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diff --git a/41114-h/41114-h.htm b/41114-h/41114-h.htm
index d4faa4f..78c394a 100644
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-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
-<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 5; Author: H. Taine.</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 5; Author: H. Taine.</title>
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<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41114]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-
-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
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-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41114 ***</div>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
-LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
-<p class="p2 center">TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE<br>
+<p class="p2 center">TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE<br>
LES CONTEMPORAINS</p>
<div class="advert">
-<p class="p4 center">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (Librairie Hachette):</p>
+<p class="p4 center">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (Librairie Hachette):</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>, in-18, 5<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">La Fontaine et ses fables</span>, in-18, 4<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">Essai sur Tite Live</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">Les philosophes classiques du dix-neuvième siècle</span>, in-18, 3<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">Essais de critique et d'histoire</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">Nouveaux essais de critique et d'histoire</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
-<li><span class="smcap">Vie et opinions de M. Graindorge</span>, in-18, 4<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>, in-18, 5<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">La Fontaine et ses fables</span>, in-18, 4<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Essai sur Tite Live</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Les philosophes classiques du dix-neuvième siècle</span>, in-18, 3<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Essais de critique et d'histoire</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Nouveaux essais de critique et d'histoire</span>, in-18, 2<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="smcap">Vie et opinions de M. Graindorge</span>, in-18, 4<sup>e</sup> édition.</li>
<li><span class="smcap">Voyage en Italie</span>, 2 volumes in-8.</li>
</ul>
-<p class="p2 center">(Librairie Germer-Baillière.)</p>
+<p class="p2 center">(Librairie Germer-Baillière.)</p>
<ul class="none">
<li><span class="smcap">Philosophie de l'art</span>, in-18.</li>
<li><span class="smcap">Philosophie de l'art en Italie</span>, in-18.</li>
-<li><span class="smcap">De l'idéal dans l'art</span>, in-18.</li>
+<li><span class="smcap">De l'idéal dans l'art</span>, in-18.</li>
<li><span class="smcap">Philosophie de l'art dans les Pays-Bas</span>, in-18.</li>
</ul>
</div>
-<p class="p4 center small">10616.&mdash;Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
+<p class="p4 center small">10616.&mdash;Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
- LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+ LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
<p class="p2 center">PAR H. TAINE</p>
-<p class="p4 center">TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE<br>
+<p class="p4 center">TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE<br>
LES CONTEMPORAINS</p>
-<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
<p class="p4 center">PARIS<br>
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N<sup>o</sup> 77<br>
1869<br>
- Droits de propriété et de traduction réservés</p>
+ Droits de propriété et de traduction réservés</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="pageI" name="pageI"></a>(p. I)</span> AVERTISSEMENT.</h2>
-<p>Ce volume est le complément de l'<i>Histoire de la littérature
-anglaise</i>; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est
-autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées
-qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état
-d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en
-système. Quand les documents ne sont encore que des indices,
-l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la
-vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits
-qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra
-écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que
-l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les
-esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés;
-on peut les considérer comme des <i>spécimens</i> qui représentent les
+<p>Ce volume est le complément de l'<i>Histoire de la littérature
+anglaise</i>; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est
+autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées
+qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état
+d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en
+système. Quand les documents ne sont encore que des indices,
+l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la
+vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits
+qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra
+écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que
+l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les
+esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés;
+on peut les considérer comme des <i>spécimens</i> qui représentent les
traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction
-générale de l'esprit public.</p>
+générale de l'esprit public.</p>
-<p>Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y
-a des historiens comme Hallam, <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> Buckle et Grote; à côté de
+<p>Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y
+a des historiens comme Hallam, <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> Buckle et Grote; à côté de
Dickens et de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte
-Brontë, mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à
-côté de Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté
+Brontë, mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à
+côté de Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté
de Stuart Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert
-Spencer. Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui
-écrivent sans les signer les articles des revues, et qui, comme des
-soldats dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les
-généraux les facultés et les inclinations de leur temps et de leur
+Spencer. Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui
+écrivent sans les signer les articles des revues, et qui, comme des
+soldats dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les
+généraux les facultés et les inclinations de leur temps et de leur
nation. Si l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude
d'esprits divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants
-que j'ai déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation
-anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est
-national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à
-ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme,
-toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais
-très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et
-cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses
-aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe
-n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples
-de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les
-institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie,
-je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la
-conscience <span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> solitaire de chaque homme, et à cette autorité
-universelle que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par
-l'autre et contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de
-l'expérience et à leur propre accord.</p>
+que j'ai déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation
+anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est
+national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à
+ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme,
+toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais
+très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et
+cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses
+aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe
+n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples
+de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les
+institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie,
+je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la
+conscience <span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> solitaire de chaque homme, et à cette autorité
+universelle que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par
+l'autre et contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de
+l'expérience et à leur propre accord.</p>
<p>Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces
-doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être
-spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
-vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur
+doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être
+spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
+vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur
Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale,
-des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il
+des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il
n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre,
l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre
-ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays
+ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays
pensants.</p>
<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
-LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
+LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
<h2>LIVRE V.<br>
<span class="smaller">LES CONTEMPORAINS.</span></h2>
@@ -223,55 +183,55 @@ LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
<span class="smaller">Le Roman. Dickens.</span></h3>
<div class="toc">
-<p class="center">§ 1.<br>
-L'ÉCRIVAIN.</p>
+<p class="center">§ 1.<br>
+L'ÉCRIVAIN.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Liaison des diverses parties de chaque talent. &mdash; Importance
- de la façon d'imaginer.</li>
+ de la façon d'imaginer.</li>
-<li class="min2em">II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. &mdash;
- Audace et véhémence de sa fantaisie. &mdash; Comment chez lui les
- objets inanimés se personnifient et se passionnent. &mdash; En quoi sa
+<li class="min2em">II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. &mdash;
+ Audace et véhémence de sa fantaisie. &mdash; Comment chez lui les
+ objets inanimés se personnifient et se passionnent. &mdash; En quoi sa
conception est voisine de la vision. &mdash; En quoi elle est voisine
- de la monomanie. &mdash; Comment il peint les hallucinés et les fous.</li>
+ de la monomanie. &mdash; Comment il peint les hallucinés et les fous.</li>
-<li class="min2em">III. À quels objets il applique son enthousiasme. &mdash; Ses
- trivialités et sa minutie. &mdash; En quoi il ressemble aux peintres
- de son pays. &mdash; En quoi il diffère de George Sand. &mdash; <i>Miss Ruth</i>
- et <i>Geneviève</i>. &mdash; <i>Un Voyage en diligence.</i></li>
+<li class="min2em">III. À quels objets il applique son enthousiasme. &mdash; Ses
+ trivialités et sa minutie. &mdash; En quoi il ressemble aux peintres
+ de son pays. &mdash; En quoi il diffère de George Sand. &mdash; <i>Miss Ruth</i>
+ et <i>Geneviève</i>. &mdash; <i>Un Voyage en diligence.</i></li>
-<li class="min2em">IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
- produire. &mdash; Son <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> pathétique. &mdash; L'ouvrier <i>Stephen</i>: &mdash;
- Son comique. &mdash; Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
- caricature. &mdash; Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.</li>
+<li class="min2em">IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
+ produire. &mdash; Son <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> pathétique. &mdash; L'ouvrier <i>Stephen</i>: &mdash;
+ Son comique. &mdash; Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
+ caricature. &mdash; Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 2.<br>
+<p class="center">§ 2.<br>
LE PUBLIC.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Le roman anglais est obligé d'être moral. &mdash; En quoi cette
- contrainte modifie l'idée de l'amour. &mdash; Comparaison de l'amour
+<li class="min2em">I. Le roman anglais est obligé d'être moral. &mdash; En quoi cette
+ contrainte modifie l'idée de l'amour. &mdash; Comparaison de l'amour
chez George Sand et chez Dickens. &mdash; Peintures de la jeune fille
- et de l'épouse.</li>
+ et de l'épouse.</li>
-<li class="min2em">II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. &mdash;
+<li class="min2em">II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. &mdash;
Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.</li>
-<li class="min2em">III. Inconvénients de ce parti pris. &mdash; Comment les masques
+<li class="min2em">III. Inconvénients de ce parti pris. &mdash; Comment les masques
comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. &mdash;
Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. &mdash; Pourquoi chez Dickens
- l'ensemble manque à l'action.</li>
+ l'ensemble manque à l'action.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 3.<br>
+<p class="center">§ 3.<br>
LES PERSONNAGES.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Deux classes de personnages. &mdash; Les caractères naturels et
- instinctifs. &mdash; Les caractères artificiels et positifs. &mdash;
- Préférence de Dickens pour les premiers. &mdash; Aversion de Dickens
+<li class="min2em">I. Deux classes de personnages. &mdash; Les caractères naturels et
+ instinctifs. &mdash; Les caractères artificiels et positifs. &mdash;
+ Préférence de Dickens pour les premiers. &mdash; Aversion de Dickens
pour les seconds.</li>
<li class="min2em">II. L'hypocrite. &mdash; M. Pecksniff. &mdash; En quoi il est Anglais. &mdash;
@@ -279,1415 +239,1415 @@ L'ÉCRIVAIN.</p>
Gradgrind. &mdash; L'orgueilleux. &mdash; M. Dombey. &mdash; En quoi ces
personnages sont Anglais.</li>
-<li class="min2em">III. Les enfants. &mdash; Ils manquent dans la littérature française.
+<li class="min2em">III. Les enfants. &mdash; Ils manquent dans la littérature française.
&mdash; Le petit <i>Joas</i> et <i>David Copperfield</i>. &mdash; Les gens du peuple.</li>
-<li class="min2em">IV. L'homme idéal selon Dickens. &mdash; En quoi cette conception
- correspond à un besoin public. &mdash; Opposition en Angleterre de la
- culture et de la nature. &mdash; Redressement de la sensibilité et de
- l'instinct opprimés par la convention et par la règle. &mdash; Succès
+<li class="min2em">IV. L'homme idéal selon Dickens. &mdash; En quoi cette conception
+ correspond à un besoin public. &mdash; Opposition en Angleterre de la
+ culture et de la nature. &mdash; Redressement de la sensibilité et de
+ l'instinct opprimés par la convention et par la règle. &mdash; Succès
de Dickens.</li>
</ul>
</div>
-<p>Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Le
-lendemain de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis
-se mettent à l'&oelig;uvre; ses camarades de collége racontent dans les
-journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
+<p>Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Le
+lendemain de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis
+se mettent à l'&oelig;uvre; ses camarades de collége racontent dans les
+journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq
ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets,
-nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs
-l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
-arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
+nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs
+l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
+arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y
-a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué
-d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme
-un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une
-infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de
-dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une
-cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée
-trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait
+a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué
+d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme
+un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une
+infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de
+dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une
+cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée
+trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait
un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait
-asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son
-&oelig;uvre à la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Celle-ci frémit à la vue de ce
-présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose
-avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des
-biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le
+asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son
+&oelig;uvre à la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Celle-ci frémit à la vue de ce
+présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose
+avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des
+biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le
biographe ni le docteur.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies
-qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre
+<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies
+qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre
biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il
-répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute <i>David Copperfield</i>,
-son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point
+répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute <i>David Copperfield</i>,
+son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point
cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la
-vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que
-Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut
-d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa
-jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une
-grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de
+vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que
+Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut
+d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa
+jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une
+grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de
conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il
-écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte
-les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On
-a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du
-public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à
-s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en
-réserver. Si on livre ses &oelig;uvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
-sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante
-volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme;
+écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte
+les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On
+a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du
+public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à
+s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en
+réserver. Si on livre ses &oelig;uvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
+sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante
+volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme;
d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce
-n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire;
-c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie
-d'un <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi
-toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez
+n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire;
+c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie
+d'un <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi
+toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez
comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de
-pièce en pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire
-intérieure du génie ne dépend point de l'histoire extérieure de
+pièce en pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire
+intérieure du génie ne dépend point de l'histoire extérieure de
l'homme, et la vaut bien.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> § 1.<br>
-L'ÉCRIVAIN.</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> § 1.<br>
+L'ÉCRIVAIN.</h4>
-<p>La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
-Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec
-quelle force? La réponse définit d'avance toute son &oelig;uvre; car à
+<p>La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
+Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec
+quelle force? La réponse définit d'avance toute son &oelig;uvre; car à
chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait
-d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un
-romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer,
-le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa
-véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères
-qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle
-de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses
-mérites, de sa puissance et de ses excès.</p>
+d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un
+romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer,
+le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa
+véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères
+qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle
+de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses
+mérites, de sa puissance et de ses excès.</p>
<h5>I</h5>
<p>Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je
-crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande
-énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
+crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande
+énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
cette <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> description d'un orage; les images semblent prises au
-daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'&oelig;il, aussi
+daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'&oelig;il, aussi
rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude
-d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au
+d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au
grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue
-qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les
+qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les
recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la
-bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage
-effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
-charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des
-lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
-aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois
-pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui
-montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du
-bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
-lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.»</p>
-
-<p>Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans
-effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle
-s'exerce des émotions extraordinaires, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> et l'auteur verse sur
+bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage
+effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
+charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des
+lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
+aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois
+pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui
+montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du
+bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
+lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.»</p>
+
+<p>Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans
+effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle
+s'exerce des émotions extraordinaires, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> et l'auteur verse sur
les objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante
-dont il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs
-blancs s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent
-hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres
-étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
-la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images
-restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les
-objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des
-détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la
-vérité.</p>
+dont il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs
+blancs s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent
+hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres
+étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
+la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images
+restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les
+objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des
+détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la
+vérité.</p>
<p>Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et
puissante, qui rappelle certaines pages de <i>Notre-Dame de Paris</i>. La
source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est
-l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour
-offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie
-de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la
-magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux
-grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la
-beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> il s'exalte, et
-éclate en figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que
+l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour
+offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie
+de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la
+magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux
+grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la
+beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> il s'exalte, et
+éclate en figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que
le vent poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes,
-effarées, d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans
-les fossés, se perchant sur les arbres<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Ici c'est le vent de la
-nuit qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main
-invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les
-crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se
-lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il
-s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue
+effarées, d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans
+les fossés, se perchant sur les arbres<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Ici c'est le vent de la
+nuit qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main
+invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les
+crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se
+lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il
+s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue
sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher
-<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et
-s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il revient
-furtivement et se traîne en rampant le long des murs. Il semble lire
-en chuchotant les épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe
-avec un bruit strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie
-et gémit comme s'il pleurait<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.»&mdash;Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que
+<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et
+s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il revient
+furtivement et se traîne en rampant le long des murs. Il semble lire
+en chuchotant les épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe
+avec un bruit strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie
+et gémit comme s'il pleurait<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.»&mdash;Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que
l'imagination sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous
-apercevez la religion passionnée d'un protestant révolutionnaire,
-lorsqu'il vous parle des sons funèbres que jette le vent attardé
+apercevez la religion passionnée d'un protestant révolutionnaire,
+lorsqu'il vous parle des sons funèbres que jette le vent attardé
autour de l'autel, des accents sauvages avec lesquels il semble
chanter les attentats que l'homme commet et les faux dieux que l'homme
adore. Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> parole:
il vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il
-entasse, il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente aérienne.
+entasse, il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente aérienne.
Le vent siffle et gambade dans les arcades, dans les dentelures, dans
-les clochetons grimaçants de la tour; il se roule et s'entortille
+les clochetons grimaçants de la tour; il se roule et s'entortille
autour de l'escalier tremblant; il fait pirouetter la girouette qui
-grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi; sa pensée est un
-miroir, il n'y a pas un des détails les plus minutieux et les plus
-laids qui lui échappe. Il a compté les barres de fer rongées par la
-rouille, les feuilles de plomb ridées et recroquevillées qui craquent
-et se soulèvent étonnées sous le pied qui les foule, les nids
-d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des madriers moisis, la
-poussière grise entassée, les araignées mouchetées, indolentes,
-engraissées par une longue sécurité, qui, pendues par un fil, se
+grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi; sa pensée est un
+miroir, il n'y a pas un des détails les plus minutieux et les plus
+laids qui lui échappe. Il a compté les barres de fer rongées par la
+rouille, les feuilles de plomb ridées et recroquevillées qui craquent
+et se soulèvent étonnées sous le pied qui les foule, les nids
+d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des madriers moisis, la
+poussière grise entassée, les araignées mouchetées, indolentes,
+engraissées par une longue sécurité, qui, pendues par un fil, se
balancent paresseusement <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> aux vibrations des cloches, et qui,
-sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots après leurs
-cordages, ou se laissent glisser à terre, et jouent prestement de
+sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots après leurs
+cordages, ou se laissent glisser à terre, et jouent prestement de
leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une vie. Cette peinture
-fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les nuages volants qui
-promènent leurs ombres sur la ville et les lumières affaiblies qu'on
-distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, et
-l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une pensée et une âme
-dans la voix métallique des cloches qui habitent ce château tremblant.</p>
+fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les nuages volants qui
+promènent leurs ombres sur la ville et les lumières affaiblies qu'on
+distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, et
+l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une pensée et une âme
+dans la voix métallique des cloches qui habitent ce château tremblant.</p>
<p>Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un
-poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
-réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
+poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
+réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du
-foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux
-du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le
-bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus.
-Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent
+foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux
+du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le
+bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus.
+Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent
mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa s&oelig;ur, entend la
-chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets,
-chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son
-imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie
+chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets,
+chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son
+imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie
qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les
pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span>
triste, il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines
-maisons des rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de
-visions; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une
-jeune fille, jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et
-le quartier des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus
-simple? quoi de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour
-lui faire fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la
-fontaine, les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres
+maisons des rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de
+visions; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une
+jeune fille, jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et
+le quartier des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus
+simple? quoi de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour
+lui faire fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la
+fontaine, les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres
choses encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:</p>
-<p class="quote">Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des
- Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la
+<p class="quote">Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des
+ Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la
plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une
question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent
- les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette
- cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait
+ les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette
+ cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait
comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des
- dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
- grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
+ dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
+ grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette
- source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
+ source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards,
nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient
- pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où
- passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui
- ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance,
+ pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où
+ passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui
+ ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance,
auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une
- s&oelig;ur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les
- vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au
- fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de
- papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu
+ s&oelig;ur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les
+ vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au
+ fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de
+ papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu
trembler et <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> s'agiter au souvenir fugitif de leurs
- anciennes tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait
+ anciennes tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait
d'elles. Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais,
aurait pu arriver pour l'amour de Ruth<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
-<p>Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours
-mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces
-mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
+<p>Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours
+mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces
+mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette
imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit
-d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
+d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
ailleurs.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique,
-n'importe laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand
-d'instruments de marine. Dickens voit les baromètres, les
-chronomètres, les compas, les télescopes, les boussoles, les lunettes,
+n'importe laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand
+d'instruments de marine. Dickens voit les baromètres, les
+chronomètres, les compas, les télescopes, les boussoles, les lunettes,
les mappemondes, les porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les
voit si nettement, ils se pressent et se serrent, et se recouvrent si
fort les uns les autres dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils
-obstruent, il y a tant d'idées géographiques et nautiques étalées sous
-les vitrines, pendues au plafond, attachées au mur, elles débordent
-sur lui par tant de côtés et en telle abondance, qu'il en perd le
-jugement. La boutique se transfigure: «Dans la contagion générale, il
+obstruent, il y a tant d'idées géographiques et nautiques étalées sous
+les vitrines, pendues au plafond, attachées au mur, elles débordent
+sur lui par tant de côtés et en telle abondance, qu'il en perd le
+jugement. La boutique se transfigure: «Dans la contagion générale, il
semble qu'elle se change en je ne sais quelle machine maritime,
-confortable, faite en manière de vaisseau, n'ayant plus besoin que
-d'une bonne mer pour être lancée et se mettre tranquillement en chemin
-pour n'importe quelle île déserte<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.»</p>
-
-<p>La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande.
-Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté
-nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
-l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée
-les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à
-l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à
-celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
-ne plus voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la
+confortable, faite en manière de vaisseau, n'ayant plus besoin que
+d'une bonne mer pour être lancée et se mettre tranquillement en chemin
+pour n'importe quelle île déserte<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.»</p>
+
+<p>La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande.
+Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté
+nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
+l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée
+les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à
+l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à
+celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
+ne plus voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la
porter, ainsi agrandie, jusque dans l'&oelig;il du spectateur, l'en
-éblouir, l'en accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante,
-qu'il ne puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands
+éblouir, l'en accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante,
+qu'il ne puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands
traits de cette imagination et de ce style. En cela, <i>David
-Copperfield</i> est un chef-d'&oelig;uvre. Jamais objets ne sont restés plus
-visibles et plus présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il
-décrit. La vieille maison, le parloir, la cuisine, le bateau de
-Peggotty, et surtout la cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur
-dont rien n'égale le relief, l'énergie et la précision. Dickens a la
-passion et la patience des peintres de sa nation: il compte un à un
-les détails, il note les couleurs différentes des vieux troncs
-d'arbres; il voit le tonneau fendu, les dalles verdies et cassées, les
-crevasses des murs humides; il distingue les singulières odeurs qui en
+Copperfield</i> est un chef-d'&oelig;uvre. Jamais objets ne sont restés plus
+visibles et plus présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il
+décrit. La vieille maison, le parloir, la cuisine, le bateau de
+Peggotty, et surtout la cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur
+dont rien n'égale le relief, l'énergie et la précision. Dickens a la
+passion et la patience des peintres de sa nation: il compte un à un
+les détails, il note les couleurs différentes des vieux troncs
+d'arbres; il voit le tonneau fendu, les dalles verdies et cassées, les
+crevasses des murs humides; il distingue les singulières odeurs qui en
sortent; il marque la grosseur des taches de mousse, il lit les noms
-d'écoliers inscrits sur la porte et s'appesantit sur la forme des
+d'écoliers inscrits sur la porte et s'appesantit sur la forme des
lettres. Et cette minutieuse description n'a rien de froid; si elle
-est si détaillée, c'est que la contemplation était intense; elle
+est si détaillée, c'est que la contemplation était intense; elle
prouve sa passion par son exactitude. On sentait cette passion sans
s'en rendre compte; on la distingue tout d'un coup au bout de la page;
-les témérités du style la rendent visible, et la violence de la phrase
-atteste la violence de l'impression. Des métaphores excessives font
-passer devant l'esprit des rêves grotesques. On se sent assiégé de
-visions extravagantes. M. Mell prend sa flûte, et y <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> souffle,
-dit Copperfield, «au point que je finissais par penser qu'il ferait
-entrer tout son être dans le grand trou d'en haut pour le faire sortir
-par les clefs d'en bas.» Tom Pinch, désabusé, découvre que son maître
-Pecksniff est un coquin hypocrite. «Il avait été si longtemps
-accoutumé à tremper dans son thé le Pecksniff de son imagination, à
-l'étendre sur son pain, à le savourer avec sa bière, qu'il fit un
-assez pauvre déjeuner le lendemain de son expulsion.» On pense aux
-fantaisies d'Hoffmann; on est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la
-tête. Ces excentricités sont le style de la maladie plutôt que de la
-santé.</p>
+les témérités du style la rendent visible, et la violence de la phrase
+atteste la violence de l'impression. Des métaphores excessives font
+passer devant l'esprit des rêves grotesques. On se sent assiégé de
+visions extravagantes. M. Mell prend sa flûte, et y <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> souffle,
+dit Copperfield, «au point que je finissais par penser qu'il ferait
+entrer tout son être dans le grand trou d'en haut pour le faire sortir
+par les clefs d'en bas.» Tom Pinch, désabusé, découvre que son maître
+Pecksniff est un coquin hypocrite. «Il avait été si longtemps
+accoutumé à tremper dans son thé le Pecksniff de son imagination, à
+l'étendre sur son pain, à le savourer avec sa bière, qu'il fit un
+assez pauvre déjeuner le lendemain de son expulsion.» On pense aux
+fantaisies d'Hoffmann; on est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la
+tête. Ces excentricités sont le style de la maladie plutôt que de la
+santé.</p>
<p>Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On
-voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de
-leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et
-de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être
-dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se
-transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe;
+voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de
+leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et
+de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être
+dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se
+transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe;
le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui
-pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué
-en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le
-souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son
-esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la
-fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à
-la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
+pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué
+en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le
+souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son
+esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la
+fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à
+la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux
-sombres, les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut
-frapper. À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y
-enfonce; c'est un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des
-cris et des sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme
-il devrait y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de
-cet autre lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de
-n'être pas là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et
-son propre fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait
+sombres, les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut
+frapper. À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y
+enfonce; c'est un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des
+cris et des sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme
+il devrait y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de
+cet autre lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de
+n'être pas là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et
+son propre fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait
que redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du
-châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de
+châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de
sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des
-raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme
+raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme
nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de
-réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au
-moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
-le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il
-entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève
+réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au
+moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
+le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il
+entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève
les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre
maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le
bruissement d'un insecte, les battements de son c&oelig;ur, tout lui
-crie: Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la
+crie: Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la
porte, il finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses
-sensations sont <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose
-plus y croire, et dans ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse
+sensations sont <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose
+plus y croire, et dans ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse
surnager qu'un chaos de formes hideuses, il ne trouve plus rien de
-réel que l'oppression incessante de son désespoir convulsif.
-Dorénavant toutes ses pensées, tous ses dangers, le monde entier
-disparaît pour lui dans une seule question: quand trouveront-ils le
-cadavre dans le bois?&mdash;Il s'efforce d'en arracher sa pensée; elle y
-reste imprimée et collée; elle l'y attache comme par une chaîne de
+réel que l'oppression incessante de son désespoir convulsif.
+Dorénavant toutes ses pensées, tous ses dangers, le monde entier
+disparaît pour lui dans une seule question: quand trouveront-ils le
+cadavre dans le bois?&mdash;Il s'efforce d'en arracher sa pensée; elle y
+reste imprimée et collée; elle l'y attache comme par une chaîne de
fer. Il se figure toujours qu'il va dans le bois, qu'il s'y glisse
-sans bruit à pas furtifs, en écartant les branches, qu'il approche,
-puis approche encore, et qu'il chasse «les mouches répandues sur la
-chair par files épaisses, comme des monceaux de groseilles séchées.»
-Et toujours il aboutit à l'idée de la découverte; il en attend la
-nouvelle, écoutant passionnément les cris et les rumeurs de la rue,
-écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, écoutant ceux qui
-descendent et ceux qui montent. En même temps, il a toujours sous les
-yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre mentalement à
-tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire: «Regardez!
-connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de prendre le
-corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire reconnaître, aux
-pieds de tous les passants, ne serait point plus lugubre que l'idée
-fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»</p>
-
-<p>Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait.
+sans bruit à pas furtifs, en écartant les branches, qu'il approche,
+puis approche encore, et qu'il chasse «les mouches répandues sur la
+chair par files épaisses, comme des monceaux de groseilles séchées.»
+Et toujours il aboutit à l'idée de la découverte; il en attend la
+nouvelle, écoutant passionnément les cris et les rumeurs de la rue,
+écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, écoutant ceux qui
+descendent et ceux qui montent. En même temps, il a toujours sous les
+yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre mentalement à
+tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire: «Regardez!
+connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de prendre le
+corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire reconnaître, aux
+pieds de tous les passants, ne serait point plus lugubre que l'idée
+fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»</p>
+
+<p>Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait.
Dickens a fait trois ou quatre portraits de <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> fous,
-très-plaisants au premier coup d'&oelig;il, mais si vrais, qu'au fond ils
-sont horribles. Il fallait une imagination comme la sienne, déréglée,
-excessive, capable d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de
-la raison. Il y en a deux surtout qui font rire et qui font frémir:
-Augustus, le maniaque triste, qui est sur le point d'épouser miss
+très-plaisants au premier coup d'&oelig;il, mais si vrais, qu'au fond ils
+sont horribles. Il fallait une imagination comme la sienne, déréglée,
+excessive, capable d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de
+la raison. Il y en a deux surtout qui font rire et qui font frémir:
+Augustus, le maniaque triste, qui est sur le point d'épouser miss
Pecksniff, et le pauvre M. Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit
avec miss Trotwood. Comprendre ces exaltations soudaines, ces
-tristesses imprévues, ces incroyables soubresauts de la sensibilité
-pervertie; reproduire ces arrêts de pensée, ces interruptions de
-raisonnement, cette intervention d'un mot, toujours le même, qui brise
-la phrase commencée et renverse la raison renaissante; voir le sourire
-stupide, le regard vide, la physionomie niaise et inquiète de ces
-vieux enfants hagards qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées,
-et se heurtent à chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent
-franchir, c'est là une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que
-Dickens. Le jeu de ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une
-porte disloquée: il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un
-éclat de rire discordant; mais on y découvre mieux encore un
-gémissement et une plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité,
-l'étrangeté, l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté
-de telles créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans
-fléchir, et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en
-produisant leur déraison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations
-diffèrent, non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet;
-après avoir mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine;
+tristesses imprévues, ces incroyables soubresauts de la sensibilité
+pervertie; reproduire ces arrêts de pensée, ces interruptions de
+raisonnement, cette intervention d'un mot, toujours le même, qui brise
+la phrase commencée et renverse la raison renaissante; voir le sourire
+stupide, le regard vide, la physionomie niaise et inquiète de ces
+vieux enfants hagards qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées,
+et se heurtent à chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent
+franchir, c'est là une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que
+Dickens. Le jeu de ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une
+porte disloquée: il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un
+éclat de rire discordant; mais on y découvre mieux encore un
+gémissement et une plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité,
+l'étrangeté, l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté
+de telles créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans
+fléchir, et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en
+produisant leur déraison.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations
+diffèrent, non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet;
+après avoir mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine;
dans le large monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il
-choisit une classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent
-froid, et il ne les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses
+choisit une classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent
+froid, et il ne les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses
grandes: ceci est le second trait de son imagination. L'enthousiasme
-le prend à propos de tout, particulièrement à propos des objets
-vulgaires, d'une boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur
-public. Il a la vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument
-rend des sons vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit
-une maison, il la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra
-toutes les couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une
-pensée dans les contrevents et dans les gouttières, il fera de la
-maison une sorte d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le
+le prend à propos de tout, particulièrement à propos des objets
+vulgaires, d'une boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur
+public. Il a la vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument
+rend des sons vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit
+une maison, il la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra
+toutes les couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une
+pensée dans les contrevents et dans les gouttières, il fera de la
+maison une sorte d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le
regard et qu'on n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des
-longues lignes monumentales, la calme majesté des grandes ombres
-largement découpées par les crépis blancs, la joie de la lumière qui
-les couvre, et devient palpable dans les noirs enfoncements où elle
+longues lignes monumentales, la calme majesté des grandes ombres
+largement découpées par les crépis blancs, la joie de la lumière qui
+les couvre, et devient palpable dans les noirs enfoncements où elle
plonge, comme pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il
-apercevra les cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies
-dépouillées, la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les
-mouvements d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût
-saisie l'auteur <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> de <i>Valentine</i> et d'<i>André</i> lui échappera. Il
+apercevra les cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies
+dépouillées, la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les
+mouvements d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût
+saisie l'auteur <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> de <i>Valentine</i> et d'<i>André</i> lui échappera. Il
se perdra, comme les peintres de son pays, dans l'observation
-minutieuse et passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour
+minutieuse et passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour
des belles formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le
bleu et le rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour
composer des concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses,
-gardent une sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme
-une source de santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque;
-son inspiration est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets,
-qui ranime au hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et
-qui, en communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et
-violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains
-elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère;
-elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et
-le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre.
+gardent une sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme
+une source de santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque;
+son inspiration est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets,
+qui ranime au hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et
+qui, en communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et
+violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains
+elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère;
+elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et
+le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre.
Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille,
-elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe
+elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe
bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement
-de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris
-d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il
+de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris
+d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il
apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses
mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y
-a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations,
-protase, péripéties, aussi <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> complète qu'une tragédie grecque.
-Ces gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font
-penser (par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous
-rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique,
-comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix
-sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales
-s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la
-fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
-ses joues, frêle chef-d'&oelig;uvre éclos un soir d'émotion poétique,
-pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et
-divins des étoiles, et qu'au fond de son c&oelig;ur vierge murmure le
+a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations,
+protase, péripéties, aussi <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> complète qu'une tragédie grecque.
+Ces gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font
+penser (par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous
+rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique,
+comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix
+sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales
+s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la
+fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
+ses joues, frêle chef-d'&oelig;uvre éclos un soir d'émotion poétique,
+pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et
+divins des étoiles, et qu'au fond de son c&oelig;ur vierge murmure le
premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin
d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les
-roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
-chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre
+roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
+chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre
hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle
l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle,
-et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
+et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
conducteur:</p>
<div class="quote">
- <p>En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux
- noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop
- clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante
- milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En
- avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs
- de paume, où chaque petite marque laissée sur le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> frais
+ <p>En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux
+ noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop
+ clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante
+ milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En
+ avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs
+ de paume, où chaque petite marque laissée sur le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> frais
gazon par les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs,
- répand son parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux
- frais, par delà l'auberge du <i>Cerf-sans-Cornes</i>, où les buveurs
- s'assemblent à la porte avec admiration, pendant que l'attelage
- quitté, les traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la
+ répand son parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux
+ frais, par delà l'auberge du <i>Cerf-sans-Cornes</i>, où les buveurs
+ s'assemblent à la porte avec admiration, pendant que l'attelage
+ quitté, les traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la
mare, poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par
les petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur
- la route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne
- sous le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent.
- Puis nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la
- barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne.
+ la route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne
+ sous le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent.
+ Puis nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la
+ barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne.
Hurrah!</p>
- <p>Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant;
- viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la
- banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne
- ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte.
- Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande
+ <p>Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant;
+ viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la
+ banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne
+ ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte.
+ Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande
gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de
- vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,
+ vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,
comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter
le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill,
de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor,
- Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien
- loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument
+ Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien
+ loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument
ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!</p>
- <p>Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
- l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets
- comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières,
- les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes
+ <p>Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
+ l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets
+ comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières,
+ les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes
pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont
- envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas,
+ envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas,
les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes
- puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient
- pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il
- veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
- assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance
- devant son mirage, comme une <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> douairière fantastique,
- pendant que notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah!
- hurrah! à travers fossés et broussailles, sur la terre unie et
- sur le champ labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le
- flanc plus roide encore de la muraille, comme si c'était un
+ puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient
+ pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il
+ veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
+ assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance
+ devant son mirage, comme une <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> douairière fantastique,
+ pendant que notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah!
+ hurrah! à travers fossés et broussailles, sur la terre unie et
+ sur le champ labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le
+ flanc plus roide encore de la muraille, comme si c'était un
spectre chasseur!</p>
- <p>Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un
- lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne,
- pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
- modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est
- étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
- ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous
- serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous
- voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet
- d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis
- reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant
- toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre
- la lune! Holà ho! hurrah!</p>
-
- <p>La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour
+ <p>Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un
+ lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne,
+ pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
+ modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est
+ étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
+ ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous
+ serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous
+ voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet
+ d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis
+ reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant
+ toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre
+ la lune! Holà ho! hurrah!</p>
+
+ <p>La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour
arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la
- campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là
- des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des
- terrasses, des places, des équipages, des chariots, des
- charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des
- ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la
- brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les
- gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers
- des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
- nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie,
- et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se
- trouve à Londres<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>!</p>
+ campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là
+ des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des
+ terrasses, des places, des équipages, des chariots, des
+ charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des
+ ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la
+ brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les
+ gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers
+ des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
+ nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie,
+ et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se
+ trouve à Londres<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>!</p>
</div>
-<p>Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de
-lyrisme où les folies les plus poétiques <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> naissent des
-banalités les plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui
-pousseraient dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes
+<p>Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de
+lyrisme où les folies les plus poétiques <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> naissent des
+banalités les plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui
+pousseraient dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes
naturels et bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens.
On aura son portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans
-une main et un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à
-prophétiser.</p>
+une main et un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à
+prophétiser.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> II</h5>
-<p>Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre
-d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la
-manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours
-indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span>
+<p>Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre
+d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la
+manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours
+indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span>
l'effleurent d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une
-attention profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise,
+attention profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise,
la joie et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette
-attention et voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des
-sujets d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se
-repose jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne
-fait que railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des
-élégies. Il a la sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat
-de rire ou qui fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement.
-Ce style passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui
-attribuer la moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a
-que des émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous
-bâillons beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids;
+attention et voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des
+sujets d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se
+repose jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne
+fait que railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des
+élégies. Il a la sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat
+de rire ou qui fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement.
+Ce style passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui
+attribuer la moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a
+que des émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous
+bâillons beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids;
nous nous endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus
-remarquer les scènes de ménage, les minces détails, les aventures
+remarquer les scènes de ménage, les minces détails, les aventures
plates qui sont le fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un
-coup, les rend intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les
-change en objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans
-sortir du coin du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux
-pleins de larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible.
-Nous nous trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme
-végétait; elle sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la
-succession rapide, le nombre des sentiments ajoutent encore à son
+coup, les rend intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les
+change en objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans
+sortir du coin du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux
+pleins de larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible.
+Nous nous trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme
+végétait; elle sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la
+succession rapide, le nombre des sentiments ajoutent encore à son
trouble; nous roulons <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> pendant deux cents pages dans un torrent
-d'émotions nouvelles, contraires et croissantes, qui communique à
-l'esprit sa violence, qui l'entraîne dans des écarts et des chutes, et
-ne le rejette sur la rive qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et
-sur une âme délicate l'effet serait trop fort; mais il convient au
-public, et le public l'a justifié.</p>
+d'émotions nouvelles, contraires et croissantes, qui communique à
+l'esprit sa violence, qui l'entraîne dans des écarts et des chutes, et
+ne le rejette sur la rive qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et
+sur une âme délicate l'effet serait trop fort; mais il convient au
+public, et le public l'a justifié.</p>
-<p>Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les
+<p>Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les
larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute
-éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour
-Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache
-mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre;
-avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le
-c&oelig;ur. Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père
-et que son père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un
-pauvre jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs
-secrètes laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse
+éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour
+Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache
+mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre;
+avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le
+c&oelig;ur. Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père
+et que son père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un
+pauvre jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs
+secrètes laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse
sont vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George
-Sand, Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible
-d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les
-rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient
-ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art
-plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts
-des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire
-de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>
-pour les misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez
-<i>Mauprat</i>, votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez
-encore une admiration profonde pour la grandeur et la générosité de
-l'amour. Quand vous achevez <i>le Père Goriot</i>, vous avez le c&oelig;ur
-brisé par les tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention,
-l'accumulation des faits, l'abondance des idées générales, la force de
+Sand, Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible
+d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les
+rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient
+ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art
+plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts
+des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire
+de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>
+pour les misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez
+<i>Mauprat</i>, votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez
+encore une admiration profonde pour la grandeur et la générosité de
+l'amour. Quand vous achevez <i>le Père Goriot</i>, vous avez le c&oelig;ur
+brisé par les tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention,
+l'accumulation des faits, l'abondance des idées générales, la force de
l'analyse, vous transportent dans le monde de la science, et votre
sympathie douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du
-c&oelig;ur. Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où
-elle se déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des
-enfants tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de
-l'ouvrier Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses
-camarades, accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où
-il est tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on
-arrive à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses
-cris, le tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses
-personnages ont préparé la douloureuse peinture de cette mort
-résignée. Le seau remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et
-l'on voit la figure pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel,
-tandis que la main droite, brisée et pendante, semble demander qu'une
+c&oelig;ur. Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où
+elle se déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des
+enfants tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de
+l'ouvrier Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses
+camarades, accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où
+il est tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on
+arrive à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses
+cris, le tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses
+personnages ont préparé la douloureuse peinture de cette mort
+résignée. Le seau remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et
+l'on voit la figure pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel,
+tandis que la main droite, brisée et pendante, semble demander qu'une
autre main vienne la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement:
-«Rachel!» Elle vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre
-ceux du blessé et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les
-siens pour la <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> regarder. Alors, en paroles brisées, il lui
-raconte sa longue agonie. Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que
-misère et injustice: c'est la règle; les faibles souffrent et sont
-faits pour souffrir. Ce puits où il est tombé a tué des centaines
-d'hommes, des pères, des maris, des fils qui faisaient vivre des
-centaines de familles. Les mineurs ont prié et supplié les hommes du
+«Rachel!» Elle vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre
+ceux du blessé et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les
+siens pour la <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> regarder. Alors, en paroles brisées, il lui
+raconte sa longue agonie. Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que
+misère et injustice: c'est la règle; les faibles souffrent et sont
+faits pour souffrir. Ce puits où il est tombé a tué des centaines
+d'hommes, des pères, des maris, des fils qui faisaient vivre des
+centaines de familles. Les mineurs ont prié et supplié les hommes du
parlement, par l'amour du Christ, de ne point permettre que leur
-travail fût leur mort, et de les épargner à cause de leurs femmes et
+travail fût leur mort, et de les épargner à cause de leurs femmes et
de leurs enfants, qu'ils aiment autant que les <i>gentlemen</i> aiment les
leurs: tout cela pour rien. Quand le puits travaillait, il tuait sans
-besoin; abandonné, il tue encore. Stephen dit cela sans colère,
-doucement, simplement, comme la vérité. Il a devant lui son
+besoin; abandonné, il tue encore. Stephen dit cela sans colère,
+doucement, simplement, comme la vérité. Il a devant lui son
calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse personne; il charge
-seulement le père de démentir la calomnie tout à l'heure, quand il
-sera mort. Son c&oelig;ur est là-haut, dans le ciel où il a vu briller
-une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il l'a
-contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a
-calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son
-corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que
+seulement le père de démentir la calomnie tout à l'heure, quand il
+sera mort. Son c&oelig;ur est là-haut, dans le ciel où il a vu briller
+une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il l'a
+contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a
+calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son
+corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que
les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des
-autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.&mdash;Ils le
-soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté
-où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à
+autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.&mdash;Ils le
+soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté
+où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à
travers les champs et le long des sentiers, dans la large <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span>
campagne, Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut
-bientôt une procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin
-qui mène au Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli
-des injures, l'avaient conduit au repos de son rédempteur<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus
-bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste!
-C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité
-passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est
-s&oelig;ur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat
-contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices,
+bientôt une procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin
+qui mène au Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli
+des injures, l'avaient conduit au repos de son rédempteur<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus
+bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste!
+C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité
+passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est
+s&oelig;ur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat
+contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices,
Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit.
Rien de plus accablant <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> que ces longs chapitres d'ironie
-soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus
-perçant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six
-contre les Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs
-journalistes ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre
-leurs femmes auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur
-insolence, leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de
-justifier ce libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes
-aux yeux le premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre.
-Fondations de sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses
-commettants, instructions d'un député à son secrétaire, parade des
-grandes maisons de banque, inauguration d'un édifice, toutes les
-cérémonies et tous les mensonges de la société anglaise sont gravés
-avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le
+soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus
+perçant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six
+contre les Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs
+journalistes ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre
+leurs femmes auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur
+insolence, leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de
+justifier ce libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes
+aux yeux le premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre.
+Fondations de sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses
+commettants, instructions d'un député à son secrétaire, parade des
+grandes maisons de banque, inauguration d'un édifice, toutes les
+cérémonies et tous les mensonges de la société anglaise sont gravés
+avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le
comique est si violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le
-récit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune
-homme fut «gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut
-«argent.» Cette belle éducation avait produit par hasard deux
-inconvénients; l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les
-autres, il avait pris insensiblement le goût d'attraper son père;
-l'autre, c'est qu'instruit à considérer tout comme une question
-d'argent, il avait fini par regarder son père comme une sorte de
-propriété, qui serait très-bien placée dans le coffre-fort appelé
-bière. «Voilà mon père qui ronfle, dit M. Jonas. <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Pecksniff,
-ayez donc la bonté de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre
-vous qui a la goutte.» Il entre en scène par cette attention: vous
+récit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune
+homme fut «gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut
+«argent.» Cette belle éducation avait produit par hasard deux
+inconvénients; l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les
+autres, il avait pris insensiblement le goût d'attraper son père;
+l'autre, c'est qu'instruit à considérer tout comme une question
+d'argent, il avait fini par regarder son père comme une sorte de
+propriété, qui serait très-bien placée dans le coffre-fort appelé
+bière. «Voilà mon père qui ronfle, dit M. Jonas. <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Pecksniff,
+ayez donc la bonté de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre
+vous qui a la goutte.» Il entre en scène par cette attention: vous
jugez du reste. Dickens est triste au fond comme Hogarth; mais, comme
-Hogarth, il fait rire aux éclats par la bouffonnerie de ses inventions
+Hogarth, il fait rire aux éclats par la bouffonnerie de ses inventions
et par la violence de ses caricatures. Il pousse ses personnages dans
-l'absurde avec une intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases
+l'absurde avec une intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases
morales et des actions sentimentales si grotesques qu'il en est
-extravagant. Jamais on n'a entendu de telles monstruosités oratoires.
-Sheridan a déjà peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais
-celui-là diffère autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième
-siècle diffère d'une vignette du <i>Punch</i>. Dickens fait l'hypocrisie si
-difforme et si énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un
+extravagant. Jamais on n'a entendu de telles monstruosités oratoires.
+Sheridan a déjà peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais
+celui-là diffère autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième
+siècle diffère d'une vignette du <i>Punch</i>. Dickens fait l'hypocrisie si
+difforme et si énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un
homme; on dirait une de ces figures fantastiques dont le nez est plus
-gros que le corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive.
-Dickens emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet
-qu'il montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse
-de cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que
-la scène est improbable, et il rit de grand c&oelig;ur en entendant
-l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les
-consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver
-dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à
+gros que le corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive.
+Dickens emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet
+qu'il montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse
+de cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que
+la scène est improbable, et il rit de grand c&oelig;ur en entendant
+l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les
+consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver
+dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à
quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de
-drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> en
-noir, les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des
-bâtons garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue,
-puisqu'il peut acheter des choses comme celles-là? «Que de
-bénédictions, s'écrie M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur
-l'humanité au moyen de mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je
-ne caparaçonne jamais à moins de 10 livres 10 shillings la course<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>!»</p>
-
-<p>Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit
-anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le
-ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des
-impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les
-éprouver.</p>
+drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> en
+noir, les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des
+bâtons garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue,
+puisqu'il peut acheter des choses comme celles-là? «Que de
+bénédictions, s'écrie M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur
+l'humanité au moyen de mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je
+ne caparaçonne jamais à moins de 10 livres 10 shillings la course<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>!»</p>
+
+<p>Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit
+anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le
+ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des
+impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les
+éprouver.</p>
<p>Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de
s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du
-caractère anglais, c'est <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> le manque de bonheur. L'ardente et
+caractère anglais, c'est <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> le manque de bonheur. L'ardente et
tenace imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour
-glisser légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il
-pénètre, il enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des
-efforts, et tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux,
-il faut être léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou
-sensuel comme un Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des
-choses ou en jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un
+glisser légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il
+pénètre, il enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des
+efforts, et tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux,
+il faut être léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou
+sensuel comme un Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des
+choses ou en jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un
petit accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de
vent qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera
-une grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé;
+une grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé;
tous deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une
demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si
-complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et
-si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits
-du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une
-persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en
-riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion
+complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et
+si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits
+du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une
+persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en
+riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion
pour rire de bon c&oelig;ur.</p>
-<p class="quote">C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait
+<p class="quote">C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait
les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les
- doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où
+ doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où
Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le
- vent arrivait en se démenant autour du coin,&mdash;principalement le
- vent d'est,&mdash;comme s'il était parti des <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> confins de la
+ vent arrivait en se démenant autour du coin,&mdash;principalement le
+ vent d'est,&mdash;comme s'il était parti des <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> confins de la
terre pour tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il
- arrivait sur lui plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un
- bond autour du coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur
- lui-même en tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À
- l'instant, son tablier blanc était relevé par dessus sa tête,
- comme la blouse d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible
+ arrivait sur lui plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un
+ bond autour du coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur
+ lui-même en tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À
+ l'instant, son tablier blanc était relevé par dessus sa tête,
+ comme la blouse d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible
petite canne lutter et s'agiter inutilement dans sa main; ses
- jambes subissaient une agitation terrible, et Toby lui-même tout
- courbé, faisant face tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était
- si bien souffleté et battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé,
- et bousculé, et soulevé de terre, que c'était presque
- positivement un miracle s'il n'était pas enlevé en chair et en os
+ jambes subissaient une agitation terrible, et Toby lui-même tout
+ courbé, faisant face tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était
+ si bien souffleté et battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé,
+ et bousculé, et soulevé de terre, que c'était presque
+ positivement un miracle s'il n'était pas enlevé en chair et en os
en haut de l'air, comme l'est parfois une colonie de grenouilles,
- ou d'escargots, ou d'autres créatures portatives, pour tomber en
- pluie, au grand étonnement des indigènes, dans quelque coin
- reculé du monde où l'espèce des commissionnaires est inconnue<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
+ ou d'escargots, ou d'autres créatures portatives, pour tomber en
+ pluie, au grand étonnement des indigènes, dans quelque coin
+ reculé du monde où l'espèce des commissionnaires est inconnue<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
<p>Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span>
-imagination si lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet
-qu'elle se choisit, si profondément touchée par les petites choses, si
-uniquement attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire,
-si féconde en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la
-pitié douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on
-se représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La
-lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les
+imagination si lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet
+qu'elle se choisit, si profondément touchée par les petites choses, si
+uniquement attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire,
+si féconde en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la
+pitié douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on
+se représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La
+lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les
vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa
-clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief,
-avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs
-difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée
-et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière
-artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur
-l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est
-frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les
-couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense
-involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille
-beauté du jour.</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> § 2.<br>
+clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief,
+avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs
+difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée
+et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière
+artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur
+l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est
+frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les
+couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense
+involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille
+beauté du jour.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> § 2.<br>
LE PUBLIC.</h4>
-<p>Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du
+<p>Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du
pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette
-opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une
-contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
-elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter
+opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une
+contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
+elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter
tout haut ce qu'il se dit tout bas.</p>
-<p>Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils
+<p>Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils
s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans
son propre sens:</p>
-<p>«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les
+<p>«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les
jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons
-pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la
-religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature
+pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la
+religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature
peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes
-protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos
-pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
-plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus
-illustre de nos voisines. L'amour <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> est le héros de tous les
-romans de Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le
-trouve beau, saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez
+protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos
+pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
+plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus
+illustre de nos voisines. L'amour <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> est le héros de tous les
+romans de Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le
+trouve beau, saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez
pas, et si vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais
-exemple. L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y
+exemple. L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y
aboutit, il le brise, il se passe de lui, selon les circonstances;
-mais, quoi qu'il fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît
-de sainteté que celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en
-trouve exclu. Le roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du
+mais, quoi qu'il fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît
+de sainteté que celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en
+trouve exclu. Le roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du
c&oelig;ur, de l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il
-est souvent une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne
-souffrons pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la
-loi. Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes
-les institutions, le promener à travers une suite d'actions
-généreuses, chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats
+est souvent une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne
+souffrons pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la
+loi. Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes
+les institutions, le promener à travers une suite d'actions
+généreuses, chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats
qu'il livre et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les
-forces de l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie,
+forces de l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie,
c'est peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que
les autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et
-de tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il
-brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance,
-et attire à lui tous les c&oelig;urs. Peut-être ce monde est-il celui des
-artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il
-conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> devant
-l'intérêt de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées;
-peignez-nous d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être
+de tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il
+brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance,
+et attire à lui tous les c&oelig;urs. Peut-être ce monde est-il celui des
+artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il
+conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> devant
+l'intérêt de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées;
+peignez-nous d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être
amoureux; donnez-nous envie de nous marier.</p>
-<p>«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
+<p>«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos
-ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en
-songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
-intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne
+ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en
+songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
+intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne
pouvez peindre la passion. Dans <i>Nicolas Nickleby</i>, vous montrerez
-deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant
-deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles;
-dans <i>Martin Chuzzlewit</i>, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes
-gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux
-honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières;
-dans <i>Dombey and son</i>, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une
-honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le
-nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour
+deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant
+deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles;
+dans <i>Martin Chuzzlewit</i>, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes
+gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux
+honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières;
+dans <i>Dombey and son</i>, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une
+honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le
+nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour
peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils
-sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font
-fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous
-insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les
-larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
-scènes réjouissantes et touchantes du <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> dîner; vous ferez une
+sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font
+fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous
+insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les
+larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
+scènes réjouissantes et touchantes du <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> dîner; vous ferez une
foule de tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi
-agréables que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il
+agréables que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il
pensera voir les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un
-petit garçon et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur
-dire: Bons petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal
-intérêt sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière
-empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si
-vous hasardez une séduction, comme dans <i>Copperfield</i>, vous ne
-raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
-n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans
+petit garçon et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur
+dire: Bons petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal
+intérêt sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière
+empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si
+vous hasardez une séduction, comme dans <i>Copperfield</i>, vous ne
+raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
+n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans
<i>Copperfield</i> et dans le <i>Grillon du Foyer</i> vous montrez un mariage
-troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix
-au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un
-éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M.
-Émile Augier. Si dans <i>Hard Times</i> l'épouse va jusqu'au bord de la
-faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans <i>Dombey and
+troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix
+au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un
+éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M.
+Émile Augier. Si dans <i>Hard Times</i> l'épouse va jusqu'au bord de la
+faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans <i>Dombey and
son</i> elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne
commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de
-telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans
+telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans
<i>Copperfield</i> vous racontez les troubles et les folies de l'amour,
vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous
semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire
-entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion
-toute-puissante; vous <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes
+entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion
+toute-puissante; vous <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes
ou un joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des
-compensations. Votre génie d'observateur et votre goût pour les
-détails s'exerceront sur les scènes de la vie domestique: vous
-excellerez à peindre un coin du feu, une causerie de famille, des
-enfants sur les genoux de leur mère, un mari qui le soir veille à la
-lampe près de sa femme endormie, le c&oelig;ur rempli de joie et de
+compensations. Votre génie d'observateur et votre goût pour les
+détails s'exerceront sur les scènes de la vie domestique: vous
+excellerez à peindre un coin du feu, une causerie de famille, des
+enfants sur les genoux de leur mère, un mari qui le soir veille à la
+lampe près de sa femme endormie, le c&oelig;ur rempli de joie et de
courage, parce qu'il sent qu'il travaille pour les siens. Vous
-trouverez de charmants ou sérieux portraits de femmes: celui de Dora,
+trouverez de charmants ou sérieux portraits de femmes: celui de Dora,
qui reste petite fille dans le mariage, dont les mutineries, les
-gentillesses, les enfantillages, les rires, égayent le ménage comme un
-gazouillement d'oiseau; celui d'Esther, dont la parfaite bonté et la
-divine innocence ne peuvent être atteintes par les épreuves ni par les
-années; celui d'Agnès, si calme, si patiente, si sensée, si pure, si
-digne de respect, véritable modèle de l'épouse, capable à elle seule
-de mériter au mariage le respect que nous demandons pour lui. Et
-lorsqu'enfin il faudra montrer la beauté de ces devoirs, la grandeur
-de cette amitié conjugale, la profondeur du sentiment qu'ont creusé
-dix années de confiance, de soins et de dévouement réciproques, vous
-trouverez dans votre sensibilité, si longtemps contenue, des discours
-aussi pathétiques que les plus fortes paroles de l'amour<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
-
-<p>«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Il faut
-habiter l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé.
+gentillesses, les enfantillages, les rires, égayent le ménage comme un
+gazouillement d'oiseau; celui d'Esther, dont la parfaite bonté et la
+divine innocence ne peuvent être atteintes par les épreuves ni par les
+années; celui d'Agnès, si calme, si patiente, si sensée, si pure, si
+digne de respect, véritable modèle de l'épouse, capable à elle seule
+de mériter au mariage le respect que nous demandons pour lui. Et
+lorsqu'enfin il faudra montrer la beauté de ces devoirs, la grandeur
+de cette amitié conjugale, la profondeur du sentiment qu'ont creusé
+dix années de confiance, de soins et de dévouement réciproques, vous
+trouverez dans votre sensibilité, si longtemps contenue, des discours
+aussi pathétiques que les plus fortes paroles de l'amour<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
+
+<p>«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Il faut
+habiter l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé.
Chez nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le
-tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
-le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
-morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a
-célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant
-que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées
-de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à
-l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus
-systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un
-homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
-sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
-consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre
-Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses
-héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
-de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés
-depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
-approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse
-à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui
-lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le
-tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit
-qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la
-nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>
-périodes, à montrer la puissance plus grande que l'âge et le
-contentement lui communiquent, à exposer la chute irrésistible qui
-précipite l'homme dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par
+tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
+le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
+morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a
+célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant
+que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées
+de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à
+l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus
+systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un
+homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
+sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
+consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre
+Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses
+héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
+de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés
+depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
+approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse
+à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui
+lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le
+tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit
+qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la
+nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span>
+périodes, à montrer la puissance plus grande que l'âge et le
+contentement lui communiquent, à exposer la chute irrésistible qui
+précipite l'homme dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par
cette logique, admire l'&oelig;uvre qu'elle a faite, et oublie de
-s'indigner contre le personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare!
+s'indigner contre le personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare!
et il ne songe plus aux maux que l'avarice produit. Il devient
-philosophe et artiste, et ne se souvient plus qu'il est honnête homme.
-Souvenez-vous toujours que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui
+philosophe et artiste, et ne se souvient plus qu'il est honnête homme.
+Souvenez-vous toujours que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui
peuvent fleurir sur ce sol corrompu.</p>
-<p>«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser
-aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous
-leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
-on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est
+<p>«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser
+aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous
+leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
+on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est
physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne
-fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la
-vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux,
-on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur.
-Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point
-à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie
-toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
-pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous
-attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous
+fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la
+vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux,
+on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur.
+Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point
+à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie
+toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
+pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous
+attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous
faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant;
-vous ne le peignez pas; vous <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> êtes trop passionné et vous
-n'êtes pas assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre
-imagination, la violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez
-votre pensée dans le détail que vous voulez saisir, limitent votre
-connaissance, vous arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de
-visiter toutes les parties d'une âme et d'en sonder la profondeur.
+vous ne le peignez pas; vous <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> êtes trop passionné et vous
+n'êtes pas assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre
+imagination, la violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez
+votre pensée dans le détail que vous voulez saisir, limitent votre
+connaissance, vous arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de
+visiter toutes les parties d'une âme et d'en sonder la profondeur.
Vous avez l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste.
-Voici donc les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un
-personnage dans une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et
+Voici donc les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un
+personnage dans une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et
vous la lui imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage
-aura toujours la même expression, et cette expression sera presque
+aura toujours la même expression, et cette expression sera presque
toujours une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera
-plus. Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque
-scène son mot: <i>gaillardement</i>; mistress Gamp parlera incessamment de
+plus. Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque
+scène son mot: <i>gaillardement</i>; mistress Gamp parlera incessamment de
Mme Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne
-soit timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même
+soit timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même
genre de phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec
-une brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos
-personnages sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la
-passion que vous lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si
-absorbante, qu'il ne ressemblera plus à un homme vivant, mais à une
-abstraction habillée en homme. Les Français ont un Tartufe comme votre
-M. Pecksniff; mais l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste
-de son être; s'il prête à la comédie par son vice, il <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>
-appartient à l'humanité par sa nature. Il a, outre sa grimace, un
-caractère et un tempérament; il est gros, fort, rouge, brutal,
+une brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos
+personnages sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la
+passion que vous lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si
+absorbante, qu'il ne ressemblera plus à un homme vivant, mais à une
+abstraction habillée en homme. Les Français ont un Tartufe comme votre
+M. Pecksniff; mais l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste
+de son être; s'il prête à la comédie par son vice, il <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>
+appartient à l'humanité par sa nature. Il a, outre sa grimace, un
+caractère et un tempérament; il est gros, fort, rouge, brutal,
sensuel; la vigueur de son sang le rend audacieux; son audace le rend
-calme; son audace, son calme, sa promptitude de décision, son mépris
-des hommes font de lui un grand politique. Quand il a occupé le public
-pendant cinq actes, il offre encore au psychologue et au médecin plus
-d'une chose à étudier. Votre Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni
-au psychologue. Il ne servira qu'à instruire et à amuser le public. Il
+calme; son audace, son calme, sa promptitude de décision, son mépris
+des hommes font de lui un grand politique. Quand il a occupé le public
+pendant cinq actes, il offre encore au psychologue et au médecin plus
+d'une chose à étudier. Votre Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni
+au psychologue. Il ne servira qu'à instruire et à amuser le public. Il
sera une satire vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui
-donnez le goût de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le
-tempérament que vous lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé
+donnez le goût de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le
+tempérament que vous lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé
dans la tartuferie, dans la douceur, dans le beau style, dans les
-phrases littéraires, dans la moralité tendre, que le reste de sa
+phrases littéraires, dans la moralité tendre, que le reste de sa
nature a disparu: c'est un masque et ce n'est plus un homme. Mais ce
-masque est si grotesque et si énergique, qu'il sera utile au public,
+masque est si grotesque et si énergique, qu'il sera utile au public,
et diminuera le nombre des hypocrites. C'est notre but et c'est le
-vôtre, et le recueil de vos caractères aura plutôt les effets d'un
+vôtre, et le recueil de vos caractères aura plutôt les effets d'un
livre de satires que ceux d'une galerie de portraits.</p>
-<p>«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront
-effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble.
-Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que
+<p>«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront
+effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble.
+Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que
des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de
composer un tout naturel et solide, <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> c'est de faire l'histoire
-d'une passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de
-les voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité
-intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement;
-vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est
-avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même
-façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
-circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il
-reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même
-son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une
+d'une passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de
+les voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité
+intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement;
+vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est
+avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même
+façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
+circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il
+reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même
+son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une
fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un
-système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des
-aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et
-vous ne saurez pas composer une action.&mdash;Mais si le goût littéraire de
-votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous
+système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des
+aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et
+vous ne saurez pas composer une action.&mdash;Mais si le goût littéraire de
+votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous
impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des
-caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre
-observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de
-figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui,
-dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
-l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre
-temps.»</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> § 3.<br>
+caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre
+observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de
+figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui,
+dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
+l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre
+temps.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> § 3.<br>
LES PERSONNAGES.</h4>
-<p>Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la
-place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de
-Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les
-êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux
-âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, <i>Hard
-Times</i>, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au
-raisonnement, l'intuition du c&oelig;ur à la science positive; il attaque
-l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les
+<p>Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la
+place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de
+Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les
+êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux
+âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, <i>Hard
+Times</i>, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au
+raisonnement, l'intuition du c&oelig;ur à la science positive; il attaque
+l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les
faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et
-mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et
-du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue,
-qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit
+mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et
+du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue,
+qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit
dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des
-bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur
-générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur
+bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur
+générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur
douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des
-riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre
-<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> la société oppressive; il fait des élégies sur la nature
-opprimée, et son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre
-à propos dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a
-besoin pour se déployer.</p>
+riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre
+<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> la société oppressive; il fait des élégies sur la nature
+opprimée, et son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre
+à propos dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a
+besoin pour se déployer.</p>
<h5>I</h5>
-<p>Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit
+<p>Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit
au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont
-leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il
-est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé
-quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les
-critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations
-sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que
-l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut
+leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il
+est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé
+quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les
+critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations
+sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que
+l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut
avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus
-l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi
+l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi
ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en
-France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une
+France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une
affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour
-réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux
+réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux
confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des
-fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est
-lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est
-impossible. <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne
-trompe personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et
-varie selon l'état des m&oelig;urs, de la religion et des esprits; aussi
+fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est
+lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est
+impossible. <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne
+trompe personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et
+varie selon l'état des m&oelig;urs, de la religion et des esprits; aussi
voyez comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de
son pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale.
-Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il
-s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le
-siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles
+Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il
+s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le
+siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles
les noms de <i>Mercy</i> (compassion) et <i>Charity</i>. Il est tendre, il est
bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en
-spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur;
-il étale le c&oelig;ur d'un père, les sentiments d'un époux, la
-bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur
+spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur;
+il étale le c&oelig;ur d'un père, les sentiments d'un époux, la
+bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur
aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par
Tartufe:</p>
-<p class="poem10">Et je verrais périr parents, enfants et femme,<br>
+<p class="poem10">Et je verrais périr parents, enfants et femme,<br>
Que je m'en soucierais autant que de cela.</p>
-<p>La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut
-pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de
+<p>La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut
+pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de
l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff,
-de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés
+de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés
de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il
-aura l'air d'un membre de la <i>Société de la paix</i>. Il développera les
-<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur
-les beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir
-le c&oelig;ur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu
-beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne
-peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est
-pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des
-sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon,
-des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et
-charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans
-leurs <i>meetings</i>, dans leurs associations et dans leurs cérémonies
+aura l'air d'un membre de la <i>Société de la paix</i>. Il développera les
+<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur
+les beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir
+le c&oelig;ur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu
+beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne
+peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est
+pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des
+sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon,
+des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et
+charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans
+leurs <i>meetings</i>, dans leurs associations et dans leurs cérémonies
publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le
-style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M.
-Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le
+style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M.
+Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le
galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans
-la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un
-apôtre élevé dans les bureaux du <i>Times</i>. Il débitera des idées
-générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les
-beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde
-passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un
-jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des
-contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à
+la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un
+apôtre élevé dans les bureaux du <i>Times</i>. Il débitera des idées
+générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les
+beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde
+passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un
+jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des
+contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à
ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus
-merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent
+merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent
<span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> les autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de
-penser, quand je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement
+penser, quand je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement
la plus belle machine dont nous ayons connaissance. Il me semble
-véritablement, en de tels instants, que j'accomplis une fonction
-publique.&mdash;Quand j'ai remonté cette montre intérieure, si je puis
-employer une telle expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité
-exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par
-elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous
-reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à
-chaque siècle en même temps que les vertus.</p>
-
-<p>L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de
-commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût
+véritablement, en de tels instants, que j'accomplis une fonction
+publique.&mdash;Quand j'ai remonté cette montre intérieure, si je puis
+employer une telle expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité
+exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par
+elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous
+reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à
+chaque siècle en même temps que les vertus.</p>
+
+<p>L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de
+commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût
et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des
-enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction
-de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à
-spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie
+enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction
+de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à
+spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie
de l'esprit et les joies du c&oelig;ur; on ne voit plus dans le monde que
-des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on
+des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on
traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier
-négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a
-multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge,
+négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a
+multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge,
Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa s&oelig;ur,
Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Les
-uns le sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils
-sont tous odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de
-détruire la bonté, la sympathie, la compassion, les affections
-désintéressées, les émotions religieuses, l'enthousiasme de
+uns le sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils
+sont tous odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de
+détruire la bonté, la sympathie, la compassion, les affections
+désintéressées, les émotions religieuses, l'enthousiasme de
l'imagination, tout ce qu'il y a de beau dans l'homme. Ils oppriment
des enfants, ils frappent des femmes, ils affament des pauvres, ils
insultent des malheureux. Les meilleurs sont des automates de fer poli
-qui exécutent méthodiquement leurs devoirs légaux et ne savent pas
+qui exécutent méthodiquement leurs devoirs légaux et ne savent pas
qu'ils font souffrir les autres. Ces sortes de gens ne se trouvent pas
-dans notre pays. Leur rigidité n'est point dans notre caractère. Ils
-sont produits en Angleterre par une école qui a sa philosophie, ses
-grands hommes, sa gloire, et qui ne s'est jamais établie chez nous.
-Plus d'une fois, il est vrai, nos écrivains ont peint des avares, des
+dans notre pays. Leur rigidité n'est point dans notre caractère. Ils
+sont produits en Angleterre par une école qui a sa philosophie, ses
+grands hommes, sa gloire, et qui ne s'est jamais établie chez nous.
+Plus d'une fois, il est vrai, nos écrivains ont peint des avares, des
gens d'affaires et des boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les
-explique par leur imbécillité, ou il en fait des monstres curieux
-comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et
-représentent un vice national. Lisez ce passage de <i>Hard Times</i>, et
-voyez si, corps et âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.</p>
+explique par leur imbécillité, ou il en fait des monstres curieux
+comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et
+représentent un vice national. Lisez ce passage de <i>Hard Times</i>, et
+voyez si, corps et âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.</p>
<div class="quote">
- <p>«À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à
- ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de
- faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez
+ <p>«À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à
+ ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de
+ faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez
en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un
animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne
- pourra leur être utile. C'est le principe d'après <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> lequel
- j'élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après
- lequel je veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux
- faits, monsieur!»</p>
+ pourra leur être utile. C'est le principe d'après <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> lequel
+ j'élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après
+ lequel je veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux
+ faits, monsieur!»</p>
- <p>La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le
- doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses
+ <p>La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le
+ doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses
observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la
- manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le
- front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour
+ manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le
+ front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour
base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux
- caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue
- par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure.
- Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était
- inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par
- les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa
- tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de
- protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de
- protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si
- la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de
- faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de
- l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules
- carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son
- n&oelig;ud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait
- à cette autorité.</p>
-
- <p>«Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien
- que des faits!»</p>
-
- <p>L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne
- présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan
- incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour
- recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux,
+ caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue
+ par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure.
+ Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était
+ inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par
+ les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa
+ tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de
+ protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de
+ protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si
+ la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de
+ faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de
+ l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules
+ carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son
+ n&oelig;ud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait
+ à cette autorité.</p>
+
+ <p>«Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien
+ que des faits!»</p>
+
+ <p>L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne
+ présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan
+ incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour
+ recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux,
afin de les remplir jusqu'au bord<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>!</p>
- <p><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> «&mdash;Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme
+ <p><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> «&mdash;Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme
de faits et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et
- deux font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et
+ deux font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et
pour aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind,
- monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une
+ monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une
paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa
- poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel
- fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on
+ poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel
+ fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on
peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas
- d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque
- autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste
+ d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque
+ autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste
Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes
- personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas
- Gradgrind,&mdash;non, monsieur!»</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait
- toujours lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations
- particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes
- évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot
- «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas
- Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient
- être si fort remplis de faits<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.</p>
+ personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas
+ Gradgrind,&mdash;non, monsieur!»</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait
+ toujours lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations
+ particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes
+ évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot
+ «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas
+ Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient
+ être si fort remplis de faits<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est
+<p>Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est
l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a
-raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits
-sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de
-tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est
-celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont
-l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
-bout de sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à
-phrases parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les
-périodes ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de
-mistress Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort,
+raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits
+sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de
+tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est
+celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont
+l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
+bout de sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à
+phrases parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les
+périodes ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de
+mistress Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort,
demandant pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa
-fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque
-mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne
+fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque
+mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne
compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils
-naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger
-son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de
-l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M.
+naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger
+son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de
+l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M.
Dombey.</p>
-<p>Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là
-qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus
-orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant
-que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est
-pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en
+<p>Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là
+qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus
+orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant
+que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est
+pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en
commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il
-soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur
-d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme
-il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là
-un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le
-commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où
-une compagnie de <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> marchands a exploité des continents, soutenu
-des guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions
+soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur
+d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme
+il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là
+un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le
+commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où
+une compagnie de <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> marchands a exploité des continents, soutenu
+des guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions
d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible;
il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il
-faudrait relire les <i>Mémoires</i> de Saint-Simon. M. Dombey a toujours
-commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à
-quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut
-auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance
-immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui
-obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le
-méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille
-noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent
-une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries
-pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour
-anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère
+faudrait relire les <i>Mémoires</i> de Saint-Simon. M. Dombey a toujours
+commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à
+quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut
+auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance
+immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui
+obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le
+méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille
+noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent
+une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries
+pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour
+anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère
C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur.
-Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend
-qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa s&oelig;ur
-et à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même
-froideur. Désespéré dans le c&oelig;ur, dévoré par l'insulte, par la
-conscience de sa défaite, par l'idée de la risée publique, il reste
+Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend
+qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa s&oelig;ur
+et à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même
+froideur. Désespéré dans le c&oelig;ur, dévoré par l'insulte, par la
+conscience de sa défaite, par l'idée de la risée publique, il reste
aussi ferme, aussi hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse
plus audacieusement ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici
-tout était bien: la colonne de bronze était restée entière <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> et
+tout était bien: la colonne de bronze était restée entière <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> et
invaincue; mais les exigences de la morale publique pervertissent
-l'idée du livre. Sa fille arrive juste à point. Elle le supplie; il
-s'attendrit; elle l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte
+l'idée du livre. Sa fille arrive juste à point. Elle le supplie; il
+s'attendrit; elle l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte
un beau roman.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et
+<p>Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et
mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des
-êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les
+êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les
enfants.</p>
-<p>Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine
-n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le
+<p>Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine
+n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le
pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et
-apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit
-chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels
-sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint
-les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à
-édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une
-sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être
-aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce
-choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une
-carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente,
-et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien
-d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la
-sensibilité <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et l'innocence qui reluisent dans leurs regards,
-s'il juge que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous
-les mains grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore
-songer aux intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le
-négociant et l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils
-retournent au plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs
-enfants ont joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la
-soirée est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule
-poésie dont ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de
-ce bien-être semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier
+apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit
+chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels
+sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint
+les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à
+édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une
+sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être
+aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce
+choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une
+carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente,
+et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien
+d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la
+sensibilité <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et l'innocence qui reluisent dans leurs regards,
+s'il juge que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous
+les mains grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore
+songer aux intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le
+négociant et l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils
+retournent au plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs
+enfants ont joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la
+soirée est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule
+poésie dont ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de
+ce bien-être semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier
n'aura pas trop d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a
-raconté en dix volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David
-Copperfield. David est aimé par sa mère et par une brave servante,
+raconté en dix volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David
+Copperfield. David est aimé par sa mère et par une brave servante,
Peggotty; il joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il
lui lit l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et
-des oies qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est
-parfaitement heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le
-beau-père, M. Murdstone, et sa s&oelig;ur Jeanne sont des êtres âpres,
-méthodiques et glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment
-blessé par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur
-d'embrasser sa mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb,
-le regard froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même,
-étudie en machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les
+des oies qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est
+parfaitement heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le
+beau-père, M. Murdstone, et sa s&oelig;ur Jeanne sont des êtres âpres,
+méthodiques et glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment
+blessé par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur
+d'embrasser sa mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb,
+le regard froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même,
+étudie en machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les
apprendre, tant il a crainte de ne pas les savoir. <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Il est
-fouetté, enfermé au pain et à l'eau dans une chambre écartée. Il
-s'effraye de la nuit, il a peur de lui-même. Il se demande si, en
-effet, il n'est pas mauvais ou méchant, et il pleure. Cette terreur
+fouetté, enfermé au pain et à l'eau dans une chambre écartée. Il
+s'effraye de la nuit, il a peur de lui-même. Il se demande si, en
+effet, il n'est pas mauvais ou méchant, et il pleure. Cette terreur
incessante, sans espoir et sans issue, le spectacle de cette
-sensibilité qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, les
-longues anxiétés, les veilles, la solitude du pauvre enfant
-emprisonné, son désir passionné d'embrasser sa mère ou de pleurer sur
-le c&oelig;ur de sa bonne, tout cela fait mal à voir. Ces douleurs
+sensibilité qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, les
+longues anxiétés, les veilles, la solitude du pauvre enfant
+emprisonné, son désir passionné d'embrasser sa mère ou de pleurer sur
+le c&oelig;ur de sa bonne, tout cela fait mal à voir. Ces douleurs
enfantines sont aussi profondes que des chagrins d'homme. C'est
l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un air chaud,
-sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée dans la neige,
-laisse tomber ses feuilles et se flétrit.</p>
-
-<p>Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés,
-voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens
-les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.
-Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte
-à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une
-force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements
+sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée dans la neige,
+laisse tomber ses feuilles et se flétrit.</p>
+
+<p>Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés,
+voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens
+les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.
+Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte
+à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une
+force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements
admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en
-eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur
+eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur
abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque
-chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de
+chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de
l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue,
-par pure abnégation, <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> à soigner la créature dégradée. Un pauvre
-charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente,
-et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de
-bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le
-bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille.
-Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et
-infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître
+par pure abnégation, <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> à soigner la créature dégradée. Un pauvre
+charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente,
+et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de
+bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le
+bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille.
+Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et
+infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître
que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus
-inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de
-ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux
-Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un
-bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour
-la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils
-ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne
-sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans
-l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a
-tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à
-la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore
-le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur
-c&oelig;ur les ont portés.</p>
-
-<p>Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la
+inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de
+ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux
+Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un
+bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour
+la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils
+ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne
+sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans
+l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a
+tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à
+la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore
+le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur
+c&oelig;ur les ont portés.</p>
+
+<p>Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la
voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les
-émotions du c&oelig;ur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux
+émotions du c&oelig;ur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux
savants <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches;
-ayez compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus
-méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et
-superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent
-dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges.
-Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus
-beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la
+ayez compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus
+méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et
+superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent
+dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges.
+Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus
+beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la
tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde.
-Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant,
-illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est
-un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou
-qu'il a reçu.</p>
+Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant,
+illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est
+un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou
+qu'il a reçu.</p>
<h5>III</h5>
<p>Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts,
-ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature
+ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature
soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on
-remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond
-primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression
-naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées
-de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête.
-Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut
-passé la littérature française importée de Normandie; elles sont
-l'âme même de la nation. <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Mais l'éducation de cette âme fut
-contraire à son génie; son histoire a contredit sa nature, et son
-inclination primitive s'est heurtée contre tous les grands événements
+remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond
+primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression
+naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées
+de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête.
+Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut
+passé la littérature française importée de Normandie; elles sont
+l'âme même de la nation. <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Mais l'éducation de cette âme fut
+contraire à son génie; son histoire a contredit sa nature, et son
+inclination primitive s'est heurtée contre tous les grands événements
qu'elle a faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion
-victorieuse et d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la
-liberté politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte
-et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du
-commerce, la possession abondante des matériaux premiers de
-l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif.
-L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit,
-jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de
-ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une
+victorieuse et d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la
+liberté politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte
+et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du
+commerce, la possession abondante des matériaux premiers de
+l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif.
+L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit,
+jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de
+ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une
religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par
-l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la
+l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la
foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion,
-comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien,
-un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de
-commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans
-ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec,
-l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées
-qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des
+comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien,
+un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de
+commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans
+ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec,
+l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées
+qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des
faiblesses et des tendresses du c&oelig;ur, telles sont les dispositions
-que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à
-établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent
-qu'ils n'y <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité,
-opprimée et pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous
-le puritain, sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social
-n'a pas détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue
-insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et
-tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un
-écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient
-toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous
+que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à
+établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent
+qu'ils n'y <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité,
+opprimée et pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous
+le puritain, sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social
+n'a pas détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue
+insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et
+tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un
+écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient
+toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous
les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus
-intime, et devient le maître de tous les c&oelig;urs.</p>
+intime, et devient le maître de tous les c&oelig;urs.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> CHAPITRE II.<br>
<span class="smaller">Le Roman (<i>suite</i>). Thackeray.</span></h3>
@@ -1695,1783 +1655,1783 @@ intime, et devient le maître de tous les c&oelig;urs.</p>
<div class="toc">
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Abondance et excellence du roman de m&oelig;urs en Angleterre. &mdash;
- Supériorité de Dickens et de Thackeray. &mdash; Comparaison de Dickens
+ Supériorité de Dickens et de Thackeray. &mdash; Comparaison de Dickens
et de Thackeray.</li>
<li class="min2em">II. Le satirique. &mdash; Ses intentions morales. &mdash; Ses dissertations
morales.</li>
<li class="min2em">III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. &mdash;
- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux
+ Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux
esprits.</li>
-<li class="min2em">IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. &mdash;
- L'ironie sérieuse. &mdash; <i>Les snobs littéraires; Miss Blanche
- Amory.</i> &mdash; La caricature sérieuse. &mdash; <i>Mistress Hoggarty.</i></li>
+<li class="min2em">IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. &mdash;
+ L'ironie sérieuse. &mdash; <i>Les snobs littéraires; Miss Blanche
+ Amory.</i> &mdash; La caricature sérieuse. &mdash; <i>Mistress Hoggarty.</i></li>
-<li class="min2em">V. Solidité et précision de cette conception satirique. &mdash;
+<li class="min2em">V. Solidité et précision de cette conception satirique. &mdash;
Ressemblance de Thackeray et de Swift. &mdash; <i>Les devoirs d'un
ambassadeur.</i></li>
-<li class="min2em">VI. Misanthropie de Thackeray. &mdash; Niaiserie de ses héroïnes. &mdash;
- Niaiserie de l'amour. &mdash; Vice intime des générosités et des
+<li class="min2em">VI. Misanthropie de Thackeray. &mdash; Niaiserie de ses héroïnes. &mdash;
+ Niaiserie de l'amour. &mdash; Vice intime des générosités et des
exaltations humaines.</li>
-<li class="min2em">VII. Ses tendances égalitaires. &mdash; Défaut des caractères et de la
- société en Angleterre. &mdash; Ses aversions et ses préférences. &mdash; Le
+<li class="min2em">VII. Ses tendances égalitaires. &mdash; Défaut des caractères et de la
+ société en Angleterre. &mdash; Ses aversions et ses préférences. &mdash; Le
snob et l'aristocrate. &mdash; Portraits du roi, du grand seigneur de
cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. &mdash;
- Avantages de cet établissement aristocratique. &mdash; Excès de cette
+ Avantages de cet établissement aristocratique. &mdash; Excès de cette
satire.</li>
-<li class="min2em">VIII. L'artiste. &mdash; Idée de l'art pur. &mdash; En quoi la satire nuit
- à l'art. &mdash; En quoi elle diminue l'intérêt. &mdash; En quoi elle
+<li class="min2em">VIII. L'artiste. &mdash; Idée de l'art pur. &mdash; En quoi la satire nuit
+ à l'art. &mdash; En quoi elle diminue l'intérêt. &mdash; En quoi elle
fausse les personnages. &mdash; Comparaison de Thackeray et de Balzac.
- &mdash; <i>Valérie Marneffe</i>, et <i>Rebecca Sharp</i>.</li>
+ &mdash; <i>Valérie Marneffe</i>, et <i>Rebecca Sharp</i>.</li>
<li class="min2em">IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de <i>Henri Esmond</i>. &mdash; Talent
- <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> historique de Thackeray. &mdash; Conception de l'homme idéal.</li>
+ <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> historique de Thackeray. &mdash; Conception de l'homme idéal.</li>
-<li class="min2em">X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette
- définition dans Thackeray. &mdash; En quoi elle diffère de la
- véritable.</li>
+<li class="min2em">X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette
+ définition dans Thackeray. &mdash; En quoi elle diffère de la
+ véritable.</li>
</ul>
</div>
<p>Le roman de m&oelig;urs pullule en Angleterre, et il y a de cela
-plusieurs causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien
-dans sa patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la
+plusieurs causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien
+dans sa patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la
musique comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les
gens qui ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de
-sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans
-la nullité de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre
-une carrière à l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails
-minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit
-précis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette
-abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à
+sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans
+la nullité de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre
+une carrière à l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails
+minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit
+précis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette
+abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à
quelques-uns pour les embrasser tous.</p>
-<p>Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur,
-original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même
-cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des
+<p>Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur,
+original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même
+cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des
sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la
-précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations,
-par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres
+précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations,
+par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres
vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de
Fielding.</p>
-<p>L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> verve,
-peintre passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique,
-tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans
-l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la
-bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès
-de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a
-donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un
-artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries
+<p>L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> verve,
+peintre passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique,
+tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans
+l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la
+bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès
+de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a
+donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un
+artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries
de l'imagination.</p>
<p>L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de
-dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur
-laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer
+dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur
+laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer
l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande
-connaissance du c&oelig;ur, une habileté consommée, un raisonnement
-puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec
-toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète
-l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant
+connaissance du c&oelig;ur, une habileté consommée, un raisonnement
+puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec
+toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète
+l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant
le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> § 1.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> § 1.<br>
LE SATIRIQUE.</h4>
-<p>Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
-homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore
-poussé par les m&oelig;urs environnantes. On ne lui permet pas de
-contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne
-de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent
-des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier
-plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en
+<p>Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
+homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore
+poussé par les m&oelig;urs environnantes. On ne lui permet pas de
+contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne
+de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent
+des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier
+plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en
satire le roman.</p>
<p>J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: <i>Pendennis</i>, <i>la Foire
-aux vanités</i>, <i>les Newcomes</i>. Chaque scène met en relief une vérité
-morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur
-le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les
+aux vanités</i>, <i>les Newcomes</i>. Chaque scène met en relief une vérité
+morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur
+le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les
dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par
-lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à
-son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les
-sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous
-démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de
-réformateur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> À la première page de <i>Pendennis</i>, vous voyez le portrait d'un
-vieux major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement
-assis à son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le
+lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à
+son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les
+sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous
+démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de
+réformateur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> À la première page de <i>Pendennis</i>, vous voyez le portrait d'un
+vieux major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement
+assis à son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le
chirurgien Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes
-rendus des fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre
+rendus des fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre
ceux d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement
-il l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il
-pousse un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait
-arrêter des places à la diligence (aux frais de la famille), et court
-sauver le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient
-ses invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni
+il l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il
+pousse un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait
+arrêter des places à la diligence (aux frais de la famille), et court
+sauver le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient
+ses invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni
vaniteux, ni gourmands comme le major.</p>
-<p>Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps
-apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu
-jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin,
-épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
-familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord
-Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et
-s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces
-détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon
-bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre
-fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»</p>
-
-<p>Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> du
-domaine, «grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à
-régner sur sa mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie
-des poésies lamentables aux journaux du comté, commence un poëme
-épique, une tragédie où meurent seize personnes, une histoire
-foudroyante des jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi.
-Il soupire après l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de
-l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre,
-ignorante et bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes
-tous affectés, prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres.
+<p>Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps
+apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu
+jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin,
+épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
+familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord
+Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et
+s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces
+détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon
+bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre
+fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»</p>
+
+<p>Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> du
+domaine, «grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à
+régner sur sa mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie
+des poésies lamentables aux journaux du comté, commence un poëme
+épique, une tragédie où meurent seize personnes, une histoire
+foudroyante des jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi.
+Il soupire après l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de
+l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre,
+ignorante et bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes
+tous affectés, prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres.
Attendez pour juger le monde que vous ayez vu le monde, et ne vous
-croyez pas maîtres quand vous êtes écoliers.</p>
+croyez pas maîtres quand vous êtes écoliers.</p>
<p>L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme
-Lesage dans <i>Gil-Blas</i>, comme Balzac dans <i>le Père Goriot</i>, l'auteur
-de <i>Pendennis</i> peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de
-sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
+Lesage dans <i>Gil-Blas</i>, comme Balzac dans <i>le Père Goriot</i>, l'auteur
+de <i>Pendennis</i> peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de
+sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et
-Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre,
-travaille à nous corriger.</p>
+Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre,
+travaille à nous corriger.</p>
-<p>Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail
+<p>Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail
l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez
-point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la
-réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les
-paroles et les événements. Tous les <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> mots du personnage sont
-choisis et pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même,
-il prend soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
-l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley,
+point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la
+réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les
+paroles et les événements. Tous les <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> mots du personnage sont
+choisis et pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même,
+il prend soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
+l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley,
vieille femme riche, tombe malade<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Mistress Bute, sa parente,
-accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire
+accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire
exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori,
-légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
+légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur
de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable
-mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer
+mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer
les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine
Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si
-mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos
-familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents?
+mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos
+familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents?
C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en
-conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu,
-et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal
-celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus
-tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante
-continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle
-que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et
-ces dérisions? Vous <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique
-de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade,
-la comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la
-garde à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége
-était bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre;
+conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu,
+et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal
+celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus
+tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante
+continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle
+que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et
+ces dérisions? Vous <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique
+de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade,
+la comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la
+garde à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége
+était bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre;
les dix doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en
-espérance dans la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et
-cependant un spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans
+espérance dans la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et
+cependant un spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans
sa man&oelig;uvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme
-persécutée de sermons, man&oelig;uvrée comme un ballot, réglée comme une
-horloge, pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce
-qui est pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée
-chez elle, accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait
-mourir avant d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à
+persécutée de sermons, man&oelig;uvrée comme un ballot, réglée comme une
+horloge, pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce
+qui est pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée
+chez elle, accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait
+mourir avant d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à
son bandit de neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute,
l'honneur de son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa
-famille, ayant ruiné sa santé pour soigner sa belle-s&oelig;ur bien-aimée
-et préserver le précieux héritage, était justement sur le point, grâce
-à son dévouement exemplaire, de mettre sa belle-s&oelig;ur dans la bière
-et l'héritage entre les mains de son neveu.</p>
-
-<p>L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui
-vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre
-mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
-«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> Son neveu l'a tuée,
-et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur,
-et c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne
+famille, ayant ruiné sa santé pour soigner sa belle-s&oelig;ur bien-aimée
+et préserver le précieux héritage, était justement sur le point, grâce
+à son dévouement exemplaire, de mettre sa belle-s&oelig;ur dans la bière
+et l'héritage entre les mains de son neveu.</p>
+
+<p>L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui
+vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre
+mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
+«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> Son neveu l'a tuée,
+et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur,
+et c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne
refuse jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie
-pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.»
-L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge.
-Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses
-lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
-sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai
-la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un
-ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
-jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait
-la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.»
-Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa
-pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de
-sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
-Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
-«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que
-le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit
-alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du
+pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.»
+L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge.
+Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses
+lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
+sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai
+la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un
+ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
+jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait
+la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.»
+Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa
+pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de
+sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
+Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
+«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que
+le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit
+alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du
sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous
-aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
-Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour
-veiller sur elle. Et quant à <i>ma</i> santé, <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> qu'importe? je la
+aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
+Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour
+veiller sur elle. Et quant à <i>ma</i> santé, <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> qu'importe? je la
sacrifie de bon c&oelig;ur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon
-devoir.» Il est clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux
-capteurs d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases
-pompeuses, une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le
-lecteur éprouve de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle
-parle. Il voudrait la démasquer; il est content de la voir pressée,
-acculée, prise par les man&oelig;uvres polies de son adversaire, et se
-réjouit avec l'auteur, qui lui arrache et lui souligne la confession
-honteuse de sa grimace et de son avidité.</p>
-
-<p>Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme
-littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray
-vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond
-en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous
-tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale
+devoir.» Il est clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux
+capteurs d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases
+pompeuses, une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le
+lecteur éprouve de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle
+parle. Il voudrait la démasquer; il est content de la voir pressée,
+acculée, prise par les man&oelig;uvres polies de son adversaire, et se
+réjouit avec l'auteur, qui lui arrache et lui souligne la confession
+honteuse de sa grimace et de son avidité.</p>
+
+<p>Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme
+littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray
+vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond
+en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous
+tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale
en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes
-d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
-sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
+d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
+sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en
-trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop
-empressés.</p>
+trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop
+empressés.</p>
-<p class="quote">Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son
+<p class="quote">Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son
banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses
imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur
avoir une vingtaine de telles parentes! <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Qui de nous ne
- la juge une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé
- de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée,
+ la juge une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé
+ de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée,
garnie du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle
- vient nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos
+ vient nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos
amis sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une
- parfaite sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss
- Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guinées.&mdash;Cela ne la
- gênerait pas, dit votre femme.&mdash;Elle est ma tante,» dites-vous
- d'un air aisé, insouciant, quand votre ami vous demande si par
- hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à
- chaque instant de petits témoignages d'affection; vos petites
+ parfaite sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss
+ Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guinées.&mdash;Cela ne la
+ gênerait pas, dit votre femme.&mdash;Elle est ma tante,» dites-vous
+ d'un air aisé, insouciant, quand votre ami vous demande si par
+ hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à
+ chaque instant de petits témoignages d'affection; vos petites
filles font pour elle un nombre infini de corbeilles, coussins et
tabourets en tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle
vient vous rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace
son corset. La maison, pendant tout le temps que dure cette
- visite, prend un air propre, agréable, confortable, joyeux, un
- air de fête qu'elle n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon
- cher monsieur, vous oubliez votre sieste ordinaire après dîner,
+ visite, prend un air propre, agréable, confortable, joyeux, un
+ air de fête qu'elle n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon
+ cher monsieur, vous oubliez votre sieste ordinaire après dîner,
et vous vous trouvez tout d'un coup (quoique vous perdiez
- invariablement) très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous
- offrez! Du gibier tous les jours, du madère-malvoisie, et
- régulièrement du poisson de Londres. Les gens de cuisine
- eux-mêmes prennent part à la prospérité générale. Je ne sais pas
- comment la chose arrive; mais pendant le séjour du gros cocher de
- miss Mac-Whirter, la bière est devenue beaucoup plus forte, et
- dans la chambre des enfants (où sa bonne prend ses repas) la
- consommation du thé et du sucre n'est plus surveillée du tout.
+ invariablement) très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous
+ offrez! Du gibier tous les jours, du madère-malvoisie, et
+ régulièrement du poisson de Londres. Les gens de cuisine
+ eux-mêmes prennent part à la prospérité générale. Je ne sais pas
+ comment la chose arrive; mais pendant le séjour du gros cocher de
+ miss Mac-Whirter, la bière est devenue beaucoup plus forte, et
+ dans la chambre des enfants (où sa bonne prend ses repas) la
+ consommation du thé et du sucre n'est plus surveillée du tout.
Cela est-il vrai ou non? J'en appelle aux classes moyennes. Ah!
- pouvoirs célestes! que ne m'envoyez-vous une vieille tante,&mdash;une
- tante fille,&mdash;une tante avec une voiture blasonnée et un tour de
- cheveux couleur café clair! Comme mes enfants broderaient pour
- elle des sacs à ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux
- petits soins pour elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain
- rêve<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne
-pas être averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse
-succession, nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et
+ pouvoirs célestes! que ne m'envoyez-vous une vieille tante,&mdash;une
+ tante fille,&mdash;une tante avec une voiture blasonnée et un tour de
+ cheveux couleur café clair! Comme mes enfants broderaient pour
+ elle des sacs à ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux
+ petits soins pour elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain
+ rêve<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne
+pas être averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse
+succession, nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et
notre tendresse. L'auteur a pris la place de notre conscience, et le
-roman, transformé par la réflexion, devient une école de m&oelig;urs.</p>
+roman, transformé par la réflexion, devient une école de m&oelig;urs.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> II</h5>
-<p>On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des
-goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
-peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais
-est de l'opposer au goût français.</p>
+<p>On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des
+goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
+peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais
+est de l'opposer au goût français.</p>
<p>Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier
d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est
-là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais
-c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,
-elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.
-Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,
-mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste
-veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la
-rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et
-gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.
-Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez
-gai.&mdash;Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à
-l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il
-faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
-leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un
-étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
-pour supposer qu'ils <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> vous entendent à demi-mot, qu'un sourire
-indiqué vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion
+là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais
+c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,
+elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.
+Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,
+mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste
+veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la
+rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et
+gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.
+Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez
+gai.&mdash;Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à
+l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il
+faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
+leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un
+étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
+pour supposer qu'ils <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> vous entendent à demi-mot, qu'un sourire
+indiqué vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion
entrevue au vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse
-satire géométrique.&mdash;Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique
-comme en religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop
-gouvernés; que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un
-habit trop étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont
-frondeurs; volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et
-souvent, par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par
-mauvaise humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à
-travers la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop
-longtemps sous la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les
-portes. Je n'ose pas vous exhorter à leur plaire; je remarque
-seulement que pour leur plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit
+satire géométrique.&mdash;Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique
+comme en religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop
+gouvernés; que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un
+habit trop étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont
+frondeurs; volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et
+souvent, par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par
+mauvaise humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à
+travers la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop
+longtemps sous la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les
+portes. Je n'ose pas vous exhorter à leur plaire; je remarque
+seulement que pour leur plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit
pas.</p>
<p>Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle
-sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,
-régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq
+sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,
+régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq
cents longues figures, tristes, roides<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, et au premier coup
d'&oelig;il il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce
-pays, un tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus
-lourde et plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et
-<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> la pensée, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa
-vivacité sa gaieté. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez
-à des hommes attentifs, concentrés, capables de sensations durables et
-profondes, incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages
-immobiles et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent
-aux sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et
-leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez
+pays, un tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus
+lourde et plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et
+<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> la pensée, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa
+vivacité sa gaieté. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez
+à des hommes attentifs, concentrés, capables de sensations durables et
+profondes, incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages
+immobiles et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent
+aux sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et
+leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez
pas, appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez
que vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut
des secousses pour mettre ces nerfs en action.&mdash;Comptez encore que vos
gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent
-ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que
-leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations
-aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des
-réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils
-ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils
-applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des
-émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.
-Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais
-supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point
+ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que
+leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations
+aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des
+réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils
+ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils
+applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des
+émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.
+Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais
+supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point
railler par des saillies, mais par des raisonnements.&mdash;Encore un mot:
-là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,
-royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
-autour <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont
-donné rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un
-acteur coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du
-bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du
-monde, vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des
-convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet
-de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut
-être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
-lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire
-deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la
-pression de la logique et à la force du ressentiment.</p>
+là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,
+royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
+autour <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont
+donné rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un
+acteur coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du
+bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du
+monde, vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des
+convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet
+de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut
+être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
+lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire
+deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la
+pression de la logique et à la force du ressentiment.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire;
-c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la
-réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention
-concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est
-enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
-vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa
-contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui
-enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur
-qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
-contient. De tous les <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> satiriques, Thackeray, après Swift, est
-le plus triste. Ses compatriotes eux-mêmes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a> lui ont reproché de
+<p>Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire;
+c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la
+réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention
+concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est
+enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
+vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa
+contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui
+enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur
+qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
+contient. De tous les <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> satiriques, Thackeray, après Swift, est
+le plus triste. Ses compatriotes eux-mêmes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a> lui ont reproché de
peindre le monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le
-mépris, le dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en
-écarte et imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour
-rendre leur oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît
-horrible, et leur douceur résignée est une mortelle injure contre
-leurs tyrans: c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes
-et la dureté des persécuteurs<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
-
-<p>Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la
-réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par
-une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé
-plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les
-motifs, l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses
-classifications. Il est sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en
+mépris, le dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en
+écarte et imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour
+rendre leur oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît
+horrible, et leur douceur résignée est une mortelle injure contre
+leurs tyrans: c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes
+et la dureté des persécuteurs<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la
+réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par
+une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé
+plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les
+motifs, l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses
+classifications. Il est sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en
homme convaincu, qui tient sur sa table une liasse de preuves, qui
-n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prévu toutes
-les objections et réfuté toutes les excuses, qui ne pardonnera jamais,
-qui a raison d'être inflexible, qui a conscience de sa justice, et qui
+n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prévu toutes
+les objections et réfuté toutes les excuses, qui ne pardonnera jamais,
+qui a raison d'être inflexible, qui a conscience de sa justice, et qui
appuie sa sentence et sa vengeance sur toutes les forces de la
-méditation et de l'équité. L'effet de cette haine justifiée et
-contenue est accablant. Lorsqu'on achève de lire <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> les romans de
-Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste promené dans un musée à
-travers une belle collection de spécimens et de monstres. Lorsqu'on
-achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement d'un étranger
-amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on pose les
-moxas et où l'on fait les amputations.</p>
-
-<p>En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car
-elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son
-premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise
-jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
-attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la
-protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des
-insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous
-êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont
-votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus
-l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à
-défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on
-l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on
+méditation et de l'équité. L'effet de cette haine justifiée et
+contenue est accablant. Lorsqu'on achève de lire <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> les romans de
+Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste promené dans un musée à
+travers une belle collection de spécimens et de monstres. Lorsqu'on
+achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement d'un étranger
+amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on pose les
+moxas et où l'on fait les amputations.</p>
+
+<p>En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car
+elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son
+premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise
+jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
+attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la
+protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des
+insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous
+êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont
+votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus
+l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à
+défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on
+l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on
croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation.
-Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
-<i>le Livre des Snobs</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, par exemple celui des <i>snobs</i> littéraires,
+Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
+<i>le Livre des Snobs</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, par exemple celui des <i>snobs</i> littéraires,
sont dignes de <i>Gulliver</i>. L'auteur vient de passer <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> en revue
-tous les <i>snobs</i> d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les
-<i>snobs</i> littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et
-excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à
-ses propres fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la
-littérature moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez
-qu'un seul d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de
-son confrère en cas de besoin public.</p>
-
-<p class="quote">Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a
- point de <i>snobs</i>. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée
- des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul
- exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.&mdash;Hommes et
+tous les <i>snobs</i> d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les
+<i>snobs</i> littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et
+excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à
+ses propres fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la
+littérature moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez
+qu'un seul d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de
+son confrère en cas de besoin public.</p>
+
+<p class="quote">Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a
+ point de <i>snobs</i>. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée
+ des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul
+ exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.&mdash;Hommes et
femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur
- maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur
- vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à
- l'égard du monde.&mdash;Il n'est pas impossible peut-être que (par
- hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère;
+ maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur
+ vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à
+ l'égard du monde.&mdash;Il n'est pas impossible peut-être que (par
+ hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère;
mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune
- façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public.
- Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut
+ façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public.
+ Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut
dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P.
est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez
- et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je
- veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
- du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et
- invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière
- sincérité et la plus parfaite douceur.&mdash;Le sentiment de l'égalité
- et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme
- une des plus aimables qualités distinctives de cette classe.
- C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les
+ et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je
+ veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
+ du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et
+ invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière
+ sincérité et la plus parfaite douceur.&mdash;Le sentiment de l'égalité
+ et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme
+ une des plus aimables qualités distinctives de cette classe.
+ C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les
uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous
- tenons un si bon rang dans la société et que nous <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> nous y
- comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si
+ tenons un si bon rang dans la société et que nous <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> nous y
+ comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si
fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ
- douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les
+ douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les
personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux,
- et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère
- et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes,
+ et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère
+ et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes,
qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p>
-<p>On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
-de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous
+<p>On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
+de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous
le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et
-<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> roturier est traité comme le méritent sa roture et sa
-pauvreté<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Ce qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur
-durée; il y en a qui se prolongent pendant un roman entier, par
-exemple celui des <i>Bottes fatales</i>. Un Français ne pourrait continuer
-aussi longtemps le sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par
-des émotions différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait
-pas une attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si
-calculée et si amère. Il y a des caractères que Thackeray développe
+<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> roturier est traité comme le méritent sa roture et sa
+pauvreté<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Ce qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur
+durée; il y en a qui se prolongent pendant un roman entier, par
+exemple celui des <i>Bottes fatales</i>. Un Français ne pourrait continuer
+aussi longtemps le sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par
+des émotions différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait
+pas une attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si
+calculée et si amère. Il y a des caractères que Thackeray développe
pendant trois volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne
parle jamais sans insulte; <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> toutes deux sont des coquines, et
-jamais il ne les introduit sans les combler de tendresses: la chère
+jamais il ne les introduit sans les combler de tendresses: la chère
Rebecca! la tendre Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille
-sentimentale et littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne
+sentimentale et littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne
la comprennent pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout
-haut devant tout le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa
-mère et de son beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur
-faire sentir leur stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire
-autrement? Ne serait-ce point de sa part un manque de sincérité que
-d'affecter une gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut
+haut devant tout le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa
+mère et de son beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur
+faire sentir leur stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire
+autrement? Ne serait-ce point de sa part un manque de sincérité que
+d'affecter une gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut
ressentir? On comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie;
-en quittant les poupées, ce c&oelig;ur aimant s'est épris d'abord de
-Trenmor, de Sténio, du prince Djalma et autres héros des romanciers
-français. Hélas! le monde imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées,
-et le désir de l'idéal, pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux
-êtres de la terre. À onze ans, Mlle Blanche eut une inclination pour
-un petit Savoyard, joueur d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune
-prince enlevé; à douze ans, un vieux et hideux maître de dessin agita
-son c&oelig;ur vierge; à l'institution de Mme de Caramel, elle eut une
-correspondance avec deux jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère
-âme délaissée, ses pieds délicats se sont déjà froissés aux sentiers
+en quittant les poupées, ce c&oelig;ur aimant s'est épris d'abord de
+Trenmor, de Sténio, du prince Djalma et autres héros des romanciers
+français. Hélas! le monde imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées,
+et le désir de l'idéal, pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux
+êtres de la terre. À onze ans, Mlle Blanche eut une inclination pour
+un petit Savoyard, joueur d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune
+prince enlevé; à douze ans, un vieux et hideux maître de dessin agita
+son c&oelig;ur vierge; à l'institution de Mme de Caramel, elle eut une
+correspondance avec deux jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère
+âme délaissée, ses pieds délicats se sont déjà froissés aux sentiers
de la vie; chaque jour ses illusions s'effeuillent, et c'est en vain
-qu'elle les consigne en vers, dans un petit livre relié de velours
-bleu avec un fermoir d'or, intitulé: <i>Mes Larmes</i>. Dans cet <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>
+qu'elle les consigne en vers, dans un petit livre relié de velours
+bleu avec un fermoir d'or, intitulé: <i>Mes Larmes</i>. Dans cet <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span>
isolement, que faire? Elle s'enthousiasme pour les jeunes filles
-qu'elle rencontre, elle ressent à leur vue une attraction magnétique,
-elle devient leur s&oelig;ur, sauf à les mettre de côté demain, comme une
-vieille robe: nous ne commandons pas à nos sentiments, et rien n'est
+qu'elle rencontre, elle ressent à leur vue une attraction magnétique,
+elle devient leur s&oelig;ur, sauf à les mettre de côté demain, comme une
+vieille robe: nous ne commandons pas à nos sentiments, et rien n'est
plus beau que le naturel. Du reste, comme l'aimable enfant a beaucoup
-de goût, l'imagination vive, une inclination poétique pour le
-changement, elle tient sa femme de chambre Pincott à l'ouvrage nuit et
-jour. En personne délicate, vraie <i>dilettante</i> et amateur du beau,
-elle la gronde pour ses yeux battus et son visage pâle. Là-dessus,
-pour l'encourager, elle lui dit avec ses ménagements et sa franchise
-ordinaires: «Pincott, je vous renverrai, car vous êtes beaucoup trop
-faible, et vos yeux vous manquent, et vous êtes toujours à gémir, à
-pleurnicher, à demander le médecin; mais je sais que vos parents ont
+de goût, l'imagination vive, une inclination poétique pour le
+changement, elle tient sa femme de chambre Pincott à l'ouvrage nuit et
+jour. En personne délicate, vraie <i>dilettante</i> et amateur du beau,
+elle la gronde pour ses yeux battus et son visage pâle. Là-dessus,
+pour l'encourager, elle lui dit avec ses ménagements et sa franchise
+ordinaires: «Pincott, je vous renverrai, car vous êtes beaucoup trop
+faible, et vos yeux vous manquent, et vous êtes toujours à gémir, à
+pleurnicher, à demander le médecin; mais je sais que vos parents ont
besoin de vos gages, et je vous garde pour l'amour d'eux!&mdash;Pincott,
-votre air misérable et vos façons serviles me donnent vraiment la
+votre air misérable et vos façons serviles me donnent vraiment la
migraine. Je crois que je vous ferai mettre du rouge.&mdash;Pincott, vos
parents meurent de faim; mais si vous me tiraillez ainsi les cheveux,
-je vous prierai de leur écrire et de leur dire que je n'ai plus besoin
-de vos services.» Cette pécore de Pincott n'apprécie pas son bonheur.
-Peut-on être triste quand on sert un être aussi supérieur que miss
+je vous prierai de leur écrire et de leur dire que je n'ai plus besoin
+de vos services.» Cette pécore de Pincott n'apprécie pas son bonheur.
+Peut-on être triste quand on sert un être aussi supérieur que miss
Blanche? Quelle joie de lui fournir des sujets de style! car, il faut
-bien l'avouer, miss Blanche n'a pas dédaigné d'écrire une charmante
-pièce de vers sur la petite servante arrachée au foyer <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span>
-paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.» Hélas! le plus petit
-événement suffit pour blesser ce c&oelig;ur trop sensible. À la moindre
-émotion, ses larmes coulent, ses sentiments frémissent, comme un
-papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le touche. La voilà qui passe,
-aérienne, les yeux au ciel, un faible sourire arrêté sur ses lèvres
+bien l'avouer, miss Blanche n'a pas dédaigné d'écrire une charmante
+pièce de vers sur la petite servante arrachée au foyer <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span>
+paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.» Hélas! le plus petit
+événement suffit pour blesser ce c&oelig;ur trop sensible. À la moindre
+émotion, ses larmes coulent, ses sentiments frémissent, comme un
+papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le touche. La voilà qui passe,
+aérienne, les yeux au ciel, un faible sourire arrêté sur ses lèvres
roses, touchante sylphide, si consolante pour tous ceux qui
l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un puits.</p>
-<p>Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse.
-Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
-seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
-insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray.
-Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de
-Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa
-flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
+<p>Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse.
+Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
+seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
+insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray.
+Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de
+Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa
+flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
<i>gentleman</i>; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la
-plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter
-le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs,
-vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des
-phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves
-mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à
-l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On
-aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique
-du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre
+plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter
+le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs,
+vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des
+phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves
+mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à
+l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On
+aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique
+du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre
humain. D'autres <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> figures, moins grossies, ne sont point
-cependant plus naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans
-des sottises palpables et dans des contradictions marquées. Telle est
+cependant plus naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans
+des sottises palpables et dans des contradictions marquées. Telle est
miss Crawley, vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les
-mariages disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page
-suivante son neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et
-au même instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le
-départ de sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui
-est-ce qui maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes
-de comédie, et non des peintures de m&oelig;urs. Il y en a vingt
+mariages disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page
+suivante son neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et
+au même instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le
+départ de sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui
+est-ce qui maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes
+de comédie, et non des peintures de m&oelig;urs. Il y en a vingt
pareilles. Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du
-château de Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh,
-le jeter dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses
-amis, désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison.
-Elle le dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le
-foudroie de la meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau
-de sa tante. Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée
-par lui, volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre
-prodigué comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par
-les deux bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme
-vous l'êtes et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos
-dettes! Non, monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de
+château de Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh,
+le jeter dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses
+amis, désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison.
+Elle le dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le
+foudroie de la meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau
+de sa tante. Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée
+par lui, volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre
+prodigué comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par
+les deux bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme
+vous l'êtes et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos
+dettes! Non, monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de
sa paroisse, et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je
-suis à l'abri de vos perfidies. Le <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> mobilier de la maison est à
+suis à l'abri de vos perfidies. Le <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> mobilier de la maison est à
moi, et, puisqu'il entre dans vos intentions que madame votre femme
-couche sur le pavé, je vous préviens que je le ferai enlever demain.
-M. Smithers vous dira que j'étais décidée à vous laisser toute ma
-fortune. Ce matin, en sa présence, j'ai solennellement déchiré mon
-testament, et, par cette lettre, je renonce à toute relation avec vous
-et avec votre famille de mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon
-sein, elle m'a piquée.»&mdash;Cette femme juste et compatissante rencontre
-son égal, un homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement,
-directeur de la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie
-et sur la vie du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de
-loin la réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres
-valeurs mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de
-mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre
-pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress
-Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit,
-elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough
+couche sur le pavé, je vous préviens que je le ferai enlever demain.
+M. Smithers vous dira que j'étais décidée à vous laisser toute ma
+fortune. Ce matin, en sa présence, j'ai solennellement déchiré mon
+testament, et, par cette lettre, je renonce à toute relation avec vous
+et avec votre famille de mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon
+sein, elle m'a piquée.»&mdash;Cette femme juste et compatissante rencontre
+son égal, un homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement,
+directeur de la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie
+et sur la vie du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de
+loin la réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres
+valeurs mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de
+mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre
+pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress
+Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit,
+elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough
esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose!
L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que
-mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une
-si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui
-offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique
-peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez
-été accoutumée dans <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> votre illustre carrière! Isabelle, mon
-amour! Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison
-de John Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le
-répète, madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je
-supplie, j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de
-Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style
+mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une
+si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui
+offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique
+peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez
+été accoutumée dans <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> votre illustre carrière! Isabelle, mon
+amour! Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison
+de John Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le
+répète, madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je
+supplie, j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de
+Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style
fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre
-que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on
-se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des
+que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on
+se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des
sarcasmes, sur son front que du chagrin.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous
-quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie,
-mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut
+<p>Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous
+quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie,
+mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut
amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici
-conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité.
-Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une
-application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec
-autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose
+conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité.
+Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une
+application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec
+autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose
son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un
-relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux
+relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux
parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> de
-l'Île-Volante, avec des détails aussi précis et aussi concordants
-qu'un voyageur expérimenté, explorateur exact des m&oelig;urs et du pays.
-Ainsi soutenus, le monstre impossible et le grotesque littéraire
-entrent dans la vie réelle, et le fantôme de l'imagination prend la
+l'Île-Volante, avec des détails aussi précis et aussi concordants
+qu'un voyageur expérimenté, explorateur exact des m&oelig;urs et du pays.
+Ainsi soutenus, le monstre impossible et le grotesque littéraire
+entrent dans la vie réelle, et le fantôme de l'imagination prend la
consistance des objets que nous touchons. Thackeray porte dans la
-farce cette gravité imperturbable, cette solidité de conception et ce
-talent d'illusion. Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver
-que dans le monde il faut se conformer aux usages reçus, et transforme
-ce lieu commun en une anecdote orientale. Comptez les détails de
-m&oelig;urs, de géographie, de chronologie, de cuisine, la désignation
-mathématique de chaque objet, de chaque personne et de chaque geste,
-la lucidité d'imagination, la profusion de vérités locales; vous
+farce cette gravité imperturbable, cette solidité de conception et ce
+talent d'illusion. Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver
+que dans le monde il faut se conformer aux usages reçus, et transforme
+ce lieu commun en une anecdote orientale. Comptez les détails de
+m&oelig;urs, de géographie, de chronologie, de cuisine, la désignation
+mathématique de chaque objet, de chaque personne et de chaque geste,
+la lucidité d'imagination, la profusion de vérités locales; vous
comprendrez pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si
-originale et si poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude
-et la même énergie d'attention que dans les ironies et dans les
-exagérations précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi
-fort que sa haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de
-faculté.</p>
+originale et si poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude
+et la même énergie d'attention que dans les ironies et dans les
+exagérations précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi
+fort que sa haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de
+faculté.</p>
<div class="quote">
- <p>J'ai une aversion naturelle pour l'<i>égotisme</i>, et je déteste
- infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis
- m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en
- question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence
+ <p>J'ai une aversion naturelle pour l'<i>égotisme</i>, et je déteste
+ infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis
+ m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en
+ question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence
d'esprit.</p>
- <p>Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission
- délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il
- devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire),
- <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier <i>galéongi</i>
- de la Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été
- à Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe,
- le comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui
- mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois
- fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais
- naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des
- saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.</p>
-
- <p>Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré
- le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école
- turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers
- de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était
- l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand
- goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un
- très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa
- laine, bourré d'ail, d'assa-f&oelig;tida, de piment et autres
- assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait
- flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la
- coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et
- à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement
- épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier
+ <p>Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission
+ délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il
+ devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire),
+ <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier <i>galéongi</i>
+ de la Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été
+ à Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe,
+ le comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui
+ mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois
+ fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais
+ naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des
+ saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.</p>
+
+ <p>Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré
+ le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école
+ turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers
+ de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était
+ l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand
+ goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un
+ très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa
+ laine, bourré d'ail, d'assa-f&oelig;tida, de piment et autres
+ assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait
+ flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la
+ coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et
+ à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement
+ épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier
de ses convives.</p>
<p>Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son
- Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture,
- et s'écriant <i>tuk, tuk</i> (c'est très-bon), administra l'horrible
- pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au
- moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait
- une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une
- bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de
- l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de
- reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque
- mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon
- d'été sur le Bosphore.</p>
+ Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture,
+ et s'écriant <i>tuk, tuk</i> (c'est très-bon), administra l'horrible
+ pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au
+ moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait
+ une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une
+ bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de
+ l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de
+ reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque
+ mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon
+ d'été sur le Bosphore.</p>
<p>Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je
- dis <i>Bismillah</i>, et je léchai mes lèvres avec un air de
+ dis <i>Bismillah</i>, et je léchai mes lèvres avec un air de
contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en
- fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai
- <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que
- son c&oelig;ur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause,
- et le <i>traité de Kabobanople fut signé</i>. Quant à Diddlof, tout
- était fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir
+ fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai
+ <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que
+ son c&oelig;ur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause,
+ et le <i>traité de Kabobanople fut signé</i>. Quant à Diddlof, tout
+ était fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir
Roderick Murchison le vit, sous le n<sup>o</sup> 3967, travaillant aux
mines de l'Oural<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.</p>
</div>
-<p>L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait
+<p>L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait
l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un
-procès-verbal.</p>
+procès-verbal.</p>
-<p>Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
-divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux,
+<p>Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
+divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux,
comme des marionnettes <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> changeantes, ou en savant, comme des
-rouages réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous
+rouages réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous
ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions
-perdues vous enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne
+perdues vous enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne
trouverez en l'homme que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi
-Thackeray déprécie notre nature tout entière. Il fait dans le roman ce
-que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de
-beaux sentiments, il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la
-bonté, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de
-l'instinct, ou d'une maladie morale. Amélia Sedley, <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> sa
+Thackeray déprécie notre nature tout entière. Il fait dans le roman ce
+que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de
+beaux sentiments, il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la
+bonté, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de
+l'instinct, ou d'une maladie morale. Amélia Sedley, <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> sa
favorite et l'un de ses chefs-d'&oelig;uvre, est une pauvre petite femme,
-pleurnicheuse, incapable de réflexion et de décision, aveugle,
-adoratrice exaltée d'un mari égoïste et grossier, toujours sacrifiée
-par sa volonté et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et
-de faiblesse, souvent injuste, habituée à voir faux, et plus digne de
+pleurnicheuse, incapable de réflexion et de décision, aveugle,
+adoratrice exaltée d'un mari égoïste et grossier, toujours sacrifiée
+par sa volonté et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et
+de faiblesse, souvent injuste, habituée à voir faux, et plus digne de
compassion que de respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se
-trouve éprise, comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa
-jalousie sauvage, exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son
-mari, épanchée violemment en paroles cruelles, montre que son amour
-vient non de la vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le
-modèle des mères, est une prude provinciale un peu niaise, d'éducation
-étroite, jalouse aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du
-puritanisme et de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son
-fils a une maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable,
-horrible;» elle voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis
-ce crime.» Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son
-visage prend une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny
-au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée
+trouve éprise, comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa
+jalousie sauvage, exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son
+mari, épanchée violemment en paroles cruelles, montre que son amour
+vient non de la vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le
+modèle des mères, est une prude provinciale un peu niaise, d'éducation
+étroite, jalouse aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du
+puritanisme et de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son
+fils a une maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable,
+horrible;» elle voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis
+ce crime.» Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son
+visage prend une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny
+au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée
et comme une servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes
-les autres, est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à
+les autres, est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à
force d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et
-malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
-d'après les peintures de l'auteur, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> on ne peut éprouver pour
-lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain
-âge<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot
-ou non, bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les
-chiens ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on
+malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
+d'après les peintures de l'auteur, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> on ne peut éprouver pour
+lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain
+âge<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot
+ou non, bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les
+chiens ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on
aime, ce n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a
-besoin d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas
-soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte
-l'histoire de cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a
-l'air d'un homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique
+besoin d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas
+soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte
+l'histoire de cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a
+l'air d'un homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique
tout au long, d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin
-pour Amélia, comment le major achète les mauvais vins du père
-d'Amélia, comment il presse les postillons, réveille les valets,
-persécute ses amis pour revoir Amélia plus vite; comment, après dix
-ans de sacrifices, de tendresse et de services, il se voit préférer le
-vieux portrait d'un mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le
-plus triste de ces récits est celui du premier amour de Pendennis:
+pour Amélia, comment le major achète les mauvais vins du père
+d'Amélia, comment il presse les postillons, réveille les valets,
+persécute ses amis pour revoir Amélia plus vite; comment, après dix
+ans de sacrifices, de tendresse et de services, il se voit préférer le
+vieux portrait d'un mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le
+plus triste de ces récits est celui du premier amour de Pendennis:
miss Fotheringay, l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne
-ménagère, a l'esprit et l'instruction d'une servante de cuisine. Elle
+ménagère, a l'esprit et l'instruction d'une servante de cuisine. Elle
parle au jeune homme du beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle
-vient de préparer: Pendennis découvre dans ces deux phrases une
-profondeur d'intelligence étonnante et une majesté d'abnégation
-surhumaine. Il demande à miss <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Fotheringay, qui vient de jouer
-Ophélie, si Ophélie est amoureuse d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce
-petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen explique qu'il s'agit de
-l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas d'offense; mais pour
-Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de punch.» Et elle avale le
-verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: «Kotzebue! qui
-est-ce?&mdash;L'auteur de la pièce où vous avez joué si admirablement.&mdash;Je
+vient de préparer: Pendennis découvre dans ces deux phrases une
+profondeur d'intelligence étonnante et une majesté d'abnégation
+surhumaine. Il demande à miss <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Fotheringay, qui vient de jouer
+Ophélie, si Ophélie est amoureuse d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce
+petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen explique qu'il s'agit de
+l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas d'offense; mais pour
+Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de punch.» Et elle avale le
+verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: «Kotzebue! qui
+est-ce?&mdash;L'auteur de la pièce où vous avez joué si admirablement.&mdash;Je
ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du volume est
-Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: «Pendennis,
-Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! qu'elle est
-bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est parfaite!» Le
+Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: «Pendennis,
+Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! qu'elle est
+bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est parfaite!» Le
premier volume roule tout entier sur ce contraste; il semble que
-Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en humanité, nous
-sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; le cinquantième,
-si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la méchanceté, à
-l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; notre folie fait
-notre dévouement.»</p>
+Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en humanité, nous
+sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; le cinquantième,
+si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la méchanceté, à
+l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; notre folie fait
+notre dévouement.»</p>
<h5>V</h5>
-<p>Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
-ne peut pas toujours blesser et détruire, et le c&oelig;ur, lassé de
-mépris et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et
-l'attendrissement. D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la
-<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> qualité contraire, et l'on ne peut immoler une victime sans
-bâtir un autel; ce sont les circonstances qui désignent l'une, ce sont
-les circonstances qui élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le
-vice dominant de son pays et de son siècle prêche la vertu contraire
-au vice de son siècle et de son pays. Dans une société aristocratique
-et marchande, ce vice est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera
-donc la douceur et la tendresse. Que l'amour et la bonté soient
-aveugles, instinctifs, déraisonnables, ridicules, peu lui importe;
+<p>Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
+ne peut pas toujours blesser et détruire, et le c&oelig;ur, lassé de
+mépris et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et
+l'attendrissement. D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> qualité contraire, et l'on ne peut immoler une victime sans
+bâtir un autel; ce sont les circonstances qui désignent l'une, ce sont
+les circonstances qui élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le
+vice dominant de son pays et de son siècle prêche la vertu contraire
+au vice de son siècle et de son pays. Dans une société aristocratique
+et marchande, ce vice est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera
+donc la douceur et la tendresse. Que l'amour et la bonté soient
+aveugles, instinctifs, déraisonnables, ridicules, peu lui importe;
tels qu'ils sont, il les adore, et il n'y a pas de plus singulier
-contraste que celui de ses héros et de son admiration. Il fait des
+contraste que celui de ses héros et de son admiration. Il fait des
sottes et s'agenouille devant elles; l'artiste en lui contredit le
commentateur; le premier est ironique, le second est louangeur; le
-premier met en scène les niaiseries de l'amour, le second en fait le
-panégyrique; le haut de la page est une satire en action, le bas de la
-page est un dithyrambe en tirades. Les compliments qu'il prodigue à
-Amélia Sedley, à Hélène Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais
-auteur n'a fait plus visiblement et plus obstinément la cour à ses
+premier met en scène les niaiseries de l'amour, le second en fait le
+panégyrique; le haut de la page est une satire en action, le bas de la
+page est un dithyrambe en tirades. Les compliments qu'il prodigue à
+Amélia Sedley, à Hélène Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais
+auteur n'a fait plus visiblement et plus obstinément la cour à ses
femmes: il leur immole les hommes, non pas une fois, mais cent.
-«Très-vraisemblablement les pélicans aiment à saigner sous le bec
-égoïste de leurs petits. Il est certain que c'est le goût des femmes.
+«Très-vraisemblablement les pélicans aiment à saigner sous le bec
+égoïste de leurs petits. Il est certain que c'est le goût des femmes.
Il doit y avoir dans la douleur du sacrifice une sorte de plaisir que
-les hommes ne comprennent pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce
-que nous ne pouvons les sentir. Les femmes ont été faites pour notre
-bien-être et notre agrément, messieurs, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> comme toute la troupe
-des animaux inférieurs. Que ce soit un mari fainéant, un fils
-dissipateur, un bien-aimé garnement de frère, comme leurs c&oelig;urs
-sont prêts à répandre sur lui leurs trésors de tendresse! Et comme
-nous sommes prêts, de notre part, à leur fournir abondamment cette
-sorte de jouissance! À peine y a-t-il un de mes lecteurs qui n'ait
-administré du plaisir sous cette forme à ses femmes, et ne les ait
-régalées du contentement de lui pardonner!» Lorsqu'il entre dans la
-chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille honnête, il baisse les
-yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En présence de Laura résignée,
-pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait son devoir en silence, et
+les hommes ne comprennent pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce
+que nous ne pouvons les sentir. Les femmes ont été faites pour notre
+bien-être et notre agrément, messieurs, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> comme toute la troupe
+des animaux inférieurs. Que ce soit un mari fainéant, un fils
+dissipateur, un bien-aimé garnement de frère, comme leurs c&oelig;urs
+sont prêts à répandre sur lui leurs trésors de tendresse! Et comme
+nous sommes prêts, de notre part, à leur fournir abondamment cette
+sorte de jouissance! À peine y a-t-il un de mes lecteurs qui n'ait
+administré du plaisir sous cette forme à ses femmes, et ne les ait
+régalées du contentement de lui pardonner!» Lorsqu'il entre dans la
+chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille honnête, il baisse les
+yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En présence de Laura résignée,
+pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait son devoir en silence, et
que, pour obtenir la force de l'accomplir, elle priait toujours seule
et loin de tous les regards, nous aussi nous devons nous taire sur des
-vertus qui s'offensent du grand jour, pareilles à des roses qui ne
-sauraient fleurir dans une salle de bal.» Comme Dickens, il a le culte
+vertus qui s'offensent du grand jour, pareilles à des roses qui ne
+sauraient fleurir dans une salle de bal.» Comme Dickens, il a le culte
de la famille, des sentiments tendres et simples, des contentements
-tranquilles et purs qu'on goûte au coin du foyer domestique, entre un
-enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope si réfléchi et si âpre
-rencontre un épanchement filial ou une douleur maternelle, il est
-blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il fait pleurer<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p>
+tranquilles et purs qu'on goûte au coin du foyer domestique, entre un
+enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope si réfléchi et si âpre
+rencontre un épanchement filial ou une douleur maternelle, il est
+blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il fait pleurer<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.</p>
<p>On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on
-a des préférences. Si l'on préfère <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> la bonté dévouée et les
-affections tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la
+a des préférences. Si l'on préfère <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> la bonté dévouée et les
+affections tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la
cause de l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme
la sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public.
C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre
-l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les m&oelig;urs simples et
+l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les m&oelig;urs simples et
affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.</p>
-<p>Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
+<p>Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
demi-politique, <i>le Livre des Snobs</i>. Nous n'avons pas le mot, parce
-que nous n'avons pas la chose. Le <i>snob</i> est un enfant des sociétés
-aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il
-respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau
-inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
+que nous n'avons pas la chose. Le <i>snob</i> est un enfant des sociétés
+aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il
+respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau
+inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
de leur place; du fond du c&oelig;ur, il trouve naturel de baiser les
bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray
-énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la
+énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la
conclusion:</p>
<p class="quote">Je ne puis supporter cela plus longtemps.&mdash;Cette diabolique
- invention des m&oelig;urs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et
- l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance?
+ invention des m&oelig;urs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et
+ l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance?
Bon Dieu!&mdash;La table des rangs et des distinctions est un
- mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et
- les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des
- anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour
- organiser l'<i>égalité</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
+ mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et
+ les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des
+ anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour
+ organiser l'<i>égalité</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité
+<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité
tout anglaises:</p>
-<p class="quote">Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que
- lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et
- je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur,
- la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de
- revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé
- au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre
+<p class="quote">Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que
+ lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et
+ je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur,
+ la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de
+ revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé
+ au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre
admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des
- nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur,
- mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est
- sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
- daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et
- lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours
- étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en
- présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
- constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare
- qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de
- vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre
- parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons
- le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de
- prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile
- que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une
- folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à
+ nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur,
+ mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est
+ sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
+ daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et
+ lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours
+ étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en
+ présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
+ constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare
+ qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de
+ vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre
+ parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons
+ le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de
+ prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile
+ que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une
+ folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à
votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y
renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi,
- si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
+ si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>
- sommes pas encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de
- Smith que le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,&mdash;aux
+ sommes pas encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de
+ Smith que le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,&mdash;aux
relations diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit
- ambassadeur à Constantinople,&mdash;à notre politique, que
- Longues-Oreilles y fourre son pied héréditaire.&mdash;Nous ne pouvons
- nous empêcher de voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant
- que vous. Nous savons même l'orthographe mieux que vous; nous
+ ambassadeur à Constantinople,&mdash;à notre politique, que
+ Longues-Oreilles y fourre son pied héréditaire.&mdash;Nous ne pouvons
+ nous empêcher de voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant
+ que vous. Nous savons même l'orthographe mieux que vous; nous
sommes capables de raisonner aussi juste; nous ne voulons point
- vous avoir pour maître, ni cirer plus longtemps vos
- souliers<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.»</p>
+ vous avoir pour maître, ni cirer plus longtemps vos
+ souliers<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.»</p>
-<p>Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du
+<p>Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du
moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime
-l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie
-sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices,
-elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne
-l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la
+l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie
+sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices,
+elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne
+l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la
sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.</p>
<p>Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV,
-«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement
-regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
+«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement
+regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de
la jeunesse et dans le premier <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> feu de l'invention, il inventa
le punch au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois,
-le plus hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>
-théâtre de Drury-Lane, nous l'avons vu, l'unique! <i>le roi!</i> oui, le
-roi. Il y était. Les estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le
-marquis de Steyne (lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres
-grands officiers de l'État étaient debout derrière le fauteuil où il
-était assis..., où il était assis, sa face rouge toute fleurie, sa
-riche chevelure frisée, son noble ventre tendu en avant. Comme on
+le plus hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>
+théâtre de Drury-Lane, nous l'avons vu, l'unique! <i>le roi!</i> oui, le
+roi. Il y était. Les estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le
+marquis de Steyne (lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres
+grands officiers de l'État étaient debout derrière le fauteuil où il
+était assis..., où il était assis, sa face rouge toute fleurie, sa
+riche chevelure frisée, son noble ventre tendu en avant. Comme on
criait! comme on applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les
-dames pleuraient, les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes
-s'évanouirent. Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus
-maintenant nous priver de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce
-soit notre juste orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé
-Georges le Bon, Georges le Magnifique, Georges le Grand.»</p>
+dames pleuraient, les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes
+s'évanouirent. Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus
+maintenant nous priver de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce
+soit notre juste orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé
+Georges le Bon, Georges le Magnifique, Georges le Grand.»</p>
-<p>Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans
+<p>Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans
le c&oelig;ur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel
exemple que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu
-prouver qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de
-filles perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi
-principal son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il
-laisse jeûner et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il
+prouver qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de
+filles perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi
+principal son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il
+laisse jeûner et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il
courtise une charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime
-pour son hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale.
-Le marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
-fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> goût que
-pour les scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle
+pour son hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale.
+Le marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
+fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> goût que
+pour les scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle
le transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une
-charade, et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés,
-l'épée prête, d'un tel air que chacun frémit. «<i>Brava! brava!</i> crie le
-vieux Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit
+charade, et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés,
+l'épée prête, d'un tel air que chacun frémit. «<i>Brava! brava!</i> crie le
+vieux Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit
qu'il a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une
-franchise touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs,
+franchise touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs,
lui dit Rebecca.&mdash;Vous lui devez ses gages?&mdash;Bien plus; je l'ai
-ruinée.&mdash;Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste,
+ruinée.&mdash;Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste,
<i>gentleman</i> accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes
en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au
-lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress
+lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress
Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera
-pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les
-recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs
-tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
-d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des
+pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les
+recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs
+tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
+d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des
enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre
belle-s&oelig;ur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point
-morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De
-grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
-milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses
-belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être
-mortes. Cette <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> déclaration le met en joie, et il conclut par
-ce principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite
-tout Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.»
+morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De
+grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
+milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses
+belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être
+mortes. Cette <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> déclaration le met en joie, et il conclut par
+ce principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite
+tout Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.»
L'habitude du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de
mettre des tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans
-l'État.</p>
+l'État.</p>
-<p>Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
-champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la
+<p>Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
+champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la
pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont
-dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et
-d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir
-Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux
-siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés
+dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et
+d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir
+Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux
+siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés
par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis
-par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers,
+par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers,
qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de
diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il
-paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses
-mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont
-renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un
-maquignon à la compagnie d'un <i>gentleman</i>. Il jure, boit, plaisante
-avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un
+paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses
+mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont
+renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un
+maquignon à la compagnie d'un <i>gentleman</i>. Il jure, boit, plaisante
+avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un
fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il
-envoie deux jours après <i>convict</i> en Australie. Il a l'accent d'un
-provincial, <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À
+envoie deux jours après <i>convict</i> en Australie. Il a l'accent d'un
+provincial, <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À
table, servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent
-massif, il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis.
-«Qui était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?&mdash;Un des
-écossais à tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.&mdash;Qui en a
+massif, il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis.
+«Qui était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?&mdash;Un des
+écossais à tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.&mdash;Qui en a
pris?&mdash;Steel de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt;
-mais il dit que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir
-Pitt.&mdash;Et les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le
-mouton d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille
-de sir Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse
-vagabonder dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation
-qui se trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses
-gens, il leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour
-fait sept schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de
-sept guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées
-vous viendront d'elles-mêmes.&mdash;Il n'a jamais donné un liard dans sa
+mais il dit que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir
+Pitt.&mdash;Et les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le
+mouton d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille
+de sir Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse
+vagabonder dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation
+qui se trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses
+gens, il leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour
+fait sept schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de
+sept guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées
+vous viendront d'elles-mêmes.&mdash;Il n'a jamais donné un liard dans sa
vie, dit la vieille en grommelant.&mdash;Jamais, et je n'en donnerai jamais
-un; c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier,
-ladre, retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres,
-grand shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve
-un des piliers de l'État.</p>
-
-<p>Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
-un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à
-elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis
-Clavering <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se
-mettre sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment,
-«montré sa plume blanche<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>,» et, après avoir couru tous les billards
-de l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers
-discourtois. Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui
+un; c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier,
+ladre, retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres,
+grand shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve
+un des piliers de l'État.</p>
+
+<p>Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
+un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à
+elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis
+Clavering <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se
+mettre sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment,
+«montré sa plume blanche<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>,» et, après avoir couru tous les billards
+de l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers
+discourtois. Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui
traite outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net.
-Il la ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son
+Il la ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son
pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en
sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis
-en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens:
+en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens:
c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure,
demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un
-instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la
-plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart
-d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de c&oelig;ur.
-«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
+instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la
+plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart
+d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de c&oelig;ur.
+«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel
-à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
-commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma
-sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une
+à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
+commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma
+sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une
de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien
reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser
<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux
-gredins de valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de
-lamentations et de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris
+gredins de valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de
+lamentations et de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris
d'un homme: il ne subsiste en lui que des restes discordants de
-passions viles, pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui,
+passions viles, pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui,
faute de pouvoir mordre, se froissent et se tordent dans la bave et
dans la boue. L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux
-fermés à travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui
-l'avenir a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre
-de change de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de
-suite. Son abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont
-bouchés; il ne voit pas que ses protestations excitent la défiance,
-que ses mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd
-le fruit de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve
+fermés à travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui
+l'avenir a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre
+de change de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de
+suite. Son abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont
+bouchés; il ne voit pas que ses protestations excitent la défiance,
+que ses mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd
+le fruit de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve
la violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du
parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter,
comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.</p>
-<p>Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections
-que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
-de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant
+<p>Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections
+que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
+de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant
et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les
hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et
-corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages;
-c'est <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les
-plus méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus
-qui aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en
-vois qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après
-beaucoup de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère
-puritaine et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des
+corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages;
+c'est <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les
+plus méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus
+qui aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en
+vois qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après
+beaucoup de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère
+puritaine et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des
dissertations; le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il
blesse mieux en parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses
poignantes diatribes contre les mariages de convenance et le sacrifice
-des filles, contre l'inégalité des héritages et l'envie des cadets,
-contre l'éducation des nobles et leurs traditions d'insolence, contre
-l'achat des grades à l'armée, contre l'isolement des classes, contre
-tous les attentats à la nature et à la famille inventés par la société
-et par la loi. Par derrière cette philosophie s'étend une seconde
+des filles, contre l'inégalité des héritages et l'envie des cadets,
+contre l'éducation des nobles et leurs traditions d'insolence, contre
+l'achat des grades à l'armée, contre l'isolement des classes, contre
+tous les attentats à la nature et à la famille inventés par la société
+et par la loi. Par derrière cette philosophie s'étend une seconde
galerie de portraits aussi insultants que les premiers: car
-l'inégalité, ayant corrompu les grands qu'elle exalte, corrompt les
+l'inégalité, ayant corrompu les grands qu'elle exalte, corrompt les
petits qu'elle ravale, et le spectacle de l'envie ou de la bassesse
dans les petits est aussi laid que le spectacle de l'insolence ou du
-despotisme dans les grands. Selon Thackeray, la société anglaise est
-un composé de flatteries et d'intrigues, chacun s'efforçant de se
-guinder d'un échelon et de repousser ceux qui montent. Être reçu à la
+despotisme dans les grands. Selon Thackeray, la société anglaise est
+un composé de flatteries et d'intrigues, chacun s'efforçant de se
+guinder d'un échelon et de repousser ceux qui montent. Être reçu à la
cour, voir son nom dans les journaux sur une liste d'illustres
-convives, offrir chez soi une tasse de thé à quelque illustre pair
-hébété et bouffi, telle est la borne suprême de l'ambition <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>
-et de la félicité humaine. Pour un maître, il y a toujours cent
-valets. Le major Pendennis, homme résolu, de sang-froid et habile, a
-contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui est de saluer un lord.
+convives, offrir chez soi une tasse de thé à quelque illustre pair
+hébété et bouffi, telle est la borne suprême de l'ambition <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>
+et de la félicité humaine. Pour un maître, il y a toujours cent
+valets. Le major Pendennis, homme résolu, de sang-froid et habile, a
+contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui est de saluer un lord.
Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans un parc d'aristocratie.
-Il a besoin d'être traité avec cette bienveillance humiliante dont les
-grands assomment leurs inférieurs. Il embourse très-bien les manques
-d'égards, et dîne gracieusement à une table illustre où on l'invite en
-trois ans deux fois pour boucher un trou. Il quitte un homme de génie
-ou une femme d'esprit pour causer avec une pécore titrée ou un lord
-ivrogne. Il aime mieux être toléré chez un marquis que respecté chez
-un bourgeois. Ayant érigé ces belles inclinations en principes, il les
-inculque à son neveu qu'il aime, et, pour le pousser dans le monde,
-lui offre en mariage une fortune escroquée et la fille d'un
+Il a besoin d'être traité avec cette bienveillance humiliante dont les
+grands assomment leurs inférieurs. Il embourse très-bien les manques
+d'égards, et dîne gracieusement à une table illustre où on l'invite en
+trois ans deux fois pour boucher un trou. Il quitte un homme de génie
+ou une femme d'esprit pour causer avec une pécore titrée ou un lord
+ivrogne. Il aime mieux être toléré chez un marquis que respecté chez
+un bourgeois. Ayant érigé ces belles inclinations en principes, il les
+inculque à son neveu qu'il aime, et, pour le pousser dans le monde,
+lui offre en mariage une fortune escroquée et la fille d'un
<i>convict</i>.&mdash;D'autres se glissent dans les salons augustes, non plus
-par m&oelig;urs de parasites, mais à beaux deniers comptants. Autrefois
-en France les seigneurs, avec des écus bourgeois, fumaient leurs
+par m&oelig;urs de parasites, mais à beaux deniers comptants. Autrefois
+en France les seigneurs, avec des écus bourgeois, fumaient leurs
terres; aujourd'hui en Angleterre les bourgeois, avec un mariage
-noble, anoblissent leur argent. Moyennant cent mille guinées donnés au
-père, Pump le marchand épouse lady Blanche Cou-Roide, laquelle reste
-lady, quoique sa femme. Naturellement il est méprisé par elle, comme
-bourgeois, et de plus détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise.
+noble, anoblissent leur argent. Moyennant cent mille guinées donnés au
+père, Pump le marchand épouse lady Blanche Cou-Roide, laquelle reste
+lady, quoique sa femme. Naturellement il est méprisé par elle, comme
+bourgeois, et de plus détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise.
Il n'ose voir ses amis chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme.
Il n'ose visiter les amis de sa femme chez eux, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> ce sont gens
-trop hauts pour lui. Il est le sommelier de sa femme, la risée de son
-beau-père, le domestique de son fils, et se console en espérant que
+trop hauts pour lui. Il est le sommelier de sa femme, la risée de son
+beau-père, le domestique de son fils, et se console en espérant que
ses petits-fils, devenus barons Pump, rougiront de lui et ne voudront
-jamais prononcer son nom.&mdash;Une troisième façon d'entrer dans la
-noblesse est de se ruiner et de ne voir personne. Ce moyen ingénieux
-est employé à la campagne par Mme la majoresse Punto. Elle a pour ses
+jamais prononcer son nom.&mdash;Une troisième façon d'entrer dans la
+noblesse est de se ruiner et de ne voir personne. Ce moyen ingénieux
+est employé à la campagne par Mme la majoresse Punto. Elle a pour ses
filles une gouvernante incomparable, qui croit que Dante s'appelait
-Alighieri parce qu'il était d'Alger, mais qui a fait l'éducation de
-deux marquis et d'une comtesse. «Cette solitude est triste, lui dit
+Alighieri parce qu'il était d'Alger, mais qui a fait l'éducation de
+deux marquis et d'une comtesse. «Cette solitude est triste, lui dit
quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme de loi.&mdash;Une famille comme
-la nôtre, cher monsieur, est-ce possible?&mdash;Le docteur?&mdash;Lui peut-être;
+la nôtre, cher monsieur, est-ce possible?&mdash;Le docteur?&mdash;Lui peut-être;
mais sa femme et ses enfants, fi donc!&mdash;Les gens de cette grande
-maison là-bas?&mdash;Là-bas? Le château calicot? un drapier retiré! Des
-gens comme nous sont obligés de se respecter eux-mêmes.&mdash;Le
-ministre?&mdash;Horreur! Il prêche en surplis, mon cher monsieur, c'est un
-puséiste.» Cette famille sensée bâille toute seule six mois durant, et
-le reste de l'année jouit de la gloutonnerie des hobereaux qu'elle
-régale et des rebuffades des grands lords qu'elle visite. Le fils,
+maison là-bas?&mdash;Là-bas? Le château calicot? un drapier retiré! Des
+gens comme nous sont obligés de se respecter eux-mêmes.&mdash;Le
+ministre?&mdash;Horreur! Il prêche en surplis, mon cher monsieur, c'est un
+puséiste.» Cette famille sensée bâille toute seule six mois durant, et
+le reste de l'année jouit de la gloutonnerie des hobereaux qu'elle
+régale et des rebuffades des grands lords qu'elle visite. Le fils,
officier de hussards, a besoin de luxe pour vivre de pair avec les
-seigneurs ses camarades, et son tailleur prend au père trois cents
-guinées par an sur neuf cents qui font tout le revenu de toute la
+seigneurs ses camarades, et son tailleur prend au père trois cents
+guinées par an sur neuf cents qui font tout le revenu de toute la
famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes les vilenies et
-toutes les misères que Thackeray attribue <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à l'esprit
+toutes les misères que Thackeray attribue <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à l'esprit
aristocratique: la division des familles, la hauteur de la s&oelig;ur
-anoblie, la jalousie de la s&oelig;ur roturière, l'abaissement des
-caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la
-dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
-des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le
-triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le
-c&oelig;ur dénaturé, les m&oelig;urs perverties. Devant ce tableau frappant
-de vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité
-blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale
-produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires
-est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi
+anoblie, la jalousie de la s&oelig;ur roturière, l'abaissement des
+caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la
+dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
+des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le
+triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le
+c&oelig;ur dénaturé, les m&oelig;urs perverties. Devant ce tableau frappant
+de vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité
+blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale
+produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires
+est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi
l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un
-siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
+siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une
-politique suivie, des élections libres, et la surveillance du
+politique suivie, des élections libres, et la surveillance du
gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce
-talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les
-préoccupations morales, a dû transformer la peinture des m&oelig;urs en
-satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à
-l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et
-s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le
+talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les
+préoccupations morales, a dû transformer la peinture des m&oelig;urs en
+satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à
+l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et
+s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le
vice principal de son pays et de son temps.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> § 2.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> § 2.<br>
L'ARTISTE.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
+<p>En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse,
-un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un
-écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la
-fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui
+un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un
+écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la
+fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui
qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui
-donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des
+donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des
faiblesses du romancier.</p>
-<p>Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un
+<p>Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un
psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie
-en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter
-des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs
-suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces
-ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou
-de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères,
-conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qu'elle
+en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter
+des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs
+suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces
+ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou
+de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères,
+conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qu'elle
laisse sur les autres, note les influences contraires ou concordantes
-du tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester
-le monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures
-par le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se
-réduit son &oelig;uvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe.
-Un vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des
-muscles vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un
+du tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester
+le monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures
+par le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se
+réduit son &oelig;uvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe.
+Un vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des
+muscles vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un
homme. Un vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un
-sentiment nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux.
-Pour talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie
-exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses
-personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les
-contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout
-entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
+sentiment nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux.
+Pour talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie
+exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses
+personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les
+contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout
+entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en
juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre
-visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents
-et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges
-passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il
-ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses
-créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice,
-indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus
-puissante que la nature, reprenant l'&oelig;uvre ébauchée ou défigurée
+visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents
+et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges
+passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il
+ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses
+créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice,
+indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus
+puissante que la nature, reprenant l'&oelig;uvre ébauchée ou défigurée
de sa rivale <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> pour corriger ses fautes et effectuer ses
conceptions.</p>
-<p>Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de
+<p>Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de
l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est
-pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté;
+pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté;
dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a
-vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
-bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place
-des explications utiles. Le tiers du volume, employé en
-avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos
+vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
+bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place
+des explications utiles. Le tiers du volume, employé en
+avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos
fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de
-parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous
-montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt,
-moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être
-ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être
-absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
-par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
-rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des
-manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
-dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux
-enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de
-convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit
-volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige
-souvent sa mère, que l'égoïsme est <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> un vilain défaut? Tout
-cela est vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un
+parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous
+montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt,
+moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être
+ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être
+absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
+par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
+rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des
+manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
+dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux
+enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de
+convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit
+volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige
+souvent sa mère, que l'égoïsme est <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> un vilain défaut? Tout
+cela est vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un
homme pour entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles
-moralités, quoique utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si
-commun en Angleterre, l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme
-un piquet au centre de sa table, et débitant pour trois cents louis
+moralités, quoique utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si
+commun en Angleterre, l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme
+un piquet au centre de sa table, et débitant pour trois cents louis
d'admonestations quotidiennes aux jeunes <i>gentlemen</i> que les parents
ont mis en serre chaude dans sa maison.</p>
-<p>Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
+<p>Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel
-malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
+malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux,
-dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant
-que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec
-honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons
-pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le
-conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités
+dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant
+que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec
+honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons
+pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le
+conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités
moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le
-contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
-Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de
-l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de
-bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent
-que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la
-première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et
+contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
+Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de
+l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de
+bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent
+que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la
+première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et
nous regimbons <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> contre cette invitation trop claire; nous
-n'aimons pas à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise
-humeur contre cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au
-théâtre; nous avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout
-bas d'être au sermon.</p>
-
-<p>Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes;
-l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à
-la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des
+n'aimons pas à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise
+humeur contre cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au
+théâtre; nous avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout
+bas d'être au sermon.</p>
+
+<p>Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes;
+l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à
+la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des
marionnettes qu'il fait jouer<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Il ne combine leurs actions que
-pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au
-bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on
-prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte
-au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son
-illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les
-méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les
-sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des
-contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature
-n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est
-devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont
-écrites et les gestes sont notés.</p>
-
-<p>Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de
-l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un
-personnage que l'on reconnaît <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> unanimement comme le
+pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au
+bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on
+prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte
+au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son
+illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les
+méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les
+sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des
+contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature
+n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est
+devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont
+écrites et les gestes sont notés.</p>
+
+<p>Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de
+l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un
+personnage que l'on reconnaît <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> unanimement comme le
chef-d'&oelig;uvre de Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane,
-mais femme supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un
-personnage semblable de Balzac dans <i>les Parents pauvres</i>, Valérie
-Marneffe. La différence des deux &oelig;uvres marquera la différence des
-deux littératures. Autant les Anglais l'emportent comme moralistes et
-satiriques, autant les Français l'emportent comme artistes et
+mais femme supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un
+personnage semblable de Balzac dans <i>les Parents pauvres</i>, Valérie
+Marneffe. La différence des deux &oelig;uvres marquera la différence des
+deux littératures. Autant les Anglais l'emportent comme moralistes et
+satiriques, autant les Français l'emportent comme artistes et
romanciers.</p>
-<p>Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
-ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
-une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,»
-l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme,
-des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée,
-sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a
-besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit
-de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle
-en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de
-tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces,
-l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité
-et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la
-magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à
+<p>Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
+ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
+une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,»
+l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme,
+des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée,
+sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a
+besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit
+de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle
+en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de
+tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces,
+l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité
+et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la
+magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à
un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se
-plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
-lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses
-mouvements de danseuse. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Il détaille ses gestes avec autant de
-plaisir et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité
-d'artiste trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et
-de m&oelig;urs. Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment
-vide, et la montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une
-chatte qui bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait
-que les nerfs de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de
-bondir que pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine,
-elle tient tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle
-réfute l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle
-raille, elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons,
-d'idées, d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux
-boutiquier, cuirassé contre les émotions par le métier et par
-l'avarice, tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le
-c&oelig;ur, elle m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand
+plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
+lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses
+mouvements de danseuse. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Il détaille ses gestes avec autant de
+plaisir et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité
+d'artiste trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et
+de m&oelig;urs. Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment
+vide, et la montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une
+chatte qui bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait
+que les nerfs de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de
+bondir que pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine,
+elle tient tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle
+réfute l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle
+raille, elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons,
+d'idées, d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux
+boutiquier, cuirassé contre les émotions par le métier et par
+l'avarice, tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le
+c&oelig;ur, elle m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand
elle me regarde froidement, elle me remue autant qu'une colique....
-<i>Comme elle descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!</i>»
-Partout la fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la
-corruption. Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle
-improvise une comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et
-l'exaltation d'un grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de
-rire et la trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et
-les actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot
-et deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la
-lueur du canon dans sa <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> fumée, entre ses deux longues
-paupières.» Un peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses
-amants, Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant;
-redressée dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui,
-et le regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.»
-Le danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots
-le génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
-nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
-la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit
-triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt
-personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible
-que son succès.</p>
+<i>Comme elle descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!</i>»
+Partout la fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la
+corruption. Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle
+improvise une comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et
+l'exaltation d'un grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de
+rire et la trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et
+les actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot
+et deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la
+lueur du canon dans sa <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> fumée, entre ses deux longues
+paupières.» Un peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses
+amants, Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant;
+redressée dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui,
+et le regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.»
+Le danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots
+le génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
+nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
+la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit
+triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt
+personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible
+que son succès.</p>
<p>Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp?
-Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon
-sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie,
-véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée
-du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
-diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la
-grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
-jupon et sans c&oelig;ur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion.
-L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne;
-pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures;
-il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des
-sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dix-sept
-ans, accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille,
+Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon
+sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie,
+véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée
+du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
+diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la
+grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
+jupon et sans c&oelig;ur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion.
+L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne;
+pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures;
+il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des
+sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dix-sept
+ans, accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille,
elle ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations
-grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler,
-Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces
-mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main
-du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames
-d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
-immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée
-de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour
-avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de
-balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère
+grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler,
+Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces
+mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main
+du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames
+d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
+immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée
+de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour
+avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de
+balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère
maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien
-qu'elle l'arrange elle-même.»&mdash;Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
-l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et
-Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de
-compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher
+qu'elle l'arrange elle-même.»&mdash;Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
+l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et
+Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de
+compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher
mon c&oelig;ur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais
-pour un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu
-naturelle dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au
-rôle pour rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est
-grossièrement flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses
+pour un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu
+naturelle dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au
+rôle pour rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est
+grossièrement flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses
tirades pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter
-l'admiration, soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec
+l'admiration, soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec
<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> son mari, et, le sachant sur le champ de bataille, ne
-s'occupe qu'à se faire une petite bourse. Thackeray insiste à dessein
-sur le contraste: le lourd officier a compté en partant tous ses
-effets, calculant la somme qu'ils pourront produire à sa femme; il
-endosse pour être tué économiquement son habit le plus vieux et le
-plus râpé. «Il y eut sur ses lèvres quelque chose de pareil à une
-prière pour celle qu'il quittait. Il la souleva de terre, la garda une
-minute serrée contre son c&oelig;ur qui battait fort. Son visage était
-pourpre et ses yeux mouillés, quand il la déposa à terre. Pour
-Rebecca, comme nous l'avons dit, elle avait pris la sage résolution de
-ne point céder à une sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à
-voir,» dit-elle en s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous
-donne cette toilette rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa
+s'occupe qu'à se faire une petite bourse. Thackeray insiste à dessein
+sur le contraste: le lourd officier a compté en partant tous ses
+effets, calculant la somme qu'ils pourront produire à sa femme; il
+endosse pour être tué économiquement son habit le plus vieux et le
+plus râpé. «Il y eut sur ses lèvres quelque chose de pareil à une
+prière pour celle qu'il quittait. Il la souleva de terre, la garda une
+minute serrée contre son c&oelig;ur qui battait fort. Son visage était
+pourpre et ses yeux mouillés, quand il la déposa à terre. Pour
+Rebecca, comme nous l'avons dit, elle avait pris la sage résolution de
+ne point céder à une sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à
+voir,» dit-elle en s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous
+donne cette toilette rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa
toilette rose, posa son bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au
-lit et dormit très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste;
-Thackeray n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de
-dureté envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture
+lit et dormit très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste;
+Thackeray n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de
+dureté envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture
contre tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi
-qu'elle fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances
-qu'elle a prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en
-minute une demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph
-est parti pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss
-Rebecca.&mdash;Trois mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine
-Rawdon, lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> se jette
-à ses pieds, muni de cent mille livres de rentes, et s'offre pour
-mari. Consternée, elle pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée
-déjà!» c'est là son cri, et il y a de quoi percer les âmes
+qu'elle fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances
+qu'elle a prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en
+minute une demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph
+est parti pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss
+Rebecca.&mdash;Trois mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine
+Rawdon, lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> se jette
+à ses pieds, muni de cent mille livres de rentes, et s'offre pour
+mari. Consternée, elle pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée
+déjà!» c'est là son cri, et il y a de quoi percer les âmes
sensibles.&mdash;Plus tard elle essaye de gagner sa belle-s&oelig;ur en se
-donnant pour bonne mère. «Pourquoi m'embrassez-vous ici, maman? lui
-dit son fils; vous ne m'embrassez jamais à la maison.» Là-dessus,
-discrédit complet; cette fois encore elle est perdue.&mdash;Lord Steyne,
-son amant, la présente dans le monde, la comble de bijoux, de
-banknotes, et fait nommer son mari gouverneur de quelque île
+donnant pour bonne mère. «Pourquoi m'embrassez-vous ici, maman? lui
+dit son fils; vous ne m'embrassez jamais à la maison.» Là-dessus,
+discrédit complet; cette fois encore elle est perdue.&mdash;Lord Steyne,
+son amant, la présente dans le monde, la comble de bijoux, de
+banknotes, et fait nommer son mari gouverneur de quelque île
orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette lord Steyne,
restitue les diamants et la chasse.&mdash;Vagabonde sur le continent, elle
-essaye cinq ou six fois de devenir riche et de paraître honnête.
-Toujours, au moment de parvenir, le hasard la rejette à terre.
+essaye cinq ou six fois de devenir riche et de paraître honnête.
+Toujours, au moment de parvenir, le hasard la rejette à terre.
Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un hanneton, la laissant
-grimper péniblement au haut de l'échelle pour la tirer par le pied et
-la faire honteusement choir. Il finit par la traîner dans les tavernes
+grimper péniblement au haut de l'échelle pour la tirer par le pied et
+la faire honteusement choir. Il finit par la traîner dans les tavernes
et dans les coulisses, et de loin la montre du doigt, joueuse,
-ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la dernière page, il
-l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune escroquée par des
-man&oelig;uvres obscures, et la laisse, décriée, inutilement hypocrite,
-reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie d'ironies et de
-mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion s'est affaiblie,
-l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie a disparu, et le
+ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la dernière page, il
+l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune escroquée par des
+man&oelig;uvres obscures, et la laisse, décriée, inutilement hypocrite,
+reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie d'ironies et de
+mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion s'est affaiblie,
+l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie a disparu, et le
<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> personnage, plus utile, est devenu moins vrai et moins beau.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre
-ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman
-véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry
+<p>Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre
+ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman
+véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry
Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.</p>
-<p>Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain
-de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec
+<p>Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain
+de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec
sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation
d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique,
-l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour
-railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès
-lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on
-jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale.
-Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre
-place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers
-votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se
-joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et
-sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire
-acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr.
-Vous êtes <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> comme un chirurgien d'armée qui, après une journée
-de combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait
-le mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons
+l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour
+railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès
+lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on
+jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale.
+Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre
+place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers
+votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se
+joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et
+sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire
+acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr.
+Vous êtes <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> comme un chirurgien d'armée qui, après une journée
+de combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait
+le mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons
lointains adoucis par les teintes brunes du soir.</p>
-<p>D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et
-déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et
+<p>D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et
+déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et
attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui
-écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit
-de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des
-traits de m&oelig;urs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute
-avec complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire
-calme et triste qui les a dictées.</p>
-
-<p>Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses
-descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de
-s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures
-d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous
+écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit
+de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des
+traits de m&oelig;urs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute
+avec complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire
+calme et triste qui les a dictées.</p>
+
+<p>Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses
+descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de
+s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures
+d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous
jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux
-grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de
-microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un
-auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance.
-Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un
-charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un
-passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements
+grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de
+microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un
+auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance.
+Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un
+charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un
+passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements
importants que la distance embellit; on <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> jouit de son plaisir
-si paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur
-très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière
-si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute
-à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les
-jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent
-petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela
-même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se
-trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement
-extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.</p>
-
-<p>En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en
-qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante
-réflexion a décomposé et reproduit les m&oelig;urs du temps avec une
-fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison,
-Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus
-attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur
-conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne
+si paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur
+très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière
+si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute
+à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les
+jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent
+petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela
+même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se
+trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement
+extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.</p>
+
+<p>En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en
+qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante
+réflexion a décomposé et reproduit les m&oelig;urs du temps avec une
+fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison,
+Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus
+attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur
+conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne
sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et
-que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte
-ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à
-quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel
-Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de
-génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant
-le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> la
-justesse, la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités
-modernes, nos images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de
-gesticuler, notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises
-habitudes littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens
-primitif des mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état
-d'intelligence effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si
-fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût
-manqué cette &oelig;uvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir,
-toute la sagacité, tout le calme et toute la force de la science et de
-la méditation.</p>
-
-<p>Mais le chef-d'&oelig;uvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray
-lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout
+que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte
+ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à
+quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel
+Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de
+génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant
+le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> la
+justesse, la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités
+modernes, nos images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de
+gesticuler, notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises
+habitudes littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens
+primitif des mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état
+d'intelligence effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si
+fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût
+manqué cette &oelig;uvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir,
+toute la sagacité, tout le calme et toute la force de la science et de
+la méditation.</p>
+
+<p>Mais le chef-d'&oelig;uvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray
+lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout
au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est
-l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles
-qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son
-opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais
-original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la
-délicatesse et la sensibilité de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood
-et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est
-pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du
-volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château,
-vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de
-charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> de
-remords, elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui
-prit la main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui
+l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles
+qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son
+opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais
+original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la
+délicatesse et la sensibilité de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood
+et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est
+pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du
+volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château,
+vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de
+charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> de
+remords, elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui
+prit la main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui
disant quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que
-l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de créature si belle,
-sentit comme l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le
-faisait fléchir jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en
-s'agenouillant sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie,
+l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de créature si belle,
+sentit comme l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le
+faisait fléchir jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en
+s'agenouillant sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie,
Esmond se rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de
ses belles mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses
-yeux éclairés par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses
-lèvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une auréole
-d'or.... Il semblait, dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans
-chaque geste et dans chaque regard de cette belle créature une douceur
-angélique, une lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était
-également gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses
-paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à
+yeux éclairés par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses
+lèvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une auréole
+d'or.... Il semblait, dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans
+chaque geste et dans chaque regard de cette belle créature une douceur
+angélique, une lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était
+également gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses
+paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à
l'angoisse. On ne peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans,
presque un domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa
-maîtresse; c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se
-déploie par une suite d'actions dévouées, racontées avec une
-simplicité extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase,
-dans un entretien indifférent, on aperçoit un grand c&oelig;ur, passionné
+maîtresse; c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se
+déploie par une suite d'actions dévouées, racontées avec une
+simplicité extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase,
+dans un entretien indifférent, on aperçoit un grand c&oelig;ur, passionné
de gratitude, ne se lassant jamais d'inventer <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> des bienfaits
-ou des services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur
+ou des services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur
de la famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est
-interposé entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a
-point tenu à lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand
-lord Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le
-titre et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la
-confession qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où
-il a langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une
-blessure qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude
-et de lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire.
-«Quand le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la
+interposé entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a
+point tenu à lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand
+lord Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le
+titre et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la
+confession qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où
+il a langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une
+blessure qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude
+et de lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire.
+«Quand le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la
remplit, et, avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du
-parti qu'il lui avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux
-d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance
-reste tachée aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont
-il a sauvé le fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui
-appartient, il sourit doucement et lui répond de sa voix grave:</p>
+parti qu'il lui avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux
+d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance
+reste tachée aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont
+il a sauvé le fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui
+appartient, il sourit doucement et lui répond de sa voix grave:</p>
<div class="quote">
- <p>«La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon
+ <p>«La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon
cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses
- héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai
- pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>,
- quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le
- P. Holt en avait apporté une à Castlewood. <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Je n'ai pas
- voulu la chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé
- regarder le tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui
+ héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai
+ pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>,
+ quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le
+ P. Holt en avait apporté une à Castlewood. <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Je n'ai pas
+ voulu la chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé
+ regarder le tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui
importe maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole,
- n'ôterait à milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis
- le chef de la maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de
- Castlewood, et, plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou
- je disparaîtrais en Amérique.»</p>
-
- <p>Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il
- aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout
- sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et
- baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de
- gratitude tel que son c&oelig;ur fondit et qu'il se sentit très-fier
- et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de
+ n'ôterait à milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis
+ le chef de la maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de
+ Castlewood, et, plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou
+ je disparaîtrais en Amérique.»</p>
+
+ <p>Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il
+ aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout
+ sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et
+ baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de
+ gratitude tel que son c&oelig;ur fondit et qu'il se sentit très-fier
+ et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de
montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit
- sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et
- du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction
- accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel
- contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au
- plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner
- quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?</p>
-
- <p>«Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui
- avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de
- tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi
- d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni
- soit Dieu de ce que je puis vous servir<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>!»</p>
+ sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et
+ du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction
+ accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel
+ contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au
+ plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner
+ quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?</p>
+
+ <p>«Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui
+ avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de
+ tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi
+ d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni
+ soit Dieu de ce que je puis vous servir<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>!»</p>
</div>
<p>Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le
contraste des actions qui les entourent. <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Esmond fait la
guerre, sert un parti, vit au milieu des dangers et des affaires,
-jugeant de haut les révolutions et la politique, homme expérimenté,
-instruit, lettré, prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de
-prudence et de courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins,
+jugeant de haut les révolutions et la politique, homme expérimenté,
+instruit, lettré, prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de
+prudence et de courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins,
toujours triste et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le
-prétendant, frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood,
-attendant l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer
-héritier du trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la
-fille de lord Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe
+prétendant, frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood,
+attendant l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer
+héritier du trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la
+fille de lord Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe
<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> de nuit pour la rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la
-couronne perdue et sa maison déshonorée. Son honneur insulté et son
-amour outragé éclatent d'un élan superbe et terrible. Pâle, les dents
-serrées, le cerveau fiévreux par quatre nuits de pensées et de
+couronne perdue et sa maison déshonorée. Son honneur insulté et son
+amour outragé éclatent d'un élan superbe et terrible. Pâle, les dents
+serrées, le cerveau fiévreux par quatre nuits de pensées et de
veilles, il garde sa raison lucide, son ton contenu, et explique au
-prince en style d'étiquette, avec la froideur respectueuse d'un
-rapporteur officiel, la sottise que le prince a faite et la lâcheté
-que le prince a voulu faire. Il faut lire la scène pour sentir ce que
-ce calme et cette amertume témoignent de supériorité et de passion.</p>
+prince en style d'étiquette, avec la froideur respectueuse d'un
+rapporteur officiel, la sottise que le prince a faite et la lâcheté
+que le prince a voulu faire. Il faut lire la scène pour sentir ce que
+ce calme et cette amertume témoignent de supériorité et de passion.</p>
<div class="quote">
- <p>Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire,
- n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici.
- Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de
+ <p>Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire,
+ n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici.
+ Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de
notre famille.</p>
- <p>&mdash;Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y
- a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté
+ <p>&mdash;Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y
+ a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté
innocente....</p>
- <p>&mdash;Qui devait avoir une fin sérieuse.</p>
+ <p>&mdash;Qui devait avoir une fin sérieuse.</p>
- <p>&mdash;Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur
+ <p>&mdash;Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur
d'un gentilhomme....</p>
- <p>&mdash;Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal
- encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le
- jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a
- daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de
- Béatrix. Voici <i>madame</i> et <i>flamme</i>, <i>cruelle</i> et <i>rebelle</i>,
- <i>amour</i> et <i>jour</i>, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si
- l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à
+ <p>&mdash;Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal
+ encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le
+ jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a
+ daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de
+ Béatrix. Voici <i>madame</i> et <i>flamme</i>, <i>cruelle</i> et <i>rebelle</i>,
+ <i>amour</i> et <i>jour</i>, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si
+ l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à
soupirer.</p>
- <p>&mdash;Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici
+ <p>&mdash;Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici
pour recevoir des insultes?</p>
- <p>&mdash;Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit
- <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le colonel en s'inclinant très-bas, et les
+ <p>&mdash;Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit
+ <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le colonel en s'inclinant très-bas, et les
gentilshommes de notre famille sont venus pour vous remercier.</p>
- <p>&mdash;Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage
+ <p>&mdash;Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage
impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi,
messieurs?</p>
- <p>&mdash;Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin,
- dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je
+ <p>&mdash;Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin,
+ dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je
voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y
- conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le
- prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite
- chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa
- Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la
- cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si
+ conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le
+ prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite
+ chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa
+ Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la
+ cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si
longtemps.</p>
- <p>«Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis
- envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte
- Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père
- avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé
- dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute
- sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et
- voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le
- marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné
- honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les
- papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien,
- sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa
- fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine
- et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que
- le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant,
- Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même
- cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après
- avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a
- envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux
- titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu.
- Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée,
- et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé
- l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais
- <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> passée dans votre c&oelig;ur, et je ne vous aurais pas
- plus pardonné que votre père n'a pardonné à Monmouth<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.»</p>
+ <p>«Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis
+ envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte
+ Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père
+ avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé
+ dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute
+ sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et
+ voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le
+ marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné
+ honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les
+ papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien,
+ sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa
+ fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine
+ et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que
+ le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant,
+ Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même
+ cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après
+ avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a
+ envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux
+ titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu.
+ Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée,
+ et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé
+ l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais
+ <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> passée dans votre c&oelig;ur, et je ne vous aurais pas
+ plus pardonné que votre père n'a pardonné à Monmouth<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.»</p>
</div>
-<p>Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood:
-«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature
-sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la
-reconnaissance, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> excepté à Dieu, et à un seul c&oelig;ur, à la
-chère créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des
-femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense
-félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet
-amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> j'avoue
-que je ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une
-telle faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un c&oelig;ur
-capable de connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du
-don que Dieu m'a fait. Sûrement l'amour <i>vincit omnia</i>; il est à cent
-mille lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la
+<p>Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood:
+«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature
+sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la
+reconnaissance, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> excepté à Dieu, et à un seul c&oelig;ur, à la
+chère créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des
+femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense
+félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet
+amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> j'avoue
+que je ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une
+telle faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un c&oelig;ur
+capable de connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du
+don que Dieu m'a fait. Sûrement l'amour <i>vincit omnia</i>; il est à cent
+mille lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la
richesse, plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie;
-celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de
-l'âme. En écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute
-espérance et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est
-la bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle:
-Penser à elle, c'est louer Dieu<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.»</p>
+celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de
+l'âme. En écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute
+espérance et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est
+la bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle:
+Penser à elle, c'est louer Dieu<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.»</p>
-<p>Un caractère capable de tels contrastes est une grande &oelig;uvre; on
+<p>Un caractère capable de tels contrastes est une grande &oelig;uvre; on
se souvient que Thackeray n'en a <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> point fait d'autre; on
-regrette que les intentions morales aient détourné du but ces belles
-facultés littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art
+regrette que les intentions morales aient détourné du but ces belles
+facultés littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art
un pareil talent.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?
-Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,
-et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce
-moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous
-avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur
-degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
+<p>Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?
+Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,
+et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce
+moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous
+avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur
+degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de
-contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que
-son caractère fournit.</p>
-
-<p>Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique
-de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le
-beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;
-que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances
-satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses
-romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle
-relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles &oelig;uvres;
-que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
-violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de
-la haine avec <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les effusions et les délicatesses de l'amour.
-Le mal et le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne
-sont donc en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés
-par la rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et
+contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que
+son caractère fournit.</p>
+
+<p>Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique
+de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le
+beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;
+que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances
+satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses
+romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle
+relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles &oelig;uvres;
+que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
+violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de
+la haine avec <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les effusions et les délicatesses de l'amour.
+Le mal et le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne
+sont donc en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés
+par la rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et
fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des
-rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les
-autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;
+rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les
+autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;
elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de
-l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
+l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la
plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent
notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,
ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le
-connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la
-désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne
+connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la
+désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne
nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour
-italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.
-Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce
-sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité
-inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de
-famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de
+italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.
+Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce
+sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité
+inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de
+famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de
milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient
-une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle
-est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
-l'homme se trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes
-morales: elles ne désignent que l'effet utile ou nuisible de notre
-constitution intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution
-intérieure. Elles sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées
-sur notre nom pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de
-nous; elles ne sont point la carte explicative de notre être. Notre
-véritable essence consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou
-mauvaises, et ces causes se trouvent dans le tempérament, dans
-l'espèce et le degré d'imagination, dans la quantité et la vélocité de
+une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle
+est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
+l'homme se trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes
+morales: elles ne désignent que l'effet utile ou nuisible de notre
+constitution intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution
+intérieure. Elles sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées
+sur notre nom pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de
+nous; elles ne sont point la carte explicative de notre être. Notre
+véritable essence consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou
+mauvaises, et ces causes se trouvent dans le tempérament, dans
+l'espèce et le degré d'imagination, dans la quantité et la vélocité de
l'attention, dans la grandeur et la direction des passions primitives.
-Un caractère est une force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau,
+Un caractère est une force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau,
capable par rencontre d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on
-doit définir autrement que par la quantité des poids qu'il soulève ou
-par la valeur des dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme
-que de le réduire, comme fait Thackeray et comme fait la littérature
-anglaise, à un assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de
-lui que la surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond
-intime et naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique
-toujours morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le
-degré d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments
-et de nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion,
-qui n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie,
-vide de métaphysique, et si vous remontez à la <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> source, selon
-la règle qui fait dériver les vices des vertus et les vertus des
-vices, vous verrez toutes ces faiblesses dériver de leur énergie
-native, de leur éducation pratique et de cette sorte d'instinct
-poétique religieux et sévère qui les a faits jadis protestants et
+doit définir autrement que par la quantité des poids qu'il soulève ou
+par la valeur des dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme
+que de le réduire, comme fait Thackeray et comme fait la littérature
+anglaise, à un assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de
+lui que la surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond
+intime et naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique
+toujours morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le
+degré d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments
+et de nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion,
+qui n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie,
+vide de métaphysique, et si vous remontez à la <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> source, selon
+la règle qui fait dériver les vices des vertus et les vertus des
+vices, vous verrez toutes ces faiblesses dériver de leur énergie
+native, de leur éducation pratique et de cette sorte d'instinct
+poétique religieux et sévère qui les a faits jadis protestants et
puritains.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> CHAPITRE III.<br>
@@ -3479,3789 +3439,3789 @@ puritains.</p>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre.</li>
+<li class="min2em">I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre.</li>
-<li class="min2em">II. Ses <i>Essais</i>. &mdash; Agrément et utilité du genre. &mdash; Ses
+<li class="min2em">II. Ses <i>Essais</i>. &mdash; Agrément et utilité du genre. &mdash; Ses
opinions. &mdash; Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
pratique. &mdash; Son <i>Essai sur Bacon</i>. Quel est, selon lui, le
- véritable objet des sciences. &mdash; Comparaison de Bacon et des
+ véritable objet des sciences. &mdash; Comparaison de Bacon et des
anciens.</li>
-<li class="min2em">III. Sa critique. &mdash; Ses préoccupations morales. &mdash; Comparaison
+<li class="min2em">III. Sa critique. &mdash; Ses préoccupations morales. &mdash; Comparaison
de la critique en France et en Angleterre. &mdash; Pourquoi il est
- religieux. &mdash; Liaison de la religion et du libéralisme en
- Angleterre. &mdash; Libéralisme de Macaulay. &mdash; <i>Essai sur l'Église et
- l'État.</i></li>
+ religieux. &mdash; Liaison de la religion et du libéralisme en
+ Angleterre. &mdash; Libéralisme de Macaulay. &mdash; <i>Essai sur l'Église et
+ l'État.</i></li>
-<li class="min2em">IV. Sa passion pour la liberté politique. &mdash; Comment il est
+<li class="min2em">IV. Sa passion pour la liberté politique. &mdash; Comment il est
l'orateur et l'historien du parti whig. &mdash; <i>Essais sur la
- Révolution et les Stuarts.</i></li>
+ Révolution et les Stuarts.</i></li>
-<li class="min2em">V. Son talent. &mdash; Son goût pour la démonstration. &mdash; Son goût
- pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. &mdash; En
- quoi il diffère des orateurs classiques. &mdash; Son estime pour les
- faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs
- personnels. &mdash; Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
+<li class="min2em">V. Son talent. &mdash; Son goût pour la démonstration. &mdash; Son goût
+ pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. &mdash; En
+ quoi il diffère des orateurs classiques. &mdash; Son estime pour les
+ faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs
+ personnels. &mdash; Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
connaissance. &mdash; <i>Essais sur Warren Hastings et sur Clive.</i></li>
-<li class="min2em">VI. Caractères anglais de son talent. &mdash; Sa rudesse. &mdash; Sa
- plaisanterie. &mdash; Sa poésie.</li>
+<li class="min2em">VI. Caractères anglais de son talent. &mdash; Sa rudesse. &mdash; Sa
+ plaisanterie. &mdash; Sa poésie.</li>
<li class="min2em">VII. Son &oelig;uvre. &mdash; Harmonie de son talent, de son opinion et
- de son &oelig;uvre. &mdash; Universalité, unité, intérêt de son histoire.
+ de son &oelig;uvre. &mdash; Universalité, unité, intérêt de son histoire.
&mdash; Peinture des <i>Highlands</i>. &mdash; <i>Jacques II en Irlande.</i> &mdash;
- <i>L'Acte de Tolérance.</i> &mdash; <i>Le massacre de Glencoe.</i> &mdash; Traces
- d'amplification et de rhétorique.</li>
+ <i>L'Acte de Tolérance.</i> &mdash; <i>Le massacre de Glencoe.</i> &mdash; Traces
+ d'amplification et de rhétorique.</li>
-<li class="min2em">VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. &mdash; En
+<li class="min2em">VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. &mdash; En
quoi il est classique. &mdash; En quoi il est anglais. &mdash; Position
- intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
+ intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
germanique.</li>
</ul>
</div>
-<p>Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
+<p>Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
Macaulay; c'est dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter,
lorsque ses amis auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est
public aujourd'hui, il me semble inutile de le rappeler; chacun sait
-qu'il eut pour père un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus
-brillantes et les plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq
-ans son essai sur Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra
+qu'il eut pour père un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus
+brillantes et les plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq
+ans son essai sur Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra
au Parlement, et y marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans
-l'Inde réformer la loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes
-places, qu'un jour, ses opinions libérales en matière de religion lui
-ôtèrent les voix de ses électeurs, qu'il fut réélu aux
+l'Inde réformer la loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes
+places, qu'un jour, ses opinions libérales en matière de religion lui
+ôtèrent les voix de ses électeurs, qu'il fut réélu aux
applaudissements universels, qu'il demeura le publiciste le plus
-célèbre et l'écrivain le plus accompli du parti whig, et qu'à ce
-titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance de son parti et
+célèbre et l'écrivain le plus accompli du parti whig, et qu'à ce
+titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance de son parti et
l'admiration publique le firent lord et pair d'Angleterre.&mdash;Ce sera
-une belle vie à raconter, honorée et heureuse, dévouée à de nobles
-idées et occupée par des entreprises viriles, littéraire par
-excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée aux affaires
-pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et au style,
-pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur à côté de
-l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et cet
-écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses
+une belle vie à raconter, honorée et heureuse, dévouée à de nobles
+idées et occupée par des entreprises viriles, littéraire par
+excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée aux affaires
+pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et au style,
+pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur à côté de
+l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et cet
+écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses
<i>Essais</i>.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> § 1.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> § 1.<br>
CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.</h4>
<h5>I</h5>
<p>Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de
livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages,
-commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais
-maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le
-journal d'un esprit.&mdash;En second lieu, il est varié; d'une page à
-l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de
-l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.&mdash;Enfin,
-involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous,
-sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il
+commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais
+maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le
+journal d'un esprit.&mdash;En second lieu, il est varié; d'une page à
+l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de
+l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.&mdash;Enfin,
+involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous,
+sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il
n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de
-l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et
-puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent,
-quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est
-faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les
-lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce
+l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et
+puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent,
+quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est
+faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les
+lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce
qu'il croit.</p>
-<p>Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> peu à peu,
-en tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se
+<p>Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> peu à peu,
+en tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se
dessiner comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression
-et du relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns
-les autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous
-sentons les causes et la génération de toutes ses pensées, nous
-prévoyons ce qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont
-aussi familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours;
-ses opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part
-dans notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de
-nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumière
-réfléchie va peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est
+et du relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns
+les autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous
+sentons les causes et la génération de toutes ses pensées, nous
+prévoyons ce qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont
+aussi familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours;
+ses opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part
+dans notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de
+nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumière
+réfléchie va peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est
partie. Tel est le charme de ces livres qui remuent tous les sujets,
qui donnent l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous
-promènent dans toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire,
+promènent dans toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire,
nous font faire le tour de son esprit.</p>
-<p>Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme
+<p>Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme
pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les
-philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les
-spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que
+philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les
+spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que
pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis
-Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la
-méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'<i>utile</i>. L'objet
-de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des
-mathématiques n'est pas la <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> satisfaction d'une curiosité
-oisive, mais l'invention de machines propres à alléger le travail de
-l'homme, à augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie
-plus sûre, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie
-n'est pas de fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies
-poétiques, mais de servir à la géographie, et de guider la navigation.
+Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la
+méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'<i>utile</i>. L'objet
+de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des
+mathématiques n'est pas la <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> satisfaction d'une curiosité
+oisive, mais l'invention de machines propres à alléger le travail de
+l'homme, à augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie
+plus sûre, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie
+n'est pas de fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies
+poétiques, mais de servir à la géographie, et de guider la navigation.
L'objet de l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de
-suggérer d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou
+suggérer d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou
d'exposer aux yeux l'ordre des animaux par une classification
-ingénieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prévisions
-du médecin. L'objet de toute recherche et de toute étude est de
-diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la
-condition de l'homme; les lois théoriques ne valent que par leurs
+ingénieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prévisions
+du médecin. L'objet de toute recherche et de toute étude est de
+diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la
+condition de l'homme; les lois théoriques ne valent que par leurs
usages pratiques; les travaux du laboratoire et du cabinet ne
-reçoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les
+reçoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les
ateliers et les usines; l'arbre de la science ne doit s'estimer que
par ses fruits. Si l'on veut juger d'une philosophie, il faut regarder
ses effets; ses &oelig;uvres ne sont point ses livres mais ses actes.
-Celle des anciens a produit de beaux écrits, des phrases sublimes, des
-disputes infinies, des rêveries creuses, des systèmes renversés par
-des systèmes, et a laissé le monde aussi ignorant, aussi malheureux et
-aussi méchant qu'elle l'a trouvé. Celle de Bacon a produit des
-observations, des expériences, des découvertes, des machines, des arts
-et des industries entières. «Elle a allongé la vie, elle <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> a
-diminué la douleur, elle a éteint des maladies; elle a accru la
-fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au ciel; elle a éclairé la
-nuit de toute la splendeur du jour; elle a étendu la portée de la vue
-humaine; elle a accéléré le mouvement, anéanti les distances; elle a
-rendu l'homme capable de pénétrer dans les profondeurs de l'océan, de
-s'élever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent
-sans chevaux, et l'océan sur des navires qui filent dix n&oelig;uds à
-l'heure contre le vent.» L'une s'est consumée à déchiffrer des énigmes
-indéchiffrables, à fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, à se
-guinder d'hypothèses en hypothèses, à rouler d'absurdités en
-absurdités; elle a méprisé ce qui était praticable; elle a promis ce
-qui était impraticable, et, parce qu'elle a méconnu les limites de
-l'esprit humain, elle en a ignoré la puissance. L'autre, mesurant
-notre force et notre faiblesse, nous a détournés des routes qui nous
-étaient fermées, pour nous lancer dans les routes qui nous étaient
+Celle des anciens a produit de beaux écrits, des phrases sublimes, des
+disputes infinies, des rêveries creuses, des systèmes renversés par
+des systèmes, et a laissé le monde aussi ignorant, aussi malheureux et
+aussi méchant qu'elle l'a trouvé. Celle de Bacon a produit des
+observations, des expériences, des découvertes, des machines, des arts
+et des industries entières. «Elle a allongé la vie, elle <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> a
+diminué la douleur, elle a éteint des maladies; elle a accru la
+fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au ciel; elle a éclairé la
+nuit de toute la splendeur du jour; elle a étendu la portée de la vue
+humaine; elle a accéléré le mouvement, anéanti les distances; elle a
+rendu l'homme capable de pénétrer dans les profondeurs de l'océan, de
+s'élever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent
+sans chevaux, et l'océan sur des navires qui filent dix n&oelig;uds à
+l'heure contre le vent.» L'une s'est consumée à déchiffrer des énigmes
+indéchiffrables, à fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, à se
+guinder d'hypothèses en hypothèses, à rouler d'absurdités en
+absurdités; elle a méprisé ce qui était praticable; elle a promis ce
+qui était impraticable, et, parce qu'elle a méconnu les limites de
+l'esprit humain, elle en a ignoré la puissance. L'autre, mesurant
+notre force et notre faiblesse, nous a détournés des routes qui nous
+étaient fermées, pour nous lancer dans les routes qui nous étaient
ouvertes; elle a connu les faits et leurs lois, parce qu'elle s'est
-résignée à ne point connaître leur essence ni leurs principes; elle a
-rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prétendu le rendre
-parfait; elle a découvert de grandes vérités et produit de grands
-effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'étudier de
-petits objets et de se traîner longtemps sur des expériences
+résignée à ne point connaître leur essence ni leurs principes; elle a
+rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prétendu le rendre
+parfait; elle a découvert de grandes vérités et produit de grands
+effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'étudier de
+petits objets et de se traîner longtemps sur des expériences
vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, parce qu'elle a
-daigné se faire humble et utile. La science autrefois ne formait que
-des prétentions vaniteuses, et des <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> conceptions chimériques,
-lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, et se disait
-souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des vérités
-acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité sans
-cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et
-qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans
-ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le
-domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle
-n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est
-point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à
-ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses
-expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est
-d'être un instrument.</p>
-
-<p class="quote">«Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de
- route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole
- vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les
- communications suspendues, les malades abandonnés, les mères
- saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien
- assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans
- la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la
- difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le
- baconien tire sa lancette et commence à vacciner.&mdash;Ils trouvent
+daigné se faire humble et utile. La science autrefois ne formait que
+des prétentions vaniteuses, et des <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> conceptions chimériques,
+lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, et se disait
+souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des vérités
+acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité sans
+cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et
+qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans
+ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le
+domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle
+n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est
+point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à
+ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses
+expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est
+d'être un instrument.</p>
+
+<p class="quote">«Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de
+ route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole
+ vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les
+ communications suspendues, les malades abandonnés, les mères
+ saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien
+ assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans
+ la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la
+ difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le
+ baconien tire sa lancette et commence à vacciner.&mdash;Ils trouvent
une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de
- vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à
+ vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à
l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le
- stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple
+ stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple
&#7936;&#960;&#959;&#960;&#961;&#959;&#951;&#947;&#956;&#8051;&#957;&#959;&#957;. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots
- à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de
- sûreté.&mdash;Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui
+ à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de
+ sûreté.&mdash;Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui
se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison
- d'un prix <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> énorme, et il se trouve réduit en un moment
- de l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point
- chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et
- lui récite tout le chapitre d'Épictète: <i>à ceux qui craignent la
- pauvreté</i>. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre,
- descend et revient avec les objets les plus précieux de la
- cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots
- et la philosophie des effets<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.»</p>
-
-<p>Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer
-ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des
+ d'un prix <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> énorme, et il se trouve réduit en un moment
+ de l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point
+ chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et
+ lui récite tout le chapitre d'Épictète: <i>à ceux qui craignent la
+ pauvreté</i>. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre,
+ descend et revient avec les objets les plus précieux de la
+ cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots
+ et la philosophie des effets<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.»</p>
+
+<p>Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer
+ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des
doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus
-<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour
-absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait
-conforme au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour
+absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait
+conforme au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle
encore un instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle
chose inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point
-de métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton,
-il est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands
-que pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une
-extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à
-ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de
-tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.
+de métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton,
+il est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands
+que pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une
+extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à
+ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de
+tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.
Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la
politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus
propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique
-subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi,
-lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes
-publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.</p>
+subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi,
+lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes
+publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.</p>
<p>La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce
-caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute
-pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre
-chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie
+caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute
+pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre
+chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie
anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham,
-Reid, et tant d'autres, ont <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> rempli le siècle dernier de
-dissertations et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et
-sur la faculté qui les découvre; et les <i>Essais</i> de Macaulay sont un
+Reid, et tant d'autres, ont <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> rempli le siècle dernier de
+dissertations et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et
+sur la faculté qui les découvre; et les <i>Essais</i> de Macaulay sont un
nouvel exemple de cette inclination nationale et dominante; ses
biographies sont moins des portraits que des jugements. Quel est au
-juste le degré d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà
+juste le degré d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà
pour lui la question importante; il y rapporte toutes les autres; il
-ne s'attache partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner.
+ne s'attache partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner.
Qu'il parle de lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple,
-d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à
-mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de
+d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à
+mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de
leurs vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner
-si l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en
-légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi
-naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique,
+si l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en
+légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi
+naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique,
des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de
-l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies
+l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies
qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de
-la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits
+la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits
si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat
-pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la
-sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour
-d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la
+pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la
+sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour
+d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la
Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la
-juger. <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il
-présente ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser
-ses légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour,
-et prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en
-question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et
-préméditation à corrompre les m&oelig;urs, que non-seulement ils ont
-employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos
-délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin
+juger. <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il
+présente ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser
+ses légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour,
+et prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en
+question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et
+préméditation à corrompre les m&oelig;urs, que non-seulement ils ont
+employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos
+délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin
partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de
-ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un
-homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle
-était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur
-siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons
+ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un
+homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle
+était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur
+siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons
religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier,
-où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois,
-disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il
+où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois,
+disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il
n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des
-pécheurs.</p>
+pécheurs.</p>
<p>La critique en France a des allures plus libres; elle est moins
-asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons
-de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le
-considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de
-science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son
-c&oelig;ur, la liaison de ses idées <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et la nécessité de ses
-actions; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter
-aux yeux et le faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux
+asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons
+de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le
+considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de
+science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son
+c&oelig;ur, la liaison de ses idées <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et la nécessité de ses
+actions; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter
+aux yeux et le faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux
et rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe,
-c'était l'affaire des contemporains; ils souffraient de ses vices, et
-ne devaient penser qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui
+c'était l'affaire des contemporains; ils souffraient de ses vices, et
+ne devaient penser qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui
nous sommes hors de ses prises, et la haine a disparu avec le danger.
-À cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en
-lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par
-une impulsion première, heurtée par diverses circonstances: je calcule
+À cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en
+lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par
+une impulsion première, heurtée par diverses circonstances: je calcule
le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles,
-je vois d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve
-pour elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte
-de l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir
-agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la
-variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la
-construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur
+je vois d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve
+pour elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte
+de l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir
+agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la
+variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la
+construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur
de ses passions.</p>
-<p>Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,
-il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en
-tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la
-métaphysique que ne donne pas la raison<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Macaulay est <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>
-protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il
-garde parfois les préjugés anglais contre la religion catholique<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.
-Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et
-pour une servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le
-protestantisme, allié à la liberté, a paru la religion de la liberté,
-et le catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du
+<p>Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,
+il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en
+tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la
+métaphysique que ne donne pas la raison<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Macaulay est <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>
+protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il
+garde parfois les préjugés anglais contre la religion catholique<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.
+Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et
+pour une servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le
+protestantisme, allié à la liberté, a paru la religion de la liberté,
+et le catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du
despotisme; les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la
-cause qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour
-et la vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a
-versé sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la
+cause qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour
+et la vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a
+versé sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la
servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont
-enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu
+enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu
avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le
-préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les
+préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les
protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des
-catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les
+catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les
catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par
-l'amour ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le
-plus beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux
-devant la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés
+<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par
+l'amour ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le
+plus beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux
+devant la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés
capables de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les
-juifs puissent, comme les luthériens, les anglicans et les
-calvinistes, s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les
-partisans des religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une
+juifs puissent, comme les luthériens, les anglicans et les
+calvinistes, s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les
+partisans des religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une
abondance de preuves, une force de raisonnement incomparables; il
-démontre jusqu'à l'évidence que l'État n'est qu'une association
-laïque, que son but est tout temporel, que son seul objet est de
-protéger la vie, la liberté et la propriété des citoyens; qu'en lui
-confiant la défense des intérêts spirituels, on renverse l'ordre des
+démontre jusqu'à l'évidence que l'État n'est qu'une association
+laïque, que son but est tout temporel, que son seul objet est de
+protéger la vie, la liberté et la propriété des citoyens; qu'en lui
+confiant la défense des intérêts spirituels, on renverse l'ordre des
choses, et que lui attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler
-à un homme qui, non content de marcher avec ses pieds, confierait
-encore à ses pieds le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois
-traité cette question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais
-personne n'y a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des
-arguments plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région
-métaphysique; il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les
+à un homme qui, non content de marcher avec ses pieds, confierait
+encore à ses pieds le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois
+traité cette question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais
+personne n'y a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des
+arguments plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région
+métaphysique; il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les
esprits; il prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus
-connus de la vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à
-l'artiste, au savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il
-démontre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> aux vérités familières et intimes que personne ne
-peut s'empêcher d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de
-l'expérience et de l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par
-des raisons si solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les
+connus de la vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à
+l'artiste, au savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il
+démontre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> aux vérités familières et intimes que personne ne
+peut s'empêcher d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de
+l'expérience et de l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par
+des raisons si solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les
avoir convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous,
-avaient besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet <i>Essai</i>
+avaient besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet <i>Essai</i>
qu'elles devraient la chercher.</p>
<p>Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la
-liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche,
-on touche l'écrivain au c&oelig;ur. Macaulay l'aime par intérêt, parce
+liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche,
+on touche l'écrivain au c&oelig;ur. Macaulay l'aime par intérêt, parce
qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des
particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de
-l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage
-légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents
-ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont
-défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers,
+l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage
+légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents
+ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont
+défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers,
parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en
-enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle
-accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la
-paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des
-révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens
-sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la
-liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir
-paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté
-humaine le blesse <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> comme un outrage personnel. À chaque pas,
-les mots amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans
-qu'il rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus
-violents qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des
-vers latins sur la mort de George I<sup>er</sup>. «Dans cette pièce, les Muses
-sont priées de venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le
-poëte, aimait les Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers
+enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle
+accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la
+paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des
+révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens
+sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la
+liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir
+paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté
+humaine le blesse <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> comme un outrage personnel. À chaque pas,
+les mots amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans
+qu'il rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus
+violents qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des
+vers latins sur la mort de George I<sup>er</sup>. «Dans cette pièce, les Muses
+sont priées de venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le
+poëte, aimait les Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers
de Pope, et qui n'aimait rien que le punch et les femmes
-grasses.»&mdash;Ailleurs, dans la biographie de miss Burney, il raconte
-comment la pauvre jeune fille, devenue célèbre par ses deux premiers
-romans, reçut en récompense, et par grande faveur, une place de femme
-de chambre chez la reine Charlotte; comment, épuisée de veilles,
-malade, presque mourante, elle demanda en grâce la permission de s'en
-aller; comment «la douce reine» s'indigna de cette impertinence, ne
-pouvant comprendre qu'on refusât de mourir à son service et pour son
-service, ou qu'une femme de lettres préférât la santé, la vie et la
-gloire, à l'honneur de plier les robes de Sa Majesté. Mais c'est
-lorsque M. Macaulay arrive à l'histoire de la révolution qu'il tire
-justice et vengeance de ceux qui ont violé les droits du public, qui
-ont haï ou trahi la cause nationale, qui ont attenté à la liberté. Il
+grasses.»&mdash;Ailleurs, dans la biographie de miss Burney, il raconte
+comment la pauvre jeune fille, devenue célèbre par ses deux premiers
+romans, reçut en récompense, et par grande faveur, une place de femme
+de chambre chez la reine Charlotte; comment, épuisée de veilles,
+malade, presque mourante, elle demanda en grâce la permission de s'en
+aller; comment «la douce reine» s'indigna de cette impertinence, ne
+pouvant comprendre qu'on refusât de mourir à son service et pour son
+service, ou qu'une femme de lettres préférât la santé, la vie et la
+gloire, à l'honneur de plier les robes de Sa Majesté. Mais c'est
+lorsque M. Macaulay arrive à l'histoire de la révolution qu'il tire
+justice et vengeance de ceux qui ont violé les droits du public, qui
+ont haï ou trahi la cause nationale, qui ont attenté à la liberté. Il
ne parle pas en historien, mais en contemporain; il semble que sa vie
-et son honneur sont en jeu, qu'il plaide pour lui-même, qu'il est
-membre du Long Parlement, qu'il entend à la porte les mousquets et
-les épées des gardes envoyés <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> pour arrêter Pym et Hampden. M.
-Guizot a raconté la même histoire; mais vous reconnaissez dans son
-livre le jugement calme et l'émotion impartiale d'un philosophe. Il ne
+et son honneur sont en jeu, qu'il plaide pour lui-même, qu'il est
+membre du Long Parlement, qu'il entend à la porte les mousquets et
+les épées des gardes envoyés <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> pour arrêter Pym et Hampden. M.
+Guizot a raconté la même histoire; mais vous reconnaissez dans son
+livre le jugement calme et l'émotion impartiale d'un philosophe. Il ne
condamne point les actions de Strafford ou de Charles; il les
-explique; il montre dans Strafford le naturel impérieux, le génie
-dominateur qui se sent né pour commander et briser les résistances,
-qu'un penchant invincible révolte contre la loi ou le droit qui
-l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité intérieure, et qui
-est fait pour gouverner comme une épée pour frapper. Il montre dans
-Charles le respect inné de la royauté, la croyance au droit divin, la
-conviction enracinée que toute remontrance ou réclamation est une
-insulte à sa couronne, un attentat à sa propriété, une sédition impie
-et criminelle: dès lors, vous ne voyez plus dans la lutte du roi et du
+explique; il montre dans Strafford le naturel impérieux, le génie
+dominateur qui se sent né pour commander et briser les résistances,
+qu'un penchant invincible révolte contre la loi ou le droit qui
+l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité intérieure, et qui
+est fait pour gouverner comme une épée pour frapper. Il montre dans
+Charles le respect inné de la royauté, la croyance au droit divin, la
+conviction enracinée que toute remontrance ou réclamation est une
+insulte à sa couronne, un attentat à sa propriété, une sédition impie
+et criminelle: dès lors, vous ne voyez plus dans la lutte du roi et du
parlement que la lutte de deux doctrines; vous cessez de prendre
-intérêt à une ou à l'autre pour prendre intérêt à toutes les deux;
-vous êtes les spectateurs d'un drame; vous n'êtes plus les juges d'un
-procès. C'est un procès que Macaulay instruit devant nous; il y prend
-parti; son récit est un réquisitoire, le plus entraînant, le plus
-âpre, le mieux raisonné qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation
-de Strafford; il honore et admire Cromwell; il exalte le caractère des
-puritains; il loue Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas
-de paroles assez méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce
+intérêt à une ou à l'autre pour prendre intérêt à toutes les deux;
+vous êtes les spectateurs d'un drame; vous n'êtes plus les juges d'un
+procès. C'est un procès que Macaulay instruit devant nous; il y prend
+parti; son récit est un réquisitoire, le plus entraînant, le plus
+âpre, le mieux raisonné qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation
+de Strafford; il honore et admire Cromwell; il exalte le caractère des
+puritains; il loue Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas
+de paroles assez méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce
qu'il y a de plus terrible, c'est que chacun de ses jugements est
-justifié par autant de citations, d'autorités, <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de précédents
+justifié par autant de citations, d'autorités, <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de précédents
historiques, de raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait
-amasser la vaste érudition de Hallam ou la calme dialectique de
-Mackintosh. Qu'on juge de cette passion emportée et de cette logique
+amasser la vaste érudition de Hallam ou la calme dialectique de
+Mackintosh. Qu'on juge de cette passion emportée et de cette logique
accablante par un seul passage:</p>
<div class="quote">
<p>Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui
- appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par
- achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À
- la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un
- nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères:
- devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première?
+ appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par
+ achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À
+ la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un
+ nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères:
+ devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première?
devaient-ils encore une fois se laisser duper par un <i>le roi le
veut?</i> devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des
- promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller
- déposer une seconde pétition des droits au pied du trône,
- prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde
- cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que,
- après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince
- demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils
- étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran
+ promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller
+ déposer une seconde pétition des droits au pied du trône,
+ prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde
+ cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que,
+ après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince
+ demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils
+ étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran
ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et
noblement.</p>
<p>Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs,
- contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent
+ contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent
ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent
- d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait
- tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de
- vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus
- attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus
- sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et
- tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires
- de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires
- réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père!
+ d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait
+ tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de
+ vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus
+ attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus
+ sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et
+ tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires
+ de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires
+ réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père!
Bon mari! Grande apologie sans <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> doute pour quinze ans de
- persécution, de tyrannie et de mensonge!</p>
+ persécution, de tyrannie et de mensonge!</p>
- <p>Nous lui imputons d'avoir violé son v&oelig;u de couronnement, et on
- nous répond qu'il a gardé son v&oelig;u de mariage! Nous l'accusons
- d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats
+ <p>Nous lui imputons d'avoir violé son v&oelig;u de couronnement, et on
+ nous répond qu'il a gardé son v&oelig;u de mariage! Nous l'accusons
+ d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats
les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il
- prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui
- reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits,
- après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de
+ prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui
+ reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits,
+ après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de
les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller
- écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des
- considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à
- sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le
- croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre
- génération.</p>
-
- <p>Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme
- de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on
- dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami
- déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un
+ écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des
+ considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à
+ sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le
+ croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre
+ génération.</p>
+
+ <p>Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme
+ de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on
+ dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami
+ déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un
individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de
l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office,
- nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la
- liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa
- tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.</p>
+ nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la
+ liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa
+ tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la
-fureur de l'invective, quel excès de rancune <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> le gouvernement
-des Stuarts a laissé dans le c&oelig;ur d'un patriote, d'un whig, d'un
+<p>Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la
+fureur de l'invective, quel excès de rancune <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> le gouvernement
+des Stuarts a laissé dans le c&oelig;ur d'un patriote, d'un whig, d'un
protestant et d'un Anglais:</p>
<p class="quote">Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans
- rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans
+ rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans
amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le
- paradis des c&oelig;urs froids et des esprits étroits, l'âge d'or
- des lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son
+ paradis des c&oelig;urs froids et des esprits étroits, l'âge d'or
+ des lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son
rival pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple,
- descendit jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec
- une infamie complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus
- dégradant encore. Les caresses des prostituées et les
- plaisanteries des bouffons réglèrent la politique de l'État; le
- gouvernement eut juste assez d'habileté pour tromper, et juste
- assez de religion pour persécuter; les principes de la liberté
- furent la dérision de tout arlequin de <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> cour et
- l'anathème de tout valet d'église. Dans tous les hauts lieux, on
- rendit culte et hommage à Charles et à Jacques, à Bélial et à
- Moloch; et l'Angleterre apaisa ces obscènes et cruelles idoles
+ descendit jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec
+ une infamie complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus
+ dégradant encore. Les caresses des prostituées et les
+ plaisanteries des bouffons réglèrent la politique de l'État; le
+ gouvernement eut juste assez d'habileté pour tromper, et juste
+ assez de religion pour persécuter; les principes de la liberté
+ furent la dérision de tout arlequin de <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> cour et
+ l'anathème de tout valet d'église. Dans tous les hauts lieux, on
+ rendit culte et hommage à Charles et à Jacques, à Bélial et à
+ Moloch; et l'Angleterre apaisa ces obscènes et cruelles idoles
avec le sang des meilleurs et des plus braves de ses enfants. Le
- crime succéda au crime, la honte à la honte, jusqu'à ce que la
- race maudite de Dieu et des hommes fût une seconde fois chassée
+ crime succéda au crime, la honte à la honte, jusqu'à ce que la
+ race maudite de Dieu et des hommes fût une seconde fois chassée
pour errer sur la face de la terre, pour servir de proverbe aux
- peuples et pour être montrée au doigt par les nations<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p>
+ peuples et pour être montrée au doigt par les nations<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p>
-<p>Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui
-a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes
+<p>Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui
+a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes
puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se
portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa
pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>
-historique, la présence incessante des idées morales et religieuses,
-l'amour de la patrie et de la justice, concourent à faire de lui
-l'historien de la liberté.</p>
+historique, la présence incessante des idées morales et religieuses,
+l'amour de la patrie et de la justice, concourent à faire de lui
+l'historien de la liberté.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son
+<p>Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son
talent.</p>
-<p>Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit.
-Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité
-étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant.
-S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et
+<p>Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit.
+Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité
+étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant.
+S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et
l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> corriger les
-erreurs qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité.
+erreurs qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité.
S'il prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus
-certains, sur les principes les plus clairs, sur les déductions les
-plus simples et les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il
+certains, sur les principes les plus clairs, sur les déductions les
+plus simples et les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il
ne se perd jamais dans une digression; il a toujours son but devant
-les yeux; il y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il
-s'élève à des considérations générales, il monte pas à pas tous les
-degrés de la généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à
+les yeux; il y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il
+s'élève à des considérations générales, il monte pas à pas tous les
+degrés de la généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à
chaque instant le terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits;
-il veut, au prix de toutes les précautions et de toutes les
-recherches, arriver à l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de
-détails de toute espèce; il possède un très-grand nombre d'idées
-philosophiques et de tout ordre; mais son érudition est d'aussi bon
+il veut, au prix de toutes les précautions et de toutes les
+recherches, arriver à l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de
+détails de toute espèce; il possède un très-grand nombre d'idées
+philosophiques et de tout ordre; mais son érudition est d'aussi bon
aloi que sa philosophie, et l'une et l'autre forment une monnaie digne
-d'avoir cours auprès de tous les esprits pensants. On sent qu'il ne
-croit rien sans raison; que, si on révoquait en doute l'un des faits
-qu'il avance ou l'une des vues qu'il propose, on verrait arriver à
+d'avoir cours auprès de tous les esprits pensants. On sent qu'il ne
+croit rien sans raison; que, si on révoquait en doute l'un des faits
+qu'il avance ou l'une des vues qu'il propose, on verrait arriver à
l'instant une multitude de documents authentiques et un bataillon
-serré d'arguments convaincants. Nous sommes trop habitués en France et
-en Allemagne à recevoir des hypothèses sous le nom de lois
-historiques, et des anecdotes douteuses sous le nom d'événements
-attestés. Nous voyons trop souvent des systèmes entiers se fonder du
-jour au lendemain, au caprice d'un écrivain, sortes de châteaux
-<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> fantastiques dont l'ordonnance régulière simule l'apparence
-des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un souffle dès qu'on
-veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, au coin du feu,
+serré d'arguments convaincants. Nous sommes trop habitués en France et
+en Allemagne à recevoir des hypothèses sous le nom de lois
+historiques, et des anecdotes douteuses sous le nom d'événements
+attestés. Nous voyons trop souvent des systèmes entiers se fonder du
+jour au lendemain, au caprice d'un écrivain, sortes de châteaux
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> fantastiques dont l'ordonnance régulière simule l'apparence
+des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un souffle dès qu'on
+veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, au coin du feu,
dans une discussion, pour le besoin de la cause, lorsque, faute d'une
-raison, il nous fallait un argument postiche, semblables à ces
-généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, rangent parmi leurs
-troupes des monstres formidables de carton peint. Nous avons jugé les
-hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur une action
-détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés de vices
-ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la logique ni
-par la critique les décisions aventureuses où notre précipitation nous
-avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement profond et une
-sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de doctrines écloses
+raison, il nous fallait un argument postiche, semblables à ces
+généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, rangent parmi leurs
+troupes des monstres formidables de carton peint. Nous avons jugé les
+hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur une action
+détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés de vices
+ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la logique ni
+par la critique les décisions aventureuses où notre précipitation nous
+avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement profond et une
+sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de doctrines écloses
au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, pour suivre la
-marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, si instruit, si
+marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, si instruit, si
capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi les Anglais
-accusent les Français d'être légers et les Allemands d'être
-chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet esprit de
+accusent les Français d'être légers et les Allemands d'être
+chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet esprit de
circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du vrai qui
composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans les
-sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la beauté
-y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par exemple,
-personne n'ose lui savoir mauvais gré <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> d'avoir inséré la
-démonstration suivante dans la vie d'Addison:</p>
+sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la beauté
+y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par exemple,
+personne n'ose lui savoir mauvais gré <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> d'avoir inséré la
+démonstration suivante dans la vie d'Addison:</p>
<div class="quote">
- <p>Pope voulait refondre son poëme sur la <i>Boucle de cheveux
- enlevée</i>. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans
+ <p>Pope voulait refondre son poëme sur la <i>Boucle de cheveux
+ enlevée</i>. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans
la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la
- première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné.
+ première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné.
Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne
- fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et
- un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis
- d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais,
- s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises
+ fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et
+ un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis
+ d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais,
+ s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises
intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui
- conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il
+ conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il
n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour
- l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez
- heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous
- n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et
- nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de
- l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous
- pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé
- sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience.
- La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage
- d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne
- pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle
- ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de
- la <i>Boucle de cheveux</i>. Le Tasse refondit sa <i>Jérusalem</i>.
- Akenside refondit ses <i>Plaisirs de l'imagination</i> et son <i>Épître
- à Curion</i>; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec
- lequel il avait étendu et remanié la <i>Boucle de cheveux</i>, fit la
- même expérience sur la <i>Dunciade</i>. Tous ces essais échouèrent.
- Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait
- capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois,
+ l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez
+ heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous
+ n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et
+ nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de
+ l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous
+ pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé
+ sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience.
+ La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage
+ d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne
+ pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle
+ ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de
+ la <i>Boucle de cheveux</i>. Le Tasse refondit sa <i>Jérusalem</i>.
+ Akenside refondit ses <i>Plaisirs de l'imagination</i> et son <i>Épître
+ à Curion</i>; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec
+ lequel il avait étendu et remanié la <i>Boucle de cheveux</i>, fit la
+ même expérience sur la <i>Dunciade</i>. Tous ces essais échouèrent.
+ Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait
+ capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois,
et ce que personne autre n'a jamais fait?</p>
- <p>L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais,
- pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Scott
- nous dit qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son
+ <p>L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais,
+ pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Scott
+ nous dit qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son
<i>Waverley</i>. Herder conjura G&oelig;the de ne pas prendre un sujet si
- défavorable que <i>Faust</i>. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire
- l'<i>Histoire de Charles-Quint</i>. Bien plus, Pope lui-même fut parmi
- ceux qui prédisaient que <i>Caton</i> ne réussirait jamais sur la
- scène, et il engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une
- représentation. Mais Walter Scott, G&oelig;the, Robertson, Addison,
- eurent le bon sens et la générosité de supposer à leurs
+ défavorable que <i>Faust</i>. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire
+ l'<i>Histoire de Charles-Quint</i>. Bien plus, Pope lui-même fut parmi
+ ceux qui prédisaient que <i>Caton</i> ne réussirait jamais sur la
+ scène, et il engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une
+ représentation. Mais Walter Scott, G&oelig;the, Robertson, Addison,
+ eurent le bon sens et la générosité de supposer à leurs
conseillers des intentions pures. Pope n'avait point un c&oelig;ur
comme eux<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série
-d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus
+<p>Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série
+d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus
rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.</p>
-<p>Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer.
-Macaulay porte la lumière dans les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> esprits inattentifs, comme
+<p>Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer.
+Macaulay porte la lumière dans les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> esprits inattentifs, comme
il porte la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi
-bien qu'il fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions
+bien qu'il fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions
obscures, que de certitude sur les points douteux. Il est impossible
de ne pas le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il
-le retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les
-spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il
-calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une
+le retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les
+spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il
+calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une
forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous
-conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les
-plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec
-notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il
-nous emmène, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> et partout sur la route il nous aplanit le
-chemin; nous montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à
-la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi
-commodément qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se
-contente pas d'une première explication, il en donne une seconde, puis
-une troisième; il jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous
-côtés, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce
+conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les
+plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec
+notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il
+nous emmène, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> et partout sur la route il nous aplanit le
+chemin; nous montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à
+la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi
+commodément qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se
+contente pas d'une première explication, il en donne une seconde, puis
+une troisième; il jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous
+côtés, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce
qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant,
on se trouve dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre;
-on se sait mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le
-jour; on se réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté
-surabondante; le style exact, les antithèses d'idées, les
-constructions symétriques, les paragraphes opposés avec art, les
-résumés énergiques, la suite régulière des pensées, les comparaisons
-fréquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée
-ni une phrase de ses écrits où n'éclatent le talent et le besoin
-d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il était membre du
-parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul
-plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-être la cause
-de cette lucidité incomparable. Pour convaincre une grande assemblée,
-il faut s'adresser à tous ses membres; pour garder l'attention
-d'hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il
+on se sait mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le
+jour; on se réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté
+surabondante; le style exact, les antithèses d'idées, les
+constructions symétriques, les paragraphes opposés avec art, les
+résumés énergiques, la suite régulière des pensées, les comparaisons
+fréquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée
+ni une phrase de ses écrits où n'éclatent le talent et le besoin
+d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il était membre du
+parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul
+plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-être la cause
+de cette lucidité incomparable. Pour convaincre une grande assemblée,
+il faut s'adresser à tous ses membres; pour garder l'attention
+d'hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il
faut qu'ils comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public,
-c'est vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où
+c'est vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où
<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> elle habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au
milieu de la foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui,
-sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et
-bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à
-écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la
-philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et
+sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et
+bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à
+écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la
+philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et
semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de
-Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens
-perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent
-unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de
-l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les
-sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des
-formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences
-des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre
-des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M.
-Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier
-venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances;
-s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du
-coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de
+Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens
+perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent
+unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de
+l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les
+sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des
+formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences
+des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre
+des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M.
+Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier
+venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances;
+s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du
+coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de
seconde ont pu lire l'<i>Histoire de la civilisation</i> par M. Guizot.</p>
-<p>Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le
-désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et
-multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de
-logique <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre,
-ébranler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion.
-Rarement éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le
+<p>Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le
+désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et
+multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de
+logique <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre,
+ébranler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion.
+Rarement éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le
souffle oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut
-gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat
+gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat
en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et
-emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force
-croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique,
-aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette
-abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications,
-d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant,
-précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les
-objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la
-force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que
-l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé
+emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force
+croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique,
+aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette
+abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications,
+d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant,
+précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les
+objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la
+force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que
+l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé
d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit
-l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les
-partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution
-naître dans tous les c&oelig;urs, s'affermir, se fixer, les préparatifs
-se faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un
-coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et
-sa race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable
-éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion,
-qui reproduit par l'unité de la passion <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> l'unité des
-événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le
-mouvement et l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation
-de la nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime
-les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la
-vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique,
-morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour
-son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il
-l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son
-opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui
-fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est
-une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant
-d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une
-autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on
-ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le c&oelig;ur par sa
-véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.</p>
+l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les
+partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution
+naître dans tous les c&oelig;urs, s'affermir, se fixer, les préparatifs
+se faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un
+coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et
+sa race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable
+éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion,
+qui reproduit par l'unité de la passion <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> l'unité des
+événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le
+mouvement et l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation
+de la nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime
+les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la
+vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique,
+morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour
+son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il
+l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son
+opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui
+fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est
+une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant
+d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une
+autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on
+ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le c&oelig;ur par sa
+véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.</p>
<p>Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des
-proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et
+proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et
Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux
et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les
autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des
-idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite,
-comme on monte un escalier en posant le pied <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> tour à tour sur
-chaque degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu
+idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite,
+comme on monte un escalier en posant le pied <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> tour à tour sur
+chaque degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu
commun. Les hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec
-précision, ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en
-main des développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui
-s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même
+précision, ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en
+main des développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui
+s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même
question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une
-région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une
+région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une
connaissance telle quelle du c&oelig;ur humain, et un nombre raisonnable
-d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez
-les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se
+d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez
+les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se
tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les
-considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne
-descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants,
-jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus
-enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux.
+considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne
+descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants,
+jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus
+enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux.
Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit
-qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une
-idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience
+qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une
+idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience
personnelle. Il remarque que pour<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a> leur faire comprendre une
-tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de
-leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore
+tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de
+leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore
pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> dans tous
leurs sens. Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de
-Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute idée est
-une sensation. Tout raisonnement compliqué, toute conception
+Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute idée est
+une sensation. Tout raisonnement compliqué, toute conception
d'ensemble a pour unique soutien quelques faits particuliers. Il en
-est pour tout échafaudage d'idées comme pour une théorie scientifique.
-Au-dessous des longs calculs, des formules d'algèbre, des déductions
-subtiles, des volumes écrits qui contiennent les combinaisons et les
-élaborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences
+est pour tout échafaudage d'idées comme pour une théorie scientifique.
+Au-dessous des longs calculs, des formules d'algèbre, des déductions
+subtiles, des volumes écrits qui contiennent les combinaisons et les
+élaborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences
sensibles, deux ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du
doigt, un tour de roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un
-corps vivant, une coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les
-<i>spécimens décisifs</i>. Toute la substance de la théorie, toute la force
-de la preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa
-coque; la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne
+corps vivant, une coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les
+<i>spécimens décisifs</i>. Toute la substance de la théorie, toute la force
+de la preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa
+coque; la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne
fait qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on
-doit avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre
+doit avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre
visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots.
Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule
-ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses
-devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation
-personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets
+ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses
+devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation
+personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets
inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les
-jours, rapprocher les événements anciens des événements <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+jours, rapprocher les événements anciens des événements <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations
anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le
-souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à
-spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park,
+souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à
+spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park,
d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre
-à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en
-casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend
-encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque
-les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses
-descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il
-écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même
-temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque
-dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une
-vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec
-une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans
-un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le
+à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en
+casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend
+encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque
+les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses
+descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il
+écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même
+temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque
+dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une
+vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec
+une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans
+un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le
croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.</p>
-<p>Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de
-rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au
+<p>Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de
+rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au
temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de
-la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille
+la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille
livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir
-revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
-du climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris
-dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y
-avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis
-des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou
-les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il
-vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier.
-On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom
+revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
+du climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris
+dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y
+avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis
+des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou
+les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il
+vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier.
+On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom
figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays,
il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service
-de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la
-Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne
+de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la
+Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne
connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se
-montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que
-l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,
-Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du
-Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain
-perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres
-délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a
-été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus
-entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont
-des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également
-défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il
-est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> une résistance
+montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que
+l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,
+Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du
+Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain
+perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres
+délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a
+été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus
+entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont
+des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également
+défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il
+est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> une résistance
virile; mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des
-climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain.
-Tous les artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus
-familiers à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou
-au juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la
+climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain.
+Tous les artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus
+familiers à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou
+au juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la
griffe est pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce
-que la beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la
+que la beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la
ruse et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses,
-excuses mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes,
-parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des
+excuses mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes,
+parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des
gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un
-cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,
-procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux
-la comparaison<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>....» Ce sont ces <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> hommes et ces affaires
-qui allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante
-matière d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du
-grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.</p>
-
-<p class="quote">Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle
- l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans
- les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et
- ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des
- Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et
- des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de
- cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau,
- les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels
+cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,
+procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux
+la comparaison<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>....» Ce sont ces <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> hommes et ces affaires
+qui allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante
+matière d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du
+grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.</p>
+
+<p class="quote">Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle
+ l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans
+ les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et
+ ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des
+ Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et
+ des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de
+ cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau,
+ les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels
s'assemblent les foules villageoises, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> le toit de chaume
- de la hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où
- l'iman prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les
- bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la
- gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les
- marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes,
+ de la hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où
+ l'iman prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les
+ bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la
+ gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les
+ marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes,
les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes
- flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec
+ flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec
leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la
- litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour
- lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme
+ litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour
+ lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme
les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et
- Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux
- de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or
+ Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux
+ de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or
et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage
- où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui
+ où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui
bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des
- vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier
- solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les
- hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de
- l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon,
- et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd.
- L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que
+ vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier
+ solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les
+ hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de
+ l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon,
+ et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd.
+ L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que
l'oppression dans les rues de Londres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement
+<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement
anglaises. Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez
-nous, disait Béranger,</p>
+nous, disait Béranger,</p>
<p class="poem10">
<span class="add6em">Chez nous point</span><br>
<span class="add2em">Point de ces coups de poing</span><br>
- Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.</p>
+ Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.</p>
-<p>Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien
-traiter un illustre poëte de la façon que voici:</p>
+<p>Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien
+traiter un illustre poëte de la façon que voici:</p>
-<p class="quote">Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la
- narration, et essayé de traiter des questions morales et
- politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces
- occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris
- et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style.
+<p class="quote">Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la
+ narration, et essayé de traiter des questions morales et
+ politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces
+ occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris
+ et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style.
Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son
- anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons
- généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être
- plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il
- s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous
- rappelons pas une seule occasion où <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> il ait réussi à
- être autre chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un
- homme sensé pourrait dire des sottises pareilles au coin de son
- feu; mais qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de
- mots, les écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en
- corrige les épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez
- pour nous faire rougir de notre espèce<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p>
+ anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons
+ généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être
+ plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il
+ s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous
+ rappelons pas une seule occasion où <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> il ait réussi à
+ être autre chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un
+ homme sensé pourrait dire des sottises pareilles au coin de son
+ feu; mais qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de
+ mots, les écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en
+ corrige les épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez
+ pour nous faire rougir de notre espèce<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p>
<p>On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les
-vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:</p>
+vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:</p>
-<p class="quote">Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui
- infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford.
- Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé
+<p class="quote">Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui
+ infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford.
+ Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé
de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant
les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur,
- s'acquittant dans la cathédrale de ses <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> génuflexions et
+ s'acquittant dans la cathédrale de ses <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> génuflexions et
de ses grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne
- regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous
+ regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous
fasse oublier les vices de son c&oelig;ur, notant minutieusement ses
- rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,
- surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de
- la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que
- le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>.</p>
+ rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,
+ surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de
+ la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que
+ le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>.</p>
<p>Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les
-écrivains de son pays. L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel
-des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la
-phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel
+écrivains de son pays. L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel
+des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la
+phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel
est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:</p>
-<p class="quote">L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement
- semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver,
- lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des
- tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands
+<p class="quote">L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement
+ semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver,
+ lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des
+ tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands
que des seaux, et des roitelets aussi gros <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> que des
- dindons. L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une
- échelle gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface
- ordinaire, la préface remplirait un livre ordinaire, et le livre
- contient autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons
- mieux résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier
+ dindons. L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une
+ échelle gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface
+ ordinaire, la préface remplirait un livre ordinaire, et le livre
+ contient autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons
+ mieux résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier
qu'en disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4<sup>o</sup> environ
- d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces
- cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel
- livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée
+ d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces
+ cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel
+ livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée
par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est
aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous
- empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de
+ empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de
nous demander une grande portion d'une si courte existence<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.</p>
-<p>Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de
-Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un
+<p>Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de
+Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un
excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
-spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et
-la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition.
+spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et
+la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition.
L'<i>humour</i> emploie contre les gens des faits positifs, des arguments
-de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela
-surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement
-sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on
-éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si
+de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela
+surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement
+sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on
+éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si
soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En
-voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on
-imprime les auteurs classiques indécents:</p>
-
-<p class="quote">Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein
- de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux
- s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux
- parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences
- d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux
+voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on
+imprime les auteurs classiques indécents:</p>
+
+<p class="quote">Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein
+ de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux
+ s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux
+ parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences
+ d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux
influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous,
- comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un
- parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate
- jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il
+ comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un
+ parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate
+ jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il
craignait de prendre froid<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus
-amers sont habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils
-égratignent. Si l'on veut s'en convaincre, on peut comparer la
-médisance française telle que Molière l'a représentée dans le
-<i>Misanthrope</i>, et la médisance anglaise telle que Shéridan l'a
-représentée en imitant Molière et le <i>Misanthrope</i>. Célimène pique,
+amers sont habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils
+égratignent. Si l'on veut s'en convaincre, on peut comparer la
+médisance française telle que Molière l'a représentée dans le
+<i>Misanthrope</i>, et la médisance anglaise telle que Shéridan l'a
+représentée en imitant Molière et le <i>Misanthrope</i>. Célimène pique,
mais ne blesse pas; les amis de lady Sneerwell blessent et laissent
-dans toutes les réputations qu'ils touchent des marques sanglantes; la
+dans toutes les réputations qu'ils touchent des marques sanglantes; la
raillerie que je vais traduire est une des plus douces de Macaulay.</p>
-<p class="quote">Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway,
- vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs
- de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus
- honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des
- innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il
+<p class="quote">Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway,
+ vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs
+ de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus
+ honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des
+ innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il
avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough
employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la
- manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons
- dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les
- méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu
- d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout
+ manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons
+ dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les
+ méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu
+ d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout
son bagage et toute son artillerie<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire
-est plus noble et plus sérieux.</p>
+est plus noble et plus sérieux.</p>
<p>On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme
-d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait
+d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait
pas lu ses <i>Chants de l'ancienne Rome</i>, il suffirait, pour le deviner,
-de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps
-contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup
-par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons
-splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.</p>
+de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps
+contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup
+par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons
+splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.</p>
-<p class="quote">L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une
- loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en
+<p class="quote">L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une
+ loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en
certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent.
- Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement
- étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux
- hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant,
- avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus
- tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était
- naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs,
+ Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement
+ étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux
+ hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant,
+ avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus
+ tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était
+ naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs,
remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans
- l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse
- qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux
- reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux
- qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les
- hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et
- dégradée, seront <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> enfin récompensés par elle au temps de
- sa beauté et de sa gloire<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>!</p>
-
-<p>Ces généreuses paroles partent du c&oelig;ur; la source est pleine, elle
-a beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause
-qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité
-et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser
+ l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse
+ qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux
+ reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux
+ qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les
+ hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et
+ dégradée, seront <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> enfin récompensés par elle au temps de
+ sa beauté et de sa gloire<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>!</p>
+
+<p>Ces généreuses paroles partent du c&oelig;ur; la source est pleine, elle
+a beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause
+qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité
+et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser
sa couronne sur le front de ses nobles s&oelig;urs.</p>
-<p class="quote">La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps
- accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés
- par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées
- ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a
- couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait
- dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un
- désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus
+<p class="quote">La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps
+ accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés
+ par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées
+ ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a
+ couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait
+ dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un
+ désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus
riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore
- terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;
+ terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;
les cendres sont encore chaudes <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> sous nos pieds. Dans
- quelques directions, ce déluge de feu continue encore à
- s'étendre. Cependant l'expérience nous autorise à croire avec
- certitude que cette explosion, comme celle qui l'a précédée,
- fertilisera le sol qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui
+ quelques directions, ce déluge de feu continue encore à
+ s'étendre. Cependant l'expérience nous autorise à croire avec
+ certitude que cette explosion, comme celle qui l'a précédée,
+ fertilisera le sol qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui
ont souffert le plus cruellement, d'opulentes cultures et de
- paisibles habitations commencent à s'élever au milieu de la
- solitude. Plus nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous
- observerons les signes de notre époque, plus nous sentirons nos
- c&oelig;urs se remplir et se soulever d'espérance à la pensée des
- futures destinées du genre humain<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p>
-
-<p>Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles
-imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance,
-la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement,
-manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette
-ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique
+ paisibles habitations commencent à s'élever au milieu de la
+ solitude. Plus nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous
+ observerons les signes de notre époque, plus nous sentirons nos
+ c&oelig;urs se remplir et se soulever d'espérance à la pensée des
+ futures destinées du genre humain<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p>
+
+<p>Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles
+imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance,
+la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement,
+manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette
+ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique
ne se rencontrent point <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> toujours dans cet homme de parti,
-combattant de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français
-ni un Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la
-solennité et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et
-riches ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation
-puissante, fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui
-s'épanouissent à chaque page du <i>Paradis perdu</i> et de <i>Childe Harold</i>.
-Warren Hasting arrivait de l'Inde et venait d'être décrété
+combattant de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français
+ni un Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la
+solennité et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et
+riches ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation
+puissante, fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui
+s'épanouissent à chaque page du <i>Paradis perdu</i> et de <i>Childe Harold</i>.
+Warren Hasting arrivait de l'Inde et venait d'être décrété
d'accusation.</p>
<div class="quote">
- <p>Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu
- des spectacles plus éblouissants pour l'&oelig;il, plus
+ <p>Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu
+ des spectacles plus éblouissants pour l'&oelig;il, plus
resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants
- pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de
- mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination
- cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au
- passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés,
- étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure.
- Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par
- la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés
- avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur
- alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à
- l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés,
- jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent
- posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des
- déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui
- habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux
- inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à
- gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les
+ pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de
+ mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination
+ cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au
+ passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés,
+ étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure.
+ Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par
+ la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés
+ avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur
+ alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à
+ l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés,
+ jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent
+ posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des
+ déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui
+ habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux
+ inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à
+ gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les
formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un
- Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la
- sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière
+ Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la
+ sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière
d'Oude.</p>
- <p>L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande
+ <p>L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande
<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> salle de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti
- d'acclamations à l'inauguration de trente rois, la salle qui
+ d'acclamations à l'inauguration de trente rois, la salle qui
avait vu la juste condamnation de Bacon, et le juste acquittement
- de Somers, la salle où l'éloquence de Strafford avait pour un
- moment confondu et touché un parti victorieux enflammé d'un juste
- ressentiment, la salle où Charles avait fait face à la haute cour
- de justice avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa
- réputation. Ni la pompe militaire, ni la pompe civile ne
- manquaient à ce spectacle. Les avenues étaient bordées d'une
+ de Somers, la salle où l'éloquence de Strafford avait pour un
+ moment confondu et touché un parti victorieux enflammé d'un juste
+ ressentiment, la salle où Charles avait fait face à la haute cour
+ de justice avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa
+ réputation. Ni la pompe militaire, ni la pompe civile ne
+ manquaient à ce spectacle. Les avenues étaient bordées d'une
ligne de grenadiers; des postes de cavalerie maintenaient les
- rues libres. Les pairs, en robe d'or et d'hermine, étaient
- conduits à leurs places par des hérauts sous l'ordre de
- Jarretière, le roi d'armes; les juges, dans leurs vêtements
- d'office, étaient là pour donner leur avis sur les points de loi.
- Près de cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre
+ rues libres. Les pairs, en robe d'or et d'hermine, étaient
+ conduits à leurs places par des hérauts sous l'ordre de
+ Jarretière, le roi d'armes; les juges, dans leurs vêtements
+ d'office, étaient là pour donner leur avis sur les points de loi.
+ Près de cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre
haute, marchaient en ordre solennel de leur lieu ordinaire
- d'assemblée au tribunal; le plus jeune des barons conduisait le
- cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, récemment anobli pour
- sa mémorable défense de Gibraltar contre les flottes et les
- armées de France et d'Espagne. La longue procession était fermée
- par le duc de Norfolk, comte maréchal du royaume, par les grands
- dignitaires, par les frères et fils du roi; le prince de Galles
- venait le dernier, remarquable par la beauté de sa personne et
- par sa noble attitude. Les vieux murs gris étaient tendus
- d'écarlate; les longues galeries étaient couvertes d'un auditoire
+ d'assemblée au tribunal; le plus jeune des barons conduisait le
+ cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, récemment anobli pour
+ sa mémorable défense de Gibraltar contre les flottes et les
+ armées de France et d'Espagne. La longue procession était fermée
+ par le duc de Norfolk, comte maréchal du royaume, par les grands
+ dignitaires, par les frères et fils du roi; le prince de Galles
+ venait le dernier, remarquable par la beauté de sa personne et
+ par sa noble attitude. Les vieux murs gris étaient tendus
+ d'écarlate; les longues galeries étaient couvertes d'un auditoire
tel qu'il s'en trouva rarement de semblable pour exciter les
- craintes ou l'émulation des orateurs. Là étaient rassemblés, de
- toutes les parties d'un empire vaste, libre, éclairé et prospère,
- la grâce et l'amabilité féminines, l'esprit et la science, les
- représentants de toute science et de tout art. Là étaient assis
+ craintes ou l'émulation des orateurs. Là étaient rassemblés, de
+ toutes les parties d'un empire vaste, libre, éclairé et prospère,
+ la grâce et l'amabilité féminines, l'esprit et la science, les
+ représentants de toute science et de tout art. Là étaient assis
autour de la reine les jeunes princesses de la maison de
- Brunswick avec leurs blonds cheveux; là, les ambassadeurs de
- grands rois et de grandes républiques contemplaient avec
- admiration un spectacle que nulle autre contrée ne pouvait leur
- présenter. Là, Siddons, dans toute la fleur de sa majestueuse
- beauté, regardait avec émotion une scène qui surpassait toutes
- les imitations du théâtre. Là, l'historien de l'empire <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
- romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la cause de la
- Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui retenait encore
- quelque apparence de liberté, Tacite tonnait contre l'oppresseur
- de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté de l'autre, le plus
- grand peintre et le plus grand érudit de l'époque. Ce spectacle
- avait fait quitter à Reynold le chevalet qui nous a conservé les
- fronts pensifs de tant d'écrivains et d'hommes d'État, et les
- doux sourires de tant de nobles dames. Il avait engagé Parr à
+ Brunswick avec leurs blonds cheveux; là, les ambassadeurs de
+ grands rois et de grandes républiques contemplaient avec
+ admiration un spectacle que nulle autre contrée ne pouvait leur
+ présenter. Là, Siddons, dans toute la fleur de sa majestueuse
+ beauté, regardait avec émotion une scène qui surpassait toutes
+ les imitations du théâtre. Là, l'historien de l'empire <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
+ romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la cause de la
+ Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui retenait encore
+ quelque apparence de liberté, Tacite tonnait contre l'oppresseur
+ de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté de l'autre, le plus
+ grand peintre et le plus grand érudit de l'époque. Ce spectacle
+ avait fait quitter à Reynold le chevalet qui nous a conservé les
+ fronts pensifs de tant d'écrivains et d'hommes d'État, et les
+ doux sourires de tant de nobles dames. Il avait engagé Parr à
suspendre les travaux qu'il poursuivait dans la sombre et
- profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor d'érudition,
- trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop souvent étalé
- avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais cependant
- précieux, massif et splendide. Là, se montraient les charmes
- voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en secret
- engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une race si
- belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, illuminés par
- l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à la destruction
- commune; là étaient les membres de cette brillante société qui
- citait, critiquait et échangeait des reparties sous les riches
+ profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor d'érudition,
+ trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop souvent étalé
+ avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais cependant
+ précieux, massif et splendide. Là, se montraient les charmes
+ voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en secret
+ engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une race si
+ belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, illuminés par
+ l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à la destruction
+ commune; là étaient les membres de cette brillante société qui
+ citait, critiquait et échangeait des reparties sous les riches
tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de mistress
- Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus persuasives
- que celles de Fox lui-même, avaient emporté l'élection de
- Westminster en dépit de la cour et de la trésorerie, brillaient
+ Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus persuasives
+ que celles de Fox lui-même, avaient emporté l'élection de
+ Westminster en dépit de la cour et de la trésorerie, brillaient
autour de Georgiana, duchesse de Devonshire<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p>
</div>
-<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la
+<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la
constitution nationale forme un tableau d'un genre <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> unique.
-L'espèce de patriotisme et de poésie qu'elle révèle est le résumé du
+L'espèce de patriotisme et de poésie qu'elle révèle est le résumé du
talent de Macaulay; et le talent, comme le tableau, est tout anglais.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> § 2.</h4>
-
-<p>Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi
-l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son
-style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la
-sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution
-anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet
-événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>,» aux yeux
-d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette &oelig;uvre une
-méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le
-succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente
-mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette
-histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre
+<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> § 2.</h4>
+
+<p>Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi
+l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son
+style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la
+sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution
+anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet
+événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>,» aux yeux
+d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette &oelig;uvre une
+méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le
+succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente
+mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette
+histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre
d'esprit.</p>
-<p>Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend
-les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté
+<p>Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend
+les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté
l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des
-gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des
-m&oelig;urs; Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien
-imparfaitement la tâche que j'ai <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> entreprise, si je ne parlais
-que des batailles et des siéges, de l'élévation et de la chute des
-gouvernements, des intrigues du palais, des débats du parlement. Mon
+gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des
+m&oelig;urs; Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien
+imparfaitement la tâche que j'ai <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> entreprise, si je ne parlais
+que des batailles et des siéges, de l'élévation et de la chute des
+gouvernements, des intrigues du palais, des débats du parlement. Mon
but et mes efforts seront de faire l'histoire de la nation aussi bien
-que l'histoire du gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts
-et des arts utiles, de décrire la formation des sectes religieuses et
-les variations du goût littéraire, de peindre les m&oelig;urs des
-générations successives, et de ne point négliger même les révolutions
-qui ont changé les habits, les ameublements, les repas et les
-amusements publics. Je porterai volontiers le reproche d'être descendu
-au-dessous de la dignité de l'histoire, si je réussis à mettre sous
-les yeux des Anglais du dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie
-de leurs ancêtres<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>.» Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien
-omis. Chez lui, les portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de
+que l'histoire du gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts
+et des arts utiles, de décrire la formation des sectes religieuses et
+les variations du goût littéraire, de peindre les m&oelig;urs des
+générations successives, et de ne point négliger même les révolutions
+qui ont changé les habits, les ameublements, les repas et les
+amusements publics. Je porterai volontiers le reproche d'être descendu
+au-dessous de la dignité de l'histoire, si je réussis à mettre sous
+les yeux des Anglais du dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie
+de leurs ancêtres<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>.» Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien
+omis. Chez lui, les portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de
Danby, de Nottingham, de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une
-session, entre deux décisions du parlement. Les petites anecdotes
-<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> curieuses, les détails d'intérieur, la description d'un
-mobilier viennent couper l'exposé d'une guerre sans le rompre. En
-quittant le récit des grandes affaires, on voit volontiers les goûts
-hollandais du roi Guillaume, le musée chinois, les grottes, les
-labyrinthes, les volières, les étangs, les parterres géométriques,
-dont il enlaidit Hampton-Court. Une dissertation politique précède ou
+session, entre deux décisions du parlement. Les petites anecdotes
+<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> curieuses, les détails d'intérieur, la description d'un
+mobilier viennent couper l'exposé d'une guerre sans le rompre. En
+quittant le récit des grandes affaires, on voit volontiers les goûts
+hollandais du roi Guillaume, le musée chinois, les grottes, les
+labyrinthes, les volières, les étangs, les parterres géométriques,
+dont il enlaidit Hampton-Court. Une dissertation politique précède ou
suit la narration d'une bataille; d'autres fois l'auteur se fait
touriste ou psychologue avant de devenir politique ou tacticien. Il
-décrit les hautes terres d'Écosse, demi-papistes et demi-païennes, les
-voyants enveloppés dans une peau de b&oelig;uf, attendant le moment de
-l'inspiration, des hommes baptisés faisant aux démons du lieu des
-libations de lait ou de bière; les femmes grosses, les filles de
-dix-huit ans labourant un misérable champ d'avoine, pendant que leurs
-maris ou leurs pères, hommes athlétiques, se chauffent au soleil; les
-brigandages et les barbaries regardés comme de belles actions; les
-gens poignardés par derrière ou brûlés vifs; les mets rebutants,
-l'avoine de cheval et les gâteaux de sang de vache vivante offerts aux
-hôtes par faveur et politesse; les huttes infectes, où l'on se
-couchait sur la fange, et où l'on se réveillait à demi étouffé, à demi
-aveuglé et à demi lépreux. Un instant après, il s'arrête pour noter un
-changement du goût public, l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces
-repaires de brigands, pour cette contrée de rocs sauvages et de landes
-stériles; l'admiration qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de
-guerriers héroïques, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> pour ce pays de montagnes grandioses, de
-cascades bouillonnantes, de défilés pittoresques. Il trouve dans le
-progrès du bien-être physique les causes de cette révolution morale,
+décrit les hautes terres d'Écosse, demi-papistes et demi-païennes, les
+voyants enveloppés dans une peau de b&oelig;uf, attendant le moment de
+l'inspiration, des hommes baptisés faisant aux démons du lieu des
+libations de lait ou de bière; les femmes grosses, les filles de
+dix-huit ans labourant un misérable champ d'avoine, pendant que leurs
+maris ou leurs pères, hommes athlétiques, se chauffent au soleil; les
+brigandages et les barbaries regardés comme de belles actions; les
+gens poignardés par derrière ou brûlés vifs; les mets rebutants,
+l'avoine de cheval et les gâteaux de sang de vache vivante offerts aux
+hôtes par faveur et politesse; les huttes infectes, où l'on se
+couchait sur la fange, et où l'on se réveillait à demi étouffé, à demi
+aveuglé et à demi lépreux. Un instant après, il s'arrête pour noter un
+changement du goût public, l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces
+repaires de brigands, pour cette contrée de rocs sauvages et de landes
+stériles; l'admiration qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de
+guerriers héroïques, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> pour ce pays de montagnes grandioses, de
+cascades bouillonnantes, de défilés pittoresques. Il trouve dans le
+progrès du bien-être physique les causes de cette révolution morale,
et juge que si nous louons les montagnes et la vie sauvage, c'est que
-nous sommes rassasiés de sécurité. Il est tour à tour économiste,
-littérateur, publiciste, artiste, historien, biographe, conteur,
-philosophe même; par cette diversité de rôles, il égale la diversité
-de la vie humaine, et présente aux yeux, au c&oelig;ur, à l'esprit, à
-toutes les facultés de l'homme, l'histoire complète de la civilisation
+nous sommes rassasiés de sécurité. Il est tour à tour économiste,
+littérateur, publiciste, artiste, historien, biographe, conteur,
+philosophe même; par cette diversité de rôles, il égale la diversité
+de la vie humaine, et présente aux yeux, au c&oelig;ur, à l'esprit, à
+toutes les facultés de l'homme, l'histoire complète de la civilisation
de son pays.</p>
-<p>D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent
-ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements
-politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des
-considérations générales sur les changements de la société et du
+<p>D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent
+ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements
+politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des
+considérations générales sur les changements de la société et du
gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et
-que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a
+que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a
point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble.
-Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout.
-Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures,
-rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans
+Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout.
+Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures,
+rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans
son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif
sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par
-elles les événements épars se rassemblent en un événement unique;
+elles les événements épars se rassemblent en un événement unique;
elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui
les recherche <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de
-sentir l'unité qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du
+sentir l'unité qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du
roi Jacques en Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce
-pourtant qu'une peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point
-de chevaux pour le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie,
+pourtant qu'une peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point
+de chevaux pour le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie,
plus de culture, plus de civilisation, depuis que les colons anglais
-et protestants ont été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux
-haies de brigands demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les
-pas de son cheval, on étend en guise de tapis des manteaux de grosse
+et protestants ont été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux
+haies de brigands demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les
+pas de son cheval, on étend en guise de tapis des manteaux de grosse
toile comme en portent les bandits et les bergers. On lui offre des
-guirlandes de tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans
+guirlandes de tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans
un large district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le
-palais du lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les
-appartements. On part pour l'Ulster; les officiers français croient
-«voyager dans les solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa
-cour que, pour trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six
-milles. À Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on
-procura un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers
-supérieurs couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop
+palais du lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les
+appartements. On part pour l'Ulster; les officiers français croient
+«voyager dans les solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa
+cour que, pour trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six
+milles. À Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on
+procura un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers
+supérieurs couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop
sales pour leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs
-demi-sauvages qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal
-rassasiés de pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en
-affamés sur les grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à
+demi-sauvages qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal
+rassasiés de pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en
+affamés sur les grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à
belles dents, la chair des b&oelig;ufs et des <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> moutons, et
-l'avalent demi-saignante et demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la
-font cuire dans la peau. Le carême survenant, ils cessent d'engloutir
-les viandes, et ne cessent pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une
-vache pour se faire une paire de souliers. Parfois, une bande égorge
-d'un coup cinquante ou soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne
+l'avalent demi-saignante et demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la
+font cuire dans la peau. Le carême survenant, ils cessent d'engloutir
+les viandes, et ne cessent pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une
+vache pour se faire une paire de souliers. Parfois, une bande égorge
+d'un coup cinquante ou soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne
les corps qui empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en
-six semaines il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui
-pourrirent sur le sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis
-tués à trois ou quatre cent mille.&mdash;Ne voit-on pas d'avance l'issue de
-la révolte? Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages?
-Que pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À
+six semaines il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui
+pourrirent sur le sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis
+tués à trois ou quatre cent mille.&mdash;Ne voit-on pas d'avance l'issue de
+la révolte? Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages?
+Que pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À
quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces
-bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront
-les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés
-français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et
-d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre
-leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses
-anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des
-cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des
-m&oelig;urs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les
-uns causent les autres, et la description explique le récit.</p>
+bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront
+les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés
+français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et
+d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre
+leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses
+anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des
+cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des
+m&oelig;urs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les
+uns causent les autres, et la description explique le récit.</p>
<p>Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> en
-voir beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour
+voir beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour
comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une
-disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour
-cause toute une situation et tout un caractère, il faut que
-j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la
-situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au
-nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce
-que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien
-qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il
+disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour
+cause toute une situation et tout un caractère, il faut que
+j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la
+situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au
+nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce
+que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien
+qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il
raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute
-tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa
-conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque
-instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi
-aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a
-énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su
-l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le
-tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait
-la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés,
-plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;
-il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les
-variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des
-particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de
-leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur
-langage; <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> il semble que Balzac ait été commis-voyageur,
-portière, courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa
-vie à être chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom
-est légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance:
+tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa
+conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque
+instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi
+aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a
+énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su
+l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le
+tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait
+la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés,
+plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;
+il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les
+variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des
+particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de
+leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur
+langage; <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> il semble que Balzac ait été commis-voyageur,
+portière, courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa
+vie à être chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom
+est légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance:
avocat incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il
-possède chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a
-des réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour
-toutes les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est
-prêt à chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il
-semble qu'il ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé,
-ambassadeur. Il n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point
-philosophe comme M. Guizot; mais il possède si bien toutes les
+possède chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a
+des réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour
+toutes les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est
+prêt à chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il
+semble qu'il ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé,
+ambassadeur. Il n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point
+philosophe comme M. Guizot; mais il possède si bien toutes les
puissances oratoires, il accumule et ordonne tant de faits, il les
-tient dans sa main si serrés, il les manie avec tant d'aisance et de
-vigueur, qu'il réussit à recomposer la trame entière et suivie de
-l'histoire, sans en omettre un fil et sans en séparer les fils. Le
-poëte ranime les êtres morts; le philosophe formule les lois
-créatrices; l'orateur connaît, expose et plaide des causes. Le poëte
-ressuscite des âmes, le philosophe ordonne un système, l'orateur
-reforme des chaînes de raisons; mais tous trois vont au même but par
-des voies différentes, et l'orateur comme ses rivaux, et par d'autres
-moyens que ses rivaux, reproduit dans son &oelig;uvre l'unité et la
-complexité de la vie.</p>
-
-<p>Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est
+tient dans sa main si serrés, il les manie avec tant d'aisance et de
+vigueur, qu'il réussit à recomposer la trame entière et suivie de
+l'histoire, sans en omettre un fil et sans en séparer les fils. Le
+poëte ranime les êtres morts; le philosophe formule les lois
+créatrices; l'orateur connaît, expose et plaide des causes. Le poëte
+ressuscite des âmes, le philosophe ordonne un système, l'orateur
+reforme des chaînes de raisons; mais tous trois vont au même but par
+des voies différentes, et l'orateur comme ses rivaux, et par d'autres
+moyens que ses rivaux, reproduit dans son &oelig;uvre l'unité et la
+complexité de la vie.</p>
+
+<p>Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est
populaire; personne n'explique mieux et <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> n'explique autant que
Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et
-qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il
-vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous
-aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant,
-vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la
-rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je
-l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si
-soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai
-si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de
-vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être
-éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il
-préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda
+qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il
+vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous
+aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant,
+vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la
+rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je
+l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si
+soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai
+si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de
+vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être
+éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il
+préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda
aux dissidents l'exercice de leur culte.</p>
-<p class="quote">De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement,
- l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en
- lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la
- législation anglaise. La science de la politique, à quelques
- égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le
- mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force,
- appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de
- poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa
- démonstration part de cette supposition que la machine est telle
- que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien,
+<p class="quote">De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement,
+ l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en
+ lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la
+ législation anglaise. La science de la politique, à quelques
+ égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le
+ mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force,
+ appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de
+ poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa
+ démonstration part de cette supposition que la machine est telle
+ que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien,
qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres
- réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la
- proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne
- tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son
+ réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la
+ proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne
+ tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son
appareil de leviers, de roues et de cordes <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
- s'écroulerait bientôt en débris, et avec toute sa science
- géométrique, on le jugerait bien inférieur dans l'art de bâtir à
- ces barbares barbouillés d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu
- parler du parallélogramme des forces, trouvèrent le moyen
- d'empiler les pierres de Stonehenge. Ce que le mécanicien est au
- mathématicien, l'homme d'État pratique l'est à l'homme d'État
- spéculatif. À la vérité, il est très-important que les
- législateurs et les administrateurs soient versés dans la
- philosophie du gouvernement; de même qu'il est très-important que
- l'architecte qui doit fixer un obélisque sur son piédestal, ou
+ s'écroulerait bientôt en débris, et avec toute sa science
+ géométrique, on le jugerait bien inférieur dans l'art de bâtir à
+ ces barbares barbouillés d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu
+ parler du parallélogramme des forces, trouvèrent le moyen
+ d'empiler les pierres de Stonehenge. Ce que le mécanicien est au
+ mathématicien, l'homme d'État pratique l'est à l'homme d'État
+ spéculatif. À la vérité, il est très-important que les
+ législateurs et les administrateurs soient versés dans la
+ philosophie du gouvernement; de même qu'il est très-important que
+ l'architecte qui doit fixer un obélisque sur son piédestal, ou
suspendre un pont tabulaire sur une embouchure de fleuve, soit
- versé dans la philosophie de l'équilibre et du mouvement. Mais,
- de même que celui qui veut bâtir effectivement doit avoir dans
- l'esprit beaucoup de choses qui n'ont jamais été remarquées par
+ versé dans la philosophie de l'équilibre et du mouvement. Mais,
+ de même que celui qui veut bâtir effectivement doit avoir dans
+ l'esprit beaucoup de choses qui n'ont jamais été remarquées par
d'Alembert ni Euler, celui qui veut gouverner effectivement doit
- être perpétuellement guidé par des considérations dont on ne
- trouvera point la moindre trace dans les écrits d'Adam Smith et
- de Jérémie Bentham. Le parfait législateur est un exact
- intermédiaire entre l'homme de pure théorie, qui ne voit rien que
- des principes généraux, et l'homme de pure pratique, qui ne voit
- rien que des circonstances particulières. Le monde, pendant ces
- quatre-vingts dernières années, a été singulièrement fécond en
- législateurs en qui l'élément spéculatif prédominait à
- l'exclusion de l'élément pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû
- à leur sagesse des douzaines de constitutions avortées,
- constitutions qui ont vécu juste assez longtemps pour faire un
- tapage misérable, et ont péri dans les convulsions. Mais dans la
- législature anglaise, l'élément pratique a toujours prédominé, et
- plus d'une fois prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne
- point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de
- l'utilité; n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle
+ être perpétuellement guidé par des considérations dont on ne
+ trouvera point la moindre trace dans les écrits d'Adam Smith et
+ de Jérémie Bentham. Le parfait législateur est un exact
+ intermédiaire entre l'homme de pure théorie, qui ne voit rien que
+ des principes généraux, et l'homme de pure pratique, qui ne voit
+ rien que des circonstances particulières. Le monde, pendant ces
+ quatre-vingts dernières années, a été singulièrement fécond en
+ législateurs en qui l'élément spéculatif prédominait à
+ l'exclusion de l'élément pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû
+ à leur sagesse des douzaines de constitutions avortées,
+ constitutions qui ont vécu juste assez longtemps pour faire un
+ tapage misérable, et ont péri dans les convulsions. Mais dans la
+ législature anglaise, l'élément pratique a toujours prédominé, et
+ plus d'une fois prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne
+ point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de
+ l'utilité; n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle
est une anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque
malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se
- débarrasser du malaise; n'établir jamais une proposition plus
- large que le cas particulier auquel on remédie: telles sont les
- règles qui, depuis l'âge de Jean jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> l'âge de
- Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos deux
+ débarrasser du malaise; n'établir jamais une proposition plus
+ large que le cas particulier auquel on remédie: telles sont les
+ règles qui, depuis l'âge de Jean jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> l'âge de
+ Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos deux
cent cinquante parlements<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p>
-<p>L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de
-preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous
-répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient
-l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la
-démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous
-arrêter, il poursuit:</p>
+<p>L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de
+preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous
+répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient
+l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la
+démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous
+arrêter, il poursuit:</p>
<div class="quote">
- <p>L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande
- loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
- la législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les
+ <p>L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande
+ loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
+ la législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les
dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre
- était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un
- chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas
- l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides.
- Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un
- principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la
- simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat
+ était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un
+ chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas
+ l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides.
+ Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un
+ principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la
+ simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat
civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de
- Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule
- des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les
- Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à
- être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est
- point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée
- de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une
- déclaration de foi en termes <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> généraux, obtient le plein
- bénéfice de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles;
- un ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la
- déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou
- sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe
- est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir
- solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane
- touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement
- l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire
- aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.</p>
-
- <p>Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper
- toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois
- de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous
- les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si
- nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui
- l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de
- contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en
- philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée
- par toute la science des plus grands maîtres de philosophie
- politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient
- gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la
- vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le
- reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils
- ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de
- préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote
+ Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule
+ des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les
+ Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à
+ être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est
+ point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée
+ de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une
+ déclaration de foi en termes <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> généraux, obtient le plein
+ bénéfice de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles;
+ un ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la
+ déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou
+ sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe
+ est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir
+ solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane
+ touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement
+ l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire
+ aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.</p>
+
+ <p>Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper
+ toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois
+ de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous
+ les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si
+ nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui
+ l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de
+ contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en
+ philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée
+ par toute la science des plus grands maîtres de philosophie
+ politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient
+ gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la
+ vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le
+ reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils
+ ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de
+ préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote
de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule
- émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les
- classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie,
- ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant
- quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de c&oelig;urs,
- qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les
- prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait
- chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans
- honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,
- et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan,
+ émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les
+ classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie,
+ ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant
+ quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de c&oelig;urs,
+ qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les
+ prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait
+ chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans
+ honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,
+ et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan,
parmi les wigwams des Indiens rouges et les <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> repaires
- des panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des
- théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la
- jugeront complète<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p>
+ des panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des
+ théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la
+ jugeront complète<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces
-antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases
-symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer
-l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le
-talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans
-l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de
-moyens, de les posséder <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> tous et toujours à chaque incident du
-procès. Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les
-fautes où son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge.
+<p>Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces
+antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases
+symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer
+l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le
+talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans
+l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de
+moyens, de les posséder <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> tous et toujours à chaque incident du
+procès. Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les
+fautes où son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge.
Plus d'une fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce
-que tout le monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage
-sur la nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon
-élève<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Tel autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une
-fois avec plaisir. À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du
+que tout le monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage
+sur la nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon
+élève<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Tel autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une
+fois avec plaisir. À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du
premier <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> coup, et l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau
-sur l'Acte de Tolérance; et les esprits vifs diront que j'aurais dû en
+sur l'Acte de Tolérance; et les esprits vifs diront que j'aurais dû en
omettre un autre tiers.</p>
<p>Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette
-histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans <i>la
-Revue d'Édimbourg</i>, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le
-premier mérite d'un <i>reviewer</i>, ou d'un journaliste, est de se faire
+histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans <i>la
+Revue d'Édimbourg</i>, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le
+premier mérite d'un <i>reviewer</i>, ou d'un journaliste, est de se faire
lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour
-rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La
-solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres
-substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne
+rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La
+solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres
+substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne
de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos
-pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave
-qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois
-ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une
-revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à
+pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave
+qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois
+ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une
+revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à
table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de
-conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,
-et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées
+conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,
+et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées
dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention,
-bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,
+bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,
l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un
-directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.
-«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un
-<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat
-qu'il a faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les
-officiers de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta,
-obligés de lire son histoire.&mdash;Il raconte la réception de Schomberg
-par la Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que
-Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances
-avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à
-Wellington?&mdash;Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place
+directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.
+«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat
+qu'il a faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les
+officiers de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta,
+obligés de lire son histoire.&mdash;Il raconte la réception de Schomberg
+par la Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que
+Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances
+avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à
+Wellington?&mdash;Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place
que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui
-était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les
-assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter
+était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les
+assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter
son livre?&mdash;Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements
-qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou
+qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou
construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries
-nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de
-souscrire à son ouvrage.&mdash;Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur
-un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il
-commence par dire que William Mountford était «le plus agréable
-comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du
-temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par
-quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus
-équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le
-plus débauché» de tous les politiques d'alors.&mdash;Mais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> ses
-grandes qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines
-littéraires un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop
-grossières. La multitude étonnante des détails, le mélange de
-dissertations psychologiques et morales, des descriptions, des récits,
+nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de
+souscrire à son ouvrage.&mdash;Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur
+un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il
+commence par dire que William Mountford était «le plus agréable
+comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du
+temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par
+quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus
+équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le
+plus débauché» de tous les politiques d'alors.&mdash;Mais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> ses
+grandes qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines
+littéraires un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop
+grossières. La multitude étonnante des détails, le mélange de
+dissertations psychologiques et morales, des descriptions, des récits,
des jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la
-bonne composition et le courant continu d'éloquence occupent et
-retiennent l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir
-un volume de Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas
+bonne composition et le courant continu d'éloquence occupent et
+retiennent l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir
+un volume de Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas
finir un volume de Macaulay.</p>
-<p>Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les
-moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite.
-Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en
+<p>Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les
+moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite.
+Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en
voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et
d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de
Londres.</p>
-<p class="quote">Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage
- méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois
- petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il
- gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le
+<p class="quote">Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage
+ méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois
+ petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il
+ gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le
voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques
- bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le
- défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En
- langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet,
- elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les
- défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la
- Mort<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant
- <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la plus grande partie des beaux étés; et même dans les
- jours rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage
+ bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le
+ défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En
+ langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet,
+ elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les
+ défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la
+ Mort<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant
+ <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la plus grande partie des beaux étés; et même dans les
+ jours rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage
dans le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et
accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre
- et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc
- menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent
- distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets.
+ et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc
+ menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent
+ distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets.
Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course
- furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en
- vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine
- enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les
- aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille
- après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct
- d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu
- par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant
- de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les
- fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée.
- Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne
- peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de
- violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par
- l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.</p>
-
-<p>La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif.
-L'antithèse de la fin l'explique; <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> l'auteur l'a faite pour
-montrer que les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du
+ furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en
+ vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine
+ enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les
+ aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille
+ après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct
+ d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu
+ par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant
+ de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les
+ fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée.
+ Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne
+ peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de
+ violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par
+ l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.</p>
+
+<p>La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif.
+L'antithèse de la fin l'explique; <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> l'auteur l'a faite pour
+montrer que les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du
pays.</p>
-<p>Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse,
-s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de
-fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il
-n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé;
-il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité,
-persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes
-terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages,
-fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité
-nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples
-historiques, et toutes sortes de leçons morales.</p>
+<p>Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse,
+s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de
+fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il
+n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé;
+il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité,
+persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes
+terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages,
+fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité
+nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples
+historiques, et toutes sortes de leçons morales.</p>
<p class="quote"><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur
parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs projets
- favoris de réforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient
- pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une
- tentation directement offerte à notre cupidité privée ou à notre
- animosité privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais
- la vertu elle-même contribue à la chute de celui qui croit
- pouvoir, en violant quelque règle morale importante, rendre un
- grand service à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait
+ favoris de réforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient
+ pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une
+ tentation directement offerte à notre cupidité privée ou à notre
+ animosité privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais
+ la vertu elle-même contribue à la chute de celui qui croit
+ pouvoir, en violant quelque règle morale importante, rendre un
+ grand service à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait
taire les objections de sa conscience, et endurcit son c&oelig;ur
- contre les spectacles les plus émouvants, en se répétant à
- lui-même que ses intentions sont pures, que son objet est noble,
- et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrés, il
- arrive à oublier entièrement l'infamie des moyens en considérant
+ contre les spectacles les plus émouvants, en se répétant à
+ lui-même que ses intentions sont pures, que son objet est noble,
+ et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrés, il
+ arrive à oublier entièrement l'infamie des moyens en considérant
l'excellence de la fin, et accomplit sans un seul remords de
- conscience des actions qui feraient horreur à un boucanier. Il
- n'est pas à croire que saint Dominique, pour le meilleur
- archevêché de la chrétienté, eût poussé des pillards féroces à
- voler et à massacrer une population pacifique et industrieuse,
- qu'Éverard Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande
- assemblée en l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant
+ conscience des actions qui feraient horreur à un boucanier. Il
+ n'est pas à croire que saint Dominique, pour le meilleur
+ archevêché de la chrétienté, eût poussé des pillards féroces à
+ voler et à massacrer une population pacifique et industrieuse,
+ qu'Éverard Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande
+ assemblée en l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant
salaire, une seule des personnes dont il tua des milliers par
philanthropie.<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a></p>
-<p>Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les
-sermons psychologiques et moraux, qui <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> involontairement, à
-chaque instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est
+<p>Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les
+sermons psychologiques et moraux, qui <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> involontairement, à
+chaque instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est
inconnu dans nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est
inconnu dans nos histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans
-l'histoire, il n'a qu'à descendre de la chaire et du journal.</p>
+l'histoire, il n'a qu'à descendre de la chaire et du journal.</p>
<p>Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques
V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner
-des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion
-très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est
+des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion
+très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est
pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici
-comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un
-jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de
-l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun
+comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un
+jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de
+l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun
d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin,
-quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié
-sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de
+quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié
+sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de
Stairs, Macaulay compose une dissertation <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de plusieurs pages
-pour juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs,
+pour juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs,
il est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour
-intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient
-enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent
-l'attention et mettent la scène sous les yeux.</p>
+intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient
+enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent
+l'attention et mettent la scène sous les yeux.</p>
<div class="quote">
- <p>La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la
- population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné
- par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers,
+ <p>La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la
+ population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné
+ par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers,
et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant
- Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne
+ Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne
demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement
- et logées sous les toits de chaume de la petite communauté.
- Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison
+ et logées sous les toits de chaume de la petite communauté.
+ Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison
d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de
- huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis
- plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des
+ huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis
+ plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des
principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y
- trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le
- sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On
- mangea des b&oelig;ufs qui probablement avaient été engraissés dans
- des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en
- hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient
- rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent
- familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian,
- qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme
- sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec
+ trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le
+ sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On
+ mangea des b&oelig;ufs qui probablement avaient été engraissés dans
+ des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en
+ hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient
+ rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent
+ familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian,
+ qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme
+ sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec
plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps
- avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient
- gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de
- cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du
- monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui
- probablement, étaient l'adieu de Jacques <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> à ses
+ avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient
+ gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de
+ cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du
+ monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui
+ probablement, étaient l'adieu de Jacques <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> à ses
partisans des hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement
- attaché à la nièce du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque
+ attaché à la nièce du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque
jour il venait dans leur maison pour boire le coup du matin.
Cependant il observait avec une attention scrupuleuse tous les
- chemins par où les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir
+ chemins par où les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir
quand on donnerait le signal du massacre, et il envoyait le
- résultat de ses observations à Hamilton<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>....</p>
+ résultat de ses observations à Hamilton<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>....</p>
- <p>La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon
+ <p>La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon
<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils
- aîné du chef. Les soldats étaient évidemment dans un état
- d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris
- singuliers. On entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes
- chuchoter: «Je n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura:
- «Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des
+ aîné du chef. Les soldats étaient évidemment dans un état
+ d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris
+ singuliers. On entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes
+ chuchoter: «Je n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura:
+ «Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des
hommes dans leur lit!&mdash;Il faut faire ce qu'on nous commande,
- répondit une autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est
- l'affaire de nos officiers.»&mdash;John Macdonald fut si inquiet qu'un
- peu après minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses
- hommes étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en
- état pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces
- préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des
- gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons
- pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous
- que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis
- à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se
- calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>.»</p>
+ répondit une autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est
+ l'affaire de nos officiers.»&mdash;John Macdonald fut si inquiet qu'un
+ peu après minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses
+ hommes étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en
+ état pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces
+ préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des
+ gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons
+ pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous
+ que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis
+ à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se
+ calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>.»</p>
</div>
-<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses
-hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes
-furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à
-genoux, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes,
-les enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.</p>
+<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses
+hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes
+furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à
+genoux, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes,
+les enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.</p>
-<p>Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des
-soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et
+<p>Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des
+soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et
la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a
-choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins
+choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins
et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander,
avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition
des criminels.</p>
-<p>Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises
+<p>Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises
porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle,
suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la
-diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits
+diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits
obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus
-compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et
-la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient
-toutes françaises. <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Il semble que l'auteur soit un
+compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et
+la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient
+toutes françaises. <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Il semble que l'auteur soit un
vulgarisateur comme M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un
-artiste comme M. Thierry. La vérité est qu'il est orateur, et orateur
-à la façon de son pays; mais comme il possède au plus haut degré les
-facultés oratoires, et qu'il les possède avec un tour et des instincts
-nationaux, il paraît suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il
-n'est pas véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers
+artiste comme M. Thierry. La vérité est qu'il est orateur, et orateur
+à la façon de son pays; mais comme il possède au plus haut degré les
+facultés oratoires, et qu'il les possède avec un tour et des instincts
+nationaux, il paraît suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il
+n'est pas véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers
chapitres sur l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais
sa force de raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre
-mettent l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste:
-quand il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose;
-il insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni
-grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire
-étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand
+mettent l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste:
+quand il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose;
+il insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni
+grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire
+étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand
talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une
-connaissance précise des faits précis et petits qui attachent
-l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un
-récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop
-acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses
+connaissance précise des faits précis et petits qui attachent
+l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un
+récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop
+acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses
adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et
qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui
-répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais
-il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de
-convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
-manquer d'être populaire. Par cette ampleur de science, par cette
+répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais
+il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de
+convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+manquer d'être populaire. Par cette ampleur de science, par cette
puissance de raisonnement et de passion, il a produit un des plus
-beaux livres du siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette
-solidité, cette énergie, cette profonde passion politique, ces
-préoccupations de morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance
-limitée en philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni
-douceur, ce sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but
-marqué, annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour
-nous, il ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la
-clarté, l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant,
-rapide, hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il
+beaux livres du siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette
+solidité, cette énergie, cette profonde passion politique, ces
+préoccupations de morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance
+limitée en philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni
+douceur, ce sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but
+marqué, annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour
+nous, il ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la
+clarté, l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant,
+rapide, hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il
l'est en plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et
-Bossuet; ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture
-journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son
-éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la
-charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques;
+Bossuet; ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture
+journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son
+éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la
+charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques;
c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et
-sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde
-de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa
-race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère
-alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas,
-ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux
-peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux
-voyages. Quand il a franchi la première distance, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui est
+sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde
+de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa
+race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère
+alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas,
+ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux
+peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux
+voyages. Quand il a franchi la première distance, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qui est
grande, il aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut
-entreprendre une seconde traversée aussi longue pour parvenir sur
-Carlyle, par exemple, sur un esprit foncièrement germanique, sur le
+entreprendre une seconde traversée aussi longue pour parvenir sur
+Carlyle, par exemple, sur un esprit foncièrement germanique, sur le
vrai sol anglais.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> CHAPITRE IV.<br>
<span class="smaller">La philosophie et l'histoire. Carlyle.</span></h3>
<div class="toc">
-<p class="center">§ 1.<br>
+<p class="center">§ 1.<br>
SON STYLE ET SON ESPRIT.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.</li>
-<li class="min2em">I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. &mdash; Son
- imagination, ses enthousiasmes. &mdash; Ses crudités, ses
+<li class="min2em">I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. &mdash; Son
+ imagination, ses enthousiasmes. &mdash; Ses crudités, ses
bouffonneries.</li>
<li class="min2em">II. L'<i>humour</i>. En quoi elle consiste. Comment elle est
germanique. &mdash; Peintures grotesques et tragiques. &mdash; Les dandies
- et les mendiants. &mdash; Catéchisme des cochons. &mdash; Extrême tension
+ et les mendiants. &mdash; Catéchisme des cochons. &mdash; Extrême tension
de son esprit et de ses nerfs.</li>
-<li class="min2em">III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. &mdash; Le
- sentiment du réel et le sentiment du sublime.</li>
+<li class="min2em">III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. &mdash; Le
+ sentiment du réel et le sentiment du sublime.</li>
-<li class="min2em">IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. &mdash; Sa recherche des
- sentiments éteints. &mdash; Véhémence de son émotion et de sa
- sympathie. &mdash; Intensité de sa croyance et de sa vision. &mdash; <i>Past
+<li class="min2em">IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. &mdash; Sa recherche des
+ sentiments éteints. &mdash; Véhémence de son émotion et de sa
+ sympathie. &mdash; Intensité de sa croyance et de sa vision. &mdash; <i>Past
and Present. Cromwell's Letters and speeches.</i> &mdash; Son mysticisme
historique. &mdash; Grandeur et tristesse de ses visions. &mdash; Comment
- il figure le monde d'après son propre esprit.</li>
+ il figure le monde d'après son propre esprit.</li>
<li class="min2em">V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
- pensée humaine est la reproduction d'un groupe. &mdash; Deux façons
+ pensée humaine est la reproduction d'un groupe. &mdash; Deux façons
principales de le reproduire, et deux sortes principales
d'esprit. &mdash; Les classificateurs. &mdash; Les intuitifs. &mdash;
- Inconvénients du second procédé. &mdash; Comment il est obscur,
- hasardé, dénué de preuves. &mdash; Comment il pousse à l'affectation
- et à l'exagération. &mdash; Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
+ Inconvénients du second procédé. &mdash; Comment il est obscur,
+ hasardé, dénué de preuves. &mdash; Comment il pousse à l'affectation
+ et à l'exagération. &mdash; Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
&mdash; Avantages de ce genre d'esprit. &mdash; Il <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> est seul
- capable de reproduire l'objet. &mdash; Il est le plus favorable à
+ capable de reproduire l'objet. &mdash; Il est le plus favorable à
l'invention originale. &mdash; Quel emploi Carlyle en a fait.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 2.<br>
-SON RÔLE.</p>
+<p class="center">§ 2.<br>
+SON RÔLE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. &mdash;
- Études allemandes de Carlyle.</li>
+<li class="min2em">Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. &mdash;
+ Études allemandes de Carlyle.</li>
<li class="min2em">I. De l'apparition des formes d'esprit originales. &mdash; Comment
- elles agissent et finissent. &mdash; Le génie artistique de la
- Renaissance. &mdash; Le génie oratoire de l'âge classique. &mdash; Le génie
- philosophique de l'âge moderne. &mdash; Analogie probable des trois
- périodes.</li>
+ elles agissent et finissent. &mdash; Le génie artistique de la
+ Renaissance. &mdash; Le génie oratoire de l'âge classique. &mdash; Le génie
+ philosophique de l'âge moderne. &mdash; Analogie probable des trois
+ périodes.</li>
<li class="min2em">II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. &mdash;
- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
- linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
- la théologie et la métaphysique. &mdash; Comment le penchant
- métaphysique a transformé la poésie.</li>
+ Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
+ linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
+ la théologie et la métaphysique. &mdash; Comment le penchant
+ métaphysique a transformé la poésie.</li>
-<li class="min2em">III. Idée capitale qui s'en dégage. &mdash; Conception des parties
- solidaires et complémentaires. &mdash; Nouvelle conception de la
+<li class="min2em">III. Idée capitale qui s'en dégage. &mdash; Conception des parties
+ solidaires et complémentaires. &mdash; Nouvelle conception de la
nature et de l'homme.</li>
-<li class="min2em">IV. Inconvénients de cette aptitude. &mdash; L'hypothèse gratuite et
- l'abstraction vague. &mdash; Discrédit momentané des spéculations
+<li class="min2em">IV. Inconvénients de cette aptitude. &mdash; L'hypothèse gratuite et
+ l'abstraction vague. &mdash; Discrédit momentané des spéculations
allemandes.</li>
<li class="min2em">V. Comment chaque nation peut les reforger. &mdash; Exemples anciens:
- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. &mdash; Les puritains
- et les jansénistes au dix-septième siècle. &mdash; La France au
- dix-huitième siècle. &mdash; Par quels chemins ces idées peuvent
+ L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. &mdash; Les puritains
+ et les jansénistes au dix-septième siècle. &mdash; La France au
+ dix-huitième siècle. &mdash; Par quels chemins ces idées peuvent
entrer en France. &mdash; Le positivisme. &mdash; La critique.</li>
-<li class="min2em">VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. &mdash;
- L'esprit exact et positif. &mdash; L'inspiration passionnée et
- poétique. &mdash; Quelle voie suit Carlyle.</li>
+<li class="min2em">VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. &mdash;
+ L'esprit exact et positif. &mdash; L'inspiration passionnée et
+ poétique. &mdash; Quelle voie suit Carlyle.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 3.<br>
+<p class="center">§ 3.<br>
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Sa méthode est morale, non scientifique. &mdash; En quoi il ressemble
+<li class="min2em">Sa méthode est morale, non scientifique. &mdash; En quoi il ressemble
aux puritains. &mdash; <i>Sartor resartus.</i></li>
<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. &mdash;
- Caractère divin et mystérieux de l'être. &mdash; Sa métaphysique.</li>
+ Caractère divin et mystérieux de l'être. &mdash; Sa métaphysique.</li>
-<li class="min2em">II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
- positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. &mdash; Comment
- chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
+<li class="min2em">II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
+ positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. &mdash; Comment
+ chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
puritanisme anglais.</li>
-<li class="min2em">III. Caractère moral de ce mysticisme. &mdash; Conception du devoir.
+<li class="min2em">III. Caractère moral de ce mysticisme. &mdash; Conception du devoir.
&mdash; Conception de Dieu.</li>
-<li class="min2em">IV. Conception du christianisme. &mdash; Le christianisme véritable et
+<li class="min2em">IV. Conception du christianisme. &mdash; Le christianisme véritable et
le christianisme officiel. &mdash; Les autres religions. &mdash; Limite et
- portée de la doctrine.</li>
+ portée de la doctrine.</li>
-<li class="min2em">V. Sa critique. &mdash; Quelle valeur il attribue aux écrivains. &mdash;
- Quelle classe d'écrivains il exalte. &mdash; Quelle classe d'écrivains
- il déprécie. &mdash; Son esthétique. &mdash; Son jugement sur Voltaire.</li>
+<li class="min2em">V. Sa critique. &mdash; Quelle valeur il attribue aux écrivains. &mdash;
+ Quelle classe d'écrivains il exalte. &mdash; Quelle classe d'écrivains
+ il déprécie. &mdash; Son esthétique. &mdash; Son jugement sur Voltaire.</li>
<li class="min2em">VI. Avenir de la critique. &mdash; En quoi elle est contraire aux
- préjugés de siècle et de rôle. &mdash; Le goût n'a qu'une autorité
+ préjugés de siècle et de rôle. &mdash; Le goût n'a qu'une autorité
relative.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 4.<br>
+<p class="center">§ 4.<br>
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Suprême importance des grands hommes. &mdash; Qu'ils sont des
- révélateurs. &mdash; Nécessité de les vénérer.</li>
+<li class="min2em">I. Suprême importance des grands hommes. &mdash; Qu'ils sont des
+ révélateurs. &mdash; Nécessité de les vénérer.</li>
<li class="min2em">II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. &mdash;
En quoi Carlyle est imitateur. &mdash; En quoi il est original. &mdash;
- Portée de sa conception.</li>
+ Portée de sa conception.</li>
-<li class="min2em">III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
- héroïques. &mdash; Que les véritables historiens sont des artistes et
+<li class="min2em">III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
+ héroïques. &mdash; Que les véritables historiens sont des artistes et
des psychologues.</li>
<li class="min2em">IV. Son histoire de Cromwell. &mdash; Pourquoi elle ne se compose que
- de textes reliés par un commentaire. &mdash; Sa nouveauté et sa
- valeur. &mdash; Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
+ de textes reliés par un commentaire. &mdash; Sa nouveauté et sa
+ valeur. &mdash; Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
&mdash; Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. &mdash;
Carlyle l'admire sans restriction.</li>
-<li class="min2em">V. Son histoire de la Révolution française. &mdash; Sévérité de son
+<li class="min2em">V. Son histoire de la Révolution française. &mdash; Sévérité de son
jugement. &mdash; En quoi il est clairvoyant et en quoi il est
injuste.</li>
-<li class="min2em">VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. &mdash; Contre le goût du
- bien-être et la tiédeur des convictions. &mdash; Sombres prévisions
- pour l'avenir de la démocratie contemporaine. &mdash; Contre
- l'autorité des votes. &mdash; Théorie du souverain.</li>
+<li class="min2em">VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. &mdash; Contre le goût du
+ bien-être et la tiédeur des convictions. &mdash; Sombres prévisions
+ pour l'avenir de la démocratie contemporaine. &mdash; Contre
+ l'autorité des votes. &mdash; Théorie du souverain.</li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> VII. Critique de ces théories. &mdash; Dangers de
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> VII. Critique de ces théories. &mdash; Dangers de
l'enthousiasme. &mdash; Comparaison de Carlyle et de Macaulay.</li>
</ul>
</div>
-<p>Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante
+<p>Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante
ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord
-Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en
-vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme
-il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle,
+Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en
+vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme
+il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle,
critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit
-avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son
-jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal
-extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré
-dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette
-bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité
-minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un
+avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son
+jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal
+extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré
+dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette
+bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité
+minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un
second.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> § 1.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> § 1.<br>
SON STYLE ET SON ESPRIT.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le
-ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à
+<p>On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le
+ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à
contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui
-les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de
-l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les
-habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits
+les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de
+l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les
+habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits
d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des
-contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi
+contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi
douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se
-boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer
-une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent
-être les plus clairs, l'<i>Histoire de la Révolution française</i>, par
-exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux
-réalisés&mdash;Viatique&mdash;<i>Astræa redux</i>&mdash;Pétitions en
-hiéroglyphes&mdash;Outres&mdash;Mercure de Brézé&mdash;Broglie le dieu de la guerre.»
+boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer
+une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent
+être les plus clairs, l'<i>Histoire de la Révolution française</i>, par
+exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux
+réalisés&mdash;Viatique&mdash;<i>Astræa redux</i>&mdash;Pétitions en
+hiéroglyphes&mdash;Outres&mdash;Mercure de Brézé&mdash;Broglie le dieu de la guerre.»
On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> ces
-charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On
-s'aperçoit alors qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de
-logique<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>,» voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième
-siècle. «Sciences de castors,» c'est là son mot pour les catalogues et
-les classifications de nos savants modernes. «Le clair de lune
-transcendantal,» entendez par là les rêveries philosophiques et
-sentimentales importées d'Allemagne. Culte de la «calebasse
-rotatoire:» cela signifie la religion extérieure et mécanique<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>. Il
-ne peut pas s'en tenir à l'expression simple; il entre à chaque pas
-dans les figures; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de
-toucher des formes. On voit qu'il est obsédé et hanté de visions
-éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot
+charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On
+s'aperçoit alors qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de
+logique<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>,» voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième
+siècle. «Sciences de castors,» c'est là son mot pour les catalogues et
+les classifications de nos savants modernes. «Le clair de lune
+transcendantal,» entendez par là les rêveries philosophiques et
+sentimentales importées d'Allemagne. Culte de la «calebasse
+rotatoire:» cela signifie la religion extérieure et mécanique<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>. Il
+ne peut pas s'en tenir à l'expression simple; il entre à chaque pas
+dans les figures; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de
+toucher des formes. On voit qu'il est obsédé et hanté de visions
+éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot
de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge,
-et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et
+et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et
toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne.
-S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir
-une carrière parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous
-vivons, il vous montre<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a> «un monde détraqué, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> ballotté, et
-plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquités
-fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant
-de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes
-les étoiles du ciel éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un &oelig;il
+S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir
+une carrière parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous
+vivons, il vous montre<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a> «un monde détraqué, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> ballotté, et
+plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquités
+fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant
+de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes
+les étoiles du ciel éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un &oelig;il
humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels,
-les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus
-hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux
-follets, qui çà et là courent avec des couleurs diverses, ont pris la
-place des étoiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb,
-il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires;
-puis rien que les ténèbres, avec les phosphorescences de la
-philanthropie, ce vain météore; çà et là un luminaire ecclésiastique
-qui se balance encore, suspendu à ses vieilles attaches vacillantes,
-prétendant être encore une lune ou un soleil,&mdash;quoique visiblement ce
-ne soit plus qu'une lanterne chinoise, composée surtout de papier,
-avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son c&oelig;ur.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux
-pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire
-même, son <i>Histoire de la Révolution française</i>, ressemble à un
-délire. Carlyle est un <i>voyant</i> puritain qui voit passer devant lui
-les échafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui,
-assiégé de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou
-maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous
-perdez le jugement; vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un
-carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre
-tête; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de
-guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des
-covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou
-d'enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s'ils ne le
-prenaient pour général.</p>
-
-<p>Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous
-remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à
-l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour
-Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations
-finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un
-oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise
-dans le mysticisme comme dans la brutalité.</p>
-
-<p>«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap
+les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus
+hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux
+follets, qui çà et là courent avec des couleurs diverses, ont pris la
+place des étoiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb,
+il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires;
+puis rien que les ténèbres, avec les phosphorescences de la
+philanthropie, ce vain météore; çà et là un luminaire ecclésiastique
+qui se balance encore, suspendu à ses vieilles attaches vacillantes,
+prétendant être encore une lune ou un soleil,&mdash;quoique visiblement ce
+ne soit plus qu'une lanterne chinoise, composée surtout de papier,
+avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son c&oelig;ur.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux
+pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire
+même, son <i>Histoire de la Révolution française</i>, ressemble à un
+délire. Carlyle est un <i>voyant</i> puritain qui voit passer devant lui
+les échafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui,
+assiégé de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou
+maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous
+perdez le jugement; vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un
+carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre
+tête; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de
+guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des
+covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou
+d'enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s'ils ne le
+prenaient pour général.</p>
+
+<p>Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous
+remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à
+l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour
+Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations
+finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un
+oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise
+dans le mysticisme comme dans la brutalité.</p>
+
+<p>«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap
Nord<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>; rien que les roches de <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> granit avec leurs teintes de
-pourpre et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une
-ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand
+pourpre et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une
+ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand
soleil, bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir.
-Pourtant sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or;
-pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier
-de feu qui vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes
+Pourtant sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or;
+pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier
+de feu qui vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes
pieds. En de tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait
-parler ou être vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique
-profondément endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité
-silencieuse et le palais de l'Éternel, dont notre soleil est une
-lampe, une lampe du porche<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>?» Voilà les magnificences qu'il
-rencontre toutes les fois qu'il est face à face avec la nature. Nul
-n'a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui
-roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre
-petit monde. Nul n'a contemplé avec une terreur plus religieuse
-<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> l'obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un
-instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où «la
-chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux sont habituellement
-fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de
-vénération et d'espérance l'effort que les religions ont fait pour les
-percer. «Au c&oelig;ur des plus lointaines montagnes<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, dit-il, s'élève
-la petite église. Les morts dorment tous à l'entour sous leurs
-blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une résurrection
-heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à aucune heure, à
-l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de cette église pendait
-dans le ciel, et que l'être était comme englouti dans les ténèbres; tu
+parler ou être vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique
+profondément endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité
+silencieuse et le palais de l'Éternel, dont notre soleil est une
+lampe, une lampe du porche<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>?» Voilà les magnificences qu'il
+rencontre toutes les fois qu'il est face à face avec la nature. Nul
+n'a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui
+roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre
+petit monde. Nul n'a contemplé avec une terreur plus religieuse
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> l'obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un
+instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où «la
+chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux sont habituellement
+fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de
+vénération et d'espérance l'effort que les religions ont fait pour les
+percer. «Au c&oelig;ur des plus lointaines montagnes<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, dit-il, s'élève
+la petite église. Les morts dorment tous à l'entour sous leurs
+blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une résurrection
+heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à aucune heure, à
+l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de cette église pendait
+dans le ciel, et que l'être était comme englouti dans les ténèbres; tu
serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des choses indicibles qui
-sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là était fort qui avait
-une église, ce que nous pouvons appeler une église. Il se tenait
-debout par elle, quoique, au centre des immensités, au confluent des
-éternités; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant
-l'homme. Le vaste univers sans rivage était devenu pour lui une ferme
-cité, une demeure qu'il connaissait<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>.» Rembrandt seul a rencontré
-ces sombres visions noyées d'ombre, traversées <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de rayons
-mystiques; voilà l'Église qu'il a peinte<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>; voilà la mystérieuse
-apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a posée au plus
+sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là était fort qui avait
+une église, ce que nous pouvons appeler une église. Il se tenait
+debout par elle, quoique, au centre des immensités, au confluent des
+éternités; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant
+l'homme. Le vaste univers sans rivage était devenu pour lui une ferme
+cité, une demeure qu'il connaissait<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>.» Rembrandt seul a rencontré
+ces sombres visions noyées d'ombre, traversées <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de rayons
+mystiques; voilà l'Église qu'il a peinte<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>; voilà la mystérieuse
+apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a posée au plus
haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui
-secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur
-douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes
-les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité.
-Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle.
-À l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularité<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>
-«au chien noyé de l'été dernier qui monte et remonte la Tamise selon
-le courant et la marée, que vous connaissez de vue, et aussi de nez,
-que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient
-chaque jour plus intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent
-dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de
-convoquer une cour plénière, il le trouve semblable aux «serins
-dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée
-entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons, à des magasins
-de poudre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.» Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit
-un dithyrambe <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> par une caricature. Il éclabousse les
-magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la poésie
-au calembour. «Le génie de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre
-sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde,
-comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien
-plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et
-soigneuse de sa peau, présente son <i>autre</i> extrémité au soleil, sa
-tête d'autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de
-vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri
-de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c'est dans cette
+secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur
+douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes
+les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité.
+Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle.
+À l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularité<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>
+«au chien noyé de l'été dernier qui monte et remonte la Tamise selon
+le courant et la marée, que vous connaissez de vue, et aussi de nez,
+que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient
+chaque jour plus intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent
+dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de
+convoquer une cour plénière, il le trouve semblable aux «serins
+dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée
+entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons, à des magasins
+de poudre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.» Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit
+un dithyrambe <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> par une caricature. Il éclabousse les
+magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la poésie
+au calembour. «Le génie de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre
+sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde,
+comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien
+plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et
+soigneuse de sa peau, présente son <i>autre</i> extrémité au soleil, sa
+tête d'autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de
+vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri
+de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c'est dans cette
position qu'elle attend l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on
-voit maintenant qu'elle est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout
-occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de
-vieilles défroques, qui ne soit éveillée un jour d'une façon terrible,
-<i>à posteriori</i>, sinon autrement<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.»</p>
+voit maintenant qu'elle est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout
+occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de
+vieilles défroques, qui ne soit éveillée un jour d'une façon terrible,
+<i>à posteriori</i>, sinon autrement<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.»</p>
<p>C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
-livre, sans quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des
-anathèmes et des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il
-ne sait pas se tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province
-littéraire. Il bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du
-champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les
-formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la
-Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie,
-l'argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les
-néologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les
-constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées
-et bouleversées, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de
-débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il
+livre, sans quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des
+anathèmes et des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il
+ne sait pas se tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province
+littéraire. Il bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du
+champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les
+formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la
+Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie,
+l'argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les
+néologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les
+constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées
+et bouleversées, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de
+débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il
gesticule et il combat.</p>
<h5>II</h5>
<p>Cette disposition d'esprit produit l'<i>humour</i>, mot intraduisible, car
la chose nous manque. L'<i>humour</i> est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une
-autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et
-trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les
-<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré,
-pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où
+amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
+comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une
+autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et
+trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des
+contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
+qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les
+<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré,
+pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où
il s'y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe
-solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées
+solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées
graves.&mdash;Un autre trait de l'<i>humour</i> est l'oubli du public. L'auteur
-nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin
-d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que
-si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
-Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans
+nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin
+d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que
+si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
+Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans
son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de
chambre, bien souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise.
-Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous
-de la comprendre. Il fait allusion à un mot de G&oelig;the, de
-Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour
+Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous
+de la comprendre. Il fait allusion à un mot de G&oelig;the, de
+Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour
nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l'envie lui en prend;
-tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il écrit
+tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il écrit
selon les caprices de l'imagination, avec tous les soubresauts de
l'invention; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il
note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa
-conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y atteint pas.&mdash;Un
-dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente,
-enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
-brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
-de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Vous
+conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y atteint pas.&mdash;Un
+dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente,
+enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
+brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
+de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Vous
voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la
-solennité habituelle.&mdash;Ajoutez enfin les éclats d'imagination
-imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, dans la brume
-monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle:
-beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces inégalités
-peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de
-contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste,
-avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des
-races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on
-n'écrit qu'en vue du public, où l'on ne goûte que des idées suivies,
-où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où
-l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est
-profondément germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de
-ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses
-plaisanteries; il s'appelle lui-même «un taureau sauvage embourbé dans
-les forêts de la Germanie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.» Par exemple, son premier livre,
-<i>Sartor resartus</i>, qui est une philosophie du costume, contient, à
-propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique,
-une psychologie. L'homme, d'après lui, est un animal habillé. La
-société a pour fondement le drap. «Car, comment sans habits
-pourrions-nous posséder la faculté maîtresse, le siége de l'âme,
-<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une
-<i>bourse</i>?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que
-l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi mystérieux, qui,
-sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de chair tissu dans les
-métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses semblables, par lequel
-il voit et se fabrique pour lui-même un univers avec des espaces
-azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de siècles<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.» Le
-paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, cachant des théories
-sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales
-tendres, les récits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux
-de carnaval. Il démontre fort bien que «le plus remarquable événement
-de l'histoire moderne n'est pas la diète de Worms, ni la bataille
-d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'idée
-qui vint à Fox le quaker de se faire un habillement de cuir<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>;» car
-ainsi <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et
-mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son
-aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de
-quelle façon Carlyle traite les idées qui lui sont les plus chères. Il
-ricane à propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout
+solennité habituelle.&mdash;Ajoutez enfin les éclats d'imagination
+imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, dans la brume
+monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle:
+beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces inégalités
+peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de
+contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste,
+avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des
+races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on
+n'écrit qu'en vue du public, où l'on ne goûte que des idées suivies,
+où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où
+l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est
+profondément germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de
+ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses
+plaisanteries; il s'appelle lui-même «un taureau sauvage embourbé dans
+les forêts de la Germanie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.» Par exemple, son premier livre,
+<i>Sartor resartus</i>, qui est une philosophie du costume, contient, à
+propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique,
+une psychologie. L'homme, d'après lui, est un animal habillé. La
+société a pour fondement le drap. «Car, comment sans habits
+pourrions-nous posséder la faculté maîtresse, le siége de l'âme,
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une
+<i>bourse</i>?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que
+l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi mystérieux, qui,
+sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de chair tissu dans les
+métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses semblables, par lequel
+il voit et se fabrique pour lui-même un univers avec des espaces
+azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de siècles<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.» Le
+paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, cachant des théories
+sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales
+tendres, les récits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux
+de carnaval. Il démontre fort bien que «le plus remarquable événement
+de l'histoire moderne n'est pas la diète de Worms, ni la bataille
+d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'idée
+qui vint à Fox le quaker de se faire un habillement de cuir<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>;» car
+ainsi <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et
+mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son
+aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de
+quelle façon Carlyle traite les idées qui lui sont les plus chères. Il
+ricane à propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout
son c&oelig;ur.</p>
-<p>Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie?
+<p>Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie?
Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux
-sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une,
-celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première
-est composée de personnes ayant fait v&oelig;u de pauvreté et
-d'obéissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha,
-la Terre; car ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement
-dans son sein, ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils
-méditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses
+sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une,
+celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première
+est composée de personnes ayant fait v&oelig;u de pauvreté et
+d'obéissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha,
+la Terre; car ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement
+dans son sein, ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils
+méditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses
entrailles. D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des
-demeures sombres, souvent même ils cassent les vitres de leurs
-fenêtres et les bourrent de pièces d'étoffes ou d'autres substances
-opaques, jusqu'à ce que l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont
+demeures sombres, souvent même ils cassent les vitres de leurs
+fenêtres et les bourrent de pièces d'étoffes ou d'autres substances
+opaques, jusqu'à ce que l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont
tous rhizophages ou mangeurs de racines. Quelques-uns sont
-ichthyophages et usent des harengs salés, s'abstenant de toute autre
+ichthyophages et usent des harengs salés, s'abstenant de toute autre
nourriture animale, hormis des animaux morts de mort naturelle,
-<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> ce qui indique peut-être un sentiment brahminique étrangement
-perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nommée
-pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les cérémonies
-religieuses, le fluide appelé whisky est, dit-on, chose requise, et
-il s'y en fait une large consommation<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.&mdash;«L'autre <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> secte,
-celle des dandies, affecte une grande pureté et le séparatisme, se
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> ce qui indique peut-être un sentiment brahminique étrangement
+perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nommée
+pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les cérémonies
+religieuses, le fluide appelé whisky est, dit-on, chose requise, et
+il s'y en fait une large consommation<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.&mdash;«L'autre <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> secte,
+celle des dandies, affecte une grande pureté et le séparatisme, se
distinguant par un costume particulier, et autant que possible par une
-langue particulière, ayant pour but principal de garder une vraie
-tenue nazaréenne, et de se préserver des souillures du monde.» Du
+langue particulière, ayant pour but principal de garder une vraie
+tenue nazaréenne, et de se préserver des souillures du monde.» Du
reste, ils professent plusieurs articles de foi dont les principaux
-sont: «que les pantalons doivent être très-collants aux hanches; qu'il
-est permis à l'humanité, sous certaines restrictions, de porter des
+sont: «que les pantalons doivent être très-collants aux hanches; qu'il
+est permis à l'humanité, sous certaines restrictions, de porter des
gilets blancs;&mdash;que nulle licence de la mode ne peut autoriser un
-homme de goût délicat à adopter le luxe additionnel postérieur des
-Hottentots.»&mdash;«Une certaine nuance de manichéisme peut être discernée
+homme de goût délicat à adopter le luxe additionnel postérieur des
+Hottentots.»&mdash;«Une certaine nuance de manichéisme peut être discernée
en cette secte, et aussi une ressemblance assez grande avec la
-superstition des moines du mont Athos, qui, à force de regarder de
+superstition des moines du mont Athos, qui, à force de regarder de
toute leur attention leur nombril, finissaient par y discerner la
-vraie Apocalypse de la nature et le ciel révélé. Selon mes propres
-conjectures, cette secte n'est qu'une modification appropriée à notre
-temps de la superstition primitive, appelée culte de soi-même<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»
-Cela posé, il tire les conséquences. «J'appellerais volontiers
-<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ces deux sectes deux machines électriques immenses et
-vraiment sans modèle (tournées par la grande roue sociale), avec des
-batteries de qualité opposée; celle des porte-guenilles étant la
-négative, et celle du dandysme étant la positive; l'une attirant à soi
-et absorbant heure par heure l'électricité positive de la nation (à
-savoir, l'argent); l'autre, également occupée <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> à s'approprier
-la négative (à savoir, la faim, aussi puissante que l'autre).
-Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements et des étincelles
-partielles et passagères. Mais attendez un peu jusqu'à ce que toute la
-nation soit dans un état électrique, c'est-à-dire jusqu'à ce que toute
-votre électricité vitale, non plus neutre comme à l'état sain, soit
-distribuée en deux portions isolées, l'une négative, l'autre positive
-(à savoir, la faim et l'argent), et enfermées en deux bouteilles de
-Leyde grandes comme le monde! Le frôlement du doigt d'un enfant les
-met en contact et<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>....» Il s'arrête brusquement et vous laisse à
-vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d'un homme furieux ou
-désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de
-sa passion, la contiendrait et s'obligerait à rire, mais qu'un
-tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. Il dit
+vraie Apocalypse de la nature et le ciel révélé. Selon mes propres
+conjectures, cette secte n'est qu'une modification appropriée à notre
+temps de la superstition primitive, appelée culte de soi-même<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»
+Cela posé, il tire les conséquences. «J'appellerais volontiers
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ces deux sectes deux machines électriques immenses et
+vraiment sans modèle (tournées par la grande roue sociale), avec des
+batteries de qualité opposée; celle des porte-guenilles étant la
+négative, et celle du dandysme étant la positive; l'une attirant à soi
+et absorbant heure par heure l'électricité positive de la nation (à
+savoir, l'argent); l'autre, également occupée <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> à s'approprier
+la négative (à savoir, la faim, aussi puissante que l'autre).
+Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements et des étincelles
+partielles et passagères. Mais attendez un peu jusqu'à ce que toute la
+nation soit dans un état électrique, c'est-à-dire jusqu'à ce que toute
+votre électricité vitale, non plus neutre comme à l'état sain, soit
+distribuée en deux portions isolées, l'une négative, l'autre positive
+(à savoir, la faim et l'argent), et enfermées en deux bouteilles de
+Leyde grandes comme le monde! Le frôlement du doigt d'un enfant les
+met en contact et<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>....» Il s'arrête brusquement et vous laisse à
+vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d'un homme furieux ou
+désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de
+sa passion, la contiendrait et s'obligerait à rire, mais qu'un
+tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. Il dit
quelque part<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a> qu'il y a au fond <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> du naturel anglais, sous
toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise
-inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués
-Scandinaves<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne
+inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués
+Scandinaves<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne
sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, et tuaient,
-percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, eût été
-mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de puissances
-intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, d'un
-enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, qui a
-paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste
+percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, eût été
+mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de puissances
+intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, d'un
+enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, qui a
+paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste
subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau
-presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions
-habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous
+presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions
+habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous
voici<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>:</p>
-<p>«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre
-pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure,
-ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion,
-coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de
-leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser
-un public plein de discernement comme le <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> nôtre, et leurs
+<p>«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre
+pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure,
+ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion,
+coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de
+leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser
+un public plein de discernement comme le <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> nôtre, et leurs
propositions en gros seraient celles qui suivent:</p>
-<p>«1<sup>o</sup> L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est
-une immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et
-autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on
+<p>«1<sup>o</sup> L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est
+une immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et
+autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on
peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces
-dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité
+dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité
des cochons.</p>
-<p>«2<sup>o</sup> Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le
-bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.</p>
+<p>«2<sup>o</sup> Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le
+bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.</p>
-<p>«3<sup>o</sup> La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement
-l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité
+<p>«3<sup>o</sup> La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement
+l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité
des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein.
Grun!</p>
-<p>«4<sup>o</sup> Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour
+<p>«4<sup>o</sup> Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour
regarder quelle sorte de temps va venir.</p>
-<p>«5<sup>o</sup> Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.</p>
+<p>«5<sup>o</sup> Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.</p>
-<p>«6<sup>o</sup> Définissez le devoir complet des cochons.&mdash;La mission de la
+<p>«6<sup>o</sup> Définissez le devoir complet des cochons.&mdash;La mission de la
cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les
-temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut
-atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre.
-Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers
+temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut
+atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre.
+Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers
ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons,
-l'enthousiasme des <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> cochons, le dévouement des cochons, n'ont
-pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.»</p>
-
-<p>Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les
-autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe
-l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle,
-l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique,
-jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> je crois,
-la note dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée
+l'enthousiasme des <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> cochons, le dévouement des cochons, n'ont
+pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.»</p>
+
+<p>Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les
+autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe
+l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle,
+l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique,
+jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> je crois,
+la note dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée
qui fait son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et
ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais
-intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution
-physique de la race: <i>His blood is up.</i> En effet, le tempérament
-flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a
-tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit
-<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> que par des ravages et ne se contente que par des excès.</p>
+intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution
+physique de la race: <i>His blood is up.</i> En effet, le tempérament
+flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a
+tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> que par des ravages et ne se contente que par des excès.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si
-abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre
+<p>Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si
+abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre
et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en
hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de
-ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses
-ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les
-puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres
-et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées,
-dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre c&oelig;ur. Deux
-barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment
-du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui
-fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre
-lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être
-malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.</p>
+ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses
+ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les
+puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres
+et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées,
+dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre c&oelig;ur. Deux
+barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment
+du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui
+fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre
+lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être
+malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel
-degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce
-sentiment du réel le <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> munit; comme il rectifie les dates et
-les textes, comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme
+<p>Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel
+degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce
+sentiment du réel le <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> munit; comme il rectifie les dates et
+les textes, comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme
il visite les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait
-les cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes
-les circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie,
-quelle précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et
-devant nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le
-tableau intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point
+les cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes
+les circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie,
+quelle précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et
+devant nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le
+tableau intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point
simplement de sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et
-passion. Sur ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux
-rares points lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a
-englouti le reste; les millions de pensées et d'actions de tant de
-millions d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de
-nouveau surgir à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls,
-comme les têtes des plus hauts rocs dans un continent submergé. De
-quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes détruits dont
-elles sont le témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses
-mains pressantes, pour découvrir par leur nature et leur structure
-quelque révélation des grands espaces noyés que nul &oelig;il ne reverra
-plus! Un chiffre, un détail de dépense, une misérable phrase de latin
+passion. Sur ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux
+rares points lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a
+englouti le reste; les millions de pensées et d'actions de tant de
+millions d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de
+nouveau surgir à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls,
+comme les têtes des plus hauts rocs dans un continent submergé. De
+quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes détruits dont
+elles sont le témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses
+mains pressantes, pour découvrir par leur nature et leur structure
+quelque révélation des grands espaces noyés que nul &oelig;il ne reverra
+plus! Un chiffre, un détail de dépense, une misérable phrase de latin
barbare est sans prix aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le
commentaire dont il entoure la chronique du moine Jocelyn<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>
-<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> pour montrer l'impression qu'un fait prouvé produit sur une
-telle âme, tout ce qu'un vieux mot barbare, un compte de cuisine y
-soulève d'attention et d'émotion. «Le roi Jean sans-Terre passa chez
-nous, écrit Jocelyn, laissant en tout treize pence sterling pour la
-dépense (<i>tredecim sterlingii</i>).» «Il a été là, il y a été, lui,
-véritablement. Voilà la grande particularité,
-l'incommensurable,&mdash;celle qui distingue à un degré effectivement
-infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction
-quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,
-quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> pour montrer l'impression qu'un fait prouvé produit sur une
+telle âme, tout ce qu'un vieux mot barbare, un compte de cuisine y
+soulève d'attention et d'émotion. «Le roi Jean sans-Terre passa chez
+nous, écrit Jocelyn, laissant en tout treize pence sterling pour la
+dépense (<i>tredecim sterlingii</i>).» «Il a été là, il y a été, lui,
+véritablement. Voilà la grande particularité,
+l'incommensurable,&mdash;celle qui distingue à un degré effectivement
+infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction
+quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,
+quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire
d'un fait de quelque genre,&mdash;que sont-elles?&mdash;Regardez-y bien.&mdash;Cette
-Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de
-songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les F&oelig;dera de
+Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de
+songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les F&oelig;dera de
Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre
-verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil
+verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil
luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes
-humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés
-étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par
+humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés
+étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par
jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par
-nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.&mdash;Ces vieux murs
-menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
-un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été
-bâtis.&mdash;Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
+nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.&mdash;Ces vieux murs
+menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
+un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été
+bâtis.&mdash;Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
blanches dans leur <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> nouveau mortier et dans leurs ciselures
-fraîches, étaient des murailles et pour la première fois ont vu le
+fraîches, étaient des murailles et pour la première fois ont vu le
soleil&mdash;il y a longtemps.&mdash;Cette architecture, dis-tu, ces beffrois,
-ces charrues de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite
+ces charrues de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite
portion de la chose.&mdash;Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais
-réfléchir, cette autre portion de la chose, je veux dire que ces
-hommes-là avaient une <i>âme</i>,&mdash;non par ouï-dire seulement, et par
-figure de style,&mdash;mais comme une vérité qu'ils savaient et d'après
-laquelle ils agissaient<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.» Et là-dessus il essaye de faire revivre
-devant nous cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre
-de tout historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les
-parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que
-des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le
-sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait
-important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant
-tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>
-reste. Il faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que
-l'histoire du c&oelig;ur; nous avons à chercher les sentiments des
-générations passées, et nous n'avons à chercher rien autre chose.
-Voilà ce qu'aperçoit Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il
-perce jusque dans son intérieur, il le voit sentir, souffrir et
-vouloir, de la façon particulière et personnelle, absolument perdue et
-éteinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce
-spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets à demi,
-«dans une brume grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de
+réfléchir, cette autre portion de la chose, je veux dire que ces
+hommes-là avaient une <i>âme</i>,&mdash;non par ouï-dire seulement, et par
+figure de style,&mdash;mais comme une vérité qu'ils savaient et d'après
+laquelle ils agissaient<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.» Et là-dessus il essaye de faire revivre
+devant nous cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre
+de tout historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les
+parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que
+des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le
+sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait
+important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant
+tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>
+reste. Il faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que
+l'histoire du c&oelig;ur; nous avons à chercher les sentiments des
+générations passées, et nous n'avons à chercher rien autre chose.
+Voilà ce qu'aperçoit Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il
+perce jusque dans son intérieur, il le voit sentir, souffrir et
+vouloir, de la façon particulière et personnelle, absolument perdue et
+éteinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce
+spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets à demi,
+«dans une brume grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de
toute la force de son c&oelig;ur et de sa sympathie, en spectateur
-convaincu, pour qui les choses passées, une fois prouvées, sont aussi
-présentes et visibles que les objets corporels que la main manie et
-palpe en ce même instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y
-appuie toute sa philosophie de l'histoire. À son avis, les grands
-hommes, rois, écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par
-là. «Le caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en
-toute situation, est de revenir aux réalités, <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> de prendre son
-point d'appui sur les choses, non sur les apparences des choses<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.»
-Le grand homme découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame;
-on l'écoute, on le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement
-il le découvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y
-croit non par ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité
-simplement probable et transmise. Il le voit personnellement et face à
-face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour
-la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré
-de son procédé, qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a
-pas tort, car il n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre
-avec cette lampe, il porte une lumière inconnue. Il perce les
-montagnes de l'érudition paperassière, et pénètre dans le c&oelig;ur des
-hommes. Il dépasse partout l'histoire politique et officielle. Il
-devine les caractères, il comprend l'esprit des âges éteints, il sent
-mieux qu'aucun Anglais, mieux que Macaulay lui-même, les grandes
-révolutions de l'âme. Il est presque Allemand par sa force
-d'imagination, par sa perspicacité d'antiquaire, par ses larges vues
-générales. Et néanmoins il n'est pas faiseur de conjectures. Le bon
-sens national et l'énergique besoin de croyance profonde le retiennent
+convaincu, pour qui les choses passées, une fois prouvées, sont aussi
+présentes et visibles que les objets corporels que la main manie et
+palpe en ce même instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y
+appuie toute sa philosophie de l'histoire. À son avis, les grands
+hommes, rois, écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par
+là. «Le caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en
+toute situation, est de revenir aux réalités, <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> de prendre son
+point d'appui sur les choses, non sur les apparences des choses<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.»
+Le grand homme découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame;
+on l'écoute, on le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement
+il le découvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y
+croit non par ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité
+simplement probable et transmise. Il le voit personnellement et face à
+face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour
+la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré
+de son procédé, qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a
+pas tort, car il n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre
+avec cette lampe, il porte une lumière inconnue. Il perce les
+montagnes de l'érudition paperassière, et pénètre dans le c&oelig;ur des
+hommes. Il dépasse partout l'histoire politique et officielle. Il
+devine les caractères, il comprend l'esprit des âges éteints, il sent
+mieux qu'aucun Anglais, mieux que Macaulay lui-même, les grandes
+révolutions de l'âme. Il est presque Allemand par sa force
+d'imagination, par sa perspicacité d'antiquaire, par ses larges vues
+générales. Et néanmoins il n'est pas faiseur de conjectures. Le bon
+sens national et l'énergique besoin de croyance profonde le retiennent
au bord des suppositions; quand il en fait, il les donne pour ce
-qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour l'histoire aventureuse.
-<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Il rejette les ouï-dire et les légendes; il n'accepte que
-sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses germaniques.
-Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active pour lui-même
+qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour l'histoire aventureuse.
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Il rejette les ouï-dire et les légendes; il n'accepte que
+sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses germaniques.
+Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active pour lui-même
et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les additions
-incertaines et agréables que la curiosité scientifique et
-l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation
+incertaines et agréables que la curiosité scientifique et
+l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation
parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,
-il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
-il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si
-âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
+il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
+il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si
+âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en
-dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.</p>
+dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.</p>
-<p>Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par
-cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
-cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en
-hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves;
+<p>Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par
+cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
+cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en
+hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves;
le monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un
-cauchemar; l'attestation des sens corporels perd son autorité devant
-des visions intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve
-plus de différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme
-entre comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence
-qui craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des
-ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers
-siècles. Partout le même <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> état de l'imagination a produit la
-même doctrine. Les puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle,
-s'y trouvaient tout portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse
-tension de son rêve poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui
-«que nous sommes faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde
-réel, ces événements si âprement poursuivis, circonscrits et palpés,
-ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. «Ton
+cauchemar; l'attestation des sens corporels perd son autorité devant
+des visions intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve
+plus de différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme
+entre comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence
+qui craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des
+ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers
+siècles. Partout le même <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> état de l'imagination a produit la
+même doctrine. Les puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle,
+s'y trouvaient tout portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse
+tension de son rêve poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui
+«que nous sommes faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde
+réel, ces événements si âprement poursuivis, circonscrits et palpés,
+ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. «Ton
pain, tes habits, tout y est miracle, la nature est
-surnaturelle.»&mdash;«Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de
-splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être de chaque homme et
-de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui a fait tout
-homme et toute chose<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.» Délivrons-nous de «ces pauvres enveloppes
-impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» qui nous
-empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le redoutable
-mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement du monde,
-avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi encore,
-comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour être
-fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. C'est
+surnaturelle.»&mdash;«Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de
+splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être de chaque homme et
+de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui a fait tout
+homme et toute chose<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.» Délivrons-nous de «ces pauvres enveloppes
+impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» qui nous
+empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le redoutable
+mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement du monde,
+avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi encore,
+comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour être
+fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. C'est
une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle
notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>
-plaira, est toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité
-de l'âme, l'adoration du silence, sinon des paroles<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.» En effet,
-telle est l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>
-qu'il aboutit. Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un
-abîme, et s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois
-dans l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne
-son récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour
-un instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois
-commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer,
-la conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers
-un but ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres
-images qui l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être,
+plaira, est toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité
+de l'âme, l'adoration du silence, sinon des paroles<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.» En effet,
+telle est l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>
+qu'il aboutit. Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un
+abîme, et s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois
+dans l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne
+son récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour
+un instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois
+commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer,
+la conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers
+un but ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres
+images qui l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être,
dont nous ne sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi
-ce peuple d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la
-pensée que ces fantômes humains ont leur substance <i>ailleurs</i> et
-répondront éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à
-l'idée de ce monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure
+ce peuple d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la
+pensée que ces fantômes humains ont leur substance <i>ailleurs</i> et
+répondront éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à
+l'idée de ce monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure
changeante. <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Il y devine je ne sais quoi d'auguste et de
-terrible. Car il le façonne et façonne le nôtre à l'image de son
-propre esprit; il le définit par les émotions qu'il en tire et le
-figure par les impressions qu'il en reçoit. Un chaos mouvant de
-visions splendides, de perspectives infinies s'émeut et bouillonne en
-lui au moindre événement qu'il touche; les idées affluent, violentes,
-entrechoquées, précipitées de tous les coins de l'horizon parmi les
-ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: et ce sont les
-magnificences, les obscurités et les terreurs d'une tempête qu'il
-attribue à l'univers. Une telle conception est la source véritable du
-sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré passe sa vie
-comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe sa vie à
-exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses livres
-sont des prédications.</p>
+terrible. Car il le façonne et façonne le nôtre à l'image de son
+propre esprit; il le définit par les émotions qu'il en tire et le
+figure par les impressions qu'il en reçoit. Un chaos mouvant de
+visions splendides, de perspectives infinies s'émeut et bouillonne en
+lui au moindre événement qu'il touche; les idées affluent, violentes,
+entrechoquées, précipitées de tous les coins de l'horizon parmi les
+ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: et ce sont les
+magnificences, les obscurités et les terreurs d'une tempête qu'il
+attribue à l'univers. Une telle conception est la source véritable du
+sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré passe sa vie
+comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe sa vie à
+exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses livres
+sont des prédications.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de
-plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne
-sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et
+<p>Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de
+plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne
+sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et
d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer
-ou atteindre la beauté et la vérité.</p>
+ou atteindre la beauté et la vérité.</p>
-<p>Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
-et distinct, c'est-à-dire un ensemble <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> de détails liés entre
-eux et séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre,
-animal, sentiment, événement, il en est toujours de même; il a
+<p>Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
+et distinct, c'est-à-dire un ensemble <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> de détails liés entre
+eux et séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre,
+animal, sentiment, événement, il en est toujours de même; il a
toujours des parties, et ces parties forment toujours un tout: ce
groupe plus ou moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris
en d'autres, en sorte que la plus petite portion de l'univers, comme
-l'univers entier, est un <i>groupe</i>. Ainsi tout l'emploi de la pensée
+l'univers entier, est un <i>groupe</i>. Ainsi tout l'emploi de la pensée
humaine est de reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre
ou non, il est capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des
groupes grands ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut
produire des groupes complets ou seulement certaines de leurs parties,
il est complet ou partiel.</p>
-<p>Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer
+<p>Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer
toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs
-ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le
-tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les
-classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point
-finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et
-extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne
+ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le
+tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les
+classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point
+finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et
+extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne
sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit
-et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui
-répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
-doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la
+et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui
+répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
+doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la
sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui
-<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle
-s'est développée hors de lui, que la série des idées intérieures imite
-la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la
-conception, que la vision achève l'analyse, que l'esprit devienne
-créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle
+s'est développée hors de lui, que la série des idées intérieures imite
+la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la
+conception, que la vision achève l'analyse, que l'esprit devienne
+créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous
connaissons.</p>
<p>Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.
-Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des
-tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les
-vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles
-classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les
-prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles
-romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,
-d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;
+Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des
+tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les
+vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles
+classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les
+prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles
+romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,
+d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;
ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils
divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments
-préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
-droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent
-par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de
-conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte
-et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple
-analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;
-parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus
-achevé de ce genre d'esprit.&mdash;Les autres, après <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> avoir fouillé
-violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un
-saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils
+préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
+droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent
+par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de
+conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte
+et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple
+analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;
+parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus
+achevé de ce genre d'esprit.&mdash;Les autres, après <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> avoir fouillé
+violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un
+saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils
sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par
divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus
-expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le
-décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils
-ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils
+expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le
+décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils
+ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils
ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont
-révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
+révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.</p>
-<p>Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une
-vue du dedans (<i>insight</i>). «La méthode de Teufelsdr&oelig;ckh, dit-il en
-parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais
-celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont
-rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
-celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui
-embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui
-fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la
+<p>Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une
+vue du dedans (<i>insight</i>). «La méthode de Teufelsdr&oelig;ckh, dit-il en
+parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais
+celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont
+rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
+celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui
+embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui
+fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la
nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la
nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,
-n'est pas dépourvu de plan<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Sans doute, mais les inconvénients
-<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et
-la barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
-avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens
-sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit
-pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.&mdash;D'autre
-part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
-premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de
-tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:
-les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui
-l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.&mdash;Ajoutez que ces
-divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent
-dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
+n'est pas dépourvu de plan<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Sans doute, mais les inconvénients
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et
+la barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
+avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens
+sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit
+pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.&mdash;D'autre
+part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
+premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de
+tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:
+les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui
+l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.&mdash;Ajoutez que ces
+divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent
+dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire
-le devin sur parole.&mdash;Considérez encore que l'affectation entre
-infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,
-puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,
+le devin sur parole.&mdash;Considérez encore que l'affectation entre
+infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,
+puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,
prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la
prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas
-d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne
+d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne
soutient pas. Quand elle manque, <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> ou la remplace par de grands
-gestes. Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette
-épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On
-ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les
-bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un
-jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais
-comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.&mdash;Enfin, quand ce genre
-d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur
-triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront
-Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses
-théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme
-un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre
+gestes. Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette
+épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On
+ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les
+bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un
+jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais
+comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.&mdash;Enfin, quand ce genre
+d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur
+triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront
+Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses
+théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme
+un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre
humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.
-Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;
+Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;
il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les
-échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne
-sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle
-des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré
-parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance
-résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
-à tue-tête, comme un plébéien mal appris.</p>
-
-<p>Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:
-les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les
-seuls qui fassent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> les découvertes. Les purs classificateurs
-n'inventent pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que
-nous pouvons appeler <i>connaître</i>, il faut d'abord aimer la chose,
-sympathiser avec elle<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>.»&mdash;«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux
+échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne
+sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle
+des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré
+parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance
+résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
+à tue-tête, comme un plébéien mal appris.</p>
+
+<p>Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:
+les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les
+seuls qui fassent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> les découvertes. Les purs classificateurs
+n'inventent pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que
+nous pouvons appeler <i>connaître</i>, il faut d'abord aimer la chose,
+sympathiser avec elle<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>.»&mdash;«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux
pas la rendre trop nette, mais l'imagination est ton
&oelig;il.&mdash;L'imagination est l'organe par lequel nous percevons le
-divin<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» En langage plus simple, cela signifie que tout objet,
-animé ou inanimé, est doué de forces qui constituent sa nature et
-produisent son développement; que pour le connaître, il faut le
-recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses puissances, et que nous
-ne le comprenons tout entier qu'en sentant intérieurement toutes ses
-tendances et en <i>voyant</i> intérieurement tous ses effets. Et
-véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la nature, est le
-seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; Shakspeare
-l'avait pour instinct et G&oelig;the pour méthode. Il n'y en a point de
-si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité des
-choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
-plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à
-nous délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser
-les barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que
-Carlyle, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> étant sorti des idées officielles anglaises, a
-pénétré dans la philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour
-repenser à sa façon les découvertes germaniques et donner une théorie
+divin<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» En langage plus simple, cela signifie que tout objet,
+animé ou inanimé, est doué de forces qui constituent sa nature et
+produisent son développement; que pour le connaître, il faut le
+recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses puissances, et que nous
+ne le comprenons tout entier qu'en sentant intérieurement toutes ses
+tendances et en <i>voyant</i> intérieurement tous ses effets. Et
+véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la nature, est le
+seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; Shakspeare
+l'avait pour instinct et G&oelig;the pour méthode. Il n'y en a point de
+si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité des
+choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
+plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à
+nous délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser
+les barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que
+Carlyle, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> étant sorti des idées officielles anglaises, a
+pénétré dans la philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour
+repenser à sa façon les découvertes germaniques et donner une théorie
originale de l'homme et de l'univers.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> § 2.<br>
-SON RÔLE.</h4>
-
-<p>C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a
-étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met
-cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
-composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles
-critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand.
-Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont
-introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite
-&oelig;uvre, car c'est à une &oelig;uvre semblable que tout le monde pensant
+<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> § 2.<br>
+SON RÔLE.</h4>
+
+<p>C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a
+étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met
+cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
+composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles
+critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand.
+Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont
+introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite
+&oelig;uvre, car c'est à une &oelig;uvre semblable que tout le monde pensant
travaille aujourd'hui.</p>
<h5>I</h5>
-<p>De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge
-historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle
-peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui
-sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se
+<p>De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge
+historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle
+peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui
+sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se
propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce
-qui nous arrive <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la
-végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec
-quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
-passé. À de certains moments paraît une <i>forme</i> d'esprit originale,
-qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et
-qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement,
-infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et
+qui nous arrive <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la
+végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec
+quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
+passé. À de certains moments paraît une <i>forme</i> d'esprit originale,
+qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et
+qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement,
+infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et
trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y
-opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils
-y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement
-continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a
-donné toutes ses &oelig;uvres, la philosophie toutes ses théories, la
-science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit
-prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la
-Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté
-en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction
-universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France
+opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils
+y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement
+continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a
+donné toutes ses &oelig;uvres, la philosophie toutes ses théories, la
+science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit
+prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la
+Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté
+en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction
+universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France
et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements
-des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la
-Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec
+des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la
+Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec
Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit
-la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du
-dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de
-Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> avoir poli
-l'Europe et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin
-du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant
-engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature,
-une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce
-moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus
-original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée
+la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du
+dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de
+Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> avoir poli
+l'Europe et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin
+du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant
+engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature,
+une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce
+moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus
+original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée
et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout
-refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre
-que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se
+refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre
+que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se
rattache, comme eux, toutes les grandes &oelig;uvres de l'intelligence
-contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il
-se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il
+contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il
+se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il
est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre
-dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc,
-sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une
-destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque
-précision notre place dans le fleuve infini des événements et des
-choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des
-courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme
-d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il
+dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc,
+sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une
+destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque
+précision notre place dans le fleuve infini des événements et des
+choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des
+courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme
+d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il
nous conduit.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> II</h5>
-<p>En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées
-générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré
-que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette
+<p>En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées
+générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré
+que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette
force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est
proprement le don de <i>comprendre</i> (<i>begreifen</i>). Par lui, on trouve
-des conceptions d'ensemble (<i>begriffe</i>); on réunit sous une idée
-maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les
+des conceptions d'ensemble (<i>begriffe</i>); on réunit sous une idée
+maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les
divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les
-oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.
-C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
-faculté philosophique qui, dans toutes leurs &oelig;uvres, a imprimé son
-sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient
-bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par
-elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé
-et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de
-toute &oelig;uvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues
-intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.
-Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et
-des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était
-qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le
-sens des <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature,
-l'esprit à la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité
+oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.
+C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
+faculté philosophique qui, dans toutes leurs &oelig;uvres, a imprimé son
+sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient
+bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par
+elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé
+et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de
+toute &oelig;uvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues
+intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.
+Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et
+des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était
+qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le
+sens des <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature,
+l'esprit à la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité
originelle des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont
-fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique,
-une exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement
-neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu
-s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé
-tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie
-elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont
-construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des
-théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont
-rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont
-fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,
-ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point
-aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les
-transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à
-chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;
-ils ont été tous des critiques<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, occupés à construire ou à
-reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers
-l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres
-vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques
-qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé,
+fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique,
+une exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement
+neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu
+s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé
+tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie
+elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont
+construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des
+théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont
+rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont
+fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,
+ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point
+aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les
+transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à
+chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;
+ils ont été tous des critiques<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, occupés à construire ou à
+reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers
+l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres
+vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques
+qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé,
<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> au lieu de formules, les actions des personnages et la
musique des vers.</p>
<h5>III</h5>
-<p>De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait
-naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées
-depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du
-<i>développement</i> (<i>entwickelung</i>), qui consiste à représenter toutes
-les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte
-que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles
-manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité
-intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent
-rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement
-cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme
-que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les
-rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur
-intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le
-monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en
-eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans
-leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,
-composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à
-lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
-le temps et l'espace jusqu'à la <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> vie et la pensée, ressemble
-par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et
-immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les
-sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires,
-enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une
-plante; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies,
-les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions
-humaines comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte
-en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons
-le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à
-volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits
-des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et G&oelig;the. Ils s'en sont
-servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de
+<p>De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait
+naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées
+depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du
+<i>développement</i> (<i>entwickelung</i>), qui consiste à représenter toutes
+les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte
+que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles
+manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité
+intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent
+rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement
+cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme
+que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les
+rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur
+intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le
+monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en
+eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans
+leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,
+composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à
+lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
+le temps et l'espace jusqu'à la <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> vie et la pensée, ressemble
+par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et
+immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les
+sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires,
+enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une
+plante; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies,
+les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions
+humaines comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte
+en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons
+le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à
+volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits
+des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et G&oelig;the. Ils s'en sont
+servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de
toute chose, G&oelig;the pour se donner la vision de toute chose; ils
-s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments
-intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
-considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
+s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments
+intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
+considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
a faits au genre humain.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues
-d'ensemble a gâté ses propres &oelig;uvres par son excès. Il est rare
+<p>Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues
+d'ensemble a gâté ses propres &oelig;uvres par son excès. Il est rare
que notre esprit puisse <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> saisir les ensembles: nous sommes
-resserrés dans un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens
-n'aperçoivent que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une
-petite portée; nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre
-mémoire est courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans
-le passé ne sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ
-immense, qu'ils font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits
+resserrés dans un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens
+n'aperçoivent que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une
+petite portée; nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre
+mémoire est courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans
+le passé ne sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ
+immense, qu'ils font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits
fragments que nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer
-des causes ou employer des idées générales tellement vastes, qu'elles
-peuvent convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse
-ou à l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre
-dans les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui
-ont corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont
-abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et
-débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait
-entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
-que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée
-par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer
-jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant
-d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et
-des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un
-tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de
-discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et
-le <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> génie découlaient de la même source; une même faculté,
-démesurée et toute-puissante, produisait les découvertes et les
-erreurs. Si aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout
-surchargé qu'il est et encombré de ses &oelig;uvres, on peut le comparer
-à quelque haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a
-flamboyé infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs
-suffocantes, et où le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné
-pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé.
-Nul autre engin n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les
-scories primitives; il a fallu, pour la dompter, cette élaboration
-obstinée et cette intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes
+des causes ou employer des idées générales tellement vastes, qu'elles
+peuvent convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse
+ou à l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre
+dans les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui
+ont corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont
+abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et
+débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait
+entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
+que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée
+par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer
+jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant
+d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et
+des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un
+tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de
+discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et
+le <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> génie découlaient de la même source; une même faculté,
+démesurée et toute-puissante, produisait les découvertes et les
+erreurs. Si aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout
+surchargé qu'il est et encombré de ses &oelig;uvres, on peut le comparer
+à quelque haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a
+flamboyé infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs
+suffocantes, et où le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné
+pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé.
+Nul autre engin n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les
+scories primitives; il a fallu, pour la dompter, cette élaboration
+obstinée et cette intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes
jonchent la terre; leur poids rebute les mains qui les touchent; si on
-veut les ployer à quelque usage, elles résistent ou cassent: telles
-que les voilà, elles ne peuvent servir; et cependant telles que les
-voilà, elles sont la matière de tout outil et l'instrument de toute
-&oelig;uvre; c'est à nous de les refondre. Il faut que chaque esprit les
-reporte à sa forge, les épure, les assouplisse, les reforme et retire
-du bloc grossier le pur métal.</p>
+veut les ployer à quelque usage, elles résistent ou cassent: telles
+que les voilà, elles ne peuvent servir; et cependant telles que les
+voilà, elles sont la matière de tout outil et l'instrument de toute
+&oelig;uvre; c'est à nous de les refondre. Il faut que chaque esprit les
+reporte à sa forge, les épure, les assouplisse, les reforme et retire
+du bloc grossier le pur métal.</p>
<h5>V</h5>
<p>Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre
-foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule
-les idées qu'elle prend <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ailleurs. Ainsi l'Espagne, au
-seizième et au dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit
-la peinture et la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les
-jansénistes ont repensé dans des cadres neufs le protestantisme
-primitif. Ainsi les Français du dix-huitième siècle ont élargi et
-publié les idées libérales que les Anglais avaient appliquées ou
-proposées en religion et en politique. Il en est de même aujourd'hui.
-Les Français ne peuvent atteindre du premier coup, comme les
+foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule
+les idées qu'elle prend <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ailleurs. Ainsi l'Espagne, au
+seizième et au dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit
+la peinture et la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les
+jansénistes ont repensé dans des cadres neufs le protestantisme
+primitif. Ainsi les Français du dix-huitième siècle ont élargi et
+publié les idées libérales que les Anglais avaient appliquées ou
+proposées en religion et en politique. Il en est de même aujourd'hui.
+Les Français ne peuvent atteindre du premier coup, comme les
Allemands, les hautes conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher
-que pas à pas, en partant des idées sensibles, en s'élevant
-insensiblement aux idées abstraites, selon les méthodes progressives
+que pas à pas, en partant des idées sensibles, en s'élevant
+insensiblement aux idées abstraites, selon les méthodes progressives
et l'analyse graduelle de Condillac et de Descartes. Mais cette voie
-plus lente conduit presque aussi loin que l'autre, et par surcroît
-elle évite bien des faux pas. C'est par elle que nous parviendrons à
-corriger et à comprendre les vues de Hegel et de G&oelig;the, et si l'on
-regarde autour de soi les idées qui percent, on découvre que nous y
-arrivons déjà. Le positivisme, appuyé sur toute l'expérience moderne,
-et allégé, depuis la mort de son fondateur, de ses fantaisies sociales
-et religieuses, a repris une nouvelle vie en se réduisant à marquer la
-liaison des groupes naturels et l'enchaînement des sciences établies.
-D'autre part, l'histoire, le roman et la critique, aiguisés par les
+plus lente conduit presque aussi loin que l'autre, et par surcroît
+elle évite bien des faux pas. C'est par elle que nous parviendrons à
+corriger et à comprendre les vues de Hegel et de G&oelig;the, et si l'on
+regarde autour de soi les idées qui percent, on découvre que nous y
+arrivons déjà. Le positivisme, appuyé sur toute l'expérience moderne,
+et allégé, depuis la mort de son fondateur, de ses fantaisies sociales
+et religieuses, a repris une nouvelle vie en se réduisant à marquer la
+liaison des groupes naturels et l'enchaînement des sciences établies.
+D'autre part, l'histoire, le roman et la critique, aiguisés par les
raffinements de la culture parisienne, ont fait toucher les lois des
-événements humains; la nature s'est montrée comme un ordre de faits,
+événements humains; la nature s'est montrée comme un ordre de faits,
l'homme comme une continuation de la nature; et l'on a vu <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> un
-esprit supérieur, le plus délicat, le plus élevé qui se soit montré de
-nos jours, reprenant et modérant les divinations allemandes, exposer
-en style français tout ce que la science des mythes, des religions et
-des langues, emmagasine au delà du Rhin depuis soixante ans<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
+esprit supérieur, le plus délicat, le plus élevé qui se soit montré de
+nos jours, reprenant et modérant les divinations allemandes, exposer
+en style français tout ce que la science des mythes, des religions et
+des langues, emmagasine au delà du Rhin depuis soixante ans<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées
-générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y
-est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de
-loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi.
-L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes;
+<p>La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées
+générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y
+est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de
+loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi.
+L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes;
et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple,
-les théologiens<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, ayant voulu se représenter avec une netteté et
-une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont
-supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les
-enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs
-gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style
-a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé,
-parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant
-lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou
-morales <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> que l'érudition et les voyages peuvent rendre
+les théologiens<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, ayant voulu se représenter avec une netteté et
+une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont
+supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les
+enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs
+gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style
+a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé,
+parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant
+lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou
+morales <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> que l'érudition et les voyages peuvent rendre
sensibles, avec tous les rapprochements que la physiologie et la
-psychologie modernes peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée
-précise et prouvée, colorée et figurative<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>; ils les ont vus non pas
-à travers des idées et comme des mythes, mais face à face et comme des
-hommes. Ils ont appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si
-l'érudition allemande pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa
-solidité serait double, et aussi son prix.</p>
-
-<p>Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées
+psychologie modernes peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée
+précise et prouvée, colorée et figurative<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>; ils les ont vus non pas
+à travers des idées et comme des mythes, mais face à face et comme des
+hommes. Ils ont appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si
+l'érudition allemande pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa
+solidité serait double, et aussi son prix.</p>
+
+<p>Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées
allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise;
-c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se
+c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se
correspondent; c'est par elle que les deux nations sont s&oelig;urs. Le
-sentiment des choses intérieures (<i>insight</i>) est dans la race, et ce
+sentiment des choses intérieures (<i>insight</i>) est dans la race, et ce
sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le
-c&oelig;ur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre
-dans l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse
-qu'il en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la
-vélocité de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe
-par l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez,
-vous sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous
-pensez; votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien;
-l'intuition est une analyse achevée et vivante; les <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> poëtes
-et les prophètes, Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été
-sans le vouloir des théoriciens systématiques, et leurs visions
-renferment des conceptions générales de l'homme et de l'univers. Le
-mysticisme de Carlyle est une puissance du même genre. Il traduit en
-style poétique et religieux la philosophie allemande. Il parle comme
-Fichte «de l'idée divine du monde, de la réalité qui gît au fond de
-toute apparence.» Il parle comme G&oelig;the «de l'esprit qui tisse
-éternellement la robe vivante de la Divinité.» Il emprunte leurs
-métaphores, seulement il les prend au pied de la lettre. Il considère
-comme un être mystérieux et sublime le Dieu qu'ils considèrent comme
-une forme ou comme une loi. Il conçoit par l'exaltation, par la
-rêverie douloureuse, par le sentiment confus de l'entrelacement des
-êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent à force de
-raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, escarpé sans
-doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où s'est élancée du
-premier coup la pensée allemande. L'analyse méthodique jointe à la
-coordination des sciences positives, la critique française raffinée
-par le goût littéraire et l'observation mondaine, la critique anglaise
-appuyée sur le bon sens pratique et l'intuition positive; enfin, dans
-un recoin écarté, l'imagination sympathique et poétique, ce sont là
+c&oelig;ur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre
+dans l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse
+qu'il en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la
+vélocité de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe
+par l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez,
+vous sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous
+pensez; votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien;
+l'intuition est une analyse achevée et vivante; les <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> poëtes
+et les prophètes, Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été
+sans le vouloir des théoriciens systématiques, et leurs visions
+renferment des conceptions générales de l'homme et de l'univers. Le
+mysticisme de Carlyle est une puissance du même genre. Il traduit en
+style poétique et religieux la philosophie allemande. Il parle comme
+Fichte «de l'idée divine du monde, de la réalité qui gît au fond de
+toute apparence.» Il parle comme G&oelig;the «de l'esprit qui tisse
+éternellement la robe vivante de la Divinité.» Il emprunte leurs
+métaphores, seulement il les prend au pied de la lettre. Il considère
+comme un être mystérieux et sublime le Dieu qu'ils considèrent comme
+une forme ou comme une loi. Il conçoit par l'exaltation, par la
+rêverie douloureuse, par le sentiment confus de l'entrelacement des
+êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent à force de
+raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, escarpé sans
+doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où s'est élancée du
+premier coup la pensée allemande. L'analyse méthodique jointe à la
+coordination des sciences positives, la critique française raffinée
+par le goût littéraire et l'observation mondaine, la critique anglaise
+appuyée sur le bon sens pratique et l'intuition positive; enfin, dans
+un recoin écarté, l'imagination sympathique et poétique, ce sont là
les quatre routes par lesquelles l'esprit humain chemine aujourd'hui
-pour reconquérir les hauteurs sublimes où il s'était cru porté et
-qu'il a perdues. Ces voies mènent toutes sur la même <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> cime,
-mais à des points de vue différents. Celle où Carlyle a marché, étant
-la plus lointaine, l'a conduit vers la perspective la plus étrange. Je
-le laisserai parler lui-même; il va dire au lecteur ce qu'il a vu.</p>
+pour reconquérir les hauteurs sublimes où il s'était cru porté et
+qu'il a perdues. Ces voies mènent toutes sur la même <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> cime,
+mais à des points de vue différents. Celle où Carlyle a marché, étant
+la plus lointaine, l'a conduit vers la perspective la plus étrange. Je
+le laisserai parler lui-même; il va dire au lecteur ce qu'il a vu.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> § 3.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> § 3.<br>
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.</h4>
-<p>«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite,
-ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie,
-ayant son origine aussi dans le c&oelig;ur, et parlant au c&oelig;ur<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.»
-Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
-émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
-sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les
-exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains
-arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
-comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme
-extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du
-plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au
-delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un
+<p>«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite,
+ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie,
+ayant son origine aussi dans le c&oelig;ur, et parlant au c&oelig;ur<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.»
+Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
+émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
+sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les
+exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains
+arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
+comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme
+extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du
+plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au
+delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un
instinct surnaturels.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> I</h5>
<p>Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute
chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables
-de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour
-la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la
-vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
-qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux
-yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine
-apparition.»&mdash;«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de
-chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi
+de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour
+la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la
+vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
+qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux
+yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine
+apparition.»&mdash;«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de
+chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi
les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son
-linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de
-Dieu<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.»&mdash;«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La
-chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque
-chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
-obscurci par l'excès même de son éclat<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.... Toutes les choses
-visibles sont des emblèmes: ce que tu <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> vois n'est pas là pour
-son propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière
-n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et
-l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée
-de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les
-inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées
-comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le
-langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des
-symboles. «Ainsi, c'est par des symboles<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a> que l'homme est guidé et
-commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé
+linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de
+Dieu<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.»&mdash;«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La
+chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque
+chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
+obscurci par l'excès même de son éclat<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.... Toutes les choses
+visibles sont des emblèmes: ce que tu <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> vois n'est pas là pour
+son propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière
+n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et
+l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée
+de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les
+inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées
+comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le
+langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des
+symboles. «Ainsi, c'est par des symboles<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a> que l'homme est guidé et
+commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé
des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait
-n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible
-du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus
+n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible
+du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus
haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>
-abîmes que rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels
-flottent notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de
-notre pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
-apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Notre
-racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir,
-mais véritablement <i>nous sommes</i>. «Sache bien que les ombres du temps
-ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de
-tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour
-toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous
-nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme.
-«Ces membres<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses
-passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système
-d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
-piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux
+abîmes que rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels
+flottent notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de
+notre pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
+apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Notre
+racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir,
+mais véritablement <i>nous sommes</i>. «Sache bien que les ombres du temps
+ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de
+tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour
+toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous
+nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme.
+«Ces membres<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses
+passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système
+d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
+piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux
criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien
-nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts,
-jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> rappelle à
-notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et
-devienne le jour<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.»</p>
+nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts,
+jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> rappelle à
+notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et
+devienne le jour<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.»</p>
<p>Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est
-cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et
-vivante?» Nul ne le sait; si le c&oelig;ur le devine, l'esprit ne
-l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux
-arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de
-notre vue<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
-point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais
-son essence restera toujours sans nom<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.» Nous n'avons qu'à tomber
-à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont
-notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile,
-peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas
-habituellement vénérer et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> adorer, quand il serait le
-président de cent Sociétés royales, et quand il porterait dans sa
-seule tête toute la Mécanique céleste et toute la philosophie de
-Hegel, et l'abrégé de tous les laboratoires et de tous les
-observatoires avec leurs résultats,&mdash;n'est qu'une paire de lunettes
-derrière laquelle il n'y a point d'yeux<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Vos Instituts, vos
-Académies des sciences luttent bravement, et, parmi les myriades
-d'hiéroglyphes inextricablement entassés et entrelacés, recueillent
-par des combinaisons adroites quelques lettres en écriture vulgaire
+cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et
+vivante?» Nul ne le sait; si le c&oelig;ur le devine, l'esprit ne
+l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux
+arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de
+notre vue<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
+point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais
+son essence restera toujours sans nom<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.» Nous n'avons qu'à tomber
+à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont
+notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile,
+peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas
+habituellement vénérer et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> adorer, quand il serait le
+président de cent Sociétés royales, et quand il porterait dans sa
+seule tête toute la Mécanique céleste et toute la philosophie de
+Hegel, et l'abrégé de tous les laboratoires et de tous les
+observatoires avec leurs résultats,&mdash;n'est qu'une paire de lunettes
+derrière laquelle il n'y a point d'yeux<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Vos Instituts, vos
+Académies des sciences luttent bravement, et, parmi les myriades
+d'hiéroglyphes inextricablement entassés et entrelacés, recueillent
+par des combinaisons adroites quelques lettres en écriture vulgaire
qu'ils mettent ensemble pour en former une ou deux recettes
-économiques fort utiles dans la pratique<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>.» Croient-ils par
-hasard «que la nature n'est qu'un <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> monceau de ces sortes de
-recettes, quelque énorme livre de cuisine?» Ôte les écailles de tes
-yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime univers, dans la moindre
-de ses provinces, est, à la lettre, la cité étoilée de Dieu; qu'à
-travers chaque étoile, à travers vers chaque brin de gazon, surtout à
-travers chaque âme vivante rayonne la gloire d'un Dieu
-présent.&mdash;Génération après génération, l'humanité prend la forme d'un
-corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec une
-mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement de
-terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre
-évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements
-et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> flamboie,
-en files grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme
-inconnu. Ainsi, comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu,
-nous sortons du vide, nous nous hâtons orageusement à travers la
-terre, puis nous nous replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous?
-ô Dieu, où allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond
-pas; seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère,
-et de Dieu à Dieu<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.»</p>
+économiques fort utiles dans la pratique<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>.» Croient-ils par
+hasard «que la nature n'est qu'un <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> monceau de ces sortes de
+recettes, quelque énorme livre de cuisine?» Ôte les écailles de tes
+yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime univers, dans la moindre
+de ses provinces, est, à la lettre, la cité étoilée de Dieu; qu'à
+travers chaque étoile, à travers vers chaque brin de gazon, surtout à
+travers chaque âme vivante rayonne la gloire d'un Dieu
+présent.&mdash;Génération après génération, l'humanité prend la forme d'un
+corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec une
+mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement de
+terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre
+évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements
+et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> flamboie,
+en files grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme
+inconnu. Ainsi, comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu,
+nous sortons du vide, nous nous hâtons orageusement à travers la
+terre, puis nous nous replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous?
+ô Dieu, où allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond
+pas; seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère,
+et de Dieu à Dieu<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.»</p>
<h5>II</h5>
-<p>Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de
+<p>Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de
Milton et de Shakspeare, n'est qu'une <i>transcription</i> anglaise des
-idées allemandes. Il y a une règle fixe pour <i>transposer</i>,
-c'est-à-dire pour <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> convertir les unes dans les autres les
-idées d'un positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un
-mystique, d'un poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On
+idées allemandes. Il y a une règle fixe pour <i>transposer</i>,
+c'est-à-dire pour <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> convertir les unes dans les autres les
+idées d'un positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un
+mystique, d'un poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On
peut marquer tous les pas qui conduisent la simple conception
-philosophique à l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le
-montrent les sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez,
-une série qui a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de
-la loi on déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et
-considérer cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous
-saisirez d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon
-régulière dont la force produit la série; à mon gré, cette
-représentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus
-complète; la connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas
-jusque-là, et la connaissance est achevée quand elle est arrivée là.
-Mais au delà commencent les fantômes que l'esprit crée, et par
-lesquels il se dupe lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous
-ferez de cette force un être distinct, situé hors des prises de
-l'expérience, spirituel, principe et substance des choses sensibles.
-Voilà un être métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à
-votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et
+philosophique à l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le
+montrent les sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez,
+une série qui a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de
+la loi on déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et
+considérer cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous
+saisirez d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon
+régulière dont la force produit la série; à mon gré, cette
+représentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus
+complète; la connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas
+jusque-là, et la connaissance est achevée quand elle est arrivée là.
+Mais au delà commencent les fantômes que l'esprit crée, et par
+lesquels il se dupe lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous
+ferez de cette force un être distinct, situé hors des prises de
+l'expérience, spirituel, principe et substance des choses sensibles.
+Voilà un être métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à
+votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et
de l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste
en toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le
-mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
-l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> que
-le reste n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les
-moyens de le définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est
+mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
+l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> que
+le reste n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les
+moyens de le définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est
la source des choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le
-considérez comme un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour
-arriver à lui, une voie autre que les idées claires; vous préconisez
-le sentiment, l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous
+considérez comme un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour
+arriver à lui, une voie autre que les idées claires; vous préconisez
+le sentiment, l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous
le cherchez, comme les sectaires, douloureusement, parmi les
-prosternements et les angoisses. Par cette échelle de transformations,
-l'idée générale devient un être poétique, puis un être philosophique,
-puis un être mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et
-échauffée, se trouve changée en puritanisme anglais.</p>
+prosternements et les angoisses. Par cette échelle de transformations,
+l'idée générale devient un être poétique, puis un être philosophique,
+puis un être mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et
+échauffée, se trouve changée en puritanisme anglais.</p>
<h5>III</h5>
<p>Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique.
-Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
-encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais
-surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de
+Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
+encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais
+surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de
son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu,
-mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
-sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce
+mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
+sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce
qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui
-reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers
+reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers
<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> et le regarde aller? Est-ce que le mot <i>devoir</i> n'a pas de
sens? Faut-il dire que ce que nous appelons devoir n'est point un
-messager divin et un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur
-fabriqué avec le désir et la crainte, avec les émanations de la
-potence et le lit céleste du docteur Graham?&mdash;Le bonheur d'une
+messager divin et un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur
+fabriqué avec le désir et la crainte, avec les émanations de la
+potence et le lit céleste du docteur Graham?&mdash;Le bonheur d'une
conscience satisfaite? Est-ce que Paul de Tarse, que l'admiration des
-hommes a déclaré saint, ne sentait pas qu'il était le premier des
-pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, l'esprit joyeux, ne passait pas le
-meilleur de son temps à jouer de la lyre? Malheureux pileur de mots et
-découpeur de motifs, qui, dans ton moulin logique, possèdes un
-mécanisme pour le divin lui-même et voudrais m'extraire la vertu des
-écorces du plaisir; je te dis non<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>!» Il y a en nous un instinct
-qui dit non. Nous découvrons en nous «quelque chose de plus haut que
-l'amour du bonheur,» l'amour du sacrifice. Voilà la partie divine de
-notre âme. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
-autrement, nous resterait toujours caché. Nous perçons par elle dans
-un monde inconnu et sublime. Il y a un état extraordinaire de l'âme
-par lequel elle sort de l'égoïsme, renonce au plaisir, ne se soucie
-plus d'elle-même, adore la douleur, comprend la sainteté<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. Cet
-obscur <i>au delà</i> que les sens n'atteignent point, que la raison ne
-peut définir, que l'imagination figure comme un roi et comme une
-personne, c'est la sainteté, c'est le sublime. Le héros y habite: «Il
-y vit<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a> dans cette sphère intérieure des choses, dans le vrai, dans
-le divin, dans l'éternel qui existe toujours, invisible à la foule,
-sous le temporaire et le trivial; son être est là, sa vie est un
-fragment du c&oelig;ur immortel de la nature<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» La vertu est une
-révélation, l'héroïsme est une lumière, la conscience une philosophie,
-et l'on exprimera en abrégé ce mysticisme moral en disant que Dieu,
-pour Carlyle, est un mystère dont le seul nom est l'idéal.</p>
+hommes a déclaré saint, ne sentait pas qu'il était le premier des
+pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, l'esprit joyeux, ne passait pas le
+meilleur de son temps à jouer de la lyre? Malheureux pileur de mots et
+découpeur de motifs, qui, dans ton moulin logique, possèdes un
+mécanisme pour le divin lui-même et voudrais m'extraire la vertu des
+écorces du plaisir; je te dis non<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>!» Il y a en nous un instinct
+qui dit non. Nous découvrons en nous «quelque chose de plus haut que
+l'amour du bonheur,» l'amour du sacrifice. Voilà la partie divine de
+notre âme. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
+autrement, nous resterait toujours caché. Nous perçons par elle dans
+un monde inconnu et sublime. Il y a un état extraordinaire de l'âme
+par lequel elle sort de l'égoïsme, renonce au plaisir, ne se soucie
+plus d'elle-même, adore la douleur, comprend la sainteté<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. Cet
+obscur <i>au delà</i> que les sens n'atteignent point, que la raison ne
+peut définir, que l'imagination figure comme un roi et comme une
+personne, c'est la sainteté, c'est le sublime. Le héros y habite: «Il
+y vit<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a> dans cette sphère intérieure des choses, dans le vrai, dans
+le divin, dans l'éternel qui existe toujours, invisible à la foule,
+sous le temporaire et le trivial; son être est là, sa vie est un
+fragment du c&oelig;ur immortel de la nature<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» La vertu est une
+révélation, l'héroïsme est une lumière, la conscience une philosophie,
+et l'on exprimera en abrégé ce mysticisme moral en disant que Dieu,
+pour Carlyle, est un mystère dont le seul nom est l'idéal.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> IV</h5>
-<p>Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette
-disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en
+<p>Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette
+disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en
lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce
-christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande,
-d'une façon symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce
-qui, en bon français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre
+christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande,
+d'une façon symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce
+qui, en bon français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre
aussi, on l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues
-dissertations pour le ramener au Dieu personnel. À chaque instant il
-blesse au vif les théologiens qui font de la cause primitive un
+dissertations pour le ramener au Dieu personnel. À chaque instant il
+blesse au vif les théologiens qui font de la cause primitive un
architecte ou un administrateur. Il les choque encore bien mieux quand
-il entre dans le dogme; il considère le christianisme comme un mythe,
-dont l'essence est «l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y
-a dix-huit siècles, gît en ruines maintenant, recouvert de végétations
-parasites, habité par des créatures plaintives. Avance pourtant: dans
+il entre dans le dogme; il considère le christianisme comme un mythe,
+dont l'essence est «l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y
+a dix-huit siècles, gît en ruines maintenant, recouvert de végétations
+parasites, habité par des créatures plaintives. Avance pourtant: dans
une crypte basse, qui a pour arche des fragments qui croulent, tu
-trouveras encore l'autel et la lampe sacrée qui brûle
-éternellement<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Mais ses gardiens ne la connaissent
-plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux regards des
-hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme l'Église
-catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous faut un
-nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du <i>Tailleur</i>, l'Église
-est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la vie et
-la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et
-jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et
-s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits
-ecclésiastiques se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la
+trouveras encore l'autel et la lampe sacrée qui brûle
+éternellement<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Mais ses gardiens ne la connaissent
+plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux regards des
+hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme l'Église
+catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous faut un
+nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du <i>Tailleur</i>, l'Église
+est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la vie et
+la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et
+jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et
+s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits
+ecclésiastiques se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la
plupart d'entre eux sont devenus de simples formes creuses, des
masques sous lesquels nulle figure vivante, nul esprit n'habite
-encore, où il n'y a plus que des araignées et de sales scarabées,
-horrible amas, qui de leurs pattes tracassent à leur métier. Et ce
+encore, où il n'y a plus que des araignées et de sales scarabées,
+horrible amas, qui de leurs pattes tracassent à leur métier. Et ce
masque fixe encore sur vous ses yeux de verre, avec un lugubre
-simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, la religion s'est
-retirée de lui, et, dans des coins que nul ne remarque, elle se tisse
-silencieusement de nouveaux vêtements dans lesquels elle apparaîtra de
+simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, la religion s'est
+retirée de lui, et, dans des coins que nul ne remarque, elle se tisse
+silencieusement de nouveaux vêtements dans lesquels elle apparaîtra de
nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, ou nos
-petits-fils<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>.»&mdash;Une fois le christianisme réduit au sentiment
-<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> de l'abnégation, les autres religions reprennent par
-contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le
-christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles
-renferment toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas
-embrassées<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un
-jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble
-du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus
-grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la
-Caaba y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur
-le désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat
-bleuâtre qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au c&oelig;ur du
-sauvage Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
-Pour ce c&oelig;ur sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage
-pour aucune émotion, elle pouvait sembler un petit &oelig;il, cette
-étoile Canope, qui le regardait du plus profond de l'éternité et lui
-révélait la splendeur intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme
-lui-même, interprètent à leur façon le sentiment du divin; c'est
-pourquoi le papisme lui-même est respectable. «Qu'il dure aussi
-longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien hardi en Angleterre), «aussi
-longtemps qu'il pourra guider une vie pieuse.» On l'appelle idolâtrie,
+petits-fils<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>.»&mdash;Une fois le christianisme réduit au sentiment
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> de l'abnégation, les autres religions reprennent par
+contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le
+christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles
+renferment toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas
+embrassées<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un
+jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble
+du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus
+grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la
+Caaba y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur
+le désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat
+bleuâtre qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au c&oelig;ur du
+sauvage Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
+Pour ce c&oelig;ur sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage
+pour aucune émotion, elle pouvait sembler un petit &oelig;il, cette
+étoile Canope, qui le regardait du plus profond de l'éternité et lui
+révélait la splendeur intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme
+lui-même, interprètent à leur façon le sentiment du divin; c'est
+pourquoi le papisme lui-même est respectable. «Qu'il dure aussi
+longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien hardi en Angleterre), «aussi
+longtemps qu'il pourra guider une vie pieuse.» On l'appelle idolâtrie,
peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, sinon un symbole, une chose vue
-ou imaginée qui représente le divin? «Toutes les religions sont des
+ou imaginée qui représente le divin? «Toutes les religions sont des
symboles. Le plus rigoureux puritain a sa confession de foi; sa
-représentation intellectuelle des choses divines. Toutes les
+représentation intellectuelle des choses divines. Toutes les
croyances, les liturgies, les formes religieuses, les conceptions dont
-se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des
+se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des
choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, des idoles;
-nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et que la pire
-idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui soit
-détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne consiste
-qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, en
-profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération
-profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques
-de saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide
+nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et que la pire
+idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui soit
+détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne consiste
+qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, en
+profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération
+profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques
+de saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide
religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit
le culte, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> c'est le sentiment qui lui communique toute sa
-vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. «La seule fin<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, la
-seule essence, le seul usage de toute religion passée présente ou à
+vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. «La seule fin<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, la
+seule essence, le seul usage de toute religion passée présente ou à
venir, est de garder vivante et ardente notre conscience morale, qui
-est notre lumière intérieure. Toute religion est venue ici pour nous
-rappeler plus ou moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins
-bien, à savoir qu'il y a une différence absolument <i>infinie</i> entre un
-homme de bien et un homme méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un,
-infiniment, d'abhorrer et d'éviter l'autre infiniment, de nous
-efforcer infiniment d'être l'un et de n'être point
-l'autre<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.»&mdash;«Toute religion qui n'aboutit pas à l'action, au
+est notre lumière intérieure. Toute religion est venue ici pour nous
+rappeler plus ou moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins
+bien, à savoir qu'il y a une différence absolument <i>infinie</i> entre un
+homme de bien et un homme méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un,
+infiniment, d'abhorrer et d'éviter l'autre infiniment, de nous
+efforcer infiniment d'être l'un et de n'être point
+l'autre<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.»&mdash;«Toute religion qui n'aboutit pas à l'action, au
travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, les
-antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez
-moi, elle n'a pas de place<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Chez vous, fort bien, mais elle en
-trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de
+antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez
+moi, elle n'a pas de place<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Chez vous, fort bien, mais elle en
+trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de
cette <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> conception allemande et si large. Il y a beaucoup de
religions qui ne sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore
-qui ne sont point pratiques. Carlyle veut réduire le c&oelig;ur de
+qui ne sont point pratiques. Carlyle veut réduire le c&oelig;ur de
l'homme au sentiment anglais du devoir, et l'imagination de l'homme au
-sentiment anglais du respect. La moitié de la poésie humaine échappe à
-ses prises. Car si une portion de nous-même nous soulève jusqu'à
-l'abnégation et à la vertu, une autre portion nous emmène vers la
-jouissance et le plaisir. L'homme est païen aussi bien que chrétien;
-la nature a deux faces; plusieurs races, l'Inde, la Grèce, l'Italie
+sentiment anglais du respect. La moitié de la poésie humaine échappe à
+ses prises. Car si une portion de nous-même nous soulève jusqu'à
+l'abnégation et à la vertu, une autre portion nous emmène vers la
+jouissance et le plaisir. L'homme est païen aussi bien que chrétien;
+la nature a deux faces; plusieurs races, l'Inde, la Grèce, l'Italie
n'ont compris que la seconde, et n'ont eu pour religions que
-l'adoration de la force dévergondée et l'extase de l'imagination
+l'adoration de la force dévergondée et l'extase de l'imagination
grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme harmonieuse avec le
-culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.</p>
+culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Sa critique des &oelig;uvres littéraires a la même chaleur et la même
-violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les
-mêmes conclusions que sa critique des &oelig;uvres religieuses. Il y a
-introduit les grandes idées de Hegel et de G&oelig;the, et les a
-resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Il
-considère le poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de
-l'idée divine qui est au <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> fond de toute apparence, comme un
-révélateur de l'infini,» comme un représentant de son siècle, de sa
-nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules
-germaniques. Elles signifient que l'artiste démêle et exprime mieux
+<p>Sa critique des &oelig;uvres littéraires a la même chaleur et la même
+violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les
+mêmes conclusions que sa critique des &oelig;uvres religieuses. Il y a
+introduit les grandes idées de Hegel et de G&oelig;the, et les a
+resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Il
+considère le poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de
+l'idée divine qui est au <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> fond de toute apparence, comme un
+révélateur de l'infini,» comme un représentant de son siècle, de sa
+nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules
+germaniques. Elles signifient que l'artiste démêle et exprime mieux
que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure,
-en sorte qu'on peut extraire de son &oelig;uvre une théorie de l'homme et
-de la nature, en même temps qu'une peinture de sa race et de son
-temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses
-plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études
-sur G&oelig;the, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par
-un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature
-allemande; il s'est fait l'apôtre de G&oelig;the; il l'a loué avec une
-ferveur de néophyte jusqu'à manquer à son endroit d'adresse et de
-clairvoyance; il l'appelle héros, il présente sa vie comme un exemple
-à tous les gens de notre siècle; il ne veut point voir son paganisme,
+en sorte qu'on peut extraire de son &oelig;uvre une théorie de l'homme et
+de la nature, en même temps qu'une peinture de sa race et de son
+temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses
+plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études
+sur G&oelig;the, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par
+un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature
+allemande; il s'est fait l'apôtre de G&oelig;the; il l'a loué avec une
+ferveur de néophyte jusqu'à manquer à son endroit d'adresse et de
+clairvoyance; il l'appelle héros, il présente sa vie comme un exemple
+à tous les gens de notre siècle; il ne veut point voir son paganisme,
si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre
-contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon
-affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» une sorte de prophète;
-il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs mystiques; il a mis le
-démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté Johnson, ce brave
-pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est
+contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon
+affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» une sorte de prophète;
+il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs mystiques; il a mis le
+démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté Johnson, ce brave
+pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est
que dans une &oelig;uvre d'esprit la forme est peu de chose, le fond seul
-est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment profond, une
-conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu'il <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
-soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si
-elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées
-qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est
-dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrière-pensée
-d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a
-touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas
-besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique objet est de
-nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme
-est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts n'ont pas d'autre
-emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès
+est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment profond, une
+conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu'il <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
+soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si
+elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées
+qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est
+dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrière-pensée
+d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a
+touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas
+besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique objet est de
+nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme
+est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts n'ont pas d'autre
+emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès
Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les
-humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d'action,
-les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière
-par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va
-jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal
-et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme littéraire de l'homme
-pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé
-de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement
-dans la défroque cicéronienne, pour ne regarder que l'homme religieux
-et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des
-choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> du
-dilettantisme moderne, semble <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> mépriser les peintres, n'admet
-pas la beauté sensible. Tout entier aux écrivains, il néglige les
+humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d'action,
+les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière
+par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va
+jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal
+et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme littéraire de l'homme
+pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé
+de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement
+dans la défroque cicéronienne, pour ne regarder que l'homme religieux
+et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des
+choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> du
+dilettantisme moderne, semble <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> mépriser les peintres, n'admet
+pas la beauté sensible. Tout entier aux écrivains, il néglige les
artistes; en effet, la source des arts est le sentiment de la forme,
et les plus grands artistes, les Italiens, les Grecs, n'ont connu,
-comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la beauté de la volupté et de
-la force. De là vient encore qu'il n'a point de goût pour la
-littérature française. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce
-perpétuel souci de l'agréable et du convenable, cette architecture
-harmonieuse d'idées claires et suivies, cette peinture délicate de la
-société, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de
-prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est trop éloignée de la
-nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu'à le
-diffamer<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. «Il n'y a pas une seule grande pensée dans ses
-trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la superficie de la
-nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa mystérieuse grandeur
-infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul instant; il a
-regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, leurs
-différences et leurs oppositions<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.... Sa théorie du monde, sa
+comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la beauté de la volupté et de
+la force. De là vient encore qu'il n'a point de goût pour la
+littérature française. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce
+perpétuel souci de l'agréable et du convenable, cette architecture
+harmonieuse d'idées claires et suivies, cette peinture délicate de la
+société, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de
+prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est trop éloignée de la
+nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu'à le
+diffamer<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. «Il n'y a pas une seule grande pensée dans ses
+trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la superficie de la
+nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa mystérieuse grandeur
+infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul instant; il a
+regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, leurs
+différences et leurs oppositions<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.... Sa théorie du monde, sa
<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine,
-pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non
-pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec
+pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non
+pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec
une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour
-lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les
-soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre
-insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre
-l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de
-saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable
+lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les
+soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre
+insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre
+l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de
+saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable
et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un
-but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de
-réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La
-force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais
-petite et <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> à quelques égards de basse espèce. Seulement il en
-fait usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse,
-il avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras
-robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être
-détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en
+but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de
+réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La
+force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais
+petite et <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> à quelques égards de basse espèce. Seulement il en
+fait usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse,
+il avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras
+robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être
+détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en
emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un
-jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce
-quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que
+jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce
+quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que
j'essaye de tracer ici.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans;
-dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous
-commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les
-Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous
-travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter
-Racine. G&oelig;the, le maître de tous les esprits modernes, a bien su
-goûter tous les deux<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>. Il faut que le critique à son âme naturelle
-et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que
-sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou
-étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre
-<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu
-où nous vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets
-eux-mêmes à travers les apparences passagères dont notre caractère et
-notre siècle ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde
-avec des lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut
-atteindre la vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte
-que la structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit.
-Jusqu'ici nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les
+<p>Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans;
+dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous
+commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les
+Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous
+travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter
+Racine. G&oelig;the, le maître de tous les esprits modernes, a bien su
+goûter tous les deux<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>. Il faut que le critique à son âme naturelle
+et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que
+sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou
+étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu
+où nous vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets
+eux-mêmes à travers les apparences passagères dont notre caractère et
+notre siècle ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde
+avec des lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut
+atteindre la vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte
+que la structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit.
+Jusqu'ici nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les
choses sont vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin
-qu'elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être
+qu'elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être
de mauvaise foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous
-découvrons que la couleur n'est point dans les objets, mais en
-nous-mêmes; nous pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous;
-nous reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu,
-vert ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de
-lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le
-vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la
-teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter,
-construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour
-nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait G&oelig;the, je suis
-polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste;
-et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.»
+découvrons que la couleur n'est point dans les objets, mais en
+nous-mêmes; nous pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous;
+nous reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu,
+vert ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de
+lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le
+vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la
+teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter,
+construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour
+nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait G&oelig;the, je suis
+polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste;
+et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.»
En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> nous
montrent toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important,
c'est d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune
d'elles au moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui
-lui est particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes
-mouvantes et poétiques, l'optique ne constate que des changements
-régis par une loi.</p>
+lui est particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes
+mouvantes et poétiques, l'optique ne constate que des changements
+régis par une loi.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> § 4.<br>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> § 4.<br>
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.</h4>
<h5>I.</h5>
-<p>«L'histoire universelle<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, dit Carlyle, l'histoire de ce que
+<p>«L'histoire universelle<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, dit Carlyle, l'histoire de ce que
l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands
-hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des
-peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un
-sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris
-ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que
-nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel
-extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui
-ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de
-l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.» Quels
-qu'ils soient, poëtes, réformateurs; <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> écrivains, hommes
-d'action, révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le
-héros est un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des
-nouvelles pour nous.... Il vient de la substance intérieure des
+hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des
+peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un
+sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris
+ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que
+nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel
+extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui
+ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de
+l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.» Quels
+qu'ils soient, poëtes, réformateurs; <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> écrivains, hommes
+d'action, révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le
+héros est un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des
+nouvelles pour nous.... Il vient de la substance intérieure des
choses. Il y vit et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il
-vient du c&oelig;ur du monde, de la réalité primordiale des choses;
+vient du c&oelig;ur du monde, de la réalité primordiale des choses;
l'inspiration du Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et
-véritablement ce qu'il prononce est une sorte de révélation<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» En
-vain l'ignorance de son siècle et ses propres imperfections altèrent
-la pureté de sa vision originale; il atteint toujours quelque vérité
-immuable et vivifiante; c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et
-c'est par cette vérité qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est
-immortel et efficace<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. «Les &oelig;uvres d'un homme, quand vous les
-enseveliriez dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de
-tous les hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr.
-Ce qu'il y avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie,
-cela précisément est <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> ajouté aux éternités, cela subsiste pour
+véritablement ce qu'il prononce est une sorte de révélation<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» En
+vain l'ignorance de son siècle et ses propres imperfections altèrent
+la pureté de sa vision originale; il atteint toujours quelque vérité
+immuable et vivifiante; c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et
+c'est par cette vérité qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est
+immortel et efficace<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. «Les &oelig;uvres d'un homme, quand vous les
+enseveliriez dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de
+tous les hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr.
+Ce qu'il y avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie,
+cela précisément est <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> ajouté aux éternités, cela subsiste pour
toujours comme une nouvelle et divine portion de la somme des
-choses<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure
-et à toutes les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la
-religion est fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce
-proprement que la loyauté<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> qui est le souffle vital de toute
-société, sinon une émanation du culte des héros, une admiration
-soumise pour ceux qui sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds
-même de l'homme. Il subsiste aujourd'hui même dans cet âge de
-nivellement et de destruction. «Je vois dans cette indestructibilité
-du culte de l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle
-les ruines confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent
-tomber.»</p>
+choses<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure
+et à toutes les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la
+religion est fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce
+proprement que la loyauté<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> qui est le souffle vital de toute
+société, sinon une émanation du culte des héros, une admiration
+soumise pour ceux qui sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds
+même de l'homme. Il subsiste aujourd'hui même dans cet âge de
+nivellement et de destruction. «Je vois dans cette indestructibilité
+du culte de l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle
+les ruines confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent
+tomber.»</p>
<h5>II</h5>
-<p>Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et
-épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute
-nation, toute période, toute civilisation a son <i>idée</i>, c'est-à-dire
-son trait principal, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> duquel tous les autres dérivent; en
+<p>Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et
+épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute
+nation, toute période, toute civilisation a son <i>idée</i>, c'est-à-dire
+son trait principal, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> duquel tous les autres dérivent; en
sorte que la philosophie, la religion, les arts et les m&oelig;urs,
-toutes les parties de la pensée et de l'action peuvent être déduites
-de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et
-à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un
-sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever
-de sortir du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a
-besoin de donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à
-son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.</p>
-
-<p>Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,
-selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est
-compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception
-originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
-héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là
-Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de
-ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
-dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout
-indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars
-qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les
-événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il
+toutes les parties de la pensée et de l'action peuvent être déduites
+de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et
+à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un
+sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever
+de sortir du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a
+besoin de donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à
+son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.</p>
+
+<p>Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,
+selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est
+compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception
+originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
+héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là
+Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de
+ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
+dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout
+indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars
+qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les
+événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il
a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui
-rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les &oelig;uvres
-de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
-naissante, celles qui enchaînent les savantes inventions des
-Constitutions modernes aux fureurs désordonnées de la barbarie
-primitive<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. «Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lèvres
-serrées, qui défiaient le sauvage Océan avec ses monstres, et tous les
-hommes et toutes les choses, ont été les ancêtres de nos Blakes et de
-nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Normandie, a une part à cette
-heure-ci dans le gouvernement de l'Angleterre<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.»&mdash;«S'il n'y avait
-pas eu de sauvages saints Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il
+rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les &oelig;uvres
+de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
+naissante, celles qui enchaînent les savantes inventions des
+Constitutions modernes aux fureurs désordonnées de la barbarie
+primitive<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. «Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lèvres
+serrées, qui défiaient le sauvage Océan avec ses monstres, et tous les
+hommes et toutes les choses, ont été les ancêtres de nos Blakes et de
+nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Normandie, a une part à cette
+heure-ci dans le gouvernement de l'Angleterre<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.»&mdash;«S'il n'y avait
+pas eu de sauvages saints Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il
n'y aurait point eu un harmonieux Dante. Le rude effort pratique en
-Scandinavie et ailleurs, depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis
-Ulfila jusqu'à Cranmer, a rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte
-avec tout son charme, qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement
-définitif de la Réforme ou de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus,
-le poëte accompli, je le remarque souvent, est un symptôme que son
-époque elle-même vient d'atteindre la perfection <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> et se
+Scandinavie et ailleurs, depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis
+Ulfila jusqu'à Cranmer, a rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte
+avec tout son charme, qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement
+définitif de la Réforme ou de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus,
+le poëte accompli, je le remarque souvent, est un symptôme que son
+époque elle-même vient d'atteindre la perfection <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> et se
trouve accomplie, qu'avant longtemps on aura besoin d'une nouvelle
-époque et de nouveaux réformateurs. Car chaque âge a son théorème ou
-représentation spirituelle de l'univers.» Ses grandes &oelig;uvres
-poétiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette idée
-maîtresse; l'historien se sert d'elle pour retrouver le sentiment
+époque et de nouveaux réformateurs. Car chaque âge a son théorème ou
+représentation spirituelle de l'univers.» Ses grandes &oelig;uvres
+poétiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette idée
+maîtresse; l'historien se sert d'elle pour retrouver le sentiment
primitif qui les engendre et pour former la conception d'ensemble qui
les unit.</p>
<h5>III</h5>
-<p>De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment
-héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit
+<p>De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment
+héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit
s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des
-révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en
-lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie
+révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en
+lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie
humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que
-l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des
-déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
-et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par
-une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une
-âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se
-dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de
-l'héroïsme.&mdash;Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car
+l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des
+déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
+et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par
+une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une
+âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se
+dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de
+l'héroïsme.&mdash;Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car
<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> les hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes
-émotions. Le premier et souverain moteur d'une révolution
-extraordinaire est un sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu
-paraître et s'enfler une passion exaltée et toute-puissante qui a
-rompu les digues anciennes et lancé le courant des choses dans un
-nouveau lit. Tout part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez
-de côté les formules métaphysiques et les considérations politiques,
-et regardez l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu,
-oubliez les explications abstraites, et observez les âmes passionnées.
-Une révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est
-ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa
+émotions. Le premier et souverain moteur d'une révolution
+extraordinaire est un sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu
+paraître et s'enfler une passion exaltée et toute-puissante qui a
+rompu les digues anciennes et lancé le courant des choses dans un
+nouveau lit. Tout part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez
+de côté les formules métaphysiques et les considérations politiques,
+et regardez l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu,
+oubliez les explications abstraites, et observez les âmes passionnées.
+Une révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est
+ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa
source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,
les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle
-proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions
+proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions
capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer
-le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide
-infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans
-leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.
-Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme
-d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
-conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme
-pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
-de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint
-<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la
-décadence romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de
+le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide
+infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans
+leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.
+Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme
+d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
+conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme
+pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
+de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la
+décadence romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de
psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes
sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions
-l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par
-métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à
-Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander
-quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
-demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour
-source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui
-imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur
+l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par
+métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à
+Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander
+quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
+demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour
+source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui
+imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur
historien du puritanisme est un puritain.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Cette histoire de Cromwell, son chef-d'&oelig;uvre, n'est qu'une réunion
-de lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.
+<p>Cette histoire de Cromwell, son chef-d'&oelig;uvre, n'est qu'une réunion
+de lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.
L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires
-constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu
-faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des
-puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son
-récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui
-aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
-jour y aurait ajouté des réflexions, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> des interprétations, des
-notes et des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin
-nous voilà face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous
+constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu
+faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des
+puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son
+récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui
+aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
+jour y aurait ajouté des réflexions, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> des interprétations, des
+notes et des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin
+nous voilà face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous
pouvons entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action
-les circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente,
+les circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente,
au conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume;
-tout le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi
+tout le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi
grande que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque
-de documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte
-et sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la
-fois nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos
-affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur
-la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un
+de documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte
+et sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la
+fois nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos
+affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur
+la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un
choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire
-pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles
-narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en
-lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après
-lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les
-choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe
-oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je
-puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
-sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà
-qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
+pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles
+narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en
+lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après
+lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les
+choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe
+oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je
+puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
+sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà
+qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
prenions pour un fanatique disputeur et <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> odieux. Nous
-considérions ces puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et
-à scrupules. Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons
-dans ces âmes; nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il
-y a là un grand sentiment.&mdash;Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui
+considérions ces puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et
+à scrupules. Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons
+dans ces âmes; nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il
+y a là un grand sentiment.&mdash;Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui
est la parfaite justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence
-porterait-il sur moi?&mdash;Voilà l'idée originelle qui a fait les
-puritains, et par eux la révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la
-différence qu'il y a entre le bien et le mal avait rempli pour eux
-tout le temps et tout l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux
-par un ciel et un enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils
-se sont examinés à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont
-conçu le modèle sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en
-sont imbus; ils ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les
-préoccupations mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont
-pris en horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se
-pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,
-et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout
-souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous
-moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il
+porterait-il sur moi?&mdash;Voilà l'idée originelle qui a fait les
+puritains, et par eux la révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la
+différence qu'il y a entre le bien et le mal avait rempli pour eux
+tout le temps et tout l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux
+par un ciel et un enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils
+se sont examinés à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont
+conçu le modèle sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en
+sont imbus; ils ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les
+préoccupations mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont
+pris en horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se
+pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,
+et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout
+souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous
+moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il
y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres
-gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur c&oelig;ur à un
-Dieu sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux
-que la façon de l'adorer<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> «Supposez qu'il s'agisse pour
-vous d'un intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue
-muette par l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon
-l'exprimer, en sorte qu'elle préfère le silence à toute expression
+gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur c&oelig;ur à un
+Dieu sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux
+que la façon de l'adorer<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> «Supposez qu'il s'agisse pour
+vous d'un intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue
+muette par l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon
+l'exprimer, en sorte qu'elle préfère le silence à toute expression
possible, que diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer
-à votre place au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier
-décorateur?&mdash;Cet homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de
-lui-même!&mdash;Vous avez perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé,
-vous n'avez pas même de larmes; un importun, avec toutes sortes
-d'importunités, vous offre de célébrer pour lui des jeux funéraires à
-la façon des anciens Grecs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>!» Voilà ce qui a soulevé la
-révolution, et non la taxe des vaisseaux ou toute autre vexation
-politique: «Vous pouvez me prendre ma bourse, mais non anéantir mon
-âme. Mon âme est à Dieu et à moi<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.»&mdash;Et le même sentiment qui les
+à votre place au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier
+décorateur?&mdash;Cet homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de
+lui-même!&mdash;Vous avez perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé,
+vous n'avez pas même de larmes; un importun, avec toutes sortes
+d'importunités, vous offre de célébrer pour lui des jeux funéraires à
+la façon des anciens Grecs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>!» Voilà ce qui a soulevé la
+révolution, et non la taxe des vaisseaux ou toute autre vexation
+politique: «Vous pouvez me prendre ma bourse, mais non anéantir mon
+âme. Mon âme est à Dieu et à moi<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.»&mdash;Et le même sentiment qui les
a faits rebelles les a faits vainqueurs<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>. On ne comprenait
-<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> pas comment la discipline avait pu subsister dans une armée
-où un caporal inspiré gourmandait un colonel tiède. On trouvait
-étrange que des généraux qui cherchaient en pleurant le Seigneur
-eussent appris dans la Bible l'administration et la stratégie. On
-s'étonnait que des fous eussent été des hommes d'affaires. C'est
-qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes d'affaires; toute la
-différence entre eux et les gens pratiques que nous connaissons, c'est
-qu'ils avaient une conscience: cette conscience était leur flamme: le
-mysticisme et les rêves n'en étaient que la fumée. Ils cherchaient le
-vrai, le juste, et leurs longues prières, leurs prédications nasales,
+<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> pas comment la discipline avait pu subsister dans une armée
+où un caporal inspiré gourmandait un colonel tiède. On trouvait
+étrange que des généraux qui cherchaient en pleurant le Seigneur
+eussent appris dans la Bible l'administration et la stratégie. On
+s'étonnait que des fous eussent été des hommes d'affaires. C'est
+qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes d'affaires; toute la
+différence entre eux et les gens pratiques que nous connaissons, c'est
+qu'ils avaient une conscience: cette conscience était leur flamme: le
+mysticisme et les rêves n'en étaient que la fumée. Ils cherchaient le
+vrai, le juste, et leurs longues prières, leurs prédications nasales,
leurs citations bibliques, leurs larmes, leurs angoisses, ne font que
-marquer la sincérité et l'ardeur avec lesquelles ils s'y portaient.
-Ils lisaient leur devoir en eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y
-aider. Au besoin, ils la violentaient quand ils voulaient vérifier par
+marquer la sincérité et l'ardeur avec lesquelles ils s'y portaient.
+Ils lisaient leur devoir en eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y
+aider. Au besoin, ils la violentaient quand ils voulaient vérifier par
des textes les suggestions de leur propre c&oelig;ur. C'est ce sentiment
-du devoir qui les réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur
-discipline, leur courage et leur audace, qui souleva jusqu'à
-l'héroïsme antique Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes
-les actions décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les
-succès extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du
+du devoir qui les réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur
+discipline, leur courage et leur audace, qui souleva jusqu'à
+l'héroïsme antique Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes
+les actions décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les
+succès extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du
roi, la purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la
protection du protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont
-les véritables héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief
-les caractères originels et <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> les plus nobles traits de
-l'Angleterre, la piété pratique, le gouvernement de la conscience, la
-volonté virile, l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à
+les véritables héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief
+les caractères originels et <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> les plus nobles traits de
+l'Angleterre, la piété pratique, le gouvernement de la conscience, la
+volonté virile, l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à
travers la corruption des Stuarts et l'amollissement des m&oelig;urs
modernes, par l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par
-l'opiniâtreté du travail, par la revendication du droit, par la
-résistance à l'oppression, par la conquête de la liberté, par la
-répression du vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les
-États-Unis; ils fondent aujourd'hui, par leurs descendants,
-l'Australie et colonisent le monde. Carlyle est si bien leur frère,
-qu'il excuse ou admire leurs excès, l'exécution du roi, la mutilation
-du Parlement, leur intolérance, leur inquisition, le despotisme de
-Cromwell, la théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et
-ne juge le passé ou le présent que d'après eux.</p>
+l'opiniâtreté du travail, par la revendication du droit, par la
+résistance à l'oppression, par la conquête de la liberté, par la
+répression du vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les
+États-Unis; ils fondent aujourd'hui, par leurs descendants,
+l'Australie et colonisent le monde. Carlyle est si bien leur frère,
+qu'il excuse ou admire leurs excès, l'exécution du roi, la mutilation
+du Parlement, leur intolérance, leur inquisition, le despotisme de
+Cromwell, la théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et
+ne juge le passé ou le présent que d'après eux.</p>
<h5>V</h5>
-<p>C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.
-Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes
-raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière
+<p>C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.
+Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes
+raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière
de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y
-trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le
-gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent
-seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de
-tout cela ne se rencontrait dans la société française<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. La
-philosophie qui a produit et conduit la révolution était simplement
-destructive, proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux
-doivent tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles,
-il n'y a rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme,
-empruntée à Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à
-peu près aussi opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les
-m&oelig;urs en vogue étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue
-était la promesse du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux,
-sensualité, voilà les ressorts de cette réforme. On déchaîna les
-instincts et l'on renversa les barrières. On remplaça l'autorité
-corrompue par l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une
-jacquerie de paysans abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La
-destruction accomplie, restèrent les cinq sens inassouvis, et le
-sixième sens insatiable, la vanité; toute la nature démoniaque de
-l'homme apparut,» et avec elle le cannibalisme<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.»&mdash;Ajoutez donc
-le bien à côté du mal, et marquez <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> les vertus à côté des
-vices! Ces sceptiques croyaient à la vérité prouvée, et ne voulaient
-qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens ne fondaient la société que sur
-la justice, et risquaient leur vie plutôt que de renoncer à un
-théorème établi. Ces épicuriens embrassaient dans leurs sympathies
-l'humanité tout entière. Ces furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans
-pain, sans habits, se battaient à la frontière pour des intérêts
-humanitaires et des principes abstraits. La générosité et
-l'enthousiasme ont abondé ici comme chez vous; reconnaissez-les sous
-une forme qui n'est point la vôtre. Ils sont dévoués à la vérité
-abstraite comme vos puritains à la vérité divine; ils ont suivi la
+trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le
+gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent
+seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de
+tout cela ne se rencontrait dans la société française<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. La
+philosophie qui a produit et conduit la révolution était simplement
+destructive, proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux
+doivent tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles,
+il n'y a rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme,
+empruntée à Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à
+peu près aussi opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les
+m&oelig;urs en vogue étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue
+était la promesse du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux,
+sensualité, voilà les ressorts de cette réforme. On déchaîna les
+instincts et l'on renversa les barrières. On remplaça l'autorité
+corrompue par l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une
+jacquerie de paysans abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La
+destruction accomplie, restèrent les cinq sens inassouvis, et le
+sixième sens insatiable, la vanité; toute la nature démoniaque de
+l'homme apparut,» et avec elle le cannibalisme<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.»&mdash;Ajoutez donc
+le bien à côté du mal, et marquez <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> les vertus à côté des
+vices! Ces sceptiques croyaient à la vérité prouvée, et ne voulaient
+qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens ne fondaient la société que sur
+la justice, et risquaient leur vie plutôt que de renoncer à un
+théorème établi. Ces épicuriens embrassaient dans leurs sympathies
+l'humanité tout entière. Ces furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans
+pain, sans habits, se battaient à la frontière pour des intérêts
+humanitaires et des principes abstraits. La générosité et
+l'enthousiasme ont abondé ici comme chez vous; reconnaissez-les sous
+une forme qui n'est point la vôtre. Ils sont dévoués à la vérité
+abstraite comme vos puritains à la vérité divine; ils ont suivi la
philosophie comme vos puritains la religion; ils ont eu pour but le
salut universel comme vos puritains le salut personnel. Ils ont
-combattu le mal dans la société comme vos puritains dans l'âme. Ils
-ont été généreux comme vos puritains vertueux. Ils ont eu comme eux
-un héroïsme, mais sympathique, sociable, prompt à la <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>
-propagande, et qui a réformé l'Europe pendant que le vôtre ne servait
-qu'à vous.</p>
+combattu le mal dans la société comme vos puritains dans l'âme. Ils
+ont été généreux comme vos puritains vertueux. Ils ont eu comme eux
+un héroïsme, mais sympathique, sociable, prompt à la <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>
+propagande, et qui a réformé l'Europe pendant que le vôtre ne servait
+qu'à vous.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution
-française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié
-Dieu<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la
-substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à
-l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
-univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur,
-la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de
-correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables
-de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut
-trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il
-n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient
-et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
-nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du <i>plus grand
-bonheur possible</i>, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa
+<p>Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution
+française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié
+Dieu<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la
+substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à
+l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
+univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur,
+la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de
+correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables
+de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut
+trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il
+n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient
+et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
+nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du <i>plus grand
+bonheur possible</i>, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa
coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge
-astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à
-formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>
-la partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui
-menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui
-qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses
-racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers,
-avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde
-gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
+astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à
+formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>
+la partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui
+menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui
+qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses
+racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers,
+avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde
+gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous
-posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
-L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui
-empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
-meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises,
-les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des
-remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa
-lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.»
+posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
+L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui
+empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
+meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises,
+les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des
+remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa
+lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.»
<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou
-sceptiques. Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux
-vérités grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à
-demi, par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions
+sceptiques. Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux
+vérités grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à
+demi, par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions
morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons
-perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au
-centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de
-notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes
-expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de
-jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou
+perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au
+centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de
+notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes
+expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de
+jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou
dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste,
-mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de
+mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de
divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels,
-des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> avons
-des gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du
-savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien
-nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre
-enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés
-coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises
+des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> avons
+des gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du
+savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien
+nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre
+enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés
+coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises
affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie
-des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de
+des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de
revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande
-préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
-sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
-maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre
-constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien,
-il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement
-est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour
-arriver à faire du bruit<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Sous cette mince enveloppe de
-conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie
-irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir
+préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
+sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
+maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre
+constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien,
+il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement
+est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour
+arriver à faire du bruit<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Sous cette mince enveloppe de
+conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie
+irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir
vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre
-arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a> sans ouvrage
-vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances
-de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim,
-oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la
-débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y
-agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du
-devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle
-ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait
-découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
-capables<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
-de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré
-son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.</p>
+arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a> sans ouvrage
+vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances
+de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim,
+oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la
+débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y
+agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du
+devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle
+ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait
+découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
+capables<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
+de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré
+son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> VII</h5>
-<p>Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie
-enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
-fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui
-présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
-société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine
-n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
-L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration;
-les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les
+<p>Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie
+enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
+fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui
+présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
+société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine
+n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
+L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration;
+les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les
Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de
-l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit
+l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit
positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas
-stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans
-danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini
-par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété
-chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé
-l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de
-l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie
-voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la
-bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la
+stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans
+danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini
+par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété
+chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé
+l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de
+l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie
+voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la
+bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la
stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des
intervalles: le mysticisme est bon, mais quand <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> il est court.
-Ce sont les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes;
-il faut de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes
-obligé de chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des
+Ce sont les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes;
+il faut de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes
+obligé de chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des
sauveurs. Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en
-sont tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet
-égard, Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins
-de génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
-pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette
-philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante
-et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient
-volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux
-prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide
+sont tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet
+égard, Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins
+de génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
+pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette
+philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante
+et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient
+volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux
+prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide
esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et
que personne ne remplacera.</p>
@@ -7271,2898 +7231,2898 @@ que personne ne remplacera.</p>
<div class="toc">
<ul class="none">
<li class="min2em">I. La philosophie en Angleterre. &mdash; Organisation de la science
- positive. &mdash; Absence des idées générales.</li>
+ positive. &mdash; Absence des idées générales.</li>
-<li class="min2em">II. Pourquoi la métaphysique manque. &mdash; Autorité de la religion.</li>
+<li class="min2em">II. Pourquoi la métaphysique manque. &mdash; Autorité de la religion.</li>
-<li class="min2em">III. Indices et éclats de la pensée libre. &mdash; L'exégèse nouvelle.
- &mdash; Stuart Mill. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Son genre d'esprit. &mdash; À
+<li class="min2em">III. Indices et éclats de la pensée libre. &mdash; L'exégèse nouvelle.
+ &mdash; Stuart Mill. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Son genre d'esprit. &mdash; À
quelle famille de philosophes il appartient. &mdash; Valeur des
- spéculations supérieures dans la civilisation humaine.</li>
+ spéculations supérieures dans la civilisation humaine.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 1.<br>
+<p class="center">§ 1.<br>
EXPOSITION.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Objet de la logique. &mdash; En quoi elle se distingue de la
- psychologie et de la métaphysique.</li>
+ psychologie et de la métaphysique.</li>
<li class="min2em">II. Ce que c'est qu'un jugement. &mdash; Ce que nous connaissons du
- monde extérieur et du monde intérieur. &mdash; Tout l'effort de la
- science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.</li>
+ monde extérieur et du monde intérieur. &mdash; Tout l'effort de la
+ science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.</li>
-<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; En quoi cette théorie est
- importante. &mdash; Réfutation de l'ancienne théorie. &mdash; Il n'y a pas
- de définitions des choses, mais des définitions des noms.</li>
+<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; En quoi cette théorie est
+ importante. &mdash; Réfutation de l'ancienne théorie. &mdash; Il n'y a pas
+ de définitions des choses, mais des définitions des noms.</li>
-<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; Théorie ordinaire. Réfutation. &mdash;
+<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; Théorie ordinaire. Réfutation. &mdash;
Quelle est dans un raisonnement la partie probante.</li>
-<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Théorie ordinaire. Réfutation. &mdash; Les
- axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.</li>
+<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Théorie ordinaire. Réfutation. &mdash; Les
+ axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.</li>
-<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; La cause d'un fait n'est que son
- antécédent <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> invariable. &mdash; L'expérience seule prouve la
- stabilité des lois de la nature. &mdash; En quoi consiste une loi. &mdash;
- Par quelles méthodes on découvre les lois. &mdash; La méthode des
- concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
- la méthode des variations concomitantes.</li>
+<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; La cause d'un fait n'est que son
+ antécédent <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> invariable. &mdash; L'expérience seule prouve la
+ stabilité des lois de la nature. &mdash; En quoi consiste une loi. &mdash;
+ Par quelles méthodes on découvre les lois. &mdash; La méthode des
+ concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
+ la méthode des variations concomitantes.</li>
-<li class="min2em">VII. Exemple et applications. &mdash; Théorie de la rosée.</li>
+<li class="min2em">VII. Exemple et applications. &mdash; Théorie de la rosée.</li>
-<li class="min2em">VIII. La méthode de déduction. &mdash; Son domaine. &mdash; Ses procédés.</li>
+<li class="min2em">VIII. La méthode de déduction. &mdash; Son domaine. &mdash; Ses procédés.</li>
-<li class="min2em">IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
- déduction. &mdash; Emploi ancien de la première. &mdash; Emploi moderne de
- la seconde. &mdash; Sciences qui réclament la première. &mdash; Sciences
- qui réclament la seconde. &mdash; Caractère positif de l'&oelig;uvre de
- Mill. &mdash; Lignée de ses prédécesseurs.</li>
+<li class="min2em">IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
+ déduction. &mdash; Emploi ancien de la première. &mdash; Emploi moderne de
+ la seconde. &mdash; Sciences qui réclament la première. &mdash; Sciences
+ qui réclament la seconde. &mdash; Caractère positif de l'&oelig;uvre de
+ Mill. &mdash; Lignée de ses prédécesseurs.</li>
<li class="min2em">X. Limites de notre science. &mdash; Il n'est pas certain que tous les
- événements arrivent selon des lois. &mdash; Le hasard dans la nature.</li>
+ événements arrivent selon des lois. &mdash; Le hasard dans la nature.</li>
</ul>
-<p class="center">§ 2.<br>
+<p class="center">§ 2.<br>
DISCUSSION.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. &mdash;
Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. &mdash; Quelle
- faculté ouvre le monde des causes.</li>
+ faculté ouvre le monde des causes.</li>
<li class="min2em">II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
- et des lois. &mdash; Nature de l'abstraction. &mdash; Rôle de l'abstraction
+ et des lois. &mdash; Nature de l'abstraction. &mdash; Rôle de l'abstraction
dans la science.</li>
-<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; Elle est l'exposé des abstraits
- générateurs.</li>
+<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; Elle est l'exposé des abstraits
+ générateurs.</li>
-<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; La partie probante du raisonnement
+<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; La partie probante du raisonnement
est une loi abstraite.</li>
-<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Les axiomes sont des relations
- d'abstraits. &mdash; Ils se ramènent à l'axiome d'identité.</li>
+<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Les axiomes sont des relations
+ d'abstraits. &mdash; Ils se ramènent à l'axiome d'identité.</li>
-<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; Ses procédés sont des éliminations
+<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; Ses procédés sont des éliminations
ou abstractions.</li>
-<li class="min2em">VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et
+<li class="min2em">VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et
l'abstraction. &mdash; Les deux grandes apparences des choses, les
faits sensibles et les lois abstraites. &mdash; Pourquoi nous devons
- passer des premiers aux secondes. &mdash; Sens et portée de l'axiome
+ passer des premiers aux secondes. &mdash; Sens et portée de l'axiome
des causes.</li>
-<li class="min2em">VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. &mdash;
- Erreur de la métaphysique allemande. &mdash; Elle a négligé la part du
+<li class="min2em">VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. &mdash;
+ Erreur de la métaphysique allemande. &mdash; Elle a négligé la part du
hasard et les perturbations locales. &mdash; Ce qu'une fourmi
- philosophe pourrait <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> savoir. &mdash; Idée et limites d'une
- métaphysique. &mdash; Position de la métaphysique chez les trois
- nations pensantes. &mdash; Une matinée à Oxford.</li>
+ philosophe pourrait <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> savoir. &mdash; Idée et limites d'une
+ métaphysique. &mdash; Position de la métaphysique chez les trois
+ nations pensantes. &mdash; Une matinée à Oxford.</li>
</ul>
</div>
<h5>I</h5>
-<p>J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la <i>British
-Association for the advancement of learning</i>, et j'y avais trouvé,
-parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais,
+<p>J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la <i>British
+Association for the advancement of learning</i>, et j'y avais trouvé,
+parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais,
homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le
-soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de
+soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de
petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y
-assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines
-d'enthousiasme, elles chantèrent <i>God save the Queen</i>. J'admirais ce
-zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces
-souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au
-travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien
-construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant
+assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines
+d'enthousiasme, elles chantèrent <i>God save the Queen</i>. J'admirais ce
+zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces
+souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au
+travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien
+construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant
dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes
-rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces
-savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me
-semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs
-procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées
-générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir,
-sous sa lampe, dans ce grand silence <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui enveloppe là-bas une
+rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces
+savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me
+semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs
+procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées
+générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir,
+sous sa lampe, dans ce grand silence <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui enveloppe là-bas une
ville universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.</p>
<h5>II</h5>
<p>Un jour, je lui dis:&mdash;La philosophie vous manque, j'entends celle que
-les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous
-n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême,
+les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous
+n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême,
et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est
le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je
-vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il
+vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il
est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes
-les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes
-dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce
-haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il
-produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans.
-Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater
-ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas
-l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et
-d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation
-de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le
-dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon
-voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable;
+les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes
+dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce
+haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il
+produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans.
+Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater
+ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas
+l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et
+d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation
+de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le
+dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon
+voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable;
sinon, on a vu le juge <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> renvoyer le plaignant, lui refuser
-justice et l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous
+justice et l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous
lisons dans vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons
-la mention obligée de la divine Providence; cette mention arrive
-mécaniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième
-page d'un discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période
-pieuse ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication
-au parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces
-pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement
-celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie
+la mention obligée de la divine Providence; cette mention arrive
+mécaniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième
+page d'un discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période
+pieuse ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication
+au parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces
+pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement
+celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie
plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et
-la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres.
-Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous
-révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes
-attachés de c&oelig;ur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la
+la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres.
+Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous
+révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes
+attachés de c&oelig;ur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la
constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux
-parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux
-questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de
+parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux
+questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de
laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des
-coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le
-mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.</p>
+coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le
+mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> III</h5>
-<p>&mdash;Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
-voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez
-nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par
-exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de
-l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a
-disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, <i>Essays and
-Reviews</i>; vos libertés philosophiques du dernier siècle, les
-conclusions récentes de la géologie et de la cosmogonie, les
-hardiesses de l'exégèse allemande y sont en raccourci. Plusieurs
+<p>&mdash;Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
+voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez
+nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par
+exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de
+l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a
+disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, <i>Essays and
+Reviews</i>; vos libertés philosophiques du dernier siècle, les
+conclusions récentes de la géologie et de la cosmogonie, les
+hardiesses de l'exégèse allemande y sont en raccourci. Plusieurs
choses y manquent, entre autres les polissonneries de Voltaire, le
-jargon nébuleux d'outre-Rhin et la grossièreté prosaïque de M. Comte;
-à mon gré, la perte est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez à
-Londres les idées de Paris et de Berlin.&mdash;Mais ce seront les idées de
+jargon nébuleux d'outre-Rhin et la grossièreté prosaïque de M. Comte;
+à mon gré, la perte est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez à
+Londres les idées de Paris et de Berlin.&mdash;Mais ce seront les idées de
Paris et de Berlin. Qu'avez-vous d'original?&mdash;Stuart Mill.&mdash;Qu'est-ce
-que Stuart Mill?&mdash;Un politique. Son petit écrit <i>On liberty</i> est aussi
+que Stuart Mill?&mdash;Un politique. Son petit écrit <i>On liberty</i> est aussi
bon que le <i>Contrat social</i> de votre Rousseau est mauvais.&mdash;C'est
-beaucoup dire.&mdash;Non, car Mill conclut aussi fortement à l'indépendance
-de l'individu que Rousseau au despotisme de l'État.&mdash;Soit, mais il n'y
-a pas là de quoi faire un philosophe. Qu'est-ce encore que votre
-Stuart Mill?&mdash;Un économiste qui va au delà de sa science, et qui
-subordonne la production à <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> l'homme au lieu de subordonner
-l'homme à la production.&mdash;Soit, mais il n'y a pas là non plus de quoi
+beaucoup dire.&mdash;Non, car Mill conclut aussi fortement à l'indépendance
+de l'individu que Rousseau au despotisme de l'État.&mdash;Soit, mais il n'y
+a pas là de quoi faire un philosophe. Qu'est-ce encore que votre
+Stuart Mill?&mdash;Un économiste qui va au delà de sa science, et qui
+subordonne la production à <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> l'homme au lieu de subordonner
+l'homme à la production.&mdash;Soit, mais il n'y a pas là non plus de quoi
faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre Stuart
-Mill?&mdash;Un logicien.&mdash;Bien; mais de quelle école?&mdash;De la sienne. Je
-vous ai dit qu'il est original.&mdash;Est-il hégélien?&mdash;Oh! pas du tout; il
+Mill?&mdash;Un logicien.&mdash;Bien; mais de quelle école?&mdash;De la sienne. Je
+vous ai dit qu'il est original.&mdash;Est-il hégélien?&mdash;Oh! pas du tout; il
aime trop les faits et les preuves.&mdash;Suit-il Port-Royal?&mdash;Encore
moins; il sait trop bien les sciences modernes.&mdash;Imite-t-il
-Condillac?&mdash;Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.&mdash;Alors
+Condillac?&mdash;Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.&mdash;Alors
quels sont ses amis?&mdash;Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume
-et Newton.&mdash;Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?&mdash;Il a
+et Newton.&mdash;Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?&mdash;Il a
trop d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures
-théories et expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas
-majestueusement en restaurateur de la science; il ne déclare pas,
-comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre
-humain. Il marche pas à pas, un peu lentement, et souvent terre à
-terre, à travers une multitude d'exemples. Il excelle à préciser une
-idée, à démêler un principe, à le retrouver sous une foule de cas
-différents, à réfuter, à distinguer, à argumenter. Il a la finesse, la
-patience, la méthode et la sagacité d'un légiste.&mdash;Très-bien, voilà
-que vous me donnez raison d'avance: légiste, parent de Locke, de
-Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de la philosophie
+théories et expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas
+majestueusement en restaurateur de la science; il ne déclare pas,
+comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre
+humain. Il marche pas à pas, un peu lentement, et souvent terre à
+terre, à travers une multitude d'exemples. Il excelle à préciser une
+idée, à démêler un principe, à le retrouver sous une foule de cas
+différents, à réfuter, à distinguer, à argumenter. Il a la finesse, la
+patience, la méthode et la sagacité d'un légiste.&mdash;Très-bien, voilà
+que vous me donnez raison d'avance: légiste, parent de Locke, de
+Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de la philosophie
anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande conception
-d'ensemble?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il une idée personnelle et complète de la
-nature et de l'esprit?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> rassemblé les opérations
-et les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur
-donne à toutes un tour nouveau?&mdash;Oui; seulement il faut démêler ce
-principe.&mdash;C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous
+d'ensemble?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il une idée personnelle et complète de la
+nature et de l'esprit?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> rassemblé les opérations
+et les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur
+donne à toutes un tour nouveau?&mdash;Oui; seulement il faut démêler ce
+principe.&mdash;C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous
en charger.&mdash;Mais je vais tomber dans les abstractions.&mdash;Il n'y a pas
-de mal.&mdash;Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie
-d'épines.&mdash;Nous nous piquerons les doigts.&mdash;Mais les trois quarts des
-gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.&mdash;Tant pis pour
-eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On
-n'est complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre
-planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il
-faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur
+de mal.&mdash;Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie
+d'épines.&mdash;Nous nous piquerons les doigts.&mdash;Mais les trois quarts des
+gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.&mdash;Tant pis pour
+eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On
+n'est complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre
+planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il
+faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur
l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre
-intelligence. Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus
-instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres
+intelligence. Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus
+instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres
et Manchester.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> § 1.<br>
-L'EXPÉRIENCE.</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> § 1.<br>
+L'EXPÉRIENCE.</h4>
<h5>I</h5>
<p>&mdash;Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le
-commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la
+commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la
logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences:
car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le
connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur,
-affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes,
-animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent
-les classifications et les théories; il vous restera encore à
-connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a
-l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les
-représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais
+affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes,
+animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent
+les classifications et les théories; il vous restera encore à
+connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a
+l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les
+représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais
encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des
lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a
-une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses
-réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les
-faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> on
-analyse les faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur
+une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses
+réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les
+faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> on
+analyse les faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur
ordre, leurs rapports et leur fin. Il y a donc une science des
sciences: c'est cette science qu'on appelle logique, et qui est
-l'objet du livre de Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations
-de l'esprit en elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la
-perception extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y
-discute pas la valeur de ces opérations, la véracité de notre
-intelligence, la certitude absolue de nos connaissances élémentaires;
-ceci est une affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en
-exercice, et l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend
-l'instrument tel que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son
-exactitude. On laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et
-la curiosité de contrôler ses résultats. On part de ses opérations
+l'objet du livre de Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations
+de l'esprit en elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la
+perception extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y
+discute pas la valeur de ces opérations, la véracité de notre
+intelligence, la certitude absolue de nos connaissances élémentaires;
+ceci est une affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en
+exercice, et l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend
+l'instrument tel que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son
+exactitude. On laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et
+la curiosité de contrôler ses résultats. On part de ses opérations
primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres;
comment elles se combinent les unes avec les autres; comment elles se
-transforment les unes les autres; comment, à force d'additions, de
+transforment les unes les autres; comment, à force d'additions, de
combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un
-système de vérités liées et croissantes. On fait la théorie de la
-science comme d'autres font la théorie de la végétation, de l'esprit,
-des nombres. Voilà l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au
-même titre que les autres sciences, sa matière réelle, son domaine
-distinct, son importance visible, sa méthode propre et son avenir
+système de vérités liées et croissantes. On fait la théorie de la
+science comme d'autres font la théorie de la végétation, de l'esprit,
+des nombres. Voilà l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au
+même titre que les autres sciences, sa matière réelle, son domaine
+distinct, son importance visible, sa méthode propre et son avenir
certain.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> II</h5>
-<p>Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
+<p>Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
sont que des amas de <i>propositions</i>, et que toute proposition ne fait
-que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
-autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
+que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
+autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce
-que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
-connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est
-la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
+que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
+connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est
+la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a
-un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos
-idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et
-diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une
+un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos
+idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et
+diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une
fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des
-corps complexes qu'il a formés.</p>
+corps complexes qu'il a formés.</p>
-<p>Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
+<p>Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
-c'est-à-dire les corps et les esprits<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Cette table est brune,
-longue, large et <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> haute de trois pieds à l'&oelig;il: cela
+c'est-à-dire les corps et les esprits<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Cette table est brune,
+longue, large et <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> haute de trois pieds à l'&oelig;il: cela
signifie qu'elle fait une petite tache dans le champ de la vision, en
d'autres termes qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf
-optique. Elle pèse dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la
+optique. Elle pèse dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la
soulever un effort moindre que pour un poids de onze livres, et plus
grand que pour un poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle
-produit une certaine sensation musculaire. Elle est dure et carrée;
-cela signifie encore qu'étant poussée, puis parcourue par la main,
-elle y suscitera deux espèces distinctes de sensations musculaires. Et
-ainsi de suite. Quand j'examine de près ce que je sais d'elle, je
+produit une certaine sensation musculaire. Elle est dure et carrée;
+cela signifie encore qu'étant poussée, puis parcourue par la main,
+elle y suscitera deux espèces distinctes de sensations musculaires. Et
+ainsi de suite. Quand j'examine de près ce que je sais d'elle, je
trouve que je ne sais rien d'autre que les impressions qu'elle fait
-sur moi. Notre idée d'un corps ne comprend pas autre chose: nous ne
+sur moi. Notre idée d'un corps ne comprend pas autre chose: nous ne
connaissons de lui que les sensations qu'il excite en nous; nous le
-déterminons par l'espèce, le nombre et l'ordre de ces sensations; nous
+déterminons par l'espèce, le nombre et l'ordre de ces sensations; nous
ne savons rien de sa nature intime, ou s'il en a une, nous affirmons
simplement qu'il est <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> la cause inconnue de ces sensations.
-Quand nous disons qu'en l'absence de nos sensations il a duré, nous
-voulons dire simplement que si, pendant ce temps-là, nous nous étions
-trouvés à sa portée, nous aurions eu les sensations que nous n'avons
-pas eues. Nous ne le définissons jamais que par nos impressions
-présentes ou passées, futures ou possibles, complexes ou simples. Cela
+Quand nous disons qu'en l'absence de nos sensations il a duré, nous
+voulons dire simplement que si, pendant ce temps-là, nous nous étions
+trouvés à sa portée, nous aurions eu les sensations que nous n'avons
+pas eues. Nous ne le définissons jamais que par nos impressions
+présentes ou passées, futures ou possibles, complexes ou simples. Cela
est si vrai que des philosophes comme Berkeley ont soutenu avec
-vraisemblance que la matière est un être imaginaire, et que tout
-l'univers sensible se réduit à un ordre de sensations. À tout le
+vraisemblance que la matière est un être imaginaire, et que tout
+l'univers sensible se réduit à un ordre de sensations. À tout le
moins, il est tel pour notre connaissance, et les jugements qui
composent nos sciences ne portent que sur les impressions par
-lesquelles il se manifeste à nous.</p>
-
-<p>Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
-en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de
-nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres
-façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous
-apercevons en nous-mêmes, dit Mill<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, c'est une certaine trame
-d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,
-émotions <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> et volontés.<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>» Nous n'avons pas plus d'idée de
-l'esprit que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui
-que sur la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient,
+lesquelles il se manifeste à nous.</p>
+
+<p>Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
+en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de
+nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres
+façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous
+apercevons en nous-mêmes, dit Mill<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, c'est une certaine trame
+d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,
+émotions <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> et volontés.<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>» Nous n'avons pas plus d'idée de
+l'esprit que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui
+que sur la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient,
corps ou esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous
-que des tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont
-nos impressions ou manières d'être forment tous les fils.</p>
+que des tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont
+nos impressions ou manières d'être forment tous les fils.</p>
<p>Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
-substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
-que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
-blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
-lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de
-chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou
-superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
-les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots
-reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.»
+substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
+que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
+blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
+lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de
+chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou
+superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
+les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots
+reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.»
Quand nous disons que les corps sont pesants, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> divisibles,
-mobiles, nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils
-tomberont; que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se
-mettront en mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance
+mobiles, nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils
+tomberont; que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se
+mettront en mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance
ils produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre
-vue. Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une
-série de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les
+vue. Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une
+série de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les
groupant, en les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en
les transformant de telle sorte que <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> souvent nous avons peine
-à les reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos
-mots et de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas
-autre chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par
-exemple: Une personne généreuse est digne d'honneur<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>.&mdash;Le mot
-<i>généreux</i> désigne certains états habituels d'esprit et certaines
-particularités habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières
-d'être intérieures et des faits extérieurs sensibles. Le mot <i>honneur</i>
-exprime un sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion
-par les actes extérieurs correspondants. Le mot <i>digne</i> indique que
+à les reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos
+mots et de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas
+autre chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par
+exemple: Une personne généreuse est digne d'honneur<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>.&mdash;Le mot
+<i>généreux</i> désigne certains états habituels d'esprit et certaines
+particularités habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières
+d'être intérieures et des faits extérieurs sensibles. Le mot <i>honneur</i>
+exprime un sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion
+par les actes extérieurs correspondants. Le mot <i>digne</i> indique que
nous approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des
-phénomènes ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits
-sensibles.» Ainsi <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> nous avons beau nous tourner de tous côtés,
-nous restons dans le même cercle. Que l'objet soit un attribut ou une
-substance, qu'il soit complexe ou abstrait, composé ou simple, son
-étoffe pour nous est la même: nous n'y mettons que nos manières
-d'être. Notre esprit est dans la nature comme un thermomètre est dans
-une chaudière: nous définissons les propriétés de la nature par les
-impressions de notre esprit, comme nous désignons les états de la
-chaudière par les variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et
-de l'autre que des états et des changements; nous ne composons l'un et
-l'autre que de données isolées et transitoires: une chose n'est pour
-nous qu'un amas de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre
+phénomènes ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits
+sensibles.» Ainsi <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> nous avons beau nous tourner de tous côtés,
+nous restons dans le même cercle. Que l'objet soit un attribut ou une
+substance, qu'il soit complexe ou abstrait, composé ou simple, son
+étoffe pour nous est la même: nous n'y mettons que nos manières
+d'être. Notre esprit est dans la nature comme un thermomètre est dans
+une chaudière: nous définissons les propriétés de la nature par les
+impressions de notre esprit, comme nous désignons les états de la
+chaudière par les variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et
+de l'autre que des états et des changements; nous ne composons l'un et
+l'autre que de données isolées et transitoires: une chose n'est pour
+nous qu'un amas de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre
science: partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des
-faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait.</p>
+faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système;
-pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à
-ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue
-qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à
-tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de
+<p>Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système;
+pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à
+ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue
+qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à
+tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de
leurs rapports.</p>
-<p>Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de
-la <i>définition</i> et la théorie de la <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> <i>preuve</i>. Depuis
-Aristote, les logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y
-toucher que respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de
-temps en temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution
+<p>Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de
+la <i>définition</i> et la théorie de la <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> <i>preuve</i>. Depuis
+Aristote, les logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y
+toucher que respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de
+temps en temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution
pour les mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les
-renverse et les remplace toutes les deux, de la même manière et du
-même effort.</p>
+renverse et les remplace toutes les deux, de la même manière et du
+même effort.</p>
<h5>IV</h5>
<p>Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la
-définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il
-n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
+définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il
+n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
-humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
-leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
-une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
-êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
-Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
-d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.</p>
+humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
+leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
+une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
+êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
+Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
+d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.</p>
<p>Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
-figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
-doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
-manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de
-qualités, mais toutes ces manières d'être sont <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> les suites ou
+figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
+doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
+manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de
+qualités, mais toutes ces manières d'être sont <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> les suites ou
les &oelig;uvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds
-caché, seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni
-exister ni être conçu, et qui constitue son être et sa notion<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.
-Ils appellent définitions les propositions qui la désignent, et
-décident que le meilleur de notre science consiste en ces sortes de
+caché, seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni
+exister ni être conçu, et qui constitue son être et sa notion<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.
+Ils appellent définitions les propositions qui la désignent, et
+décident que le meilleur de notre science consiste en ces sortes de
propositions.</p>
<p>Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.
Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
-lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
-abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
-développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
-fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un
-fait, vous allez du même au même. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Votre proposition n'est pas
+lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
+abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
+développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
+fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un
+fait, vous allez du même au même. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Votre proposition n'est pas
instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon
esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais
pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui
concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui
-concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les
+concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les
propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les
-propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je
-n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par
-la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
+propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je
+n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par
+la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui
-sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois
-points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la
-nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La
-nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété
-d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,
-se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux
-instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les
-éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à
-l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons
-quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et
-de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils
-entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme
-indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime
-cette nature tout entière, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> et toute proposition exprime
-quelque partie de cette nature<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>.» Quittez donc la vaine espérance
-de démêler sous les propriétés quelque être primitif et mystérieux,
-source et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez
-pas qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les
-objets d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en
-renouvelant la science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de
-la métaphysique hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il
-n'y a pas de définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne
-sont que des définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que
+sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois
+points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la
+nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La
+nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété
+d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,
+se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux
+instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les
+éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à
+l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons
+quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et
+de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils
+entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme
+indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime
+cette nature tout entière, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> et toute proposition exprime
+quelque partie de cette nature<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>.» Quittez donc la vaine espérance
+de démêler sous les propriétés quelque être primitif et mystérieux,
+source et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez
+pas qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les
+objets d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en
+renouvelant la science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de
+la métaphysique hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il
+n'y a pas de définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne
+sont que des définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que
c'est qu'un cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on
-entend par ces six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité
-inépuisable des qualités qui font un être, mais plusieurs phrases
-pourront désigner les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas,
-la définition peut se faire, parce qu'on peut toujours faire une
+entend par ces six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité
+inépuisable des qualités qui font un être, mais plusieurs phrases
+pourront désigner les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas,
+la définition peut se faire, parce qu'on peut toujours faire une
analyse. Du terme abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux
-attributs qu'il représente et de ces attributs aux expériences
-intérieures ou sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien
-elle nous fait remonter aux attributs mammifère, carnassier <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>
-et autres qu'il représente, et de ces attributs aux expériences de
+attributs qu'il représente et de ces attributs aux expériences
+intérieures ou sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien
+elle nous fait remonter aux attributs mammifère, carnassier <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>
+et autres qu'il représente, et de ces attributs aux expériences de
vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de fondement. Elle
-réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre
-connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y
-a des définitions comme celles de la géométrie, qui semblent capables
-d'engendrer de longues suites de vérités neuves<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, c'est qu'outre
+réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre
+connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y
+a des définitions comme celles de la géométrie, qui semblent capables
+d'engendrer de longues suites de vérités neuves<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, c'est qu'outre
l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose.
-Dans la définition du triangle, il y a deux propositions distinctes,
-l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes
+Dans la définition du triangle, il y a deux propositions distinctes,
+l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes
droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La
-première est un postulat, la seconde est une définition. La première
-est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de
-vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
-l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
-faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les
-faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde
-une commodité; la première est une partie de la science, la seconde
-un expédient du langage. <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> La première exprime une relation
+première est un postulat, la seconde est une définition. La première
+est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de
+vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
+l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
+faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les
+faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde
+une commodité; la première est une partie de la science, la seconde
+un expédient du langage. <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> La première exprime une relation
possible entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette
-relation. La première seule est fructueuse, parce que seule,
-conformément à l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux
+relation. La première seule est fructueuse, parce que seule,
+conformément à l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux
faits. Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance:
-elle s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la
-fois. S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout
-son effort est de ramener les mots aux expériences primitives,
-c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit
-d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
-joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des
-propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.
-S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent
+elle s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la
+fois. S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout
+son effort est de ramener les mots aux expériences primitives,
+c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit
+d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
+joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des
+propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.
+S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent
une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
-l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
-s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
-c'est-à-dire de joindre des faits.</p>
+l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
+s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
+c'est-à-dire de joindre des faits.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient
-derrière le second, la théorie de la <i>preuve</i>. En effet, celle-ci,
-depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
-inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
-dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> établi.
-Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
+<p>Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient
+derrière le second, la théorie de la <i>preuve</i>. En effet, celle-ci,
+depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
+inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
+dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> établi.
+Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un
syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:
-«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
-prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute
-preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y
-a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les
-hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un
-certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la
-seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
-particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
-seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
-avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
-vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
-prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées
-du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que
-la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la
-marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître
-dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail
-ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à
-pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.</p>
-
-<p>Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
-à rien. Il n'est point un progrès, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> mais une répétition. Quand
-j'ai affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela
-même que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,
-c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et
+«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
+prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute
+preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y
+a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les
+hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un
+certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la
+seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
+particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
+seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
+avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
+vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
+prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées
+du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que
+la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la
+marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître
+dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail
+ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à
+pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.</p>
+
+<p>Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
+à rien. Il n'est point un progrès, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> mais une répétition. Quand
+j'ai affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela
+même que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,
+c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et
notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de
nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;
-elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
-sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est
+elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
+sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est
point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement
est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point
-instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.
-J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or
-cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
-vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le
-prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du
-raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu
+instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.
+J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or
+cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
+vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le
+prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du
+raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu
l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se
-trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui
-réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher
-une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le
-raisonnement des découvertes de faits.</p>
-
-<p>Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
-point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
-paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
-hommes <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> que je conclus la mortalité du prince Albert; les
-prémisses sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale
-n'est qu'un mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai
-consigné le fruit de mes expériences. Vous pouvez considérer ce
-mémento comme un livre de notes où vous vous reportez quand vous
-voulez rafraîchir votre mémoire; mais ce n'est point du livre que vous
+trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui
+réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher
+une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le
+raisonnement des découvertes de faits.</p>
+
+<p>Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
+point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
+paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
+hommes <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> que je conclus la mortalité du prince Albert; les
+prémisses sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale
+n'est qu'un mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai
+consigné le fruit de mes expériences. Vous pouvez considérer ce
+mémento comme un livre de notes où vous vous reportez quand vous
+voulez rafraîchir votre mémoire; mais ce n'est point du livre que vous
tirez votre science: vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon
-mémento n'a de valeur que par les expériences qu'il rappelle. Ma
-proposition générale n'a de valeur que par les faits particuliers
-qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas et compagnie<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a> est
-après tout la seule preuve que nous ayons de la mortalité du prince
-Albert.»&mdash;«La vraie raison qui nous fait croire que le prince Albert
-mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres et toutes les autres
-personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts. Ces faits sont
-les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré
-la proposition général; ce sont eux qui lui communiquent sa portée et
-la vérité; elle se borne à les <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> mentionner sous une forme plus
-courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils agissent par elle et
-à travers elle pour amener la conclusion qu'elle semble engendrer.
-Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils se passent
+mémento n'a de valeur que par les expériences qu'il rappelle. Ma
+proposition générale n'a de valeur que par les faits particuliers
+qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas et compagnie<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a> est
+après tout la seule preuve que nous ayons de la mortalité du prince
+Albert.»&mdash;«La vraie raison qui nous fait croire que le prince Albert
+mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres et toutes les autres
+personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts. Ces faits sont
+les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré
+la proposition général; ce sont eux qui lui communiquent sa portée et
+la vérité; elle se borne à les <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> mentionner sous une forme plus
+courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils agissent par elle et
+à travers elle pour amener la conclusion qu'elle semble engendrer.
+Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils se passent
d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le soleil
-se lèvera, que l'eau les noiera, que le feu les brûlera, sans employer
-l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous
-raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier
-au particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas
-non observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en
-servons que pour la commodité<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.»&mdash;«Si nous avions une mémoire
-assez ample et la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse
-de détails, nous pourrions raisonner sans employer une seule
-proposition <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> générale<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Ici, comme plus haut, les
-logiciens se sont mépris: ils ont donné le premier rang aux opérations
-verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan les opérations
-fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les faits. Ils
-ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris
+se lèvera, que l'eau les noiera, que le feu les brûlera, sans employer
+l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous
+raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier
+au particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas
+non observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en
+servons que pour la commodité<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.»&mdash;«Si nous avions une mémoire
+assez ample et la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse
+de détails, nous pourrions raisonner sans employer une seule
+proposition <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> générale<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Ici, comme plus haut, les
+logiciens se sont mépris: ils ont donné le premier rang aux opérations
+verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan les opérations
+fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les faits. Ils
+ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris
l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation
-des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet
-ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de
-relever les expériences particulières et instructives, et de leur
-rendre dans nos théories la primauté et l'importance que notre
-pratique leur confère depuis trois cents ans.</p>
+des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet
+ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de
+relever les expériences particulières et instructives, et de leur
+rendre dans nos théories la primauté et l'importance que notre
+pratique leur confère depuis trois cents ans.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les
-idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de
+<p>Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les
+idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de
toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne
-peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont
-égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des
-quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà
+peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont
+égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des
+quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà
des propositions instructives, car elles expriment non des sens
<span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> de mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des
-propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la
-géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant,
-elles ne sont point l'&oelig;uvre de l'expérience, car nous n'avons pas
+propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la
+géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant,
+elles ne sont point l'&oelig;uvre de l'expérience, car nous n'avons pas
besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour
savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de
-consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de
-nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et
-avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus,
-l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée,
+consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de
+nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et
+avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus,
+l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée,
dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille,
-un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où
-l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin
-l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est
+un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où
+l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin
+l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est
inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
-lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les
-deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux
-lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation
-des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans
-la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent
+lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les
+deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux
+lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation
+des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans
+la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent
invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions
-d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un
-rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que
-les deux faits doivent être liés; elles établissent <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> que les
-corps sont pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi
-les axiomes ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de
-l'expérience. Ils ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et
-sans expérience. Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par
-la nature et la portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience.
+d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un
+rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que
+les deux faits doivent être liés; elles établissent <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> que les
+corps sont pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi
+les axiomes ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de
+l'expérience. Ils ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et
+sans expérience. Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par
+la nature et la portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience.
Ils ont une autre source et une source plus profonde. Ils vont plus
loin et ils viennent d'ailleurs.</p>
-<p>Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez
-en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les
+<p>Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez
+en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les
conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute
-vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure
+vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure
contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace;
-mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes
-imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les
-figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre
-imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une
-comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,
+mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes
+imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les
+figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre
+imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une
+comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,
en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la
sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez
-exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez
-les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision
-intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le
-champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
-tête comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une
-expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même
-prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas
-besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous
-transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous
-avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
-c'est-à-dire qui cesse d'être droite<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. Cette présence imaginaire
-tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous
-affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la
-seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un
-télescope au lieu d'un &oelig;il. Or les témoignages du télescope sont
-des propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination
-en sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les
-propositions d'expérience, sous <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> prétexte que le contraire des
+exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez
+les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision
+intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le
+champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
+tête comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une
+expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même
+prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas
+besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous
+transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous
+avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
+c'est-à-dire qui cesse d'être droite<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. Cette présence imaginaire
+tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous
+affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la
+seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un
+télescope au lieu d'un &oelig;il. Or les témoignages du télescope sont
+des propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination
+en sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les
+propositions d'expérience, sous <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> prétexte que le contraire des
unes est concevable et le contraire des autres inconcevable, il est
-nul, car cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le
-contraire de certaines propositions d'expérience soit concevable, et
-le contraire de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la
+nul, car cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le
+contraire de certaines propositions d'expérience soit concevable, et
+le contraire de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la
structure de notre esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse
-démentir son expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas.
-Il se peut qu'en certains cas la conception diffère de la perception,
-et qu'en certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en
-certains cas la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en
-certains autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière
-de figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure.
-Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra
-s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la
+démentir son expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas.
+Il se peut qu'en certains cas la conception diffère de la perception,
+et qu'en certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en
+certains cas la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en
+certains autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière
+de figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure.
+Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra
+s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la
sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera
inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
-inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est
-parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur
+inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est
+parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur
contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion,
-qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde
-vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.</p>
+qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde
+vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> VII</h5>
-<p>Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
-théorie est le chef-d'&oelig;uvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
-aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.</p>
+<p>Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
+théorie est le chef-d'&oelig;uvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
+aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.</p>
-<p>Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve
-des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons
+<p>Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve
+des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons
que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de
toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai
-en tout temps, les circonstances étant pareilles<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>.» C'est le
-raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre
+en tout temps, les circonstances étant pareilles<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>.» C'est le
+raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre
plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme
-mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,
-c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare
+mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,
+c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare
que le premier est la <i>cause</i> du second.</p>
-<p>Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
+<p>Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
-trouvons pas au commencement, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> mais à la fin de nos
-recherches<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Au fond l'expérience ne présuppose rien hors
-d'elle-même. Nul principe à priori ne vient l'autoriser ni la guider.
-Nous remarquons que cette pierre est tombée, que ce charbon rouge nous
-a brûlés, que cet homme est mort, et nous n'avons d'autre ressource
+trouvons pas au commencement, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> mais à la fin de nos
+recherches<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Au fond l'expérience ne présuppose rien hors
+d'elle-même. Nul principe à priori ne vient l'autoriser ni la guider.
+Nous remarquons que cette pierre est tombée, que ce charbon rouge nous
+a brûlés, que cet homme est mort, et nous n'avons d'autre ressource
pour induire que l'addition et la comparaison de ces petits faits
-isolés et momentanés. Nous apprenons par la simple pratique que le
-soleil éclaire, que les corps tombent, que l'eau apaise la soif, et
-nous n'avons d'autre ressource pour étendre ou contrôler ces
+isolés et momentanés. Nous apprenons par la simple pratique que le
+soleil éclaire, que les corps tombent, que l'eau apaise la soif, et
+nous n'avons d'autre ressource pour étendre ou contrôler ces
inductions que d'autres inductions semblables. Chaque remarque, comme
-chaque induction, tire sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est
-toujours l'expérience qui juge l'expérience, et l'induction qui juge
-l'induction. Le corps de nos vérités n'a point une âme différente de
-lui-même qui lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de
-toutes ses parties prises ensemble et par la vitalité de chacune de
-ses parties prises à part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui
-vous dirait <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> qu'il y a des hommes dont la tête est au-dessous
-des épaules. Vous ne refuseriez pas de croire un voyageur qui vous
-dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et cependant votre expérience de la
-chose est la même dans les deux cas; vous n'avez jamais vu que des
+chaque induction, tire sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est
+toujours l'expérience qui juge l'expérience, et l'induction qui juge
+l'induction. Le corps de nos vérités n'a point une âme différente de
+lui-même qui lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de
+toutes ses parties prises ensemble et par la vitalité de chacune de
+ses parties prises à part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui
+vous dirait <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> qu'il y a des hommes dont la tête est au-dessous
+des épaules. Vous ne refuseriez pas de croire un voyageur qui vous
+dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et cependant votre expérience de la
+chose est la même dans les deux cas; vous n'avez jamais vu que des
cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu que des hommes ayant la
-tête au-dessus des épaules. D'où vient donc que le second témoignage
-vous paraît plus croyable que le premier? «Apparemment, parce qu'il y
+tête au-dessus des épaules. D'où vient donc que le second témoignage
+vous paraît plus croyable que le premier? «Apparemment, parce qu'il y
a moins de constance dans la couleur des animaux que dans la structure
-générale de leurs parties anatomiques. Mais comment savez-vous cela?
-Évidemment par l'expérience<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. Il est donc vrai que nous avons
-besoin de l'expérience pour nous apprendre à <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> quel degré, dans
-quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à
-l'expérience. L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle
+générale de leurs parties anatomiques. Mais comment savez-vous cela?
+Évidemment par l'expérience<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. Il est donc vrai que nous avons
+besoin de l'expérience pour nous apprendre à <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> quel degré, dans
+quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à
+l'expérience. L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle
dans quelles circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont
-solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche d'après
-laquelle nous puissions vérifier l'expérience; nous faisons de
-l'expérience la pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et
+solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche d'après
+laquelle nous puissions vérifier l'expérience; nous faisons de
+l'expérience la pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et
elle est partout.</p>
-<p>Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
-former des propositions générales, particulièrement les plus
+<p>Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
+former des propositions générales, particulièrement les plus
nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux
-événements successifs en disant que le premier est la cause du second.</p>
+événements successifs en disant que le premier est la cause du second.</p>
-<p>Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
-sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend
-toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
-transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
-Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette
+<p>Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
+sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend
+toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
+transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
+Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette
notion.</p>
<p>Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de
l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,
-il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens
-attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
-de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le
-producteur et le produit. «La seule <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> notion, dit-il<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, dont
-l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.
-Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de
-succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par
-un autre fait. Nous appelons cause l'<i>antécédent invariable</i>, effet le
-<i>conséquent invariable</i><a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.» Au fond, nous ne mettons rien d'autre
+il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens
+attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
+de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le
+producteur et le produit. «La seule <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> notion, dit-il<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, dont
+l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.
+Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de
+succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par
+un autre fait. Nous appelons cause l'<i>antécédent invariable</i>, effet le
+<i>conséquent invariable</i><a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.» Au fond, nous ne mettons rien d'autre
sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,
partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par
l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la
-dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,
-l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas
-arrivé<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
-distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses
-conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et
+dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,
+l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas
+arrivé<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
+distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses
+conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et
l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions
-négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances
-et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont
-invariablement suivies du conséquent<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.» On fait grand <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>
-bruit du mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne
-pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
-nous puissions faire à propos de toutes les autres choses<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.» Voilà
-tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
-enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
+négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances
+et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont
+invariablement suivies du conséquent<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.» On fait grand <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span>
+bruit du mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne
+pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
+nous puissions faire à propos de toutes les autres choses<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.» Voilà
+tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
+enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre
que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle
-autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la
+autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la
notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les
-philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un
-type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force
+philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un
+type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force
efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.
-Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.
+Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.
Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui
-en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions
-corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle
-produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent
-comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent
-comme <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience
-les lie et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme
-elle nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact
-de l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et
-cherchons simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes,
+en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions
+corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle
+produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent
+comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent
+comme <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience
+les lie et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme
+elle nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact
+de l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et
+cherchons simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes,
qui <i>forment des couples sans exception ni condition</i>.</p>
-<p>Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
-méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>,
-celle des différences<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, celle des résidus<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, celle des
+<p>Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
+méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>,
+celle des différences<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, celle des résidus<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, celle des
variations concomitantes<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Elles sont les seules voies
-par lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a
-qu'elles, et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même
-artifice. Cet artifice est l'<i>élimination</i>; et en effet l'induction
-n'est pas autre chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents,
-l'autre de conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
-d'éléments: dix, par exemple. À quel antécédent chaque conséquent
-est-il joint? Le premier conséquent est-il joint au premier
-antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième? Toute la
-difficulté et toute la découverte sont là. Pour lever la difficulté et
-pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les
-antécédents qui ne sont point liés au conséquent que l'on
-considère<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et
-que, dans la nature, toujours le couple est entouré de circonstances,
-on assemble divers cas qui, par leur diversité, permettent à l'esprit
-de retrancher ces circonstances, et de voir le couple à nu. En
-définitive, on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme
+par lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a
+qu'elles, et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même
+artifice. Cet artifice est l'<i>élimination</i>; et en effet l'induction
+n'est pas autre chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents,
+l'autre de conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
+d'éléments: dix, par exemple. À quel antécédent chaque conséquent
+est-il joint? Le premier conséquent est-il joint au premier
+antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième? Toute la
+difficulté et toute la découverte sont là. Pour lever la difficulté et
+pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les
+antécédents qui ne sont point liés au conséquent que l'on
+considère<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et
+que, dans la nature, toujours le couple est entouré de circonstances,
+on assemble divers cas qui, par leur diversité, permettent à l'esprit
+de retrancher ces circonstances, et de voir le couple à nu. En
+définitive, on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme
qu'en les isolant; on ne les isole que par des comparaisons.</p>
<h5>VIII</h5>
-<p>Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va
-voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
-presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur
+<p>Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va
+voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
+presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur
<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Well. Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si
-nettes, qu'il faut se donner le plaisir de les méditer.</p>
-
-<p>«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des
-brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition
-spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il
-ne tombe point de pluie ni d'humidité visible<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» La rosée ainsi
-définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?</p>
-
-<p>«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui
-couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui
-apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du
-puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une
-pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs
-lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.&mdash;Comparant
-tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en
-question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que
-l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche.
-Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un
-fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes
-tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus
-froid? <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre
-un thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en
-suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son
-influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et
-toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un
-objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.</p>
-
-<p>«Voilà une application complète de la <i>méthode de concordance</i>: elle
-établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une
-surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur.
+nettes, qu'il faut se donner le plaisir de les méditer.</p>
+
+<p>«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des
+brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition
+spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il
+ne tombe point de pluie ni d'humidité visible<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» La rosée ainsi
+définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?</p>
+
+<p>«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui
+couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui
+apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du
+puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une
+pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs
+lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.&mdash;Comparant
+tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en
+question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que
+l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche.
+Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un
+fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes
+tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus
+froid? <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre
+un thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en
+suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son
+influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et
+toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un
+objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.</p>
+
+<p>«Voilà une application complète de la <i>méthode de concordance</i>: elle
+établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une
+surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur.
Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien
sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur
-ce point, la méthode de concordance <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ne nous fournit aucune
-lumière. Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous
-devons varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée
-manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la <i>méthode
-de différence</i>, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre
-avec d'autres où il ne se rencontre pas<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.</p>
-
-<p>«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis
-qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où
-l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais,
-comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis
-sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs,
-c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui
-distinguent le verre des métaux polis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.... Cherchons donc
-<span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> à démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule
-méthode possible, celle des <i>variations concomitantes</i>. Dans le cas
-des métaux polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que
-la <i>substance</i> a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi
-faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à
-l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit
-tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies
-qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le
-plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles
-qui s'en humectent le moins<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>: d'où l'on conclut que «l'apparition
-de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au
-passage de la chaleur.»</p>
-
-<p>«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
-polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
-rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée
-plus <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> vite que le papier verni. L'<i>espèce de surface</i> a donc
-beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en
-faisant varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un
-nouvel emploi de la méthode des variations concomitantes), et une
-nouvelle échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent
-leur chaleur le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se
-mouillent le plus abondamment de rosée<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. On en conclut «que
-l'apparition de la rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur
-par voie de rayonnement.»</p>
-
-<p>«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la <i>substance</i>
-et à la <i>surface</i> nous conduit à considérer celle de la <i>texture</i>, et
-là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre
-les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres
-et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au
-contraire les <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> substances d'une texture lâche, par exemple le
-drap, le velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la
-production de la rosée. La texture lâche est donc une des
-circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène
-à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la
-chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles
-qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de
-passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface
-intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est
-très-froide<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> «Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se
-dépose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en
+ce point, la méthode de concordance <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ne nous fournit aucune
+lumière. Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous
+devons varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée
+manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la <i>méthode
+de différence</i>, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre
+avec d'autres où il ne se rencontre pas<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.</p>
+
+<p>«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis
+qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où
+l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais,
+comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis
+sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs,
+c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui
+distinguent le verre des métaux polis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.... Cherchons donc
+<span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> à démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule
+méthode possible, celle des <i>variations concomitantes</i>. Dans le cas
+des métaux polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que
+la <i>substance</i> a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi
+faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à
+l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit
+tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies
+qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le
+plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles
+qui s'en humectent le moins<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>: d'où l'on conclut que «l'apparition
+de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au
+passage de la chaleur.»</p>
+
+<p>«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
+polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
+rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée
+plus <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> vite que le papier verni. L'<i>espèce de surface</i> a donc
+beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en
+faisant varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un
+nouvel emploi de la méthode des variations concomitantes), et une
+nouvelle échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent
+leur chaleur le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se
+mouillent le plus abondamment de rosée<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. On en conclut «que
+l'apparition de la rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur
+par voie de rayonnement.»</p>
+
+<p>«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la <i>substance</i>
+et à la <i>surface</i> nous conduit à considérer celle de la <i>texture</i>, et
+là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre
+les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres
+et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au
+contraire les <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> substances d'une texture lâche, par exemple le
+drap, le velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la
+production de la rosée. La texture lâche est donc une des
+circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène
+à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la
+chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles
+qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de
+passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface
+intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est
+très-froide<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> «Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se
+dépose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en
ceci seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
-rapidement,&mdash;deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
-est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa
-chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être
-restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans
-lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en
+rapidement,&mdash;deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
+est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa
+chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être
+restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans
+lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en
ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement,
-qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à
+qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à
la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la
-rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la
-substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules
-propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre
-compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a
-une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur;
-en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p>
-
-<p>«Maintenant cette loi si amplement établie peut <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> se confirmer
-de trois manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant
+rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la
+substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules
+propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre
+compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a
+une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur;
+en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p>
+
+<p>«Maintenant cette loi si amplement établie peut <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> se confirmer
+de trois manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant
des lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse
-dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe
-que la quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de
-vapeur est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum
-devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là
-déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air
-que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de
-cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à
-se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après
+dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe
+que la quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de
+vapeur est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum
+devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là
+déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air
+que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de
+cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à
+se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après
les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus
-froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la
-couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent
-la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les
-lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la
-surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve
-déductive a l'avantage de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> rendre compte des exceptions,
-c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se
-dépose pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera
-nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur
-aqueuse, comparativement à sa température, que même, étant un peu
+froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la
+couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent
+la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les
+lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la
+surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve
+déductive a l'avantage de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> rendre compte des exceptions,
+c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se
+dépose pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera
+nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur
+aqueuse, comparativement à sa température, que même, étant un peu
refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable
de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord
-suspendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans
-un hiver très-sec de gelées blanches<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p>
+suspendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans
+un hiver très-sec de gelées blanches<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p>
-<p>«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe
-pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en
+<p>«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe
+pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en
refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous
-les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer.
-Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle;
-mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération,
-si <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> elle était conduite dans le grand laboratoire de la
-nature, aboutirait au même effet.</p>
-
-<p>«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur
-cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait
-l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions
-nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des
-choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et
+les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer.
+Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle;
+mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération,
+si <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> elle était conduite dans le grand laboratoire de la
+nature, aboutirait au même effet.</p>
+
+<p>«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur
+cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait
+l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions
+nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des
+choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et
en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour
-tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures.
-On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des
-endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les
-nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour
-quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée
-commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement
-prouvé que la présence ou l'absence d'une communication <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> non
-interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée;
+tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures.
+On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des
+endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les
+nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour
+quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée
+commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement
+prouvé que la présence ou l'absence d'une communication <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> non
+interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée;
mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les
-nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un
-objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à
-maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers
-lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages
+nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un
+objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à
+maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers
+lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages
refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un
-changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le
-conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux
-règles de la méthode de différence<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
+changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le
+conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux
+règles de la méthode de différence<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
<h5>IX</h5>
-<p>Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
-aux autres. Ils s'enchaînent tous, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> et personne, mieux que
-Mill, n'a montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés
-d'isolement sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant
-produit par un concours de causes, ne peut être divisé en ses
-éléments. Les méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne
-pouvons plus éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire.
-Et cette difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du
+<p>Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
+aux autres. Ils s'enchaînent tous, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> et personne, mieux que
+Mill, n'a montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés
+d'isolement sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant
+produit par un concours de causes, ne peut être divisé en ses
+éléments. Les méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne
+pouvons plus éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire.
+Et cette difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du
mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de
forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en
-lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,
+lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,
en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a
-dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux
+dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux
forces dont les directions font un angle, il se meut suivant <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>
la diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque
-élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces
-sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut
-isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément
-chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,
-c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par
-d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode
-des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
-décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène
-qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il
-faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière
-clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
-phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions
-d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions
-chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;
+élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces
+sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut
+isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément
+chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,
+c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par
+d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode
+des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
+décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène
+qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il
+faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière
+clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
+phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions
+d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions
+chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;
puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous
-concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.
-Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable
-au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où
-nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements
-des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
-deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée
-selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.
-De ces lois induites <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> nous déduisons par le calcul le
-mouvement d'un corps qui serait soumis à leurs sollicitations
-combinées, et, vérifiant que les mouvements planétaires observés
-coïncident exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que
+concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.
+Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable
+au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où
+nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements
+des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
+deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée
+selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.
+De ces lois induites <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> nous déduisons par le calcul le
+mouvement d'un corps qui serait soumis à leurs sollicitations
+combinées, et, vérifiant que les mouvements planétaires observés
+coïncident exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que
les deux forces en question sont effectivement les causes des
-mouvements planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit
+mouvements planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit
humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les
-théories qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous
-quelques lois simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la
-voie directe; elle a tiré son efficacité de son imperfection.</p>
+théories qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous
+quelques lois simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la
+voie directe; elle a tiré son efficacité de son imperfection.</p>
<h5>X</h5>
-<p>Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
-leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé
-l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science
-humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La
-première a dû prendre l'empire au temps de Bacon<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, et commence à
-le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et
-commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de
-l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à
-l'état déductif. La première a pour province les phénomènes
-décomposables et sur lesquels <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> nous pouvons expérimenter. La
-seconde a pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels
-nous ne pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en
-chimie, en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de
-toute science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement
-compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés
+<p>Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
+leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé
+l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science
+humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La
+première a dû prendre l'empire au temps de Bacon<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, et commence à
+le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et
+commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de
+l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à
+l'état déductif. La première a pour province les phénomènes
+décomposables et sur lesquels <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> nous pouvons expérimenter. La
+seconde a pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels
+nous ne pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en
+chimie, en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de
+toute science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement
+compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés
par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en
-astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
-physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute
-science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie
-animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement
-des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
-la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand
-la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le
-secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont
-restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il
+astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
+physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute
+science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie
+animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement
+des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
+la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand
+la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le
+secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont
+restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il
fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui
-sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est
-par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
-expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et
-d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes
+sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est
+par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
+expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et
+d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes
historiques<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Et ce qui est l'instrument de ces deux <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>
-sciences se trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à
-devenir déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques
-propositions générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins
-ces propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins
-une science exige de suppositions et de données, plus elle est
-parfaite. Cette réduction est son état final. L'astronomie,
-l'acoustique, l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la
-nature quand nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois
+sciences se trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à
+devenir déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques
+propositions générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins
+ces propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins
+une science exige de suppositions et de données, plus elle est
+parfaite. Cette réduction est son état final. L'astronomie,
+l'acoustique, l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la
+nature quand nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois
lois.</p>
-<p>J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
-ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
-que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète
-et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et
-justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une
-telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes
-acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques
+<p>J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
+ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
+que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète
+et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et
+justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une
+telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes
+acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques
et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux
-procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à
-l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la
-théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui
-commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
-s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre
-esprit national; <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> ils ont été positifs et pratiques; ils ne se
-sont point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des
-routes extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses
-illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du
-seul côté où il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières
-et des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences
-fructueuses. Ils n'ont point voulu dépenser vainement leur travail
-hors de la voie explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande
-&oelig;uvre moderne, la découverte des lois applicables; ils ont
-contribué, comme les savants spéciaux, à augmenter la puissance de
+procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à
+l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la
+théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui
+commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
+s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre
+esprit national; <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> ils ont été positifs et pratiques; ils ne se
+sont point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des
+routes extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses
+illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du
+seul côté où il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières
+et des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences
+fructueuses. Ils n'ont point voulu dépenser vainement leur travail
+hors de la voie explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande
+&oelig;uvre moderne, la découverte des lois applicables; ils ont
+contribué, comme les savants spéciaux, à augmenter la puissance de
l'homme. Trouvez-moi beaucoup de philosophies qui en aient fait
autant.</p>
<h5>XI</h5>
-<p>Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
-fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
-borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;
-elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les
-éléments qui la composent et les événements dont elle part pour
-comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé
-réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a> les lois dernières
-de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces
-distinctes de nos sensations. Nous pouvons <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> bien réduire un
-mouvement à un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la
-sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un
-mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de
-degré différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous
+<p>Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
+fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
+borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;
+elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les
+éléments qui la composent et les événements dont elle part pour
+comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé
+réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a> les lois dernières
+de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces
+distinctes de nos sensations. Nous pouvons <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> bien réduire un
+mouvement à un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la
+sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un
+mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de
+degré différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous
trouvons les sensations distinctes au fond de toutes nos
-connaissances, comme des éléments simples, indécomposables, absolument
-séparés les uns des autres, absolument incapables d'être ramenés les
-uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces
-diversités qui la fondent.&mdash;D'autre part, l'expérience a beau faire,
+connaissances, comme des éléments simples, indécomposables, absolument
+séparés les uns des autres, absolument incapables d'être ramenés les
+uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces
+diversités qui la fondent.&mdash;D'autre part, l'expérience a beau faire,
elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit.
-Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et dans
-l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une infinité
-d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de supposer ou de
-reconnaître quelque état primordial d'où elle part et qu'elle
-n'explique pas<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Tout problème a ses données accidentelles ou
-arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien.
-<span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Le soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des
-corps célestes, les propriétés primitives des substances chimiques,
-sont de ces données<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. Si nous les possédions toutes, nous
+Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et dans
+l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une infinité
+d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de supposer ou de
+reconnaître quelque état primordial d'où elle part et qu'elle
+n'explique pas<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Tout problème a ses données accidentelles ou
+arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien.
+<span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Le soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des
+corps célestes, les propriétés primitives des substances chimiques,
+sont de ces données<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. Si nous les possédions toutes, nous
pourrions tout expliquer par elles, mais nous ne saurions les
-expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels
-ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été
-mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi ont-ils été distribués
-de telle ou telle manière dans l'espace? C'est là une question à
-laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous ne pouvons
-découvrir rien de régulier dans cette distribution même; nous ne
-pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi. L'assemblage
+expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels
+ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été
+mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi ont-ils été distribués
+de telle ou telle manière dans l'espace? C'est là une question à
+laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous ne pouvons
+découvrir rien de régulier dans cette distribution même; nous ne
+pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi. L'assemblage
de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Et
-l'astronomie, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la
-science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science
-limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous
-les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
-l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa
+l'astronomie, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la
+science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science
+limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous
+les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
+l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa
loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.
Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de
-faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
-nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
-la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
+faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
+nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
+la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
-début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
-renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les
-sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre
-science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa
-source la plus élevée.»</p>
+début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
+renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les
+sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre
+science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa
+source la plus élevée.»</p>
-<p>Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le
+<p>Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le
sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire
-qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les
-<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point
+qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les
+<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point
du temps et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit
-monde, si bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par
-quelque axiome, sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer
-quelque chose de l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill
-pousse aux dernières conséquences; car la loi qui attribue une cause à
-tout événement n'a pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et
-d'autre portée que notre expérience. Elle ne renferme point sa
-nécessité en elle-même; elle tire toute son autorité du grand nombre
-des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait que résumer une somme
-d'observations; elle lie deux données qui, considérées en elles-mêmes,
-n'ont point de liaison intime; elle joint l'antécédent et le
-conséquent pris en général, comme la loi de la pesanteur joint un
-antécédent et un conséquent pris en particulier; elle constate un
-couple, comme font toutes les lois expérimentales, et participe à leur
-incertitude comme à leurs restrictions. Écoutez ces fortes paroles:
-«Je suis convaincu que si un homme, habitué à l'abstraction et à
-l'analyse, exerçait loyalement ses facultés à cet effet, il ne
-trouverait point de difficulté, quand son imagination aurait pris le
-pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple dans un des
-firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent l'univers, les
-événements puissent se succéder au hasard, sans aucune loi fixe; et
-rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution mentale,
-ne nous fournit une raison suffisante, ni <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> même une raison
-quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»
-Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais
-«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes
-peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce
-serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,
-comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois
-spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
-planète<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;
-nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
-restons confinés dans <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> un tout petit cercle; notre esprit ne
-porte pas au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les
-faits aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même
+monde, si bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par
+quelque axiome, sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer
+quelque chose de l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill
+pousse aux dernières conséquences; car la loi qui attribue une cause à
+tout événement n'a pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et
+d'autre portée que notre expérience. Elle ne renferme point sa
+nécessité en elle-même; elle tire toute son autorité du grand nombre
+des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait que résumer une somme
+d'observations; elle lie deux données qui, considérées en elles-mêmes,
+n'ont point de liaison intime; elle joint l'antécédent et le
+conséquent pris en général, comme la loi de la pesanteur joint un
+antécédent et un conséquent pris en particulier; elle constate un
+couple, comme font toutes les lois expérimentales, et participe à leur
+incertitude comme à leurs restrictions. Écoutez ces fortes paroles:
+«Je suis convaincu que si un homme, habitué à l'abstraction et à
+l'analyse, exerçait loyalement ses facultés à cet effet, il ne
+trouverait point de difficulté, quand son imagination aurait pris le
+pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple dans un des
+firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent l'univers, les
+événements puissent se succéder au hasard, sans aucune loi fixe; et
+rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution mentale,
+ne nous fournit une raison suffisante, ni <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> même une raison
+quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»
+Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais
+«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes
+peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce
+serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,
+comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois
+spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
+planète<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;
+nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
+restons confinés dans <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> un tout petit cercle; notre esprit ne
+porte pas au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les
+faits aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même
n'existe-t-il entre les faits aucune liaison universelle et
-nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en menant son idée
-jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme un simple
-monceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait leur
-liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire
-des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils se
-trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers;
-quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du
-tout. Le hasard, comme chez Démocrite, serait au c&oelig;ur des choses.
-Les lois en dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en
-serait des êtres comme des nombres, comme des fractions, par exemple,
-qui, selon le hasard des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent,
-tantôt ne s'étalent pas en périodes régulières. Voilà sans doute une
-conception originale et haute. Elle est la dernière conséquence de
-l'idée primitive et dominante que nous avons démêlée au commencement
-du système, qui a transformé les théories de la définition, de la
-proposition et du syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités
-d'expérience; qui a développé et perfectionné la théorie de
-l'induction; qui a établi le but, les bornes, les provinces et les
-méthodes de la science; qui, dans la nature et dans la science, a
-partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé le
-nécessaire par <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'accidentel, la cause par l'antécédent, et
-qui consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de
-former un couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur
-nature, sont séparés.</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> § 2.<br>
+nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en menant son idée
+jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme un simple
+monceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait leur
+liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire
+des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils se
+trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers;
+quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du
+tout. Le hasard, comme chez Démocrite, serait au c&oelig;ur des choses.
+Les lois en dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en
+serait des êtres comme des nombres, comme des fractions, par exemple,
+qui, selon le hasard des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent,
+tantôt ne s'étalent pas en périodes régulières. Voilà sans doute une
+conception originale et haute. Elle est la dernière conséquence de
+l'idée primitive et dominante que nous avons démêlée au commencement
+du système, qui a transformé les théories de la définition, de la
+proposition et du syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités
+d'expérience; qui a développé et perfectionné la théorie de
+l'induction; qui a établi le but, les bornes, les provinces et les
+méthodes de la science; qui, dans la nature et dans la science, a
+partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé le
+nécessaire par <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'accidentel, la cause par l'antécédent, et
+qui consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de
+former un couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur
+nature, sont séparés.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> § 2.<br>
L'ABSTRACTION.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>&mdash;Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est
-sombre: il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette
-théorie de la science est celle de la science anglaise. Rarement, je
-vous l'accorde, un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique
-de son pays; rarement un homme a mieux représenté par ses négations et
-ses découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
-celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
-les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
-vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
-croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi
-là sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune
-qui, incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de
+<p>&mdash;Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est
+sombre: il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette
+théorie de la science est celle de la science anglaise. Rarement, je
+vous l'accorde, un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique
+de son pays; rarement un homme a mieux représenté par ses négations et
+ses découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
+celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
+les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
+vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
+croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi
+là sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune
+qui, incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de
hasard du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
-d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter.
+d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter.
Et voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la
-connaissance des premières <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> causes, c'est-à-dire des choses
-divines, vous réduisez l'homme à devenir sceptique, positif,
-utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalté, méthodiste,
+connaissance des premières <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> causes, c'est-à-dire des choses
+divines, vous réduisez l'homme à devenir sceptique, positif,
+utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalté, méthodiste,
s'il a l'imagination vive. Dans ce grand vide inconnu que vous placez
-au delà de notre petit monde, les gens à tête chaude ou à conscience
-triste peuvent loger tous leurs rêves, et les hommes à jugement froid,
-désespérant d'y rien atteindre, n'ont plus qu'à se rabattre dans la
-recherche des recettes pratiques qui peuvent améliorer notre
+au delà de notre petit monde, les gens à tête chaude ou à conscience
+triste peuvent loger tous leurs rêves, et les hommes à jugement froid,
+désespérant d'y rien atteindre, n'ont plus qu'à se rabattre dans la
+recherche des recettes pratiques qui peuvent améliorer notre
condition. Il me semble que le plus souvent ces deux dispositions se
-rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit religieux et l'esprit
-positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait un mélange bizarre,
-et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les Allemands ont concilié
-la science et la foi.&mdash;Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal
-écrite.&mdash;Peut-être.&mdash;Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des
-principes n'est que la puissance de bâtir des
-hypothèses.&mdash;Peut-être.&mdash;Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont
-pas tenu devant l'expérience.&mdash;Je vous abandonne leur &oelig;uvre.&mdash;Mais
+rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit religieux et l'esprit
+positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait un mélange bizarre,
+et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les Allemands ont concilié
+la science et la foi.&mdash;Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal
+écrite.&mdash;Peut-être.&mdash;Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des
+principes n'est que la puissance de bâtir des
+hypothèses.&mdash;Peut-être.&mdash;Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont
+pas tenu devant l'expérience.&mdash;Je vous abandonne leur &oelig;uvre.&mdash;Mais
leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands
mots.&mdash;Je vous abandonne leur style.&mdash;Alors que gardez-vous?&mdash;Leur
-idée de la cause.&mdash;Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes
-par une révélation de la raison?&mdash;Point du tout.&mdash;Vous croyez comme
-nous qu'on découvre les causes par la simple expérience?&mdash;Pas
-davantage.&mdash;Vous pensez qu'il y a une faculté autre que l'expérience
-et la raison <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> propre à découvrir les causes?&mdash;Oui.&mdash;Vous
-croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination et
+idée de la cause.&mdash;Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes
+par une révélation de la raison?&mdash;Point du tout.&mdash;Vous croyez comme
+nous qu'on découvre les causes par la simple expérience?&mdash;Pas
+davantage.&mdash;Vous pensez qu'il y a une faculté autre que l'expérience
+et la raison <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> propre à découvrir les causes?&mdash;Oui.&mdash;Vous
+croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination et
l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de
-la première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour
-la seconde?&mdash;Oui.&mdash;Laquelle?&mdash;L'abstraction. Reprenons votre idée
-primitive; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en
+la première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour
+la seconde?&mdash;Oui.&mdash;Laquelle?&mdash;L'abstraction. Reprenons votre idée
+primitive; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en
quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il
faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
-substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que
-ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour
-affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements,
+<p>Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
+substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que
+ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour
+affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements,
changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que
-des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son
-impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression,
-maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes
+des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son
+impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression,
+maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes
les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des
-sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables,
-tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des
-qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour
-grouper plus commodément des faits. <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Nous allons même plus
+sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables,
+tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des
+qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour
+grouper plus commodément des faits. <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Nous allons même plus
loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais
-simplement des groupes de mouvements présents ou possibles, et des
-groupes de pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a
-point de substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous
-regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous
-considérons la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des
-modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il
-n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des
-événements et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que
-toute connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits.
-Mais cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de
-toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données
-simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage,
-interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule
-distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la
+simplement des groupes de mouvements présents ou possibles, et des
+groupes de pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a
+point de substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous
+regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous
+considérons la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des
+modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il
+n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des
+événements et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que
+toute connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits.
+Mais cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de
+toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données
+simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage,
+interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule
+distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la
brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'<i>abstraction</i>,
-qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les
-considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
-l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité
-des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
-et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
-rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés
-pris comme axe. Cent mille expériences <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> me développent par une
-infinité de détails la série des opérations physiologiques qui font la
-vie, et l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un
-circuit de déperdition constante et de réparation continue. Douze
-cents pages m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties
-de la science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir,
+qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les
+considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
+l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité
+des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
+et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
+rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés
+pris comme axe. Cent mille expériences <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> me développent par une
+infinité de détails la série des opérations physiologiques qui font la
+vie, et l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un
+circuit de déperdition constante et de réparation continue. Douze
+cents pages m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties
+de la science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir,
que les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un
-fait à un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est
-de même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en
-ses composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on
+fait à un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est
+de même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en
+ses composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on
demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que
-l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce
-sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois,
-essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
-ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
-contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On
-ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente,
-mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux
-composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes,
-d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée
+l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce
+sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois,
+essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
+ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
+contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On
+ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente,
+mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux
+composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes,
+d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée
d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait,
-comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube
-par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou
+comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube
+par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou
non, peu importe; qu'il faille souvent <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> l'accumulation ou la
-comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que
+comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que
maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe
-encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment
-fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même
-au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à
-part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête
+encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment
+fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même
+au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à
+part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête
pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs,
-et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des
+et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des
propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas
-verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui
+verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui
agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu
-d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà
-l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit
-leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et
+d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà
+l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit
+leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et
marque leur but.</p>
-<p>Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
-l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres
-opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences;
-nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer
-les théories particulières où elle a manqué.</p>
+<p>Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
+l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres
+opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences;
+nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer
+les théories particulières où elle a manqué.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> III</h5>
-<p>D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des
-choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la
-révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit
-qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on
+<p>D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des
+choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la
+révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit
+qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on
vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les
-propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On
-réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme
-la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la
-sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses
-propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se
+propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On
+réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme
+la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la
+sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses
+propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se
contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement;
-elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se
-borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire
-reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs
-façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui
-n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que,
-de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus
-d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas
-des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et
-dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent
-<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous
-nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments
-irréductibles. La définition est la proposition qui marque dans un
-objet la qualité d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point
-d'une autre qualité. Ce n'est point là une proposition verbale, car
-elle vous enseigne la qualité d'une chose. Ce n'est point là
-l'affirmation d'une qualité ordinaire, car elle vous révèle la qualité
-qui est la source du reste. C'est une assertion d'une espèce
-extraordinaire, la plus féconde et la plus précieuse de toutes, qui
-résume toute une science, et en qui toute science aspire à se résumer.
-Il y a une définition dans chaque science; il y en a une pour chaque
-objet. Nous ne la possédons pas partout, mais nous la cherchons
-partout. Nous sommes parvenus à définir le mouvement des planètes par
+elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se
+borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire
+reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs
+façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui
+n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que,
+de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus
+d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas
+des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et
+dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent
+<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous
+nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments
+irréductibles. La définition est la proposition qui marque dans un
+objet la qualité d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point
+d'une autre qualité. Ce n'est point là une proposition verbale, car
+elle vous enseigne la qualité d'une chose. Ce n'est point là
+l'affirmation d'une qualité ordinaire, car elle vous révèle la qualité
+qui est la source du reste. C'est une assertion d'une espèce
+extraordinaire, la plus féconde et la plus précieuse de toutes, qui
+résume toute une science, et en qui toute science aspire à se résumer.
+Il y a une définition dans chaque science; il y en a une pour chaque
+objet. Nous ne la possédons pas partout, mais nous la cherchons
+partout. Nous sommes parvenus à définir le mouvement des planètes par
la force tangentielle et l'attraction qui le composent; nous
-définissons déjà en partie le corps chimique par la notion
-d'équivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous
-travaillons à transformer chaque groupe de phénomènes en quelques
-lois, forces ou notions abstraites. Nous nous efforçons d'atteindre en
-chaque objet les éléments générateurs, comme nous les atteignons dans
-la sphère, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cône, et dans
-tous les composés mathématiques. Nous réduisons les corps naturels à
+définissons déjà en partie le corps chimique par la notion
+d'équivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous
+travaillons à transformer chaque groupe de phénomènes en quelques
+lois, forces ou notions abstraites. Nous nous efforçons d'atteindre en
+chaque objet les éléments générateurs, comme nous les atteignons dans
+la sphère, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cône, et dans
+tous les composés mathématiques. Nous réduisons les corps naturels à
deux ou trois sortes de mouvements, attraction, vibration,
-polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à deux ou
-trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> ligne,
-et nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou
-définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue,
-imparfaite ou achevée.</p>
+polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à deux ou
+trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> ligne,
+et nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou
+définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue,
+imparfaite ou achevée.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
+<p>Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
-mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant
+mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant
que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons
-entendu parler, sont morts.&mdash;Je réponds que la vraie preuve n'est ni
-dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité
+entendu parler, sont morts.&mdash;Je réponds que la vraie preuve n'est ni
+dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité
de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit
-Aristote<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du
+Aristote<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du
prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi
-mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé
+mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé
chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres
-termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà
-la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente
-dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon
+termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà
+la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente
+dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon
esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span>
-abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière,
-ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve
+abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière,
+ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve
les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce
-que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes
-sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe
-à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction
-a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas
-distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et
-le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications
+que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes
+sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe
+à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction
+a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas
+distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et
+le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications
contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la
preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la
cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner
-les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter,
-il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le
+les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter,
+il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le
syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni
-du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais
-de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à
+du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais
+de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à
ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque
-tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait
-communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute
-l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au
+tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait
+communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute
+l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au
sommet.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> V</h5>
-<p>La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous
-savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font
-des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,
-c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une
-expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut
+<p>La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous
+savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font
+des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,
+c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une
+expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut
savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on
-peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une
+peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une
droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la
-raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut
-l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me
-représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en
-ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments
-abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du
-cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je
-puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à
-un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne
-formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un
-autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux
-points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux
-droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue
-<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient
+raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut
+l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me
+représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en
+ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments
+abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du
+cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je
+puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à
+un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne
+formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un
+autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux
+points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux
+droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue
+<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient
un espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du
-tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair
-qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le
-constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve
+tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair
+qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le
+constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve
qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la
-première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la
-première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est
-inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de
-l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne
+première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la
+première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est
+inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de
+l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne
droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
-trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En
+trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En
somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
-sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,
-irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est
+sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,
+irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est
une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes
-sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont
-non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit
-de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et
-d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de
+sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont
+non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit
+de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et
+d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de
substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome,
-celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses
-suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit
-se trouve changée. Nous <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> ne sommes plus simplement capables de
-connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de
-connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes
-des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais
+celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses
+suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit
+se trouve changée. Nous <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> ne sommes plus simplement capables de
+connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de
+connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes
+des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais
encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne
-faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme
-Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne
-verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la
-poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur
-nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les
-séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de
-notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont
-telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela
-même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle
-emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et
-qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre
+faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme
+Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne
+verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la
+poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur
+nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les
+séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de
+notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont
+telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela
+même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle
+emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et
+qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre
elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles
ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc
-absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent
+absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent
ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction
rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous
-restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à
-l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.</p>
+restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à
+l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> VI</h5>
-<p>Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et
+<p>Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et
c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
-Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que
-le passage de l'état liquide à l'état solide produit la
-cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le
-froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide,
+Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que
+le passage de l'état liquide à l'état solide produit la
+cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le
+froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide,
ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de
-phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples
-enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les
-isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales,
-temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid
-pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui
-peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes
-les diversités de substance, toutes les inégalités de température,
-toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent
-abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre
-Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des
-éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
-les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui
-l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et
-d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés
-<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> à lui, et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de
-considérer vingt cas différents, et dans le fonds, je n'en considère
-qu'un seul; j'ai l'air de procéder par addition, et en somme je
-n'opère que par soustraction. Tous les procédés de l'induction sont
+phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples
+enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les
+isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales,
+temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid
+pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui
+peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes
+les diversités de substance, toutes les inégalités de température,
+toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent
+abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre
+Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des
+éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
+les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui
+l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et
+d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés
+<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> à lui, et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de
+considérer vingt cas différents, et dans le fonds, je n'en considère
+qu'un seul; j'ai l'air de procéder par addition, et en somme je
+n'opère que par soustraction. Tous les procédés de l'induction sont
donc des moyens d'abstraire, et toutes les &oelig;uvres de l'induction
sont donc des liaisons d'abstraits.</p>
<h5>VII</h5>
<p>Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les
-deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations,
-l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
-complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le
-second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit,
-comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils
-sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde
-mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie
-incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques
-éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de
-l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
-expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
-j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
-arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame
-infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span>
+deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations,
+l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
+complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le
+second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit,
+comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils
+sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde
+mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie
+incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques
+éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de
+l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
+expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
+j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
+arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame
+infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span>
autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur
-structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert,
-qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle
-qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien,
-qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car,
-lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son
-entourage naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne
+structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert,
+qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle
+qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien,
+qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car,
+lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son
+entourage naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne
sont point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe,
-je sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui
+je sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui
sont jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
-couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
-point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
-coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
-est uni, et unit ce qui est séparé<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Ainsi, tant que nous ne
+couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
+point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
+coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
+est uni, et unit ce qui est séparé<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Ainsi, tant que nous ne
regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
-telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
+telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons
-qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
-efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui
+qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
+efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui
soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient
-composés d'éléments effectivement unis. <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Nous découvrons des
-couples, c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous
-passons de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de
-l'apparence à la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous
-pratiquons sur eux la même opération que sur les faits. Car, à un
-moindre degré, ils ont la même nature. Quoique plus abstraits, ils
-sont encore complexes. Ils peuvent être décomposés et expliqués. Ils
-ont une raison d'être. Il y a quelque cause qui les construit et les
+composés d'éléments effectivement unis. <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Nous découvrons des
+couples, c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous
+passons de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de
+l'apparence à la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous
+pratiquons sur eux la même opération que sur les faits. Car, à un
+moindre degré, ils ont la même nature. Quoique plus abstraits, ils
+sont encore complexes. Ils peuvent être décomposés et expliqués. Ils
+ont une raison d'être. Il y a quelque cause qui les construit et les
unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les faits, de chercher les
-éléments générateurs en qui ils peuvent se résoudre et de qui ils
-peuvent se déduire, et l'opération doit continuer jusqu'à ce qu'on
-soit arrivé à des éléments tout à fait simples, c'est-à-dire tels que
-leur décomposition soit contradictoire. Que nous puissions les trouver
-ou non, ils existent; l'axiome des causes serait démenti, s'ils
-manquaient. Il y a donc des éléments indécomposables, desquels
-dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois
-particulières et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il
-y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent
-les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des
+éléments générateurs en qui ils peuvent se résoudre et de qui ils
+peuvent se déduire, et l'opération doit continuer jusqu'à ce qu'on
+soit arrivé à des éléments tout à fait simples, c'est-à-dire tels que
+leur décomposition soit contradictoire. Que nous puissions les trouver
+ou non, ils existent; l'axiome des causes serait démenti, s'ils
+manquaient. Il y a donc des éléments indécomposables, desquels
+dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois
+particulières et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il
+y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent
+les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des
surfaces, des solides, et des formes innombrables que la nature peut
effectuer ou l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la
-vertu et le sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et
-que Mill a mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui
-suscite tout événement, qui lie tout composé, qui engendre toute
-donnée. Cela signifie, d'une <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> part, qu'il y a une raison à
-toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé se réduit en
-simples; que tout produit implique des facteurs; que toute qualité et
-toute existence doivent se réduire de quelque terme supérieur et
-antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit équivaut aux
-facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous deux
-apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les puissances
-génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que la force
-active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la nécessité
-logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, le
-fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de toute
-science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la
-liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la
-nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre
+vertu et le sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et
+que Mill a mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui
+suscite tout événement, qui lie tout composé, qui engendre toute
+donnée. Cela signifie, d'une <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> part, qu'il y a une raison à
+toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé se réduit en
+simples; que tout produit implique des facteurs; que toute qualité et
+toute existence doivent se réduire de quelque terme supérieur et
+antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit équivaut aux
+facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous deux
+apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les puissances
+génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que la force
+active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la nécessité
+logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, le
+fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de toute
+science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la
+liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la
+nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre
au c&oelig;ur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la
-nécessité.</p>
+nécessité.</p>
<h5>VIII</h5>
-<p>Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le
-pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas
-situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
-n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,
-c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne
-les comprennent et dont on <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> ne puisse les extraire. Si limitée
-que soit notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est
-d'après cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont
-tenté leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des
-notions simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs
-combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou
-de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers.
-Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le
-monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et
-leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine,
-semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer
-le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre
+<p>Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le
+pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas
+situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
+n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,
+c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne
+les comprennent et dont on <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> ne puisse les extraire. Si limitée
+que soit notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est
+d'après cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont
+tenté leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des
+notions simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs
+combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou
+de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers.
+Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le
+monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et
+leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine,
+semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer
+le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre
puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous
-sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace;
-nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un
-coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un
+sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace;
+nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un
+coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un
talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de
-toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données:
+toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données:
nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture
-encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent,
-qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes
-obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le
-déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est
-ainsi dans <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> toutes les sciences, en géologie, en histoire
+encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent,
+qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes
+obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le
+déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est
+ainsi dans <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> toutes les sciences, en géologie, en histoire
naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et
-l'accident primitif étend ses effets dans toutes les parties de la
-sphère où il est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni
-les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes
-végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni
-peut-être aucune de ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans
-une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes
-insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de
-l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en
+l'accident primitif étend ses effets dans toutes les parties de la
+sphère où il est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni
+les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes
+végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni
+peut-être aucune de ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans
+une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes
+insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de
+l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en
tout fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion
-énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en
-dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte
+énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en
+dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte
qu'entre elle et les lois primitives, il y a une lacune infinie qu'une
-série infinie de déductions pourrait seule combler.</p>
+série infinie de déductions pourrait seule combler.</p>
-<p>Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les
-métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu
-déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système
-planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les
+<p>Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les
+métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu
+déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système
+planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les
principaux types de la vie, la succession des civilisations et des
-pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en
+pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en
tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et
lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou
-supprimé le grand jeu qui s'interpose entre <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> les premières
-lois et les dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements
+supprimé le grand jeu qui s'interpose entre <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> les premières
+lois et les dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements
le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils
-laissaient, mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler
-tout le bâtiment.</p>
-
-<p>Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers
-nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était
-capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi
-physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une
-pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau
-qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un
-esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur
-des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de
-pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait
-construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car
+laissaient, mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler
+tout le bâtiment.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers
+nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était
+capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi
+physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une
+pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau
+qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un
+esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur
+des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de
+pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait
+construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car
un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps,
-l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques:
-donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données
-universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps
-et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler
-les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la
-métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur,
-suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un
-esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il
-n'y a nul objet où elles puissent <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> manquer. Et il faut bien
-qu'il en soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il
+l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques:
+donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données
+universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps
+et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler
+les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la
+métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur,
+suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un
+esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il
+n'y a nul objet où elles puissent <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> manquer. Et il faut bien
+qu'il en soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il
faut parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est
universelle, on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut
-pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre
-expérience, la métaphysique, j'entends la recherche des premières
-causes, est possible, à la condition que l'on reste à une grande
-hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère
-seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les
-plus générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou
-quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou
-quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait
-ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces
-principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les
-lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette
-merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans
-tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il
-découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité
-déterminée et la quantité supprimée<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>, un ordre tel que la première
-appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi
-que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et
-que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière
-suspendue; si ensuite, isolant les éléments <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> de ces données,
-il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non
-autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et
-qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique
-sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans
-être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.</p>
-
-<p>À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous
-l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,
-font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est
-la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première
-conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la
-seconde comme un système de lois: employée seule, la première est
-anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place
-entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées
-anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième
-siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer,
-de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les
+pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre
+expérience, la métaphysique, j'entends la recherche des premières
+causes, est possible, à la condition que l'on reste à une grande
+hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère
+seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les
+plus générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou
+quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou
+quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait
+ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces
+principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les
+lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette
+merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans
+tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il
+découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité
+déterminée et la quantité supprimée<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>, un ordre tel que la première
+appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi
+que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et
+que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière
+suspendue; si ensuite, isolant les éléments <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> de ces données,
+il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non
+autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et
+qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique
+sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans
+être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.</p>
+
+<p>À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous
+l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,
+font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est
+la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première
+conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la
+seconde comme un système de lois: employée seule, la première est
+anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place
+entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées
+anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième
+siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer,
+de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les
fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde
entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.</p>
<h5>IX</h5>
-<p>Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des
-deux avait fait réfléchir l'autre, et <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> aucun des deux n'avait
-persuadé l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle
-matinée d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les
-pierres rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière
+<p>Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des
+deux avait fait réfléchir l'autre, et <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> aucun des deux n'avait
+persuadé l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle
+matinée d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les
+pierres rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière
jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des
-arcades, sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes,
-les chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
-tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau
+arcades, sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes,
+les chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
+tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau
murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
-sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un
-palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe
-ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de
-clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et
-dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs
-ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps
-avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et
-la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les
-génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur
-joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes
+sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un
+palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe
+ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de
+clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et
+dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs
+ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps
+avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et
+la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les
+génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur
+joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes
d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les
faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les
-reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de
-leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit,
-avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de
-mot <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette
-abondance de séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les
-fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir
-virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues
-empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la
-première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour
-les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient
-leur files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon
-sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de
-ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé
-ses arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches
+reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de
+leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit,
+avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de
+mot <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette
+abondance de séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les
+fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir
+virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues
+empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la
+première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour
+les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient
+leur files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon
+sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de
+ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé
+ses arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches
sans abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples,
-jouit non-seulement du présent, mais du passé.</p>
+jouit non-seulement du présent, mais du passé.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> CHAPITRE VI.<br>
-La poésie. Tennyson.</h3>
+La poésie. Tennyson.</h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Son talent et son &oelig;uvre. &mdash; Ses débuts. &mdash; En quoi il
- s'opposait aux poëtes précédents. &mdash; En quoi il les continuait.</li>
+<li class="min2em">I. Son talent et son &oelig;uvre. &mdash; Ses débuts. &mdash; En quoi il
+ s'opposait aux poëtes précédents. &mdash; En quoi il les continuait.</li>
-<li class="min2em">II. Première période. &mdash; Ses portraits de femmes. &mdash; Délicatesse
- et raffinement de son sentiment et de son style. &mdash; Variété de
- ses émotions et de ses sujets. &mdash; Sa curiosité littéraire et son
- dilettantisme poétique. &mdash; <i>The Dying Swan.</i> &mdash; <i>The
+<li class="min2em">II. Première période. &mdash; Ses portraits de femmes. &mdash; Délicatesse
+ et raffinement de son sentiment et de son style. &mdash; Variété de
+ ses émotions et de ses sujets. &mdash; Sa curiosité littéraire et son
+ dilettantisme poétique. &mdash; <i>The Dying Swan.</i> &mdash; <i>The
Lotos-Eaters.</i></li>
-<li class="min2em">III. Deuxième période. &mdash; Sa popularité, son bonheur et sa vie.
- &mdash; Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique.
+<li class="min2em">III. Deuxième période. &mdash; Sa popularité, son bonheur et sa vie.
+ &mdash; Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique.
&mdash; En quoi il est d'accord avec la nature. &mdash; <i>Locksley Hall.</i> &mdash;
Changement de sujet et de style. &mdash; Explosion violente et accent
personnel. &mdash; <i>Maud.</i></li>
-<li class="min2em">IV. Retour de Tennyson à son premier style. &mdash; <i>In Memoriam.</i> &mdash;
- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. &mdash; Il faut que le
- sujet et le talent soient d'accord. &mdash; Quels sujets conviennent à
+<li class="min2em">IV. Retour de Tennyson à son premier style. &mdash; <i>In Memoriam.</i> &mdash;
+ Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. &mdash; Il faut que le
+ sujet et le talent soient d'accord. &mdash; Quels sujets conviennent à
l'artiste dilettante. &mdash; <i>The Princess.</i> &mdash; Comparaison de ce
- poëme et d'<i>As you like it.</i> &mdash; Le monde fantastique et
+ poëme et d'<i>As you like it.</i> &mdash; Le monde fantastique et
pittoresque. &mdash; Comment Tennyson retrouve les songes et le style
de la Renaissance.</li>
-<li class="min2em">V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
- l'ancienne épopée. &mdash; <i>Les Idylles du roi.</i> &mdash; Pourquoi il a
- renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. &mdash; Pureté et élévation de
- ses modèles et de sa poésie. &mdash; <i>Elaine.</i> &mdash; <i>La mort d'Arthur.</i>
- &mdash; Manque de passion personnelle et absorbante. &mdash; Flexibilité et
- désintéressement de son esprit. &mdash; Son talent pour se
- métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.</li>
+<li class="min2em">V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
+ l'ancienne épopée. &mdash; <i>Les Idylles du roi.</i> &mdash; Pourquoi il a
+ renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. &mdash; Pureté et élévation de
+ ses modèles et de sa poésie. &mdash; <i>Elaine.</i> &mdash; <i>La mort d'Arthur.</i>
+ &mdash; Manque de passion personnelle et absorbante. &mdash; Flexibilité et
+ désintéressement de son esprit. &mdash; Son talent pour se
+ métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.</li>
<li class="min2em">VI. Son public. &mdash; Le monde en Angleterre. &mdash; La campagne. &mdash; Le
- confort. &mdash; L'élégance. &mdash; L'éducation. &mdash; Les habitudes. &mdash; En
- quoi Tennyson convient à un pareil monde. &mdash; Le monde en France.
- &mdash; La vie parisienne. &mdash; Les plaisirs. &mdash; La représentation. &mdash;
+ confort. &mdash; L'élégance. &mdash; L'éducation. &mdash; Les habitudes. &mdash; En
+ quoi Tennyson convient à un pareil monde. &mdash; Le monde en France.
+ &mdash; La vie parisienne. &mdash; Les plaisirs. &mdash; La représentation. &mdash;
La <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> conversation. &mdash; La hardiesse d'esprit. &mdash; En quoi
- Alfred de Musset convient à un pareil monde. &mdash; Comparaison des
- deux mondes et des deux poëtes.</li>
+ Alfred de Musset convient à un pareil monde. &mdash; Comparaison des
+ deux mondes et des deux poëtes.</li>
</ul>
</div>
-<h4>§ 1.<br>
+<h4>§ 1.<br>
SON TALENT ET SON &OElig;UVRE.</h4>
-<p>Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent
+<p>Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent
du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une
-revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
+revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et
-sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de
+sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de
son pays et de son temps.</p>
<p>On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante
-génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un
-orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient
-emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé
-les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la
-Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des
-couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient
-guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé
-infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le
+génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un
+orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient
+emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé
+les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la
+Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des
+couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient
+guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé
+infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le
sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et
-l'héroïsme, <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> avaient promené parmi les ténèbres et sous les
-éclairs un cortége de figures contractées et terribles, désespérées
-par leurs remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer
-de tant d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école
+l'héroïsme, <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> avaient promené parmi les ténèbres et sous les
+éclairs un cortége de figures contractées et terribles, désespérées
+par leurs remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer
+de tant d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école
imaginative, sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes
-les formes et toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient
-chez lui, mais épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il
-achevait un âge, il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa
-poésie ressemblait aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont
-les mêmes que pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante
-s'est émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme
-au bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons
-roses les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa
-clarté.</p>
+les formes et toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient
+chez lui, mais épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il
+achevait un âge, il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa
+poésie ressemblait aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont
+les mêmes que pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante
+s'est émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme
+au bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons
+roses les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa
+clarté.</p>
<h5>I</h5>
<p>Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline,
-Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de
+Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de
keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake
-est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux,
-rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes,
-qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec
-réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes
+est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux,
+rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes,
+qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec
+réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes
choisies <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> pour reposer et pour occuper les molles mains
-blanches d'une jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien
-des idées et bien des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul
-de ces portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
-rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
-et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération
+blanches d'une jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien
+des idées et bien des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul
+de ces portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
+rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
+et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération
brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si
-consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés,
-les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté
-féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
-galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des
-mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
-se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans
-les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe,
-ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme
-un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant
-traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade
-qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la
+consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés,
+les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté
+féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
+galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des
+mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
+se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans
+les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe,
+ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme
+un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant
+traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade
+qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la
changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis
-encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux,
-étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits
-nuages frangés par le soleil<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.» Le poëte revenait avec
+encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux,
+étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits
+nuages frangés par le soleil<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.» Le poëte revenait avec
complaisance <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> sur toutes les choses fines et exquises. Il les
-caressait si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés,
-affectés, presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de
-ciselures; il avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi
-en fait de beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de
+caressait si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés,
+affectés, presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de
+ciselures; il avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi
+en fait de beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de
touchants souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des
-élégies, des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les
-tons et se plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il
-écrivait sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, &OElig;none, sir Galahad,
-lady Clare, Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour
-Homère et Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et
-les anciens poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits
-événements réels de la vie anglaise et les grandes aventures
-fantastiques de la chevalerie éteinte. Il était comme ces musiciens
-qui mettent leur archet au service de tous les maîtres. Il se
+élégies, des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les
+tons et se plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il
+écrivait sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, &OElig;none, sir Galahad,
+lady Clare, Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour
+Homère et Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et
+les anciens poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits
+événements réels de la vie anglaise et les grandes aventures
+fantastiques de la chevalerie éteinte. Il était comme ces musiciens
+qui mettent leur archet au service de tous les maîtres. Il se
promenait dans la nature et dans <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> l'histoire, sans parti pris,
-sans passion âpre, occupé à sentir, à goûter, à cueillir partout, dans
-les jardinières des salons comme sur la haie des cottages, les fleurs
-rares ou champêtres dont le parfum ou l'éclat pouvait le charmer ou
+sans passion âpre, occupé à sentir, à goûter, à cueillir partout, dans
+les jardinières des salons comme sur la haie des cottages, les fleurs
+rares ou champêtres dont le parfum ou l'éclat pouvait le charmer ou
l'amuser. On en jouissait avec lui; on respirait les gracieux bouquets
-qu'il savait si bien faire; on acceptait de préférence ceux qu'il
+qu'il savait si bien faire; on acceptait de préférence ceux qu'il
prenait dans la campagne; on trouvait que nulle part son talent
-n'était plus à l'aise. On admirait combien ce regard minutieux et ce
-sentiment délicat savaient en saisir et en interpréter les aspects
-mobiles. On oubliait dans <i>le Cygne mourant</i> que le sujet était
-presque usé et l'intérêt un peu faible, pour savourer des vers comme
+n'était plus à l'aise. On admirait combien ce regard minutieux et ce
+sentiment délicat savaient en saisir et en interpréter les aspects
+mobiles. On oubliait dans <i>le Cygne mourant</i> que le sujet était
+presque usé et l'intérêt un peu faible, pour savourer des vers comme
ceux-ci:</p>
-<p class="quote">Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,&mdash;et blanche sur
+<p class="quote">Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,&mdash;et blanche sur
la froide blancheur du ciel&mdash;brillait leur couronne de neige.&mdash;Un
- saule se penchait en pleurant sur la rivière,&mdash;et secouait le
+ saule se penchait en pleurant sur la rivière,&mdash;et secouait le
flot quand le vent soupirait.&mdash;Au-dessus, dans le vent courait
- l'hirondelle,&mdash;qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages
- caprices;&mdash;et plus loin, à travers le marais vert et
- tranquille,&mdash;les canaux enchevêtrés dormaient,&mdash;tachés de
+ l'hirondelle,&mdash;qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages
+ caprices;&mdash;et plus loin, à travers le marais vert et
+ tranquille,&mdash;les canaux enchevêtrés dormaient,&mdash;tachés de
pourpre, de vert, et de jaune<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p>
-<p>Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> point tout
+<p>Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> point tout
entier; on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles
-voluptés des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible
-aux vers où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la
-terre des Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie
-et renonçaient à l'action.</p>
+voluptés des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible
+aux vers où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la
+terre des Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie
+et renonçaient à l'action.</p>
<div class="quote">
- <p>Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui
+ <p>Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui
descend,&mdash;laissent tomber lentement leur voile de fine
- gaze;&mdash;d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés
+ gaze;&mdash;d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés
vacillantes,&mdash;roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe
- d'écume.&mdash;Ils voyaient la rivière luisante rouler vers
- l'Océan,&mdash;sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
+ d'écume.&mdash;Ils voyaient la rivière luisante rouler vers
+ l'Océan,&mdash;sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
montagnes,&mdash;trois tours silencieuses de neige antique&mdash;se
dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin
- ombreux,&mdash;humecté de rosée, montait au-dessus des taillis
- entrelacés.</p>
+ ombreux,&mdash;humecté de rosée, montait au-dessus des taillis
+ entrelacés.</p>
<p>Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement&mdash;que les
- pétales des roses épanouies sur le gazon,&mdash;que les rosées de la
+ pétales des roses épanouies sur le gazon,&mdash;que les rosées de la
nuit sur les eaux calmes&mdash;entre des parois de granit sombre dans
un creux qui luit;&mdash;une musique qui se pose plus mollement sur
- l'âme&mdash;que des paupières lassées sur des yeux lassés;&mdash;une
- musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux
- bienheureux.&mdash;Il y a ici de fraîches mousses profondes,&mdash;et à
+ l'âme&mdash;que des paupières lassées sur des yeux lassés;&mdash;une
+ musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux
+ bienheureux.&mdash;Il y a ici de fraîches mousses profondes,&mdash;et à
travers les mousses rampent les lierres,&mdash;et dans le courant
pleurent les fleurs aux longues feuilles,&mdash;et sur les corniches
rocheuses le pavot pend endormi.</p>
- <p>Regardez; au milieu du bois, sur la branche,&mdash;la feuille pliée
- sort du bouton,&mdash;sollicitée par la brise caressante;&mdash;elle
- devient verte et large et ne prend point de souci,&mdash;toute baignée
- de soleil à midi, et, sous la lune,&mdash;nourrie de rosée nocturne;
- puis elle jaunit,&mdash;tombe et descend en flottant à travers
- l'air.&mdash;Regardez; adoucie par la lumière d'été,&mdash;la pomme juteuse
- devenue trop mûre&mdash;se détache par une nuit silencieuse
+ <p>Regardez; au milieu du bois, sur la branche,&mdash;la feuille pliée
+ sort du bouton,&mdash;sollicitée par la brise caressante;&mdash;elle
+ devient verte et large et ne prend point de souci,&mdash;toute baignée
+ de soleil à midi, et, sous la lune,&mdash;nourrie de rosée nocturne;
+ puis elle jaunit,&mdash;tombe et descend en flottant à travers
+ l'air.&mdash;Regardez; adoucie par la lumière d'été,&mdash;la pomme juteuse
+ devenue trop mûre&mdash;se détache par une nuit silencieuse
d'automne.&mdash;Selon la longueur des jours qui <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> lui sont
- accordés,&mdash;la fleur s'épanouit à sa place,&mdash;s'épanouit et se
- flétrit et tombe, et n'a point de travail,&mdash;solidement enracinée
+ accordés,&mdash;la fleur s'épanouit à sa place,&mdash;s'épanouit et se
+ flétrit et tombe, et n'a point de travail,&mdash;solidement enracinée
dans le sol fertile.</p>
- <p>Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous
- caresse de son souffle,&mdash;appuyés sur des couches d'amarante et de
- moly<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>,&mdash;nos calmes paupières à demi baissées,&mdash;sous les
- voûtes sacrées du ciel sombre,&mdash;de suivre la longue rivière
- brillante qui traîne lentement&mdash;ses eaux en quittant la colline
- empourprée;&mdash;d'entendre les échos humides qui s'appellent&mdash;de
- caverne en caverne à travers les épaisses vignes
- entrelacées;&mdash;d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
- d'émeraude,&mdash;à travers les guirlandes tressées de l'acanthe
+ <p>Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous
+ caresse de son souffle,&mdash;appuyés sur des couches d'amarante et de
+ moly<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>,&mdash;nos calmes paupières à demi baissées,&mdash;sous les
+ voûtes sacrées du ciel sombre,&mdash;de suivre la longue rivière
+ brillante qui traîne lentement&mdash;ses eaux en quittant la colline
+ empourprée;&mdash;d'entendre les échos humides qui s'appellent&mdash;de
+ caverne en caverne à travers les épaisses vignes
+ entrelacées;&mdash;d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
+ d'émeraude,&mdash;à travers les guirlandes tressées de l'acanthe
divine;&mdash;entendre et voir seulement dans le lointain la vague
- étincelante;&mdash;rien que l'entendre serait doux;&mdash;rien que
+ étincelante;&mdash;rien que l'entendre serait doux;&mdash;rien que
l'entendre et sommeiller sous les pins<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>.</p>
</div>
<h5><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> II</h5>
-<p>Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le
+<p>Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le
figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les
-passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en
-avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique
-en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus
-véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu
-d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans
-sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de
+passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en
+avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique
+en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus
+véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu
+d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans
+sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de
philosophie scolastique. Les jeunes <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> dames les trouvaient dans
-leur corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré
-de ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la
-campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des
-fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des
+leur corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré
+de ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la
+campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des
+fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des
assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme
-un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.</p>
-
-<p>On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer
-de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en
-manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on
-vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands
-chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour,
-un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et
-calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances
+un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.</p>
+
+<p>On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer
+de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en
+manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on
+vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands
+chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour,
+un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et
+calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances
inconnues qui subitement tient l'homme immobile<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a> les yeux fixes
-devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être
-toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du
-commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont
-terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous
-ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites;
+devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être
+toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du
+commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont
+terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous
+ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites;
nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons
-plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche
-<span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien
-aligné et trop connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme
+plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche
+<span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien
+aligné et trop connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme
le premier homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos
-raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît
-de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est
-ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse;
-c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez
-nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la
-vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la
-nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand
-qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui
-pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le
-tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan
-qu'à leur naissance; le c&oelig;ur immortel de la nature palpite encore,
+raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît
+de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est
+ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse;
+c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez
+nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la
+vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la
+nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand
+qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui
+pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le
+tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan
+qu'à leur naissance; le c&oelig;ur immortel de la nature palpite encore,
soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le
-c&oelig;ur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a
-sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé
-les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion
+c&oelig;ur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a
+sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé
+les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion
pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur
Locksley Hall:</p>
<div class="quote">
- <p>Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son
- âge;&mdash;et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à
+ <p>Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son
+ âge;&mdash;et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à
tous mes mouvements.</p>
- <p>Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>
- vérité.&mdash;Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va
- vers toi.»</p>
+ <p>Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span>
+ vérité.&mdash;Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va
+ vers toi.»</p>
- <p>Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une
- lumière,&mdash;comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la
+ <p>Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une
+ lumière,&mdash;comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la
nuit du nord.</p>
- <p>Et elle se tourna,&mdash;son sein secoué par un soudain orage de
- soupirs.&mdash;Toute son âme brillait comme une aube dans la
+ <p>Et elle se tourna,&mdash;son sein secoué par un soudain orage de
+ soupirs.&mdash;Toute son âme brillait comme une aube dans la
profondeur de ses yeux noirs.</p>
- <p>Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît
- tort.»&mdash;Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a
- longtemps que je t'aime.»</p>
+ <p>Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît
+ tort.»&mdash;Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a
+ longtemps que je t'aime.»</p>
<p>L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains
- étincelantes.&mdash;Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula
+ étincelantes.&mdash;Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula
en sables d'or....</p>
- <p>Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis
- frémir;&mdash;et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la
- plénitude du printemps.</p>
+ <p>Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis
+ frémir;&mdash;et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la
+ plénitude du printemps.</p>
- <p>Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands
- navires,&mdash;et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à
- l'attouchement de nos lèvres.</p>
+ <p>Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands
+ navires,&mdash;et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à
+ l'attouchement de nos lèvres.</p>
- <p>Ô ma cousine au c&oelig;ur faible! ô mon Amy qui n'es plus
- mienne!&mdash;Ô la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile
+ <p>Ô ma cousine au c&oelig;ur faible! ô mon Amy qui n'es plus
+ mienne!&mdash;Ô la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile
rivage!</p>
- <p>Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que
- tout ce que les chansons ont chanté,&mdash;poupée sous la menace d'un
- père, esclave d'une langue de mégère.</p>
+ <p>Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que
+ tout ce que les chansons ont chanté,&mdash;poupée sous la menace d'un
+ père, esclave d'une langue de mégère.</p>
- <p>Est-ce bien de te souhaiter heureuse?&mdash;Après m'avoir
- connu,&mdash;descendre jusqu'à un c&oelig;ur plus étroit que le mien!</p>
+ <p>Est-ce bien de te souhaiter heureuse?&mdash;Après m'avoir
+ connu,&mdash;descendre jusqu'à un c&oelig;ur plus étroit que le mien!</p>
- <p>Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par
- jour.&mdash;Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour
- s'assimiler à son limon.</p>
+ <p>Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par
+ jour.&mdash;Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour
+ s'assimiler à son limon.</p>
- <p>Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un
+ <p>Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un
rustre,&mdash;et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas
que lui.</p>
- <p>Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,&mdash;pour
+ <p>Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,&mdash;pour
quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un
peu plus que son cheval.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux;
- oublie que c'est de vin.&mdash;Va à lui; c'est ton devoir;
+ oublie que c'est de vin.&mdash;Va à lui; c'est ton devoir;
embrasse-le; prends sa main dans la tienne.</p>
- <p>Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est
- surchargée;&mdash;amuse-le de tes plus légères imaginations,
- caresse-le de tes plus délicates pensées.</p>
+ <p>Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est
+ surchargée;&mdash;amuse-le de tes plus légères imaginations,
+ caresse-le de tes plus délicates pensées.</p>
- <p>Il te répondra à propos, et des choses aisées à
+ <p>Il te répondra à propos, et des choses aisées à
comprendre....&mdash;Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi,
- quand je t'aurais tuée de mes mains<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.</p>
+ quand je t'aurais tuée de mes mains<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Ceci est bien franc et bien fort. <i>Maud</i> parut, qui l'était davantage.
-La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses
-familiarités, tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si
-correct, si mesuré, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce
+<p>Ceci est bien franc et bien fort. <i>Maud</i> parut, qui l'était davantage.
+La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses
+familiarités, tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si
+correct, si mesuré, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce
livre est le journal intime d'un jeune homme triste, aigri par de
-grands malheurs de famille, par de longues méditations solitaires,
-qui peu à peu se <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve
-aimé. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqués, négligés,
-de la conversation ordinaire; ce sont les détails de la vie
-domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dîner politique,
+grands malheurs de famille, par de longues méditations solitaires,
+qui peu à peu se <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve
+aimé. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqués, négligés,
+de la conversation ordinaire; ce sont les détails de la vie
+domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dîner politique,
d'un sermon, d'une messe de village. La prose de Dickens et de
-Thackeray ne serrait pas de plus près les m&oelig;urs réelles et
-présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et
+Thackeray ne serrait pas de plus près les m&oelig;urs réelles et
+présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et
fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de
-nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de
+nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de
soleil sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un
-coup dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers
-que ceux où il se peint dans son <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> petit jardin sombre,
-«écoutant la marée et le rugissement sinistre de ses lourdes lames,
-puis le cri de la grève désespérée que la vague arrache et entraîne;»
-tantôt contemplant au bout de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide,
-et son silencieux croissant, anneau étoilé de saphirs, anneau de
-mariage de la terre<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>!» Quelle fête dans son c&oelig;ur quand il est
-aimé! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette
-tendresse qui voudrait se répandre sur tous les êtres et appeler tous
-les êtres au spectacle et au partage de son bonheur! comme à ses yeux
-tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-même!
-De la gaieté, puis des extases, puis des miévreries, puis de la
+coup dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers
+que ceux où il se peint dans son <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> petit jardin sombre,
+«écoutant la marée et le rugissement sinistre de ses lourdes lames,
+puis le cri de la grève désespérée que la vague arrache et entraîne;»
+tantôt contemplant au bout de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide,
+et son silencieux croissant, anneau étoilé de saphirs, anneau de
+mariage de la terre<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>!» Quelle fête dans son c&oelig;ur quand il est
+aimé! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette
+tendresse qui voudrait se répandre sur tous les êtres et appeler tous
+les êtres au spectacle et au partage de son bonheur! comme à ses yeux
+tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-même!
+De la gaieté, puis des extases, puis des miévreries, puis de la
satire, puis des effusions, tous les prompts mouvements, toutes les
-variations brusques, comme d'un feu qui pétille et flamboie, et
-renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que l'âme est
+variations brusques, comme d'un feu qui pétille et flamboie, et
+renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que l'âme est
riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris et
-insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il
+insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il
s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que
-celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul
+celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul
poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours
-bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se
-lève au-dessus <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> de la rivière comme un boulet rouge, et on
-écoute, le c&oelig;ur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée
-d'une âme qui veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir
-croît, et à la fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis
-longtemps!&mdash;Et mon c&oelig;ur est une poignée de poussière,&mdash;et les roues
-passent par-dessus ma tête,&mdash;et mes os sont secoués
-douloureusement,&mdash;car ils les ont jetés dans un étroit
+bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se
+lève au-dessus <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> de la rivière comme un boulet rouge, et on
+écoute, le c&oelig;ur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée
+d'une âme qui veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir
+croît, et à la fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis
+longtemps!&mdash;Et mon c&oelig;ur est une poignée de poussière,&mdash;et les roues
+passent par-dessus ma tête,&mdash;et mes os sont secoués
+douloureusement,&mdash;car ils les ont jetés dans un étroit
tombeau,&mdash;seulement trois pieds au-dessous de la rue,&mdash;et les pieds
des chevaux frappent, frappent,&mdash;les pieds des chevaux
-frappent&mdash;frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,&mdash;avec un
-flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.&mdash;Ô mon Dieu, pourquoi
-ne m'ont-ils pas enterré assez profondément!&mdash;Était-ce humain de me
-faire une tombe si rude,&mdash;à moi qui ai toujours eu le sommeil
-léger?&mdash;Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.&mdash;Alors je ne suis
-pas tout à fait muet.&mdash;Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,&mdash;et
-quelqu'un sûrement, quelque bon c&oelig;ur viendra&mdash;pour m'enterrer, pour
-m'enterrer&mdash;plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>....»
-Il <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre
-vient, la guerre libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et
-le grand c&oelig;ur viril se guérit par l'action et par le courage de la
+frappent&mdash;frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,&mdash;avec un
+flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.&mdash;Ô mon Dieu, pourquoi
+ne m'ont-ils pas enterré assez profondément!&mdash;Était-ce humain de me
+faire une tombe si rude,&mdash;à moi qui ai toujours eu le sommeil
+léger?&mdash;Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.&mdash;Alors je ne suis
+pas tout à fait muet.&mdash;Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,&mdash;et
+quelqu'un sûrement, quelque bon c&oelig;ur viendra&mdash;pour m'enterrer, pour
+m'enterrer&mdash;plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>....»
+Il <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre
+vient, la guerre libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et
+le grand c&oelig;ur viril se guérit par l'action et par le courage de la
profonde blessure de l'amour.</p>
-<p class="quote">«Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais
- mon souffle&mdash;à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de
- bataille.&mdash;Désormais la pensée noble sera plus libre sous le
- soleil,&mdash;et le c&oelig;ur d'une nation battra d'un seul désir.&mdash;Car
- la longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,&mdash;et à
- présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,&mdash;sous
- la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit
+<p class="quote">«Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais
+ mon souffle&mdash;à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de
+ bataille.&mdash;Désormais la pensée noble sera plus libre sous le
+ soleil,&mdash;et le c&oelig;ur d'une nation battra d'un seul désir.&mdash;Car
+ la longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,&mdash;et à
+ présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,&mdash;sous
+ la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit
flamboyer&mdash;la fleur de la guerre, rouge de sang avec un c&oelig;ur
- de feu<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.»</p>
-
-<p>Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas
-recommencé. Malgré la fin qui était <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> morale, on cria qu'il
-imitait Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut
-retrouver l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style
-décousu, obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des
-disparates; on rappela le poëte à son premier style si bien
-proportionné. Il fut découragé, quitta la région des orages et rentra
-dans son azur. Il eut raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme
-fine peut s'emporter, atteindre parfois la fougue des êtres les plus
+ de feu<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas
+recommencé. Malgré la fin qui était <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> morale, on cria qu'il
+imitait Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut
+retrouver l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style
+décousu, obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des
+disparates; on rappela le poëte à son premier style si bien
+proportionné. Il fut découragé, quitta la région des orages et rentra
+dans son azur. Il eut raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme
+fine peut s'emporter, atteindre parfois la fougue des êtres les plus
violents et les plus forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui
-avaient fourni la matière de Maud et de Locksley Hall; avec une
-délicatesse de femme, il avait eu des nerfs de femme. L'accès passé,
-il retomba «dans ses langueurs dorées,» dans son tranquille rêve.
-Après Locksley Hall, il avait écrit <i>la Princesse</i>; après Maud, il
-écrivit <i>les Idylles du Roi</i>.</p>
+avaient fourni la matière de Maud et de Locksley Hall; avec une
+délicatesse de femme, il avait eu des nerfs de femme. L'accès passé,
+il retomba «dans ses langueurs dorées,» dans son tranquille rêve.
+Après Locksley Hall, il avait écrit <i>la Princesse</i>; après Maud, il
+écrivit <i>les Idylles du Roi</i>.</p>
<h5>III</h5>
<p>La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui
-conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long
-poëme <i>In memoriam</i>, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort
-jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,
+conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long
+poëme <i>In memoriam</i>, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort
+jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,
mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie
ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le
-service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un
-laïque respectueux et <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> bien appris. C'est ailleurs qu'il
-trouvera ses sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un
-poëte dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord
-que le lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les
-choses réelles sont grossières, et toujours laides par quelque
-endroit; à tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas
-à notre gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de
-vraiment doux et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous
-sommes mal à notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant
-sur nos deux pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans
-l'enclos où nous sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un
-autre monde, de voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des
-palais dans les nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre
+service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un
+laïque respectueux et <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> bien appris. C'est ailleurs qu'il
+trouvera ses sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un
+poëte dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord
+que le lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les
+choses réelles sont grossières, et toujours laides par quelque
+endroit; à tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas
+à notre gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de
+vraiment doux et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous
+sommes mal à notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant
+sur nos deux pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans
+l'enclos où nous sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un
+autre monde, de voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des
+palais dans les nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre
dans un lointain vaporeux les caprices de leur architecture mouvante
et les enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce
-monde fantastique tout soit agréable et beau, que le c&oelig;ur et les
+monde fantastique tout soit agréable et beau, que le c&oelig;ur et les
sens en jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que
-les sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle
-disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
-excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le
-poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,
-magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la
-guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les
+les sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle
+disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
+excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le
+poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,
+magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la
+guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les
spectacles et toutes les vertus qui conviennent <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> aux instincts
-de nos races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée
-qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.</p>
+de nos races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée
+qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.</p>
<h5>IV</h5>
-<p><i>La Princesse</i> est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare.
-Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la
+<p><i>La Princesse</i> est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare.
+Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la
Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et
-comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de <i>la
+comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de <i>la
Princesse</i>, comme chez ceux d'<i>As you like it</i>, un trop plein
-d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée,
-dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours
-jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent
-toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle
-comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est
-trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un
-ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que
-nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés,
-prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins
-à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers
-les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie
-poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes.
-Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils
-ont <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> besoin de féeries et de mascarades. En effet, <i>la
-Princesse</i> est une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi
-de Gama, qui est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la
-carte), a été fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge
-venu, on la réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes
-raisonnements, s'est irritée de la domination des hommes, et pour
-affranchir les femmes, a fondé sur la frontière une Université qui
-relèvera son sexe et sera la colonie d'où sortira l'égalité future. Le
+d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée,
+dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours
+jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent
+toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle
+comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est
+trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un
+ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que
+nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés,
+prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins
+à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers
+les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie
+poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes.
+Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils
+ont <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> besoin de féeries et de mascarades. En effet, <i>la
+Princesse</i> est une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi
+de Gama, qui est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la
+carte), a été fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge
+venu, on la réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes
+raisonnements, s'est irritée de la domination des hommes, et pour
+affranchir les femmes, a fondé sur la frontière une Université qui
+relèvera son sexe et sera la colonie d'où sortira l'égalité future. Le
prince part avec Cyril et Florian, deux amis, obtient permission du
-bon vieux Gama, et, déguisé en fille, entre dans l'enceinte virginale,
-où nul ne peut pénétrer sous peine de mort. Il y a une grâce charmante
-et moqueuse dans cette peinture d'une Université de filles. Le poëte
-joue avec la beauté; nul badinage n'est plus romanesque ni plus
-tendre. On sourit d'entendre les gros mots savants échappés de ces
-lèvres roses. «Les voilà le long des bancs comme des colombes au matin
+bon vieux Gama, et, déguisé en fille, entre dans l'enceinte virginale,
+où nul ne peut pénétrer sous peine de mort. Il y a une grâce charmante
+et moqueuse dans cette peinture d'une Université de filles. Le poëte
+joue avec la beauté; nul badinage n'est plus romanesque ni plus
+tendre. On sourit d'entendre les gros mots savants échappés de ces
+lèvres roses. «Les voilà le long des bancs comme des colombes au matin
sur le chaume du toit, quand le soleil tombe sur leurs blanches
-poitrines;» elles écoutent des tirades d'histoire et des promesses de
-rénovation sociale, en robes de soie lilas, avec des ceintures d'or,
-«splendides comme des papillons qui viennent d'éclore;» parmi elles
-une enfant, Mélissa, «une blonde rose, pareille à un narcisse d'avril,
-les lèvres entr'ouvertes,&mdash;et toutes ses pensées visibles au fond de
+poitrines;» elles écoutent des tirades d'histoire et des promesses de
+rénovation sociale, en robes de soie lilas, avec des ceintures d'or,
+«splendides comme des papillons qui viennent d'éclore;» parmi elles
+une enfant, Mélissa, «une blonde rose, pareille à un narcisse d'avril,
+les lèvres entr'ouvertes,&mdash;et toutes ses pensées visibles au fond de
ses beaux yeux,&mdash;comme les agates du sable qui semblent ondoyer et
flotter au matin,&mdash;dans les courants de cristal de la mer
-transparente<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.»&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> croyez que l'endroit aide à la magie.
-Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous que des
-bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes où des
-hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les fleurs
+transparente<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.»&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> croyez que l'endroit aide à la magie.
+Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous que des
+bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes où des
+hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les fleurs
montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds des
-statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des touffes
+statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des touffes
de laurier croissent autour des porches, les cours dressent leur
-architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées
-d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
-fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de
-leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des
-prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une
-balustrade,&mdash;au-dessus de la campagne empourprée, respirent la
-brise,&mdash;qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,&mdash;vient
-battre leurs paupières de son parfum<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» On reconnaît à chaque
-geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
-éclat, leur fraîcheur, leur <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> innocence. Et çà et là aussi on
-aperçoit la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des
+architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées
+d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
+fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de
+leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des
+prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une
+balustrade,&mdash;au-dessus de la campagne empourprée, respirent la
+brise,&mdash;qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,&mdash;vient
+battre leurs paupières de son parfum<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» On reconnaît à chaque
+geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
+éclat, leur fraîcheur, leur <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> innocence. Et çà et là aussi on
+aperçoit la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des
larmes, chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce
qu'elles veulent dire.&mdash;Des larmes sorties de la profondeur de quelque
-divin désespoir&mdash;s'élèvent dans le c&oelig;ur et se rassemblent dans les
+divin désespoir&mdash;s'élèvent dans le c&oelig;ur et se rassemblent dans les
yeux&mdash;lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne&mdash;et qu'on
-pense aux jours qui ne sont plus<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.»&mdash;Voilà la volupté exquise et
-étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le
-frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà
-trouvés dans <i>Winter's Tale</i> ou dans <i>la Nuit des Rois</i>.</p>
-
-<p>Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et
-s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil
-s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
-détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence
-une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir;
-son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et
-veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le
-trône où la hautaine jeune fille se tient debout <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> prête à
-prononcer la sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on
-aperçoit dans la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée
+pense aux jours qui ne sont plus<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.»&mdash;Voilà la volupté exquise et
+étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le
+frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà
+trouvés dans <i>Winter's Tale</i> ou dans <i>la Nuit des Rois</i>.</p>
+
+<p>Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et
+s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil
+s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
+détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence
+une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir;
+son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et
+veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le
+trône où la hautaine jeune fille se tient debout <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> prête à
+prononcer la sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on
+aperçoit dans la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée
partaient de longs ruissellements de splendeur oblique&mdash;qui tombaient
-sur une presse&mdash;d'épaules de neige serrées comme des brebis en
+sur une presse&mdash;d'épaules de neige serrées comme des brebis en
troupeau,&mdash;sur un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux
-de diamant,&mdash;sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et
-là,&mdash;elles ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes
-rouges, d'autres pâles,&mdash;toutes la bouche ouverte, toutes les yeux
-vers la lumière,&mdash;quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le
+de diamant,&mdash;sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et
+là,&mdash;elles ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes
+rouges, d'autres pâles,&mdash;toutes la bouche ouverte, toutes les yeux
+vers la lumière,&mdash;quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le
pays,&mdash;d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;&mdash;et
-d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur
+d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur
clameur monta,&mdash;comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles
se dressaient debout&mdash;les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs
-grands yeux<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» C'est que le père du prince est venu avec son armée
-pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée
-de <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines
-gonflées, les cheveux flottants, la tempête dans le c&oelig;ur, et le
-remercie avec une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme
+grands yeux<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» C'est que le père du prince est venu avec son armée
+pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée
+de <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines
+gonflées, les cheveux flottants, la tempête dans le c&oelig;ur, et le
+remercie avec une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme
un gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans
-vos habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle
-balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se
-contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous
-qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous
-froisser, et nous mentir, et nous outrager!&mdash;Moi, t'épouser! moi votre
-fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines
-de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute
-langue parlante vous appellerait seigneur.&mdash;«Seigneur! votre fausseté
-et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur
-vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>!» Comment amollir
-ce c&oelig;ur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le
-désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance
-et de primauté <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> et que sa virginité rend plus sauvage! Mais
-comme la colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue
-de sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette
-chimérique ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la
-hauteur d'un c&oelig;ur jeune et épris du beau! On convient que la
-querelle sera décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le
+vos habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle
+balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se
+contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous
+qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous
+froisser, et nous mentir, et nous outrager!&mdash;Moi, t'épouser! moi votre
+fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines
+de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute
+langue parlante vous appellerait seigneur.&mdash;«Seigneur! votre fausseté
+et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur
+vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>!» Comment amollir
+ce c&oelig;ur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le
+désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance
+et de primauté <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> et que sa virginité rend plus sauvage! Mais
+comme la colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue
+de sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette
+chimérique ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la
+hauteur d'un c&oelig;ur jeune et épris du beau! On convient que la
+querelle sera décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le
prince est vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement,
-par degrés, en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les
-blessés dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur
-et son délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme
-une campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque
+par degrés, en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les
+blessés dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur
+et son délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme
+une campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque
froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour
-prend de l'éclat<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux
-encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui
-comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout
-bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,&mdash;je ne vous demande
-rien; mais si vous <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> êtes un songe,&mdash;doux songe, achevez-vous.
+prend de l'éclat<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux
+encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui
+comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout
+bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,&mdash;je ne vous demande
+rien; mais si vous <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> êtes un songe,&mdash;doux songe, achevez-vous.
Je mourrai cette nuit;&mdash;baissez-vous, et faites semblant de
m'embrasser avant que je meure<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.&mdash;Elle se retourna; elle
-s'arrêta;&mdash;elle se baissa; et avec un grand tremblement de
-c&oelig;ur,&mdash;nos lèvres se rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit
-un cri,&mdash;l'Amour couronné s'élançant des bords de la mort,&mdash;et tout le
-long des veines frémissantes l'âme monta,&mdash;et se colla dans un baiser
-de feu sur la bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras
+s'arrêta;&mdash;elle se baissa; et avec un grand tremblement de
+c&oelig;ur,&mdash;nos lèvres se rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit
+un cri,&mdash;l'Amour couronné s'élançant des bords de la mort,&mdash;et tout le
+long des veines frémissantes l'âme monta,&mdash;et se colla dans un baiser
+de feu sur la bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras
elle se leva,&mdash;toute rougissante d'une noble honte.&mdash;Toute la fausse
-enveloppe avait glissé à ses pieds comme une robe,&mdash;et la laissait
+enveloppe avait glissé à ses pieds comme une robe,&mdash;et la laissait
femme, plus aimable que l'autre,&mdash;l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de
-l'abîme stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son
+l'abîme stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son
corps le cristal ruisselant coulait,&mdash;et qu'elle volait au loin le
-long des îles empourprées,&mdash;nue comme une double lumière dans l'air
-et dans la vague<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>.» Voilà l'accent <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de la Renaissance, tel
+long des îles empourprées,&mdash;nue comme une double lumière dans l'air
+et dans la vague<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>.» Voilà l'accent <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de la Renaissance, tel
qu'il est sorti du c&oelig;ur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu
-cette adoration voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin
-sentiment de la beauté.</p>
+cette adoration voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin
+sentiment de la beauté.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le
-ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
-retrouvée dans <i>les Idylles du roi</i> comme celle-ci dans <i>la
-Princesse</i>. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
-la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les
-sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour
-se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique
-et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de
+<p>Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le
+ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
+retrouvée dans <i>les Idylles du roi</i> comme celle-ci dans <i>la
+Princesse</i>. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
+la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les
+sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour
+se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique
+et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de
Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de
-remonter vers l'âge et les m&oelig;urs primitives, d'écouter le paisible
+remonter vers l'âge et les m&oelig;urs primitives, d'écouter le paisible
discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une
-pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme.
-Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il
-n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée;
-il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>
-par des convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée
-l'intéresse; il la développe curieusement; il l'explique. Son discours
-ne bondit jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet
-lui semble beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder.
-Cette simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se
-laisse aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble
-que volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive
-est la pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes
+pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme.
+Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il
+n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée;
+il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>
+par des convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée
+l'intéresse; il la développe curieusement; il l'explique. Son discours
+ne bondit jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet
+lui semble beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder.
+Cette simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se
+laisse aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble
+que volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive
+est la pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes
et la culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime
pour y trouver le contentement et le repos.</p>
-<p>Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la
-Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a
-assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
-de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge.
+<p>Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la
+Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a
+assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
+de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge.
Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter
-leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si
-elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
-écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de
-n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour
-culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir
-raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent
-naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
-qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule
-fois, l'aime à présent <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> qu'il est parti, et pour toute sa vie.
-Elle garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les
+leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si
+elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
+écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de
+n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour
+culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir
+raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent
+naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
+qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule
+fois, l'aime à présent <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> qu'il est parti, et pour toute sa vie.
+Elle garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les
jours elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups
-de lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et
-le guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne
-peut pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
-meure?»&mdash;«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent&mdash;qui n'a qu'un
-simple chant de quelques notes,&mdash;répète son simple chant et le répète
-toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que
+de lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et
+le guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne
+peut pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
+meure?»&mdash;«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent&mdash;qui n'a qu'un
+simple chant de quelques notes,&mdash;répète son simple chant et le répète
+toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que
l'oreille&mdash;se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant&mdash;allait la
-moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>?» Elle se
-déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut
-l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
+moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>?» Elle se
+déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut
+l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable
-avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers
-frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me
+avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers
+frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me
prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la
-marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà
-du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
-pas <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante,
-jusqu'à ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent,
-j'irai<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>.» Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils
-l'emportent «comme une ombre à travers les champs qui brillent dans
-leur pleine fleur d'été,» et la posent sur la barque toute tendue de
-velours noir. La barque remonte poussée par la marée, «et la morte
+marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà
+du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
+pas <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante,
+jusqu'à ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent,
+j'irai<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>.» Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils
+l'emportent «comme une ombre à travers les champs qui brillent dans
+leur pleine fleur d'été,» et la posent sur la barque toute tendue de
+velours noir. La barque remonte poussée par la marée, «et la morte
avec elle, dans sa main droite un lis, dans sa main gauche&mdash;une lettre
-qu'elle avait dictée, toute sa chevelure blonde ruisselant autour
-d'elle.&mdash;Et tout le linceul était de drap d'or&mdash;ramené jusqu'à la
-ceinture; elle-même tout en blanc,&mdash;excepté son visage, et ce visage
-aux traits si purs&mdash;était aimable, car elle ne semblait point
-morte,&mdash;mais profondement endormie, et reposait en souriant<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.»
+qu'elle avait dictée, toute sa chevelure blonde ruisselant autour
+d'elle.&mdash;Et tout le linceul était de drap d'or&mdash;ramené jusqu'à la
+ceinture; elle-même tout en blanc,&mdash;excepté son visage, et ce visage
+aux traits si purs&mdash;était aimable, car elle ne semblait point
+morte,&mdash;mais profondement endormie, et reposait en souriant<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.»
Elle arrive ainsi dans un grand silence, et le roi Arthur lit la
lettre devant tous les chevaliers et <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> toutes les dames qui
-pleurent: «Très-noble seigneur, sir Lancelot du Lac,&mdash;moi qu'on
+pleurent: «Très-noble seigneur, sir Lancelot du Lac,&mdash;moi qu'on
appelait quelquefois la vierge d'Astolat,&mdash;je viens ici, car vous
-m'avez quittée sans prendre congé de moi;&mdash;je viens ici afin de
-prendre pour la dernière fois congé de vous.&mdash;Je vous aimais, et mon
-amour n'a point eu de retour.&mdash;C'est pourquoi mon fidèle amour a été
-ma mort.&mdash;C'est pourquoi, devant notre dame Ginèvre&mdash;et devant toutes
-les autres dames, je fais ma plainte.&mdash;Priez pour mon âme et
-accordez-moi la sépulture.&mdash;Prie pour mon âme, toi aussi, sir
-Lancelot,&mdash;car tu es un chevalier sans égal<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.» Rien <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> de
+m'avez quittée sans prendre congé de moi;&mdash;je viens ici afin de
+prendre pour la dernière fois congé de vous.&mdash;Je vous aimais, et mon
+amour n'a point eu de retour.&mdash;C'est pourquoi mon fidèle amour a été
+ma mort.&mdash;C'est pourquoi, devant notre dame Ginèvre&mdash;et devant toutes
+les autres dames, je fais ma plainte.&mdash;Priez pour mon âme et
+accordez-moi la sépulture.&mdash;Prie pour mon âme, toi aussi, sir
+Lancelot,&mdash;car tu es un chevalier sans égal<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.» Rien <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> de
plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un regret si triste et
-d'une admiration si tendre: on aurait peine à trouver quelque chose de
-plus simple et de plus délicat.</p>
+d'une admiration si tendre: on aurait peine à trouver quelque chose de
+plus simple et de plus délicat.</p>
-<p>Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le
+<p>Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le
grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir
-de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a
-roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les
-chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu
-à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
-porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix
-brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était
-l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>.»
-Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée
-Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas
-qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
-Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et
-revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont
-éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
-luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La
-grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,&mdash;et fit
-dans l'air une arche de clarté,&mdash;comme <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> le rayonnement d'aube
-boréale&mdash;qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver
+de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a
+roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les
+chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu
+à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
+porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix
+brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était
+l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>.»
+Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée
+Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas
+qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
+Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et
+revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont
+éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
+luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La
+grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,&mdash;et fit
+dans l'air une arche de clarté,&mdash;comme <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> le rayonnement d'aube
+boréale&mdash;qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver
s'entrechoquent&mdash;la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.&mdash;Mais
-avant que l'épée eût touché la surface,&mdash;un bras s'éleva, vêtu de
-velours blanc, mystique, merveilleux,&mdash;et la saisit par la poignée, et
-la brandit trois fois;&mdash;puis s'enfonça avec elle dans la mer<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.»
+avant que l'épée eût touché la surface,&mdash;un bras s'éleva, vêtu de
+velours blanc, mystique, merveilleux,&mdash;et la saisit par la poignée, et
+la brandit trois fois;&mdash;puis s'enfonça avec elle dans la mer<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.»
Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine,
-ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter
-jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
-tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des
-cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où
-«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»&mdash;«Là s'était
-arrêtée une barque sombre,&mdash;noire comme une écharpe funèbre de la
-proue à la poupe;&mdash;tout le pont était couvert de formes
+ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter
+jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
+tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des
+cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où
+«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»&mdash;«Là s'était
+arrêtée une barque sombre,&mdash;noire comme une écharpe funèbre de la
+proue à la poupe;&mdash;tout le pont était couvert de formes
majestueuses,&mdash;avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en
-songe; auprès d'elles,&mdash;trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
-lèvres partit&mdash;un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles
-palpitantes.&mdash;Et comme si ce n'était <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> qu'une voix, il y eut un
-grand éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie&mdash;toute la nuit
-dans une terre déserte, où personne ne vient&mdash;et n'est venu depuis le
+songe; auprès d'elles,&mdash;trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
+lèvres partit&mdash;un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles
+palpitantes.&mdash;Et comme si ce n'était <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> qu'une voix, il y eut un
+grand éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie&mdash;toute la nuit
+dans une terre déserte, où personne ne vient&mdash;et n'est venu depuis le
commencement du monde<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la
-barque.&mdash;Ils vinrent à la barque; là les trois reines&mdash;étendirent
-leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.&mdash;Mais celle qui était la
-plus grande entre elles toutes,&mdash;et la plus belle, mit la tête du roi
-dans son giron&mdash;et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en
-pleurant tout haut<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.» La barque se détache, et Arthur, élevant sa
+barque.&mdash;Ils vinrent à la barque; là les trois reines&mdash;étendirent
+leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.&mdash;Mais celle qui était la
+plus grande entre elles toutes,&mdash;et la plus belle, mit la tête du roi
+dans son giron&mdash;et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en
+pleurant tout haut<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.» La barque se détache, et Arthur, élevant sa
voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et
-prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil
-ordre change, cédant la place au nouveau;&mdash;et Dieu s'accomplit
-lui-même en plusieurs façons,&mdash;de peur qu'une bonne coutume étant
+prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil
+ordre change, cédant la place au nouveau;&mdash;et Dieu s'accomplit
+lui-même en plusieurs façons,&mdash;de peur qu'une bonne coutume étant
seule ne corrompe le monde.&mdash;Si tu ne dois plus voir ma face, prie
-pour moi; plus de choses sont accomplies <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> par la prière que ce
-monde ne l'imagine.&mdash;Car par elle la terre, ronde tout entière en
-toutes ses parties,&mdash;est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de
-Dieu. Mais à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage&mdash;avec
-ceux-là que tu vois, si en effet je m'en vais&mdash;(car toute mon âme est
-obscurcie de doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,&mdash;où ne tombe
-point de pluie, ni de grêle, ni de neige,&mdash;et où même le vent ne
-souffle jamais rudement; mais elle repose&mdash;enveloppée de profondes
+pour moi; plus de choses sont accomplies <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> par la prière que ce
+monde ne l'imagine.&mdash;Car par elle la terre, ronde tout entière en
+toutes ses parties,&mdash;est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de
+Dieu. Mais à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage&mdash;avec
+ceux-là que tu vois, si en effet je m'en vais&mdash;(car toute mon âme est
+obscurcie de doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,&mdash;où ne tombe
+point de pluie, ni de grêle, ni de neige,&mdash;et où même le vent ne
+souffle jamais rudement; mais elle repose&mdash;enveloppée de profondes
prairies, heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,&mdash;et des
-creux pleins d'arbres couronnés par une mer d'été&mdash;où je me guérirai
-de ma douloureuse blessure<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>.» Je crois que depuis G&oelig;the on n'a
+creux pleins d'arbres couronnés par une mer d'été&mdash;où je me guérirai
+de ma douloureuse blessure<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>.» Je crois que depuis G&oelig;the on n'a
rien vu de plus calme et de plus imposant.</p>
<p>Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si
-multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens
-et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
-préoccupations <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> absorbantes qui ordinairement maîtrisent la
-main de ses pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le
-plan d'un édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a
-simplement choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux
-ornées, les plus exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs
-beautés. C'est tout au plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là
-à arranger quelque cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce
-choix d'architectures retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace,
-on la devinera çà et là dans quelque frise plus finement sculptée,
-dans quelque rosace plus délicate et plus gracieuse; mais on ne la
-trouvera marquée et sensible que dans la pureté et dans l'élévation de
-l'émotion morale qu'on emportera en sortant de son musée.</p>
-
-<h4><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> § 2.<br>
+multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens
+et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
+préoccupations <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> absorbantes qui ordinairement maîtrisent la
+main de ses pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le
+plan d'un édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a
+simplement choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux
+ornées, les plus exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs
+beautés. C'est tout au plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là
+à arranger quelque cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce
+choix d'architectures retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace,
+on la devinera çà et là dans quelque frise plus finement sculptée,
+dans quelque rosace plus délicate et plus gracieuse; mais on ne la
+trouvera marquée et sensible que dans la pureté et dans l'élévation de
+l'émotion morale qu'on emportera en sortant de son musée.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> § 2.<br>
LE PUBLIC.</h4>
-<p>Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du
+<p>Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du
monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche.
-Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de
-Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres
-de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on
+Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de
+Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres
+de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on
comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.</p>
-<p>Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en
-regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de
+<p>Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en
+regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de
campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le
rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue
-pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un
-rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde
-vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et
-jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou
-château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> été raccordé avec
-l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les
-pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à
-tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage
-même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres
-de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique,
-ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans
+pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un
+rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde
+vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et
+jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou
+château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> été raccordé avec
+l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les
+pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à
+tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage
+même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres
+de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique,
+ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans
doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui
font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen
-riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche.
+riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche.
Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon
frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les
-matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant
-où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques
-rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le
-long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des
-fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales.
-Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement
-gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres
+matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant
+où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques
+rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le
+long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des
+fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales.
+Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement
+gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres
de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par
-l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper
-beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses
-feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette
-verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge
-<span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin,
-quelle propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le
-bien-être des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on
-a ménagé des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes
-peuplées par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent
-dans les bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y
-a dans l'herbe de grands b&oelig;ufs couchés, des moutons aussi blancs
+l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper
+beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses
+feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette
+verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge
+<span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin,
+quelle propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le
+bien-être des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on
+a ménagé des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes
+peuplées par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent
+dans les bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y
+a dans l'herbe de grands b&oelig;ufs couchés, des moutons aussi blancs
que s'ils sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et
-modèles, capables de réjouir l'&oelig;il d'un amateur et d'un maître.
-Nous revenons à la maison, et avant d'entrer je regarde la
-perspective; décidément ils ont le sentiment de la campagne; comme on
-sera bien, à cette grande fenêtre du parloir, pour contempler le
-soleil couchant et le large treillis d'or qu'il étale à travers la
-futaie! Et comme adroitement on a tourné la maison pour que le paysage
-paraisse encadré au loin entre les collines et de près entre les
-arbres! Nous entrons. Que tout y est soigné et commode! On y a prévu,
-devancé les moindres besoins; il n'y a rien que de correct et de
-perfectionné; on soupçonne tous les objets d'avoir eu le prix, ou du
-moins une mention à quelque Exposition d'industrie; et le service vaut
-les objets; la propreté n'est pas plus méticuleuse en Hollande;
-proportion gardée, ils ont trois fois plus de valets que chez nous; ce
-n'est pas trop pour les détails minutieux du service. La machine
+modèles, capables de réjouir l'&oelig;il d'un amateur et d'un maître.
+Nous revenons à la maison, et avant d'entrer je regarde la
+perspective; décidément ils ont le sentiment de la campagne; comme on
+sera bien, à cette grande fenêtre du parloir, pour contempler le
+soleil couchant et le large treillis d'or qu'il étale à travers la
+futaie! Et comme adroitement on a tourné la maison pour que le paysage
+paraisse encadré au loin entre les collines et de près entre les
+arbres! Nous entrons. Que tout y est soigné et commode! On y a prévu,
+devancé les moindres besoins; il n'y a rien que de correct et de
+perfectionné; on soupçonne tous les objets d'avoir eu le prix, ou du
+moins une mention à quelque Exposition d'industrie; et le service vaut
+les objets; la propreté n'est pas plus méticuleuse en Hollande;
+proportion gardée, ils ont trois fois plus de valets que chez nous; ce
+n'est pas trop pour les détails minutieux du service. La machine
domestique fonctionne sans une interruption, sans un accroc, sans un
-heurt, chaque <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> rouage à son moment et à sa place, et le
-bien-être qu'elle distille vient en rosée de miel tomber dans la
-bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le sucre d'une raffinerie
-modèle lorsqu'il arrive dans son goulot.</p>
-
-<p>Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit
-et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a
-trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre
-l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui
-est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont
-bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à
-toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les
-aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et
-spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il
-doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des
-théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions.
-Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il
-y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile
-et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit,
-travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est
-magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit
+heurt, chaque <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> rouage à son moment et à sa place, et le
+bien-être qu'elle distille vient en rosée de miel tomber dans la
+bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le sucre d'une raffinerie
+modèle lorsqu'il arrive dans son goulot.</p>
+
+<p>Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit
+et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a
+trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre
+l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui
+est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont
+bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à
+toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les
+aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et
+spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il
+doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des
+théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions.
+Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il
+y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile
+et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit,
+travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est
+magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit
sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il
-parle dans les <i>meetings</i>, il surveille des écoles, il rend la
+parle dans les <i>meetings</i>, il surveille des écoles, il rend la
justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures,
de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour
-conduire amicalement <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> ses voisins et ses inférieurs vers
+conduire amicalement <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> ses voisins et ses inférieurs vers
quelque &oelig;uvre qui leur profite et qui profite au public. Il est
-puissant et il est respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et
-les contentements de la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et
-qu'il en use loyalement pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit
-est entretenu par une vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et
-occupé; il est instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il
-est curieux de tous les renseignements précis, il est tenu au courant
-par ses journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes
-nouvelles. Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices
-du corps. Il monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il
-chasse, il vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même
-tous les détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air,
-il résiste à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout
-ailleurs conduit l'homme moderne aux agitations du cerveau, à
-l'affaiblissement des muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce
-monde élégant et sensé, raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de
-conduite, que ses goûts de dilettante et ses principes de moraliste
-renferment dans une sorte d'enceinte fleurie et empêchent de regarder
+puissant et il est respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et
+les contentements de la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et
+qu'il en use loyalement pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit
+est entretenu par une vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et
+occupé; il est instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il
+est curieux de tous les renseignements précis, il est tenu au courant
+par ses journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes
+nouvelles. Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices
+du corps. Il monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il
+chasse, il vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même
+tous les détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air,
+il résiste à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout
+ailleurs conduit l'homme moderne aux agitations du cerveau, à
+l'affaiblissement des muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce
+monde élégant et sensé, raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de
+conduite, que ses goûts de dilettante et ses principes de moraliste
+renferment dans une sorte d'enceinte fleurie et empêchent de regarder
ailleurs.</p>
-<p>Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil
-monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en
-famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle
-de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris
-ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> comme lord
+<p>Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil
+monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en
+famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle
+de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris
+ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> comme lord
Byron; il n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments
excessifs et scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point
-troublé en fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans
-contraste la voix grave du maître de maison qui, devant les
-domestiques agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en
-le quittant, on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur,
-l'amateur d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des
-sentiments étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la
-campagne a goûté les petites scènes rurales et les riches peintures de
-paysage. Les dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont
-si exquis et si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si
-délicates! Il a si bien peint l'expression changeante de ces yeux
+troublé en fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans
+contraste la voix grave du maître de maison qui, devant les
+domestiques agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en
+le quittant, on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur,
+l'amateur d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des
+sentiments étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la
+campagne a goûté les petites scènes rurales et les riches peintures de
+paysage. Les dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont
+si exquis et si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si
+délicates! Il a si bien peint l'expression changeante de ces yeux
fiers ou candides! Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime.
Bien plus, il les honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de
-leur pureté. Les jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement
-quand, tout à l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a
-vu des têtes blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des
-épaules blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion
-est fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité
-et dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et
+leur pureté. Les jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement
+quand, tout à l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a
+vu des têtes blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des
+épaules blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion
+est fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité
+et dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et
tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire
-ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses
-idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les
-réussites et la <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> diversité de son style, les agréments et la
-perfection de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le
-lisons. Sa poésie ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et
-peintes où les fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent
+ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses
+idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les
+réussites et la <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> diversité de son style, les agréments et la
+perfection de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le
+lisons. Sa poésie ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et
+peintes où les fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent
dans une harmonie savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs
grappes et leurs calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble
-faite exprès pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers
+faite exprès pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers
de l'ancienne noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle
fait partie de leur luxe comme de leur morale; elle est une
-confirmation éloquente de leurs principes et un meuble précieux de
+confirmation éloquente de leurs principes et un meuble précieux de
leur salon.</p>
-<p>Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter
-en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des
+<p>Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter
+en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des
maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous
-trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la
-finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide
+trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la
+finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide
de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la
-province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui
-pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un
-escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les
+province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui
+pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un
+escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les
caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut
-voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues
-flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée,
+voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues
+flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée,
bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux
-abords <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous
-remarqué comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme
-ces regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté
-violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves
-avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient
-bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la
-glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la
-sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée
-parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils
-viennent respirer de gaieté de c&oelig;ur. Ils sont serrés autour de
-leurs petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les
-cris des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le
-défilé monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles
-attardées qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur
-intérieur est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre
-ces divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages,
-nous trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de
-statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes
-de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il
-représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les
+abords <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous
+remarqué comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme
+ces regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté
+violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves
+avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient
+bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la
+glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la
+sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée
+parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils
+viennent respirer de gaieté de c&oelig;ur. Ils sont serrés autour de
+leurs petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les
+cris des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le
+défilé monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles
+attardées qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur
+intérieur est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre
+ces divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages,
+nous trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de
+statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes
+de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il
+représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les
personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est
-agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais
-qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un
-an, sali en six mois, bon <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> pour étaler un luxe postiche.
-Toutes leurs jouissances sont factices et comme arrachées au passage;
+agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais
+qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un
+an, sali en six mois, bon <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> pour étaler un luxe postiche.
+Toutes leurs jouissances sont factices et comme arrachées au passage;
il y a en elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles
-ressemblent à la cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs
-cafés, à la gaieté de leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes,
-trop vives, trop multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec
-patience et cueillies avec modération; ils les ont fait pousser sur un
-terreau artificiel et échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils
-sont raffinés et ils sont avides; il leur faut chaque jour une
-provision de paroles colorées, d'anecdotes crues, de railleries
-mordantes, de vérités neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et
+ressemblent à la cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs
+cafés, à la gaieté de leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes,
+trop vives, trop multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec
+patience et cueillies avec modération; ils les ont fait pousser sur un
+terreau artificiel et échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils
+sont raffinés et ils sont avides; il leur faut chaque jour une
+provision de paroles colorées, d'anecdotes crues, de railleries
+mordantes, de vérités neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et
ne peuvent souffrir l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et
-trouvent qu'ils ne s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur
-dépense, leurs besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations
-et de la fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis
-de gaieté mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un
+trouvent qu'ils ne s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur
+dépense, leurs besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations
+et de la fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis
+de gaieté mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un
fonds de souffrance et d'ardeur.</p>
<p>Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce
-frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout
-saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et
-multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et
-des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds,
-bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race!
-Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y
-naître; <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ
-immense de la pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou
-prescrite. La pratique ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et
-une Église officielle sont là pour les décharger du soin de mener la
+frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout
+saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et
+multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et
+des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds,
+bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race!
+Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y
+naître; <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ
+immense de la pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou
+prescrite. La pratique ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et
+une Église officielle sont là pour les décharger du soin de mener la
nation; on subit les deux puissances comme on subit le bedeau et le
-sergent de ville, avec patience et railleries; on ne les regarde qu'à
-la façon d'un spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme
-une pièce de théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez
-que la critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais
+sergent de ville, avec patience et railleries; on ne les regarde qu'à
+la façon d'un spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme
+une pièce de théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez
+que la critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais
qui entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des
-réponses faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur
-toutes les grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce
-conflit des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart
-du temps, ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les
-incertitudes, partant à toutes les curiosités et aussi à toutes les
-angoisses. Dans ce vide, qui est comme une vaste mer, les rêves, les
-théories, les fantaisies, les convoitises déréglées, poétiques et
+réponses faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur
+toutes les grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce
+conflit des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart
+du temps, ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les
+incertitudes, partant à toutes les curiosités et aussi à toutes les
+angoisses. Dans ce vide, qui est comme une vaste mer, les rêves, les
+théories, les fantaisies, les convoitises déréglées, poétiques et
maladives, s'amassent et se chassent les unes les autres comme des
nuages. Si dans ce tumulte de formes mouvantes on cherche quelque
-&oelig;uvre solide qui prépare une assiette aux opinions futures, on ne
-trouve que les lentes bâtisses des sciences, qui çà et là,
-obscurément, comme des polypes sous-marins, construisent en coraux
-imperceptibles la base où s'appuieront les croyances du genre humain.</p>
+&oelig;uvre solide qui prépare une assiette aux opinions futures, on ne
+trouve que les lentes bâtisses des sciences, qui çà et là,
+obscurément, comme des polypes sous-marins, construisent en coraux
+imperceptibles la base où s'appuieront les croyances du genre humain.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est
+<p><span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est
dans ce Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par
c&oelig;ur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous
l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un
-atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de
-sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une
-fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien
-qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y
-eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a
+atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de
+sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une
+fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien
+qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y
+eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a
jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il
-le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le
-monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte,
-c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
+le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le
+monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte,
+c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il
-avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la
-sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire
-une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette
-chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre,
-horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué
-l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses
-passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond
-d'un jeune c&oelig;ur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été
-trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à
-travers la vie comme <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> un cheval de race cabré dans la
-campagne, que l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste
-ciel précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent
-tout et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
-trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
-cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
-pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
-aussi altéré que devant<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont
-retenti dans tous les c&oelig;urs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de
-dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si
-mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain
-épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les
-angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même
-geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible
-expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer.
-Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte,
-et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa
-fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout
-l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit
-accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de
-la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui
-boit dans une coupe ciselée, debout, à la première <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> place,
+avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la
+sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire
+une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette
+chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre,
+horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué
+l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses
+passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond
+d'un jeune c&oelig;ur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été
+trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à
+travers la vie comme <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> un cheval de race cabré dans la
+campagne, que l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste
+ciel précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent
+tout et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
+trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
+cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
+pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
+aussi altéré que devant<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont
+retenti dans tous les c&oelig;urs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de
+dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si
+mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain
+épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les
+angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même
+geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible
+expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer.
+Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte,
+et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa
+fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout
+l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit
+accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de
+la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui
+boit dans une coupe ciselée, debout, à la première <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> place,
parmi les applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie
-au fond du c&oelig;ur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui
-descend dans sa poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait
-du poison au fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs
-battent les tapis de soie, et tous les convives effarés regardent.
-Voilà ce que nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus
-brillant d'entre nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte
-invisible, et s'est abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs
-et les gaietés menteuses de notre banquet.</p>
-
-<p>Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
-écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.
-Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et
-nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé,
+au fond du c&oelig;ur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui
+descend dans sa poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait
+du poison au fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs
+battent les tapis de soie, et tous les convives effarés regardent.
+Voilà ce que nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus
+brillant d'entre nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte
+invisible, et s'est abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs
+et les gaietés menteuses de notre banquet.</p>
+
+<p>Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
+écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.
+Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et
+nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé,
son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets
-vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent
-hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre
-des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à
+vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent
+hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre
+des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à
travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une
-croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les
+croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les
nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi!
-c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes!
-ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui
-ont fait ruisseler cette divine éloquence! <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> ce sont elles qui
-en cet instant ont ramassé dans ce c&oelig;ur meurtri toutes les
+c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes!
+ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui
+ont fait ruisseler cette divine éloquence! <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> ce sont elles qui
+en cet instant ont ramassé dans ce c&oelig;ur meurtri toutes les
magnificences de la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en
-gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui
-fut jamais! La pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas,
-dans l'île de Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est
-heureux parmi ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses
-roses! N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et
-dans cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son
-désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap
+gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui
+fut jamais! La pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas,
+dans l'île de Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est
+heureux parmi ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses
+roses! N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et
+dans cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son
+désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap
battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le
-genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de
-sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au
-moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations
-profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir
-l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un
-simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il
-a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que
-c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais
-il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec
-désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée
+genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de
+sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au
+moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations
+profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir
+l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un
+simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il
+a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que
+c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais
+il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec
+désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée
aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et
-plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il
+plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il
n'y a au monde qu'une &oelig;uvre digne d'un homme, l'enfantement d'une
-<span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le
-monde qui a écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de
-bourgeois et de bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que
+<span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le
+monde qui a écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de
+bourgeois et de bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que
Tennyson.</p>
<p class="p2 center">FIN.</p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
-<span class="smaller">CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME</span></h2>
<div class="toc">
<p class="center">LIVRE V.<br>
@@ -10170,59 +10130,59 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
<p class="center">Chapitre I.&mdash;Le roman. Dickens.</p>
-<p class="center">§ 1. L'ÉCRIVAIN.</p>
+<p class="center">§ 1. L'ÉCRIVAIN.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">Liaison des diverses parties de chaque talent. &mdash; Importance de
- la façon d'imaginer.
+ la façon d'imaginer.
<span class="ralign5"><a href="#page6">6</a></span></li>
-<li class="min2em">I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. &mdash; Audace
- et véhémence de sa fantaisie. &mdash; Comment chez lui les objets
- inanimés se personnifient et se passionnent. &mdash; En quoi sa
+<li class="min2em">I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. &mdash; Audace
+ et véhémence de sa fantaisie. &mdash; Comment chez lui les objets
+ inanimés se personnifient et se passionnent. &mdash; En quoi sa
conception est voisine de la vision. &mdash; En quoi elle est voisine
- de la monomanie. &mdash; Comment il peint les hallucinés et les fous.
+ de la monomanie. &mdash; Comment il peint les hallucinés et les fous.
<span class="ralign5"><a href="#page6">6</a></span></li>
-<li class="min2em">À quels objets il applique son enthousiasme. &mdash; Ses trivialités
+<li class="min2em">À quels objets il applique son enthousiasme. &mdash; Ses trivialités
et sa minutie. &mdash; En quoi il ressemble aux peintres de son pays.
- &mdash; En quoi il diffère de George Sand. &mdash; <i>Miss Ruth</i> et
- <i>Geneviève</i>. &mdash; <i>Un Voyage en diligence.</i>
+ &mdash; En quoi il diffère de George Sand. &mdash; <i>Miss Ruth</i> et
+ <i>Geneviève</i>. &mdash; <i>Un Voyage en diligence.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page21">21</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
- produire. &mdash; Son pathétique. &mdash; L'ouvrier <i>Stephen</i>. &mdash; Son
- comique. &mdash; Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
- caricature. &mdash; Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.
+<li class="min2em">II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
+ produire. &mdash; Son pathétique. &mdash; L'ouvrier <i>Stephen</i>. &mdash; Son
+ comique. &mdash; Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
+ caricature. &mdash; Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.
<span class="ralign5"><a href="#page27">27</a></span></li>
</ul>
-<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> § 2. LE PUBLIC.</p>
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> § 2. LE PUBLIC.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Le roman anglais est obligé d'être moral. &mdash; En quoi cette
- contrainte modifie l'idée de l'amour. &mdash; Comparaison de l'amour
+<li class="min2em">Le roman anglais est obligé d'être moral. &mdash; En quoi cette
+ contrainte modifie l'idée de l'amour. &mdash; Comparaison de l'amour
chez George Sand et chez Dickens. &mdash; Peintures de la jeune fille
- et de l'épouse.
+ et de l'épouse.
<span class="ralign5"><a href="#page39">39</a></span></li>
-<li class="min2em">En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. &mdash;
+<li class="min2em">En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. &mdash;
Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.
<span class="ralign5"><a href="#page43">43</a></span></li>
-<li class="min2em">Inconvénients de ce parti pris. &mdash; Comment les masques comiques
+<li class="min2em">Inconvénients de ce parti pris. &mdash; Comment les masques comiques
ou odieux se substituent aux personnages naturels. &mdash; Comparaison
de Pecksniff et de Tartufe. &mdash; Pourquoi chez Dickens l'ensemble
- manque à l'action.
+ manque à l'action.
<span class="ralign5"><a href="#page45">45</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 3. LES PERSONNAGES.</p>
+<p class="center">§ 3. LES PERSONNAGES.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Deux classes de personnages. &mdash; Les caractères naturels et
- instinctifs. &mdash; Les caractères artificiels et positifs. &mdash;
- Préférence de Dickens pour les premiers. &mdash; Aversion de Dickens
+<li class="min2em">Deux classes de personnages. &mdash; Les caractères naturels et
+ instinctifs. &mdash; Les caractères artificiels et positifs. &mdash;
+ Préférence de Dickens pour les premiers. &mdash; Aversion de Dickens
pour les seconds.
<span class="ralign5"><a href="#page49">49</a></span></li>
@@ -10232,15 +10192,15 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
personnages sont Anglais.
<span class="ralign5"><a href="#page50">50</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Les enfants. &mdash; Ils manquent dans la littérature française.
+<li class="min2em">II. Les enfants. &mdash; Ils manquent dans la littérature française.
&mdash; Le petit <i>Joas</i> et <i>David Copperfield</i>. &mdash; Les gens du peuple.
- &mdash; L'homme idéal selon Dickens.
+ &mdash; L'homme idéal selon Dickens.
<span class="ralign5"><a href="#page60">60</a></span></li>
-<li class="min2em">III. En quoi cette conception correspond à un besoin public. &mdash;
+<li class="min2em">III. En quoi cette conception correspond à un besoin public. &mdash;
Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. &mdash;
- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés par la
- convention et par la règle. &mdash; Succès de Dickens.
+ Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés par la
+ convention et par la règle. &mdash; Succès de Dickens.
<span class="ralign5"><a href="#page64">64</a></span></li>
</ul>
@@ -10248,7 +10208,7 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">Abondance et excellence du roman de m&oelig;urs en Angleterre. &mdash;
- Supériorité de Dickens et de Thackeray. &mdash; Comparaison de Dickens
+ Supériorité de Dickens et de Thackeray. &mdash; Comparaison de Dickens
et de Thackeray.
<span class="ralign5"><a href="#page68">68</a></span></li>
@@ -10257,108 +10217,108 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
<span class="ralign5"><a href="#page70">70</a></span></li>
<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> II. Comparaison de la moquerie en France et en
- Angleterre. &mdash; Différence des deux tempéraments, des deux goûts
+ Angleterre. &mdash; Différence des deux tempéraments, des deux goûts
et des deux esprits.
<span class="ralign5"><a href="#page79">79</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. &mdash;
- L'ironie sérieuse. &mdash; <i>Les snobs littéraires; Miss Blanche
- Amory.</i> &mdash; La caricature sérieuse. &mdash; <i>Mistress Hoggarty.</i>
+<li class="min2em">III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. &mdash;
+ L'ironie sérieuse. &mdash; <i>Les snobs littéraires; Miss Blanche
+ Amory.</i> &mdash; La caricature sérieuse. &mdash; <i>Mistress Hoggarty.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page82">82</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Solidité et précision de cette conception satirique. &mdash;
+<li class="min2em">IV. Solidité et précision de cette conception satirique. &mdash;
Ressemblance de Thackeray et de Swift. &mdash; <i>Les devoirs d'un
ambassadeur.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page93">93</a></span></li>
-<li class="min2em">Misanthropie de Thackeray. &mdash; Niaiserie de ses héroïnes. &mdash;
- Niaiserie de l'amour. &mdash; Vice intime des générosités et des
+<li class="min2em">Misanthropie de Thackeray. &mdash; Niaiserie de ses héroïnes. &mdash;
+ Niaiserie de l'amour. &mdash; Vice intime des générosités et des
exaltations humaines.
<span class="ralign5"><a href="#page96">96</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Ses tendances égalitaires. &mdash; Défaut des caractères et de la
- société en Angleterre. &mdash; Ses aversions et ses préférences. &mdash; Le
+<li class="min2em">V. Ses tendances égalitaires. &mdash; Défaut des caractères et de la
+ société en Angleterre. &mdash; Ses aversions et ses préférences. &mdash; Le
snob et l'aristocrate. &mdash; Portraits du roi, du grand seigneur de
cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. &mdash;
- Avantages de cet établissement aristocratique. &mdash; Excès de cette
+ Avantages de cet établissement aristocratique. &mdash; Excès de cette
satire.
<span class="ralign5"><a href="#page100">100</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2. L'ARTISTE.</p>
+<p class="center">§ 2. L'ARTISTE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Idée de l'art pur. &mdash; En quoi la satire nuit à l'art. &mdash; En
- quoi elle diminue l'intérêt. &mdash; En quoi elle fausse les
+<li class="min2em">I. Idée de l'art pur. &mdash; En quoi la satire nuit à l'art. &mdash; En
+ quoi elle diminue l'intérêt. &mdash; En quoi elle fausse les
personnages. &mdash; Comparaison de Thackeray et de Balzac. &mdash;
- <i>Valérie Marneffe et Rebecca Sharp.</i>
+ <i>Valérie Marneffe et Rebecca Sharp.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page117">117</a></span></li>
<li class="min2em">II. Rencontre de l'art pur. &mdash; Portrait de <i>Henri Esmond</i>. &mdash;
- Talent historique de Thackeray. &mdash; Conception de l'homme idéal.
+ Talent historique de Thackeray. &mdash; Conception de l'homme idéal.
<span class="ralign5"><a href="#page128">128</a></span></li>
-<li class="min2em">III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est
- cette définition dans Thackeray. &mdash; En quoi elle diffère de la
- véritable.
+<li class="min2em">III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est
+ cette définition dans Thackeray. &mdash; En quoi elle diffère de la
+ véritable.
<span class="ralign5"><a href="#page141">141</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center">Chapitre III.&mdash;La critique et l'histoire, Macaulay.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Rôle et position de Macaulay en Angleterre.
+<li class="min2em">Rôle et position de Macaulay en Angleterre.
<span class="ralign5"><a href="#page145">145</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES.</p>
+<p class="center">§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Ses <i>Essais</i>. &mdash; Agrément et utilité du genre. &mdash; Ses
+<li class="min2em">I. Ses <i>Essais</i>. &mdash; Agrément et utilité du genre. &mdash; Ses
opinions. &mdash; Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
pratique. &mdash; Son <i>Essai <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> sur Bacon</i>. Quel est, selon
- lui, le véritable objet des sciences. &mdash; Comparaison de Bacon et
+ lui, le véritable objet des sciences. &mdash; Comparaison de Bacon et
des anciens.
<span class="ralign5"><a href="#page147">147</a></span></li>
-<li class="min2em">Sa critique. &mdash; Ses préoccupations morales. &mdash; Comparaison de la
+<li class="min2em">Sa critique. &mdash; Ses préoccupations morales. &mdash; Comparaison de la
critique en France et en Angleterre. &mdash; Pourquoi il est
- religieux. &mdash; Liaison de la religion et du libéralisme en
- Angleterre. &mdash; Libéralisme de Macaulay. &mdash; <i>Essais sur l'Église
- et l'État.</i>
+ religieux. &mdash; Liaison de la religion et du libéralisme en
+ Angleterre. &mdash; Libéralisme de Macaulay. &mdash; <i>Essais sur l'Église
+ et l'État.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page152">152</a></span></li>
-<li class="min2em">Sa passion pour la liberté politique. &mdash; Comment il est l'orateur
- et l'historien du parti whig. &mdash; <i>Essais sur la Révolution et les
+<li class="min2em">Sa passion pour la liberté politique. &mdash; Comment il est l'orateur
+ et l'historien du parti whig. &mdash; <i>Essais sur la Révolution et les
Stuarts.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page159">159</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Son talent. &mdash; Son goût pour la démonstration. &mdash; Son goût
- pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. &mdash; En
- quoi il diffère des orateurs classiques. &mdash; Son estime pour les
- faits particuliers, les expériences sensibles et les souvenirs
- personnels. &mdash; Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
+<li class="min2em">II. Son talent. &mdash; Son goût pour la démonstration. &mdash; Son goût
+ pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. &mdash; En
+ quoi il diffère des orateurs classiques. &mdash; Son estime pour les
+ faits particuliers, les expériences sensibles et les souvenirs
+ personnels. &mdash; Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
connaissance. &mdash; <i>Essais sur Warren Hastings et sur Clive.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page166">166</a></span></li>
-<li class="min2em">Caractères anglais de son talent. &mdash; Sa rudesse. &mdash; Sa
- plaisanterie. &mdash; Sa poésie.
+<li class="min2em">Caractères anglais de son talent. &mdash; Sa rudesse. &mdash; Sa
+ plaisanterie. &mdash; Sa poésie.
<span class="ralign5"><a href="#page183">183</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2.</p>
+<p class="center">§ 2.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">Son &oelig;uvre. &mdash; Harmonie de son talent, de ses opinions et de
- son &oelig;uvre. &mdash; Universalité, unité, intérêt de son histoire. &mdash;
+ son &oelig;uvre. &mdash; Universalité, unité, intérêt de son histoire. &mdash;
Peinture des <i>Highlands</i>. &mdash; <i>Jacques II en Irlande.</i> &mdash; <i>L'Acte
- de Tolérance.</i> &mdash; <i>Le massacre de Glencoe.</i> &mdash; Traces
- d'amplification et de rhétorique.
+ de Tolérance.</i> &mdash; <i>Le massacre de Glencoe.</i> &mdash; Traces
+ d'amplification et de rhétorique.
<span class="ralign5"><a href="#page197">197</a></span></li>
-<li class="min2em">Comparaison de Macaulay et des historiens français. &mdash; En quoi il
+<li class="min2em">Comparaison de Macaulay et des historiens français. &mdash; En quoi il
est classique. &mdash; En quoi il est anglais. &mdash; Position
- intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
+ intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
germanique.
<span class="ralign5"><a href="#page222">222</a></span></li>
</ul>
@@ -10370,162 +10330,162 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
<span class="ralign5"><a href="#page229">229</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT.</p>
+<p class="center">§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. &mdash; Son
- imagination, ses enthousiasmes. &mdash; Ses crudités, ses
+<li class="min2em">I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. &mdash; Son
+ imagination, ses enthousiasmes. &mdash; Ses crudités, ses
bouffonneries.
<span class="ralign5"><a href="#page230">230</a></span></li>
<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> II. L'<i>humour</i>. &mdash; En quoi elle consiste. &mdash; Comment
elle est germanique. &mdash; Peintures grotesques et tragiques. &mdash; Les
- dandies et les mendiants. &mdash; Catéchisme des cochons. &mdash; Extrême
+ dandies et les mendiants. &mdash; Catéchisme des cochons. &mdash; Extrême
tension de son esprit et de ses nerfs.
<span class="ralign5"><a href="#page238">238</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. &mdash; Le sentiment
- du réel et le sentiment du sublime.
+<li class="min2em">III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. &mdash; Le sentiment
+ du réel et le sentiment du sublime.
<span class="ralign5"><a href="#page251">251</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. &mdash; Sa recherche des
- sentiments éteints. &mdash; Véhémence de son émotion et de sa
- sympathie. &mdash; Intensité de sa croyance et de sa vision. &mdash; <i>Past
+<li class="min2em">IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. &mdash; Sa recherche des
+ sentiments éteints. &mdash; Véhémence de son émotion et de sa
+ sympathie. &mdash; Intensité de sa croyance et de sa vision. &mdash; <i>Past
and Present.</i> &mdash; <i>Cromwell's letters and speeches.</i> &mdash; Son
mysticisme historique. &mdash; Grandeur et tristesse de ses visions.
- &mdash; Comment il figure le monde d'après son propre esprit.
+ &mdash; Comment il figure le monde d'après son propre esprit.
<span class="ralign5"><a href="#page251">251</a></span></li>
<li class="min2em">V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
- pensée humaine est la reproduction d'un groupe. &mdash; Deux façons
+ pensée humaine est la reproduction d'un groupe. &mdash; Deux façons
principales de la reproduire, et deux sortes principales
d'esprits. &mdash; Les classificateurs. &mdash; Les intuitifs. &mdash;
- Inconvénients du second procédé. &mdash; Comment il est obscur,
- hasardé, dénué de preuves. &mdash; Comment il pousse à l'affectation
- et à l'exagération. &mdash; Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
+ Inconvénients du second procédé. &mdash; Comment il est obscur,
+ hasardé, dénué de preuves. &mdash; Comment il pousse à l'affectation
+ et à l'exagération. &mdash; Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
&mdash; Avantages de ce genre d'esprit. &mdash; Il est seul capable de
- reproduire l'objet. &mdash; Il est le plus favorable à l'invention
+ reproduire l'objet. &mdash; Il est le plus favorable à l'invention
originale. &mdash; Quel emploi Carlyle en a fait.
<span class="ralign5"><a href="#page260">260</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2. SON RÔLE.</p>
+<p class="center">§ 2. SON RÔLE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. &mdash;
- Études allemandes de Carlyle.
+<li class="min2em">Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. &mdash;
+ Études allemandes de Carlyle.
<span class="ralign5"><a href="#page268">268</a></span></li>
<li class="min2em">I. De l'apparition des formes d'esprit originales. &mdash; Comment
- elles agissent et finissent. &mdash; Le génie artistique de la
- Renaissance. &mdash; Le génie oratoire de l'âge classique. &mdash; Le génie
- philosophique de l'âge moderne. &mdash; Analogie probable des trois
- périodes.
+ elles agissent et finissent. &mdash; Le génie artistique de la
+ Renaissance. &mdash; Le génie oratoire de l'âge classique. &mdash; Le génie
+ philosophique de l'âge moderne. &mdash; Analogie probable des trois
+ périodes.
<span class="ralign5"><a href="#page268">268</a></span></li>
<li class="min2em">II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. &mdash;
- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
- linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
- la théologie et la métaphysique. &mdash; Comment le penchant
- métaphysique a transformé la poésie.
+ Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
+ linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
+ la théologie et la métaphysique. &mdash; Comment le penchant
+ métaphysique a transformé la poésie.
<span class="ralign5"><a href="#page271">271</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Idée capitale qui s'en dégage. &mdash; Conception des parties
- solidaires et complémentaires. &mdash; Nouvelle conception de la
+<li class="min2em">III. Idée capitale qui s'en dégage. &mdash; Conception des parties
+ solidaires et complémentaires. &mdash; Nouvelle conception de la
nature et de l'homme.
<span class="ralign5"><a href="#page273">273</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Inconvénients de cette aptitude. &mdash; L'hypothèse gratuite et
- l'abstraction <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> vague. &mdash; Discrédit momentané des
- spéculations allemandes.
+<li class="min2em">IV. Inconvénients de cette aptitude. &mdash; L'hypothèse gratuite et
+ l'abstraction <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> vague. &mdash; Discrédit momentané des
+ spéculations allemandes.
<span class="ralign5"><a href="#page274">274</a></span></li>
<li class="min2em">V. Comment chaque nation peut les reforger. &mdash; Exemples anciens.
- &mdash; L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. &mdash; Les
- puritains et les jansénistes au dix-septième siècle. &mdash; La France
- au dix-huitième siècle. &mdash; Par quels chemins ces idées peuvent
+ &mdash; L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. &mdash; Les
+ puritains et les jansénistes au dix-septième siècle. &mdash; La France
+ au dix-huitième siècle. &mdash; Par quels chemins ces idées peuvent
entrer en France. &mdash; Le positivisme. &mdash; La critique.
<span class="ralign5"><a href="#page276">276</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. &mdash;
- L'esprit exact et positif. &mdash; L'inspiration passionnée et
- poétique. &mdash; Quelle voie suit Carlyle.
+<li class="min2em">VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. &mdash;
+ L'esprit exact et positif. &mdash; L'inspiration passionnée et
+ poétique. &mdash; Quelle voie suit Carlyle.
<span class="ralign5"><a href="#page278">278</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.</p>
+<p class="center">§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">Sa méthode est morale, non scientifique. &mdash; En quoi il ressemble
+<li class="min2em">Sa méthode est morale, non scientifique. &mdash; En quoi il ressemble
aux puritains. &mdash; <i>Sartor resartus.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page282">282</a></span></li>
-<li class="min2em">I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. &mdash; Caractère
- divin et mystérieux de l'être. &mdash; Sa métaphysique.
+<li class="min2em">I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. &mdash; Caractère
+ divin et mystérieux de l'être. &mdash; Sa métaphysique.
<span class="ralign5"><a href="#page283">283</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
- positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. &mdash; Comment
- chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
+<li class="min2em">II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
+ positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. &mdash; Comment
+ chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
puritanisme anglais.
<span class="ralign5"><a href="#page289">289</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Caractère moral de ce mysticisme. &mdash; Conception du devoir.
+<li class="min2em">III. Caractère moral de ce mysticisme. &mdash; Conception du devoir.
&mdash; Conception de Dieu.
<span class="ralign5"><a href="#page291">291</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Conception du christianisme. &mdash; Le christianisme véritable et
+<li class="min2em">IV. Conception du christianisme. &mdash; Le christianisme véritable et
le christianisme officiel. &mdash; Les autres religions. &mdash; Limite et
- portée de la doctrine.
+ portée de la doctrine.
<span class="ralign5"><a href="#page294">294</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Sa critique. &mdash; Quelle valeur il attribue aux écrivains. &mdash;
- Quelle classe d'écrivains il exalte. &mdash; Quelle classe d'écrivains
- il déprécie. &mdash; Son esthétique. &mdash; Son jugement sur Voltaire.
+<li class="min2em">V. Sa critique. &mdash; Quelle valeur il attribue aux écrivains. &mdash;
+ Quelle classe d'écrivains il exalte. &mdash; Quelle classe d'écrivains
+ il déprécie. &mdash; Son esthétique. &mdash; Son jugement sur Voltaire.
<span class="ralign5"><a href="#page299">299</a></span></li>
<li class="min2em">VI. Avenir de la critique. &mdash; En quoi elle est contraire aux
- préjugés de siècle et de race. &mdash; Le goût n'a qu'une autorité
+ préjugés de siècle et de race. &mdash; Le goût n'a qu'une autorité
relative.
<span class="ralign5"><a href="#page304">304</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.</p>
+<p class="center">§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Suprême importance des grands hommes. &mdash; Qu'ils sont des
- révélateurs. &mdash; Nécessité de les vénérer.
+<li class="min2em">I. Suprême importance des grands hommes. &mdash; Qu'ils sont des
+ révélateurs. &mdash; Nécessité de les vénérer.
<span class="ralign5"><a href="#page307">307</a></span></li>
<li class="min2em">II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. &mdash;
En quoi Carlyle est imitateur. &mdash; En quoi il est original. &mdash;
- Portée de sa conception.
+ Portée de sa conception.
<span class="ralign5"><a href="#page309">309</a></span></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> III. Comment la véritable histoire est celle des
- sentiments héroïques. &mdash; Que les véritables historiens sont des
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> III. Comment la véritable histoire est celle des
+ sentiments héroïques. &mdash; Que les véritables historiens sont des
artistes et des psychologues.
<span class="ralign5"><a href="#page312">312</a></span></li>
<li class="min2em">IV. Son histoire de Cromwell. &mdash; Pourquoi elle ne se compose que
- de textes reliés par un commentaire. &mdash; Sa nouveauté et sa
- valeur. &mdash; Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
+ de textes reliés par un commentaire. &mdash; Sa nouveauté et sa
+ valeur. &mdash; Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
&mdash; Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. &mdash;
Carlyle l'admire sans restriction.
<span class="ralign5"><a href="#page314">314</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Son histoire de la Révolution française. &mdash; Sévérité de son
+<li class="min2em">V. Son histoire de la Révolution française. &mdash; Sévérité de son
jugement. &mdash; En quoi il est clairvoyant et en quoi il est
injuste.
<span class="ralign5"><a href="#page319">319</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. &mdash; Contre le goût du
- bien-être et la tiédeur des convictions. &mdash; Sombres prévisions
- pour l'avenir de la démocratie contemporaine. &mdash; Contre
- l'autorité des votes. &mdash; Théorie du souverain.
+<li class="min2em">VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. &mdash; Contre le goût du
+ bien-être et la tiédeur des convictions. &mdash; Sombres prévisions
+ pour l'avenir de la démocratie contemporaine. &mdash; Contre
+ l'autorité des votes. &mdash; Théorie du souverain.
<span class="ralign5"><a href="#page322">322</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. Critique de ces théories. &mdash; Dangers de l'enthousiasme. &mdash;
+<li class="min2em">VII. Critique de ces théories. &mdash; Dangers de l'enthousiasme. &mdash;
Comparaison de Carlyle et de Macaulay.
<span class="ralign5"><a href="#page327">327</a></span></li>
</ul>
@@ -10534,185 +10494,185 @@ LES CONTEMPORAINS.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. La philosophie en Angleterre. &mdash; Organisation de la science
- positive. &mdash; Absence des idées générales.
+ positive. &mdash; Absence des idées générales.
<span class="ralign5"><a href="#page331">331</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Pourquoi la métaphysique manque. &mdash; Autorité de la religion.
+<li class="min2em">II. Pourquoi la métaphysique manque. &mdash; Autorité de la religion.
<span class="ralign5"><a href="#page332">332</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Indices et éclats de la pensée libre. &mdash; L'exégèse nouvelle.
- &mdash; Stuart Mill. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Son genre d'esprit. &mdash; À
+<li class="min2em">III. Indices et éclats de la pensée libre. &mdash; L'exégèse nouvelle.
+ &mdash; Stuart Mill. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Son genre d'esprit. &mdash; À
quelle famille de philosophes il appartient. &mdash; Valeur des
- spéculations supérieures dans la civilisation humaine.
+ spéculations supérieures dans la civilisation humaine.
<span class="ralign5"><a href="#page334">334</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 1. L'EXPÉRIENCE.</p>
+<p class="center">§ 1. L'EXPÉRIENCE.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Objet de la logique. &mdash; En quoi elle se distingue de la
- psychologie et de la métaphysique.
+ psychologie et de la métaphysique.
<span class="ralign5"><a href="#page337">337</a></span></li>
<li class="min2em">II. Ce que c'est qu'un jugement. &mdash; Ce que nous connaissons du
- monde extérieur et du monde intérieur. &mdash; Tout l'effort de la
- science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
+ monde extérieur et du monde intérieur. &mdash; Tout l'effort de la
+ science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
<span class="ralign5"><a href="#page339">339</a></span></li>
-<li class="min2em">III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la
- définition, et la théorie de la preuve.
+<li class="min2em">III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la
+ définition, et la théorie de la preuve.
<span class="ralign5"><a href="#page345">345</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Théorie de la définition. &mdash; En quoi cette théorie est
- importante. &mdash; Réfutation <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> de l'ancienne théorie. &mdash; Il
- n'y a pas de définition des choses, mais des définitions des
+<li class="min2em">IV. Théorie de la définition. &mdash; En quoi cette théorie est
+ importante. &mdash; Réfutation <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> de l'ancienne théorie. &mdash; Il
+ n'y a pas de définition des choses, mais des définitions des
noms.
<span class="ralign5"><a href="#page346">346</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Théorie de la preuve. &mdash; Théorie ordinaire. &mdash; Réfutation. &mdash;
+<li class="min2em">V. Théorie de la preuve. &mdash; Théorie ordinaire. &mdash; Réfutation. &mdash;
Quelle est, dans un raisonnement, la partie probante.
<span class="ralign5"><a href="#page351">351</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Théorie des axiomes. &mdash; Théorie ordinaire. &mdash; Réfutation. &mdash;
- Les axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
+<li class="min2em">VI. Théorie des axiomes. &mdash; Théorie ordinaire. &mdash; Réfutation. &mdash;
+ Les axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
<span class="ralign5"><a href="#page356">356</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. Théorie de l'induction. &mdash; La cause d'un fait n'est que son
- antécédent invariable. &mdash; L'expérience seule prouve la stabilité
+<li class="min2em">VII. Théorie de l'induction. &mdash; La cause d'un fait n'est que son
+ antécédent invariable. &mdash; L'expérience seule prouve la stabilité
des lois de la nature. &mdash; En quoi consiste une loi. &mdash; Par
- quelles méthodes on découvre les lois. &mdash; La méthode des
- concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
- la méthode des variations concomitantes.
+ quelles méthodes on découvre les lois. &mdash; La méthode des
+ concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
+ la méthode des variations concomitantes.
<span class="ralign5"><a href="#page361">361</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. Exemples et applications. &mdash; Théorie de la rosée.
+<li class="min2em">VIII. Exemples et applications. &mdash; Théorie de la rosée.
<span class="ralign5"><a href="#page369">369</a></span></li>
-<li class="min2em">IX. La méthode de déduction. &mdash; Son domaine. &mdash; Ses procédés.
+<li class="min2em">IX. La méthode de déduction. &mdash; Son domaine. &mdash; Ses procédés.
<span class="ralign5"><a href="#page380">380</a></span></li>
-<li class="min2em">X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
- déduction. &mdash; Emploi ancien de la première. &mdash; Emploi moderne de
- la seconde. &mdash; Sciences qui réclament la première. &mdash; Sciences
- qui réclament la seconde. &mdash; Caractère positif de l'&oelig;uvre de
- Mill. &mdash; Lignée de ses prédécesseurs.
+<li class="min2em">X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
+ déduction. &mdash; Emploi ancien de la première. &mdash; Emploi moderne de
+ la seconde. &mdash; Sciences qui réclament la première. &mdash; Sciences
+ qui réclament la seconde. &mdash; Caractère positif de l'&oelig;uvre de
+ Mill. &mdash; Lignée de ses prédécesseurs.
<span class="ralign5"><a href="#page383">383</a></span></li>
<li class="min2em">XI. Limites de notre science. &mdash; Il n'est pas certain que tous
- les événements arrivent selon des lois. &mdash; Le hasard dans la
+ les événements arrivent selon des lois. &mdash; Le hasard dans la
nature.
<span class="ralign5"><a href="#page386">386</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2. L'ABSTRACTION.</p>
+<p class="center">§ 2. L'ABSTRACTION.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. &mdash;
Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. &mdash; Quelle
- faculté ouvre le monde des causes.
+ faculté ouvre le monde des causes.
<span class="ralign5"><a href="#page394">394</a></span></li>
<li class="min2em">II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des
- faits et des lois. &mdash; Nature de l'abstraction. &mdash; Rôle de
+ faits et des lois. &mdash; Nature de l'abstraction. &mdash; Rôle de
l'abstraction dans la science.
<span class="ralign5"><a href="#page396">396</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; Elle est l'exposé des abstraits
- générateurs.
+<li class="min2em">III. Théorie de la définition. &mdash; Elle est l'exposé des abstraits
+ générateurs.
<span class="ralign5"><a href="#page400">400</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; La partie probante du raisonnement
+<li class="min2em">IV. Théorie de la preuve. &mdash; La partie probante du raisonnement
est une loi abstraite.
<span class="ralign5"><a href="#page402">402</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Les axiomes sont des relations
- d'abstraits. &mdash; Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
+<li class="min2em">V. Théorie des axiomes. &mdash; Les axiomes sont des relations
+ d'abstraits. &mdash; Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
<span class="ralign5"><a href="#page404">404</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; Ses procédés sont des éliminations
+<li class="min2em">VI. Théorie de l'induction. &mdash; Ses procédés sont des éliminations
ou abstractions.
<span class="ralign5"><a href="#page407">407</a></span></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> VII. Les deux grandes opérations de l'esprit,
- l'expérience et l'abstraction. &mdash; Les deux grandes apparences des
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> VII. Les deux grandes opérations de l'esprit,
+ l'expérience et l'abstraction. &mdash; Les deux grandes apparences des
choses, les faits sensibles et les lois abstraites. &mdash; Pourquoi
- nous devons passer des premiers aux secondes. &mdash; Sens et portée
+ nous devons passer des premiers aux secondes. &mdash; Sens et portée
de l'axiome des causes.
<span class="ralign5"><a href="#page408">408</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. &mdash;
- Erreur de la métaphysique allemande. &mdash; Elle a négligé la part du
+<li class="min2em">VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. &mdash;
+ Erreur de la métaphysique allemande. &mdash; Elle a négligé la part du
hasard et les perturbations locales. &mdash; Ce qu'une fourmi
- philosophe pourrait savoir. &mdash; Idée et limites d'une
- métaphysique. &mdash; Position de la métaphysique chez les trois
+ philosophe pourrait savoir. &mdash; Idée et limites d'une
+ métaphysique. &mdash; Position de la métaphysique chez les trois
nations pensantes.
<span class="ralign5"><a href="#page411">411</a></span></li>
-<li class="min2em">IX. Une matinée à Oxford.
+<li class="min2em">IX. Une matinée à Oxford.
<span class="ralign5"><a href="#page416">416</a></span></li>
</ul>
-<p class="p2 center">Chapitre VI. La poésie. Tennyson.</p>
+<p class="p2 center">Chapitre VI. La poésie. Tennyson.</p>
-<p class="center">§ 1. LE TALENT ET L'&OElig;UVRE.</p>
+<p class="center">§ 1. LE TALENT ET L'&OElig;UVRE.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. &mdash; En quoi il les
+<li class="min2em">En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. &mdash; En quoi il les
continue.
<span class="ralign5"><a href="#page420">420</a></span></li>
-<li class="min2em">I. Première période. &mdash; Ses portraits de femmes. &mdash; Délicatesse
- et raffinement de son sentiment et de son style. &mdash; Variété de
- ses émotions et de ses sujets. &mdash; Sa curiosité littéraire et son
- dilettantisme poétique. &mdash; <i>The Dying Swan.</i> &mdash; <i>The
+<li class="min2em">I. Première période. &mdash; Ses portraits de femmes. &mdash; Délicatesse
+ et raffinement de son sentiment et de son style. &mdash; Variété de
+ ses émotions et de ses sujets. &mdash; Sa curiosité littéraire et son
+ dilettantisme poétique. &mdash; <i>The Dying Swan.</i> &mdash; <i>The
Lotos-Eaters.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page421">421</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Deuxième période. &mdash; Sa popularité, son bonheur et sa vie. &mdash;
- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. &mdash;
+<li class="min2em">II. Deuxième période. &mdash; Sa popularité, son bonheur et sa vie. &mdash;
+ Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. &mdash;
En quoi il est d'accord avec la nature. &mdash; <i>Locksley Hall.</i> &mdash;
Changement de sujet et de style. &mdash; Explosion violente et accent
personnel. &mdash; <i>Maud.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page427">427</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Retour de Tennyson à son premier style. &mdash; <i>In Memoriam.</i> &mdash;
- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. &mdash; Il faut que le
- sujet et le talent soient d'accord. &mdash; Quels sujets conviennent à
+<li class="min2em">III. Retour de Tennyson à son premier style. &mdash; <i>In Memoriam.</i> &mdash;
+ Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. &mdash; Il faut que le
+ sujet et le talent soient d'accord. &mdash; Quels sujets conviennent à
l'artiste dilettante.
<span class="ralign5"><a href="#page436">436</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. <i>The Princess.</i> &mdash; Comparaison de ce poëme et d'<i>As you like
+<li class="min2em">IV. <i>The Princess.</i> &mdash; Comparaison de ce poëme et d'<i>As you like
it</i>. &mdash; Le monde fantastique et pittoresque. &mdash; Comment Tennyson
retrouve les songes et le style de la Renaissance.
<span class="ralign5"><a href="#page438">438</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
- l'ancienne épopée. &mdash; <i>Les Idylles du roi.</i> &mdash; Pourquoi il a
- renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. &mdash; Pureté et élévation de
- ses modèles et de sa poésie. &mdash; <i>Elaine.</i> &mdash; <i>La mort d'Arthur.</i>
- &mdash; Manque de passion personnelle et absorbante. &mdash; Flexibilité et
- désintéressement <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> de son esprit. &mdash; Son talent pour se
- métamorphoser, pour embellir et pour épurer.
+<li class="min2em">V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
+ l'ancienne épopée. &mdash; <i>Les Idylles du roi.</i> &mdash; Pourquoi il a
+ renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. &mdash; Pureté et élévation de
+ ses modèles et de sa poésie. &mdash; <i>Elaine.</i> &mdash; <i>La mort d'Arthur.</i>
+ &mdash; Manque de passion personnelle et absorbante. &mdash; Flexibilité et
+ désintéressement <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> de son esprit. &mdash; Son talent pour se
+ métamorphoser, pour embellir et pour épurer.
<span class="ralign5"><a href="#page446">446</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2. LE PUBLIC.</p>
+<p class="center">§ 2. LE PUBLIC.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">Le monde en Angleterre. &mdash; La campagne. &mdash; Le confort. &mdash;
- L'élégance. &mdash; L'éducation. &mdash; Les habitudes. &mdash; En quoi Tennyson
- convient à un pareil monde. &mdash; Le monde en France. &mdash; La vie
- parisienne. &mdash; Les plaisirs. &mdash; La représentation. &mdash; La
+ L'élégance. &mdash; L'éducation. &mdash; Les habitudes. &mdash; En quoi Tennyson
+ convient à un pareil monde. &mdash; Le monde en France. &mdash; La vie
+ parisienne. &mdash; Les plaisirs. &mdash; La représentation. &mdash; La
conversation. &mdash; La hardiesse d'esprit. &mdash; En quoi Alfred de
- Musset convient à un pareil monde. &mdash; Comparaison des deux mondes
- et des deux poëtes.
+ Musset convient à un pareil monde. &mdash; Comparaison des deux mondes
+ et des deux poëtes.
<span class="ralign5"><a href="#page456">456</a></span></li>
</ul>
</div>
<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE.</p>
-<p class="p2 center smaller">10616.&mdash;Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
+<p class="p2 center smaller">10616.&mdash;Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
<h2>Notes</h2>
<div class="footnote">
@@ -10958,7 +10918,7 @@ corner of the world where ticket-porters are unknown. (<i>Chimes</i>, p.
7.)</p>
<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <i>David Copperfield</i>, scène du docteur et de sa femme.</p>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <i>David Copperfield</i>, scène du docteur et de sa femme.</p>
<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls
@@ -11054,15 +11014,15 @@ I would make her comfortable! Sweet&mdash;sweet vision! Foolish dream!
subdued agony. (Thackeray, <i>the Book of Snobs</i>.)</p>
<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
-<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Dans la <i>Revue d'Édimbourg</i>.</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Rôle d'Amélia dans <i>Vanity Fair</i>.&mdash;Rôle du colonel
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Rôle d'Amélia dans <i>Vanity Fair</i>.&mdash;Rôle du colonel
Newcome dans <i>les Newcomes</i>.</p>
<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <i>Snob</i>, mot d'argot intraduisible, désignant un homme
-«qui admire bassement des choses basses.»</p>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <i>Snob</i>, mot d'argot intraduisible, désignant un homme
+«qui admire bassement des choses basses.»</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: My dear and excellent querist, whom does the
@@ -11117,8 +11077,8 @@ scarcely any money is wanted to help them. (<i>The Snobs of England</i>, p.
201.)</p>
<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de
-leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)</p>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de
+leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)</p>
<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: I am naturally averse to egotism, and hate
@@ -11179,8 +11139,8 @@ under the n<sup>o</sup> 3967, working in the Ural mines.</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Voyez, par exemple, dans <i>the Great Hoggarthy Diamond</i>,
p. 121, la mort du petit enfant.&mdash;Dans <i>le livre des Snobs</i>, voyez la
-dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of
-all.»</p>
+dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of
+all.»</p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: I can bear it no longer&mdash;this diabolical invention of
@@ -11242,10 +11202,10 @@ more."</p>
<p class="auteur">(<i>The Snobs of England</i>, p. 322.)</p>
<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Refusé un duel.</p>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Refusé un duel.</p>
<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Ce sont ses propres paroles. (Préface de <i>Vanity
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Ce sont ses propres paroles. (Préface de <i>Vanity
Fair</i>.)</p>
<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
@@ -11318,7 +11278,7 @@ coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?"</p>
<p>"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a
very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you."</p>
-<p>"<i>Malédiction!</i>" says the young man, tears starting into his eyes,
+<p>"<i>Malédiction!</i>" says the young man, tears starting into his eyes,
with helpless rage and mortification. "What will you with me,
gentlemen?"</p>
@@ -11406,7 +11366,7 @@ in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It
would by easy to multiply illustrations of the difference between the
philosophy of words and the philosophy of works.</p>
-<p class="auteur">(<i>Critical and Historical Essays</i>, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)</p>
+<p class="auteur">(<i>Critical and Historical Essays</i>, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)</p>
<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: T. IV, p. 102.</p>
@@ -11417,7 +11377,7 @@ abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a
complete subjection of reason to authority, a weak preference of form
to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous
veneration for the priestly character, and above all a merciless
-intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.)</p>
+intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.)</p>
<p>It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the
sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and
@@ -11689,7 +11649,7 @@ cold.</p>
<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: They therefore gave the command to lord Galway, an
-experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were
+experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were
in medicine, who thought it much more honourable to fail according to
rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much
ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as
@@ -11828,7 +11788,7 @@ even the revolutions which have taken place in dress, furniture,
repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach
of having descended below the dignity of history, if I can succeed in
placing before the English of the nineteenth century a true picture of
-the life of their ancestors. (<i>History of England</i>, t. I, p. 3. Éd.
+the life of their ancestors. (<i>History of England</i>, t. I, p. 3. Éd.
Tauchnitz.)</p>
<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
@@ -11931,10 +11891,10 @@ some shallow speculators, will probably be thought complete by
statesmen. (<i>History of England</i>, t. IV, p, 86.)</p>
<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
-<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.</p>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.</p>
<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
-<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Allusion à un livre populaire, <i>the Pilgrim's progress</i>,
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Allusion à un livre populaire, <i>the Pilgrim's progress</i>,
par Bunyan.</p>
<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
@@ -12055,9 +12015,9 @@ were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.</p>
<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: <i>Logick-choppers.</i></p>
<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
-<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une
-calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une
-adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.</p>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une
+calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une
+adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.</p>
<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: A world all rocking and plunging, like that old Roman
@@ -12250,7 +12210,7 @@ but peremptorily and irrevocably denying.</p>
<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: I might call them two boundless and indeed unexampled
-electric machines (turned by the «machinery of society») with
+electric machines (turned by the «machinery of society») with
batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the
positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the
positive electricity of the nation (namely the money thereof); the
@@ -12433,7 +12393,7 @@ thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.</p>
<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: However it may be with Metaphysics, and other abstract
science originating in the head (<i>Verstand</i>) alone, no Life-Philosophy
(<i>Lebensphilosophie</i>), such as this of Clothes pretends to be, which
-originates equally in the Character (<i>Gemüth</i>), and equally speaks
+originates equally in the Character (<i>Gemüth</i>), and equally speaks
thereto, can attain its significance till the Character itself is
known and seen.</p>
@@ -12500,7 +12460,7 @@ rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.</p>
<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: The man who cannot wonder, who does not habitually
wonder (and worship), were he president of innumerable Royal
-Societies, and carried the whole <i>Mécanique céleste</i> and <i>Hegel's
+Societies, and carried the whole <i>Mécanique céleste</i> and <i>Hegel's
Philosophy</i>, and the epitome of all laboratories and observatories
with their results, in his single head,&mdash;is but a pair of spectacles
behind which there is no eye. Let those who have eyes look through
@@ -12679,7 +12639,7 @@ even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles.
It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with
suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome
debating-club dispute, spun through ten centuries, between the
-<i>Encyclopédie</i> and the <i>Sorbonne</i>.... God's Universe is a larger
+<i>Encyclopédie</i> and the <i>Sorbonne</i>.... God's Universe is a larger
patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt
the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble
aim cannot be conceded to him without many limitations, and may
@@ -12691,7 +12651,7 @@ life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single
hour.</p>
<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
-<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.</p>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.</p>
<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: <i>On Heroes</i>, t. I, p. 71.</p>
@@ -12730,7 +12690,7 @@ remains for ever a new divine portion of the sum of things.</p>
<p class="auteur">(<i>Cromwell's Letters</i>, dernier chapitre.)</p>
<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
-<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: <i>Loyalty</i>, mot intraduisible, qui désigne le sentiment
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: <i>Loyalty</i>, mot intraduisible, qui désigne le sentiment
de subordination, quand il est noble.</p>
<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
@@ -12795,7 +12755,7 @@ other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism
knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual
suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The
five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of
-vanity); the whole <i>dæmoniac</i> nature of man will remain.</p>
+vanity); the whole <i>dæmoniac</i> nature of man will remain.</p>
<p>Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual
is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself
@@ -12872,9 +12832,9 @@ Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.</p>
<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: <i>Latter-day Pamphlets</i>, t. I, Parliament.</p>
<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
-<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: <i>Past and Present</i>, p. 323. «L'Europe demande une
-aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à
-exister.»</p>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: <i>Past and Present</i>, p. 323. «L'Europe demande une
+aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à
+exister.»</p>
<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: It is certain, then, that a part of our notion of a
@@ -12971,12 +12931,12 @@ of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by
another inward feeling, approval.</p>
<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
-<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en
-consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.
-Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant
-l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le
-genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres
-s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.</p>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en
+consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.
+Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant
+l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le
+genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres
+s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.</p>
<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: An essential proposition, then, in one which is purely
@@ -13028,7 +12988,7 @@ by the arbitrary fiat of logicians.</p>
<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: All inference is from particulars to particulars:
General propositions are merely registers of such inferences already
-made, and short formulæ for making more. The major premiss of a
+made, and short formulæ for making more. The major premiss of a
syllogism, consequently, is a formula of this description; and the
conclusion is not an inference drawn <i>from</i> the formula, but an
inference drawn <i>according</i> to the formula: the real logical
@@ -13048,7 +13008,7 @@ ensure our doing so.</p>
<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: If we had sufficiently capacious memories, and a
sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,
the reasoning could go on without any general propositions; they are
-mere formulæ for inferring particulars from particulars.</p>
+mere formulæ for inferring particulars from particulars.</p>
<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: For though, in order actually to see that two given
@@ -13144,16 +13104,16 @@ necessary, that which <i>must</i> be, means that which will be, whatever
supposition we may make in regard to all other things.</p>
<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
-<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: 1<sup>o</sup> Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on
-laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: 1<sup>o</sup> Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on
+laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;
toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
-substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes
+substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes
que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
-l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est
-l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la
-<i>méthode de concordance</i>: sa règle fondamentale est que «si deux ou
-plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance
-commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
+l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est
+l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la
+<i>méthode de concordance</i>: sa règle fondamentale est que «si deux ou
+plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance
+commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
396.)</p>
<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
@@ -13161,60 +13121,60 @@ commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que
-possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et
-presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,
-l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans
-l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents
-invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la <i>méthode de
-différence</i>; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène
-en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont
-toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette
-circonstance pour cause ou pour effet.»</p>
+possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et
+presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,
+l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans
+l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents
+invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la <i>méthode de
+différence</i>; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène
+en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont
+toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette
+circonstance pour cause ou pour effet.»</p>
<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
-<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
-conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs
-conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.
-On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui
-reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de
-la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,
-trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
-l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et
-suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que
-développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément
-nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà
-un exemple de la <i>méthode des résidus</i>. Sa règle est que «si l'on
-retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains
-antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui
-restent.»</p>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
+conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs
+conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.
+On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui
+reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de
+la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,
+trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
+l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et
+suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que
+développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément
+nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà
+un exemple de la <i>méthode des résidus</i>. Sa règle est que «si l'on
+retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains
+antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui
+restent.»</p>
<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
-<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Prenons deux faits: la présence de la terre et
-l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le
-mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes
-l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier
-si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette
-suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Prenons deux faits: la présence de la terre et
+l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le
+mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes
+l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier
+si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette
+suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement
impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les
-deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
-correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les
+deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
+correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les
oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la
-terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux
+terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux
diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait
-est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la <i>méthode des
-variations concomitantes</i>: sa règle fondamentale est que: «si un
-phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre
-phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un
-effet direct ou indirect du second.»</p>
+est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la <i>méthode des
+variations concomitantes</i>: sa règle fondamentale est que: «si un
+phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre
+phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un
+effet direct ou indirect du second.»</p>
<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
-<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,
-que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une
-loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
-être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des
-résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,
+que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une
+loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
+être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des
+résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des
variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
-qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs
+qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs
variations.</p>
<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
@@ -13417,9 +13377,9 @@ the Method of Difference.</p>
<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: T. II, liv. <span class="smcap">VI</span>, chap. <span class="smcap">IX</span>. T. I, p. 487. Explication,
-d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de
-l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des
-sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.</p>
+d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de
+l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des
+sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.</p>
<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: T. II, p. 4.</p>
@@ -13497,7 +13457,7 @@ ground from experience for estimating its degree of probability, it
would be idle to attempt to assign any.</p>
<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
-<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux
premiers:
&#948;&#8055;
&#945;&#7984;&#964;&#8055;&#969;&#957;
@@ -13505,11 +13465,11 @@ premiers:
&#960;&#961;&#959;&#964;&#8051;&#961;&#969;&#957;.</p>
<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
-<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une
-superposition de lois.»</p>
+<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une
+superposition de lois.»</p>
<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
-<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Die aufgehobene quantität.</p>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Die aufgehobene quantität.</p>
<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>:</p>
@@ -13550,7 +13510,7 @@ superposition de lois.»</p>
Shot over with purple, and green, and yellow.</p>
<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
-<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.</p>
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.</p>
<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>:</p>
@@ -13785,7 +13745,7 @@ superposition de lois.»</p>
<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>:</p>
-<p class="poem10">«You have done well and like a gentleman,<br>
+<p class="poem10">«You have done well and like a gentleman,<br>
And like a prince: you have our thanks for all:<br>
And you look well too in your woman's dress:<br>
Well have you done and like a gentleman.<br>
@@ -13806,7 +13766,7 @@ superposition de lois.»</p>
Your falsehood and your face are loathsome to us:<br>
I trample on your offers and on you:<br>
Begone! we will not look upon you more.<br>
- Here, push them out at gates.»</p>
+ Here, push them out at gates.»</p>
<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>:</p>
@@ -13821,12 +13781,12 @@ superposition de lois.»</p>
<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>:</p>
-<p class="poem10">«If you be, what I think you, some sweet dream,<br>
+<p class="poem10">«If you be, what I think you, some sweet dream,<br>
I would but ask you to fulfil yourself:<br>
But if you be that Ida whom I know,<br>
I ask you nothing: only, if a dream,<br>
Sweet dream, be perfect. I shall die to-night.<br>
- Stoop down and seem to kiss me ere I die.»</p>
+ Stoop down and seem to kiss me ere I die.»</p>
<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>:</p>
@@ -13850,19 +13810,19 @@ superposition de lois.»</p>
<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>:</p>
-<p class="poem10">She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be.<br>
- He will not love me: how then? must I die?»<br>
+<p class="poem10">She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be.<br>
+ He will not love me: how then? must I die?»<br>
Then as a little helpless innocent bird,<br>
That has but one plain passage of fine notes,<br>
Will sing the simple passage o'er and o'er<br>
For all an april morning, till the ear<br>
Wearies to hear it, so the simple maid<br>
- Went half the night repeating, «must I die?»</p>
+ Went half the night repeating, «must I die?»</p>
<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>:</p>
-<p class="poem10">At last she said «Sweet brothers, yester night<br>
+<p class="poem10">At last she said «Sweet brothers, yester night<br>
I seem'd a curious little maid again,<br>
As happy as when we dwelt among the woods,<br>
And when you used to take me with the flood<br>
@@ -13874,7 +13834,7 @@ superposition de lois.»</p>
Beyond it, and far up the shining flood<br>
Until we found the palace of the king.<br>
. . . . . . . . . . . . . .<br>
- . . . . . . Now shall I have my will.»</p>
+ . . . . . . Now shall I have my will.»</p>
<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>:</p>
@@ -13893,8 +13853,8 @@ superposition de lois.»</p>
Set in her hand a lily, o'er her hung<br>
The silken case with braided blazonings<br>
And kiss'd her quiet brows, and saying to her:<br>
- «Sister, farewell for ever,» and again<br>
- «Farewell, sweet sister,» parted all in tears.<br>
+ «Sister, farewell for ever,» and again<br>
+ «Farewell, sweet sister,» parted all in tears.<br>
Then rose the dumb old servitor, and the dead<br>
Steer'd by the dumb went upward with the flood&mdash;<br>
In her right hand the lily, in her left<br>
@@ -13994,403 +13954,21 @@ superposition de lois.»</p>
<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>:</p>
-<p class="poem10">Ô médiocrité! celui qui pour tout bien<br>
- T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,<br>
+<p class="poem10">Ô médiocrité! celui qui pour tout bien<br>
+ T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,<br>
Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.</p>
</div>
<div class="p4">
-<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
-<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.</p>
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
-<p>Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
+<p>Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
notes de fin de page sont manquantes.</p>
</div>
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41114 ***</div>
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