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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41114 ***
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
+
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
+
+(Librairie Hachette.)
+
+
+ VOYAGE AUX PYRÉNÉES, in-18, 5e édition.
+
+ LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e édition.
+
+ ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e édition.
+
+ LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, in-18, 3e édition.
+
+ ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.
+
+ NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.
+
+ VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e édition.
+
+ VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8.
+
+
+(Librairie Germer-Baillière.)
+
+
+ PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18.
+
+ PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18.
+
+ DE L'IDÉAL DANS L'ART, in-18.
+
+ PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18.
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+10616.--Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
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+HISTOIRE
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+DE LA
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+LITTÉRATURE ANGLAISE
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+PAR H. TAINE
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+TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
+
+
+LES CONTEMPORAINS
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+
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
+ 1869
+
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature
+anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est
+autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées
+qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état
+d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en
+système. Quand les documents ne sont encore que des indices,
+l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la
+vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits
+qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra
+écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que
+l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les
+esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés;
+on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les
+traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction
+générale de l'esprit public.
+
+Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y
+a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et
+de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë,
+mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de
+Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart
+Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer.
+Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent
+sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats
+dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux
+les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si
+l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits
+divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai
+déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation
+anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est
+national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à
+ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme,
+toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais
+très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et
+cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses
+aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe
+n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples
+de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les
+institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie,
+je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la
+conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle
+que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et
+contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de
+l'expérience et à leur propre accord.
+
+Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces
+doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être
+spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
+vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur
+Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale,
+des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il
+n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre,
+l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre
+ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays
+pensants.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE.
+
+LIVRE V.
+
+LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Le Roman. Dickens.
+
+
+§ 1.
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+ I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
+ de la façon d'imaginer.
+
+ II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. --
+ Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
+ objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa
+ conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine
+ de la monomanie. -- Comment il peint les hallucinés et les fous.
+
+ III. À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
+ trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres
+ de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. -- _Miss Ruth_
+ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._
+
+ IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
+ produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son
+ comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
+ caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.
+
+
+§ 2.
+
+LE PUBLIC.
+
+ I. Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette
+ contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de l'amour
+ chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille
+ et de l'épouse.
+
+ II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. --
+ Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.
+
+ III. Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques
+ comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. --
+ Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens
+ l'ensemble manque à l'action.
+
+
+§ 3.
+
+LES PERSONNAGES.
+
+ I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et
+ instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. --
+ Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens
+ pour les seconds.
+
+ II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. --
+ Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M.
+ Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces
+ personnages sont Anglais.
+
+ III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française.
+ -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple.
+
+ IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception
+ correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la
+ culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de
+ l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès
+ de Dickens.
+
+
+Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain
+de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se
+mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les
+journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
+et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq
+ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets,
+nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs
+l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
+arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
+actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y
+a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué
+d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme
+un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une
+infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de
+dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une
+cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée
+trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait
+un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait
+asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son
+oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce
+présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose
+avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des
+biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le
+biographe ni le docteur.
+
+Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on
+fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre
+biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il
+répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_,
+son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point
+cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la
+vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que
+Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut
+d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa
+jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une
+grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de
+conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il
+écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte
+les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On
+a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du
+public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à
+s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en
+réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
+sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante
+volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme;
+d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce
+n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire;
+c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie
+d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes
+ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il
+communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en
+pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du
+génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut
+bien.
+
+
+§ 1.
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
+Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec
+quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à
+chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait
+d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un
+romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer,
+le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa
+véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères
+qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle
+de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses
+mérites, de sa puissance et de ses excès.
+
+
+I
+
+Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je
+crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande
+énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
+cette description d'un orage; les images semblent prises au
+daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi
+rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude
+d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au
+grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue
+qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les
+recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la
+bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage
+effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
+charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des
+lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
+aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois
+pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui
+montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du
+bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
+lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].»
+
+Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans
+effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle
+s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les
+objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont
+il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs
+s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent
+hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres
+étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
+la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images
+restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les
+objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des
+détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la
+vérité.
+
+Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et
+puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La
+source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est
+l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour
+offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie
+de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la
+magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux
+grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la
+beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en
+figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent
+poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées,
+d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les
+fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit
+qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main
+invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les
+crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se
+lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il
+s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue
+sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les
+poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en
+murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne
+en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les
+épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit
+strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme
+s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination
+sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la
+religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous
+parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel,
+des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que
+l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un
+instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et
+dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la
+sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les
+arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la
+tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il
+fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le
+vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails
+les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les
+barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et
+recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui
+les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des
+madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées
+mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui,
+pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des
+cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des
+matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et
+jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une
+vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les
+nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières
+affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une
+sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens,
+une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent
+ce château tremblant.
+
+Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un
+poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
+réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
+commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du
+foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux
+du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le
+bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus.
+Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent
+mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la
+chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets,
+chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son
+imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie
+qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les
+pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste,
+il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des
+rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il
+s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille,
+jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier
+des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi
+de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire
+fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine,
+les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses
+encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:
+
+ Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des
+ Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la
+ plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une
+ question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent
+ les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette
+ cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait
+ comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des
+ dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
+ grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
+ Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette
+ source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
+ les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards,
+ nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient
+ pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où
+ passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui
+ ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance,
+ auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une
+ soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les
+ vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au
+ fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de
+ papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu
+ trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes
+ tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles.
+ Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu
+ arriver pour l'amour de Ruth[4].
+
+Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours
+mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces
+mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
+Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette
+imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit
+d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
+ailleurs.
+
+On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe
+laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de
+marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les
+télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les
+porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils
+se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres
+dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant
+d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues
+au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de
+côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se
+transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change
+en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière
+de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée
+et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île
+déserte[5].»
+
+La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande.
+Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté
+nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
+l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée
+les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à
+l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à
+celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus
+voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter,
+ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en éblouir, l'en
+accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne
+puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits
+de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est
+un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus
+présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille
+maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la
+cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le
+relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience
+des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les
+couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau
+fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides;
+il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la
+grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur
+la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse
+description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la
+contemplation était intense; elle prouve sa passion par son
+exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la
+distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la
+rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de
+l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit
+des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M.
+Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je
+finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand
+trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom
+Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin
+hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé
+le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le
+savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le
+lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on
+est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités
+sont le style de la maladie plutôt que de la santé.
+
+Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On
+voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de
+leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et
+de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être
+dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se
+transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe;
+le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui
+pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué
+en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le
+souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son
+esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la
+fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à
+la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
+compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres,
+les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper.
+À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est
+un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des
+sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait
+y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre
+lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas
+là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre
+fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que
+redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du
+châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de
+sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des
+raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme
+nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de
+réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au
+moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
+le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il
+entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève
+les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre
+maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le
+bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie:
+Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il
+finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations
+sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans
+ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de
+formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression
+incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées,
+tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule
+question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce
+d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y
+attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va
+dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant
+les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse
+«les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des
+monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la
+découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris
+et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre,
+écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a
+toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre
+mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire:
+«Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de
+prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire
+reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus
+lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»
+
+Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait.
+Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au
+premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il
+fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable
+d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en
+a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque
+triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M.
+Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood.
+Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces
+incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces
+arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette
+intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée
+et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard
+vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards
+qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à
+chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là
+une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de
+ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée:
+il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire
+discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une
+plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté,
+l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles
+créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir,
+et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant
+leur déraison.
+
+À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent,
+non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir
+mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large
+monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une
+classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne
+les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est
+le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos
+de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une
+boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la
+vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons
+vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il
+la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les
+couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans
+les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte
+d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on
+n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes
+monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées
+par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et
+devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme
+pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les
+cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées,
+la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements
+d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie
+l'auteur de _Valentine_ et d'_André_ lui échappera. Il se perdra,
+comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et
+passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles
+formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le
+rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des
+concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une
+sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de
+santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration
+est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au
+hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en
+communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et
+violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains
+elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère;
+elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et
+le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre.
+Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille,
+elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe
+bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement
+de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris
+d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il
+apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses
+mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y
+a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations,
+protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces
+gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser
+(par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous
+rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique,
+comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix
+sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales
+s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la
+fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
+ses joues, frêle chef-d'oeuvre éclos un soir d'émotion poétique,
+pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et
+divins des étoiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le
+premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin
+d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les
+roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
+chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre
+hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle
+l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle,
+et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
+conducteur:
+
+ En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux
+ noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop
+ clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante
+ milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En
+ avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs
+ de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par
+ les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son
+ parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par
+ delà l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, où les buveurs s'assemblent
+ à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les
+ traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare,
+ poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les
+ petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la
+ route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous
+ le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis
+ nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la
+ barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne.
+ Hurrah!
+
+ Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant;
+ viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la
+ banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne
+ ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte.
+ Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande
+ gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de
+ vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,
+ comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter
+ le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill,
+ de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor,
+ Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien
+ loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument
+ ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!
+
+ Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
+ l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets
+ comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières,
+ les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes
+ pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont
+ envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas,
+ les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes
+ puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient
+ pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il
+ veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
+ assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance
+ devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que
+ notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers
+ fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ
+ labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus
+ roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre
+ chasseur!
+
+ Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un
+ lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne,
+ pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
+ modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est
+ étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
+ ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous
+ serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous
+ voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet
+ d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis
+ reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant
+ toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre
+ la lune! Holà ho! hurrah!
+
+ La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour
+ arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la
+ campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là
+ des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des
+ terrasses, des places, des équipages, des chariots, des
+ charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des
+ ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la
+ brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les
+ gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers
+ des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
+ nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie,
+ et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se
+ trouve à Londres[6]!
+
+Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de
+lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les
+plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient
+dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et
+bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son
+portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et
+un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser.
+
+[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing
+light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could
+not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples,
+with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in
+cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons
+that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning
+which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields;
+miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of
+trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a
+trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain;
+then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a
+brightness so intense that there was nothing else but light; and then
+the deepest and profoundest darkness.
+
+ (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)]
+
+[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go
+wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves;
+but this wind happening to come up with a great heap of them just
+after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and
+scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there,
+rolling over each other, whirling round and round upon their thin
+edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of
+extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this
+enough for its malicious fury: for not content with driving them
+abroad, it charged small parties of them and hunted them into the
+wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard,
+and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath,
+and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed
+at their heels!
+
+The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase
+it was; for they got into unfrequented places, where there was no
+outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at
+his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung
+tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open
+chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went
+anywhere for safety.
+
+ (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)]
+
+[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round
+and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of
+trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking
+out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one
+not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to
+issue forth again: and not content with stalking through the aisles,
+and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ,
+soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings
+itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into
+the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls;
+seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At
+some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others,
+moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too,
+lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way,
+of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of
+the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so
+flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the
+fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a
+church!
+
+But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles!
+High up in the steeple, where it is free to come and go through many
+an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the
+giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very
+tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is;
+and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper,
+shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the
+unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old
+oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled
+spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in
+the vibration of the bells, and never loose their hold upon their
+thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick
+alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save
+a life! High up in the steeple of an old church, far above the light
+and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it,
+is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of
+an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)]
+
+[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation
+of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of
+the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a
+question for gardeners, and those who are learned in the loves of
+plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have
+such a delicate little figure flitting through it; that it passed like
+a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left
+them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt.
+The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the
+spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling,
+through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows,
+bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to
+listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed;
+the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny
+growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their
+benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron
+boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the
+heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in
+their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered
+with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went
+lightly by. Anything might have happened that did not happen, and
+never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p.
+289.)]
+
+[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.]
+
+[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account
+the deep reflections of the trees, but scampering on through light and
+darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away,
+were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the
+village-green, where cricket-players linger yet; and every little
+indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's
+foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses
+from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door
+admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off
+towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats,
+while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs
+and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and
+down again into the shadowy road, and through the open gate, and far
+away, away, into the world. Yoho!
+
+Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over
+the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket!
+Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the
+bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack.
+Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact
+with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff
+it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of
+turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and
+try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills
+and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night.
+Yoho! Yoho!
+
+See the bright moon? High up before we know it: making the earth
+reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low
+cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young
+slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate
+their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that
+their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the
+oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his
+stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The
+moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and
+decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic
+dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho!
+through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along
+the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter.
+
+Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it,
+but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest
+admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as
+real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we
+were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding
+this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour;
+emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always
+dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match
+against the Moon. Yoho! Yoho!
+
+The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up.
+Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a
+continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas,
+crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past
+early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of
+loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the
+rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to
+preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy
+ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down,
+quite stunned and giddy, is in London!
+
+ (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)]
+
+
+II
+
+Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre
+d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la
+manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours
+indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur l'effleurent
+d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention
+profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie
+et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et
+voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets
+d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se repose
+jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne fait que
+railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des élégies. Il a la
+sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui
+fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style
+passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la
+moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des
+émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous bâillons
+beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous
+endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les
+scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le
+fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend
+intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en
+objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin
+du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de
+larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous
+trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme végétait; elle
+sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le
+nombre des sentiments ajoutent encore à son trouble; nous roulons
+pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles,
+contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui
+l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive
+qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate
+l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a
+justifié.
+
+Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les
+larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute
+éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour
+Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache
+mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre;
+avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le coeur.
+Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son
+père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un pauvre
+jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs secrètes
+laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont
+vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand,
+Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible
+d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les
+rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient
+ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art
+plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts
+des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire
+de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie pour les
+misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_,
+votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une
+admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour.
+Quand vous achevez _le Père Goriot_, vous avez le coeur brisé par les
+tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention, l'accumulation
+des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse,
+vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie
+douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur.
+Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où elle se
+déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants
+tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier
+Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades,
+accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où il est
+tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive
+à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses cris, le
+tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages
+ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau
+remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure
+pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel, tandis que la main
+droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre main vienne
+la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: «Rachel!» Elle
+vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé
+et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la
+regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie.
+Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice: c'est la
+règle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où
+il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des
+fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont
+prié et supplié les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne
+point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à
+cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que
+les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits
+travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen
+dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. Il a
+devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse
+personne; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à
+l'heure, quand il sera mort. Son coeur est là-haut, dans le ciel où il
+a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il
+l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a
+calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son
+corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que
+les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des
+autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.--Ils le
+soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté
+où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à
+travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne,
+Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une
+procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au
+Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures,
+l'avaient conduit au repos de son rédempteur[7].»
+
+Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus
+bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste!
+C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité
+passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est
+soeur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat
+contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices,
+Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit.
+Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le
+sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans
+l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les
+Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes
+ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes
+auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence,
+leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce
+libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le
+premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de
+sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants,
+instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons
+de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous
+les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et
+l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si
+violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas
+Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut
+«gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.»
+Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients;
+l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait
+pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est
+qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait
+fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait
+très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père
+qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur
+son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre
+en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste
+au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats
+par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses
+caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une
+intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des
+actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais
+on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà
+peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère
+autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère
+d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si
+énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait
+une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le
+corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens
+emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il
+montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de
+cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la
+scène est improbable, et il rit de grand coeur en entendant
+l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les
+consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver
+dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à
+quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de
+drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir,
+les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons
+garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il
+peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie
+M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de
+mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à
+moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!»
+
+Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit
+anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le
+ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des
+impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les
+éprouver.
+
+Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de
+s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du
+caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace
+imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser
+légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il
+enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et
+tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux, il faut être
+léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un
+Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des choses ou en
+jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit
+accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent
+qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une
+grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé; tous
+deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une
+demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si
+complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et
+si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits
+du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une
+persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en
+riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion
+pour rire de bon coeur.
+
+ C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait
+ les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les
+ doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où
+ Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le
+ vent arrivait en se démenant autour du coin,--principalement le
+ vent d'est,--comme s'il était parti des confins de la terre pour
+ tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui
+ plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un bond autour du
+ coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-même en
+ tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À l'instant, son
+ tablier blanc était relevé par dessus sa tête, comme la blouse
+ d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter
+ et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une
+ agitation terrible, et Toby lui-même tout courbé, faisant face
+ tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était si bien souffleté et
+ battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et
+ soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle
+ s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme
+ l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou
+ d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie, au grand
+ étonnement des indigènes, dans quelque coin reculé du monde où
+ l'espèce des commissionnaires est inconnue[9].
+
+Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si
+lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet qu'elle se
+choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement
+attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde
+en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié
+douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on se
+représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La
+lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les
+vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa
+clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief,
+avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs
+difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée
+et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière
+artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur
+l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est
+frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les
+couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense
+involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille
+beauté du jour.
+
+[Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain
+and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't
+an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared
+away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me
+better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better.
+
+In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha'
+seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may
+on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another,
+than when I were in't my own weak seln.
+
+"Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my
+trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I
+awmust think it be the very star!"
+
+They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and
+over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very
+few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral
+procession. The star had shown him where to find the God of the poor;
+and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his
+Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)]
+
+[Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain
+slowly round and round, so that he described one circle after every
+item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him
+velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and
+top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it
+can give him any number of walking attendants, drest in the first
+style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it
+can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to
+invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is
+dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp."
+
+"Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be
+an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it
+mentioned in our little bills. How much consolation may I--even
+I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means
+of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!"
+
+ (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)]
+
+[Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed,
+stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the
+winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the
+corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express,
+from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And
+often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected,
+for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly
+wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently
+his little white apron would be caught up over his head like a naughty
+boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle
+and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo
+tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in
+this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and
+touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to
+render it a state of things but one degree removed from a positive
+miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of
+frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained
+down again, to the great astonishment of the natives, on some strange
+corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p.
+7.)]
+
+
+§ 2.
+
+LE PUBLIC.
+
+Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du
+pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette
+opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une
+contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
+elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter
+tout haut ce qu'il se dit tout bas.
+
+Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils
+s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans
+son propre sens:
+
+«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les
+jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons
+pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la
+religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature
+peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes
+protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos
+pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
+plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus
+illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de
+Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau,
+saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si
+vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple.
+L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le
+brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il
+fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que
+celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le
+roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du coeur, de
+l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent
+une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons
+pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi.
+Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les
+institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses,
+chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre
+et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de
+l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est
+peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les
+autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de
+tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il
+brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance,
+et attire à lui tous les coeurs. Peut-être ce monde est-il celui des
+artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il
+conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt
+de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous
+d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux;
+donnez-nous envie de nous marier.
+
+«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
+y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos
+ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en
+songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
+intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne
+pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez
+deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant
+deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles;
+dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes
+gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux
+honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières;
+dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une
+honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le
+nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour
+peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils
+sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font
+fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous
+insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les
+larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
+scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de
+tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables
+que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir
+les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon
+et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons
+petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt
+sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière
+empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si
+vous hasardez une séduction, comme dans _Copperfield_, vous ne
+raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
+n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans
+_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage
+troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix
+au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un
+éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M.
+Émile Augier. Si dans _Hard Times_ l'épouse va jusqu'au bord de la
+faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and
+son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne
+commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de
+telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans
+_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour,
+vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous
+semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire
+entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion
+toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un
+joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations.
+Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront
+sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin
+du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur
+mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie,
+le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il
+travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux
+portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le
+mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les
+rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui
+d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent
+être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si
+calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable
+modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le
+respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer
+la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la
+profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de
+soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre
+sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que
+les plus fortes paroles de l'amour[10].
+
+«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter
+l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez
+nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le
+tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
+le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
+morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a
+célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant
+que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées
+de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à
+l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus
+systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un
+homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
+sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
+consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre
+Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses
+héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
+de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés
+depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
+approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse
+à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui
+lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le
+tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit
+qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la
+nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes,
+à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui
+communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme
+dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique,
+admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le
+personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus
+aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et
+ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours
+que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce
+sol corrompu.
+
+«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser
+aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous
+leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
+on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est
+physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne
+fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la
+vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux,
+on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur.
+Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point
+à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie
+toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
+pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous
+attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous
+faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant;
+vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas
+assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la
+violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le
+détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous
+arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les
+parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez
+l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc
+les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans
+une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui
+imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura
+toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours
+une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus.
+Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène
+son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme
+Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit
+timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de
+phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une
+brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages
+sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous
+lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne
+ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en
+homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais
+l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il
+prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa
+nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est
+gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend
+audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa
+promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand
+politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre
+encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre
+Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne
+servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire
+vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût
+de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous
+lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie,
+dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires,
+dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un
+masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et
+si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des
+hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos
+caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une
+galerie de portraits.
+
+«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront
+effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble.
+Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que
+des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de
+composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une
+passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les
+voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité
+intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement;
+vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est
+avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même
+façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
+circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il
+reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même
+son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une
+fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un
+système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des
+aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et
+vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le goût littéraire de
+votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous
+impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des
+caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre
+observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de
+figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui,
+dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
+l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre
+temps.»
+
+[Note 10: _David Copperfield_, scène du docteur et de sa femme.]
+
+
+§ 3.
+
+LES PERSONNAGES.
+
+Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la
+place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de
+Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les
+êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux
+âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, _Hard
+Times_, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au
+raisonnement, l'intuition du coeur à la science positive; il attaque
+l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les
+faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et
+mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et
+du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue,
+qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit
+dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des
+bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur
+générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur
+douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des
+riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre
+la société oppressive; il fait des élégies sur la nature opprimée, et
+son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos
+dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour
+se déployer.
+
+
+I
+
+Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit
+au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont
+leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il
+est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé
+quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les
+critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations
+sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que
+l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut
+avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus
+l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi
+ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en
+France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une
+affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour
+réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux
+confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des
+fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est
+lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est
+impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe
+personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie
+selon l'état des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez
+comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son
+pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale.
+Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il
+s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le
+siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles
+les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est
+bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en
+spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur;
+il étale le coeur d'un père, les sentiments d'un époux, la
+bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur
+aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par
+Tartufe:
+
+ Et je verrais périr parents, enfants et femme,
+ Que je m'en soucierais autant que de cela.
+
+La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut
+pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de
+l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff,
+de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés
+de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il
+aura l'air d'un membre de la _Société de la paix_. Il développera les
+considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les
+beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le
+coeur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu
+beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne
+peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est
+pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des
+sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon,
+des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et
+charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans
+leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs cérémonies
+publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le
+style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M.
+Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le
+galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans
+la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un
+apôtre élevé dans les bureaux du _Times_. Il débitera des idées
+générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les
+beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde
+passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un
+jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des
+contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à
+ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus
+merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les
+autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand
+je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle
+machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en
+de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai
+remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle
+expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je
+sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait
+de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un
+nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même
+temps que les vertus.
+
+L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de
+commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût
+et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des
+enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction
+de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à
+spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie
+de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que
+des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on
+traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier
+négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a
+multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge,
+Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur,
+Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le
+sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous
+odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la
+bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les
+émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y
+a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des
+femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les
+meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement
+leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres.
+Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité
+n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par
+une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui
+ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos
+écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des
+boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur
+imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et
+Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un
+vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et
+âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.
+
+ «À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à
+ ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de
+ faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez
+ en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un
+ animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne
+ pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève
+ mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je
+ veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits,
+ monsieur!»
+
+ La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le
+ doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses
+ observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la
+ manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le
+ front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour
+ base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux
+ caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue
+ par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure.
+ Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était
+ inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par
+ les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa
+ tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de
+ protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de
+ protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si
+ la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de
+ faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de
+ l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules
+ carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son
+ noeud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à
+ cette autorité.
+
+ «Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien
+ que des faits!»
+
+ L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne
+ présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan
+ incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour
+ recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux,
+ afin de les remplir jusqu'au bord[11]!
+
+ «--Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits
+ et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux
+ font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour
+ aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind,
+ monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une
+ paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa
+ poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel
+ fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on
+ peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas
+ d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque
+ autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste
+ Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes
+ personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas
+ Gradgrind,--non, monsieur!»
+
+ C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours
+ lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations
+ particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes
+ évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot
+ «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas
+ Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient
+ être si fort remplis de faits[12].
+
+Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est
+l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a
+raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits
+sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de
+tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est
+celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont
+l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de
+sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases
+parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes
+ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress
+Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant
+pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans
+tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari
+vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne
+compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils
+naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger
+son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de
+l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M.
+Dombey.
+
+Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là
+qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus
+orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant
+que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est
+pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en
+commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il
+soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur
+d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme
+il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là
+un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le
+commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où
+une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des
+guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions
+d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible;
+il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il
+faudrait relire les _Mémoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours
+commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à
+quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut
+auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance
+immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui
+obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le
+méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille
+noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent
+une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries
+pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour
+anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère
+C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur.
+Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend
+qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa soeur et
+à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur.
+Désespéré dans le coeur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa
+défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi
+hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement
+ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien:
+la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les
+exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa
+fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle
+l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman.
+
+[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls
+nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else,
+and root out everything else. You can only form the minds of reasoning
+animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them.
+This is the principle on which I bring up these children. Stick to
+Facts, Sir!"
+
+The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and
+the speaker's square forefinger emphasised his observations by
+underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve.
+The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead,
+which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious
+cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis
+was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set.
+The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible,
+dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair,
+which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to
+keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like
+the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room
+for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage,
+square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth,
+trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like
+a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis.
+
+"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!"
+
+The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present,
+all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of
+little vessels then and there arranged in order, ready to have
+imperial gallons of facts poured into them until they were full to the
+brim.]
+
+[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of
+facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two
+and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into
+allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily
+Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the
+multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and
+measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes
+to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You
+might hope to get some other nonsensical belief into the head of
+George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph
+Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head
+of Thomas Gradgrind--no, Sir?
+
+In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself,
+whether to his private circle of acquaintance, or to the public in
+general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and
+girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to
+the little pitchers before him, who were to be filled so full of
+facts. (_Hard Times_, p. 4.)]
+
+
+II
+
+Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et
+mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des
+êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les
+enfants.
+
+Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine
+n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le
+pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et
+apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit
+chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels
+sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint
+les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à
+édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une
+sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être
+aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce
+choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une
+carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente,
+et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien
+d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la
+sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge
+que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains
+grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux
+intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et
+l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au
+plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont
+joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est
+un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont
+ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être
+semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop
+d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix
+volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield.
+David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il
+joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit
+l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies
+qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement
+heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M.
+Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et
+glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des
+paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa
+mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard
+froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en
+machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant
+il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et
+à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur
+de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou
+méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans
+issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette
+intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la
+solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser
+sa mère ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal à
+voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins
+d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un
+air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée
+dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.
+
+Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés,
+voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens
+les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.
+Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte
+à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une
+force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements
+admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en
+eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur
+abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque
+chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de
+l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue,
+par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre
+charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente,
+et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de
+bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le
+bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille.
+Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et
+infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître
+que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus
+inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de
+ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux
+Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un
+bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour
+la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils
+ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne
+sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans
+l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a
+tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à
+la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore
+le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur
+coeur les ont portés.
+
+Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la
+voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les
+émotions du coeur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux
+savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez
+compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus
+méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et
+superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent
+dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges.
+Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus
+beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la
+tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde.
+Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant,
+illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est
+un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou
+qu'il a reçu.
+
+
+III
+
+Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts,
+ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature
+soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on
+remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond
+primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression
+naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées
+de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête.
+Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut
+passé la littérature française importée de Normandie; elles sont
+l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à
+son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination
+primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a
+faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et
+d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté
+politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et
+d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du
+commerce, la possession abondante des matériaux premiers de
+l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif.
+L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit,
+jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de
+ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une
+religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par
+l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la
+foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion,
+comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien,
+un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de
+commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans
+ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec,
+l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées
+qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des
+faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions
+que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à
+établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent
+qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et
+pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain,
+sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas
+détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue
+insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et
+tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un
+écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient
+toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous
+les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus
+intime, et devient le maître de tous les coeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Le Roman (_suite_). Thackeray.
+
+ I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
+ Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens
+ et de Thackeray.
+
+ II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations
+ morales.
+
+ III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. --
+ Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux
+ esprits.
+
+ IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. --
+ L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss Blanche
+ Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress Hoggarty._
+
+ V. Solidité et précision de cette conception satirique. --
+ Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
+ ambassadeur._
+
+ VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. --
+ Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des
+ exaltations humaines.
+
+ VII. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de la
+ société en Angleterre. -- Ses aversions et ses préférences. -- Le
+ snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de
+ cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. --
+ Avantages de cet établissement aristocratique. -- Excès de cette
+ satire.
+
+ VIII. L'artiste. -- Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit
+ à l'art. -- En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle
+ fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac.
+ -- _Valérie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_.
+
+ IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent
+ historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idéal.
+
+ X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette
+ définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère de la
+ véritable.
+
+
+Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs
+causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa
+patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique
+comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui
+ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de
+penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de
+galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à
+l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses
+conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et
+moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette
+abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à
+quelques-uns pour les embrasser tous.
+
+Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur,
+original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même
+cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des
+sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la
+précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations,
+par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres
+vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de
+Fielding.
+
+L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre
+passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique,
+tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans
+l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la
+bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès
+de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a
+donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un
+artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries
+de l'imagination.
+
+L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de
+dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur
+laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer
+l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande
+connaissance du coeur, une habileté consommée, un raisonnement
+puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec
+toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète
+l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant
+le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.
+
+
+§ 1.
+
+LE SATIRIQUE.
+
+Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
+homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore
+poussé par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de
+contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne
+de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent
+des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier
+plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en
+satire le roman.
+
+J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire
+aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité
+morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur
+le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les
+dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par
+lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à
+son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les
+sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous
+démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de
+réformateur.
+
+À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux
+major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à
+son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien
+Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des
+fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux
+d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il
+l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse
+un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter
+des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver
+le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses
+invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux,
+ni gourmands comme le major.
+
+Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps
+apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu
+jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin,
+épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
+familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord
+Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et
+s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces
+détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon
+bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre
+fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»
+
+Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine,
+«grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa
+mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies
+lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une
+tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des
+jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après
+l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en
+question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et
+bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés,
+prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le
+monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand
+vous êtes écoliers.
+
+L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme
+Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur
+de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de
+sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
+aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et
+Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre,
+travaille à nous corriger.
+
+Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail
+l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez
+point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la
+réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les
+paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et
+pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend
+soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
+l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley,
+vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente,
+accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire
+exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori,
+légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
+stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur
+de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable
+mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer
+les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine
+Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si
+mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos
+familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents?
+C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en
+conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu,
+et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal
+celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus
+tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante
+continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle
+que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et
+ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de
+mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la
+comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde
+à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était
+bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix
+doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans
+la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un
+spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa
+manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée
+de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge,
+pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est
+pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle,
+accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant
+d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de
+neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de
+son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant
+ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le
+précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son
+dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et
+l'héritage entre les mains de son neveu.
+
+L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui
+vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre
+mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
+«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je
+viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et
+c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse
+jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon
+devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.»
+L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge.
+Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses
+lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
+sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai
+la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un
+ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
+jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait
+la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.»
+Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa
+pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de
+sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
+Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
+«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que
+le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit
+alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du
+sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous
+aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
+Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour
+veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de
+bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est
+clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs
+d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses,
+une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve
+de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait
+la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par
+les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur,
+qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace
+et de son avidité.
+
+Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme
+littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray
+vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond
+en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous
+tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale
+en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes
+d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
+sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
+vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en
+trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop
+empressés.
+
+ Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son
+ banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses
+ imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur
+ avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge
+ une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs
+ et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie
+ du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient
+ nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis
+ sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite
+ sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter
+ pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit
+ votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé,
+ insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne
+ serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant
+ de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour
+ elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en
+ tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous
+ rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset.
+ La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un
+ air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle
+ n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous
+ oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez
+ tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement)
+ très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier
+ tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson
+ de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la
+ prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais
+ pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière
+ est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants
+ (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre
+ n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en
+ appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne
+ m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante
+ avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café
+ clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à
+ ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour
+ elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]!
+
+Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être
+averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession,
+nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse.
+L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé
+par la réflexion, devient une école de moeurs.
+
+[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.]
+
+[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the
+banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and
+may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old
+creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads
+her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat
+wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally
+find an opportunity to let our friends know her station in the world!
+We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's
+signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it,
+says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when
+your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is
+perpetually sending her little testimonies of affection, your little
+girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her.
+What a good fire there is in her room when she comes to pay you a
+visit, although your wife laces her stays without one! The house
+during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance
+not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to
+sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you
+invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you
+have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London.
+Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and,
+somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer
+is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the
+nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least.
+Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious
+powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt
+with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured
+hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and
+I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream!
+(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)]
+
+
+II
+
+On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des
+goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
+peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais
+est de l'opposer au goût français.
+
+Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier
+d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est
+là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais
+c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,
+elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.
+Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,
+mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste
+veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la
+rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et
+gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.
+Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez
+gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à
+l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il
+faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
+leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un
+étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
+pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué
+vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au
+vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire
+géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en
+religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés;
+que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop
+étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs;
+volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent,
+par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise
+humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers
+la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous
+la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas
+vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur
+plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.
+
+Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle
+sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,
+régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq
+cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil
+il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un
+tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et
+plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée,
+moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si
+vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes
+attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes,
+incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles
+et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux
+sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur
+rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas,
+appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que
+vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des
+secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos
+gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent
+ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que
+leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations
+aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des
+réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils
+ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils
+applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des
+émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.
+Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais
+supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point
+railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot:
+là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,
+royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
+autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné
+rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur
+coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du
+doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde,
+vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des
+convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet
+de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut
+être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
+lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire
+deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la
+pression de la logique et à la force du ressentiment.
+
+[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and
+subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]
+
+
+III
+
+Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire;
+c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la
+réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention
+concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est
+enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
+vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa
+contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui
+enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur
+qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
+contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus
+triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le
+monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le
+dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et
+imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur
+oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et
+leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans:
+c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté
+des persécuteurs[17].
+
+Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la
+réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par
+une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé
+plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs,
+l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est
+sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient
+sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document
+ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes
+les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible,
+qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa
+vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet
+de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de
+lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste
+promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de
+monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement
+d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on
+pose les moxas et où l'on fait les amputations.
+
+En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car
+elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son
+premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise
+jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
+attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la
+protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des
+insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous
+êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont
+votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus
+l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à
+défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on
+l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on
+croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation.
+Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
+_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires,
+sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les
+_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_
+littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent
+lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres
+fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature
+moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul
+d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son
+confrère en cas de besoin public.
+
+ Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a
+ point de _snobs_. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée
+ des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul
+ exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.--Hommes et
+ femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur
+ maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur
+ vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à
+ l'égard du monde.--Il n'est pas impossible peut-être que (par
+ hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère;
+ mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune
+ façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public.
+ Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut
+ dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P.
+ est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez
+ et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je
+ veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
+ du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et
+ invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière
+ sincérité et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'égalité
+ et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme
+ une des plus aimables qualités distinctives de cette classe.
+ C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les
+ uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous
+ tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y
+ comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si
+ fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ
+ douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les
+ personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux,
+ et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère
+ et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes,
+ qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19].
+
+On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
+de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous
+le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et
+roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce
+qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a
+qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des
+_Bottes fatales_. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le
+sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions
+différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une
+attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si
+amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois
+volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais
+sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les
+introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre
+Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et
+littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent
+pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout
+le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son
+beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur
+stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne
+serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une
+gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On
+comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les
+poupées, ce coeur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du
+prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde
+imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal,
+pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze
+ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur
+d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un
+vieux et hideux maître de dessin agita son coeur vierge; à
+l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux
+jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds
+délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses
+illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en
+vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or,
+intitulé: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle
+s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent
+à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur soeur, sauf à
+les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons
+pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du
+reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive,
+une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de
+chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie
+_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus
+et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec
+ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous
+renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous
+manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le
+médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je
+vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misérable et vos
+façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous
+ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si
+vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et
+de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de
+Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert
+un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir
+des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas
+dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante
+arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.»
+Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce coeur trop
+sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments
+frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le
+touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible
+sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante
+pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un
+puits.
+
+Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse.
+Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
+seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
+insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray.
+Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de
+Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa
+flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
+_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la
+plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter
+le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs,
+vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des
+phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves
+mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à
+l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On
+aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique
+du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre
+humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus
+naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises
+palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley,
+vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages
+disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son
+neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même
+instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de
+sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui
+maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de
+comédie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles.
+Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de
+Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter
+dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis,
+désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le
+dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la
+meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante.
+Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui,
+volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué
+comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux
+bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes
+et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non,
+monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse,
+et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri
+de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il
+entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé,
+je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira
+que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa
+présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette
+lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de
+mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a
+piquée.»--Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un
+homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de
+la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie
+du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la
+réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs
+mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de
+mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre
+pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress
+Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit,
+elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough
+esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose!
+L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que
+mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une
+si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui
+offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique
+peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez
+été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour!
+Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John
+Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète,
+madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie,
+j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de
+Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style
+fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre
+que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on
+se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des
+sarcasmes, sur son front que du chagrin.
+
+[Note 16: Dans la _Revue d'Édimbourg_.]
+
+[Note 17: Rôle d'Amélia dans _Vanity Fair_.--Rôle du colonel
+Newcome dans _les Newcomes_.]
+
+[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, désignant un homme
+«qui admire bassement des choses basses.»]
+
+[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the
+schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his
+offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the
+present state of literature and of literary men, if you fancy that any
+one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman,
+if the latter's death could do the state any service.
+
+But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS.
+Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you
+to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or
+assumption.
+
+Men and women, as far as I have known them, they are all modest in
+their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives,
+and honourable in their conduct to the world and to each other. You
+_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his
+brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from
+envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for
+instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr.
+Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and
+chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS,
+which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does
+this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It
+is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he
+invariably does his duty with the utmost gentleness and candour.
+
+That sense of equality and fraternity amongst Authors has always
+struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It
+is because we know and respect each other, that the world respects us
+so much, that we hold such a good position in society, and demean
+ourselves so irreproachably when there.
+
+Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two
+of them have been absolutely invited to Court during the present
+reign: and it is probable that towards the end of the season, one or
+two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL.
+
+They are such favourites with the public, that they are continually
+obliged to have their pictures taken and published; and one or two
+could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh
+portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of
+the affectionate regard which the people has for its instructors.
+
+Literature is held in such honour in England, that there is a sum of
+near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving
+persons following that profession. And a great compliment this is,
+too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and
+flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that
+scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p.
+201.)]
+
+[Note 20: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de
+leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)]
+
+
+IV
+
+Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous
+quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie,
+mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut
+amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici
+conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité.
+Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une
+application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec
+autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose
+son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un
+relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux
+parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante,
+avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur
+expérimenté, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus,
+le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie
+réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets
+que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité
+imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion.
+Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde
+il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en
+une anecdote orientale. Comptez les détails de moeurs, de géographie,
+de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque
+objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité
+d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez
+pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si
+poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même
+énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations
+précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa
+haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté.
+
+ J'ai une aversion naturelle pour l'_égotisme_, et je déteste
+ infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis
+ m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en
+ question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence
+ d'esprit.
+
+ Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission
+ délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il
+ devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire),
+ Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier _galéongi_ de la
+ Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à
+ Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le
+ comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui
+ mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois
+ fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais
+ naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des
+ saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.
+
+ Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré
+ le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école
+ turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers
+ de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était
+ l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand
+ goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un
+ très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa
+ laine, bourré d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres
+ assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait
+ flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la
+ coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et
+ à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement
+ épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier
+ de ses convives.
+
+ Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son
+ Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture,
+ et s'écriant _tuk, tuk_ (c'est très-bon), administra l'horrible
+ pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au
+ moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait
+ une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une
+ bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de
+ l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de
+ reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque
+ mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon
+ d'été sur le Bosphore.
+
+ Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je
+ dis _Bismillah_, et je léchai mes lèvres avec un air de
+ contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en
+ fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai
+ dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son
+ coeur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le
+ _traité de Kabobanople fut signé_. Quant à Diddlof, tout était
+ fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir
+ Roderick Murchison le vit, sous le nº 3967, travaillant aux mines
+ de l'Oural[21].
+
+L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait
+l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un
+procès-verbal.
+
+Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
+divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux,
+comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages
+réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les
+observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous
+enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme
+que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre
+nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en
+philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments,
+il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour
+sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une
+maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses
+chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable
+de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari
+égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa
+faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent
+injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de
+respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise,
+comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage,
+exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée
+violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la
+vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est
+une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse
+aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et
+de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une
+maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle
+voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.»
+Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend
+une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du
+jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une
+servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres,
+est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force
+d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et
+malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
+d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de
+la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22],
+selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non,
+bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens
+ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce
+n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin
+d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou
+que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de
+cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un
+homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long,
+d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia,
+comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il
+presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour
+revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de
+tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un
+mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces
+récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay,
+l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et
+l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du
+beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer:
+Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence
+étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss
+Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse
+d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen
+explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas
+d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de
+punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue:
+«Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si
+admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du
+volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable:
+«Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie!
+qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est
+parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il
+semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en
+humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante;
+le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la
+méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude;
+notre folie fait notre dévouement.»
+
+[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate
+self-laudation consumedly; but I can't help relating here a
+circumstance illustrative of the point in question, in which I must
+think I acted with considerable prudence.
+
+Being at Constantinople a few years since--(on a delicate
+mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves,
+and it became necessary on our part to employ an _extra
+negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of
+the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at
+Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent
+COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would
+die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated
+three times in the course of the negotiation: but of course we were
+friends in public, and saluted each other in the most cordial and
+charming manner.
+
+The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a
+staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with
+our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he
+admitted was the use of European liquors, in which he indulged with
+great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large
+one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with
+prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the
+most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The
+Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion,
+insisted on helping his friends right and left, and when he came to a
+particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his
+guests' very mouths.
+
+I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency,
+rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk
+Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF.
+The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed
+it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and
+seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which
+turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he
+knew his error. It finished him; he was carried away from the dining
+room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the
+Bosphorus.
+
+When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said
+"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the
+next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped
+it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart
+was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of
+Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he
+was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him,
+under the nº 3967, working in the Ural mines.
+
+ (_The Snobs of England_, p. 146.)]
+
+[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.]
+
+
+V
+
+Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
+ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris
+et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement.
+D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire,
+et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les
+circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui
+élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son
+pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle
+et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice
+est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la
+tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs,
+déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les
+adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses
+héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant
+elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est
+ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les
+niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la
+page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en
+tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène
+Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus
+visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole
+les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les
+pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est
+certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur
+du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent
+pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les
+sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre
+agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que
+ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement
+de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs
+trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à
+leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il
+un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à
+ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!»
+Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille
+honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En
+présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait
+son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir,
+elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi
+nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour,
+pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.»
+Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et
+simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du
+foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope
+si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur
+maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il
+fait pleurer[23].
+
+On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on
+a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections
+tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de
+l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la
+sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public.
+C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre
+l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et
+affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.
+
+Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
+demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce
+que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés
+aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il
+respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau
+inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
+de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les
+bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray
+énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la
+conclusion:
+
+ Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique
+ invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et
+ l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance?
+ Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un
+ mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et
+ les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des
+ anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour
+ organiser l'_égalité_[24].
+
+Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout
+anglaises:
+
+ Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que
+ lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et
+ je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur,
+ la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de
+ revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé
+ au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre
+ admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des
+ nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur,
+ mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est
+ sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
+ daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et
+ lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours
+ étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en
+ présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
+ constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare
+ qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de
+ vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre
+ parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons
+ le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de
+ prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile
+ que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une
+ folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à
+ votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y
+ renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi,
+ si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
+ partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas
+ encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que
+ le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations
+ diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur
+ à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y
+ fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de
+ voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous
+ savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de
+ raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour
+ maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].»
+
+Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du
+moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime
+l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie
+sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices,
+elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne
+l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la
+sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.
+
+Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV,
+«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement
+regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
+bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de
+la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch
+au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus
+hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane,
+nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les
+estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne
+(lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de
+l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il
+était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée,
+son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on
+applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient,
+les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent.
+Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver
+de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste
+orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon,
+Georges le Magnifique, Georges le Grand.»
+
+Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans
+le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple
+que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver
+qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles
+perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal
+son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner
+et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une
+charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son
+hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le
+marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
+fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les
+scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le
+transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade,
+et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée
+prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux
+Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il
+a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise
+touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit
+Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai
+ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste,
+_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes
+en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au
+lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress
+Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera
+pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les
+recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs
+tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
+d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des
+enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre
+belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point
+morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De
+grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
+milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses
+belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être
+mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce
+principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout
+Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude
+du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des
+tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État.
+
+Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
+champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la
+pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont
+dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et
+d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir
+Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux
+siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés
+par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis
+par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers,
+qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de
+diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il
+paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses
+mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont
+renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un
+maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante
+avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un
+fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il
+envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un
+provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table,
+servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif,
+il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui
+était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à
+tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel
+de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit
+que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et
+les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton
+d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir
+Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder
+dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se
+trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il
+leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept
+schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept
+guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous
+viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie,
+dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un;
+c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre,
+retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand
+shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un
+des piliers de l'État.
+
+Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
+un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à
+elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis
+Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre
+sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa
+plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de
+l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois.
+Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite
+outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la
+ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son
+pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en
+sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis
+en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens:
+c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure,
+demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un
+instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la
+plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart
+d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de coeur.
+«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
+seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel
+à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
+commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma
+sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une
+de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien
+reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser
+devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de
+valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et
+de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il
+ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles,
+pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir
+mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue.
+L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à
+travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir
+a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change
+de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son
+abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il
+ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses
+mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit
+de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la
+violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du
+parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter,
+comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.
+
+Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections
+que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
+de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant
+et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les
+hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et
+corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages;
+c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus
+méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui
+aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois
+qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup
+de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine
+et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations;
+le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en
+parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes
+contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre
+l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation
+des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades
+à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à
+la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par
+derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits
+aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les
+grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le
+spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid
+que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands.
+Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et
+d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de
+repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les
+journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse
+de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne
+suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y
+a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de
+sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui
+est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans
+un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette
+bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs.
+Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à
+une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher
+un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer
+avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré
+chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles
+inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et,
+pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune
+escroquée et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les
+salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais à beaux
+deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus
+bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les
+bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant
+cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady
+Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme.
+Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus
+détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis
+chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les
+amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le
+sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son
+fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons
+Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une
+troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne
+voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la
+majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable,
+qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger,
+mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette
+solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme
+de loi.--Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce
+possible?--Le docteur?--Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants,
+fi donc!--Les gens de cette grande maison là-bas?--Là-bas? Le château
+calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se
+respecter eux-mêmes.--Le ministre?--Horreur! Il prêche en surplis, mon
+cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute
+seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie
+des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords
+qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour
+vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend
+au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le
+revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes
+les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit
+aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur
+anoblie, la jalousie de la soeur roturière, l'abaissement des
+caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la
+dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
+des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le
+triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le
+coeur dénaturé, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de
+vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité
+blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale
+produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires
+est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi
+l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un
+siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
+que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une
+politique suivie, des élections libres, et la surveillance du
+gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce
+talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les
+préoccupations morales, a dû transformer la peinture des moeurs en
+satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à
+l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et
+s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le
+vice principal de son pays et de son temps.
+
+[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_,
+p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la
+dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of
+all.»]
+
+[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of
+gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper
+pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and
+degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and
+precedence! that was well for the masters of ceremonies of former
+ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in
+society.
+
+ (_The snobs of England_, p. 322.)]
+
+[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD
+LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in
+the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a
+present of a number of thousand pounds every year. The ineffable
+wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary
+legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons
+and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my
+senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure
+of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly
+condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to
+represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls
+convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and
+envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your
+dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and
+folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that
+my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened
+patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such
+monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good
+luck which you possess, or have any inclination to part with it.
+No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I,
+I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order.
+
+We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would
+acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.)
+which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil
+particularly at that notion of hereditary superiority which brought so
+many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round
+the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would
+die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we
+would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its
+present admirable condition.
+
+But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for
+the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at
+five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS
+should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that
+LONGEARS should put his hereditary foot into them.
+
+This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he
+will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs
+no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that
+we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as
+rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any
+more."
+
+ (_The Snobs of England_, p. 322.)]
+
+[Note 26: Refusé un duel.]
+
+
+§ 2.
+
+L'ARTISTE.
+
+
+I
+
+En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
+comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse,
+un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un
+écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la
+fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui
+qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui
+donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des
+faiblesses du romancier.
+
+Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un
+psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie
+en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter
+des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs
+suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces
+ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou
+de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères,
+conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur
+les autres, note les influences contraires ou concordantes du
+tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le
+monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par
+le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se
+réduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un
+vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles
+vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un
+vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment
+nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour
+talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie
+exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses
+personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les
+contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout
+entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
+transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en
+juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre
+visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents
+et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges
+passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il
+ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses
+créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice,
+indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus
+puissante que la nature, reprenant l'oeuvre ébauchée ou défigurée de
+sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.
+
+Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de
+l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est
+pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté;
+dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a
+vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
+bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place
+des explications utiles. Le tiers du volume, employé en
+avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos
+fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de
+parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous
+montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt,
+moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être
+ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être
+absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
+par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
+rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des
+manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
+dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux
+enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de
+convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit
+volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige
+souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est
+vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour
+entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique
+utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre,
+l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre
+de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations
+quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre
+chaude dans sa maison.
+
+Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
+romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel
+malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
+chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux,
+dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant
+que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec
+honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons
+pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le
+conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités
+moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le
+contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
+Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de
+l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de
+bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent
+que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la
+première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et
+nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas
+à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre
+cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous
+avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au
+sermon.
+
+Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes;
+l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à
+la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des
+marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que
+pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au
+bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on
+prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte
+au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son
+illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les
+méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les
+sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des
+contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature
+n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est
+devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont
+écrites et les gestes sont notés.
+
+Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de
+l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un
+personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'oeuvre de
+Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme
+supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable
+de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valérie Marneffe. La différence
+des deux oeuvres marquera la différence des deux littératures. Autant
+les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les
+Français l'emportent comme artistes et romanciers.
+
+Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
+ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
+une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,»
+l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme,
+des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée,
+sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a
+besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit
+de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle
+en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de
+tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces,
+l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité
+et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la
+magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à
+un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se
+plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
+lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses
+mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir
+et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste
+trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de moeurs.
+Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la
+montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui
+bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs
+de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que
+pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient
+tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute
+l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille,
+elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées,
+d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier,
+cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice,
+tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le coeur, elle
+m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde
+froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle
+descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!_» Partout la
+fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption.
+Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une
+comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un
+grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la
+trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les
+actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et
+deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la
+lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un
+peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants,
+Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée
+dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le
+regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le
+danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le
+génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
+nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
+la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit
+triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt
+personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible
+que son succès.
+
+Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp?
+Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon
+sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie,
+véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée
+du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
+diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la
+grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
+jupon et sans coeur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion.
+L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne;
+pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures;
+il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des
+sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans,
+accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle
+ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations
+grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler,
+Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces
+mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main
+du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames
+d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
+immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée
+de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour
+avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de
+balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère
+maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien
+qu'elle l'arrange elle-même.»--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
+l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et
+Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de
+compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher
+mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour
+un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle
+dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour
+rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement
+flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades
+pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration,
+soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et,
+le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une
+petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd
+officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme
+qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué
+économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur
+ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il
+quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre
+son coeur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux
+mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons
+dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une
+sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en
+s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette
+rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son
+bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit
+très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray
+n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté
+envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre
+tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle
+fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a
+prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une
+demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti
+pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.--Trois
+mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon,
+lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni
+de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle
+pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri,
+et il y a de quoi percer les âmes sensibles.--Plus tard elle essaye de
+gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi
+m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez
+jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore
+elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde,
+la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur
+de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette
+lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le
+continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de
+paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la
+rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un
+hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la
+tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la
+traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre
+du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la
+dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune
+escroquée par des manoeuvres obscures, et la laisse, décriée,
+inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie
+d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion
+s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie
+a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et
+moins beau.
+
+[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Préface de _Vanity
+Fair_.)]
+
+
+II
+
+Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre
+ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman
+véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry
+Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.
+
+Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain
+de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec
+sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation
+d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique,
+l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour
+railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès
+lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on
+jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale.
+Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre
+place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers
+votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se
+joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et
+sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire
+acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr.
+Vous êtes comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de
+combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait le
+mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains
+adoucis par les teintes brunes du soir.
+
+D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et
+déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et
+attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui
+écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit
+de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des
+traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec
+complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire calme
+et triste qui les a dictées.
+
+Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses
+descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de
+s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures
+d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous
+jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux
+grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de
+microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un
+auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance.
+Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un
+charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un
+passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements
+importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si
+paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur
+très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière
+si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute
+à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les
+jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent
+petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela
+même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se
+trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement
+extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.
+
+En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en
+qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante
+réflexion a décomposé et reproduit les moeurs du temps avec une
+fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison,
+Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus
+attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur
+conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne
+sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et
+que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte
+ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à
+quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel
+Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de
+génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant
+le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse,
+la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos
+images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler,
+notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes
+littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des
+mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence
+effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie
+de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette
+oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité,
+tout le calme et toute la force de la science et de la méditation.
+
+Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray
+lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout
+au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est
+l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles
+qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son
+opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais
+original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la
+délicatesse et la sensibilité de son coeur.
+
+Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood
+et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est
+pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du
+volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château,
+vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de
+charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords,
+elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la
+main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant
+quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui
+jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme
+l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir
+jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant
+sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se
+rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles
+mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés
+par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le
+soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait,
+dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans
+chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une
+lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également
+gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles,
+lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne
+peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un
+domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse;
+c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie
+par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité
+extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un
+entretien indifférent, on aperçoit un grand coeur, passionné de
+gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des
+services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la
+famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé
+entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à
+lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord
+Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre
+et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession
+qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a
+langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure
+qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de
+lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand
+le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et,
+avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui
+avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre
+femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée
+aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le
+fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il
+sourit doucement et lui répond de sa voix grave:
+
+ «La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon
+ cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses
+ héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai
+ pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28],
+ quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le
+ P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la
+ chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le
+ tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe
+ maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à
+ milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la
+ maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et,
+ plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je
+ disparaîtrais en Amérique.»
+
+ Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il
+ aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout
+ sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et
+ baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de
+ gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit très-fier
+ et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de
+ montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit
+ sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et
+ du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction
+ accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel
+ contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au
+ plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner
+ quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?
+
+ «Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui
+ avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de
+ tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi
+ d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni
+ soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!»
+
+Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le
+contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert
+un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut
+les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré,
+prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de
+courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste
+et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant,
+frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant
+l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du
+trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord
+Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la
+rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison
+déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un
+élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux
+par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide,
+son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la
+froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le
+prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire
+la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de
+supériorité et de passion.
+
+ Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire,
+ n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici.
+ Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de
+ notre famille.
+
+ --Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y
+ a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté
+ innocente....
+
+ --Qui devait avoir une fin sérieuse.
+
+ --Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur
+ d'un gentilhomme....
+
+ --Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal
+ encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le
+ jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a
+ daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de
+ Béatrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_,
+ _amour_ et _jour_, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si
+ l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à
+ soupirer.
+
+ --Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici
+ pour recevoir des insultes?
+
+ --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le
+ colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre
+ famille sont venus pour vous remercier.
+
+ --Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage
+ impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi,
+ messieurs?
+
+ --Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin,
+ dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je
+ voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y
+ conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le
+ prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite
+ chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa
+ Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la
+ cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si
+ longtemps.
+
+ «Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis
+ envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte
+ Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père
+ avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé
+ dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute
+ sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et
+ voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le
+ marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné
+ honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les
+ papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien,
+ sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa
+ fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine
+ et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que
+ le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant,
+ Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même
+ cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après
+ avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a
+ envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux
+ titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu.
+ Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée,
+ et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé
+ l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais
+ passée dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonné
+ que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].»
+
+Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood:
+«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature
+sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la
+reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul coeur, à la chère
+créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des
+femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense
+félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet
+amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je
+ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle
+faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un coeur capable de
+connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que
+Dieu m'a fait. Sûrement l'amour _vincit omnia_; il est à cent mille
+lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse,
+plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui
+n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En
+écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance
+et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la
+bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle:
+Penser à elle, c'est louer Dieu[31].»
+
+Un caractère capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se
+souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les
+intentions morales aient détourné du but ces belles facultés
+littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un
+pareil talent.
+
+[Note 28: Il l'a.]
+
+[Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's
+bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this.
+Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully;
+I have not even a proof of that marriage of my father and mother,
+though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had
+brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was
+abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent.
+What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word,
+would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the
+house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And
+rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America."
+
+As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been
+willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the
+fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed
+both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such
+as could not but melt his heart, and make him feel very proud and
+thankful that God had given him the power to show his love for her,
+and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able
+to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the
+greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or
+gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure
+Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and
+dearest friends?
+
+"Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to
+suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure
+of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful
+that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God
+that I can serve you!"
+
+ (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)]
+
+[Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered
+something about a _guet-apens_, which Esmond caught up.
+
+"The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that
+invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of
+our family."
+
+"Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince,
+turning scarlet, "only a little harmless playing."
+
+"That was meant to end seriously."
+
+"I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a
+gentleman, my Lords,--"
+
+"That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says
+Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the
+door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his
+Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour,
+of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,'
+and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the
+Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In
+fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down
+towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been
+scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow.
+
+"Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal
+coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?"
+
+"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a
+very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you."
+
+"_Malédiction!_" says the young man, tears starting into his eyes,
+with helpless rage and mortification. "What will you with me,
+gentlemen?"
+
+"If your Majesty will please to enter the next apartment," says
+Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I
+would gladly submit to you, and by your permission I will lead the
+way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very
+great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room,
+through which we had just entered into the house:--"Please to set a
+chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who
+wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it,
+as the other actor in it. Then going to the crypt over the
+mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which
+so long had lain there.
+
+"Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis
+sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount
+Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my
+father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was
+christened of that religion of which your sainted sire gave all
+through life so shining an example. These are my titles, dear Frank,
+and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here
+the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor
+was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers
+burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he
+continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours:
+that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son
+to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you
+are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that
+my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her
+honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king:
+and got in return that precious title that lies in ashes, and this
+inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp
+upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you
+completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it
+through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned
+Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)]
+
+[Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it,
+cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and
+not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness,
+save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest
+and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of
+the immense happiness which was in store for me, and of the depth and
+intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I
+own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am
+thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and
+knowing the immense beauty and value of the gift which God hath
+bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all
+ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows
+not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of
+the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the
+completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love
+is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no
+value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II,
+p. 310.)]
+
+
+III
+
+Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?
+Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,
+et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce
+moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous
+avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur
+degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
+Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de
+contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que
+son caractère fournit.
+
+Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique
+de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le
+beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;
+que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances
+satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses
+romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle
+relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres;
+que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
+violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de
+la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et
+le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc
+en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la
+rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et
+fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des
+rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les
+autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;
+elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de
+l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
+grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la
+plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent
+notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,
+ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le
+connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la
+désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne
+nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour
+italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.
+Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce
+sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité
+inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de
+famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de
+milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient
+une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle
+est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se
+trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne
+désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution
+intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles
+sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom
+pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne
+sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence
+consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces
+causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré
+d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la
+grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une
+force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre
+d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement
+que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des
+dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire,
+comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un
+assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la
+surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et
+naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours
+morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré
+d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de
+nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui
+n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide
+de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui
+fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez
+toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur
+éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et
+sévère qui les a faits jadis protestants et puritains.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+La critique et l'histoire. Macaulay.
+
+ I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre.
+
+ II. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses
+ opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
+ pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
+ véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
+ anciens.
+
+ III. Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison
+ de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est
+ religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme en
+ Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'Église et
+ l'État._
+
+ IV. Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est
+ l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
+ Révolution et les Stuarts._
+
+ V. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son goût
+ pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. -- En
+ quoi il diffère des orateurs classiques. -- Son estime pour les
+ faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs
+ personnels. -- Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
+ connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._
+
+ VI. Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
+ plaisanterie. -- Sa poésie.
+
+ VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de
+ son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. --
+ Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte
+ de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces
+ d'amplification et de rhétorique.
+
+ VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En
+ quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position
+ intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
+ germanique.
+
+
+Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord Macaulay; c'est
+dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis
+auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui,
+il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour père
+un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les
+plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq ans son essai sur
+Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra au Parlement, et y
+marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde réformer la
+loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes places, qu'un jour, ses
+opinions libérales en matière de religion lui ôtèrent les voix de ses
+électeurs, qu'il fut réélu aux applaudissements universels, qu'il
+demeura le publiciste le plus célèbre et l'écrivain le plus accompli
+du parti whig, et qu'à ce titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance
+de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair
+d'Angleterre.--Ce sera une belle vie à raconter, honorée et heureuse,
+dévouée à de nobles idées et occupée par des entreprises viriles,
+littéraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée
+aux affaires pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et
+au style, pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur
+à côté de l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et
+cet écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses
+_Essais_.
+
+
+§ 1.
+
+CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.
+
+
+I
+
+Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de
+livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages,
+commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais
+maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le
+journal d'un esprit.--En second lieu, il est varié; d'une page à
+l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de
+l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.--Enfin,
+involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous,
+sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il
+n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de
+l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et
+puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent,
+quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est
+faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les
+lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce
+qu'il croit.
+
+Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en
+tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner
+comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du
+relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les
+autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons
+les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce
+qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi
+familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses
+opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans
+notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et
+son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va
+peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le
+charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent
+l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans
+toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire
+le tour de son esprit.
+
+Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme
+pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les
+philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les
+spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que
+pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis
+Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la
+méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet
+de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des
+mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais
+l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à
+augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre,
+plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de
+fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques,
+mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de
+l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer
+d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux
+yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de
+conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet
+de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur,
+d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les
+lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux
+du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix
+que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la
+science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une
+philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point
+ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux
+écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries
+creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde
+aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé.
+Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des
+découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle
+a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des
+maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au
+ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a
+étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement,
+anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans
+les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la
+terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des
+navires qui filent dix noeuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est
+consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les
+portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en
+hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui
+était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce
+qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la
+puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a
+détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans
+les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs
+lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence
+ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle
+n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes
+vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et
+le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur
+des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante,
+parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois
+ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions
+chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique,
+et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des
+vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité
+sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et
+qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans
+ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le
+domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle
+n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est
+point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à
+ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses
+expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est
+d'être un instrument.
+
+ «Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de
+ route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole
+ vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les
+ communications suspendues, les malades abandonnés, les mères
+ saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien
+ assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans
+ la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la
+ difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le
+ baconien tire sa lancette et commence à vacciner.--Ils trouvent
+ une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de
+ vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à
+ l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le
+ stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple
+ [Grec: apoproêgmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots
+ à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de
+ sûreté.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui
+ se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison
+ d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de
+ l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point
+ chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et
+ lui récite tout le chapitre d'Épictète: _à ceux qui craignent la
+ pauvreté_. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre,
+ descend et revient avec les objets les plus précieux de la
+ cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots
+ et la philosophie des effets[32].»
+
+Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer
+ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des
+doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus
+frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de
+la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme
+au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un
+instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose
+inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de
+métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il
+est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que
+pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une
+extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à
+ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de
+tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.
+Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la
+politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus
+propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique
+subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi,
+lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes
+publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.
+
+La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce
+caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute
+pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre
+chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie
+anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham,
+Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations
+et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté
+qui les découvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple
+de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont
+moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré
+d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la
+question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache
+partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de
+lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de
+Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer
+exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs
+vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si
+l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en
+légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi
+naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique,
+des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de
+l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies
+qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de
+la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits
+si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat
+pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la
+sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour
+d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la
+Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la
+juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente
+ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses
+légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et
+prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en
+question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et
+préméditation à corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont
+employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos
+délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin
+partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de
+ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un
+homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle
+était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur
+siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons
+religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier,
+où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois,
+disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il
+n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des
+pécheurs.
+
+La critique en France a des allures plus libres; elle est moins
+asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons
+de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le
+considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de
+science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son
+coeur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne
+le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le
+faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus.
+Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire
+des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser
+qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de
+ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et
+dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine
+spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion
+première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses
+moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois
+d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour
+elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de
+l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir
+agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la
+variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la
+construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur
+de ses passions.
+
+Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,
+il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en
+tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la
+métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant,
+et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois
+les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme
+passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une
+servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme,
+allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le
+catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme;
+les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause
+qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la
+vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé
+sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la
+servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont
+enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu
+avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le
+préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les
+protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des
+catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les
+catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.
+
+Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour
+ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus
+beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant
+la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables
+de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs
+puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes,
+s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des
+religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de
+preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à
+l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est
+tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté
+et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des
+intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui
+attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui,
+non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds
+le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette
+question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y
+a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments
+plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique;
+il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il
+prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la
+vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au
+savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux
+vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher
+d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de
+l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si
+solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir
+convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient
+besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles
+devraient la chercher.
+
+Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la
+liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche,
+on touche l'écrivain au coeur. Macaulay l'aime par intérêt, parce
+qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des
+particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de
+l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage
+légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents
+ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont
+défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers,
+parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en
+enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle
+accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la
+paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des
+révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens
+sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la
+liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir
+paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté
+humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots
+amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il
+rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents
+qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins
+sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de
+venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les
+Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui
+n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»--Ailleurs, dans la
+biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille,
+devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et
+par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine
+Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle
+demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine»
+s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât
+de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de
+lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier
+les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à
+l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux
+qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause
+nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien,
+mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu,
+qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il
+entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour
+arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais
+vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion
+impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de
+Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le
+naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander
+et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la
+loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité
+intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour
+frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la
+croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance
+ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa
+propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez
+plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux
+doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour
+prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un
+drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que
+Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un
+réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné
+qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore
+et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue
+Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez
+méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus
+terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant
+de citations, d'autorités, de précédents historiques, de
+raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste
+érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge
+de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul
+passage:
+
+ Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui
+ appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par
+ achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À
+ la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un
+ nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères:
+ devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première?
+ devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le
+ veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des
+ promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller
+ déposer une seconde pétition des droits au pied du trône,
+ prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde
+ cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que,
+ après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince
+ demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils
+ étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran
+ ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et
+ noblement.
+
+ Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs,
+ contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent
+ ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent
+ d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait
+ tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de
+ vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus
+ attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus
+ sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et
+ tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires
+ de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires
+ réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père!
+ Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de
+ persécution, de tyrannie et de mensonge!
+
+ Nous lui imputons d'avoir violé son voeu de couronnement, et on
+ nous répond qu'il a gardé son voeu de mariage! Nous l'accusons
+ d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats
+ les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il
+ prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui
+ reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits,
+ après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de
+ les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller
+ écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des
+ considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à
+ sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le
+ croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre
+ génération.
+
+ Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme
+ de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on
+ dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami
+ déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un
+ individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de
+ l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office,
+ nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la
+ liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa
+ tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35].
+
+Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la
+fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des
+Stuarts a laissé dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un
+protestant et d'un Anglais:
+
+ Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans
+ rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans
+ amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le
+ paradis des coeurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des
+ lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival
+ pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit
+ jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie
+ complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant
+ encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des
+ bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut
+ juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion
+ pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision
+ de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église.
+ Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles
+ et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces
+ obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des
+ plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à
+ la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes
+ fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre,
+ pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt
+ par les nations[36].
+
+Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui
+a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes
+puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se
+portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa
+pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique,
+la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la
+patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la
+liberté.
+
+[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might
+be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon
+should be introduced as fellow travellers. They come to a village
+where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up,
+intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror
+over their children. The Stoic assures the dismayed population that
+there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease,
+deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian
+takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners
+in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many
+of these who were at work; and the survivors are afraid to venture
+into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is
+nothing but a mere [Grec: apoproêgmenon]. The Baconian, who has no
+such fine word at his command, contents himself with devising a
+safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on
+the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down,
+and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic
+exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself,
+and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tên
+aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down
+in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It
+would by easy to multiply illustrations of the difference between the
+philosophy of words and the philosophy of works.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)]
+
+[Note 33: T. IV, p. 102.]
+
+[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they
+abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a
+complete subjection of reason to authority, a weak preference of form
+to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous
+veneration for the priestly character, and above all a merciless
+intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.)
+
+It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the
+sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and
+that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the
+Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)]
+
+[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights
+which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by
+recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised
+them. At length circumstances compelled Charles to summon another
+parliament: another chance was given to our fathers, were they to
+throw it away as they had thrown away the former? Were they again to
+be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money
+on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to
+lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant
+another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and
+then to take their departure, till, after ten years more of fraud and
+oppression, their prince should again require a supply, and again
+repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they
+would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely
+and nobly.
+
+The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors
+against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all
+controversy about the facts, and content themselves with calling
+testimony to character. He had so many private virtues! And had James
+the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest
+enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And
+what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious
+zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and
+narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which
+half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A
+good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years
+of persecution, tyranny, and falsehood!
+
+We charge him with having broken his coronation oath; and we are told
+that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his
+people to the merciless inflictions of the most hot-headed and
+hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little
+son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the
+articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable
+consideration, promised to observe them; and we are informed that he
+was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is
+to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his
+handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe,
+most of his popularity with the present generation.
+
+For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a
+good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an
+unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot,
+in estimating the character of an individual, leave out of our
+consideration his conduct in the most important of all human
+relations; and if in that relation we find him to have been selfish,
+cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man,
+in spite of all his temperance at table, and all his regularity at
+chapel.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)]
+
+[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a
+blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without
+love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold
+hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and
+the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his
+people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent
+infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The
+caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy
+of the State. The government had just ability enough to deceive, and
+just religion enough to persecute. The principles of liberty were the
+scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every
+fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and
+James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and
+cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime
+succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed
+of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face
+of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the
+nations.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)]
+
+
+II
+
+Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son
+talent.
+
+Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit.
+Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité
+étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant.
+S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et
+l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs
+qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il
+prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur
+les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et
+les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd
+jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il
+y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à
+des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la
+généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le
+terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix
+de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à
+l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce;
+il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout
+ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et
+l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de
+tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison;
+que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des
+vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de
+documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants.
+Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des
+hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses
+sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des
+systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un
+écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière
+simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un
+souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories,
+au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause,
+lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche,
+semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis,
+rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint.
+Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur
+une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés
+de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la
+logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre
+précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement
+profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de
+doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues,
+pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi,
+si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi
+les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands
+d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet
+esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du
+vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans
+les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la
+beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par
+exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la
+démonstration suivante dans la vie d'Addison:
+
+ Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux
+ enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans
+ la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la
+ première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné.
+ Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne
+ fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et
+ un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis
+ d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais,
+ s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises
+ intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui
+ conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il
+ n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour
+ l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez
+ heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous
+ n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et
+ nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de
+ l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous
+ pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé
+ sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience.
+ La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage
+ d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne
+ pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle
+ ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de
+ la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_.
+ Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître
+ à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec
+ lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la
+ même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent.
+ Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait
+ capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois,
+ et ce que personne autre n'a jamais fait?
+
+ L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais,
+ pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit
+ qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_.
+ Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable
+ que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire
+ de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui
+ prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il
+ engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation.
+ Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens
+ et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions
+ pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37].
+
+Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série
+d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus
+rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.
+
+Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer.
+Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte
+la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il
+fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures,
+que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas
+le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le
+retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les
+spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il
+calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une
+forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous
+conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les
+plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec
+notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il
+nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous
+montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous
+nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément
+qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une
+première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il
+jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la
+chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de
+merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve
+dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait
+mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se
+réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante;
+le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques,
+les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite
+régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle
+ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses
+écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le
+propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien,
+dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre.
+L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité
+incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser
+à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et
+fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils
+comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est
+vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle
+habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la
+foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette
+intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien
+au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à
+écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la
+philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et
+semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de
+Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens
+perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent
+unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de
+l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les
+sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des
+formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences
+des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre
+des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M.
+Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier
+venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances;
+s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du
+coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de
+seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot.
+
+Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le
+désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et
+multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de
+logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler
+l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement
+éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle
+oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut
+gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat
+en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et
+emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force
+croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique,
+aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette
+abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications,
+d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant,
+précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les
+objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la
+force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que
+l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé
+d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit
+l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les
+partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution
+naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se
+faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup
+fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa
+race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable
+éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion,
+qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui
+répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et
+l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la
+nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les
+êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la
+vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique,
+morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour
+son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il
+l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son
+opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui
+fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est
+une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant
+d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une
+autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on
+ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa
+véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.
+
+Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des
+proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et
+Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux
+et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les
+autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des
+idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite,
+comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque
+degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les
+hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision,
+ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des
+développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui
+s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même
+question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une
+région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une
+connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable
+d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez
+les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se
+tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les
+considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne
+descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants,
+jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus
+enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux.
+Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit
+qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une
+idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience
+personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une
+tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de
+leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore
+pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens.
+Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon
+lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation.
+Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique
+soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage
+d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs
+calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes
+écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des
+cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux
+ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de
+roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une
+coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens
+décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la
+preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque;
+la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait
+qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit
+avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre
+visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots.
+Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule
+ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses
+devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation
+personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets
+inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les
+jours, rapprocher les événements anciens des événements
+contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations
+anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le
+souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à
+spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park,
+d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre
+à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en
+casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend
+encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque
+les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses
+descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il
+écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même
+temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque
+dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une
+vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec
+une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans
+un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le
+croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.
+
+Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de
+rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au
+temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de
+la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille
+livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir
+revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du
+climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris
+dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y
+avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis
+des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou
+les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il
+vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier.
+On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom
+figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays,
+il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service
+de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la
+Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne
+connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se
+montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que
+l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,
+Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du
+Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain
+perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres
+délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a
+été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus
+entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont
+des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également
+défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il
+est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile;
+mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats
+plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les
+artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers
+à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du
+moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est
+pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la
+beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse
+et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses
+mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes,
+parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des
+gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un
+cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,
+procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux
+la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui
+allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière
+d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand
+orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.
+
+ Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle
+ l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans
+ les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et
+ ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des
+ Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et
+ des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de
+ cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau,
+ les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels
+ s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la
+ hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman
+ prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les
+ bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la
+ gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les
+ marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes,
+ les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes
+ flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec
+ leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la
+ litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour
+ lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme
+ les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et
+ Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux
+ de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or
+ et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage
+ où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui
+ bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des
+ vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier
+ solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les
+ hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de
+ l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon,
+ et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd.
+ L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que
+ l'oppression dans les rues de Londres[40].
+
+D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises.
+Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous,
+disait Béranger,
+
+ Chez nous point
+ Point de ces coups de poing
+ Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.
+
+Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien
+traiter un illustre poëte de la façon que voici:
+
+ Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la
+ narration, et essayé de traiter des questions morales et
+ politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces
+ occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris
+ et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style.
+ Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son
+ anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons
+ généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être
+ plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il
+ s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous
+ rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre
+ chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé
+ pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais
+ qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les
+ écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les
+ épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous
+ faire rougir de notre espèce[41].
+
+On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les
+vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:
+
+ Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui
+ infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford.
+ Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé
+ de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant
+ les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur,
+ s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses
+ grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne
+ regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous
+ fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses
+ rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,
+ surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de
+ la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que
+ le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42].
+
+Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les
+écrivains de son pays. L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel
+des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la
+phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel
+est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:
+
+ L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement
+ semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver,
+ lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des
+ tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands
+ que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons.
+ L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle
+ gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la
+ préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient
+ autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux
+ résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en
+ disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4º environ
+ d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces
+ cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel
+ livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée
+ par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est
+ aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous
+ empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de
+ nous demander une grande portion d'une si courte existence[43].
+
+Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de
+Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un
+excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le
+spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et
+la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition.
+L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments
+de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela
+surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement
+sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on
+éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si
+soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En
+voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on
+imprime les auteurs classiques indécents:
+
+ Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein
+ de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux
+ s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux
+ parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences
+ d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux
+ influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous,
+ comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un
+ parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate
+ jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il
+ craignait de prendre froid[44].
+
+L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont
+habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on
+veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle
+que Molière l'a représentée dans le _Misanthrope_, et la médisance
+anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le
+_Misanthrope_. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady
+Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils
+touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est
+une des plus douces de Macaulay.
+
+ Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway,
+ vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs
+ de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus
+ honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des
+ innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il
+ avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough
+ employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la
+ manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons
+ dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les
+ méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu
+ d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout
+ son bagage et toute son artillerie[45].
+
+Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus
+noble et plus sérieux.
+
+On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme
+d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait
+pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner,
+de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps
+contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup
+par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons
+splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.
+
+ L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une
+ loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en
+ certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent.
+ Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement
+ étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux
+ hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant,
+ avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus
+ tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était
+ naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs,
+ remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans
+ l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse
+ qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux
+ reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux
+ qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les
+ hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et
+ dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa
+ beauté et de sa gloire[46]!
+
+Ces généreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a
+beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause
+qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité
+et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser
+sa couronne sur le front de ses nobles soeurs.
+
+ La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps
+ accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés
+ par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées
+ ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a
+ couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait
+ dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un
+ désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus
+ riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore
+ terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;
+ les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques
+ directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre.
+ Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que
+ cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol
+ qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le
+ plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles
+ habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus
+ nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les
+ signes de notre époque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir
+ et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du
+ genre humain[47].
+
+Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles
+imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance,
+la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement,
+manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette
+ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique
+ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant
+de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un
+Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité
+et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches
+ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante,
+fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à
+chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting
+arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation.
+
+ Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu
+ des spectacles plus éblouissants pour l'oeil, plus
+ resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants
+ pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de
+ mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination
+ cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au
+ passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés,
+ étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure.
+ Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par
+ la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés
+ avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur
+ alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à
+ l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés,
+ jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent
+ posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des
+ déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui
+ habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux
+ inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à
+ gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les
+ formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un
+ Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la
+ sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière
+ d'Oude.
+
+ L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle
+ de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à
+ l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste
+ condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la
+ salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu
+ et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment,
+ la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice
+ avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni
+ la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce
+ spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers;
+ des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs,
+ en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par
+ des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les
+ juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur
+ avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les
+ trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de
+ leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des
+ barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield,
+ récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre
+ les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue
+ procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du
+ royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du
+ roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la
+ beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs
+ gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient
+ couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de
+ semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs.
+ Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste,
+ libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines,
+ l'esprit et la science, les représentants de toute science et de
+ tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes
+ princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux;
+ là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques
+ contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre
+ contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la
+ fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène
+ qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien
+ de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la
+ cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui
+ retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait
+ contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté
+ de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de
+ l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet
+ qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et
+ d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il
+ avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans
+ la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor
+ d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop
+ souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais
+ cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les
+ charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en
+ secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une
+ race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats,
+ illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à
+ la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante
+ société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous
+ les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de
+ mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus
+ persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté
+ l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la
+ trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de
+ Devonshire[48].
+
+Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution
+nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme
+et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le
+talent, comme le tableau, est tout anglais.
+
+[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as
+it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run
+the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope
+afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes
+to the baseness of him who gave it.
+
+Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and
+that he afterwards executed it with great skill and success. But does
+it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's
+advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad
+motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to
+risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against
+him, we should do our best to dissuade him from running such a risk.
+Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we
+should not admit that we had counselled him ill; and we should
+certainly think it the height of injustice in him to accuse us of
+having been actuated by malice. We think Addison's advice a good
+advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide
+experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful
+work of imagination has been produced, it should not be recast. We
+cannot at this moment call to mind a single instance in which this
+rule has been transgressed with happy effect, except the instance of
+the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his
+Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself,
+emboldened no doubt by the success with which he had expanded and
+remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the
+Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope
+would, once in his life, be able to do what he could not himself do
+twice, and what nobody else has ever done?
+
+Addison's advice was good. But had it been bad, why should we
+pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends
+predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take
+so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson
+from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was
+one of those who prophesied that Cato would never succeed on the
+stage, and advised Addison to print out without risking a
+representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good
+sense and generosity to give their advisers credit for the best
+intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)]
+
+[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.]
+
+[Note 39: During that interval the business of a servant of the
+Company was simply to wring out of the natives a hundred or two
+hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return
+home before his constitution had suffered from the heat, to marry a
+peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls
+in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood
+to the English rulers of his country in the same relation in which
+Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles
+Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely
+magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and
+his name was used in public instruments. But in the government of the
+country, he had less real share than the youngest writer or cadet in
+the Company's service.... Of his moral character it is difficult to
+give a notion to those who are acquainted with human nature only as it
+appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what
+the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos,
+that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the
+Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour
+bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements
+languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder
+and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities
+to which his constitution and his situation are equally unfavourable.
+His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to
+helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and
+its tact move the children of sterner climates to admiration non
+unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence
+of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian
+of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns
+are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to
+the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman,
+deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate
+tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are
+the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower
+Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of
+the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal
+practitioners, no class of human beings can bear a comparison with
+them.]
+
+[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby
+man is able to live in the past and in the future, in the distant and
+in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most
+Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real
+people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and
+cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the
+Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched
+roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the
+imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and
+gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden,
+with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side,
+the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the
+turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the
+elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the
+prince, and the close litter of the noble lady, all those things were
+to him as the objects amidst which his own life had been placed, as
+the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James
+street. All India was present to the eye of his mind, from the hall
+where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the
+wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming
+like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle
+where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away
+the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at
+Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of
+Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to
+him the same thing as oppression in the streets of London.]
+
+[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has
+completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and
+political questions, his failure has been complete and ignominious. On
+such occasions his writings are rescued from utter contempt and
+derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we
+confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he
+writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed
+when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed.
+He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a
+single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly
+and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop
+Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small
+poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the
+renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man
+might talk folly like this by his own fireside; but that any human
+being, after having made such a joke, should write it down, and copy
+it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets,
+and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our
+species.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)]
+
+[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have
+inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to
+Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical
+temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the
+cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness
+and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral,
+continuing that incomparable diary, which we never see without
+forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect,
+minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from
+his nose, watching the direction of the salt, and listening for the
+note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance
+which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)]
+
+[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment
+similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he
+landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New
+Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of
+turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a
+gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the
+prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book
+contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the
+merits of the stupendous mass of paper which lies before us better
+than by saying that it consists of about two thousand closely printed
+quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure,
+and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before
+the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum.
+But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we
+cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so
+large a portion of so short an existence.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)]
+
+[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so
+full of temptation as this, any gentleman whose life would have been
+virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made
+vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of
+such a state of society as that in which we live, is yet afraid of
+exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses,
+acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him
+have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the
+gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take
+cold.
+
+ (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)]
+
+[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an
+experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were
+in medicine, who thought it much more honourable to fail according to
+rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much
+ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as
+those which Peterborough employed. This great commander conducted the
+campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of
+Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops
+according to the methods prescribed by the best writers, and in a few
+hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all
+his baggage and all his artillery.]
+
+[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some
+mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain
+seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured
+her during the period of her disguise were for ever excluded from
+participation in the blessings which she bestowed. But to those who,
+in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she
+afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which
+was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes,
+filled their houses with wealth, made them happy in love and
+victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the
+form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But
+woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are
+those who, having dared to receive her in her degraded and frightful
+shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty
+and her glory! (T. I, p. 40.)]
+
+[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has
+spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten.
+The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined
+edifices have been repaired. The lava has covered with a rich
+incrustation the fields which it once devastated, and, after having
+turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned
+the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second
+great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all
+around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some
+directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet
+experience surely entitles us to believe that this explosion, like
+that which preceded it, will fertilise the soil which it has
+devastated. Already, in those parts which have suffered most severely,
+rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the
+waste. The more we read of the history of past ages, the more we
+observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts
+filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the
+human race. (T. II, p. 92.)]
+
+[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the
+Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye,
+more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to
+grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster;
+but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a
+highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various
+kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the
+present and to the past were collected on one spot and in one hour.
+All the talents and all the accomplishments which are developed by
+liberty and civilisation were now displayed with every advantage that
+could be derived both from cooperation and from contrast. Every step
+in the proceedings carried the mind either backward, through many
+centuries, to the days when the foundations of our constitution were
+laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives
+living under strange stars, worshipping strange gods and writing
+strange characters from right to left. The high Court of Parliament
+was to sit, according to forms handed down from the days of the
+Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the
+lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely
+house of Oude.
+
+The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William
+Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the
+inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just
+sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where
+the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a
+victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles
+had confronted the high court of justice with the placid courage which
+has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was
+wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept
+clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled
+by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their
+vestments of state attended to give advice on points of law. Near a
+hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the
+Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of
+assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George
+Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence
+of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The
+long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the
+realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the
+king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine
+person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet.
+The long galleries were crowded by an audience such as has rarely
+excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered
+together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous
+empire, grace and female loveliness, wit and learning, the
+representation of every science and of every art. There were seated
+round the queen the fair-haired young daughters of the house of
+Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths
+gazed with admiration on a spectacle which no other country in the
+world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty
+looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the
+stage. There the historian of the Roman empire thought of the days
+when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when,
+before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus
+thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by
+side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The
+spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to
+us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the
+sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend
+his labours in that dark and profound mine from which he had extracted
+a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the
+earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation,
+but still precious, massive, and splendid. There appeared the
+voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret
+plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a
+beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by
+love and music, art has rescued from the common decay. There were the
+members of that brilliant society which quoted, criticised, and
+exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague.
+And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox
+himself, had carried the Westminster election against palace and
+treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.]
+
+
+§ 2.
+
+Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi
+l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son
+style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la
+sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution
+anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet
+événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux
+d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette oeuvre une
+méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le
+succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente
+mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette
+histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre
+d'esprit.
+
+Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend
+les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté
+l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des
+gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des moeurs;
+Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la
+tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des
+siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues
+du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de
+faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du
+gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles,
+de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du
+goût littéraire, de peindre les moeurs des générations successives, et
+de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits,
+les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai
+volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de
+l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du
+dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].»
+Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les
+portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham,
+de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux
+décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails
+d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé
+d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes
+affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le
+musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs,
+les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une
+dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille;
+d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de
+devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse,
+demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau
+de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés
+faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les
+femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable
+champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes
+athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries
+regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou
+brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de
+sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les
+huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se
+réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un
+instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public,
+l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour
+cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration
+qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques,
+pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de
+défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique
+les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les
+montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de
+sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste,
+artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette
+diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et
+présente aux yeux, au coeur, à l'esprit, à toutes les facultés de
+l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays.
+
+D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent
+ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements
+politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des
+considérations générales sur les changements de la société et du
+gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et
+que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a
+point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble.
+Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout.
+Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures,
+rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans
+son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif
+sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par
+elles les événements épars se rassemblent en un événement unique;
+elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui
+les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité
+qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en
+Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une
+peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour
+le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture,
+plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont
+été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands
+demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval,
+on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en
+portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de
+tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large
+district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du
+lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On
+part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les
+solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour
+trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À
+Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura
+un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs
+couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour
+leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages
+qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de
+pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les
+grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la
+chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et
+demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le
+carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent
+pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une
+paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou
+soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui
+empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines
+il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le
+sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou
+quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte?
+Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que
+pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À
+quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces
+bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront
+les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés
+français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et
+d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre
+leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses
+anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des
+cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des
+moeurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns
+causent les autres, et la description explique le récit.
+
+Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir
+beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour
+comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une
+disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour
+cause toute une situation et tout un caractère, il faut que
+j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la
+situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au
+nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce
+que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien
+qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il
+raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute
+tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa
+conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque
+instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi
+aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a
+énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su
+l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le
+tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait
+la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés,
+plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;
+il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les
+variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des
+particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de
+leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur
+langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière,
+courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être
+chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est
+légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat
+incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède
+chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des
+réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes
+les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à
+chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il
+ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il
+n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme
+M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il
+accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si
+serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit
+à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre
+un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts;
+le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose
+et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe
+ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais
+tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur
+comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit
+dans son oeuvre l'unité et la complexité de la vie.
+
+Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est
+populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que
+Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et
+qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il
+vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous
+aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant,
+vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la
+rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je
+l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si
+soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai
+si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de
+vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être
+éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il
+préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda
+aux dissidents l'exercice de leur culte.
+
+ De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement,
+ l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en
+ lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la
+ législation anglaise. La science de la politique, à quelques
+ égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le
+ mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force,
+ appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de
+ poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa
+ démonstration part de cette supposition que la machine est telle
+ que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien,
+ qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres
+ réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la
+ proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne
+ tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son
+ appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt
+ en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait
+ bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés
+ d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme
+ des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de
+ Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme
+ d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité,
+ il est très-important que les législateurs et les administrateurs
+ soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il
+ est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque
+ sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une
+ embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de
+ l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut
+ bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses
+ qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui
+ qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé
+ par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace
+ dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait
+ législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure
+ théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme
+ de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances
+ particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières
+ années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui
+ l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément
+ pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des
+ douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu
+ juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri
+ dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise,
+ l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois
+ prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point
+ s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité;
+ n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une
+ anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise
+ se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser
+ du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le
+ cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui,
+ depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement
+ guidé les délibérations de nos deux cent cinquante
+ parlements[51].
+
+L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de
+preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous
+répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient
+l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la
+démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous
+arrêter, il poursuit:
+
+ L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande
+ loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la
+ législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les
+ dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre
+ était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un
+ chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas
+ l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides.
+ Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un
+ principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la
+ simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat
+ civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de
+ Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule
+ des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les
+ Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à
+ être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est
+ point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée
+ de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une
+ déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice
+ de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un
+ ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la
+ déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou
+ sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe
+ est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir
+ solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane
+ touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement
+ l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire
+ aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.
+
+ Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper
+ toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois
+ de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous
+ les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si
+ nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui
+ l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de
+ contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en
+ philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée
+ par toute la science des plus grands maîtres de philosophie
+ politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient
+ gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la
+ vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le
+ reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils
+ ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de
+ préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote
+ de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule
+ émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les
+ classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie,
+ ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant
+ quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de coeurs,
+ qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les
+ prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait
+ chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans
+ honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,
+ et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan,
+ parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des
+ panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des
+ théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la
+ jugeront complète[52].
+
+Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces
+antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases
+symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer
+l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le
+talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans
+l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de
+moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès.
+Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où
+son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une
+fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le
+monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la
+nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel
+autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir.
+À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et
+l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance;
+et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers.
+
+Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette
+histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans _la
+Revue d'Édimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le
+premier mérite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire
+lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour
+rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La
+solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres
+substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne
+de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos
+pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave
+qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois
+ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une
+revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à
+table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de
+conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,
+et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées
+dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention,
+bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,
+l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un
+directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.
+«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un
+régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a
+faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers
+de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de
+lire son histoire.--Il raconte la réception de Schomberg par la
+Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que
+Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances
+avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à
+Wellington?--Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place
+que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui
+était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les
+assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter
+son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements
+qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou
+construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries
+nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de
+souscrire à son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur
+un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il
+commence par dire que William Mountford était «le plus agréable
+comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du
+temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par
+quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus
+équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le
+plus débauché» de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes
+qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires
+un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières.
+La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations
+psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des
+jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne
+composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent
+l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de
+Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un
+volume de Macaulay.
+
+Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les
+moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite.
+Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en
+voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et
+d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de
+Londres.
+
+ Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage
+ méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois
+ petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il
+ gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le
+ voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques
+ bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le
+ défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En
+ langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet,
+ elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les
+ défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la
+ Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant
+ la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours
+ rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans
+ le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et
+ accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre
+ et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc
+ menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent
+ distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets.
+ Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course
+ furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en
+ vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine
+ enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les
+ aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille
+ après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct
+ d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu
+ par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant
+ de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les
+ fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée.
+ Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne
+ peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de
+ violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par
+ l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].
+
+La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif.
+L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que
+les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.
+
+Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse,
+s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de
+fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il
+n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé;
+il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité,
+persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes
+terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages,
+fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité
+nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples
+historiques, et toutes sortes de leçons morales.
+
+ Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour
+ leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme
+ politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour
+ s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation
+ directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité
+ privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu
+ elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en
+ violant quelque règle morale importante, rendre un grand service
+ à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les
+ objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les
+ spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses
+ intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un
+ petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier
+ entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de
+ la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des
+ actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à
+ croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la
+ chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à
+ massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard
+ Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en
+ l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule
+ des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]
+
+Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les
+sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque
+instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans
+nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos
+histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à
+descendre de la chaire et du journal.
+
+Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques
+V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner
+des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion
+très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est
+pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici
+comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un
+jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de
+l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun
+d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin,
+quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié
+sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de
+Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour
+juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il
+est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour
+intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient
+enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent
+l'attention et mettent la scène sous les yeux.
+
+ La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la
+ population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné
+ par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers,
+ et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant
+ Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne
+ demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement
+ et logées sous les toits de chaume de la petite communauté.
+ Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison
+ d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de
+ huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis
+ plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des
+ principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y
+ trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le
+ sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On
+ mangea des boeufs qui probablement avaient été engraissés dans
+ des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en
+ hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient
+ rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent
+ familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian,
+ qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme
+ sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec
+ plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps
+ avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient
+ gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de
+ cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du
+ monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui
+ probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des
+ hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce
+ du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans
+ leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait
+ avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les
+ Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le
+ signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses
+ observations à Hamilton[57]....
+
+ La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon
+ de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du
+ chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et
+ quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On
+ entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je
+ n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais
+ content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans
+ leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une
+ autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de
+ nos officiers.»--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après
+ minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes
+ étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état
+ pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces
+ préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des
+ gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons
+ pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous
+ que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis
+ à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se
+ calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].»
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses
+hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes
+furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à
+genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les
+enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.
+
+Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des
+soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et
+la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a
+choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins
+et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander,
+avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition
+des criminels.
+
+Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises
+porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle,
+suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la
+diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits
+obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus
+compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et
+la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient
+toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme
+M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry.
+La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays;
+mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et
+qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît
+suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas
+véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur
+l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de
+raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent
+l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand
+il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il
+insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni
+grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire
+étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand
+talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une
+connaissance précise des faits précis et petits qui attachent
+l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un
+récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop
+acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses
+adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et
+qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui
+répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais
+il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de
+convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être
+populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de
+raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du
+siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette
+énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de
+morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en
+philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce
+sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué,
+annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il
+ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté,
+l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide,
+hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en
+plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet;
+ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture
+journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son
+éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la
+charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques;
+c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et
+sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde
+de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa
+race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère
+alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas,
+ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux
+peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux
+voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il
+aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une
+seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple,
+sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais.
+
+[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.]
+
+[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have
+undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the
+rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of
+debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the
+history of the people as well as the history of the government, to
+trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise
+of religious sects and the changes of literary taste, to portray the
+manners of successive generations, and not to pass by with neglect
+even the revolutions which have taken place in dress, furniture,
+repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach
+of having descended below the dignity of history, if I can succeed in
+placing before the English of the nineteenth century a true picture of
+the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. Éd.
+Tauchnitz.)]
+
+[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by
+Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly
+illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English
+legislation. The science of Politics bears in one respect a close
+analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily
+demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever
+or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain
+weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the
+machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who
+has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of
+real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition
+which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance
+for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams,
+wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his
+geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those
+painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram
+of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the
+mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman.
+It is indeed most important that legislators and administrators should
+be versed in the philosophy of government, as it is most important
+that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to
+hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the
+philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to
+build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and
+Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by
+considerations to which no allusion can be found in the writings of
+Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper
+between the mere man of theory, who can see nothing but general
+principles, and the mere man of business, who can see nothing but
+particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element
+has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during
+the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe
+and America have owed scores of abortive constitutions, scores of
+constitutions have lived just long enough to make a miserable noise,
+and have then gone off in convulsions. But in the English legislature
+the practical element has always predominated, and not seldom unduly
+predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and
+much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is
+an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt;
+never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never
+to lay down any proposition of wider extent than the particular case
+for which it is necessary to provide; these are the rules which have,
+from the age of John to the age of Victoria, generally guided the
+deliberations of our two hundred and fifty Parliaments.
+
+ (_History of England_, t. IV, p. 84.)]
+
+[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a
+great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation,
+but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties
+into which the nation was divided at the time of the Revolution, that
+act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions.
+It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will
+not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound
+principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be
+punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act
+not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single
+one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or
+the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule.
+Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is
+given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker,
+by making a declaration of faith in general terms, obtains the full
+benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An
+Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration
+required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the
+articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to
+punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent
+to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether
+rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making
+any declaration whatever on the subject.
+
+These are some of the obvious faults which must strike every person
+who examines the Toleration Act by that standard of just reason which
+is the same in all countries and in all ages. But these very faults
+may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the
+passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was
+framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer
+in political philosophy can detect, did what a law framed by the
+utmost skill of the greatest masters of political philosophy might
+have failed to do. That the provisions which have been recapitulated
+are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with
+the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that
+can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of
+evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end,
+at once and for ever, without one division in either house of
+Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible
+murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a
+persecution which had raged during four generations, which had broken
+innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate,
+which had filled the prisons with men of whom the world was not
+worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and
+God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation,
+to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and
+the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to
+some shallow speculators, will probably be thought complete by
+statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)]
+
+[Note 53: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.]
+
+[Note 54: Allusion à un livre populaire, _the Pilgrim's progress_,
+par Bunyan.]
+
+[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far
+from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply
+indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from
+Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets
+inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not
+supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the
+little cluster of villages was some copsewood and some pasture land:
+but a little further up the defile no sign of population or of
+fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies
+the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and
+melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow
+of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of
+the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright,
+and when there is no cloud in the sky, the impression made by the
+landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues
+from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of
+naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may
+often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides
+of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents.
+Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut,
+for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the
+bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the
+only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from
+some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation,
+which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or
+gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the
+science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable
+from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the
+wilderness itself was valued on account of the shelter which it
+afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)]
+
+[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for
+their country, for their favourite schemes of political and social
+reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a
+temptation directly addressed to our private cupidity or to our
+private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue
+itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in
+his power, by violating some general rule of morality, to confer an
+important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He
+silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart
+against the most touching spectacles of misery, by repeating to
+himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that
+he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he
+comes altogether to forget the turpitude of the means in the
+excellence of the end, and at length perpetrates without one internal
+twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to
+believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom,
+have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful
+and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom
+have blown a large assembly of people into the air, or that
+Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he
+murdered from philanthropy.
+
+ (_Ibid._, p. 12.)]
+
+[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some
+anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of
+the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the
+strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay
+answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but
+quarters. They were kindly received, and were lodged under the
+thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his
+men were taken into the house of a tacksman who was named, from the
+cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen.
+Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief.
+Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the
+small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a
+serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was
+no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor
+was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the
+Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the
+soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian,
+who had before felt many misgivings as to the relation in which he
+stood to the government, seems to have been pleased with the visit.
+The officers passed much of their time with him and his family. The
+long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of
+some packs of cards which had found their way to that remote corner of
+the world, and of some French brandy which was probably part of
+James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to
+be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day
+he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he
+observed with minute attention all the avenues by which, when the
+signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt
+to escape to the hills; and he reported the result of his observations
+to Hamilton.]
+
+[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow
+progress, and were long after their time. While they were contending
+with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with
+those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant
+Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the
+morrow.
+
+Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended
+crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were
+evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries.
+Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this
+job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds.
+But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered
+another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer
+for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he
+went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and
+seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed,
+asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly
+assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the
+country. We are getting ready to march against them. You are quite
+safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have
+given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions
+were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+La philosophie et l'histoire. Carlyle.
+
+
+§ 1.
+
+SON STYLE ET SON ESPRIT.
+
+ Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.
+
+ I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son
+ imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses
+ bouffonneries.
+
+ II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est
+ germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies
+ et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- Extrême tension
+ de son esprit et de ses nerfs.
+
+ III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le
+ sentiment du réel et le sentiment du sublime.
+
+ IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche des
+ sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa
+ sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- _Past
+ and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme
+ historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment
+ il figure le monde d'après son propre esprit.
+
+ V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
+ pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux façons
+ principales de le reproduire, et deux sortes principales
+ d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. --
+ Inconvénients du second procédé. -- Comment il est obscur,
+ hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse à l'affectation
+ et à l'exagération. -- Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
+ -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de
+ reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable à l'invention
+ originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait.
+
+
+§ 2.
+
+SON RÔLE.
+
+ Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. --
+ Études allemandes de Carlyle.
+
+ I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment
+ elles agissent et finissent. -- Le génie artistique de la
+ Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. -- Le génie
+ philosophique de l'âge moderne. -- Analogie probable des trois
+ périodes.
+
+ II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. --
+ Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
+ linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
+ la théologie et la métaphysique. -- Comment le penchant
+ métaphysique a transformé la poésie.
+
+ III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des parties
+ solidaires et complémentaires. -- Nouvelle conception de la
+ nature et de l'homme.
+
+ IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite et
+ l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des spéculations
+ allemandes.
+
+ V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens:
+ L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. -- Les puritains
+ et les jansénistes au dix-septième siècle. -- La France au
+ dix-huitième siècle. -- Par quels chemins ces idées peuvent
+ entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique.
+
+ VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. --
+ L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionnée et
+ poétique. -- Quelle voie suit Carlyle.
+
+
+§ 3.
+
+SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
+
+ Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble
+ aux puritains. -- _Sartor resartus._
+
+ I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractère
+ divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique.
+
+ II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
+ positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment
+ chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
+ puritanisme anglais.
+
+ III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir.
+ -- Conception de Dieu.
+
+ IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme véritable et
+ le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et
+ portée de la doctrine.
+
+ V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. --
+ Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe d'écrivains
+ il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement sur Voltaire.
+
+ VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
+ préjugés de siècle et de rôle. -- Le goût n'a qu'une autorité
+ relative.
+
+
+§ 4.
+
+SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
+
+ I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
+ révélateurs. -- Nécessité de les vénérer.
+
+ II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. --
+ En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. --
+ Portée de sa conception.
+
+ III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
+ héroïques. -- Que les véritables historiens sont des artistes et
+ des psychologues.
+
+ IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que
+ de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et sa
+ valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
+ -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. --
+ Carlyle l'admire sans restriction.
+
+ V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de son
+ jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est
+ injuste.
+
+ VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût du
+ bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres prévisions
+ pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- Contre
+ l'autorité des votes. -- Théorie du souverain.
+
+ VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. --
+ Comparaison de Carlyle et de Macaulay.
+
+
+Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante
+ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord
+Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en
+vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme
+il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle,
+critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit
+avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son
+jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal
+extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré
+dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette
+bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité
+minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un
+second.
+
+
+§ 1.
+
+SON STYLE ET SON ESPRIT.
+
+
+I
+
+On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le
+ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à
+contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui
+les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de
+l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les
+habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits
+d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des
+contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi
+douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se
+boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer
+une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent
+être les plus clairs, l'_Histoire de la Révolution française_, par
+exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux
+réalisés--Viatique--_Astræa redux_--Pétitions en
+hiéroglyphes--Outres--Mercure de Brézé--Broglie le dieu de la guerre.»
+On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et
+les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors
+qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà
+comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de
+castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications
+de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez
+par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées
+d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la
+religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à
+l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne
+un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On
+voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres;
+chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse
+arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent
+d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les
+splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il
+d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière
+parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous
+montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux
+monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes,
+les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans
+ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel
+éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un oeil humain puisse
+maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures
+exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets,
+ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là
+courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur
+la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des
+flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les
+ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain
+météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore,
+suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore
+une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une
+lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de
+chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.»
+
+Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils,
+reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son
+_Histoire de la Révolution française_, ressemble à un délire. Carlyle
+est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les
+orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes
+furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne
+jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement;
+vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures
+contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des
+hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes
+malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la
+prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la
+tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.
+
+Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous
+remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à
+l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour
+Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations
+finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un
+oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise
+dans le mysticisme comme dans la brutalité.
+
+«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap
+Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre
+et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation
+lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil,
+bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant
+sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa
+lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui
+vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de
+tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être
+vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément
+endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le
+palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du
+porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois
+qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une
+émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans
+le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé
+avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre
+pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le
+morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux
+sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec
+un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les
+religions ont fait pour les percer. «Au coeur des plus lointaines
+montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment
+tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente
+d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à
+aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de
+cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti
+dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des
+choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là
+était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une
+église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des
+immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un
+homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage
+était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il
+connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions
+noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a
+peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes
+radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit
+orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux
+imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements
+et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement
+dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez
+repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la
+politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été
+dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée,
+que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à
+chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus
+intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style.
+Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une
+cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont
+capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes,
+et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au
+besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par
+une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des
+polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie
+de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane
+plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à
+travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à
+une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau,
+présente son _autre_ extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée
+dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques,
+sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui
+peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend
+l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle
+est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière
+pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui
+ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, _à posteriori_, sinon
+autrement[69].»
+
+C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans
+quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des
+prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se
+tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il
+bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées;
+il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il
+accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les
+abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot,
+les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il
+n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques
+de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées,
+s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes,
+au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il
+combat.
+
+[Note 59: _Logick-choppers._]
+
+[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une
+calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une
+adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.]
+
+[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman
+one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and
+subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild
+dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven
+visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul
+exhalations grown continual, have, except on the highest mountain
+tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and
+colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the
+leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then
+mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric
+lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering,
+hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon
+or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_
+mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of
+Sterling_, p. 55).]
+
+[Note 62: _Sartor resartus._]
+
+[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in
+the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite
+cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar
+Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and
+lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of
+crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror
+of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the
+abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also
+is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him
+lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and
+before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof
+our sun is but a porch-lamp?"]
+
+[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.]
+
+[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little
+kirk; the dead all slumbering round it, under their white
+memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o
+reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk
+hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of
+darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's
+soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he
+stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of
+eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless
+universe had become for him a firm city and dwelling which he knew.
+
+ (_History of the French Revolution_, chap. II.)]
+
+[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.]
+
+[Note 67: _Latter day Pamphlets._]
+
+[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.]
+
+[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world
+defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth,"
+as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy
+ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its
+_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the
+readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other
+"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue
+has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich
+intent on gross terrene provender, and sticking its head into
+fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_
+manner, if not otherwise.
+
+ (_Cromwell's Letters_, fin.)]
+
+
+II
+
+Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car
+la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut
+amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
+comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une
+autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et
+trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des
+contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
+qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus
+grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
+bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
+livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
+aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un autre
+trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il
+ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni
+approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses
+idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être
+raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et
+portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien
+souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style
+propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il
+fait allusion à un mot de Goethe, de Shakspeare, à une anecdote qui en
+ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il
+crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne
+s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination,
+avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre
+esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes
+les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y
+atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une
+jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence
+saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée
+sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un
+instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout
+rentre dans la solennité habituelle.--Ajoutez enfin les éclats
+d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup,
+dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un
+paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe.
+Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique,
+imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion
+personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct
+physique, si différent des races latines et classiques, races
+d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on
+ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le
+spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la
+volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus
+voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange
+et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle
+lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la
+Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui
+est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des
+culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme,
+d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le
+drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté
+maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social,
+je veux dire une _bourse_?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison,
+qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi
+mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de
+chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses
+semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers
+avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de
+siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique,
+cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies
+féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de
+fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le
+plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de
+Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre
+bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un
+habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant
+dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif
+et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la
+conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui
+sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va
+employer sa vie et occuper tout son coeur.
+
+Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie?
+Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux
+sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une,
+celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première
+est composée de personnes ayant fait voeu de pauvreté et d'obéissance,
+et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car
+ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein,
+ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et
+manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles.
+D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres,
+souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent
+de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que
+l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou
+mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des
+harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis
+des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un
+sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de
+subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec
+le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé
+whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large
+consommation[73].--«L'autre secte, celle des dandies, affecte une
+grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume
+particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant
+pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se
+préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs
+articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent
+être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous
+certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle
+licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à
+adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»--«Une certaine
+nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une
+ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont
+Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril,
+finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le
+ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une
+modification appropriée à notre temps de la superstition primitive,
+appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences.
+«J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques
+immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue
+sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des
+porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la
+positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure
+l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre,
+également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi
+puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements
+et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu
+jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique,
+c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus
+neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées,
+l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et
+enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le
+frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il
+s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère
+gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris,
+et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et
+s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à
+la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du
+naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid,
+une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage
+des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la
+bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient,
+et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire,
+eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de
+puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité,
+d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables,
+qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste
+subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau
+presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions
+habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous
+voici[78]:
+
+«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre
+pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure,
+ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion,
+coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de
+leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser
+un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions
+en gros seraient celles qui suivent:
+
+«1º L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une
+immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres
+variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut
+atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières
+étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons.
+
+«2º Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le
+bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.
+
+«3º La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement
+l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité
+des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein.
+Grun!
+
+«4º Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour
+regarder quelle sorte de temps va venir.
+
+«5º Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.
+
+«6º Définissez le devoir complet des cochons.--La mission de la
+cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les
+temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut
+atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre.
+Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers
+ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons,
+l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas
+d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].»
+
+Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les
+autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe
+l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle,
+l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique,
+jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note
+dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait
+son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses
+disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais
+intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution
+physique de la race: _His blood is up._ En effet, le tempérament
+flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a
+tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par
+des ravages et ne se contente que par des excès.
+
+[Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...:
+the poor wood-ox so bemired in the forests.
+
+ (_Life of Stirling_, p. 147.)]
+
+[Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An
+omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what
+is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious
+ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of
+senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to
+his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and
+fashions for himself a universe with azure starry spaces and long
+thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid
+sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably
+overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."]
+
+[Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history
+is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram,
+Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over
+by most historians, and treated with some degree of ridicule by
+others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.]
+
+[Note 73: Something monastic there appears to be in their
+constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty
+and obedience: which vows, especially the former, it is said, they
+observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are
+pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not,
+irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the
+third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I
+find no ground to conjecture.
+
+Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand
+principle of wearing a peculiar costume.
+
+Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular
+wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which
+their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened
+together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to
+which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of
+straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial
+and often wear it by way of sandals.
+
+One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig
+and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in
+private oratories, meditate and manipulate the substances derived from
+her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with
+comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they
+live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where
+they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other
+opaque substances, till the fit obscurity is restored.
+
+In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves
+are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use
+salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed,
+with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling,
+such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the
+root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious
+solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and
+largely consumed.]
+
+[Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic
+shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle,
+and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that
+superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment,
+and looking intensely for a length of time into their own navels, came
+to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled.
+To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new
+modification, adapted to the new time, of that primeval superstition,
+_self-worship_.
+
+They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a
+particular costume (whereof some notices were given in the earlier
+part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular
+speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French);
+and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and
+keep themselves unspotted from the world.
+
+They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did,
+stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of
+uncertain etymology. They worship principally by night; and have their
+highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for
+life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or
+perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly
+secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call
+_fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some
+are canonical and others not....
+
+1º Coats should have nothing of the triangle about them; at the same
+time, wrinkles behind should be carefully avoided.
+
+2º The collar is a very important point: it should be low behind, and
+slightly rolled.
+
+3º No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt
+the posterial luxuriance of a Hottentot.
+
+4º There is safety in a swallow-tail.
+
+5º The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than
+in his rings.
+
+6º It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear
+white waistcoats.
+
+7º The trowsers must be exceedingly tight across the hips.
+
+All which proposition I, for the present, content myself with modestly
+but peremptorily and irrevocably denying.]
+
+[Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled
+electric machines (turned by the «machinery of society») with
+batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the
+positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the
+positive electricity of the nation (namely the money thereof); the
+other is equally busy with the negative (that is to say the hunger),
+which is equally potent. Hitherto you see only partial transient
+sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in
+an electric state; till your whole vital electricity, no longer
+healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and
+negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two
+world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two
+together, and then....]
+
+[Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial
+central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary
+method, composed productiveness, all built above it, vivified and
+rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance
+unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of
+injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the
+inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the
+centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man
+awaken it.]
+
+[Note 77: Berserkir.]
+
+[Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.]
+
+[Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of
+sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and
+could, after survey and reflection, set down for us their notion of
+the Universe, and of their interests and duties there, might it not
+well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and
+give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all
+creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may
+"legislate" for them with better insight. "How can you govern a
+thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you
+already chance to know its vote,--and even something more, namely,
+what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and,
+still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of
+the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in
+a rough form, are somewhat as follows:
+
+1º The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable
+swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts
+and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the
+latter in immensely greater quantities for most pigs.
+
+2º Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good,
+attainability of ditto.
+
+3º What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also
+state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to
+pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect
+fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not
+outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see.
+
+4º "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal
+pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the
+quantity of unattainable and increase that of attainable. All
+knowledge and device and effort ought to be directed thither and
+thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one
+aim. It is the whole duty of pigs.
+
+5º Pig poetry ought to consist of universal recognition of the
+excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs
+whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph!
+
+6º The pig knows the weather; he ought to look out what kind of
+weather it will be.
+
+7º "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher?
+
+8º "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have
+discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called
+justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called
+indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes
+out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary,
+amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of
+blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general
+stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of
+the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that
+so quarrelling be avoided.
+
+9º "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough,
+not any portion of my share.
+
+10º "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand
+difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can
+settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the
+whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to
+the hulks.]
+
+
+III
+
+Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si
+abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre
+et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en
+hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de
+ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses
+ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les
+puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres
+et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées,
+dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre coeur. Deux
+barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment
+du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui
+fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre
+lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être
+malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.
+
+
+IV
+
+Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel
+degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce
+sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes,
+comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite
+les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les
+cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les
+circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle
+précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant
+nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau
+intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de
+sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur
+ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points
+lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le
+reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions
+d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir
+à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes
+des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec
+quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le
+témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes,
+pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation
+des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un
+détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix
+aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il
+entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression
+qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot
+barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le
+roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout
+treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a
+été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité,
+l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement
+infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction
+quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,
+quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire
+d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette
+Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de
+songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de
+Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre
+verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil
+luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes
+humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés
+étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par
+jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par
+nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs
+menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
+un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été
+bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
+blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches,
+étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y
+a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues
+de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la
+chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette
+autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une
+_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais
+comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils
+agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous
+cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout
+historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les
+parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que
+des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le
+sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait
+important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant
+tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il
+faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du
+coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées,
+et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit
+Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son
+intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon
+particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a
+senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas
+froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume
+grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de
+son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les
+choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles
+que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même
+instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa
+philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois,
+écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le
+caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute
+situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui
+sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme
+découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on
+le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et
+le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par
+ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et
+transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi
+absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la
+tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé,
+qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il
+n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe,
+il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition
+paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout
+l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il
+comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais,
+mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est
+presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité
+d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas
+faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de
+croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en
+fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour
+l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il
+n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses
+germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active
+pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les
+additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et
+l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation
+parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,
+il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
+il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si
+âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
+extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en
+dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.
+
+Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par
+cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
+cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en
+hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le
+monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar;
+l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions
+intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de
+différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre
+comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui
+craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des
+ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles.
+Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les
+puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout
+portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve
+poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes
+faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements
+si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des
+apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est
+miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin,
+ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être
+de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui
+a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres
+enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques»
+qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le
+redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement
+du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi
+encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour
+être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs.
+C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle
+notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est
+toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme,
+l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est
+l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit.
+Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et
+s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans
+l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son
+récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un
+instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois
+commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la
+conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but
+ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui
+l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne
+sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple
+d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que
+ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront
+éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce
+monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y
+devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et
+façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les
+émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit.
+Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut
+et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées
+affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de
+l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête:
+et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une
+tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source
+véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré
+passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe
+sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses
+livres sont des prédications.
+
+[Note 80: _Past and present._]
+
+[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we
+say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to
+a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction
+whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc.,
+except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is
+it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no
+chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms,
+Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid
+place, that grew corn and several other things. The sun shone on it;
+the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and
+worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day
+by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned
+home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are
+not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a
+most real and serious purpose they were built for. Yes, another world
+it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh
+chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their
+architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small
+item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange
+item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as
+a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically
+went upon? (_Past and Present_, p. 65.)]
+
+[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every
+place, in every situation, that he comes back to reality; that he
+stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)]
+
+[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder;
+thy very blankets and breeches are miracles....
+
+The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and
+terror lies in the being of every man and of every thing: the presence
+of God who made every man and thing.]
+
+[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific
+nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead
+thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But
+the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his
+sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike
+thing, towards which the best attitude for us, after never so much
+science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if
+not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)]
+
+[Note 85: Wonder.]
+
+
+V
+
+Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de
+plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne
+sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et
+d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer
+ou atteindre la beauté et la vérité.
+
+Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
+et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et
+séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal,
+sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des
+parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou
+moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en
+sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier,
+est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de
+reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est
+capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands
+ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des
+groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est
+complet ou partiel.
+
+Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer
+toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs
+ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le
+tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les
+classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point
+finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et
+extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne
+sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit
+et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui
+répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
+doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la
+sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le
+groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée
+hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des
+choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la
+vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la
+nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.
+
+Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.
+Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des
+tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les
+vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles
+classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les
+prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles
+romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,
+d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;
+ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils
+divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments
+préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
+droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent
+par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de
+conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte
+et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple
+analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;
+parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus
+achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé
+violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un
+saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils
+sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par
+divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus
+expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le
+décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils
+ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils
+ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont
+révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
+de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.
+
+Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une
+vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en
+parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais
+celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont
+rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
+celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui
+embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui
+fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la
+nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la
+nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,
+n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients
+n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la
+barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
+avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens
+sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit
+pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre
+part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
+premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de
+tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:
+les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui
+l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces
+divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent
+dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
+chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire
+le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre
+infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,
+puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,
+prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la
+prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas
+d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne
+soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes.
+Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette
+épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On
+ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les
+bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un
+jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais
+comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre
+d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur
+triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront
+Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses
+théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme
+un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre
+humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.
+Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;
+il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les
+échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne
+sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle
+des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré
+parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance
+résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
+à tue-tête, comme un plébéien mal appris.
+
+Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:
+les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les
+seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent
+pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons
+appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec
+elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop
+nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par
+lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela
+signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui
+constituent sa nature et produisent son développement; que pour le
+connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses
+puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant
+intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous
+ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la
+nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature;
+Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a
+point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité
+des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
+plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous
+délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les
+barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle,
+étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la
+philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon
+les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme
+et de l'univers.
+
+[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of
+common school logic, where the truths all stand in a row, each holding
+by the skirts of the other; but at best that of practical reason,
+proceeding by large intuition over whole systematic groups and
+kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that
+of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a
+mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.]
+
+[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must
+first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]
+
+[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding
+is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is
+thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]
+
+
+§ 2.
+
+SON RÔLE.
+
+C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a
+étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met
+cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
+composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles
+critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand.
+Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont
+introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite
+oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant
+travaille aujourd'hui.
+
+
+I
+
+De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge
+historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle
+peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui
+sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se
+propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce
+qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la
+végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec
+quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
+passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale,
+qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et
+qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement,
+infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et
+trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y
+opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils
+y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement
+continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a
+donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la
+science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit
+prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la
+Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté
+en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction
+universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France
+et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements
+des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la
+Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec
+Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit
+la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du
+dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de
+Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe
+et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier
+siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une
+métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une
+linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce
+moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus
+original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée
+et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout
+refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre
+que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se
+rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence
+contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il
+se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il
+est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre
+dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc,
+sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une
+destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque
+précision notre place dans le fleuve infini des événements et des
+choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des
+courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme
+d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il
+nous conduit.
+
+
+II
+
+En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées
+générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré
+que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette
+force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est
+proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve
+des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée
+maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les
+divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les
+oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.
+C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
+faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son
+sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient
+bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par
+elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé
+et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de
+toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues
+intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.
+Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et
+des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était
+qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le
+sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à
+la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle
+des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une
+linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une
+exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement
+neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu
+s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé
+tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie
+elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont
+construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des
+théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont
+rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont
+fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,
+ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point
+aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les
+transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à
+chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;
+ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à
+reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers
+l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres
+vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques
+qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu
+de formules, les actions des personnages et la musique des vers.
+
+[Note 89: Goethe au premier rang.]
+
+
+III
+
+De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait
+naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées
+depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du
+_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes
+les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte
+que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles
+manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité
+intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent
+rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement
+cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme
+que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les
+rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur
+intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le
+monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en
+eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans
+leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,
+composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à
+lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
+le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son
+harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel.
+Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et
+les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés
+entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce
+qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les
+littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines
+comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en
+allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le
+reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à
+volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits
+des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont
+servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de
+toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en
+sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments
+intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
+considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
+a faits au genre humain.
+
+
+IV
+
+Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues
+d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que
+notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans
+un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent
+que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée;
+nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est
+courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne
+sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils
+font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que
+nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou
+employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent
+convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à
+l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans
+les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont
+corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont
+abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et
+débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait
+entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
+que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée
+par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer
+jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant
+d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et
+des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un
+tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de
+discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et
+le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et
+toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si
+aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé
+qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque
+haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé
+infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où
+le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en
+coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin
+n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives;
+il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette
+intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre;
+leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à
+quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles
+ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la
+matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de
+les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les
+épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur
+métal.
+
+
+V
+
+Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre
+foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule
+les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au
+dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et
+la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont
+repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les
+Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées
+libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion
+et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne
+peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes
+conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en
+partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées
+abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de
+Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque
+aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas.
+C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les
+vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées
+qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme,
+appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de
+son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une
+nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels
+et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le
+roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture
+parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la
+nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une
+continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus
+délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et
+modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce
+que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au
+delà du Rhin depuis soixante ans[90].
+
+[Note 90: M. Renan.]
+
+
+VI
+
+La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées
+générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y
+est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de
+loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi.
+L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes;
+et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple,
+les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et
+une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont
+supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les
+enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs
+gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style
+a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé,
+parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant
+lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou
+morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec
+tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes
+peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée,
+colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées
+et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont
+appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande
+pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait
+double, et aussi son prix.
+
+Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées
+allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise;
+c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se
+correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le
+sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce
+sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le
+coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans
+l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il
+en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité
+de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par
+l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous
+sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez;
+votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est
+une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes,
+Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des
+théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions
+générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une
+puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la
+philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du
+monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle
+comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de
+la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au
+pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le
+Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit
+par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus
+de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent
+à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin,
+escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où
+s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse
+méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la
+critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation
+mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et
+l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination
+sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles
+l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs
+sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent
+toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où
+Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la
+perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va
+dire au lecteur ce qu'il a vu.
+
+[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.]
+
+[Note 92: Graphic.]
+
+
+§ 3.
+
+SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
+
+«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite,
+ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie,
+ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].»
+Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
+émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
+sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les
+exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains
+arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
+comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme
+extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du
+plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au
+delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un
+instinct surnaturels.
+
+[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract
+science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy
+(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which
+originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks
+thereto, can attain its significance till the Character itself is
+known and seen.]
+
+
+I
+
+Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute
+chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables
+de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour
+la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la
+vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
+qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux
+yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine
+apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de
+chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi
+les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son
+linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de
+Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La
+chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque
+chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
+obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses
+visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son
+propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière
+n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et
+l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée
+de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les
+inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées
+comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le
+langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des
+symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et
+commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé
+des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait
+n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible
+du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus
+haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que
+rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent
+notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre
+pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
+apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre
+racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir,
+mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps
+ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de
+tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour
+toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous
+nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme.
+«Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses
+passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système
+d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
+piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux
+criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien
+nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts,
+jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre
+demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et
+devienne le jour[99].»
+
+Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est
+cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et
+vivante?» Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne
+l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux
+arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de
+notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
+point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais
+son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber
+à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont
+notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile,
+peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas
+habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent
+Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la
+Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de
+tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs
+résultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a
+point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent
+bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement
+entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites
+quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en
+former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la
+pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un
+monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?»
+Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime
+univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité
+étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque
+brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire
+d'un Dieu présent.--Génération après génération, l'humanité prend la
+forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec
+une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement
+de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre
+évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements
+et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files
+grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi,
+comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du
+vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous
+replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où
+allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas;
+seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de
+Dieu à Dieu[104].»
+
+[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.]
+
+[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the
+manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more?
+The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way
+conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the
+higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess
+of bright?"
+
+All visible things are emblems; what thou seest is not there on its
+own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only
+spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.]
+
+[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there
+is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and
+revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with
+the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By
+Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made
+wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols,
+recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast
+Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a
+Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to
+Sense of the mystic god-given Force that is in him?]
+
+[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding
+Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental
+world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven
+for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for
+dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the
+universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in
+this Phantasm Existence, weave and paint themselves.]
+
+[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.]
+
+[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that
+we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very
+deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this
+life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a
+shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or
+years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh.
+
+And again, do we not squeak and gibber (in our discordant,
+screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and
+feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance
+of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our
+still home; and dreamy night becomes awake and day?]
+
+[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious
+rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.]
+
+[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.]
+
+[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually
+wonder (and worship), were he president of innumerable Royal
+Societies, and carried the whole _Mécanique céleste_ and _Hegel's
+Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories
+with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles
+behind which there is no eye. Let those who have eyes look through
+him, then he may be useful.
+
+Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world
+by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of
+what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or
+believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so
+recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is
+everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe
+is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he
+shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt
+protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he
+kicks his foot through it?]
+
+[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it
+is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man,
+so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences,
+and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out
+through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee.
+It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred
+writing; of which even Prophets are happy that they can read here a
+line and there a line. As for your Institutes, and Academies of
+science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded,
+inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous
+combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put
+together this and the other economic recipe, of high avail in
+practice. That Nature is more than some boundless volume of such
+recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of
+which the whole secret will in this manner one day evolve itself.
+
+And what is that Science, which the scientific head alone, were it
+screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a
+basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a
+heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for
+which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ?
+I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.]
+
+[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of
+a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission
+APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in
+the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine
+heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife,
+in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his
+earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished
+Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of
+Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in
+long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus,
+like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the
+Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again
+into the Inane.
+
+But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only
+that it is through mystery to mystery, from God and to God.]
+
+
+II
+
+Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de
+Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des
+idées allemandes. Il y a une règle fixe pour _transposer_,
+c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un
+positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un
+poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer
+tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à
+l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les
+sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui
+a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on
+déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer
+cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez
+d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière
+dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation
+sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la
+connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la
+connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà
+commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe
+lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force
+un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel,
+principe et substance des choses sensibles. Voilà un être
+métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre
+enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de
+l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en
+toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le
+mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
+l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste
+n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le
+définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des
+choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme
+un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui,
+une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment,
+l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez,
+comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les
+angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale
+devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être
+mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se
+trouve changée en puritanisme anglais.
+
+
+III
+
+Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique.
+Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
+encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais
+surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de
+son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu,
+mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
+sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce
+qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui
+reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le
+regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il
+dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et
+un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir
+et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du
+docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que
+Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait
+pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome,
+l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la
+lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton
+moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et
+voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis
+non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en
+nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du
+sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en
+elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours
+caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a
+un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme,
+renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur,
+comprend la sainteté[106]. Cet obscur _au delà_ que les sens
+n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination
+figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le
+sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère
+intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui
+existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le
+trivial; son être est là, sa vie est un fragment du coeur immortel de
+la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une
+lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce
+mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont
+le seul nom est l'idéal.
+
+[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God,
+sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his
+Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we
+call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm,
+made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from
+Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience!
+Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel
+that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in
+spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish
+word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly
+mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue
+from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!]
+
+[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our
+true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion
+man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are
+the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on
+Morality, but on cookery let us build our stronghold: there
+brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to
+the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided
+for his Elect!]
+
+[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.]
+
+[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things,
+in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most,
+under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a
+piece of the everlasting heart of nature itself.
+
+ (_On Heroes_, p. 245.)]
+
+
+IV
+
+Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette
+disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en
+lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme
+est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon
+symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon
+français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on
+l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le
+ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les
+théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un
+administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le
+dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est
+«l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles,
+gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par
+des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a
+pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et
+la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la
+connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux
+regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme
+l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous
+faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_,
+l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la
+vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et
+jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et
+s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques
+se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre
+eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels
+nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que
+des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes
+tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de
+verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux,
+la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne
+remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans
+lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils,
+ou nos petits-fils[110].»--Une fois le christianisme réduit au
+sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par
+contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le
+christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment
+toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas
+embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un
+jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble
+du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus
+grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba
+y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le
+désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre
+qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au coeur du sauvage
+Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce coeur
+sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion,
+elle pouvait sembler un petit oeil, cette étoile Canope, qui le
+regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur
+intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à
+leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est
+respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien
+hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie
+pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole,
+sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin?
+«Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa
+confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines.
+Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les
+conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des
+idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles,
+des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et
+que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui
+soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne
+consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières,
+en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération
+profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de
+saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide
+religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le
+culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce
+sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence,
+le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de
+garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière
+intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou
+moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y
+a une différence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme
+méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et
+d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et
+de n'être point l'autre[113].»--«Toute religion qui n'aboutit pas à
+l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes,
+les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez
+moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en
+trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette
+conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne
+sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point
+pratiques. Carlyle veut réduire le coeur de l'homme au sentiment anglais
+du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect.
+La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion
+de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre
+portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen
+aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races,
+l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu
+pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de
+l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme
+harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.
+
+[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple
+thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins,
+overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures.
+Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling
+fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp
+perennially burning.]
+
+[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of
+the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if
+all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of
+head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying
+_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is
+Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers
+life and warm circulation to the whole.
+
+Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone
+sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become
+mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit
+any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid
+accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with
+his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and
+half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed
+nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and
+bless us, or our sons and grandsons.]
+
+[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._
+
+Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness
+(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever
+witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish
+man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his
+wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling,
+it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the
+great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On
+Heroes_, p. 14.)]
+
+[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.]
+
+[Note 113: The one end, essence and use of all religion past,
+present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience
+or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to
+remind us better or worse of what we already know better or worse of
+the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad;
+to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the
+other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All
+religion issues in due practical Hero-worship."
+
+ (_Past and Present_, p. 305.)]
+
+[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is
+not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning
+Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past
+and Present_, p. 270.)]
+
+
+V
+
+Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même
+violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les
+mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a
+introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées
+sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le
+poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine
+qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,»
+comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous
+reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que
+l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et
+durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son
+oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une
+peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la
+critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur
+Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns
+et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est
+devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre
+de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à
+son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il
+présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il
+ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour
+un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de
+Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,»
+une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs
+mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté
+Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires.
+Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de
+chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment
+profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel
+qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse,
+si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves
+pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle
+est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans
+arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la
+frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous
+n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique
+objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la
+destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts
+n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et
+avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime
+les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés
+et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent
+la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de
+parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que
+Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme
+littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur
+classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe,
+enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne
+regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude
+bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une
+indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble
+mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux
+écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est
+le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens,
+les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la
+beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a
+point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces
+belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable,
+cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette
+peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce
+qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est
+trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire,
+il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande
+pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la
+superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa
+mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul
+instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre,
+leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde,
+sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine,
+pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non
+pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec
+une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour
+lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les
+soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre
+insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre
+l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de
+saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable
+et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un
+but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de
+réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La
+force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais
+petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait
+usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il
+avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras
+robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être
+détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en
+emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un
+jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce
+quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que
+j'essaye de tracer ici.
+
+[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.]
+
+[Note 116: _Life of Sterling._]
+
+[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.]
+
+[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to
+last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his
+six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the
+mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling
+the small me into nothingness, has never even for moments been
+revealed to him; only this and that other atom of it, and the
+differences and discrepancies of these two, has he looked into and
+noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life
+is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea
+that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible
+to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or
+even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles.
+It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with
+suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome
+debating-club dispute, spun through ten centuries, between the
+_Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger
+patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt
+the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble
+aim cannot be conceded to him without many limitations, and may
+plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him
+was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a
+mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian
+temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a
+life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single
+hour.]
+
+
+VI
+
+Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans;
+dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous
+commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les
+Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous
+travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter
+Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su
+goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle
+et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que
+sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou
+étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de
+nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous
+vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à
+travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle
+ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des
+lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la
+vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la
+structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici
+nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont
+vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont
+rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise
+foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons
+que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous
+pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous
+reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert
+ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de
+lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le
+vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la
+teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter,
+construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour
+nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis
+polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste;
+et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.»
+En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent
+toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est
+d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au
+moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est
+particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes
+et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une
+loi.
+
+[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.]
+
+
+§ 4.
+
+SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
+
+
+I.
+
+«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que
+l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands
+hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des
+peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un
+sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris
+ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que
+nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel
+extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui
+ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de
+l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels
+qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action,
+révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est
+un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles
+pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit
+et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du
+monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du
+Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il
+prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son
+siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision
+originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante;
+c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité
+qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et
+efficace[123]. «Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez
+dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les
+hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y
+avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela
+précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours
+comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124].
+C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes
+les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est
+fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que
+la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une
+émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui
+sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il
+subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de
+destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de
+l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines
+confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.»
+
+[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.]
+
+[Note 121: Universal history, the history of what man has
+accomplished in this world, is at bottom the history of the great men
+who have worked here. They were the leaders of men, these great ones;
+the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever
+the general mass of men contrived to do or to attain; all things that
+we see standing accomplished in the world are properly the outer
+material result, the practical realisation and embodiment of thoughts
+that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole
+world's history, it may be justly considered, were the history of
+these. (_On Heroes_, p. 1.)]
+
+[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes
+to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown
+with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives
+and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it
+from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it
+glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes.
+He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)]
+
+[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.]
+
+[Note 124: The works of a man, bury them under what
+guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish,
+cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and
+his life, is with very great exactness added to the Eternities,
+remains for ever a new divine portion of the sum of things.
+
+ (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)]
+
+[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui désigne le sentiment
+de subordination, quand il est noble.]
+
+
+II
+
+Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et
+épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute
+nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire
+son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la
+philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties
+de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité
+originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout
+aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment
+héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir
+du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de
+donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise
+dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.
+
+Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,
+selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est
+compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception
+originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
+héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là
+Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de
+ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
+dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout
+indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars
+qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les
+événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il
+a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui
+rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres
+de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles
+qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux
+fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de
+la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan
+avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été
+les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de
+Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de
+l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints
+Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un
+harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs,
+depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a
+rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme,
+qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou
+de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le
+remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient
+d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps
+on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car
+chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.»
+Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou
+appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour
+retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la
+conception d'ensemble qui les unit.
+
+[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious
+that they were specially brave, defying the wild Ocean with its
+monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and
+Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a
+share in governing England at this hour.
+
+No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no
+melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other,
+from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled
+Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a
+symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished;
+that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On
+Heroes_, p. 184.)]
+
+[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]
+
+
+III
+
+De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment
+héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit
+s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des
+révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en
+lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie
+humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que
+l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des
+déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
+et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par
+une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une
+âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se
+dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de
+l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les
+hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le
+premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un
+sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler
+une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues
+anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout
+part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les
+formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez
+l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les
+explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une
+révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce
+sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa
+source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,
+les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle
+proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions
+capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer
+le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide
+infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans
+leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.
+Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme
+d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
+conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme
+pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
+de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint
+dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence
+romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de
+psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes
+sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions
+l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par
+métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à
+Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander
+quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
+demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour
+source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui
+imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur
+historien du puritanisme est un puritain.
+
+
+IV
+
+Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de
+lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.
+L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires
+constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu
+faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des
+puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son
+récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui
+aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
+jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et
+des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà
+face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons
+entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les
+circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au
+conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout
+le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande
+que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de
+documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et
+sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois
+nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos
+affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur
+la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un
+choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire
+pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles
+narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en
+lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après
+lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les
+choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe
+oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je
+puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
+sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà
+qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
+prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces
+puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules.
+Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes;
+nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand
+sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite
+justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur
+moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la
+révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a
+entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout
+l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un
+enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés
+à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle
+sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils
+ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations
+mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en
+horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se
+pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,
+et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout
+souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous
+moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il
+y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres
+gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu
+sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que
+la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un
+intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par
+l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte
+qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que
+diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place
+au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet
+homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez
+perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même
+de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre
+de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens
+Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des
+vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre
+ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à
+moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits
+vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu
+subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel
+tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en
+pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et
+la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes
+d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes
+d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que
+nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette
+conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient
+que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues
+prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs
+larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur
+avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en
+eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la
+violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les
+suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les
+réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur
+courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique
+Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions
+décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès
+extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la
+purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du
+protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables
+héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères
+originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété
+pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile,
+l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la
+corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par
+l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté
+du travail, par la revendication du droit, par la résistance à
+l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du
+vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils
+fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent
+le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs
+excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur
+intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la
+théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le
+passé ou le présent que d'après eux.
+
+[Note 128: _On Heroes_, p. 323.]
+
+[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment,
+some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole
+soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_
+itself into utterance at all, and preferred formless silence to any
+utterance there possible.--What should we say of a man coming forward
+to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery?
+Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost
+your only son, are mute, struck down, without even tears: an
+importunate man importunately offers to celebrate funeral games for
+him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)]
+
+[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God
+my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)]
+
+[Note 131: T. I, p. 120.]
+
+
+V
+
+C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.
+Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes
+raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière
+de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y
+trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le
+gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent
+seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne
+se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a
+produit et conduit la révolution était simplement destructive,
+proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent
+tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a
+rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à
+Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi
+opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue
+étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse
+du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà
+les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on
+renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par
+l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans
+abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie,
+restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la
+vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle
+le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et
+marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la
+vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens
+ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie
+plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens
+embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces
+furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se
+battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des
+principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici
+comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la
+vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la
+vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la
+religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains
+le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos
+puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains
+vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique,
+sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant
+que le vôtre ne servait qu'à vous.
+
+[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.]
+
+[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means
+here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy
+against corrupt worn-out authority.
+
+So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite
+depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for
+themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques!
+To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly
+an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be
+to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell
+beneath him, he has no God in the world.
+
+While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and
+stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what
+other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism
+knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual
+suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The
+five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of
+vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain.
+
+Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual
+is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself
+together for continual endeavour and endurance.
+
+ (_French Revolution_, t. I, passim.)]
+
+
+VI
+
+Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution
+française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié
+Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la
+substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à
+l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
+univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur,
+la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de
+correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables
+de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut
+trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il
+n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient
+et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
+nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du _plus grand
+bonheur possible_, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa
+coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge
+astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à
+formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la
+partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui
+menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui
+qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses
+racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers,
+avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde
+gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
+central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous
+posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
+L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui
+empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
+meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises,
+les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des
+remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa
+lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après[135].»
+Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques.
+Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux vérités
+grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à demi,
+par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions
+morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons
+perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au
+centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de
+notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes
+expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de
+jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou
+dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste,
+mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de
+divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels,
+des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous avons des
+gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du
+savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien
+nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre
+enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés
+coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises
+affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie
+des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de
+revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande
+préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
+sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
+maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre
+constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien,
+il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement
+est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour
+arriver à faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de
+conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie
+irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir
+vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre
+arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage
+vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances
+de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim,
+oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la
+débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y
+agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du
+devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle
+ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait
+découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
+capables[138], jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
+de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré
+son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi[139].
+
+[Note 134: _Past and Present_, p. 185.]
+
+[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and
+very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe
+as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal
+substance of things, and opened them only to the shews and shams of
+things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great
+unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great,
+most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive
+kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a
+place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit
+and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very
+visible to the practical man.
+
+There is no longer any God for us! God's laws are become a
+greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens
+overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for
+Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities
+at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of
+him; and now, after the due period,--begins to find the want of it!
+This is verily the plague-spot; centre of the universal social
+gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him
+that will consider it, here is the stem with his roots and taproots,
+with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under
+which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the
+focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of
+diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there
+is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt.
+Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French
+revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul
+elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force
+and desperateness next hour.
+
+ _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._]
+
+[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other
+thinking British man that said finale, the advent namely of actual
+open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy,
+long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that
+the one method of staving off the fatal consummation, and steering
+towards the continents of the future, lies not in the direction of
+reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a
+thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on.
+To find a Parliament more and more the express image of the people,
+could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give
+him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_,
+made in the image of God, who could a little achieve for the people,
+if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would
+at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far
+different matter usually in this babbling world of ours.
+
+A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their
+work what it may, there is one man here who by character, faculty,
+position, is fittest of all to do it.
+
+He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was
+chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the
+Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.]
+
+[Note 137: 1842. Rapport officiel.]
+
+[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.]
+
+[Note 139: _Past and Present_, p. 323. «L'Europe demande une
+aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à
+exister.»]
+
+
+VII
+
+Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie
+enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
+fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui
+présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
+société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine
+n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
+L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration;
+les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les
+Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de
+l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit
+positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas
+stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans
+danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini
+par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété
+chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé
+l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de
+l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie
+voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la
+bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la
+stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des
+intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont
+les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut
+de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de
+chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs.
+Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont
+tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard,
+Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de
+génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
+pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette
+philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante
+et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient
+volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux
+prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide
+esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et
+que personne ne remplacera.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+La philosophie. Stuart Mill.
+
+ I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science
+ positive. -- Absence des idées générales.
+
+ II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la religion.
+
+ III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse nouvelle.
+ -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- À
+ quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des
+ spéculations supérieures dans la civilisation humaine.
+
+
+§ 1.
+
+EXPOSITION.
+
+ I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
+ psychologie et de la métaphysique.
+
+ II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du
+ monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort de la
+ science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
+
+ III. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est
+ importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y a pas
+ de définitions des choses, mais des définitions des noms.
+
+ IV. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. Réfutation. --
+ Quelle est dans un raisonnement la partie probante.
+
+ V. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- Les
+ axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
+
+ VI. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son
+ antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la stabilité
+ des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par
+ quelles méthodes on découvre les lois. -- La méthode des
+ concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
+ la méthode des variations concomitantes.
+
+ VII. Exemple et applications. -- Théorie de la rosée.
+
+ VIII. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses procédés.
+
+ IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
+ déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi moderne de
+ la seconde. -- Sciences qui réclament la première. -- Sciences
+ qui réclament la seconde. -- Caractère positif de l'oeuvre de
+ Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs.
+
+ X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les
+ événements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature.
+
+
+§ 2.
+
+DISCUSSION.
+
+ I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
+ Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle
+ faculté ouvre le monde des causes.
+
+ II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
+ et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de l'abstraction
+ dans la science.
+
+ III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des abstraits
+ générateurs.
+
+ IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement
+ est une loi abstraite.
+
+ V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
+ d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
+
+ VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des éliminations
+ ou abstractions.
+
+ VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et
+ l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les
+ faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons
+ passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée de l'axiome
+ des causes.
+
+ VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. --
+ Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la part du
+ hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi
+ philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une
+ métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois
+ nations pensantes. -- Une matinée à Oxford.
+
+
+I
+
+J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British
+Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé,
+parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais,
+homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le
+soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de
+petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y
+assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines
+d'enthousiasme, elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce
+zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces
+souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au
+travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien
+construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant
+dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes
+rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces
+savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me
+semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs
+procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées
+générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir,
+sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville
+universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.
+
+
+II
+
+Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que
+les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous
+n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême,
+et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est
+le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je
+vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il
+est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes
+les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes
+dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce
+haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il
+produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans.
+Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater
+ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas
+l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et
+d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation
+de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le
+dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon
+voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable;
+sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et
+l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans
+vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention
+obligée de la divine Providence; cette mention arrive mécaniquement,
+comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un
+discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse
+ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au
+parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces
+pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement
+celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie
+plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et
+la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres.
+Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous
+révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes
+attachés de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la
+constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux
+parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux
+questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de
+laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des
+coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le
+mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.
+
+
+III
+
+--Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
+voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez
+nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple.
+L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de
+l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a
+disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_;
+vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes
+de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse
+allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres
+les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin et la
+grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perte est petite.
+Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de
+Berlin.--Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous
+d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son
+petit écrit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre
+Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi
+fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de
+l'État.--Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe.
+Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un économiste qui va au delà
+de sa science, et qui subordonne la production à l'homme au lieu de
+subordonner l'homme à la production.--Soit, mais il n'y a pas là non
+plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre
+Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle école?--De la sienne.
+Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hégélien?--Oh! pas du tout;
+il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore
+moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il
+Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.--Alors
+quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et
+Newton.--Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?--Il a trop
+d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et
+expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en
+restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que
+son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à
+pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude
+d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le
+retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à
+argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un
+légiste.--Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste,
+parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de
+la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande
+conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une idée personnelle et complète
+de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassemblé les opérations et
+les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne
+à toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut démêler ce
+principe.--C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en
+charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de
+mal.--Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie
+d'épines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des
+gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux.
+Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est
+complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète
+descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait
+lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et
+le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence.
+Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après
+avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester.
+
+
+§ 1.
+
+L'EXPÉRIENCE.
+
+
+I
+
+--Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le
+commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la
+logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences:
+car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le
+connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur,
+affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes,
+animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent
+les classifications et les théories; il vous restera encore à
+connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a
+l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les
+représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais
+encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des
+lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a
+une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses
+réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les
+faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les
+faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs
+rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est
+cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de
+Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations de l'esprit en
+elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la perception
+extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la
+valeur de ces opérations, la véracité de notre intelligence, la
+certitude absolue de nos connaissances élémentaires; ceci est une
+affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en exercice, et
+l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend l'instrument tel
+que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son exactitude. On
+laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et la curiosité
+de contrôler ses résultats. On part de ses opérations primitives; on
+recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles
+se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment
+les unes les autres; comment, à force d'additions, de combinaisons et
+de transformations, elles finissent par composer un système de vérités
+liées et croissantes. On fait la théorie de la science comme d'autres
+font la théorie de la végétation, de l'esprit, des nombres. Voilà
+l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au même titre que les
+autres sciences, sa matière réelle, son domaine distinct, son
+importance visible, sa méthode propre et son avenir certain.
+
+
+II
+
+Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
+sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait
+que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
+autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
+autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce
+que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
+connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est
+la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
+a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a
+un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos
+idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et
+diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une
+fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des
+corps complexes qu'il a formés.
+
+Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
+d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
+c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune,
+longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle
+fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
+qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse
+dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
+moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
+poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
+sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore
+qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
+espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
+j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
+d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un
+corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
+sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le
+nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
+intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la
+cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de
+nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant
+ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les
+sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais
+que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles,
+complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme
+Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être
+imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de
+sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et
+les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les
+impressions par lesquelles il se manifeste à nous.
+
+Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
+en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de
+nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres
+façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous
+apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame
+d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,
+émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit
+que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur
+la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou
+esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des
+tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos
+impressions ou manières d'être forment tous les fils.
+
+Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
+substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
+que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
+blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
+lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de
+chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou
+superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
+les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots
+reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].»
+Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles,
+nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont;
+que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en
+mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils
+produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue.
+Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série
+de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en
+les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les
+transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les
+reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et
+de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre
+chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple:
+Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_
+désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités
+habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures
+et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un
+sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les
+actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous
+approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes
+ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi
+nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même
+cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit
+complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la
+même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans
+la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous
+définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre
+esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les
+variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que
+des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de
+données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas
+de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science:
+partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un
+à l'autre, ou de lier un fait à un fait.
+
+[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a
+body consists of the notion of a number of sensations of our own, or
+of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My
+conception of the table at which I am writing is compounded of its
+visible form and size, which are complex sensations of sight; its
+tangible form and size, which are complex sensations of our organs of
+touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of
+touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight;
+its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition,
+which is another word for all the varieties of sensation which we
+receive under various circumstances from the wood of which it is made;
+and so forth. All or most of these various sensations frequently are,
+and, as we learn by experience, always might be experienced
+simultaneously, or in many different orders of succession, at our own
+choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the
+others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed
+state of consciousness, which, in the language of the school of Locke
+and Hartley, is termed a complex idea.]
+
+[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown
+exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of
+an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone,
+but of all our other feelings. As body is the mysterious something
+which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels
+and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave
+in the case of matter, a particular statement of the sceptical system
+by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series
+of what are denominated its states, is called in question. But it is
+necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking
+principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with
+our faculties must always remain entirely in the dark. All which we
+are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of
+consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations,
+thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and
+complicated.]
+
+[Note 142: "Feelings, states of consciousness."]
+
+[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being
+itself affected in a certain way, or affecting other minds in a
+certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but
+the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is
+devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the
+ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a
+frequently recurring part of the series of feelings, or states of
+consciousness, which fill up the sentient existence of that mind.
+
+In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
+on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it,
+in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it
+excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite
+sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important
+example of attributes ascribed on this ground, is the employment of
+terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of
+any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable,
+we mean that the contemplation of it excites the sentiment of
+admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not
+only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some
+cases, under the semblance of a single attribute, two are really
+predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a
+state with which other minds are affected by thinking of it. As when
+we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a
+certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses
+that this state of mind excites in us another mental state, called
+approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the
+following purport: Certain feelings form habitually a part of this
+person's sentient existence; and the idea of those feelings of his
+excites the sentiment of approbation in ourselves or others.]
+
+[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy
+of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence
+between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person
+to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of
+his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the
+former are facts of internal consciousness, the latter, so far as
+distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the
+senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here
+used, means a state of approving and admiring emotion, followed on
+occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes
+all this, together with our approval of the act of showing honour. All
+these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or
+followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy
+of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena
+connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and
+whenever the inward feelings and outward facts implied in the word
+generosity have place, then and there the existence and manifestation
+of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by
+another inward feeling, approval.]
+
+
+III
+
+Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système;
+pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à
+ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue
+qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à
+tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de
+leurs rapports.
+
+Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de
+la _définition_ et la théorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les
+logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que
+respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en
+temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les
+mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse
+et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort.
+
+
+IV
+
+Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la
+définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il
+n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
+capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
+humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
+leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
+une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
+êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
+Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
+d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.
+
+Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
+figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
+doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
+manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de
+qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les
+oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché,
+seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni
+être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent
+définitions les propositions qui la désignent, et décident que le
+meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.
+
+Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
+elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146].
+Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
+raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
+lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
+abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
+développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
+fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un
+fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas
+instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon
+esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais
+pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui
+concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui
+concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les
+propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les
+propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je
+n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par
+la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
+centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui
+sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois
+points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la
+nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La
+nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété
+d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,
+se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux
+instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les
+éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à
+l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons
+quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et
+de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils
+entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme
+indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime
+cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie
+de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous
+les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé
+du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en
+sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après
+le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science
+nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique
+hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de
+définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des
+définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un
+cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces
+six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des
+qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner
+les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut
+se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme
+abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il
+représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou
+sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous
+fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il
+représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de
+scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au
+simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses
+origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions
+comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de
+longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication
+d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la
+définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une
+disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes
+droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La
+première est un postulat, la seconde est une définition. La première
+est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de
+vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
+l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
+faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les
+faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde
+une commodité; la première est une partie de la science, la seconde
+un expédient du langage. La première exprime une relation possible
+entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation.
+La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à
+l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits.
+Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle
+s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois.
+S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son
+effort est de ramener les mots aux expériences primitives,
+c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit
+d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
+joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des
+propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.
+S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent
+une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
+l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
+s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
+c'est-à-dire de joindre des faits.
+
+[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en
+consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.
+Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant
+l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le
+genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres
+s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.]
+
+[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely
+verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is
+asserted of it in the fact of calling it by that name; and which
+therefore either gives no information, or gives it respecting the
+name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the
+contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal.
+They predicate of a thing some fact not involved in the signification
+of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not
+connoted by that name.]
+
+[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the
+thing: but no definition can unfold its whole nature and every
+proposition in which any quality whatever is predicated of the thing,
+unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to
+be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some
+definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except
+to explain the meaning of the word; while in others, besides
+explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that
+there exists a thing, corresponding to the word.]
+
+[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously
+comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable.
+The one is, "There may exist a figure bounded by three straight
+lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The
+former of these propositions is not a definition at all; the latter is
+a mere nominal definition, or explanation of the use and application
+of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may
+therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter
+can neither be true nor false; the only character it is susceptible of
+is that of conformity to the ordinary usage of language.]
+
+
+V
+
+Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient
+derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci,
+depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
+inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
+dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi.
+Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
+preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un
+syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:
+«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
+prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute
+preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y
+a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les
+hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un
+certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la
+seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
+particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
+seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
+avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
+vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
+prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées
+du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que
+la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la
+marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître
+dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail
+ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à
+pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.
+
+Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
+à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai
+affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même
+que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,
+c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et
+notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de
+nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;
+elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
+sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est
+point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement
+est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point
+instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.
+J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or
+cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
+vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le
+prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du
+raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu
+l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se
+trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui
+réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher
+une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le
+raisonnement des découvertes de faits.
+
+Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
+point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
+paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
+hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses
+sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un
+mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit
+de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre
+de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre
+mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science:
+vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur
+que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de
+valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de
+Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous
+ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous
+fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et
+nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient
+contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du
+raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général;
+ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se
+borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux
+toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour
+amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur
+représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les
+ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les
+noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette
+proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général
+au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va
+jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans
+formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la
+commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la
+faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous
+pourrions raisonner sans employer une seule proposition
+générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris:
+ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé
+sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la
+préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science
+nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la
+nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de
+l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous
+l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences
+particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la
+primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois
+cents ans.
+
+[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after
+all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of
+Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a
+general proposition. Since the individual cases are all the evidence
+we can possess, evidence which no logical form into which we choose to
+throw it can make greater than it is; and since that evidence is
+either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose,
+cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should
+be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses
+to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road",
+by the arbitrary fiat of logicians.]
+
+[Note 150: All inference is from particulars to particulars:
+General propositions are merely registers of such inferences already
+made, and short formulæ for making more. The major premiss of a
+syllogism, consequently, is a formula of this description; and the
+conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an
+inference drawn _according_ to the formula: the real logical
+antecedent, or premisses, being the particular facts from which the
+general proposition was collected by induction. Those facts, and the
+individual instances which supplied them, may have been forgotten; but
+a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but
+showing how those cases may be distinguished respecting which the
+facts, when known, were considered to warrant a given inference.
+According to the indications of this record we draw our conclusion,
+which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten
+facts. For this it is essential that we should read the record
+correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to
+ensure our doing so.]
+
+[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a
+sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,
+the reasoning could go on without any general propositions; they are
+mere formulæ for inferring particulars from particulars.]
+
+
+VI
+
+Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les
+idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de
+toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne
+peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont
+égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des
+quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà
+des propositions instructives, car elles expriment non des sens de
+mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des
+propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la
+géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant,
+elles ne sont point l'oeuvre de l'expérience, car nous n'avons pas
+besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour
+savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de
+consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de
+nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et
+avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus,
+l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée,
+dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille,
+un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où
+l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin
+l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est
+inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
+lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les
+deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux
+lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation
+des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans
+la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent
+invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions
+d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un
+rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que
+les deux faits doivent être liés; elles établissent que les corps sont
+pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes
+ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de l'expérience. Ils
+ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et sans expérience.
+Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la
+portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience. Ils ont une
+autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils
+viennent d'ailleurs.
+
+Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez
+en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les
+conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute
+vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure
+contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace;
+mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes
+imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les
+figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre
+imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une
+comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,
+en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la
+sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez
+exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez
+les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision
+intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le
+champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête
+comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une
+expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même
+prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas
+besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous
+transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous
+avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
+c'est-à-dire qui cesse d'être droite[152]. Cette présence imaginaire
+tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous
+affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la
+seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un
+télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des
+propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en
+sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les
+propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est
+concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car
+cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de
+certaines propositions d'expérience soit concevable, et le contraire
+de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre
+esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son
+expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut
+qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en
+certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en certains cas
+la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains
+autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière de
+figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure.
+Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra
+s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la
+sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera
+inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
+inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est
+parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur
+contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion,
+qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde
+vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.
+
+[Note 152: For though, in order actually to see that two given
+lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity;
+yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if,
+after diverging from one another, they begin again to approach, this
+must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing,
+therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in
+imagination, and can frame a mental image of the appearance which one
+or both of the lines must present at that point, which we may rely on
+as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our
+contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the
+generalizations we have had occasion to make from former ocular
+observation, we learn by the evidence of experience, that a line
+which, after diverging from another straight line, begins to approach
+to it, produces the impression on our senses which we describe by the
+expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".]
+
+
+VII
+
+Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
+théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
+aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.
+
+Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve
+des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons
+que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de
+toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai
+en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le
+raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre
+plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme
+mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,
+c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare
+que le premier est la _cause_ du second.
+
+Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
+l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
+trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au
+fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à
+priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
+pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme
+est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que
+l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés.
+Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les
+corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre
+ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres
+inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire
+sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience
+qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps
+de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui
+communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
+prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à
+part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
+des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez
+pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs.
+Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux
+cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez
+jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où
+vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le
+premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la
+couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties
+anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par
+l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de
+l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans
+quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience.
+L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles
+circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous
+n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous
+puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la
+pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est
+partout.
+
+Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
+former des propositions générales, particulièrement les plus
+nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux
+événements successifs en disant que le premier est la cause du second.
+
+Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
+sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend
+toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
+transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
+Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette
+notion.
+
+Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de
+l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,
+il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens
+attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
+de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le
+producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont
+l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.
+Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de
+succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par
+un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le
+_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre
+sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,
+partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par
+l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la
+dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,
+l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas
+arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
+distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses
+conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et
+l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions
+négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances
+et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont
+invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du
+mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas
+être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
+nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà
+tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
+enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
+suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre
+que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle
+autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la
+notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les
+philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un
+type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force
+efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.
+Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.
+Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui
+en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions
+corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle
+produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent
+comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent
+comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie
+et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle
+nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de
+l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons
+simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui
+_forment des couples sans exception ni condition_.
+
+Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
+méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161],
+celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des
+variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par
+lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles,
+et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet
+artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre
+chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
+conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix,
+par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le
+premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au
+troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la
+découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la
+découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui
+ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme
+effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours
+le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui,
+par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces
+circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit
+qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne
+les isole que par des comparaisons.
+
+[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by
+which we infer that what we know to be true in a particular case or
+cases, will be true in all cases which resemble the former in certain
+assignable respects. In other words, Induction is the process by which
+we conclude that what is true of certain individuals of a class is
+true of the whole class, or that what is true at certain times will be
+true in similar circumstances at all times.]
+
+[Note 154: We must first observe, that there is a principle
+implied in the very statement of what Induction is; an assumption with
+regard to the course of nature and the order of universe: namely, that
+there are such things in nature as parallel cases; that what happens
+once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances,
+happen again, and not only again, but as often as the same
+circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every
+case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we
+find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so
+constituted, that whatever is true in any one case, is true at all
+cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_
+description.]
+
+[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of
+evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion
+that there are black swans while we should refuse credence to any
+testimony which asserted there were men wearing their heads underneath
+their shoulders? The first assertion was more credible than the
+latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been
+actually witnessed, what reason was there for finding the one harder
+to be believed than the other? Apparently, because there is less
+constancy in the colours of animals, than in the general structure of
+their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from
+experience. It appears, then, that we need experience to inform us in
+what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be
+relied on. Experience must be consulted in order to learn from it
+under what circumstances arguments from it will be valid. We have no
+ulterior test to which we subject experience in general; but we make
+experience its own test. Experience testifies that among the
+uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to
+be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed,
+from any given number of instances, with a greater degree of
+assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the
+uniformities have hitherto been found more uniform.]
+
+[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.]
+
+[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of
+induction requires, is such a notion as can be gained from experience.
+
+The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of
+inductive science, is but the familiar truth, that invariability of
+succession is found by observation to obtain between every fact in
+nature and some other fact which has preceded it; independently of all
+consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena,
+and of every other question regarding the nature of "Things in
+themselves".]
+
+[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.]
+
+[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum
+total of the conditions, positive and negative, taken together; the
+whole of the contingencies of every description, which being realized,
+the consequent invariably follows.]
+
+[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to
+the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is
+necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever
+supposition we may make in regard to all other things.]
+
+[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on
+laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;
+toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
+substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes
+que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
+l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est
+l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la
+_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou
+plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance
+commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
+396.)]
+
+[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;
+plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
+suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
+dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que
+possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et
+presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,
+l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans
+l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents
+invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de
+différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène
+en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont
+toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette
+circonstance pour cause ou pour effet.»]
+
+[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
+conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs
+conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.
+On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui
+reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de
+la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,
+trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
+l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et
+suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que
+développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément
+nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà
+un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on
+retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains
+antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui
+restent.»]
+
+[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et
+l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le
+mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes
+l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier
+si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette
+suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement
+impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les
+deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
+correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les
+oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la
+terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux
+diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait
+est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des
+variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un
+phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre
+phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un
+effet direct ou indirect du second.»]
+
+[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,
+que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une
+loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
+être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des
+résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des
+variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
+qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs
+variations.]
+
+
+VIII
+
+Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va
+voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
+presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well.
+Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut
+se donner le plaisir de les méditer.
+
+«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des
+brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition
+spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il
+ne tombe point de pluie ni d'humidité visible[166].» La rosée ainsi
+définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?
+
+«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui
+couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui
+apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du
+puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une
+pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs
+lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant
+tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en
+question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que
+l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche.
+Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un
+fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes
+tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus
+froid? Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre un
+thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en
+suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son
+influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et
+toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un
+objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air[167].
+
+«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle
+établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une
+surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur.
+Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien
+sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur
+ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière.
+Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous devons
+varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée
+manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la _méthode
+de différence_, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre
+avec d'autres où il ne se rencontre pas[168].
+
+«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis
+qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où
+l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais,
+comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis
+sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs,
+c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui
+distinguent le verre des métaux polis[169].... Cherchons donc à
+démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode
+possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux
+polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que la
+_substance_ a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi
+faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à
+l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit
+tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies
+qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le
+plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles
+qui s'en humectent le moins[170]: d'où l'on conclut que «l'apparition
+de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au
+passage de la chaleur.»
+
+«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
+polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
+rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée
+plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup
+d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant
+varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel
+emploi de la méthode des variations concomitantes), et une nouvelle
+échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur
+le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le
+plus abondamment de rosée[171]. On en conclut «que l'apparition de la
+rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de
+rayonnement.»
+
+«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_
+et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et
+là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre
+les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres
+et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au
+contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le
+velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la
+production de la rosée. La texture lâche est donc une des
+circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène
+à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la
+chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles
+qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de
+passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface
+intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est
+très-froide[172].
+
+«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose
+s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci
+seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
+rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
+est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa
+chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être
+restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans
+lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en
+ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement,
+qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à
+la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la
+rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la
+substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules
+propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre
+compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a
+une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur;
+en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée[173].
+
+«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois
+manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois
+connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air
+ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la
+quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur
+est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum
+devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là
+déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air
+que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de
+cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à
+se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après
+les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus
+froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la
+couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent
+la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les
+lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la
+surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve
+déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire
+des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose
+pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera nécessairement
+ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse,
+comparativement à sa température, que même, étant un peu refroidi par
+le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en
+suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi,
+dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans un hiver très-sec
+de gelées blanches[174].
+
+«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe
+pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en
+refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous
+les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer.
+Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle;
+mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération,
+si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature,
+aboutirait au même effet.
+
+«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur
+cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait
+l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions
+nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des
+choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et
+en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour
+tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures.
+On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des
+endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les
+nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour
+quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée
+commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement
+prouvé que la présence ou l'absence d'une communication non
+interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée;
+mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les
+nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un
+objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à
+maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers
+lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages
+refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un
+changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le
+conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux
+règles de la méthode de différence[175].»
+
+[Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of
+fogs, and limit the application of the term to what is really meant,
+which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed
+in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.]
+
+[Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture
+which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which
+appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that
+which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills
+the external air; that which runs down our walls when, after a long
+frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find
+that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject
+of investigation. Now "all these instances agree in one point, the
+coldness of the object dewed in comparison with the air in contact
+with it." But there still remains the most important case of all, that
+of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is
+it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly
+not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so?
+But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in
+contact with the dewed substance, and hang one at a little distance
+above it, out of reach of its influence. The experiment has been
+therefore made; the question has been asked, and the answer has been
+invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it
+_is_ colder than the air."]
+
+[Note 168: Here then is a complete application of the Method of
+Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between
+the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface
+compared with the external air. But which of these is cause, and which
+effect? Or are they both effects of something else? On this subject
+the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more
+potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same
+thing, vary the circumstances; since every instance in which the
+circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the
+contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a
+comparison between instances of dew and instances of no dew is the
+condition necessary to bring the Method of Difference into play.]
+
+[Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of
+polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed
+with their faces upwards, and in some cases the under side of a
+horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which
+the effect is produced, and another instance in which it is not
+produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of
+Difference requires, that the latter instance agrees with the former
+in all its circumstances except in one; for the differences between
+glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as
+yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the
+circumstances by which the former substance is distinguished from the
+latter.]
+
+[Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the
+contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the
+phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much
+as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This
+done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished
+substances are found to be most strongly dewed which conduct heat
+worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.]
+
+[Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_,
+the deposition of dew is in some proportion to the power which the
+body possesses of resisting the passage of heat; and that this,
+therefore (or something connected with this), must be at least one of
+the causes which assist in producing the deposition of dew on the
+surface.
+
+But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find
+this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted
+over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind
+of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the
+_same_ material in very diversified states as to surface (that is,
+employ the Method of Difference to ascertain concomitance of
+variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent;
+those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by
+radiation, are found to contact dew most copiously."]
+
+[Note 172: The conclusion obtained by this new application of the
+method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in
+some proportion to the power of radiating heat; and that the quality
+of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends)
+is another of the causes which promote the deposition of dew on the
+substance.
+
+"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and
+_surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we
+are presented on trial with remarkable differences, and with a third
+scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture,
+such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose
+one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently
+favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant
+Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as
+before, from necessity, since the texture of no substance is
+absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore,
+or something which is the cause of that quality, is another
+circumstance which promotes the deposition of dew; but this third
+cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting
+the passage of heat: for substances of loose texture are precisely
+those which are best adapted for clothing or for impeding the free
+passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer
+surfaces to be very cold, while they remain warm within."]
+
+[Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is
+deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we
+are able to observe, in this only, that they either radiate heat
+rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no
+other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the
+body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be
+restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew,
+or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely
+various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_
+having this same property.
+
+This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every
+such instance, the substance must be one which, by its own properties
+or laws, would, if exposed in the night, become colder than the
+surrounding air. The coldness therefore, being accounted for
+independently of the dew, while it is proved that there is a connexion
+between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or
+in other words, the coldness is the cause of the dew.]
+
+[Note 174: The law of causation, already so amply established,
+admits, however, of efficient additional corroboration in no less than
+three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour
+when diffused through air or any other gas; and though we have not yet
+come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to
+render the speculation complete. It is known by direct experiment that
+only a limited quantity of water can remain suspended in the state of
+vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less
+and less as the temperature diminishes. From this it follows,
+deductively, that if there is already as much vapour suspended as the
+air will contain at its existing temperature, any lowering of that
+temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and
+become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat,
+that the contact of the air with a body colder than itself, will
+necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately
+applied to its surface; and will therefore cause it to part with a
+portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of
+gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body,
+thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been
+seen, has the advantage of proving at once causation as well as
+coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts
+for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in
+which, although the body is colder than the air, yet no dew is
+deposited; by showing that this will necessarily be the case when the
+air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its
+temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the
+colder body, it can still continue to hold in suspension all the
+vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer
+there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.]
+
+[Note 175: The second corroboration of the theory is by direct
+experiment, according to the canon of the Method of Difference. We
+can, by cooling the surface of any body, find in all cases some
+temperature (more or less inferior to that of the surrounding air,
+according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be
+deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We
+can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have
+ample reason to conclude that the same operation, if conducted in
+Nature's great laboratory, would equally produce the effect.
+
+And, finally, even on that great scale we are able to verify the
+result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to
+be, in which nature works the experiment for us in the same manner in
+which we ourselves perform it; introducing into the previous state of
+things a single and perfectly definite new circumstance, and
+manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any
+other material change in the preexisting circumstances. It is observed
+that dew is never copiously deposited in situations much screened from
+the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds
+withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a
+deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew
+formed in clear intervals will often even evaporate again, when the
+sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that
+the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky
+causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky
+is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of
+clouds, as of all other bodies between which and any given object
+nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or
+keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to
+it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the
+surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in
+the antecedent by definite and known means, and the consequent follows
+accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of
+the Method of Difference.]
+
+
+IX
+
+Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
+aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a
+montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement
+sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par
+un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les
+méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
+éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette
+difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du
+mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de
+forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en
+lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,
+en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a
+dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux
+forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la
+diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque
+élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces
+sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut
+isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément
+chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,
+c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par
+d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode
+des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
+décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène
+qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il
+faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière
+clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
+phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions
+d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions
+chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;
+puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous
+concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.
+Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable
+au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où
+nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements
+des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
+deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée
+selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.
+De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un
+corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et,
+vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident
+exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux
+forces en question sont effectivement les causes des mouvements
+planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain
+doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories
+qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois
+simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe;
+elle a tiré son efficacité de son imperfection.
+
+
+X
+
+Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
+leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé
+l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science
+humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La
+première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à
+le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et
+commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de
+l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à
+l'état déductif. La première a pour province les phénomènes
+décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a
+pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne
+pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie,
+en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute
+science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement
+compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés
+par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en
+astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
+physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute
+science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie
+animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement
+des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
+la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand
+la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le
+secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont
+restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il
+fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui
+sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est
+par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
+expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et
+d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes
+historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se
+trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir
+déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions
+générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces
+propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une
+science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite.
+Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique,
+l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand
+nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois.
+
+J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
+ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
+que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète
+et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et
+justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une
+telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes
+acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques
+et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux
+procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à
+l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la
+théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui
+commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
+s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre
+esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont
+point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes
+extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de
+ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il
+puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des
+flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils
+n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie
+explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la
+découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants
+spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de
+philosophies qui en aient fait autant.
+
+[Note 176: T. I, p. 500.]
+
+[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication,
+d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de
+l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des
+sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.]
+
+
+XI
+
+Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
+fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
+borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;
+elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les
+éléments qui la composent et les événements dont elle part pour
+comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé
+réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières
+de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces
+distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à
+un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation
+d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement.
+Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré
+différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons
+les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme
+des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des
+autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres.
+L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui
+la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se
+soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son
+domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle
+observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut
+atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état
+primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout
+problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le
+reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les
+planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés
+primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous
+les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais
+nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill,
+ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres?
+Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi
+ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est
+là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous
+ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même;
+nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi.
+L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181].
+Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la
+science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science
+limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous
+les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
+l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa
+loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.
+Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de
+faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
+nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
+la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
+grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
+début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
+renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les
+sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre
+science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa
+source la plus élevée.»
+
+Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le
+sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire
+qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les
+causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps
+et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si
+bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome,
+sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de
+l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières
+conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a
+pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre
+expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle
+tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue
+vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie
+deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison
+intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général,
+comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris
+en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois
+expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs
+restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un
+homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses
+facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son
+imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits,
+par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose
+à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard,
+sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre
+constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même
+une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].»
+Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais
+«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes
+peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce
+serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,
+comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois
+spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
+planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;
+nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
+restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas
+au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits
+aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il
+entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill
+s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on
+arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits.
+Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur
+existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents.
+Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés
+de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient
+assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez
+Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et
+n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des
+nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des
+deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en
+périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et
+haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et
+dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a
+transformé les théories de la définition, de la proposition et du
+syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a
+développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le
+but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui,
+dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons
+intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause
+par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion
+utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux
+faits qui, par leur nature, sont séparés.
+
+[Note 178: T. II, p. 4.]
+
+[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes,
+which have subsisted ever since the human race has been in existence,
+and for an undefinite and probably an enormous length of time
+previous. The sun, the earth, and planets, with their various
+constituents, air, water, and the other distinguishable substances,
+whether simple or compound, of which nature is made up, are such
+Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences
+which they were fitted to produce have taken place (as often as the
+other conditions of the production met), from the very beginning of
+our experience. But we can give no account of the origin of the
+Permanent Causes themselves.]
+
+[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions,
+established the previously unknown ultimate property of a mutual
+attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet
+proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,
+electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately
+inherent in the particles of which bodies are composed; the
+comparative atomic weights of different kinds of bodies were
+ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities
+observed in the proportions in which substances combine with one
+another; and so forth. Thus although every resolution of a complex
+uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent
+tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really
+does remove many properties from the list; yet (since the result of
+this simplifying process is to trace up an ever greater variety of
+different effects to the same agents), the further we advance in this
+direction, the greater number of distinct properties we are forced to
+recognise in one and the same object: the coexistences of which
+properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities
+of nature.]
+
+[Note 181: Why these particular natural agents existed originally
+and no others, or why they are commingled in such and such
+proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a
+question we cannot answer. More than this: we can discover nothing
+regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity,
+to no law. There are no means by which, from the distribution of these
+causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a
+similar distribution prevails in another.]
+
+[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction
+and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose,
+will, when his imagination has once learnt to entertain the notion,
+find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the
+many firmaments into which sidereal astronomy now divides the
+universe, events may succeed one another at random, without any fixed
+law; nor can anything in our experience, or in our mental nature,
+constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this
+is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in
+rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of
+which we have experience, must be sought elsewhere than in any
+supposed necessity of our intellectual faculties.]
+
+[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the
+phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted,
+it would be folly to affirm confidently that this general law
+prevails, any more than those special ones which we have found to hold
+universally on our own planet. The uniformity in the succession of
+events, otherwise called the law of causation, must be received not as
+law of the universe, but of that portion of it only which is within
+the range of our means of sure observation, with a reasonable degree
+of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a
+supposition without evidence, and to which, in the absence of any
+ground from experience for estimating its degree of probability, it
+would be idle to attempt to assign any.]
+
+
+
+
+§ 2.
+
+L'ABSTRACTION.
+
+
+I
+
+--Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre:
+il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette théorie de la
+science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
+un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays;
+rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses
+découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
+celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
+les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
+vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
+croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là
+sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui,
+incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard
+du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
+d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et
+voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
+des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez
+l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
+ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
+grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les
+gens à tête chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs
+rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre,
+n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
+peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
+deux dispositions se rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit
+religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait
+un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les
+Allemands ont concilié la science et la foi.--Mais leur philosophie
+n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.--Mais ce qu'ils appellent
+raison ou intuition des principes n'est que la puissance de bâtir des
+hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas
+tenu devant l'expérience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur
+absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands
+mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur idée
+de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes par une
+révélation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous
+qu'on découvre les causes par la simple expérience?--Pas
+davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que
+l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous
+croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination
+et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on
+l'assure de la première, capable d'atteindre des vérités comme on
+l'éprouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction.
+Reprenons votre idée primitive; je tâcherai de dire en quoi je la
+trouve incomplète, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit
+humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce
+sera tout un plaidoyer.
+
+
+II
+
+Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
+substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que
+ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour
+affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements,
+changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que
+des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son
+impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression,
+maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes
+les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des
+sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables,
+tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des
+qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour
+grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que
+vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement
+des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de
+pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de
+substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons
+l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons
+la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes
+comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien
+au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et
+leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute
+connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits. Mais
+cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de
+toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données
+simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage,
+interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule
+distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la
+brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_,
+qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les
+considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
+l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité
+des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
+et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
+rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés
+pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité
+de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et
+l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de
+déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages
+m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la
+science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que
+les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à
+un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de
+même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses
+composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on
+demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que
+l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce
+sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois,
+essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
+ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
+contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On
+ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente,
+mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux
+composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes,
+d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée
+d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait,
+comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube
+par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou
+non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
+comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que
+maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe
+encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment
+fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même
+au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à
+part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête
+pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs,
+et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des
+propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas
+verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui
+agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu
+d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà
+l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit
+leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et
+marque leur but.
+
+Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
+l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres
+opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences;
+nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer
+les théories particulières où elle a manqué.
+
+
+III
+
+D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des
+choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la
+révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit
+qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on
+vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les
+propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On
+réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme
+la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la
+sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses
+propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se
+contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement;
+elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se
+borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire
+reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs
+façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui
+n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que,
+de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus
+d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas
+des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et
+dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent
+pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous nos yeux,
+elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments irréductibles.
+La définition est la proposition qui marque dans un objet la qualité
+d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre qualité.
+Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous enseigne la
+qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une qualité
+ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du reste.
+C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde et la
+plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui
+toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque
+science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas
+partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à
+définir le mouvement des planètes par la force tangentielle et
+l'attraction qui le composent; nous définissons déjà en partie le
+corps chimique par la notion d'équivalent, et le corps vivant par la
+notion de type. Nous travaillons à transformer chaque groupe de
+phénomènes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous
+efforçons d'atteindre en chaque objet les éléments générateurs, comme
+nous les atteignons dans la sphère, dans le cylindre, dans le cercle,
+dans le cône, et dans tous les composés mathématiques. Nous réduisons
+les corps naturels à deux ou trois sortes de mouvements, attraction,
+vibration, polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à
+deux ou trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la ligne, et
+nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou
+définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue,
+imparfaite ou achevée.
+
+
+IV
+
+Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
+pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
+mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant
+que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons
+entendu parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni
+dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité
+de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit
+Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du
+prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi
+mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé
+chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres
+termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà
+la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente
+dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon
+esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition
+abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière,
+ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve
+les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce
+que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes
+sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe
+à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction
+a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas
+distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et
+le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications
+contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la
+preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la
+cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner
+les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter,
+il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le
+syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni
+du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais
+de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à
+ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque
+tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait
+communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute
+l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au
+sommet.
+
+[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux
+premiers: [Grec: di aitiôn kai proterôn].]
+
+
+V
+
+La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous
+savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font
+des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,
+c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une
+expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut
+savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on
+peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une
+droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la
+raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut
+l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me
+représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en
+ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments
+abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du
+cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je
+puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à
+un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne
+formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un
+autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux
+points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux
+droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue
+intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un
+espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du
+tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair
+qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le
+constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve
+qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la
+première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la
+première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est
+inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de
+l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne
+droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
+trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En
+somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
+sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,
+irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est
+une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes
+sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont
+non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit
+de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et
+d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de
+substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome,
+celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses
+suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit
+se trouve changée. Nous ne sommes plus simplement capables de
+connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de
+connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes
+des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais
+encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne
+faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme
+Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne
+verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la
+poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur
+nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les
+séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de
+notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont
+telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela
+même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle
+emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et
+qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre
+elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles
+ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc
+absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent
+ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction
+rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous
+restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à
+l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.
+
+
+VI
+
+Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et
+c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
+Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que
+le passage de l'état liquide à l'état solide produit la
+cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le
+froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide,
+ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de
+phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples
+enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les
+isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales,
+temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid
+pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui
+peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes
+les diversités de substance, toutes les inégalités de température,
+toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent
+abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre
+Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des
+éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
+les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui
+l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et
+d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés à lui,
+et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt
+cas différents, et dans le fonds, je n'en considère qu'un seul; j'ai
+l'air de procéder par addition, et en somme je n'opère que par
+soustraction. Tous les procédés de l'induction sont donc des moyens
+d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des
+liaisons d'abstraits.
+
+
+VII
+
+Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les
+deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations,
+l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
+complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le
+second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit,
+comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils
+sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde
+mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie
+incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques
+éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de
+l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
+expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
+j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
+arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame
+infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autrement, ils
+en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a
+déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait
+l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils
+décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il
+l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, lorsque
+je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage
+naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne sont
+point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
+sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont
+jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
+couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
+point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
+coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
+est uni, et unit ce qui est séparé[185]. Ainsi, tant que nous ne
+regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
+telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
+illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons
+qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
+efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui
+soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient
+composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples,
+c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons
+de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à
+la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la
+même opération que sur les faits. Car, à un moindre degré, ils ont la
+même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils
+peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y
+a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux,
+comme pour les faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils
+peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération
+doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait
+simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire.
+Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des
+causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments
+indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de
+celles-ci les lois particulières et de ces lois les faits que nous
+observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions
+primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de
+celles-ci les propriétés des surfaces, des solides, et des formes
+innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous
+pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des
+causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force
+intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout
+composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il
+y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé
+se réduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que
+toute qualité et toute existence doivent se réduire de quelque terme
+supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit
+équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous
+deux apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les
+puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que
+la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la
+nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le
+simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de
+toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la
+liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la
+nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre
+au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité.
+
+[Note 185: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une
+superposition de lois.»]
+
+
+VIII
+
+Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le
+pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas
+situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
+n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,
+c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne
+les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit
+notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après
+cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté
+leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions
+simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs
+combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou
+de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers.
+Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le
+monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et
+leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine,
+semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer
+le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre
+puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous
+sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace;
+nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un
+coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un
+talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de
+toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données:
+nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture
+encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent,
+qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes
+obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le
+déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est
+ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en
+physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident
+primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il
+est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes
+planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni
+les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de
+ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée,
+elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même
+disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être
+aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout
+objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme
+le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un
+circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois
+primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de
+déductions pourrait seule combler.
+
+Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les
+métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu
+déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système
+planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les
+principaux types de la vie, la succession des civilisations et des
+pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en
+tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et
+lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou
+supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les
+dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard,
+comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient,
+mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le
+bâtiment.
+
+Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers
+nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était
+capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi
+physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une
+pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau
+qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un
+esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur
+des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de
+pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait
+construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car
+un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps,
+l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques:
+donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données
+universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps
+et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler
+les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la
+métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur,
+suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un
+esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il
+n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en
+soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut
+parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle,
+on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la
+rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience,
+la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est
+possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on
+ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les
+éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus
+générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre
+grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre
+genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux
+étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales
+formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois
+physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette
+merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans
+tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il
+découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité
+déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première
+appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi
+que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et
+que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière
+suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il
+montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non
+autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et
+qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique
+sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans
+être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.
+
+À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous
+l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,
+font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est
+la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première
+conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la
+seconde comme un système de lois: employée seule, la première est
+anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place
+entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées
+anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième
+siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer,
+de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les
+fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde
+entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.
+
+[Note 186: Die aufgehobene quantität.]
+
+
+IX
+
+Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des
+deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé
+l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée
+d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres
+rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se
+posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades,
+sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les
+chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
+tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau
+murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
+sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un
+palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe
+ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de
+clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et
+dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs
+ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps
+avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et
+la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les
+génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur
+joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes
+d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les
+faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les
+reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de
+leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit,
+avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de
+mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de
+séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs
+apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir virginales
+et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux
+beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met
+son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des
+arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leur files
+régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique
+qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en
+améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa
+constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le
+tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit
+non-seulement du présent, mais du passé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+La poésie. Tennyson.
+
+
+ I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il
+ s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait.
+
+ II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse
+ et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de
+ ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son
+ dilettantisme poétique. -- _The Dying Swan._ -- _The
+ Lotos-Eaters._
+
+ III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie.
+ -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique.
+ -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ --
+ Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent
+ personnel. -- _Maud._
+
+ IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In Memoriam._ --
+ Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le
+ sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à
+ l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce
+ poëme et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et
+ pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style
+ de la Renaissance.
+
+ V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
+ l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
+ renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de
+ ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._
+ -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et
+ désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se
+ métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.
+
+ VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le
+ confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En
+ quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France.
+ -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. --
+ La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de
+ Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes
+ et des deux poëtes.
+
+
+§ 1.
+
+SON TALENT ET SON OEUVRE.
+
+
+Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent
+du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une
+revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
+devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et
+sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de
+son pays et de son temps.
+
+On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante
+génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un
+orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient
+emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé
+les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la
+Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des
+couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient
+guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé
+infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le
+sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et
+l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un
+cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs
+remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant
+d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative,
+sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et
+toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais
+épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge,
+il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait
+aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que
+pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est
+émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au
+bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses
+les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté.
+
+
+I
+
+Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline,
+Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de
+keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake
+est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux,
+rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes,
+qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec
+réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes
+choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une
+jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien
+des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces
+portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
+rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
+et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération
+brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si
+consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés,
+les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté
+féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
+galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des
+mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
+se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans
+les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe,
+ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme
+un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant
+traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade
+qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la
+changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis
+encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux,
+étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits
+nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec
+complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait
+si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés,
+presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il
+avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de
+beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants
+souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies,
+des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se
+plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait
+sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare,
+Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et
+Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens
+poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de
+la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie
+éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au
+service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans
+l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à
+goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur
+la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou
+l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on
+respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on
+acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on
+trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait
+combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir
+et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne
+mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible,
+pour savourer des vers comme ceux-ci:
+
+ Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur
+ la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un
+ saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le
+ flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait
+ l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages
+ caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et
+ tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de
+ pourpre, de vert, et de jaune[188].
+
+Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier;
+on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés
+des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers
+où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des
+Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et
+renonçaient à l'action.
+
+ Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui
+ descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine
+ gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés
+ vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe
+ d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers
+ l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
+ montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se
+ dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin
+ ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis
+ entrelacés.
+
+ Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les
+ pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la
+ nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans
+ un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur
+ l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une
+ musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux
+ bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à
+ travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant
+ pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches
+ rocheuses le pavot pend endormi.
+
+ Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée
+ sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle
+ devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée
+ de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne;
+ puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers
+ l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse
+ devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse
+ d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont
+ accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se
+ flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée
+ dans le sol fertile.
+
+ Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous
+ caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de
+ moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les
+ voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière
+ brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline
+ empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de
+ caverne en caverne à travers les épaisses vignes
+ entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
+ d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe
+ divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague
+ étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que
+ l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
+
+[Note 187:
+
+ Frowns perfect-sweet along the brow
+ Light-glooming over eyes divine,
+ Like little clouds sun-fringed.....
+
+ So innocent-arch, so cunning-simple,
+ From beneath her gather'd wimple,
+ Glancing with black-beaded eyes,
+ Till the lightning laughters dimple
+ The baby-roses in her cheeks;
+ Then away she flies.....
+
+ Whence that aery bloom of thine,
+ Like a lily which the sun
+ Looks thro' in his sad decline,
+ And a rose-bush leans upon?
+ Thou that faintly smilest still,
+ As a Naiad in a well
+ Looking at the set of day.]
+
+[Note 188:
+
+ Some blue peaks in the distance rose,
+ And white against the cold-white sky,
+ Shone out their crowning snows.
+ One willow over the river wept,
+ And shook the wave as the wind did sigh;
+ Above in the wind was the swallow,
+ Chasing himself at its own wild will,
+ And far thro' the marish green and still
+ The tangled water-courses slept,
+ Shot over with purple, and green, and yellow.]
+
+[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.]
+
+[Note 190:
+
+ A land of streams! some, like a downward smoke,
+ Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go.
+ And some thro' wavering lights and shadows broke,
+ Rolling a slumbrous sheet of foam below.
+ They saw the gleaming river seaward flow
+ From the inner land: far off, three mountain-tops,
+ Three silent pinnacles of aged snow,
+ Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops,
+ Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....
+
+ There is sweet music here, that softer falls
+ Than petal from blown roses on the grass,
+ Or night-dews on still waters between walls
+ Of shadowy granite, in a gleaming pass;
+ Music that gentler on the spirit lies,
+ Than tir'd eyelids upon tir'd eyes;
+ Music that brings sweet sleep down from the blissful skies.
+ Here are cool mosses deep,
+ And thro' the moss the ivies creep,
+ And in the stream the long-leaved flowers weep,
+ And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.
+
+ Lo! In the middle of the wood,
+ The folded leaf is woo'd from out the bud
+ With winds upon the branch, and there
+ Grows green and broad, and takes no care,
+ Sun-steep'd at noon, and in the moon
+ Nightly dew-fed; and turning yellow
+ Falls, and floats adown the air.
+ Lo! sweeten'd with the summer light,
+ The full-juiced apple, waxing over-mellow,
+ Drops in a silent autumn night.
+ All its allotted length of days,
+ The flower ripens in its place,
+ Ripens, and fades, and falls, and hath no toil,
+ Fast-rooted in the fruitful soil.....
+
+ But, propt on beds of amaranth and moly,
+ How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly),
+ With half-dropt eyelids still,
+ Beneath a heaven dark and holy,
+ To watch the long bright river drawing slowly
+ Its waters from the purple hill.--
+ To hear the dewy echoes calling
+ From cave to cave thro' the thick-twined vine.--
+ To hear the emerald-color'd water falling
+ Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine!
+ Only to hear and see the far-off sparkling brine,
+ Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.]
+
+
+II
+
+Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le
+figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les
+passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en
+avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique
+en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus
+véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu
+d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans
+sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de
+philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur
+corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de
+ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la
+campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des
+fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des
+assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme
+un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.
+
+On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer
+de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en
+manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on
+vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands
+chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour,
+un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et
+calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances
+inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes
+devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être
+toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du
+commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont
+terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous
+ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites;
+nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons
+plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche
+forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop
+connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier
+homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos
+raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît
+de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est
+ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse;
+c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez
+nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la
+vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la
+nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand
+qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui
+pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le
+tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan
+qu'à leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore,
+soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le
+coeur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a
+sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé
+les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion
+pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur
+Locksley Hall:
+
+ Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son
+ âge;--et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à
+ tous mes mouvements.
+
+ Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la
+ vérité.--Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va
+ vers toi.»
+
+ Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une
+ lumière,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la
+ nuit du nord.
+
+ Et elle se tourna,--son sein secoué par un soudain orage de
+ soupirs.--Toute son âme brillait comme une aube dans la
+ profondeur de ses yeux noirs.
+
+ Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît
+ tort.»--Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a
+ longtemps que je t'aime.»
+
+ L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains
+ étincelantes.--Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula
+ en sables d'or....
+
+ Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis
+ frémir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la
+ plénitude du printemps.
+
+ Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands
+ navires,--et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à
+ l'attouchement de nos lèvres.
+
+ Ô ma cousine au coeur faible! ô mon Amy qui n'es plus mienne!--Ô
+ la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile rivage!
+
+ Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que
+ tout ce que les chansons ont chanté,--poupée sous la menace d'un
+ père, esclave d'une langue de mégère.
+
+ Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Après m'avoir
+ connu,--descendre jusqu'à un coeur plus étroit que le mien!
+
+ Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par
+ jour.--Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour
+ s'assimiler à son limon.
+
+ Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un
+ rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas
+ que lui.
+
+ Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,--pour
+ quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un
+ peu plus que son cheval.
+
+ Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie
+ que c'est de vin.--Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le;
+ prends sa main dans la tienne.
+
+ Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est
+ surchargée;--amuse-le de tes plus légères imaginations,
+ caresse-le de tes plus délicates pensées.
+
+ Il te répondra à propos, et des choses aisées à
+ comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi,
+ quand je t'aurais tuée de mes mains[192].
+
+Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'était davantage.
+La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités,
+tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré,
+se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal
+intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille,
+par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris
+d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce
+sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont
+les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette,
+d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de
+Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les moeurs réelles
+et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et
+fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de
+nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil
+sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup
+dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que
+ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et
+le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève
+désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout
+de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant,
+anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle
+fête dans son coeur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans
+cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous
+les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son
+bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il
+se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des
+miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts
+mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille
+et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que
+l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris
+et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait.
+Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que
+celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul
+poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours
+bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se
+lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le
+coeur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui
+veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la
+fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et
+mon coeur est une poignée de poussière,--et les roues passent par-dessus
+ma tête,--et mes os sont secoués douloureusement,--car ils les ont jetés
+dans un étroit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et
+les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux
+frappent--frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,--avec un
+flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.--Ô mon Dieu, pourquoi ne
+m'ont-ils pas enterré assez profondément!--Était-ce humain de me faire
+une tombe si rude,--à moi qui ai toujours eu le sommeil
+léger?--Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.--Alors je ne suis
+pas tout à fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,--et
+quelqu'un sûrement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour
+m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il
+se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre
+libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur
+viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure
+de l'amour.
+
+ «Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais
+ mon souffle--à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de
+ bataille.--Désormais la pensée noble sera plus libre sous le
+ soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul désir.--Car la
+ longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,--et à
+ présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,--sous
+ la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit
+ flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de
+ feu[195].»
+
+Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas
+recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait
+Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver
+l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu,
+obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on
+rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut
+découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut
+raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter,
+atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus
+forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière
+de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait
+eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs
+dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit
+_la Princesse_; après Maud, il écrivit _les Idylles du Roi_.
+
+[Note 191: Voir _the Pictures_.]
+
+[Note 192:
+
+ Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young,
+ And her eyes on all my motions with a mute observation hung.
+
+ And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me,
+ Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee."
+
+ On her pallid cheek and forehead came a colour and a light,
+ As I have seen the rosy red flushing in the northern night.
+
+ And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs--
+ All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes--
+
+ Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;"
+ Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long."
+
+ Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands;
+ Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands.
+
+ Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might;
+ Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight.
+
+ Many a morning on the moorland did we hear the copses ring,
+ And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring.
+
+ Many an evening by the waters did we watch the stately ships,
+ And our spirits rushed together at the touching of the lips.
+
+ O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more!
+ O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore!
+
+ Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung,
+ Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue.
+
+ Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline
+ On a range of lower feelings and a narrower heart than mine!
+
+ Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day,
+ What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay.
+
+ As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown,
+ And the grossness of his nature will have weight to drag thee down.
+
+ He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force,
+ Something better than his dog, a little dearer than his horse.
+
+ What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine.
+ Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine.
+
+ It may be my lord is weary, that his brain is overwrought:
+ Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought.
+
+ He will answer to the purpose, easy things to understand--
+ Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!]
+
+[Note 193:
+
+ A million emeralds break from the ruby-budded lime
+ In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be
+ Like things of the season gay, like the bountiful season bland,
+ When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime,
+ Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea,
+ The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?]
+
+[Note 194:
+
+ Dead, long dead,
+ Long dead!
+ And my heart is a handful of dust,
+ And the wheels go over my head,
+ And my bones are shaken with pain;
+ For in a shallow grave they are thrust,
+ Only a yard beneath the street,
+ And the hoofs of the horses beat, beat,
+ The hoofs of the horses beat,
+ Beat into my scalp and my brain
+ With never an end to the stream of passing feet,
+ Driving, hurrying, marrying, burying,
+
+ Clamour and rumble and ringing and clatter....
+ O me! why have they not buried me deep enough?
+ Is it kind to have made me a grave so rough,
+ Me, that was never a quiet sleeper?
+ May be still I am but half-dead.
+ Then I cannot be wholly dumb;
+ I will cry to the steps above my head,
+ And somebody, surely, some kind heart will come,
+ To bury me, bury me
+ Deeper, ever so little deeper.]
+
+[Note 195:
+
+ And I stood on a giant deck and mix'd my breath
+ With a loyal people shouting a battle-cry....
+ Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar,
+ And many a darkness into the light shall leap,
+ And shine in the sudden making of splendid names,
+ And noble thought be freer under the sun,
+ And the heart of a people beat with one desire;
+ For the long, long canker of peace is over and done,
+ And now by the side of the Black and the Baltic deep,
+ And deathful-grinning mouths of the fortress, flames
+ The blood-red blossom of war with a heart of fire.]
+
+
+III
+
+La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui
+conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long
+poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort
+jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,
+mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie
+ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le
+service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un
+laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses
+sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte
+dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le
+lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses
+réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à
+tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre
+gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux
+et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à
+notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux
+pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous
+sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de
+voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les
+nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain
+vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les
+enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde
+fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en
+jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les
+sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle
+disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
+excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le
+poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,
+magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la
+guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les
+spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos
+races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée
+qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.
+
+
+IV
+
+_La Princesse_ est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare.
+Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la
+Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et
+comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de _la
+Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein
+d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée,
+dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours
+jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent
+toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle
+comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est
+trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un
+ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que
+nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés,
+prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins
+à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers
+les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie
+poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes.
+Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils
+ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est
+une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui
+est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été
+fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la
+réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est
+irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a
+fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la
+colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et
+Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé
+en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer
+sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette
+peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul
+badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre
+les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long
+des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le
+soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades
+d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie
+lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui
+viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose,
+pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,--et toutes
+ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du
+sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de
+cristal de la mer transparente[196].»--Et croyez que l'endroit aide à
+la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous
+que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes
+où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les
+fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds
+des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des
+touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent
+leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées
+d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
+fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de
+leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des
+prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une
+balustrade,--au-dessus de la campagne empourprée, respirent la
+brise,--qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,--vient
+battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque
+geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
+éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit
+la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes,
+chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles
+veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin
+désespoir--s'élèvent dans le coeur et se rassemblent dans les
+yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on
+pense aux jours qui ne sont plus[198].»--Voilà la volupté exquise et
+étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le
+frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà
+trouvés dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_.
+
+Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et
+s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil
+s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
+détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence
+une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir;
+son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et
+veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le
+trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la
+sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans
+la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de
+longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une
+presse--d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,--sur
+un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de
+diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,--elles
+ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges,
+d'autres pâles,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la
+lumière,--quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le
+pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et
+d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur
+clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles
+se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs
+grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée
+pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée
+de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées,
+les cheveux flottants, la tempête dans le coeur, et le remercie avec
+une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un
+gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos
+habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle
+balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se
+contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous
+qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous
+froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'épouser! moi votre
+fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines
+de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute
+langue parlante vous appellerait seigneur.--«Seigneur! votre fausseté
+et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur
+vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir
+ce coeur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le
+désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance
+et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la
+colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de
+sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique
+ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur
+d'un coeur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera
+décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est
+vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés,
+en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés
+dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son
+délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une
+campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque
+froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour
+prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux
+encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui
+comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout
+bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande
+rien; mais si vous êtes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je
+mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser
+avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrêta;--elle se
+baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lèvres se
+rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour
+couronné s'élançant des bords de la mort,--et tout le long des veines
+frémissantes l'âme monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la
+bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se
+leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe
+avait glissé à ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus
+aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme
+stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps
+le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des
+îles empourprées,--nue comme une double lumière dans l'air et dans la
+vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du
+coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration
+voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la
+beauté.
+
+[Note 196:
+
+ They sat along the forms, like morning doves
+ That sun their milky bosoms on the thatch.
+
+ A rosy blonde and in a college gown
+ That clad her like an april daffodilly
+ (Her mother's colour) with her lips apart,
+ And all her thoughts as fair within her eyes,
+ As bottom agates seem to wave and float,
+ In crystal currents of clear morning seas.]
+
+[Note 197:
+
+ And leaning there on those balusters, high
+ Above the empurpled champaign, drank the gale
+ That blown about the foliage underneath,
+ And sated with the innumerable rose,
+ Beat balm upon our eyelids.]
+
+[Note 198:
+
+ Tears, idle tears, I know not what they mean,
+ Tears from the depth of some divine despair
+ Rise in the heart, and gather to the eyes,
+ In looking on the happy autumn-fields,
+ And thinking of the days that are no more.
+
+ Dear as remember'd kisses after death,
+ And sweet as those by hopeless fancy feign'd
+ On lips that are for others; deep as love,
+ Deep as first love, and wild with all regret;
+ O death in life, the days that are no more.]
+
+[Note 199:
+
+ A hubbub in the court of half the maids
+ Gather'd together; from the illumin'd hall
+ Long lanes of splendour slanted o'er a press
+ Of snowy shoulders, thick as herded ewes,
+ And rainbow robes, and gems and gemlike eyes,
+ And gold and golden heads; they to and fro
+ Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale,
+ All open-mouth'd, all gazing to the light,
+ Some crying there was an army in the land,
+ And some that men were in the very walls,
+ And some they cared not; till a clamour grew
+ As of a new-world Babel, woman-built
+ And worse-confounded: high above them stood
+ The placid marble Muses, looking peace.]
+
+[Note 200:
+
+ «You have done well and like a gentleman,
+ And like a prince: you have our thanks for all:
+ And you look well too in your woman's dress:
+ Well have you done and like a gentleman.
+ You have saved our life: we owe you bitter thanks:
+ Better have died and spilt our bones in the flood--
+ Then men had said--but now--what hinder me
+ To take such bloody vengeance on you both?--
+ Yet since our father--Wasps in the solemn hive,
+ You would-be quenchers of the light to be,
+ Barbarians, grosser than your native bears--
+ O would I had his sceptre for one hour!
+ You that have dared to break our bound, and gull'd
+ Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us--
+ I wed with thee! I bound by precontract
+ Your bride, your bondslave! not tho' all the gold
+ That veins the world were pack'd to make your crown,
+ And every spoken tongue should lord you. Sir,
+ Your falsehood and your face are loathsome to us:
+ I trample on your offers and on you:
+ Begone! we will not look upon you more.
+ Here, push them out at gates.»]
+
+[Note 201:
+
+ From all a closer interest flourish'd up
+ Tenderness touch by touch, and last, to these,
+ Love, like an Alpine harebell hung with tears
+ By some cold morning glacier; frail at first
+ And feeble, all unconscious of itself,
+ But such as gather'd colour day by day.]
+
+[Note 202:
+
+ «If you be, what I think you, some sweet dream,
+ I would but ask you to fulfil yourself:
+ But if you be that Ida whom I know,
+ I ask you nothing: only, if a dream,
+ Sweet dream, be perfect. I shall die to-night.
+ Stoop down and seem to kiss me ere I die.»]
+
+[Note 203:
+
+ . . . . . . She turn'd; she paused;
+ She stoop'd; and with a great shock of the heart
+ Our mouths met: out of languor leapt a cry,
+ Crown'd Passion from the brinks of death, and up
+ Along the shuddering senses struck the soul,
+ And closed on fire with Ida's at the lips;
+ Till back I fell, and from mine arms she rose
+ Glowing all over noble shame; and all
+ Her falser self slipt from her like a robe,
+ And left her woman, lovelier in her mood
+ Than in her mould that other, when she come
+ From barren deeps to conquer all with love,
+ And down the streaming crystal dropt, and she
+ Far-fleeted by the purple island-sides,
+ Naked, a double light in air and wave....]
+
+
+V
+
+Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le
+ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
+retrouvée dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la
+Princesse_. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
+la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les
+sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour
+se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique
+et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de
+Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de
+remonter vers l'âge et les moeurs primitives, d'écouter le paisible
+discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une
+pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme.
+Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il
+n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée;
+il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des
+convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il
+la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit
+jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble
+beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette
+simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse
+aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que
+volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la
+pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la
+culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y
+trouver le contentement et le repos.
+
+Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la
+Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a
+assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
+de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge.
+Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter
+leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si
+elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
+écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de
+n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour
+culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir
+raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent
+naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
+qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule
+fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle
+garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours
+elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de
+lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le
+guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut
+pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
+meure?»--«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un
+simple chant de quelques notes,--répète son simple chant et le répète
+toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que
+l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la
+moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se
+déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut
+l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
+la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable
+avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers
+frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me
+prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la
+marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà
+du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
+pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à
+ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].»
+Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une
+ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,»
+et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque
+remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main
+droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dictée,
+toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le
+linceul était de drap d'or--ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout
+en blanc,--excepté son visage, et ce visage aux traits si purs--était
+aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement
+endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un
+grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les
+chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir
+Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge
+d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé
+de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de
+vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est
+pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.--C'est pourquoi, devant notre
+dame Ginèvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma
+plainte.--Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.--Prie pour
+mon âme, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans
+égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un
+regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à
+trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat.
+
+Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le
+grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir
+de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a
+roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les
+chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu
+à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
+porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix
+brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était
+l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].»
+Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée
+Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas
+qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
+Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et
+revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont
+éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
+luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La
+grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,--et fit
+dans l'air une arche de clarté,--comme le rayonnement d'aube
+boréale--qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver
+s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais
+avant que l'épée eût touché la surface,--un bras s'éleva, vêtu de
+velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poignée, et
+la brandit trois fois;--puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].»
+Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine,
+ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter
+jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
+tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des
+cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où
+«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»--«Là s'était
+arrêtée une barque sombre,--noire comme une écharpe funèbre de la
+proue à la poupe;--tout le pont était couvert de formes
+majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en
+songe; auprès d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
+lèvres partit--un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles
+palpitantes.--Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand
+éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie--toute la nuit dans
+une terre déserte, où personne ne vient--et n'est venu depuis le
+commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la
+barque.--Ils vinrent à la barque; là les trois reines--étendirent
+leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.--Mais celle qui était la
+plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tête du roi
+dans son giron--et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en
+pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa
+voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et
+prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil
+ordre change, cédant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit
+lui-même en plusieurs façons,--de peur qu'une bonne coutume étant
+seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie
+pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne
+l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses
+parties,--est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais
+à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-là que tu
+vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon âme est obscurcie de
+doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,--où ne tombe point de
+pluie, ni de grêle, ni de neige,--et où même le vent ne souffle jamais
+rudement; mais elle repose--enveloppée de profondes prairies,
+heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux
+pleins d'arbres couronnés par une mer d'été--où je me guérirai de ma
+douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu
+de plus calme et de plus imposant.
+
+Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si
+multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens
+et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
+préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses
+pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un
+édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement
+choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus
+exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au
+plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque
+cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures
+retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et
+là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus
+délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible
+que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on
+emportera en sortant de son musée.
+
+[Note 204:
+
+ She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be.
+ He will not love me: how then? must I die?»
+ Then as a little helpless innocent bird,
+ That has but one plain passage of fine notes,
+ Will sing the simple passage o'er and o'er
+ For all an april morning, till the ear
+ Wearies to hear it, so the simple maid
+ Went half the night repeating, «must I die?»]
+
+[Note 205:
+
+ At last she said «Sweet brothers, yester night
+ I seem'd a curious little maid again,
+ As happy as when we dwelt among the woods,
+ And when you used to take me with the flood
+ Up the great river in the boatman's boat.
+ Only you would not pass beyond the Cape
+ That has the poplar on it: there you fixt
+ Your limit, oft returning with the tide.
+ And yet I cried because you would not pass
+ Beyond it, and far up the shining flood
+ Until we found the palace of the king.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . Now shall I have my will.»]
+
+[Note 206:
+
+ But when the next sun brake from underground,
+ Then, those two brethren slowly with bent brows
+ Accompanying, the sad chariot-bier
+ Past like a shadow thro' the field, that shone
+ Full-summer, to that stream whereon the barge,
+ Pall'd all its length in blackest samite, lay.
+ There sat the life-long creature of the house,
+ Loyal, the dumb old servitor, on deck,
+ Winking his eyes, and twisted all his face.
+ So those two brethren from the chariot took
+ And on the black decks laid her in her bed,
+ Set in her hand a lily, o'er her hung
+ The silken case with braided blazonings
+ And kiss'd her quiet brows, and saying to her:
+ «Sister, farewell for ever,» and again
+ «Farewell, sweet sister,» parted all in tears.
+ Then rose the dumb old servitor, and the dead
+ Steer'd by the dumb went upward with the flood--
+ In her right hand the lily, in her left
+ The letter--all her bright hair streaming down--
+ And all the coverlid was cloth of gold
+ Drawn to her waist, and she herself in white
+ All but her face, and that clear-featured face
+ Was lovely, for she did not seem as dead
+ But fast asleep, and lay as tho' she smiled.]
+
+[Note 207:
+
+ "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake,
+ I, sometime call'd the maid of Astolat,
+ Come, for you left me taking no farewell,
+ Hither, to take my last farewell of you.
+ I loved you, and my love had no return,
+ And therefore my true love has been my death.
+ And therefore to our lady Guinevere,
+ And to all other ladies, I make moan.
+ Pray for my soul, and yield me burial.
+ Pray for my soul thou too, sir Lancelot,
+ As thou art a knight peerless."]
+
+[Note 208:
+
+ A chapel nigh the field,
+ A broken chancel with a broken cross,
+ That stood on a dark strait of barren land.
+ On one side lay the ocean, and on one
+ Lay a great water, and the moon was full.]
+
+[Note 209:
+
+ The great brand
+ Made lightnings in the splendour of the moon,
+ And flashing round and round, and whirled in an arch,
+ Shot like streamer of the northern morn,
+ Seen where the moving isles of winter shock
+ By night, with noises of the northern sea.
+ So flash'd and fell the brand Excalibur:
+ But ere he dipt the surface, rose an arm
+ Clothed in white samite, mystic, wonderful,
+ And caught him by the hilt, and brandish'd him
+ Three times, and drew him under in the meer.]
+
+[Note 210:
+
+ They saw then how there hove a dusky barge
+ Dark as a funeral scarf from stern to stern,
+ Beneath them; and descending they were ware
+ That all the decks were dense with stately forms
+ Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these
+ Three queens with crowns of gold. And from them rose
+ A cry that shiver'd to the tingling stars,
+ And, as it were one voice, an agony
+ Of lamentation like a wind, that shrills
+ All night in a waste land, where no one comes,
+ Or hath come, since the making of the world.]
+
+[Note 211:
+
+ Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge,"
+ And to the barge they came. There those three queens
+ Put forth their hands, and took the king and wept.
+ But she that rose the tallest of them all
+ And fairest, laid his head in her lap,
+ And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands
+ And call'd him by his name, complaining loud....]
+
+[Note 212:
+
+ The old order changeth, yielding place to the new,
+ And God fulfills himself in many ways,
+ Lest one good custom should corrupt the world....
+ If thou shouldst never see my face again
+ Pray for my soul. More things are wrought by prayer
+ That this world dreams of....
+ For so the whole round earth is every way
+ Bound by gold chains about the feet of God.
+ But now farewell. I am going a long way
+ With these thou seest,--if indeed I go--
+ (For all my mind is clouded with a doubt)
+ To the island-valley of Avilion,
+ Where falls not hall, or rain or any snow,
+ Nor ever wind blows loudly; but it lies
+ Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns
+ And bowery hollows crown'd with summer sea,
+ Where I will heal me of my grievous wound.]
+
+
+§ 2.
+
+LE PUBLIC.
+
+Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du
+monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche.
+Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de
+Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres
+de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on
+comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.
+
+Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en
+regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de
+campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le
+rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue
+pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un
+rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde
+vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et
+jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou
+château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a été raccordé avec
+l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les
+pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à
+tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage
+même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres
+de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique,
+ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans
+doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui
+font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen
+riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche.
+Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon
+frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les
+matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant
+où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques
+rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le
+long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des
+fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales.
+Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement
+gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres
+de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par
+l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper
+beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses
+feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette
+verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge
+de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin, quelle
+propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le bien-être
+des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a ménagé
+des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes peuplées
+par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent dans les
+bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y a dans
+l'herbe de grands boeufs couchés, des moutons aussi blancs que s'ils
+sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modèles,
+capables de réjouir l'oeil d'un amateur et d'un maître. Nous revenons
+à la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; décidément
+ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, à cette
+grande fenêtre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le
+large treillis d'or qu'il étale à travers la futaie! Et comme
+adroitement on a tourné la maison pour que le paysage paraisse encadré
+au loin entre les collines et de près entre les arbres! Nous entrons.
+Que tout y est soigné et commode! On y a prévu, devancé les moindres
+besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionné; on soupçonne
+tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention à quelque
+Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propreté
+n'est pas plus méticuleuse en Hollande; proportion gardée, ils ont
+trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les
+détails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans
+une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage à son
+moment et à sa place, et le bien-être qu'elle distille vient en rosée
+de miel tomber dans la bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le
+sucre d'une raffinerie modèle lorsqu'il arrive dans son goulot.
+
+Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit
+et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a
+trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre
+l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui
+est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont
+bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à
+toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les
+aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et
+spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il
+doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des
+théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions.
+Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il
+y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile
+et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit,
+travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est
+magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit
+sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il
+parle dans les _meetings_, il surveille des écoles, il rend la
+justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures,
+de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour
+conduire amicalement ses voisins et ses inférieurs vers quelque oeuvre
+qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est
+respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de
+la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et qu'il en use loyalement
+pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit est entretenu par une
+vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et occupé; il est
+instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il est curieux de
+tous les renseignements précis, il est tenu au courant par ses
+journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes nouvelles.
+Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il
+monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il chasse, il
+vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même tous les
+détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air, il résiste
+à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout ailleurs conduit
+l'homme moderne aux agitations du cerveau, à l'affaiblissement des
+muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce monde élégant et sensé,
+raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de conduite, que ses goûts
+de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte
+d'enceinte fleurie et empêchent de regarder ailleurs.
+
+Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil
+monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en
+famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle
+de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris
+ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il
+n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et
+scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troublé en
+fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans contraste la
+voix grave du maître de maison qui, devant les domestiques
+agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en le quittant,
+on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur
+d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments
+étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a goûté
+les petites scènes rurales et les riches peintures de paysage. Les
+dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont si exquis et
+si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si délicates! Il
+a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides!
+Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les
+honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur pureté. Les
+jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement quand, tout à
+l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des têtes
+blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des épaules
+blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion est
+fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité et
+dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et
+tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire
+ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses
+idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les
+réussites et la diversité de son style, les agréments et la perfection
+de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa poésie
+ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et peintes où les
+fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent dans une harmonie
+savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs
+calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprès
+pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers de l'ancienne
+noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie
+de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation éloquente
+de leurs principes et un meuble précieux de leur salon.
+
+Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter
+en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des
+maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous
+trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la
+finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide
+de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la
+province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui
+pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un
+escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les
+caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut
+voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues
+flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée,
+bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux
+abords des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous remarqué
+comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme ces
+regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté
+violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves
+avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient
+bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la
+glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la
+sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée
+parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils
+viennent respirer de gaieté de coeur. Ils sont serrés autour de leurs
+petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les cris
+des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le défilé
+monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles attardées
+qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intérieur
+est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre ces
+divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages, nous
+trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de
+statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes
+de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il
+représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les
+personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est
+agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais
+qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un
+an, sali en six mois, bon pour étaler un luxe postiche. Toutes leurs
+jouissances sont factices et comme arrachées au passage; il y a en
+elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent à la
+cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs cafés, à la gaieté de
+leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop
+multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec patience et cueillies
+avec modération; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et
+échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils sont raffinés et ils
+sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles
+colorées, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vérités
+neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir
+l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne
+s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur dépense, leurs
+besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la
+fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis de gaieté
+mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de
+souffrance et d'ardeur.
+
+Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce
+frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout
+saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et
+multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et
+des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds,
+bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race!
+Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y
+naître; nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ immense de la
+pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou prescrite. La pratique
+ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et une Église officielle
+sont là pour les décharger du soin de mener la nation; on subit les
+deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec
+patience et railleries; on ne les regarde qu'à la façon d'un
+spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme une pièce de
+théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez que la
+critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais qui
+entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses
+faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les
+grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce conflit
+des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart du temps,
+ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les incertitudes, partant
+à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses. Dans ce vide,
+qui est comme une vaste mer, les rêves, les théories, les fantaisies,
+les convoitises déréglées, poétiques et maladives, s'amassent et se
+chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de
+formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prépare une
+assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes bâtisses
+des sciences, qui çà et là, obscurément, comme des polypes
+sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base où
+s'appuieront les croyances du genre humain.
+
+Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est dans ce
+Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il
+est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons
+parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une
+belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une
+rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche
+matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne
+nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il
+jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais
+menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le
+sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le
+monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte,
+c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
+plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il
+avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la
+sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire
+une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette
+chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre,
+horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué
+l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses
+passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond
+d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été
+trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à
+travers la vie comme un cheval de race cabré dans la campagne, que
+l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel
+précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout
+et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
+trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
+cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
+pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
+aussi altéré que devant[213]. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont
+retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de
+dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si
+mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain
+épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les
+angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même
+geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible
+expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer.
+Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte,
+et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa
+fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout
+l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit
+accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de
+la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui
+boit dans une coupe ciselée, debout, à la première place, parmi les
+applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du
+coeur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa
+poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait du poison au
+fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs battent les
+tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voilà ce que
+nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus brillant d'entre
+nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte invisible, et s'est
+abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs et les gaietés
+menteuses de notre banquet.
+
+Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
+écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.
+Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et
+nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé,
+son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets
+vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent
+hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre
+des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à
+travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une
+croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les
+nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi!
+c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes!
+ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui
+ont fait ruisseler cette divine éloquence! ce sont elles qui en cet
+instant ont ramassé dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de
+la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante
+et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais! La
+pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas, dans l'île de
+Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est heureux parmi
+ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses roses!
+N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et dans
+cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son
+désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap
+battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le
+genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de
+sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au
+moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations
+profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir
+l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un
+simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il
+a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que
+c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais
+il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec
+désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée
+aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et
+plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il
+n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une
+vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le monde qui a
+écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de
+bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson.
+
+[Note 213:
+
+ Ô médiocrité! celui qui pour tout bien
+ T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,
+ Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.]
+
+
+FIN.
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME
+
+LIVRE V.
+
+LES CONTEMPORAINS.
+
+
+Chapitre I.--Le roman. Dickens.
+
+§ 1. L'ÉCRIVAIN.
+
+ Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
+ de la façon d'imaginer. 6
+
+ I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. --
+ Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
+ objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En
+ quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle
+ est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les
+ hallucinés et les fous. 6
+
+ À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
+ trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux
+ peintres de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand.
+ -- _Miss Ruth_ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ 21
+
+ II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
+ produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son
+ comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
+ caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa
+ gaieté. 27
+
+
+§ 2. LE PUBLIC.
+
+ Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette
+ contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de
+ l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la
+ jeune fille et de l'épouse. 39
+
+ En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. --
+ Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. 43
+
+ Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques
+ comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels.
+ -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez
+ Dickens l'ensemble manque à l'action. 45
+
+
+§ 3. LES PERSONNAGES.
+
+ Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et
+ instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. --
+ Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de
+ Dickens pour les seconds. 49
+
+ I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais.
+ -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme
+ positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. --
+ En quoi ces personnages sont Anglais. 50
+
+ II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature
+ française. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les
+ gens du peuple. -- L'homme idéal selon Dickens. 60
+
+ III. En quoi cette conception correspond à un besoin public.
+ -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature.
+ -- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés
+ par la convention et par la règle. -- Succès de Dickens. 64
+
+
+Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray.
+
+ Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
+ Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de
+ Dickens et de Thackeray. 68
+
+ I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses
+ dissertations morales. 70
+
+ II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre.
+ -- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des
+ deux esprits. 79
+
+ III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave.
+ -- L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss
+ Blanche Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress
+ Hoggarty._ 82
+
+ IV. Solidité et précision de cette conception satirique. --
+ Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
+ ambassadeur._ 93
+
+ Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. --
+ Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des
+ exaltations humaines. 96
+
+ V. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de
+ la société en Angleterre. -- Ses aversions et ses
+ préférences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du
+ roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne,
+ du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet établissement
+ aristocratique. -- Excès de cette satire. 100
+
+
+§ 2. L'ARTISTE.
+
+ I. Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit à l'art. --
+ En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle fausse les
+ personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. --
+ _Valérie Marneffe et Rebecca Sharp._ 117
+
+ II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_.
+ -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme
+ idéal. 128
+
+ III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle
+ est cette définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère
+ de la véritable. 141
+
+
+Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay.
+
+ Rôle et position de Macaulay en Angleterre. 145
+
+
+§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES.
+
+ I. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses
+ opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
+ pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
+ véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
+ anciens. 147
+
+ Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison
+ de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il
+ est religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme
+ en Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essais sur
+ l'Église et l'État._ 152
+
+ Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est
+ l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
+ Révolution et les Stuarts._ 159
+
+ II. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son
+ goût pour les développements. Caractère oratoire de son
+ esprit. -- En quoi il diffère des orateurs classiques. --
+ Son estime pour les faits particuliers, les expériences
+ sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des
+ spécimens décisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais
+ sur Warren Hastings et sur Clive._ 166
+
+ Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
+ plaisanterie. -- Sa poésie. 183
+
+
+§ 2.
+
+ Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de
+ son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire.
+ -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ --
+ _L'Acte de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ --
+ Traces d'amplification et de rhétorique. 197
+
+ Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En
+ quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. --
+ Position intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et
+ l'esprit germanique. 222
+
+
+Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle.
+
+ Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. 229
+
+
+§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT.
+
+ I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son
+ imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses
+ bouffonneries. 230
+
+ II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle
+ est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les
+ dandies et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. --
+ Extrême tension de son esprit et de ses nerfs. 238
+
+ III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le
+ sentiment du réel et le sentiment du sublime. 251
+
+ IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche
+ des sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa
+ sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. --
+ _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ --
+ Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses
+ visions. -- Comment il figure le monde d'après son propre
+ esprit. 251
+
+ V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
+ pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux
+ façons principales de la reproduire, et deux sortes
+ principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les
+ intuitifs. -- Inconvénients du second procédé. -- Comment il
+ est obscur, hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse
+ à l'affectation et à l'exagération. -- Duretés et
+ outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre
+ d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. --
+ Il est le plus favorable à l'invention originale. -- Quel
+ emploi Carlyle en a fait. 260
+
+
+§ 2. SON RÔLE.
+
+ Introduction des idées allemandes en Europe et en
+ Angleterre. -- Études allemandes de Carlyle. 268
+
+ I. De l'apparition des formes d'esprit originales. --
+ Comment elles agissent et finissent. -- Le génie artistique
+ de la Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique.
+ -- Le génie philosophique de l'âge moderne. -- Analogie
+ probable des trois périodes. 268
+
+ II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande.
+ -- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
+ linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire,
+ l'exégèse, la théologie et la métaphysique. -- Comment le
+ penchant métaphysique a transformé la poésie. 271
+
+ III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des
+ parties solidaires et complémentaires. -- Nouvelle
+ conception de la nature et de l'homme. 273
+
+ IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite
+ et l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des
+ spéculations allemandes. 274
+
+ V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples
+ anciens. -- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle.
+ -- Les puritains et les jansénistes au dix-septième siècle.
+ -- La France au dix-huitième siècle. -- Par quels chemins
+ ces idées peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La
+ critique. 276
+
+ VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en
+ Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration
+ passionnée et poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. 278
+
+
+§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
+
+ Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il
+ ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ 282
+
+ I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. --
+ Caractère divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. 283
+
+ II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les
+ idées positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques.
+ -- Comment chez Carlyle la métaphysique allemande s'est
+ changée en puritanisme anglais. 289
+
+ III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du
+ devoir. -- Conception de Dieu. 291
+
+ IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme
+ véritable et le christianisme officiel. -- Les autres
+ religions. -- Limite et portée de la doctrine. 294
+
+ V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains.
+ -- Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe
+ d'écrivains il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement
+ sur Voltaire. 299
+
+ VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
+ préjugés de siècle et de race. -- Le goût n'a qu'une
+ autorité relative. 304
+
+
+§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
+
+ I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
+ révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. 307
+
+ II. Liaison de cette conception et de la conception
+ allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il
+ est original. -- Portée de sa conception. 309
+
+ III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
+ héroïques. -- Que les véritables historiens sont des
+ artistes et des psychologues. 312
+
+ IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose
+ que de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et
+ sa valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les
+ puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation
+ moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. 314
+
+ V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de
+ son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il
+ est injuste. 319
+
+ VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût
+ du bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres
+ prévisions pour l'avenir de la démocratie contemporaine. --
+ Contre l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. 322
+
+ VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme.
+ -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. 327
+
+
+Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill.
+
+ I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la
+ science positive. -- Absence des idées générales. 331
+
+ II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la
+ religion. 332
+
+ III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse
+ nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre
+ d'esprit. -- À quelle famille de philosophes il appartient.
+ -- Valeur des spéculations supérieures dans la civilisation
+ humaine. 334
+
+
+§ 1. L'EXPÉRIENCE.
+
+ I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
+ psychologie et de la métaphysique. 337
+
+ II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons
+ du monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort
+ de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. 339
+
+ III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la
+ définition, et la théorie de la preuve. 345
+
+ IV. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est
+ importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y
+ a pas de définition des choses, mais des définitions des
+ noms. 346
+
+ V. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. --
+ Réfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie
+ probante. 351
+
+ VI. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. --
+ Réfutation. -- Les axiomes ne sont que des expériences d'une
+ certaine classe. 356
+
+ VII. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que
+ son antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la
+ stabilité des lois de la nature. -- En quoi consiste une
+ loi. -- Par quelles méthodes on découvre les lois. -- La
+ méthode des concordances, la méthode des différences, la
+ méthode des résidus, la méthode des variations
+ concomitantes. 361
+
+ VIII. Exemples et applications. -- Théorie de la rosée. 369
+
+ IX. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses
+ procédés. 380
+
+ X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
+ déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi
+ moderne de la seconde. -- Sciences qui réclament la
+ première. -- Sciences qui réclament la seconde. -- Caractère
+ positif de l'oeuvre de Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. 383
+
+ XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que
+ tous les événements arrivent selon des lois. -- Le hasard
+ dans la nature. 386
+
+
+§ 2. L'ABSTRACTION.
+
+ I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
+ Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. --
+ Quelle faculté ouvre le monde des causes. 394
+
+ II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des
+ faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de
+ l'abstraction dans la science. 396
+
+ III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des
+ abstraits générateurs. 400
+
+ IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du
+ raisonnement est une loi abstraite. 402
+
+ V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
+ d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. 404
+
+ VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des
+ éliminations ou abstractions. 407
+
+ VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience
+ et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses,
+ les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous
+ devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée
+ de l'axiome des causes. 408
+
+ VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. --
+ Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la
+ part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une
+ fourmi philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une
+ métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois
+ nations pensantes. 411
+
+ IX. Une matinée à Oxford. 416
+
+
+Chapitre VI. La poésie. Tennyson.
+
+§ 1. LE TALENT ET L'OEUVRE.
+
+ En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. -- En quoi il les
+ continue. 420
+
+ I. Première période. -- Ses portraits de femmes. --
+ Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style.
+ -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité
+ littéraire et son dilettantisme poétique. -- _The Dying
+ Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ 421
+
+ II. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa
+ vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament
+ poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. --
+ _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. --
+ Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ 427
+
+ III. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In
+ Memoriam._ -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme.
+ -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. --
+ Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. 436
+
+ IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce poëme et d'_As you
+ like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment
+ Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. 438
+
+ V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
+ l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
+ renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation
+ de ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort
+ d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante.
+ -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son
+ talent pour se métamorphoser, pour embellir et pour épurer. 446
+
+
+§ 2. LE PUBLIC.
+
+ Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. --
+ L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi
+ Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France.
+ -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation.
+ -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi
+ Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison
+ des deux mondes et des deux poëtes. 456
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+10616.--Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
+notes de fin de page sont manquantes.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41114 ***