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GRAINDORGE, in-18, 4e édition. + + VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8. + + +(Librairie Germer-Baillière.) + + + PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18. + + PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18. + + DE L'IDÉAL DANS L'ART, in-18. + + PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18. + + + + +10616.--Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE + + +PAR H. TAINE + + +TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE + + +LES CONTEMPORAINS + + + + +DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77 + 1869 + + Droits de propriété et de traduction réservés + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature +anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est +autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées +qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état +d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en +système. Quand les documents ne sont encore que des indices, +l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la +vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits +qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra +écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que +l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les +esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés; +on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les +traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction +générale de l'esprit public. + +Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y +a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et +de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë, +mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de +Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart +Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer. +Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent +sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats +dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux +les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si +l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits +divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai +déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation +anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est +national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à +ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme, +toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais +très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et +cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses +aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe +n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples +de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les +institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie, +je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la +conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle +que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et +contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de +l'expérience et à leur propre accord. + +Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces +doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être +spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes +vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur +Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale, +des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il +n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre, +l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre +ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays +pensants. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE. + +LIVRE V. + +LES CONTEMPORAINS. + + + + +CHAPITRE I. + +Le Roman. Dickens. + + +§ 1. + +L'ÉCRIVAIN. + + I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance + de la façon d'imaginer. + + II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. -- + Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les + objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa + conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine + de la monomanie. -- Comment il peint les hallucinés et les fous. + + III. À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses + trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres + de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. -- _Miss Ruth_ + et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ + + IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit + produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son + comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la + caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté. + + +§ 2. + +LE PUBLIC. + + I. Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette + contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de l'amour + chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille + et de l'épouse. + + II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. -- + Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. + + III. Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques + comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. -- + Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens + l'ensemble manque à l'action. + + +§ 3. + +LES PERSONNAGES. + + I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et + instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. -- + Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens + pour les seconds. + + II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. -- + Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M. + Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces + personnages sont Anglais. + + III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française. + -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple. + + IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception + correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la + culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de + l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès + de Dickens. + + +Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain +de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se +mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les +journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement +et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq +ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets, +nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs +l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les +arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses +actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y +a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué +d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme +un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une +infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de +dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une +cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée +trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait +un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait +asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son +oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce +présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose +avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des +biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le +biographe ni le docteur. + +Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on +fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre +biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il +répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_, +son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point +cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la +vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que +Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut +d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa +jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une +grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de +conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il +écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte +les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On +a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du +public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à +s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en +réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas +sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante +volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme; +d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce +n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire; +c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie +d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes +ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il +communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en +pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du +génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut +bien. + + +§ 1. + +L'ÉCRIVAIN. + +La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci: +Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec +quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à +chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait +d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un +romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer, +le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa +véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères +qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle +de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses +mérites, de sa puissance et de ses excès. + + +I + +Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je +crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande +énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez +cette description d'un orage; les images semblent prises au +daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi +rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude +d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au +grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue +qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les +recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la +bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage +effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des +charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des +lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres +aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois +pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui +montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du +bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la +lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].» + +Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans +effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle +s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les +objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont +il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs +s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent +hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres +étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique; +la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images +restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les +objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des +détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la +vérité. + +Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et +puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La +source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est +l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour +offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie +de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la +magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux +grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la +beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en +figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent +poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées, +d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les +fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit +qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main +invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les +crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se +lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il +s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue +sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les +poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en +murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne +en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les +épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit +strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme +s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination +sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la +religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous +parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel, +des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que +l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un +instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et +dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la +sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les +arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la +tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il +fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le +vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails +les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les +barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et +recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui +les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des +madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées +mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui, +pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des +cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des +matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et +jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une +vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les +nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières +affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une +sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, +une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent +ce château tremblant. + +Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un +poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le +réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux +commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du +foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux +du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le +bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus. +Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent +mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la +chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets, +chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son +imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie +qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les +pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, +il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des +rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il +s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille, +jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier +des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi +de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire +fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine, +les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses +encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement: + + Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des + Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la + plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une + question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent + les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette + cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait + comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des + dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus + grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du + Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette + source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans + les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards, + nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient + pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où + passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui + ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance, + auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une + soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les + vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au + fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de + papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu + trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes + tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles. + Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu + arriver pour l'amour de Ruth[4]. + +Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours +mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces +mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; +Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette +imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit +d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point +ailleurs. + +On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe +laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de +marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les +télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les +porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils +se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres +dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant +d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues +au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de +côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se +transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change +en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière +de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée +et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île +déserte[5].» + +La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande. +Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté +nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est +l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée +les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à +l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à +celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus +voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter, +ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en éblouir, l'en +accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne +puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits +de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est +un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus +présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille +maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la +cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le +relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience +des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les +couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau +fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides; +il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la +grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur +la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse +description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la +contemplation était intense; elle prouve sa passion par son +exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la +distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la +rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de +l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit +des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M. +Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je +finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand +trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom +Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin +hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé +le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le +savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le +lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on +est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités +sont le style de la maladie plutôt que de la santé. + +Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On +voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de +leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et +de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être +dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se +transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe; +le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui +pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué +en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le +souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son +esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la +fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à +la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en +compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres, +les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper. +À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est +un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des +sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait +y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre +lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas +là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre +fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que +redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du +châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de +sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des +raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme +nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de +réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au +moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse +le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il +entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève +les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre +maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le +bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie: +Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il +finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations +sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans +ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de +formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression +incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées, +tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule +question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce +d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y +attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va +dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant +les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse +«les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des +monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la +découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris +et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, +écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a +toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre +mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire: +«Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de +prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire +reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus +lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.» + +Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait. +Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au +premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il +fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable +d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en +a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque +triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M. +Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood. +Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces +incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces +arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette +intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée +et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard +vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards +qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à +chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là +une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de +ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée: +il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire +discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une +plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté, +l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles +créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir, +et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant +leur déraison. + +À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent, +non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir +mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large +monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une +classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne +les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est +le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos +de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une +boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la +vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons +vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il +la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les +couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans +les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte +d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on +n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes +monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées +par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et +devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme +pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les +cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées, +la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements +d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie +l'auteur de _Valentine_ et d'_André_ lui échappera. Il se perdra, +comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et +passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles +formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le +rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des +concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une +sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de +santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration +est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au +hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en +communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et +violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains +elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère; +elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et +le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre. +Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille, +elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe +bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement +de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris +d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il +apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses +mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y +a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations, +protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces +gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser +(par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous +rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique, +comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix +sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales +s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la +fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de +ses joues, frêle chef-d'oeuvre éclos un soir d'émotion poétique, +pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et +divins des étoiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le +premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin +d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les +roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des +chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre +hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle +l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle, +et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du +conducteur: + + En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux + noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop + clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante + milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En + avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs + de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par + les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son + parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par + delà l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, où les buveurs s'assemblent + à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les + traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare, + poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les + petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la + route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous + le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis + nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la + barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne. + Hurrah! + + Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant; + viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la + banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne + ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte. + Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande + gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de + vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit, + comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter + le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill, + de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor, + Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien + loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument + ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah! + + Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous + l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets + comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières, + les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes + pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont + envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas, + les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes + puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient + pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il + veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal + assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance + devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que + notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers + fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ + labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus + roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre + chasseur! + + Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un + lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne, + pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs + modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est + étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze, + ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous + serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous + voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet + d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis + reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant + toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre + la lune! Holà ho! hurrah! + + La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour + arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la + campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là + des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des + terrasses, des places, des équipages, des chariots, des + charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des + ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la + brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les + gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers + des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans + nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie, + et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se + trouve à Londres[6]! + +Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de +lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les +plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient +dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et +bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son +portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et +un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser. + +[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing +light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could +not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples, +with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in +cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons +that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning +which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields; +miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of +trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a +trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain; +then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a +brightness so intense that there was nothing else but light; and then +the deepest and profoundest darkness. + + (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)] + +[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go +wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves; +but this wind happening to come up with a great heap of them just +after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and +scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there, +rolling over each other, whirling round and round upon their thin +edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of +extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this +enough for its malicious fury: for not content with driving them +abroad, it charged small parties of them and hunted them into the +wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard, +and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath, +and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed +at their heels! + +The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase +it was; for they got into unfrequented places, where there was no +outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at +his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung +tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open +chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went +anywhere for safety. + + (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)] + +[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round +and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of +trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking +out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one +not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to +issue forth again: and not content with stalking through the aisles, +and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ, +soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings +itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into +the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls; +seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At +some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others, +moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too, +lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way, +of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of +the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so +flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the +fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a +church! + +But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles! +High up in the steeple, where it is free to come and go through many +an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the +giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very +tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is; +and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper, +shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the +unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old +oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled +spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in +the vibration of the bells, and never loose their hold upon their +thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick +alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save +a life! High up in the steeple of an old church, far above the light +and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it, +is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of +an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)] + +[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation +of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of +the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a +question for gardeners, and those who are learned in the loves of +plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have +such a delicate little figure flitting through it; that it passed like +a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left +them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt. +The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the +spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling, +through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows, +bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to +listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed; +the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny +growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their +benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron +boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the +heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in +their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered +with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went +lightly by. Anything might have happened that did not happen, and +never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. +289.)] + +[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.] + +[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account +the deep reflections of the trees, but scampering on through light and +darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away, +were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the +village-green, where cricket-players linger yet; and every little +indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's +foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses +from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door +admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off +towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats, +while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs +and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and +down again into the shadowy road, and through the open gate, and far +away, away, into the world. Yoho! + +Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over +the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket! +Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the +bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack. +Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact +with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff +it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of +turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and +try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills +and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night. +Yoho! Yoho! + +See the bright moon? High up before we know it: making the earth +reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low +cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young +slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate +their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that +their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the +oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his +stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The +moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and +decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic +dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho! +through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along +the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter. + +Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it, +but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest +admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as +real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we +were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding +this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour; +emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always +dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match +against the Moon. Yoho! Yoho! + +The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up. +Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a +continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas, +crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past +early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of +loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the +rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to +preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy +ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down, +quite stunned and giddy, is in London! + + (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)] + + +II + +Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre +d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la +manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours +indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur l'effleurent +d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention +profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie +et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et +voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets +d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se repose +jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne fait que +railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des élégies. Il a la +sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui +fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style +passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la +moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des +émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous bâillons +beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous +endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les +scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le +fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend +intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en +objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin +du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de +larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous +trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme végétait; elle +sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le +nombre des sentiments ajoutent encore à son trouble; nous roulons +pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles, +contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui +l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive +qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate +l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a +justifié. + +Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les +larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute +éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour +Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache +mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre; +avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le coeur. +Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son +père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un pauvre +jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs secrètes +laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont +vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand, +Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible +d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les +rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient +ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art +plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts +des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire +de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie pour les +misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_, +votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une +admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour. +Quand vous achevez _le Père Goriot_, vous avez le coeur brisé par les +tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention, l'accumulation +des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse, +vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie +douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur. +Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où elle se +déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants +tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier +Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades, +accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où il est +tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive +à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses cris, le +tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages +ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau +remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure +pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel, tandis que la main +droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre main vienne +la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: «Rachel!» Elle +vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé +et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la +regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie. +Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice: c'est la +règle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où +il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des +fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont +prié et supplié les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne +point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à +cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que +les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits +travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen +dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. Il a +devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse +personne; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à +l'heure, quand il sera mort. Son coeur est là-haut, dans le ciel où il +a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il +l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a +calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son +corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que +les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des +autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.--Ils le +soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté +où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à +travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne, +Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une +procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au +Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures, +l'avaient conduit au repos de son rédempteur[7].» + +Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus +bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste! +C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité +passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est +soeur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat +contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices, +Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. +Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le +sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans +l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les +Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes +ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes +auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence, +leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce +libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le +premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de +sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants, +instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons +de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous +les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et +l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si +violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas +Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut +«gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.» +Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients; +l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait +pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est +qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait +fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait +très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père +qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur +son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre +en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste +au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats +par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses +caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une +intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des +actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais +on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà +peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère +autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère +d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si +énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait +une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le +corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens +emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il +montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de +cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la +scène est improbable, et il rit de grand coeur en entendant +l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les +consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver +dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à +quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de +drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir, +les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons +garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il +peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie +M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de +mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à +moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!» + +Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit +anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le +ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des +impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les +éprouver. + +Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de +s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du +caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace +imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser +légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il +enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et +tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux, il faut être +léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un +Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des choses ou en +jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit +accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent +qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une +grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé; tous +deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une +demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si +complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et +si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits +du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une +persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en +riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion +pour rire de bon coeur. + + C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait + les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les + doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où + Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le + vent arrivait en se démenant autour du coin,--principalement le + vent d'est,--comme s'il était parti des confins de la terre pour + tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui + plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un bond autour du + coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-même en + tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À l'instant, son + tablier blanc était relevé par dessus sa tête, comme la blouse + d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter + et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une + agitation terrible, et Toby lui-même tout courbé, faisant face + tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était si bien souffleté et + battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et + soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle + s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme + l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou + d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie, au grand + étonnement des indigènes, dans quelque coin reculé du monde où + l'espèce des commissionnaires est inconnue[9]. + +Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si +lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet qu'elle se +choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement +attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde +en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié +douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on se +représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La +lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les +vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa +clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief, +avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs +difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée +et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière +artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur +l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est +frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les +couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense +involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille +beauté du jour. + +[Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain +and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't +an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared +away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me +better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better. + +In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha' +seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may +on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another, +than when I were in't my own weak seln. + +"Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my +trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I +awmust think it be the very star!" + +They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and +over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very +few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral +procession. The star had shown him where to find the God of the poor; +and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his +Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)] + +[Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain +slowly round and round, so that he described one circle after every +item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him +velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and +top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it +can give him any number of walking attendants, drest in the first +style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it +can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to +invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is +dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp." + +"Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be +an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it +mentioned in our little bills. How much consolation may I--even +I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means +of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!" + + (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)] + +[Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed, +stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the +winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the +corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express, +from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And +often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected, +for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly +wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently +his little white apron would be caught up over his head like a naughty +boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle +and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo +tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in +this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and +touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to +render it a state of things but one degree removed from a positive +miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of +frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained +down again, to the great astonishment of the natives, on some strange +corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p. +7.)] + + +§ 2. + +LE PUBLIC. + +Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du +pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette +opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une +contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime; +elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter +tout haut ce qu'il se dit tout bas. + +Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils +s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans +son propre sens: + +«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les +jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons +pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la +religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature +peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes +protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos +pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la +plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus +illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de +Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau, +saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si +vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple. +L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le +brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il +fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que +celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le +roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du coeur, de +l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent +une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons +pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi. +Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les +institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses, +chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre +et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de +l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est +peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les +autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de +tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il +brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance, +et attire à lui tous les coeurs. Peut-être ce monde est-il celui des +artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il +conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt +de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous +d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux; +donnez-nous envie de nous marier. + +«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public +y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos +ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en +songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul +intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne +pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez +deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant +deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles; +dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes +gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux +honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières; +dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une +honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le +nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour +peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils +sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font +fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous +insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les +larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les +scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de +tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables +que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir +les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon +et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons +petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt +sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière +empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si +vous hasardez une séduction, comme dans _Copperfield_, vous ne +raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous +n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans +_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage +troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix +au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un +éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M. +Émile Augier. Si dans _Hard Times_ l'épouse va jusqu'au bord de la +faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and +son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne +commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de +telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans +_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour, +vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous +semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire +entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion +toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un +joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations. +Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront +sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin +du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur +mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie, +le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il +travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux +portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le +mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les +rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui +d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent +être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si +calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable +modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le +respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer +la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la +profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de +soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre +sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que +les plus fortes paroles de l'amour[10]. + +«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter +l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez +nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le +tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout +le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la +morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a +célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant +que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées +de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à +l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus +systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un +homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se +sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne +consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre +Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses +héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays +de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés +depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous +approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse +à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui +lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le +tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit +qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la +nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes, +à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui +communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme +dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique, +admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le +personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus +aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et +ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours +que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce +sol corrompu. + +«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser +aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous +leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si +on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est +physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne +fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la +vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux, +on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur. +Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point +à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie +toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme +pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous +attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous +faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant; +vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas +assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la +violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le +détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous +arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les +parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez +l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc +les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans +une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui +imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura +toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours +une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus. +Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène +son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme +Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit +timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de +phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une +brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages +sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous +lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne +ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en +homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais +l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il +prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa +nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est +gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend +audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa +promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand +politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre +encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre +Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne +servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire +vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût +de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous +lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie, +dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires, +dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un +masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et +si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des +hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos +caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une +galerie de portraits. + +«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront +effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble. +Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que +des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de +composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une +passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les +voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité +intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement; +vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est +avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même +façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les +circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il +reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même +son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une +fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un +système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des +aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et +vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le goût littéraire de +votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous +impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des +caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre +observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de +figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui, +dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec +l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre +temps.» + +[Note 10: _David Copperfield_, scène du docteur et de sa femme.] + + +§ 3. + +LES PERSONNAGES. + +Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la +place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de +Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les +êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux +âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, _Hard +Times_, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au +raisonnement, l'intuition du coeur à la science positive; il attaque +l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les +faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et +mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et +du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue, +qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit +dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des +bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur +générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur +douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des +riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre +la société oppressive; il fait des élégies sur la nature opprimée, et +son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos +dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour +se déployer. + + +I + +Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit +au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont +leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il +est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé +quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les +critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations +sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que +l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut +avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus +l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi +ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en +France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une +affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour +réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux +confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des +fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est +lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est +impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe +personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie +selon l'état des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez +comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son +pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. +Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il +s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le +siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles +les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est +bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en +spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur; +il étale le coeur d'un père, les sentiments d'un époux, la +bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur +aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par +Tartufe: + + Et je verrais périr parents, enfants et femme, + Que je m'en soucierais autant que de cela. + +La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut +pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de +l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff, +de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés +de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il +aura l'air d'un membre de la _Société de la paix_. Il développera les +considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les +beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le +coeur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu +beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne +peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est +pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des +sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon, +des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et +charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans +leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs cérémonies +publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le +style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M. +Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le +galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans +la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un +apôtre élevé dans les bureaux du _Times_. Il débitera des idées +générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les +beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde +passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un +jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des +contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à +ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus +merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les +autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand +je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle +machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en +de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai +remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle +expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je +sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait +de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un +nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même +temps que les vertus. + +L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de +commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût +et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des +enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction +de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à +spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie +de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que +des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on +traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier +négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a +multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge, +Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur, +Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le +sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous +odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la +bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les +émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y +a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des +femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les +meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement +leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. +Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité +n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par +une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui +ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos +écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des +boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur +imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et +Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un +vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et +âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais. + + «À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à + ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de + faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez + en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un + animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne + pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève + mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je + veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits, + monsieur!» + + La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le + doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses + observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la + manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le + front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour + base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux + caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue + par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure. + Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était + inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par + les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa + tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de + protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de + protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si + la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de + faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de + l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules + carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son + noeud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à + cette autorité. + + «Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien + que des faits!» + + L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne + présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan + incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour + recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux, + afin de les remplir jusqu'au bord[11]! + + «--Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits + et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux + font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour + aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, + monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une + paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa + poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel + fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on + peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas + d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque + autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste + Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes + personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas + Gradgrind,--non, monsieur!» + + C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours + lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations + particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes + évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot + «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas + Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient + être si fort remplis de faits[12]. + +Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est +l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a +raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits +sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de +tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est +celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont +l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de +sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases +parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes +ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress +Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant +pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans +tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari +vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne +compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils +naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger +son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de +l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M. +Dombey. + +Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là +qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus +orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant +que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est +pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en +commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il +soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur +d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme +il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là +un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le +commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où +une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des +guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions +d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible; +il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il +faudrait relire les _Mémoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours +commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à +quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut +auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance +immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui +obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le +méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille +noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent +une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries +pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour +anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère +C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. +Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend +qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa soeur et +à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur. +Désespéré dans le coeur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa +défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi +hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement +ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien: +la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les +exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa +fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle +l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman. + +[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls +nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else, +and root out everything else. You can only form the minds of reasoning +animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them. +This is the principle on which I bring up these children. Stick to +Facts, Sir!" + +The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and +the speaker's square forefinger emphasised his observations by +underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve. +The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead, +which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious +cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis +was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set. +The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible, +dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair, +which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to +keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like +the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room +for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage, +square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth, +trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like +a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis. + +"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!" + +The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present, +all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of +little vessels then and there arranged in order, ready to have +imperial gallons of facts poured into them until they were full to the +brim.] + +[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of +facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two +and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into +allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily +Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the +multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and +measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes +to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You +might hope to get some other nonsensical belief into the head of +George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph +Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head +of Thomas Gradgrind--no, Sir? + +In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself, +whether to his private circle of acquaintance, or to the public in +general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and +girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to +the little pitchers before him, who were to be filled so full of +facts. (_Hard Times_, p. 4.)] + + +II + +Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et +mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des +êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les +enfants. + +Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine +n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le +pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et +apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit +chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels +sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint +les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à +édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une +sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être +aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce +choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une +carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente, +et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien +d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la +sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge +que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains +grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux +intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et +l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au +plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont +joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est +un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont +ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être +semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop +d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix +volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield. +David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il +joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit +l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies +qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement +heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M. +Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et +glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des +paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa +mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard +froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en +machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant +il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et +à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur +de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou +méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans +issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette +intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la +solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser +sa mère ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal à +voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins +d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un +air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée +dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit. + +Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés, +voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens +les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M. +Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte +à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une +force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements +admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en +eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur +abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque +chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de +l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue, +par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre +charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente, +et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de +bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le +bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille. +Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et +infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître +que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus +inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de +ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux +Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un +bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour +la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils +ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne +sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans +l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a +tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à +la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore +le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur +coeur les ont portés. + +Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la +voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les +émotions du coeur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux +savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez +compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus +méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et +superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent +dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges. +Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus +beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la +tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. +Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant, +illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est +un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou +qu'il a reçu. + + +III + +Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, +ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature +soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on +remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond +primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression +naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées +de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête. +Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut +passé la littérature française importée de Normandie; elles sont +l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à +son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination +primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a +faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et +d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté +politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et +d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du +commerce, la possession abondante des matériaux premiers de +l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif. +L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit, +jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de +ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une +religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par +l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la +foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion, +comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien, +un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de +commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans +ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec, +l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées +qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des +faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions +que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à +établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent +qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et +pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain, +sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas +détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue +insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et +tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un +écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient +toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous +les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus +intime, et devient le maître de tous les coeurs. + + + + +CHAPITRE II. + +Le Roman (_suite_). Thackeray. + + I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- + Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens + et de Thackeray. + + II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations + morales. + + III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. -- + Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux + esprits. + + IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. -- + L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss Blanche + Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress Hoggarty._ + + V. Solidité et précision de cette conception satirique. -- + Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un + ambassadeur._ + + VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. -- + Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des + exaltations humaines. + + VII. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de la + société en Angleterre. -- Ses aversions et ses préférences. -- Le + snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de + cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. -- + Avantages de cet établissement aristocratique. -- Excès de cette + satire. + + VIII. L'artiste. -- Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit + à l'art. -- En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle + fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. + -- _Valérie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_. + + IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent + historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idéal. + + X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette + définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère de la + véritable. + + +Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs +causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa +patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique +comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui +ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de +penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de +galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à +l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses +conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et +moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette +abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à +quelques-uns pour les embrasser tous. + +Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur, +original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même +cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des +sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la +précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations, +par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres +vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de +Fielding. + +L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre +passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique, +tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans +l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la +bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès +de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a +donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un +artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries +de l'imagination. + +L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de +dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur +laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer +l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande +connaissance du coeur, une habileté consommée, un raisonnement +puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec +toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète +l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant +le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens. + + +§ 1. + +LE SATIRIQUE. + +Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un +homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore +poussé par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de +contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne +de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent +des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier +plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en +satire le roman. + +J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire +aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité +morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur +le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les +dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par +lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à +son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les +sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous +démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de +réformateur. + +À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux +major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à +son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien +Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des +fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux +d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il +l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse +un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter +des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver +le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses +invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux, +ni gourmands comme le major. + +Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps +apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu +jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin, +épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes +familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord +Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et +s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces +détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon +bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre +fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!» + +Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine, +«grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa +mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies +lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une +tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des +jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après +l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en +question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et +bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés, +prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le +monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand +vous êtes écoliers. + +L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme +Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur +de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de +sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode +aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et +Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre, +travaille à nous corriger. + +Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail +l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez +point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la +réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les +paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et +pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend +soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de +l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley, +vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente, +accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire +exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori, +légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier +stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur +de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable +mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer +les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine +Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si +mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos +familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents? +C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en +conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu, +et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal +celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus +tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante +continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle +que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et +ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de +mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la +comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde +à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était +bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix +doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans +la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un +spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa +manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée +de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge, +pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est +pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle, +accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant +d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de +neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de +son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant +ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le +précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son +dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et +l'héritage entre les mains de son neveu. + +L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui +vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre +mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole: +«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je +viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et +c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse +jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon +devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.» +L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge. +Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses +lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de +sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai +la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un +ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et +jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait +la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.» +Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa +pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de +sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre. +Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. +«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que +le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit +alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du +sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous +aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur +Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour +veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de +bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est +clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs +d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses, +une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve +de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait +la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par +les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur, +qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace +et de son avidité. + +Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme +littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray +vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond +en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous +tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale +en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes +d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, +sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les +vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en +trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop +empressés. + + Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son + banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses + imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur + avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge + une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs + et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie + du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient + nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis + sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite + sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter + pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit + votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé, + insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne + serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant + de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour + elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en + tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous + rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset. + La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un + air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle + n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous + oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez + tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) + très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier + tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson + de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la + prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais + pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière + est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants + (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre + n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en + appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne + m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante + avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café + clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à + ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour + elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]! + +Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être +averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession, +nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. +L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé +par la réflexion, devient une école de moeurs. + +[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.] + +[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the +banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and +may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old +creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads +her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat +wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally +find an opportunity to let our friends know her station in the world! +We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's +signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it, +says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when +your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is +perpetually sending her little testimonies of affection, your little +girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her. +What a good fire there is in her room when she comes to pay you a +visit, although your wife laces her stays without one! The house +during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance +not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to +sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you +invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you +have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London. +Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and, +somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer +is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the +nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least. +Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious +powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt +with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured +hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and +I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream! +(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)] + + +II + +On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des +goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on +peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais +est de l'opposer au goût français. + +Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier +d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est +là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais +c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère, +elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront. +Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible, +mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste +veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la +rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et +gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets. +Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez +gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à +l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il +faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter +leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un +étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur +pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué +vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au +vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire +géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en +religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés; +que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop +étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs; +volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent, +par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise +humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers +la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous +la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas +vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur +plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas. + +Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle +sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée, +régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq +cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil +il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un +tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et +plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée, +moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si +vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes +attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes, +incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles +et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux +sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur +rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas, +appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que +vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des +secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos +gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent +ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que +leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations +aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des +réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils +ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils +applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des +émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises. +Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais +supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point +railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot: +là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique, +royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a +autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné +rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur +coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du +doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde, +vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des +convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet +de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut +être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs +lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire +deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la +pression de la logique et à la force du ressentiment. + +[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and +subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)] + + +III + +Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire; +c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la +réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention +concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est +enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le +vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa +contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui +enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur +qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la +contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus +triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le +monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le +dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et +imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur +oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et +leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans: +c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté +des persécuteurs[17]. + +Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la +réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par +une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé +plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs, +l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est +sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient +sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document +ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes +les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible, +qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa +vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet +de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de +lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste +promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de +monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement +d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on +pose les moxas et où l'on fait les amputations. + +En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car +elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son +premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise +jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette +attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la +protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des +insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous +êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont +votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus +l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à +défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on +l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on +croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. +Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans +_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires, +sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les +_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_ +littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent +lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres +fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature +moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul +d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son +confrère en cas de besoin public. + + Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a + point de _snobs_. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée + des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul + exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.--Hommes et + femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur + maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur + vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à + l'égard du monde.--Il n'est pas impossible peut-être que (par + hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère; + mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune + façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public. + Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut + dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P. + est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez + et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je + veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir + du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et + invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière + sincérité et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'égalité + et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme + une des plus aimables qualités distinctives de cette classe. + C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les + uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous + tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y + comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si + fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ + douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les + personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux, + et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère + et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes, + qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19]. + +On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin +de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous +le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et +roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce +qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a +qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des +_Bottes fatales_. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le +sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions +différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une +attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si +amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois +volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais +sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les +introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre +Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et +littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent +pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout +le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son +beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur +stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne +serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une +gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On +comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les +poupées, ce coeur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du +prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde +imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal, +pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze +ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur +d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un +vieux et hideux maître de dessin agita son coeur vierge; à +l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux +jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds +délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses +illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en +vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or, +intitulé: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle +s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent +à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur soeur, sauf à +les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons +pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du +reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive, +une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de +chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie +_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus +et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec +ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous +renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous +manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le +médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je +vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misérable et vos +façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous +ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si +vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et +de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de +Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert +un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir +des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas +dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante +arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.» +Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce coeur trop +sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments +frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le +touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible +sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante +pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un +puits. + +Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse. +Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la +seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une +insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray. +Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de +Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa +flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un +_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la +plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter +le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs, +vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des +phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves +mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à +l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On +aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique +du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre +humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus +naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises +palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley, +vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages +disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son +neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même +instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de +sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui +maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de +comédie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles. +Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de +Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter +dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis, +désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le +dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la +meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante. +Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui, +volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué +comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux +bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes +et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non, +monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse, +et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri +de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il +entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé, +je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira +que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa +présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette +lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de +mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a +piquée.»--Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un +homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de +la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie +du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la +réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs +mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de +mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre +pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress +Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit, +elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough +esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose! +L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que +mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une +si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui +offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique +peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez +été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour! +Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John +Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète, +madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie, +j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de +Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style +fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre +que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on +se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des +sarcasmes, sur son front que du chagrin. + +[Note 16: Dans la _Revue d'Édimbourg_.] + +[Note 17: Rôle d'Amélia dans _Vanity Fair_.--Rôle du colonel +Newcome dans _les Newcomes_.] + +[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, désignant un homme +«qui admire bassement des choses basses.»] + +[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the +schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his +offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the +present state of literature and of literary men, if you fancy that any +one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman, +if the latter's death could do the state any service. + +But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS. +Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you +to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or +assumption. + +Men and women, as far as I have known them, they are all modest in +their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives, +and honourable in their conduct to the world and to each other. You +_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his +brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from +envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for +instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr. +Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and +chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS, +which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does +this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It +is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he +invariably does his duty with the utmost gentleness and candour. + +That sense of equality and fraternity amongst Authors has always +struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It +is because we know and respect each other, that the world respects us +so much, that we hold such a good position in society, and demean +ourselves so irreproachably when there. + +Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two +of them have been absolutely invited to Court during the present +reign: and it is probable that towards the end of the season, one or +two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL. + +They are such favourites with the public, that they are continually +obliged to have their pictures taken and published; and one or two +could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh +portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of +the affectionate regard which the people has for its instructors. + +Literature is held in such honour in England, that there is a sum of +near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving +persons following that profession. And a great compliment this is, +too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and +flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that +scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p. +201.)] + +[Note 20: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de +leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)] + + +IV + +Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous +quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie, +mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut +amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici +conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité. +Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une +application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec +autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose +son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un +relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux +parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante, +avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur +expérimenté, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus, +le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie +réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets +que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité +imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion. +Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde +il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en +une anecdote orientale. Comptez les détails de moeurs, de géographie, +de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque +objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité +d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez +pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si +poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même +énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations +précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa +haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté. + + J'ai une aversion naturelle pour l'_égotisme_, et je déteste + infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis + m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en + question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence + d'esprit. + + Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission + délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il + devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire), + Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier _galéongi_ de la + Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à + Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le + comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui + mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois + fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais + naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des + saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante. + + Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré + le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école + turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers + de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était + l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand + goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un + très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa + laine, bourré d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres + assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait + flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la + coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et + à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement + épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier + de ses convives. + + Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son + Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture, + et s'écriant _tuk, tuk_ (c'est très-bon), administra l'horrible + pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au + moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait + une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une + bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de + l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de + reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque + mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon + d'été sur le Bosphore. + + Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je + dis _Bismillah_, et je léchai mes lèvres avec un air de + contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en + fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai + dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son + coeur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le + _traité de Kabobanople fut signé_. Quant à Diddlof, tout était + fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir + Roderick Murchison le vit, sous le nº 3967, travaillant aux mines + de l'Oural[21]. + +L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait +l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un +procès-verbal. + +Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se +divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux, +comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages +réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les +observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous +enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme +que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre +nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en +philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments, +il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour +sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une +maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses +chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable +de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari +égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa +faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent +injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de +respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise, +comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage, +exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée +violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la +vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est +une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse +aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et +de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une +maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle +voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.» +Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend +une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du +jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une +servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, +est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force +d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et +malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge +d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de +la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22], +selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non, +bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens +ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce +n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin +d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou +que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de +cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un +homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long, +d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia, +comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il +presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour +revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de +tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un +mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces +récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay, +l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et +l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du +beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer: +Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence +étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss +Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse +d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen +explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas +d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de +punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: +«Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si +admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du +volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: +«Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! +qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est +parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il +semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en +humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; +le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la +méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; +notre folie fait notre dévouement.» + +[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate +self-laudation consumedly; but I can't help relating here a +circumstance illustrative of the point in question, in which I must +think I acted with considerable prudence. + +Being at Constantinople a few years since--(on a delicate +mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves, +and it became necessary on our part to employ an _extra +negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of +the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at +Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent +COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would +die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated +three times in the course of the negotiation: but of course we were +friends in public, and saluted each other in the most cordial and +charming manner. + +The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a +staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with +our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he +admitted was the use of European liquors, in which he indulged with +great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large +one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with +prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the +most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The +Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion, +insisted on helping his friends right and left, and when he came to a +particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his +guests' very mouths. + +I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency, +rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk +Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF. +The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed +it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and +seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which +turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he +knew his error. It finished him; he was carried away from the dining +room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the +Bosphorus. + +When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said +"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the +next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped +it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart +was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of +Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he +was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him, +under the nº 3967, working in the Ural mines. + + (_The Snobs of England_, p. 146.)] + +[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.] + + +V + +Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on +ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris +et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement. +D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire, +et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les +circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui +élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son +pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle +et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice +est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la +tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs, +déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les +adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses +héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant +elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est +ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les +niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la +page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en +tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène +Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus +visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole +les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les +pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est +certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur +du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent +pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les +sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre +agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que +ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement +de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs +trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à +leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il +un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à +ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!» +Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille +honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En +présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait +son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir, +elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi +nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour, +pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.» +Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et +simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du +foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope +si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur +maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il +fait pleurer[23]. + +On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on +a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections +tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de +l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la +sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public. +C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre +l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et +affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs. + +Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et +demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce +que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés +aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il +respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau +inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison +de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les +bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray +énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la +conclusion: + + Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique + invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et + l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance? + Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un + mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et + les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des + anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour + organiser l'_égalité_[24]. + +Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout +anglaises: + + Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que + lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et + je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur, + la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de + revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé + au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre + admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des + nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur, + mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est + sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray, + daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et + lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours + étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en + présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable + constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare + qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de + vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre + parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons + le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de + prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile + que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une + folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à + votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y + renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi, + si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les + partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas + encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que + le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations + diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur + à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y + fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de + voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous + savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de + raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour + maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].» + +Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du +moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime +l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie +sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices, +elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne +l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la +sottise de toutes les classes et de tous les sentiments. + +Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV, +«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement +regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi +bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de +la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch +au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus +hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane, +nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les +estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne +(lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de +l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il +était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée, +son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on +applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient, +les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent. +Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver +de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste +orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon, +Georges le Magnifique, Georges le Grand.» + +Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans +le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple +que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver +qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles +perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal +son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner +et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une +charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son +hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le +marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a +fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les +scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le +transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade, +et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée +prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux +Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il +a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise +touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit +Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai +ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste, +_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes +en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au +lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress +Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera +pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les +recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs +tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas +d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des +enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre +belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point +morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De +grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur +milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses +belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être +mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce +principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout +Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude +du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des +tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État. + +Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des +champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la +pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont +dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et +d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir +Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux +siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés +par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis +par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers, +qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de +diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il +paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses +mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont +renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un +maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante +avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un +fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il +envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un +provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table, +servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif, +il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui +était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à +tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel +de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit +que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et +les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton +d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir +Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder +dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se +trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il +leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept +schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept +guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous +viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie, +dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un; +c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre, +retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand +shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un +des piliers de l'État. + +Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons +un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à +elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis +Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre +sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa +plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de +l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois. +Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite +outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la +ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son +pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en +sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis +en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens: +c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure, +demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un +instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la +plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart +d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de coeur. +«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une +seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel +à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui +commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma +sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une +de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien +reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser +devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de +valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et +de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il +ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles, +pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir +mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue. +L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à +travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir +a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change +de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son +abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il +ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses +mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit +de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la +violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du +parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter, +comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier. + +Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections +que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis +de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant +et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les +hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et +corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages; +c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus +méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui +aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois +qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup +de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine +et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations; +le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en +parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes +contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre +l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation +des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades +à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à +la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par +derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits +aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les +grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le +spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid +que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands. +Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et +d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de +repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les +journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse +de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne +suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y +a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de +sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui +est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans +un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette +bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs. +Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à +une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher +un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer +avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré +chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles +inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et, +pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune +escroquée et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les +salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais à beaux +deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus +bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les +bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant +cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady +Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme. +Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus +détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis +chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les +amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le +sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son +fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons +Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une +troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne +voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la +majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable, +qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger, +mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette +solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme +de loi.--Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce +possible?--Le docteur?--Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants, +fi donc!--Les gens de cette grande maison là-bas?--Là-bas? Le château +calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se +respecter eux-mêmes.--Le ministre?--Horreur! Il prêche en surplis, mon +cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute +seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie +des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords +qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour +vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend +au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le +revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes +les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit +aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur +anoblie, la jalousie de la soeur roturière, l'abaissement des +caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la +dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage +des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le +triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le +coeur dénaturé, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de +vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité +blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale +produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires +est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi +l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un +siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement, +que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une +politique suivie, des élections libres, et la surveillance du +gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce +talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les +préoccupations morales, a dû transformer la peinture des moeurs en +satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à +l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et +s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le +vice principal de son pays et de son temps. + +[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_, +p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la +dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of +all.»] + +[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of +gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper +pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and +degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and +precedence! that was well for the masters of ceremonies of former +ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in +society. + + (_The snobs of England_, p. 322.)] + +[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD +LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in +the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a +present of a number of thousand pounds every year. The ineffable +wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary +legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons +and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my +senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure +of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly +condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to +represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls +convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and +envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your +dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and +folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that +my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened +patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such +monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good +luck which you possess, or have any inclination to part with it. +No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I, +I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order. + +We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would +acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.) +which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil +particularly at that notion of hereditary superiority which brought so +many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round +the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would +die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we +would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its +present admirable condition. + +But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for +the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at +five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS +should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that +LONGEARS should put his hereditary foot into them. + +This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he +will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs +no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that +we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as +rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any +more." + + (_The Snobs of England_, p. 322.)] + +[Note 26: Refusé un duel.] + + +§ 2. + +L'ARTISTE. + + +I + +En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents, +comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse, +un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un +écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la +fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui +qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui +donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des +faiblesses du romancier. + +Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un +psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie +en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter +des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs +suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces +ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou +de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères, +conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur +les autres, note les influences contraires ou concordantes du +tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le +monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par +le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se +réduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un +vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles +vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un +vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment +nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour +talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie +exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses +personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les +contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout +entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les +transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en +juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre +visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents +et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges +passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il +ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses +créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice, +indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus +puissante que la nature, reprenant l'oeuvre ébauchée ou défigurée de +sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions. + +Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de +l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est +pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté; +dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a +vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient +bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place +des explications utiles. Le tiers du volume, employé en +avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos +fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de +parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous +montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt, +moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être +ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être +absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons +par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais +rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des +manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres +dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux +enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de +convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit +volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige +souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est +vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour +entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique +utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre, +l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre +de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations +quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre +chaude dans sa maison. + +Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au +romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel +malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du +chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux, +dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant +que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec +honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons +pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le +conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités +moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le +contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents. +Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de +l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de +bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent +que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la +première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et +nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas +à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre +cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous +avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au +sermon. + +Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes; +l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à +la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des +marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que +pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au +bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on +prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte +au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son +illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les +méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les +sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des +contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature +n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est +devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont +écrites et les gestes sont notés. + +Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de +l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un +personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'oeuvre de +Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme +supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable +de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valérie Marneffe. La différence +des deux oeuvres marquera la différence des deux littératures. Autant +les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les +Français l'emportent comme artistes et romanciers. + +Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il +ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne +une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,» +l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme, +des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée, +sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a +besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit +de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle +en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de +tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces, +l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité +et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la +magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à +un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se +plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il +lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses +mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir +et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste +trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de moeurs. +Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la +montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui +bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs +de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que +pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient +tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute +l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille, +elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées, +d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier, +cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice, +tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le coeur, elle +m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde +froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle +descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!_» Partout la +fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption. +Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une +comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un +grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la +trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les +actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et +deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la +lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un +peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants, +Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée +dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le +regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le +danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le +génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette +nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant, +la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit +triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt +personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible +que son succès. + +Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp? +Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon +sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie, +véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée +du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain +diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la +grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en +jupon et sans coeur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion. +L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne; +pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures; +il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des +sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans, +accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle +ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations +grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler, +Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces +mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main +du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames +d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme +immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée +de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour +avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de +balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère +maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien +qu'elle l'arrange elle-même.»--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne +l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et +Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de +compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher +mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour +un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle +dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour +rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement +flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades +pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration, +soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et, +le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une +petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd +officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme +qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué +économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur +ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il +quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre +son coeur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux +mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons +dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une +sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en +s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette +rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son +bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit +très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray +n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté +envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre +tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle +fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a +prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une +demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti +pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.--Trois +mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon, +lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni +de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle +pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri, +et il y a de quoi percer les âmes sensibles.--Plus tard elle essaye de +gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi +m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez +jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore +elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde, +la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur +de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette +lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le +continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de +paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la +rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un +hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la +tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la +traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre +du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la +dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune +escroquée par des manoeuvres obscures, et la laisse, décriée, +inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie +d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion +s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie +a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et +moins beau. + +[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Préface de _Vanity +Fair_.)] + + +II + +Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre +ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman +véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry +Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau. + +Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain +de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec +sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation +d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique, +l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour +railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès +lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on +jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale. +Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre +place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers +votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se +joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et +sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire +acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr. +Vous êtes comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de +combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait le +mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains +adoucis par les teintes brunes du soir. + +D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et +déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et +attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui +écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit +de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des +traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec +complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire calme +et triste qui les a dictées. + +Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses +descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de +s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures +d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous +jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux +grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de +microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un +auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. +Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un +charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un +passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements +importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si +paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur +très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière +si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute +à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les +jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent +petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela +même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se +trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement +extrême et si rare de croire à ce qu'on lit. + +En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en +qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante +réflexion a décomposé et reproduit les moeurs du temps avec une +fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison, +Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus +attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur +conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne +sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et +que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte +ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à +quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel +Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de +génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant +le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, +la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos +images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler, +notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes +littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des +mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence +effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie +de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette +oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité, +tout le calme et toute la force de la science et de la méditation. + +Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray +lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout +au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est +l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles +qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son +opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais +original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la +délicatesse et la sensibilité de son coeur. + +Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood +et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est +pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du +volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château, +vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de +charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords, +elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la +main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant +quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui +jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme +l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir +jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant +sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se +rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles +mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés +par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le +soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait, +dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans +chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une +lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également +gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles, +lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne +peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un +domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse; +c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie +par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité +extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un +entretien indifférent, on aperçoit un grand coeur, passionné de +gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des +services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la +famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé +entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à +lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord +Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre +et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession +qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a +langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure +qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de +lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand +le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et, +avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui +avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre +femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée +aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le +fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il +sourit doucement et lui répond de sa voix grave: + + «La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon + cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses + héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai + pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28], + quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le + P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la + chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le + tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe + maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à + milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la + maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et, + plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je + disparaîtrais en Amérique.» + + Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il + aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout + sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et + baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de + gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit très-fier + et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de + montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit + sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et + du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction + accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel + contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au + plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner + quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis? + + «Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui + avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de + tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi + d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni + soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!» + +Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le +contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert +un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut +les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré, +prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de +courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste +et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant, +frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant +l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du +trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord +Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la +rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison +déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un +élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux +par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide, +son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la +froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le +prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire +la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de +supériorité et de passion. + + Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire, + n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici. + Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de + notre famille. + + --Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y + a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté + innocente.... + + --Qui devait avoir une fin sérieuse. + + --Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur + d'un gentilhomme.... + + --Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal + encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le + jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a + daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de + Béatrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_, + _amour_ et _jour_, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si + l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à + soupirer. + + --Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici + pour recevoir des insultes? + + --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le + colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre + famille sont venus pour vous remercier. + + --Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage + impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, + messieurs? + + --Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin, + dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je + voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y + conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le + prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite + chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa + Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la + cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si + longtemps. + + «Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis + envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte + Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père + avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé + dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute + sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et + voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le + marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné + honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les + papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien, + sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa + fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine + et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que + le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant, + Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même + cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après + avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a + envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux + titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. + Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée, + et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé + l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais + passée dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonné + que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].» + +Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood: +«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature +sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la +reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul coeur, à la chère +créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des +femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense +félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet +amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je +ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle +faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un coeur capable de +connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que +Dieu m'a fait. Sûrement l'amour _vincit omnia_; il est à cent mille +lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse, +plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui +n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En +écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance +et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la +bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle: +Penser à elle, c'est louer Dieu[31].» + +Un caractère capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se +souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les +intentions morales aient détourné du but ces belles facultés +littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un +pareil talent. + +[Note 28: Il l'a.] + +[Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's +bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this. +Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully; +I have not even a proof of that marriage of my father and mother, +though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had +brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was +abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent. +What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word, +would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the +house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And +rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America." + +As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been +willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the +fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed +both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such +as could not but melt his heart, and make him feel very proud and +thankful that God had given him the power to show his love for her, +and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able +to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the +greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or +gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure +Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and +dearest friends? + +"Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to +suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure +of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful +that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God +that I can serve you!" + + (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)] + +[Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered +something about a _guet-apens_, which Esmond caught up. + +"The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that +invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of +our family." + +"Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince, +turning scarlet, "only a little harmless playing." + +"That was meant to end seriously." + +"I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a +gentleman, my Lords,--" + +"That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says +Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the +door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his +Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour, +of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,' +and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the +Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In +fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down +towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been +scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow. + +"Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal +coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?" + +"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a +very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you." + +"_Malédiction!_" says the young man, tears starting into his eyes, +with helpless rage and mortification. "What will you with me, +gentlemen?" + +"If your Majesty will please to enter the next apartment," says +Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I +would gladly submit to you, and by your permission I will lead the +way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very +great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room, +through which we had just entered into the house:--"Please to set a +chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who +wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it, +as the other actor in it. Then going to the crypt over the +mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which +so long had lain there. + +"Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis +sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount +Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my +father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was +christened of that religion of which your sainted sire gave all +through life so shining an example. These are my titles, dear Frank, +and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here +the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor +was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers +burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he +continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours: +that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son +to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you +are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that +my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her +honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king: +and got in return that precious title that lies in ashes, and this +inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp +upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you +completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it +through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned +Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)] + +[Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it, +cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and +not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness, +save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest +and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of +the immense happiness which was in store for me, and of the depth and +intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I +own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am +thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and +knowing the immense beauty and value of the gift which God hath +bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all +ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows +not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of +the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the +completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love +is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no +value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II, +p. 310.)] + + +III + +Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes? +Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme, +et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce +moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous +avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur +degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine. +Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de +contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que +son caractère fournit. + +Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique +de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le +beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite; +que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances +satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses +romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle +relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres; +que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et +violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de +la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et +le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc +en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la +rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et +fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des +rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les +autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre; +elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de +l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est +grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la +plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent +notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices, +ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le +connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la +désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne +nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour +italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État. +Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce +sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité +inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de +famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de +milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient +une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle +est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se +trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne +désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution +intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles +sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom +pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne +sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence +consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces +causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré +d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la +grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une +force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre +d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement +que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des +dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire, +comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un +assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la +surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et +naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours +morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré +d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de +nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui +n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide +de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui +fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez +toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur +éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et +sévère qui les a faits jadis protestants et puritains. + + + + +CHAPITRE III. + +La critique et l'histoire. Macaulay. + + I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre. + + II. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses + opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et + pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le + véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des + anciens. + + III. Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison + de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est + religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme en + Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'Église et + l'État._ + + IV. Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est + l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la + Révolution et les Stuarts._ + + V. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son goût + pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. -- En + quoi il diffère des orateurs classiques. -- Son estime pour les + faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs + personnels. -- Importance des spécimens décisifs en tout ordre de + connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._ + + VI. Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa + plaisanterie. -- Sa poésie. + + VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de + son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. -- + Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte + de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces + d'amplification et de rhétorique. + + VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En + quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position + intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit + germanique. + + +Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord Macaulay; c'est +dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis +auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui, +il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour père +un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les +plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq ans son essai sur +Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra au Parlement, et y +marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde réformer la +loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes places, qu'un jour, ses +opinions libérales en matière de religion lui ôtèrent les voix de ses +électeurs, qu'il fut réélu aux applaudissements universels, qu'il +demeura le publiciste le plus célèbre et l'écrivain le plus accompli +du parti whig, et qu'à ce titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance +de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair +d'Angleterre.--Ce sera une belle vie à raconter, honorée et heureuse, +dévouée à de nobles idées et occupée par des entreprises viriles, +littéraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée +aux affaires pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et +au style, pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur +à côté de l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et +cet écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses +_Essais_. + + +§ 1. + +CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS. + + +I + +Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de +livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, +commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais +maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le +journal d'un esprit.--En second lieu, il est varié; d'une page à +l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de +l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.--Enfin, +involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous, +sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il +n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de +l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et +puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent, +quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est +faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les +lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce +qu'il croit. + +Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en +tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner +comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du +relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les +autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons +les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce +qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi +familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses +opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans +notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et +son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va +peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le +charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent +l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans +toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire +le tour de son esprit. + +Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme +pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les +philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les +spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que +pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis +Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la +méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet +de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des +mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais +l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à +augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre, +plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de +fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques, +mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de +l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer +d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux +yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de +conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet +de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, +d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les +lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux +du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix +que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la +science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une +philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point +ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux +écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries +creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde +aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé. +Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des +découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle +a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des +maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au +ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a +étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement, +anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans +les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la +terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des +navires qui filent dix noeuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est +consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les +portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en +hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui +était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce +qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la +puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a +détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans +les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs +lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence +ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle +n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes +vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et +le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur +des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, +parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois +ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions +chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, +et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des +vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité +sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et +qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans +ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le +domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle +n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est +point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à +ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses +expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est +d'être un instrument. + + «Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de + route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole + vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les + communications suspendues, les malades abandonnés, les mères + saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien + assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans + la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la + difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le + baconien tire sa lancette et commence à vacciner.--Ils trouvent + une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de + vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à + l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le + stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple + [Grec: apoproêgmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots + à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de + sûreté.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui + se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison + d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de + l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point + chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et + lui récite tout le chapitre d'Épictète: _à ceux qui craignent la + pauvreté_. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre, + descend et revient avec les objets les plus précieux de la + cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots + et la philosophie des effets[32].» + +Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer +ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des +doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus +frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de +la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme +au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un +instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose +inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de +métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il +est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que +pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une +extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à +ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de +tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel. +Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la +politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus +propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique +subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi, +lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes +publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens. + +La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce +caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute +pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre +chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie +anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham, +Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations +et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté +qui les découvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple +de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont +moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré +d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la +question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache +partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de +lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de +Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer +exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs +vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si +l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en +légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi +naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique, +des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de +l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies +qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de +la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits +si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat +pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la +sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour +d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la +Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la +juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente +ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses +légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et +prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en +question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et +préméditation à corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont +employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos +délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin +partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de +ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un +homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle +était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur +siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons +religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, +où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois, +disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il +n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des +pécheurs. + +La critique en France a des allures plus libres; elle est moins +asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons +de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le +considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de +science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son +coeur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne +le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le +faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. +Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire +des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser +qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de +ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et +dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine +spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion +première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses +moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois +d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour +elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de +l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir +agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la +variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la +construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur +de ses passions. + +Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, +il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en +tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la +métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant, +et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois +les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme +passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une +servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme, +allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le +catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme; +les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause +qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la +vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé +sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la +servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont +enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu +avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le +préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les +protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des +catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les +catholiques de France ont pour les doctrines des protestants. + +Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour +ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus +beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant +la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables +de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs +puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes, +s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des +religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de +preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à +l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est +tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté +et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des +intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui +attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui, +non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds +le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette +question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y +a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments +plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique; +il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il +prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la +vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au +savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux +vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher +d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de +l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si +solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir +convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient +besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles +devraient la chercher. + +Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la +liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche, +on touche l'écrivain au coeur. Macaulay l'aime par intérêt, parce +qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des +particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de +l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage +légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents +ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont +défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers, +parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en +enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle +accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la +paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des +révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens +sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la +liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir +paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté +humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots +amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il +rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents +qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins +sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de +venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les +Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui +n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»--Ailleurs, dans la +biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille, +devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et +par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine +Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle +demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine» +s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât +de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de +lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier +les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à +l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux +qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause +nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien, +mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu, +qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il +entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour +arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais +vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion +impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de +Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le +naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander +et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la +loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité +intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour +frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la +croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance +ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa +propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez +plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux +doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour +prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un +drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que +Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un +réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné +qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore +et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue +Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez +méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus +terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant +de citations, d'autorités, de précédents historiques, de +raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste +érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge +de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul +passage: + + Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui + appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par + achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À + la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un + nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères: + devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première? + devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le + veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des + promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller + déposer une seconde pétition des droits au pied du trône, + prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde + cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que, + après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince + demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils + étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran + ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et + noblement. + + Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs, + contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent + ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent + d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait + tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de + vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus + attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus + sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et + tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires + de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires + réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père! + Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de + persécution, de tyrannie et de mensonge! + + Nous lui imputons d'avoir violé son voeu de couronnement, et on + nous répond qu'il a gardé son voeu de mariage! Nous l'accusons + d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats + les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il + prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui + reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits, + après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de + les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller + écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des + considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à + sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le + croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre + génération. + + Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme + de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on + dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami + déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un + individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de + l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office, + nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la + liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa + tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35]. + +Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la +fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des +Stuarts a laissé dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un +protestant et d'un Anglais: + + Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans + rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans + amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le + paradis des coeurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des + lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival + pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit + jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie + complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant + encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des + bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut + juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion + pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision + de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église. + Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles + et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces + obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des + plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à + la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes + fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre, + pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt + par les nations[36]. + +Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui +a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes +puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se +portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa +pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique, +la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la +patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la +liberté. + +[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might +be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon +should be introduced as fellow travellers. They come to a village +where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up, +intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror +over their children. The Stoic assures the dismayed population that +there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease, +deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian +takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners +in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many +of these who were at work; and the survivors are afraid to venture +into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is +nothing but a mere [Grec: apoproêgmenon]. The Baconian, who has no +such fine word at his command, contents himself with devising a +safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on +the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down, +and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic +exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself, +and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tên +aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down +in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It +would by easy to multiply illustrations of the difference between the +philosophy of words and the philosophy of works. + + (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)] + +[Note 33: T. IV, p. 102.] + +[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they +abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a +complete subjection of reason to authority, a weak preference of form +to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous +veneration for the priestly character, and above all a merciless +intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.) + +It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the +sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and +that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the +Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)] + +[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights +which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by +recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised +them. At length circumstances compelled Charles to summon another +parliament: another chance was given to our fathers, were they to +throw it away as they had thrown away the former? Were they again to +be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money +on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to +lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant +another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and +then to take their departure, till, after ten years more of fraud and +oppression, their prince should again require a supply, and again +repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they +would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely +and nobly. + +The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors +against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all +controversy about the facts, and content themselves with calling +testimony to character. He had so many private virtues! And had James +the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest +enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And +what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious +zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and +narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which +half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A +good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years +of persecution, tyranny, and falsehood! + +We charge him with having broken his coronation oath; and we are told +that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his +people to the merciless inflictions of the most hot-headed and +hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little +son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the +articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable +consideration, promised to observe them; and we are informed that he +was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is +to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his +handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe, +most of his popularity with the present generation. + +For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a +good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an +unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot, +in estimating the character of an individual, leave out of our +consideration his conduct in the most important of all human +relations; and if in that relation we find him to have been selfish, +cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man, +in spite of all his temperance at table, and all his regularity at +chapel. + + (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)] + +[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a +blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without +love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold +hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and +the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his +people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent +infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The +caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy +of the State. The government had just ability enough to deceive, and +just religion enough to persecute. The principles of liberty were the +scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every +fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and +James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and +cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime +succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed +of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face +of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the +nations. + + (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)] + + +II + +Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son +talent. + +Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit. +Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité +étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant. +S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et +l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs +qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il +prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur +les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et +les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd +jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il +y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à +des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la +généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le +terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix +de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à +l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce; +il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout +ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et +l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de +tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison; +que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des +vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de +documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants. +Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des +hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses +sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des +systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un +écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière +simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un +souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, +au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause, +lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche, +semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, +rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint. +Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur +une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés +de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la +logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre +précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement +profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de +doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, +pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, +si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi +les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands +d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet +esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du +vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans +les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la +beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par +exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la +démonstration suivante dans la vie d'Addison: + + Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux + enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans + la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la + première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné. + Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne + fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et + un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis + d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais, + s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises + intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui + conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il + n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour + l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez + heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous + n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et + nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de + l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous + pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé + sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience. + La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage + d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne + pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle + ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de + la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_. + Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître + à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec + lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la + même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent. + Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait + capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois, + et ce que personne autre n'a jamais fait? + + L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais, + pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit + qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_. + Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable + que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire + de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui + prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il + engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation. + Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens + et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions + pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37]. + +Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série +d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus +rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique. + +Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer. +Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte +la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il +fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures, +que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas +le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le +retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les +spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il +calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une +forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous +conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les +plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec +notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il +nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous +montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous +nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément +qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une +première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il +jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la +chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de +merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve +dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait +mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se +réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante; +le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques, +les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite +régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle +ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses +écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le +propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien, +dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre. +L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité +incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser +à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et +fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils +comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est +vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle +habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la +foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette +intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien +au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à +écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la +philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et +semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de +Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens +perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent +unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de +l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les +sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des +formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences +des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre +des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M. +Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier +venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances; +s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du +coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de +seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot. + +Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le +désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et +multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de +logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler +l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement +éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle +oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut +gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat +en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et +emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force +croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, +aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette +abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, +d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, +précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les +objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la +force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que +l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé +d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit +l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les +partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution +naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se +faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup +fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa +race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable +éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, +qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui +répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et +l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la +nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les +êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la +vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, +morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour +son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il +l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son +opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui +fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est +une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant +d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une +autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on +ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa +véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison. + +Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des +proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et +Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux +et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les +autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des +idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite, +comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque +degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les +hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision, +ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des +développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui +s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même +question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une +région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une +connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable +d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez +les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se +tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les +considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne +descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants, +jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus +enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux. +Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit +qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une +idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience +personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une +tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de +leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore +pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. +Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon +lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation. +Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique +soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage +d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs +calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes +écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des +cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux +ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de +roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une +coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens +décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la +preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque; +la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait +qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit +avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre +visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. +Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule +ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses +devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation +personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets +inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les +jours, rapprocher les événements anciens des événements +contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations +anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le +souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à +spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park, +d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre +à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en +casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend +encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque +les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses +descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il +écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même +temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque +dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une +vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec +une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans +un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le +croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants. + +Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de +rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au +temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de +la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille +livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir +revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du +climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris +dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y +avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis +des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou +les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il +vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier. +On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom +figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, +il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service +de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la +Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne +connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se +montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que +l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, +Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du +Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain +perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres +délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a +été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus +entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont +des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également +défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il +est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile; +mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats +plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les +artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers +à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du +moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est +pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la +beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse +et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses +mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes, +parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des +gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un +cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, +procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux +la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui +allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière +d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand +orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit. + + Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle + l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans + les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et + ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des + Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et + des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de + cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau, + les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels + s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la + hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman + prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les + bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la + gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les + marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes, + les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes + flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec + leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la + litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour + lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme + les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et + Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux + de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or + et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage + où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui + bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des + vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier + solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les + hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de + l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon, + et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd. + L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que + l'oppression dans les rues de Londres[40]. + +D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises. +Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous, +disait Béranger, + + Chez nous point + Point de ces coups de poing + Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. + +Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien +traiter un illustre poëte de la façon que voici: + + Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la + narration, et essayé de traiter des questions morales et + politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces + occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris + et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style. + Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son + anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons + généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être + plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il + s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous + rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre + chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé + pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais + qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les + écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les + épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous + faire rougir de notre espèce[41]. + +On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les +vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud: + + Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui + infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford. + Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé + de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant + les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur, + s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses + grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne + regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous + fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses + rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez, + surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de + la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que + le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42]. + +Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les +écrivains de son pays. L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel +des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la +phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel +est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh: + + L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement + semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver, + lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des + tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands + que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons. + L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle + gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la + préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient + autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux + résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en + disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4º environ + d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces + cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel + livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée + par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est + aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous + empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de + nous demander une grande portion d'une si courte existence[43]. + +Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de +Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un +excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le +spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et +la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition. +L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments +de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela +surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement +sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on +éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si +soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En +voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on +imprime les auteurs classiques indécents: + + Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein + de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux + s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux + parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences + d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux + influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous, + comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un + parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate + jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il + craignait de prendre froid[44]. + +L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont +habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on +veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle +que Molière l'a représentée dans le _Misanthrope_, et la médisance +anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le +_Misanthrope_. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady +Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils +touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est +une des plus douces de Macaulay. + + Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway, + vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs + de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus + honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des + innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il + avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough + employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la + manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons + dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les + méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu + d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout + son bagage et toute son artillerie[45]. + +Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus +noble et plus sérieux. + +On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme +d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait +pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner, +de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps +contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup +par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons +splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée. + + L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une + loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en + certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. + Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement + étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux + hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant, + avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus + tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était + naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs, + remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans + l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse + qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux + reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux + qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les + hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et + dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa + beauté et de sa gloire[46]! + +Ces généreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a +beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause +qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité +et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser +sa couronne sur le front de ses nobles soeurs. + + La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps + accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés + par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées + ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a + couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait + dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un + désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus + riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore + terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous; + les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques + directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre. + Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que + cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol + qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le + plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles + habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus + nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les + signes de notre époque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir + et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du + genre humain[47]. + +Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles +imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance, +la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement, +manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette +ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique +ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant +de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un +Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité +et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches +ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante, +fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à +chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting +arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation. + + Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu + des spectacles plus éblouissants pour l'oeil, plus + resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants + pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de + mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination + cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au + passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés, + étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure. + Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par + la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés + avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur + alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à + l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés, + jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent + posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des + déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui + habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux + inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à + gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les + formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un + Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la + sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière + d'Oude. + + L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle + de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à + l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste + condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la + salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu + et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment, + la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice + avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni + la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce + spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers; + des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs, + en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par + des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les + juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur + avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les + trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de + leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des + barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, + récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre + les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue + procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du + royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du + roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la + beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs + gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient + couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de + semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs. + Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste, + libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines, + l'esprit et la science, les représentants de toute science et de + tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes + princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux; + là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques + contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre + contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la + fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène + qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien + de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la + cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui + retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait + contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté + de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de + l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet + qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et + d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il + avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans + la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor + d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop + souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais + cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les + charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en + secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une + race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, + illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à + la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante + société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous + les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de + mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus + persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté + l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la + trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de + Devonshire[48]. + +Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution +nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme +et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le +talent, comme le tableau, est tout anglais. + +[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as +it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run +the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope +afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes +to the baseness of him who gave it. + +Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and +that he afterwards executed it with great skill and success. But does +it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's +advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad +motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to +risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against +him, we should do our best to dissuade him from running such a risk. +Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we +should not admit that we had counselled him ill; and we should +certainly think it the height of injustice in him to accuse us of +having been actuated by malice. We think Addison's advice a good +advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide +experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful +work of imagination has been produced, it should not be recast. We +cannot at this moment call to mind a single instance in which this +rule has been transgressed with happy effect, except the instance of +the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his +Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself, +emboldened no doubt by the success with which he had expanded and +remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the +Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope +would, once in his life, be able to do what he could not himself do +twice, and what nobody else has ever done? + +Addison's advice was good. But had it been bad, why should we +pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends +predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take +so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson +from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was +one of those who prophesied that Cato would never succeed on the +stage, and advised Addison to print out without risking a +representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good +sense and generosity to give their advisers credit for the best +intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs. + + (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)] + +[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.] + +[Note 39: During that interval the business of a servant of the +Company was simply to wring out of the natives a hundred or two +hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return +home before his constitution had suffered from the heat, to marry a +peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls +in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood +to the English rulers of his country in the same relation in which +Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles +Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely +magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and +his name was used in public instruments. But in the government of the +country, he had less real share than the youngest writer or cadet in +the Company's service.... Of his moral character it is difficult to +give a notion to those who are acquainted with human nature only as it +appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what +the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos, +that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the +Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour +bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements +languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder +and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities +to which his constitution and his situation are equally unfavourable. +His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to +helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and +its tact move the children of sterner climates to admiration non +unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence +of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian +of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns +are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to +the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman, +deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate +tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are +the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower +Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of +the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal +practitioners, no class of human beings can bear a comparison with +them.] + +[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby +man is able to live in the past and in the future, in the distant and +in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most +Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real +people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and +cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the +Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched +roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the +imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and +gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden, +with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side, +the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the +turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the +elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the +prince, and the close litter of the noble lady, all those things were +to him as the objects amidst which his own life had been placed, as +the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James +street. All India was present to the eye of his mind, from the hall +where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the +wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming +like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle +where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away +the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at +Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of +Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to +him the same thing as oppression in the streets of London.] + +[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has +completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and +political questions, his failure has been complete and ignominious. On +such occasions his writings are rescued from utter contempt and +derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we +confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he +writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed +when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed. +He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a +single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly +and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop +Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small +poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the +renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man +might talk folly like this by his own fireside; but that any human +being, after having made such a joke, should write it down, and copy +it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets, +and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our +species. + + (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)] + +[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have +inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to +Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical +temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the +cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness +and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral, +continuing that incomparable diary, which we never see without +forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect, +minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from +his nose, watching the direction of the salt, and listening for the +note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance +which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot. + + (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)] + +[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment +similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he +landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New +Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of +turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a +gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the +prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book +contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the +merits of the stupendous mass of paper which lies before us better +than by saying that it consists of about two thousand closely printed +quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure, +and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before +the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum. +But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we +cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so +large a portion of so short an existence. + + (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)] + +[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so +full of temptation as this, any gentleman whose life would have been +virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made +vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of +such a state of society as that in which we live, is yet afraid of +exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses, +acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him +have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the +gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take +cold. + + (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)] + +[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an +experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were +in medicine, who thought it much more honourable to fail according to +rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much +ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as +those which Peterborough employed. This great commander conducted the +campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of +Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops +according to the methods prescribed by the best writers, and in a few +hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all +his baggage and all his artillery.] + +[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some +mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain +seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured +her during the period of her disguise were for ever excluded from +participation in the blessings which she bestowed. But to those who, +in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she +afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which +was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes, +filled their houses with wealth, made them happy in love and +victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the +form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But +woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are +those who, having dared to receive her in her degraded and frightful +shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty +and her glory! (T. I, p. 40.)] + +[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has +spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten. +The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined +edifices have been repaired. The lava has covered with a rich +incrustation the fields which it once devastated, and, after having +turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned +the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second +great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all +around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some +directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet +experience surely entitles us to believe that this explosion, like +that which preceded it, will fertilise the soil which it has +devastated. Already, in those parts which have suffered most severely, +rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the +waste. The more we read of the history of past ages, the more we +observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts +filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the +human race. (T. II, p. 92.)] + +[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the +Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye, +more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to +grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster; +but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a +highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various +kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the +present and to the past were collected on one spot and in one hour. +All the talents and all the accomplishments which are developed by +liberty and civilisation were now displayed with every advantage that +could be derived both from cooperation and from contrast. Every step +in the proceedings carried the mind either backward, through many +centuries, to the days when the foundations of our constitution were +laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives +living under strange stars, worshipping strange gods and writing +strange characters from right to left. The high Court of Parliament +was to sit, according to forms handed down from the days of the +Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the +lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely +house of Oude. + +The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William +Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the +inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just +sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where +the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a +victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles +had confronted the high court of justice with the placid courage which +has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was +wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept +clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled +by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their +vestments of state attended to give advice on points of law. Near a +hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the +Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of +assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George +Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence +of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The +long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the +realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the +king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine +person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet. +The long galleries were crowded by an audience such as has rarely +excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered +together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous +empire, grace and female loveliness, wit and learning, the +representation of every science and of every art. There were seated +round the queen the fair-haired young daughters of the house of +Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths +gazed with admiration on a spectacle which no other country in the +world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty +looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the +stage. There the historian of the Roman empire thought of the days +when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when, +before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus +thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by +side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The +spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to +us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the +sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend +his labours in that dark and profound mine from which he had extracted +a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the +earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation, +but still precious, massive, and splendid. There appeared the +voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret +plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a +beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by +love and music, art has rescued from the common decay. There were the +members of that brilliant society which quoted, criticised, and +exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague. +And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox +himself, had carried the Westminster election against palace and +treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.] + + +§ 2. + +Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi +l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son +style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la +sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution +anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet +événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux +d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette oeuvre une +méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le +succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente +mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette +histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre +d'esprit. + +Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend +les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté +l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des +gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des moeurs; +Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la +tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des +siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues +du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de +faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du +gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles, +de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du +goût littéraire, de peindre les moeurs des générations successives, et +de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits, +les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai +volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de +l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du +dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].» +Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les +portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham, +de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux +décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails +d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé +d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes +affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le +musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs, +les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une +dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille; +d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de +devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse, +demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau +de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés +faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les +femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable +champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes +athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries +regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou +brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de +sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les +huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se +réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un +instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public, +l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour +cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration +qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques, +pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de +défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique +les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les +montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de +sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste, +artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette +diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et +présente aux yeux, au coeur, à l'esprit, à toutes les facultés de +l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays. + +D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent +ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements +politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des +considérations générales sur les changements de la société et du +gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et +que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a +point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble. +Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout. +Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures, +rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans +son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif +sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par +elles les événements épars se rassemblent en un événement unique; +elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui +les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité +qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en +Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une +peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour +le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture, +plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont +été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands +demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval, +on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en +portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de +tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large +district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du +lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On +part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les +solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour +trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À +Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura +un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs +couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour +leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages +qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de +pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les +grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la +chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et +demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le +carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent +pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une +paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou +soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui +empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines +il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le +sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou +quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte? +Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que +pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À +quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces +bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront +les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés +français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et +d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre +leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses +anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des +cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des +moeurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns +causent les autres, et la description explique le récit. + +Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir +beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour +comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une +disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour +cause toute une situation et tout un caractère, il faut que +j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la +situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au +nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce +que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien +qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il +raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute +tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa +conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque +instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi +aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a +énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su +l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le +tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait +la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés, +plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause; +il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les +variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des +particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de +leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur +langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière, +courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être +chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est +légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat +incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède +chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des +réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes +les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à +chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il +ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il +n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme +M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il +accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si +serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit +à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre +un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts; +le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose +et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe +ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais +tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur +comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit +dans son oeuvre l'unité et la complexité de la vie. + +Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est +populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que +Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et +qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il +vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous +aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant, +vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la +rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je +l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si +soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai +si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de +vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être +éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il +préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda +aux dissidents l'exercice de leur culte. + + De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement, + l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en + lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la + législation anglaise. La science de la politique, à quelques + égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le + mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force, + appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de + poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa + démonstration part de cette supposition que la machine est telle + que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien, + qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres + réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la + proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne + tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son + appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt + en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait + bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés + d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme + des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de + Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme + d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité, + il est très-important que les législateurs et les administrateurs + soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il + est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque + sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une + embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de + l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut + bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses + qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui + qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé + par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace + dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait + législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure + théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme + de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances + particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières + années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui + l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément + pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des + douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu + juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri + dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise, + l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois + prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point + s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité; + n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une + anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise + se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser + du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le + cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui, + depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement + guidé les délibérations de nos deux cent cinquante + parlements[51]. + +L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de +preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous +répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient +l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la +démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous +arrêter, il poursuit: + + L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande + loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la + législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les + dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre + était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un + chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas + l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides. + Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un + principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la + simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat + civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de + Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule + des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les + Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à + être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est + point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée + de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une + déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice + de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un + ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la + déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou + sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe + est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir + solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane + touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement + l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire + aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet. + + Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper + toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois + de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous + les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si + nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui + l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de + contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en + philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée + par toute la science des plus grands maîtres de philosophie + politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient + gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la + vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le + reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils + ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de + préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote + de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule + émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les + classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie, + ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant + quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de coeurs, + qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les + prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait + chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans + honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations, + et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan, + parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des + panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des + théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la + jugeront complète[52]. + +Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces +antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases +symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer +l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le +talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans +l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de +moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès. +Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où +son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une +fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le +monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la +nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel +autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir. +À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et +l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance; +et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers. + +Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette +histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans _la +Revue d'Édimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le +premier mérite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire +lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour +rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La +solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres +substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne +de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos +pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave +qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois +ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une +revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à +table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de +conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice, +et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées +dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention, +bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres, +l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un +directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu. +«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un +régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a +faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers +de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de +lire son histoire.--Il raconte la réception de Schomberg par la +Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que +Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances +avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à +Wellington?--Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place +que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui +était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les +assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter +son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements +qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou +construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries +nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de +souscrire à son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur +un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il +commence par dire que William Mountford était «le plus agréable +comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du +temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par +quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus +équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le +plus débauché» de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes +qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires +un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières. +La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations +psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des +jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne +composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent +l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de +Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un +volume de Macaulay. + +Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les +moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite. +Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en +voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et +d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de +Londres. + + Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage + méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois + petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il + gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le + voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques + bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le + défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En + langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet, + elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les + défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la + Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant + la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours + rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans + le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et + accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre + et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc + menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent + distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets. + Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course + furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en + vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine + enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les + aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille + après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct + d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu + par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant + de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les + fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée. + Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne + peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de + violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par + l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55]. + +La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif. +L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que +les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays. + +Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse, +s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de +fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il +n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé; +il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité, +persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes +terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages, +fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité +nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples +historiques, et toutes sortes de leçons morales. + + Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour + leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme + politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour + s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation + directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité + privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu + elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en + violant quelque règle morale importante, rendre un grand service + à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les + objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les + spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses + intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un + petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier + entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de + la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des + actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à + croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la + chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à + massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard + Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en + l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule + des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56] + +Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les +sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque +instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans +nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos +histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à +descendre de la chaire et du journal. + +Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques +V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner +des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion +très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est +pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici +comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un +jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de +l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun +d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, +quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié +sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de +Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour +juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il +est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour +intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient +enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent +l'attention et mettent la scène sous les yeux. + + La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la + population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné + par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers, + et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant + Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne + demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement + et logées sous les toits de chaume de la petite communauté. + Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison + d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de + huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis + plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des + principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y + trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le + sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On + mangea des boeufs qui probablement avaient été engraissés dans + des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en + hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient + rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent + familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian, + qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme + sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec + plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps + avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient + gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de + cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du + monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui + probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des + hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce + du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans + leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait + avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les + Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le + signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses + observations à Hamilton[57].... + + La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon + de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du + chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et + quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On + entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je + n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais + content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans + leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une + autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de + nos officiers.»--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après + minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes + étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état + pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces + préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des + gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons + pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous + que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis + à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se + calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].» + +Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses +hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes +furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à +genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les +enfants, périrent de froid et de faim dans la neige. + +Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des +soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et +la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a +choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins +et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, +avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition +des criminels. + +Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises +porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle, +suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la +diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits +obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus +compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et +la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient +toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme +M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. +La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays; +mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et +qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît +suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas +véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur +l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de +raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent +l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand +il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il +insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni +grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire +étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand +talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une +connaissance précise des faits précis et petits qui attachent +l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un +récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop +acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses +adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et +qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui +répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais +il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de +convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être +populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de +raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du +siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette +énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de +morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en +philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce +sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué, +annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il +ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté, +l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide, +hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en +plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet; +ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture +journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son +éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la +charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques; +c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et +sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde +de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa +race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère +alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas, +ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux +peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux +voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il +aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une +seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple, +sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais. + +[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.] + +[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have +undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the +rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of +debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the +history of the people as well as the history of the government, to +trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise +of religious sects and the changes of literary taste, to portray the +manners of successive generations, and not to pass by with neglect +even the revolutions which have taken place in dress, furniture, +repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach +of having descended below the dignity of history, if I can succeed in +placing before the English of the nineteenth century a true picture of +the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. Éd. +Tauchnitz.)] + +[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by +Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly +illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English +legislation. The science of Politics bears in one respect a close +analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily +demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever +or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain +weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the +machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who +has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of +real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition +which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance +for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams, +wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his +geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those +painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram +of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the +mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman. +It is indeed most important that legislators and administrators should +be versed in the philosophy of government, as it is most important +that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to +hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the +philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to +build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and +Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by +considerations to which no allusion can be found in the writings of +Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper +between the mere man of theory, who can see nothing but general +principles, and the mere man of business, who can see nothing but +particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element +has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during +the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe +and America have owed scores of abortive constitutions, scores of +constitutions have lived just long enough to make a miserable noise, +and have then gone off in convulsions. But in the English legislature +the practical element has always predominated, and not seldom unduly +predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and +much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is +an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt; +never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never +to lay down any proposition of wider extent than the particular case +for which it is necessary to provide; these are the rules which have, +from the age of John to the age of Victoria, generally guided the +deliberations of our two hundred and fifty Parliaments. + + (_History of England_, t. IV, p. 84.)] + +[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a +great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation, +but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties +into which the nation was divided at the time of the Revolution, that +act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions. +It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will +not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound +principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be +punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act +not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single +one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or +the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule. +Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is +given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker, +by making a declaration of faith in general terms, obtains the full +benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An +Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration +required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the +articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to +punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent +to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether +rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making +any declaration whatever on the subject. + +These are some of the obvious faults which must strike every person +who examines the Toleration Act by that standard of just reason which +is the same in all countries and in all ages. But these very faults +may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the +passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was +framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer +in political philosophy can detect, did what a law framed by the +utmost skill of the greatest masters of political philosophy might +have failed to do. That the provisions which have been recapitulated +are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with +the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that +can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of +evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end, +at once and for ever, without one division in either house of +Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible +murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a +persecution which had raged during four generations, which had broken +innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate, +which had filled the prisons with men of whom the world was not +worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and +God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation, +to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and +the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to +some shallow speculators, will probably be thought complete by +statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)] + +[Note 53: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.] + +[Note 54: Allusion à un livre populaire, _the Pilgrim's progress_, +par Bunyan.] + +[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far +from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply +indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from +Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets +inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not +supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the +little cluster of villages was some copsewood and some pasture land: +but a little further up the defile no sign of population or of +fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies +the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and +melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow +of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of +the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright, +and when there is no cloud in the sky, the impression made by the +landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues +from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of +naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may +often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides +of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents. +Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut, +for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the +bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the +only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from +some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation, +which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or +gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the +science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable +from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the +wilderness itself was valued on account of the shelter which it +afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)] + +[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for +their country, for their favourite schemes of political and social +reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a +temptation directly addressed to our private cupidity or to our +private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue +itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in +his power, by violating some general rule of morality, to confer an +important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He +silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart +against the most touching spectacles of misery, by repeating to +himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that +he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he +comes altogether to forget the turpitude of the means in the +excellence of the end, and at length perpetrates without one internal +twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to +believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom, +have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful +and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom +have blown a large assembly of people into the air, or that +Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he +murdered from philanthropy. + + (_Ibid._, p. 12.)] + +[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some +anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of +the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the +strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay +answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but +quarters. They were kindly received, and were lodged under the +thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his +men were taken into the house of a tacksman who was named, from the +cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen. +Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief. +Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the +small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a +serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was +no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor +was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the +Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the +soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian, +who had before felt many misgivings as to the relation in which he +stood to the government, seems to have been pleased with the visit. +The officers passed much of their time with him and his family. The +long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of +some packs of cards which had found their way to that remote corner of +the world, and of some French brandy which was probably part of +James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to +be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day +he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he +observed with minute attention all the avenues by which, when the +signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt +to escape to the hills; and he reported the result of his observations +to Hamilton.] + +[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow +progress, and were long after their time. While they were contending +with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with +those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant +Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the +morrow. + +Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended +crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were +evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries. +Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this +job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds. +But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered +another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer +for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he +went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and +seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed, +asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly +assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the +country. We are getting ready to march against them. You are quite +safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have +given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions +were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.] + + + + +CHAPITRE IV. + +La philosophie et l'histoire. Carlyle. + + +§ 1. + +SON STYLE ET SON ESPRIT. + + Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. + + I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son + imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses + bouffonneries. + + II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est + germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies + et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- Extrême tension + de son esprit et de ses nerfs. + + III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le + sentiment du réel et le sentiment du sublime. + + IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche des + sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa + sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- _Past + and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme + historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment + il figure le monde d'après son propre esprit. + + V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la + pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux façons + principales de le reproduire, et deux sortes principales + d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. -- + Inconvénients du second procédé. -- Comment il est obscur, + hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse à l'affectation + et à l'exagération. -- Duretés et outrecuidance qu'il provoque. + -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de + reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable à l'invention + originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait. + + +§ 2. + +SON RÔLE. + + Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. -- + Études allemandes de Carlyle. + + I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment + elles agissent et finissent. -- Le génie artistique de la + Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. -- Le génie + philosophique de l'âge moderne. -- Analogie probable des trois + périodes. + + II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. -- + Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la + linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse, + la théologie et la métaphysique. -- Comment le penchant + métaphysique a transformé la poésie. + + III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des parties + solidaires et complémentaires. -- Nouvelle conception de la + nature et de l'homme. + + IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite et + l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des spéculations + allemandes. + + V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens: + L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. -- Les puritains + et les jansénistes au dix-septième siècle. -- La France au + dix-huitième siècle. -- Par quels chemins ces idées peuvent + entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique. + + VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. -- + L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionnée et + poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. + + +§ 3. + +SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. + + Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble + aux puritains. -- _Sartor resartus._ + + I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractère + divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. + + II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées + positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment + chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en + puritanisme anglais. + + III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir. + -- Conception de Dieu. + + IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme véritable et + le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et + portée de la doctrine. + + V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. -- + Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe d'écrivains + il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement sur Voltaire. + + VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux + préjugés de siècle et de rôle. -- Le goût n'a qu'une autorité + relative. + + +§ 4. + +SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. + + I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des + révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. + + II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. -- + En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. -- + Portée de sa conception. + + III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments + héroïques. -- Que les véritables historiens sont des artistes et + des psychologues. + + IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que + de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et sa + valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les puritains. + -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. -- + Carlyle l'admire sans restriction. + + V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de son + jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est + injuste. + + VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût du + bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres prévisions + pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- Contre + l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. + + VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. -- + Comparaison de Carlyle et de Macaulay. + + +Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante +ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord +Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en +vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme +il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle, +critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit +avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son +jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal +extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré +dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette +bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité +minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un +second. + + +§ 1. + +SON STYLE ET SON ESPRIT. + + +I + +On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le +ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à +contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui +les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de +l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les +habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits +d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des +contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi +douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se +boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer +une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent +être les plus clairs, l'_Histoire de la Révolution française_, par +exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux +réalisés--Viatique--_Astræa redux_--Pétitions en +hiéroglyphes--Outres--Mercure de Brézé--Broglie le dieu de la guerre.» +On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et +les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors +qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà +comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de +castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications +de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez +par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées +d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la +religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à +l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne +un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On +voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; +chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse +arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent +d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les +splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il +d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière +parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous +montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux +monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes, +les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans +ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel +éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un oeil humain puisse +maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures +exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, +ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là +courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur +la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des +flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les +ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain +météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore, +suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore +une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une +lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de +chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.» + +Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, +reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son +_Histoire de la Révolution française_, ressemble à un délire. Carlyle +est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les +orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes +furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne +jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement; +vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures +contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des +hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes +malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la +prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la +tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général. + +Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous +remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à +l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour +Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations +finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un +oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise +dans le mysticisme comme dans la brutalité. + +«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap +Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre +et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation +lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil, +bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant +sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa +lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui +vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de +tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être +vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément +endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le +palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du +porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois +qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une +émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans +le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé +avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre +pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le +morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux +sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec +un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les +religions ont fait pour les percer. «Au coeur des plus lointaines +montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment +tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente +d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à +aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de +cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti +dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des +choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là +était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une +église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des +immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un +homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage +était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il +connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions +noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a +peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes +radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit +orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux +imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements +et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement +dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez +repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la +politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été +dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, +que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à +chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus +intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. +Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une +cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont +capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, +et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au +besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par +une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des +polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie +de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane +plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à +travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à +une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, +présente son _autre_ extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée +dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, +sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui +peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend +l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle +est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière +pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui +ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, _à posteriori_, sinon +autrement[69].» + +C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans +quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des +prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se +tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il +bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées; +il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il +accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les +abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot, +les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il +n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques +de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, +s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, +au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il +combat. + +[Note 59: _Logick-choppers._] + +[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une +calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une +adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.] + +[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman +one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and +subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild +dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven +visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul +exhalations grown continual, have, except on the highest mountain +tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and +colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the +leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then +mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric +lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering, +hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon +or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_ +mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of +Sterling_, p. 55).] + +[Note 62: _Sartor resartus._] + +[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in +the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite +cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar +Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and +lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of +crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror +of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the +abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also +is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him +lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and +before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof +our sun is but a porch-lamp?"] + +[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.] + +[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little +kirk; the dead all slumbering round it, under their white +memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o +reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk +hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of +darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's +soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he +stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of +eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless +universe had become for him a firm city and dwelling which he knew. + + (_History of the French Revolution_, chap. II.)] + +[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.] + +[Note 67: _Latter day Pamphlets._] + +[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.] + +[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world +defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth," +as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy +ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its +_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the +readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other +"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue +has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich +intent on gross terrene provender, and sticking its head into +fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_ +manner, if not otherwise. + + (_Cromwell's Letters_, fin.)] + + +II + +Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car +la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut +amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit +comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une +autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et +trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des +contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique +qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus +grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de +bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y +livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle +aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un autre +trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il +ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni +approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses +idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être +raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et +portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien +souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style +propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il +fait allusion à un mot de Goethe, de Shakspeare, à une anecdote qui en +ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il +crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne +s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination, +avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre +esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes +les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y +atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une +jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence +saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée +sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un +instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout +rentre dans la solennité habituelle.--Ajoutez enfin les éclats +d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, +dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un +paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. +Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, +imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion +personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct +physique, si différent des races latines et classiques, races +d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on +ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le +spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la +volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus +voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange +et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle +lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la +Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui +est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des +culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, +d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le +drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté +maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social, +je veux dire une _bourse_?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, +qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi +mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de +chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses +semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers +avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de +siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, +cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies +féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de +fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le +plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de +Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre +bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un +habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant +dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif +et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la +conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui +sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va +employer sa vie et occuper tout son coeur. + +Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? +Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux +sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une, +celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première +est composée de personnes ayant fait voeu de pauvreté et d'obéissance, +et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car +ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein, +ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et +manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. +D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, +souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent +de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que +l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou +mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des +harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis +des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un +sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de +subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec +le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé +whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large +consommation[73].--«L'autre secte, celle des dandies, affecte une +grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume +particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant +pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se +préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs +articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent +être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous +certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle +licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à +adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»--«Une certaine +nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une +ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont +Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril, +finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le +ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une +modification appropriée à notre temps de la superstition primitive, +appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences. +«J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques +immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue +sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des +porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la +positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure +l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre, +également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi +puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements +et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu +jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique, +c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus +neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées, +l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et +enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le +frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il +s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère +gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, +et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et +s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à +la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du +naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, +une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage +des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la +bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, +et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, +eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de +puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, +d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, +qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste +subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau +presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions +habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous +voici[78]: + +«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre +pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, +ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion, +coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de +leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser +un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions +en gros seraient celles qui suivent: + +«1º L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une +immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres +variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut +atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières +étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons. + +«2º Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le +bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures. + +«3º La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement +l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité +des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. +Grun! + +«4º Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour +regarder quelle sorte de temps va venir. + +«5º Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher. + +«6º Définissez le devoir complet des cochons.--La mission de la +cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les +temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut +atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre. +Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers +ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, +l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas +d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].» + +Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les +autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe +l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, +l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, +jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note +dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait +son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses +disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais +intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution +physique de la race: _His blood is up._ En effet, le tempérament +flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a +tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par +des ravages et ne se contente que par des excès. + +[Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...: +the poor wood-ox so bemired in the forests. + + (_Life of Stirling_, p. 147.)] + +[Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An +omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what +is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious +ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of +senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to +his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and +fashions for himself a universe with azure starry spaces and long +thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid +sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably +overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."] + +[Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history +is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram, +Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over +by most historians, and treated with some degree of ridicule by +others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.] + +[Note 73: Something monastic there appears to be in their +constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty +and obedience: which vows, especially the former, it is said, they +observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are +pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not, +irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the +third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I +find no ground to conjecture. + +Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand +principle of wearing a peculiar costume. + +Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular +wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which +their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened +together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to +which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of +straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial +and often wear it by way of sandals. + +One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig +and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in +private oratories, meditate and manipulate the substances derived from +her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with +comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they +live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where +they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other +opaque substances, till the fit obscurity is restored. + +In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves +are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use +salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed, +with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling, +such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the +root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious +solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and +largely consumed.] + +[Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic +shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle, +and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that +superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment, +and looking intensely for a length of time into their own navels, came +to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled. +To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new +modification, adapted to the new time, of that primeval superstition, +_self-worship_. + +They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a +particular costume (whereof some notices were given in the earlier +part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular +speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French); +and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and +keep themselves unspotted from the world. + +They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did, +stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of +uncertain etymology. They worship principally by night; and have their +highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for +life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or +perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly +secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call +_fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some +are canonical and others not.... + +1º Coats should have nothing of the triangle about them; at the same +time, wrinkles behind should be carefully avoided. + +2º The collar is a very important point: it should be low behind, and +slightly rolled. + +3º No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt +the posterial luxuriance of a Hottentot. + +4º There is safety in a swallow-tail. + +5º The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than +in his rings. + +6º It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear +white waistcoats. + +7º The trowsers must be exceedingly tight across the hips. + +All which proposition I, for the present, content myself with modestly +but peremptorily and irrevocably denying.] + +[Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled +electric machines (turned by the «machinery of society») with +batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the +positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the +positive electricity of the nation (namely the money thereof); the +other is equally busy with the negative (that is to say the hunger), +which is equally potent. Hitherto you see only partial transient +sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in +an electric state; till your whole vital electricity, no longer +healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and +negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two +world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two +together, and then....] + +[Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial +central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary +method, composed productiveness, all built above it, vivified and +rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance +unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of +injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the +inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the +centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man +awaken it.] + +[Note 77: Berserkir.] + +[Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.] + +[Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of +sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and +could, after survey and reflection, set down for us their notion of +the Universe, and of their interests and duties there, might it not +well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and +give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all +creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may +"legislate" for them with better insight. "How can you govern a +thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you +already chance to know its vote,--and even something more, namely, +what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and, +still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of +the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in +a rough form, are somewhat as follows: + +1º The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable +swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts +and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the +latter in immensely greater quantities for most pigs. + +2º Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good, +attainability of ditto. + +3º What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also +state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to +pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect +fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not +outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see. + +4º "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal +pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the +quantity of unattainable and increase that of attainable. All +knowledge and device and effort ought to be directed thither and +thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one +aim. It is the whole duty of pigs. + +5º Pig poetry ought to consist of universal recognition of the +excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs +whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph! + +6º The pig knows the weather; he ought to look out what kind of +weather it will be. + +7º "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher? + +8º "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have +discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called +justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called +indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes +out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary, +amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of +blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general +stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of +the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that +so quarrelling be avoided. + +9º "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough, +not any portion of my share. + +10º "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand +difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can +settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the +whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to +the hulks.] + + +III + +Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si +abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre +et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en +hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de +ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses +ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les +puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres +et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées, +dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre coeur. Deux +barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment +du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui +fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre +lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être +malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien. + + +IV + +Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel +degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce +sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, +comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite +les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les +cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les +circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle +précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant +nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau +intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de +sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur +ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points +lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le +reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions +d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir +à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes +des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec +quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le +témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, +pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation +des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un +détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix +aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il +entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression +qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot +barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le +roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout +treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a +été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité, +l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement +infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction +quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative, +quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire +d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette +Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de +songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de +Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre +verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil +luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes +humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés +étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par +jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par +nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs +menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais +un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été +bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines, +blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches, +étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y +a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues +de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la +chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette +autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une +_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais +comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils +agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous +cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout +historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les +parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que +des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le +sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait +important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant +tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il +faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du +coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées, +et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit +Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son +intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon +particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a +senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas +froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume +grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de +son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les +choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles +que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même +instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa +philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois, +écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le +caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute +situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui +sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme +découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on +le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et +le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par +ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et +transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi +absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la +tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé, +qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il +n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe, +il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition +paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout +l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il +comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais, +mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est +presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité +d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas +faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de +croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en +fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour +l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il +n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses +germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active +pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les +additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et +l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation +parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi, +il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher, +il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si +âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images +extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en +dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision. + +Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par +cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous +cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en +hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le +monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar; +l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions +intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de +différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre +comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui +craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des +ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles. +Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les +puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout +portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve +poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes +faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements +si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des +apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est +miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin, +ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être +de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui +a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres +enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» +qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le +redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement +du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi +encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour +être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. +C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle +notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est +toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme, +l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est +l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit. +Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et +s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans +l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son +récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un +instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois +commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la +conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but +ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui +l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne +sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple +d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que +ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront +éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce +monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y +devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et +façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les +émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit. +Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut +et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées +affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de +l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: +et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une +tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source +véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré +passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe +sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses +livres sont des prédications. + +[Note 80: _Past and present._] + +[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we +say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to +a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction +whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc., +except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is +it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no +chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms, +Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid +place, that grew corn and several other things. The sun shone on it; +the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and +worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day +by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned +home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are +not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a +most real and serious purpose they were built for. Yes, another world +it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh +chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their +architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small +item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange +item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as +a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically +went upon? (_Past and Present_, p. 65.)] + +[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every +place, in every situation, that he comes back to reality; that he +stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)] + +[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder; +thy very blankets and breeches are miracles.... + +The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and +terror lies in the being of every man and of every thing: the presence +of God who made every man and thing.] + +[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific +nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead +thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But +the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his +sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike +thing, towards which the best attitude for us, after never so much +science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if +not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)] + +[Note 85: Wonder.] + + +V + +Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de +plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne +sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et +d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer +ou atteindre la beauté et la vérité. + +Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier +et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et +séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal, +sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des +parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou +moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en +sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, +est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de +reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est +capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands +ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des +groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est +complet ou partiel. + +Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer +toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs +ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le +tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les +classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point +finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et +extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne +sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit +et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui +répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit +doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la +sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le +groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée +hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des +choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la +vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la +nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons. + +Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. +Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des +tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les +vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles +classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les +prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles +romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, +d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés; +ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils +divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments +préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes +droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent +par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de +conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte +et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple +analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses; +parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus +achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé +violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un +saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils +sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par +divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus +expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le +décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils +ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils +ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont +révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple +de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais. + +Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une +vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en +parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais +celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont +rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais +celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui +embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui +fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la +nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la +nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas, +n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients +n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la +barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien +avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens +sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit +pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre +part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du +premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de +tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre: +les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui +l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces +divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent +dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les +chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire +le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre +infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable, +puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain, +prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la +prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas +d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne +soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes. +Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette +épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On +ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les +bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un +jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais +comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre +d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur +triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront +Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses +théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme +un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre +humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. +Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque; +il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les +échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne +sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle +des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré +parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance +résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier +à tue-tête, comme un plébéien mal appris. + +Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai: +les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les +seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent +pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons +appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec +elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop +nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par +lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela +signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui +constituent sa nature et produisent son développement; que pour le +connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses +puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant +intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous +ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la +nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; +Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a +point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité +des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit +plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous +délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les +barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle, +étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la +philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon +les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme +et de l'univers. + +[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of +common school logic, where the truths all stand in a row, each holding +by the skirts of the other; but at best that of practical reason, +proceeding by large intuition over whole systematic groups and +kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that +of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a +mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.] + +[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must +first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)] + +[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding +is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is +thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.] + + +§ 2. + +SON RÔLE. + +C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a +étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met +cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a +composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles +critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand. +Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont +introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite +oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant +travaille aujourd'hui. + + +I + +De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge +historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle +peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui +sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se +propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce +qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la +végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec +quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le +passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale, +qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et +qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, +infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et +trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y +opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils +y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement +continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a +donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la +science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit +prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la +Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté +en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction +universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France +et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements +des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la +Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec +Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit +la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du +dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de +Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe +et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier +siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une +métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une +linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce +moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus +original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée +et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout +refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre +que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se +rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence +contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il +se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il +est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre +dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, +sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une +destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque +précision notre place dans le fleuve infini des événements et des +choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des +courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme +d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il +nous conduit. + + +II + +En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées +générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré +que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette +force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est +proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve +des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée +maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les +divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les +oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde. +C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la +faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son +sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient +bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par +elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé +et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de +toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues +intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes. +Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et +des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était +qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le +sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à +la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle +des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une +linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une +exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement +neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu +s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé +tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie +elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont +construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des +théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont +rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont +fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté, +ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point +aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les +transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à +chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer; +ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à +reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers +l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres +vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques +qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu +de formules, les actions des personnages et la musique des vers. + +[Note 89: Goethe au premier rang.] + + +III + +De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait +naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées +depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du +_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes +les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte +que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles +manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité +intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent +rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement +cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme +que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les +rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur +intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le +monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en +eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans +leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, +composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à +lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis +le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son +harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. +Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et +les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés +entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce +qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les +littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines +comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en +allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le +reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à +volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits +des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont +servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de +toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en +sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments +intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les +considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne +a faits au genre humain. + + +IV + +Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues +d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que +notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans +un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent +que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée; +nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est +courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne +sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils +font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que +nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou +employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent +convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à +l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans +les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont +corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont +abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et +débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait +entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et +que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée +par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer +jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant +d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et +des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un +tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de +discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et +le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et +toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si +aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé +qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque +haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé +infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où +le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en +coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin +n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives; +il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette +intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre; +leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à +quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles +ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la +matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de +les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les +épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur +métal. + + +V + +Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre +foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule +les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au +dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et +la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont +repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les +Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées +libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion +et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne +peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes +conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en +partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées +abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de +Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque +aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas. +C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les +vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées +qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme, +appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de +son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une +nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels +et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le +roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture +parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la +nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une +continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus +délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et +modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce +que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au +delà du Rhin depuis soixante ans[90]. + +[Note 90: M. Renan.] + + +VI + +La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées +générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y +est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de +loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi. +L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes; +et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple, +les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et +une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont +supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les +enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs +gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style +a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé, +parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant +lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou +morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec +tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes +peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée, +colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées +et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont +appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande +pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait +double, et aussi son prix. + +Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées +allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise; +c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se +correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le +sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce +sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le +coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans +l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il +en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité +de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par +l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous +sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez; +votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est +une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes, +Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des +théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions +générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une +puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la +philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du +monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle +comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de +la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au +pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le +Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit +par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus +de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent +à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, +escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où +s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse +méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la +critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation +mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et +l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination +sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles +l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs +sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent +toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où +Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la +perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va +dire au lecteur ce qu'il a vu. + +[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.] + +[Note 92: Graphic.] + + +§ 3. + +SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. + +«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite, +ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie, +ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].» +Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des +émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce +sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les +exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains +arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui +comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme +extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du +plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au +delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un +instinct surnaturels. + +[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract +science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy +(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which +originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks +thereto, can attain its significance till the Character itself is +known and seen.] + + +I + +Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute +chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables +de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour +la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la +vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, +qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux +yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine +apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de +chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi +les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son +linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de +Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La +chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque +chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, +obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses +visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son +propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière +n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et +l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée +de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les +inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées +comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le +langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des +symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et +commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé +des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait +n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible +du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus +haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que +rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent +notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre +pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes +apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre +racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir, +mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps +ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de +tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour +toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous +nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme. +«Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses +passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système +d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous +piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux +criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien +nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts, +jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre +demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et +devienne le jour[99].» + +Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est +cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et +vivante?» Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne +l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux +arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de +notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons +point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais +son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber +à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont +notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile, +peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas +habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent +Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la +Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de +tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs +résultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a +point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent +bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement +entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites +quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en +former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la +pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un +monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?» +Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime +univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité +étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque +brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire +d'un Dieu présent.--Génération après génération, l'humanité prend la +forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec +une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement +de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre +évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements +et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files +grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi, +comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du +vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous +replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où +allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas; +seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de +Dieu à Dieu[104].» + +[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.] + +[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the +manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more? +The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way +conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the +higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess +of bright?" + +All visible things are emblems; what thou seest is not there on its +own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only +spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.] + +[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there +is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and +revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with +the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By +Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made +wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols, +recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast +Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a +Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to +Sense of the mystic god-given Force that is in him?] + +[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding +Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental +world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven +for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for +dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the +universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in +this Phantasm Existence, weave and paint themselves.] + +[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.] + +[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that +we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very +deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this +life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a +shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or +years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh. + +And again, do we not squeak and gibber (in our discordant, +screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and +feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance +of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our +still home; and dreamy night becomes awake and day?] + +[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious +rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.] + +[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.] + +[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually +wonder (and worship), were he president of innumerable Royal +Societies, and carried the whole _Mécanique céleste_ and _Hegel's +Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories +with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles +behind which there is no eye. Let those who have eyes look through +him, then he may be useful. + +Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world +by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of +what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or +believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so +recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is +everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe +is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he +shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt +protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he +kicks his foot through it?] + +[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it +is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man, +so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences, +and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out +through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee. +It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred +writing; of which even Prophets are happy that they can read here a +line and there a line. As for your Institutes, and Academies of +science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded, +inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous +combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put +together this and the other economic recipe, of high avail in +practice. That Nature is more than some boundless volume of such +recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of +which the whole secret will in this manner one day evolve itself. + +And what is that Science, which the scientific head alone, were it +screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a +basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a +heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for +which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ? +I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.] + +[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of +a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission +APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in +the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine +heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife, +in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his +earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished +Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of +Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in +long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus, +like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the +Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again +into the Inane. + +But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only +that it is through mystery to mystery, from God and to God.] + + +II + +Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de +Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des +idées allemandes. Il y a une règle fixe pour _transposer_, +c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un +positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un +poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer +tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à +l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les +sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui +a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on +déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer +cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez +d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière +dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation +sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la +connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la +connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà +commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe +lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force +un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel, +principe et substance des choses sensibles. Voilà un être +métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre +enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de +l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en +toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le +mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et +l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste +n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le +définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des +choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme +un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui, +une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment, +l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez, +comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les +angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale +devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être +mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se +trouve changée en puritanisme anglais. + + +III + +Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique. +Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais +encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais +surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de +son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu, +mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le +sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce +qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui +reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le +regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il +dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et +un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir +et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du +docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que +Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait +pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, +l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la +lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton +moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et +voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis +non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en +nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du +sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en +elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours +caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a +un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme, +renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur, +comprend la sainteté[106]. Cet obscur _au delà_ que les sens +n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination +figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le +sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère +intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui +existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le +trivial; son être est là, sa vie est un fragment du coeur immortel de +la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une +lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce +mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont +le seul nom est l'idéal. + +[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God, +sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his +Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we +call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm, +made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from +Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience! +Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel +that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in +spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish +word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly +mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue +from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!] + +[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our +true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion +man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are +the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on +Morality, but on cookery let us build our stronghold: there +brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to +the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided +for his Elect!] + +[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.] + +[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things, +in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most, +under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a +piece of the everlasting heart of nature itself. + + (_On Heroes_, p. 245.)] + + +IV + +Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette +disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en +lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme +est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon +symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon +français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on +l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le +ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les +théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un +administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le +dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est +«l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles, +gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par +des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a +pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et +la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la +connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux +regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme +l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous +faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_, +l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la +vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et +jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et +s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques +se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre +eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels +nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que +des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes +tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de +verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, +la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne +remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans +lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, +ou nos petits-fils[110].»--Une fois le christianisme réduit au +sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par +contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le +christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment +toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas +embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un +jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble +du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus +grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba +y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le +désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre +qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au coeur du sauvage +Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce coeur +sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion, +elle pouvait sembler un petit oeil, cette étoile Canope, qui le +regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur +intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à +leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est +respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien +hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie +pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, +sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin? +«Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa +confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines. +Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les +conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des +idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, +des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et +que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui +soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne +consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, +en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération +profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de +saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide +religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le +culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce +sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence, +le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de +garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière +intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou +moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y +a une différence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme +méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et +d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et +de n'être point l'autre[113].»--«Toute religion qui n'aboutit pas à +l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, +les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez +moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en +trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette +conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne +sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point +pratiques. Carlyle veut réduire le coeur de l'homme au sentiment anglais +du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect. +La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion +de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre +portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen +aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races, +l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu +pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de +l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme +harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur. + +[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple +thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins, +overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures. +Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling +fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp +perennially burning.] + +[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of +the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if +all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of +head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying +_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is +Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers +life and warm circulation to the whole. + +Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone +sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become +mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit +any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid +accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with +his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and +half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed +nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and +bless us, or our sons and grandsons.] + +[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._ + +Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness +(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever +witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish +man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his +wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling, +it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the +great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On +Heroes_, p. 14.)] + +[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.] + +[Note 113: The one end, essence and use of all religion past, +present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience +or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to +remind us better or worse of what we already know better or worse of +the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad; +to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the +other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All +religion issues in due practical Hero-worship." + + (_Past and Present_, p. 305.)] + +[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is +not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning +Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past +and Present_, p. 270.)] + + +V + +Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même +violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les +mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a +introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées +sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le +poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine +qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,» +comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous +reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que +l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et +durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son +oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une +peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la +critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur +Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns +et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est +devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre +de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à +son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il +présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il +ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour +un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de +Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» +une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs +mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté +Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. +Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de +chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment +profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel +qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, +si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves +pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle +est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans +arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la +frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous +n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique +objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la +destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts +n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et +avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime +les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés +et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent +la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de +parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que +Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme +littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur +classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, +enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne +regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude +bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une +indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble +mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux +écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est +le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, +les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la +beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a +point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces +belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable, +cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette +peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce +qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est +trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, +il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande +pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la +superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa +mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul +instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, +leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde, +sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, +pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non +pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec +une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour +lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les +soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre +insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre +l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de +saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable +et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un +but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de +réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La +force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais +petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait +usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il +avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras +robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être +détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en +emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un +jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce +quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que +j'essaye de tracer ici. + +[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.] + +[Note 116: _Life of Sterling._] + +[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.] + +[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to +last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his +six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the +mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling +the small me into nothingness, has never even for moments been +revealed to him; only this and that other atom of it, and the +differences and discrepancies of these two, has he looked into and +noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life +is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea +that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible +to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or +even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles. +It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with +suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome +debating-club dispute, spun through ten centuries, between the +_Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger +patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt +the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble +aim cannot be conceded to him without many limitations, and may +plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him +was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a +mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian +temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a +life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single +hour.] + + +VI + +Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans; +dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous +commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les +Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous +travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter +Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su +goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle +et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que +sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou +étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de +nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous +vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à +travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle +ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des +lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la +vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la +structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici +nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont +vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont +rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise +foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons +que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous +pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous +reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert +ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de +lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le +vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la +teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter, +construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour +nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis +polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste; +et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.» +En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent +toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est +d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au +moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est +particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes +et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une +loi. + +[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.] + + +§ 4. + +SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. + + +I. + +«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que +l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands +hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des +peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un +sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris +ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que +nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel +extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui +ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de +l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels +qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action, +révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est +un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles +pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit +et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du +monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du +Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il +prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son +siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision +originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante; +c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité +qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et +efficace[123]. «Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez +dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les +hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y +avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela +précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours +comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124]. +C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes +les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est +fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que +la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une +émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui +sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il +subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de +destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de +l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines +confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.» + +[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.] + +[Note 121: Universal history, the history of what man has +accomplished in this world, is at bottom the history of the great men +who have worked here. They were the leaders of men, these great ones; +the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever +the general mass of men contrived to do or to attain; all things that +we see standing accomplished in the world are properly the outer +material result, the practical realisation and embodiment of thoughts +that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole +world's history, it may be justly considered, were the history of +these. (_On Heroes_, p. 1.)] + +[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes +to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown +with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives +and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it +from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it +glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes. +He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)] + +[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.] + +[Note 124: The works of a man, bury them under what +guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish, +cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and +his life, is with very great exactness added to the Eternities, +remains for ever a new divine portion of the sum of things. + + (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)] + +[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui désigne le sentiment +de subordination, quand il est noble.] + + +II + +Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et +épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute +nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire +son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la +philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties +de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité +originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout +aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment +héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir +du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de +donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise +dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel. + +Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car, +selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est +compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception +originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment +héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là +Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de +ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si +dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout +indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars +qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les +événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il +a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui +rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres +de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles +qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux +fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de +la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan +avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été +les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de +Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de +l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints +Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un +harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs, +depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a +rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme, +qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou +de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le +remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient +d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps +on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car +chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.» +Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou +appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour +retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la +conception d'ensemble qui les unit. + +[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious +that they were specially brave, defying the wild Ocean with its +monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and +Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a +share in governing England at this hour. + +No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no +melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other, +from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled +Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a +symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished; +that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On +Heroes_, p. 184.)] + +[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.] + + +III + +De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment +héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit +s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des +révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en +lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie +humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que +l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des +déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations +et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par +une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une +âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se +dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de +l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les +hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le +premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un +sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler +une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues +anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout +part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les +formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez +l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les +explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une +révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce +sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa +source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement, +les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle +proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions +capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer +le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide +infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans +leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle. +Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme +d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la +conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme +pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse, +de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint +dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence +romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de +psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes +sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions +l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par +métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à +Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander +quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui +demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour +source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui +imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur +historien du puritanisme est un puritain. + + +IV + +Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de +lettres et de discours commentés et joints par un récit continu. +L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires +constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu +faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des +puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son +récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui +aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par +jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et +des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà +face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons +entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les +circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au +conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout +le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande +que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de +documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et +sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois +nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos +affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur +la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un +choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire +pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles +narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en +lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après +lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les +choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe +oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je +puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains, +sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà +qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le +prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces +puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules. +Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes; +nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand +sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite +justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur +moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la +révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a +entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout +l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un +enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés +à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle +sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils +ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations +mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en +horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se +pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue, +et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout +souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous +moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il +y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres +gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu +sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que +la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un +intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par +l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte +qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que +diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place +au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet +homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez +perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même +de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre +de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens +Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des +vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre +ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à +moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits +vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu +subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel +tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en +pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et +la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes +d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes +d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que +nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette +conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient +que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues +prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs +larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur +avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en +eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la +violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les +suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les +réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur +courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique +Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions +décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès +extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la +purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du +protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables +héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères +originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété +pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile, +l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la +corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par +l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté +du travail, par la revendication du droit, par la résistance à +l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du +vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils +fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent +le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs +excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur +intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la +théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le +passé ou le présent que d'après eux. + +[Note 128: _On Heroes_, p. 323.] + +[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment, +some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole +soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_ +itself into utterance at all, and preferred formless silence to any +utterance there possible.--What should we say of a man coming forward +to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery? +Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost +your only son, are mute, struck down, without even tears: an +importunate man importunately offers to celebrate funeral games for +him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)] + +[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God +my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)] + +[Note 131: T. I, p. 120.] + + +V + +C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française. +Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes +raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière +de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y +trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le +gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent +seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne +se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a +produit et conduit la révolution était simplement destructive, +proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent +tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a +rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à +Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi +opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue +étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse +du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà +les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on +renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par +l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans +abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie, +restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la +vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle +le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et +marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la +vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens +ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie +plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens +embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces +furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se +battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des +principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici +comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la +vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la +vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la +religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains +le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos +puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains +vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique, +sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant +que le vôtre ne servait qu'à vous. + +[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.] + +[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means +here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy +against corrupt worn-out authority. + +So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite +depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for +themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques! +To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly +an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be +to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell +beneath him, he has no God in the world. + +While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and +stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what +other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism +knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual +suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The +five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of +vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain. + +Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual +is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself +together for continual endeavour and endurance. + + (_French Revolution_, t. I, passim.)] + + +VI + +Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution +française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié +Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la +substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à +l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet +univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur, +la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de +correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables +de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut +trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il +n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient +et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour +nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du _plus grand +bonheur possible_, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa +coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge +astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à +formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la +partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui +menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui +qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses +racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers, +avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde +gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer +central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous +posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu. +L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui +empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les +meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises, +les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des +remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa +lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après[135].» +Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques. +Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux vérités +grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à demi, +par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions +morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons +perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au +centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de +notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes +expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de +jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou +dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste, +mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de +divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels, +des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous avons des +gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du +savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien +nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre +enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés +coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises +affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie +des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de +revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande +préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne +sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de +maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre +constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien, +il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement +est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour +arriver à faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de +conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie +irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir +vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre +arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage +vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances +de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim, +oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la +débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y +agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du +devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle +ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait +découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus +capables[138], jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu +de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré +son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi[139]. + +[Note 134: _Past and Present_, p. 185.] + +[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and +very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe +as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal +substance of things, and opened them only to the shews and shams of +things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great +unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great, +most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive +kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a +place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit +and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very +visible to the practical man. + +There is no longer any God for us! God's laws are become a +greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens +overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for +Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities +at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of +him; and now, after the due period,--begins to find the want of it! +This is verily the plague-spot; centre of the universal social +gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him +that will consider it, here is the stem with his roots and taproots, +with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under +which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the +focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of +diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there +is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt. +Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French +revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul +elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force +and desperateness next hour. + + _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._] + +[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other +thinking British man that said finale, the advent namely of actual +open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy, +long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that +the one method of staving off the fatal consummation, and steering +towards the continents of the future, lies not in the direction of +reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a +thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on. +To find a Parliament more and more the express image of the people, +could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give +him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_, +made in the image of God, who could a little achieve for the people, +if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would +at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far +different matter usually in this babbling world of ours. + +A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their +work what it may, there is one man here who by character, faculty, +position, is fittest of all to do it. + +He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was +chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the +Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.] + +[Note 137: 1842. Rapport officiel.] + +[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.] + +[Note 139: _Past and Present_, p. 323. «L'Europe demande une +aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à +exister.»] + + +VII + +Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie +enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont +fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui +présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La +société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine +n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps. +L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration; +les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les +Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de +l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit +positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas +stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans +danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini +par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété +chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé +l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de +l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie +voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la +bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la +stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des +intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont +les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut +de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de +chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs. +Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont +tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard, +Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de +génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri +pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette +philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante +et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient +volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux +prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide +esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et +que personne ne remplacera. + + + + +CHAPITRE V. + +La philosophie. Stuart Mill. + + I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science + positive. -- Absence des idées générales. + + II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la religion. + + III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse nouvelle. + -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- À + quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des + spéculations supérieures dans la civilisation humaine. + + +§ 1. + +EXPOSITION. + + I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la + psychologie et de la métaphysique. + + II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du + monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort de la + science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. + + III. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est + importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y a pas + de définitions des choses, mais des définitions des noms. + + IV. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- + Quelle est dans un raisonnement la partie probante. + + V. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- Les + axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe. + + VI. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son + antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la stabilité + des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par + quelles méthodes on découvre les lois. -- La méthode des + concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus, + la méthode des variations concomitantes. + + VII. Exemple et applications. -- Théorie de la rosée. + + VIII. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses procédés. + + IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de + déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi moderne de + la seconde. -- Sciences qui réclament la première. -- Sciences + qui réclament la seconde. -- Caractère positif de l'oeuvre de + Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. + + X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les + événements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature. + + +§ 2. + +DISCUSSION. + + I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- + Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle + faculté ouvre le monde des causes. + + II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits + et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de l'abstraction + dans la science. + + III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des abstraits + générateurs. + + IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement + est une loi abstraite. + + V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations + d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. + + VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des éliminations + ou abstractions. + + VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et + l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les + faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons + passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée de l'axiome + des causes. + + VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. -- + Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la part du + hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi + philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une + métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois + nations pensantes. -- Une matinée à Oxford. + + +I + +J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British +Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé, +parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, +homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le +soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de +petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y +assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines +d'enthousiasme, elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce +zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces +souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au +travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien +construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant +dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes +rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces +savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me +semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs +procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées +générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir, +sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville +universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons. + + +II + +Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que +les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous +n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême, +et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est +le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je +vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il +est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes +les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes +dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce +haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il +produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. +Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater +ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas +l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et +d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation +de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le +dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon +voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable; +sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et +l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans +vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention +obligée de la divine Providence; cette mention arrive mécaniquement, +comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un +discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse +ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au +parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces +pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement +celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie +plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et +la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres. +Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous +révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes +attachés de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la +constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux +parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux +questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de +laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des +coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le +mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact. + + +III + +--Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous +voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez +nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple. +L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de +l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a +disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_; +vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes +de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse +allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres +les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin et la +grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perte est petite. +Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de +Berlin.--Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous +d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son +petit écrit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre +Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi +fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de +l'État.--Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe. +Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un économiste qui va au delà +de sa science, et qui subordonne la production à l'homme au lieu de +subordonner l'homme à la production.--Soit, mais il n'y a pas là non +plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre +Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle école?--De la sienne. +Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hégélien?--Oh! pas du tout; +il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore +moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il +Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.--Alors +quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et +Newton.--Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?--Il a trop +d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et +expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en +restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que +son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à +pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude +d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le +retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à +argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un +légiste.--Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste, +parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de +la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande +conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une idée personnelle et complète +de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassemblé les opérations et +les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne +à toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut démêler ce +principe.--C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en +charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de +mal.--Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie +d'épines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des +gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux. +Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est +complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète +descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait +lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et +le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. +Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après +avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester. + + +§ 1. + +L'EXPÉRIENCE. + + +I + +--Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le +commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la +logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: +car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le +connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur, +affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes, +animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent +les classifications et les théories; il vous restera encore à +connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a +l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les +représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais +encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des +lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a +une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses +réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les +faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les +faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs +rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est +cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de +Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations de l'esprit en +elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la perception +extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la +valeur de ces opérations, la véracité de notre intelligence, la +certitude absolue de nos connaissances élémentaires; ceci est une +affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en exercice, et +l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend l'instrument tel +que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son exactitude. On +laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et la curiosité +de contrôler ses résultats. On part de ses opérations primitives; on +recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles +se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment +les unes les autres; comment, à force d'additions, de combinaisons et +de transformations, elles finissent par composer un système de vérités +liées et croissantes. On fait la théorie de la science comme d'autres +font la théorie de la végétation, de l'esprit, des nombres. Voilà +l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au même titre que les +autres sciences, sa matière réelle, son domaine distinct, son +importance visible, sa méthode propre et son avenir certain. + + +II + +Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne +sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait +que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un +autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une +autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce +que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous +connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est +la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y +a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a +un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos +idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et +diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une +fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des +corps complexes qu'il a formés. + +Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons +d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances, +c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune, +longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle +fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes +qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse +dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort +moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un +poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine +sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore +qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux +espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand +j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien +d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un +corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les +sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le +nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature +intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la +cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de +nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant +ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les +sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais +que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles, +complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme +Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être +imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de +sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et +les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les +impressions par lesquelles il se manifeste à nous. + +Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a +en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de +nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres +façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous +apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame +d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées, +émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit +que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur +la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou +esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des +tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos +impressions ou manières d'être forment tous les fils. + +Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les +substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là +que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de +blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que, +lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de +chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou +superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que +les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots +reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].» +Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles, +nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont; +que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en +mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils +produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue. +Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série +de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en +les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les +transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les +reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et +de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre +chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple: +Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_ +désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités +habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures +et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un +sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les +actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous +approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes +ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi +nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même +cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit +complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la +même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans +la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous +définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre +esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les +variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que +des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de +données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas +de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science: +partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un +à l'autre, ou de lier un fait à un fait. + +[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a +body consists of the notion of a number of sensations of our own, or +of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My +conception of the table at which I am writing is compounded of its +visible form and size, which are complex sensations of sight; its +tangible form and size, which are complex sensations of our organs of +touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of +touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight; +its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition, +which is another word for all the varieties of sensation which we +receive under various circumstances from the wood of which it is made; +and so forth. All or most of these various sensations frequently are, +and, as we learn by experience, always might be experienced +simultaneously, or in many different orders of succession, at our own +choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the +others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed +state of consciousness, which, in the language of the school of Locke +and Hartley, is termed a complex idea.] + +[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown +exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of +an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, +but of all our other feelings. As body is the mysterious something +which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels +and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave +in the case of matter, a particular statement of the sceptical system +by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series +of what are denominated its states, is called in question. But it is +necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking +principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with +our faculties must always remain entirely in the dark. All which we +are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of +consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations, +thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and +complicated.] + +[Note 142: "Feelings, states of consciousness."] + +[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being +itself affected in a certain way, or affecting other minds in a +certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but +the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is +devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the +ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a +frequently recurring part of the series of feelings, or states of +consciousness, which fill up the sentient existence of that mind. + +In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded +on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, +in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it +excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite +sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important +example of attributes ascribed on this ground, is the employment of +terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of +any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, +we mean that the contemplation of it excites the sentiment of +admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not +only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some +cases, under the semblance of a single attribute, two are really +predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a +state with which other minds are affected by thinking of it. As when +we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a +certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses +that this state of mind excites in us another mental state, called +approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the +following purport: Certain feelings form habitually a part of this +person's sentient existence; and the idea of those feelings of his +excites the sentiment of approbation in ourselves or others.] + +[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy +of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence +between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person +to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of +his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the +former are facts of internal consciousness, the latter, so far as +distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the +senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here +used, means a state of approving and admiring emotion, followed on +occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes +all this, together with our approval of the act of showing honour. All +these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or +followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy +of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena +connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and +whenever the inward feelings and outward facts implied in the word +generosity have place, then and there the existence and manifestation +of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by +another inward feeling, approval.] + + +III + +Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système; +pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à +ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue +qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à +tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de +leurs rapports. + +Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de +la _définition_ et la théorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les +logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que +respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en +temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les +mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse +et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort. + + +IV + +Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la +définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il +n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et +capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science +humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer +leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter +une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les +êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent. +Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air +d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers. + +Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une +figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans +doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se +manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de +qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les +oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, +seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni +être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent +définitions les propositions qui la désignent, et décident que le +meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions. + +Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien; +elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146]. +Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal +raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois +lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot +abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution +développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même +fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un +fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas +instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon +esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais +pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui +concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui +concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les +propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les +propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je +n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par +la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme +centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui +sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois +points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la +nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La +nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété +d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent, +se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux +instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les +éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à +l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons +quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et +de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils +entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme +indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime +cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie +de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous +les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé +du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en +sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après +le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science +nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique +hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de +définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des +définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un +cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces +six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des +qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner +les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut +se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme +abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il +représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou +sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous +fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il +représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de +scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au +simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses +origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions +comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de +longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication +d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la +définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une +disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes +droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La +première est un postulat, la seconde est une définition. La première +est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de +vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de +l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut +faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les +faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde +une commodité; la première est une partie de la science, la seconde +un expédient du langage. La première exprime une relation possible +entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. +La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à +l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. +Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle +s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. +S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son +effort est de ramener les mots aux expériences primitives, +c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit +d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de +joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des +propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître. +S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent +une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et +l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de +s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, +c'est-à-dire de joindre des faits. + +[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en +consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu. +Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant +l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le +genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres +s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.] + +[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely +verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is +asserted of it in the fact of calling it by that name; and which +therefore either gives no information, or gives it respecting the +name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the +contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. +They predicate of a thing some fact not involved in the signification +of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not +connoted by that name.] + +[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the +thing: but no definition can unfold its whole nature and every +proposition in which any quality whatever is predicated of the thing, +unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to +be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some +definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except +to explain the meaning of the word; while in others, besides +explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that +there exists a thing, corresponding to the word.] + +[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously +comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. +The one is, "There may exist a figure bounded by three straight +lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The +former of these propositions is not a definition at all; the latter is +a mere nominal definition, or explanation of the use and application +of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may +therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter +can neither be true nor false; the only character it is susceptible of +is that of conformity to the ordinary usage of language.] + + +V + +Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient +derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci, +depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive, +inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la +dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. +Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une +preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un +syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci: +«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le +prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute +preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y +a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les +hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un +certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la +seconde est contenue dans la première. Du général on passe au +particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La +seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par +avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une +vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les +prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées +du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que +la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la +marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître +dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail +ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à +pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois. + +Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert +à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai +affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même +que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, +c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et +notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de +nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; +elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre +sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est +point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement +est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point +instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. +J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or +cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des +vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le +prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du +raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu +l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se +trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui +réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher +une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le +raisonnement des découvertes de faits. + +Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est +point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le +paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les +hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses +sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un +mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit +de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre +de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre +mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science: +vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur +que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de +valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de +Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous +ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous +fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et +nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient +contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du +raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général; +ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se +borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux +toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour +amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur +représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les +ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les +noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette +proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général +au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va +jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans +formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la +commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la +faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous +pourrions raisonner sans employer une seule proposition +générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: +ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé +sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la +préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science +nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la +nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de +l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous +l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences +particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la +primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois +cents ans. + +[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after +all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of +Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a +general proposition. Since the individual cases are all the evidence +we can possess, evidence which no logical form into which we choose to +throw it can make greater than it is; and since that evidence is +either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, +cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should +be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses +to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road", +by the arbitrary fiat of logicians.] + +[Note 150: All inference is from particulars to particulars: +General propositions are merely registers of such inferences already +made, and short formulæ for making more. The major premiss of a +syllogism, consequently, is a formula of this description; and the +conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an +inference drawn _according_ to the formula: the real logical +antecedent, or premisses, being the particular facts from which the +general proposition was collected by induction. Those facts, and the +individual instances which supplied them, may have been forgotten; but +a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but +showing how those cases may be distinguished respecting which the +facts, when known, were considered to warrant a given inference. +According to the indications of this record we draw our conclusion, +which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten +facts. For this it is essential that we should read the record +correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to +ensure our doing so.] + +[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a +sufficient power of maintaining order among a huge mass of details, +the reasoning could go on without any general propositions; they are +mere formulæ for inferring particulars from particulars.] + + +VI + +Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les +idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de +toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne +peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont +égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des +quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà +des propositions instructives, car elles expriment non des sens de +mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des +propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la +géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant, +elles ne sont point l'oeuvre de l'expérience, car nous n'avons pas +besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour +savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de +consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de +nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et +avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus, +l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée, +dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille, +un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où +l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin +l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est +inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux +lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les +deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux +lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation +des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans +la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent +invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions +d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un +rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que +les deux faits doivent être liés; elles établissent que les corps sont +pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes +ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de l'expérience. Ils +ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et sans expérience. +Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la +portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience. Ils ont une +autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils +viennent d'ailleurs. + +Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez +en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les +conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute +vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure +contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace; +mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes +imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les +figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre +imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une +comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car, +en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la +sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez +exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez +les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision +intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le +champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête +comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une +expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même +prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas +besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous +transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous +avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, +c'est-à-dire qui cesse d'être droite[152]. Cette présence imaginaire +tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous +affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la +seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un +télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des +propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en +sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les +propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est +concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car +cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de +certaines propositions d'expérience soit concevable, et le contraire +de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre +esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son +expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut +qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en +certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en certains cas +la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains +autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière de +figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure. +Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra +s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la +sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera +inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit +inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est +parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur +contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, +qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde +vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits. + +[Note 152: For though, in order actually to see that two given +lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity; +yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, +after diverging from one another, they begin again to approach, this +must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing, +therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in +imagination, and can frame a mental image of the appearance which one +or both of the lines must present at that point, which we may rely on +as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our +contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the +generalizations we have had occasion to make from former ocular +observation, we learn by the evidence of experience, that a line +which, after diverging from another straight line, begins to approach +to it, produces the impression on our senses which we describe by the +expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".] + + +VII + +Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette +théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan +aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction. + +Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve +des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons +que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de +toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai +en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le +raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre +plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme +mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, +c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare +que le premier est la _cause_ du second. + +Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais +l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la +trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au +fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à +priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette +pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme +est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que +l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés. +Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les +corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre +ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres +inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire +sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience +qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps +de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui +communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties +prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à +part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a +des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez +pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. +Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux +cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez +jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où +vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le +premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la +couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties +anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par +l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de +l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans +quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience. +L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles +circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous +n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous +puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la +pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est +partout. + +Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons +former des propositions générales, particulièrement les plus +nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux +événements successifs en disant que le premier est la cause du second. + +Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son +sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend +toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est +transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec +Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette +notion. + +Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de +l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, +il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens +attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et +de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le +producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont +l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience. +Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de +succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par +un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le +_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre +sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours, +partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par +l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la +dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions, +l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas +arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la +distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses +conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et +l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions +négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances +et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont +invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du +mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas +être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que +nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà +tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause +enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est +suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre +que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle +autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la +notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les +philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un +type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force +efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. +Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes. +Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui +en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions +corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle +produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent +comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent +comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie +et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle +nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de +l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons +simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui +_forment des couples sans exception ni condition_. + +Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre +méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161], +celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des +variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par +lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, +et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet +artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre +chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de +conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix, +par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le +premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au +troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la +découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la +découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui +ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme +effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours +le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui, +par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces +circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit +qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne +les isole que par des comparaisons. + +[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by +which we infer that what we know to be true in a particular case or +cases, will be true in all cases which resemble the former in certain +assignable respects. In other words, Induction is the process by which +we conclude that what is true of certain individuals of a class is +true of the whole class, or that what is true at certain times will be +true in similar circumstances at all times.] + +[Note 154: We must first observe, that there is a principle +implied in the very statement of what Induction is; an assumption with +regard to the course of nature and the order of universe: namely, that +there are such things in nature as parallel cases; that what happens +once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances, +happen again, and not only again, but as often as the same +circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every +case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we +find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so +constituted, that whatever is true in any one case, is true at all +cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_ +description.] + +[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of +evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion +that there are black swans while we should refuse credence to any +testimony which asserted there were men wearing their heads underneath +their shoulders? The first assertion was more credible than the +latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been +actually witnessed, what reason was there for finding the one harder +to be believed than the other? Apparently, because there is less +constancy in the colours of animals, than in the general structure of +their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from +experience. It appears, then, that we need experience to inform us in +what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be +relied on. Experience must be consulted in order to learn from it +under what circumstances arguments from it will be valid. We have no +ulterior test to which we subject experience in general; but we make +experience its own test. Experience testifies that among the +uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to +be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed, +from any given number of instances, with a greater degree of +assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the +uniformities have hitherto been found more uniform.] + +[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.] + +[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of +induction requires, is such a notion as can be gained from experience. + +The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of +inductive science, is but the familiar truth, that invariability of +succession is found by observation to obtain between every fact in +nature and some other fact which has preceded it; independently of all +consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena, +and of every other question regarding the nature of "Things in +themselves".] + +[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.] + +[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum +total of the conditions, positive and negative, taken together; the +whole of the contingencies of every description, which being realized, +the consequent invariably follows.] + +[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to +the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is +necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever +supposition we may make in regard to all other things.] + +[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on +laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer; +toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les +substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes +que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de +l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est +l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la +_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou +plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance +commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p. +396.)] + +[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; +plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La +suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas +dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que +possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et +presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance, +l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans +l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents +invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de +différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène +en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont +toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette +circonstance pour cause ou pour effet.»] + +[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de +conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs +conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents. +On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui +reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de +la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son, +trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble +l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et +suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que +développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément +nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà +un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on +retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains +antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui +restent.»] + +[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et +l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le +mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes +l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier +si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette +suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement +impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les +deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un +correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les +oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la +terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux +diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait +est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des +variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un +phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre +phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un +effet direct ou indirect du second.»] + +[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement, +que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une +loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut +être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des +résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des +variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction +qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs +variations.] + + +VIII + +Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va +voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble +presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well. +Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut +se donner le plaisir de les méditer. + +«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des +brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition +spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il +ne tombe point de pluie ni d'humidité visible[166].» La rosée ainsi +définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée? + +«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui +couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui +apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du +puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une +pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs +lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant +tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en +question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que +l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche. +Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un +fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes +tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus +froid? Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre un +thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en +suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son +influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et +toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un +objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air[167]. + +«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle +établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une +surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. +Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien +sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur +ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. +Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous devons +varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée +manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la _méthode +de différence_, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre +avec d'autres où il ne se rencontre pas[168]. + +«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis +qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où +l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais, +comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis +sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, +c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui +distinguent le verre des métaux polis[169].... Cherchons donc à +démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode +possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux +polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que la +_substance_ a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi +faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à +l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit +tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies +qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le +plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles +qui s'en humectent le moins[170]: d'où l'on conclut que «l'apparition +de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au +passage de la chaleur.» + +«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces +polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer +rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée +plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup +d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant +varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel +emploi de la méthode des variations concomitantes), et une nouvelle +échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur +le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le +plus abondamment de rosée[171]. On en conclut «que l'apparition de la +rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de +rayonnement.» + +«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_ +et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et +là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre +les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres +et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au +contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le +velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la +production de la rosée. La texture lâche est donc une des +circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène +à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la +chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles +qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de +passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface +intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est +très-froide[172]. + +«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose +s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci +seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent +rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui +est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa +chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être +restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans +lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en +ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, +qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à +la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la +rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la +substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules +propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre +compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a +une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur; +en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée[173]. + +«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois +manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois +connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air +ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la +quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur +est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum +devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là +déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air +que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de +cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à +se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après +les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus +froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la +couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent +la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les +lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la +surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve +déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire +des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose +pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera nécessairement +ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, +comparativement à sa température, que même, étant un peu refroidi par +le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en +suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, +dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans un hiver très-sec +de gelées blanches[174]. + +«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe +pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en +refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous +les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer. +Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; +mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération, +si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature, +aboutirait au même effet. + +«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur +cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait +l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions +nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des +choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et +en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour +tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures. +On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des +endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les +nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour +quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée +commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement +prouvé que la présence ou l'absence d'une communication non +interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée; +mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les +nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un +objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à +maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers +lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages +refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un +changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le +conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux +règles de la méthode de différence[175].» + +[Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of +fogs, and limit the application of the term to what is really meant, +which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed +in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.] + +[Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture +which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which +appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that +which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills +the external air; that which runs down our walls when, after a long +frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find +that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject +of investigation. Now "all these instances agree in one point, the +coldness of the object dewed in comparison with the air in contact +with it." But there still remains the most important case of all, that +of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is +it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly +not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so? +But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in +contact with the dewed substance, and hang one at a little distance +above it, out of reach of its influence. The experiment has been +therefore made; the question has been asked, and the answer has been +invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it +_is_ colder than the air."] + +[Note 168: Here then is a complete application of the Method of +Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between +the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface +compared with the external air. But which of these is cause, and which +effect? Or are they both effects of something else? On this subject +the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more +potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same +thing, vary the circumstances; since every instance in which the +circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the +contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a +comparison between instances of dew and instances of no dew is the +condition necessary to bring the Method of Difference into play.] + +[Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of +polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed +with their faces upwards, and in some cases the under side of a +horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which +the effect is produced, and another instance in which it is not +produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of +Difference requires, that the latter instance agrees with the former +in all its circumstances except in one; for the differences between +glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as +yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the +circumstances by which the former substance is distinguished from the +latter.] + +[Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the +contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the +phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much +as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This +done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished +substances are found to be most strongly dewed which conduct heat +worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.] + +[Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_, +the deposition of dew is in some proportion to the power which the +body possesses of resisting the passage of heat; and that this, +therefore (or something connected with this), must be at least one of +the causes which assist in producing the deposition of dew on the +surface. + +But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find +this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted +over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind +of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the +_same_ material in very diversified states as to surface (that is, +employ the Method of Difference to ascertain concomitance of +variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent; +those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by +radiation, are found to contact dew most copiously."] + +[Note 172: The conclusion obtained by this new application of the +method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in +some proportion to the power of radiating heat; and that the quality +of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends) +is another of the causes which promote the deposition of dew on the +substance. + +"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and +_surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we +are presented on trial with remarkable differences, and with a third +scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture, +such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose +one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently +favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant +Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as +before, from necessity, since the texture of no substance is +absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore, +or something which is the cause of that quality, is another +circumstance which promotes the deposition of dew; but this third +cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting +the passage of heat: for substances of loose texture are precisely +those which are best adapted for clothing or for impeding the free +passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer +surfaces to be very cold, while they remain warm within."] + +[Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is +deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we +are able to observe, in this only, that they either radiate heat +rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no +other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the +body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be +restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew, +or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely +various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_ +having this same property. + +This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every +such instance, the substance must be one which, by its own properties +or laws, would, if exposed in the night, become colder than the +surrounding air. The coldness therefore, being accounted for +independently of the dew, while it is proved that there is a connexion +between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or +in other words, the coldness is the cause of the dew.] + +[Note 174: The law of causation, already so amply established, +admits, however, of efficient additional corroboration in no less than +three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour +when diffused through air or any other gas; and though we have not yet +come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to +render the speculation complete. It is known by direct experiment that +only a limited quantity of water can remain suspended in the state of +vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less +and less as the temperature diminishes. From this it follows, +deductively, that if there is already as much vapour suspended as the +air will contain at its existing temperature, any lowering of that +temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and +become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat, +that the contact of the air with a body colder than itself, will +necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately +applied to its surface; and will therefore cause it to part with a +portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of +gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body, +thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been +seen, has the advantage of proving at once causation as well as +coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts +for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in +which, although the body is colder than the air, yet no dew is +deposited; by showing that this will necessarily be the case when the +air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its +temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the +colder body, it can still continue to hold in suspension all the +vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer +there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.] + +[Note 175: The second corroboration of the theory is by direct +experiment, according to the canon of the Method of Difference. We +can, by cooling the surface of any body, find in all cases some +temperature (more or less inferior to that of the surrounding air, +according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be +deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We +can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have +ample reason to conclude that the same operation, if conducted in +Nature's great laboratory, would equally produce the effect. + +And, finally, even on that great scale we are able to verify the +result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to +be, in which nature works the experiment for us in the same manner in +which we ourselves perform it; introducing into the previous state of +things a single and perfectly definite new circumstance, and +manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any +other material change in the preexisting circumstances. It is observed +that dew is never copiously deposited in situations much screened from +the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds +withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a +deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew +formed in clear intervals will often even evaporate again, when the +sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that +the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky +causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky +is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of +clouds, as of all other bodies between which and any given object +nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or +keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to +it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the +surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in +the antecedent by definite and known means, and the consequent follows +accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of +the Method of Difference.] + + +IX + +Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent +aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a +montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement +sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par +un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les +méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus +éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette +difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du +mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de +forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en +lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, +en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a +dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux +forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la +diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque +élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces +sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut +isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément +chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents, +c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par +d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode +des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes +décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène +qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il +faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière +clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le +phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions +d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions +chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire; +puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous +concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total. +Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable +au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où +nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements +des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de +deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée +selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive. +De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un +corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et, +vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident +exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux +forces en question sont effectivement les causes des mouvements +planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain +doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories +qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois +simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe; +elle a tiré son efficacité de son imperfection. + + +X + +Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité, +leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé +l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science +humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La +première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à +le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et +commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de +l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à +l'état déductif. La première a pour province les phénomènes +décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a +pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne +pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie, +en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute +science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement +compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés +par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en +astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en +physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute +science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie +animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement +des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand +la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand +la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le +secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont +restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il +fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui +sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est +par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra +expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et +d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes +historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se +trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir +déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions +générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces +propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une +science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite. +Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique, +l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand +nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois. + +J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en +ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître +que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète +et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et +justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une +telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes +acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques +et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux +procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à +l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la +théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui +commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel, +s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre +esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont +point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes +extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de +ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il +puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des +flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils +n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie +explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la +découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants +spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de +philosophies qui en aient fait autant. + +[Note 176: T. I, p. 500.] + +[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication, +d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de +l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des +sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.] + + +XI + +Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour +fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience +borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; +elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les +éléments qui la composent et les événements dont elle part pour +comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé +réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières +de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces +distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à +un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation +d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement. +Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré +différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons +les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme +des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des +autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres. +L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui +la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se +soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son +domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle +observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut +atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état +primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout +problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le +reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les +planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés +primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous +les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais +nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill, +ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres? +Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi +ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est +là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous +ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même; +nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi. +L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181]. +Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la +science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science +limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous +les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre +l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa +loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. +Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de +faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences +nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si +la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux +grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au +début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre +renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les +sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre +science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa +source la plus élevée.» + +Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le +sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire +qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les +causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps +et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si +bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, +sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de +l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières +conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a +pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre +expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle +tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue +vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie +deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison +intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général, +comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris +en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois +expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs +restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un +homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses +facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son +imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, +par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose +à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, +sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre +constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même +une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].» +Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais +«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes +peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce +serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, +comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois +spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre +planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini; +nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous +restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas +au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits +aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il +entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill +s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on +arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits. +Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur +existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents. +Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés +de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient +assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez +Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et +n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des +nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des +deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en +périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et +haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et +dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a +transformé les théories de la définition, de la proposition et du +syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a +développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le +but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui, +dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons +intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause +par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion +utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux +faits qui, par leur nature, sont séparés. + +[Note 178: T. II, p. 4.] + +[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes, +which have subsisted ever since the human race has been in existence, +and for an undefinite and probably an enormous length of time +previous. The sun, the earth, and planets, with their various +constituents, air, water, and the other distinguishable substances, +whether simple or compound, of which nature is made up, are such +Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences +which they were fitted to produce have taken place (as often as the +other conditions of the production met), from the very beginning of +our experience. But we can give no account of the origin of the +Permanent Causes themselves.] + +[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions, +established the previously unknown ultimate property of a mutual +attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet +proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition, +electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately +inherent in the particles of which bodies are composed; the +comparative atomic weights of different kinds of bodies were +ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities +observed in the proportions in which substances combine with one +another; and so forth. Thus although every resolution of a complex +uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent +tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really +does remove many properties from the list; yet (since the result of +this simplifying process is to trace up an ever greater variety of +different effects to the same agents), the further we advance in this +direction, the greater number of distinct properties we are forced to +recognise in one and the same object: the coexistences of which +properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities +of nature.] + +[Note 181: Why these particular natural agents existed originally +and no others, or why they are commingled in such and such +proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a +question we cannot answer. More than this: we can discover nothing +regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity, +to no law. There are no means by which, from the distribution of these +causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a +similar distribution prevails in another.] + +[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction +and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, +will, when his imagination has once learnt to entertain the notion, +find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the +many firmaments into which sidereal astronomy now divides the +universe, events may succeed one another at random, without any fixed +law; nor can anything in our experience, or in our mental nature, +constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this +is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in +rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of +which we have experience, must be sought elsewhere than in any +supposed necessity of our intellectual faculties.] + +[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the +phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, +it would be folly to affirm confidently that this general law +prevails, any more than those special ones which we have found to hold +universally on our own planet. The uniformity in the succession of +events, otherwise called the law of causation, must be received not as +law of the universe, but of that portion of it only which is within +the range of our means of sure observation, with a reasonable degree +of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a +supposition without evidence, and to which, in the absence of any +ground from experience for estimating its degree of probability, it +would be idle to attempt to assign any.] + + + + +§ 2. + +L'ABSTRACTION. + + +I + +--Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre: +il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette théorie de la +science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, +un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays; +rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses +découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont +celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous +les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui +vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en +croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là +sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui, +incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard +du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre +d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et +voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance +des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez +l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, +ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce +grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les +gens à tête chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs +rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre, +n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui +peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces +deux dispositions se rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit +religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait +un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les +Allemands ont concilié la science et la foi.--Mais leur philosophie +n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.--Mais ce qu'ils appellent +raison ou intuition des principes n'est que la puissance de bâtir des +hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas +tenu devant l'expérience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur +absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands +mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur idée +de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes par une +révélation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous +qu'on découvre les causes par la simple expérience?--Pas +davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que +l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous +croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination +et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on +l'assure de la première, capable d'atteindre des vérités comme on +l'éprouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. +Reprenons votre idée primitive; je tâcherai de dire en quoi je la +trouve incomplète, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit +humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce +sera tout un plaidoyer. + + +II + +Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les +substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que +ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour +affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements, +changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que +des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son +impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression, +maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes +les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des +sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables, +tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des +qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour +grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que +vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement +des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de +pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de +substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons +l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons +la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes +comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien +au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et +leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute +connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits. Mais +cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de +toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données +simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage, +interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule +distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la +brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_, +qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les +considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et +l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité +des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, +et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de +rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés +pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité +de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et +l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de +déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages +m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la +science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que +les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à +un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de +même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses +composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on +demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que +l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce +sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois, +essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait +ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont +contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On +ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente, +mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux +composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes, +d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée +d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait, +comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube +par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou +non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la +comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que +maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe +encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment +fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même +au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à +part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête +pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, +et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des +propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas +verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui +agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu +d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà +l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit +leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et +marque leur but. + +Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur +l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres +opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; +nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer +les théories particulières où elle a manqué. + + +III + +D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des +choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la +révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit +qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on +vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les +propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On +réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme +la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la +sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses +propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se +contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement; +elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se +borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire +reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs +façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui +n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que, +de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus +d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas +des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et +dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent +pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous nos yeux, +elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments irréductibles. +La définition est la proposition qui marque dans un objet la qualité +d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre qualité. +Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous enseigne la +qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une qualité +ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du reste. +C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde et la +plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui +toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque +science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas +partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à +définir le mouvement des planètes par la force tangentielle et +l'attraction qui le composent; nous définissons déjà en partie le +corps chimique par la notion d'équivalent, et le corps vivant par la +notion de type. Nous travaillons à transformer chaque groupe de +phénomènes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous +efforçons d'atteindre en chaque objet les éléments générateurs, comme +nous les atteignons dans la sphère, dans le cylindre, dans le cercle, +dans le cône, et dans tous les composés mathématiques. Nous réduisons +les corps naturels à deux ou trois sortes de mouvements, attraction, +vibration, polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à +deux ou trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la ligne, et +nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou +définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue, +imparfaite ou achevée. + + +IV + +Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve +pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont +mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant +que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons +entendu parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni +dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité +de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit +Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du +prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi +mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé +chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres +termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà +la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente +dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon +esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition +abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière, +ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve +les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce +que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes +sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe +à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction +a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas +distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et +le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications +contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la +preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la +cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner +les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter, +il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le +syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni +du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais +de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à +ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque +tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait +communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute +l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au +sommet. + +[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux +premiers: [Grec: di aitiôn kai proterôn].] + + +V + +La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous +savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font +des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, +c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une +expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut +savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on +peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une +droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la +raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut +l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me +représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en +ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments +abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du +cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je +puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à +un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne +formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un +autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux +points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux +droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue +intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un +espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du +tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair +qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le +constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve +qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la +première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la +première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est +inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de +l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne +droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y +trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En +somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son +sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés, +irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est +une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes +sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont +non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit +de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et +d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de +substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, +celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses +suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit +se trouve changée. Nous ne sommes plus simplement capables de +connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de +connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes +des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais +encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne +faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme +Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne +verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la +poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur +nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les +séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de +notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont +telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela +même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle +emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et +qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre +elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles +ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc +absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent +ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction +rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous +restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à +l'esprit la faculté qu'on lui ôtait. + + +VI + +Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et +c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. +Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que +le passage de l'état liquide à l'état solide produit la +cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le +froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide, +ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de +phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples +enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les +isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales, +temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid +pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui +peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes +les diversités de substance, toutes les inégalités de température, +toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent +abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre +Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des +éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes +les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui +l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et +d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés à lui, +et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt +cas différents, et dans le fonds, je n'en considère qu'un seul; j'ai +l'air de procéder par addition, et en somme je n'opère que par +soustraction. Tous les procédés de l'induction sont donc des moyens +d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des +liaisons d'abstraits. + + +VII + +Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les +deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations, +l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits +complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le +second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit, +comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils +sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde +mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie +incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques +éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de +l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des +expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que +j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche +arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame +infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autrement, ils +en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a +déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait +l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils +décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il +l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, lorsque +je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage +naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne sont +point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je +sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont +jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la +couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont +point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une +coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui +est uni, et unit ce qui est séparé[185]. Ainsi, tant que nous ne +regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas +telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et +illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons +qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous +efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui +soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient +composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, +c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons +de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à +la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la +même opération que sur les faits. Car, à un moindre degré, ils ont la +même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils +peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y +a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, +comme pour les faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils +peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération +doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait +simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. +Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des +causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments +indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de +celles-ci les lois particulières et de ces lois les faits que nous +observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions +primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de +celles-ci les propriétés des surfaces, des solides, et des formes +innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous +pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des +causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force +intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout +composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il +y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé +se réduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que +toute qualité et toute existence doivent se réduire de quelque terme +supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit +équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous +deux apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les +puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que +la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la +nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le +simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de +toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la +liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la +nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre +au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité. + +[Note 185: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une +superposition de lois.»] + + +VIII + +Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le +pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas +situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il +n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits, +c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne +les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit +notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après +cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté +leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions +simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs +combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou +de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers. +Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le +monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et +leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine, +semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer +le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre +puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous +sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace; +nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un +coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un +talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de +toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données: +nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture +encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent, +qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes +obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le +déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est +ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en +physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident +primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il +est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes +planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni +les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de +ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée, +elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même +disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être +aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout +objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme +le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un +circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois +primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de +déductions pourrait seule combler. + +Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les +métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu +déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système +planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les +principaux types de la vie, la succession des civilisations et des +pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en +tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et +lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou +supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les +dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard, +comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, +mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le +bâtiment. + +Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers +nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était +capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi +physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une +pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau +qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un +esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur +des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de +pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait +construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car +un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, +l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: +donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données +universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps +et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler +les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la +métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, +suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un +esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il +n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en +soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut +parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, +on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la +rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience, +la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est +possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on +ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les +éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus +générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre +grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre +genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux +étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales +formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois +physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette +merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans +tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il +découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité +déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première +appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi +que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et +que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière +suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il +montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non +autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et +qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique +sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans +être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux. + +À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous +l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, +font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est +la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première +conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la +seconde comme un système de lois: employée seule, la première est +anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place +entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées +anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième +siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, +de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les +fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde +entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel. + +[Note 186: Die aufgehobene quantität.] + + +IX + +Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des +deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé +l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée +d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres +rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se +posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, +sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les +chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles +tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau +murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville +sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un +palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe +ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de +clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et +dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs +ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps +avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et +la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les +génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur +joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes +d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les +faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les +reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de +leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, +avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de +mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de +séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs +apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir virginales +et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux +beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met +son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des +arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leur files +régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique +qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en +améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa +constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le +tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit +non-seulement du présent, mais du passé. + + + + +CHAPITRE VI. + +La poésie. Tennyson. + + + I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il + s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait. + + II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse + et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de + ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son + dilettantisme poétique. -- _The Dying Swan._ -- _The + Lotos-Eaters._ + + III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie. + -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. + -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ -- + Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent + personnel. -- _Maud._ + + IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In Memoriam._ -- + Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le + sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à + l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce + poëme et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et + pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style + de la Renaissance. + + V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de + l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a + renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de + ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._ + -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et + désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se + métamorphoser, pour embellir, et pour épurer. + + VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le + confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En + quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. + -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. -- + La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de + Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes + et des deux poëtes. + + +§ 1. + +SON TALENT ET SON OEUVRE. + + +Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent +du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une +revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau +devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et +sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de +son pays et de son temps. + +On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante +génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un +orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient +emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé +les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la +Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des +couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient +guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé +infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le +sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et +l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un +cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs +remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant +d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative, +sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et +toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais +épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge, +il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait +aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que +pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est +émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au +bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses +les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté. + + +I + +Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline, +Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de +keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake +est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux, +rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes, +qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec +réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes +choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une +jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien +des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces +portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement +rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses +et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération +brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si +consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés, +les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté +féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une +galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des +mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et +se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans +les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe, +ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme +un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant +traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade +qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la +changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis +encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux, +étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits +nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec +complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait +si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés, +presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il +avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de +beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants +souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies, +des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se +plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait +sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare, +Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et +Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens +poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de +la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie +éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au +service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans +l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à +goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur +la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou +l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on +respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on +acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on +trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait +combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir +et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne +mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible, +pour savourer des vers comme ceux-ci: + + Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur + la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un + saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le + flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait + l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages + caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et + tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de + pourpre, de vert, et de jaune[188]. + +Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier; +on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés +des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers +où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des +Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et +renonçaient à l'action. + + Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui + descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine + gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés + vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe + d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers + l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de + montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se + dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin + ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis + entrelacés. + + Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les + pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la + nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans + un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur + l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une + musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux + bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à + travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant + pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches + rocheuses le pavot pend endormi. + + Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée + sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle + devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée + de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne; + puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers + l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse + devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse + d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont + accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se + flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée + dans le sol fertile. + + Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous + caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de + moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les + voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière + brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline + empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de + caverne en caverne à travers les épaisses vignes + entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes + d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe + divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague + étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que + l'entendre et sommeiller sous les pins[190]. + +[Note 187: + + Frowns perfect-sweet along the brow + Light-glooming over eyes divine, + Like little clouds sun-fringed..... + + So innocent-arch, so cunning-simple, + From beneath her gather'd wimple, + Glancing with black-beaded eyes, + Till the lightning laughters dimple + The baby-roses in her cheeks; + Then away she flies..... + + Whence that aery bloom of thine, + Like a lily which the sun + Looks thro' in his sad decline, + And a rose-bush leans upon? + Thou that faintly smilest still, + As a Naiad in a well + Looking at the set of day.] + +[Note 188: + + Some blue peaks in the distance rose, + And white against the cold-white sky, + Shone out their crowning snows. + One willow over the river wept, + And shook the wave as the wind did sigh; + Above in the wind was the swallow, + Chasing himself at its own wild will, + And far thro' the marish green and still + The tangled water-courses slept, + Shot over with purple, and green, and yellow.] + +[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.] + +[Note 190: + + A land of streams! some, like a downward smoke, + Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go. + And some thro' wavering lights and shadows broke, + Rolling a slumbrous sheet of foam below. + They saw the gleaming river seaward flow + From the inner land: far off, three mountain-tops, + Three silent pinnacles of aged snow, + Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops, + Up-clomb the shadowy pine above the woven copse.... + + There is sweet music here, that softer falls + Than petal from blown roses on the grass, + Or night-dews on still waters between walls + Of shadowy granite, in a gleaming pass; + Music that gentler on the spirit lies, + Than tir'd eyelids upon tir'd eyes; + Music that brings sweet sleep down from the blissful skies. + Here are cool mosses deep, + And thro' the moss the ivies creep, + And in the stream the long-leaved flowers weep, + And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep. + + Lo! In the middle of the wood, + The folded leaf is woo'd from out the bud + With winds upon the branch, and there + Grows green and broad, and takes no care, + Sun-steep'd at noon, and in the moon + Nightly dew-fed; and turning yellow + Falls, and floats adown the air. + Lo! sweeten'd with the summer light, + The full-juiced apple, waxing over-mellow, + Drops in a silent autumn night. + All its allotted length of days, + The flower ripens in its place, + Ripens, and fades, and falls, and hath no toil, + Fast-rooted in the fruitful soil..... + + But, propt on beds of amaranth and moly, + How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly), + With half-dropt eyelids still, + Beneath a heaven dark and holy, + To watch the long bright river drawing slowly + Its waters from the purple hill.-- + To hear the dewy echoes calling + From cave to cave thro' the thick-twined vine.-- + To hear the emerald-color'd water falling + Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine! + Only to hear and see the far-off sparkling brine, + Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.] + + +II + +Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le +figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les +passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en +avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique +en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus +véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu +d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans +sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de +philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur +corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de +ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la +campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des +fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des +assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme +un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés. + +On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer +de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en +manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on +vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands +chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour, +un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et +calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances +inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes +devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être +toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du +commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont +terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous +ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites; +nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons +plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche +forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop +connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier +homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos +raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît +de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est +ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse; +c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez +nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la +vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la +nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand +qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui +pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le +tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan +qu'à leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore, +soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le +coeur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a +sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé +les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion +pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur +Locksley Hall: + + Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son + âge;--et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à + tous mes mouvements. + + Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la + vérité.--Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va + vers toi.» + + Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une + lumière,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la + nuit du nord. + + Et elle se tourna,--son sein secoué par un soudain orage de + soupirs.--Toute son âme brillait comme une aube dans la + profondeur de ses yeux noirs. + + Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît + tort.»--Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a + longtemps que je t'aime.» + + L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains + étincelantes.--Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula + en sables d'or.... + + Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis + frémir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la + plénitude du printemps. + + Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands + navires,--et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à + l'attouchement de nos lèvres. + + Ô ma cousine au coeur faible! ô mon Amy qui n'es plus mienne!--Ô + la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile rivage! + + Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que + tout ce que les chansons ont chanté,--poupée sous la menace d'un + père, esclave d'une langue de mégère. + + Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Après m'avoir + connu,--descendre jusqu'à un coeur plus étroit que le mien! + + Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par + jour.--Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour + s'assimiler à son limon. + + Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un + rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas + que lui. + + Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,--pour + quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un + peu plus que son cheval. + + Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie + que c'est de vin.--Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le; + prends sa main dans la tienne. + + Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est + surchargée;--amuse-le de tes plus légères imaginations, + caresse-le de tes plus délicates pensées. + + Il te répondra à propos, et des choses aisées à + comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, + quand je t'aurais tuée de mes mains[192]. + +Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'était davantage. +La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités, +tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré, +se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal +intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, +par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris +d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce +sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont +les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, +d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de +Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les moeurs réelles +et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et +fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de +nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil +sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup +dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que +ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et +le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève +désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout +de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, +anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle +fête dans son coeur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans +cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous +les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son +bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il +se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des +miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts +mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille +et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que +l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris +et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. +Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que +celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul +poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours +bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se +lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le +coeur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui +veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la +fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et +mon coeur est une poignée de poussière,--et les roues passent par-dessus +ma tête,--et mes os sont secoués douloureusement,--car ils les ont jetés +dans un étroit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et +les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux +frappent--frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,--avec un +flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.--Ô mon Dieu, pourquoi ne +m'ont-ils pas enterré assez profondément!--Était-ce humain de me faire +une tombe si rude,--à moi qui ai toujours eu le sommeil +léger?--Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.--Alors je ne suis +pas tout à fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,--et +quelqu'un sûrement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour +m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il +se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre +libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur +viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure +de l'amour. + + «Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais + mon souffle--à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de + bataille.--Désormais la pensée noble sera plus libre sous le + soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul désir.--Car la + longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,--et à + présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,--sous + la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit + flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de + feu[195].» + +Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas +recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait +Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver +l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu, +obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on +rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut +découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut +raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter, +atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus +forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière +de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait +eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs +dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit +_la Princesse_; après Maud, il écrivit _les Idylles du Roi_. + +[Note 191: Voir _the Pictures_.] + +[Note 192: + + Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young, + And her eyes on all my motions with a mute observation hung. + + And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me, + Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee." + + On her pallid cheek and forehead came a colour and a light, + As I have seen the rosy red flushing in the northern night. + + And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs-- + All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes-- + + Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;" + Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long." + + Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands; + Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands. + + Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might; + Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight. + + Many a morning on the moorland did we hear the copses ring, + And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring. + + Many an evening by the waters did we watch the stately ships, + And our spirits rushed together at the touching of the lips. + + O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more! + O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore! + + Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung, + Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue. + + Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline + On a range of lower feelings and a narrower heart than mine! + + Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day, + What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay. + + As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown, + And the grossness of his nature will have weight to drag thee down. + + He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force, + Something better than his dog, a little dearer than his horse. + + What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine. + Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine. + + It may be my lord is weary, that his brain is overwrought: + Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought. + + He will answer to the purpose, easy things to understand-- + Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!] + +[Note 193: + + A million emeralds break from the ruby-budded lime + In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be + Like things of the season gay, like the bountiful season bland, + When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime, + Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea, + The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?] + +[Note 194: + + Dead, long dead, + Long dead! + And my heart is a handful of dust, + And the wheels go over my head, + And my bones are shaken with pain; + For in a shallow grave they are thrust, + Only a yard beneath the street, + And the hoofs of the horses beat, beat, + The hoofs of the horses beat, + Beat into my scalp and my brain + With never an end to the stream of passing feet, + Driving, hurrying, marrying, burying, + + Clamour and rumble and ringing and clatter.... + O me! why have they not buried me deep enough? + Is it kind to have made me a grave so rough, + Me, that was never a quiet sleeper? + May be still I am but half-dead. + Then I cannot be wholly dumb; + I will cry to the steps above my head, + And somebody, surely, some kind heart will come, + To bury me, bury me + Deeper, ever so little deeper.] + +[Note 195: + + And I stood on a giant deck and mix'd my breath + With a loyal people shouting a battle-cry.... + Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar, + And many a darkness into the light shall leap, + And shine in the sudden making of splendid names, + And noble thought be freer under the sun, + And the heart of a people beat with one desire; + For the long, long canker of peace is over and done, + And now by the side of the Black and the Baltic deep, + And deathful-grinning mouths of the fortress, flames + The blood-red blossom of war with a heart of fire.] + + +III + +La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui +conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long +poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort +jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil, +mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie +ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le +service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un +laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses +sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte +dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le +lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses +réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à +tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre +gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux +et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à +notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux +pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous +sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de +voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les +nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain +vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les +enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde +fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en +jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les +sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle +disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son +excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le +poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique, +magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la +guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les +spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos +races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée +qu'elles aiment et le modèle qui leur convient. + + +IV + +_La Princesse_ est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare. +Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la +Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et +comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de _la +Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein +d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée, +dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours +jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent +toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle +comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est +trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un +ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que +nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés, +prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins +à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers +les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie +poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes. +Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils +ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est +une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui +est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été +fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la +réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est +irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a +fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la +colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et +Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé +en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer +sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette +peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul +badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre +les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long +des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le +soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades +d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie +lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui +viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose, +pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,--et toutes +ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du +sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de +cristal de la mer transparente[196].»--Et croyez que l'endroit aide à +la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous +que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes +où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les +fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds +des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des +touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent +leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées +d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une +fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de +leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des +prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une +balustrade,--au-dessus de la campagne empourprée, respirent la +brise,--qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,--vient +battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque +geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur +éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit +la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes, +chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles +veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin +désespoir--s'élèvent dans le coeur et se rassemblent dans les +yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on +pense aux jours qui ne sont plus[198].»--Voilà la volupté exquise et +étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le +frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà +trouvés dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_. + +Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et +s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil +s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se +détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence +une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir; +son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et +veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le +trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la +sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans +la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de +longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une +presse--d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,--sur +un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de +diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,--elles +ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges, +d'autres pâles,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la +lumière,--quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le +pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et +d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur +clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles +se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs +grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée +pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée +de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées, +les cheveux flottants, la tempête dans le coeur, et le remercie avec +une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un +gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos +habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle +balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se +contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous +qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous +froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'épouser! moi votre +fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines +de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute +langue parlante vous appellerait seigneur.--«Seigneur! votre fausseté +et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur +vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir +ce coeur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le +désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance +et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la +colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de +sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique +ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur +d'un coeur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera +décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est +vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés, +en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés +dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son +délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une +campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque +froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour +prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux +encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui +comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout +bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande +rien; mais si vous êtes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je +mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser +avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrêta;--elle se +baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lèvres se +rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour +couronné s'élançant des bords de la mort,--et tout le long des veines +frémissantes l'âme monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la +bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se +leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe +avait glissé à ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus +aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme +stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps +le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des +îles empourprées,--nue comme une double lumière dans l'air et dans la +vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du +coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration +voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la +beauté. + +[Note 196: + + They sat along the forms, like morning doves + That sun their milky bosoms on the thatch. + + A rosy blonde and in a college gown + That clad her like an april daffodilly + (Her mother's colour) with her lips apart, + And all her thoughts as fair within her eyes, + As bottom agates seem to wave and float, + In crystal currents of clear morning seas.] + +[Note 197: + + And leaning there on those balusters, high + Above the empurpled champaign, drank the gale + That blown about the foliage underneath, + And sated with the innumerable rose, + Beat balm upon our eyelids.] + +[Note 198: + + Tears, idle tears, I know not what they mean, + Tears from the depth of some divine despair + Rise in the heart, and gather to the eyes, + In looking on the happy autumn-fields, + And thinking of the days that are no more. + + Dear as remember'd kisses after death, + And sweet as those by hopeless fancy feign'd + On lips that are for others; deep as love, + Deep as first love, and wild with all regret; + O death in life, the days that are no more.] + +[Note 199: + + A hubbub in the court of half the maids + Gather'd together; from the illumin'd hall + Long lanes of splendour slanted o'er a press + Of snowy shoulders, thick as herded ewes, + And rainbow robes, and gems and gemlike eyes, + And gold and golden heads; they to and fro + Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale, + All open-mouth'd, all gazing to the light, + Some crying there was an army in the land, + And some that men were in the very walls, + And some they cared not; till a clamour grew + As of a new-world Babel, woman-built + And worse-confounded: high above them stood + The placid marble Muses, looking peace.] + +[Note 200: + + «You have done well and like a gentleman, + And like a prince: you have our thanks for all: + And you look well too in your woman's dress: + Well have you done and like a gentleman. + You have saved our life: we owe you bitter thanks: + Better have died and spilt our bones in the flood-- + Then men had said--but now--what hinder me + To take such bloody vengeance on you both?-- + Yet since our father--Wasps in the solemn hive, + You would-be quenchers of the light to be, + Barbarians, grosser than your native bears-- + O would I had his sceptre for one hour! + You that have dared to break our bound, and gull'd + Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us-- + I wed with thee! I bound by precontract + Your bride, your bondslave! not tho' all the gold + That veins the world were pack'd to make your crown, + And every spoken tongue should lord you. Sir, + Your falsehood and your face are loathsome to us: + I trample on your offers and on you: + Begone! we will not look upon you more. + Here, push them out at gates.»] + +[Note 201: + + From all a closer interest flourish'd up + Tenderness touch by touch, and last, to these, + Love, like an Alpine harebell hung with tears + By some cold morning glacier; frail at first + And feeble, all unconscious of itself, + But such as gather'd colour day by day.] + +[Note 202: + + «If you be, what I think you, some sweet dream, + I would but ask you to fulfil yourself: + But if you be that Ida whom I know, + I ask you nothing: only, if a dream, + Sweet dream, be perfect. I shall die to-night. + Stoop down and seem to kiss me ere I die.»] + +[Note 203: + + . . . . . . She turn'd; she paused; + She stoop'd; and with a great shock of the heart + Our mouths met: out of languor leapt a cry, + Crown'd Passion from the brinks of death, and up + Along the shuddering senses struck the soul, + And closed on fire with Ida's at the lips; + Till back I fell, and from mine arms she rose + Glowing all over noble shame; and all + Her falser self slipt from her like a robe, + And left her woman, lovelier in her mood + Than in her mould that other, when she come + From barren deeps to conquer all with love, + And down the streaming crystal dropt, and she + Far-fleeted by the purple island-sides, + Naked, a double light in air and wave....] + + +V + +Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le +ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et +retrouvée dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la +Princesse_. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de +la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les +sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour +se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique +et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de +Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de +remonter vers l'âge et les moeurs primitives, d'écouter le paisible +discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une +pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme. +Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il +n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée; +il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des +convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il +la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit +jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble +beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette +simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse +aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que +volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la +pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la +culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y +trouver le contentement et le repos. + +Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la +Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a +assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir +de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge. +Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter +leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si +elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point +écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de +n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour +culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir +raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent +naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai +qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule +fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle +garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours +elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de +lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le +guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut +pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je +meure?»--«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un +simple chant de quelques notes,--répète son simple chant et le répète +toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que +l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la +moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se +déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut +l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut +la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable +avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers +frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me +prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la +marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà +du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez +pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à +ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].» +Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une +ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,» +et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque +remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main +droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dictée, +toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le +linceul était de drap d'or--ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout +en blanc,--excepté son visage, et ce visage aux traits si purs--était +aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement +endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un +grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les +chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir +Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge +d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé +de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de +vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est +pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.--C'est pourquoi, devant notre +dame Ginèvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma +plainte.--Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.--Prie pour +mon âme, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans +égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un +regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à +trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat. + +Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le +grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir +de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a +roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les +chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu +à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a +porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix +brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était +l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].» +Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée +Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas +qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire +Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et +revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont +éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et +luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La +grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,--et fit +dans l'air une arche de clarté,--comme le rayonnement d'aube +boréale--qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver +s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais +avant que l'épée eût touché la surface,--un bras s'éleva, vêtu de +velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poignée, et +la brandit trois fois;--puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].» +Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine, +ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter +jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop +tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des +cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où +«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»--«Là s'était +arrêtée une barque sombre,--noire comme une écharpe funèbre de la +proue à la poupe;--tout le pont était couvert de formes +majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en +songe; auprès d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs +lèvres partit--un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles +palpitantes.--Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand +éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie--toute la nuit dans +une terre déserte, où personne ne vient--et n'est venu depuis le +commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la +barque.--Ils vinrent à la barque; là les trois reines--étendirent +leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.--Mais celle qui était la +plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tête du roi +dans son giron--et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en +pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa +voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et +prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil +ordre change, cédant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit +lui-même en plusieurs façons,--de peur qu'une bonne coutume étant +seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie +pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne +l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses +parties,--est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais +à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-là que tu +vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon âme est obscurcie de +doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,--où ne tombe point de +pluie, ni de grêle, ni de neige,--et où même le vent ne souffle jamais +rudement; mais elle repose--enveloppée de profondes prairies, +heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux +pleins d'arbres couronnés par une mer d'été--où je me guérirai de ma +douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu +de plus calme et de plus imposant. + +Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si +multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens +et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les +préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses +pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un +édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement +choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus +exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au +plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque +cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures +retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et +là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus +délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible +que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on +emportera en sortant de son musée. + +[Note 204: + + She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be. + He will not love me: how then? must I die?» + Then as a little helpless innocent bird, + That has but one plain passage of fine notes, + Will sing the simple passage o'er and o'er + For all an april morning, till the ear + Wearies to hear it, so the simple maid + Went half the night repeating, «must I die?»] + +[Note 205: + + At last she said «Sweet brothers, yester night + I seem'd a curious little maid again, + As happy as when we dwelt among the woods, + And when you used to take me with the flood + Up the great river in the boatman's boat. + Only you would not pass beyond the Cape + That has the poplar on it: there you fixt + Your limit, oft returning with the tide. + And yet I cried because you would not pass + Beyond it, and far up the shining flood + Until we found the palace of the king. + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . Now shall I have my will.»] + +[Note 206: + + But when the next sun brake from underground, + Then, those two brethren slowly with bent brows + Accompanying, the sad chariot-bier + Past like a shadow thro' the field, that shone + Full-summer, to that stream whereon the barge, + Pall'd all its length in blackest samite, lay. + There sat the life-long creature of the house, + Loyal, the dumb old servitor, on deck, + Winking his eyes, and twisted all his face. + So those two brethren from the chariot took + And on the black decks laid her in her bed, + Set in her hand a lily, o'er her hung + The silken case with braided blazonings + And kiss'd her quiet brows, and saying to her: + «Sister, farewell for ever,» and again + «Farewell, sweet sister,» parted all in tears. + Then rose the dumb old servitor, and the dead + Steer'd by the dumb went upward with the flood-- + In her right hand the lily, in her left + The letter--all her bright hair streaming down-- + And all the coverlid was cloth of gold + Drawn to her waist, and she herself in white + All but her face, and that clear-featured face + Was lovely, for she did not seem as dead + But fast asleep, and lay as tho' she smiled.] + +[Note 207: + + "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake, + I, sometime call'd the maid of Astolat, + Come, for you left me taking no farewell, + Hither, to take my last farewell of you. + I loved you, and my love had no return, + And therefore my true love has been my death. + And therefore to our lady Guinevere, + And to all other ladies, I make moan. + Pray for my soul, and yield me burial. + Pray for my soul thou too, sir Lancelot, + As thou art a knight peerless."] + +[Note 208: + + A chapel nigh the field, + A broken chancel with a broken cross, + That stood on a dark strait of barren land. + On one side lay the ocean, and on one + Lay a great water, and the moon was full.] + +[Note 209: + + The great brand + Made lightnings in the splendour of the moon, + And flashing round and round, and whirled in an arch, + Shot like streamer of the northern morn, + Seen where the moving isles of winter shock + By night, with noises of the northern sea. + So flash'd and fell the brand Excalibur: + But ere he dipt the surface, rose an arm + Clothed in white samite, mystic, wonderful, + And caught him by the hilt, and brandish'd him + Three times, and drew him under in the meer.] + +[Note 210: + + They saw then how there hove a dusky barge + Dark as a funeral scarf from stern to stern, + Beneath them; and descending they were ware + That all the decks were dense with stately forms + Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these + Three queens with crowns of gold. And from them rose + A cry that shiver'd to the tingling stars, + And, as it were one voice, an agony + Of lamentation like a wind, that shrills + All night in a waste land, where no one comes, + Or hath come, since the making of the world.] + +[Note 211: + + Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge," + And to the barge they came. There those three queens + Put forth their hands, and took the king and wept. + But she that rose the tallest of them all + And fairest, laid his head in her lap, + And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands + And call'd him by his name, complaining loud....] + +[Note 212: + + The old order changeth, yielding place to the new, + And God fulfills himself in many ways, + Lest one good custom should corrupt the world.... + If thou shouldst never see my face again + Pray for my soul. More things are wrought by prayer + That this world dreams of.... + For so the whole round earth is every way + Bound by gold chains about the feet of God. + But now farewell. I am going a long way + With these thou seest,--if indeed I go-- + (For all my mind is clouded with a doubt) + To the island-valley of Avilion, + Where falls not hall, or rain or any snow, + Nor ever wind blows loudly; but it lies + Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns + And bowery hollows crown'd with summer sea, + Where I will heal me of my grievous wound.] + + +§ 2. + +LE PUBLIC. + +Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du +monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche. +Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de +Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres +de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on +comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin. + +Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en +regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de +campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le +rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue +pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un +rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde +vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et +jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou +château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a été raccordé avec +l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les +pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à +tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage +même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres +de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique, +ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans +doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui +font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen +riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche. +Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon +frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les +matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant +où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques +rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le +long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des +fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales. +Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement +gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres +de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par +l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper +beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses +feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette +verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge +de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin, quelle +propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le bien-être +des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a ménagé +des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes peuplées +par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent dans les +bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y a dans +l'herbe de grands boeufs couchés, des moutons aussi blancs que s'ils +sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modèles, +capables de réjouir l'oeil d'un amateur et d'un maître. Nous revenons +à la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; décidément +ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, à cette +grande fenêtre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le +large treillis d'or qu'il étale à travers la futaie! Et comme +adroitement on a tourné la maison pour que le paysage paraisse encadré +au loin entre les collines et de près entre les arbres! Nous entrons. +Que tout y est soigné et commode! On y a prévu, devancé les moindres +besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionné; on soupçonne +tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention à quelque +Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propreté +n'est pas plus méticuleuse en Hollande; proportion gardée, ils ont +trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les +détails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans +une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage à son +moment et à sa place, et le bien-être qu'elle distille vient en rosée +de miel tomber dans la bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le +sucre d'une raffinerie modèle lorsqu'il arrive dans son goulot. + +Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit +et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a +trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre +l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui +est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont +bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à +toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les +aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et +spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il +doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des +théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions. +Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il +y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile +et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit, +travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est +magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit +sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il +parle dans les _meetings_, il surveille des écoles, il rend la +justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures, +de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour +conduire amicalement ses voisins et ses inférieurs vers quelque oeuvre +qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est +respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de +la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et qu'il en use loyalement +pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit est entretenu par une +vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et occupé; il est +instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il est curieux de +tous les renseignements précis, il est tenu au courant par ses +journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes nouvelles. +Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il +monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il chasse, il +vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même tous les +détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air, il résiste +à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout ailleurs conduit +l'homme moderne aux agitations du cerveau, à l'affaiblissement des +muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce monde élégant et sensé, +raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de conduite, que ses goûts +de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte +d'enceinte fleurie et empêchent de regarder ailleurs. + +Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil +monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en +famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle +de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris +ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il +n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et +scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troublé en +fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans contraste la +voix grave du maître de maison qui, devant les domestiques +agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en le quittant, +on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur +d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments +étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a goûté +les petites scènes rurales et les riches peintures de paysage. Les +dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont si exquis et +si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si délicates! Il +a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides! +Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les +honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur pureté. Les +jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement quand, tout à +l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des têtes +blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des épaules +blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion est +fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité et +dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et +tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire +ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses +idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les +réussites et la diversité de son style, les agréments et la perfection +de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa poésie +ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et peintes où les +fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent dans une harmonie +savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs +calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprès +pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers de l'ancienne +noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie +de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation éloquente +de leurs principes et un meuble précieux de leur salon. + +Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter +en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des +maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous +trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la +finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide +de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la +province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui +pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un +escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les +caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut +voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues +flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée, +bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux +abords des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous remarqué +comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme ces +regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté +violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves +avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient +bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la +glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la +sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée +parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils +viennent respirer de gaieté de coeur. Ils sont serrés autour de leurs +petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les cris +des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le défilé +monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles attardées +qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intérieur +est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre ces +divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages, nous +trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de +statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes +de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il +représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les +personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est +agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais +qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un +an, sali en six mois, bon pour étaler un luxe postiche. Toutes leurs +jouissances sont factices et comme arrachées au passage; il y a en +elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent à la +cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs cafés, à la gaieté de +leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop +multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec patience et cueillies +avec modération; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et +échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils sont raffinés et ils +sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles +colorées, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vérités +neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir +l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne +s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur dépense, leurs +besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la +fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis de gaieté +mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de +souffrance et d'ardeur. + +Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce +frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout +saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et +multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et +des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds, +bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race! +Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y +naître; nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ immense de la +pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou prescrite. La pratique +ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et une Église officielle +sont là pour les décharger du soin de mener la nation; on subit les +deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec +patience et railleries; on ne les regarde qu'à la façon d'un +spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme une pièce de +théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez que la +critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais qui +entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses +faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les +grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce conflit +des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart du temps, +ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les incertitudes, partant +à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses. Dans ce vide, +qui est comme une vaste mer, les rêves, les théories, les fantaisies, +les convoitises déréglées, poétiques et maladives, s'amassent et se +chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de +formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prépare une +assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes bâtisses +des sciences, qui çà et là, obscurément, comme des polypes +sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base où +s'appuieront les croyances du genre humain. + +Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est dans ce +Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il +est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons +parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une +belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une +rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche +matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne +nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il +jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais +menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le +sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le +monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte, +c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les +plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il +avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la +sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire +une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette +chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre, +horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué +l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses +passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond +d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été +trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à +travers la vie comme un cheval de race cabré dans la campagne, que +l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel +précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout +et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un +trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point +cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et +pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, +aussi altéré que devant[213]. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont +retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de +dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si +mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain +épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les +angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même +geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible +expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer. +Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte, +et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa +fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout +l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit +accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de +la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui +boit dans une coupe ciselée, debout, à la première place, parmi les +applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du +coeur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa +poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait du poison au +fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs battent les +tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voilà ce que +nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus brillant d'entre +nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte invisible, et s'est +abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs et les gaietés +menteuses de notre banquet. + +Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons +écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs. +Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et +nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé, +son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets +vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent +hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre +des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à +travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une +croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les +nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi! +c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes! +ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui +ont fait ruisseler cette divine éloquence! ce sont elles qui en cet +instant ont ramassé dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de +la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante +et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais! La +pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas, dans l'île de +Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est heureux parmi +ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses roses! +N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et dans +cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son +désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap +battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le +genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de +sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au +moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations +profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir +l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un +simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il +a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que +c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais +il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec +désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée +aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et +plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il +n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une +vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le monde qui a +écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de +bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson. + +[Note 213: + + Ô médiocrité! celui qui pour tout bien + T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie, + Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.] + + +FIN. + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME + +LIVRE V. + +LES CONTEMPORAINS. + + +Chapitre I.--Le roman. Dickens. + +§ 1. L'ÉCRIVAIN. + + Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance + de la façon d'imaginer. 6 + + I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. -- + Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les + objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En + quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle + est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les + hallucinés et les fous. 6 + + À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses + trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux + peintres de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. + -- _Miss Ruth_ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ 21 + + II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit + produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son + comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la + caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa + gaieté. 27 + + +§ 2. LE PUBLIC. + + Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette + contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de + l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la + jeune fille et de l'épouse. 39 + + En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. -- + Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. 43 + + Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques + comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. + -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez + Dickens l'ensemble manque à l'action. 45 + + +§ 3. LES PERSONNAGES. + + Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et + instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. -- + Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de + Dickens pour les seconds. 49 + + I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. + -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme + positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- + En quoi ces personnages sont Anglais. 50 + + II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature + française. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les + gens du peuple. -- L'homme idéal selon Dickens. 60 + + III. En quoi cette conception correspond à un besoin public. + -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. + -- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés + par la convention et par la règle. -- Succès de Dickens. 64 + + +Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray. + + Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- + Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de + Dickens et de Thackeray. 68 + + I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses + dissertations morales. 70 + + II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. + -- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des + deux esprits. 79 + + III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. + -- L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss + Blanche Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress + Hoggarty._ 82 + + IV. Solidité et précision de cette conception satirique. -- + Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un + ambassadeur._ 93 + + Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. -- + Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des + exaltations humaines. 96 + + V. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de + la société en Angleterre. -- Ses aversions et ses + préférences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du + roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne, + du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet établissement + aristocratique. -- Excès de cette satire. 100 + + +§ 2. L'ARTISTE. + + I. Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit à l'art. -- + En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle fausse les + personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. -- + _Valérie Marneffe et Rebecca Sharp._ 117 + + II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_. + -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme + idéal. 128 + + III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle + est cette définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère + de la véritable. 141 + + +Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay. + + Rôle et position de Macaulay en Angleterre. 145 + + +§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES. + + I. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses + opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et + pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le + véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des + anciens. 147 + + Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison + de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il + est religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme + en Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essais sur + l'Église et l'État._ 152 + + Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est + l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la + Révolution et les Stuarts._ 159 + + II. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son + goût pour les développements. Caractère oratoire de son + esprit. -- En quoi il diffère des orateurs classiques. -- + Son estime pour les faits particuliers, les expériences + sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des + spécimens décisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais + sur Warren Hastings et sur Clive._ 166 + + Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa + plaisanterie. -- Sa poésie. 183 + + +§ 2. + + Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de + son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. + -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- + _L'Acte de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- + Traces d'amplification et de rhétorique. 197 + + Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En + quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- + Position intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et + l'esprit germanique. 222 + + +Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle. + + Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. 229 + + +§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT. + + I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son + imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses + bouffonneries. 230 + + II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle + est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les + dandies et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- + Extrême tension de son esprit et de ses nerfs. 238 + + III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le + sentiment du réel et le sentiment du sublime. 251 + + IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche + des sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa + sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- + _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ -- + Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses + visions. -- Comment il figure le monde d'après son propre + esprit. 251 + + V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la + pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux + façons principales de la reproduire, et deux sortes + principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les + intuitifs. -- Inconvénients du second procédé. -- Comment il + est obscur, hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse + à l'affectation et à l'exagération. -- Duretés et + outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre + d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. -- + Il est le plus favorable à l'invention originale. -- Quel + emploi Carlyle en a fait. 260 + + +§ 2. SON RÔLE. + + Introduction des idées allemandes en Europe et en + Angleterre. -- Études allemandes de Carlyle. 268 + + I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- + Comment elles agissent et finissent. -- Le génie artistique + de la Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. + -- Le génie philosophique de l'âge moderne. -- Analogie + probable des trois périodes. 268 + + II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. + -- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la + linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, + l'exégèse, la théologie et la métaphysique. -- Comment le + penchant métaphysique a transformé la poésie. 271 + + III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des + parties solidaires et complémentaires. -- Nouvelle + conception de la nature et de l'homme. 273 + + IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite + et l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des + spéculations allemandes. 274 + + V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples + anciens. -- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. + -- Les puritains et les jansénistes au dix-septième siècle. + -- La France au dix-huitième siècle. -- Par quels chemins + ces idées peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La + critique. 276 + + VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en + Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration + passionnée et poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. 278 + + +§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. + + Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il + ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ 282 + + I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- + Caractère divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. 283 + + II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les + idées positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. + -- Comment chez Carlyle la métaphysique allemande s'est + changée en puritanisme anglais. 289 + + III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du + devoir. -- Conception de Dieu. 291 + + IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme + véritable et le christianisme officiel. -- Les autres + religions. -- Limite et portée de la doctrine. 294 + + V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. + -- Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe + d'écrivains il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement + sur Voltaire. 299 + + VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux + préjugés de siècle et de race. -- Le goût n'a qu'une + autorité relative. 304 + + +§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. + + I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des + révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. 307 + + II. Liaison de cette conception et de la conception + allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il + est original. -- Portée de sa conception. 309 + + III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments + héroïques. -- Que les véritables historiens sont des + artistes et des psychologues. 312 + + IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose + que de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et + sa valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les + puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation + moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. 314 + + V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de + son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il + est injuste. 319 + + VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût + du bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres + prévisions pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- + Contre l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. 322 + + VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. + -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. 327 + + +Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill. + + I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la + science positive. -- Absence des idées générales. 331 + + II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la + religion. 332 + + III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse + nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre + d'esprit. -- À quelle famille de philosophes il appartient. + -- Valeur des spéculations supérieures dans la civilisation + humaine. 334 + + +§ 1. L'EXPÉRIENCE. + + I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la + psychologie et de la métaphysique. 337 + + II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons + du monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort + de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. 339 + + III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la + définition, et la théorie de la preuve. 345 + + IV. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est + importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y + a pas de définition des choses, mais des définitions des + noms. 346 + + V. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. -- + Réfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie + probante. 351 + + VI. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. -- + Réfutation. -- Les axiomes ne sont que des expériences d'une + certaine classe. 356 + + VII. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que + son antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la + stabilité des lois de la nature. -- En quoi consiste une + loi. -- Par quelles méthodes on découvre les lois. -- La + méthode des concordances, la méthode des différences, la + méthode des résidus, la méthode des variations + concomitantes. 361 + + VIII. Exemples et applications. -- Théorie de la rosée. 369 + + IX. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses + procédés. 380 + + X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de + déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi + moderne de la seconde. -- Sciences qui réclament la + première. -- Sciences qui réclament la seconde. -- Caractère + positif de l'oeuvre de Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. 383 + + XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que + tous les événements arrivent selon des lois. -- Le hasard + dans la nature. 386 + + +§ 2. L'ABSTRACTION. + + I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- + Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- + Quelle faculté ouvre le monde des causes. 394 + + II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des + faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de + l'abstraction dans la science. 396 + + III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des + abstraits générateurs. 400 + + IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du + raisonnement est une loi abstraite. 402 + + V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations + d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. 404 + + VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des + éliminations ou abstractions. 407 + + VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience + et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, + les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous + devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée + de l'axiome des causes. 408 + + VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. -- + Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la + part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une + fourmi philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une + métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois + nations pensantes. 411 + + IX. Une matinée à Oxford. 416 + + +Chapitre VI. La poésie. Tennyson. + +§ 1. LE TALENT ET L'OEUVRE. + + En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. -- En quoi il les + continue. 420 + + I. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- + Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. + -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité + littéraire et son dilettantisme poétique. -- _The Dying + Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ 421 + + II. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa + vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament + poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- + _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. -- + Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ 427 + + III. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In + Memoriam._ -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. + -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- + Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. 436 + + IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce poëme et d'_As you + like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment + Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. 438 + + V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de + l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a + renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation + de ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort + d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante. + -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son + talent pour se métamorphoser, pour embellir et pour épurer. 446 + + +§ 2. LE PUBLIC. + + Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- + L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi + Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. + -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. + -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi + Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison + des deux mondes et des deux poëtes. 456 + + +FIN DE LA TABLE. + + +10616.--Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris. + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les +notes de fin de page sont manquantes.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise +(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41114 *** |
