce antique, se présente comme l'origine du jeu du -_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment où le feu -s'éteint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit -dire: «Robin est mort, que je sois bridé, que je sois sellé,» etc. On -lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des -joueurs pose sur ses épaules un objet qu'il doit nommer. Quand il a -deviné, le jeu recommence. - -Origine légendaire.--Autrefois, à la naissance des enfants, on -allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on -donnait au nouveau-né le nom de celle des lampes qui s'éteignait la -dernière, dans la croyance que c'était un gage de longue existence -pour l'enfant. - - -=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'où -leur vient ce nom? - ---Les premières courses régulières datent du règne de Jacques -Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le -vainqueur était nommé gagneur de cloche. La reine Anne institua en -1711, à York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non -parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais -parce que le prix de la course consistait en une pièce d'orfèvrerie, -_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non -pas par _plate_, qui signifie plaque de métal, vaisselle plate, comme -on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi -nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopté l'expression -de courses plates que, par une singulière rencontre, le mot _plates_, -qui a une signification différente en anglais, désigne exactement en -français le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par -opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hérissée -d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru -par les chevaux dans la course spéciale appelée les _plates_, comme -d'autres courses sont appelées les _Oaks_, le _Derby_, à cause des -prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait -remis en honneur les courses de chevaux. Les premières courses -régulières eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la -plaine des Sablons, transformée en hippodrome. - - -=245.=--A toutes les époques, des esprits ingénieux se trouvèrent -pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont -comme principale visée de satiriser les moeurs ou les institutions. -Parmi les oeuvres de ce genre devenues célèbres on peut citer, chez -les anciens, l'_Histoire véritable_, où Lucien accumule ironiquement -toutes les impossibilités; et, chez les modernes, le _Voyage de l'île -d'Utopie_, de Thomas Morus; les _États et Empires de la Lune et du -Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de -Swift. - -Or, vers le milieu du dix-huitième siècle, un auteur danois, Holberg, -qui, par un ensemble de comédies très spirituelles, a mérité d'être -considéré comme le créateur du théâtre national en Danemark, publia -sous le voile de l'anonyme un livre intitulé: _Voyage de Nicolas Klim -dans le monde souterrain_. D'abord écrit en latin, ce livre fut -traduit dans presque toutes les langues européennes; et, bien qu'ayant -fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oublié, mais à -tort, car dans beaucoup de parties il révèle en même temps une féconde -imagination et une grande verve critique. - -«Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampère dans une notice consacrée -à Holberg, c'est la plaisanterie de Swift poussée à l'extrême. C'est -une audace de fiction philosophique, que seule peut-être pouvait avoir -une de ces imaginations du Nord dont le désordre flegmatique ne -s'étonne de rien.» - -«Le héros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvégien -qui, poussé par la curiosité autant que par le besoin de faire -fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde -dans une sorte d'abîme ouvert au milieu des rochers. La corde casse, -et ce pauvre Klim, entraîné par une chute qui, d'abord vertigineuse, -se ralentit peu à peu, arrive dans un monde souterrain où l'attendent -toutes sortes de découvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour -de lui que des arbres; et, pour explorer la région de plus haut, -l'idée lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se -trouve avoir commis une grande sottise. Klim était arrivé dans un pays -dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a -voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De là -l'indignation générale contre le téméraire étranger, qui est aussitôt -arrêté par une foule d'arbres, pour avoir manqué de respect à une très -honorable matrone. Il va de soi que le séjour de Klim chez les Botuans -ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu à -toute une série de faits et d'observations, mettant en parallèle -l'extrême sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre -monde. - -[Illustration: FIG. 19.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de -Nicolas Klim_, par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.] - -[Illustration: FIG. 20.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de -Nicolas Klim_ par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.] - -Après maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rôle de -coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller -explorer une planète voisine, qui, par suite de la lenteur des -déplacements naturels aux Potuans, leur est encore à peu près -inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont -encore plus lents que ceux de Potu. Et là, les observations qu'il est -à même de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux -ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs -yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette -conformité physique différencie les jugements. Aux Lagires, par -exemple, qui ont les yeux longs, tout paraît long; aux Naquires ou -yeux carrés, tout paraît carré, et ainsi des autres. Dans ce pays, -Klim fait si bien des siennes qu'il est condamné à l'exil, et, par -suite de cette peine, emporté par un oiseau dans les régions du -firmament. Un autre méfait lui vaut d'être envoyé comme rameur sur une -galère qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays -des singes, puis un pays habité par toutes sortes d'animaux -symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive -dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe, -ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues -entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un -archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contrée dont -les habitants sont en guerre avec ceux de la région voisine. Ses -prouesses guerrières, la sagesse de sa tactique, lui valent d'être -proclamé général; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive à -la dignité d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du -pouvoir, il est chassé honteusement de son empire, et il se retrouve, -après quelques incidents bizarres, au point d'où il est parti, reconnu -par d'anciens amis, à qui il fait le récit de ses aventures,--qu'un -lettré recueille et rend public. - -Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allégorique, d'une -grande portée philosophique. Une partie bien remarquable est celle où -l'auteur est censé reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes -étranges, venu un jour en Europe, a écrite des incidents et des -remarques de son voyage. - -Nous joignons à ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos -jours, deux des estampes dont il est accompagné dans une traduction -française publiée en 1753 par M. de Mauvillon. - - -=246.=--Le rouge est la couleur la plus estimée chez la plupart -des peuples, dit un auteur du siècle dernier. Les Celtes lui donnaient -la préférence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares, -l'émir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge. -La couleur rouge était celle des généraux, des patriciens, des -empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_ -rappelait alors l'idée d'un emblème de pouvoir absolu ou de -_tyrannie_. Le mot _tyran_ dérivait d'ailleurs de cette pourpre même, -qui venait de _Tyr_. Le rouge était dans l'antiquité regardé comme la -couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fête leurs statues -étaient-elles parées en rouge. On leur appliquait une couche de minium -(comme font nos divinités modernes, remarque un écrivain). L'empereur -Aurélien permit aux dames romaines, qui virent là une précieuse -faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce -privilège, qu'il réserva exclusivement pour lui et pour ses -successeurs à l'empire. Les Lacédémoniens étaient vêtus de rouge pour -le combat. C'était afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang -ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du -pantalon rouge de nos soldats.) - -La noblesse française porta, par suprême distinction, à une certaine -époque, des talons rouges. - -Le rouge est devenu la couleur des princes de l'Église. En mainte -occasion il fut malicieusement fait allusion à cette couleur. - -Lors de l'assemblée du clergé français en 1628, l'archevêque de Paris, -François de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zèle dans le sens des -libertés de l'Église gallicane, à l'encontre de l'autorité absolue du -saint-siège, il parut à Rome une médaille représentant ce prélat à -genoux aux pieds du saint-père. Pasquin, qui se tenait debout, disait -à l'oreille du pontife: _Poenitebit, sed non erubescet_. (Il se -repentira, mais ne rougira pas.) Cette espèce de prédiction -s'accomplit, car l'archevêque de Paris mourut en 1695 sans avoir -obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment briguée. - -Quand, par des raisons de haute politique, le saint-siège eut la -faiblesse de conférer le cardinalat au ministre du Régent, Dubois, on -dit: «Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine.» Et quand ce -singulier cardinal mourut, on lui fit cette épitaphe: - - Rome rougit d'avoir rougi - Le mécréant qui gît ici. - - -=247.=--Nous avons des femmes bachelières, agrégées et -doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles -sont admises à enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant -la médecine. Mais la carrière du droit ne leur est pas ouverte. On -cite cependant plusieurs femmes qui se sont distinguées jadis dans la -science et la pratique des lois. - -Jean André, célèbre professeur de droit à Bologne au seizième siècle, -avait une fille appelée Novella,--une des plus belles femmes de -son temps,--qui était devenue si savante en jurisprudence, que -lorsque son père était occupé, elle faisait les leçons à sa place. -Elle avait toutefois la précaution de tirer un rideau devant elle, -pour que sa beauté ne causât pas de distraction aux élèves. - - -=248.=--Porpora, le célèbre compositeur italien, surnommé le -_patriarche de l'harmonie_, né en 1685, mort en 1767, avait une -singulière méthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le -prouve l'exemple suivant: - -Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leçons. - -«Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable? - ---Sans doute. - ---Eh bien, je te prends pour élève, à la condition expresse que -tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre -une réclamation.» - -Sur l'acquiescement de l'élève, Porpora prend une feuille de papier à -musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des -_gruppetti_. - -Une première année se passe dans l'étude de cette feuille de papier. -La seconde année, aucun changement, aucune innovation n'est apportée à -ce travail quotidien. Toujours mêmes _trilles_ et mêmes _gruppetti_. -L'élève se demandait sérieusement s'il n'avait point affaire à un -mauvais plaisant, à un fou, ou au moins à un mauvais maniaque. -Cependant il ne risqua aucune observation. La troisième année, la -quatrième, se passent sur l'inamovible feuille réglée. Enfin, le jeune -chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un -regard exaspéré du professeur lui fit rentrer la réclamation dans la -gorge. «Je te pardonne, dit le Porpora, à condition que tu m'obéiras -toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obéis,» -dit l'élève. Deux ans s'écoulent encore. A la sixième année seulement, -on ajoute à ces exercices quasi séculaires quelques règles sur -l'articulation et la prononciation; puis les leçons de déclamation -s'adjoignent aux leçons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette -année, Porpora embrasse avec effusion son élève et prononce ces -paroles: «Va, mon enfant, tu n'as plus rien à apprendre; tu es -maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde.» L'élève -était Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admiré des chanteurs -de son temps. - - -=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron -l'apôtre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien. - -Saint Paul s'étant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans -le dessein de combattre les chrétiens, fut arrêté par un violent -orage. Une voix céleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il -fit aussitôt. Ainsi les cordiers, qui travaillent à reculons, ont pris -pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-être -pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint -Paul était cordier lui-même, du moins un jésuite allemand semble le -croire en disant de cet apôtre: _Pellionem egit, funes texuit_. - - -=250.=--En notre temps où tant d'efforts sont dirigés sur la -recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on -aime à rapporter les faits suivants, tout à l'honneur de princes qui -passent généralement pour avoir fait très peu de cas des multitudes -humaines. - -Un fameux chimiste de Lucques, nommé Martin Poli, avait découvert une -composition explosive dix fois plus destructive que la poudre à canon -(qui sait si ce n'était pas déjà une dynamite ou panclastite -quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret à Louis -XIV. Ce roi, qui aimait les découvertes chimiques, eut la curiosité de -voir les effets de cette substance; il en fit faire l'expérience sous -ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les -avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. «Votre procédé est -très ingénieux, lui dit le roi; l'expérience en est terrible et -surprenante; mais les moyens de destruction employés à la guerre ne -sont déjà que trop violents. Je vous défends de publier cela dans mon -royaume; contribuez plutôt à en faire perdre la mémoire. _C'est un -service à rendre à l'humanité._» - -Poli promit à Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni -ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une récompense -considérable. - -Sous Louis XV, un Dauphinois, nommé Dupré, avait inventé une espèce de -feu grégeois si rapide, si dévorant, qu'une fois allumé quelque part, -on ne pouvait ni l'éviter ni l'éteindre. On en avait fait des -expériences publiques, dont avaient frémi les militaires, les marins -les plus intrépides. Quand il fut bien démontré qu'un seul homme, avec -un tel art, pouvait détruire une flotte ou brûler une ville, sans -qu'aucun pouvoir humain fût capable d'y apporter le moindre secours, -Louis XV défendit à Dupré, sous peine de la vie, de communiquer son -secret à personne, et le récompensa très largement pour qu'il se tût. -En ce moment cependant la France était dans tous les embarras d'une -guerre très ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient -nous braver jusque dans nos ports; mais l'idée d'humanité l'emporta -sur les considérations politiques; et le procédé de Dupré fut perdu -comme celui de Poli. - - -=251.=--Le port de la barbe par les ecclésiastiques a été l'objet -de très longues discussions. On peut citer divers conciles où la barbe -des prêtres a été tour à tour préconisée, tolérée, anathématisée, -ordonnée. Toujours est-il qu'aux seizième et dix-septième siècles -l'accord n'était pas généralement fait sur cette question, et qu'une -partie du clergé, notamment parmi les prélats, tenait encore pour le -port de la barbe. Henri II, sachant que le clergé de Troyes devait -élire son évêque, et désirant que l'élu fût Antonio Carraccioli, qui -portait sa barbe, écrivit au clergé du diocèse, que cette barbe aurait -pu offusquer: - -«Je vous prie de ne pas vous arrêter à cela, mais de l'en tenir -exempt, d'autant que nous avons délibéré de l'envoyer prochainement en -quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et -où ne voudrions pas qu'il allât sans sa barbe.» - -Carraccioli fut élu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le -calvinisme. - -Hucbald, religieux bénédictin, composa un poème à la louange de la -calvitie et le dédia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce -poème commençaient par la lettre C, la première du mot _calvus_. - - -=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mâconnais n'avaient d'autres -débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants. -La culture de la vigne était négligée; le vin ne se vendait pas. -Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet -d'aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il -mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette -charrette les boeufs les plus robustes de son écurie, et se mit en -route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y -arrivait. - -La semaine suivante, la messe du roi, qu'on célébrait au château de -Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l'officiant -arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants -devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule, -remarqua une tête d'homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa -qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna à l'un de ses -officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage. -L'officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que -l'homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé, -mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majesté. Louis -XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l'issue de la messe. - -Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu -comme les paysans du Mâconnais, coiffé d'un large feutre et la -poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait -jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues -guêtres de toile grise. - -«Quel motif vous amène à Paris?» lui dit le roi. - -Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu'il -arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des boeufs, amenant -avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait -le vendre à quelque grand seigneur. - -Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à -celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait à la cour. Tous les -courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Mâcon, et -l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à -vendre à Paris les produits de ses vignobles. - -Le commerce des vins de Mâcon était fondé. - - -=253.=--En finissant une lettre à d'Alembert, Voltaire dit: -_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus -et de Mélitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu, -qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes._ - -Le spirituel écrivain fait ici allusion à la mort du plus célèbre des -sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son -éloquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les -familles les plus illustres d'Athènes. Mais l'amertume de ses -critiques contre la constitution d'Athènes, ses traits satiriques -contre la démocratie, ses liaisons avec les chefs du parti -aristocratique, ses railleries, avaient amassé autour de lui bien des -haines et des préventions. Ses ennemis commencèrent par susciter -contre lui le poète Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses -_Nuées_. L'an 400 avant Jésus-Christ, une accusation fut déposée -contre lui par _Mélitus_, poète obscur, et soutenue par _Anitus_, -citoyen qui jouissait d'une grande considération et était zélé -partisan de la démocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la -coupe aux lèvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et -_Mélitus_ n'en sont pas moins restés flétris dans l'histoire, et -servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments -de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la -vertu et le génie. - - -=254.=--La place que le chancelier Maupeou, dernier ministre de -Louis XV, tient dans l'histoire de notre pays a été, selon les temps -et selon les partis, fort diversement appréciée; mais, en faisant -abstraction de tout esprit politique, cet homme d'État représente -surtout, dans la plus formelle acception du terme, l'image de -l'autorité arbitraire, ridiculisée, bafouée et succombant enfin sous -les coups de l'opinion publique. - -On sait que l'acte le plus remarquable de son ministère fut la -dissolution violente du parlement, qui, bien qu'ayant peut-être mérité -plus d'un reproche, eut pour lui toutes les sympathies populaires, du -moment où il fut l'objet de la rigueur et des persécutions. - -Les conseillers, dépouillés de leurs charges, exilés, se changèrent en -autant de martyrs; et quand le chancelier s'avisa de faire rendre la -justice par un semblant de parlement, formé d'hommes choisis par lui -un peu partout, le mécontentement, l'indignation, ne connurent plus de -bornes, et se manifestèrent par toutes les voies coutumières en pareil -cas et en pareil pays: libelles, pamphlets, chansons, caricatures, -etc. - -Le parlement nouveau, baptisé par ironie du nom du chancelier, fut -particulièrement, dans son ensemble et dans la personnalité de la -plupart de ses membres, le point de mire de la verve satirique. Ce fut -une guerre de tous les instants, une attaque incessante, un feu -perpétuel d'épigrammes, d'imputations outrageantes, de cruels -persiflages: lutte dont l'honneur de la dernière passe devait revenir -à Beaumarchais, avec ses fameux Mémoires sur le rapporteur Goezman. - -Pendant la première avait brillé un certain anonyme, que depuis l'on -sut être Pidanzat de Mairobert, ancien censeur royal et alors -secrétaire du duc de Chartres (plus tard Philippe-Égalité, père du -futur roi Louis-Philippe), prince qui avait refusé de siéger dans le -parlement Maupeou, et avait été pour ce fait exilé dans ses terres. - -Les satires de Pidanzat paraissaient sous la forme de _Correspondance -entre Sorhouet_ (un des nouveaux conseillers) _et M. de Maupeou, -chancelier de France_, qui plus tard ont été réunies sous le titre de -_Meaupeouana_. Une de ces satires, intitulée _les OEufs rouges, ou -Sorhouet mourant à M. de Maupeou, chancelier de France_, était -accompagnée de trois gravures allégoriques fort curieuses, parmi -lesquelles celle dont nous donnons un fac-similé. - -[Illustration: FIG. 21.--Fac-similé d'une estampe satirique, -publiée en 1772, contre le chancelier Maupeou.] - -Cette estampe représente _la Métamorphose d'Hécube en chienne_ -_enragée, poursuivie à coups de pierres par les Thraces_; et voici -comment l'auteur en explique le sens. Le chancelier en simarre, dont -la tête est déjà changée en celle d'une chienne, une patte fermée, -avec laquelle il croit encore pouvoir donner des coups de poing; de -l'autre, il porte à la gueule la _Lettre à Jacques Vergé_ (écrit -maladroitement apologétique des actes du chancelier); on lit sur -l'adresse ce mot terrible: _Correspondance_. La Vérité lui présente un -miroir, pour lui faire voir que sa nouvelle forme ne lui a rien enlevé -des _agréments_ de son ancienne figure. A ses pieds on voit un ballot -ouvert, duquel sortent avec impétuosité les protestations des princes -et les diverses parties de la _Correspondance_, qui se changent en -pierres. Quelques Français ramassent ces brochures et les jettent à ce -vilain dogue. Le fond représente une partie du temple, sur le -frontispice duquel est Thémis entourée de nuages, qui ne doivent pas -tarder à se dissiper. Sur les marches on voit une foule de spectateurs -qui lèvent les mains au ciel, pour rendre grâce de la punition exercée -contre Maupeou, et du prochain retour de la justice. - -On sait que dès son avènement (1774) Louis XVI rappela l'ancien -parlement. Le chancelier fut exilé dans ses terres de Normandie, qu'il -ne devait plus quitter, et où il mourut en 1792. - - -=255.=--En feuilletant l'ancienne _Gazette de France_, nous y -trouvons, sous la rubrique de _Varsovie, 13 mai 1667_, la nouvelle que -voici: - -«Louisa-Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, reine de -Pologne, décéda ici le 10 de ce mois. Cette princesse, ayant mal passé -la nuit du 8 au 9, ne laissa pas de se lever; mais l'après-dînée, sur -les trois heures, elle commença de cracher du sang, avec de fréquentes -envies de vomir, ce qui obligea de lui en tirer trois palettes. Ce -remède fut continué sur les 8 heures du soir, mais sans aucun -soulagement, ayant passé cette nuit plus mal que l'autre, de sorte que -ces médecins étaient résolus de lui en tirer encore sur les quatre -heures du matin, s'ils n'en eussent été empêchés par la crainte -qu'elle mourût pendant la saignée, tant ils la trouvaient faible. En -effet, trois quarts d'heure après, elle mourut _sans aucune -difficulté_ (!!!), mais avec une douleur d'autant plus grande de toute -la cour qu'on l'avait crue depuis quelques jours en pleine -convalescence.» - -_Sans aucune difficulté_, dit le grave journal. Le mot est digne de -mémoire. - - -=256.=--On a déjà vu (no 114) que l'ancienne police de Venise a -laissé de terribles souvenirs. Autre exemple: - -Un prince de Craon, se trouvant à Venise au dix-septième siècle, y fut -volé d'une somme considérable, et en conçut assez d'humeur pour se -croire en droit d'invectiver contre la police vénitienne, qui ne -s'occupait, disait-il, qu'à espionner les étrangers, au lieu de -veiller à leur sûreté. - -Quelques jours après, il quitte la ville pour retourner en France. A -moitié du trajet de Venise à la côte, sa gondole s'arrête tout à coup. -Il en demande la raison. Ses gondoliers lui répondent qu'il ne leur -est plus possible d'avancer, parce qu'un bateau à flamme rouge, qui -vient à eux, leur fait signe de mettre en panne. - -Le prince se rappelle alors le propos qu'il a tenu et aussi toutes les -sombres anecdotes qu'on lui a contées sur la police de Venise. Il se -voit au milieu des lagunes entre le ciel et l'eau, sans secours, sans -moyens d'échapper, et attend avec anxiété les gens qui sont évidemment -à sa poursuite. - -Ils arrivent, abordent sa gondole, et le prient de passer dans la -leur. Il obéit en faisant de tristes réflexions. - -«Monsieur, lui dit gravement un des personnages qui sont dans ce -bateau, vous êtes le prince de Craon?--Oui, Monsieur.--N'avez-vous -pas été volé vendredi?--Oui, Monsieur.--De quelle somme?--Cinq cents -ducats.--Où étaient ces cinq cents ducats?--Dans une bourse -verte.--Avez-vous soupçonné quelqu'un de ce vol?--Un domestique de -place.--Le reconnaîtriez-vous?--Parfaitement.» Alors l'interlocuteur -du prince, écartant avec le pied un méchant manteau, découvre un homme -mort tenant à la main une bourse verte, et ajoute: «Justice est faite, -Monsieur, voilà votre argent; reprenez-le, partez, et souvenez-vous -qu'on ne remet pas le pied dans un pays où l'on a méconnu la sagesse -et la vigilance du gouvernement.» - - -=257.=--Il fut un temps où, dans le monde des écoles parisiennes, -les noms de _galoches_, _galochés_ ou _galochiers_ constituaient une -injure. On appelait ainsi les écoliers externes des divers collèges -qui, n'ayant pas le moyen de payer leur pension dans un de ces -établissements, allaient tous les jours de chez leurs parents, ou de -quelque pauvre logis, à l'école, et portaient des _galoches_ pour se -défendre du froid en hiver, et de la boue qui, à cette époque où les -rues étaient fort mal pavées, abondait à Paris: - -Selon Baïf, le mot de _galoche_ vient de _gallica, gallicæ_, espèce de -chaussure dont les Gaulois usaient en temps de pluie. - - -=258.=--On peut citer d'assez nombreux cas de la transformation -inconsciente et souvent barbare que l'usage fait subir à certains -noms de lieux, qui non seulement deviennent ainsi méconnaissables, -mais encore perdent parfois toute signification rationnelle. Ex.: -la rue des _Jeux-Neufs_, devenant la rue des _Jeûneurs_; -Saint-André-des-_Arcs_ (parce qu'on y fabriquait jadis ces armes), -devenant Saint-André-des-_Arts_; Sainte-Marie-l'_Égyptienne_, dont -le nom se change en _Gibecienne_, puis en _Jussienne_, etc. - -Autre exemple assez curieux. - -Chacun sait que l'expression _pays de cocagne_ tire son origine de la -substance tinctoriale nommée le plus ordinairement _pastel_, mais -aussi _guède_ et _cocagne_. Les régions de la France méridionale où se -cultivait en grand la plante dont le pastel (_Isatis tinctoria_) était -extrait, furent nommées pays de _cocagne_, par suite des bénéfices -considérables que les populations retiraient facilement de cette -culture, et de l'abondance au milieu de laquelle elles vivaient. - -A Paris, le pastel recevait plus communément le nom de _guède_, et -l'on en faisait un grand commerce à Saint-Denis; si bien que la place -où on le vendait, à de certains jours de la semaine, avait reçu le nom -de _marché aux Guèdes_. - -«Cette place,--dit J.-B. de Roquefort dans une de ses savantes -annotations de l'_Histoire de la vie privée des Français_ de Legrand -d'Aussy, dont il fit une nouvelle édition en 1816,--cette place -est à l'entrée de la ville par la route de Paris; mais l'écrivain du -tableau indicatif des rues, ne comprenant pas ce mot de _Guèdes_, l'a, -par une ignorance assez commune dans nos villes et même à Paris, -changé en celui de _marché aux Guêtres_. Passant un jour à -Saint-Denis, je fus frappé de cette faute grossière, et j'en écrivis -aussitôt au maire, qui, sans daigner me répondre, fit substituer à la -dénomination ridicule qui existait celle, plus ridicule encore, de -_Gueldres_, et maintenant (1815) on lit _place aux Gueldres_.» - - -=259.=--Jacques Coeur, le célèbre argentier de Charles VII, qui -dut une fin misérable aux jalousies que firent naître les richesses -dont il faisait pourtant un si noble usage, Jacques Coeur -affectionnait beaucoup les adages populaires et les rébus, qui, -d'ailleurs, étaient fort de mode à l'époque où il vivait. La -magnifique maison qu'il avait fait construire, aujourd'hui l'hôtel de -ville de Bourges, témoigne de ce goût par le grand nombre d'emblèmes -_parlants_ et de devises qu'on y peut voir. - -Parmi les énigmes qui décorent cet édifice, les unes présentent leur -signification sous la forme de figures. Beaucoup sont accompagnées de -phylactères ou banderoles avec légendes. Outre les _coeurs_ faisant -allusion au nom du maître, et placés un peu partout, le blason a pour -figures trois coeurs d'or avec une fasce d'argent chargée de trois -coquilles de sable.--A l'entour, comme supports, des fleurs et -des fruits (symboles d'abondance); pour cimier, le mât d'une galère -(le commerce); à gauche de l'écu, un fou à la bouche fermée d'un -cadenas, tenant une banderole où on lit: _En bouche close n'entre -mousche_; à droite, un autre fou ou _sot_ de théâtre porte cette -légende: _Oyr dire_ (écouter)--_faire--taire_. Sur une porte -conduisant à la salle des festins est un rébus où deux coeurs accolés -sont placés entre les mots _A_ et _joie_, ce qui doit se lire: _A -coeur joie_. Enfin sur le tout domine la grande et fière devise: _A -vaillants coeurs_ (coeurs figurés) _rien impossible_, etc. - - -=260.=--Dans un recueil du siècle dernier, nous trouvons cette -énigme: - - Sans que je sois un arbrisseau, - Deux branches forment tout mon être; - L'art fait de ma tête un fourneau, - Où le feu meurt au lieu de naître. - Cependant mon premier devoir - Est de l'entretenir sans cesse; - Vesta ne saurait pas avoir - De plus vigilante prêtresse. - Sur ma pupille, en certain cas, - J'opère une cure nouvelle, - Et, lui mettant le chef à bas, - Je la rends plus vive et plus belle. - On ne me voit guère à la cour, - Mais il est rare, en récompense, - Que j'aille établir mon séjour - Sous l'humble toit de l'indigence. - Enfin, pour parler sans détour, - De la nuit compagne fidèle, - Je ne fais rien pendant le jour, - Ne travaillant qu'à la chandelle. - -Ce petit morceau, très gentiment, très ingénieusement tourné, est -signé «Blandurel, de Beauvais». Le mot de l'énigme, qui échappe -naturellement aux lecteurs d'aujourd'hui, mais que nos pères devaient -facilement trouver, est _mouchettes_, un mot dont la génération qui -suivra la nôtre ne connaîtra plus même le sens. - -Le progrès des lumières, en prenant l'expression dans son acception -positive, a fait disparaître peu à peu l'usage de cet instrument, que -les gens d'un certain âge ont encore vu employer dans leur enfance, et -qui, absolument délaissé maintenant, jouait un rôle très important -chez nos pères. - -Les mouchettes étaient indispensables dans toutes les maisons--et -Dieu sait si ces maisons étaient nombreuses, il y a un demi-siècle--où -l'on s'éclairait à l'aide de chandelles, dont la mèche devait être -fréquemment mouchée par le haut, sous peine de ne donner qu'une triste -et fumeuse clarté. D'ailleurs l'invention des mouchettes ne remontait -pas à une époque bien éloignée. - -On rapporte, par exemple, ce mot de Charles-Quint à un bravache qui -disait n'avoir jamais eu peur: «Vous n'avez donc jamais mouché la -chandelle avec les doigts, car en ce cas vous auriez eu peur de vous -brûler.» - -Pendant longtemps, les fonctions de moucheurs de chandelles dans les -théâtres furent au nombre des offices très utiles. On disait -proverbialement alors d'une personne qui éteignait la chandelle en la -mouchant, ou qui commettait au figuré quelque maladresse analogue: «Il -ne sera jamais moucheur à l'Opéra.» - -Pour saisir toutes les allusions de l'énigme, il faut savoir que, au -temps même où l'usage des mouchettes était le plus généralement -répandu, on ne les voyait pas chez les gens très riches, qui -s'éclairaient aux bougies de cire, dont la mèche très fine se -consumait d'elle-même, comme celle de nos bougies de stéarine; et dans -les basses classes de la ville et de la campagne, la chandelle se -mouchait le plus souvent avec les doigts. Histoire ancienne que tout -cela! - - -=261.=--«Il y a des bizarreries qu'il faut souffrir bon gré mal -gré tant qu'elles durent,--écrivait Vigneul-Marville, vers la fin -du dix-septième siècle.--Il semblait, ces années dernières, que -tout le monde fût menacé d'apoplexie. Chacun portait sur soi sa -bouteille d'eau de la reine de Hongrie. On en prenait à toute heure, -pour prévenir un mal dont on ne sentait pas les moindres approches. -Mais après tout la mode en est passée, il a fallu céder au tabac. On -ne songe plus qu'à se purger le cerveau, et le tabac n'y est guère -propre... Qui ne rirait de cette tyrannie sur tous les nez de France, -que l'on assujettit à se charger constamment d'une poussière -dangereuse par sa quantité et inutile par sa qualité... Mais il n'est -pas encore temps d'en rire, ce mal n'est pas guéri. (Voir le no 61.) - -«Dans le dernier siècle, où l'on avait le goût délicat, on ne croyait -pas pouvoir vivre sans dragées. Il n'était fils de bonne mère qui -n'eût son _dragier_ ou _drageoir_; et il est rapporté dans l'histoire -du duc de Guise que, quand il fut tué à Blois, il avait son _dragier_ -à la main. Alors les anis de Verdun devinrent si fort à la mode, on -les croyait si salutaires, qu'on en servait sur toutes les tables à la -fin du repas. Les écorces de citrons, d'oranges, et les autres -confitures ont eu leur temps, selon de certaines maladies qu'on -supposait régner alors, et que l'on faisait naître effectivement à -force de manger des sucreries, douceurs fatales à la santé. - -«Au commencement du siècle présent (dix-septième), nos marchands, -faisant grand trafic d'ambre et de corail, eurent l'adresse, pour -débiter leur marchandise, de faire courir le bruit que le corail, vu -sa couleur rouge, arrêtait le sang, et que l'ambre attirait les -mauvaises humeurs comme il attire la paille. Aussitôt chacun s'en -fournit. On ne vit plus que colliers et bracelets d'ambre et de -corail, et, comme la mode a ses dévotions, il s'en fit aussi des -chapelets, chaque dévote demandant la santé au Ciel les armes à la -main... - -«Les Espagnols ont encore la dévote coutume de rouler le chapelet -entre leurs doigts à table, à la promenade, au jeu, etc. Ils disent -que c'est une contenance, et que, sans certains secours, on ne saurait -souvent quelle posture tenir. C'est sans doute par la même raison de -contenance que toutes les personnes de quelque importance, en Espagne -et à Venise, portent des lunettes sur le nez. Autre folie, qui a sa -source dans l'orgueil de vouloir affecter des airs de profonde -sagesse, et de considérer toutes choses de fort près, comme les -vieillards et les personnes qui ont usé leurs yeux à force de lectures -ou études appliquantes. La dernière reine que la France a donnée à -l'Espagne, se voyant entourée de tous ces gens à lunettes, qui -l'épluchaient depuis la tête jusqu'aux pieds, dit plaisamment à un -gentilhomme français: «Je pense que ces messieurs me prennent pour une -vieille chronique, dont ils veulent déchiffrer jusqu'aux points et aux -virgules.» - -«Et d'ailleurs que s'est-il passé chez nous dernièrement?... A la -cour, un savant qui avait la vue basse se servait d'un _monocule_ (on -dit aujourd'hui _monocle_). En moins de rien, cet instrument ayant -paru singulier, non seulement toute la cour, mais toute la ville et -même la campagne furent remplis de _monocules_. Il ne se trouvait -presque point, je ne dis pas d'évêque ni d'abbé, mais de petit curé de -village qui voulût dire son bréviaire ni chanter au lutrin sans ce -secours. Cela faisait croire aux paroissiens que M. le curé non -seulement savait le latin, mais qu'il y entendait finesse, puisqu'il -le lisait avec une machine. On disait de nos abbés: «Grand Dieu! -qu'ils sont savants! Les pauvres gens ont perdu les yeux à force -d'étudier.» - -«Cette maladie a duré plusieurs années; mais, grâce à notre -inconstance, tant d'aveugles volontaires ont recouvré la vue sans -remède et sans miracle.» - - -=262.=-Un édifice des boulevards parisiens porte le nom de _pavillon -de Hanovre_, qui lui fut donné dans les circonstances suivantes: - -Le duc de Richelieu fit commencer cette construction en 1757, au -retour de la campagne qui s'était terminée par la convention de -Clester-Seven, laissant tout le pays de Brunswick et de Hanovre à la -disposition de l'armée que le duc commandait. Celui-ci, regardant sa -tâche comme finie, bien qu'il eût dû appuyer les opérations qui se -continuaient, ne s'occupa plus que de piller et rançonner le pays -conquis: il en retira, dit l'historien Duclos, «par toutes sortes -d'exactions, des sommes énormes. Ses soldats, excités par l'exemple et -enhardis par l'impunité, pillaient sans relâche, et ne nommaient -d'ailleurs leur général que le _Père la Maraude_.» Aussi, en voyant le -luxe de la construction élevée par ordre du duc, l'opinion publique -l'appela le _pavillon de Hanovre_, par allusion aux dépouilles que -l'indélicat guerrier avait rapportées, et qui étaient regardées moins -comme le fruit de ses victoires que de ses rapines et de ses -injustices. - - -=263.=--_Séquelle_ est un nom collectif, qui d'ordinaire -s'applique avec une intention ironique à une suite de personnes -attachées à quelqu'un ou à un parti. Cette expression, dérivée du -latin _sequi_ (suivre), vient du nom que dans quelques provinces on -donnait à une espèce de dîme, que le curé d'une paroisse percevait -hors des terres de sa dîmerie, en vertu du droit, qui lui était -traditionnellement reconnu, de _suivre_ en quelque sorte, pour lui -réclamer l'impôt naturel, le paroissien qui allait travailler sur un -territoire étranger. - - -=264.=--_Domine, in manus tuas commendo spiritum meum._ Ces -paroles, que Jésus-Christ prononça en expirant sur la croix, d'après -l'évangéliste saint Luc, furent les dernières de Christophe Colomb, -quand il mourut le 20 mai 1506, dans la tristesse et l'abandon. Le -portrait que nous reproduisons est le fac-similé de celui que Théodore -de Bry, célèbre graveur du seizième siècle, publia dans sa grande -collection des Voyages, d'après un tableau que, dit-il, avaient fait -peindre les rois d'Espagne (Ferdinand et Isabelle) avant le départ de -Colomb, pour que, s'il lui arrivait malheur, les traits de -l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus. - -[Illustration: FIG. 22.--Christophe Colomb, fac-similé d'un -portrait publié par Th. de Bry, au seizième siècle.] - - -=265.=--Bicoque était, Bicoque est peut-être encore une petite -ville de Lombardie, que François Ier, au cours de sa campagne du -Milanais, trouva sur son chemin. Cette petite ville, quoique mal -organisée, mal fortifiée et nantie d'une pauvre garnison, ayant voulu -s'opposer au passage du roi de France, fut prise par lui sans la -moindre difficulté: ce qui fit donner le nom de _bicoque_ aux villes -faibles et aux maisons mal en ordre. - - -=266.=--La génération qui a précédé la nôtre devait trouver toute -naturelle l'expression _blouser_ ou _se blouser_. C'est qu'alors les -billards portaient encore à chaque coin et au milieu de leurs deux -plus longues bandes, des trous appelés _blouses_, où les joueurs -s'évertuaient à pousser la bille de leurs partenaires, en tâchant de -ne pas y laisser choir leur propre bille, parce que la chute dans la -_blouse_ faisait perdre des points au joueur dont la bille était -_blousée_. Les blouses ayant été supprimées, depuis que le jeu du -billard consiste exclusivement en l'art des carambolages, le sens du -verbe _blouser_ a perdu son explication usuelle. - -Reste à savoir pourquoi les trous du billard avaient reçu le nom du -vêtement populaire que chacun connaît. - - -=267.=--Alfred, surnommé le Grand, roi et conquérant de -l'Angleterre, divisait les vingt-quatre heures du jour en trois -parties égales: l'une pour les exercices de piété, l'autre pour le -sommeil, la lecture et la récréation, la troisième pour les affaires -de son royaume. Mais comme, de son temps, il n'y avait pas d'horloges, -il faisait brûler des cierges qui duraient quatre heures. Les -chapelains venaient l'avertir lorsque le cierge était consumé; et il -divisait ainsi par des cierges de quatre heures les douze heures du -jour et de la nuit. - - -=268.=--Noys, fameux jurisconsulte sous le règne de Charles Ier, -qui le fit son avocat général, était l'homme le plus doux du monde. Il -avait un fils unique, qui joignait à beaucoup de vices celui d'être un -vrai dissipateur. Cet esprit d'imprévoyance chez un fils qu'il -chérissait et qu'il n'avait pas le courage de réprimander, causait à -Noys les plus cuisants chagrins. Se voyant sur le point de mourir, il -fit ses dispositions testamentaires, dont un des articles portait: -«Pour le reste de mon bien, je le laisse à mon fils, que j'institue -mon principal héritier et l'exécuteur de ma dernière volonté. Je le -lui laisse afin qu'il le dissipe à sa fantaisie. Tel est mon dessein -en le lui donnant, et je n'attends point autre chose de lui.» - -Quand le fils eut connaissance de cette clause, un généreux dépit et -quelques réflexions sur les bontés d'un père dont il se sentait si peu -digne, firent tout à coup, d'un franc étourdi, un sage administrateur -de sa fortune. - -Ce changement de conduite donna lieu à l'épitaphe suivante, qui fut -gravée sur la tombe de Noys: - - Dans ce tombeau repose un père - Qui fit bien d'être peu sévère. - - -=269.=--Le poète Chapelle, grand buveur, était naturellement gai; -mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire -de beaucoup d'autres, sérieux à l'extrême. - -Il se trouvait un soir à souper en tête-à-tête avec un maréchal de -France, qui était de complexion à peu près semblable. Le vin leur -ayant rappelé par degrés diverses idées morales, il en vinrent à -disserter sur les malheurs attachés à l'âme humaine, et peu à peu ils -en vinrent à envier le sort des martyrs. - -«Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle. -Oui, allons donc en Turquie prêcher la foi. Nous serons conduits -devant un pacha, je lui répondrai comme il convient, vous répondrez -comme moi. On m'empalera, vous serez empalé; et nous voilà devenus de -saints martyrs. - ---Comment! reprend le maréchal, c'est bien à vous, malotru -compagnon, à me donner l'exemple du courage! C'est moi qui parlerai le -premier au pacha, c'est moi qui serai le premier empalé; oui, moi -maréchal de France, moi duc et pair. - ---Eh! répliqua Chapelle, quand il s'agit de montrer sa foi, je me -moque bien du maréchal de France et du duc et pair.» - -Le maréchal lui lance son assiette à la tête. Chapelle se jette sur le -maréchal. Ils renversent table, buffet, sièges. On accourt au bruit, -on les sépare avec peine, et ce n'est qu'avec de grandes difficultés -qu'on parvient à les résoudre d'aller se coucher chacun de leur côté, -en attendant l'heure du martyre. - - -=270.=--On sait que Gustave Vasa, pour arriver à la couronne de -Suède, provoqua l'insurrection des paysans de la Dalécarlie contre -Christian II, qui l'avait emprisonné et qu'il détrôna. Depuis plus -d'un an, ce prince, échappé de sa prison et fugitif, parcourait les -montagnes en excitant les montagnards à la révolte. Quoique prévenus -par sa bonne mine, par la noblesse de ses traits, par sa haute taille, -les Dalécarliens hésitaient à le suivre, lorsqu'un jour, où il avait -harangué avec beaucoup d'énergie une foule de gens, les anciens de la -contrée remarquèrent que le vent du nord s'était élevé pendant qu'il -parlait. Ce coup de vent leur parut un signe certain de la protection -du Ciel, et ils y virent un ordre de s'armer. Aussitôt fut décidée -l'insurrection qui ne tarda pas à triompher. C'est donc en réalité au -vent du nord que Gustave Vasa dut de devenir roi de Suède. - - -=271.=--C'était au moment où l'on commençait à s'engouer si fort -de la musique italienne que les oeuvres des meilleurs, des plus -célèbres compositeurs français, devenaient peu à peu l'objet du plus -profond mépris. Méhul, le musicien, et Hoffmann, l'écrivain, -imaginèrent une mystification qui réussit au delà de leurs espérances. - -Hoffmann ayant imaginé un livret à peu près dépourvu de sens commun, -intitulé _l'Irato_, Méhul en fit la musique. Et la pièce fut mise en -répétition, comme une sorte de _pastiche_ composé, disait-on, de -morceaux empruntés aux plus nouveaux et brillants chefs-d'oeuvre -d'Italie. L'ouvrage fut répété en cachette; et, malgré le nombre des -acteurs et des musiciens qui prirent part aux répétitions, le secret -de l'anonyme fut gardé jusqu'au jour de la première représentation. - -L'ouverture fut suivie d'applaudissements; mais ce fut bien autre -chose après chacun des morceaux exécutés par Elleviou, Martin et -l'élite des chanteurs que possédait alors l'Opéra-Comique. On -trépignait de joie; et comme la nombreuse chambrée était composée en -partie de fanatiques de la musique italienne, on peut juger si les -élans de leur satisfaction furent bruyants et tumultueux. L'un avait -entendu ce duo à Naples, et il était de Fioravanti; un autre, ce -morceau d'ensemble à la Scala, dans une oeuvre de Cimarosa, et ainsi -de suite. - -Enfin, la pièce achevée, quel ne fut pas l'ébahissement de ce public, -quand Elleviou vint annoncer que la musique de l'_Irato_ était de -Méhul, qui, l'on doit le noter, s'était, autant que possible, attaché -à faire en ce cas de la musique française. - - -=272.=--L'usage des exécutions en effigie était jadis à peu près -général. Il nous venait des Grecs, chez lesquels on faisait -communément le procès aux absents. S'ils étaient condamnés,--comme -nous disons aujourd'hui, par contumace,--on suppliciait leur image, -ou bien on écrivait leurs noms, avec la sentence, sur des colonnes -dressées dans la place publique. - -On cite à ce propos le fait dérisoire du roi de Castille Pierre, dit -le Cruel, qui, voulant se faire passer pour juste, et montrer qu'il -était passible des mêmes peines que ses sujets, livra un jour son -effigie à la justice, pour qu'on lui coupât la tête en expiation d'un -meurtre qu'il avait commis dans un moment de colère. Il ordonna même -que cette _terrible_ exécution eût lieu devant son palais, afin qu'il -pût y assister,--spectacle qui, naturellement, dut lui procurer -une distraction assez originale. - -Henry Estienne, le célèbre imprimeur, poursuivi pour son _Apologie -d'Hérodote_, qui contenait de violentes attaques contre l'Église -romaine, prit la fuite et dut errer assez longtemps sans trouver un -asile sûr. Il fut condamné à être brûlé en effigie. Depuis, ayant -connu la date du jour où cette sentence avait été exécutée, et se -rappelant qu'au même moment il vagabondait en plein hiver, il disait -en plaisantant: - -«Je n'ai jamais eu si froid que le jour où je fus brûlé.» - - -=273.=--Il arrivait quelquefois à Rome que sur le théâtre un -acteur parlait pendant qu'un autre faisait les gestes accompagnant ses -paroles. Ce singulier mode d'exécution dramatique venait de ce que -chez les Romains les spectateurs, en criant _bis_ (coutume passée chez -nous), faisaient répéter les morceaux qui leur avaient plu. Il arriva -qu'un jour on fit tant de fois répéter l'acteur Livius Andronicus, -qu'épuisé, enroué, il fit parler un esclave à sa place, tandis qu'il -faisait les gestes expressifs. Il s'acquitta même si bien de cette -partie du rôle que ce fut, dit-on, ce qui donna lieu à la création de -l'art de la pantomime, qui bientôt fit fureur, et fut poussé par -certains acteurs à une véritable perfection. - - -=274.=--D'où viennent les mots _épices_, _épiceries_? - ---Nos pères, dit Legrand d'Aussy dans son _Histoire de la vie -privée des Français_, avaient une véritable passion pour les -assaisonnements forts. Ce goût, au reste, n'était point encore un -penchant déréglé de la nature, mais un principe d'hygiène, un système -réfléchi. Accoutumés à des nourritures très substantielles, qu'ils -consommaient d'ailleurs avec l'appétit que donne l'habitude des grands -exercices physiques, ils croyaient que leur estomac avait besoin -d'être aidé dans ses fonctions par des stimulants, qui lui donnassent -du ton: d'après ces idées, non seulement ils firent entrer beaucoup -d'aromates dans leur nourriture, mais ils imaginèrent même d'employer -le sucre pour les confire ou les envelopper, et de les manger ainsi, -soit au dessert comme digestif, soit dans la journée comme -corroborants. _Après les viandes,_ les Triomphes de la noble Dame, _on -sert chez les riches, pour faire la digestion, de l'anis, du fenouil -et de la coriandre confits au sucre._ Il y eut des dragées faites avec -de la coriandre et du genièvre, qu'on appelait _dragées de -Saint-Roch_, parce qu'on les croyait propres à préserver du mauvais -air et de la peste. Quant au peuple, à qui ses facultés ne -permettaient pas ces superfluités très coûteuses, vu le prix très -élevé du sucre et des épices fines apportées d'Orient, il mangeait les -épices indigènes sans aucune préparation. - -Ce sont ces aromates confits que l'on nomma proprement _épices_, et -dont le nom se trouve si souvent répété dans nos anciennes histoires. -Ce sont eux qui formaient presque exclusivement les desserts, car les -fruits, réputés froids, se mangeaient au commencement du repas. On -servait les épices avec différentes sortes de vins artificiels, seules -liqueurs alors connues. De là cette commune façon de parler: _après le -vin et les épices_, pour dire _après la table_. - -Les sucreries ont été longtemps comprises sous le nom d'_épices_, ou -mieux _espices_, expression dont au premier coup d'oeil il est assez -difficile d'apercevoir l'origine. Dans la basse latinité on se servait -du mot _species_ pour désigner les différentes _espèces_ de fruits que -produit la terre. Dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien, -par exemple, il signifie du blé, du vin, de l'huile. Cependant, quand -on parla d'aromates, on distingua ceux-ci par l'épithète -_aromatiques_, qu'on ajouta au mot _species_. Par la suite, -l'expression latine ayant passé dans la langue française, ces -dernières productions devinrent _espices aromatiques_, puis, par -abréviation, on ne dit plus qu'_espices_, et enfin _épices_ et -_épiceries_. - -Quoique les épices orientales fussent connues en Occident bien avant -les croisades, elles ne commencèrent cependant à y devenir un peu -communes qu'après que ces expéditions eurent fait naître et affermi le -commerce des Occidentaux avec le Levant. Malgré ce débouché nouveau, -les frais que les épiceries exigeaient pour être transportées de -l'Inde dans la Méditerranée étaient tels qu'elles furent toujours -énormément chères. Mais cette cherté même, la sorte d'estime qu'on -attache d'ordinaire à ce qui est rare, et qui vient de loin, leur -odeur agréable, la saveur, les vertus hygiéniques qu'elles ajoutaient -aux boissons et aux aliments, leur donnèrent un prix infini. Chez nos -poètes du moyen âge on voit souvent les mots de cannelle, de muscade, -de girofle et de gingembre. Veulent-ils donner l'idée d'un parfum -exquis, ils le comparent aux épices. Veulent-ils peindre un jardin -merveilleux, un séjour des fées, ils y plantent les arbres qui -produisent ces aromates précieux. - -Nous pouvons noter ici que l'idée de trouver et conquérir _le pays des -épices_ entra largement en compte dans les espérances de Christophe -Colomb, quand il projeta ses découvertes. D'après l'estime qu'on -faisait des épices, l'on ne saurait être surpris qu'elles aient été -regardées comme constituant un présent très honorable. Aussi était-ce -un de ceux que les corps municipaux croyaient pouvoir offrir aux -personnes de la plus haute distinction dans les cérémonies d'éclat, -aux gouverneurs des provinces, aux rois mêmes, quand ils faisaient -leur entrée dans les villes. Ce don était encore fort usité à la fin -du dix-septième siècle. - -A la nouvelle année, aux mariages, aux fêtes des parents, on donnait -des _épices_, et les boîtes de dragées ou de confitures sèches que -l'on distribue encore à propos des baptêmes et, en de certaines -régions, à propos des fiançailles, sont un vestige de l'ancienne -coutume. - -Quand on avait gagné un procès, on allait par reconnaissance offrir -des _épices_ à ses juges. Ceux-ci, quoique les ordonnances royales -eussent réglé que la justice serait absolument gratuite, se crurent -permis de les accepter, parce que, en effet, un présent aussi modique -n'était pas fait pour alarmer la probité. Bientôt cependant l'avarice -et la cupidité changèrent en abus vénal ce tribut de gratitude. Saint -Louis décréta que les juges ne pourraient recevoir dans la semaine -plus de dix sous en _espices_. Philippe le Bel leur défendit d'en -accepter plus qu'ils ne pourraient en consommer journellement dans -leur ménage. Mais le pli était pris, la coutume était établie. Au lieu -de ces paquets de bonbons, dont la multiplicité embarrassait et dont -on ne pouvait se défaire qu'avec perte, les magistrats trouvèrent plus -commode d'accepter de l'argent. Pendant quelque temps il leur fallut -une permission particulière pour être autorisés à cette nouveauté. -Aussi voyons-nous alors les plaideurs qui avaient gagné leur procès -présenter requête au parlement pour demander à gratifier leurs juges -d'un présent. - -Lorsqu'ils furent accoutumés à cette forme de rétribution, les juges -oublièrent qu'en principe elles avaient été libres; ils en vinrent à -penser qu'elles leur étaient dues, et en 1402 un arrêt intervint qui -les déclara telles. Les plaideurs, de leur côté, au lieu d'attendre -l'issue du procès pour payer les _espices_, ne craignirent pas de les -présenter d'avance à des juges, qui les acceptèrent sans aucun -scrupule. Et les juges ne tardèrent pas à transformer en tradition -normale cette nouvelle coutume; de là cette formule si célèbre, qu'on -lit en marge des rôles sur les anciens registres du parlement: _non -deliberetur donec solvantur species_ (il ne sera pas délibéré avant -que les épices aient été payées). Jusqu'à la Révolution, d'ailleurs, -les honoraires des juges ont conservé le nom d'épices. - - -=275.=--Vers le milieu du dix-septième siècle, en 1746, le joug -que l'Espagne faisait d'ordinaire peser sur les Napolitains était -devenu absolument insupportable, sous la vice-royauté d'un duc -d'Arcos, qui ne semblait préoccupé que d'édicter les mesures les plus -vexatoires et de frapper des impôts les plus lourds les choses les -plus indispensables. Une taxe ayant été mise par lui sur les fruits et -les légumes, principale nourriture des pauvres gens en été, un grand -mécontentement agitait le populaire, qui n'attendait qu'une occasion -pour se révolter. Le signal lui fut donné par un pauvre pêcheur, un -jeune homme nommé Thomas Aniello, ou par abréviation Masaniello, qui, -sommé de payer la taxe pour des fruits qu'il emportait du marché dans -une corbeille, repoussa violemment l'employé du fisc et appela à son -aide le peuple, qui, après avoir saccagé et incendié les bureaux de -perception, porta en triomphe Masaniello et, le plaçant sur un trône -improvisé, le déclara chef suprême ou roi de la ville de Naples. - -Tout s'émeut, tout s'arme. Masaniello le pêcheur se voit bientôt obéi -par une multitude, à laquelle la milice espagnole n'ose résister. Le -vice-roi lui-même, cédant à la force des événements, négocie avec le -monarque improvisé et reconnaît son autorité. Masaniello, après les -premiers instants de joyeux et généreux triomphe, n'use bientôt plus -de son pouvoir que pour donner les ordres les plus cruels. On -incendie, on tue, on exerce partout le pillage et la vengeance. Ses -partisans eux-mêmes sont d'autant mieux effrayés que sa tyrannie -s'exerce contre plusieurs d'entre eux, ce qui s'explique enfin quand -ils le voient tout à coup parcourir les rues en brandissant une épée, -dont il frappe en aveugle sur tous ceux qu'il rencontre, puis, après -ces signes évidents de démence furieuse, se réfugier dans sa demeure, -où, saisi d'une profonde mélancolie, il se cache à tous les yeux. Le -duc d'Arcos n'a pas de peine alors à exciter l'indignation publique -contre le malheureux, qui, repris d'un accès de fureur, est tué à -coups de fusil par un groupe d'hommes; et la multitude traîne son -cadavre dans les rues. La royauté de Masaniello avait duré dix jours. -Peu après cependant, ce même peuple qui l'a mis à mort et qui a -insulté sa dépouille, fait à Masaniello de magnifiques funérailles. - -[Illustration: FIG. 23.--Fac-similé d'une gravure publiée à Paris -en 1647.] - -Cet épisode étrange de l'histoire de Naples, qui causa une grande -émotion chez les contemporains, est devenu populaire chez nous depuis -qu'il a servi de sujet à deux compositions lyriques, qui l'une et -l'autre eurent un grand succès dans leur nouveauté et sont restées -célèbres: _Masaniello_, opéra de Caraffa, et la _Muette de Portici_ -d'Auber. Nous reproduisons en fac-similé une gravure qui se vendait -dans les rues de Paris à la fin de l'année 1647. Cet événement -attirait d'autant mieux l'attention que, la France étant alors en -guerre avec l'Espagne, ce n'était pas sans un certain sentiment de -satisfaction que l'on voyait dans notre pays une des principales -possessions espagnoles livrée à des agitations, qui continuèrent -longtemps après la mort de Masaniello, et qui furent même sur le point -d'enlever à la couronne d'Espagne cette partie de son domaine. - - -=276.=--Exemples des moyens de transport chez nos pères. En 1561, -Gilles le Maître, premier président du parlement de Paris, stipulait -dans le bail qu'il passait avec les fermiers de sa terre près de -Paris, «qu'aux quatre bonnes fêtes de l'année et au temps des -vendanges, ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille -fraîche dedans, pour asseoir sa femme et sa fille, et qu'ils lui -amèneraient aussi un âne ou une ânesse pour monture de leur fille de -chambre. Il allait devant sur sa mule, accompagné de son clerc à -pied.» - -On lit dans le _Journal de Paris_ du 15 mai 1782: «Le public est -averti qu'à dater du 20 de ce mois, la voiture de Vincennes, qui ne -partait qu'une fois par jour de Paris et de Vincennes, partira deux -fois par jour de chacun de ces endroits, savoir: de Paris à dix heures -du matin et à cinq heures du soir. La voiture se prendra à Vincennes -au lieu accoutumé; à Paris chez le sieur Gibé, limonadier, à la porte -Saint-Antoine, où l'on pourra retenir des places.» - - -=277.=--Chacun sait qu'aux années qui suivirent la terrilbe -période révolutionnaire, époque où le style avait affecté en même -temps soit la rudesse triviale, soit la plus pompeuse solennité, -l'esprit d'extrême réaction avait mis à la mode une sorte de jargon -efféminé dont le principal caractère consistait notamment dans la -suppression des _r_. C'est ce qu'on appela la langue des -_Incroyables_, ou plutôt des _Incoyables_, puisqu'une consonne trop -dure ne pouvait alors figurer dans un mot quelconque. On sait cela, -mais on a généralement oublié qu'au siècle précédent la _préciosité_, -qui fit tant parler d'elle et à laquelle Molière porta les premiers -coups, ne dut pas se borner à l'enflure et à la prétention dans la -construction des phrases. Quelque chose de ce style affecté avait dû -passer dans le langage proprement dit, c'est-à-dire dans -l'articulation même des phrases, que précieux et précieuses -alambiquaient à qui mieux mieux. Assurément Cathos, Madelon et le -marquis de Mascarille, qui tortillaient si mièvrement la période, -devaient avoir une prononciation particulière correspondant à la forme -de leur phraséologie. Un contemporain de Molière, le comédien Poisson, -qui a laissé quelques comédies assez insignifiantes comme conception -première et comme mérite littéraire, mais très curieuses comme reflets -des moeurs de l'époque, avait placé dans une de ses pièces intitulée -_l'Après-soupé des auberges_, une certaine vicomtesse provinciale qui, -voulant affecter en l'exagérant, bien entendu, le parler précieux, -nous offre un témoignage du caractère que pouvait avoir ce langage, -qui, dans la pièce imprimée, est orthographié comme il doit être -prononcé. Les modifications de ce parler--le parler _gueas_, -c'est-à-dire _gras_--portent sur l'_r_ qui se change en _l_, sur -le _j_ qui se change en _z_, sur le _c_ dur et le _q_ qui deviennent -_t_, sur le _ch_ qui devient _s_ ou _c_ doux, etc. En entrant, la -vicomtesse dit à une autre femme: - - Vous nous avez tités, ma sèle, sans lien dile - (Vous nous avez quittés, ma chère, sans rien dire). - Me fais-ze entendle au moins, et mon gueasséiement - Ne m'oblize-t-il point d'avoil un tlucement? - Teltes (quelques) uns de mes mots vous essapent, ze daze (gage). - -Et comme la dame lui assure que les gens de goût s'appliquent à parler -comme elle: - - Et il bien vlai, ma sèle? ah! te les zens sont fous - De tloile (croire) t'ils poullont applendle ce landaze! - Ze dois à la natule un si gland avantaze. - Elles ont beau tassel (tâcher), elles n'applendlont pas. - Z'étais zeune, fol zeune et pallais dézà gueas. - Ze me souviens touzoul te z'étais dans un toce (coche); - Z'allais, ze pense, à Toul (Tours) et levenais de Loce (Loches), - Z'appelais un tocé (cocher): Tocé! tocé! tocé! - Et zamais ce tocé ne voulut applocé (approcher). - -Or, comme elle est fort _enlhumée_, elle louzit (rougit), dit-elle, de -toussé si glosièlement (grossièrement). «Z'ai si mal à la dolze -(gorge) te ze ne sais t'y faile (qu'y faire). - - Z'ai la dolze le soil tazi (quasi) toute étolcée (écorchée); - Z'aime la soupe aux soux avecque des pizons, - Ze m'en clève (crève) le soil (soir) tant ze les tlouve bons: - On dit t'assulément (qu'assurément) c'est cela ti m'enlhume. - -Sur quoi une servante se récrie: - - Eh! que ne dites-vous des choux et des pigeons? - -Alors la précieuse: - - La sotte me fait lile (rire), - Mais puiste ze ne puis enfin tant (quand) nous pallons - Plononcel tomme vous des _choux_ et des _pigeons_. - -Et Dieu sait si l'on rit de l'avoir poussée à la prononciation -ordinaire. - -Ce type, évidemment chargé, nous donne une idée intéressante des -originaux dont il était la copie, et nous apprend en outre que les -_Incoyables_ du Directoire n'eurent pas dans leur façon de parler le -mérite de l'invention. - - -=278.=--Pourquoi la _pivoine_ fut-elle jadis appelée _rose de la -Pentecôte_? - ---Parce que le jour de la Pentecôte, lors de l'office solennel de -cette grande fête chrétienne, on avait autrefois coutume de faire -tomber de la voûte des églises les larges pétales rouges de la -pivoine, pour rappeler les langues de feu qui, selon le texte de -l'Évangile, s'arrêtèrent sur les apôtres pour leur communiquer le -Saint-Esprit. - -Chez les anciens, d'ailleurs, la pivoine était réputée comme possédant -des propriétés merveilleuses. Les poètes ont supposé qu'elle devait -son nom (en latin _peonia_, du grec _paiôniæs_, propre à guérir) à -Péon, médecin fameux, qui employa cette plante pour guérir Mars blessé -par Diomède, et Pluton blessé par Hercule. Galien fait le plus grand -éloge de cette plante, au point de vue purement médicinal; et -l'imagination, égarée par le christianisme, attribuait à l'emploi de -la pivoine des effets miraculeux. Avec elle, disait-on, il était -possible de conjurer les tempêtes, de dissiper les enchantements, de -chasser l'esprit malin!... Elle était surtout souveraine pour toutes -les maladies nerveuses, pour les convulsions, la paralysie, -l'épilepsie. A vrai dire, cette plante devait être cueillie dans des -conditions particulières, à de certaines heures de la nuit, en évitant -d'être aperçu par le pivert, etc. Déchue de toutes ces qualités -extraordinaires, la pivoine, absolument inusitée en médecine, n'est -aujourd'hui qu'une des plus belles Heurs de nos jardins. - - -=279.=--Vers 1826, il fut grand bruit du testament d'un avocat de -Colmar, qui léguait à l'hôpital des fous la somme de soixante-quatorze -mille francs. «J'ai gagné, disait le testateur, cette somme avec ceux -qui passent leur vie à plaider: ce n'est donc qu'une restitution.» - -Le 5 mars 1805, mourait à Londres un riche gentilhomme, lord Borkey, -qui, par son testament, laissait vingt-cinq livres sterling de rente à -quatre de ses chiens. Lord Borkey avait un attachement excessif pour -la race canine, et quand on lui représentait qu'une partie des sommes -qu'il dépensait pour eux serait mieux employée au soulagement de ses -semblables, il répondait: «Des hommes ont attenté à mes jours; des -chiens fidèles me les ont conservés.» En effet, dans un voyage qu'il -fit en Italie, lord Borkey, attaqué par des brigands, avait dû son -salut à un chien qui était avec lui. Les quatre chiens auxquels il -léguait une pension alimentaire descendaient de celui qui lui avait -sauvé la vie. - -Sentant sa fin approcher, il fit placer sur des fauteuils, aux deux -côtés de son lit, ses quatre chiens, reçut leurs caresses, les leur -rendit de sa main défaillante, et mourut littéralement entre leurs -pattes. Il avait du reste ordonné, en outre, que les bustes de ces -quatre chiens, nés de son sauveur, fussent sculptés aux quatre coins -de son tombeau. - -Un seigneur de la maison du Châlelet, mort en 1280, ordonna par -testament de creuser son tombeau dans un des piliers de l'église de -Neufchâteau et que son corps y fût placé debout, afin que «les -roturiers ne lui marchassent point sur le ventre». - - -=280.=--_Bambochade_, dit un auteur du siècle dernier, est le nom -qu'on donne à certains tableaux représentant des scènes grotesques ou -triviales (notamment les compositions des peintres flamands). On les a -appelés ainsi de leur premier auteur, Pierre de Laer, que la petitesse -de sa taille fit nommer _Bamboccio_, qui signifie _petit_, par les -Italiens, chez lesquels il voyagea. Louis XIV n'aimait pas les -_bambochades_ (où l'on comprenait alors des oeuvres comme celles des -Téniers). La première fois qu'on lui présenta des ouvrages de ce -genre: «Qu'on m'ôte ces magots,» dit-il. - - -=281.=--Les Anglais ont un saint légendaire, dont l'influence -météorologique est analogue à celle que la vieille croyance attribue -chez nous à saint Médard: saint Swithin, dont la fête tombe le 18 -juillet, et qui dans les anciens almanachs avait pour emblème une -averse. Or voici, d'après la légende, comment saint Swithin, évêque de -Winchester au neuvième siècle, devint le _saint de la pluie_. (Voy. no -181.) - -Ce très pieux, très charitable prélat, modèle de véritable humilité, -avait toujours protesté contre le faste des honneurs funèbres rendus -aux évêques, qu'on avait coutume d'inhumer dans les basiliques et à -qui l'on élevait de magnifiques tombeaux. Aussi, afin que sa dépouille -terrestre échappât à cette espèce de glorification, selon lui -contraire à l'esprit chrétien, avait-il recommandé qu'on l'enterrât à -l'extérieur de son église, dans un lieu «où les gouttes de pluie -pussent arroser sa tombe». Sa volonté fut respectée. Cent ans après sa -mort, toutefois, on eut l'idée de transporter, le jour de sa fête, ses -restes dans l'église mise sous l'invocation de sa mémoire, et où l'on -avait préparé pour les recevoir une superbe sépulture. Mais lorsqu'on -voulut procéder à l'exhumation, la pluie se mit à tomber si forte, si -épaisse, que l'on dut remettre l'opération au lendemain. Ce second -jour, dès qu'on voulut reprendre le travail, même pluie -torrentielle,... et il en fut de même pendant une période de quarante -jours, au bout de laquelle, comprenant que le saint manifestait ainsi -sa volonté bien formelle, l'on renonça à tout projet de translation, -et dès lors le temps fut au beau fixe. De là, paraît-il, pour saint -Swithin, comme pour saint Médard, l'influence des quarante jours de -pluie ou de sécheresse, selon le temps qu'il fait le jour de sa fête. - - -=282.=--Tite-Live raconte, dans le XXIe livre de son _Histoire -romaine_, qu'Annibal, franchissant les Alpes avec son armée, fut -arrêté sur un sommet neigeux par un rocher qui barrait le passage. -«Obligés de tailler ce roc, dit l'historien, les Carthaginois abattent -çà et là des arbres énormes, qu'ils dépouillent de leurs branches, et -dont ils font un immense bûcher. Un vent violent excite la flamme, et -du _vinaigre_ que l'on verse sur la roche embrasée achève de la -rendre friable. Lorsqu'elle est entièrement calcinée, le fer -l'entr'ouvre, les pentes sont adoucies par de légères courbes, en -sorte que les chevaux et même les éléphants peuvent descendre par -là...» Les commentaires n'ont pas manqué à la singulière assertion que -renferme ce passage de Tite-Live; et jusqu'à présent, croyons-nous, -nul n'a pu expliquer convenablement l'opération qui consisterait à -attaquer les rochers en combinant l'effet du feu et du vinaigre. -Toujours est-il qu'un plaisant a pu dire, en s'appuyant sur ce texte -fameux: _Annibal mit un jour les Alpes en vinaigrette_. - - -=283.=--Jean de Launoy, écrivain ecclésiastique du dix-septième -siècle, s'était fait une tâche spéciale de détruire certaines légendes -qui, ne reposant sur aucun texte sérieux, lui semblaient nuire à la -dignité des croyances chrétiennes, comme, par exemple, le prétendu -apostolat de saint Denis l'Aréopagite en France, le voyage de Lazare -et de Madeleine en Provence, la vision de Simon Stock au sujet du -scapulaire, etc. Aussi l'avait-on surnommé le _dénicheur de saints_, -et les personnages les plus pieux rendaient-ils justice à la pureté de -son zèle. Le curé de Saint-Roch, qui le tenait en grande estime, -disait en souriant: «Je lui fais toujours de profondes révérences, de -peur qu'il ne m'ôte mon saint Roch.» Le président de Lamoignon le pria -un jour de ne pas faire de mal à saint Yon, patron d'un de ses -villages: «Comment lui ferais-je du mal! repartit spirituellement le -docteur; je n'ai pas l'honneur de le connaître.» - -«En somme, disait-il, mon intention n'est point de chasser du paradis -les saints que Dieu y a mis, mais bien ceux que l'ignorance -superstitieuse des peuples a fait s'y glisser.» - - -=284.=--_Né pour marmiter, armé pour mentir_: cette double -anagramme fut faite au dix-septième siècle sur le nom de _Pierre de -Montmaur_, que ses contemporains avaient surnommé le prince des -parasites. Né dans le bas Limousin en 1576, ayant étudié chez les -jésuites, qui fondaient sur lui de grandes espérances, il les quitta -pour aller courir le monde. Avocat sans cause, il demanda à la poésie -de le dédommager des mécomptes du barreau, et composa force -acrostiches, anagrammes et petites pièces, qui se répétaient dans le -monde. En 1617, il fut précepteur du fils aîné du duc de Choiseul, -marquis de Praslin, et devint, en 1623, professeur royal de langue -grecque. L'occupation d'un tel poste suppose chez lui une certaine -valeur. «C'était, dit Vigneul-Marville, un fort bel esprit qui avait -de grands talents: les langues grecque et latine lui étaient comme -naturelles.» - -[Illustration: FIG. 24.--Caricature faite au dix-septième siècle -sur Pierre de Montmaur.] - -Choyé par les grands qu'il égayait, et qui aimaient à l'avoir à leur -table, où il apportait un infatigable appétit, le prince des parasites -eût assurément coulé des jours paisibles, si l'ardeur de médire, lui -faisant oublier toute mesure, ne l'avait porté à déchirer à belles -dents les hommes les plus distingués de son temps. Aussi parmi ceux-ci -fut-ce à qui écrirait contre lui la satire la plus vive, la plus -mordante: la guerre devint acharnée. Balzac, le célèbre épistolier, -ouvrit le feu en publiant le _Barbon_, auquel se rapporte la première -des deux gravures que nous reproduisons: «Ce barbon est si amateur -d'antiquités qu'il ne porta jamais d'habit neuf. Il a sur sa robe de -la graisse du dernier siècle et des crottes du règne de François Ier. -La belle chose si on trépanait cette grosse tête: on y verrait un -tumulte, une sédition qui n'est pas imaginable, de langues, de -dialectes, d'art, de sciences. Voilà l'image de l'esprit et de la -doctrine du _barbon_,» etc. - -[Illustration: FIG. 25.--Caricature faite au dix-septième siècle -sur Pierre de Montmaur.] - -Peu de temps après, Ménage écrivait la _Métamorphose de Montmaur en -perroquet_. On ne s'en tint pas là. Notre homme fut transformé en -cheval, et même en _marmite_, comme le prouve la seconde gravure. A -vrai dire, Montmaur ne sembla pas souffrir outre mesure de ces -attaques, qui d'ailleurs n'ôtaient rien à ses dispositions de beau et -jovial mangeur; il occupa sa chaire pendant plus de vingt-cinq ans, -et mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1646. - - -=285.=--On a souvent mis au compte d'une _coquille_ (ou faute -typographique) la transformation d'une expression assez triviale en -une image des plus gracieuses dans une strophe de la pièce de vers qui -est, à bon droit, considérée comme le chef-d'oeuvre de Malherbe. On a -dit et répété que, dans la fameuse _Consolation à Duperrier sur la -mort de sa fille_ (qui s'appelait Rosette), dont les principales -strophes sont dans toutes les mémoires, le poète avait d'abord écrit: - - Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, - L'espace d'un matin, - -mais qu'un compositeur avait mis: - - Et, rose, elle a vécu, etc.; - -version, par conséquent, due au hasard, et que le poète aurait -conservée. Pure fantaisie que cette assertion, qui se trouve -absolument démentie par ce fait que la _Consolation à Duperrier_, -avant d'être telle que nous la connaissons aujourd'hui, avait été -imprimée sous une forme singulièrement différente. Nous en donnerons -comme exemple les trois strophes les plus connues. - -Dans l'édition primitive on lisait: - - Ta douleur, Cléophon, sera donc incurable, - Et les sages discours - Qu'apporte à l'adoucir un ami secourable - L'augmenteront toujours... - - Mais elle était du monde où les plus belles choses - Font le moins de séjour, - Et ne pouvait, Rosette, être mieux que les roses - Qui ne vivent qu'un jour. - - La mort d'un coup fatal toutes choses moissonne, - Et l'arrêt souverain - Qui veut que sa rigueur ne connaisse personne, - Est écrit en airain. - -Ces strophes, dans une édition publiée _sept_ ans plus tard, étaient -devenues celles-ci: - - Ta douleur, Duperrier, sera donc éternelle, - Et les tristes discours - Que te met en l'esprit l'amitié paternelle - L'augmenteront toujours... - - Mais elle était du monde où les plus belles choses - Ont le pire destin, - Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, - L'espace d'un matin. - - La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles; - On a beau la prier, - La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles - Et nous laisse crier. - -A quoi Malherbe ajouta la strophe qui commence ainsi: - - Le pauvre en sa cabane... - -qui ne se trouve pas dans la première édition. Il avait fallu sept ans -au poète pour amener sa composition au point de perfection où nous la -voyons aujourd'hui. - -On sait d'ailleurs que Malherbe ne brillait pas par la faculté -d'improvisation; on raconte même à ce propos qu'ayant entrepris une -pièce de vers sur la mort de la femme d'un magistrat, quand il l'eut -achevée le veuf à qui la consolation était destinée avait déjà -contracté une nouvelle union. - - -=286.=--Le P. Bridaine, célèbre par la puissante originalité de -sa prédication, étant un jour à la tête d'une procession, prononça un -magnifique sermon sur la brièveté de la vie, et finit par dire à la -multitude qui le suivait: «Je vais vous ramener chacun chez vous.» Et -il les conduisit tous ensemble dans un cimetière. - - -=287.=--Camus, évêque de Belley, dont l'éloquence avait souvent -des formes très fantaisistes, disait un jour dans un de ses sermons -qu'après la mort les papes étaient des _papillons_, les rois des -_roitelets_, et les sires des _cirons_. - - -=288.=--En 1753, il y eut à Marseille une grève de spectateurs. - -Le duc de Villars, commandant en Provence, ayant fait venir la -demoiselle Dumenil, actrice de Paris, pour jouer dans la troupe de -Marseille, ordonna, au profit de cette artiste et comme indemnité de -ses frais de voyage, une augmentation sur le prix des places de -spectacles. Les habitants de Marseille s'entendirent pour ne plus -aller à la comédie tant que cette augmentation subsisterait. - -Sur quoi lettre du gouverneur, M. de Saint-Florentin, au corps de -ville: - -«Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance d'une diminution du -prix des places de la comédie et pour la rendre pour ainsi dire -nécessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller. Il y a des -paris ouverts à qui n'ira pas. Les bontés que j'ai pour cette ville -m'engagent à vous prévenir sur les dangers auxquels elle s'expose. Il -n'y a aucune diminution à espérer; le roi ne veut pas en entendre -parler. Si, par entêtement ou par fausse vanité, on s'obstine à -abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres -manoeuvres, le directeur ne pouvait plus se soutenir, je proposerais -au roi de donner des défenses pour qu'il ne puisse plus à l'avenir -s'établir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop -communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à ce que je vous -marque, parce que l'effet suivra certainement les menaces.» - -Les membres du corps de ville répondirent: «Monseigneur, nous avons -répandu dans le public, selon vos ordres, la lettre que vous nous avez -fait l'honneur de nous écrire. Les tenants du spectacle et ceux qui le -fréquentaient le plus assidûment persistent à continuer de le -négliger. Peut-être que les instructions de Mgr l'évêque et de nos -pasteurs y contribuent autant qu'une fausse vanité. Au surplus, nous -tenons de nos auteurs que, dans les beaux jours de notre république, -et lorsque nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, on regardait, -comme les gens de bien regardent encore aujourd'hui, les comédiens et -la comédie pour être également capables de donner atteinte à la pureté -de nos moeurs, au maintien des lois et aux progrès du commerce.» - -Les éditions des _Mémoires de Favart_ où se trouve rapportée cette -anecdote mettent en note: «Le rigorisme de MM. de Marseille fut -bientôt désarmé par l'attrait du plaisir et le charme des talents.» - - -=289.=--Quand le maréchal de la Ferté, après sa brillante -campagne de 1631, fit son entrée à Metz, les juifs, qui y étaient -alors tolérés, vinrent comme les autres le complimenter. Quand on les -lui annonça, le maréchal dit: «Je ne veux pas voir ces marauds-là: ce -sont ceux qui ont fait mourir mon divin maître. Qu'on ne les laisse -pas entrer.» - -Les juifs répondirent qu'ils en étaient bien fâchés, d'autant plus -qu'ils apportaient un présent de mille pistoles qu'ils auraient été -charmés que Mgr le commandeur voulût bien accepter. - -«Bah! dit alors le maréchal, à qui on rapporta cette réponse, -faites-les entrer tout de même; ces pauvres diables ne connaissaient -pas Jésus-Christ quand ils l'ont crucifié.» - - -=290.=--L'histoire ou la légende explique ainsi comment le -chardon a été choisi pour emblème national par les Écossais: - -C'était à l'époque des premières incursions des Normands sur les côtes -de la Grande-Bretagne. Des pirates danois, s'étant avancés vers le -nord, avaient résolu de surprendre le château de Slaine, qui était la -clef de l'Écosse. - -Profitant d'une nuit obscure, ils avaient abordé près de la -forteresse, qu'ils savaient à peu près abandonnée. Mais au moment où, -pleins de confiance, ils s'élançaient en groupes pressés dans les -fossés du château, des chardons qui y avaient poussé par centaines -firent tout à coup l'office de chevaux de frise. Aux cris lamentables -poussés par ces malheureux qui ne pouvaient se dépêtrer de cette forêt -d'épines, la petite garnison se réveilla et en fit un horrible -carnage. Les Écossais reconnaissants prirent la fleur du chardon pour -emblème national. - - -=291.=--Extrait des _Mémoires_ du maréchal Scépeaux de -Vieilleville, vaillant capitaine français qui se distingua sous -François Ier et Henri II, et fut un des négociateurs du traité du -Cateau-Cambrésis. - -«1552.--S'en retournant d'apaiser une sédition qui s'était émise -entre les Suisses de l'arrière-garde et les nouvelles bandes -françaises, M. de Vieilleville trouva dix soldats français qui avaient -éventré quinze ou seize corps des Bourguignons et dévidaient leurs -boyaux comme des tripières à la rivière. Surmonté de colère, il se rue -dessus et les charge du bâton qu'il tenait, comme portent communément -tous seigneurs qui ont commandement d'armée, et les fit battre et -fouler aux chevaux de ceux de sa suite; et comme il s'en allait sans -rien leur faire de plus, un de ces hommes se prit à dire: «Par la mort -Dieu, Monsieur, vous nous aimez autant pauvres que riches. On nous a -assuré que ces Bourguignons ont avalé leur or et leurs écus. Êtes-vous -fâché que nous les cherchions dans leur ventre?» - -«A ces paroles, M. de Vieilleville s'irrita tellement qu'il protesta -devant Dieu qui les ferait tous pendre présentement. Il les fit donc -arrêter et envoya querir le prévôt des bandes, leur disant: «Tigresque -canaille, quel opprobre faites-vous à nature? quelle abominable -cruauté avez-vous aujourd'hui exercée au christianisme? et de quel -déshonneur avez-vous avili les armes et foulé aux pieds la bonne -renommée de notre nation, qui est estimée la plus courtoise de toutes -celles de l'univers? Je jure à Dieu que vous en mourrez!» - -«Le prévôt demeurait trop à venir, ce qui fut cause que, passant par -là quatre ou cinq coquins, qui même avaient horreur d'une telle -abomination, ils s'offrirent de les pendre, si on leur donnait leur -dépouille; ce qui fut incontinent accordé. - -«Ainsi finirent misérablement leurs jours ces barbares et détestables -tripiers.» - - -=292.=--L'abbé Blanchet, qui a laissé un certain nombre d'écrits -empreints d'une grande délicatesse de pensée et de style, parle ainsi, -dans un de ses apologues orientaux, de l'Académie d'Amadam, dite -l'Académie silencieuse (voy. no 37): - -«Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre intitulé _le Bâillon_, ayant -appris qu'il vaquait une place en cette Académie, sollicita l'honneur -de l'occuper. La place étant déjà donnée, le président, pour répondre -au solliciteur, lui présenta, avec un air affligé, une coupe pleine -d'eau à ce point qu'une goutte de plus aurait fait déborder le vase. - -«Zeb, voyant une feuille de rose à ses pieds, la ramasse, la pose -délicatement sur l'eau et fait si bien qu'il n'en tombe pas une seule -goutte. - -«On le reçut par geste à l'unanimité: il n'avait plus qu'à prononcer, -selon l'usage, une phrase de remerciement; mais, en vrai silencieux, -il traça le nombre 100 (c'était celui de ses confrères), puis, mettant -un zéro devant, il écrivit: «Ils n'en vaudront ni moins ni plus -(0100).» Le président répondit au modeste docteur avec autant de -politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiffre 1 devant les -trois zéros et il écrivit: «Ils en vaudront dix fois davantage -(1000).» - - -=293.=--Assurément, si les anciens avaient connu l'usage qu'ils -auraient pu faire des plumes d'oie pour écrire, ils auraient consacré -cet oiseau à Minerve, déesse des beaux-arts et de l'éloquence. On sait -que pour les notes cursives ils se servaient d'un stylet creusant des -traits sur des tablettes enduites de cire, et pour l'écriture -ordinaire de roseaux. C'étaient l'Égypte et la Carie qui fournissaient -aux Romains ces roseaux (_calami_), beaucoup plus propres d'ailleurs -à tracer les caractères arabes que les caractères romains, et qui sont -encore nommés _calam_ par les Orientaux. - -Ce fut Isidore qui, au septième siècle, parla le premier des plumes -comme d'un instrument propre à écrire aussi bien que le roseau: -_Instrumenta scribæ, calamus et pennæ_. - - -=294.=--«Jeux de mains, jeux de vilains,» dit une locution -populaire, qui date de l'époque où les nobles seuls, quand ils -voulaient mesurer leurs forces ou vider une querelle, avaient le droit -de se défier à la lance ou à l'épée. Les autres personnes, les -vilains, qui n'étaient jamais admis à entrer en lice et à paraître -dans les tournois, ne pouvaient que lutter corps à corps, sans armes -dans les mains. - - -=295.=--«Je l'attends au _Sanctus_,» c'est-à-dire à la partie la -plus difficile de sa tâche, disait-on assez communément autrefois. -Cette expression, où il est fait allusion à un passage chanté de la -messe, vient de ce que jadis, en Italie et en France, on ne jugeait du -talent d'un chantre que par la façon dont il chantait le _Sanctus_. -Une place de chantre était-elle vacante, on n'acceptait le postulant -qu'après qu'il avait chanté le _Sanctus_ à la satisfaction générale. -On dit que le pape Boniface VIII se montrait notamment très difficile -sur ce point. - - -=296.=--Notre mot _amiral_ vient de l'arabe _emir al ma_, qui -signifie _chef de l'eau_. C'est le nom que porte, chez les Orientaux, -le commandant d'une flotte ou d'une escadre. On ne saurait dire en -quelle circonstance cette qualification est passée de l'arabe dans -notre langue. - - -=297.=--Marco Polo, dans le récit de son voyage en Asie (qui fait -partie de la collection des _Voyages dans tous les mondes_, librairie -Delagrave), raconte l'histoire des _Vieux de la montagne_, seigneurs -de la forteresse d'Allamont en Syrie, qui s'étaient rendus redoutables -aux souverains d'Orient par le fanatisme qu'ils savaient inspirer à un -certain nombre de jeunes gens. Séduits par la promesse des félicités -de la vie future, ceux-ci devenaient autant de sicaires aveuglément -soumis aux volontés du chef, et prêts à braver tous les périls, pour -accomplir les sanglantes missions dont ils étaient chargés. - -Quand tel ou tel d'entre eux était désigné pour aller commettre un -meurtre qu'avait résolu le chef, on lui faisait prendre un breuvage, -qui n'était autre que cet extrait du chanvre connu sous le nom de -_haschisch_. Cette liqueur le jetait dans une sorte de délire, où il -avait toute espèce de visions et de sensations délicieuses, et qu'il -croyait être un avant-goût des joies célestes à lui promises, pour son -absolue soumission aux ordres du chef. - -Du nom de la drogue enivrante se forma le mot _haschischin_, buveur de -haschisch, devenu _assassin_ dans les langues occidentales et synonyme -de _meurtrier_. - - -=298.=--Dans le jeu de pile ou face, les chances sont loin d'être -égales. L'effigie d'une pièce de monnaie présentant d'ordinaire plus -de relief que le revers, la pièce lancée en l'air a une tendance à -retomber la _face_ contre terre, et l'on obtiendrait infailliblement -_pile_ si la pièce, bien calibrée, tombait d'une grande hauteur sur un -sol mou qui ne la ferait pas rebondir. - - -=299.=--Si notre siècle est fort entaché de scepticisme, -l'exemple lui vient de loin. - -Pyrrhon le Sceptique, apercevant un jour Anaxarque, son maître, qui -était tombé dans un fossé, passa outre sans lui tendre la main: «Mon -maître, disait-il en lui-même, est aussi bien là qu'ailleurs.» -L'histoire ajoute qu'Anaxarque fut le premier à s'applaudir d'avoir un -tel disciple. - - -=300.=--On lit dans une des feuilles de l'_Ami des lois_, journal -publié sous la Révolution, cette anecdote, donnée comme authentique: - -«Milord Tylney avait fait le voyage de Montbard, maison de campagne de -Buffon, uniquement pour voir l'auteur de l'_Histoire naturelle_. Dans -son empressement, il ouvre la porte de l'appartement, quoiqu'on l'ait -prévenu que M. de Buffon dormait. Au bruit, le naturaliste s'éveille. -Milord fait ses excuses. Alors, quelque fâché qu'il fût d'être -dérangé, Buffon prend une figure souriante et s'avance vers -l'étranger: «Entrez, Monsieur, lui dit-il; je sens qu'il serait dur de -refuser à un philosophe _la vue d'un grand homme_.» - - -=301.=--Le célèbre La Condamine était atteint d'une surdité assez -forte. Le jour de sa réception à l'Académie, à un souper qu'il donna -pour fêter cet événement, il fit l'impromptu suivant: - - La Condamine est aujourd'hui - Reçu dans la troupe immortelle; - Il est bien sourd: tant mieux pour lui! - Mais non muet: tant pis pour elle! - - -=302.=--Le même La Condamine, arrivé à un âge assez avancé, -résolut d'épouser une de ses nièces. Il fallait pour ce mariage des -dispenses de Rome. Le savant les demanda par lettre particulière au -pape Benoît XIV, de qui il était connu. Sa Sainteté répondit: «Je vous -accorde la dispense que vous demandez, d'autant plus volontiers que la -surdité dont vous êtes incommodé doit contribuer à la paix du ménage.» - - -=303.=--On attribue généralement les premières anagrammes connues -au poète grec Lycophron, qui vivait au troisième siècle avant -Jésus-Christ, à la cour du roi d'Égypte Ptolémée Philadelphe (ainsi -surnommé par antiphrase ironique, car il n'était rien moins que l'ami -de son frère). Lycophron, en bon courtisan, trouva qu'avec les lettres -de _Ptolemaios_ on pouvait former _apo melitos_ (de miel); et dans le -nom de la reine _Arsinoé_ il trouva _ion eras_, c'est-à-dire violette -de Junon. On a remarqué d'autre part que, chez les Juifs, une des -parties principales de la Cabale ou art des choses secrètes consiste -en un véritable travail d'anagramme, car il s'agit de trouver des sens -mystérieux par la transposition des lettres. On croit que l'anagramme -fut un mode de correspondance fréquemment employé entre les savants du -moyen âge. - -On sait que François Rabelais fit l'anagramme de son nom en signant -les premiers livres du Pantagruel _Alcofribas Nasier_. Suivant Bayle, -ce fut le poète et humaniste limousin J. Daurat (mort en 1588) qui mit -les anagrammes tellement en vogue «que chacun voulait s'en mêler et -qu'il passa personnellement pour une sorte de devin, par suite des -curieuses trouvailles qu'il fit dans les noms de divers grands -personnages.» - -D'après Tallemant des Réaux, le roi Henri IV aperçut un jour un nommé -Jean de Vienne, qui s'évertuait sans succès à faire sa propre -anagramme: «Rien de plus facile cependant, dit le Béarnais: Jean de -Vienne, _devienne_ Jean.» - - -=304.=--Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coûteuses -guerres à soutenir, apercevant dans une église de son royaume les -statues des douze apôtres en argent, leur dit: «Comment, Messieurs! -est-ce donc à demeurer tranquilles ici que vous fûtes destinés? Vous -êtes établis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre -mission, je vous assure.» Il les fit alors enlever et transporter à la -monnaie, avec ordre d'en frapper des pièces avec cette inscription: _A -l'honneur de Jésus-Christ_. - - -=305.=--Le mot _carat_, qui n'est plus d'usage aujourd'hui que -dans le commerce des diamants et des pierres précieuses, et qui -indique une unité de poids équivalant à 205 milligrammes et demi, -était aussi employé autrefois pour l'or. Ce mot vient du nom de -la fève produite par un arbre du pays d'Afrique où se faisait -jadis le plus grand trafic de l'or. «Cet arbre, de la famille des -Légumineuses,--dit le voyageur J. Bruce,--est appelé _kuara_, mot -qui signifie _soleil_, parce qu'il porte des fleurs et des fruits -de couleur rouge de feu. Comme les semences sèches de cet arbre -sont toujours à peu près également pesantes, les indigènes s'en -sont servis de temps immémorial pour peser l'or, et l'on aurait -appliqué ensuite leur poids aux diamants.» - - -=306.=--La ville de Gand, célèbre par son organisation -démocratique, étant du domaine de Charles-Quint, s'était mise en -rébellion ouverte contre ce souverain à propos d'une mesure financière -vexatoire. L'irritable empereur marcha contre ses sujets flamands, qui -à son approche firent leur soumission, ce qui ne l'empêcha pas de les -traiter avec la dernière rigueur. Un de ses plus cruels conseillers, -le duc d'Albe, qui ne rêvait jamais que ruines et supplices, voulut -même un jour détruire complètement cette vaste et riche cité, comme -exemple propre à frapper de terreur les populations qui seraient -tentées de manifester des sentiments d'insoumission. Tout en causant -avec lui, l'empereur le fit monter au haut d'une tour et de là, -embrassant du regard toute l'étendue de la ville: «Combien, lui -demanda-t-il, pensez-vous qu'il faille de peaux d'Espagne pour faire -un _gant_ de cette grandeur?» Le duc, qui s'aperçut que son avis avait -déplu au maître, garda très humblement le silence. Charles-Quint -d'ailleurs tenait à grand orgueil la possession de cette opulente -cité, à tel point que certain jour il disait (toujours jouant sur les -mots) qu'il saurait faire tenir Paris dans son Gand (ou gant). Ce -propos, resté célèbre, fut tourné en dérision lorsque Louis XIV, -emportant peu à peu les diverses places de Flandre, se rendit maître -de Gand. Une estampe du temps intitulée _l'Espagnol sans Gand_, et -dont nous donnons le fac-similé, nous montre en effet l'Espagnol muni -d'une lanterne, et des besicles sur le nez, cherchant le Gand qu'il a -perdu; le Flamand lui montre le Français tenant un _gant_ au bout de -son épée. Au-dessus, dans un cartouche, se lisent ces vers satiriques: - - Charles, qui dans son Gand se vantait de pouvoir - Enfermer tout Paris, serait surpris de voir - Que le Français le tient au bout de son épée. - -[Illustration: FIG. 26.--_L'Espagnol sans Gand_, fac-similé d'une -estampe satirique du dix-septième siècle.] - -Ce ne fut pas, du reste, la dernière fois que la politique amena le -même jeu de mots. On sait que lorsque, quittant la France au retour de -Napoléon, Louis XVIII se réfugia à Gand, les partisans de l'empire, -pour ridiculiser les royalistes, leur prêtaient des couplets dont le -refrain était: - - Rendez-nous notre père - De Gand, - Rendez-nous notre père! - - -=307.=--L'hypocras était, au moyen âge, un breuvage fort renommé. -Son nom ne dérive pas, dit E. Fournier, comme Ménage semble le croire, -de celui d'Hippocrate, inventeur prétendu de cette boisson agréable et -salutaire; il doit plutôt venir des mots grecs _upo_ et _kérannumi_, -qui signifie mélanger. L'hypocras était en effet un mélange de vin et -d'ingrédients doux et recherchés; on en jugera par la recette que le -fameux Taillevent, maître queux (cuisinier) de Charles VII, nous en a -laissée: «Pour une pinte (de vin) prenez trois treseaux (gros) de -cinnamome fine et pure, un treseau ou deux de mesche (sans doute du -_macis_ ou brou de noix muscades), demi-treseau de girofle et dix -onces de sucre fin, le tout mis en poudre. Et faut tout mettre en un -_couloir_, et plus est passé (clarifié) mieux est, mais gardez qu'il -ne soit éventé.» Pour parvenir à cette clarification parfaite, on -employait un filtre spécial, qui même avait reçu le nom de _chausse -d'hypocras_. Plus tard, pour accélérer la préparation, on employa des -essences, à l'aide desquelles, selon le _Dictionnaire de Trévoux_, on -faisait soudainement de l'hypocras. Le vin rouge ou blanc n'était pas -toujours la base de cette liqueur: on la faisait aussi avec de la -bière, du cidre et même de l'eau. Mais c'était là l'hypocras du -peuple, et, suivant le docteur Pegge, la cannelle, le poivre et le -miel clarifié en étaient les seuls ingrédients. Chez les grands on -s'en tint toujours à l'hypocras au vin, rehaussé d'un goût de -framboise et d'ambre. Du temps de Louis XVI, il était encore en -faveur. On le servait dans tous les grands repas. La ville de Paris -devait même, chaque année en donner un certain nombre de bouteilles -pour la table royale. - -En somme donc, l'hypocras n'était autre chose que du vin fortement -aromatisé et sucré. On a vu plus haut (no 274) que les aromates -jouaient chez nos bons aïeux un rôle bien plus important -qu'aujourd'hui, à tel point que pour eux une des conséquences les plus -intéressantes de la découverte du nouveau monde sembla consister en -cela que la possession de ces contrées ferait affluer plus abondamment -et plus économiquement en Europe les épices et aromates. - - -=308.=--Du vivant de Charles II d'Angleterre, qui donna une assez -pauvre idée de la royauté restaurée en sa frivole personne, on fit -courir cette épitaphe: - -«Ci-gît notre souverain roi, en la parole duquel personne ne se fia, -qui n'a jamais dit une chose sotte, et qui n'en a jamais fait une -sage.» - -Charles, lisant cette critique, dit sans la moindre émotion: «C'est -que mes paroles sont miennes, tandis que mes actes sont à mes -ministres.» - - -=309.=--La mode des perruques ne date, dans l'Europe occidentale, -que du milieu du quinzième siècle. L'exemple de porter cette fausse -chevelure fut donné par le duc de Bourgogne et de Flandre, Philippe -dit le Bon. Une longue maladie lui ayant fait perdre tous ses cheveux, -les médecins, redoutant pour lui la nudité absolue de la tête, lui -conseillèrent d'avoir recours aux faux cheveux. A peine ce conseil -fut-il suivi que cinq cents gentilshommes flamands, par politesse de -courtisans, imitèrent le prince. Depuis lors, la commodité que -retiraient de cet usage les gens plus ou moins chauves, et l'air de -magnificence que la perruque donnait souvent aux visages les moins -imposants, contribuèrent à répandre une mode primitivement due à une -ordonnance de médecin. - -Louis XIII avait à peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses -cheveux, qu'il avait fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces -cheveux n'étaient pas encore tout à fait des perruques, mais de -simples _coins_ appliqués aux deux côtés de la tête et confondus avec -les cheveux naturels. Dans la suite, on plaça un troisième coin sur le -derrière de la tête, ce qui forma un _tour_, et ce tour produisit -enfin la perruque entière; mais en principe ces trois coins, composés -de cheveux longs et plats, étaient attachés au bord d'une espèce de -petit bonnet noir ou calotte. C'est ainsi que nous voyons -généralement représentés Corneille et les principaux personnages de -son temps. Du temps de Louis XIV, les perruques étaient si abondamment -garnies de cheveux qu'elles pesaient jusqu'à deux livres. Les cheveux -blonds étaient les plus estimés: on les payait 30, 60 et jusqu'à 80 -francs l'once, c'est-à-dire de 800 à 1,200 francs la livre. Une très -belle perruque valait jusqu'à mille écus (3,000 francs). On s'explique -donc que les gens de fortune médiocre, ou de caractère économe, tenus -au port de la perruque, n'en eussent pas toujours des plus neuves. A -quelles plaisanteries, par exemple, ne donna pas lieu la perruque -légendaire de Chapelain, - - ... qui, de front en front passant à des neveux, - Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux. - -Au plus beau moment de cette mode fort ruineuse, Colbert s'aperçut -qu'il sortait de France des sommes considérables pour l'achat des -cheveux à l'étranger. Il fut question d'abolir l'usage des perruques -en frappant d'un droit énorme l'entrée de la matière première. On -proposa l'adoption de bonnets, tels que ceux que portaient d'autres -nations. Il en fut même essayé devant le roi plusieurs modèles. Mais -la très importante corporation des perruquiers présenta au conseil -royal un mémoire, démontrant que l'art de fabriquer les perruques -n'étant encore exercé convenablement qu'en France, le produit des -envois de perruques faits à l'étranger dépassait de beaucoup la -dépense d'achat des cheveux, et faisait entrer dans l'État des sommes -considérables. En conséquence, le projet des bonnets fut abandonné. - - -=310.=--Piron, qu'on louait surtout pour sa comédie de la -_Métromanie_, avait un faible pour sa pièce _les Fils ingrats_; et il -ne cessait d'en parler, la mettant bien au-dessus de celle que l'on -tenait pour son chef-d'oeuvre. Un jour, il fut contrarié par un homme -qui, comme de coutume, prônait la _Métromanie_. «Ah! ne m'en parlez -pas! s'écria le poète avec un mouvement de mauvaise humeur, c'est un -monstre qui a dévoré tous mes autres enfants.» - -Il en est souvent ainsi des auteurs dont un ouvrage a fait grand -bruit, et que l'on s'obstine à _parquer_ en quelque sorte dans cette -unique production. Heureux ceux qui savent prendre leur parti de cette -flatteuse partialité: il est tant de producteurs qui, après la plus -active et féconde carrière, n'attachent leur nom à aucune oeuvre! - - -=311.=--Le premier article de la _Gazette_ publiée par Renaudot -est ainsi conçu: - -«_De Constantinople, le 2 avril 1631._--Le roi de Perse, avec -quinze mille chevaux et cinquante mille hommes de pied, assiège Dille, -à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand Seigneur (sultan -de Turquie) a fait faire commandement à tous les janissaires de se -rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce -divertissement-là, à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de -tabac, _qu'il fait suffoquer à la fumée_.» - - -=312.=--D'où vient la qualification de _roué_, qui, au -commencement du dix-huitième siècle, servit à désigner un certain -nombre de personnages qui affectaient de se mettre par leurs principes -et par leur conduite au-dessus de tous les prétendus préjugés sociaux? - ---«Le cardinal Dubois--dit Saint-Simon--était un petit -homme maigre, effilé, à perruque blonde, à mine de fouine, à -physionomie maligne. C'était, dans toute la force du terme, un homme à -_rouer_, et c'est à lui que le nom de _roué_ fut appliqué pour la -première fois par le Régent.» - -«Le terme de _roué_, dit un dictionnaire de la cour et de la ville, -fait, en principe, pour n'inspirer que l'aversion, devint avec le -temps l'appellation et l'éloge des hommes à la mode, dont il flattait -l'amour-propre. Ce n'est pas tout, nos agréables - - Grands marieurs de mots l'un de l'autre étonnés - -ont joint à cette défavorable dénomination l'épithète d'aimable et de -charmant. On a donc vu de charmants _roués_, des _roueries_ -délicieuses; et cette alliance absurde et révoltante d'idées -contraires, qui fait ouvrir de grands yeux aux gens qui ne sont pas de -leur siècle, a été du bon ton, du bel air, de la bonne compagnie... -Les grands seigneurs se sont approprié le nom de _roués_, pour se -distinguer de leurs laquais, qui ne sont que des pendards...» - -Le terme de _roué_, resté dans la langue, est devenu synonyme de -retors, et la _rouerie_ est une forme de l'astuce. - - -=313.=--François Ier, qui voulait élever le savant Châtel aux -plus hautes dignités de l'Église, fut curieux de savoir de lui s'il -était gentilhomme: «Sire, lui répondit Châtel, ils étaient trois -frères dans l'arche de Noé: je ne sais pas bien duquel des trois je -suis sorti.» - - -=314.=--L'institution du jury nous vient de l'Angleterre. Les -jurés anglais étant choisis dans toutes les conditions, excepté parmi -les bouchers, Newton protestait contre cette exception en demandant -pourquoi l'on admettait les chasseurs aux fonctions de juré. - - -=315.=--Quand Voltaire, après une longue absence de Paris, y -revint pour assister à la représentation de sa tragédie d'_Irène_, qui -causa un enthousiasme immense, un de ses amis vint un jour lui montrer -qu'il avait cru devoir refaire quelques vers de sa tragédie. Pendant -que cet obligeant correcteur était encore chez le poète, entra -l'architecte Perronet, auteur du magnifique pont de Neuilly. Après les -compliments d'usage: «Ah! mon cher architecte, lui dit Voltaire, vous -êtes bien heureux de ne pas connaître monsieur; car, bien sûr, il -aurait refait une arche de votre pont.» - - -=316.=--Pourquoi le nom de _Madrid_ fut-il donné au château que -François Ier fit construire, vers 1530, au bois de Boulogne? - ---Le roi gentilhomme, ayant fait commencer l'édification de ce -château, était si impatient de l'habiter, qu'il n'en attendit pas -l'achèvement pour y fixer sa résidence. On remarqua de plus que, -lorsqu'il habitait cette maison, il entendait n'y recevoir que le -moins possible de visiteurs vulgaires. Il venait particulièrement là -pour se livrer à l'étude, ou pour s'entretenir avec un petit nombre -d'artistes ou de savants qui étaient seuls admis dans cette retraite. -Les courtisans, blessés de l'éloignement où les tenait alors le roi, -et faisant allusion au temps de sa captivité, pendant laquelle on ne -pouvait parvenir à le voir qu'avec de très grandes difficultés, -donnèrent par épigramme au château de Boulogne le nom de la ville dans -laquelle ce prince avait été prisonnier, et l'appelèrent le château de -Madrid, nom qui lui est resté. - - -=317.=--Le P. Gaspard Schott, auteur très érudit, mais fort -bizarre, du dix-septième siècle, dit dans un de ses livres que -l'enfant apporte en naissant le visage tourné vers la terre, comme un -coupable, par le fait du péché originel dont il est chargé. Son -premier cri au grand jour est O A, tandis que celui de la mère qui le -voit est O E. Ces sons significatifs peuvent facilement s'expliquer -ainsi: O A voudrait dire: _O Adam_, pourquoi avez-vous péché? et O E -se traduirait par _O Eve_, pourquoi avez-vous induit en péché Adam -notre premier père? - - -=318.=--Les étymologistes sont assez peu d'accord sur l'origine -de notre mot _canaille_. Selon les uns, qui interrogent l'histoire -ancienne, à Rome les oisifs de basse condition, les gueux, avaient -pour lieu de réunion ordinaire un coin du Forum où se trouvait un -canal, fossé ou égout. Ils étaient là, jasant, riant, lançant des -propos orduriers aux passants. On nommait cette tourbe, par suite du -lieu où elle se réunissait, _canaliailæ_, d'où nous aurions fait -_canaille_. Selon d'autres, ce serait au mot _canis_ (chien) qu'il -faudrait rapporter l'étymologie en question. _Canaille_ aurait alors -la signification de _bande de chiens_. On trouve d'ailleurs, dans le -vieux français, avec le même sens, le mot _chiennaille_, et le mot -italien _canaglia_ ne semble pas avoir une autre origine. Auquel des -deux avis donner la préférence? - - -=319.=--Un jour, Mazarin, d'ailleurs fort mauvais joueur, jouant -au piquet, se prit de dispute avec son adversaire. Une discussion -assez vive venait de s'engager. L'assemblée, qui faisait cercle, -restait silencieuse et comme indifférente au débat dont elle devait -être juge, lorsque Benserade entra. Mazarin, s'adressant à lui pour -décider le cas en litige: «Monseigneur, lui dit Benserade, vous avez -tort.--Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait? -s'écria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqué.--Ah! -vertubleu! Monseigneur, répondit Benserade, le silence de ces -messieurs m'instruit parfaitement: ils crieraient en faveur de Votre -Éminence aussi haut qu'elle, si Votre Éminence avait raison.» - - -=320.=--Le goût dominant du chevalier de Boufflers était d'être -toujours ambulant. Quelqu'un, l'ayant rencontré un jour sur les grands -chemins, lui dit: «Monsieur le chevalier, je suis charmé de vous -rencontrer chez vous.» - -A sa mort on lui fit cette épitaphe: - - Ci-gît un chevalier qui sans cesse courut, - Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut, - Pour prouver ce qu'a dit le sage, - Que notre vie est un passage. - - -=321.=--Dans un magnifique et très curieux volume publié par M. -Henry d'Allemagne sous le titre d'_Histoire du luminaire depuis -l'époque romaine jusqu'au dix-neuvième siècle_, nous voyons combien -lent a été le progrès dans l'art de l'éclairage, qui aujourd'hui -semble toucher à son apogée. Cet ouvrage, qui indique chez son auteur -un très actif et très subtil esprit de recherche, nous apprend que, -malgré le besoin général qu'eurent toujours les hommes, pour leurs -travaux et pour leurs plaisirs, de dissiper les ténèbres, l'on arriva -presque jusqu'au siècle où nous sommes sans apporter le moindre -perfectionnement sensible à la lampe primitive, ou au flambeau de -graisse ou de cire. A vrai dire, depuis les soixante ou quatre-vingts -dernières années, les choses ont considérablement changé, d'abord par -les lampes à double courant d'air, puis par les appareils Carcel et -modérateurs, puis par l'invention du gaz, qui marque tout à coup une -ère absolument nouvelle, et enfin par l'usage pratique des effluves -électriques. Avant le livre de M. H. d'Allemagne, l'_histoire du -luminaire_, éparse par fragments à l'état de simples notices plus ou -moins spéciales, était à faire; elle est faite maintenant de la plus -savante et méthodique façon. - -«C'est seulement, dit l'auteur de cet excellent travail, au seizième -siècle qu'on a commencé de s'apercevoir qu'aucun progrès n'avait été -réalisé dans les lampes et qu'elles étaient réellement défectueuses. - -«Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était contenté de se servir d'un -petit récipient de forme ronde, carrée ou polygonale, dont tout le -mécanisme consistait en deux trous par l'un desquels on versait -l'huile, tandis que la mèche brûlait à l'extrémité de l'autre -ouverture... Il est inutile de faire observer que les lampes de ce -genre avaient pour don, non pas d'éclairer, mais d'infecter les -appartements où elles étaient placées. Le premier qui conçut le projet -de remédier à ces inconvénients fut un médecin du nom de Cardan, né en -1501, mort en 1575, célèbre par un grand nombre d'inventions -mécaniques, parmi lesquelles il faut citer la lampe à suspension qui -porta son nom. - -«La lampe de Cardan, lisons-nous dans le _Dictionnaire de Trévoux_ de -1725, se fournit elle-même son huile. C'est une petite colonne de -cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou -au milieu d'un petit goulot, où se met la mèche, car l'huile ne peut -sortir qu'à mesure qu'elle se consume. Depuis vingt ou trente ans, ces -espèces de lampes sont devenues d'un grand usage chez les gens d'étude -et chez les religieux.» Mais ce que ce recueil ne nous dit pas, c'est -que la lampe de Cardan était montée sur un pivot et qu'on pouvait, en -la penchant plus ou moins, augmenter la quantité d'huile qui parvenait -jusqu'à la mèche. Il est facile de constater cette disposition en -considérant la gravure de Larmessin que nous reproduisons, et qui -représente un ferblantier qui, chargé des produits de sa fabrication, -tient à la main droite et porte sur sa tête une lampe de Cardan. - -[Illustration: FIG. 27.--Le ferblantier marchand de lampes, -fac-similé d'une gravure du dix-septième siècle, publiée par H. -d'Allemagne dans son _Histoire du luminaire_.] - -Pendant tout le dix-huitième siècle, on fit encore grand cas de cet -appareil rudimentaire, qui pourtant, quand on n'en usait pas avec -soin, avait le grave inconvénient de répandre son huile ailleurs que -sur la mèche donnant la lumière. - -Quoi qu'il en soit le médecin Cardan s'est mieux recommandé par -l'invention de la lampe qui a porté son nom, que par le grand nombre -de volumes qu'il a publiés sur des sciences aussi fantaisistes et -ridicules que l'astrologie judiciaire. Sa découverte fit événement, et -causa une immense sensation, comme si elle devait enfin réaliser un -progrès permanent dans l'art du luminaire; mais cette satisfaction fut -relativement d'assez courte durée, l'appareil n'offrant pas tous les -avantages pratiques qu'on en avait espérés. - - -=322.=--_Paucis notus, paucioribus ignotus, hic jacet Democritus -junior cui vitam dedit et mortem melancholia._ (Peu connu et bien -moins inconnu, ici repose le nouveau Démocrite, à qui la mélancolie -donna la vie et la mort.) - -Pour qui et par qui fut composée cette singulière épitaphe? - ---Robert Burton, écrivain anglais, né en 1576, mort en 1639, est -surtout connu comme auteur d'un livre, jadis très répandu, intitulé -_Anatomie de la mélancolie_. Ayant embrassé la carrière -ecclésiastique, il fut nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas à -Oxford. Très versé dans la science scolastique du temps, il se laissa -égarer par les illusions de l'astrologie judiciaire. Son caractère -était sombre et farouche. Dans les accès de cette humeur sauvage, il -n'avait d'autre moyen de se distraire que de se livrer, avec les -marins et les portefaix, aux emportements grossiers de la joie la plus -bruyante. Ce fut pour corriger cette inégalité de caractère, qui le -faisait passer rapidement d'un excès à l'autre, qu'il composa son -_Anatomie de la mélancolie_, ouvrage bizarre, mais très original et -remarquable par la profondeur de beaucoup de vues qu'il renferme. On a -découvert dans les oeuvres de Sterne des passages entiers copiés -littéralement dans le livre de R. Burton, qui fit la fortune de son -éditeur. L'auteur ne fut pas guéri par les remèdes qu'il indiquait. On -mit sur son tombeau l'épitaphe que nous avons citée, qu'il avait -composée lui-même. - - -=323.=--A la bataille de Waterloo, la voiture de Napoléon tomba -aux mains des Anglais, et,--dit un journal de 1817,--comme à -Londres on fait argent de tout, cette voiture y fut vendue mille -guinées (25,000 francs). Or l'acquéreur de cet équipage n'était autre -qu'un spéculateur, qui fit une affaire excellente en cette -circonstance. Il gagna, paraît-il, près de cent mille guinées, car la -moitié au moins des habitants de Londres passa, moyennant un schelling -(1 fr. 15 centimes), dans cette voiture, entrant par une portière, -sortant par l'autre. Ceux qui voulaient s'y asseoir environ une minute -payaient une couronne (5 schellings). - - -=324.=--Les Grecs faisaient leurs délices du chant des cigales. -La cigale était l'emblème de la musique. On la représentait posée sur -un instrument à cordes, la cithare. On parle d'un monument qui avait -été élevé en Laconie à la beauté du chant des cigales, avec une -inscription destinée à en célébrer le mérite. La cigale était, -spécialement chez les Athéniens, un signe de noblesse: ceux qui se -vantaient de l'antiquité de leur race, qui se prétendaient -autochtones, portaient une cigale d'or dans les cheveux. Les Locriens -frappaient sur leurs monnaies la figure d'une cigale. Les Grecs -enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages, pour -se donner le plaisir de les entendre. - - -=325.=--D'autres Athéniens prétendaient descendre des fourmis -d'une forêt de l'Attique, et les familles qui se piquaient d'être les -plus anciennes portaient comme bijoux des fourmis d'or pour marque de -leur origine. - - -=326.=--L'idée de faire de la musique sur de la prose n'est pas -aussi nouvelle qu'on veut bien nous le dire. - -Un compositeur dont les oeuvres eurent quelque succès à la fin du -dix-huitième siècle et dans les trente premières années du -dix-neuvième, Lemière de Corvey, né à Rennes en 1770, mort en 1832, -avait appris les premiers éléments de musique à la maîtrise de la -cathédrale de sa ville natale. - -Engagé volontaire dans un bataillon républicain de Vendée, il se fit -remarquer--dit Fétis dans sa _Biographie des musiciens_--par -l'exaltation de ses opinions, fut nommé sous-lieutenant et se rendit à -Paris après le 10 août 1792. Il prit alors quelques leçons d'harmonie -chez Berton, et fixa bientôt l'attention sur lui par la bizarrerie -d'une de ses premières compositions. - -Il avait mis en musique un article du _Journal du soir_, sur la -sommation faite à Custine de rendre Mayenne, et sur la fière réponse -de ce général. - -Ce morceau, publié en 1793, eut un grand succès de vogue... Pendant -plusieurs mois il était de mode de l'exécuter dans toutes les -réunions, où il était généralement applaudi à outrance. - - -=327.=--Où diable le calembour va-t-il se nicher? - -Coytier, médecin de Louis XI, reçut de ce prince, au dire de Comines, -jusqu'à trente mille livres par mois. Mais, dégoûté par la suite de -cet Esculape, le roi donna ordre à son prévôt Tristan de s'en défaire -sourdement. Le médecin, averti par ce prévôt, qui était son ami, -songea à éluder le malheur qui le menaçait: connaissant la faiblesse -que le roi avait pour la vie, il dit au prévôt que ce qui l'affligeait -le plus c'était qu'il avait remarqué dans ses recherches d'une science -particulière que le roi ne devait lui survivre que de quatre jours, et -que c'était un secret qu'il voulait bien lui confier comme à un ami -fidèle. Le prévôt avertit le roi, qui fut si épouvanté qu'il ordonna -qu'on laissât vivre Coytier, à la condition qu'il ne se présenterait -plus devant lui. - -Ce médecin obéit de bon coeur. Se retirant avec des biens -considérables, il fit bâtir dans la rue Saint-André-des-Arts une -maison sur la porte de laquelle il fit sculpter un _abricotier_, pour -montrer--dit le chroniqueur--que _Coytier_ était à l'_abri_, -ou en sûreté dans ce lieu éloigné de la cour. - - -=328.=--Quand on nomme la _scabieuse_, plante très élégante tant -à l'état rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute -guère de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute -spéciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or, -_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse. -Pourquoi cette désignation? Non point parce que la plante donne ou -porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacopée, -s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et -trouvant chez cette plante des parties écailleuses, membraneuses, et -partant analogues aux formations qui caractérisent les maladies de la -peau, en avait conclu que le Créateur l'avait ainsi marquée comme -devant être employée pour le traitement des maladies épidermiques. -L'espèce la plus renommée était la grande scabieuse, dite _succise_ ou -_coupée par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment -souveraines. La racine de cette scabieuse étant d'ordinaire tronquée -et comme rongée à son extrémité inférieure: on prétendait que c'était -une morsure faite par le diable, pour faire périr une plante si -précieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De là le nom -populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donné à la scabieuse -succise, qui depuis a été reconnue comme à peu près inerte, et par -conséquent rayée du nombre des médicaments efficaces. - - -=329.=--«Sous le règne de Henri III et au temps de nos guerres de -religion,--dit Sully dans ses _Mémoires_,--les habitants de -Villefranche formèrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite -ville voisine. Ils choisirent pour cette expédition la même nuit que -ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir, -pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un -chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut -exécuté de part et d'autre avec d'autant plus de facilité que les deux -places étaient demeurées sans défense. On pilla, on se gorgea de -butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut, -l'erreur fut découverte: et la composition fut que chacun retournerait -chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pillés.» - - -=330.=--Le cardinal le Bossu, archevêque de Malines, haranguant -un jour Louis XV: «Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des -voeux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices à -Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jésus-Christ coule -sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un -ministre de l'Église doit parler à un Roi Très Chrétien.» - - -=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait été couronné roi -de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'étaient soulevés contre -la noblesse et le clergé. Jean, vaïvode de Transylvanie, défit les -rebelles l'année suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir -celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses -partisans, on le fit asseoir nu sur un trône de fer rougi au feu, -ayant sur la tête une couronne, et à la main un sceptre du même métal -ardent. - -On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son -sang à son frère, qui s'était associé à sa révolte. On le lia sur un -siège, et l'on lâcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jeûner -depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le déchirer avec les -dents. - -Après cela, il fut écartelé; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut -distribué comme aliment à quelques autres de ses complices, affamés -par un jeûne prolongé. Les autres prisonniers furent empalés ou -écorchés vifs, excepté quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de -faim. - - -=332.=--Nous voyons très souvent annoncé que telle ou telle -nomination a été faite par l'autorité supérieure sur une liste de -présentation dressée par une faculté, une corporation. On trouve des -exemples de cet usage aux temps antiques, mais généralement alors la -présentation, grâce à la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun -des candidats censés choisis à mérite égal,--ce qui ne manque pas -d'avoir lieu dans la forme actuelle, où forcément les noms sont rangés -dans un ordre quelconque, et où la première place laisse supposer déjà -une recommandation plus spéciale. - -Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur -préférence, avaient coutume d'écrire les noms des dieux, de leurs amis -et même de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur -attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel était le premier dans -leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur égal revenait -par conséquent à tous. - -Chez les Grecs, les noms des sept sages étaient ordinairement placés -en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient -coutume d'écrire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs -esclaves, afin qu'on ne sût point ceux qu'ils préféraient, et auxquels -ils comptaient donner un jour la liberté. - -D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demandé aux cordeliers de -désigner trois des leurs dans le dessein d'en élever un au cardinalat, -les pères, qui savaient sans doute leur antiquité, écrivirent en -cercle les noms des trois plus méritants de leur ordre, afin que rien -ne recommandât l'un plus que l'autre au choix du pontife. - -Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir à cette ingénieuse -formule? - - -=333.=--C'était un ancien usage en Égypte que les femmes ne -portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme -doit rester à la maison. - - -=334.=--Dans cette même Égypte, le maître d'une maison où mourait -un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil. - - -=335.=--A Marseille, du temps de Valère-Maxime, on gardait -publiquement du poison, qu'on donnait à ceux qui, ayant exposé les -raisons qu'ils avaient de s'ôter la vie, en obtenaient la permission. - -Le Sénat examinait très attentivement leurs raisons, avec une -disposition qui n'était ni favorable à l'envie indiscrète de s'ôter la -vie, ni contraire au désir légitime de mourir. On recueillait les -voix, et, d'après leur nombre pour ou contre, le président du sénat -écrivait sur la requête: «Le sénat vous ordonne de vivre,» ou: «Le -sénat vous permet de mourir.» - - -=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un siècle, un -recueil intitulé _Journal de littérature_,--savez-vous pourquoi -le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est -qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent à visage -découvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups -sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donné sur -la joue était une insulte qui devait être lavée dans le sang, parce -que celui qui le recevait était traité comme un vilain. - - -=337.=--On a remarqué que le mot _sac_, dont l'origine première -n'est pas bien déterminée, est peut-être celui de tous les mots dont -la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes. -Les Syriens et les Chaldéens disaient _saka_, les Hébreux _sak_, les -Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les Égyptiens, Samaritains et -Phéniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Arméniens _sac_, -les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les -Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc. - -Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et poète bouffon, -qui vivait à Rome il y a quelques siècles, explique dans un de ses -sonnets comment le mot _sac_ est resté ainsi dans toutes les langues. -«Ceux qui travaillaient à la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un -manoeuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues, -la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On -n'entendit répéter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit -passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.» - - -=338.=--On appela au seizième siècle _noces salées_ les -fiançailles que François Ier, dans un but politique, fit célébrer en -1540 entre sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors âgée -seulement de douze ans, et un prince de Clèves. Les fêtes splendides -qui furent données à cette occasion, dans le but de narguer l'empereur -d'Allemagne, avaient épuisé le trésor royal. Pour le remplir de -nouveau, l'on établit dans les provinces du Midi un lourd impôt sur le -sel: ce qui fit que l'on appela _noces salées_ ces promesses de -mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus -tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune -princesse épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, auquel elle -apporta en dot la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre. -De ce mariage naquit Henri IV. - - -=339.=--Une des principales cérémonies du mariage, chez les -Latins, consistait à faire passer sous un _joug_ les nouveaux époux. -De là ce mot _conjugium_ (joug commun) pour désigner le mariage. Ce -mot n'a pas formé de substantif dans notre langue, mais il nous a -donné l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous -lui devons aussi _conjuguer_, qui, par conséquent, signifie soumettre -au même joug les formes diverses des verbes. - -On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrétien -le _poêle_ sur la tête du mari et de la femme dérive de l'imposition -du joug chez les Romains. - - -=340.=--Un poète, qui décrit un combat, dit qu'après l'engagement - - Le sol était _jonché_ de morts et de mourants. - -Un autre, pour faire honneur à un grand et bienfaisant personnage, -dit: - - Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre. - -Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_: - - De la dépouille de nos bois, - L'automne avait _jonché_ la terre. - -Etc., etc. - -Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_, -sorte de plante des sols humides. Pour établir le rapport entre ce -sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en -des temps où l'usage des tapis de pied était encore sinon ignoré, du -moins trop coûteux même pour la plupart des gens riches, on avait -coutume, dans les châteaux, de couvrir le sol des salles d'une -épaisseur de joncs coupés,--ou d'autres herbages. C'était ce -qu'on appelait la _jonchée_. _Joncher_, c'est-à-dire couvrir le sol de -joncs, s'est dit d'abord de manière absolue. En prenant à la fois -l'action et la substance employée (comme _saupoudrer_, poudrer de sel; -_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun -complément; mais la désignation de cet acte particulier s'étant -ensuite appliquée à des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un -chemin, le champ de bataille se trouva _jonché_ de cadavres, etc. Il -fallut alors exprimer la chose dénaturée en étendant le sens primitif -et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un -gâteau, ferrer d'argent un coffret, etc. - - -=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizième siècle, et -ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette -ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre -et s'entourant de domestiques, qui étaient des voleurs comme lui, il -se présenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la -qualité de légat et en se faisant, comme tel, délivrer des sommes -considérables, destinées, disait-il, au trésor pontifical. La -friponnerie ayant été découverte, il fut arrêté; on lui fit son procès -et, après lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut -condamné à être pendu. L'exécution se fit avec une sorte de pompe -solennelle. On l'étrangla avec une corde d'or filé, et on lui fit -porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou, -avec un écriteau ainsi conçu: «Je ne suis pas le cardinal Simonetta, -mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).» - - -=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori -de Charles II, était si vindicatif qu'ayant un jour appelé en duel un -gentilhomme qui l'avait offensé, et croyant que la qualité de son -ennemi lui ferait peut-être refuser le cartel, il lui envoya en même -temps un de ses doigts qu'il avait coupé lui-même: «Je veux, dit-il, -qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui -peut se mettre lui-même en morceaux.» - - -=343.=--La première idée de la location des livres est signalée -ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_, -publiée en 1665: - -«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus -grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus -renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (5 francs -de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette -illustre savante.» - -M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de -l'histoire littéraire du dix-septième siècle, a parlé, lui aussi, dans -son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en -fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les -romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient -tous les esprits. - - -=344.=--Sous le règne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe -satirique fut publiée, que l'on attribua à Kay, et qui devint aussitôt -populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette -gravure représentait cinq personnages du temps: - -1º Un prêtre, le docteur Himter, célèbre prédicateur écossais, disant: -_Je prie pour tous_; - -2º Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant: -_Je parle pour tous_; - -3º Un laboureur, gentilhomme fermier innomé, disant: _Je les nourris -tous_; - -4º Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_; - -5º Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_. - -En réalité, l'estampe publiée en Angleterre dans les premières années -de notre siècle n'était qu'une imitation de celle dont nous donnons -ici le fac-similé, d'après un exemplaire unique, et qui date de -l'époque où Racine fit jouer sa comédie des _Plaideurs_, c'est-à-dire -en plein règne de Louis XIV. Elle est intitulée _les Vérités du siècle -d'à présent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_. - -Les figures principales y sont accompagnées au second plan des sujets -accessoires complétant l'idée symbolique de l'artiste. - -C'est d'abord, derrière le prêtre, en costume d'officiant dont la -légende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison, -emblème du détachement des richesses mondaines. Derrière le soldat, -disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est -évidemment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperçoit -dans le lointain et qui ont causé ce désastre, que l'homme d'armes va -combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter à la -ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est -occupé au labour; enfin voici l'avocat chargé de ses sacs, de ses -cornets à encre, de ses rôles; la mine pleine, la main ouverte dans un -geste de harangue, il cache à demi du pan de sa robe un loup en train -de dévorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous -mange tous_. Conclusion que doivent méditer ceux que n'effraye pas le -sort de l'agneau, et qui forme la moralité de cette composition. - -[Illustration: FIG. 28.--_Les vérités du siècle d'à présent_, -fac-similé d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du -dix-septième siècle.] - - -=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se -rendant ridicule ou méprisable par sa conduite, se faire remarquer ou -moquer publiquement. - -Chez les anciens, au contraire, être montré au doigt était -ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule -honorer celui qui en était l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_, -dit Perse. - -Démosthène, montré au doigt par une marchande d'herbes qui disait à sa -voisine: «Tiens! le voilà,» ne put se défendre d'un mouvement de -vanité. C'était aussi le faible d'Horace, qui dit à l'un de ses -protecteurs que c'est grâce à lui qu'il est montré au doigt par les -passants: - - _Totum muneris hoc tui est, - Quod monstror digito prætereuntium._ - - -=346.=--_Boire à la santé de quelqu'un_ est une expression usitée -généralement aujourd'hui chez tous les peuples civilisés. Elle -correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, formé du grec, -signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et -l'inviter à faire de même. Chez les Grecs, à la fin du repas, on -apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives -la prenait à la main et, après y avoir bu, la présentait à son voisin, -qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi à la ronde. Cette -cérémonie, instituée par l'amitié, dont elle resserrait les noeuds, -s'appelait _philotesia_, c'est-à-dire _propinatio post coenam, in -signum amicitiæ_: la coupe était nommée _philotesius crater_. - -«Les Allemands--écrivait Érasme au seizième siècle--font -encore la même chose, et chez eux cette espèce de cérémonie a des -conséquences toutes particulières. Quelques mauvais traitements qu'ait -reçus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains -de son ennemi la coupe de réconciliation; cet acte lui enlève jusqu'au -droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa -plainte.» - -Il n'en est plus ainsi en pays germanique. - -L'usage de faire circuler la coupe à la fin du repas se perdit peu à -peu, par crainte de la lèpre, maladie contagieuse fort commune à -certaine époque, et fut remplacé par celui de choquer les verres les -uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de -l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la -_propination_ des anciens. - - -=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV étant atteint d'une grande -faiblesse, on répandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des -enfants pour les égorger, et faire de leur sang des bains ordonnés -pour la guérison du royal malade. Ce bruit occasionna une émeute. Peu -après, le roi devant passer par Paris pour aller à Compiègne, on -craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre à Sa Majesté -qu'elle ne devait pas honorer de sa présence des sujets rebelles. En -conséquence, on traça de Versailles à Saint-Denis une route pour le -passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Révolte_ (nom qui a -survécu). - - -=348.=--«Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!» -comme disait le poète mécréant du dix-septième siècle. De quelle -omelette et de quel poète mécréant est-il ici question? - ---Ce poète s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux -sonnet qui commence ainsi: - - Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité! - -et qui se termine par ceux-ci: - - Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre. - J'adore en périssant la raison qui t'aigrit: - Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, - Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ? - -Ce sonnet qui, au temps où l'on admettait après Boileau que - - Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème, - -fut souvent cité comme le modèle du genre, et figure à ce titre dans -tous les anciens traités et recueils de littérature, est inspiré par -une pensée essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs, -assure-t-on, en aurait répudié la paternité--n'était rien moins -qu'un indévot avéré, dont la conduite ordinaire était pour son époque -un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup -de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse dès -qu'il était sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il -croyait voir quelque menace de la destinée. Riche et disciple zélé -d'Épicure, il avait, dit Tallemant des Réaux, environ trente-cinq ans -quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de -faire une tournée en France, pour aller savourer dans chaque localité -les productions qui en font la renommée. Au cours de ce voyage, les -joyeux compagnons durent plus d'une mésaventure à l'impiété dont ils -faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux, -n'était guère qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une -sorte de trembleur superstitieux. - -Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclésiastique sur des -questions de foi ou d'incrédulité: «Remettons, je vous prie, cette -controverse à votre première maladie,» lui dit le prêtre, qui -connaissait le personnage. - -Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en étaient -allés pour rompre le jeûne, contre lequel ils tenaient à protester, -dans un cabaret de Saint-Cloud, où, à leur grand déplaisir, ils ne -trouvèrent que des oeufs. Force leur fut de se contenter d'une -omelette, mais ils exigèrent qu'on y mît du lard. - -A peine sont-ils attablés pour manger ce mets anticanonique, qu'un -orage terrible éclate, qui semble vouloir abîmer la maison. Alors -Desbarreaux: «Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette!» et, -prenant le plat, il le jeta par la fenêtre. C'est à ce mot, depuis -passé en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa -satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui - - Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux, - Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux. - - -=349.=--Autrefois, lorsque les bûcherons devaient compter avec -leurs maîtres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour -mesurer le bois à brûler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux -hauts chacun d'autant de pieds et formant un carré de huit pieds de -côté; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une -corde, on appela naturellement _corde_ la quantité de bois qu'elle -pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de -chauffage qui se débitait à ladite mesure. - - -=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: «Le -pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur -le sort de la coterie à laquelle ses intérêts lui commanderaient de -s'attacher, il hésite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour -le bon motif, à la condition que sa situation ne courra aucun risque. -On croirait toujours l'entendre s'écrier: - - Ah! ne me brouillez pas avec la République!...» - -Il est fait allusion à une scène célèbre du _Nicomède_ de Corneille -(acte II, scène III). - -Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indigné que son père -accepte tranquillement d'être le protégé et, partant, l'humble sujet -de Rome. En présence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les -sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe -aux mains de son frère cadet, Nicomède rappelle son père à la dignité -royale. - - NICOMÈDE. - - De quoi se mêle Rome? et d'où prend le sénat, - Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? - Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture, - Et laissez faire après ou Rome ou la nature. - - PRUSIAS. - - Pour de pareils amis il faut se faire effort. - - NICOMÈDE. - - Qui partage vos biens aspire à votre mort; - Et de pareils amis, en bonne politique... - - PRUSIAS. - - Ah! ne me brouillez point avec la République; - Portez plus de respect à de tels alliés. - -On fait assez fréquemment allusion à ce passage. - - -=351.=--Nos pères, forts mangeurs, étaient, nous l'avons déjà -noté, grands amateurs d'épices facilitant la digestion de leurs trop -abondants repas. Parmi les épices les plus recherchées, figurait la -noix muscade, dont on râpait une certaine quantité sur la plupart des -mets. - -L'usage ou plutôt la mode de la muscade fut pendant quelque temps -interrompue en France au dix-septième siècle, et voici à quelle -occasion. Les ragoûts servis à Louis XIV encore jeune la veille du -jour où il fut pris de la petite vérole, étaient, selon l'ordinaire de -ce temps, fortement assaisonnés de muscade. L'odeur de la muscade, qui -l'obsédait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le -plus profond dégoût pour cette épice, qui--dès lors--se -trouva déconsidérée et laissée aux tables vulgaires. Les gens comme il -faut ne purent plus sentir la muscade, et même en entendre parler sans -en éprouver des nausées. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi -s'étant réconcilié avec la muscade, elle devint plus à la mode que -jamais. Ce fut alors que Boileau, décrivant un repas ridicule, -constata l'engouement pour cette épice dans ce vers devenu célèbre, -et auquel il est souvent fait allusion: - - Aimez-vous la muscade? on en a mis partout. - - -=352.=--On a gardé mémoire des premiers essais de culture de la -pensée que fit le roi René d'Anjou, lorsque, vaincu par Alphonse V et -réfugié en Provence, il cherchait dans de paisibles distractions à se -consoler des revers qu'il avait éprouvés dans la défense de ses -royaumes. Il avait, dit-on, obtenu quelques jolis résultats, qui -furent perdus après lui; et ce ne fut qu'au commencement de notre -siècle qu'une riche dame anglaise, lady Mary Bennett, fille du comte -de Tanquerville, reprit la culture de cette fleur, qu'elle amena -bientôt à un développement particulier, et dont elle obtint des -variétés très amples et très belles, qui ont été le point de départ -des collections aujourd'hui connues. - - -=353.=--Charles IV, duc de Lorraine, prince guerrier plein -d'esprit, mais turbulent, capricieux, se brouilla souvent avec la -France, qui, deux fois, le dépouilla de ses États et le réduisit à -subsister de son armée, qu'il louait en bloc à des princes étrangers. -En 1662, après maintes vicissitudes, il signa le traité dit de -Montmartre, par lequel il faisait Louis XIV héritier de ses États, à -condition que les princes de sa famille seraient déclarés princes du -sang de France, et qu'on lui permettrait de lever un million sur le -duché qu'il abandonnait pour l'avenir. «Qui aurait dit alors, remarque -le président Hénault, que le don qu'il faisait, avec des clauses -évidemment illusoires, se réaliserait sous Louis XV avec le -consentement de l'Europe entière?» Ce traité poussa le duc à de -nouvelles bizarreries; il y eut reprise d'hostilités contre la France, -qui en 1670 le déposséda pour la seconde fois. Turenne le défit à -Ladenburg en 1674. Le duc battit les Français à son tour, et fit même -prisonnier le maréchal de Créqui... Enfin il mourut en 1675, âgé de -soixante-quatorze ans, ayant, quelques jours auparavant, rédigé en -vers un testament facétieux, dont voici les principaux passages: - - Sain d'esprit et de jugement, - Et voisin de ma dernière heure, - Je donne à l'Empereur, par ce mien testament, - Le bonjour avant que je meure. - Je destine à ma veuve un fonds de bons désirs, - Dont il sera fait inventaire; - Pour sa demeure un monastère, - Le célibat pour ses menus plaisirs, - La pauvreté pour son douaire. - A mon neveu je laisse un nom, - Seul bien qui m'est resté de toute la Lorraine; - Si ce prince ne peut le porter, qu'il le traîne: - La France le trouvera bon. - Pour l'acquit de ma conscience, - En maître libéral, je me sens obligé - De remplir de mes gens la servile espérance: - Je leur donne donc... leur congé: - Qu'ils le prennent pour récompense. - Je nomme tous mes créanciers - Exécuteurs testamentaires, - Et consens de bon coeur que mes frais funéraires - Soient faits de leurs propres deniers. - Qu'on me fasse des funérailles - Dignes d'un prince de mon nom, - Et qu'on embaume mes entrailles - Avec de la poudre à canon. - Que mon enterrement, solennel et célèbre, - Fasse bruit dans tous les quartiers; - Et que les plus menteurs de tous les gazetiers - Fassent mon oraison funèbre. - -On ne saurait assurément faire moindre cas des sentiments et des -obligations ordinaires de la vie. - -Un spirituel rimeur du temps, M. Pavillon, un illustre d'alors, -répondit au testament de Charles IV par cette épitaphe: - - Ci-gît un pauvre duc sans terre, - Qui fut jusqu'à ses derniers jours - Peu fidèle dans ses amours, - Et moins encore dans ses guerres. - - Il donna librement sa foi - Tour à tour à chaque couronne, - Et se fit une étroite loi - De ne la garder à personne. - - Il entreprit tout au hasard, - Se fit tout blanc de son épée: - Il fut brave comme César, - Et malheureux comme Pompée. - - Il se vit toujours maltraité, - Par sa faute ou par son caprice; - On le détrôna par justice, - On l'enterra par charité. - - -=354.=--On a beaucoup discuté pour fixer la provenance -étymologique de notre particule affirmative _oui_. D'après une opinion -assez accréditée, il faudrait y voir tout simplement le participe -passé du verbe _ouïr_, avec la signification de: «la chose ouïe, -entendue, convenue.» D'après Ménage, grand étymologiste du -dix-septième siècle, ce mot se serait formé du latin _hoc est_ (cela -est), qui, par abréviation ou contraction, serait devenu _oc_ dans la -partie méridionale de la France, et _oïl_ dans les provinces du Centre -et du Nord. De là d'ailleurs, c'est-à-dire de la manière de prononcer -la particule affirmative, s'établit la délimitation philologique entre -la _langue d'oc_ et la _langue d'oïl_. - - -=355.=--Les bouts-rimés doivent, dit-on, leur origine à Duclos, -poète fort médiocre, qui vivait au milieu du dix-huitième siècle. Il y -donna lieu par les plaintes qu'il fit au sujet de trois cents sonnets -qui, disait-il, lui avaient été dérobés, qu'il regrettait fort, -quoiqu'il n'en eût encore composé que les rimes, ayant pour habitude -de les commencer toujours par là. - -Ces lamentations parurent si singulières à ceux qui les entendirent, -qu'ils résolurent de s'exercer d'abord à choisir des rimes bizarres, -qu'ils s'amusaient à remplir ensuite de diverses manières, et sur -divers sujets. Le bruit de ce genre de travail s'étant répandu de -proche en proche, il devint à la mode dans le monde des beaux esprits; -et depuis bien des gens en ont fait usage. - - -=356.=--Le dieu Terme, protecteur des limites, fut de bonne heure -vénéré des Romains. Numa Pompilius introduisit son culte à Rome; et ce -peuple, tout entier livré aux travaux de l'agriculture, adorait le -dieu sous la garde duquel étaient placées les bornes des champs. La -légende racontait que lorsqu'il s'agit d'inaugurer la statue de -Jupiter sur le Capitole, et que, dans cette vue, on fit subir un -brusque déplacement à tous les dieux qui avaient une portion de -terrain sur le mont Tarpéien, _Terme_ seul résista opiniâtrément, et -que nul effort humain ne put réussir à déplacer sa statue. Les augures -déclarèrent alors que c'était là l'indice que jamais les limites de -l'empire romain ne reculeraient; et le culte rendu au dieu Terme ne -devint que plus ardent. Toujours est-il que, aux temps les plus -anciens, une loi romaine dévouait aux dieux infernaux le propriétaire -qui se rendait coupable d'un déplacement de _terme_. A l'origine, le -dieu Terme fut symbolisé par une simple pierre,--qu'on assimila -même à celle que Saturne avait avalée, croyant avaler son fils -Jupiter.--Dans les siècles élégants de Rome, Terme fut un sylvain -à tête et taille humaines, mais dont les extrémités inférieures -n'étaient jamais qu'un bloc équarri,--l'absence des pieds -symbolisant son absolue stabilité. L'inauguration d'un terme donnait -presque toujours lieu à une fête champêtre; c'est une scène de ce -genre que nous voyons représentée sur une ancienne lampe romaine, dont -nous donnons le fac-similé d'après un recueil d'antiquités publié en -1778 par Bartoli. On y voit, en même temps que la houlette ou bâton du -berger, des instruments de musique pastorale, les cymbales, la flûte -double, la flûte de Pan, ainsi que le broc pour les libations. - -[Illustration: FIG. 29.--Inauguration d'un dieu Terme, d'après -une lampe antique.] - - -=357.=--Il périt plus de quatre cent mille hommes aux -croisades,--dit Saint-Foix,--mais nous en rapportâmes des -modes, entre autres celle de se vêtir de longs habits. Dans les -douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, on portait une -soutane qui descendait jusqu'aux pieds. Il n'y a d'ailleurs pas plus -de deux cents ans que la soutane a été réservée aux seuls -ecclésiastiques. Avant cette époque, tous les gens dits de robe, les -professeurs et les médecins, étaient en soutane, même chez eux. Les -nobles imaginèrent qu'en faisant faire une longue queue à la soutane, -ils auraient le prétexte d'avoir un homme pour la porter, et que -l'avilissement de cet homme donnerait un relief et un air de -distinction au maître. - - -=358.=--Théodose dit le Jeune était si indifférent aux intérêts -de l'empire, qu'il avait pris l'habitude de signer sans les lire -les actes qu'on lui présentait. La vertueuse Pulchérie, sa soeur,--que -l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes,--qui gouvernait -en quelque sorte en son nom, voulant lui montrer à quel danger il -s'exposait en agissant ainsi, lui présenta un jour un acte, qu'il -signa sans en connaître le sujet, et qui n'était autre chose qu'un -renoncement à l'empire pour devenir esclave. Quand Pulchérie lui fit -voir la teneur de ce document, il en eut une telle confusion qu'il ne -retomba jamais dans la même faute. - - -=359.=--En l'honneur de quel personnage célèbre français fut -prononcée la première oraison funèbre pendant la cérémonie religieuse -faite en l'honneur du défunt? - ---Autant qu'on croit, ce fut en l'honneur du connétable Bertrand -du Guesclin que, pour la première fois, un orateur ecclésiastique fit -du haut de la chaire l'éloge du mort. Lors d'un service solennel -célébré en 1389 à Saint-Denis par ordre du roi Charles VI, Henri -Cassinel, évêque d'Auxerre, fit un discours très pathétique sur la vie -du fameux connétable, inhumé d'ailleurs dans la nécropole royale. - - -=360.=--Le mot _anecdote_, qui nous vient du grec, a perdu chez -nous--tout au moins de nos jours--le sens qui en faisait le -caractère primitif. - -L'anecdote est pour nous aujourd'hui un menu fait, plus ou moins -intéressant, se rapportant à un personnage ou à une circonstance -historique quelconque. On pourrait, par suite de l'acception moderne, -définir l'anecdote la monnaie de l'histoire. - -A l'origine, c'est-à-dire chez les anciens Grecs, tel n'était pas le -sens du mot, formé de _an_ privatif, _ek_, en dehors, et _didômi_, -donner, publier. Le mot _anecdote_, qui équivalait à notre mot -_inédit_, désignait alors des circonstances historiques que les -auteurs avaient gardées secrètes et que l'on révélait. - -Ainsi Muratori, prenant le mot dans le sens ancien, a intitulé -_Anecdotes grecques_ les ouvrages des Pères grecs qu'il a tirés des -anciens manuscrits et imprimés pour la première fois. Fréquemment, -d'ailleurs, le mot _anecdote_ fut employé sous une forme adjective. On -disait jadis, par exemple: «C'est là une historiette _anecdote_.» Nous -dirions aujourd'hui _anecdotique_. - -«Les anecdotes de Procope sont les seules qui nous restent de -l'antiquité,--dit Vigneul-Marville dans ses _Mélanges_ publiés en -1725;--on prend un plaisir extrême à lire la vie secrète des -princes... Les _Anecdotes de Florence_, par le sieur de Varillas, ne -nous apprennent rien que tout le monde ne sache... Je m'attendais, -selon la force du mot _anecdote_, à d'anciens mémoires nouvellement -déterrés. Mais rien de tout cela.» - -Celui qui a revu le Dictionnaire de Furetière a fort bien remarqué, -sur le mot _anecdotes_, que le mot grec _anekdota_ ne signifie pas, -comme quelques-uns l'ont cru, une histoire des actions particulières -d'un prince ou d'un peuple, mais une histoire jusque-là non connue et -qu'on met en lumière. C'est dans ce sens que Cicéron promettait un -jour à son ami Atticus de publier des _anecdotes_, qu'il avait -composées à l'exemple de Théopompe, qui écrivit l'histoire de son -temps fort satiriquement, surtout contre Philippe de Macédoine et ses -capitaines. - -Au siècle dernier, de nombreux recueils anecdotiques furent publiés, -dont le titre avait encore le sens de révélation: _Anecdotes de la -cour_, _Anecdotes des républiques_, etc. - -Mais nous avons changé cela, comme bien d'autres choses. - - -=361.=--«Il n'est aucun pays, dit un auteur du siècle dernier, où -la manie des titres soit plus grande qu'en Allemagne; c'est en quelque -sorte une maladie du climat, comme le spleen en Angleterre. _Sa -Grâce_, _Sa Gracieuseté_, sont des qualifications banales qui, chez -les Germains, s'appliquent indistinctement à un prince, à un -conseiller, à son secrétaire, et pour ainsi dire au premier faquin -dont on requiert l'appui ou la recommandation.» - -La chancellerie allemande a poussé même les choses à ce point qu'elle -n'expédie pas un décret de mort sans que le mot _gracieux_ ne s'y -trouve placé. L'huissier qui notifie un arrêt à un condamné lui dit: -«Écoutez la gracieuse sentence que le très gracieux conseil vient de -prononcer à votre égard.» - - -=362.=--La rue Saint-Sauveur s'appelait autrefois rue _du -Bout-du-Monde_, et ce nom lui venait d'une enseigne où l'on avait -peint un bouc, un duc (oiseau) et un globe terrestre précédés du mot -_AV_. Cela faisait _AV BOUC DUC MONDE_, ce que l'on lisait: _Au bout -du monde_. - - -=363.=--On voyait jadis au carrefour appelé la pointe -Saint-Eustache une grande pierre posée sur un égout en forme de petit -pont, et qu'on appelait le pont Alais, du nom de Jean Alais. Cet -homme, pour se rembourser d'une somme qu'il avait prêtée au roi, fut -l'inventeur et le fermier d'un impôt d'un denier sur chaque panier de -poisson qu'on apportait aux Halles: il en eut tant de regret qu'il -voulut, en expirant, être enterré sous cette pierre, dans cet égout -des ruisseaux des halles. - - -=364.=--Sous la première et jusque vers la fin de la seconde -race, on ne portait qu'un nom, et ce nom n'était point attaché à la -filiation et parenté; celui du fils était presque toujours différent -de celui du père. Tous les noms étaient communs, comme le sont -aujourd'hui les noms de baptême Jacques, François, Pierre, Paul, -Philippe, etc. Le père, à la naissance d'un fils, lui donnait le nom -qui lui venait dans l'idée, Filmer, Thierry, Gogon, Gontran, Eudes, -Pépin, etc., et on le baptisait sous ce nom. Il pouvait arriver que -vingt hommes dans une province portassent le même nom sans être -parents. - -Ce ne fut que vers la seconde race que, les fiefs, qui n'étaient -auparavant qu'à vie, étant devenus héréditaires, on prit le nom du -fief que l'on possédait, et ce nom devint aussi héréditaire dans la -famille. - -Chez les Grecs et les Romains, et chez bien d'autres peuples, les -filles conservaient leur nom en se mariant; ce n'est que depuis -l'entier établissement du christianisme qu'elles prennent celui de -leur mari. - - -=365.=--Charles-Quint et François Ier, alors son prisonnier, -s'étant trouvés ensemble au passage d'une porte, l'empereur, qui -voulait par des politesses préparer le roi à lui céder ses prétentions -sur Naples, sur le Milanais, sur Gênes, sur la Flandre et l'Artois, -offrit le pas à son hôte, qui le refusa. Arrêtés par ce débat, ils -s'adressèrent au grand maître de Malte, Villiers de l'Ile-Adam, qui se -trouvait là, pour qu'il décidât ce point d'étiquette. - -«Je prie Dieu, répondit Villiers, qu'entre Vos Majestés il ne s'élève -à l'avenir d'autres différends que pour le passage d'une porte.» Puis, -parlant à François Ier: «Je crois, Sire, que vous ne devez pas refuser -les honneurs que le premier prince de la chrétienté veut accorder chez -lui au plus grand roi de l'Europe.» - -Il n'était guère possible, dit l'auteur qui rapporte cette anecdote, -de faire passer le roi de France par une plus belle porte. - - -=366.=--Chacun sait que le mot _mausolée_, ayant l'acception de -tombeau magnifique, vient de la superbe sépulture que la reine de -Carie Arthémise fit élever à son époux Mausole, et qui passait chez -les anciens pour une des sept merveilles du monde. Mais voici, -paraît-il, dans quelles circonstances ce mot fut introduit dans notre -langue. - -«Malherbe, dit Ant. de Latour, dans la notice biographique qu'il a -placée en tête d'une édition des oeuvres de ce poète, Malherbe avait -un fils, jeune homme plein de mérite, qui était conseiller au -parlement d'Aix. Le jeune Malherbe fut tué dans un duel. Tallemant des -Réaux affirme même qu'il périt assassiné dans une querelle. Malherbe -voulut se battre contre le meurtrier, nommé de Piles; et comme Balzac -lui représentait que de Piles n'avait pas vingt-cinq ans, et qu'il en -avait, lui, soixante-douze: «C'est bien pour cela, répondit-il; je ne -hasarde qu'un sou contre une pistole.» La famille de Piles lui offrit -de l'argent pour l'apaiser. Il refusa d'abord avec opiniâtreté; mais -ses amis lui représentèrent qu'il devait accepter les dix mille écus -qu'on lui proposait. «Soit, dit-il, puisqu'on m'y contraint, je -prendrai cet argent; mais je n'en garderai rien pour moi: -_j'emploierai le tout à faire bâtir un_ MAUSOLÉE _à mon fils_.» - -En employant le mot _mausolée_ au lieu de tombeau, remarque le -biographe, c'était un vocable nouveau qu'il donnait à la poésie, et -partant à la langue française. - - -=367.=--On lit dans les _Récréations mathématiques et physiques_ -d'Ozanam un trait qui prouve que, bien avant qu'on eût isolé le -phosphore, on connaissait les effets de ce corps dans l'état de -nature, et qu'à l'occasion l'on sut en faire usage. - -Kenette, deuxième roi d'Écosse, qui régnait à la fin du neuvième -siècle, voulant soumettre les Pictes, montagnards farouches, ennemis -de toute domination, qui avaient tué son père le roi Alpin, proposa à -sa noblesse et à son peuple de les combattre. La cruauté des Pictes et -leurs succès dans une guerre récente épouvantaient les Écossais, qui -refusèrent de marcher contre eux. Pour les y résoudre, Kenette -recourut à la ruse. - -Il fit inviter à des fêtes qui devaient durer plusieurs jours, les -principaux citoyens et les chefs des armées. Il les reçut avec la plus -grande civilité, les combla de prévenances, leur prodigua les festins -et les plaisirs de toutes sortes. - -Un soir que la fête avait été plus brillante, que les liqueurs les -plus agréables et les plus enivrantes avaient coulé en abondance, le -roi, feignant la fatigue, invita ses convives à se livrer avec lui aux -douceurs du sommeil... Déjà le silence régnait dans le palais: les -nobles, qui avaient abusé des boissons, dormaient profondément, quand -des hurlements épouvantables retentirent autour d'eux. - -Troublés, étourdis à la fois par les fumées du vin et par un lourd -sommeil, ils aperçoivent le long des salles où ils sont couchés des -spectres affreux, tout en feu, armés de bâtons enflammés, portant de -grandes cornes de boeufs dont ils se servaient pour pousser des -beuglements terribles et pour faire entendre ces paroles: «La justice -de Dieu attend les Pictes, meurtriers du roi Alpin; leur châtiment -approche... Dieu bénira ceux qui se seront faits les instruments de -la vengeance, dont nous sommes les messagers.» - -Le stratagème du roi Kenette produisit tout l'effet qu'il en -attendait. Le lendemain, dans un conseil, les seigneurs rendant compte -de leur vision nocturne, et le roi assurant qu'il avait entendu et vu -les mêmes apparitions, il fut convenu d'une voix unanime qu'on devait -obéir à Dieu et marcher contre les Pictes, qui peu après furent -attaqués, vaincus trois fois de suite et taillés en pièces. Il va de -soi que l'assurance due à la promesse d'intervention divine aida -beaucoup à la victoire des Écossais. - -Ce fut ainsi que le roi Kenette sut mettre à profit des effets de -phosphorescences naturelles, qui lui avaient été indiqués sans doute -par un observateur de son entourage. Tout avait consisté à choisir des -hommes de grande taille, qu'on avait recouverts de peaux de grands -poissons dont les écailles reluisent extraordinairement, et de leur -mettre à la main des branches d'un certain bois mort qui jette aussi -des lueurs phosphorescentes. - - -=368.=--L'écrivain Stendhal (Henri Beyle de son vrai nom) a -publié en un gros volume la biographie de Rossini, son contemporain. - -«Or--dit Hippolyte Lucas dans ses _Portraits et Souvenirs -littéraires_, qui viennent d'être publiés par son fils--c'était -une chose curieuse que d'entendre Rossini parler de ses biographes, -qui tous ont prétendu avoir vécu dans son intimité, bien qu'il n'ait -connu aucun d'entre eux. Voici ce qui lui est arrivé avec Stendhal. Sa -biographie avait déjà été publiée depuis longtemps par le spirituel -écrivain, sans que Rossini l'eût jamais rencontré. Un jour, il entra -chez le directeur du Théâtre-Italien, où se trouvait Mme Pasta, en -conversation avec un gros monsieur d'une apparence assez lourde. -Celui-ci se leva, à l'arrivée de Rossini, salua et sortit sans mot -dire: «Est-ce que vous êtes fâché? dit Mme Pasta à Rossini.--Moi, -fâché! avec qui?--Mais avec ce monsieur qui vient de sortir!--Je -ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.--Voilà qui est singulier, -dit Mme Pasta, c'est M. Stendhal.--Ah! reprit Rossini, celui qui a -écrit mon histoire! je ne suis pas fâché de l'avoir vu une fois dans -ma vie.» - -«Cette anecdote m'a été racontée par Rossini; et je lui ai entendu -dire également qu'il n'avait ni vu ni connu l'auteur allemand d'une de -ses biographies en trois volumes, traduite en Belgique, et qui -n'était d'ailleurs qu'un long et méchant roman.» - - -=369.=--On a relevé les divers moyens employés par certains -compositeurs célèbres pour _s'entraîner_ à la création de leurs -oeuvres: - -Gluck, pour s'échauffer l'imagination et se transporter immédiatement -en Aulide ou à Sparte, avait coutume de se placer au milieu d'un beau -paysage; et là, un piano devant lui, une bouteille de champagne sous -la main, il écrivit ses deux _Iphigénie_, son _Orphée_, etc. - -Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre, à peine éclairée par -une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures -silencieuses de la nuit, il attendait venir l'inspiration musicale. - -Cimarosa se plaisait au milieu du tumulte et du bruit; il aimait à -avoir beaucoup de monde autour de lui pour composer. Souvent il lui -arriva d'écrire dans l'espace d'une nuit les motifs de huit à dix airs -charmants, qu'il achevait ensuite au milieu d'une bruyante compagnie. - -Cherubini avait également l'habitude de composer en société. Si -l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes à -ceux qui jouaient auprès de lui, et le couvrait ensuite de caricatures -et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres; -car son crayon était toujours aussi facile que sa plume, quoique bien -différemment éloquent. - -Sacchini ne pouvait écrire une phrase musicale si sa femme, qu'il -aimait beaucoup, n'était auprès de lui, et si un chat dont il -raffolait ne gambadait dans sa chambre. - -Paësiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il -écrivit le _Barbier de Séville_, la _Meunière_, et d'autres partitions -charmantes. - -Zingarelli dictait sa musique à ses élèves après avoir lu un passage -des Pères de l'Église ou de quelque classique latin. - -Haydn, solitaire et sombre, après avoir mis à son doigt la bague que -lui avait envoyée Frédéric II et qu'il disait lui être nécessaire pour -évoquer l'inspiration, se plaçait devant son piano, et après quelques -instants prenait, comme il disait, son essor dans les choeurs des -anges. - - -=370.=--Ce n'est pas d'aujourd'hui que les lapins, par leur -surabondante propagation, ont été une cause d'inquiétude pour -certaines régions. - -«En Espagne, lisons-nous chez un compilateur du dix-huitième siècle, -les lapins causèrent jadis de grands dommages. Quelques médailles -antiques représentent l'Espagne personnifiée par une femme triste -ayant un lapin à ses pieds. On assure que ces animaux, en creusant le -sol pour y établir leurs terriers sous les murs et les maisons de -l'ancienne Tarragone, causèrent le renversement de cette ville, qui, -en s'écroulant, ensevelit sous ses ruines un grand nombre de ses -habitants.» - - -=371.=--Le titre de littérateur, dit une gazette de l'an XII, a -été longtemps interdit à tout homme qui prétendait aux postes de -distinction. Bussy-Rabutin, frère de Mme de Sévigné, se défendait -vivement d'être écrivain, comme un autre se fût défendu d'une -bassesse. Il disait qu'il n'écrivait qu'en homme de qualité. Le -cardinal de Bernis fut longtemps embarrassé de sa réputation -littéraire. A l'avènement de Louis XVI, les tantes du roi lui -proposèrent de le rappeler au ministère. «Je n'en veux point, -répondit-il, il a fait des vers.» - -Le duc de Nivernois ne fit publier ses poésies qu'après la Révolution. -On a entendu le duc de Choiseul parler de Saint-Lambert, auteur des -_Saisons_, mais homme très distingué et vaillant militaire, avec une -sorte de mépris, parce qu'il cultivait les lettres. Turgot, qui avait -un goût marqué pour la poésie, et parfois y réussissait très bien, en -fit un secret qu'il ne confia qu'à quelques intimes. - - -=372.=--A Manille et à Java, où le café croît spontanément dans -les champs, la dissémination de sa graine s'opère très souvent par -l'intermédiaire d'une espèce de belette appelée à Manille _Viverra -musanya_ et à Java _Lawach_. - -Cet animal est très friand des baies du caféier, qui, on le sait sans -doute, ont un peu la forme et le goût de nos cerises; c'est le noyau -qui constitue pour nous le grain de café. - -Le lawach va donc par la plantation et se gorge de baies. Entrée dans -son estomac, la chair ou pulpe se digère; mais les petites fèves qui -forment le noyau ressortent sans avoir subi aucune altération. Tout au -contraire, le séjour dans le corps de l'animal leur communique, -dit-on, un arome, un goût particuliers, qui font que des gens les -recherchent très soigneusement pour les vendre aux gourmets du pays. -Comme cette récolte ne saurait être abondante, elle se consomme en -général dans le pays. Aussi les amateurs de Manille et de Java -disent-ils que nous ne connaissons pas le meilleur café, puisque nous -n'avons pas goûté à celui qui se raffine dans les entrailles du -lawach. - - -=373.=--L'abbé Aubert, fabuliste et conteur ingénieux du -dix-huitième siècle, explique ainsi la substitution du _vous_ au _tu_ -dans le langage moderne. - -«Pendant une longue suite de siècles, l'on employa exclusivement _tu_ -et _toi_ pour désigner la personne à qui l'on parlait. Les Hébreux, -les Grecs, les Latins, ne connaissaient que cette formule, dont on se -servait aussi bien pour s'adresser à la Divinité et aux princes qu'aux -personnes les plus intimes. Mais lorsque l'esprit d'égalité fut -anéanti en Europe par la puissance oppressive des Césars et qu'on ne -chercha plus à s'élever que par de fausses marques de grandeur, la -simplicité du _tu_ choqua l'orgueil des maîtres du monde. Pendant que, -pour se désigner avec une idée d'amplitude personnelle, ils dirent -_nous_ en parlant d'eux-mêmes, ils voulurent être appelés _vous_, du -mot qui servait à désigner plusieurs personnes, afin de faire entendre -qu'ils valaient, à eux seuls, plus que ceux qui rampaient à leurs -pieds. On dut donc s'accoutumer à nommer ce qui n'était qu'un du nom -de plusieurs. Dès lors _tu_ et _vous_ devinrent les symboles de la -puissance et de l'infériorité. Toutefois _tu_ et _toi_ conservent -encore un empire d'autant plus flatteur et glorieux qu'il a pour -sujets et pour partisans les amis, les amants, les époux, les frères, -les mères, les pères, et même aujourd'hui, dans la plupart des -familles, les enfants.» - - -=374.=--Quand Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda l'ordre de -la Toison d'or, à l'occasion de son mariage avec l'infante de -Portugal, il décida que le collier de l'ordre, qui porterait le bélier -d'or, serait composé de doubles fusils (briquets du temps), séparés -par une gerbe de flammes. Les héraldistes affirment que ce choix lui -fut dicté parce que le fusil, comme on peut le voir par la gravure que -nous reproduisons, avait la forme d'un B, première lettre de -_Bourgogne_ ou _Burgundia_. - -[Illustration: FIG. 30.--Frontispice du _Blason des armoiries de -tous les chevaliers de la Toison d'or_, publié en 1632 par D. -Clufflet, à Anvers.] - -=375.=--Le P. Honoré, célèbre capucin, traitait en chaire, sous -une forme burlesque, les vérités les plus terribles de la religion, et -cependant, en faisant rire, il touchait parfois très profondément les -coeurs. Un jour, par exemple, il avait mis à côté de lui plusieurs -têtes de mort. En prenant une dans ses mains: «Parle, lui disait-il, -ne serais-tu pas la tête d'un magistrat?» Comme elle n'avait garde de -répondre: «Qui ne dit rien consent,» reprenait-il. Et, lui mettant un -bonnet de juge, il lui faisait une sévère mercuriale sur les abus -qu'elle avait pu commettre dans les actes de son ministère. Il la -jetait ensuite avec horreur, et en reprenait successivement plusieurs -autres, parcourant ainsi toutes les conditions, et adressant à chaque -tête un discours analogue à l'état qu'il lui avait attribué, et en -vertu duquel il l'avait affublée de différentes coiffures, et toujours -en répétant, pour expliquer ces diverses attributions: «Qui ne dit -rien consent.» - - -=376.=--Un hareng de médiocre grandeur produit 10,000 oeufs. On a -vu des poissons pesant une demi-livre contenir 100,000 oeufs. Une -carpe de quatorze pouces de longueur en avait 262,224, suivant Petit, -et une autre, longue de seize pouces, 342,144; une perche contenait -281,000 oeufs, une autre 380,640 (_Perca lucioperca_, Linn.). Une -femelle d'_esturgeon_ pondit 119 livres pesant d'oeufs; et comme sept -de ces oeufs pesaient un grain, le tout pouvait être évalué à 7 -millions 653,200 oeufs. Leeuwenhoeck a trouvé jusqu'à 9,344,000 oeufs -dans une seule _morue_. Si l'on calcule combien de millions de morues -en pondent autant chaque année, si l'on ajoute une multiplication -analogue pour chaque femelle de toutes les espèces de _poissons_ qui -peuplent les mers, on sera effrayé de l'inépuisable fécondité de la -nature. Quelle richesse! quelle profusion incroyable! Et si tout -pouvait naître, qui pourrait suffire à la nourriture de ces légions -innombrables? Mais les poissons dévorent eux-mêmes ces oeufs pour la -plupart; les hommes, les oiseaux, les animaux aquatiques, les -sécheresses qui les laissent sur le sable aride des rivages, les -dispersions causées par les courants, les tempêtes, etc., détruisent -des quantités incalculables de ces oeufs, dont le nombre aurait -bientôt encombré l'univers. - -Si tous les oeufs du hareng devenaient poissons, il ne faudrait pas -plus de huit ans à l'espèce pour combler tout le bassin de l'Océan, -car chaque individu en porte des milliers qu'il dépose à l'époque du -frai. Si nous admettons que le nombre en est de 2,000, qui produisent -autant de harengs, moitié mâles, moitié femelles, dans la seconde -année il y aura 200,000 oeufs, dans la troisième 200,000,000, dans la -quatrième 200,000,000,000, etc., et dans la huitième ce même nombre ne -pourra être exprimé que par un 2 suivi de trente-quatre chiffres. Or, -comme la terre contient à peine autant de centimètres cubes, il -s'ensuit que, si tout le globe était couvert d'eau, il ne suffirait -pas encore pour tous les harengs qui existeraient. - - -=377.=--Dans le premier voyage aérien que Blanchard fit en -Hollande, le paysan sur le champ duquel il descendit, bien moins -touché de ce merveilleux spectacle que du dommage fait à quelques -touffes d'herbes, déchira le ballon et fut sur le point d'assommer -l'aéronaute, qui ne se tira de ses mains qu'en souscrivant un billet -de dix ducats. Cité en justice pour réparation du dommage, ce paysan -dit aux juges: «La loi de notre pays porte, en termes formels, que -tout ce qui tombe des airs ou du ciel sur un champ appartient au -propriétaire de ce champ. Or M. Blanchard et son ballon sont tombés -des airs dans mon champ: M. Blanchard et son ballon m'appartenaient -donc. J'ai permis à M. Blanchard de se racheter moyennant dix ducats, -il est clair qu'il me les doit; et s'il me les doit, c'est que je ne -lui dois rien.» - -Ce syllogisme en bonne forme parut péremptoire. M. Blanchard eut le -bon esprit d'en rire le premier; et l'affaire n'alla pas plus loin. - - -=378.=--Au cours de son premier voyage de découverte, Christophe -Colomb, en un moment de péril, avait fait voeu de faire, s'il revoyait -l'Espagne, un pèlerinage au célèbre monastère de Guadeloupe, en -Estramadure. Lorsqu'il accomplit ce voeu, avant de partir pour son -second voyage, les moines, qui le reçurent avec de grands honneurs, -obtinrent de lui la promesse qu'il donnerait le nom de leur monastère -à la première terre un peu importante qu'il découvrirait. Et quand, le -lundi 4 novembre 1493, il trouva une île que les naturels appelaient -_Turuqueira_, Colomb, fidèle à sa promesse, la nomma Sainte-Marie de -_Guadeloupe_. On a dit simplement depuis la Guadeloupe. - - -=379.=--On ne saurait citer un succès dramatique égal à celui -qu'obtint, en 1765, la tragédie de Du Belloy, intitulée _le Siège de -Calais_. Bien qu'absolument dépourvue de qualités littéraires, et -offrant presque à chaque scène l'exemple du style incorrect, dur, -ampoulé, cette pièce excita un indescriptible enthousiasme, qui -s'explique par cela qu'ayant choisi une des situations les plus -propres à exalter les sentiments patriotiques, l'auteur donnait aux -écrivains dramatiques l'exemple de puiser les sujets de leurs ouvrages -dans les beaux traits de l'histoire nationale. Pour la première fois, -à la fin de la représentation, l'auteur dut paraître sur la scène; le -roi lui fit remettre une médaille d'or d'une valeur de vingt-cinq -louis, les magistrats de Calais lui envoyèrent, dans une boîte d'or, -des lettres de citoyen de leur ville, et son portrait fut placé dans -une salle de l'Hôtel, parmi ceux des bienfaiteurs de la cité. - -Or, un soir que, en présence de Louis XV, la pièce était applaudie à -outrance par un public transporté d'admiration, le roi, remarquant que -le jeune duc de Noailles ne manifestait aucun enthousiasme: - -«Je vous croyais meilleur Français, lui dit-il. - ---Ah! Sire, répliqua le duc, qui faisait hautement profession de -purisme littéraire, je voudrais bien que les vers de la pièce fussent -aussi français que moi!» - - -=380.=--A Venise, jadis, lors des exécutions capitales, il était -de tradition que le bourreau, avant de frapper le condamné, s'avançât -au bord de l'échafaud, et, s'adressant aux juges, qui étaient tenus -d'assister au supplice, leur criât par trois fois: «Souvenez-vous du -pauvre boulanger!» - -Voici en quels termes un historien de l'illustre république explique -l'origine de cette coutume. - -Un jour, des sbires aperçoivent un homme assassiné dont le sang fume -encore. A côté de lui se trouve la gaine d'un couteau. Ils rencontrent -à peu de distance un boulanger s'éloignant du lieu de l'assassinat. -Ils l'arrêtent, le fouillent. Il est muni d'un couteau ensanglanté, et -auquel la gaine trouvée près du cadavre s'adapte parfaitement. Le -malheureux déclare qu'il a ramassé ce couteau à quelques pas de là. -Les plus violents soupçons s'élèvent contre lui. Il est mis à la -question. Vaincu par les tourments et pour y échapper, il s'avoue -coupable. On le condamne à périr sur le bûcher. Quelque temps après, -le véritable auteur du crime attribué à cet homme est arrêté pour un -nouveau forfait, dont il est convaincu. Sur l'échafaud, il déclare que -le boulanger qui a été exécuté sur de fausses conjectures, auxquelles -une gaine trouvée auprès du corps d'un homme assassiné avait donné -lieu, était innocent. C'est lui, dit-il, qui a commis le meurtre, avec -un couteau dont il avait laissé tomber la gaine près du cadavre, puis -il avait jeté le couteau à quelque distance de là. Depuis, à chaque -exécution, le bourreau devait, par trois fois, rappeler aux juges -l'erreur judiciaire dont le boulanger innocent avait été victime. - - -=381.=--Le peintre Raphaël avait assez de mérite pour admettre la -critique, mais il voulait qu'elle fût juste et convenablement -exprimée. Deux cardinaux ayant un jour remarqué de façon peu déférente -qu'il avait fait dans un de ses tableaux les visages de saint Pierre -et de saint Paul trop rouges: - -«Messieurs, leur dit-il, ne vous étonnez point. J'ai peint les saints -apôtres ainsi qu'ils doivent être au ciel. Cette rougeur leur vient -sans doute de la honte qu'ils éprouvent de voir l'Église aussi mal -représentée ici-bas.» - - -=382.=--Aux premiers temps du théâtre de France, les comédiens -achetaient d'ordinaire aux auteurs leurs ouvrages moyennant une somme -une fois donnée, laquelle variait de trois écus à cent cinquante ou -deux cents pistoles. Quinault fut, paraît-il, le premier auteur -dramatique dont les comédiens achetèrent une pièce (en 1633) non plus -à prix fixe, mais moyennant un droit proportionnel à la recette -qu'elle ferait faire. Ils lui proposèrent de toucher, pour sa pièce en -cinq actes, le neuvième de la recette. Il accepta cette condition. Par -la suite, les autres auteurs l'adoptèrent, et enfin un règlement du -roi la sanctionna,--mais seulement en 1697. - -L'auteur avait, pour cinq actes, le neuvième de la recette, tous frais -prélevés; pour trois, le douzième seulement. Ce nouveau mode de -rétribuer les auteurs ne fut pas du goût de tous les acteurs ou -directeurs de spectacle. Mlle Beaupré, une des premières femmes qui -aient joué sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où l'on -représentait les pièces de Corneille, disait un jour: - -«M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des -pièces que l'on nous faisait en une nuit; on y était accoutumé; on y -venait tout de même, et nous gagnions beaucoup. Présentement, nous -gagnons peu de chose, parce que les pièces de M. Corneille nous -coûtent trop cher.» - - -=383.=--Dans la satire où il prend si vigoureusement à partie -l'_Équivoque_ maudit ou maudite, - - Du langage français bizarre hermaphrodite... - Mâle aussi dangereux que femelle maligne, - -Boileau qui, d'ailleurs, attaque l'équivoque de pensées plus encore -que l'équivoque de mots: - - ... Vais-je [dit-il] - Exprimer tes détours burlesquement pieux - Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux, - Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse, - Le larcin, le duel, le luxe, la paresse, - En un mot faire voir, à fond développés, - Tous ces dogmes affreux, d'anathèmes frappés, - Que, sans peur, débitant tes distinctions folles, - L'Erreur encor partout maintient dans tes écoles?... - J'entends d'ici déjà tes docteurs frénétiques - Hautement me compter au rang des hérétiques, - M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur, - Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur, - De Pascal, de _Wendrock_ copiste misérable, - Et, pour tout dire enfin, janséniste exécrable. - -En lisant ce passage, on peut se demander quel est le Wendrock cité -ici par le poète et dont le nom semble ne pas avoir passé autrement à -la postérité. - -Or ce Wendrock n'est autre que le célèbre Nicole, qui avait cru devoir -traduire en latin les _Lettres provinciales_ de Pascal, et qui avait -pris ce pseudonyme pour publier sa traduction. - - -=384.=--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot à la date du 24 -octobre 1631: - -«Le vendredi 17 fut donné arrest en la Chambre de justice établie à -l'arsenal, de condamnation _aux galères à perpétuité_ avec -confiscation de biens à l'encontre des nommés Senelle et Duval, pour -avoir fait des jugements téméraires et sinistres de la santé du roi. -La vie de ce monarque est trop chère au Ciel pour la soumettre aux -caprices des hommes.» - -D'où nous devons conclure qu'au beau temps de Louis le -Juste--ainsi nommé parce qu'il était né sous le signe de la -Balance--quelques paroles inconsidérées pouvaient avoir une -_certaine_ gravité. - - -=385.=--_Astuce_ signifie ruse, finesse; il vient du mot latin -_astutia_, qui lui-même dérive d'un mot grec, _astu_, lequel signifie -ville, et même la ville par excellence, c'est-à-dire Athènes. La -formation latine _astutia_ semblerait donc indiquer que la ruse, la -finesse à laquelle le mot s'applique, est plus particulièrement -pratiquée à la ville qu'à la campagne. - - -=386.=--Toutes nos anciennes poésies provençales et même -françaises étaient faites pour être chantées, sans en excepter nos -plus longs romans en vers: d'où nous est venue cette façon de parler, -en s'adressant à une personne qui raconte des choses incroyables ou -sans raison: «Que nous venez-vous _chanter là_?» - - -=387.=--«Cet employé s'est fait _mettre à pied_,» dit-on -communément de l'homme à qui ses chefs ont imposé un chômage, qui -prend le caractère de punition par cela que la privation de traitement -en est la conséquence. Cette manière de parler s'applique très souvent -à des employés dont le service ne s'accomplit ni à cheval ni sur un -véhicule quelconque. - -Pour en trouver l'origine dans son sens positif, il faut évidemment se -rappeler la tradition romaine qui conférait au censeur le droit -d'interdire au chevalier qui avait démérité l'usage du cheval que lui -avait donné la République. - -Cette _mise à pied_ constituait une sorte de dégradation et de note -infamante, puisqu'elle excluait celui qui en était frappé de l'ordre -des chevaliers. - -Cette chevalerie tirait son origine des trois cents jeunes gens dont -Romulus forma sa garde, et qu'il nomma _Célères_ (du nom de l'un -d'entre eux, qui était un marcheur d'une rapidité remarquable). -L'ordre des chevaliers tenait à Rome le milieu entre le sénat et le -peuple, et formait comme un lien unissant les plébéiens avec les -patriciens. Pour y être admis, il suffisait d'être né libre, d'avoir -environ dix-huit ans et quatre cent mille sesterces de revenu -(c'est-à-dire environ cinquante mille francs de notre monnaie). Le -cheval que montaient les chevaliers leur était donné par la -République. Ils portaient au doigt un anneau d'or, différent de celui -du peuple, qui était de fer. Leur tunique était brodée d'ornements en -forme de clous, ce qui la faisait nommer _angusticlave_. Ils avaient -des places d'honneur aux assemblées et spectacles publics. - -La dignité de chevalier approchait de celle de sénateur; c'était -d'ailleurs parmi les chevaliers qu'étaient choisis les nouveaux -membres du sénat. Chaque année, vers le milieu du mois de juillet, -tous les chevaliers, ayant une couronne d'olivier sur la tête, revêtus -de leur robe de cérémonie, montés sur leurs chevaux et portant les -ornements militaires qu'ils avaient reçus des généraux pour prix de -leur valeur, formaient un défilé, allant du temple de l'Honneur, qui -était hors des murs, au Capitole. Là se tenait assis le censeur, qui -les passait en revue: si quelque chevalier menait notoirement une vie -dissolue, s'il était prouvé qu'il avait diminué son revenu, au point -qu'il ne lui en restât pas assez pour tenir dignement son rang de -chevalier, ou s'il avait eu peu de soin de son cheval, le censeur lui -ordonnait de le rendre. Il était alors noté de paresse et exclu de -l'ordre. Si, au contraire, le censeur était content, il lui ordonnait -de passer outre avec son cheval. Le censeur, la revue achevée, lisait -la liste des chevaliers; celui qui était nommé le premier portait -pendant l'année le titre de _Prince de la jeunesse_. La guerre était -la principale fonction des chevaliers, mais ils avaient aussi le droit -de juger un certain nombre de causes conjointement avec le sénat. En -général, ils étaient en haute réputation d'intégrité, et c'était parmi -eux que l'on prenait les hommes chargés du maniement des deniers -publics. - - -=388.=--On appelait autrefois _reines blanches_ les veuves des -rois de France, qui avaient coutume de porter en blanc le deuil du roi -défunt. Anne de Bretagne fut la première veuve qui porta en noir le -deuil de son premier mari Charles VIII, dont la mort lui causa une -douleur sincère et profonde. A la mort de cette princesse, son second -mari, Louis XII, porta aussi son deuil en noir, et depuis il en a -toujours été de même. Les coutumes relatives aux deuils offrent -d'ailleurs un grand nombre de particularités curieuses. Ainsi, à la -cour de France, quand un roi mourait, son successeur ne portait de -vêtements noirs que pendant la cérémonie funèbre, et, comme pour -proclamer le principe que _le roi ne meurt pas_, il revêtait aussitôt -après des habits de couleur pourpre-violet. - -Au siècle qui a précédé le nôtre, il y avait encore en plusieurs pays -d'Europe certaines traditions de deuil fort bizarres; nous en citerons -pour exemple les trois figures que nous reproduisons d'après des -estampes du temps. La figure du milieu représente une marchande -catholique de la ville de Nuremberg, portant le deuil de son mari. -Elle a un couvre-chef évasé en batiste bien blanche et bien empesée, -une jupe noire et un manteau de même couleur qui lui descend jusqu'aux -genoux. Un grand voile blanc pend derrière sa coiffure. Un morceau de -la même toile, long de quatre pieds et large de deux, tendu sur un -cadre de fil métallique, est attaché par le milieu aux habits; -maintenu au-dessous des lèvres, il couvre tout le devant du corps. - -La figure de gauche représente une dame de Strasbourg, en grand deuil -d'un mari, d'un père, d'un frère ou d'un oncle; elle devait porter -cette coiffure pendant toute la durée du grand deuil. La figure de -droite est celle de toutes les femmes assistant à l'enterrement. - -[Illustration: FIG. 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième -siècle, d'après des estampes du temps.] - - -=389.=--On pourra, dit Saint-Foix, juger de l'état des serfs en -France par cette charte: - -«Qu'il soit notoire à tous ceux qui ces présentes verront, que nous -Guillaume, évêque indigne de Paris, consentons qu'Odeline, fille de -Radulphe Gaudin, du village de Cérès, femme serve de notre église, -épouse Bertrand, fils du défunt Hugon, du village de Verrières, homme -serf de Saint-Germain des Prés, à condition que les enfants qui -naîtront dudit mariage seront partagés entre nous et ladite abbaye; et -que si ladite Odeline vient à mourir sans enfants, tous ses biens -mobiliers et immobiliers nous reviendront; de même que tous les -mobiliers dudit Bertrand retourneront à ladite abbaye, s'il meurt sans -enfants. Donné l'an douze cent quarante-deux.» - -Comme, parmi les enfants, il y en a de mieux constitués, de mieux -faits, ou qui ont plus d'esprit les uns que les autres, les seigneurs -les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il était à la mère, -et par conséquent à son seigneur; s'il y en avait trois, elle en avait -deux; et s'il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. «Ces serfs, -ces hommes de corps, ces gens de _poeste_ (_de corpore et potestate_, -c'est ainsi qu'on les appelait), composaient les deux tiers et demi du -royaume; ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre -de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission; il était le maître -de les donner, de les vendre, de les échanger et de les revendiquer -partout, même s'ils s'étaient avisés de se faire d'Église. L'abbé de -Saint-Denis, en 858, fut pris par les Normands: on donna pour sa -rançon six cent quatre-vingt-cinq livres d'or, trois mille deux cent -cinquante livres d'argent, des chevaux, des boeufs, «et plusieurs -serfs de son abbaye, avec leurs femmes et leurs enfants». Un pauvre -gentilhomme se présenta un jour avec deux filles qu'il avait devant -Henri, surnommé le Large, comte de Champagne, et le pria de vouloir -bien lui donner de quoi les marier. Artaud, intendant de ce prince, -devenu riche, arrogant et dur comme tout intendant, repoussa ce -gentilhomme, en lui disant que son maître avait tant donné qu'il -n'avait plus rien à donner: «Tu as menti, vilain, dit le comte; je ne -t'ai pas encore donné; tu es à moi. Prenez-le, ajouta-t-il en -s'adressant au gentilhomme, je vous le donne, et je vous le -garantirai.» Le gentilhomme empoigna son Artaud, l'emmena et ne le -lâcha point qu'il ne lui eût payé cinq cents livres pour le mariage de -ses deux filles.» - - -=390.=--Il fut un temps à Rome où il y avait des experts gourmets -en titre, chargés de distinguer si certains poissons avaient été pris -à l'embouchure du Tibre ou plus avant, si les foies d'oies provenaient -de bêtes engraissées avec des figues fraîches ou des figues sèches. -Ces experts étaient regardés par les amis de la bonne chère comme des -hommes essentiels dans l'État. - -On sait, d'autre part, que, les engraisseurs de grives ayant reconnu -que les figues données pour aliment à ces bestiaux produisaient un -bien meilleur effet quand elles avaient été mâchées par des hommes, il -y avait des gens faisant profession d'être _mâcheurs de figues pour -les grives_. - - -=391.=--Les _abécédaires_ furent, au seizième siècle, des -sectaires qui prétendaient que, pour être sauvés, il fallait ignorer -jusqu'à son A B C, c'est-à-dire ne connaître pas même les premières -lettres de l'alphabet. Storcs, disciple de Luther, chef de cette -secte, enseignait que chaque fidèle pouvait connaître le sens de -l'Écriture aussi bien que les docteurs, vu que c'était Dieu seul qui -en donnait l'intelligence à ceux qu'il jugeait dignes de cette -science. - - -=392.=--Quand les fables de Lamotte parurent, beaucoup de -personnes, prévenues sans raison aucune, affectèrent de les trouver -détestables. Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendôme, le -célèbre abbé de Chaulieu, l'évêque de Luçon, fils de Bussy-Rabutin, un -ancien ami de Chapelle, plein d'esprit et de goût, l'abbé Courtin et -plusieurs autres bons juges des ouvrages s'égayaient aux dépens du -nouveau fabuliste. Le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon -enchérissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire, -qui était de ce souper, gardait le silence, lorsque, l'un de ces -messieurs lui demandant son avis: «Vous avez bien raison, dit-il; -quelle différence du style de Lamotte à celui de la Fontaine! Et, à -ce propos, avez-vous vu la dernière édition des fables de cet -auteur?--Non.--Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu'on -a retrouvée dans les papiers d'une ancienne amie du poète?--Non.--Eh -bien! écoutez, je l'ai apprise par coeur, tant elle m'a semblé -heureusement tournée.» - -Sur quoi, l'auteur de la _Henriade_ se met à leur réciter la fable -en question. Et tous de s'écrier: «Admirable!... Étonnant! -Quelle naïveté! Quelle grâce! C'est la nature dans toute sa -pureté!--Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte,» leur -dit Voltaire. - -Alors ils la lui firent répéter; et, d'une commune voix, ils la -trouvèrent... du dernier détestable. - - -=393.=--Chez les Locriens, le citoyen qui proposait d'abolir ou -de modifier une des lois établies devait se présenter devant -l'assemblée du peuple, portant au cou un noeud coulant, que l'on -serrait jusqu'à ce que mort s'ensuivît si sa proposition n'était pas -approuvée. Aussi Démosthènes dit-il que pendant deux siècles il ne fut -fait qu'un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans -quelles circonstances. Le principe du talion étant admis dans la -législation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un oeil à -quelqu'un devait perdre l'un des siens. Or, un Locrien ayant menacé un -borgne de lui crever un oeil, cet infirme, s'étant présenté devant le -peuple avec la corde au cou, représenta que son ennemi, en s'exposant -à la peine du talion, imposée par la loi, éprouverait un malheur -infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse -de cette observation, décida unanimement qu'en pareil cas on -arracherait les deux yeux à l'agresseur. - - -=394.=--Avant que les Romains eussent des cadrans solaires, ce -qui ne fut qu'au temps de la première guerre punique, ils étaient -assez ignorants sur la division du jour. Ils ne connaissaient que le -soir et le matin; et ils crurent leur science fort augmentée quand on -y joignit le midi. - -Un crieur public se tenait en sentinelle dans le lieu où s'assemblait -le sénat, et dès qu'il apercevait que les rayons du soleil tombaient -directement entre la tribune aux harangues et le lieu qu'on appelait -la station des Grecs, il criait à haute voix: «Romains, il est midi!» - -Et c'était tout ce que les citoyens savaient des heures du jour. - - -=395.=--On dit quelquefois d'une personne accommodante qu'elle -est comme le _quatrain de Saint-Honoré_, qu'on peut tourner et -retourner sans qu'il s'en trouve plus mal. Qu'est-ce donc que ce -quatrain de Saint-Honoré? - -Rien de plus qu'une sorte de plaisanterie du poète Santeuil, qui, bien -qu'ayant conquis la célébrité par des hymnes sacrées, était l'être le -plus fantaisiste de la création. Or, Santeuil, ayant fait un jour ce -quatrain: - - Saint Honoré - Est honoré - Dans sa chapelle - Avec sa pelle, - -démontra que l'ordre de ces quatre vers pouvait être interverti une -vingtaine de fois sans en changer le sens: - - Saint Honoré - Dans sa chapelle, - Avec sa pelle, - Est honoré. - - Avec sa pelle, - Est honoré - Saint Honoré - Dans sa chapelle. - - Dans sa chapelle, - Avec sa pelle, - Saint Honoré - Est honoré, etc. - - -=396.=--Le terme d'_enregistrer_, dit l'historien Velly, était -inconnu avant saint Louis. Jusque-là les actes avaient été inscrits -sur des peaux ou parchemins, cousus les uns au bout des autres, que -l'on enroulait à la manière des anciens; aussi, au lieu de dire les -registres, on disait les _rouleaux_ du parlement ou de tout autre -corps ou institution. Jean de Montluc, greffier en chef de la cour, -recueillit en différents cahiers reliés ensemble les principaux textes -d'arrêts ou d'ordonnances qui avaient été rendus avant lui et de son -temps. Et ce sont ces compilations qui ont donné commencement aux -expressions _registre_ et _enregistré_, du latin _registum_, quasi -_iterum gestum_, c'est-à-dire porté, rendu de nouveau, parce que -recueillir ces textes c'était en quelque sorte leur donner une -nouvelle existence. Cet établissement de _registres_ est la véritable -origine de l'_enregistrement_ des ordonnances, lettres patentes, etc., -formalité d'abord appliquée seulement aux actes publics, puis, plus -tard, étendue aux actes privés ayant besoin d'une sanction légale. - - -=397.=--Pendant la féodalité, on appelait _droit d'ost_ le -service militaire que chaque suzerain avait le droit d'exiger de ses -vassaux, avec le nombre d'hommes d'armes stipulé dans les chartes de -concessions. Les mineurs, les femmes, les ecclésiastiques, pouvaient -se faire remplacer par leurs sénéchaux. Le service imposé était de -quarante ou soixante jours. Ne pas répondre à l'appel du seigneur -était un cas de forfaiture, qui entraînait la confiscation du fief. Le -droit d'ost tomba en désuétude dès que le roi se fut constitué une -armée permanente, qui n'obéissait qu'à lui seul. - - -=398.=--Quand Jean-Jacques Rousseau apprit la mort de Louis XV: -«J'en suis vraiment désolé, dit-il. - ---Vous aimiez donc beaucoup le roi? - ---Non, répliqua le philosophe ombrageux; mais quand il vivait, -nous partagions, lui et moi, la haine des Français. Maintenant je vais -l'avoir pour moi seul.» - - -=399.=--Dans les éditions actuelles de la _Henriade_ on lit au -premier livre le passage suivant: - - Déjà des Neustriens il (Henri IV) franchit la campagne; - De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne, - Mornay, son confident, mais jamais son flatteur; - Trop vertueux soutien du parti de l'erreur, - Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence, - Servit également son Église et la France. - -Dans l'édition primitive il y avait: - - Déjà des Neustriens il franchit la campagne; - De tous ses favoris, _Sully_ seul l'accompagne, - _Sully_, qui, dans la guerre et dans la paix fameux, - Intrépide soldat, courtisan vertueux, - Dans les plus grands emplois signalant sa prudence, - Servit également et son maître et la France. - -Pourquoi cette variante? Pourquoi cette substitution de Mornay à -Sully? - -On dînait chez le duc de Sully, descendant du grand ministre de Henri -IV et alors ministre lui-même. Une discussion s'éleva. Le chevalier de -Rohan, fort décrié pour son usure et sa poltronnerie, trouve mauvais -que Voltaire ose le contredire. «Quel est donc, demande-t-il, ce jeune -homme qui parle si haut?--Monsieur le chevalier, répond le poète, -c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui sait honorer -celui qu'il porte.» Le chevalier se lève et disparaît. Les convives -applaudissent Voltaire, et le duc de Sully s'écrie: «Tant mieux si -vous nous en avez délivrés!» - -Quelques jours plus tard, comme Voltaire dînait de nouveau chez le -même duc de Sully, il est attiré sous un prétexte quelconque à la -porte de l'hôtel, où des laquais, que commandait le chevalier de Rohan -en personne, le bâtonnent jusqu'à ce que le maître leur fasse signe de -le laisser,--d'ailleurs à demi mort. - -Voltaire crut tout naturellement que le duc de Sully lui ferait rendre -justice; mais le ministre ferma si bien l'oreille à ses plaintes que -le poète, pour avoir trop manifesté sa colère, fut enfermé à la -Bastille. Irrité de cette trahison, il tira de ce déni de justice la -seule vengeance qui fût à sa portée. Quand on réimprima la _Henriade_, -il raya le nom du ministre de Henri IV, pour punir le ministre de -Louis XV. Et voilà comment Mornay prit dans le poème la place de -Sully. - - -=400.=--On disait autrefois, pour caractériser le genre de vie du -campagnard: _Il doit pleuvoir sur un fermier presque autant que sur un -buisson._ On voulait indiquer par là que le fermier, laissant à sa -femme les soins de l'intérieur, devait s'occuper sans cesse du travail -des terres, et, par conséquent, rester constamment exposé à toutes les -intempéries. - - -=401.=--Le nom de _Louverture_, sous lequel est connu le nègre -Toussaint (François-Dominique), libérateur de Saint-Domingue, n'est -qu'un sobriquet, et voici comment il lui fut donné. Après -l'insurrection de Saint-Domingue, Toussaint était chef d'une bande de -partisans qui faisait une guerre très désastreuse aux Français. Quand -la République eut décrété l'abolition de l'esclavage, Toussaint fut -reconnu par le gouverneur Laveaux comme général de division et -combattit énergiquement les Espagnols. Les succès qu'il obtenait -firent dire au commissaire de la République: «Cet homme fait -_ouverture_ partout.» La voix publique le surnomma aussitôt -_l'Ouverture_. - - -=402.=--«Il faut toujours en venir à l'_expende Annibalem_ du -satirique,» dit un philosophe, qui, par là, fait allusion à un passage -de la satire X de Juvénal: _Expende Annibalem: quot libras in duce -summo invenies_, etc. «Pèse la cendre d'Annibal, et dis-moi combien de -livres pèsent les restes de ce chef célèbre. Le voilà donc, celui que -ne pouvait contenir l'Afrique; il ajoute l'Espagne à son empire et -franchit les Pyrénées. En vain la nature lui oppose les Alpes et leurs -neiges éternelles, il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes -_par le vinaigre_ (assertion qui a donné lieu à bien des commentaires; -voir no 282). Déjà l'Italie est en son pouvoir... O gloire! il est -vaincu; il fuit en exil, et cet illustre client attend à la porte d'un -roi de Bithynie le réveil de son hôte orgueilleux. Il ne périra, ce -fléau des Romains, ni par le glaive ni par les flèches. Un anneau -empoisonné vengera le sang qu'il fit couler à Cannes.» - -Victor Hugo semble s'être inspiré de ce passage quand il a dit: - - Le pèlerin pensif, contemplant en extase - Ce débris surhumain, - Serait venu peser, à genoux sur la pierre, - Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière - Dans le creux de la main. - - -=403.=--«Eh! mon Dieu! qui donc ici-bas ne fait _un peu cuire ses -pois_?» dit un plaisant, à propos d'un homme qui sait accommoder les -lois et la morale à ses facilités. C'est une allusion à une anecdote -assez connue, que cite un vieux conteur en ces termes: «Un confesseur -avait ordonné à son pénitent de faire, pour l'expiation de ses péchés, -un pèlerinage au Calvaire avec des pois dans ses souliers. Celui-ci, -trouvant la tâche pénible, et voulant toutefois obéir à son directeur -spirituel, fit _cuire les pois_.» Peu rares sont les gens qui agissent -de même: d'où le dicton proverbial. - - -=404.=--D'où vient le nom de _rue de la Jussienne_ donné à une -rue de Paris? - ---Dans la rue Montmartre, au coin de la rue que l'on nomme -aujourd'hui rue de la Jussienne, il y avait autrefois une chapelle -consacrée à sainte Marie l'Égyptienne. Cette chapelle, qui appartint -au premier établissement que les Augustins aient fait à Paris et -servait encore, en 1779, spécialement «au corps et communauté de -marchands drapiers», a naturellement donné son nom à la rue adjacente, -qu'on appela rue de Sainte-Marie-l'Égyptienne, et, par abréviation, -rue de l'Égyptienne. Mais à une époque où il n'y a point de règles -fixes pour l'écriture qui conservent la prononciation, la corruption -fait dans les mots des ravages plus ou moins considérables, selon -qu'il se composent de syllabes se prêtant plus ou moins aux -transformations. La rue de l'_Égyptienne_ en est un exemple frappant. -Elle devint successivement rue de la _Gipecienne_, de _Égyzzienne_, de -l'_Ajussiane_, pour arriver enfin à l'appellation moderne rue de la -Jussienne. - - -=405.=--Dans le récit d'un _Voyage en Égypte_, publié en 1735, -l'abbé Mascrier parle d'un hôpital établi par les califes avec une -magnificence et des soins incroyables, dans lequel, entre autres -choses imaginées pour le soulagement des malades, étaient plusieurs -salles particulières, où ceux qui ne dormaient pas pouvaient se -rendre. Ils y trouvaient des musiciens qui les récréaient par le son -des instruments, et des hommes gagés pour les égayer par des contes. -Et, paraît-il, la médecine obtenait de ces _remèdes_ de très heureux -résultats. - - -=406.=--D'après les analyses chimiques les plus exactes, il est -aujourd'hui démontré que le fer subsiste, dans le sang et dans -l'organisme de l'homme et des animaux, dans une proportion qui peut -aller jusqu'à plus de six grammes pour mille. On croit même assez -généralement que c'est au fer qu'est due la couleur rouge du sang. -C'est la rate qui en contient le plus. Ce métal paraît aussi -nécessaire à la constitution des végétaux, et ceux-ci, suivant leur -espèce, l'accumulent de préférence dans tel ou tel organe. On peut -donc dire que le fer se rencontre normalement dans toutes les -substances qui servent d'aliments à l'homme et aux animaux -domestiques. Le célèbre chimiste Boussingault, après tout un ensemble -d'analyses, a dressé un tableau auquel nous empruntons quelques -exemples. - - SUBSTANCES FER A L'ÉTAT - A L'ÉTAT FRAIS MÉTALLIQUE - - Sang de boeuf 0gr,0375 - -- de porc 0 6631 - Chair de boeuf 0 0048 - -- de porc 0 0029 - Lait de vache 0 0018 - -- de chèvre 0 0004 - Pain de froment 0 0048 - Avoine 0 0131 - Pommes de terre 0 0016 - Eau de Seine 0 00004 - Chou vert 0 0022, etc. - -Ces constatations bien et dûment faites, les physiologistes ont dû -interroger les minéralogistes, pour savoir s'il est également avéré -que tous les sols contiennent en proportions quelconques les gisements -de fer qui doivent fournir à la végétation cet élément métallique. Or, -comme la réponse des minéralogistes ne pouvait être que négative pour -le plus grand nombre des régions, les physiologistes furent longtemps -en droit de se demander si quelque opération naturelle et spontanée, -mais non encore expliquée, n'arrivait pas à former de toutes pièces ce -corps réputé simple, devenant alors corps composé. Mais enfin sont -venus les météorologistes et cosmographes, constatant, par des -observations aussi précises que curieuses, des chutes en quelque -sorte perpétuelles sur notre globe de poussière _cosmique_, dont le -fer est un des éléments principaux. Il est évident que la présence de -ces poussières atmosphériques--auxquelles, dans un livre spécial, -M. G. Tissandier a consacré un chapitre fort intéressant--est -assez difficile à percevoir sur notre sol en temps et lieux -ordinaires; mais l'on a pu facilement la constater sur les neiges, et -M. Nordenskiold notamment, lors de ses explorations vers le pôle -boréal, a maintes fois recueilli de ces poussières, dont l'aimant lui -révélait la nature ferrugineuse. Nous pouvons ajouter d'ailleurs que -les frôlements des roues ferrées, des fers de chevaux, des outils des -cultivateurs, répandent sur les routes et dans les champs de -nombreuses particules de fer, que disséminent les vents et dont la -végétation bénéficie. Plus on médite sur le grand mouvement de -transformation universelle, et plus se font nombreux les sujets -d'étonnement. - - -=407.=--Un vieux savant, pauvre, simple, frugal, ayant dit, au -cours d'un repas, qu'il se résignerait sans peine au sort du bonhomme -Simulus, la maîtresse de maison lui demande quel est ce Simulus. Alors -le vieux savant, citant de mémoire, résume ainsi un petit poème de -Virgile intitulé _Moretum_: - -«Simulus est un rustique, qui vit dans un petit champ. A la voix du -coq, le vieux Simulus quitte son grabat, au moment où blanchit -l'aurore; il ravive les tisons de son foyer, prend du grain, qu'il -moud et dont il tamise lui-même la farine. Tout en chantant, de cette -farine il forme des tourteaux de pain, qu'il porte ensuite dans un -four qui a été chauffé par une vieille et noire Africaine, sa seule -servante. - -«Tandis que le feu agit, Simulus ne laisse point s'écouler l'heure -oisive. Les dons seuls de Cérès (le blé) ne flatteraient pas -suffisamment son palais; il veut y joindre quelque autre mets plus -relevé. Au foyer de sa cabane ne sont point suspendus le dos du porc -et ses membres imprégnés de sel. On y voit simplement le fromage -arrondi. - -«A côté de la maisonnette est un jardin où croissent des légumes de -toutes sortes. Simulus va donc dans son jardin; se baissant sur la -terre, il en tire quatre aulx, il prend de la rue, du céleri, de la -coriandre; puis il rentre, appelle sa vieille servante, à qui il dit -d'apporter le mortier, dans lequel il met les herbes qu'il a -cueillies; il ajoute un peu de sel et la croûte d'un fromage; puis -quand, à l'aide du pilon, il a bien broyé et mêlé tout cela, il verse -goutte à goutte par-dessus la liqueur de Pallas (l'huile d'olive), -et, tournant la masse avec le pilon, il la transforme en une pâte -molle, dont il fait ensuite un seul globe, qui est le _moretum_, -c'est-à-dire le mets appétissant, fortifiant, qui donnera de la saveur -au pain et soutiendra la vigueur du vieux Simulus. - -[Illustration: FIG. 32.--La préparation du _moretum_, fac-similé d'une -gravure d'une édition de Virgile de 1503.] - -«Voilà, Madame, ce que c'est que le bonhomme Simulus. Si le coeur vous -en dit, vous pouvez expérimenter la recette du _moretum_, qui, à vrai -dire, n'est autre chose que l'_ailloli_ provençal actuel, avec -adjonction de quelques herbes aromatiques. J'en ai essayé, c'est -excellent, je vous jure... - ---Je vous crois sur parole,» dit la dame, qui ne parut pas -toutefois bien désireuse d'aller aux preuves matérielles. - -Nous joignons à cette citation du vieux poète romain le fac-similé -d'une naïve gravure sur bois empruntée à une édition de ses oeuvres -faite dans les premières années du seizième siècle, et qui représente -la préparation du _moretum_. - - -=408.=--Sous le nom de _révolte des Cascaveaux_ on désigne des -troubles qui eurent lieu en Provence dans la première moitié du -dix-septième siècle, à propos de nouvelles taxes que le gouvernement -royal avait mises sur les vins, et de modifications dans les -juridictions financières de la province, nommées alors _élections_. -Partout où il était question des nouvelles mesures fiscales, des -réunions avaient lieu pour organiser la résistance et le refus de -payement. Or, comme les conjurés avaient pris pour signe de ralliement -un grelot ou une sorte de sonnette, qui s'appelle dans l'idiome du -pays un _cascavet_, ils furent appelés _Cascaveaux_. - - -=409.=--M. Thierri, célèbre docteur du dix-huitième siècle, fut -un jour mandé pour soulager un homme travaillé d'une pituite -violente;--cet homme ne serait autre que Diderot.--Il se -transporte chez le malade, lui tâte le pouls, l'interroge. - -Le patient ne peut répondre que par sa toux; il est saisi d'un -paroxysme épouvantable. - -Ses efforts lui font arracher une matière verdâtre épaisse... Le -médecin la considère attentivement pendant quelques instants. Puis, -voyant que le malade est en état de lui répondre: «N'avez-vous pas, -Monsieur, un état de fièvre continuelle?--Oui, docteur.--Avec -des redoublements?--Oui, docteur.--Tant mieux! et un violent mal -de tête?--Hélas! oui, docteur!--A merveille! et quand vous toussez, -un spasme universel?--Plaît-il?--C'est-à-dire un mouvement convulsif -dans tous les membres?--Oui, docteur.--Ah! que je suis content!--Vous -êtes content, docteur?--Oui, c'est la pituite vitrée, maladie perdue -depuis des siècles, que j'ai le bonheur de retrouver. Rien n'égale -ma satisfaction!--Ah! docteur, votre air joyeux me console! vous -trouvez donc que ma maladie est...--Mortelle! réplique brusquement -l'Esculape.--Mortelle! Ah! Ciel! que dois-je faire?--Votre -testament,» lui dit M. Thierri pour toute consolation; et il le -quitte en répétant en lui-même, le long du chemin: «La pituite vitrée! -Que je vais surprendre agréablement mes confrères, en leur annonçant -cette heureuse découverte!» (_Journal de Favart_, 1765.) - - -=410.=--«En 1245, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, étant -monté en chaire le jour de Pâques, dit que le pape (Innocent IV) -voulait que dans toutes les églises de la chrétienté on dénonçât comme -excommunié l'empereur Frédéric II. «Je ne sais pas, ajouta-t-il, -quelle est la cause de cette excommunication, je sais seulement que le -pape et l'empereur se font une rude guerre; j'ignore lequel des deux a -raison; mais, autant que j'en ai le pouvoir, j'excommunie celui qui a -tort, et j'absous l'autre.» - -«Frédéric II, à qui ce trait fut rapporté, envoya des présents au -curé, qui en fit bénéficier ses pauvres.» (FLEURY, _Histoire -ecclésiastique_.) - - -=411.=--Édouard Ier, roi d'Angleterre, mort en 1330, ayant fait -appeler son fils aîné, qui devait lui succéder, lui fit jurer sur le -saint Évangile, en présence des barons, qu'aussitôt qu'il aurait rendu -le dernier soupir, il ferait mettre son corps mort dans une chaudière -et le ferait bouillir, jusqu'à ce que la chair se séparât des os, et -après ferait mettre la chair en terre, et, dit Froissart, garderait -les os; puis, toutes les fois que les Écossais se rebelleraient contre -lui, il semondrait ses gens pour aller contre eux et porterait avec -lui les os de son père. Car il tenait pour certain que tant que son -successeur aurait ses os avec lui, les Écossais seraient toujours -battus. Le chroniqueur ajoute qu'Édouard II n'accomplit mie ce qu'il -avait promis, mais qu'il fit rapporter et ensevelir à Londres le corps -de son père, _dont lui méchut_, pour n'avoir pas observé la parole -donnée au mourant. - - -=412.=--Colbert fut enterré dans l'église Saint-Eustache de -Paris. On lui éleva un tombeau, sur la pierre duquel le ministre -célèbre était représenté à genoux, revêtu du manteau et des ordres du -roi. - -Un jour, l'on trouva au cou de la statue un carton portant ce vers -latin: - - _Res ridenda nimis: vir inexorabilis orat._ - -(C'est chose fort risible de voir en prière celui qu'aucune prière n'a -jamais pu fléchir.) - - -=413.=--Le jeu dit de _croix ou pile_ consiste à jeter en l'air -une pièce de monnaie, et l'on gagne quand, avant la chute, on a nommé -celui des deux côtés qui se présente par-dessus. Plus communément -aujourd'hui l'on dit jouer à _pile ou face_, ou encore jouer à _tête -ou pile_. Les deux termes _face_ et _tête_ s'expliquent également par -cela que le côté auquel ils correspondent est celui où se trouve soit -la figure d'un souverain, soit l'image symbolique d'une nation. -Autrefois à la place de cette figure était une _croix_, ce qui -motivait l'expression consacrée. Mais nous pouvons nous demander ce -que signifiait l'expression _pile_, qui est encore usitée pour -désigner les revers de la pièce, mais que rien ne rappelle. Or ce -terme date d'une époque où ce côté des pièces de monnaie représentait -ordinairement un navire, qui dans le vieux langage français se nommait -_pile_, et qui d'ailleurs a tout naturellement formé notre mot -_pilote_, signifiant conducteur de navire. - - -=414.=--Ce fut en faveur d'un riche orfèvre, nommé Raoul, que -furent accordées ou plutôt vendues, sous le règne de Philippe III, les -premières lettres d'anoblissement. Il va de soi que le monarque, -donnant à ses successeurs l'exemple de battre monnaie avec ce genre de -faveur, dut trouver un prétexte pour expliquer qu'il reçût de l'argent -en retour du titre concédé. La noblesse conférant alors à celui qui la -possédait la dispense de tout impôt, la somme qu'on exigea de l'anobli -fut, dit-on, perçue pour «indemniser la couronne des subsides dont la -lignée du nouveau noble allait être affranchie et comme aumône au -peuple, qui se trouverait chargé d'autant par cette exemption». - - -=415.=--André Rudiger, médecin à Leipzig, s'avisa, étant au -collège, de faire l'anagramme de son nom en latin; il trouva de la -manière la plus exacte, dans _Andreas Rudigerus_, ces mots: _arare rus -Dei dignus_, qui veulent dire: _digne de labourer le champ de Dieu_. -Il conclut de là que sa vocation était pour l'état ecclésiastique, et -se mit à étudier la théologie. Peu de temps après cette belle -découverte, il devint précepteur des enfants du célèbre Thomasius. Ce -savant lui dit un jour qu'il ferait mieux son chemin en se tournant du -côté de la médecine. Rudiger avoua que naturellement il avait plus de -goût et d'inclination pour cette science; mais qu'ayant regardé -l'anagramme de son nom comme une vocation divine, il n'avait pas osé -passer outre. «Que vous êtes simple! lui dit Thomasius; c'est -justement l'anagramme de votre nom qui vous appelle à la médecine. -_Rus Dei_, n'est-ce pas le cimetière? Et nul ne le laboure mieux que -les médecins.» Rudiger ne put résister à cet argument, et se fit -médecin. - - -=416.=--«Je me repens d'avoir consacré tant de peine et de temps -à la science.» Ainsi disait, au moment de mourir, Roger Bacon, célèbre -moine anglais du treizième siècle, qui fut un des plus puissants -génies du moyen âge. Ses travaux, ses découvertes, ses vues sur toutes -les branches du savoir humain, ont fait de lui un précurseur du grand -mouvement scientifique moderne. Et s'il regretta en mourant de s'être -passionné pour la science, c'est qu'en avance sur son époque, il dut à -ses idées, à ses théories, d'être presque sans cesse non seulement -méconnu, mais persécuté par ses contemporains, qui s'obstinaient à -voir en lui ce qu'on appelait alors un magicien, c'est-à-dire un -affidé des puissances infernales, en révolte contre l'esprit de Dieu. - -On attribue à tort à Roger Bacon l'invention de la poudre, dont le -premier usage en Occident remonte en effet au siècle où il vivait, -mais qui a bien pu nous être apportée de l'extrême Orient, où elle -était connue depuis très longtemps déjà. - - -=417.=--La majorité de nos preneurs d'absinthe ignorent -assurément que le nom de la plante à laquelle ils doivent leur boisson -favorite joua jadis un rôle très important, dans les allusions -politiques d'une époque assez triste de notre histoire. - -C'était au temps où le duc Albert de Luynes, qui avait été d'abord -l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capté la faveur du -prince en lui dressant des pies-grièches pour chasser aux oisillons -dans les jardins royaux, était devenu ministre tout-puissant, et fort -détesté. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'était guère alors -employée que comme remède, d'ailleurs reconnu très efficace, -l'_absinthe_, portait le nom vulgaire d'_aluine_ (nom qui sans doute, -dit le _Dictionnaire de Trévoux_, dérivait d'_aloès_, à cause de son -amertume). Étant donnée l'analogie de ce nom avec celui du favori, -objet de l'exécration générale,--analogie que l'on augmentait -encore en écrivant _aluyne_,--il devint bientôt de mode -d'épiloguer à l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel -que dans les écrits satiriques répandus à profusion. Nous en trouvons -notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des -principales pièces dirigées contre le très impopulaire ministre. - -Et d'abord le livre porte pour épigraphe deux versets du prophète -Jérémie: «Parce qu'ils ont abandonné ma loi, dit l'Éternel des armées, -et n'ont point marché selon elle, voici, je vais donner à ce peuple de -l'_aluyne_ (absinthe) à manger, et je leur donnerai à boire de l'eau -de fiel.» - -Ailleurs, c'est un sixain en forme d'_avertissement_, qui dut être -semé un peu partout: - - Ce que ci-devant n'a pu faire - Le drogue du catholicon, - L'_aluyniste_ électuaire - Je peux faire en perfection, - Car on peut tout avec la graine - Et la tige de l'_aluyne_. - -On nommait alors _catholicon_ un purgatif composé de rhubarbe et de -séné, que l'on considérait comme une sorte de panacée. Au temps de la -Ligue, les auteurs de la fameuse _Satire Ménippée_ avaient donné le -titre de _catholicon d'Espagne_ à l'un de leurs pamphlets dirigé -contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne. - -Vient ensuite une espèce de chanson en une trentaine de couplets, -intitulée _les Admirables Propriétés de_ L'ABSINTHE, _nommée par les -Espagnols_ ALOZNA, _par les Italiens_ ASSENTIO, _par les Allemands_ -WERMUT, _par les Polonais_ PYOLIIN, _par les Bohêmes_ PELIMENK, _par -les Arabes_ AFFINTHIUM, _et par les Français_ L'HERBE DE L'ALUYNE: _le -tout recueilli par un secrétaire de_ LA FAVEUR, _disciple de_ TABARIN. - - Ainsi qu'en la place Dauphine - Tabarin prise son onguent, - Ainsi je prise l'_aluyne_ - Comme un pot pourri excellent, - Qui par sa force souveraine - Fait miracle en fait de ruine. - - Voulez-vous piper la jeunesse, - Mener en triomphe un grand roy? - Voulez-vous beffier (insulter) la noblesse, - Et aux princes donner la loy? - Faites que toujours votre haleine - Sente l'odeur de l'_aluyne_. - - Voulez-vous sortir d'indigence, - Changer en soie vos haillons, - Et, de pied-deschaux (va-nu-pieds) de Provence, - Devenir riche à millions? - Mangez tant soit peu de la graine - Ou des feuilles de l'_aluyne_. - - Voulez-vous être connétable, - Faire maréchaux des laquais - Avoir autour de votre table - Des princes comme des naquets (valets)? - Montrez seulement la racine - Ou la tige de l'_aluyne_. - - Voulez-vous devenir monarque, - Avoir duché et marquisat, - Paraître homme de grand' remarque, - Encore qu'on ne soit qu'un fat? - Portez dessus vous de la graine - Ou des branches de l'_aluyne_... - - -=418.=--Dans une discussion sur la prononciation dite classique, -un journal de 1796 constate qu'alors à la Comédie française les -acteurs faisaient très souvent entendre l'_s_ du pluriel, non -seulement quand cette lettre se lie avec une voyelle qui la suit, mais -encore devant les consonnes, et qu'ils faisaient régulièrement sonner -l'_r_ des infinitifs en _er_. Par exemple ces vers: - - Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre... - - ... Tu sais quelle sévère loi - Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi. - - Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille... - -étaient prononcés comme s'ils eussent été écrits: - - Quand je vois de tes _murss_ leur armée et la nôtre... - - Défend à tous les _Grecx_ de _soupirair_ pour moi. - - Toi, dont ma mère osait se _vantair_ d'être fille. - -A la vérité, dans ce dernier cas, les acteurs ne faisaient -qu'appliquer à des mots placés dans le corps du vers la règle -forcément adoptée pour certaines rimes dites _normandes_, ainsi -nommées parce qu'elles reposent sur un mode de prononciation fréquent -en Normandie, qui consiste à donner à la terminaison des infinitifs en -_er_ le son de _air_. Les exemples de ces rimes sont assez fréquents -chez les meilleurs auteurs du dix-septième siècle. - -Ainsi, dans _Bajazet_, de Racine, nous trouvons, acte II, scène Ire: - - Malgré tout son orgueil, ce monarque si _fier_ - A son trône, à son lit daigna l'_associer_; - -et dans la scène III du même acte: - - Eh bien! brave Acomat, si je leur suis si _cher_, - Que des mains de Roxane ils viennent m'_arracher_. - -Du dix-septième siècle à nous, maint poète a fait usage des rimes -_normandes_, qui, croyons-nous, ne seraient plus tolérées aujourd'hui. - - -=419.=--Lorsque Damiens, qui avait frappé Louis XV d'un coup de -canif, fut interrogé, il cita plusieurs conseillers au parlement. «Je -les nomme, dit-il, parce que j'en ai servi, et presque tous sont -furieux contre M. l'archevêque.» Ces mots, dit un chroniqueur, ou -plutôt la malignité naturelle aidée de la haine que tant de gens, et -notamment les ecclésiastiques, portaient aux membres du parlement, -firent croire ou dire que ce corps (le parlement) avait tramé la perte -de Louis XV et aiguisé le fer dont Damiens le frappa le 5 janvier -1757. On crut d'ailleurs en voir la preuve dans l'anagramme qui fut -faite sur le nom du régicide François-Robert Damiens, où l'on trouva: -_Trame de robins français_. - -On sait qu'immédiatement arrêté et chargé de fers,--comme on peut -le voir dans le fac-similé d'une gravure du temps que nous -publions,--Damiens subit toutes les tortures de la question sans -laisser échapper aucun aveu pouvant faire penser qu'il avait des -complices. Il fut condamné à avoir la main droite brûlée, à être -tenaillé et enfin écartelé par quatre chevaux. Son supplice dura plus -d'une heure et demie, et il fallut désarticuler ses membres à coups de -couteau pour achever la terrible opération de l'écartèlement. Les -Mémoires du temps constatent que ce lugubre spectacle avait attiré un -nombre considérable de curieux, et surtout de curieuses. - -«Pendant le long supplice de Damiens, lisons-nous dans un auteur -contemporain, aucune des femmes qui y étaient présentes (et il y en -avait un grand nombre, et des plus jolies de Paris) ne s'est retirée -des fenêtres, tandis que la plupart des hommes n'ont pu soutenir ce -spectacle, sont rentrés dans les chambres, et que beaucoup se sont -évanouis; c'est une remarque qui a été faite généralement. Il passe -aussi pour constant que la jeune Mme Préandeau, la nièce de Bouret, -qui avait loué des croisées, avait dit, en voyant la peine que l'on -avait à écarteler ce misérable: «Ah! Jésus, les pauvres chevaux, que -je les plains!» Je n'ai point entendu ce propos, mais tout Paris le -donne à cette petite Mme Préandeau, qui est une des plus belles mais -des plus sottes créatures que Dieu fit.» - -[Illustration: FIG. 33.--Le régicide Damiens dans son cachot. -(Fac-similé d'une gravure du temps.)] - - -=420.=--Le mariage de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche -souffrit de grandes difficultés; l'on fit en France beaucoup d'écrits -pour et contre cette auguste alliance. Entre plusieurs raisons que -l'on apporta pour prouver que ce mariage était convenable, on faisait -voir qu'il y avait une merveilleuse et très héroïque correspondance -entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize -lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; il -était le treizième roi de France du nom de Loys. L'infante Anne -d'Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son âge était aussi -de treize ans, et treize infantes du même nom se trouvaient dans la -maison d'Espagne; Anne et Loys étaient de la même taille, leur -condition était égale, ils étaient nés la même année et le même mois. - -Rien n'était plus commun en ce temps-là que ces puériles combinaisons -de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite -sur le nombre de quatorze, par rapport à Henri IV: il naquit quatorze -siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de -Jésus-Christ. Il vint au monde le quatorze de décembre, et mourut le -quatorze de mai. Il a vécu quatorze fois quatorze ans, quatorze -semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri -de Bourbon. - - -=421.=--Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Buffon, le -savant naturaliste tenait beaucoup à ce que l'on inscrivît une -épigraphe sur le piédestal. Un de ses amis, après avoir cherché -longtemps, proposa celle-ci: _Naturam amplectitur omnem_ (il embrasse -toute la nature). On l'y grava aussitôt, et la statue fut exposée au -public. Un plaisant écrivit un jour au-dessous ce vieux proverbe: _Qui -trop embrasse mal étreint_. Buffon, à qui la chose fut rapportée, fit -sans retard effacer les deux épigraphes. - - -=422.=--Robert Bruce, le héros écossais qui devait affranchir son -pays de la domination anglaise et faire souche de rois nationaux, -n'arriva pas à ce but sans de grands efforts. - -Ayant provoqué le soulèvement de ses compatriotes contre les troupes -d'Édouard Ier d'Angleterre, il avait été vaincu à maintes reprises. -Même après avoir été reconnu et couronné roi, l'heure vint où, -fugitif, il se demanda s'il ne devait pas renoncer à faire valoir ses -droits. Retiré, pendant l'hiver de 1306, dans une île sur la côte -d'Irlande, il y vivait tristement. - -Or, un jour qu'étendu sur un misérable grabat il réfléchissait aux -vicissitudes de sa destinée, ses regards s'arrêtèrent sur une -araignée qui, suspendue à un long fil, s'agitait pour tâcher -d'atteindre par ce mouvement une poutre où elle voulait fixer sa -toile. Six fois il la vit renouveler sans résultat cette tentative. -Cette lutte opiniâtre contre la difficulté rappela au roi sans trône -que six fois, lui aussi, avait livré bataille aux Anglais, et -qu'autant de fois il avait été vaincu. L'idée lui vint alors de -prendre pour oracle en quelque sorte l'exemple de l'insecte, -c'est-à-dire de tenter à nouveau le sort des armes si l'araignée -réussissait à fixer son fil, ou de renoncer à ses prétentions et de -partir pour la Palestine si sa tentative n'était pas couronnée de -succès. Les yeux fixés sur l'araignée, Robert Bruce suivait avec -anxiété ses mouvements. Il la vit enfin, par suite d'un effort plus -énergique, atteindre la poutre et y attacher son fil. Encouragé par le -succès de cette persévérance, Bruce résolut de reprendre la campagne. -Il le fit. Dès ce moment, la victoire lui fut fidèle, et peu après -l'Écosse redevenait indépendante. - -Walter Scott, qui a placé cette anecdote dans un de ses romans, la -donne comme très authentique, en affirmant d'ailleurs qu'il existe -encore une foule d'Écossais portant le nom de Bruce qui pour rien au -monde ne voudraient tuer une araignée, en souvenir de l'exemple de -persévérance que cet insecte donna au héros qui sauva l'Écosse. - - -=423.=--L'imagination de Henri III se récréait dans des idées -lugubres: au deuil de la princesse de Condé, qu'il avait passionnément -aimée, il fit peindre de petites têtes de mort sur les aiguillettes de -ses habits et sur les rubans de ses souliers; à la mort de Catherine -de Médicis, il ordonna de détendre tous les appartements du château de -Blois, où il était alors, et il les fit peindre en noir semé de -larmes. Il avait conçu un projet bien singulier: c'était de percer -dans le bois de Boulogne six allées, qui auraient abouti au même -centre; il aurait fait élever dans ce centre un magnifique mausolée, -pour y déposer son coeur et ceux des rois ses successeurs. Chaque -chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait bâtir un tombeau -de marbre, avec sa statue; et ces tombeaux, le long des allées, -auraient été séparés les uns des autres par un petit espace planté -d'ifs taillés de différentes manières. «Dans cent ans, disait-il, ce -sera une promenade bien amusante; il y aura au moins quatre cents -tombeaux dans ce bois.» - -Qu'en pensent les cavaliers et amazones de nos jours? - - -=424.=--Les Romains employaient le _serpent_ comme représentation -symbolique du génie qui veillait sur tel ou tel emplacement, le -_genius loci_. En conséquence, on peignait sur les murs des figures de -serpents, de la même façon qu'on peint une croix dans l'Italie moderne -pour prévenir le public de ne pas souiller l'endroit. Cela répondait à -l'inscription qui se voit sur nos murs: «Défense de déposer aucune -ordure.» - - -=425.=--On croit assez communément que les histoires de _maisons -hantées_, de revenants, qui avaient si largement cours chez nos pères -et qui résultaient de la triste condition des âmes dites _en peine_, -ou _en état de péché_, ont leur principe dans les idées religieuses du -moyen âge. - -Mais en cela, comme en beaucoup d'autres cas, le moyen âge n'a fait -que transformer des idées antiques. L'_âme en peine_ qui, sous -l'empire des nouvelles croyances, est censée revenir sur terre pour -demander aux vivants les prières qui doivent racheter ses fautes, -était chez les anciens l'âme d'une personne dont le corps avait été -privé des honneurs funèbres. C'est ce que nous apprend l'aventure -suivante, très sérieusement rapportée par Pline le Jeune, dans une de -ses lettres. - -«Il y avait à Athènes une maison fort grande, fort logeable, mais -décriée et déserte. Chaque nuit, au milieu du profond silence, -s'élevait tout à coup un bruit de chaînes, qui semblait venir de loin -et s'approcher. On voyait, disait-on, un spectre, fait comme un -vieillard, très maigre, aux cheveux hérissés, portant aux pieds et aux -mains des fers, qu'il secouait avec un bruit horrible. De là, des -nuits affreuses pour ceux qui habitaient la maison... - -«Le philosophe Athénodore était venu à Athènes, et, ayant appris tout -ce qu'on racontait de la maison abandonnée, il la loua et résolut d'y -loger dès le jour même. Le soir venu, il ordonne qu'on lui dresse un -lit dans une des salles de la maison, qu'on lui apporte ses tablettes, -de la lumière, et qu'on le laisse seul. Craignant que son imagination -ne lui créât des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main -à l'écriture. - -«Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans la maison, -comme partout ailleurs; mais bientôt il entend des fers -s'entre-choquer; il ne lève pas les yeux et, continuant à écrire, -s'efforce de ne pas croire ses oreilles. - -«Mais le bruit augmente, approche à ce point qu'il semble être dans la -chambre même. Il regarde, il aperçoit le spectre tel qu'on le lui -avait décrit. Ce spectre est debout et l'appelle du doigt. Athénodore -lui fait signe d'attendre et se remet au travail. Mais le spectre -secoue plus fortement ses chaînes et fait encore signe du doigt. Alors -le philosophe se lève, prend la lumière et va vers le spectre. - -«Celui-ci, qui marche comme accablé sous le poids de ses chaînes, -emmène le philosophe dans la cour de la maison et tout à coup -disparaît. - -«Athénodore ramasse des herbes, des feuilles, pour marquer la place où -le spectre a paru s'engloutir. Le lendemain, il va trouver les -magistrats et les prie d'ordonner que l'on fouille à cet endroit. On -le fait, et on y trouve des os enlacés dans des chaînes; le temps -avait rongé les chairs. Après qu'on eut soigneusement rassemblé ces -restes, on les ensevelit publiquement, et depuis que l'on eut rendu au -mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette -maison.» - - -=426.=--Les mots _brocanter_ et _brocanteur_ prirent, dit-on, -naissance au dix-septième siècle. Ménage, qui les avait vu introduire -dans la langue de son temps, était au désespoir de mourir sans en -avoir pu connaître l'origine. - -Burchard, bénédictin qui fut nommé évêque de Vienne en 1012, par -l'empereur Conrad, était un prélat d'une grande érudition. On a de lui -le _Grand Volume des décrets_ en vingt-deux livres. Les auteurs le -nommèrent _Burcardus_ ou _Brocardus_. Or, comme son ouvrage est rempli -de sentences et d'une critique souvent assez maligne, on donne le nom -de _brocardi_ à ces réflexions et à certains traits malins qui -blessent l'amour-propre. - - -=427.=--On a beaucoup reproché à Scribe, qui certes n'était pas -un naïf, un certain nombre de passages, d'ailleurs devenus célèbres, -qui feraient supposer que cet auteur n'avait pas toujours conscience -des paroles qu'il mettait dans la bouche de ses personnages. Si ce -fécond écrivain n'avait pas hautement et largement prouvé la clarté de -son esprit par un ensemble d'ouvrages aussi remarquables par -l'agrément des dialogues que par l'ingéniosité des combinaisons, nous -pourrions en tout cas trouver l'explication des quelques illogismes -qui sont censés lui avoir échappé, en recourant à un très curieux -volume publié, à la librairie Ém. Bouillon, par M. Roger Alexandre. - -Le _Musée de la Conversation_ est un répertoire de citations -françaises, de dictons, de curiosités littéraires et anecdotiques. - -Nous y voyons, avec preuves à l'appui, que la plupart des prétendus -passages ridicules, comme _Les quatre coins de la machine ronde_, ou -bien _Ses jours sont menacés, ah! je dois l'y soustraire!_ sont -bévues, non pas de l'écrivain, mais du musicien qui, accommodant le -texte aux exigences de sa phraséologie musicale, a, de son autorité -privée, donné une entorse à la logique des vers primitifs. - -Pour le dernier cas, par exemple, appartenant au rôle de Valentine, au -troisième acte des _Huguenots_, Scribe avait écrit: - - Derrière ce pilier, cachée à tous les yeux, - Que viens-je, hélas! d'entendre... et de quel piège affreux - Ses jours sont menacés!... Ah! je dois l'y soustraire! - -Ce qui est absolument correct. - -Mais le musicien, Meyerbeer, pour les besoins de son rythme, substitua -au texte de Scribe le texte bizarre qu'on reproche au librettiste: - - Je viens d'entendre, hélas! ce complot odieux! - Ses jours sont menacés! Ah! je dois l'y soustraire! - -Merci donc à M. Roger Alexandre de nous apprendre comment on écrit -l'histoire... des livrets d'opéras. Toutefois il ne s'avise ni -d'expliquer ni de justifier cette fin de couplet devenue proverbiale: - - Un vieux soldat sait souffrir et se taire - Sans murmurer, - -qui se trouve dans _Michel et Christine_, vaudeville joué avec grand -succès en 1821. - - -=428.=--Napoléon, mort le 5 mai 1821, fut enterré quatre jours -plus tard. Il avait lui-même, dit-on, marqué le lieu de sa sépulture -dans un petit vallon retiré, appelé vallée de Slane, où était une -source d'une eau excellente dont il faisait régulièrement usage. Il -allait souvent là se reposer sous de beaux saules pleureurs qui -entouraient la source. - -Ce vallon appartenait à un M. Torbet, qui, instruit du désir de -l'illustre captif, l'offrit avec grand empressement pour cette -sépulture, espérant, _in petto_, de se faire chaque année un assez -beau revenu, au moyen d'un péage imposé à la curiosité des nombreux -visiteurs. Les autorités de l'île ayant voulu faire cesser ce monopole -qui les compromettait, M. Torbet demanda que le corps fût exhumé et -porté ailleurs. - -Après bien des débats à ce sujet, le gouvernement anglais fit cesser -ce scandale, en décidant qu'il serait payé une somme de cinq cents -livres (douze mille francs) à M. Torbet pour qu'il conservât les -restes de Napoléon dans son champ. Et depuis la visite du tombeau fut -libre et gratuite. - - -=429.=--Chez les Athéniens il était ordonné de la manière la plus -expresse de faire avant tout apprendre aux enfants _à lire_ et _à -nager_. A Rome, il en était de même, l'art du nageur y faisait partie -essentielle de l'éducation des jeunes gens. Les enfants du peuple -n'étaient pas les seuls qu'on formât à cet exercice. On l'enseignait -aussi à ceux des familles les plus distinguées. Caton l'Ancien -enseignait à son fils à passer à la nage les rivières les plus -profondes et les plus rapides. Auguste instruisait lui-même ses trois -petits-fils dans l'art de nager; et Suétone, quand il remarque que -Caligula était plein de bonnes dispositions pour l'empire, _quoiqu'il -ne sût pas nager_, fait assez entendre que la natation était regardée -comme une science nécessaire au citoyen. - -L'art de nager semblait faire si naturellement partie d'une éducation -normale, qu'il était passé en proverbe de dire d'un homme grossier et -ignorant: «Il n'a appris ni à lire ni à nager» (_nec litteras didicit -nec natare_). - - -=430.=--Le 16 décembre 1587, dit le _Journal du règne de Henri -III_, la Sorbonne fit un conseil secret portant que l'on pouvait ôter -le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait, -comme on ôte l'administration aux tuteurs qu'on tient pour suspects. - -Le roi, qui fut instruit de cette décision, manda quelques -sorbonistes, auxquels il se borna à dire qu'il voulait bien n'avoir -point d'égard à cette belle résolution, parce qu'il savait qu'elle -avait été prise «après déjeuner». - - -=431.=--La duchesse de Montmorency, morte en 1666, supérieure de -la Visitation de Sainte-Marie de Moulins,--veuve du duc que -Richelieu fit condamner et exécuter en 1632,--avait les mains -très belles et, à l'époque où elle vivait dans le monde, tirait grande -vanité de cette grâce naturelle. Elle ne souffrait jamais qu'on les -touchât autrement que gantées. Un jour, dans un bal, le prince de -Condé, son beau-frère, et le marquis de Portes voulurent la déganter -eux-mêmes en badinant. Elle le souffrit, mais elle dit hautement au -dernier qu'elle ne le permettrait plus à d'autres. Cette parole fut -rapportée au roi Louis XIII, qui dit d'un air riant à la duchesse: «Je -vous déganterai aussi quand il me plaira. - ---Sire, répondit-elle, je ne le souffrirais pas!» Mais, -remarquant que le roi était mortifié de sa réponse: «Votre Majesté, -reprit-elle aussitôt, juge bien que je ne voudrais pas lui en donner -la peine.» - - -=432.=--Quand on parle de deux personnes qui semblent vouloir -être toujours ensemble, on les compare à _saint Roch et son chien_. -Cette locution a son origine dans une pieuse et poétique légende. -Saint Roch, né à Montpellier à la fin du treizième siècle, ayant -étudié la médecine, était allé en pèlerinage à Rome, où, dit-on, il -soigna et guérit un grand nombre de personnes atteintes de la peste. A -son retour, il s'arrêta à Plaisance, où régnait cette même maladie, -dont il fut atteint. Contraint de sortir de la ville pour ne pas -communiquer son mal, il se retira dans une forêt où, affirme la -légende, le chien d'un gentilhomme nommé Gothard allait chaque jour -lui porter un pain. Guéri de la contagion, il revint à Montpellier, et -il y mourut le 13 août 1327. Le souvenir de ce chien pourvoyeur étant -resté attaché à la mémoire du saint, on le représente toujours à côté -de lui. Ainsi s'explique la locution populaire. - - -=433.=--L'expression usuelle _tourner autour du pot_ remonte, à -ce qu'on affirme, à un passage de la tragédie de G. Legouvé sur la -mort de Henri IV. C'était le temps où, pour exprimer la moindre idée -commune ou même naturelle, les écrivains se croyaient tenus de -recourir aux périphrases. Ainsi, désirant mettre dans la bouche de son -héros le fameux mot du Béarnais: _Je veux que chaque paysan puisse -mettre la poule au pot le dimanche_, le poète lui fait dire: - - De ce peuple qui m'aime, oh! je me sens le père; - Non, je n'ai pas le droit d'achever ma carrière - Sans avoir pour jamais assuré _leur_ destin. - Je prétends qu'à la paix--c'est mon plus cher dessein-- - D'utiles mouvements sur eux fassent sans cesse - De l'État florissant refluer la richesse; - Je veux enfin qu'au jour marqué par le repos, - L'hôte laborieux des modestes hameaux - Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, - Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance. - -[Illustration: FIG. 34.--Le bon temps revenu, ou la poule au pot et -les alouettes toutes rôties, fac-similé d'une estampe satirique de -1814.] - -C'était en effet _tourner autour du pot_, selon le mot d'un critique, -qui, répété au parterre, devint presque aussitôt proverbial. La -tragédie de _Henri IV_, jouée avec grand succès sous l'Empire (1806), -fut reprise et non moins applaudie à la rentrée des Bourbons et donna -lieu à la publication d'une estampe satirique, que nous venons de -retrouver dans un recueil du temps et dont nous donnons le fac-similé. - - -=434.=--L'avarice du célèbre duc de Marlborough était passée en -proverbe. Lord Peterborough, qui était au contraire la générosité -même, est un jour accosté par un pauvre homme, qui lui demande -l'aumône, en l'appelant milord Marlborough. - -«Moi, Marlborough! s'écria-t-il. Oh! non! Tiens, voilà pour te prouver -que je ne le suis pas.» - -Et il donna une guinée au mendiant. - - -=435.=--Nous empruntons au nouveau _Dictionnaire général de la -langue française_ de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, qui paraît -actuellement par fascicules à la librairie Delagrave, quelques -exemples curieux des vicissitudes auxquelles sont dues les -significations successives des mots. - -Assez souvent l'esprit commence par appliquer le nom de l'objet -primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère -commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère, -il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec -le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi -de suite, de sorte qu'à chaque transformation la relation n'existe -plus qu'entre l'un des sens du mot et le sens immédiatement précédent. - -_Mouchoir_ est d'abord l'objet qui sert à _se moucher_ (_muccare_, de -_mucus_). La pièce d'étoffe qui sert à cet usage donne bientôt son nom -au _mouchoir_ dont on s'enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les épaules -des femmes, retombe d'ordinaire en pièce triangulaire; de là le sens -du mot en marine: pièce de bois triangulaire qu'on enfonce dans un -bordage pour boucher un trou. - -_Bureau_ désigne primitivement une sorte de bure ou étoffe de laine: -_n'étant vêtu que de simple bureau_. Puis, d'extension en extension, -il signifie le tapis qui couvre une table à écrire à laquelle cette -étoffe sert de tapis; le meuble sur lequel on écrit habituellement; la -pièce où est placé ce meuble; enfin les personnes qui se tiennent dans -cette pièce, à cette table (dans une administration, dans une -assemblée). - -Maintes fois cependant la simple logique a déterminé le changement de -sens; ainsi dans le mot _bouche_, la pensée va naturellement du -premier sens à ceux qui en dérivent: bouche à feu, bouche de chaleur, -les bouches du Rhône. Dans le mot _feuille_, l'idée d'une chose plate -et mince conduit de la feuille d'arbre à la feuille de papier, à la -feuille de métal. - -Il n'en est pas de même de certains mots dont l'histoire est plus -complexe, et dans lesquels le chemin parcouru par la pensée ne -s'imposait pas nécessairement à l'esprit. - -Tel est le mot _partir_, dont le sens actuel, _quitter un lieu_, ne -sort point naturellement du sens primitif, _partager_ (_partiri_), -qu'on trouve encore dans Montaigne: «Nous partons le fruit de notre -chasse avec nos chiens.» Que s'est-il passé? L'idée de partager a -conduit à l'idée de séparer: «La main lui fu du cors partie.» Puis on -a dit, avec la forme pronominale: _se partir_, se séparer, s'éloigner: -«Se partit dudict lieu.» Et, par l'ellipse du pronom _se_, on est -arrivé au sens actuel: quitter un lieu. - -Tel est le mot _gagner_ (au onzième siècle _guadagnier_), de l'ancien -haut allemand _waidanjan_, paître (en allemand moderne _weiden_). -Cette signification première du mot est encore employée en vénerie: -«Les bêtes sortent la nuit du bois, pour aller _gagner_ dans les -champs.» Comment a-t-elle amené les divers sens usités de nos jours: -_avoir ville gagnée_, _gagner la porte_, _gagner de l'argent_, _gagner -une bataille_, _gagner un procès_, _gagner ses juges_, _gagner une -maladie_? L'idée première _paître_ conduit à l'idée de trouver sa -nourriture; de là, dans l'ancien français, les sens qui suivent: 1º -cultiver: «Blés semèrent et gaaignèrent» (_cf._ de nos jours -_regain_); 2º chasser (_cf._ l'allemand moderne _Weidmann_, chasseur) -et piller, faire du butin: «Lor veïssiez... chevaus gaaignier et -palefroiz et muls et mules, et autres avoirs.» «Ils ne sceurent où -aler plus avant pour gaegnier.» L'idée de faire du butin conduit à -l'idée de se rendre maître d'une place: «Quant celle grosse ville... -fu ensi gaegnie et robée.» «Avoir ville gagnée.» Puis l'idée de -s'emparer d'une place conduit à l'idée d'occuper un lieu où l'on a -intérêt à arriver: _gagner le rivage_, _gagner le port_, _il est -parvenu à gagner la porte_; par extension, _le feu gagne la maison -voisine_, et, au figuré, _le sommeil le gagne_. En même temps se -développe une autre série de sens: faire un profit: _gagner de -l'argent_, _gagner l'enjeu d'une partie, d'une gageure, le gros lot_; -par analogie, obtenir un avantage sur quelqu'un: _gagner une -bataille, un procès_, _gagner l'affection d'une personne_, et, par -ellipse, gagner quelqu'un de vitesse; puis, par forme ironique, on -entend un effet contraire: _il n'y a que des coups à gagner_, _il a -gagné cette maladie en soignant son frère_. Partout, à travers ces -transformations, se montre cependant le trait commun qui domine et -relie entre eux les divers sens du mot _gagner_. - - -=436.=--Lors de la canonisation de sainte Thérèse par Grégoire XV -en 1622, il y eut à Saragosse un tournoi à cheval pour honorer la -nouvelle sainte. On y observa les règles les plus minutieuses du code -de la galanterie espagnole, jusqu'aux cartels, aux devises, aux -couleurs et au prix du combat. A Paris, on mêla des feux d'artifice -aux processions. Les carmes déchaussés se signalèrent en ce genre: ils -en tirèrent un sur une plate-forme élevée au-dessus de leur église, et -où l'on vit des fusées volantes, des étoiles et des serpenteaux. - -Les feux d'artifice étaient encore alors une nouveauté. Les premières -fusées volantes, étoiles, etc., s'étaient vues au feu de la -Saint-Louis dans l'île Louviers, en 1618, cinq ans après la première -célébration de la même fête, qui avait eu lieu au mois d'août de 1613. - -Si l'on avait eu, comme plus tard, l'usage des lampions et des petites -lanternes de verre coloré, l'on n'eût pas manqué d'ajouter cet -ornement à la fête de la canonisation. Mais les écrits du temps n'en -disent rien; et il semble prouvé que les illuminations avec petites -lanternes de verre furent imaginées par Servandoni, pour les fêtes -données à propos du mariage de Madame de France avec don Philippe. - - -=437.=--Les membres d'une des nombreuses sectes de la religion -dite orthodoxe grecque professée en Russie (les _stavié veri_, anciens -croyants), gens d'ailleurs très austères, tiennent en profonde horreur -le tabac, qui, disent-ils, ne profane pas seulement l'homme qui prise -ou fume, mais encore la chambre où a lieu cette distraction impie. - -Un voyageur raconte qu'ayant reçu asile dans un poste de soldats -appartenant à cette secte, et s'étant mis à fumer, il inspira à ces -soldats une telle aversion qu'ils ne lui permirent, ni à lui ni à son -domestique, de puiser de l'eau avec le vase habituel. Ils en -apportèrent un autre, qui dut être brisé après le départ de leurs -hôtes, en même temps que des pratiques dévotes, des aspersions d'eau -lustrale furent faites pour purifier l'appartement qu'ils avaient -occupé. - -D'autre part, un Anglais dit qu'étant un jour entré chez un paysan -sibérien de cette secte pour allumer sa pipe, la maîtresse de la -maison prit un bâton, et frappa si rudement sur le fumeur, qu'il dut -s'enfuir en toute hâte, pour ne pas être assommé. - - -=438.=--Notre mot _barricade_ dérive tout naturellement de -_barrique_, et, signifiant entrave mise à la circulation dans une voie -publique, suppose en principe que cet obstacle est dû à un entassement -de futailles, qu'on a jetées pêle-mêle au travers d'une rue, et qui, -en même temps qu'elles obstruent le passage, constituent un rempart -derrière lequel s'abritent des combattants. - -Il va de soi que le fait d'obstruer les rues en cas de défense contre -l'ennemi envahisseur, ou en cas de soulèvement populaire, date des -temps les plus éloignés; mais l'application du terme aujourd'hui -consacré ne remonte dans notre histoire qu'à une journée mémorable de -la fin du seizième siècle (12 mai 1588), dite pour la première fois -journée des _Barricades_, sans doute parce que les tonneaux ou -barriques figuraient en grand nombre parmi les objets accumulés pour -former les retranchements des bourgeois parisiens, tenant tête aux -troupes royales. C'est le jour où le duc de Guise, chef de la Ligue, -étant entré à Paris malgré la défense de Henri III, soulève la -population qui veut que le roi reconnaisse et fasse prévaloir la -_Sainte-Union_. La noblesse royaliste se rassemble au Louvre; quatre -ou cinq mille hommes de troupes suisses entrent dans Paris par la -porte Saint-Honoré et occupent les principaux postes de la ville. -Après une période de stupeur, la masse du peuple s'ébranle, les rues -se dépavent, on tend les chaînes; des _barriques_ pleines de terre, -des coffres, des solives, s'accumulent en barrières infranchissables, -le tocsin sonne, les _barricades_ s'avancent de quartier en quartier, -investissent, paralysent les troupes royales. Assaillis avec fureur en -divers lieux, les Suisses eussent été mis en pièces sans -l'intervention du duc de Guise, qui gagna, au milieu des transports -populaires, son hôtel de Soissons, où la reine mère vint négocier de -la part du roi, pendant que celui-ci s'échappait de la ville,--où -il ne devait plus rentrer. - - -=439.=--Galien affirmait que l'ail était la thériaque des -pauvres, c'est-à-dire la plante salutaire par excellence, préservant -des maladies et les guérissant mieux que tout autre remède. L'ail, qui -d'ailleurs était mis au nombre des dieux, avec la plupart des légumes, -chez les Égyptiens (heureux peuple, dit Juvénal, dont les dieux -croissent dans ses jardins), l'ail était en grande estime chez les -Grecs et les Romains. Les Athéniens, forts mangeurs d'ail, en -faisaient particulièrement usage dans leurs pérégrinatines, «les -employant, dit Pline, contre les dangers des changements d'eau et -d'air.» Les athlètes en mangeaient avant de descendre dans l'arène. -«Prenez ces gousses et avalez-les, dit un personnage dans _les -Chevaliers_ d'Aristophane.--Pourquoi?--Pour vous donner plus -de force dans le combat.» - -Hippocrate, d'accord avec l'opinion populaire, en faisait un -préservatif contre l'ivresse. Les Romains croyaient que l'ail -éloignait les maléfices. Toutefois Athénée nous apprend qu'il était -interdit à ceux qui avaient mangé de l'ail, et dont l'haleine était -chargée d'une odeur désagréable, d'entrer dans le sanctuaire de la -mère des dieux. Horace considérait l'ail comme un affreux poison, et -déclarait qu'on n'en pouvait manger qu'en expiation du plus grand des -forfaits. - - -=440.=--Autrefois, quand les propriétaires de deux terrains -contigus n'étaient pas d'accord sur le point de contiguïté, le droit -de l'un se prouvait à la pointe de l'épée: «Si deux voisins sont en -dispute, disent les capitulaires de Dagobert, qu'on lève un morceau de -gazon dans l'endroit contesté, que le juge le porte dans le _malle_ -(lieu où se tenaient les assises), que les deux parties, en le -touchant de la pointe de leurs épées, prennent Dieu à témoin de leurs -prétentions, qu'ils combattent après, et que la victoire décide du bon -droit.» - - -=441.=--La vielle, instrument monocorde, fort peu usité -aujourd'hui, eut un règne très long et très brillant. Connue des -Grecs, qui la nommaient _sambuque_, elle passa chez les Latins, et nos -ancêtres l'appelaient encore _sambuque_. Vers le onzième siècle, la -vielle commença à être cultivée avec soin en France et en Italie. -Pendant toute la durée du douzième siècle, on fit entrer la vielle -dans les concerts des plus grands princes. Elle acquit un nouveau -degré de faveur sous saint Louis. Les jongleurs s'en servaient pour -accompagner les voix et pour animer la danse. Les grands ne -dédaignaient même pas d'en faire leur amusement. Vers le quatorzième -siècle, les pauvres et les aveugles, frappés de l'accueil dont -plusieurs rois avaient honoré des joueurs de vielle, à qui ils avaient -fait de très riches présents, imaginèrent de se servir de la vielle -pour implorer la charité. La vielle perdit alors peu à peu son crédit. -Elle fut même appelée l'instrument des malheureux. Toutefois elle -reprit faveur au commencement du dix-septième siècle, et fut de -nouveau admise en bon et haut lieu. La représentation des premiers -opéras, vers 1670, ayant augmenté le goût que l'on avait déjà pour la -musique instrumentale, deux personnages célèbres, La Rose et Janot, -très habiles joueurs de vielle, rétablirent cet instrument dans son -ancien crédit par les applaudissements qu'ils obtinrent à la cour de -Louis XIV. Pendant longtemps encore, la vielle figura dans les -concerts, mais de nouveau elle redevint l'instrument des malheureux, -qui eux-mêmes aujourd'hui n'y ont plus recours. Les joueurs de vielle -sont d'une extrême rareté, et tout fait croire que c'en est fini de ce -monocorde, dont certains virtuoses savent cependant tirer d'assez -agréables effets. - - -=442.=--Henri III, qui était toujours entouré de petits chiens, -ne pouvait demeurer seul dans une chambre où il y avait un chat. Le -duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut. Le maréchal -d'Albert se trouvait mal dans un repas où l'on servait un marcassin ou -un cochon de lait. Uladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait -la fuite quand il voyait des pommes. Érasme ne pouvait sentir le -poisson sans avoir la fièvre. Scaliger frémissait de tout son coeur en -voyant du cresson. Tycho-Brahé sentait ses jambes défaillir à la -rencontre d'un lièvre ou d'un renard. Le chancelier Bacon tombait en -défaillance toutes les fois qu'il y avait une éclipse de lune. Bayle -avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'eau en -sortant d'un robinet. La Mothe le Vayer ne pouvait souffrir le son -d'aucun instrument, et goûtait un plaisir très vif en entendant le -tonnerre, etc. - - -=443.=--Jacques II, roi d'Angleterre, était fort enclin à la -sévérité et à la vengeance. - -«Vous savez qu'il est en mon pouvoir de vous pardonner, dit-il un jour -à Aylasse, un des lieutenants du comte d'Argille, qui s'était révolté -contre lui et qui fut décapité. - ---Oui, sire, repartit l'officier, qui ne put résister au plaisir -de faire un bon mot, je sais que cela est en votre pouvoir, mais je -sais aussi que cela n'est pas dans votre caractère.» - -Le roi ne dit rien, mais Aylasse fut bientôt après condamné au dernier -supplice. - - -=444.=--Le poète et philosophe Sadi avait un ami qui fut tout à -coup élevé à une grande dignité. Tout le monde allait le complimenter; -Sadi n'y alla pas. Comme on lui en demandait la raison: «La foule va -chez lui, répondit-il, à cause de sa dignité; moi, j'irai quand il ne -l'aura plus, et je crois qu'alors j'irai seul.» - - -=445.=--Racine, grand courtisan, détestant les jésuites, évitait -cependant d'en dire du mal par précaution. Lorsqu'il mourut et qu'on -sut qu'il avait demandé à être enterré chez les solitaires de -Port-Royal, le comte de Ronny dit: «Racine ne s'y serait certainement -pas fait enterrer de son vivant.» - - -=446.=--Félix Peretti, en religion frère Montalte, étant à -Venise, y tint quelques propos qui déplurent au gouvernement. Instruit -qu'on était à sa poursuite, il quitta bien vite la ville. - -Devenu pape sous le nom Sixte-Quint, quelqu'un lui rappela cette -sortie précipitée des États vénitiens. - -«Je ne m'en défends pas, dit-il; mais, ayant déjà fait voeu d'être -pape à Rome, devais-je rester à Venise pour être pendu?» - - -=447.=--«J'ai remarqué, disait Swift, l'auteur du _Gulliver_, -que, dans l'établissement de leurs colonies, les Français commencent -par bâtir un fort, les Espagnols une église, et les Anglais un cabaret -à bière.» - - -=448.=--D'où vient l'expression _ne point faire de quartier à -quelqu'un_? - ---Dans les guerres de jadis, les vainqueurs trouvaient -ordinairement un grand profit à la rançon des prisonniers qu'ils -avaient faits. Cette rançon était relative au grade et à la fortune -connue du captif. Au cours d'une guerre entre les Espagnols et les -Hollandais, une convention fut faite relativement au rachat des -prisonniers, qui consistait à payer la rançon d'un officier ou d'un -soldat d'un _quartier_ de sa solde. Quand donc on voulait retenir un -prisonnier ou le mettre à mort, on le traitait, disait-on, _sans -quartier_. De là est venue la locution, qui signifie: ne faire aucune -concession, agir envers quelqu'un avec la plus extrême rigueur. - - -=449.=--Pourquoi la _scrofulaire_, plante d'aspect sombre, qui -croît le long des ruisseaux et dans les fossés humides, porte-t-elle -le nom vulgaire d'_herbe du siège_? - -La _scrofulaire_ est une plante de la famille des Personnées, à -laquelle nos pères attribuaient des vertus qu'indique son nom. Une -saveur amère un peu âcre, une odeur forte, avaient fait soupçonner que -cette plante devait agir sur l'économie animale à la façon des -excitants amers, comme anodine, résolutive, détersive, carminative, et -par conséquent très efficace pour le traitement de la _scrofule_, qui -résulte d'une débilitation générale. Mais aujourd'hui, malgré les -éloges qu'on a donnés à ce végétal, il n'est presque plus employé, car -on l'a reconnu à peu près inerte. - -Toujours est-il que, pendant le fameux siège de la Rochelle par le -cardinal de Richelieu, en 1628, dans le dénuement absolu où se -trouvaient réduits les assiégés, cette plante était devenue pour eux -le remède à tous les maux; et, par suite des services qu'elle avait -rendus ou paru rendre, elle fut appelée depuis l'_herbe du siège_. - -A la vérité, si nous en devons croire Poiret, auteur d'une _Histoire -philosophique des plantes_, ce nom populaire serait de beaucoup -antérieur à la date ici indiquée; mais ne faut-il pas, en pareil cas, -admettre aussi bien la légende que l'histoire, quand il n'y a pas de -témoignage contradictoire bien formel? - - -=450.=--Une amie du célèbre grammairien Beauzée, membre de -l'Académie française, qui, chaque année, avait coutume de lui -souhaiter sa fête, s'étonna qu'au bouquet qu'il lui offrait il ne -joignît pas quelques vers de sa façon. - -Or, voici la réponse qu'elle trouva dans les premières fleurs que -l'académicien lui apporta: - - Quoi! ce n'est pas assez d'un bouquet _substantif_? - Il faut y joindre encore un bouquet _adjectif_? - Comment chanter en vers votre _nominatif_? - Ma muse n'eut jamais le pouvoir _génitif_, - Et pour elle Apollon ne fut jamais _datif_. - N'en faites pas, Madame, un cas _accusatif_; - J'ai voulu; mais Phoebus, sourd à mon _vocatif_, - Malgré moi m'a réduit au plus triste _ablatif_. - Agréez en échange un zèle _positif_, - Un zèle sans égal et sans _comparatif_, - Un zèle qui pour vous est au _superlatif_. - Que ne suis-je pourvu d'un verbe assez _actif_ - Pour vous prouver combien tout mon coeur est _passif_ - Que ne puis-je à vos yeux le rendre _indicatif_! - Éprouvez-le, Madame, au mode _impératif_: - Vous verrez mon ardeur surpasser l'_optatif_; - Mon seul respect pour vous garde le _subjonctif_, - Mes autres sentiments sont à l'_infinitif_. - - -=451.=--Boniface IX fut élu pape à l'âge de quarante-cinq ans. -Fera Timola Filimarini, sa mère, eut la joie délicieuse de le voir -assis sur le trône de saint Pierre et d'honorer, comme le père -universel des chrétiens, celui qu'elle avait enfanté: ce qui, -jusque-là, se trouvait sans exemple. - -Voici l'épitaphe qu'on plaça sur son tombeau: - -_A Fera Timola Filimarini._ - -«Mère très grande d'un fils très grand, Boniface IX, auquel elle donna -le nom de Pierre, qui lui fut d'un heureux augure. Elle vit ce -qu'aucune mère n'avait vu; son fils, jeune encore, devenu son père. -Elle eut autant de joie de se dire sa fille que de s'appeler sa mère. -Elle le vit non seulement orné d'une triple couronne, mais couronnant -lui-même les rois! Quelle mère fut plus heureuse?» - - -=452.=--Le premier vélocipède ou appareil de locomotion mû par la -personne qu'il transporte est décrit et figuré par Ozanam dans le -livre intitulé: _Récréations mathématiques et physiques_, qu'il publia -vers la fin du dix-septième siècle (1693). Voici les termes de cette -description, que nous accompagnons du _fac-similé_ de la figure donnée -par le mathématicien: - -«On voit à Paris depuis quelques années un carrosse ou une chaise -qu'un laquais, posé sur le derrière, fait marcher alternativement avec -les deux pieds, par le moyen de deux petites roues cachées dans une -caisse posée entre les deux roues de derrière, et attachées à l'essieu -du carrosse, comme l'indiquent les figures que vous voyez.» - -Ozanam ajoute que l'inventeur de ce système de locomotion est un jeune -médecin de la Rochelle nommé M. Richard. - -[Illustration: FIG. 35.--Le premier vélocipède, fac-similé d'une figure -des _Récréations mathématiques et physiques_, publiées par Ozanam en -1693.] - - -=453.=--Il y a dans toutes les langues de certaines articulations -ou consonances que les étrangers réussissent difficilement à prononcer -et qui sont en quelque sorte la cause de ce que nous appelons l'accent -étranger; ainsi la substitution de l'_f_ au _v_, du _t_ au _d_, du _b_ -au _p_, de l'_ou_ à l'_u_, etc., et _vice versa_, est pour nous la -caractéristique particulière de l'accent allemand. Par exemple: _Un -beau petit bateau qu'on voit toujours_ devient, en passant par une -bouche tudesque: _Un peau bedit padeau qu'on foit tuchurs_, et l'on ne -saurait se méprendre sur l'origine de l'individu qui prononce ainsi; -mais quelquefois des différences très radicales se trouvent entre -gens dont les langues sont de la même famille, ou qui à l'ordinaire -parlent le même idiome; et souvent ces différences ne portent que sur -quelques mots, qui sont en quelque sorte la pierre de touche de la -nationalité. - -On cite deux cas historiques où ce détail eut de singulières -conséquences. - -Dans le temps que les Génois faisaient un si grand commerce, les -Vénitiens, jaloux de leur puissance et de leurs richesses, leur firent -une cruelle guerre. Ces deux républiques étaient si acharnées, qu'il y -avait des ordres des deux côtés de ne faire aucun quartier. Certains -Génois, étant tombés en la puissance des Vénitiens, pour éviter la -mort, feignirent d'être du pays. Les Vénitiens, pour en être -éclaircis, leur firent prononcer le mot _Cavro_ de leur langue, que -les Génois ne purent prononcer autrement que _Cabro_; dès lors ils -furent massacrés. Les Génois, pour se venger, autant qu'ils prenaient -de Vénitiens, les hachaient en morceaux, et, les mettant dans des -tonneaux, les envoyaient à Venise en guise de marchandise. - -Nous voyons la même chose dans l'histoire de France. Dans le temps que -les Anglais possédaient une partie de la France, on ne les distinguait -plus des habitants mêmes; de sorte que, lorsqu'ils étaient -prisonniers, on les renvoyait, les prenant pour des naturels du pays. -Cependant, pour remédier à cet inconvénient, on imagina de leur faire -prononcer le nom _Picquigny_, qui est un bourg de Picardie. Les -Anglais, assure-t-on, ne pouvaient dire que _Pigny_, au lieu de -_Picquigny_. - - -=454.=--Il y avait jadis au milieu de la place de Liège une -colonne au pied de laquelle on avait pratiqué un escalier de forme -circulaire. C'était là que se publiaient et s'affichaient les lois, -les arrêts et les sentences; c'était là que le peuple était convoqué: -ce que l'on appelait publier ou convoquer à cri de _perron_. On -n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publiée à cri de -perron. - -Ce sentiment ne tarda pas à engendrer la superstition. Le peuple -transporta à la colonne même le respect qui n'était dû qu'aux lois -qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma à regarder le -perron à peu près comme la vieille ville de Troie regardait autrefois -son palladium. Les Liégeois en arrivèrent à croire que leur prospérité -dépendait de la conservation de cette colonne. - -Aussi lorsque Charles le Téméraire prit d'assaut la ville de Liège, -en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des châtiments -en enlevant leur perron, qu'il transporta à Bruges, où il le fit -ériger près de la maison commune, comme un trophée de sa victoire sur -les malheureux Liégeois, en y faisant graver des vers très insultants -pour eux. - -Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait -aux Liégeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions -pécuniaires et politiques que leur avait imposées le vainqueur. - -Ce ne fut qu'après la mort du duc que les Liégeois osèrent en espérer -la restitution. Ils la sollicitèrent vivement de Marie de Bourgogne, -son héritière, qui leur permit de venir le reprendre. - -Les Liégeois députèrent, à cet effet, l'élite de leur bourgeoisie. Ces -députés formèrent une cavalcade pompeuse et remportèrent en triomphe -leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant -de la députation; et on plaça le perron reconquis au milieu du marché, -où il fut depuis en grande vénération. Bien entendu, les vers qu'y -avait fait graver le terrible prince furent effacés. - -On accorda aux députés qui rapportèrent le perron de Bruges des -immunités transmissibles à leur postérité. Les magistrats de Liège, -d'ailleurs, conféraient aux villes, bourgs et villages de leur -dépendance qui avaient bien mérité de la métropole un droit de perron, -comme Rome autrefois conférait ainsi qu'un grand honneur le droit de -bourgeoisie. - - -=455.=--_Paris ne s'est pas bâti en un jour_, dit-on fréquemment, -pour modérer un désir impatient. Cette locution, que nous retrouvons -chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son -origine dans une épitaphe qui aurait été, dit-on, mise sur le tombeau -d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, paraît-il, avec le -prince qui, assiégé dans son palais où il passait sa vie en festins et -en plaisirs de toutes sortes, se fit brûler avec ses femmes et ses -richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutôt _Sardan-Pul_, -n'était point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain, -mais une épithète donnée par l'adulation des peuples d'Assyrie aux -princes qui régnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns, -_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aimé des dieux_. Or les -_Annales de Perse_, par Callisthène, mentionnent deux rois ainsi -qualifiés, l'un sans caractère, l'autre plein de bravoure et l'émule -des héros des premiers âges, sur la tombe duquel fut mise cette -épitaphe: «Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bâti_ EN UN -JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_.» Dans -cette épitaphe, célèbre aux temps anciens pour la singularité du fait, -évidemment légendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de -notre locution usuelle. - - -=456.=--Les démêlés de l'école wagnérienne et des anciennes -écoles française et italienne eurent, il y a un peu plus d'un siècle, -de très bruyants et très violents antécédents, lors de la querelle des -gluckistes et des piccinistes,--avec cette différence cependant -qu'il eût été assez difficile de mêler à cette grosse affaire la -question de nationalité, puisque Piccini était Italien, et que Gluck, -son rival, natif du Haut-Palatinat, était maître de chapelle de la -reine de France, qui était Autrichienne. - -La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'était -déclaré l'un des plus ardents adversaires des oeuvres de Gluck, et ne -manquait aucune occasion de protester contre l'école nouvelle. Aussi, -notamment à propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du -temps, la querelle semble-t-elle engagée moins entre deux musiciens de -tempéraments différents qu'entre un compositeur et un homme de -lettres. Ainsi, dans une lettre publiée au _Journal de Paris_, Gluck -demande qu'il soit démontré que parmi les écrivains français il en est -quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent. -Le _Journal de Paris_, la feuille la plus répandue de l'époque, qui, -d'ailleurs, avait embrassé chaudement la cause de Gluck, servait -principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes. -Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et -d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au -grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les -rimeurs s'en mêlaient, et non sans verve. - -Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adressée à -l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***. - - Je fais, Monsieur, beaucoup de cas - De cette science infinie - Que, malgré votre modestie, - Vous étalez avec fracas, - Sur le genre de l'harmonie - Qui convient à nos opéras; - Mais tout cela n'empêche pas - Que votre _Armide_ ne m'ennuie... - - Le fameux Gluck, qui dans vos bras - Humblement se jette et vous prie, - Avec des tours si délicats, - De faire valoir son génie, - Mérite sans doute le pas - Sur les Amphions d'Ausonie; - Mais tout cela n'empêche pas - Que votre _Armide_ ne m'ennuie... - -A quoi, dès le surlendemain, riposte un autre Trois Étoiles, se disant -«homme qui aime la musique et tous les instruments excepté La Harpe». - - J'ai toujours fait assez de cas - D'une savante symphonie, - D'où résultait une harmonie - Sans efforts et sans embarras. - De ces instruments hauts et bas - Quand chacun fait bien sa partie, - L'ensemble ne me déplaît pas; - Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie... - - Chacun a son goût ici-bas: - J'aime Gluck et son beau génie - Et la céleste mélodie - Qu'on entend à ses opéras. - La période et son fatras - Pour mon oreille ont peu d'appas, - Et, surtout, la Harpe m'ennuie. - -Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et très -consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le -remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrégée de la -musique_--ils ne cessèrent de combattre personnellement à armes -courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait à cause -d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de -la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-même, en l'honneur -de son illustre rival, un grand concert où l'on n'exécuta d'autre -musique que celle du compositeur allemand. - - -=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abominé les orgues dits de -Barbarie? Étant donné l'état actuel de cette question de tranquillité -publique, croirait-on que, il y a un siècle, une notabilité -littéraire, Mercier, qui passait généralement pour homme de goût, ait -pu sérieusement écrire ce qui suit? - -MUSIQUE AMBULANTE - -«Comme dédommagement à la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas -senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le -son mélodieux_ de ces orgues nocturnes, qui égayent les ténèbres et -abrègent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_ -pour l'étranger. Émerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les -plus jolis morceaux de musique exécutés sous ses fenêtres, comme pour -le disposer doucement au sommeil; il prête l'oreille à ces sons qui -s'éloignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il -s'endort voluptueusement, en répétant l'air chéri qui a parlé à son -âme... - -«Quel agrément si chaque soirée, après le souper, chaque rue avait sa -musique particulière! L'humeur et la fatigue de la journée -disparaîtraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant, -craindrait moins le jour suivant embelli à son déclin. Je pense que -rien ne serait plus propre à entretenir la bonne humeur parmi le -peuple que d'étendre et de perfectionner cette récréation innocente et -publique, cette douce euphonie. - -«Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de -deux sols à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse, -peut être considéré comme un ingrat...» - - -=458.=--«Le frère aîné du roi porte le titre de _Monsieur_, -disait le même écrivain. Les étrangers ne conçoivent pas comment ce -mot peut former de nos jours (1783) un titre définitif, lorsque tout -homme en France a droit de faire précéder son nom de _Monsieur_. Ciel! -que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle à -_Monsieur_, frère du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un poète, M. -Ducis, lui dédiant une de ses tragédies, finit son épître dédicatoire -par ces mots remarquables: - -«_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le très humble et très obéissant -serviteur..._ - -«Les étrangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularité, -et qui, cependant, n'a rien que de très normal.» - - -=459.=--_Laver la tête à quelqu'un._ Cette expression usuelle -nous vient de l'antiquité, où, quand une personne se sentait coupable -d'une faute morale, il était de coutume qu'elle allât se laver la tête -pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer était -réputée la plus efficace pour cette cérémonie; mais, à défaut de cette -eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppléer. - -On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont -été considérées comme des pratiques de purification et d'expiation. -Les païens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nommée parce que la -consécration en était faite à tous les commencements de _lustre_ -(quatre ans révolus). - - -=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait à la représentation -d'une comédie fort licencieuse. Scandalisé, il défendit qu'on la -donnât une autre fois, malgré la demande du parterre. En conséquence, -une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au -prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comédie de M. Saurin, en vers -_libres_. - -«Encore une pièce licencieuse! s'écria le vertueux capitoul. Non, non! -Je ferme le spectacle pour huit jours.» - - -=461.=--Une brochure publiée dans les premières années de la -Révolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de -Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donnés par -les ambassadeurs ou agents diplomatiques français aux personnes qui se -rendaient en France étaient sous forme de cartes disposées de telle -façon que, à l'insu des porteurs, elles contenaient tous les -renseignements les plus détaillés sur ces personnes. - - La _couleur_ désignait la patrie de l'étranger. - La _forme_ de la carte indiquait l'âge: - Circulaire, moins de vingt-cinq ans; - Ovale, vingt-cinq à trente ans; - Octogone, trente à quarante-cinq ans; - Hexagone, quarante-cinq à cinquante ans; - Carrée, cinquante-cinq à soixante ans: - Carré long, au-dessus de soixante ans. - _Deux lignes_ au-dessous du nom désignaient la taille: - Ondoyantes et parallèles, grand et maigre; - Rapprochées, grand et gros; - Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc. - -Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une -physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distinguée, etc., etc. - -Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas, -célibataire, marié ou veuf. - -Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune. - -La religion était indiquée par un _signe de ponctuation_: - - . Catholique. - - , Calviniste. - - ; Luthérien. - - -- Juif. - - L'absence de signe: Athée. - -Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus, à côté, ou -au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans -conséquence, indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction, -etc. - -En jetant un coup d'oeil sur la carte qui lui était présentée, le -ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur était -joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour -recueillir une succession ou étudier; s'il était bachelier, médecin ou -avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne -semblait porter que le nom de l'étranger, contenait toute son -histoire. - - -=462.=--Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, s'est -illustré au quatorzième siècle par sa valeur et par sa magnificence. -Grand chasseur, il avait composé un traité complet de vénerie qui fit -longtemps autorité en la matière (voy. la gravure). Le style de cet -ouvrage était, même pour cette époque, où la langue française manquait -encore de lois précises, si _cherché_, si chargé de métaphores, -construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage -affecté, et que l'expression _faire du Phébus_ est restée usuelle pour -s'appliquer à ceux qui parlent ou écrivent avec une prétentieuse -recherche. Tout n'est cependant pas à dédaigner dans l'oeuvre du vieil -écrivain; car si sa diction est généralement affectée du défaut que -nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande -fraîcheur d'idées. Son éloge du chien est notamment un morceau de -grand caractère, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois -des passages très curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il -dit du procédé que l'épervier emploie, aux époques de grande froidure, -pour se tenir les pieds chauds la nuit: - - En hyver quand se veult percher, - S'il fait froid excessivement, - Adoncques un oisel il prent, - Qu'en ses piedz toute la nuit tient, - Jusques à tant que le jour vient, - Et puis quand le jour est venu, - Car les pieds luy a chaud tenu, - Le laisse aller sans luy mal faire. - -[Illustration: FIG. 36.--Fac-similé d'une des estampes des -_Déduits de la Chasse_, par G. Phébus, imprimés par Antoine Vérard -vers 1515.] - - -=463.=--Chilpéric, dont on ne parle guère qu'à l'occasion de sa -femme Frédégonde, était un monarque fort singulier, si le portrait que -nous en a laissé Grégoire de Tours est fidèle. Il se croyait un grand -théologien, et voulut faire publier un édit par lequel il défendait de -se servir à l'avenir du terme de Trinité et de celui de _personnes_ en -parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant -des hommes dégradait la majesté divine. Il se piquait aussi d'être -poète, et très habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se -servait de son temps quatre caractères, pour exprimer par un seul -certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une -lettre. Ces additions étaient l'[Grec: Ô] des Grecs, [Grec: P, Z, G]. -Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens -livres conformément à cette orthographe, et de l'enseigner aux -enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux maîtres d'école -aimèrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que -d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la -vie de ce prince. - - -=464.=--Le maréchal de Saxe, voulant, à l'ouverture d'une -campagne, traiter son état-major, se fit envoyer de Paris quelques -mesures de petits pois, qui lui revenaient à plus de vingt-cinq louis. -Il défendit à son maître d'hôtel d'en rien dire, se promettant un -grand plaisir de surprendre ses convives à l'aspect d'un plat aussi -rare, tant à cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la -circonstance. - -Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paraître les petits -pois tant attendus. Il fait appeler le maître d'hôtel: «Et les petits -pois? lui dit-il à l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi! -Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont été cuits, que -le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangés.--Ah! -le petit misérable! Qu'on me l'amène.» Le petit marmiton paraît, plus -mort que vif: «Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvés -bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien! à la -bonne heure, s'écrie le général, touché de cet aveu naïf, qu'on lui -fasse boire un coup.» - -Et il n'en fut rien de plus. - - -=465.=--Savez-vous rien de plus émouvant, de plus dramatique, de -plus _empoignant_, que cette mise en scène de la _Marseillaise_, -racontée par M. Auber? - -«Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792!» A -cette date on se récrie: «Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs -plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les -gardes françaises tirer sur le régiment de Royal-Allemand... J'avais -sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à -cheval, à la tête du Royal-Allemand... J'étais sur le boulevard, à une -fenêtre, à peu près où est maintenant la rue du Helder... Pendant la -Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis le Directoire est -venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La -_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement -de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacré de la -patrie_,... tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis, -avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que -les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le -canon dans la coulisse... Et tout à coup une très belle personne se -présentait, agitant un drapeau tricolore... C'était la _Liberté_!... -Et tout le monde se relevait!... Et ce n'était qu'un cri: _Aux armes, -citoyens!_ C'était très beau, très beau!... Un jour, à l'occasion de -je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux -Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on -avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon... Le -public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat -formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...» - - -=466.=--Les théologiens tenaient autrefois les mathématiques pour -une science très suspecte, et les mathématiciens pour des hommes sans -religion, et comme des espèces de sorciers. L'étude de cette science -fut même défendue dans l'Église depuis le règne de Constantin -(quatrième siècle) jusqu'au règne de Frédéric II (treizième siècle). -Saint Augustin dit en termes formels que les mathématiciens sont des -hommes perdus et damnés. - - -=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans -son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres -d'une secte poitevine où chaque membre prouvait, en s'imposant quelque -souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses pensées. -L'été, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rôtissait devant -un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que -légère. Il paraît que ces stoïciens d'un nouveau genre ne tinrent pas -longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine. - - -=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour André Doni, homme -fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de -peinture. Afin de s'amuser à ses dépens, le peintre--qui n'était -rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un -billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant -cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre. -Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats -ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait à le garder, se résolut -enfin à compter les soixante-dix ducats d'abord demandés. Mais -l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en déclarant que, d'après -les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau -à moins de cent quarante ducats. Doni fut au désespoir; mais comme le -goût pour les chefs-d'oeuvre de peinture était aussi fort en lui que -l'avarice, il donna la somme exigée, non sans soupirer et se plaindre -de n'avoir pas tout de suite payé les soixante-dix ducats demandés. - - -=469.=--On lit dans l'_Année littéraire_ de 1770: - -«Le peintre qui travaillait à la lanterne de la coupole de Saint-Paul -de Londres, jugeant à propos de se reculer de quelques pas sur son -échafaud, pour regarder son ouvrage à une certaine distance, était sur -le point de se précipiter dans le vide. Un maçon qui travaillait non -loin de là s'aperçoit du danger que court cet artiste, et pense que, -s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste. -Aussitôt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la -peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le -peintre furieux s'élance pour empêcher que cet homme, qu'il croit -devenu fou, ne détruise entièrement son travail; il s'arrache ainsi -sans le savoir au danger qui le menaçait, et que le brave maçon lui -explique en riant. Ce trait de prudence, et même de génie, ne -mérite-t-il pas d'être conservé dans l'histoire des arts?» - - -=470.=--Lors d'une des dernières aurores boréales qu'on vit dans -la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de -1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarmés. Un Russe, -qui était à Paris en ce temps-là, se trouva dans le quartier des -Halles, où une foule de gens faisaient d'extravagantes réflexions, en -regardant les lueurs illuminant le ciel. - -La curiosité l'engagea à demander la cause de ces rumeurs. «Nous -sommes assurément, lui répondit une femme effrayée, menacés des plus -grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel. - ---Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux -n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la réverbération -de quelques artifices que fait tirer l'impératrice de Russie à -Saint-Pétersbourg. Je suis de ce pays-là; et je dois vous dire que -comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrêmement communs, on -en fait une prodigieuse dépense à certains jours de réjouissance; et -justement le jour où nous sommes est un de ces jours.» - -Cette plaisanterie, débitée du ton le plus sérieux, passa de bouche en -bouche et tranquillisa la populace. - - -=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages paraît -appartenir à des temps fort reculés, puisque l'histoire ancienne nous -apprend que les Péloponésiens sifflèrent le roi Philippe de Macédoine, -un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques. - -Il ne faut donc considérer que comme une malice à l'adresse d'un de -ses rivaux l'épigramme célèbre où Racine explique à sa façon l'origine -des sifflets au théâtre. Selon lui, ou plutôt selon certain acteur -qu'il fait intervenir dans une discussion à ce sujet, - - ... quand sifflets prirent commencement, - C'est,--j'y jouais, j'en suis témoin fidèle,-- - C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle. - - -=472.=--Souvent, chez nos aïeux, des procès furent faits aux -animaux. - -«Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicité de nos pères,--dit -Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine -à croire le trait suivant. Le célèbre Chassemeux, né en 1481, -mort en 1541, qui fut depuis premier président du parlement de -Provence, n'étant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se -constitua d'office le défenseur des rats, au sujet d'une sentence -d'excommunication lancée par l'évêque d'Autun contre ces animaux, -qui exerçaient des ravages dans une partie de son diocèse. Il -remontra que, le terme qui avait été donné aux rats pour comparaître -étant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger -le délai, qu'il y avait pour eux plus de danger à se mettre en chemin, -que tous les chats de la région étaient aux aguets. Et, en conséquence -de sa plaisante requête, il obtint très sérieusement qu'une nouvelle -sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un -délai plus long que celui de la première sommation. - - -=473.=--Galilée, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote -suivante, qui fait voir jusqu'où la prévention pour l'autorité -d'Aristote était portée de son temps. - -Un gentilhomme était venu chez un célèbre médecin à Venise, où il -s'était rendu beaucoup de monde pour assister à une dissection que -devait faire un très habile anatomiste. - -Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantité de nerfs qui, -sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'épine du dos, et -de là se dispersaient par tout le corps, de manière qu'ils ne -touchaient le corps que par un petit filet, le médecin demanda au -gentilhomme s'il ne croyait pas à présent que les nerfs tirassent leur -origine du cerveau, et non du coeur. - -«J'avoue, répondit celui-ci, que vous m'avez fait voir la chose très -clairement, et si l'autorité d'Aristote, qui fait partir les nerfs du -coeur, ne s'y opposait, je serais de votre sentiment.» - - -=474.=--Louvois, le ministre fameux de Louis XIV, fut surnommé le -_grand vivrier_, parce qu'il fut à peu près le premier qui fit entrer -en compte, dans les projets de guerre, le soin d'assurer le -ravitaillement des troupes, et le premier qui, avant les entrées en -campagne, se préoccupa sérieusement de constituer des services chargés -de fournir à l'alimentation de l'armée. On a depuis reconnu que cette -préoccupation, entièrement négligée jusqu'alors, avait une importance -majeure. - - -=475.=--«L'étiquette, a dit Voltaire, est l'esprit de ceux qui -n'en ont pas.» Elle est quelquefois aussi la faiblesse de ceux qui en -ont. On raconte à ce propos qu'une question d'étiquette faillit -empêcher la réussite des négociations engagées pour le mariage de -Henriette de France, soeur de Louis XIII, avec le roi Charles Ier -d'Angleterre. Richelieu, traitant de cette union avec les Anglais, fut -sur le point de rompre pour deux ou trois pas de plus auprès d'une -porte que ceux-ci exigeaient. Pour ne pas céder sans compromettre -l'affaire, le grand diplomate imagina de feindre une indisposition et -de recevoir au lit les plénipotentiaires. De cette façon l'étiquette -fut sauvée, et le mariage conclu. - - -=476.=--Antoine Le Maître, qui avait acquis une grande célébrité -comme avocat plaidant, s'était retiré à Port-Royal, où il pratiquait -l'humilité des anciens solitaires. Chargé des approvisionnements de la -communauté, il alla un jour acheter un certain nombre de moutons à la -foire de Poissy. Celui qui les lui avait vendus lui ayant fait, au -moment du payement, quelque chicane sur le prix de vente, ils allèrent -s'en expliquer devant le bailli de la ville. Le Maître, sous les -dehors d'un marchand de bestiaux et sous le nom de Dransé, soutint son -droit avec l'éloquence qui lui avait attiré au palais l'admiration -universelle, quoique interrompu à chaque instant par son adversaire. -Sur quoi le magistrat impatienté: «Tais-toi, cria-t-il au chicanier, -gros lourdaud, laisse parler ce marchand. S'il fallait vider le -différend à coups de poing, je crois bien que tu en battrais une -douzaine comme lui; mais il s'agit ici de justice et de raison, et il -aura les moutons dans les conditions qu'il indique: car le bon droit -est de son côté.» Puis, se tournant du côté du prétendu Dransé: «Je -vois bien, brave marchand, reprit le bailli, que vous n'avez pas -toujours fait ce métier-ci; vous avez la langue trop bien pendue; vous -parlez d'or. Vous savez les lois et les coutumes. Je vous conseille de -quitter le commerce et d'aller au palais vous faire recevoir avocat -plaidant. Et je ne serais pas étonné s'il vous en venait autant de -gloire qu'au célèbre M. Le Maître.» - - -=477.=--Voltaire était possédé du besoin d'entendre parler de lui -ou de ses ouvrages. Quelque temps après avoir fait représenter une -tragédie nouvelle qui avait très bien réussi, on remarqua qu'il était -triste et gardait un morne silence. Mme du Châtelet, son amie, devant -qui l'on en fit l'observation, dit à ceux qui s'étonnaient: «Vous ne -devineriez pas ce qu'il a, mais je le sais. Depuis trois semaines l'on -ne s'entretient plus guère à Paris que du procès et de l'exécution -d'un fameux voleur qui est mort avec beaucoup de fermeté. C'est là ce -qui ennuie M. de Voltaire. On ne lui parle plus de sa tragédie. En -deux mots, il est jaloux du roué,» ajouta-t-elle en riant. - - -=478.=--Dans un texte de vieille chronique où il est question de -biens usurpés par un prince, l'auteur dit: «Vainement furent -présentées requêtes, dont le sire aucun compte ne voulut tenir. Et -alors n'y eut d'autre recours que les _clameurs au ciel_, dont le sire -s'émut...» - -Les clameurs au ciel étaient autrefois une forme de plainte contre -ceux qui, s'emparant de ce qui ne leur appartenait pas, étaient trop -puissants pour qu'il fût possible d'user contre eux des voies -ordinaires de la justice. On se contentait de les citer devant Dieu, -avec des cérémonies qui souvent avaient pour effet de leur inspirer de -la terreur et de les engager à la restitution. - -Ce fut ainsi que, Thomas de Saint-Jean ayant usurpé quelques terres -appartenant au monastère de Saint-Michel, les moines firent contre lui -une litanie qu'ils chantèrent publiquement, jusqu'à ce que -l'usurpateur vînt se jeter à leurs pieds en renonçant à sa prise de -possession illégitime. - -On pourrait citer plusieurs cas très significatifs de _clameurs au -ciel_. - - -=479.=--Chacun sait qu'on nomme _lazaroni_ les hommes de la -dernière classe du peuple napolitain, dont la paresse, l'insouciance -et la misère sont devenues proverbiales. Ce nom leur fut donné jadis -parce que leur misérable accoutrement, ou plutôt leur quasi-nudité, -les faisait ressembler à des malheureux sortant des hôpitaux de -Saint-Lazare vêtus seulement, selon la tradition de ces asiles -hospitaliers, d'une chemise, d'un pantalon de toile, et la tête -couverte d'un chapeau de paille. - -Voici d'ailleurs en quels termes il en est parlé par un historien de -la fameuse insurrection dite de Masaniello (qui n'était autre qu'un -lazarone): «Un ordre fut publié portant que chacun, sous peine de vie, -eût à prendre les armes pour la défense de la patrie. Cet ordre, -quoique publié par un nombre de jeunes garçons qui n'étaient armés que -de crocs et qui, pour être à demi nus, s'acquirent le nom de lazares -(ou _lazaroni_), fut ponctuellement observé, et Naples passa de la -servitude des Espagnols dans celle de ces lazares, qui furent enfin -maîtres de Naples et se rendirent si redoutables qu'un seul d'eux, -avec son croc, faisait peur à cent braves gens.» (Voy. no 275.) - - -=480.=--Notre mot _amidon_ est une traduction du mot latin -_amylon_, dérivé du mot grec _amulon_, qui veut dire _sans meule_. Et -voici pourquoi cette désignation: «Les anciens, dit M. Girardin dans -ses remarquables _Leçons de chimie alimentaire_, connaissaient -l'amidon et l'employaient en médecine. Dioscoride, Caton l'Ancien et -Pline décrivent le procédé assez grossier à l'aide duquel on -l'obtenait. On laissait le blé se ramollir dans l'eau pendant -plusieurs jours, on l'exprimait, on passait la liqueur dans un sac ou -dans une corbeille, et on étendait le résidu sur des tuiles frottées -de levain, pour qu'il s'épaissît au soleil. De là le nom de ce -produit, obtenu _sans le secours de la meule_. Pline attribue la -découverte de l'amidon aux habitants de l'île de Chio. De son temps, -l'amidon préparé dans cette île était réputé le meilleur; venaient -ensuite celui de Crète, puis celui d'Égypte.» - - -=481.=--Quand on voit une personne qui semble tout à coup mise en -état de faire des dépenses extraordinaires: «Avez-vous donc tué le -mandarin?» lui demande-t-on. - -Beaucoup d'encre a coulé pour arriver, ou plutôt pour ne pas arriver à -expliquer l'origine de ce dicton populaire. Les opinions sont restées -singulièrement partagées. Et, en somme, il paraît qu'il faut tout -simplement voir là l'écho d'une chanson plus que satirique dirigée au -dix-septième siècle contre Mazarin. Dans cette chanson, l'auteur ne -conseillait rien moins que de mettre à mort le fameux ministre; mais, -comptant bien être compris quand même, il transforma le nom du -personnage visé. _Mazarin_ devint _mandarin_, et l'on chanta: - - Pour avoir du pain et du vin - Il faut tuer le mandarin. - -Il n'y avait rien là qui donnât lieu à répression, et le trait n'était -pas moins lancé. - - -=482.=--L'on a plusieurs fois trouvé des noix dans les tombeaux -des chrétiens de la primitive Église. - -Les saints Pères, et en particulier saint Grégoire,--dit M. l'abbé -Martigny dans son _Dictionnaire des antiquités chrétiennes_,--ont -regardé les noix comme le symbole de la perfection. Ce serait donc -pour marquer la vertu consommée d'un chrétien que, dans la primitive -Église, on mettait des noix dans les tombeaux. Mais c'est surtout le -symbole du Christ que les écrivains des premiers siècles se sont plu -à y voir. - -Nous transcrivons ici un curieux passage de saint Augustin (_Sermon du -temps dominical_) qui en dira plus que tout autre commentaire: - -«La noix a dans son corps l'union de trois substances: la pellicule -verte, la coquille et le noyau. Dans la pellicule est représentée la -chair du Sauveur, qui a éprouvé en elle l'aspérité, soit l'amertume de -la passion; le noyau signifie la douceur intérieure de la divinité qui -donne la nourriture, et fournit l'office de la lumière; la coque -représente le bois de la croix, qui, en s'interposant, a séparé en -nous ce qui est extérieur de ce qui est en dedans,--l'âme -intérieure,--mais a réuni, par l'imposition du bois du Sauveur, -ce qui est terrestre et ce qui est céleste.» - -Saint Paulin de Nole exprime à peu près les mêmes idées dans une de -ses pièces de vers, _In nuce Christus_, etc.: - -«Dans la noix, c'est le Christ; le bois de la noix, c'est le Christ, -parce qu'à l'intérieur de la noix est la nourriture; la coque est à -l'intérieur, mais par-dessus est une écorce verte qui est amère. Voyez -là Dieu-Christ voilé par notre corps, lequel est fragile par la chair, -nourriture par le verbe et amer par la croix.» - - -=483.=--Quelle est la variété de rose connue dans l'histoire sous -le nom de rose de Quadragésime? - ---La rose dite de Quadragésime est une rose d'or que, depuis huit -ou dix siècles, les papes ont coutume de bénir le quatrième dimanche -du temps quadragésimal (c'est-à-dire de _carême_, car ce dernier mot -vient du latin _quadragesimus_, qui signifie quarantième, à cause du -nombre de jours d'abstinence commandés par l'Église). La bénédiction -de cette rose est faite le dimanche dit de _Lætare_ (à cause des -premiers mots de la messe de ce jour). On rapporte au dixième ou -onzième siècle l'origine de cette coutume symbolique, sans doute -inspirée par l'espèce de glorification de la rose, l'invocation à la -rose mystique (_rosa mystica_) que les fidèles répètent chaque jour en -l'honneur de la mère du Sauveur. Les papes bénissaient d'ordinaire ces -roses pour les offrir à quelque église, ou à quelque prince ou -princesse. - -Alexandre III, qui avait reçu les plus grands honneurs en France, où -il s'était réfugié par suite de ses démêlés avec Frédéric Barberousse -(1162), envoya dès son retour à Rome la rose d'or au roi Louis le -Jeune. Voici comment il s'exprime dans sa lettre au monarque -français: «Imitant la coutume qu'eurent nos ancêtres de porter une -rose d'or le dimanche de _Lætare_, nous avons cru ne pouvoir la -présenter à personne qui la méritât mieux que Votre Excellence, à -cause de sa dévotion extraordinaire pour l'Église et pour nous-même.» - -Bientôt après les papes changèrent cette galanterie en acte -d'autorité, par lequel, en donnant la rose d'or aux souverains, ils -témoignaient les tenir pour tels. C'est ainsi qu'Urbain V donna en -1368 la rose d'or à Jeanne de Sicile, en façon d'investiture, -préférablement au roi de Chypre. En 1418, Martin V consacra -solennellement la rose d'or et la fit porter sous un dais superbe à -l'empereur Sigismond, qui était alors alité. Les cardinaux, les -archevêques, les évêques, accompagnés d'une foule de peuple, la lui -présentèrent en grande pompe, et l'empereur, s'étant fait porter sur -un trône, la reçut publiquement avec beaucoup de dévotion. - -Henri VIII, qui, avant de rompre avec la papauté et de déclarer le -schisme anglican, avait mérité le titre de Défenseur de la foi, que -ses successeurs portent encore, reçut la rose d'or de Jules II et de -Léon X, etc. - -Le pape offrait souvent aussi la rose d'or aux princes qui passaient à -Rome. - -L'usage était d'ailleurs établi que le titulaire donnât cinq cents -pièces d'or à la personne chargée de la lui remettre. A vrai dire, le -présent pontifical, par le poids seul du métal, valait souvent plus du -double de cette somme. - -[Illustration: FIG. 37.--La rose d'or, le glaive et le chapeau -offerts aux rois et grands personnages par les souverains pontifes, -d'après le _Thesaurus Pontificiorum_ d'Angelo Rocca (1735).] - -La figure que nous empruntons au _Thesaurus pontificiorum_, publié par -Rocca en 1735, nous montre l'aspect de la rose, ou plutôt du rosier -d'or, que les pontifes offraient aux princes de la chrétienté, en y -joignant comme autres emblèmes d'investiture, d'après les traditions -bibliques, le glaive et le chapeau richement ornementés. Ce modèle est -celui qui fut établi sous le pontificat de Sixte-Quint. Les rameaux et -les fleurs de ce rosier sont parsemés de pierres fines; dans la fleur -centrale, une cavité est ménagée pour recevoir, au moment de la -bénédiction, du baume et du musc. Le rosier est porté sur un pied en -vermeil, orné d'un écusson aux armes du pape donateur. - -Depuis le dix-septième siècle, le don de la rose d'or n'a plus aucun -caractère religieux. Les pontifes ne l'envoient que comme témoignage -courtois d'affection pastorale aux chefs d'État qui ont fait preuve de -dévouement aux intérêts de la religion. - - -=484.=--Quand les fleurs du colchique d'automne, espèces de -longues tulipes d'un violet pâle, se montrent dans les prairies -humides, c'est-à-dire vers le milieu d'octobre, les jours sont assez -raccourcis pour que les campagnards doivent commencer à utiliser les -_veillées_. De là les noms de _veillottes_ ou _veilleuses_ données à -ces fleurs, qu'on appelle aussi _ferme-saison_, parce qu'elles sont -en quelque sorte les dernières de l'année. C'est là une plante dont -l'évolution florale et la fructification s'effectuent dans des -conditions singulières. La fleur qui paraît en automne est formée d'un -long tube très frêle, s'épanouissant en six segments, dans le centre -desquels se trouvent six étamines et un long pistil à trois divisions, -correspondant à un ovaire restant sous terre. Aucune feuille, aucun -calice, n'accompagne la fleur, qui ne tarde pas à se flétrir; mais au -printemps les feuilles, partant d'une racine bulbeuse, viennent au -jour, entourant un fruit en capsule qui vient mûrir et répandre ses -graines au soleil. Si l'on veut se rendre compte de ces diverses -dispositions, l'on n'a qu'à enfoncer une houlette de jardinier auprès -d'une fleur de colchique, et l'on ramènera au jour un bulbe sur lequel -se voient l'ovaire et le germe des feuilles qui doivent sortir de -terre au printemps. - -La primevère, qui est une des premières fleurs de l'année, a reçu le -nom vulgaire de _coucou_, parce que l'oiseau de ce nom commence -ordinairement à chanter quand on la voit paraître. - - -=485.=--Le ministre Turgot proposa un grand nombre de réformes, -que ceux qui étaient intéressés à maintenir les abus empêchèrent de -prévaloir. Il fut ridiculisé. «C'est, dit un historien, la monnaie -dont les Français payent souvent le bien qu'on veut leur faire: par -allusion aux projets de Turgot, qui furent considérés comme des -sottises, on inventa des tabatières fort _plates_, qu'on appela des -_turgotines_ ou des _platitudes_. Il n'en fallut pas davantage pour -discréditer toutes les opérations et intentions du ministre bon -patriote. Quand on se rencontrait au spectacle, en société, à la -promenade, c'était à qui montrerait _sa platitude_ le premier; et de -rire, et de dauber sur le réformateur, qui dut se retirer...» - -Mais bientôt le moment vint où se firent par la violence les réformes -que la raillerie avait fait échouer. - - -=486.=--Pourquoi la Confédération helvétique porte-t-elle le nom -général de _Suisse_ (Schwitz), qui est le nom particulier d'un de ses -cantons? - ---La ligue helvétique fut premièrement formée en 1307 par les -trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald, afin d'échapper à la -tyrannie de l'Autriche. Cinq autres cantons vinrent se joindre bientôt -à la ligue; on les nomma dès lors les huit anciens. Après les -batailles de Sempach (1386) et de Noefels (1389), l'indépendance -helvétique était assurée, mais la discorde éclata entre les cantons: -Zurich s'allia à l'Autriche, les autres cantons au contraire restèrent -groupés autour de Schwitz et arborèrent ses couleurs, le blanc et le -rouge, tout en prenant le nom de Schwitzer ou Suisse, qui passa plus -tard à toute la nation. - - -=487.=--Charles-Quint avait pris en affection le 24 février, -parce qu'il avait remarqué qu'il avait été toujours heureux ce -jour-là: - - Le 24 février 1500, jour de sa naissance; - Le 24 février 1525, ses troupes gagnent la bataille de Pavie; - Le 24 février 1527, son frère est élu roi de Bohême; - Le 24 février 1529, il est sacré par le pape Clément VII, qui lui - confère trois couronnes; - Le 24 février 1540, il apaise la révolte des Gantois; - Le 24 février 1556, il abdique l'empire; - Ajoutons qu'il meurt enfin le 21 septembre 1558. - - -=488.=--Galien a appelé la laitue l'herbe des anciens sages. Un -grand usage de cette plante--disait un célèbre médecin du siècle -dernier--serait très propre à remédier à une maladie trop commune -dans les grandes villes, l'hypocondrie. Il paraît que ce fut la base -du traitement qu'employa jadis Antonius Nursa pour guérir Auguste, ce -qui lui mérita les honneurs d'une statue érigée devant le palais de -l'empereur. Les vertus de la laitue résident dans son suc, qui est -analogue, mais avec plus de douceur, à celui du pavot. C'est pourquoi -l'on doit la conseiller à toute personne affligée d'insomnie. - - -FIN - - - - -TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES - -_Les chiffres de cette table correspondent non aux pages, mais aux -numéros d'ordre des articles._ - - - A - - Abécédaires, sectaires du seizième siècle, 391 - - Abricotier (Jeu de mots sur), 327 - - Absinthe (Allusion par le nom de l'), 417 - - Académie silencieuse, 292 - - Académie sous Henri III, 97 - - Académie (Visites pour l'), 202 - - Accent étranger, 453 - - Acclimater, 46 - - Aéronaute rançonné, 377 - - Aérostats (Ancienne idée des), 1 - - Agriculture (Date du mot), 215 - - Ail (Diverses appréciations de l'), 439 - - A la bonne heure! 133 - - Al, article arabe, 148 - - Alais (Le pont), 363 - - Albret (Jeanne d'), 338 - - Alouettes (Le ciel et les), 238 - - Alphabet entier dans un vers, 129 - - Amateur de tableaux avare, 468 - - Ambroise (Saint), 93 - - Amidon (D'où vient le mot), 480 - - Amiral (D'où vient le nom d'), 296 - - Anagramme sur Damiens, 419 - - Anagrammes (Origine des), 303 - - Anecdote (Sens divers du mot), 360 - - Anémone (Graines d'), 81 - - Angélus du duc de Bourgogne, 74 - - Animaux préservant du suicide, 83 - - Animaux (Procès aux), 472 - - Anitus et Mélitus, 253 - - Anne d'Autriche, 420 - - Anne de Bretagne, 45 - - Annibal sur les Alpes, 282 - - Apéritifs, 123 - - A pied (Être mis à), 387 - - Applaudisseur intéressé, 71 - - Araignée bonne conseillère, 422 - - Arbres (Ames des), 54 - - Arbres détruits, 53 - - Ardoise (Étymologie d'), 122 - - Arête de poisson, 226 - - Aristote (Autorité d'), 473 - - Armes chargées par la culasse, 172 - - Arnauld d'Andilly, 202 - - Artillerie (L') et les nuages, 241 - - Assassin (Cul-de-jatte), 131 - - Assassin (D'où vient le mot), 297 - - Assises de Jérusalem, 142 - - Astuce (D'où vient le mot), 385 - - Aureng-Zeb et les mendiants, 191 - - Aurore boréale expliquée, 470 - - - B - - Bacon (Roger), 416 - - Bâle (Horloge de), 110 - - Ballard, chimiste, 190 - - Bambochade, 280 - - Barbe ecclésiastique, 251 - - Baron, comédien, 96 - - Barricade (D'où vient le mot), 438 - - Bâti en un jour (Paris non), 455 - - Bauzée (Vers du grammairien), 450 - - Beauvais (OEufs de), 118 - - Bedford, semeur de glands, 10 - - Beethoven, 29 et 60 - - Bernard (Le pauvre prêtre Claude), 205 - - Berner, 198 - - Bicoque, 265 - - Blanchard, aéronaute, 377 - - Blanchet (Abbé), 292 - - Blouse, blouser, 266 - - Bockelson ou Jean de Leyde, 90 - - Boissons chaudes, 31 - - Bologne (Seau de), 17 - - Bonhomme vit encore (Petit), 243 - - Boniface IX (La mère du pape), 451 - - Bonnet (Guerre du), 155 - - Bonnet rouge, 92 et 186 - - Borgia (François), 24 - - Bouchers exclus du jury, 314 - - Boufflers (Épitaphe de), 320 - - Bouillon (Godefroy de), 142 - - Boulanger de Venise, 380 - - Boulangères grecques, 26 - - Bourbons (Nom des), 13 - - Bourguignons éventrés, 291 - - Boursault (Vers de), 223 - - Bourse (Hommage à la), 229 - - Bouts-rimés (Premiers), 355 - - Bouvard, médecin célèbre, 85 - - Breuvage américain, 15 - - Bridaine (Le P.), 286 - - Briquet dans les armes de Bourgogne, 374 - - Brocard, 426 - - Brocanter, brocanteur, 426 - - Brome (Découverte du), 190 - - Bruce (Robert), 176 et 422 - - Buffon, 300 et 421 - - Bulle des enfants romains, 235 - - Burton (Robert), auteur anglais, 322 - - - C - - Cafarelli, chanteur, 248 - - Café (Le meilleur), 372 - - Cailhava, auteur comique, 71 - - Calais (Siège de), 379 - - _Calam, calamus_, 293 - - Calicot (Monsieur), 140 - - Calomel, 214 - - Camus, évêque de Belley, 287 - - Canaille chrétienne, 137 - - Canaille (Étymologie de), 318 - - Cap et chef, 242 - - Capitole, centre de l'empire, 178 - - Capitoul ombrageux, 460 - - Carat, graine servant de poids, 305 - - Cardan (Lampe de), 321 - - Carnie (Princes de), 82 - - Cascaveaux, révoltés de Provence, 408 - - Cathédrale en vente, 231 - - Cauchy, mathématicien, 68 - - Celsi (doge de Venise), 75 - - Censure (Naïveté de la), 212 - - Cercle, moyen d'égalité, 332 - - César (Superstition de Jules), 12 - - Chabrol (Réplique de M. de), 20 - - Chaland et achalander, 219 - - Chant (Enseignement du), 248 - - Chanter à table et au myrte, 28 - - Chanter pouille, 26 - - Chapelle, poète, 269 - - Chardon, emblème national, 290 - - Charges vénales, 80 - - Charlemagne et son fils, 151 - - Charles d'Anjou, roi de Sicile, 182 - - Charles IV de Lorraine (Vers de), 353 - - Charles de Navarre, 100 - - Charles II, roi d'Angleterre, 308 - - Charles-Quint, 260, 306, 365 et 487 - - Charles VI, 69 - - Chasseurs à exclure du jury, 314 - - Chat (Deuil pour un), 334 - - Châtel, petit-fils de Noé, 313 - - Chauvin et chauvinisme, 187 - - Cherubini, 369 - - Chesterfield (Lord), 149 - - Cheval au théâtre, 159 - - Chevaliers romains mis à pied, 387 - - Chic, 38 - - Chicha, boisson de maïs, 15 - - Chien de saint Roch, 432 - - Chien fidèle, 124 - - Chiens héritiers, 279 - - Chilpéric grammairien, 463 - - Chrysocale, 160 - - Cierges servant d'horloges, 267 - - Cigales chez les Athéniens, 324 - - Ciguë ancienne et moderne, 78 - - Cimarosa, 369 - - Cinq tous (Les), 344 - - Clameurs au ciel, 478 - - Clermont-Tonnerre (évêque), 137 - - Coeur (Jacques), 259 - - Coiffure des forçats, 92 - - Coiffures extravagantes, 193 - - Colbert, 77 et 412 - - Colchique, fleur d'automne, 484 - - Colomb (Mort de Christophe), 264 - - Colophane et colophone, 180 - - Comédien (Vanité de), 96 - - Compositeurs célèbres (Manies des), 369 - - Contes de Perrault, 3 - - Coqs (Combats de), 16 - - Corail hygiénique, 261 - - Coran ou Alcoran, 148 - - Corbillards, 30 - - Corbinelli, 49 - - Corde, mesure pour le bois, 349 - - Cordiers (Le patron des), 249 - - Corneille (Cheval dans une pièce de), 159 - - Cornette des religieuses, 222 - - Corvéable et taillable, 170 - - Coteaux (Ordre des), 169 - - Cotrets ou cotterets, 189 - - Coucou (Fleur de), 484 - - Coureur et escargot, 66 - - Course aux flambeaux, 243 - - Courses _plates_, 244 - - Couteaux pointus et couteaux ronds, 138 - - Coytier, médecin de Louis XI, 327 - - Crevés (Petits), 207 - - Cromwell retenu en Angleterre, 163 - - - D - - Damiens régicide, 419 - - Démocrite, 147 - - De, particule nobiliaire, 120 - - Desbarreaux, poète, 348 - - Destruction (Moyens de), 250 - - Deuil (Diverses façons de porter le), 388 - - Dissipateur corrigé, 268 - - Doigt (Etre montré au), 345 - - Dosa (L'aventurier Georges), 331 - - Drageoir (Usage du), 261 - - Drap mortuaire tricolore, 220 - - Droite et gauche, 65 - - Droits d'auteurs, 382 - - Du Belloy, poète dramatique, 379 - - Dubois (Cardinal), 246 et 312 - - Ducis, poète, 458 - - Dumanet (Le soldat), 187 - - - E - - Éclairage, 36 et 321 - - Écossais (Palladium), 48 - - Écosse (Emblème national de l'), 290 - - Édouard Ier, roi d'Angleterre, 411 - - Effigie (Exécution en), 272 - - Elbe (Retour de l'île d'), 43 - - Empoisonneur (Prince), 100 - - Enfant (Premiers cris de l'), 317 - - Enfer (rue d'), 204 - - Ennemis généreux, 236 - - Enregistrer, 396 - - Épervier (Artois, fief de l'), 98 - - Épices, épiceries, 274 - - Épingles (tiré à quatre), 84 - - Érostrate rustique, 121 - - Erreur judiciaire, 380 - - Escargot (Pari contre un), 66 - - Espagnol (Chapelet de l'), 119 - - Étiquette diplomatique, 475 - - Étriers (Invention des), 125 - - Excommunication judiciaire, 410 - - Exécution en effigie, 272 - - _Expende Annibalem_, 402 - - Évanescents (Rayons), 68 - - - F - - Farces au théâtre, 195 - - Féliciter (Le verbe), 196 - - Felton, 342 - - Femme (Conseil de), 51 - - Femmes docteurs en droit, 247 - - Femmes électeurs, 143 - - Fer dans le sang, 406 - - Fermier (La pluie sur le), 400 - - Ferté (Maréchal de la), 289 - - Feux d'artifices, 436 - - Figues (Mâcheurs de), 390 - - Flambeaux (Course aux), 243 - - Fleury, acteur, 39 - - Fontenelle (Obligeance de), 108 - - Forçats (Coiffure des), 92 - - Formules fatidiques, 88 - - Fourmis chez les Athéniens, 325 - - France pouvant payer sa gloire, 91 - - François Ier, 11, 316 et 365 - - Francs-Bourgeois (Rue des), 216 - - Francs-maçons (Le secret des), 109 - - Funérailles républicaines, 220 - - - G - - Galilée, 147 - - Galles (Le premier prince de), 213 - - Galoches et galochiers, 257 - - Galois (La secte des), 467 - - Gambades (Privilège de), 203 - - Gand (Jeux de mots sur), 306 - - Gargouille (Procession de la), 150 - - Gauche et droite, 65 - - Gazetier cuirassé, 149 - - Gilbert (Derniers vers de), 32 - - Glace chez les anciens, 31 - - Gluck et gluckistes, 369 et 456 - - Gobant, fils de Charlemagne, 151 - - Gothique (Écriture), 9 - - Gouffé (Couplets d'Armand), 8 et 30 - - Gourmand (Fin d'un), 70 - - Gourmandise (Experts en), 390 - - Grasseyement au dix-septième siècle, 277 - - Gratter à la porte, 175 - - Grimm, 36 - - Grimod de la Reynière, 70 - - Grotesque, 64 - - Guadeloupe (Le nom de la), 378 - - Guerre (Pensées sur la), 7 - - Guesclin (Bertrand du), 359 - - Gustave-Adolphe, 304 - - Gustave Vasa, 270 - - - H - - Habitude perdue, 24 - - Hanovre (Pavillon de), 262 - - Hareng (Fécondité du), 376 - - Harengères et boulangères, 26 - - Harlay (François de), 246 - - Harmonie imitative, 168 - - Harpe dans les armes d'Irlande, 14 - - Haschisch, 297 - - Haydn, 369 - - Helvétius (Mme), 139 - - Henri III (Idées funèbres de), 423 - - Henri IV, 80 et 211 - - Henri VIII, 483 - - _Henriade_ corrigée, 399 - - Héritier (Obligation d'un), 229 - - Heures à Rome, 394 - - Heureux (Nul n'est), 157 - - Holberg, auteur danois, 245 - - Homicide (Rachat de l'), 6 - - Honoré (La pelle de saint), 395 - - Horloge de Bâle, 110 - - Hospital (Chancelier de l'), 104 - - Hussards (Premiers), 33 - - Hypocras, boisson, 307 - - - I - - Impôt et tonnerre, 69 - - Incroyables (Langage des), 277 - - Inoculation en Chine, 234 - - Instruction et pendaison, 130 - - Irlande (Armes d'), 14 - - Isabeau de Bavière, 69 - - Ivresse, mesure hygiénique, 185 - - - J - - Jacques II, roi d'Angleterre, 443 - - Jaloux d'un supplicié, 477 - - Jean de Leyde, 90 - - Jean sans Peur, 74 - - Jeanne d'Albret, 338 - - Jeannette (Croix à la), 224 - - Jeannot (Rôle de), 224 - - Jérusalem (Assises de), 142 - - Jésuites (Écorce des), 52 - - Jeux de mains, jeux de vilains, 294 - - Jonché (D'où vient), 340 - - Joug, emblème de mariage, 339 - - Jour heureux, 487 - - Joyeuse (Maréchal de), 211 - - Juges (Maudire ses), 174 - - Juifs de Metz, 289 - - Jurés récusés, 79 - - Jussienne (Rue de la), 404 - - - K - - Kean, acteur célèbre, 39 - - Klim (Voyages de Nicolas), 245 - - - L - - La Condamine, 301 et 302 - - Lætitia Bonaparte (Mme), 87 - - La Harpe, écrivain, 456 - - Lait (Régime du), 5 - - Laitue (Vertus de la), 488 - - Lamotte (Fable de la), 392 - - Lampe de Cardan, 321 - - Lampions (Usage des), 436 - - Lapins dévastateurs, 370 - - Latude (Captivité de), 136 - - Launoy (Jean de), 283 - - Laver la tête à quelqu'un, 459 - - Lazaroni (D'où vient le nom de), 479 - - Legouvé (Gabriel), 433 - - Leibnitz, 1 - - Liégeois (Palladium des), 454 - - Lipogrammes, 128 - - Lis (Fleurs de), 102 - - Lit de justice, 106 - - Littérateur, titre non avoué, 371 - - Livres (Location de), 343 - - Lois modifiées, 393 - - Loterie et loto, 86 - - Louis XII (Monnaie de), 45 - - Louis XIII (La santé de), 384 - - Louis XIII barbier, 72 - - Louis XIII et Anne d'Autriche, 420 - - Louis XIV, 2, 40, 58, 113 et 250 - - Louis XV, 250 et 330 - - Louis-Philippe, 85 - - Louverture (Toussaint), 401 - - Louvois, 474 - - Lunettes (Manie des), 261 - - Lustre, terme chronologique, 146 - - Luynes (Albert de), 417 - - Lycée (Le nom de), 76 - - - M - - Mâcon (Vin de), 252 - - Madrid, château de François Ier, 316 - - Mains de Mme de Montmorency, 431 - - Maladie retrouvée, 409 - - Malherbe, 285 et 366 - - Malibran (Mort de la), 67 - - Manceaux et Normands, 117 - - Manchon de fourrure, 161 - - Mandarin (Tuer le), 481 - - Mangeurs (Grands), 58 - - Marlborough (Avarice de), 434 - - Marly (Pour aller à), 40 - - Marronnier d'Inde, 81 - - _Marseillaise_ (Exécution de la), 465 - - Marseille (Origine de), 101 - - Marseille (Théâtre de), 288 - - Martyre (Discussion à propos de), 269 - - Masaniello, 275 et 479 - - Mathématiques (Réprobation des), 466 - - Matinées dramatiques, 95 - - Maupeou (Chancelier), 254 - - Maurice de Saxe, 464 - - Mausolée (Usage du mot), 366 - - Mauve, aliment, 166 - - Mazagran, boisson, 183 - - Mazarin au jeu, 319 - - Médard (Pluie de saint), 181 - - Médecin (Joie d'un), 409 - - Mélancolie (Anatomie de la), 322 - - Mélitus et Anitus, 253 - - Mémoires étonnantes, 19 - - Meuniers (Droit des), 153 - - Meusnier (Anne), 153 - - Mexicains et Espagnols, 236 - - Michel-Ange et l'amateur, 468 - - _Miserere_ (L'auteur du), 156 - - Mite et mitonner, 62 - - Modes bizarres, 261 - - Monocle (Mode du), 261 - - Monosyllabes (Vers en), 42 - - Monsieur, frère du roi, 458 - - Montausier (Duc de), 107 - - Mont-de-piété (Fondation du), 141 - - Montesquieu, 7 - - Montmaur (Pierre de), 284 - - Montmorency (La duchesse de), 431 - - Montpazier et Villefranche, 329 - - _Moretum_ de Virgile, 407 - - Mornay et Sully, 399 - - Mort (Représentation du), 200 - - Mots (Vicissitudes du sens des), 435 - - Mots historiques (Attribution des), 85 - - Mots simples et composés, 103 - - Mouchettes (Énigme sur les), 260 - - Mourir sans difficulté, 255 - - Moustaches, gage de bravoure, 132 - - Mozart, 36 et 156 - - Musc (Passion du), 233 - - Muscade (Aimez-vous la?), 351 - - Musique comme remède, 405 - - Musique italienne, 271 - - Musique militaire, 50 - - Musique (Pays de), 245 - - - N - - Nage en honneur chez les Romains, 429 - - _Nain jaune_ (Journal _le_), 43 - - Napoléon, 20, 43, 99, 124, 139, 323 et 428 - - Napolitains (Révolte des), 275 - - Natation (École de), 22 - - Nicole (Pseudonyme de), 383 - - _Nicomède_ (Tragédie de), 350 - - Niveau (D'où vient le mot), 63 - - Noblesse achetée, 414 - - Noblesse ancienne, 313 - - Noblesse sans particule, 120 - - Noces salées, 338 - - Noix (Symbolisme des), 482 - - Noms de famille, 364 - - Noms défigurés, 258 - - Normands et Manceaux, 117 - - Nuages (L'artillerie et les), 241 - - Numérotage des maisons, 152 - - - O - - Obligeance (Date du mot), 210 - - OEufs dans le même panier, 223 - - Oiseaux voleurs, 171 - - Omelette (Bruit pour une), 348 - - Orchestre (Chefs d') dans l'antiquité, 188 - - Orgues de Barbarie (Éloge des), 457 - - Orme (Attendre sous), 105 - - Ossements royaux, 411 - - Ost (Le droit d'), 397 - - Oui (Origine du mot), 354 - - - P - - Paësiello, compositeur, 369 - - _Palladium_, 48 et 454 - - _Panem et circenses_, 115 - - Panse et danse, 28 - - Pantomime, 273 - - Parasites (Montmaur, prince des), 284 - - Parnasse (Mont-), 216 - - Passeports révélateurs, 461 - - Parvis (Le mot), 55 - - Passerat (Vers de), 97 - - Pâtés (Interdiction des petits), 167 - - Pavillon (Vers du poète), 353 - - Peigne (Gratter du), 175 - - Pelle de saint Honoré (La), 395 - - Pendaison et instruction, 130 - - Pendre (A) et à dépendre, 4 - - Pensées (Culture des), 352 - - Perrault (Contes de), 3 - - Perron, palladium des Liégeois, 454 - - Perruques (Histoire des), 309 - - Phébus (Faire du), 462 - - Phonographe (Idée ancienne du), 154 - - Phosphore (Emploi du), 367 - - Piano (Poids d'un morceau de), 23 - - Piccinistes et gluckistes (Querelle des), 456 - - Picpus (Le nom de), 57 - - Pie voleuse, 171 - - Pièces de théâtre achetées aux auteurs, 382 - - Pied (Être mis à), 387 - - Pierre des rois d'Écosse, 48 - - Pigalle et ses critiques, 135 - - Piis (Vers de), 168 - - Pile ou face (Jeu de), 298 et 413 - - Piron (Pièce préférée de), 310 - - Pivoine, fleur de la Pentecôte, 278 - - Plaideur anonyme, 476 - - Plaisir (Tel est notre), 179 - - Platitudes ou turgotines, 485 - - Platon (Le nom de), 164 - - Pluie (Saints de la), 181 et 281 - - Plumes à écrire, 293 - - Pois cuits, 403 - - Pois (Petits), 464 - - Poisson, auteur comique, 277 - - Pompadour (Mme de), 136 - - Pot (Tourner autour du), 433 - - Poussah (Le nom de), 197 - - _Pou-taï_, dieu chinois, 197 - - Prédicateur bizarre, 375 - - Préférences nationales, 447 - - Présence d'esprit, 469 - - Présentation (Listes de), 332 - - Prêtre (Le pauvre), 205 - - Prévention littéraire, 392 - - Procès (Combat terminant un), 440 - - Procureur puni, 41 - - Prononciation vicieuse, 418 - - Prose mise en musique, 326 - - Provençale (Langue), 206 - - Publicains, 194 - - Puff et puffisme, 38 - - Pulchérie, soeur de Théodose, 358 - - Pyrrhon le Sceptique, 299 - - Pythagore (Le voile de), 116 - - - Q - - Quartier (Ne point faire de), 448 - - Que chantez-vous là? 386 - - Question (Mettre à la), 184 - - Quinquina, 52 - - _Quiproquo_, 232 - - Quintilien (OEuvres de), 104 - - - R - - Rabat (Le), 27 - - Rabelais, 123 - - Racine et les jésuites, 445 - - Ragots (Faire des), 25 - - Raphaël (Repartie de), 381 - - Ravitaillement militaire, 474 - - Régate (D'où vient), 134 - - Reine (Ne touchez pas à la), 240 - - Reines blanches, 388 - - Rembrandt (Planches de), 34 et 44 - - René d'Anjou cultive les pensées, 352 - - République (Brouillé avec la), 350 - - Répulsions, 442 - - Revenants dans l'antiquité, 425 - - Révolte (Chemin de la), 347 - - Révolution (Causes de la), 218 - - Revolver (Ancienneté du), 172 - - Richelieu musqué (Maréchal de), 233 - - Richelieu (Politesse du cardinal de), 209 - - Rien et chose, 126 - - Rien faire et ne rien faire, 227 - - Rimes normandes, 418 - - Robert Bruce (Voeu de), 176 - - Robes à queue, 357 - - Roch (Saint) et son chien, 432 - - Rogne et rouge, 127 - - Rohan (Chevalier de), 225 - - Roi des pauvres, 35 - - Rois (Dépossession des), 430 - - Roman (D'où vient le mot), 199 - - Romarin, signe d'infamie, 228 - - Rose de Quadragésime, 483 - - Roseau à écrire, 293 - - Roses (La baillée des), 177 - - Rossini et ses biographes, 368 - - Roue (Invention de la), 125 - - Roué (D'où vient le mot), 312 - - Rouge (La couleur), 246 - - Rouleau (Être au bout de son), 238 - - Rousseau (J-J) et Louis XV, 398 - - Royale (Barbe à la), 72 - - Rudiger (Anagramme de), 414 - - - S - - Sac (Origine du mot), 337 - - Sacchini, compositeur, 369 - - Sachoir (Verbe), 73 - - Sadi (Le sage), 444 - - Saint-Sauveur (Rue), 362 - - Saints (Dénicheur de), 283 - - Salade de Sixte-Quint, 221 - - _Sanctus_ (Attendre quelqu'un au), 295 - - Sancy (Diamant de), 21 - - Sandwichs, pourquoi nommés ainsi, 144 - - Sang (Fer dans le), 406 - - Santé (Boire à la), 346 - - Sarti, compositeur, 369 - - Sauvages et civilisés, 201 - - Scabieuse, fleur, 328 - - Scépeaux de Vieilleville, 291 - - Sceptique (Mot de), 299 - - Scribe (Couplet de), 140 - - Scribe et Meyerbeer, 427 - - Scrofulaire, plante médicinale, 449 - - Seau enlevé (Le), 17 - - Séguier (Le chancelier), 138 - - Senef (Bataille de), 94 - - Sépulture royale, 113 - - Séquelle, 263 - - Serfs en France (État des), 389 - - Serpent, signe symbolique, 424 - - _Shake hand_, 145 - - _Siège de Calais_, tragédie, 379 - - Sifflets (Origine des), 471 - - Silence (Club du), 37 - - Silence (Signe du), 56 - - Silencieuse (Académie), 292 - - Sixte-Quint, 11, 41, 221 et 446 - - Solitude, 217 - - Sorts des saints (Prendre les), 47 - - Soufflet, injure grave, 336 - - Soufre (Divers états du), 239 - - Souliers (Égyptiennes sans), 333 - - Souverains (Longévité des), 77 - - Spectateurs (Grève de), 288 - - Strafford (Mort de), 59 - - Sucre d'orge, 162 - - Suicide (Animaux empêchant le), 83 - - Suicides autorisés, 335 - - Suisse (Nom de la), 486 - - Superstition de Tycho-Brahé, 18 - - Superstitions agricoles, 88 - - Supplice de Dosa, 331 - - Swithin (Saint), 281 - - - T - - Tabac (Réprobation du), 437 - - Tabac (Supplice des preneurs de), 311 - - Tabac (Usage du), 61 - - Taillable et corvéable, 170 - - Talleyrand mourant, 85 - - Tamerlan, 51 - - Tandem (Attelage en), 192 - - Tarquin l'Ancien, 235 - - _Te Deum_ chanté des deux parts, 94 - - _Te Deum_ au lieu de _De profundis_, 94 - - Temps (Mesure du), 267 - - Terme (Le Dieu), 356 - - Tessin (Épitaphe du comte de), 157 - - Testons (Écus et), 45 - - Testaments (Bizarrerie des), 279 - - Tête (Le mot), 242 - - Thémistocle, 16 - - Théodose excommunié, 93 - - Théodose le Jeune, 358 - - Thévenot de Morande, 149 - - Titres (Manie des), 361 - - Toison d'or (Fondation de la), 374 - - Tombeau de Napoléon, 428 - - Tonnerre et impôt, 69 - - Torture judiciaire, 184 - - Tourner autour du pot, 433 - - Transports (Moyens de), 276 - - Tu et vous (Usage de), 373 - - Turenne (Conversion de), 173 - - Turgot et turgotines, 485 - - Tycho-Brahé (Superstition de), 18 - - - V - - Vacances (Époque des), 112 - - Vasa (Gustave), 270 - - Vélocifères (Couplets sur les), 8 - - Vélocipède (Le premier), 452 - - Vendredi, jour heureux, 11 - - Venise (Police de), 114 et 256 - - Verges pour les écoliers, 111 - - Vers d'opéra, 427 - - Victoires de Louis XV, 330 - - Vielle, instrument monocorde, 441 - - Vieux de la Montagne, 297 - - Villars (Duc de), 288 - - Villars (Maréchal de), 206 - - Villefranche et Montpazier, 329 - - Vinaigre, boisson romaine, 89 - - Vinaigre rompant les rochers, 282 - - Vinaigre de la Passion, 89 - - Violette, emblème napoléonien, 99 - - Vitres en papier, 36 - - Vivienne (Rue), 158 - - Vivres assurés aux armées, 474 - - Voie lactée (Composition de la), 147 - - Voiture de Napoléon, 323 - - Voitures publiques, 276 - - Volange, acteur, 224 - - Voleur déguisé en cardinal, 341 - - Voltaire, 253, 315, 392, 399 et 477 - - Vote des femmes, 143 - - Votes pédestres, 208 - - Vous et tu, 373 - - Voyages imaginaires, 245 - - - W - - Wendrock, pseudonyme de Nicole, 383 - - - Y - - Y (A propos de la lettre), 230 - - - Z - - Zingarelli, 369 - - Zizanie, 165 - - - SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE - Jules BARDOUX, Directeur. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Curiosités Historiques et Littéraires, by -Eugène Muller - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES HISTORIQUES ET LITTERAIRES *** - -***** This file should be named 41116-8.txt or 41116-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41116/ - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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