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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Annette Laïs - -Author: Paul Féval - -Release Date: October 19, 2012 [EBook #41113] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAÏS *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - - ANNETTE LAÏS - - PAR - - PAUL FÉVAL - - - NEW-YORK - CHARLES LASSALLE, ÉDITEUR - _Bureau du Courrier des Etats-Unis_ - 92 WALKER ST. - - 1867 - - - - -ANNETTE LAÏS. - - - - -I. - -MA FAMILLE. - - -Mon oncle Bélébon était encore coiffé à l'oiseau royal en 1842, époque -où il fut question pour la première fois de faire de moi quelque -chose. Je parle de lui d'abord parce qu'il était l'esprit de la -famille, au dire de mes deux tantes Kerfily et de l'aumônier des -Incurables. Mon oncle Bélébon disait de son côté que l'aumônier des -Incurables était une fine mouche et que mes deux tantes Kerfily -avaient un sens infaillible. Ce fut là précisément ce qui me donna -défiance de mon oncle Bélébon, car aussitôt que ma tante -Kerfily-Bel-OEil disait blanc, ma tante Kerfily-Nougat criait noir -avec une voix d'oiseau qu'elle avait. Or, comment le noir et le blanc -peuvent-ils avoir raison tous deux à la fois? - -Mon oncle Bélébon ne se faisait jamais à lui-même de ces questions -indiscrètes. C'était le despotisme incarné: un bien brave homme, à -part cela, et qui avait des boutons d'agate à son habit marron. Dans -la nuit des temps, il avait été officier de marine, mais sans jamais -monter à bord d'aucun vaisseau. «Le métier de marin, disait-il parfois -après dîner, est semé de dangers sans nombre. On n'y est séparé de la -mort que par une mince planche!» - -Il aimait passionnément cette idée, qui est, du reste fort ingénieuse -et que j'ai retrouvée dans beaucoup d'auteurs estimables. - -En 1842, mon oncle Bélébon avait soixante-seize ans bien sonnés. Il se -faisait des sourcils noirs avec je ne sais quoi et chantait encore les -chansons de Mirabeau-Tonneau. Dans les moments de gaieté folle, il -allait jusqu'à décocher des épigrammes malignes à Robespierre et même -à Cambacérès. - -Il faut vous dire tout de suite où cela se passait, car j'ai l'air de -tomber des nues. Nous habitions l'hôtel de Kervigné, sur la place des -Lices, à Vannes, chef-lieu du Morbihan. Kervigné est le nom de notre -famille, qui a donné à la France deux amiraux et un lieutenant -général. Nous figurons à la salle des Croisades de Versailles. Mon -père paya pour cela une note de cinquante-sept francs à la maison -Godet-Regard de Plantecoq, à Paris, laquelle rhabille les généalogies, -ravaude les écussons et va en ville. J'ai gardé un peu de rancune à ma -noblesse, qui m'a joué d'assez méchants tours; mais cela ne nous -empêche, nous, les Kervigné de Vannes, d'être la branche aînée et -comtes depuis Louis XIV. Saint-Simon parle de nous. Les Kervigné de -Pontivy ne valent pas l'épluchage. Nous ne cousinons pas. Ma mère -était Kerfily, une excellente famille de robe. La fortune venait de -son côté, quoique mon père fût loin d'être pauvre. Dieu merci, outre -l'hôtel de la place des Lices et le château qui est au bord de la mer, -là-bas vers Carnac, nous avons toujours joui d'une trentaine de bonnes -mille livres de rente. - -Mais mon frère le vicomte coûtait cher. Il était, s'il vous plaît, à -vingt-quatre ans, chef d'escadron de cuirassiers. Il faut soutenir -cela. On avait fait, en outre, une belle dot à ma soeur la marquise. -Ma mère parlait quelquefois d'économie. - -Le lecteur me pardonnera de m'arrêter un instant devant le portrait de -ce souriant et charmant vieillard qui était mon père. Il avait -assurément tout l'esprit qu'on prêtait à mon oncle Bélébon. Il faisait -des petits vers: j'en ai tout un recueil; il savait des quantités -d'anecdotes et parlait des affaires du temps avec un bon sens parfait, -quoiqu'il fût abonné de fondation au _Journal des villes et -Campagnes_. Il était dévot mais voltairien; je n'ai jamais vu qu'à lui -ce mélange du mysticisme breton et des gaietés gauloises. L'oncle -Bélébon, les tantes Kerfily et l'aumônier des Incurables se -réunissaient parfois pour l'éteindre, mais il lui arrivait de les -mener tambour battant quand on avait de bonnes nouvelles du vicomte ou -qu'on mettait en perce un tonneau de Saint-Emilion. - -Saperbleure! (c'était le juron de ses jours d'extra) il n'y en avait -pas beaucoup à Vannes pour le gagner au jeu du mot pour rire! il -remettait en leur chemin les Nantais et même les lurons de Rennes, où -tout le monde croit avoir inventé la poudre. - -Il avait la cinquantaine, ni plus ni moins; il était rond comme une -caille; il mangeait bien à son déjeuner, mieux à son dîner, mais -supérieurement à son souper. Je crois toujours, quand je reviens à -Vannes, que ce bon vieux portrait qui est au salon va ouvrir sa bouche -rose et me dire: «Allons, chevalier! bon appétit, bonne conscience! A -table, saperbleure! On ne jeune qu'en carême et ma soupe va tomber -jusqu'au fond de mes bottes.» - -Ma mère était une femme de quarante ans, très belle encore, douce avec -ses enfants, bonne avec tout le monde, mais froide et faible. Elle -avait un fond de mélancolie dont je n'ai jamais eu le secret. Elle se -reposait, par une sorte de paresse, sur mon oncle Bélébon et sur -l'aumônier des Incurables du soin de penser pour elle. A leur défaut, -elle se livrait aux deux tantes Kerfily, qui la retournaient sens -dessus dessous comme une crêpe. Sa vie était un sommeil sans rêves; -tout travail d'esprit lui causait une véritable horreur. Elle -s'éveillait néanmoins aux caresses des enfants de ma soeur la -marquise. - -Celle-ci avait vingt-deux ans. Nous avions été liés très étroitement -jusqu'à l'époque de son mariage, mais une fois sortie de la maison, -Julie avait mis une sorte d'emportement à faire le nid de son bonheur -nouveau. Son mari, M. le marquis de Tréfontaines, était de l'âge de ma -mère et avait beaucoup vécu; sa fortune était fort entamée et Julie, -selon l'expression des tantes Kerfily, _tirait fameusement_ de chez -nous. M. le marquis de Tréfontaines empruntait bien quelque argent à -mon père, mais c'était, au demeurant, un homme de grande mine et de -belle façon qui portait bien son nom et qui nous faisait honneur. Il -amenait les deux petits enfants, quand il avait quelque chose à -demander. Mon père était fier de sa fille et respectait son gendre. Le -marquis me donnait des poignées de main autant que je voulais, mais il -me semblait que ma soeur me regardait comme on regarde les bouches -inutiles dans une citadelle assiégée. Sans moi, on aurait pu faire -davantage. Elle m'embrassa pourtant de bon coeur, quand il fut -question de mon départ. Les deux petits-enfants étaient des amours. - -L'aumônier des Incurables, M. l'abbé Raffroy de Cotelle, nous -appartenait par un lien de parenté très vague. Il ressemblait, pour le -physique, à ces bouteilles trapues où l'on met le madère. Sa figure -luisait comme si elle eût été repeinte à l'huile depuis peu. C'était -un prêtre solide en ses principes, honnête et largement charitable. -L'étroitesse qui pouvait être en lui ne regardait que le cerveau. Il -valait bien mieux que l'oncle Bélébon qui, pourtant, n'avait point -trop de méchanceté. - -Ma tante Kerfily-Bel-OEil était demoiselle ma tante Kerfily Nougat -était veuve. Je ne les ai jamais vues l'une sans l'autre, et jamais -je ne les ai vues d'accord. C'était entre elles une de ces intimités -qui vivent de batailles et de rancunes. En Bretagne, les sobriquets -sont souvent cruels. Kerfily-Bel-OEil était louche comme Vénus, mais -moins jeune et moins belle; ma tante Renotte, la paysanne, dont je -n'ai pas encore parlé, disait qu'elle avait un petit _zieu_ et un -grand _zieu_. Son grand zieu était, certes, un beau zieu, mais son -petit zieu avait des fantaisies extraordinaires. A la moindre émotion, -il allait et venait, tournant et pirouettant comme un zieu enragé. On -s'habituait à cela; néanmoins ma tante Bel-OEil était restée fille. -Julie et le marquis aimaient ses cadeaux et lui savaient gré de ne -s'être point mariée. Elle était sentimentale; on trouvait toujours à -son chevet des romans traduits de l'allemand, où Dieu s'appelait le -souverain architecte de l'univers, et où l'on déplorait amèrement le -souvenir qui poursuit les coeurs sensibles; de ces romans où le jeune -baron de Rosenthal dit à Pulchérie: «Cruelle! faut-il me percer le -sein à tes pieds!» La lecture de ces attendrissantes choses excitait -les fringales de son zieu, qui dansait la carmagnole en versant des -larmes abondantes. Elle était du parti de ma soeur la marquise. - -Ma tante Kerfily-Nougat, au contraire, appartenait corps et âme au -camp de mon frère Gérard, le vicomte. Elle avait sur sa tabatière le -portrait de Gérard en chef d'escadron de cuirassiers, et je dois dire -tout de suite que ce portrait, non flatté, représentait un des plus -beaux soldats de l'armée française. Le sobriquet de ma tante Nougat -avait rapport à ses goûts, non point à sa figure; son péché d'habitude -était la gourmandise, et ce n'était pas un péché mignon. Ses repas -étaient généralement suivis de désastres. M. Souyoux, le célèbre -médecin à qui ses succès valurent le surnom d'Hippocrate de Ploërmel, -lui avait dit une fois que le nougat d'amandes au caramel était un -digestif puissant. A dater de ce jour, ma tante exigea le nougat -partout où elle se trouvait, et prit l'habitude de couronner ses -réfections trop copieuses par une prise de nougat capable d'incommoder -trois lycéens. Le docteur Souyoux est au-dessus de toute insinuation -malveillante. Aussi puis-je dire que son nougat finit par étrangler ma -pauvre tante. Nous sommes tous mortels. - -Il y avait donc chez nous deux partis: celui de la marquise et celui -du vicomte. - -Ces deux partis s'accusaient mutuellement de _tirer trop_, et je crois -bien qu'ils avaient un peu raison tous les deux. Le ménage de ma soeur -avait de grands besoins, et un homme comme mon beau-frère ne pouvait -par liarder. D'un autre côté, on sait ce que dépense un jeune officier -supérieur de cuirassiers, brillant, charmant, lancé à miracle et qui -court après les épaulettes de colonel. Saperbleure! si vous l'ignorez, -mon père aurait pu vous le dire, et aussi ma tante Nougat, pauvre -bonne femme! - -Outre mon père et Nougat, le parti du vicomte Gérard se composait de -la presque totalité des autres tantes et cousines, car nous étions -tout un clan de Kervigné. L'abbé Raffroy en était un peu; mon oncle -Bélébon, l'esprit de la famille, n'en était pas du tout. - -Dans le parti de ma soeur, il y avait ma mère, Bel-OEil et presque -tous les oncles et cousins. Ma mère était là pour les petits-enfants -et Bel-OEil pour le marquis, très joli homme, dont la seule vue -mettait son petit zieu en ébullition. Ils causaient tous deux parfois, -en tête-à-tête, de la rareté toujours croissante des coeurs vertueux, -mais sensibles. Le marquis de Tréfontaines s'astreignait à lire des -histoires traduites de l'allemand, et détrônait volontiers le bon Dieu -pour mettre à sa place le Créateur de toutes choses ou la vaste -intelligence qui préside aux destinées de l'univers. Cela lui valait -bien cinq à six cents écus par an. L'abbé Raffroy appartenait un -tantinet à ce parti, mais pas du tout l'oncle Bélébon. - -De quel parti était-il donc, cet oncle Bélébon, l'esprit de la -famille? - -Mon oncle Bélébon n'avait que son esprit: il n'était pas riche; il -était de son propre parti ou plutôt du parti de Vincent Bélébon, son -petit fils, épais balourd qui engraissait quelque part, vers -Saint-Anne d'Auray, courant le lièvre, chassant les filles de -campagne, buvant du cidre à deux sous le pot. Ce n'est pas cher, mais -il avait grand soif, et l'oncle Bélébon _tirait_ pour désaltérer ce -pataud. L'abbé Raffroy n'était pas sans tenir une petite idée au parti -de Vincent Bélébon. - -Hélas! moi, je n'avais pas de parti, si ce n'est une fraction -infinitésimale de ce bon abbé Raffroy et toute ma tante Renotte -Kervigné, qui faisait valoir une douzaine d'hectares au bourg de -Landevan: la paysanne, le bas bout, la dernière des dernières! -Celle-là ne donnait rien à Julie ni à Gérard; quand elle venait à -Vannes, elle me glissait quelques louis pour faire le jeune homme. -Elle ne brillait pas dans la famille. - -Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon père tapa doucement sur le petit -ventre hémisphérique de l'oncle Bélébon et prononça ces paroles à -haute et intelligible voix: - -«Allons, tonton! la main aux dames! Bon appétit! bonne conscience! A -table, saperbleure! On ne jeûne qu'en carême et aux quatre temps! Ma -soupe va tomber jusqu'au fond de mes bottes!» - -C'était fête doublement à cause du dimanche et de l'anniversaire de la -naissance de Julie. J'avais vu à l'office un considérable gâteau sur -lequel on avait écrit avec du sucre: _Vive madame la marquise!_ ma -bonne mère rajeunissait entre les deux petits enfants qui faisaient le -diable, et il y avait chez nous un excellent vent de gaieté. - -J'allai m'asseoir au bout de la table, entre Vincent Bélébon, ma bête -noire, et ma bonne tante Renotte, qui avait fait ses dix lieues tout -exprès pour nous voir. Les dignitaires étaient au centre, où l'oncle -Bélébon, bavard comme une pie, soulevait, je n'ai jamais su pourquoi, -des applaudissements à chaque parole qu'il disait. Etant accordé, -là-bas, ce point qu'on est l'esprit de la famille, il ne reste rien à -faire. Les honneurs étaient tout naturellement pour ma soeur Julie et -son mari, ménage du haut ton où l'on disait vous devant le monde. Ma -mère trouvait cela charmant. Ma tante Renotte en murmurait tout bas: -elle était de l'opposition. Elle me marchait sur les pieds depuis le -commencement du dîner et je l'entendais qui marmottait à mon oreille: - -«Tu vas voir, René, tu vas voir! On va leur lancer un lièvre dans les -jambes?» - -Le marquis faisait le galant auprès de Bel-OEil et de ma mère qui -dévorait les enfants. Julie s'ennuyait comme toute jeune femme qu'on -arrache à ce cercle de bonheur égoïste et charmant: la petite famille -bornée, serrée, murée, rejetant sans cesse hors de soi tout ce qui -n'est pas elle-même. Nougat et mon père trouvaient moyen de causer du -vicomte, dont on avait une lettre, tout en ne perdant pas une bouchée. -L'oncle Bélébon égrenait son chapelet de vieux bons mots et semblait -dire à son petit-fils Vincent: «Quand donc seras-tu aussi aimable que -moi?» Vincent buvait du vin pur tant qu'il pouvait. C'était un joli -repas. - -Quand parut le gâteau qui criait: _Vive madame la marquise!_ on -trinqua d'un bout à l'autre de la table, puis ma mère tendit à Julie -un gros paquet qu'elle avait sur ses genoux. C'était un très beau -cadeau d'argenterie. Julie se leva, rouge de plaisir, tandis que le -marquis baisait fort humblement la main de ma mère en disant: - -«Chère maman, voilà de vos traits! - ---Ah? murmura Bel-OEil, qui mit sur l'assiette de mon beau-frère un -petit écrin contenant dix doubles louis, vous avez le cri du coeur, -mon neveu. Donner est le plaisir des âmes sensibles. Acceptez cette -bagatelle, et choisissez vous-même un objet pour notre belle Julie.» - -Mon beau-frère balbutia: - -«Je ne sais si je dois.... - ---Oh! certes, vous devez! gronda la tante Renotte dans mon oreille. A -Dieu et à ses saints! et ce n'est pas faute qu'on vous en fourre du -matin au soir. - ---Ça te passe sous le nez!» me dit cette méchante bête de Vincent. - -C'était le vin qui passait sous son nez, à lui. Je ne sais pas où il -mettait tout le vin qu'il absorbait. - -Julie embrassa ma mère et Bel-OEil, à qui elle dit: - -«Chère tante, vous faites bien de parler de colifichets, car il faut -se tenir, mais vous avez deviné que nous étions gênés.... Avec deux -petits enfants.... - ---C'est le moment! glissa Nougat à l'oreille de mon père, il faut de -la justice. On ne peut pas toujours fourrer aux mêmes.» - -_Fourrer_ est un mot de famille, amer comme l'absinthe. La jalousie le -gonfle. Il est la contre-partie exacte de _tirer_! - -La joue fraîche et dodue de mon père se couvrit d'une rougeur plus -vive. - -«Madame, dit-il à sa femme, Gérard t'embrasse dans sa lettre, ainsi -que tous les parents et amis. Il se trouve avoir besoin d'une -cinquantaine de louis, ce pauvre garçon....» - -Julie tressaillit. Ne soyez pas plus sévères qu'il ne faut. Il y avait -les deux enfants. - -«Cela fait près de cent louis qu'on lui fourre depuis le commencement -de l'année, dit Bel-OEil aigrement. - ---J'en donne moitié,» riposta Nougat, déjà un peu incommodée. - -L'oncle Bélébon riait jaune. L'abbé Raffroy applaudissait de ses deux -mains. - -«Ah ça! s'écria tout à coup la tante Renotte qui étouffait à côté de -moi, on n'a donc que deux enfants ici! Voilà René qui prend ses -dix-neuf ans, et ce n'est pas raisonnable de fourrer à tout le monde, -sans lui dire seulement Dieu vous bénisse! quand il éternue. Causons -de ça, à la fin des fins, et sans rire.» - - - - -II. - -DINER DE FÊTE. - - -Tel était le lièvre de ma tante Renotte. Je me suis rarement senti -plus mal à l'aise en ma vie. Je peux dire en mon âme et conscience que -les libéralités faites à mon frère et ma soeur n'avaient éveillé chez -moi aucun sentiment de jalousie. Fort de mon parfait désintéressement, -j'eus horreur de paraître complice, et j'essayai d'arrêter ma tante -Renotte. - -Mais on est entêté à Landevan. La tante Renotte n'avait point -d'enfants. Son petit bien, qui devait revenir aux Kervigné, s'évaluait -à trois mille livres de rente. Cela lui donnait son franc-parler, -quoiqu'elle fût au bas bout de la table. Son geste un peu brutal me -ferma la bouche. - -«Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent. Ton père a son _chéviton_ -d'officier là-bas, et je conçois ça; mon neveu Gérard est un beau brin -de Kervigné. Ta mère a son gendre et ses petits: ça ne m'étonne pas; -mon neveu le marquis est un homme comme il faut et bien conservé pour -son âge. Ma nièce Julie a une lourde maison. Mais nous n'avons plus le -droit d'aînesse, je suppose. - ---Vous! l'interrompit Nougat en la pointant du bout de son couteau, -qui embrochait un blanc de volaille, pas de libéralisme! - ---Si j'avais autant d'esprit que mon oncle Bélébon, répliqua Renotte, -je serais ceci ou cela; mais la politique, je m'en moque! L'église de -Landevan n'est pas encore fermée, et je ne m'embarrasse que du bon -Dieu. Fourre à Gérard, ma grosse, ça te regarde. Je parle au père et à -la mère, je parle à l'abbé aussi, pour qu'il donne un bon conseil. -Veut-on faire du chevalier un pataud comme mon neveu Vincent, sauf le -respect: Alors, qu'on me le dise: je le mettrai à la charrue.» - -Il y eut un moment de silence, après lequel mon oncle Bélébon dit avec -rancune. - -«Vincent n'a pas l'opulence en partage, mais il n'a jamais rien -demandé à sa tante Renotte. - ---Et il a eu raison! interrompit la bonne femme; car la tante Renotte -ne lui aurait rien donné. La tante Renotte est de la campagne; elle -n'en sait pas long, mais par tout pays les cabarets ont la même odeur -que Vincent. Je préfère n'avoir pas tant d'esprit et voir plus loin -que le bout de mon nez. J'aime ceux d'ici, moi; mon petit avoir est -pour eux. Si j'en demande trop, qu'on me dise: Tais-toi. Je voudrais -savoir ce que sera le chevalier René de Kervigné. - ---Ce qu'il voudra, parbleu! répliqua mon oncle Bélébon. - ---Ce qu'il voudra!» répétèrent l'une et l'autre Kerfily. - -Ma mère caressait les deux petits. Je ne crois pas qu'elle eût donné à -l'incident toute l'attention désirable. Mon père cligna de l'oeil en -regardant tout autour de la table, et me demanda: - -«Voyons, René, saperbleure! que veux-tu être, mon bonhomme?» - -On me prenait sans vert: je n'en savais rien du tout. - -Je n'étais pas sans m'être fait cette question une fois ou l'autre, le -soir en me couchant, mais, je ne me sentais aucune vocation arrêtée. -Mon opinion personnelle est que je tiens de ma mère une grande paresse -d'esprit. J'ai reçu d'elle la faculté de sentir poussée à un degré -presque maladif. Je suis bien réellement, et Dieu me préserve de m'en -vanter, un de ces _coeurs sensibles_ dont parlent les romans traduits -de l'allemand. Au mois de juin 1842, cette qualité sommeillait encore. -Je devais, à cet égard, m'éveiller tout d'un coup, en un sursaut -véritablement terrible. - -J'avais fait mes études; j'étais bachelier ès lettres depuis deux ans. -Mon goût, pendant que j'étais au collége, m'aurait porté vers la -marine; mais mon oncle Bélébon avait nettement déclaré à cette époque -que je ne possédais point la capacité nécessaire pour entrer à l'école -de Brest. On venait de marier ma soeur; on avait battu monnaie un peu; -les préliminaires de l'éducation du marin coûtent cher: l'oncle -Bélébon fut écouté. Depuis lors, je n'avais plus manifesté aucun -désir, car, par le fait, je regrettais peu la mer. Dans mon idée, je -me disais parfois: je serai comme mon père. - -Or, mon père n'était rien, sinon propriétaire. Et à la manière dont -les choses allaient chez nous, ma soeur ayant été avantagée par -contrat de mariage, mon frère devant l'être selon toute apparence à la -prochaine occasion, je risquais fort d'être un propriétaire sans -propriété. Cela m'inquiétait peu. J'avais passé ces deux années à la -pêche et à la chasse: deux passions en moi. On m'avait équipé à cet -égard très convenablement, et j'étais heureux comme un roi. - -Je n'étais ni ambitieux ni romanesque. La lecture, qui met en -fermentation la tête des jeunes gens de province, me manquait. Les -seuls romans que j'eusse parcourus étaient ceux de ma tante Bel-OEil, -et les aventures des coeurs sensibles qui les remplissaient m'avaient -prodigieusement ennuyé. - -Je n'étais pas tout-à-fait étranger au monde de Vannes. J'allais dans -les salons du petit-faubourg Saint-Germain morbihannais. Je regardais -avec le mépris convenable la porte grande ouverte de la préfecture où -aucune personne comme il faut n'eût daigné se fourvoyer, et qui en -était réduite à donner des bals aux épouses de ses employés. Je savais -danser et dire à ma danseuse, comme le gendarme de Nadaud: «Le temps -est beau pour la saison.» C'était à peu près tout. - -Ma soeur la marquise avait dit une fois en parlant de moi: - -«Le chevalier sera toute sa vie sage comme une image!» - -Cela ne m'avait point blessé, quoique ce fût blessant, dans l'idée de -ma soeur la marquise. - -Ma soeur la marquise était très fière de la jeunesse orageuse de son -mari. Elle avait une sincère piété, sa réserve frisait un peu la -pruderie, mais pour ce qui regardait la jeunesse orageuse de M. de -Tréfontaines, elle racontait en souriant des histoires à faire dresser -les cheveux. - -Quand on vit que j'hésitais à répondre, tous les yeux se tournèrent -vers moi avec une expression de moquerie. Assurément, je n'avais -pourtant point là d'ennemis. - -«Eh bien! chevalier? me dit ma soeur. - ---Allons, ajouta mon beau-frère, que veux-tu être, mon ami René? - ---Que veux-tu être?» répéta la voix d'oiseau de ma tante Nougat. - -Et tous ensemble: - -«Que veux-tu être? que veux-tu être?» - -Le rouge me montait au front. Plus on m'interrogeait, moins je savais. - -«Saperbleure! dit mon père à ma tante Renotte, voilà! On ne peut -pourtant pas deviner! - ---Il veut être amiral! piqua mon oncle Bélébon. - ---Ou maréchal de France! copia Bel-OEil. - ---Ou garde des sceaux?» enchérit Nougat. - -Dans cette voie de facile imitation, chacun dit son mot plus ou moins -obtus. - -«Chevalier, demanda Julie, ne pencherais-tu point plutôt pour un -évêché? - ---Bravo! s'écria Renotte vaillamment. Voilà un beau bout d'oreille, ma -petite!» - -Julie devint plus rouge que moi et ne dit plus rien. - -«Qu'y a-t-il donc? interrogea enfin ma mère. - ---Toi, ma bonne, lui répondit Renotte, tu reviens de Pontoise, selon -ton habitude. Il y a que je passe ici pour folle, selon mon habitude -aussi. Mais, M. l'abbé n'a encore rien dit; je tiendrais à voir un peu -la couleur de ses paroles.» - -M. Raffroy n'aimait pas beaucoup à se prononcer; son plaisir était -d'être d'accord avec tout le monde, mais quand on l'acculait au pied -du mur, il parlait toujours en honnête homme. - -«Ma foi, dit-il, je suis d'avis que chacun ici a la même envie; le -bien de notre jeune ami. Cause-t-on sérieusement? Mme la comtesse m'a -entretenu souvent du sujet qui nous occupe. A dix-neuf ans, selon moi, -il est grand temps de se décider. - ---Assurément, assurément,» murmura ma mère. - -Elle eût peut-être ajouté quelque chose, mais les enfants s'emparèrent -d'elle de nouveau. - -«Assurément, assurément, répéta ma tante Renotte, moi, ma bonne, je -dis que, si Julie te donne une troisième poupée, tu perdras la tête -tout à fait, et qu'il n'y aura plus de place pour René à la maison. -M'écoutes-tu, monsieur de Kervigné? - ---Parbleu! repartit mon père. - ---Tu fais bien. Il y a donc que l'an dernier, les Kervigné de Paris -ont pris les bains de mer à Lorient. Il faisait froid: la présidente -est venue me voir pour passer au moins un jour sans grelotter dans la -vase. Elle a trouvé mon petit manoir gentil, à ce qu'il paraît, car -elle a fait venir son président, et ils sont restés chez moi six -semaines. Quant à ça, je les ai traités de mon mieux. Le président est -brave homme, la présidente est encore jolie et coquette à faire pitié, -mais bonne femme. Tâche d'écouter, mon Bélébon; l'esprit est de se -taire quand quelqu'un parle; toi, Nougat, à ton assiette? - ---Elle est d'un commun? eut le malheur de murmurer Bel-OEil. - ---Tu dis? s'écria ma tante Renotte. Ton petit zieu n'est pas commun, -toi, ni ton grand non plus. Garde-m'en de la graine, s'ils -fleurissent. Ça vaudra cher à Landevan? Je sais bien que personne ne -s'intéresse à mon grand nigaud de René, mais c'est égal, j'en ferai -quelque chose toute seule, c'est décidé. Il y a donc que j'ai écrit de -ma bonne encre aux Kervigné de Paris, voici un mois, pour leur dire de -quoi il retourne ici.... - ---De quoi il retourne? répéta mon père qui fronça le sourcil pour tout -de bon. - ---Ne te fâche pas, toi, on t'aime, et quand on parle de toi, c'est -plein la bouche. Seulement, tu es coiffé de ton aîné; ça ne fait pas -la jambe du cadet. Laisse aller? Il y a donc que la présidente m'a -répondu au nom de son mari comme quoi elle était bien reconnaissante -de ses vacances à Landevan et du beurre frais, et des crêpes et du -cidre doux. Je lui en mettais toutes les semaines en bouteille, qui -moussait mieux que du champagne. Et que Landevan est joli comme un -amour, à ce qu'elle dit.... - ---Ces femmes de la capitale, grommela Bélébon. - ---Gratte-toi si ça te démange, mon oncle, mais la paix! Voilà le fin -mot; le président fera entrer mon neveu René chez le garde des sceaux, -lui donnera le logement et la table, le poussera dans le monde et -obtiendra, malgré le bureau, toutes les facilités pour qu'il puisse -faire son droit: Ça te va-t-il, monsieur de Kervigné? - ---Dame!» fit mon père. - -Il regarda tour à tour ses deux conseillers, l'oncle Bélébon et l'abbé -Raffroy. - -L'oncle Bélébon était absurde, égoïste, prétentieux, mais non point -méchant. Il avait intérêt, pour ses petites affaires personnelles, à -opérer le vide autour de mon père et de ma mère. - -»Dame!» répéta-t-il. - -Et M. Raffroy: - -«Dame!» - -Mon père, ainsi édifié, posa son couteau et sa fourchette. Il repoussa -en arrière sa perruque frisée à l'enfant, qui pendait trop sur son -front, et dit avec autorité: - -«Je mettrai quelqu'un que je sais bien à la porte, si je ne peux pas -obtenir qu'on serve le pomard en même temps que le médoc. -Saperbleure! chez moi, les domestiques ne sont pas les maîtres! As-tu -entendu ce qu'on a dit pour le chevalier, madame? - ---Voici notre petit Charles qui parle couramment, sais-tu? répondit ma -mère. Dis à ton bon papa: »Cha'ot aimé gâteaux,» amour. - ---Cha'ot veut pas!» repartit mon neveu. - -Ma mère l'embrassa avec transport. - -«Ce sera, dit sèchement ma soeur la marquise, le premier Kervigné -qu'on aura vu dans les bureaux. - ---Il y a longtemps qu'ils ne vont plus à la croisade!» prononça la -tante Renotte entre ses dents. - -Puis avec éclat, et en accompagnant son invitation d'un énorme coup de -poing qu'elle me donna dans le dos. - -«Et toi, innocent, parleras-tu? - ---Ah! s'écria l'oncle Bélébon, c'est bien heureux que la poudre soit -inventée! - -Vincent eut un gros rire. Cela ne lui réussit pas. Ma tante Renotte -lui lança un revers de main qui, au contraire, réussit à miracle. Ma -tante Nougat avait la bouche pleine, mais ma tante Bel-OEil protesta, -en disant. - ---Cela ne se fait pas dans la bonne société. - ---Ah! soupira le marquis en se penchant vers elle, vous qui avez de si -belles manières, ma tante!» - -Elle leva son meilleur oeil vers le ciel et mon beau-frère ajouta: - -«Cet odieux rustre de Vincent a encaissé le soufflet tout de même!» - -C'était une consolation. - -Mais que faisais-je et que pensais-je au milieu de cette discussion -orageuse dont j'étais le sujet? Je crois bien me souvenir que -j'essayais de planter mon couteau debout en équilibre sur mon assiette -et que je n'y pouvais point réussir. - -L'idée d'aller à Paris ne m'était pas encore venue. Les jeunes gens -qui ont beaucoup lu connaissent Paris d'avance, mais moi, je ne -m'étais fait de Paris qu'une image très vague et qui n'avait éveillé -en moi aucun désir. Le désir naquit à l'instant même où se montrait -la possibilité de le satisfaire. C'est ma nature. Je n'ai rien rêvé à -long terme. Je ne suis pas poète. L'amour lui-même qui a rempli ma vie -ne s'est allumé en moi qu'à son heure et s'est éveillé d'un seul coup. -Je doute qu'un poète eût aimé comme je l'ai fait. L'amour des poètes -s'exhale un peu au dehors; le mien fut comme la fournaise qui -concentre en elle-même ses ardeurs. - -J'en étais encore à l'équilibre de mon couteau quand on apporta, en -grande cérémonie, le nougat médicamenteux de ma tante et un édifice de -pâtisserie sur les quatre faces duquel on pouvait lire le nom de Julie -entouré de guirlandes. Cela fit diversion. Les toasts recommencèrent -et chez nous, ce n'était pas un petit débit. J'eus une bonne -demi-heure pour réfléchir. Ma tante Renotte seule m'examinait; les -autres avaient oublié déjà l'incident. - -«Une chanson, tonton Bélébon! demanda mon père. - ---Combien je préfère la romance!» insinua Bel-OEil. - -Mais une imposante majorité réclamait la chanson. - -Mon oncle Bélébon était un de ces chanteurs qui parlent la musique -comme faisaient les comédiens au fort temps du vaudeville. Sa voix -était un baryton rocailleux et tremblotant qui ne sortait point par sa -bouche, mais par son nez. Ayant tout l'esprit de la famille, il -entendait malice aux choses les plus simples et vous lançait des -regards d'intelligence en disant le deri dera ou malonlanla, -latourlarira. Il se leva, il prit son verre, et, la main sur le coeur, -il commença: - - On dit qu'aux noces de Thétis - Tous les dieux s'assemblèrent; - Junon, Pallas, Cérès, Iris - Et Vénus s'y trouvèrent. - -Sur le mot Junon, il cligna de l'oeil à l'adresse de ma mère qui -faisait danser Mimi, la soeur de Charlot; Pallas fut pour Bel-OEil, -Cérès pour Nougat, Iris pour une maigre cousine qui nous venait de -Pontivy aux jours solennels. Au mot de Vénus, il salua profondément ma -soeur la marquise. - -«Il est charmant!» déclarèrent toutes ces dames. - -Je ne sais pas ce que Bel-OEil aurait donné à cette heure pour filer -un roman, traduit de l'allemand, avec un coeur sensible. Son petit -zieu et son grand zieu peignaient la langueur de son âme. Elles sont -bien à plaindre, ces tendres natures. Au moins, Nougat aimait ce qui -ne lui résistait point. - -A la fin de sa chanson, mon oncle Bélébon, couvert d'applaudissements, -réclama le silence d'un geste à la fois noble et gracieux. - -«Voici la vingt-deuxième fois, dit-il en homme sûr de son succès, -remarquez ce nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux, les deux pigeons! -voici la vingt-deuxième fois que nous fêtons la naissance de Vénus, à -qui cet oiseau était consacré par la fable. Il y a vingt-deux ans, tu -étais un brin d'amour, madame, et Kervigné, ah! le polisson!» - -Ici, bravos et rires. - -«.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson! (Explosion de -gaieté.) Il y a vingt-deux ans, les deux pigeons étaient mariés depuis -quatre printemps. Mon neveu Gérard avait l'âge de Charlot, cher ange. - ---Cha'ot s'embête! proclama ici mon neveu distinctement. - ---Quel amour! - ---Où va-t-il chercher ces choses-là? dit ma mère en pleurant de joie. - ---Cha'ot veut monter sur la table, ajouta l'amour. - -On l'y mit aussitôt et il cassa du premier pas trois verres et une -bouteille. - -«Il fera des siennes comme son grand-père!» s'écria mon oncle Bélébon -qui ne savait à quoi raccrocher son discours. - -Julie bâillait, pauvre femme; elle regrettait en outre pour son ménage -tous ces objets cassés. Mon beau-frère le marquis peignait la -résignation. Quand il venait chez nous, il était décidé à tout: -c'était le roi des gendres. - -«Ecoutez papa! cria Vincent Bélébon comme braient les ânes. Ecoutez -papa, nom d'un coeur! - ---Vous voyez bien que le garçon n'est pas sans intelligence! dit mon -oncle tout attendri. Pour en revenir, Vénus et l'amour.... les ris et -les grâces.... les deux pigeons et l'occasion de cette date qui est -gravée dans tous les coeurs.... Je propose la santé.... - ---Des deux pigeons? l'interrompit ma tante Renotte - ---Saperbleure! décida mon père, je t'ai vu bon, mon oncle, mais pas -aujourd'hui.» - -Tonton Bélébon se rassit consterné. Les verres se choquaient tout de -même. Ma tante Renotte me tira les cheveux par derrière et me demanda: - -«Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte? - ---Oui,» répondis-je. - -Sa voix de stentor couvrit aussitôt le brouhaha général. - -«Regarde un peu voir par ici, monsieur de Kervigné, dit-elle, nous -avons à te causer. René veut partir après-demain matin pour aller chez -son oncle de Paris. - ---Saperbleure! s'écria mon père qui était sincèrement échauffe, ça -m'est bien égal! - -Ma soeur la marquise se pinça les lèvres; elle n'avait pas grande idée -de moi. Mon oncle Bélébon haussa les épaules et dit: - -«Celui-là dans la capitale! Il manque donc de badauds là-bas?» - -Ma mère lâcha les deux petits et me regarda étonnée. Elle avait par -hasard entendu. - -«Toi, fils René, tu veux partir!» murmura-t-elle. - -Sa voix, plus émue que je ne l'aurais espéré, fut couverte par celle -de mes deux tantes, qui crièrent à la fois, savoir, Bel-OEil: - -«Le bonheur n'est pas au sein des villes!» - -Et Nougat: - -«En route, mauvaise troupe!» - -Mon père ajouta: - -«Messieurs et dames, redîner demain pour le départ du chevalier! Bon -appétit, bonne conscience, saperbleure! Il ne faut pas que le garçon -nous quitte comme un enfant trouvé! Viens m'embrasser, mon bonhomme, -et qu'on serve le café chaud!» - - - - -III. - -DERNIERE MATINEE. - - -Je m'endormis, ce soir-là, sans avoir pris la peine de m'interroger -moi-même. Mon sommeil fut agité, quoique je ne me fusse point départi -de ma sobriété ordinaire. Je m'éveillai rompu avec un mal de tête qui -m'aveuglait. Je voulus descendre au jardin; la vue des vieux grands -arbres de notre petit bosquet me mit des larmes dans les yeux. Je -remontai; on faisait ma chambre et je fus obligé de me réfugier au -salon. Il est certain qu'il ne m'était jamais arrivé de regarder -attentivement les portraits de famille dont le cordon régnait -au-dessus des lambris. Notre salon était vaste; il y avait une -douzaine de grands portraits, pour le moins, sans compter les -miniatures pendues des deux côtés de la cheminée. Ce n'étaient point -des toiles magistrales, mais la plupart d'entre elles étaient peintes -dans ce sentiment naïf qui fait préjuger la ressemblance et dire: Ce -devait être cela. Il y avait trois officiers généraux, dont l'un était -bardé de fer, deux paisibles visages encadrés dans de vastes perruques -et une tête mélancolique coiffée à la Mirabeau. Cette tête était -tombée sous la Terreur. Les dames, malgré la différence des costumes -et des coiffures, avaient toutes un air de famille, ce qui tenait à -l'uniformité de la pose souriante qu'elles avaient choisie. Elles se -présentaient de trois quarts, une main à l'éventail, l'autre attachant -une rose au corsage; une seule, sans doute la compagne du chevalier -bardé de fer, tenait un faucon sur le poing. - -Je restai longtemps à regarder cela. Très longtemps. J'éprouvais deux -sentiments inconciliables et dont la réunion est une des bizarreries -de l'esprit humain: ce cordon d'aïeux qu'il me semblait n'avoir jamais -vu, tant chaque figure et chaque costume me découvrait aujourd'hui de -détails inconnus, prenait une voix et me disait: - -«Tu vas donc t'en aller, René, mon ami, tu vas donc t'en aller!» - -La veille, j'aurais pu passer toute la journée en compagnie de ces -dignes seigneurs et de ces vénérables dames sans avoir même la -fantaisie de les regarder; mais il est certain qu'aujourd'hui tous -leurs yeux étaient fixés sur moi. Quand je bougeais, toutes leurs -prunelles me suivaient. Il y avait autour de ces lèvres dont le -vermillon avait coulé, de vagues et mélancoliques sourires; la pensée -me vint que les aïeules allaient me tendre leurs roses fanées comme on -donne un souvenir à celui qui s'en va. - -Je regardais ces tableaux pour la première fois, et pour la première -fois ils me parlaient. - -Le salon avait un ameublement d'acajou dont les formes roides et -carrées rappelaient le style impérial. Je me souvenais quelle fête -ç'avait été quand on avait recouvert les fauteuils et le canapé en -velours d'Utrecht jaune, à l'occasion de la première communion de -Julie. J'étais tout petit enfant alors, mais ces dates restent dans la -mémoire. Depuis lors, bien qu'il y eût douze ans écoulés, on disait -toujours «le meuble neuf,» et, sauf aux grandes occasions, on n'en -voyait jamais que les housses. La veille, on avait enlevé les housses -pour le jour de la naissance de Julie; le meuble neuf me sauta aux -yeux, et ce fut comme si une voix m'eût raconté en un seul mot toute -l'histoire de mon enfance. Je n'avais pas été gâté, en ce sens que les -caresses allaient toutes à mon frère ou à ma soeur, mais j'en étais -encore à savoir ce que c'était qu'un mauvais traitement. Mon père et -ma mère étaient de bonnes gens. Vers ma onzième année, j'avais eu la -maladie de langueur et je me souvenais bien qu'ils échangeaient des -regards tristes en me suivant à la dérobée. Ils m'aimaient. Le -fauteuil où mon père s'asseyait d'habitude me l'affirma ce matin avec -tant de soudaine énergie, que j'en eus le coeur serré. - -Le salon n'avait pas encore été balayé, parce qu'on s'était couché -tard la veille. Il y avait autour de la chaise basse de ma mère, à -droite de la cheminée, des débris de rubans. Charlot et Mimi, les deux -chers anges, s'étaient amusés à ravager son bonnet fleuri, pendant -qu'elle se payait en baisers la dévastation de sa coiffure. Je -ramassai les rubans, je les baisai et je pleurai. Ce n'était guère ma -nature. En tête des choses qui amollissent le coeur, il faut placer -l'idée d'une séparation prochaine. Je n'aurais pas su dire pourquoi je -pleurais. - -Joson Michais, notre rustique valet de chambre, ôta ses sabots à la -porte et entra pieds nus, son plumeau sous le bras. - -«Quoique ça, me dit-il en français de Vannes, avec sa voix qui cassait -les vitres, vous allez donc dans c'te grand bourg là-bâs, où n'y a -point de bon Dieu, monsieur el chevâlier?» - -Joson Michais parlait breton quand il était de belle humeur. Je fis de -vains efforts pour lui répondre. - -«Ma mère est-elle levée? demandai-je. - ---Quoique câ, non, répliqua-t-il. Vous avez l'air fâilli, à ce mâtin, -monsieur el chevâlier.... Mais il faut qu'il soit grand tout de même -eç'Paris pour y bouter tous les Bretons ed' pâr chez nous qui s'y -départent ed'puis el' jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre! Bonjour -à vous, mais quoique çâ, j'irais d'avec vous vâlet, s'il vous en faut, -je ne mens point. - ---A Paris, Joson, repartis-je, je n'aurai pas besoin de valet. - ---Quoique çâ!.... C'était l'idée ed' voir du pays, pas vrai, monsieur -el chevâlier? Mâdame m'a dit comme çâ que je vous dise qu'â m'a dit de -vous dire d'y monter chez elle tout à persent, je ne mens point.» - -J'eus un tremblement comme si le froid m'eût saisi tout à coup. Joson -se mit à épousseter, parce que le pas lent et lourd de mon père se -faisait entendre sous le vestibule. Je ne me rappelais point l'avoir -vu levé de si bonne heure. - -«As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il de sa belle voix de -basse-taille. J'ai pensé à toi cette nuit, poursuivit-il en éloignant -du geste notre brave valet. Embrasse-moi. Te voilà beau garçon, ma -parole, et la Renotte a raison. Elle pourrait bien t'avantager, -sais-tu, bonhomme? Nous n'y verrions point de mal. Les deux autres ont -tiré sur nous un petit peu: ça ne peut pas être autrement; les -premiers venus ont les bons morceaux. Saperbleure! la loi a beau -chanter; j'ai oublié tout mon latin de collége, excepté _tarde -venientibus ossa_. Bon appétit, bonne conscience! Arrive à l'heure si -tu veux ta part du potage. Ceci est un conseil, mais tu auras de nous -autre chose que des conseils; nous t'aimons autant que les autres. Je -regrette maintenant de ne pas t'avoir mis l'habit d'aspirant sur le -dos. Tu aurais été capitaine de vaisseau quand Gérard sera général. Le -diable, c'est l'argent. Mon gendre le marquis a de belles espérances -qui ne sont pas de la monnaie. Quand le choléra-morbus aura passé deux -ou trois fois sur le Morbihan, mon gendre le marquis aura peut-être -des rentes. Viens çà, chevalier.» - -Il me prit la tête à deux mains brusquement et m'embrassa comme il ne -l'avait fait de sa vie. - -«Si je savais vous causer du chagrin en partant, mon père, dis-je avec -une entière bonne foi, je resterais. - ---Du chagrin, répéta-t-il, oui et non. Te voilà qui prends des airs de -notre Gérard. C'est sûr que tu étais plus à nous que les autres et que -nous allons rester seuls. Mais les innocents voient souvent plus juste -que ces grands esprits comme l'oncle Bélébon. Renotte a dit vrai; à -dix-neuf ans, il faut faire quelque chose.... Mangerais-tu bien un -morceau, toi, bonhomme? - ---Je n'ai pas faim, mon père, répondis-je. - ---Souviens-toi d'une chose. J'ai pris des renseignements. A Paris, ils -ne font que deux repas: c'est malsain tout plein. Quand l'estomac -travaille à vide, ça le délabre en rien de temps.... Joson! Joson -Michais, méchant matelot! Une beurrée et un verre de madère! Comment -va ta vieille mère Scholastique? Du bois mort, hein? Prends une -bouteille de bordeaux à la cave, une poule où tu voudras, et qu'elle -fasse un bouillon rouge....--Oui, oui, mârci, mârci.--On te dit: Une -beurrée, limace! Tu devrais être revenu! Et ne lèche pas mon madère.» - -J'écoutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui ma paupière semblait avoir -besoin de larmes. C'était pour mon père comme pour les portraits des -ancêtres: il me semblait que mon regard pénétrait pour la première -fois dans ce naïf et bon coeur. - -Il dévora sa beurrée de pain de seigle. Son appétit même -m'attendrissait. En admettant pour vraie cette fameuse maxime: Bon -appétit, bonne conscience, quelle conscience il avait, mon père! - -«Tu conçois bien, reprit-il la bouche pleine, les gens qui ne marchent -pas assez deviennent podagres. Il ne faut pas endormir l'estomac. Dis -donc, mon gaillard! tu as entendu chanter par-ci par-là que ton frère -Gérard faisait des siennes. C'est bon dans le militaire. Une graine de -magistrat doit vivre en Caton.... et, d'ailleurs, ton frère Gérard -savait de bonne heure ce que parler veut dire. Toi, tu es un peu -simplet pour ton âge. Tu serais capable de t'attacher et ça ne vaut -pas le diable. Fais attention à ceci: depuis Guy de Kervigné, -chevalier, seigneur de Quesnoy, qui était avec Alain Fergent à la -croisade, il n'y a pas eu un seul exemple de mésalliance dans notre -maison!» - -Ceci fut dit d'un ton grave que mon père ne prenait point d'habitude. -Je m'inclinai en souriant. - -«Ma parole! ma parole! murmura-t-il. Notre Gérard était ainsi voilà -cinq ans. Mais j'y pense, ta mère veut te voir, et je te préviens -qu'elle n'est pas de bonne humeur, à cause des cinquante louis. Ces -diables d'officiers! Enfin, les petits de son marquis n'ont pas encore -manqué, je suppose... Monte, mon bonhomme, et dis à ta maman de ne pas -se faire attendre pour le déjeuner.» - -Il m'embrassa sur les deux joues, me promettant de me donner plus tard -une grande quantité d'autres bons conseils. - -Ma mère était couchée encore quand j'entrai dans sa chambre. Elle -s'était même rendormie d'un sommeil léger en m'attendant. Il y avait -chez ma mère des jouets dans tous les coins, des bonbons sur tous les -meubles. C'était le paradis des petits. Le bruit de mon pas l'éveilla. -Elle me dit avec un bon sourire: - -«Le pauvre Cha'ot a mal digéré son dîner d'hier, et la petite Mimi -fait des dents. A-t-il bien les yeux de son père, ce Cha'ot! Et les -drôles de petites idées! Avant le dîner, il disait: «Cha'ot manger -carafe!» Je voulais te parler, René, pour ton grand voyage, puisque -c'est bien décidé. On dit qu'il y a rue Saint-Roch un remède contre -les vers. Achète-m'en six paquets avec l'instruction détaillée. -Est-ce étonnant que tous les enfants aient des vers! Voyons! -assieds-toi, et causons.» - -Pour m'asseoir, je fus obligé de déplacer deux polichinelles et trois -tambours. - -«Cela te fait-il du chagrin de nous quitter, René?» me demanda ma mère -dont la main caressante glissa dans mes cheveux. - -Mes yeux mouillés lui répondirent. - -«Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle. Tu vas bien nous manquer! -Je ne sais pas de qui tu tiens cette lenteur d'esprit, cette -paresse.... mais tu as un excellent coeur! On ne peut pas être un sot -avec des yeux comme les tiens. Prends seulement de l'expérience et -fais-toi au travail. La magistrature est une belle carrière. Pendant -que j'y pense, achète-moi aussi une douzaine de hochets à la guimauve -pour les dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert. Il paraît qu'on -fait des corsets mécaniques qui soutiennent la taille des petits -garçons. Je ne demande pour Charlot que la taille de son père. Tu es -gentil, quand tu veux, René, il faut te faire aimer de la présidente. -Il y a des choses qui font bien venir. Dis-lui que nous parlons -souvent d'elle. Je comptais lui écrire, mais je n'aurai pas le temps, -parce que les petits passeront la journée ici. Ah çà! tu n'es pas une -jeune fille, et je veux te parler la bouche ouverte. Paris est un lieu -dangereux. Ton frère Gérard y a mené une fort mauvaise conduite. Ah! -Il ne faut pas m'en vouloir si je me console avec les enfants de -Julie! J'espère que tu suivras une tout autre route, toi. Si tu te -comportais comme Gérard.... - ---Il me semble, l'interrompis-je, car j'avais pour mon frère -l'officier une sincère affection, il me semble que Gérard a été -beaucoup moins loin que M. le marquis de Tréfontaines.» - -Elle sourit avec complaisance. - -«Il en a eu, celui-là, une jeunesse!» murmura-t-elle. - -Mais c'était purement de l'admiration, sans mélange aucun de censure -ou de blâme. - -«Ce n'est pas la même chose, reprit-elle. Le marquis a tant de -distinction! Je ne peux t'expliquer cela, parce que tu n'es pas à la -hauteur, mais c'est bien différent. Gérard m'a vieillie de dix ans, -songe à cela, mon René; chaque fois que tu seras pour faire une faute, -dis-toi dans ta conscience: «Cela retombera sur le coeur de ma mère.» - -Je ne peux exprimer à quel point cette dernière parole me frappa. -L'impression fut si forte qu'elle résista à ce qui suivit. - -«Je ne te dis pas de vivre comme un moine, reprit en effet ma mère. -Dans le monde, il arrive des cas.... Enfin, tu verras bien: on dit -qu'à Paris, chacun fait ce qu'il veut et que les dames entreprennent -volontiers l'éducation des jeunes gens en tout bien tout honneur. -Quand tu te dégourdirais un peu avec des personnes de ta sorte, je n'y -verrais pas grand mal.... - -»Seigneur Jésus!» s'interrompit-elle, je bavarde, et j'allais oublier -le principal! Deux chaînes magnéto-sympathiques contre les convulsions -du premier âge. C'est annoncé dans notre journal, et notre journal -n'est pas comme les autres qui annoncent au hasard. Il ne recommande -que les bonnes choses. C'est un journal de confiance. - -»Deux chaînes, reprit ma mère vivement, parce qu'un pas se faisait -entendre dans l'escalier, deux bonnes, choisis-les, et l'instruction. -Ecoute-moi bien: six pots de pommade pour la gourme, pharmacie Bayard; -un bourrelet en caoutchouc chez le bandagiste de la cour. Attends: -j'ai pourtant réfléchi à cela toute la nuit. Prends des notes. Une -poupée qui dit papa et maman, si ce n'est pas trop cher. Deux flacons -d'eau à teindre les moustaches: ce n'est pas pour mon gendre, au -moins! Un petit costume de Turc, à la taille de Charlot: nous allons -prendre la mesure. Nous parlerons aussi à Julie pour la dent qu'elle a -de moins. En outre.... - ---Ah! Bébelle! l'interrompit ma tante Nougat, qui arrivait échevelée, -quelle nuit! Je ne mangerai plus jamais de fricandeau! C'est le -fricandeau qui m'a fait mal.... René, mon neveu, que cet exemple vous -profite, il ne suffit pas d'être sobre, il faut choisir ses mets.... -Bébelle, pour déjeuner, je voudrais quelque chose à la tartare, ça me -remettrait le coeur. - ---Nous recauserons plus tard,» me dit ma mère. - -Ma tante Bel-OEil, qui venait d'entrer aussi, passait tout doucement -son bras sous le mien et m'entraînait dans une embrasure. - -Bel-OEil manquait de charme en négligé du matin. A l'endroit où le -profil de la poitrine rebondit d'ordinaire sous le léger fichu, je -voyais un objet carré dont les angles piquaient l'étoffe de sa robe de -chambre. Pour employer l'expression de ma tante Nougat, ma tante -Bel-OEil était plate comme une ardoise. - -Cette saillie néanmoins ne m'étonna pas longtemps, car Bel-OEil me la -mit discrètement dans la main, sous la forme d'un volume in-8º, orné -de quatre lithographies. - -«Chevalier, me dit-elle, tu as l'âme sensible. Je ne puis de vive voix -t'énumérer les malheurs qui attendent les personnes à qui la divinité -fit ce présent sublime, mais funeste. Lis cet ouvrage où sont -retracées les infortunes d'un adolescent de Carlsruhe, dont le coeur -s'était enflammé pour une princesse de Weimar. Ah! mon ami, puisse ce -récit t'instruire en t'arrachant de douces larmes. L'amour, vois-tu, -quand ses feux ne s'allument pas sous l'influence d'un astre -favorable....» - -Elle fut interrompue par le cri d'admiration de ma mère, acclamant mon -petit neveu qui avait dit: - -«Cha'ot mal au ventre! - ---La Bretagne est décidément au-dessous de vous? me demanda ma soeur -la marquise avec un peu d'ironie. - ---A table!» cria d'en bas mon père, pendant que la cloche sonnait. - -L'oncle Bélébon me prit par l'oreille, disant: - -«Allons! l'innocent! je n'ai jamais vu la capitale, mais je ne veux -pas te laisser partir sans te mettre en garde contre les divers -dangers qui y attendent les provinciaux inexpérimentés. Assois-toi -près de moi à table, et tu vas voir si les Parisiens pourraient me -faire prendre, à moi, des vessies pour des lanternes!» - - - - -IV. - -CONSEILS ET RECOMMANDATIONS. - - -Après le potage, l'oncle Bélébon reprit d'un ton de professeur: - -«Il y a à Paris, sur le pont Neuf, diverses curiosités, attirant les -badauds, autour de la statue de Henri IV. Tu ne sais pas grand'chose, -chevalier, mais tu dois connaître l'histoire de la poule au pot. Elle -est célèbre. Je t'engage à ne jamais passer sur le pont Neuf, qui est -le rendez-vous des filous de toute sorte. Ils vous escamotent votre -bourse en un clin d'oeil, et vont jusqu'à couper les pans des -redingotes, n'est-pas, marquis? - ---Autrefois, murmura mon beau-frère. - ---Mon neveu Tréfontaines, les gazettes en savent encore plus long que -vous! - ---La chose certaine, glissa Julie, qui vengeait toujours son mari, -c'est qu'Henri IV est sur le pont Neuf. - ---L'eau de la Seine donne des coliques, dit ma tante Kerfily-Nougat; -il y a du plâtre dans le sucre et des cervelles de mouton dans le -lait. - ---C'était au mois d'août, commença Bel-OEil, par une de ces tièdes -soirées qui...., enfin il faisait très chaud. Un jeune homme à la -physionomie intéressante se promenait sur le boulevard. Il était -solitaire au milieu de la foule et perdu dans la poésie de ses -rêves....» - -Charlot poussa un long hurlement. - -«Tu vas en avoir, mon trésor, tu vas en avoir! s'écria ma mère. Cet -enfant n'est pas bien; on l'aura contrarié! - ---Qu'est-ce qu'il veut? demanda mon père. - ---Cha'ot sait pas, répondit mon neveu avec une colère sauvage. - ---Tu vas l'avoir, mignon, tu vas l'avoir. - ---Cha'ot veut pas l'avoir. - ---Voyez s'il est raisonnable! - ---Cha'ot veut.... - ---Tu l'auras. - ---Cha'ot veut pas.... - ---Quel ange! - ---Le jeune homme, poursuivit Bel-OEil, avait de longs cheveux -incultes.... - ---Ils font le vin avec du bois de campêche! interrompit Nougat. - ---Ah! ah! s'écria l'oncle Bélébon, personne ne nous en remontrera sur -Paris. On n'a pas besoin d'aller à Paris pour le percer à jour! -Achètes-tu une paire de bottes chez un cordonnier? Tu sors, chaussé -comme un prince, mais, au bout de la rue, le talon te quitte, la -semelle part, les tiges fondent et tu marches pieds nus dans six -pouces de crotte, allez! C'était collé. - ---Singulier pays! dit l'abbé Raffroy, bien que toutes ces anecdotes -soient un peu exagérées. - ---Saperbleure! dit mon père, je ne sais pas ce que sera le dîner, mais -je déjeune avec plaisir. - ---Il faudra prendre bien garde, mon pauvre René, chanta la voix -moqueuse de ma soeur la marquise. Ne traverse jamais la rivière, ne -mange pas de sucre, ne bois ni eau ni vin, ni lait, et fais venir tes -escarpins de Landevan. - ---Cha'ot veut pas! intercala mon neveu. - ---Eh! eh! dit ce méchant drôle de Vincent à la tante Renotte: les -escarpins de Landevan! C'est drôle! On vous arrange, vous, ici!» - -La tante Renotte n'avait pas encore ouvert la bouche. Elle étendait -son beurre sur son pain d'un air qui menaçait tempête. - -«Le col de sa chemise, poursuivit Bel-OEil, acharnée à son histoire -traduite de l'allemand, se rabattait négligemment sur sa cravate, dont -le noeud révélait un grand dédain des petites choses.... - ---Et les bas de soie aussi collés! clama l'oncle Bélébon, et les -chapeaux neufs dont le bord s'envole au vent!.... - ---Vole-au-Vent! applaudit Nougat. Bon, celui-là! Sers-nous du -vole-au-vent, monsieur Kervigné!» - -La table entière répéta: Vole-au-vent! vole-au-vent! et mon père, -soulevant le couvercle en pâtisserie de celui qui fumait devant lui, -l'offrit à l'oncle Bélébon en disant: - -«Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis! En voilà une sévère! - ---Il est joli, approuva l'abbé Raffroy. Vole-au-Vent! - ---Vole-au-Vent! dit mon beau-frère. Il est charmant! - ---Ce jeune homme, continua Bel-OEil, enflant avec désespoir sa voix -sourde, venait des libres champs de la Germanie et s'appelait -Ethelred. - ---Il m'en échappe comme cela, reprit l'oncle Bélébon qui triomphait -avec modestie. Que voulez-vous? On n'est pas Parisien, mais on ne -vient pas non plus de Landevan! - ---Attrape!» gronda Vincent à l'oreille de la tante Renotte. - -La tante Renotte ne dit mot. - -«Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat au marquis, qu'on sert les -chats à Paris pour des lapins de garenne? - ---Tout le monde le dit, chère tante. - ---En avez-vous mangé? - ---Je le crains.» - -Il souriait, le malheureux don Juan. C'est celui-là qui payait cher -les orages de sa jeunesse! - -Bel-OEil le tira par la manche et lui dit en louchant de la façon la -plus extravagante: - -«Il y a dans ces noms allemands quelque chose qui fait vibrer l'âme, -n'est-ce pas, mon neveu de Tréfontaines? - ---Assurément, chère tante. - ---Ah! que vous comprenez bien ces choses-là! Ethelred avait vingt ans. -Victime d'une sensibilité exaltée, il passait dans la vie comme un -pauvre exilé.... - ---Je croyais que c'était sur le boulevard qu'il passait, dit Nougat. - ---Ouvre l'oreille, René! ordonna l'oncle Bélébon. Tu te promènes au -Palais-Royal. Un mirliflor se jette dans tes bras et te presse sur son -coeur en criant: Ce bon Kergaradec! ou ce bon Kerenflech! ou ce bon -Penfunteniou! Tu lui dis: Connais pas. Il s'excuse, c'est une méprise; -pas d'affront! Il file.... cherche ta montre! - ---Oui, dit Vincent, cherche ta montre! - ---Hein! marquis? fit l'oncle Bélébon. - ---Ah! dame, répondit mon beau-frère avec candeur, la montre fait comme -les bords du chapeau. - ---Elle vole au vent. - ---On la vole au vent.... - ---Pire!.... pire que le chapeau! - ---Vole-au-vampire!» - -Ce fut une vaste acclamation. Mon départ était oublié. Vincent put se -verser trois verres pleins de suite sans être vu. Nougat devenait -folle de joie. Charlot, effrayé du brouhaha, se mit à pousser des cris -de paon. - -«Qu'y a-t-il donc? demanda ma mère. - ---Vole-au-vampire! lui répondit-on. Ah! vole-au-vampire? - ---L'oncle Bélébon est en veine! - ---Il faudra empailler celui-là? - ---M'écoutez-vous, monsieur de Tréfontaines? s'informa Bel-OEil. - ---Certes, ma tante, répondit mon malheureux beau-frère. - ---Ethelred avait aimé. Si jeune il connaissait déjà le désespoir. Son -rêve remontait les pentes du passé au lieu de s'égarer dans les -sentiers de l'avenir. Il se disait en lui-même: sensibilité du coeur! -funeste présent! Dieux jaloux! pourquoi ne donnâtes-vous pas à mon âme -la dureté du diamant et la froideur du marbre? Emeriska de Ludolphi! -ta perfide image restera-t-elle éternellement gravée dans ma mémoire? - ---René, mon petit, me cria l'oncle Bélébon, tu pourras répéter -celui-là aux Kervigné de Paris. Je t'y autorise: il en vaut la peine. -Mais nous ne sommes pas ici pour faire des calembours; on t'apprend -ton Paris, tant mieux pour toi si tu profites. Les étourneaux comme -toi ont l'habitude de laisser leur clef sur leur porte.... - ---Saperbleure! chevalier, dit mon père, voilà une chose importante: -attention! - ---C'est le matin. Tu dors ou tu ne dors pas. Un monsieur entre sans -frapper, si tu ne dors pas, il te salue poliment, disant: «Est-ce que -je ne suis pas chez M. Kerguifinec! Bien des pardons!» Si tu dors, il -te dévalise de fond en comble.... - ---C'est la forêt de Bondy que ce Paris! dit l'abbé Raffroy. - ---Mon histoire le prouve bien, riposta Bel-OEil avec une certaine -aigreur, mais vous aimez mieux écouter des coq-à-l'âne. Ethelred -allait plongé dans sa rêverie, et ce nom charmant, Emeriska de -Ludolphi, tombait de ses lèvres.... Tout à coup, il est accosté par -une femme voilée, dont la taille et le port lui rappellent vaguement -celle qui fut l'étoile polaire de sa jeune âme. Il s'arrête éperdu; il -chancelle, il se refuse à en croire ses yeux. Qui êtes-vous? a-t-il -encore la force de balbutier. Je suis, répond l'étrangère d'une voix -douce et vague comme le son d'une harpe éolienne, je suis Emeriska de -Ludolphi!» - -On l'écoutait, cette fois. Il y a toujours un petit coin curieux dans -les élucubrations allemandes. Mais ma tante Bel-OEil était comme ces -poètes favoris qui n'écrivent pas pour divertir leurs lecteurs. Dès -qu'elle vit qu'on l'écoutait elle se mit à loucher avec un terrible -emportement, et, tirant de son gosier enrhumé des notes absolument -insensées, elle s'écria: - -«Maladie des âmes! bonheur et tristesse! amour, puisqu'il faut -t'appeler par ton nom, à quoi n'exposes-tu pas les coeurs sensibles! -Si le souverain juge qui tient les assises de l'univers permet à -l'esprit du mal.... - ---Vol-au-vent-coulis! bravo! bravo! cria méchamment Nougat, à qui -Bélébon parlait tout bas. Note aussi celui-là, chevalier, pour le dire -aux Kervigné de Paris. - ---Vol-au-vent-coulis? répéta mon père. Comprends pas. - ---Tu vas saisir, répliqua l'oncle Bélébon. Un homme qui s'introduit -chez toi le matin, par une porte entr'ouverte, ça fait un courant -d'air. Je ne prétends pas qu'il vaille le vol-au-vampire, mais il -n'est pas mal.» - -Mon père eut un demi-sourire. - -«Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent.... - ---Tard!» interrompit l'oncle en clignant de l'oeil à la ronde. - -Avez-vous vu l'incendie éteint, soudain se rallumer? Il en fut ainsi -pour le succès de mon oncle Bélébon, qui avait tout l'esprit de la -famille. Nougat cria la première en un spasme admiratif: - -«Il y est! Vol-au-vantard!» - -Et toute la table, depuis l'infime Vincent jusqu'à l'abbé Raffroy, -répéta en choeur: - -«Vol-au-vantard!» - -Que si quelqu'un demande quel sel latent, quelle malice cachée -contenaient ces joyeusetés morbihanaises, je lui répondrai que je -sais à Paris, centre et coeur des civilisations, des familles -honorables où l'on se livre à des récréations du même genre. Tout le -monde connaît la gaieté du régiment, ce pacte par lequel quinze cents -braves s'engagent sous la foi des serments à rire de tel ou tel -radotage. Pourvu qu'on rie en somme, il importe peu. Tant pis pour -ceux qui ne rient pas: ma tante Renotte, par exemple, dont j'entendais -la mauvaise humeur grommeler ses _aparté_ à mon oreille, et ma tante -Bel-OEil qui s'acharnait à son histoire sentimentale. - -Mais comme ma bonne mère s'amusait avec Mimi et Charlot, et qu'elle -était loin devant nous dans le sentier du plaisir! - -«Sais-tu ce que c'est qu'un fiacre? me demanda brusquement l'oncle -Bélébon, que son triomphe enflait. Tu es paresseux de ton corps, tu -prendras des fiacres pour un oui ou pour un non, ou bien des omnibus. -En omnibus, tu es auprès d'une belle dame; elle met la main à sa poche -pour prendre un mouchoir; elle se trompe de poche et c'est ta bourse -qu'elle ramène. Tu as une tabatière d'or, je suppose; tu l'ouvres; la -belle dame te dit: «Permettez-vous, monsieur?--Trop heureux, madame.» -En prenant sa prise, elle insère adroitement un cheveu dans la boîte; -que tu refermes. C'est comme une truite piquée par l'hameçon. Elle -tire sa ligne tout doucement, tout doucement, ta boîte vient.... Ah! -ce Paris! - ---Ah! ce Paris! répéta le choeur. - ---Seulement, dit l'abbé Raffroy, René ne prend pas de tabac. - ---Détail! Il faut qu'il sache tout. J'arrive aux fiacres. Cocher! à -l'hôtel du président de Kervigné, telle rue, tel numéro. C'est bien -ça, hein, marquis? - ---Rue du Regard, 5, répliqua mon beau-frère placidement. - ---Notre nigaud ne connaît pas Paris. Le cocher le promène par des rues -du diable, et le conduit dans un coupe-gorge où il est assassiné -parfaitement. Est-ce vrai? - ---J'ai pris beaucoup de fiacres, en ma vie, répondit mon beau-frère. - ---Et vous n'avez jamais été assassiné? On ne l'est qu'une fois. - ---Et Dieu sait, ajouta Bel-OEil, qui approuvait rarement l'oncle -Bélébon, qu'un malheur est vite arrivé. Voyez Ethelred! Quand -l'inconnue lui eut dit: Je suis Emeriska de Ludolphi, un trouble -étrange s'empara de ses sens. Il contempla cette femme voilée comme on -regarde des fantômes. Suivez-moi, Ethelred, comte de Bergenstein, lui -dit-elle. Et le jeune homme, entraîné par une force qui dominait sa -raison et sa volonté, la suivit. Les douze coups de minuit sonnaient -lentement à l'horloge d'une église voisine, dont les vieilles tours -étaient habitées par l'orfraie et le hibou. L'inconnue ouvrit la porte -d'une maison de sombre apparence et la referma sur Ethelred qui lui -demandait avec des larmes dans la voix: - -«Emeriska, est-ce bien vous que le ciel rend à mes voeux?....» - -Pour la seconde fois, ma tante Bel-OEil captivait une sorte -d'attention, lorsque l'oncle Bélébon, qui avait vidé son sac au sujet -des inconvénients de Paris, proposa de chanter une chanson. Il prenait -déjà son couteau pour s'accompagner sur son verre. - -«Hé! là-bas! cria tout à coup ma tante Renotte qui amassait toujours -des trésors de colère avant d'éclater, ce n'est pas des sornettes -qu'il faut, encore moins des vieilleries de chansons pour établir ce -garçon-là à Paris. A-t-on juré de ne parler raison! Vivra-t-il avec -les calembours du vieux? Tiens, chevalier, ajouta-t-elle en mettant un -rouleau de louis sur mon assiette avec un peu trop d'ostentation, je -ne fais pas de calembours, moi; et voilà qui vient de Landevan!» - -Ma soeur la marquise regarda le rouleau d'un air triste. Elle en avait -tant besoin pour sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-OEil caracola, -et Nougat caressa Gérard sur sa tabatière. - -«Voilà qui est parlé!» dit le bon abbé Raffroy. - -Mon beau-frère aussi me fit un signe de tête amical. Ce don Juan -dégommé avait un excellent coeur et sa décadence le rendait -compatissant. - -«Renotte, prononça dignement mon père, tu fais tes cadeaux comme on -fait l'aumône, ma bonne femme. Nous avons des charges, et chacun ici -le sait bien, mais, à Paris comme à Vannes, le chevalier de Kervigné -aura de quoi soutenir son nom, saperbleure! - ---Charlot demande si le poulet est du poisson! s'écria ma mère -extasiée. Ah! quel enfant!» - -L'oncle Bélébon grommelait: - -«Je ne suis pas fortuné, mais en dévoilant à mon neveu les mystères de -la capitale, j'ai fait pour lui plus peut-être que si je lui avais -prodigué de l'or!» - -Mon père tira de son portefeuille une lettre qui passa de main en main -jusqu'à moi. C'était un ordre signé Kersosinec, Kerbonel et Cie, de -Vannes, qui me constituait un crédit de trois cents francs par mois -chez Mallet frères, à Paris. M. Raffroy cria bravo! Nougat fit la -grimace, ma soeur la marquise changea de couleur, l'oncle Bélébon -haussa les épaules, et Vincent dit franchement: - -«Foi de Dieu! pour cent écus on en aurait quatre comme lui au marché! - ---Ce n'est pas trop,» déclara le marquis. - -La tante Renotte se leva pour aller embrasser mon père. Moi j'avais le -coeur gros et je me demandais ce que je pourrais faire jamais de tant -d'argent. - -C'était un événement. Il y eut un silence autour de la table; car je -ne trouvais pas les mots qu'il fallait pour remercier mon père. Au -milieu de ce silence, la voix profonde de ma tante Kerfily Bel-OEil -gronda: - -«Ne jugez pas Ethelred avec sévérité, dit-elle. Son enfance et sa -jeunesse s'étaient écoulées dans les vertes forêts de la Thuringe. La -nature seule avait présidé à son éducation. Il ignorait la corruption -des villes et ne soupçonnait même pas les infâmes mystères de nos -sociétés modernes. Ah! plaignez-le plutôt. Plaignez cette âme tendre -et vertueuse dont la candeur.... - ---Charlot s'embête!» déclara mon neveu, qui n'avait point oublié son -succès de la veille. - -Les toasts furent courts et tous en mon honneur. On se leva de table -plus tôt qu'à l'ordinaire, et, malgré tous les efforts de l'oncle -Bélébon, l'après-dîner se passa tristement. Chacun vint tour à tour me -faire des recommandations. Ma soeur me dit: - -«Maintenant que te voilà si riche, ne va pas faire de folies pour tes -neveux! Ils n'ont besoin de rien. Ecris-nous un peu les toilettes de -la présidente, et fais-toi un sort. - ---J'espère que nous n'abandonnerons pas nos devoirs religieux, glissa -l'abbé Raffroy à mon oreille en me donnant un baiser paternel. Va voir -de ma part le père Kernuault aux Lazaristes. Il t'aimera pour toi, et -il est de bon conseil.» - -L'oncle Bélébon me prit à part pour me dire très haut: - -«N'invente pas la poudre sans nous en prévenir.» - -Mais cela ne fit rire que ce rustre de Vincent. - -Nougat me mit dans la main ostensiblement un rouleau de grosses pièces -de cent sous. - -«Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends parler de bonnes liqueurs -pour la digestion, fais-moi payer un port de lettre.» - -La diligence partait le lendemain à quatre heures, et j'avais un mal -de tête à faire pitié. J'annonçai l'intention de me retirer: les -adieux et les embrassades commencèrent. En moi, le souvenir de cet -instant est à la fois très profond et très vague. Je vois une larme -dans les yeux de ma mère, qui, certes, m'aurait fait plus de caresses -si Charlot avait voulu le permettre. Bel-OEil me tint longtemps pressé -contre sa poitrine pour me dire: - -«Tu as un coeur sensible, que l'exemple d'Ethelred te profite. Il -était de ton âge. L'inconnue, loin d'être Emeriska de Ludolphi, -appartenait à la classe de ces malheureuses dont on ne peut prononcer -le nom sans rougir. Il y avait là des assassins qui poignardèrent le -malheureux Ethelred, dont le dernier soupir s'exhala avec le nom de sa -bien-aimée.» - -Ma tante Bel-OEil fondait en larmes, mais c'était pour Ethelred. - -«Tu es meilleure que je ne croyais, lui dit Renotte en me prenant par -le bras. Toi, marche droit, et tu iras loin!» - -Le dernier mot fut de mon père: - -«Souviens-toi, chevalier, qu'il n'y a jamais eu de mésalliance dans la -maison de Kervigné.» - -Ce fut tout. J'aurais tort d'oublier, cependant, que cet odieux -Vincent me fit des cornes au moment où je me retirais. - - - - -V. - -L'ARRIVEE. - - -Le lendemain, au petit jour, Joson Michais vint cogner à ma porte au -moment où je commençais à m'assoupir après une nuit sans sommeil. Une -chose me revenait, je m'en souviens, pendant mon insomnie; tout le -monde m'avait dit adieu, excepté le marquis de Tréfontaines, mon -beau-frère, qui s'était toujours montré affectueux et bon à mon égard. - -«Quoique çâ, monsié el chevâlier, me dit Joson de sa voix qui -grasseyait comme un tombereau de cailloux qu'on décharge, vous voilâ -pârti tout de même, pour sûr et pour vrai, je ne mens point. C'est -mâme Renotte qu'â fait vos bagâges hier ad sâ (au soir), Mâme la -mârquise est venue voir comme çâ si c'est qu'on n'y mettait rien -ed'trop. Quoique çâ, ils ont resoupé par dessus pour trinquer à vot' -bon voyâge. Et Tonton Bélébon a chanté les noces ed'Thétis et tout son -sac ed'gaudriettes. A c't'heure, y dorment comme une brassée d'bois -môrt; je ne mens point, pour sûr et pour vrai.» - -Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages n'étaient pas lourds. -J'envoyai un baiser à la porte fermée de ma mère, et je fus bientôt -dans la rue, suivi par Joson Michais qui ne tarissait pas. Nous -remontâmes la ville pour gagner la place du marché, au coin de -laquelle stationnait la diligence de Paris à Brest. Derrière la -cathédrale, au détour d'une petite rue, je me trouvai face à face avec -le marquis de Tréfontaines, mon beau-frère. Il passa son bras sous le -mien sans mot dire et, désormais, nous marchâmes silencieusement. - -La diligence de Brest n'était pas encore arrivée. Je voulus remercier -le marquis, il m'entraîna sous les arbres de la place et me dit avec -des inflexions de voix que je ne lui connaissais pas: - -«Il y a tantôt vingt ans, René, que je partis aussi un beau matin. Ah! -le beau matin, en effet, et les belles cartes qu'on a dans la main en -commençant cette partie! Pourquoi perd-on toujours? - ---L'avez-vous donc perdue? demandai-je vivement, car je me sentais -offensé en songeant à ma soeur. - ---René, me répondit-il, Julie aurait été un ange avec les trente mille -livres de rente qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts. Toutes les -femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il -faut songer dès aujourd'hui aux enfants que tu auras. Le grand tort, -quand on part de Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on est ici -bas pour se divertir. J'aime ma femme, j'aime mon beau père et ma -belle mère, j'aime tout le monde chez nous, excepté ce parfait idiot, -l'oncle Bélébon, qui a tout l'esprit de la famille. Tout le monde est -bon pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des bontés de tout le -monde. Je dépense plus de sang-froid à ne rien faire, plus de -résignation, plus de diplomatie qu'il n'en faudrait pour bâtir une -splendide fortune. Je suis noyé, je le sens, je ne me plains pas. Je -te défie de dire que tu m'as vu bâiller à table ou au salon! René, si -tu prenais mes paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais ni -intelligence ni coeur. Je me suis levé de grand matin tout exprès pour -te dire: Ne joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends à supporter -l'ennui comme la sobriété antique ordonnait de souffrir la soif et la -faim. Chaque jouissance hâtive fait un anneau de cette chaîne -mystérieuse qui plus tard garrotte l'âge mûr; chaque effort, au -contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre -à ce piédestal où les heureux assoient leur indépendance. Tu ne seras -pas riche, car Gérard d'un côté, moi de l'autre, nous te prendrons une -grosse part de ton héritage: sois fort. Paris est un gouffre comme -toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les -faibles tombent asphyxiés. Travaille, c'est-à-dire: regarde autour de -toi pour savoir où mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer -confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n'ont -point d'amour, parle peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais, -surtout jamais ne raille. On est jeune à tout âge, figure-toi bien -cela, et mieux plus tard que plus tôt. Je me sens mille fois capable -d'être jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse, c'est l'éteignoir -sous lequel j'étouffe. Tu me comprendras demain. Je te répète que -j'aime ta soeur, et que je respecte ta famille. - ---Quoique çâ, v'là la diligence!» s'écria Joson Michais. - -Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son -parapluie de coton bleu: - -«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites là, neveu -Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout! - ---J'ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de -ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma -tante. Julie serait venue, sans les petits. - ---En voiture!» ordonna le conducteur. - -Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte avait la larme à l'oeil. - -«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses -aux Kervigné de Paris. Bon voyage. - ---Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!» - -La diligence se mit à cahoter sur l'abominable pavé du faubourg. Je -n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus -emporté comme en un rêve. - -A mon réveil, j'étais déjà sur la haute colline d'où l'on découvre -pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé -d'îles innombrables, mélange inouï de terre et d'eau qui se nomme «la -petite mer» (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coupé, -entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la -petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui -dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et -l'officier de marine de fumer qu'à Ploërmel, où chacun d'eux prit sa -part d'un dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant -le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine -nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il -se nomma: c'était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse -Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'écrasât point de ses -succès. - -Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée -par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des -officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être -officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme -s'il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans -l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que -le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les -bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes -nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l'empereur, -ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine! - -Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul -prince de la famille royale qui eût à Brest quelque notoriété, non -parce qu'il était prince, mais parce qu'il était officier de marine. -J'appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d'effet -à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En -arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau -de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer -en tête à tête avec la marine. - -Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine -passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alençon, j'avais une -migraine furieuse; à Chartres j'aurais voulu me changer en brûlot pour -incendier la flotte française. - -A Paris, le vieux monsieur s'éveilla, la marine me dit adieu d'un -signe de tête protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des -messageries. - -«Quoique çâ, dit derrière moi une voix raboteuse et plaintive, c'est -peut-être un coup ed' ma tête que j'ons fait pour sûr et pour vrai. - ---Joson Michais m'écriai-je en un premier mouvement de joie. - ---C'est il que çâ vous fait du plaisir de me voir, monsié el -chevâlier! me demanda le pauvre diable d'un air piteux. - ---Que viens-tu faire ici? et où t'es-tu caché tout le long de la -route? - ---Je ne mens point: dans la diligence. Et j'voulais voir el grand -bourg tout de même. Ah! mais dame, oui! - ---Et que vas-tu devenir? - ---Quoique çâ! Mes chemises sont dans vot'paquet, et j'vas aller -d'avec mes chemises. - -Joson Michais me fit cette déclaration d'un air modeste, mais résolu. -Il était assez coquettement costumé: je m'étonnai de n'avoir point -remarqué au départ qu'il avait mis ses braies du dimanche, ses -épinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C'était un -beau gros Breton, à tout prendre. - -«Charge la malle et viens avec moi,» lui dis-je. - -Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il eut bonne envie -d'entonner la chanson des gars de Locminé «qu'ont de la maillette -dessous leurs souliers.» - -Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouvé notre -chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et -l'idée ne m'était pas venue de prendre un fiacre, quand un grand -laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur -d'estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au -doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt et me dit avec noblesse: - -«La voiture attend monsieur le chevalier.» - -Joson ouvrit des yeux énormes et faillit lâcher notre malle. Le fait -est que ce grand laquais noir était de toute beauté. - -«Vous êtes à mon cousin le président de Kervigné? demandai-je un peu -intimidé. - ---A madame la vicomtesse!» répliqua le grand laquais d'un ton de preux -qui affirme sa dame. - -Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda: - -«Qu'est-ce que c'est que çà?» - -Je n'avais pas la tête trop loin du bonnet; malgré mon apparence -paisible. - -«Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant. - ---Laroche, répondit mon beau drôle, dont la taille sembla diminuer de -tout ce qu'avait gagné la mienne. - ---Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c'est un gars de Bretagne qui vous -cassera les os à la première occasion, si vous oubliez la politesse. - ---Je ne mens point! approuva Joson; quoique çâ, tout de même, ah! -mais dame, oui!» - -Laroche s'inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait -dans la cour même des messageries. Certes, ma tante faisait bien les -choses. La voiture était moins splendide que le grand laquais; à -Vannes, néanmoins, elle eût passé encore pour un beau carrosse. -J'entrai seul dans la caisse; Laroche s'assit auprès du cocher et -Joson monta derrière avec la malle. - -«Voilà comme il faut se conduire à Paris, me disais-je le long de la -route, encore tout ému de ma sortie contre Laroche. Du caractère, -morbleu! du caractère!» - -Mais la réflexion vint et à moitié chemin, l'idée que Laroche allait -faire son rapport à ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en -matamore qu'il me fallait entrer dans cette maison hospitalière! Ce -nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras! - -La nuit tombait quand nous arrivâmes rue du Regard, où la voiture -s'arrêta devant un hôtel de fort bonne apparence. - -«Porte, s'il vous plaît!» cria Laroche, un des plus sonores -barytons-laquais du faubourg Saint Germain. - -La porte s'ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais -triste, entourée de vieux bâtiments qui me rappelèrent un peu notre -hôtel de la place des Lices. Les fenêtres du premier étage étaient -d'une hauteur démesurée. A l'une de ces croisées, une forme blanche -s'appuyait au balcon de fer. C'était en vérité, une entrée traduite de -l'allemand: rien ne manquait, ni l'antique manoir, ni la châtelaine. - -«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait à la -forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chère -Bretagne.» - -J'ôtai ma casquette en balbutiant: - -«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bonté. - ---Et qu'allons-nous faire du gars, qui me cassera les os à la -prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente -voix. - ---Quoique çâ.... commença Joson. - ---Quel gars? interrogea la présidente. - ---Le valet de chambre de M. le chevalier.» - -J'entendis la forme blanche qui murmurait: - -«Est-ce que l'enfant est fou?.... - ---Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez, mes enfants, montez. - ---Le gars aussi? dit Laroche. - ---Tout le monde.» - -Nous prîmes le vaste escalier à rampe de fer forgé et nous fûmes -introduit dans un boudoir tendu de lampas bleu sombre où régnait une -douce clarté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la bonne odeur de cette -retraite. Les sauvages aiment l'atmosphère des boutiques de -parfumeurs, et je n'étais qu'un sauvage. - -«Voilà, dit le grand laquais avec une liberté de ton, qui me surprit. - ---Ma tante...... commençai-je en dessinant mon meilleur salut. - ---Mais je ne suis pas votre tante du tout, mon cher cousin, -m'interrompit-elle. Votre père était le cousin germain du mien; il est -par conséquent mon oncle, et ce respectable M. Bélébon est mon -grand-oncle.» - -Je savais son âge par hasard, elle avait six mois de plus que ma mère. -En Bretagne, nous avons coutume de régler les titres de parenté -d'après l'âge, et c'était la première fois que je voyais une femme de -quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait: ma tante. Je compris -dès l'abord que c'était là une faiblesse avec laquelle il ne fallait -point plaisanter, d'autant que la présidente avait prononcé ces mots: -«Mon grand-oncle,» avec une véritable volupté. - ---Ma cousine...... murmurai-je docilement. - ---Bien, très bien! Il est tout uniment charmant, ce garçon-là, dis, -Laroche?» - -A ma complète stupéfaction, le grand laquais répondit: - -«Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un peu haut. - ---C'est tout neuf, Laroche, pense donc! fit ma cousine. Et puis, c'est -un Kervigné! Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines, nous autres -Bretons! - ---Ah! mais, dame oui!» applaudit Joson, qui n'avait pas ôté son grand -chapeau, tant il avait de trouble. - -La présidente mit un binocle d'or à cheval sur son nez, d'un geste -cavalier et tout gracieux, je dois l'affirmer. - -«Les voilà bien! s'écria-t-elle. Ah! mon pays! Terre de granit -recouverte de chênes, comme dit Brizeux. Vous connaissez Brizeux, -chevalier? Non? Laroche, tu mettras mon Brizeux sur la table de nuit -du chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon gars? Yvon? Mathelin? -Loïc? - ---Joson...... quoique çâ! - ---Ah! Joson! ah! quoique ça! Dit-il _pour sûr et pour vrai_? -ajouta-t-elle en s'adressant à moi. J'adore ces chinoiseries-là! -Comment va ma bonne tante Renotte? Quels laitages vous avez là-bas! Je -me souviens parfaitement de votre respectable mère, chevalier, -quoiqu'elle fût une grande demoiselle déjà, quand j'étais une toute -petite fille...... Joson, qui, toi? - ---Joson Michais, ej' ne mens point! - ---Adorable! Il ne ment point! Et vous, cousin? - ---René. - ---Comme c'est Breton! Il y a des noms, figure-toi, Laroche...... je -demeurais à Landevan.... de l'autre côté de Lorient, c'est Larmor, -Loqueltas, Locmener...... - ---Et Plouharnel, dont je suis nâtif, aussi vrai comme ne faut point -mentir, respect de vous et la compagnie,» défila Joson tout d'un -trait. - -Je crus voir que ce beau baryton de Laroche haussait les épaules assez -ostensiblement. - -«Emmène-le! dit tout à coup la châtelaine qui étouffa un bâillement. -Fais le manger. Nous le montrerons à ces messieurs et à ces dames. -C'est plus drôle que les hommes en coquillage du Croisic. Mets quelque -chose sur mes épaules, Roro, le temps fraîchit.» - -Le grand laquais ouvrit une armoire et y prit un léger mantelet de -tulle blanc qu'il disposa sur les épaules demi-nues de sa maîtresse -avec une coquetterie de camériste. Je dus rougir, car je sentis mes -joues chaudes. La suzeraine le remercia d'un sourire. - -«Je n'ai plus de femme de chambre, laissa-t-elle tomber en manière -d'explication. Roro fait l'intérim et je suis contente de lui.» - -Autre sourire, auquel ce grand coquin de Laroche répondit en se -redressant comme un gendarme. Je lui trouvai décidément un méchant air -de Struensée, mais je me disais à part moi: pour juger les gens de -Paris, il faut au moins connaître Paris. - -Ma cousine éloigna sa camériste, et mon pauvre Joson, d'un geste où il -y avait de la fatigue. Dès qu'ils furent partis, elle disposa selon -l'art, tout autour d'elle, sur le divan, les plis de son peignoir de -mousseline et me montra un tabouret qui était à ses pieds. - -Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer la singulière différence -qui existe, sous un certain jour, entre une Parisienne de quarante ans -et une provinciale du même âge. J'ai dit que ma bonne mère était -encore très belle, mais sa toilette sans art la vieillissait: elle -était passionnément grand'mère. Ma cousine, au contraire, se baignait -depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine de Jouvence. Elle avait -des perles dans la bouche, des perles qui se pouvaient changer comme -les rideaux de son boudoir, elle possédait, pour ses joues, un -inépuisable trésor de lis de roses; ses cheveux abondants ne pouvaient -plus tomber; les cils de ses beaux yeux renouvelaient chaque matin -leur lustre d'ébène: elle était jolie, je vous l'affirme comme je le -vis. - -C'était une brune. Il y avait je ne sais quoi sous sa paupière, je ne -savais quoi, devrais-je plutôt dire, car aujourd'hui je n'ignore point -qu'un coup de pinceau suffit à produire ce prestige. L'embonpoint -naissant gardait la souplesse à sa taille. Ses épaules, d'une -éblouissante blancheur, empruntaient des rayons aux plis de la -mousseline qui ondoyait tout autour d'elle. - -Je m'assis pour lui obéir. J'étais tout tremblant. J'avais les mains -glacées et le front brûlant. Etait-ce Paris, ce malaise inconnu, mais -plein de charme? Je n'osais plus regarder ma cousine, et il me -semblait que son sourire me pénétrait comme une chaleur. - -Elle ferma ses yeux à demi, et laissant tomber sur moi le rayon voilé -de sa prunelle, elle me demanda tout à coup: - -«Est-ce que vous êtes un mauvais sujet comme votre frère Gérard -chevalier?» - - - - -VI. - -LA PRESIDENTE. - - -Hélas! non, je n'étais pas un mauvais sujet. Je n'avais même pas en -moi ce qu'il faut pour le devenir par l'éducation. - -«Ma cousine, répondis-je en rougissant jusqu'aux oreilles, on aura -calomnié mon frère Gérard auprès de vous.» - -Elle eut un petit rire sec. J'ajoutai sur un mode plaintif: - -«Qui donc a pu vous donner si mauvaise opinion de moi?» - -Je sentis qu'elle me regardait avec attention, et je me préparai -sérieusement à subir un examen de morale. - -«Etes-vous dévot, René? me demanda-t-elle. - ---Pas autant que je le voudrais, répondis-je avec modestie. - ---Moi, me dit-elle, c'est par places. Il y a des moments où je suis -comme une tigresse, en fait de religion. D'abord, je mets de la -passion dans tout. J'ai passé vingt-huit ans, vous concevez, et l'on -ne se refait pas à cet âge-là. Tout le monde remplit ses devoirs à la -maison; j'exige cela: Laroche est exemplaire. Mais il me vient des -doutes, mon esprit travaille. Ah! l'Evangile a bien raison de le dire: -«Bienheureux les pauvres d'esprit!» C'est mon esprit qui fait des -siennes. Du reste, je suis en veine de ferveur, ces temps-ci, en grand -veine: j'ai trois sermons demain, très commodément échelonnés: deux -l'après-midi, un le soir; je vous y mènerai. Savez-vous que je ne -resterais pas seule avec votre frère Gérard comme me voici avec vous, -chevalier? - ---Ma cousine....» balbutiai-je. - -Je balbutiais parce que sa main, naturellement très blanche, et que la -poudre de riz faisait plus douce qu'un satin, lissait mes cheveux sur -mon front. - -«On dirait que vous avez peur de moi, interrompit-elle, vous n'osez -pas me regarder.» - -Je levai les yeux. Son sourire excellent me fit en vérité battre le -coeur. - -«Je ne sais comment vous exprimer, m'écriai-je, la joie que j'éprouve -à retrouver en vous une seconde mère!» - -Ses sourcils se rapprochèrent tandis que sa bouche souriait avec -pitié. - -«Vous devez avoir faim, mon petit homme, dit-elle brusquement. Sonnez, -on va vous servir à souper.» - -J'eus le bonheur de répondre: - -«Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous soyez déjà ennuyée de moi? - ---Paris offre tant de divertissements aux enfants comme vous! dit-elle -avec un reste de rancune déjà radoucie. - ---Je parlais de ma mère, ajoutai-je, car peut-être comprenais-je -vaguement le motif de ma disgrâce, pour trouver un terme de -comparaison au bonheur que j'ai de m'entretenir avec vous.» - -En même temps, j'appuyai mes lèvres sur sa main, comme pour demander -mon pardon. Elle affecta de retirer sa main précipitamment. - -Ce n'était pas une grande coquette, selon la classification théâtrale. -Ce n'était pas non plus tout à fait une comique. Il y avait une forte -dose de naïveté dans son savoir-faire. - -Du reste, je dois dire tout de suite que la maison entière participait -à ces demi-teintes. Il n'y avait là qu'une moitié de luxe, parce qu'on -possédait à peine une moitié de fortune. Je ne peux plus appeler -_demi-monde_ le monde qu'on voyait chez le président, puisque la -signification de ce mot est fixée à faux par une des plus charmantes -et des plus illustres comédies de ce temps-ci. Le demi-monde de la -comédie n'est pas plus le vrai demi-monde qu'un morceau de strass -n'est un demi-diamant. _L'abondance_ des colléges, au contraire, est -bien véritablement du demi-vin ou du quart de vin, puisqu'il y a un -peu de vin dans beaucoup d'eau. C'était ainsi chez ma cousine. A -supposer que le grand monde soit la crème, il y avait là un peu de -crème sincère dans quelque chose qui n'était même plus du lait. - -La matière première restait, mais le titre allait s'abaissant. Il -n'était pas jusqu'au président, dont je n'ai pas eu occasion de parler -encore, qui ne fût entre la chèvre et le chou: presque grand seigneur, -mais un peu dans le tas, homme politique entre le zist et le zest -sommité du douzième ordre, alliant l'austérité apparente à des -faiblesses très peu mystérieuses. L'époque prêtait à cela: c'était le -règne des coalitions malsaines et des paradoxales compensations. On -appelait cette cuisine sophistique le juste milieu. Les choses -allaient et venaient sans avoir le courage de l'effronterie, sans -prendre le souci d'être hypocrites. On eût dit que la société -parisienne s'arrêtait entre deux portes pour attendre mieux ou pis. Ce -qu'elle attendait est venu. - -Mme de Kervigné disposa de nouveau les plis de sa robe et adoucit -encore les suavités un peu prétentieuses de son sourire. - -«Vous vous exprimez avec facilité, René, me dit-elle. Si mon mari -était un autre homme, je vous garantirais le succès à Paris, car vous -avez tout pour vous. Quand on a passé vingt-huit ans, on peut bien -faire le sacrifice de la coquetterie. Je comptais être votre soeur -aînée, mais, ce n'est pas assez solennel: je serai votre petite mère. - ---Ah! madame! m'écriai-je. - ---Vous m'appellerez petite maman? Ce sera tout gracieux et cela -imposera silence à la calomnie.... car on calomnie à Paris comme en -province, chevalier, s'interrompit-elle en un soupir de colombe -blessée; et quand une femme de haut rang a le malheur d'être délaissée -par son mari... quoique certes votre cousin soit un galant homme et -qu'il n'ait jamais manqué aux égards qu'il me doit. Mais vous savez, -le faubourg Saint-Germain est plus près de Versailles que de Paris, -c'est un vieillard boudeur qui n'a gardé que ses yeux d'Argus et sa -langue de commère. Le tiers et le quart savent que le président, -malgré son âge--il pourrait presque être mon père--malgré sa -position.... Vous m'entendez bien, René, je ne peux pas, non plus, -mettre de trop gros points sur les i. Et il me sera bien doux d'avoir -en vous un confident de mes peines.» - -Je ne donne pas ce discours pour un modèle de précision oratoire; -cependant il disait tout ce qu'il voulait dire, surtout à cause de -l'accent qu'on y mettait. Je me sentis le coeur attendri. - -«Se peut-il, murmurai-je, employant à mon insu une phrase du roman -traduit de l'allemand que ma tante Bel-OEil m'avait donné; se peut-il -que mon cousin paye votre tendresse par l'ingratitude! - ---Ma tendresse!» répéta-t-elle. - -Un moins novice que moi eût découvert son envie de rire. Mais elle me -demanda tout à coup: - -«Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!» - -Puis, sans attendre ma réponse: - -«Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a semblé singulier à cause de -l'âge du président; mais, en somme, n'est-on pas une vieille femme à -vingt-huit ans passés! Et d'ailleurs. Il est fort bien conservé. Les -hommes sont pour nous des vampires: ils rajeunissent par les chagrins -qu'ils nous donnent et qui nous font vieillir. Ah? cher enfant! la vie -est pour vous couleur de rose, et vous ne vous doutez pas de ce qu'un -coeur peut souffrir.» - -Les vingt-huit ans passés de ma cousine étaient pour moi désormais un -article de foi. Les parents de Bretagne se trompaient sur son âge. -Plus je restais près d'elle, plus je la trouvais bonne, douce, -aimable. Je respirais les parfums trop accusés de sa toilette comme on -s'enivre avec des fleurs. L'idée se fortifiait en moi que cette maison -allait être mon paradis. - -Les heures s'écoulèrent. J'entendis plus d'une fois le pas discret de -Laroche qui rôdait dans le corridor, mais il n'osa pas entrer. Ma -cousine souriait quand il s'approchait de la porte. Je n'aurais point -su définir l'expression de ce sourire, où il y avait du contentement -et une douce pitié. Quand la pendule sonna onze heures, elle appela -sans élever la voix, et Laroche parut aussitôt sur le seuil. - -«Monsieur est-il rentré?» demanda-t-elle. - -Le baryton, qui était de mauvaise humeur, répondit - -«Il est rentré quelque part, mais pas ici.» - -Ma cousine leva les yeux au ciel, puis elle me regarda. - -Comme elle vit mes sourcils se froncer, elle me dit entre haut et bas: - -«Vous apprécierez Laroche. Il est au-dessus de son état.» - -Et à Laroche: - -«Mon bon, il faut que tu sois le guide et l'ami de cet enfant-là. Il -est de mon parti. C'est mon page et je suis sa petite maman. - ---Ça va bien,» dit Laroche, qui dérangea un fauteuil comme pour -s'asseoir. - -Mme de Kervigné rougit et le prévint en ajoutant: - -«Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir de faim. Fais-nous servir -quelque chose ici. Où as-tu mis le Breton? - ---A l'écurie.» - -Il sortit sur ce mot et claqua brutalement la porte. Dès qu'il fut -parti, ma cousine me pinça légèrement l'oreille. - -«Je compte te tutoyer, René, me dit-elle puisque je suis ta petite -maman. J'aime mieux briser la glace tout de suite. Je ne savais pas -que tu prendrais du premier coup une si grande place dans mon -affection, mais je devinais bien que Laroche et toi vous ne pourriez -pas vous souffrir. Sois généreux, tu as tout l'avantage sur lui, qui -n'est qu'un valet en définitive; mais quel valet! Je sens que je -pourrais te le sacrifier, petit démon; car tu es ici déjà l'enfant -gâté, mais je ne te le pardonnerais jamais.» - -Cela me fit plaisir de m'entendre appeler petit démon. Il y a un -siècle qu'on ne vit candeur pareille à la mienne. Je voudrais savoir -pourquoi les adolescents honnêtes, les gros bourgeois un peu idiots et -les décrépits de la rouerie aiment ces caressantes injures: démon, -méchant et même scélérat. - -Ma cousine passa son pied sous mon tabouret et le rapprocha sans -effort. Derrière sa rondeur d'odalisque il y avait une mâle vigueur. - -«Tu sauras tout! reprit-elle en mettant sa bouche contre mon oreille. -Il y a bien des femmes qui voudraient tes cheveux. Et comme c'est -étonnant, chevalier! Je ne vous connais que depuis trois heures et -j'en suis à vous confier des choses.... oh! certes, bien délicates, -mon ami! si délicates que je cherche mes mots. Portez-vous des gants -la nuit? - ---La nuit! répétai-je étonné. - ---Je veux que toutes ces dames soient folles de vous, de toi, mon -petit chevalier. C'est très rare, ce titre-là, maintenant, et il te -sied à ravir. Le dernier chevalier c'était Faublas. Tu as lu -_Faublas_? - ---Vous voulez dire _Gil Bas_, rectifiai-je. L'abbé Raffroy n'a pas -voulu me permettre cette lecture. - ---Je crois bien! fit-elle en baissant les yeux pour cacher un sourire. -J'écrirai demain à toute ta famille et à l'abbé Raffroy. Mais ne leur -dites rien de nos petits secrets. Bon Dieu! s'ils savaient que je suis -obligée d'avoir près de moi un Laroche, parce que M. de Kervigné se -compromet auprès de toutes mes femmes de chambre? - ---Quoi! m'écriai-je avec plus de gaieté encore que d'étonnement, M. de -Kervigné?... - ---Ris souvent, m'interrompit-elle. Tu ris bien.» - -Ma foi, j'étais parti. L'idée d'un grave président mis ainsi en -pénitence excita en moi une hilarité bruyante et prolongée. - -«Ah! petite maman, balbutiai-je les larmes aux yeux à ce point de vue. -Laroche est magnifique! - ---Et toi, tu es charmant, René! murmura-t-elle. Tu comprends tout. -Dans un mois, tu seras la coqueluche de mon salon!» - -Je riais encore, quand on mit la table; Laroche grave, roide, -maussade, présida aux préparatifs et se retira. Pour un peu, ce -soir-là, il se serait fait carmélite, comme la Vallière. - -Ma cousine me servit une tranche de foie gras et fit mousser le -champagne dans mon verre. Je n'en étais plus à m'étonner. - -«Nous sommes en partie fine, me dit-elle. - ---Si mon cousin revenait, repartis-je d'un ton où mon innocence avait -déjà quelque alliage de scélératesse.» - -Elle me donna de son pain sur les doigts et murmura: - -«Ce n'est pas lui qui m'occupe.» - -Hélas! c'était Laroche. Laroche venait de temps en temps, sous -prétexte de servir. Pour donner une idée des progrès qu'on peut faire -à Paris en une soirée, l'idée me passa que ce coquin de Laroche avait -bien pu s'asseoir une fois ou l'autre à ma place, châtiant ainsi de -plus d'une manière les inconvenances de M. le président. - -Laroche, du reste, me gênait peu. J'avais un appétit d'enfer, et je -trouvais le souper exquis. Mme de Kervigné ne mangeait pas comme ma -tante Nougat, mais c'était néanmoins une forte convive. Elle avait des -façons ravissantes de tenir son verre à champagne. Je trouvais à -Laroche des airs d'Othello qui me divertissaient sincèrement. - -Au dessert, je savais par coeur la maison de ma cousine. Elle avait eu -soin de m'apprendre que la partie du métier de camériste, à laquelle -Laroche était décidément impropre, était confiée à la lingère, vieille -fille bossue que le président respectait. Le décorum une fois bien -établi, Aurélie, car elle m'avait permis de l'appeler ainsi pour -alterner avec petite maman, Aurélie dis-je, passa aux confidences, ou -plutôt à la confession générale de son mari. Son mari n'en faisait pas -beaucoup plus que les autres, me dit-elle; car la mode parmi les -hommes graves était aux fredaines. Cela ne ressemblait pas tout à fait -aux orgies publiques de la régence: c'étaient des débauches de juste -milieu, timides, parcimonieuses, vilaines. Ces palais mignons de la -volupté qu'on appelait jadis des _folies_ ou de petites maisons, -étaient remplacés tout uniment par des chambres garnies. Le -Parc-aux-Cerfs du président était à Bagnolet, près d'une fabrique de -plâtre, et lui coûtait six cents francs par an. Quand sa fantaisie -allait jusqu'à mettre Paméla dans ses meubles, il avait un abonnement -au faubourg Saint-Antoine et un billet de mille francs lui faisait -voir le bout de l'aventure. - -Ma cousine connaissait par le menu la carte de cette rouerie au -rabais. Il y avait des tenants et des aboutissants qui ne laissaient -pas d'être curieux. Ainsi, le président, pourvu d'un pseudonyme, comme -les vaudevillistes qui ont un bureau, était actionnaire de plusieurs -petits théâtres. Son argent lui rapportait ainsi d'assez bons intérêts -et une influence. Il était roi dans ces coulisses de bas ordre et -n'enviait point les fous qui payent si cher le droit de s'égarer dans -les couloirs de l'Opéra. On passe précisément par les petits théâtres -avant de grimper dans les grands. Le président buvait le Nil à sa -source. - -Il _faisait débuter_ comme un commissaire du gouvernement. Ce qui -coûte les yeux de la tête à un Anglais lui rapportait sept pour cent -l'an, outre la paix profonde de l'incognito, car le théâtre -Beaumarchais et les Délassements-Comiques sont à cent lieues du Palais -de justice. - -Pour le moment, la divinité régnante était une demoiselle Annette -Laïs, qui sortait Dieu sait d'où. Le président l'avait fait débuter -depuis peu au théâtre Beaumarchais. Il était fou d'elle, à ce qu'on -disait. Il allait la voir avec une perruque blonde et des lunettes -bleues. Ma cousine ne me cacha pas qu'elle était tout particulièrement -curieuse de contempler cette merveille. - -Car Annette Laïs avait un succès étourdissant au théâtre Beaumarchais, -et on la disait belle comme un astre. - -Je pense que je bâillai. Du moins, ma cousine se leva précipitamment -et ordonna à Laroche de me conduire à mon appartement. Ce serait de -l'effronterie, si je disais que je songeai longtemps à la bizarrerie -de mon entrée dans la maison du président de Kervigné. J'avais trois -jours et trois nuits de diligence dans la cervelle, et je m'endormis -en tombant dans mon lit, absolument comme si j'avais soupé à la table -d'une famille toute unie et pareille à la mienne. L'image d'Aurélie, -ma nouvelle maman, ne vint pas du tout me visiter, quoique mes doigts -gardassent son parfum comme si j'eusse manipulé du savon aux mille -fleurs. Je m'endormis, Breton que j'étais, et, chose étrange, si un -nom vibra à mon oreille au moment où je perdais connaissance, ce fut -celui de cette fillette que mon cousin avait fait débuter au théâtre -Beaumarchais, et qui sans doute allait lui coûter mille francs chez -son marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine: le nom d'Annette -Laïs. - - - - -VII. - -ANNETTE LAÏS. - - -Annette Laïs! Ce nom tintait encore dans l'air autour de moi quand je -m'éveillai le lendemain matin, dans une chambre d'excellente tournure, -commodément meublée, et dont les deux belles croisées donnaient sur -les jardins de l'hôtel. De mon lit, je pouvais voir les arbres en -pleine feuillaison que la brise matinale balançait. Je devais tout -avoir à Paris, même des arbres. - -Et je me disais: - -«Les gens de Vannes se figurent qu'il n'y a point d'arbres à Paris. Je -ne connaissais pas à Vannes d'acacias si grands ni de si gros -tilleuls. Nos braves du Morbihan connaissent tous Paris à la façon de -l'oncle Bélébon.» - -Justice du ciel! ce souvenir de l'oncle Bélébon, qui avait tout -l'esprit de la famille, me sembla dater du déluge. Vincent -disparaissait pour moi à des distances incalculables. Je voyais mes -deux tantes Kerfily-Nougat et Kerfily-Bel-OEil perdues tout au bout -des lointaines perspectives du passé. Un siècle s'était écoulé depuis -mon départ de Bretagne. - -Pauvre bonne mère! Elle avait Charlot et Mimi qui devaient bien -l'empêcher de me regretter! Et mon père! Ah! celui-là je l'entendais: - -«A la soupe, saperbleure! Bon appétit, bonne conscience! Depuis mon -dernier repas, je n'ai rien mangé! Apportez le potage, que je le mette -dans mes bottes.» - -Et ma soeur, jolie, mais un peu maussade; et le prudent abbé Raffroy, -et ma pauvre vieille Renotte, vaillante comme un grenadier.... - -Annette Laïs! Ce nom inconnu me revenait comme ces tyranniques -refrains qu'on voudrait chasser et qui vous obsèdent. Notez qu'en -dehors du nom, il n'y avait rien pour moi; celle qui le portait ne -m'inspirait ni intérêt ni curiosité. Je n'étais même pas comme ma -cousine de Kervigné, qui avait envie de la voir. - -«J'ai ordre de savoir si M. le chevalier prend du chocolat ou du café, -prononça la belle voix du baryton Laroche à ma porte entre-baillée. - ---Du café, répondis je, et envoyez-moi mon Breton.» - -Laroche referma la porte. - -Il fallut cela pour me rappeler ce qui aurait dû être ma préoccupation -principale: ma conversation avec la présidente. Je n'aurais point su -dire pourquoi j'avais répugnance à tourner mon souvenir de ce côté. -Mes aventures du soir précédent se présentaient à moi comme une -histoire à la fois biscornue et invraisemblable. Il y avait déception: -j'avais compté sur une tante, et cette cousine, qui venait de passer -ses vingt-huit ans, m'apparaissait ce matin sous une forme -fantastique. Il n'y avait pas jusqu'à son bouquet violent qui n'eût -pour moi odeur de fleurs fanées. Je ris pourtant un peu en songeant à -Laroche, sa camériste, et aux entreprises intestines du président, -mais j'aurais mieux aimé ne pas rire. - -Joson Michais arriva avec ma tasse de café au lait. Il était tout -blême. - -«Quoique çâ, me dit-il d'une voix qui avait déjà perdu quelque chose -de son redoutable mordant, comment que nous en vâ, dâ matin, monsié el -chevâlier! - ---Es-tu malade, Joson? lui demandai-je. - ---Point d'en tout, éj'ne mens point. - ---As-tu bien dormi dans ton écurie? - ---Ah! dame, assez tout de même; c't'_etchurie_-là est plus plaisante -qu'un logis. - ---Qu'as-tu donc? - ---Ej'vâs vous dire: ej'mennuie dans c'te Pâris, pour sûr et pour vrai, -ah! mais dame oui! - ---Mais tu ne l'as pas vu encore, ce Paris. - ---Quoique çâ!» - -Il tournait son grand chapeau entre ses doigts, et je vis qu'il -pleurait. - -«Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore dans une semaine, je -payerai ton voyage de retour. - ---En vous remerciant, monsié el chevâlier, mais je n'ai point affaire -d'argent, c'est la vérité. Lâ déligence an'me vâ pas plus que l'grand -bourg. A vous ervoir tout de même, ah! dame, ej'men vâs! - ---Attends à demain, tu auras des lettres pour ma famille. - ---A vous ervoir! â vous ervoir!» - -Il coiffa résolument son chapeau de Plouharnel et se sauva comme s'il -eût craint d'être retenu par la force. Celui-là pouvait donner des -renseignements sur Paris à l'oncle Bélébon. Je m'étonnai de ne pas -rire; j'avais le coeur serré au point d'envier le sort de ce pauvre -garçon qui s'en allait. - -Aussitôt levé, je demandai ma cousine; mais il n'était pas jour chez -elle. On me dit que le président était à l'hôtel; je voulus le voir; -il travaillait, et sa porte était murée. Je sortis, afin de jeter un -coup d'oeil sur Paris. J'allai au hasard, longeant des rues -interminables qui me semblèrent habitées par des pauvres et plus -laides que les rues même de Vannes, la ville la plus laide de -l'Europe. Une de ces rues, dont l'écriteau portait le nom de Sèvres, -me conduisit tout droit à la campagne, au travers des fortifications -qu'on achevait. Du haut du terre-plein, je vis un assez beau paysage, -gâté par des usines. Le coteau de Meudon, qui riait au loin sous sa -couronne de verdure, me parut comme un rempart élevé entre les -tristesses suburbaines et la joie des vrais champs. Paris a ainsi, de -tous côtés, sa hideuse enveloppe, qu'il faut percer pour y entrer -comme pour en sortir. On pourra bien élargir les splendeurs de Paris, -mais ce cercle navrant s'élargira de même. Quand Paris gigantesque ira -jusqu'à Meudon, Meudon mettra une cheminée cylindrique à son château, -qui crachera cette fumée noire, grasse, puante et salissante, haleine -de l'industrie. - -Je ne songeais pas à cela, je ne songeais à rien. Je n'éprouvais pas -le mal du pays comme mon pauvre Joson, mais j'étais las, et mon -intelligence subissait une sorte d'engourdissement. Parmi cette -atonie, une guêpe bourdonnait, un refrain radotait, un son de cloche -tintait sa note odieuse et monotone; tout cela, c'était un nom -revenant avec l'absurde obstination d'un rêve de fiévreux, quoique je -n'eusse pas la fièvre. Annette Laïs! me disait ma tête. - -Je chassais ce nom comme on écarte une mouche, et, comme la mouche -entêtée, il revenait précisément à la place d'où je l'avais chassé. -L'exactitude de cette comparaison est frappante: ce nom me démangeait; -j'aurais voulu le tuer. - -C'était une belle et pure matinée; le ciel n'avait d'autre voile que -ces insultantes vapeurs incessamment lancées par la toux chronique des -usines. Je regardai encore une fois le paysage circulaire, ce lointain -amphithéâtre de coteaux souriants, au devant desquels Saint-Cloud -épanouissait sa corbeille de verdure. La Bretagne était au delà. - -Le long de la Seine, vers Sèvres, un homme marchait sous le soleil. -Son pas était joyeux. Je reconnus le grand chapeau de Plouharnel. Bon -voyage, mon pauvre Joson! Dieu soit avec toi sur la route, Breton qui -vas vers la Bretagne! - -Quand je rentrai, on déjeunait. Laroche, en livrée, servait à table. -Le président se leva et me tendit la main. - -«Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi de ne vous avoir point -attendu. Nos heures d'audience sont inflexibles comme vos heures de -marée là-bas. Je suis fâché de ne m'être pas trouvé à la maison hier -pour vous souhaiter de tout mon coeur la bienvenue. Les devoirs de ma -charge ne sont pas seulement au Palais....» - -Aurélie cligna de l'oeil, en me regardant, et je faillis en être -déconcerté. Le regard d'Aurélie voulait dire: Après le palais, il y a -Annette Laïs. - -«Mon cousin, répondis-je cependant, je vous remercie pour moi, et je -vous apporte les compliments de mes parents. - ---Mes aînés, mon enfant, dit M. de Kervigné en se rasseyant. Dans -votre prochaine lettre, vous leur direz mille choses affectueuses de -ma part et vous ajouterez que vous êtes chez moi comme chez vous. - ---N'est-ce pas qu'il a une figure fort intéressante! dit ma cousine.» - -Ce fut au tour de Laroche de cligner son oeil maraud. Il me sembla -surprendre entre son maître et lui un vague sourire d'intelligence. Il -y a eu des favoris assez adroits pour appartenir en même temps au roi -et à la reine: témoin Manuel Godoy, prince de la Paix. Je regardai -mieux ce Laroche, qui avait décidément une admirable tête de coquin, -et qui me parut d'humeur à manger aux deux râteliers. - -Au jour, ma cousine Aurélie avait passé vingt-huit ans depuis plus -longtemps que le soir; néanmoins elle portait assez bien une toilette -du matin très jeune, et ses odeurs renouvelées répandaient un frais -parfum de jasmin. Cela m'avait pris aux narines, dès le seuil. Elle me -tendit la main et pesa dessus de manière à mettre mon front à portée -de ses lèvres. - -«Je suis déjà sa petite mère, dit-elle au président. - ---Il ne faut pas perdre de temps, répliqua celui-ci d'un accent très -simple, sous lequel la raillerie ne montrait qu'un tout petit bout -d'oreille.» - -Mais Laroche ponctua cette réponse par un rire silencieux. Ma cousine -ne pouvait le voir. Une pensée qui était en moi à l'état latent se -formula dès ce moment: Laroche était mon ennemi. Je n'entends pas -exprimer par ce mot seulement une prédisposition malveillante; ce -n'eût pas été une découverte. Laroche était mon ennemi mortel. - -Quoiqu'en eût dit ma cousine, le président n'avait pas l'air beaucoup -plus âgé qu'elle. C'était un homme très laid, très froid et très -distingué. En lisant plus tard, dans la _Notre Dame_ de Victor Hugo, -le portrait de Claude Frollo, j'ai eu comme une vague saveur de ma -première impression à la vue du président de Kervigné. Ce n'est pas -ici une ressemblance, c'est une sorte de reflet. Le président n'avait -ni l'ampleur ni la profondeur de la création du poète, mais c'était, -en petit, l'alliance de l'austère travail avec la préoccupation -sensuelle. L'un excite l'autre, cela est certain. La passion jaillit -plus brutale du sein même de la fatigue intellectuelle. Il y a du feu -au fond de ses orbites creusées par la morsure de la lampe; sons ces -fronts pâles et dépouillés, la cervelle est rouge; ceux-là n'aiment -pas avec leur coeur, peut-être: ils aiment avec toute la révolte de -leurs nerfs hérissés. - -Je ne sais pas si Frollo vit encore: nous ne sommes pas si grands que -cela; d'ailleurs le génie sculpte un bronze à la taille de sa pensée. -Mais regardez autour de vous, et vous verrez partout glisser dans -l'ombre de nos soirs ce reflet de Frollo dont je parle. C'est l'argent -de Frollo rapetissé qui tinte dans les poches de toutes nos -comédiennes; ce temps-ci fait volontiers la monnaie du passé; la -monnaie du grand Frollo circule depuis cinquante ans, et pullule, et -se dédouble; elle forme dans notre civilisation un clan de malades -chez qui le vice est une noire infirmité. - -Nous sommes le siècle névralgique. Il a fallu parvenir, on n'a pas eu -le temps d'être jeune. Nous sommes le siècle négateur: nul ne réfugie -plus son angoisse dans la foi. Molière n'écrirait plus _Tartufe_, -Tartufe borne son hypocrisie à changer d'habit à la brune et prie -franchement ses collègues de ne le point reconnaître, à charge de -revanche, si ses collègues et lui viennent à se rencontrer en quelque -lieu douteux. - -De là naît ce fait redoutable: l'orgie n'est plus la jeunesse qui -passe, et qui demain va réagir contre sa propre démence. L'orgie est -chauve ou coiffée de cheveux gris. Elle est sage, elle ne fait pas de -bruit, elle paye ses dettes aux familles déshonorées. Les fils de -Frollo, je vous l'ai dit, sont des malades qui prennent froidement un -bain de vice comme on subit une douche d'eau froide. - -Cependant, il ne faut pas crier cela sur les toits. Soyez discrets. -Frollo n'aime pas qu'on tâte le pouls de sa frénésie. Je n'ose pas -vous dire toutes les robes qu'il porte, je n'ose pas vous laisser -deviner surtout du haut de quelle tribune il me foudroierait, s'il -m'entendait. - -J'en connais de bien plus malades que mon cousin le président de -Kervigné. Mon cousin était un homme de milieu et de modération, -mettant un mors à sa fringale et arrangeant ses affaires de coeur -comme un dossier. Sauf l'esprit qu'il avait et la rare distinction de -ses manières, sa vie ressemblait aux soirées que les notaires passent -au bal masqué avec un nez de carton et une femme de plâtre. - -Il était magistrat dix heures par jour et travaillait avec fureur; le -reste du temps, il était je ne sais quoi, il avait son faux nez, il -faisait aller les arts. - -Pendant le déjeuner, on ne parla que de la famille de Bretagne; mon -cousin fut bienveillant et charmant. Il m'engagea à prendre une -quinzaine pour voir Paris, après quoi je devais être présenté au -ministre. - -«Comment trouvez-vous mon mari? me demanda Aurélie quand nous fûmes -seuls. - ---Il réalise l'idée que je m'étais faite d'un magistrat éminent, -répondis-je. - ---J'entends comme homme, insista-t-elle. - ---Comme homme?.... répétai-je avec un peu d'embarras. - ---Venez voir le jardin,» dit-elle en riant et en me prenant le bras. - -Comme nous descendions, elle ajouta d'un ton de mignardise qui devait -lui aller fort bien autrefois: - -«Avons-nous pensé à petite maman? - ---Ma cousine...... balbutiai-je. - ---Pas beaucoup. Nous avons dormi comme un loir. - -«Je vais te dire, René, reprit-elle en changeant de ton brusquement. -Tu es de la Bretagne et trop neuf pour deviner ces choses là. Avec -moi, vois-tu, ton éducation va se faire sans que tu t'en aperçoives et -tu seras déjà un petit homme quand tu entreras à la chancellerie. -L'expérience, mon cousin, c'est tout ce qui reste aux pauvres vieilles -qui ont passé vingt huit ans.» - -Elle s'arrêta pour me donner le temps de protester. Je le fis de mon -mieux: mais, au grand soleil, Aurélie avait réellement trop -d'expérience. Elle s'appuya nonchalamment sur mon bras et poursuivit: - -«Malgré l'énorme différence d'âge, j'aurais aimé mon mari. Ma nature -délicate et tendre a besoin d'un attachement solide, et mes -principes...... tu dois comprendre. Mais M. de Kervigné m'a froissée. -Ils sont comme cela. M. de Kervigné avait une femme toute jeune, toute -mignonne, car, voilà quatre ans, René, tu aurais pris ma taille entre -tes dix doigts; des dents, des cheveux, un teint. Enfin tout cela est -parti, j'en puis bien parler, parti plutôt par le chagrin que par les -années, car j'ai bien souffert, mon enfant, ah! oui, j'ai bien -souffert! - -Son mouchoir, plus odorant qu'un paquet d'héliotropes, essuya ses yeux -où il n'y avait point de larmes. Ce geste fut dessiné avec précaution -pour ne pas enlever la peinture. - -«Souffert le martyre! reprit-elle d'une voix entrecoupée; des nuits -sans sommeil, des jours où l'idée du suicide traversait vingt fois ma -cervelle. Si je n'avais pas eu mes principes, René.... Mais -j'appartiens, moi aussi, à cette noble terre, dernier asile de toutes -les croyances. Je me suis souvenue que j'étais Bretonne, j'ai appelé à -mon secours la prière et la sainte résignation..» - -Elle se laissa tomber sur un banc de gazon, et me fit signe de -m'asseoir auprès d'elle. - -Ma cousine Aurélie ne lisait pas les mêmes livres que ma tante -Bel-OEil, mais elle profitait abondamment des livres qu'elle lisait. - -«La prière a relevé ma force, continua-t-elle, la résignation... -Tiens, petit, s'interrompit-elle, quand tu es seul auprès d'une jolie -femme, il ne faut pas te camper comme un saint de bois. As-tu peur -d'être mordu? On s'approche, on se penche gracieusement, si le -mouchoir tombe....» - -Elle laissa tomber son mouchoir que je m'empressai de relever. - -«C'est bien, mais après?» me dit-elle. - -Je lui tendis le mouchoir, et j'eus un coup d'ombrelle sur les doigts -avec cette explication didactiquement formulée: - -«C'est selon les personnes. Avec moi, qui suis ta petite maman, tu -pouvais effleurer le mouchoir de tes lèvres. Tu n'as donc jamais lu -d'histoire de pages et de châtelaines, René? - ---Si fait, ma cousine, dans les livres de ma tante Bel-OEil. - ---Cette pauvre Bel-OEil! Ce doit être bien gothique, ses livres! C'est -un peu une ménagerie, dis donc, René, toutes ces bonnes gens-là? Mais -partons d'un point. Dans le monde, chaque fois que tu te trouves -auprès d'une jeune femme, tu dois lui faire la cour sous peine de -passer pour un homme mal élevé. Tu comprends? - ---Oui, ma cousine. - ---Appelle-moi donc petite maman. - ---Oui, petite maman. - ---Ça ressemble davantage aux histoires de pages et de châtelaines. -Quand je dis faire la cour, c'est en tout bien tout honneur. A Paris, -on a des moeurs comme en Bretagne. Tu causes, n'est-ce pas, de la -pluie ou du beau temps, le sujet de la conversation ne fait rien. J'ai -connu des messieurs qui entament tout de suite après avoir dit: - -«Bien le bonjour!» Cependant, il vaut mieux bavarder. L'occasion vient -en bavardant, comme l'appétit en mangeant. J'espère que tu n'y entends -pas malice? Quand je dis l'occasion, c'est tout bonnement pour baiser -le bout de cinq jolis doigts? Essaye!» - -J'obéis docilement. - -«Pas mal. A chaque jour sa leçon: c'est assez pour aujourd'hui. Ah! -chevalier, si tu savais comme j'aurais besoin d'une affection jeune et -pure pour raviver ma pauvre âme! - ---Si vous me permettiez... commençai-je, avec deux belles plaques de -pourpre sur les joues. - ---Pas mal! répéta Aurélie. Mais la leçon est achevée, tu sais? Nous -parlons raison. A ton âge, on regarde les femmes de vingt-huit ans -comme de vieilles sempiternelles. - ---Mais pas du tout! protestai-je. - ---Si la leçon durait encore, je te dirais qu'il faut baiser la main -ici, absolument. C'est indiqué et même....» - -Elle m'écarta de la pointe de son ombrelle, et prit un ton sérieux -pour ajouter: - -«Dis-moi comment tu aimerais ta châtelaine, beau page? - ---De tout mon coeur. - ---C'est trop peu.» - -Elle se reprit à rire, et vraiment je la trouvai jolie. - -«A genoux, bambin! s'écria-t-elle. Tu n'as pas deviné cela. On se -jette à genoux et l'on répond: Comme un fou! - ---Comme un fou!» répétai-je agenouillé. - -Je sentis sa lèvre qui brûlait mon front; mais elle se leva en -éclatant de rire. Laroche était au bout de l'allée. - -«Laroche! appela-t-elle, Laroche!» - -Le baryton se dirigea vers nous d'un air mélancolique. La main potelée -mais vigoureuse d'Aurélie m'empêchait de me relever. - -«On n'est pas en sûreté avec ce mauvais sujet-là, dit-elle quand -Laroche fut à portée. Aide-moi à lui donner le fouet.» - -Je sentis le valet me toucher par derrière. Je n'avais pas compris où -elle en voulait venir. D'un bond, je fus sur mes pieds et Laroche -roula, les jambes en l'air, dans un massif de lilas. Il se releva pâle -de rage. - -Mme de Kervigné était pâle aussi. - -«Un petit lion! murmura-t-elle, pendant que ses yeux brillaient. - -Puis, avec une froide bonté: - -«Il ne fallait pas toucher le chevalier, Laroche. Le chevalier vous -fait présent de deux louis pour le mal qu'il aurait pu vous causer. -Qu'on attelle! Le chevalier me conduit au sermon, ce matin, et ce soir -au théâtre.» - -Laroche ne me regarda pas et s'éloigna consterné. - - - - -VIII - -ENCORE ANNETTE LAÏS - - -Ma petite maman était rêveuse. Je restais devant elle, tout interdit -de ma violence; elle me dit: - -«Quelles têtes nous avons là-bas! Si je n'étais pas une Bretonne, je -te gronderais, sais-tu. Mais comme tu es fort, René! - ---Il faut que ce soit un accès de folie, répondis-je. Battre un valet! - ---Oh! fit-elle, Laroche est quelquefois un monsieur. Si tu le -rencontrais en habit noir, tu verrais!» - -Elle me quitta sur ce mot pour faire sa toilette. Je cherchai Laroche -et je lui mis deux louis dans la main. Il ouvrit son porte-monnaie, -qui était fort beau, avec méthode et y coula les deux pièces d'or, -après quoi il me dit: - -«Le Breton de M. le chevalier était un garçon d'esprit.» - -Comme mon regard l'interrogeait, il ajouta gravement: - -«Il s'en est retourné en Bretagne.» - -Il sourit d'un air calme et fier, et remit son porte-monnaie dans sa -poche. - -A Paris, les prédicateurs sont de deux sortes: il y a les prédicateurs -pour hommes et les prédicateurs pour dames. Les prédicateurs pour -hommes sont généralement à Notre-Dame, dont les voûtes grandioses -semblent faites pour répercuter la mâle parole des Félix ou des -Ravignan. A Saint-Thomas d'Aquin, à Saint-Roch, à la Madeleine, les -prédicateurs pour dames fleurissent. Leur tâche est assurément la plus -facile: les dames ne demandent jamais mieux que de se convertir; j'en -sais de bien jolies qui passent leur vie à cela. - -La petite nef de Saint-Thomas d'Aquin était pleine comme l'oeuf quand -nous arrivâmes. La présidente avait des places gardées que nous eûmes -beaucoup de peine à gagner. Le missionnaire avait la vogue, et il -s'agissait d'une oeuvre à la mode; dans toute l'église, on ne voyait -que fraîches toilettes: c'était comme un immense bouquet de fleurs. - -Quelques-unes de ces fleurs avaient bien un peu trop d'éclat, mais la -physionomie générale indiquait un parfait recueillement et mon coeur -battit, car il y avait là plus d'une tête à qui la prière faisait une -auréole. - -La province peut être plus dévote que Paris; mais, contrairement à -l'opinion commune, les églises de Paris sont plus pieuses que celles -de la province. Je fus frappé du parfum de componction qui s'exhalait -de cette foule brillante, et je me recueillis en moi-même pour prier. -Une seul chose me gênait: toutes ces fleurs avaient des parfums; les -sermons pour dames donnent mal à la tête comme un bouquet oublié dans -une chambre fermée. A Vannes, les bons paysans déposent leurs sabots à -la porte de la cathédrale; je voudrais, sous le porche de nos églises, -une petite pharmacie où l'on déposât les odeurs de ces dames. - -En fait de parfumerie, la présidente, on le sait, valait beaucoup. Je -l'avais à ma gauche; à ma droite était une vieille dame, qui était un -flacon débouché d'eau de Cologne. Devant moi s'agenouillait une -famille adonnée au patchouli; par derrière, le vent de la porte -m'envoyait des bouffées de mousseline. Toutes ces bonnes choses -mélangées produisaient un si redoutable ragoût, que mon coeur était -sur mes lèvres. N'est-ce pas dans l'église surtout qu'on devrait -laisser un peu de place pour le pauvre bon air du ciel? J'admets -l'austère encens; mais il y a ce me semble, une sorte d'impiété à -vicier l'atmosphère où le saint sacrement rayonne, et à infecter le -tabernacle de ces douceâtres étouffements qui font redouter aux -passants le seuil de la Société hygiénique. Il est une différence -entre la fleur animée qui, Dieu merci, ne porte aucune odeur, et le -vivant sachet qui empoisonne. Je livre l'humilité de ces -considérations à qui de droit. - -Le prédicateur monta les degrés de la chaire. Il y eut une discrète -rumeur, suivie d'un profond silence. C'était un homme jeune encore, -aux cheveux légers et rares; sa voix était sonore, admirablement -équilibrée; elle servait comme il faut l'intelligente pâleur de son -visage. Son discours fut éloquent, sans doute; car il y eut beaucoup -de larmes; cependant il ne me toucha point comme les sermons de mon -vieux curé de Vannes. C'est qu'il était pour dames. - -A la fin du premier point, ma cousine se pencha vers moi, les yeux -humides. - -«Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle. - ---Fort bien, répondis-je, pendant que les toux comprimées se -dédommageaient autour de moi. - ---Comment, fort bien! il est admirable, tout uniment.» - -Elle ajouta avec transition: - -«Sais-tu où nous allons, ce soir? - ---A l'Opéra? dis-je tout joyeux. - ---Non pas! j'ai une envie folle de voir cette créature, Annette Laïs. -J'ai fait prendre une loge dans ce trou de théâtre Beaumarchais. Ne me -donne pas de distractions.» - -J'étais guéri d'Annette Laïs depuis la scène du jardin. J'éprouvai un -sentiment de véritable impatience, d'autant plus que je regrettais -l'Opéra. Le bourdonnement d'Annette Laïs recommença aussitôt, rendu -plus importun par mon dépit même. Pendant toute la seconde partie du -sermon, je m'occupai de chasser ce fastidieux refrain, ce qui était la -meilleure manière de le rendre intolérable. Je parvins aisément à ce -dernier résultat et je donnai de bon coeur au diable, malgré la -sainteté du lieu, la protégée de mon cousin le président. Petite maman -dormit un peu; mais, en s'éveillant, elle soupira. - -«Quel talent! Quand je pense qu'il y a des gens pour aller entendre -celui de Saint-Sulpice!» - -Je ne raille ici que petite maman, car il y avait autour de moi un -recueillement sincère, malgré l'odeur. Le sermon fut un succès et je -vis des bracelets dans la bourse du quêteur. Petite maman avait des -bracelets à effet, mais pas chers, tout exprès pour les quêtes. - -«Il me semble que vous vous êtes assoupi, chevalier, me dit-elle comme -nous remontions en voiture. Il faut vous tenir. A l'hôtel, Roblot, et -grand train! j'ai à m'habiller. Quel talent! et quel organe! Comme son -accent lui va bien! Aimes-tu cela, toi? Moi, j'adore le parler de -Bordeaux, quand il n'est pas trop ridicule. Eh bien, je vais te dire: -la comtesse va à Saint-Sulpice écouter un dominicain. Pourquoi? Le -costume pousse, car je ne voudrais pas soupçonner un autre motif. -Mais, va, il y a des personnes qui entendent drôlement la religion.» - -Je partageais en ce moment l'opinion de ma cousine. - -«Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement. Les hommes -prétendent que l'abbé manque de profondeur, je sais cela, mais je suis -fixée sur la profondeur des hommes. Le président est un puits de -Grenelle. As-tu remarqué la demoiselle, à gauche, en noir? Pas la -première, celle qui a ce nez? Quarante mille livres de rentes, en bien -venu, et des tas d'espérances. Personne ne meurt dans la rue -Saint-Dominique sans qu'elle hérite un peu. Bien élevée, des talents, -et ces nez se placent, le soir, aux lumières. Mais tu es encore trop -jeune pour tenter cette affaire-là. Tout auprès d'elle, la dame au -chapeau de paille avec des fleurs dessus et dessous, comme pour faire -les tartes dans les fours de campagne, l'as-tu vue? Non! Tu ne sais -donc pas regarder? Il faut apprendre. Je t'aurais dit son histoire, -c'est à donner la chair de poule; mais, moi, je suis comme l'Evangile: -à tout péché miséricorde.... excepté pour les hypocrites! Tiens, j'ai -toujours envie d'écrire quelque chose sur le dos de cette longue Mme -de Mareuil, qui est faite comme une cigogne et qui regarde le ciel en -coulisse. Ce que c'est que l'habitude! Ces messieurs ne sont pourtant -pas là-haut! Voyons, chevalier, ne médisons pas! Parle-moi de ta -famille. Je parie que ta soeur t'aura donné commission de lui décrire -un peu mes toilettes? - - -Je ne pus m'empêcher de sourire et je répondis: - -«Vous êtes une fée, ma cousine. - ---Pas mal, René? vous avez bien dit cela. Prenez note de ma toilette, -si vous voulez, car je vais en changer. Il faut être simple, quand on -fait une escapade, et je vais tout uniment me déguiser en petite -bourgeoise du Marais. Est-ce vrai que le Breton bretonnant est parti? -J'aurais aimé le montrer: il avait une tête superbe, pour sûr et pour -vrai. Allez m'attendre au fumoir. Fumez-vous? Il faut apprendre à -fumer. Le monde marche. Tout ce qui fait crier les dames est bon. -Souvenez-vous que vous marquez un point chaque fois qu'on dit: «Fi -donc!» - -Nous étions sous le vestibule. Elle s'éloigna, moins légère qu'une -sylphide. Le spécimen d'entretien qui précède est, je puis l'affirmer, -d'une exactitude rigoureuse. J'admire souvent combien sont sensibles -et claires les premières pages de nos souvenirs. Dès que je le veux, -je revois ma cousine la présidente dans ses moindres détails, et, -certes, ce n'était pas une physionomie à la douzaine. Il y avait en -elle un mélange curieux de l'élément breton et du condiment parisien. -Ce qui pourra étonner, c'est que son élégance était bretonne et ses -vulgarités parisiennes. Elle était de race, on le voyait pleinement; -mais le niveau de l'inondation bourgeoise monte sans cesse; elle -n'avait pas la taille qu'il faut pour tenir la tête beaucoup au-dessus -du courant. Elle fréquentait un monde mixte auquel des peccadilles -anciennes et modernes la tenaient attachée. Son mari était de la cour; -sous Louis-Philippe, cela prouvait peu. Quelles que fussent ses -raisons, elle n'allait ni aux Tuileries ni au pur faubourg -Saint-Germain, ce qui lui donnait facilité pour médire de ceci et de -cela. Elle médisait à miracle. - -Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle fût sujette à effeuiller -des naïvetés et même des sottises; elle avait de la distinction, -plutôt, il est vrai, dans ses manières que dans son style. Je l'ai -parfois admirée digne et noble entre deux plongeons. Ce n'était pas -une grande dame; il lui manquait l'ampleur et aussi la tenue; mais -telle qu'elle était, avec quinze ans de moins, la mode aurait pu la -mettre sur son char. Il y a une chose qui vieillit encore plus que -l'âge, c'est le péché. Je n'ai pas à faire, Dieu merci, la confession -générale de ma cousine. - -Elle avait passé vingt-huit ans, un certain jour déjà lointain, après -avoir franchi quantité d'autres fossés. C'est la culbute. Depuis lors, -elle ne comptait plus. Ayez miséricorde, elles font ce qu'elles -peuvent: se cramponnant à un morceau de bois mort, et tâchant de -croire que cette branche cassée tient encore à l'arbre verdoyant de la -jeunesse. - -Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu, ayez miséricorde. - -Ma cousine fut une grande heure et demie à s'habiller en petite -bourgeoise du Marais. Sa toilette, je dois le dire, était un -chef-d'oeuvre d'opulente simplicité. Qu'elle fût l'ouvrage de la -vieille lingère ou de Laroche elle méritait d'être mentionnée dans les -bulletins exigés par ma soeur la marquise. Une gloire qui appartenait -à Laroche sans partage, c'était la peinture; ma cousine était revernie -à neuf depuis la racine de ses cheveux, noirs comme le pinceau qui les -avait teints, jusqu'à son corsage, tout plein de lis et de roses en -poudre. Son costume de bourgeoise du Marais était un peu catalan, à -cause des dentelles qui drapaient sa robe de taffetas noir, et qui -s'enroulaient dans sa chevelure; mais c'était sobre et simple, en -comparaison de la toilette de Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse -jeunesse! Je la trouvai charmante et je le lui dis. Elle sauta sur le -marchepied d'un bond imprudent: rien ne se cassa. Je montai derrière -elle, et nous partîmes. - -«Qu'écriras-tu à ta soeur, René? me fut-il demandé au premier tour de -roue. - ---J'écrirai à ma mère que je suis entré dans le paradis, répondis-je. - ---A ta soeur, à ta soeur! c'est plus de son âge. - ---Que j'ai trouvé une autre soeur aussi belle et plus brillante, qui -est bonne pour moi, que j'admire.... - ---C'est cela, interrompit-elle en baissant la voix; le mot est bien -choisi: ne lui dis pas que tu m'aimes.» - -Elle garda le silence, et je mis la tête à la portière pour voir les -quais. Nous arrivâmes au théâtre après le rideau levé! Ma cousine -savait les moeurs du lieu; elle entra fort modestement dans sa loge, -mais malgré toutes nos précautions, un tabouret tomba, et la salle -entière cria aussitôt: «A la porte!» - -A Paris, les choses vont ainsi: dans les théâtres où les places -coûtent cher, on n'écoute guère la pièce; dans les théâtres du dernier -ordre, où viennent s'épanouir loin du soleil les pauvres fleurs -partout repoussées, l'attention du public est farouche et jalouse -comme une passion. Ici, l'auditoire est comme l'oeuvre elle-même, un -exilé. Il a le goût féroce du théâtre; il est là, ne pouvant être -ailleurs; il prend le mélodrame au rabais comme on boit le vin bleu de -la barrière; et comme le rude convive de la Courtille finit, dit-on, -par préférer d'affreux mélanges à la noble saveur du vrai vin, -l'habitué des bas théâtres arrive à chérir l'étrange littérature qu'on -met à la portée de sa bourse. Il en veut pour son argent, si dur à -gagner; il regrette toute parole perdue et crierait _bis_ volontiers à -chaque coup de poignard. - -Il n'est aucun grand artiste qui puisse se vanter d'être admiré, -choyé, suivi, adoré comme telle étoile inconnue de ces obscurs -firmaments. A l'oeil du moraliste, ces pauvres scènes sont les plus -importantes de toutes. Elles parlent à des gens de bonne foi, tout -prêts à se battre pour entendre. - -Il y a là néanmoins comme partout deux classes: les patriciens et le -peuple. Nous n'avons voulu parler que du peuple. Les patriciens de -l'endroit sont de lamentables caricatures de la jeunesse dorée des -boulevards. A ces profondeurs, don Juan montre la corde, et Lovelace a -les pieds plats. Je dois rappeler que nous sommes en 1842, Voilà bien -longtemps que je ne suis revenu à Paris, dont les progrès éblouissent -le monde, peut-être le théâtre Beaumarchais est-il maintenant une -succursale du Grand-Opéra. - -Nous nous tenions bien tranquilles au fond de notre loge pour ne pas -éveiller les sauvages susceptibilités de ce parterre de rois. La -jeunesse dorée du faubourg lorgnait ma cousine en se donnant des -airs, et une demi-douzaine de lions râpés, qui représentaient -évidemment ce qu'on appelait jadis la loge infernale à l'Opéra, -posaient en séducteurs avec une naïve effronterie. Tous avaient le -lorgnon dans l'oeil et la moustache coquine. Combien de coeurs -avaient-ils broyés le long du faubourg Saint Antoine! A l'orchestre, -qui était peu garni, quelques négociants des bords du canal -s'asseyaient auprès de leurs dames, et quelques auteurs du cru, -jugeant avec sévérité l'oeuvre de leur confrère, manifestaient -timidement le mépris profond que leur inspirait la pièce. Aux -premières galeries le beau sexe dominait, représenté par les élégantes -de la rue de Charenton, auxquelles se mêlaient quelques cuisinières -cossues. La soie change en vérité, de reflets selon les épaules. -Presque toutes ces braves personnes étaient vêtues de soie; mais elles -étanchaient leurs yeux sensibles avec des mouchoirs de couleur tenus -par des mains prodigieusement gantées. Ne plaisantons pas: c'était -l'aristocratie, et le peuple regardait franchement de travers. - -Aux secondes, c'était le tiers-état. Il y avait déjà là moins de -prétentions et moins de laideur. Tout un cordon de jeunes figures -frangeaient la balustrade. On voyait bien encore quelques chapeaux -parmi les chevelures brunes ou blondes, penchées avidement sur la -scène; mais aux troisièmes, ce n'étaient plus que des bonnets, -au-dessus desquels se dressait un mur de blouses bleues. - -Dans les avant-scènes, une demi-douzaine d'Armides essayaient de poser -en princesses qui s'encanaillent. Leurs cavaliers ne se montraient -pas. - -Au parterre, vous n'eussiez pas pu faire parvenir un grain de plomb -jusqu'au sol. C'était une masse humaine compacte, silencieusement -haletante. Cela ondulait parfois, produisant un bruyant applaudissement, -puis l'immobilité reprenait. On eût dit deux cents crânes sculptés dans -une planche. - -Je regardais cela. Mon oeil n'avait pas encore été jusqu'au théâtre. -La vue de la salle m'étonnait et me divertissait. Ceux qui viennent de -province ont une tendance à dénigrer; j'étais presque content de -trouver Paris si pauvre et si laid. Vertubleu! au théâtre de Vannes, -il y avait au moins la loge de la préfecture! Je n'allais pas souvent -au spectacle: là-bas, c'est de très mauvais ton; mais, enfin, quand je -me donnais la joie d'entendre mal chanter _Robert le Diable_ ou voir -mal jouer _Lucrèce Borgia_, j'étais sûr de trouver des croix d'honneur -au balcon et des épaulettes à l'orchestre. - -Ici, rien! La supériorité de la capitale du Morbihan me parut si -évidente, que je me sentis un peu fier de lui appartenir. L'orgueil, -chez les bonnes natures, est un sentiment bienveillant; ce fut avec -des prédispositions clémentes que mon regard aborda enfin le décor, -tout neuf et peint violemment, où chaque objet semblait trop grand -pour l'exiguité du local. Pour moi, au premier instant, les acteurs -eux-mêmes eurent mines de géants qui se mouvaient dans une boîte -d'étrennes parmi les végétaux colosses. C'était une scène champêtre au -bord du Rhin, qu'on devinait tranquille et fier du progrès de ses eaux -derrière des glaïeuls hauts comme des chênes. De l'autre côté du -fleuve, qui avait trois pieds de large, un vieux castel dressait ses -créneaux sourcilleux, effroi de la contrée, disait justement le jeune -premier, vêtu de velours et peint comme ma cousine. La voix de ce -jeune premier secouait le tympan. Tandis qu'il parlait, ses yeux -allumés comme des chandelles, allaient chercher les bravos tout au -fond des loges, et dédaignaient le parterre, qui applaudissait -furieusement, je ne savais pourquoi. Je regrettai ma tante Bel-OEil, -qui, certes, eût accordé du premier coup à ce garçon un coeur -sensible. - -Pendant qu'il criait à tue tête aux gens qui l'entouraient de faire -silence pour ne point éveiller l'attention des brigands de la -montagne, un splendide bandit apparut, tout hérissé de poignards et de -pistolets. L'orchestre grinça un accord à faire dresser les cheveux -sur les têtes depuis longtemps chauves, et le jeune premier fut -incontinent chargé de fers. - -Je crus que le parterre allait se précipiter en avant pour empêcher -cette injustice. Ma cousine me dit à l'oreille: - -«Le voici aux stalles d'orchestre, à gauche. Vois s'il a l'air d'un -domestique.» - -Mes yeux suivirent son doigt et rencontrèrent la seule personne comme -il faut qui fût dans la salle. C'était un gentleman vêtu de noir dont -la tenue pouvait passer, en vérité, pour irréprochable. Il tourna la -tête; je saisis son profil perdu: c'était Laroche. - -Le brigand des montagnes haranguait sa troupe et l'on faisait des -préparatifs pour pendre le jeune premier aux branches d'un arbre qui -avait des feuilles de cucurbitacée. Le parterre m'inquiétait. Un des -membres de la jeunesse dorée s'étant permis de rire reçut une pomme -qui s'écrasa en cocarde sur son oeil. On n'était pas là pour s'égayer. - -«Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette Laïs va sortir de terre -pour délivrer ce grand benêt...... Tiens, dans la baignoire, à droite, -reconnais-tu ce respectable crâne?» - -Il appartenait en propre au président qui se montrait, en effet, mais -si peu! - -Il y eut dans la salle un long murmure. Le jeune premier pendu poussa -un cri, et les brigands de la montagne s'écartèrent épouvantés. - -Elle ne sortait pas de terre, mais c'était bien elle, car son nom -éclata parmi l'enthousiasme des bravos: «Annette Laïs! Annette Laïs!» - -Laroche lui-même applaudissait de ses mains fort bien gantées, et le -président eut un sourire. - -Elle ne sortait pas de terre. Je vois son entrée vaguement et comme on -cherche la trace fugitive d'un rêve d'opium. Il me semble que la voix -de l'orchestre devint plus douce qu'un soupir. Le décor se fondit, -lumineux et confus dans des gammes d'arc-en-ciel; un nuage perlé -passa; elle bondit, fleur ailée, au milieu d'un tourbillon de feuilles -de roses...... - - - - -IX. - -TOUJOURS ANNETTE LAIS. - - -Qu'était, cependant, cette pièce? Annette Laïs avait au dos des ailes -de papillon. Ce devait être un drame fantastique. Je n'en sais rien; -je ne l'ai jamais su. - -Je l'ai revue vingt fois, cette pièce, ou plutôt j'ai revu vingt fois -l'entrée d'Annette Laïs, voltigeant parmi les roses effeuillées. Mais -je ne sais pas qui était ce jeune premier, ni ce que devenaient les -brigands de la montagne. Là dedans, Annette devait être une fée; elle -se nommait Farfalla. Au tomber du rideau, elle s'endormait sous le -baiser des roses. - -J'avais devant les yeux un vaste éblouissement: voilà où mon souvenir -est précis. Le misérable décor, agrandi tout à coup, perdait mon -regard dans les profondeurs de sa perspective. Louis XIV n'aurait pas -franchi ce Rhin! Les vieilles tours se dressaient, mélancoliques et -menaçantes, au-dessus de la rampe déchirée, et des routes mystérieuses -s'enfonçaient au loin dans la forêt. - -Annette était transparente comme une pensée. Je la suivais parmi les -flots de gaze que le vent de sa course soulevait. Je sens avec fatigue -que je ne puis vous la montrer telle que je la vis. Donnez des ailes à -un sourire. - -Il y eut en moi une angoisse sourde; je cherchai mon équilibre sur le -siége où j'étais assis. Puis mon coeur se serra cruellement, et j'eus -les yeux pleins de larmes qui me blessaient la paupière. Ce fut -tellement soudain et aussi tellement étrange que, dans ma raison, je -n'attribuai rien de ce que j'éprouvais à la présence d'Annette. Je -crus à une maladie foudroyante qui se déclarait; j'eus frayeur d'un -accès de folie. - -J'étais malade et fou plus encore que je ne le craignais. - -La toile descendit du cintre lentement, et mon rêve se cacha derrière -cette pourpre grossière, bordée d'impossibles franges d'or. La salle -entière frémissait; je la sentais qui tremblait la fièvre. - -«Annette Laïs! Annette Laïs!» cria-t-on du parterre. - -Et un choeur tumultueux tomba du paradis, répétant: - -«Annette Laïs! Annette Laïs!» - -J'eus pudeur, comme si on eût froissé en moi brutalement la -délicatesse même de mon coeur. - -«C'est là que nous allons bien la voir!» me dit la présidente. - -J'aurais voulu me cramponner au rideau pour l'empêcher de remonter. - -«Regarde bien! Veux-tu la jumelle?» - -Je pris la jumelle et je la mis au-devant de mes yeux sans remarquer -que je tenais le gros bout. Je distinguai à perte de vue un petit ange -parmi des fleurs. Et je souris, je m'en souviens bien, car le petit -ange venait à nous, arrondissant ses bras nus et balançant une -guirlande de roses. - -Avant de rencontrer leur président, chuchota près de moi ma cousine, -ces papillons crottés marchent dans le ruisseau avec des souliers sans -semelles. - -La salle croulait sous les applaudissements. Je n'eus pas la pensée -d'applaudir. - -«A l'âge de M. de Kervigné, reprit Aurélie, voilà pourtant ce qu'il -faut!» - -Je rougis et je regardai la baignoire où le profil du président -s'était indiscrètement montré. La baignoire était vide. - -«Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume, il est au changement de -costume. Pour la pauvre créature, c'est le quart d'heure de Rabelais.» - -Laroche était debout vers nous. La main d'Aurélie s'agita, mais -Laroche ne broncha pas: c'était un maraud bien dressé. Il vous avait -vraiment, là-bas, une tournure de jeune notaire. - -Je pensais au président. Ou plutôt pensais-je à quoi que ce soit? -J'étais ivre. - -«Eh bien! me dit ma cousine, quand la jeunesse dorée fut partie pour -boire de la bière et le peuple pour s'imbiber de coco, avais-tu idée -d'une chose pareille?» - ---Avez-vous vu que le décor a changé?» balbutiai-je malgré moi. - -Elle me regarda. - -«Tu es tout pâle, murmura-t-elle. On étouffe, ici.» - -Son éventail agité au devant de mon front me fit du bien. - -«Elle est maigre comme un clou, reprit-elle. - ---Qui donc? - --Cette Annette Laïs. Tu ne trouves pas? - ---Je ne l'ai pas vue. - ---Comment! il n'y avait personne à regarder. - ---Quel âge a-t-elle? demandai-je au hasard. - ---Est-ce qu'on peut savoir! C'est usé misérablement; ça boit. - ---Elle?» fis-je. - -Et, devant mes yeux, le papillon passa dans son nimbe de fleurs. - -«Le président ne déteste pas une petite pointe, me dit ma cousine avec -un parfait sérieux. - ---Elle! répétai-je. - ---Mais tu dis que tu ne l'as pas vue. - ---C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.» - -Certes, je parlais vrai. Je ne connaissais pas les traits de son -visage. - -«Elle n'a pas même la beauté du diable, poursuivit ma cousine. Je -doute fort que le président dérange pour elle son marchand de la rue -Saint Antoine. Sois tranquille, quand elle aura passé vingt-huit ans, -comme moi, on ne verra pas vingt lorgnettes braquées sur sa loge. -As-tu remarqué ces bambins qui me dévisageaient? - ---Non, répondis-je. - ---J'ai froid, répondis-je. - ---Tu es souffrant? - ---Oui. Il me semble. - ---Il te semble? Vas-tu prendre la maladie du pays comme ton valet de -chambre à grand chapeau?» - -Ce fut la première idée qui entra clairement en moi, parce qu'elle me -donna l'espoir d'expliquer mon étrange malaise. Je m'interrogeai, -cherchant à exagérer mes regrets. J'aimais, en effet, sincèrement ceux -que j'avais laissés là-bas, mais c'était une affection tranquille, et, -dans cet ordre d'idées, je ne trouvai point ce qui me serrait le -coeur. - -Ma cousine m'examinait: - -«Drôle de petit bonhomme! murmura-t-elle. Est-ce que tu es sujet à -cela? - -«On grille. Après cela, l'eau de la Seine dérange quelquefois ceux qui -arrivent. Allons-nous-en, je l'ai assez vue.» - -Nous sortîmes. Elle me conduisait par la main comme un enfant. -Aussitôt que nous fûmes dans la voiture, je vis les réverbères tourner -et je perdis connaissance. Je ne me souviens pas de notre rentrée à -l'hôtel. Quand je m'éveillai, il y avait près de moi deux personnes -qui causaient: un jeune médecin et ma cousine. Ma cousine avait un -frais déshabillé du matin. - -«Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce n'est pas le même genre. Mme -Stoltz a plus de force et des effets plus imprévus. L'avez-vous -entendue dire la _romance du saule_? Ce n'est pas cela du tout. Prenez -Garcia ou Grisi, vous avez des intentions différentes, des styles -presque opposés, mais qui rendent, comme deux traductions en deux -langues diverses, la pensée exacte du maestro. Je ne sais pas si je me -fais comprendre. - ---C'est-à-dire que je passerais mes jours à vous entendre parler -musique, docteur! - ---Eh! eh! fit le jeune médecin, j'ai mes malades. La médecine est -presque aussi attachante que la musique.» - -Il se tourna vers moi et vit mes yeux ouverts. - -«Est-ce fini, nous deux!» me demanda-t-il avec une brusque gaieté. - -Ma cousine joignit les mains et s'écria: - -«Il est impayable, ce docteur Josaphat!» - -Je n'avais qu'un étonnement, c'était de ne pas voir autour de moi mon -père et ma mère. A ce premier instant j'avais oublié mon voyage de -Paris, et la vue de ma cousine occasionnait en moi un pénible travail -intellectuel. - -«Est-ce que vous avez eu déjà de ces crises nerveuses, M. de Kervigné? -me demanda le docteur. C'est très sérieux. Souffrez-vous?» - -Je voulus parler, mais je ne pus. Je fis signe que je n'éprouvais -aucune douleur. - -«Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse? s'écria Josaphat. La -cinquième paire! c'est très curieux. L'école Bouillaud vous le -saignerait à blanc: ça peut réussir; le vieux Récamier l'amuserait -avec des affusions: ce n'est pas mauvais: les gens de Hahnemann lui -donneraient je ne sais quoi qui n'a pas le sens commun, mais qui opère -des cures merveilleuses. Moi, je lui ai mis ma chaîne électrique -autour du pied droit. Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le génie -quand il produit _Guillaume Tell_ ou _le Nozze_.... Il n'y a pas de -système, madame, il y a des hommes. Le codex est un solfége. Le -moindre fabricant de romances idiotes dispose de la pharmacie de -Rossini ou de Mozart. Est-ce clair? Il ne s'agit que de savoir -manipuler les gammes. Je ne saurai jamais si je suis un médecin ou un -musicien. Qu'importe? Je vais entendre un quatuor de chambre chez -Allard; c'est du Haydn. Je reviendrai ce soir, et notre jeune ami -racontera ses impressions de voyage dans le pays cataleptique.» - -Il baisa la main de ma cousine qui le reconduisit jusqu'à l'escalier. -En conscience, ce docteur Josaphat était un charmant garçon, et je -pense qu'il sera devenu un prince de la science, s'il ne s'est pas -fait compositeur d'opéras. - -Je savais maintenant où j'étais, la mémoire venait de renaître en moi -tout d'un coup, tant la chaîne électrique autour des chevilles est un -délicieux agent de guérison. Je la recommande vivement à toutes les -personnes qui n'ont rien de mieux à faire. J'étais à Paris; cela ne -m'étonnait plus; mes souvenirs s'arrêtaient seulement au début de ma -maladie. J'ignorais d'où elle m'était venue et comment elle m'avait -pris. Ma cousine rentra au moment où ma cervelle encore faible faisait -effort pour reprendre complète possession d'elle-même. - -«Que s'est-il donc passé? lui demandai-je. - ---Bon, il a parlé, fit-elle étonnée, je vais rappeler le docteur. - ---Je n'ai pas besoin du docteur, petite maman, répliquai-je. Il y a -comme un brouillard autour de mes idées, et je voudrais savoir.... - ---Quel homme que ce docteur! s'écria-t-elle. Il est tellement au -dessus de tout qu'il se moque de lui-même. Il m'a bien expliqué ton -état, ah! supérieurement! mais il y a mêlé tant de musique que je ne -m'y reconnais plus. Le trouves-tu joli garçon? Il ne veut pas croire -que j'aie passé mes vingt-huit. Le plus drôle de corps qu'il y ait -dans l'univers! - ---Mais que s'est-il donc passé? insistai-je. - ---Rien du tout, mon petit René. Nous avons été au théâtre et tu t'es -trouvé mal d'une indigestion d'Annette Laïs.» - -Je répétai ce nom comme s'il n'eût rien éveillé en moi, et, par le -fait, il produisit sur ma mémoire une impression si faible et si vague -que j'eus besoin d'un travail mental pour rattacher ce nom à quelque -chose ou à quelqu'un. Ma cousine m'observait du coin de l'oeil. -Avait-elle conçu un soupçon? Je ne sais. En tout cas, ma complète -indifférence sembla la réjouir. - -«Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant la voix et d'un accent -ému, faut-il vous dire au vrai ce qui s'est passé? - ---Je vous en prie!» m'écriai-je avec plus de vivacité, car j'étais las -de ma chasse aux souvenirs. - -Elle prit mes deux mains dans les siennes et baissa les yeux. - -«Dois-je entamer ce chapitre-là? murmura-t-elle. Je ne suis pas encore -bien vieille, mais mon esprit est enclin à l'observation et j'ai de -l'expérience. Je gagerais que vous n'avez jamais aimé. - ---Jamais, répondis-je. - ---Et c'est ce qui m'a attirée vers vous chevalier, poursuivit-elle -sans relever son regard. A Paris, les jeunes gens de votre âge ont -perdu depuis longtemps déjà la virginité du coeur.» - -Je me mis à rougir, sans trop savoir pourquoi. C'était comme un -remords, et pourtant, Dieu merci! je n'avais rien à me reprocher. Elle -continua en glissant vers moi une oeillade rapide. - -«Vous êtes beau, René, très beau. Vous l'a-t-on dit ainsi à demi voix -et en évitant vos regards? - ---Jamais, répliquai-je encore. - ---Et quel effet cela produit-il sur vous? - ---Je crois que vous vous moquez un peu de moi, petite maman.» - -Elle sourit et fit de son mieux pour mettre quelque chose d'angélique -dans son sourire. Puis elle prononça si bas que j'eus peine à -l'entendre: - -«Il faudra que je vous fasse la cour et je ne m'en plains pas.» - -J'étais parfaitement bien, physiquement parlant, à cette heure. Mon -intelligence seule restait frappée. J'avais les idées soudaines et -confuses de l'enfance. Je renversai ma tête sur l'oreiller et -j'éclatai de rire. - -Son regard perçant me sonda. - -«Est-ce que je me serais trompée? dit-elle. Seriez-vous un petit -serpent, monsieur!» - -Ma gaieté tomba, et je ne répondis pas. Voici pourquoi ma gaieté s'en -allait. Le son de cloche recommençait à battre dans ma pauvre -cervelle, le refrain revenait, les farfadets bourdonnaient de nouveau -à mes deux oreilles ce nom qui me donnait frayeur d'être fou: Annette -Laïs! Annette Laïs! - -Et ce n'était qu'un nom, qu'un son; il n'y avait rien derrière, pas -même une image, si fugitive qu'on la puisse rêver. Je secouai la tête -comme un cheval agite sa crinière pour écarter les mouches. Il y eut -de l'étonnement sur les traits de ma cousine, qui me demanda, tant ma -comparaison était heureuse: - -«Quelle mouche te pique, René?» - -Cette fois, je mentis; je balbutiai les mots de fatigue et de -migraine. - -«Quand on a la migraine, me dit-elle, on n'a garde de secouer ainsi la -tête. C'est ton mal nerveux. Tu es un sujet très nerveux, le docteur -l'a dit.» - -J'éprouvais une impatience extrême et tout à fait dépourvue de motifs -apparents. - -«Que le diable emporte votre docteur! m'écriai-je d'une voix mâle, et -comme j'aurais répondu, chez mon père, aux importunités de notre -vieille Simonne: j'ai faim. - ---Peste! fit-elle. Tu as caché ton jeu, scélérat. - -Elle se leva et sonna. Je n'avais rien caché du tout, car j'étais déjà -honteux de ma sortie. Je tombai comme un loup sur la viande froide -qu'on m'apporta. - -«Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla ma cousine: c'est un -appétit nerveux, évidemment.» - -Comme je continuais de manger, elle ajouta: - -«Il faut que je sache au juste si vous êtes un mauvais sujet, René.» - -Au supposer que j'eusse été un mauvais sujet, j'aurais fait ma -confession, car ce mot, dans sa bouche, était clairement une caresse; -mais je ne répondis que par un regard qui devait suer la candeur. Elle -sourit à son tour et me dit: - -«Tu ne peux pas te figurer comme tu m'as fait peur. C'était tout un -rêve qui s'envolait, et l'on tient à ses rêves quand on a passé -vingt-huit ans. Je ne voudrais pas être la petite maman d'un mauvais -sujet. Mon rôle sera de te sauvegarder contre les entraînements de -Paris, et à quoi bon, si tu étais déjà perdu? Mange moins vite; bois -le vin pur à cause de la Seine. Les jeunes gens d'à présent font des -sottises en sortant de l'oeuf. Pour en revenir, je suis rassurée, tu -redeviens mon chevalier, et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive -à tous les pages qui rencontrent leur première châtelaine.» - -Dans ma tête, la cloche carillonnait: - -«Annette Laïs! Annette Laïs!» - -J'avais beau dévorer, cela n'y faisait rien. Je voudrais bien vous -dire ce que répondit mon coeur, mais il faudrait des pages entières, -bourrées d'expressions subtiles et de touches chromatiques pour -exprimer ce qui, en définitive, était presque le néant. Mon coeur -ressemblait à ces gens du radeau de _la Méduse_, qui croyaient -apercevoir une voile au lointain. Il n'était pas bien sûr, et, -cependant quelque chose commençait à poindre à l'horizon. - -«Te voilà muet, insinua ma cousine, qui avait compté sur la réplique -de son page. - ---Ah! dis-je à tout hasard, quand vous parlez, je ne sais qu'écouter. - ---Et penses-tu, en effet, que ce soit le plaisir d'avoir trouvé une -amie? - ---Oui, oui, c'est certain, cela et le changement d'air. - ---On étouffait dans cet abominable endroit! - ---Quelle chaleur! J'ai quelque chose, tenez, et je ne sais pas ce que -c'est.» - -Je repoussai l'assiette et ma tête se renversa sur l'oreiller. Je -pense qu'elle me parla du bonheur pur et sans tache qu'un page peut -goûter auprès d'une châtelaine; elle dut même se comparer à l'ange -gardien dont les ailes protectrices se déploient au dessus d'un jeune -front; mais je n'écoutais plus, j'avais les yeux fermés: je voyais un -papillon parmi les roses. - -C'était une souffrance plutôt qu'un plaisir, mais une souffrance que -je ne puis me rappeler sans un tressaillement voluptueux. Je cherchais -à distinguer les traits de ma vision; cela m'était impossible. Je -percevais une saveur de beauté incomparable, mais je ne voyais pas. -Annette Laïs! criait ma fièvre, car ce repas inopportun avait amené -la fièvre. C'était Annette Laïs: un rayon qui avait un nom. - -A mesure que la fièvre montait, l'apparition se faisait plus -distincte, sans jamais devenir ce qu'on peut appeler un visage. Je -voyais en rêve comme j'avais vu en réalité, ni plus ni moins, et le -malaise arrivait à être une angoisse terrible par l'effort insensé que -je faisais pour écarter le dernier voile. - -«Docteur! docteur! il a le transport!» - -J'entendis cela au milieu d'un bruit qui ressemblait aux déchaînements -de la mer. La conscience me revint si nette pour un instant que j'eus -peur d'avoir dit mon secret. - -Puis naquit en moi un doute qui indiquait plus de lucidité encore, je -me demandai si j'avais un secret. - -Toute ma fièvre me répondit d'une voix qui m'ébranla le cerveau: - -«Annette Laïs! Annette Laïs!» - -«Il court après un papillon, dans son délire, dit ma cousine d'un ton -de sincère chagrin, il voit des guirlandes de roses, il fait pitié!» - -Une main me tâtait le pouls. - -«Cent-quarante! déclara le docteur. Il dormirait tranquillement si -vous ne lui aviez pas donné à manger. - ---Cent-quarante, c'est une fièvre.... - ---Oh! de cheval! Mais je ne vois aucun symptôme sérieux. Vous savez -que le mariage de la duchesse est décidé? - ---Avec M. de Maletord? - ---Du tout! rupture! La Martini a fait des infamies. On a su le -découvert de Maletord chez ses agents de change: deux millions entre -cinq. Vous souvenez-vous de ce gros Anglais à cheveux ardents, lord -Harbourg? Il a hérité de la pairie de son oncle, le marquis de -Winterbury. Une fortune folle. La duchesse passe par dessus la -couleur, et Maletord se contente en disant: «Rouge gagne!» - -Je constate, à la louange de ma cousine, que ce mot charmant ne la fit -pas rire. - -«Ses mains sont du feu! dit-elle. - ---Cent quarante. Je vais mettre la chaîne électrique à son mollet. -Vous ne m'avez pas seulement demandé des nouvelles du quatuor! - ---Voyez-vous du danger? - ---On ne peut jamais savoir. Rien de curieux pour le moment. Fièvre -nerveuse. Cossmann était là. C'est étonnant comme il comprend la -médecine. On devrait faire un cours de violoncelle à la Clinique, -voilà longtemps que je le dis. Mais ai-je rêvé que vous aviez été hier -au théâtre Beaumarchais? - ---Non. - ---Et vous ne m'avez pas dit l'accident? - ---Quel accident? - ---La petite à qui M. de Kervigné s'intéresse.... - ---Annette Laïs? - ---Un nom de prédestinée! Elle passe en ange au dernier acte, ou en -papillon, ou en âme, je ne sais pas...... enfin, elle est censée -voltiger à quatre mètres du sol. Le fil de fer a rompu....» - -Je me levai tout droit. - -«Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il nous jouer quelque tour? -Bigre!» - -Ma cousine poussa un cri, et je n'entendis plus rien. - - - - -X. - -LE FEU PREND A JOSAPHAT. - -Cette seconde syncope dura quelques minutes à peine. Le docteur -Josaphat était en train de me poser sa chaîne électrique à la nuque, -quand je repris mes sens. - -«Voilà! dit-il avec l'entière bonne foi qui le caractérisait. Nous ne -savons pas le premier mot de cette science nouvelle, et déjà nous -opérons des miracles. Quand nous saurons, nous ne ferons plus que des -sottises.» - -Aurélie était penchée sur moi. Je la reconnus et je lui souris. Elle -appuya ma main contre son coeur, à la grande édification de Josaphat. - -«Pour vous finir, reprit le docteur, M. de Kervigné était là-bas -auprès d'Annette comme vous êtes ici, en tout bien tout honneur. Ces -petites ont la vie dure comme des chats. Elle en sera quitte pour une -semaine ou deux de repos, ensuite de quoi elle recommencera.» - -Je poussai un long soupir, dont Aurélie s'attribua le bénéfice, et je -refermai les yeux. J'avais un moment de repos, presque de bien être. -J'écoutai sans fatigue aucune le récit d'un petit scandale de la rue -Saint Dominique, que le docteur débita avec beaucoup d'esprit. Il -termina sa visite par la description d'un instrument à cordes qu'il -avait inventé à ses heures de loisir et partit comme un trait pour -voir le dernier acte de _Guido_, joué par tous les élèves de -Ballanciel, à l'Ecole panharmonique. Le hautbois, nous dit-il, avait -introduit dans l'accompagnement du finale un dessin fugué d'après ses -propres idées sur la juxtassonnance. Il promit de revenir le lendemain -matin, à la première heure, pour voir s'il se serait produit dans mon -état quelque changement curieux. - -«Quel garçon! me dit cette bonne présidente, après l'avoir reconduit. -Quel système! Tu dois te sentir un peu mieux. Il n'a pas d'inquiétudes -du tout: il en a vu bien d'autres! Partout ailleurs que chez nous, tu -ne l'aurais pas ainsi; car il refuse de vingt ou trente clients tous -les jours. Mais il a de la sympathie pour moi: il m'a connue toute -jeune femme et je le regarde presque comme un frère aîné.» - -Le docteur Josaphat pouvait avoir trente ans. Ma cousine était -évidemment sur cette pente heureuse où chaque jour vous rajeunit de -vingt-quatre heures. La fantaisie, à cet égard, n'a pas de bornes. Ma -cousine remontait en triomphe vers son adolescence. Elle attendait la -cinquantaine pour s'avouer mineure. C'est là une façon de tomber en -enfance que tout le monde connaît, mais qui étonne toujours. - -Il ne faut pas croire que le docteur Josaphat fût un ignorant ou même -un charlatan, condition qui n'est pas exclusive de la science. Il -savait beaucoup, il était fort intelligent et assez honnête homme. -Seulement, il ne croyait pas à la médecine, partageant à cet égard -l'opinion de l'immense majorité des médecins. Le scepticisme se -traduit de différentes manières. Le docteur Josaphat avait conservé un -petit bout de foi à l'influence personnelle de l'homme sain sur le -malade et il usait de cette influence comme il pouvait, loyalement, -parfois en vain, parfois avec bonheur. - -Comme il avait mis de côté toute pharmacie, il épargnait à ses -pratiques les maladies médicamenteuses, ce qui est énorme et -produisait souvent, en laissant agir la force vitale, des cures qui -tenaient du miracle. On est tellement habitué, en effet, à voir -certaines affections traitées avec talent selon la rigueur des -enseignements de l'école, se terminer par la mort, qu'il y a miracle, -véritable miracle de clémence à permettre la guérison. - -Le docteur Josaphat prétendait que le miracle consistait uniquement à -ne pas poignarder en ce cas le patient avec une lancette ou à ne point -placer près de son lit une garde armée de fioles, pour y jouer en -toute charité le rôle important que la Voisin remplissait, sous Louis -XIV, avec tant de succès. Il disait que la Brinvilliers et Lucrèce -Borgia d'un côté, Cartouche et Lacenaire de l'autre, avaient volé les -rayons de leurs auréoles. - -Pourquoi tant de bruit autour de ces noms illustres pour quelques -saignées et quelques vomitifs? Sangrado, à lui tout seul et tel -académicien pasteur d'un immense troupeau de sangsues, ont vidé plus -de veines que la postérité entière de Cacus. Il ajoutait mille autres -choses qui me semblaient plausibles, mais que je ne voudrais point -répéter, profane que je suis, dans la crainte de nuire à l'industrie -respectée de MM. les apothicaires. En somme, la médecine est une -grande chose: le bronze d'Esculape fait l'ornement d'une foule de -cheminées, et j'ai vu, sur nombre de pendules, Hippocrate refusant les -présents d'Artaxercès. - -Le docteur Josaphat était un original. Il inventait des épinettes et -rêvait tout éveillé de la juxtasonnance qui est pure chinoiserie. Il -fabriquait des chaînes galvaniques et d'autres curiosités. C'était -peut-être un fou. On m'a dit qu'il avait escaladé l'académie. Je crois -plutôt que les sangsues l'auront vidé. - -Moi, j'avais une belle et bonne fièvre cérébrale. Je ne sais pas si la -chaîne électrique me fit du bien; je reste persuadé qu'elle ne me fit -aucun mal. Pendant neuf jours que durèrent les accès, le docteur me -visita le matin et le soir. Tout en changeant la chaîne de place, -selon les progrès de mon mal ou selon le vent de sa fantaisie, il -racontait. Les premiers jours, ses récits n'étaient pour moi qu'un -bourdonnement confus; je sentis que j'étais sauvé quand je compris ses -commérages. - -Au moment où mon intelligence s'éveilla je me souviens qu'il disait en -me tâtant le pouls: - -«Il n'y a point de toile si serrée où l'on ne puisse introduire -quelques fils. C'est la juxtasonnance. Et néanmoins la juxtasonnance -est encore autre chose: elle donne trois séries d'accords dans toute -gamme: introduisez les tiers de ton qui sont en usage dans quelques -musiques des pays d'Asie, et la juxtasonnance arrive à des résultats -prodigieux. J'ai passé des fils dans le quatuor en ré de Haydn, et mon -instrument est particulièrement propre à rendre ces nuances. Je ne -trouve pas d'exécutants. Mes meilleurs amis me rient au nez. C'est -toujours l'histoire de la médecine, où tout système est un assassinat -avant de devenir le salut de l'humanité. Prenez l'accord que vous -appelez parfait, je ne sais pourquoi; décomposez les cinq demi-tons de -chaque tierce en sept tiers de tons, plus un demi-tiers ou sixième de -ton.... - ---Le pouls? l'interrompit ma cousine. - ---Eh! madame, le pouls lui-même vous démontre la divisibilité infinie -des nuances, c'est votre oreille qui manque de finesse. Vous -arriveriez par l'éducation à percevoir des vingtièmes de ton. Nous -avons cent dix, et le docteur Josaphat n'a pas besoin de montre à -secondes pour vous affirmer cela. Je prétends qu'un sens vierge, -convenablement entraîné, comme disent les Anglais, diviserait, au -tact, les secondes en soixante tierces. Il y a peut-être dans la -nature des infusoires pour qui les tierces sont des années et les -secondes des siècles. Nous ne jouissons de rien: notre domaine nous -échappe; la juxtasonnance n'est qu'un pas très timide vers la conquête -légitime de l'inconnu. Le jeune homme va bien; il sera sur ses pieds -dans trois jours, et comme il n'a absorbé aucune substance hostile, il -échappera à cette épouvantable maladie qu'on appelle convalescence.» - -Ma cousine m'embrassa. Il y avait des larmes dans ses yeux. - ---A-t-il sa connaissance? demanda-t-elle. - ---Qu'entendez-vous par là? La jouissance du monde extérieur? S'il ne -l'a pas il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqué de connaissance. La -fièvre, considérée au point de vue métaphysique, présente des -particularités très curieuses. On pourrait dire que c'est un travail -désespéré qui poursuit le jour dans la nuit ou un objet quelconque -dans le vide; pour préciser: une chasse pleine de lassitude où l'on -court après le mot d'une insoluble charade. Loin d'être absentes, les -facultés intellectuelles sont prodigieusement surexcitées. J'ai trouvé -la juxtasonnance pendant ma fièvre catharale. D'autres, au lieu de -chercher, reviennent vers une idée ou vers un fait accompli qui les a -frappés vivement. Ils n'essayent pas de percer l'avenir, ils tâchent -de voir le passé autrement mieux qu'ils ne l'ont pu distinguer -jusqu'alors. De telle sorte que la physionomie métaphysique de la -fièvre est un point fixé et douloureux, contre lequel l'intelligence -s'acharne, un point noir, si vous voulez, qu'on veut éclairer de la -lumière qu'on n'a pas. Demandez au petit Breton si, pendant ces six -jours, il n'a pas constamment soulevé un lourd marteau qui, -constamment aussi, lui retombait tout juste au même endroit du crâne.» - -J'éprouvai comme une réminiscence aiguë de ma douleur, tant cette -définition était juste. - -«Et comme la fièvre cérébrale, continua Josaphat, est compliquée ici -d'une affection nerveuse très accentuée, la manie, car c'est -probablement une manie temporaire, a dû être terrible. - ---Ah! je me doute bien de ce qu'était son idée fixe! soupira ma -cousine. - ---Question extra-médicale, belle dame. Mais je suis bien sûr que -l'idée fixe de la petite sauterelle du théâtre Beaumarchais n'était -pas M. le président de Kervigné. - ---A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle eu cette Annette Laïs? - ---Une fièvre cérébrale, tout comme notre jeune ami. - ---Et sa situation?.... - ---La même que celle du chevalier. Ou eût dit le même pouls. - ---Où donc allez-vous la voir? - ---Mais, chez son père. Son père est un tigre pour l'honneur!» - -Ma cousine éclata de rire. Son rire ne me blessa pas du tout. Je -faisais grande attention, cependant, à ce que disait le docteur. - -«Parbleu! s'écria-t-il en tirant sa montre, je vais manquer l'audition -de la Squarciafico, chez Tamburini. Elle demande cent mille francs, -les feux et le congé pour son contre-_ut_ et ses roulades dans le -grave. Faites taire le petit, s'il veut parler. A ce soir.» - -Ma cousine s'établit près de moi avec un livre. Elle m'avait veillé -comme une soeur de charité. Je n'avais aucune envie de lui parler. Ma -pensée n'était pas confuse, je sentais plutôt ma cervelle vide comme -une coquille d'oeuf. Ma préoccupation était de savoir exactement et -clairement quelle avait été mon idée fixe. C'était me pencher -au-dessus du vertige d'où je sortais à peine. - -Aussitôt que mes regards plongèrent là-dedans je fus entraîné et -précipité. La réponse à ma question imprudente fut l'idée fixe -elle-même qui revint torturer mon cerveau. - -Je sus du moins ce qu'elle était, car je gardais la possibilité de -raisonner. Mon idée fixe avait été merveilleusement définie par ce fou -de docteur Josaphat. Cet homme là devait vivre avec des idées fixes. -La mienne consistait en un effort extravagant et patient dirigé vers -ce but impossible: revoir ce que je n'avais pas vu. - -Je cherchais tout uniment le visage d'Annette Laïs, ses traits, son -sourire, au milieu de cette giboulée de fleurs qui tourbillonnait dans -ma mémoire. Je n'avais vu qu'une ombre; qui était un papillon, perdu -dans un brouillard de gaze; je voulais la femme, je la voulais belle -comme les invraisemblances de mon rêve; je la voulais éblouissante -comme les rayons de ma féerie. - -Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais entendu sans colère ni -dépit, la dernière comme la première fois, les paroles méprisantes du -docteur Josaphat. Rien en moi ne se révoltait pour défendre Annette -Laïs insultée. Il est évident que je ne l'aimais pas. - -Mais alors à quel ordre de sentiments rattacher l'obstination de ma -pensée qui allait vers le même objet toujours, entêtée et patiente -comme le son de cloche qui, dans ma tête, répétait le nom d'Annette -Laïs? - -Je suppose que c'était ma fièvre, rien que ma fièvre, et que ma -fièvre, pour employer la langue du savant Josaphat, était un des -prodromes de cet amour foudroyant qui allait être toute ma vie; car je -n'ai fait que cela en ma vie: aimer Annette Laïs! - -J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervigné. - -Dès que Laroche entra, ma cousine mit un doigt sur sa bouche et lui -dit: - -«Attention à toi, Roro! le chevalier a sa connaissance.» - -Laroche vint jusqu'à mon lit et m'examina. Je tenais les yeux fermés. - -«Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,» prononça-t-il d'un ton -respectueux. - -C'était en Bretagne seulement que nous l'appelions la présidente. - -«Il est sauvé, répondit ma cousine, ne suis-je pas assez payée? - ---C'est selon comment madame la vicomtesse l'entend, repartit Laroche, -dont la voix de baryton, prétentieuse et offensante, n'excitait plus -en moi aucune espèce de colère.» - -Ma cousine reprit tout bas: - -«Il a prononcé mon nom plusieurs fois dans sa fièvre.» - -Je devinai un sourire sur les lèvres du maraud, qui ajouta -militairement: - -«Je venais de la part de monsieur prendre des nouvelles de madame. - ---Tu diras à monsieur qu'il peut venir, répondit ma cousine. C'est son -parent, après tout. Cela lui fera plaisir de le voir en bonne voie de -guérison.» - -Laroche sortit et M. de Kervigné entra presque aussitôt après. Ma -cousine tendit la main à son mari, qui la porta fort galamment à ses -lèvres. On parla de moi un instant; ce fut, de part et d'autre, en des -termes bienveillants, puis le président, changeant de matière -tout-à-coup, dit: - -«Que pensez-vous que l'on doive faire de ce Laroche? - ---De Laroche? répéta ma cousine étonnée. - ---Il m'obsède, et je ne puis le faire taire qu'en le congédiant. Il -interprète votre conduite avec notre jeune cousin d'une façon tout à -fait blessante. Ce sont toujours de nouveaux rapports.... - ---Laroche! fit encore une fois Aurélie. - ---Je crois savoir que vous tenez encore à lui, prononça le président -sans aucune intention de raillerie. - ---Uniquement parce qu'il vous est fort attaché,» répondit très -sérieusement ma cousine. - -Elle sonna. Laroche parut. - -«Mon ami, lui dit-elle avec douceur, monsieur vous paye pour -surveiller le dehors et non point le dedans. Nous sommes un bon -ménage. Monsieur m'a chargé de vous parler comme je le fais. Je suis -au-dessus de vos bavardages, qui fatiguent monsieur et qui vous feront -mettre à la porte. Allez et mêlez-vous de ce qui vous regarde.» - -Laroche, tout blême, sortit obéissant à son geste impérieux. Le -président baisa une seconde fois la main de sa femme et ce fut en -souriant. - -«Vous avez raison, dit-il, c'est un beau coquin. Le voilà mieux planté -que jamais.» - -Quatre jours après cette entrevue, j'eus permission de me lever une -heure. Ma cousine agissait avec moi comme la plus tendre des mères, et -le docteur Josaphat lui-même me témoignait quelque estime. Il nous -annonça que ce jour-là même Annette Laïs s'était levée aussi. - -«Il ne faut pas s'y tromper, dit-il à ma cousine, les autres sont la -douzaine, mais elle est le treizain. On tient la dragée haute au -président, et toute la famille vous a une tenue héroïque, un père à -cheveux blancs, un frère qui ressemble à Mélingue dans ses grands -rôles. M. de Kervigné ira loin s'il court toujours.» - -J'ai peine à exprimer ces nuances, et cela est nécessaire, pourtant; -j'écoutais avec curiosité, voilà tout. Annette Laïs m'occupait tout -entier, mais c'était malgré moi, et le mot intérêt, tout froid qu'il -est, serait trop chaud encore pour rendre la nature de mes sentiments -à son égard. Annette Laïs était pour moi le reste de ma fièvre. Si je -n'essayais pas de fuir, c'est que je sentais _à priori_ que c'était -là l'impossible. - -Rien n'avait changé, son nom était le refrain, le son de cloche, la -tyrannie d'une migraine. - -On me donna deux lettres de Vannes, dont l'une avait déjà six jours de -date. Ma cousine avait eu la bonté d'y répondre. La lecture de ces -lettres me fit du bien: celle de ma mère laissait voir une tendresse -et une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours montrées. - -La séparation semblait lui avoir appris à me mieux aimer. Elle me -rappelait néanmoins ses diverses commissions, et, sur quatre pages, -les petits en avaient bien trois pour leur part. «Cha'ot veut aller -avec tonton René,» avait dit mon neveu. Quel enfant! Les dents de Mimi -poussaient. La lettre de mon père était plus courte, mais elle -contenait deux apostilles, une de ma tante Bel-OEil, une de ma tante -Nougat. Mon père me disait de faire bonne figure à Paris et de ne pas -ménager sa bourse. Il terminait en s'écriant: Je ne t'en dis pas plus -long! A la soupe! Bon appétit, bonne conscience! - -Nougat voulait ses digestifs et aussi je ne sais quoi d'apéritif -qu'elle avait vu aux annonces des journaux. Elle me priait de pousser, -dans mes courses, jusqu'à un certain dépôt de pâtés de foie gras pour -faire une surprise à mon père. Bel-OEil me donnait l'adresse d'une -librairie où je devais trouver; _Wilhem ou les égarements d'un coeur -sensible_, qu'il fallait lui envoyer avec _le Cimetière de Ramberg_ et -le _Calice des larmes_. Tout le monde se portait bien, même Joson -Michais, qui était revenu l'oreille un peu basse. L'oncle Bélébon -était toujours l'homme aimable de la famille et Vincent se rangeait. - -Je ne prétends pas persuader au lecteur que, par elles-mêmes, ces -choses fussent très émouvantes. Je constate seulement qu'elles -remuèrent en moi toutes les fibres du souvenir. Pour un instant, je -repassai le seuil de la maison paternelle: je fus _chez nous_, et -qui ne sait tout ce que contient ce mot? - -«J'ai eu, moi aussi, ma correspondance, me dit Aurélie: trois lettres! -je te gagne d'un point. La première est de l'abbé Raffroy, un digne -homme, qui m'écrit des remercîments officiels au nom de ton père et de -ta mère; la seconde est de la tante Renotte, cette excellente vieille. -Là-bas, ne voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait que dix -ans de plus que moi, sais-tu? C'est elle qui t'aime le mieux. Je -n'oserais écrire ainsi à ton sujet. La médisance est comme la mauvaise -herbe qui croit Je te dirai comme il faut te conduire avec moi devant -le monde. La troisième est de ce charmant marquis, ton beau-frère. Ah! -ah! nous le connaissons, celui-là! et rien ne m'a plus étonnée que de -le voir s'enterrer tout vif. Il se vante de son bonheur dans la -lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre garçon! je crois bien -qu'il avait tout mangé. C'est drôle que tu sois si en retard. Il ne -s'est donc pas occupé de toi? Mais, je suis folle! j'oublie que tu -viens de Vannes et que ce pauvre marquis est à cent pieds sous terre. - --Ma soeur est une personne accomplie, madame, répliquai-je un peu -blessé. - ---On le dit et je le crois de tout mon coeur. Te ressemble-t-elle? -avec un tour de cheveux, tu serais la plus jolie marquise à dix rues à -la ronde. Ne te fâche pas, chéri, et ne m'appelle plus madame. C'est -me mettre en pénitence. Je suis ta petite maman, et tu es le dernier -que j'aimerai.» - -Je baisai la main qu'elle me tendit. La paix fut faite. Le docteur -entra comme un insensé. - -«Je ne connaissais pas cette sonate de Steibelt! s'écria-t-il. -L'andante est un dialogue comme jamais, vous comprenez: jamais, jamais -je n'en ai entendu! et sur un misérable piano qui ne vaut pas trois -louis! Et avec des doigts de convalescente!... Madame, il y a quelque -chose de plus beau que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je -n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son nez m'ont sauté aux -yeux. Pendant qu'elle jouait, j'ai suivi la courbe de ses épaules. -C'est une Grecque, savez-vous?» - -Ma cousine riait et son attitude exprimait l'admiration. - -«Vous gagnerez cent mille francs par an quand voudrez, dit-elle. Ce -rôle de docteur fou ne manque jamais son effet.» - -Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil et s'essuya le front. Il -avait les yeux rougis et la joue pâle. - -«Vous auriez raison, madame, répliqua-t-il très sérieusement, si je -n'étais que fou. Mais on ne rit pas de ceux qui se noient, morbleu! Je -suis amoureux!» - -La gaieté d'Aurélie redoubla, je me sentais comme un malaise. Le -docteur Josaphat me fit un signe de tête et reprit avec un geste -tragi-comique: - -«Nous allons bien, nous? C'est moi qui suis malade à présent. -L'andante n'a pas quarante-huit mesures. C'est le bijou le plus -exquis! et croyez-vous que je plaisante quand je dis qu'elle est -Grecque, madame? elle est Grecque, pardieu, des pieds à la tête, et -cela se voit, Grecque de Lesbos, comme Vénus, sa soeur! Me voilà, Dieu -merci, tombé jusqu'à la mythologie: plongeons! Son père est Grec, son -frère est Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui meurt en -déchargeant son pistolet, vous savez, à Missolonghi. Non, c'est la -jeune fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je suis submergé? Ou -diable voulez-vous qu'une Française soit belle comme cela? - ---Docteur! docteur! s'écria ma cousine, à ma prochaine soirée, vous -nous ferez cette scène! - ---Vous êtes charmantes, vous autres, poursuivit Josaphat, vous êtes -adorables, mais non pas comme l'entendait Phidias. C'est la Vénus de -Milo, vous dis-je, à dix-huit ans, avec ses anciens bras! -Connaissez-vous ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs, le nom le dit: -Laïs! On ne s'appelle Laïs que dans la mer Egée. Ils sont Grecs, -Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute au fin fond du -sentiment, aussi vrai que la juxtasonnance est l'électricité -musicale.» - - - - -XI. - -LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME. - - -«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurélie après le départ de -ce brûlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle -reprenait mon éducation morale où elle l'avait laissée, c'est le goût -des hommes en matière d'amour. On cite bien quelques curiosités de -nous autres femmes: çà et là une passion allumée par un bossu, par un -nègre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprès du -prodige de vos fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon mari et mon -médecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon -mari est vieux, mon médecin est fou, c'est très bien; mais voilà le -pli pris. Ils font la route. En amour, dès que la route est faite tous -les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite -un grand chemin. Avec le président d'un côté, Josaphat de l'autre, -cette sauterelle mal emmanchée d'Annette Laïs est capable de débuter -l'hiver prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et -moi, devant un miroir, à laquelle irais-tu, chevalier? - ---A vous, petite maman, répondis-je. - -Je disais vrai. Je n'étais pas assez du monde parisien pour goûter la -saynète improvisée par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'à -un certain point de vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns de -nos vaudevilles qui demande, pour être bien senti, l'étude préalable -d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore été imprimé. Je ne -voyais guère là-dedans qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant -Josaphat qui regardait ses épaules, ses sourcils et les ailes de son -nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Laïs, je ne découvrais -aucun lien. Pourquoi mon chemin était-il plein d'elle? Ma cousine -attira mon fauteuil à la force du bras, elle me prit les deux mains et -me fit asseoir auprès d'elle sur le divan. - -«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec -cette Annette Laïs?» - -Ce mot me piqua comme un centième coup d'épingle. - -«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur français de Vannes, qu'elle -aille se faire lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle d'elle, -j'ai une humeur de loup! - -Aurélie m'embrassa sur les deux joues. - -Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je -pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas -de convalescence. Je déjeunai à table le troisième jour. - -«Ah çà! demanda ma cousine au président, qui jamais ne manquait de -prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur? - ---Un maniaque, répondit M. de Kervigné en fronçant le sourcil. - ---Etes-vous fâchés tous deux? - ---Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame. - ---On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles? - -Le président plia sa serviette et dit entre ses dents: - -«Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue -qu'il faut pour être le médecin d'une femme qui se respecte. - ---Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un -président?» murmura Aurélie. - -Nous sortîmes en voiture après le déjeuner. Au premier détour de la -rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: _Rentrée de Mlle -Annette Laïs!_ - -Les lettres qui formaient le nom d'Annette Laïs étaient grandes comme -des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir -et donnaient des éblouissements. - -Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en détail. -C'était le moment. - -«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans néanmoins suivre la -mélodie simple et touchante de la romance de Méhul, je quittai le -couvent pour épouser M. de Kervigné, qui était alors un magistrat de -la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot et fort apprécié dans les -salons _ultras_. Car nous étions sous la Restauration. Ah! René, cela -me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte -de moi? - ---Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je. - -Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine -et calme à recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions -l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec délices. J'étais -résigné à entendre l'histoire menaçante, mais que ma cousine eût -quelques années de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette -Laïs. - -Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour être mouillé devant -Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pêcher -la dorade. - -«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup -entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil -d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?» - -Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le -désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules, -était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder -encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie, -mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai -l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à -ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine -coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent. -Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes -avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes -pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hoedic! Le -long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent, -orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups, -cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le -prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière, -pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe -turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches, -l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les -candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la -cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la -poursuite du diable de mer. - -Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les -soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se -démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une -végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des -chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une -main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans -ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât -et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont -la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une -écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés, -jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de -Leyde. - -«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine; -jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première -fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais -plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je -ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....» - -Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la -pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience, -elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune! - -Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le -moment où la _mer travaille_, selon l'expression des _ligneurs_ de -Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant: - -«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke. -C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau -mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent -venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les -grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il -était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous -ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle -étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles -passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent -d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la -voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas -une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour -faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au -fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous -vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il -ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de -l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous -avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur -l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de -onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que -nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre, -ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la -Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six -livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je -mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du -petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et -je _boitai_, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte -d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de -grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de _boite_ pareille, et nous -allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el -chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous -les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine -de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis -de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se -diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était -pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait -peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait -sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas -songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On -tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de -mer qui tenait ma _boite_ dans sa bouche. Je _souquai_ un coup -d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus -aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un -étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux -fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur -de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur -l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse -jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà! -Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide! -Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un -paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais -plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne -songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour -de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri. -Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant -mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter -l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique -çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite -que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr -âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second -cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le -congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta -courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le -contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui, -j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un -solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout! -ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La -baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux -pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la -voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout! -répéta Joson. «L'eau aborde!--Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le -poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe. -Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et -donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en -effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout -était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne -tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la -passion du pêcheur.--Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de -rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.--Méfiance,» dis-je à -mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma -ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la -toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à -peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût -été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le -temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses, -environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de -barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses. -«Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint -largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau. -Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout -seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....» - -J'entendis en ce moment ma cousine qui disait: - -«Telle fut ma première faute.» - -Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un -remords et je lui pris la main. - -Nous étions à la barrière de Grenelle, et, sur le poteau même qui -soutenait la grille, on avait plaqué l'affiche colossale: _Rentrée de -Mlle Annette Laïs_. - -«Elles nous portent envie, peut-être, murmura ma cousine en montrant -du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que -nous! - -»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle, la complète -impossibilité où j'étais d'échapper à ce piége? - ---Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je. - ---Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai.... - ---C'est la chute d'un ange,» dis-je au hasard. - -Elle attira ma main jusqu'à son coeur. - -«Il te ressemblait,» murmura-t-elle. - -Puis, de cette voix mélancolique, mais résolue, qui promet tout un -second volume, elle poursuivit: - -«Je restai plusieurs semaines plongée dans un abattement profond. A -cette époque, si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait me sauver -encore, car l'honneur était intact et je n'avais fait que chanceler au -bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur moi; le régiment du colonel -fut dirigé vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné ne voulait -pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le départ -du colonel. La dignité de ma conduite contrastait par trop avec la vie -de mon mari: c'était comme un muet reproche. Il introduisit dans notre -intérieur un homme qui se disait son ami et dont le caractère -artificieux....» - -Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu insensiblement à mon rêve de -congre. Je m'arrêtai au caractère artificieux. - -Ah! mais nous l'eûmes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de -longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa -par-dessus le bord de la baleinière, car nous ne l'eûmes que mort. Les -pêcheurs appellent cela _noyer_ les poissons. Quel congre! quel -monstre! Lui aussi avait montré un caractère artificieux, comme le -second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il était tout noir -avec des yeux cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit à chanter -le _Magnificat_ à plein gosier. «Quoique ça, dit-il dans la folie du -triomphe, il est plus en viande que notre femme!» Et la femme de Joson -Michais était pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux -lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couché qu'il -était sur l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air d'un boa -constrictor. Hardi à moi là! Hisse partout! Je piquai la queue d'un -coup de croc pendant que Joson halait sur la tête, mais le ventre -faisait poche et nous entraînait. Il fallut, selon le mot technique, -_soulager_ le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une -masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne -ressemble à un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait à se -tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême injure sur -nos côtes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine séance -tenante pour voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire, on -fait sa provision d'hameçons dans l'estomac de ces grosses bêtes. -Notre congre n'avait presque rien. «T'étais pas un matelot!» lui dit -Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour -not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une -livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du -mépris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontâmes la rivière à -notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il -pesait quatre-vingts livres.... - -«Etais-je coupable? me demanda la présidente du ton le plus -dramatique. Réponds, l'étais-je?» - -Je répondis courageusement: - -«Ce n'est pas mon avis. - ---Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son mouchoir brodé, le monde -hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience, -il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes à la mode s'étaient -battus pour moi, tout était dit! Comme si une pauvre femme pouvait -prévoir ces accidents-là! Le comte se promena pendant quinze jours -avec son bras en écharpe pour me narguer. René, votre sexe est -quelquefois bien lâche! Et le baron retourna à Brest pour prendre son -commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en -rapport avec le marquis....» - -Ils avaient collé une affiche d'Annette Laïs sur le bureau de péage du -pont de Grenelle! - -«Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille écus de rente, -poursuivit Aurélie d'un accent rêveur. Supposez que mon destin me -l'eût donné pour mari, j'étais sauvée! Il était fou de moi; il me -proposa de m'emmener en Amérique, au fond des déserts. Il ne fut pas -étranger à l'avancement de M. de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on -prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la -fatalité. Le marquis mourut à la fleur de l'âge, et je pris Laroche, -son valet de chambre, en souvenir de lui.» - -Elle soupira profondément et lissa mes cheveux sur mon front. - -«Vous allez voir maintenant, René, me dit-elle, les apparences -s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu -d'héroïsme et de force d'âme pour traverser ces jours douloureux. Ah! -si l'on faisait un roman avec ma vie....» - -Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon état de faiblesse. Je -m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par -le quai de Billy, afin de prendre l'allée des Veuves et les -Champs-Elysées. Il y avait des pêcheurs à la ligne tout le long de la -rivière; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle -pouvait, sous prétexte de me faire sa confession générale. Elle -passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus -scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les -feux d'artifice sans se brûler. Quelle femme que ma cousine Aurélie! -Elle valait mon congre pour un amateur. - -Au bout de l'allée des Veuves, un homme adroit lança un petit papier -rose dans notre calèche. C'était un prospectus, annonçant la rentrée -d'Annette Laïs. - -Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat. -Nous débouchâmes place de la Concorde, et un coupé lancé au galop nous -croisa. - -«Docteur! docteur!» - -Le docteur fit arrêter court et vint à notre portière. Il avait l'oeil -un peu égaré. - -«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit Aurélie. - ---C'est réussi, n'est-ce pas? - ---Quoi donc? - ---Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui du théâtre Beaumarchais -comme si c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française. Nous -avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au président; moi, -je fais les journaux. Adieu.» - -Il remonta dans son coupé, qui brûla le pavé. - -«Voilà les hommes!» me dit amèrement ma cousine. - -Et elle passa au douzième chant de son poëme, qui avait pour héros un -jeune avocat de grande espérance. - - - - -XII. - -SECONDE REPRESENTATION. - - -La fiancée du roi de Garbe, au moins, subissait les conséquences de -son malheur, mais ma cousine Aurélie avait beau plonger, il n'y avait -pas une goutte d'eau à sa robe. Après l'avocat, ce fut un député: la -hausse! après le député, un sous-préfet: la baisse! Elle alla ainsi de -soubresauts en cascades, trébuchant à tous les degrés de l'échelle -sociale, mais ne tombant jamais. On ne peut contempler un travail de -haute école pendant deux heures d'horloge: ma cousine me harassait; -j'aurais donné beaucoup pour la voir glisser, mais elle avait le pied -sûr comme une mule savoyarde. Elle sauta par-dessus Laroche lui-même, -sans broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit ans, en conservant -intacte la blancheur de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et -pervers! hypocrisie des dames! Insolence des messieurs! Il n'y avait -qu'elle d'étincelante dans cette noire cohue! - -Vous figurez-vous le mari d'une telle femme, _rédigeant_ des affiches -pour le théâtre Beaumarchais! - -Et comprenez-vous qu'elle en soit réduite à chanter elle-même ses -mérites à l'oreille d'un petit cousin du Morbihan qui rêve de congres -et de Joson Michais! - -Tout cela prouve bien que les livres de ma tante Bel-OEil ont raison. -Les coeurs sensibles sont des exilés ici-bas. Il est un monde meilleur -où le Grand Architecte de l'univers bâtit des pigeonniers pour les -colombes. - -J'ignore ce que fut la rentrée d'Annette Laïs. Cela ne fit pas -révolution dans Paris. Les visites du docteur Josaphat recommencèrent -au bout d'une huitaine. Quand Aurélie voulut le railler sur son -escapade, il l'arrêta et prit un air grave qui me frappa. - -«Il y a, dit-il, belle dame, de singulières choses en ce monde. J'ai -vu ce que je ne connaissais pas: un coeur de femme. Je vous prie, -parlons d'autre chose.» - -Le président, de son côté, semblait nerveux. Il avait toujours le -même masque d'austère et tranquille courtoisie, mais, au moindre mot, -des symptômes d'irritation se montraient en lui. - -«Découverte d'un troisième larron!» - -Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie. - -J'étais parfaitement remis. Mon cousin m'avait présenté, selon sa -promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être employé en -qualité de surnuméraire. On m'avait permis de prendre en même temps -mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage -programme tracé avant mon départ. En dehors du programme, j'avais mon -éducation mondaine, entamée avec beaucoup de zèle par ma cousine. Il -ne faut pas croire qu'elle fût incapable de former un jeune homme dans -le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme -d'expérience et de sens. - -Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si -elle eût voulu confesser franchement depuis combien de temps elle -avait passé vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup, -j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir -gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le -composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente. -Seulement, chaque membre de son cercle intime, épluché isolément, -avait subi quelque déchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce -thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de -tous les symptômes. - -Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un -drapeau de conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure. - -C'est là que la suprême habileté des vaincus consiste à garder le -sourire victorieux. - -J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est très -rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg -Saint-Germain une assez nombreuse parenté. Ma famille, à moi, y -possédait d'illustres alliances, et je pénétrais tout naturellement -dans ces hauts salons qui étaient pour la malheureuse Aurélie des -paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup -d'adresse par la position du président, qui avait gardé du service -sous la royauté quasi légitime. C'était un vice de plus, et ma cousine -faisait chèrement collection de tous les vices de son mari. - -Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et -l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne -manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit -cercle de ma cousine les leçons que je mettais en pratique ailleurs. -Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là. -Cet axiome faisait le fond même des théories de la présidente. Elle me -prêchait l'audace, impatiente qu'elle était de me voir enfin oser. Ma -première hardiesse lui revenait de droit. - -Dans son petit cercle, j'étais, en vérité, un héros. Plusieurs amies -de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit ans, -comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes -attentions. Cela me déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours -de coquetterie mâle, et mes progrès étaient ici réellement plus -sensibles qu'au ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive par là: -j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux -et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer. - -Un matin que j'étais dans le boudoir d'Aurélie, occupé à écrire à ma -soeur une lettre digne d'être insérée dans le journal des modes, tant -elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le -baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entamé ma -missive, Aurélie venait à chaque instant m'apporter les renseignements -et les termes techniques, car elle tenait singulièrement à rendre ma -soeur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup elle cessa de venir et la -porte de communication fut fermée. - -Je surpris l'écho d'un éclat de rire, et la belle voix de Laroche -prononça distinctement: - -«Un pied de nez! Déroute générale sur toute la ligne! Monsieur a -offert un établissement complet avec cachemire, voiture, le diable et -son train.... - ---Tu plaisantes! dit Aurélie stupéfaite. Un cachemire! une voiture! A -cela! - ---A cela, répéta Laroche. Et cela a refusé tout net.» - -Il y eut un silence. - -«Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus, il va faire quelque -cabriole! - ---Pas moyen de faire la moindre cabriole! Congé parfait, définitif et -même un peu brutal. - ---Donné par elle? - ---Devant elle. - ---Il y a donc un amant? - ---Pas l'ombre d'amant visible à l'oeil nu! - ---Par qui le congé, alors? - ---Par le père. - ---Une comédie, mon pauvre Laroche! - ---Ça n'a pas l'air. - ---Tu t'y connais, pourtant! - ---On s'en flatte. - ---Et c'était toi qui menais tout? - ---Parbleu!» - -Je n'écrivais plus, j'écoutais, et je m'étonnais moi-même de l'intérêt -que je prenais à cet entretien. Il s'agissait d'Annette Laïs, cela ne -faisait pas question pour moi. Il y avait déjà quelques jours que -j'étais débarrassé d'Annette: j'entends de ce son de cloche qui -chantait le nom d'Annette à mes oreilles. C'était pour moi la preuve -que ma fièvre était bien guérie. Ici, nul ne prononçait le nom -d'Annette, et pourtant son image fleurie passa devant mes yeux comme -un éblouissement. - -Toujours vague, toujours indécise et semblable à un rêve éveillé. - -«Et décidément, qu'est-ce que c'est que le père? demanda Aurélie. - ---Un crâne, répondit Laroche. - ---Et n'y a-t-il pas un frère? - ---Apollon du Belvédère. - ---Il est comédien? - ---Non. - ---Que fait-il? - ---Il découpe des tableaux en silhouette dans du papier noir. - ---Un artiste!» dit ma cousine d'un ton moqueur. - -Elle ajouta: - -«Le père doit avaler des sabres? - ---Le père avale du pain sec, répliqua Laroche. - ---Qu'est-ce qu'il fait? - ---Il monte la garde. - ---Ou cela! - ---Autour de sa fille. - ---Et tu t'es laissé prendre à cela, toi, Laroche? - ---Voilà, répondit le maraud avec emphase. _That is the question_, -comme disait milord, qui disait aussi: _Laroche été iune true -rascal-gentleman! iune very noble rogue, iune rémâquâbelmente -distinguish'd scoundrel!_ Et cela signifie, madame: Laroche est un -vrai coquin-gentilhomme! Laroche est très noble rascaille! Laroche est -un drôle tout particulièrement distingué! Or, milord s'y connaissait, -quoique Anglais et simple coutelier de Birmingham, orné de soixante -mille livres de revenu, ce qui fait quinze cent mille francs de rente -au cours du jour.... Laroche, ès noms et qualités, peut-il se laisser -prendre à quelque chose ou par quelqu'un? Crois pas. - ---Drôle de corps!» murmura la présidente comme on gronde pour rire un -enfant gâté. - -«Le père est honnête et stupide, reprit le maraud, le frère est -honnête et idiot, la fille est honnête et.... ma foi je ne sais: -honnête et charmante, si vous voulez. Si elle n'avait été que -charmante, monsieur nous aurait mis sur la paille!» - -C'est à peine si j'appréciai le sublime de ce _nous_. J'étais tout -entier à l'idée de cette famille d'exilés qui repoussait du même geste -la fortune avec le déshonneur. «Le père avale du pain sec,» avait dit -Laroche. - -«Mais enfin, reprit Aurélie, encore incrédule, que s'est-il passé? - ---Rien du tout. Monsieur avait comme çà une idée que la chose ne se -ferait pas toute seule. Nous protégions, quoi! En habit noir, j'ai une -touche à protéger la veuve d'un pair de France! Nous faisions patte de -velours, parlant raison au père et au frère, exhortant la jeune fille -à rester toujours entre les deux trottoirs du sentier de la vertu. Ce -braque fou de docteur Josaphat est venu flairer la piste. J'ai dit: -Laissez aller! C'est commode, un bêta qui casse la glace. Là, j'ai vu -que le président perdait la tête. Il voulait attendre le docteur au -coin d'une rue. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire -entendre raison. Il en tient, voyez-vous, mais là, à la Marengo! Le -docteur a commencé le feu, comme un étourneau qu'il est. Vlan! il a -voulu entrer par la grand'porte. On lui a répondu en français; il -court encore. J'ai dit: mauvaise affaire; nous n'aurons ici que des -désagréments. Monsieur m'a appellé butor, je lui pardonne; nous avons -laissé passer encore quinze jours, et puis je suis parti du pied -gauche sur l'ordre exprès de monsieur. Je n'ai pas dit grand'chose; -j'en étais encore à tâter le terrain, parlant en l'air de ce que j'ai -nombré ci-dessus: hôtel, châle de l'Inde, bijoux, coupé mignon. -Patatras! je me suis trouvé de l'autre côté de la porte, avec prière -d'y rester dorénavant, moi, mes cadeaux et monsieur. Avez-vous vu ça?» - -Je m'attendais sincèrement à un mot d'éloge, décerné par ma cousine, à -cet obscur et noble désintéressement. Il y avait encore, je le -certifie, quelque chose au fond de son coeur. Mais les femmes comme -elle ont une haine irréconciliable contre l'espèce à laquelle Annette -Laïs appartenait. - -«C'est ridicule!» dit-elle avec une profonde conviction. - -Cela signifiait textuellement: - -«Il y a indécence de la part d'une petite comédienne à se montrer -honnête.» - -Ce coquin de Laroche le comprit ainsi, car il répondit: - -«Pour une fois, il ne faut pas leur en vouloir.» - ---Et vous renoncez? reprit Aurélie. - ---A peu près. - ---Tout à fait. J'ai vu cela hier sur la figure de M. de Kervigné. - ---A peu près, répéta Laroche. Il resterait bien un moyen. Je suis sûr -qu'un petit nigaud comme votre chevalier entrerait dans cette -maison-là par la porte ou par la fenêtre. - ---Faites un pas de ce côté, et je vous chasse! dit vertement ma -cousine. - ---Bon! bon! répondit le drôle. L'enfant n'a pourtant pas l'air de -prendre le mors aux dents.... Mais monsieur est comme vous: il ne veut -pas. - ---Pourquoi ne veut-il pas?» demanda Aurélie, dont la curiosité fut -tout à coup éveillée. - -Moi, je n'étais qu'oreilles. - -«Ah çà! s'écria Laroche, croyez-vous que monsieur ait pris chez lui le -chevalier pour vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je suis de -selle et de brancard. Il y a un truc pour le chevalier, et je l'ai -deviné. - ---Voyons le truc pour le chevalier. - ---Je suis comme les grands artistes: je ne me fais jamais prier. Le -truc, c'est la députation. - ---Comment, la députation? - ---Annette Laïs et le Palais-Bourbon, voilà les deux dernières -fantaisies de monsieur. Les élections sont au mois de mars. Les -Kervigné de Vannes ont de l'influence.... - -[--]Il veut se porter dans le Morbihan? - ---Ça lui est égal où. Le chevalier mange ici les voix de ses amis et -connaissances.» - -Le soir même de ce jour, sous prétexte d'aller quelque part où ma -cousine ne pouvait me suivre, je montai en voiture après le dîner. -J'avais fait toilette de visite, car je ne sortais jamais seul que -pour remplir mes devoirs de jeune homme qui se lance. Pour ces choses, -ma cousine était un guide très sûr; elle me faisait faire exactement -ce qu'il fallait, comme il le fallait, et j'évitais, grâce à elle, ces -deux écueils funestes aux débutants, l'impolitesse et l'importunité. - -«Rue de Varenne! avais-je dit au cocher; mais en route j'ouvris la -portière pour changer mon itinéraire, et je criai en quelque sorte -malgré moi: Boulevard Beaumarchais! - ---Quel numéro? me fut-il demandé. - ---Allez toujours.» - -Je puis affirmer qu'en sortant de l'hôtel je n'avais pas l'idée de me -rendre au boulevard Beaumarchais; mais je dois avouer, d'autre part, -qu'en sortant, je ne comptais pas non plus faire ma visite rue de -Varenne. Il m'avait pris fantaisie d'être seul, ce soir, voilà tout. - -Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné par la pensée d'Annette -Laïs, je lui aurais ri au nez franchement. - -Ce qui m'avait surtout frappé dans la conversation entre Laroche et ma -cousine, c'était ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche, -je mangeais, chez mon cousin de Kervigné, les voix de mes amis et -connaissances. Je n'étais point humilié de cette découverte qui me -donnait, au contraire, de la marge. En français, cela voulait dire que -je payais ma pension; j'étais à la fois trop ignorant et trop honnête -pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drôle et divertissant; -je comptais en référer à la tante Renotte dans ma prochaine lettre. - -Mais quant à la vertu antique d'Annette Laïs, je partageais peu les -étonnements de Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de Bretagne des -idées toutes faites sur les comédiennes, il est vrai; mais ces idées -étaient en moi à l'état de renseignement indifférent; il ne s'y mêlait -ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune pitié humanitaire. Pour -peindre par la vulgarité du mot le calme de ma conscience, la misère -morale des femmes de théâtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je -n'admettais pas les cruels dédains de ma cousine, mais c'était tout. - -J'eus comme un mouvement de surprise en m'écoutant moi-même, quand -j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me -souviens que je souris comme on fait après une bévue, mais je laissai -aller. Mon cocher prit par l'hôtel de ville. - -«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me -demanda-t-il. - ---Cela m'est égal,» répondis-je. - -Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai au coin de la rue des -Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai. - -Il était en quelque sorte convenu avec moi-même que j'allais dépenser -ma soirée à faire ce grand voyage des boulevards, du Marais à la -Madeleine. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas quitté l'aile -d'Aurélie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le -vrai métier de touriste. Va donc pour la Madeleine! - -Je tournai du côté de la Bastille. C'était bien naturel. Ne fallait-il -pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la -ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'était d'entrer au -théâtre Beaumarchais, et j'y entrai. - -Dans les livres traduits de l'allemand à l'usage de Mlle de Kerfily -Bel-OEil, ma tante, c'est ainsi que les coeurs sensibles vont toujours -où ils ne veulent point aller. Leur route est-elle à gauche, ils -courent à droite, entraînés par la bride invisible que le malin dieu -d'amour a placée dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils -donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-OEil -a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi, à l'heure -même où j'écris, est encore inexplicable. En interrogeant mes -souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait -précédé cet instant. Ma vie commença là, non point avant, non point -après. En présence des événements de cette soirée, bien simples -pourtant, bien dépourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est -que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une façon permanente. -Notre existence est marquée de certains jalons qu'il nous faut toucher -bon gré mal gré. En un mot, il est des heures fatales que rien -n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où il ne nous est pas permis -de choisir notre chemin. - -J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de coeur -presque solennel. Ce fut là précisément que mon émotion naquit, ou -tout au moins, ce fut là que j'en eus pour la première fois -conscience. J'allai m'asseoir à l'orchestre, où il y avait beaucoup -plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Laïs était dans -toutes les bouches; c'était un grand succès, comme les théâtres les -plus excentriques peuvent en conquérir, par hasard, à de longs -intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom -d'Annette Laïs venait à moi d'instinct et partout répété. - -Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein de ce nom et qu'il -faisait vibrer tout mon être. - -La vue même du lieu où j'étais me fournit un choc inattendu. En me -retournant, j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie et -j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait -terrassé. J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais plus. - -Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette question. C'était l'endroit -le moins propre à cacher la petite fourberie dont je m'étais rendu -coupable vis-à-vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche, -le président, et peut-être aussi le docteur Josaphat, allaient être à -leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment où je me -devinais moi-même. Cela me fit peur, mais je restai. - -J'avais très grande honte de mon émotion. Il me semblait que tout le -monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au -président à l'affût dans sa loge et à Josaphat qui devait s'afficher -follement quelque part. J'étais là, moi aussi, pour Annette Laïs. - -Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir. -Il faisait une chaleur intolérable. La salle était comble et ne -ressemblait pas du tout à cette autre chambrée dont j'avais gardé un -souvenir bien plus précis que je ne le croyais. La jeunesse dorée du -quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait même plus les -grotesques qui étaient naguère sur le premier plan. Il y avait de -vrais _beaux_, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je -suis sûr que les dames des avant-scènes venaient pour le moins du -faubourg Poissonnière. - -C'était un succès, un fort succès, auquel les affiches du président et -les courses du docteur n'étaient peut-être pas étrangères. Le théâtre -fêtait ce succès. Il y avait quatre violons de plus à l'orchestre et -un supplément de gaz. - -La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pièce, le -Rhin, les brigands, etc. Au moment où la pluie de feuilles de roses et -les applaudissements annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai les -yeux et ma tête tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe. - - - - -XIII. - -SORTIE DU THEATRE. - - -Le tonnerre des bravos m'éveilla. La toile était baissée. L'instant -d'après, Annette rappelée avec fureur, vint saluer l'enthousiasme du -public. Je la vis, cette fois, je la vis enfin: une chère enfant au -visage modeste et souriant.... Mais je vous la montrerai. - -Je me levai, je quittai ma place tout chancelant; j'allais à elle sans -le savoir. - -Je sortis du théâtre; l'air du dehors me saisit. J'essayai de -m'interroger. Je ne trouvai en moi qu'une pensée: me mettre à ses -genoux pour lui dire que je l'aimais. Je me révoltai contre cela, -parce que rien ne m'y avait préparé. Cet amour était en moi comme un -étranger. Il m'opprimait. Je ne le connaissais pas. - -Mais il se fit connaître. A ma première révolte, il m'étreignit le -coeur comme s'il avait eu déjà toute la force qui est dans la main de -Dieu. - -Je pris ma course follement le long du boulevard. J'avais conscience -de fuir en vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-même, et il n'y -avait déjà plus rien en moi que mon amour. Je traversai à mon insu la -place de la Bastille, et je tombai faible sur le premier banc du -boulevard Bourbon. Là, personne ne passait; j'étais seul, je me mis à -parler haut et à pleurer. - -C'était à elle que je parlais, et peut-être à Dieu. J'ai ouï bien des -gens qui raillaient ces délires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur de -railler quoi que ce soit, quand je songe à la première heure de ma -solitude. Je sais bien que je me couchai sur le banc et que je le -saisis dans mes bras, qui frémissaient comme la chair d'un homme qu'on -vient de poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait en poussant -des râles insensés. Je n'ai jamais aimé qu'elle; en dehors d'elle, ma -vie a été celle d'un cénobite; j'ai le droit d'affirmer que j'étais, -au point de vue de la décence, qui est la forme, et de la pudeur, qui -est le fond, beaucoup au-dessus du niveau des jeunes gens de mon âge. -Aucune lecture malsaine n'avait gâté mon imagination; j'avais peu -d'imagination; l'élément poésie me manquait; aucun rêve précoce ne -troublait ma cervelle. - -Mais j'étais neuf et j'étais lion; mon premier soupir d'amour fut un -rugissement. - -Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie, et j'applique ce mot à -mon amour seulement, car toute ma sève était là. Sans elle, qui a été -ma vaillance et ma Providence, je serais tombé au premier choc du -malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement, un stimulant, une -révélation; j'en sais à qui l'amour donna du génie; moi, l'amour ne -m'a mené qu'à aimer. - -J'ai aimé et j'aime, c'est mon passé, c'est mon présent. Les jours -passeront, j'aimerai: c'est mon avenir. J'aimerai toujours la même -femme, parce qu'il n'y a pour moi qu'une femme. Je n'ai point de -mérite à cela; c'est ma vocation et ma passion: si le bien était de -changer, si le mal était la constance, pour être constant je -deviendrais criminel. - -Comme je la voyais ici bien mieux qu'au théâtre! comme sa beauté -m'apparaissait mille fois plus distincte qu'à la lumière de la rampe! -Là-bas, l'éblouissement avait gêné mon regard; mais ici ma paupière -fermée abritait à la fois mon oeil et son image; je l'avais devant -moi, toute pour moi, et la naïve douceur de son sourire me parlait. - -Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'était une enfant, non par la -taille et la frêle indigence des formes, mais par l'indicible candeur -du regard, par la limpidité profonde de la prunelle, par la pureté du -trait, par le velouté de la carnation, par ce signe mystérieux enfin -qui ne se décrit pas, mais qui se sent sous le pinceau ou sous la -plume, et qui est le nimbe virginal. - -Des bandeaux noirs, un peu ondés et teintés de reflets fauves, -prenaient comme un diadème la courbe lumineuse de son front. Cela me -rappelait vaguement et chèrement le pieux éclat du choeur où se chante -la prière du soir, quand on aperçoit de loin la lumière répandue par -les cierges derrière l'arc brisé de la fenêtre gothique. Ils tombaient -en ogives, ses bandeaux que ma folie effleurait de tant de baisers, et -s'épanouissaient vers la pointe des sourcils en deux gerbes de boucles -légères qui appelaient le vent joueur et riaient avec lui, secouant -et mêlant leurs anneaux doucement balancés. L'arc des sourcils était -long et faisait ombre à de longs yeux dont le regard humide -m'enveloppait le coeur: c'était je ne sais quelle languissante caresse -qui couvait sous cette ligne hardiment cambrée et frangée de jais. La -prunelle énorme avait des lueurs rares, mais diamantées, derrière les -cils, recourbés comme de petits glaives. - -Elle était Grecque, mais jamais fille de la Géorgie n'eut plus d'ombre -et plus d'éclat sous ses paupières. Je songeais malgré moi au fol -enthousiasme du docteur qui avait parlé de ses sourcils et des ailes -de son nez. Je voudrais faire mieux et donner des coups de pinceau -plus précis; je ne puis; la plume est plus habile sans doute que les -muets instruments du peintre ou du sculpteur à dire les mobiles -splendeurs de la nature vivante, mais que de nuances lui échappent -encore! Le docteur ne se trompait pas: l'esprit, la délicatesse, la -puissance aussi de cette adorable physionomie étaient cachés quelque -part, autour de ces narines roses dont Dieu avait pétri les vives -arrêtes dans la substance qui est le sourire des anges, mais c'était -sa bouche qui riait et qui pensait, fine, gracieuse, espiègle et si -tendre! - -Sans doute, ils voyaient cela comme moi, tous ceux qui l'admiraient; -je m'épouvantais à compter mes rivaux; je m'indignais de ce fait que -cent regards avides pussent profaner chaque soir la blancheur flexible -de son cou. - -Eussé-je mieux aimé, pourtant, la perle au fond de la mer, dans la -nuit de sa prison nacrée? - -«Elle sera pour toi seul!» me criait mon amour. L'amour n'est jamais -sans orgueil; l'orgueil de mon amour ajoutait: - -«L'univers entier t'enviera ton trésor!» - -Pauvre être que j'étais, vautré sur un banc de bois, le cerveau pris, -la tête perdue, j'avais ces rêves! J'aurais fait pitié au mendiant -attardé qui m'eût pris pour un épileptique. Je voulais qu'on me -jalousât. - -Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était grande, sa taille avait -autant de richesse que de souplesse, mais elle possédait en même -temps une harmonie de formes si juvénile, si près d'être divine, que -ses ailes de papillon lui allaient comme les ailes d'un ange. - -Je restai là. Quand mon transport se calma pour faire place à une -extase plus profonde, je m'agenouillai près du banc, comme pour prier, -et je mis mon front dans mes mains. Je n'avais point le désir de -retourner au théâtre pour la voir encore. Elle était avec moi, je -l'avais bien mieux ici qu'au théâtre. - -De temps en temps quelqu'un passait, me regardant et se demandant, -selon la formule parisienne, comment on peut _se mettre dans des états -pareils_. Paris est une ville si bien habituée à la tempérance, qu'on -y dit cela même des cadavres, avant d'avoir constaté la mort. Tout ce -qui chancelle est ivre, et, en tombant, le malheureux que l'apoplexie -foudroie peut s'entendre insulter par ce peuple sobre qui était -dimanche à la Courtille. - -Et c'était bien vrai, pourtant, l'ivresse me tenait, l'ivresse qu'une -nuit de lourd sommeil ne sait point guérir. Je n'étais plus que rêves, -moi, l'esprit prosaïque, moi, l'imagination aux ailes coupées. Mon -corps était là, près de ce banc, mon âme allait planant dans les -espaces célestes. - -Ce n'est pas la mémoire qui me manque; c'est la possibilité de donner -une forme acceptable à l'extravagance de mes songes. Je vois encore -tout ce que je vis, comme si des années ne me séparaient pas -maintenant de ces heures délicieuses et accablantes. Je ne renie rien. -Ce n'est pas moi qui jette le voile sur ces pauvres chers -dévergondages du coeur; le voile y est, et je ne peux pas le soulever. - -Je n'ai pas oublié, parce que je suis resté le même, parce que le -simple contact de sa main effleurant la mienne fait revivre en moi de -pareils frémissements, parce qu'il n'est pas de deuil si noir que ne -puisse éclairer pour moi de son sourire, parce que je l'aime -éperdument, follement, dans notre bonheur comme au temps de nos -épreuves; parce que, enfin, je vis en elle, si bien en elle et si -exclusivement que mon dernier soupir, marié avec le sien, rendra deux -âmes à Dieu en une seule et même agonie. - -Je l'aimerai au delà de la mort, je le sais, j'en suis sûr. - -Le vent m'apporta le son d'une horloge; je comptai onze coups; il y -avait trois heures que j'étais là. Je ne songeai point à regagner -l'hôtel, mais je me levai brusquement: une idée venait de me traverser -l'esprit. Je m'étais dit: - -«Elle va sortir du théâtre!» - -Espérais-je lui parler? Je ne crois pas. Lors de ma récente entrée -dans le monde du faubourg Saint-Germain, je ne m'étais pas montré fort -entreprenant, mais je n'avais éprouvé aucune de ces timidités -maladives qui, pour certains débutants, font du premier pas une -véritable torture. Ce qui engendre ces excessives timidités, c'est -l'excès même de l'amour-propre ou bien l'écrasante conscience d'une -infirmité ridicule: j'étais bien planté de corps et d'esprit, et les -paresses de mon imagination me gardaient contre les puériles misères -de la vanité. Je n'avais point cette terrible conviction, commune à -presque tous les enfants, et qui fait leur gaucherie, que leur -apparition dans un salon fixe sur eux tous les regards. Le parquet où -l'on danse ne tremblait point sous mes pas; je n'avais jamais vu -cabrioler les lustres, et l'aspect de la maîtresse de maison, -subissant les saluts, ne m'avait causé qu'une émotion médiocre. Mais -lui parler, à elle! Quel prétexte pour colorer tant d'audace! Tout -était contre moi: la nuit et la rue. Ce n'était qu'une comédienne, il -est vrai, mais je la voyais seule et pressant le pas vers son humble -demeure; cette solitude était pour moi plus imposante que le cortége -d'une reine. - -Parler, c'est insulter, précisément dans ce cas. Je pouvais ignorer -bien des choses, mais je ne crois pas que l'idée de l'aborder me fût -jamais venue. - -Je l'avais vue au théâtre, entourée d'un rayonnement qui m'avait -ébloui, mais qui me gênait; je voulais glisser un regard sous son -voile et la voir elle-même, la voir jeune fille. Ainsi, je la devinais -plus belle. - -Comme je quittais la place de la Bastille pour reprendre le boulevard, -je rencontrai les premiers groupes de la jeunesse dorée qui sortait du -théâtre. C'est le quartier qui s'en va de ce côté; Paris prend vers le -nord-ouest, afin de regagner les latitudes fashionables. Mes beaux -n'étaient pas contents; ils se plaignaient à haute voix de n'être plus -les maîtres chez eux. S'ils avaient pu faire une révolution pour -renvoyer la Chaussée-d'Antin, il y aurait eu des barricades. Là-bas, -dans cette province qui, à de certains égards, est plus éloignée du -centre que Quimper-Corentin ou Bourg en Bresse, ils veulent leurs -théâtres pour eux, leur Paris à eux. Le poète a dit: Ceci tuera cela; -il se peut. Ces lions de la place Baudoyer sont de terribles bêtes. -L'ouvrier du faubourg est un chevalier en blouse qui a la bonté de la -force; mais le lion, songez-y, n'est pas fort. Son nom n'est qu'une -catachrèse empruntée aux fables de la Fontaine et fait allusion à -l'âne, cousu dans une peau qui ne lui appartenait point. Méfiez-vous -des lions. - -A l'exemple du comte Rostopchin, qui incendia Moscou plutôt que de le -livrer aux Français, la jeunesse dorée voulait déjà faire sauter son -idole, afin de la soustraire au culte des profanes. Il y avait -conspiration; on parlait de cabale. Il était opportun de battre les -gens qui portaient des habits bien faits et des gants frais sur le dos -de cette pauvre fille. - -Je ne savais pas ce que c'était qu'une cabale; leurs voix passaient -autour de mes oreilles comme un bourdonnement. - -En arrivant aux abords du théâtre, je trouvai le tumulte des -équipages. Il y avait beaucoup de voitures et plus de toilettes sans -doute que l'humble monument n'en avait jamais contemplé. C'était ici -une autre histoire: au lieu de la sottise épaisse, la sotte -impertinence. On riait à gorge déployée, on se moquait à grand bruit, -on se vengeait à coeur joie d'avoir applaudi. La fantaisie satisfaite -s'excusait vis-à-vis d'elle-même, et tout en déclarant que la huitième -merveille du monde, éclose à la foire, n'était pas mal, pas mal du -tout, on s'étonnait d'avoir tant voyagé pour la voir. - -J'entendis des choses dans ce genre-ci: - -«Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin des plantes!» - -Je crois que beaucoup de jeunes gens, à ma place, auraient été -blessés. Ma nature paisible avait parfois d'étranges et soudaines -violences. Ici, je n'éprouvai ni impatience ni colère. Je passai, -rêvant d'elle, pourtant, et la voyant au travers de ces murailles, -maintenant si sombres. L'explication vient après coup, et je la donne -pour ce qu'elle vaut. Je suppose que la notion de mépris ne pouvait -s'allier en moi à la pensée d'Annette Laïs. On ne s'irrite pas contre -l'averse impuissante qui ruisselle sur le sein de marbre des statues. -C'est un soin d'enfant que de chasser les mouches bourdonnant autour -de l'idole. - -J'avais le chapeau sur les yeux, car je redoutais vaguement trois -rencontres: Laroche, Josaphat et le président; mais je n'aperçus -aucune figure connue dans la foule qui encombra un instant le -boulevard. Trois minutes après, il n'y avait plus personne. Je -repassai devant le théâtre, dont les portes principales étaient -fermées. C'était une solitude triste. Toutes ces pauvres industries -qui vivent autour des petits théâtres avaient plié bagage. Un -chiffonnier glissait dans l'ombre à l'endroit où piaffaient naguère -les chevaux. J'étais adossé contre un arbre. Il vint ramasser un bout -de cigare à mes pieds, et, croyant qu'il me devait cette aubaine, il -releva son regard sur moi. - -Rassurez-vous: ce n'était pas le chiffonnier du roman et du -drame,--cette grande figure! Je n'ai point su s'il avait commis -quelque hardi forfait. Il se portait bien, avait les yeux ronds, le -nez en l'air et la bouche riante, malgré sa barbe sale. Il me dit en -touchant sa casquette et d'un ton d'affable courtoisie: - -«De mon temps, elles sortaient par la rue des Tournelles. Ah! les -biches!» - -Et il piqua un _Courrier des Théâtres_ qui dormait dans le ruisseau. - -C'était un oncle de notre jeunesse dorée. - -Trois éclats de rire, aigus comme des trilles de fifre, sortirent d'un -petit couloir, ouvert à gauche du contrôle. Mon chiffonnier poussa un -soupir et s'éloigna. - -«Henri, tu m'agaces!» - -Un couple jaillit du couloir. - -«Tu m'agaces, Ferdinand!» - -Autre couple. - -«Vous m'agacez tous deux!» - -Le troisième groupe était une trilogie. - -Henri, Ferdinand et les deux autres paraissaient enchantés. Le fait -est qu'elles ont de l'esprit comme des petits démons. - -«Où soupons-nous? demanda-t-on en choeur. - ---Où soupons-nous?» répéta derrière moi un sombre jeune homme, biche -mâle, qu'une vieille dame mystérieuse venait d'accoster et qu'elle -emporta. - -Le boulevard s'anima de nouveau. Des messieurs mûrs qui semblaient -déguisés, quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent de terre; -je vis des fantômes de fiacres de l'autre côté de la chaussée. Quand -un comédien sortait du couloir, une dame voilée surgissait à ses -côtés. Où soupons-nous? - -«Où soupons-nous? cria un coquin de bossu qui s'affichait au bras -d'une figurante, haute comme une échelle. - ---Soupons-nous? se demandèrent tristement deux pauvres laides. - ---Maison d'Or, commanda un premier sujet, en drapant d'un geste royal -son vieux burnous. Soupons! - ---Ma fille ne soupe pas!» mentit une mère à la face du ciel. - -Ah! les biches! Rires de scie! parfums passés! éclat fané! gaieté -frelatée! Cela me faisait froid. Mon chiffonnier, cependant, les -regrettait. Henri et Ferdinand triomphaient. Quels lutins! Elles -dansaient au lieu de marcher; la vraie danse des salons! Toujours en -train! du vif argent! Tu m'agaces! Où soupons-nous! Pendez-vous, -étrangers! Londres est lourd, Vienne dort, Berlin bâille, Paris -s'amuse! Où soupons-nous? Tu m'agaces! Elles ont tout l'esprit de -Paris, qui a tout l'esprit de l'univers. Je les crois plus fortes que -mon oncle Bélébon! - -Je n'eus pas peur non, pas un seul instant, de voir Annette Laïs dans -cette cohue; je n'eus pas peur d'entendre sa voix mêlée aux notes -fausses de cet atroce concert. Je laissais passer cela comme un mal -importun qui ne peut pas durer et j'attendais. - -Au moment où le dernier rire grinçait au lointain, je la vis ou plutôt -je la sentis dans le couloir. Je me cachai derrière mon arbre; je -tremblais. - -Ils sortirent trois ensemble: un vieillard de grande taille, d'abord, -puis Annette, vêtue d'une petite robe d'été, très simple, avec un -mantelet de soie, puis un jeune homme qui lui offrit le bras, dès que -l'espace le permit. Annette riait en mettant le pied sur le boulevard: -il semblait que ce fût tout exprès pour me montrer quelle différence -il peut y avoir entre les gaietés humaines. - -Je ne sais pas pourquoi elle riait. Le vieillard passa tout près de -moi et je me pris à le respecter comme un père. Le jeune homme était -beau; il ressemblait trait pour trait à sa soeur, dont la vue mit des -gouttes de sueur à mon front. C'est ici une des plus grandes émotions -de ma vie. Je n'ai à dire que cela. L'amour me pénétrait comme une -moiteur. Il y avait en moi un débordement de fierté. Je triomphais -parce qu'elle était simple, noble, belle, douce comme je la voulais. - -Je n'ai à dire que cela, et pourtant mon coeur et ma tête sont pleins. -Il ne se passe rien en dehors de ce qui se passait dans mon âme. Ils -traversèrent le boulevard en face du théâtre. Je les suivis de très -loin; ils ne savaient même pas que je les suivais. Je les aimais tous -les trois déjà et je faisais d'eux ma famille. - -Il est un charme exquis dont parfois manquent les plus belles. J'ai -fait ce livre pour dire Annette tout entière, telle que la voyait mon -coeur, et dès les premières pages, la parole fait défaut à ma pensée. -Vous l'avez eu, ce rêve de la bien-aimée, qui glisse dans de -mystérieux sentiers; elle s'appuie à votre propre bras, et pourtant -vous la voyez par derrière, inclinée doucement et nouant à vous ses -deux mains que croise la caresse. Exprimeriez-vous les ondulations de -ce pas qui ne touche plus la terre? - -Fermez les yeux; regardez en vous-même, au coin où sont les trésors -des jeunes souvenirs. La distinguez-vous, là-bas, dans le vague des -premières extases, penchée sur votre nom, que partout écrit son -regard? La suivez-vous, gracieuse et pensive, s'épandant elle-même en -délicieux mouvements, comme une fleur s'effeuille? La voyez-vous, -trahissant à chaque pas Vénus, selon le mot du poète, Vénus pudique, -Vénus enfant, la vierge éclose, la première souffrance des sens, -exhalée, mélange divin, avec les prémices du coeur? - -C'est elle. C'est une page du livre d'amour que sa démarche me fit -lire, en cette nuit, vide d'événements, qui est une fête solennelle -dans ma mémoire. - -Si l'homme qui servait d'appui aux délices de sa démarche n'eût pas -été son frère, je serais mort de chagrin cette nuit. - -Ils tournèrent tous les trois l'angle du canal, sur la place de la -Bastille, et je les perdis un instant de vue. Je me mis à courir. Je -voulais savoir où elle dormait. C'était un désir puissant, mais -confus; je faisais ainsi, sans le savoir, provision de rêves. Je les -vis prendre la rue de la Roquette, pauvre rue, puis la rue -Saint-Sabin, plus pauvre encore et dont les dix-neuf vingtièmes de -Paris ignorent l'existence. Ils s'arrêtèrent au bout d'une centaine de -pas devant une maison de modeste apparence et y rentrèrent, sans avoir -même jeté un regard derrière eux. - -J'arrivai comme la porte se refermait. Je regardai bien vite aux -fenêtres pour voir celles qui allaient s'éclairer. Aucune ne -s'éclaira. Leur logis n'était pas sur le devant. Ce fut une grande -déception pour moi; je ne songeais pas plus à rentrer que si mon -habitude eût été de passer la nuit dans la rue. J'étais dans -l'impossibilité de réfléchir à quoi que ce soit. Toute réflexion -suppose une recherche, un doute, je n'avais rien à chercher; j'étais -en pleine certitude. J'aimais passionnément Annette Laïs, je voulais -l'épouser: c'était clair, c'était simple. Quand le point de départ est -ainsi l'évidence même, à quoi bon se creuser la tête? - - - - -XIV. - -COURS DE CONVERSATION. - - -Aussi j'allai m'accouder tranquillement au parapet du canal, sur la -place, et je passai la une heure de complète quiétude. J'ai dit que je -n'étais pas un poète, mais l'amour jeune et profond dégage toujours -une très grande quantité de poésie. Ce serait une vanterie puérile de -prétendre que je n'ai jamais cédé aux avances de la folle du logis. -J'entends toujours par ces mots n'être pas poète, la disposition -habituelle où je suis à voir les choses de sang-froid, sans les -embellir ni les grossir; j'entends aussi par là le peu d'influence -qu'exerce sur ma pensée l'aspect d'une nature dite poétique. - -Ce sont les intolérables refrains de certains poètes en l'honneur du -printemps, du feuillage, du moulin, des bluets et autres jolies choses -qui m'ont fait penser de très bonne foi que le sens poétique est -oblitéré en moi. Je vois tout cela autrement qu'eux, à ce point que -cela me repose tandis que leur chanson me fatigue. Aussitôt que -j'entends leur voix quelque part dans le paysage, je ne veux plus du -paysage: leur petite métaphore me gâte l'immensité du désert, et il -m'a semblé ouïr parfois le prétentieux gloussement de leur phrase -jusque dans les vastes rumeurs qui vont se propageant, la nuit, sur -nos grèves. - -Je ne suis pas poète, puisqu'ils sont poètes. - -Tout ce que je sens est en moi; j'ai dans mon amour tous les sourires -du printemps et tous les rayons du soleil. J'aime à ce point que, pour -moi, le bonheur est en elle, indépendamment du reste de l'univers. Mes -meilleures joies, mes heures les plus radieuses, je les ai eues entre -les quatre murs d'une mansarde, d'où l'on voyait six mètres de toiture -et un tuyau de poêle. Je veux bien un palais pour elle; pour elle, je -veux bien les enchantements de la mer ou le cordial parfum de la -nature alpestre; pour moi, je ne veux qu'elle. - -J'ai ma jeunesse et j'ai mon admirable passion. Qu'ai-je à faire -d'être poète? - -Faut-il de la musique aux repas vaillants de nos paysans? J'ai soupçon -que la poésie comme l'entendent ceux dont je parle, n'est que le -stimulant nécessaire à l'appétit lassé. Qu'ils se versent l'absinthe -ou qu'ils pulvérisent la cantaride, j'ai ma jeunesse. Je serai poète -plus tard. - -J'ai ma passion qui ne rêve rien, en face de la réalité plus splendide -que le rêve, et qui, loin de l'objet aimé, ne rêve que la réalité -même. - -Je les ai vus, vieillards de vingt ans, finir leur chanson sous la -table. Je ne suis pas poète. Je les ai vus flétrir eux-mêmes -l'adorable fleur de leur génie et broyer, ivres qu'ils étaient, le -bouquet de leurs pensées. Ils faisaient cela en beaux vers. La barbe -leur venait; ils parlaient d'illusions perdues. Ils étaient comme ces -enfants prodigues à qui l'heure de la majorité n'apporte que des -dettes. Ils chantaient pourtant le soleil, les roses; ils chantaient -Dieu même parfois, quand ils ne l'insultaient pas. Peut-on faire pis? -Oui. Ils chantaient l'amour! Je ne suis pas poète: je n'ai reconnu -chez eux ni mon amour, ni mon soleil, ni mon Dieu. J'aime Dieu qui me -l'a donnée, le soleil qui joue sur son front, les fleurs qui la font -sourire. - - -Mais, excepté Dieu qui tient sa vie, il ne me faut rien de tout cela -pour l'aimer. - -Ce n'est pas un paysage inspirateur que celui du canal Saint-Martin. -Il faisait une nuit sombre et chaude. Par intervalles, les larges -gouttes d'une pluie orageuse tombaient sur mon front nu. Je regardais -la longue ligne des réverbères et je me laissais aller à je ne sais -quel engourdissement qui me charmait. Je ne voulais pas penser, -j'étais trop heureux. Je ne voulais pas me demander ce que j'avais -conquis, en définitive; je savais peut-être que le calcul m'eût -répondu: néant. Les mathématiques mentent toujours; il n'y a de -vraiment vrai que la passion dont le bilan ne se dresse pas avec des -chiffres. - - -Ainsi ment tout ce qui est science exacte, tout ce qui a la prétention -de raisonner ou de calculer, en partant d'une base inflexible. -L'exactitude vous commandera impérieusement de croire qu'on est mieux -accoudé sur le velours d'un balcon que sur le pauvre parapet du canal -Saint-Martin. Qu'en sait-elle? De quoi se mêle-t-elle? La poésie -divague au moins et s'en vante. Si un baron des Adrets m'acculait à la -nécessité barbare de choisir entre cette belle éreintée que les uns -appellent la Poésie et cette vieille folle que d'autres nomment la -Raison, j'aimerais mieux livrer ma tête. J'avais tout conquis; j'étais -au pinacle, il ne me manquait rien, et aucun bras de fauteuil ne -valait la pierre poudreuse de mon parapet. Voilà le vrai. - -Comme je l'avais vue belle! Quel étrange contraste entre elle et ces -hannetons femelles qu'on _agaçait_ et qui _soupaient_! Elle avait un -cadre: bienfait suprême pour tout tableau. Ce beau vieillard, ce noble -et doux jeune homme! j'avais tout conquis, puisque j'admirais tout. - -Dans le jour, la place où nous sommes est une des plus vivantes de -Paris et sert perpétuellement de champ de foire. Maintenant surtout -que le canal a disparu sous le boulevard, c'est le théâtre en plein -vent où vient se délasser le pauvre, dont le meilleur ami est toujours -un charlatan. On y voit l'artiste intrépide qui arrache les dents avec -une catapulte et le fameux médecin qui a su ployer la clarinette, la -grosse caisse et le trombone à l'enseignement public de l'anatomie; on -y vend des couteaux sans manche et des saladiers sans fond, l'eau de -jouvence, le saucisson lyonnais, édité rue Mouffetard, les anglaises -blettes à un sou le tas et l'art d'être heureux en ménage. Le génie -d'or de la colonne de Juillet semble présider à ces joies plus naïves -que celles du village et calculer, lui aussi, au milieu de ces -effrontées déceptions, les conquêtes de la science populaire. - -Mais la nuit, c'est un lieu désert entre tous; Paris qui veille est -bien loin; on ne l'entend même pas. Le jour travaille ici et la nuit -dort. - -Il est certain que je serais resté là jusqu'au jour sans un sergent de -ville, qui vint à moi d'un pas indolent et grave. Il m'indiqua mon -chemin et me fit songer enfin à regagner l'hôtel de Kervigné. - -Trois heures sonnaient aux vingt horloges des couvents du quartier -quand je soulevai le marteau de la porte cochère. Chez ma cousine, ce -n'était point du tout heure indue. Je rentrai dans ma chambre, je me -mis au lit, comptant sincèrement sur une nuit d'insomnie, et je dormis -le sommeil du juste pour ne m'éveiller qu'au grand jour. - -Mon réveil fut une béatitude. La pensée d'Annette ne me vint point: -elle était en moi et ne pouvait plus me quitter. Il m'arrivait -rarement de chanter; j'eus besoin de chanter. J'aurais voulu parler à -quelqu'un de mon bonheur, et pourtant je tenais à mon secret comme à -un cher trésor. Il y avait autour de moi je ne sais quelle lueur qui -était faite de sourires. - -«Madame demande monsieur,» dit Laroche, à ma porte entrebâillée. - -Je fis à Laroche un petit signe de tête amical, et je m'habillai -paisiblement, sans même songer au biais à prendre pour raconter ma -soirée de la veille. Je trouvai petite maman à son café au lait. Elle -avait le plus vaporeux de tous ses peignoirs et du blanc sur les joues -au lieu de rouge, parce qu'elle était un peu indisposée. Elle me jeta -un regard languissant et me tendit sa main, que je baisai. - -«Voyons, René, me dit-elle aussitôt que je fus assis, tu as quelque -chose. Es-tu amoureux? - ---Moi!» m'écriai-je. - -Je pense que je pâlis, car elle me regarda curieusement. Mais une -femme dans la position de ma cousine n'est jamais bon juge. Son parti -est pris à son insu, et sa fantaisie met un véritable bandeau sur ses -yeux. Quand elle parle, le mot amour et ses dérivés forment, malgré -elle, le fond de la langue; mais tout cela, dans sa pensée, ne peut se -rapporter qu'à elle-même. Elle est seule en cause; en dépit de son -expérience qui est grande, elle doit fatalement se tromper. - -«Es-tu amoureux?» signifie dans sa bouche: - -«Ah çà! chevalier, faudra-t-il vous dicter votre déclaration? Il y a -un terme à tout, et ceci passe les bornes. J'ai jeté le pont, -franchissez-le ou je me fâche!» - -Elle ne saurait voir un amour dont elle ne serait pas elle-même -l'objet. C'est la nature. - -Une femme dans la position de ma cousine est tout bonnement affligée -d'une idée fixe. On ne la taxe point de folie, parce qu'il faudrait -griller trop de fenêtres. Cette maladie, pour être très commune, n'en -est pas moins curieuse. Elle existe chez toutes les femmes qui mettent -plus de deux lustres à passer leur vingt-huitième année. Or c'est -énorme ce que vous en trouveriez dans Paris! L'étude consciencieuse de -ces symptômes produirait le chef-d'oeuvre de la comédie moderne. -Notre sujet est ailleurs. J'écris l'histoire de mon amour. Mme de -Kervigné aura exactement la place qu'elle prit dans ma vie. - -Sa question fut pour moi le supplice de Tantale. Ce qui était en moi -voulait faire explosion, et le nom d'Annette me brûlait la lèvre. Je -le retins cependant, quoique je fusse loin de comprendre tous les -dangers d'une confession. - -«Mon Dieu! reprit la présidente, quand même tu serais amoureux!.... - ---Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez déjà dit que ce n'était pas -un crime. - -Elle fut jeune et jolie pendant le quart d'une minute. Pendant le même -espace de temps, j'eus l'intime conscience de notre situation. - -«Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine en victorieuse qui ne veut -pas pousser trop loin ses avantages, qu'avons-nous fait hier au soir?» - -Je sentis le feu qui me montait au visage. - -Ce que j'avais fait, Dieu du ciel! J'avais passé trois heures sur un -banc et deux heures contre un parapet. Cela peut-il se dire? - -«Rien, répliquai-je, affectant une humilité profonde. - ---Comment, rien! Vous n'avez pas même pensé à moi? - ---Tenez, m'écriai-je, je vous en supplie, petite maman, donnez-moi des -leçons comme à un paysan. Je ne suis pas plus avancé que le premier -jour. Cela me désespère! Quand je vais ouvrir la bouche, j'ai pitié de -ce que je vais dire! - ---Pauvre chéri! Cela ne durera pas. Apprends d'abord à me parler, à -moi.... Ne suis-je pas une femme?» - -Elle s'arrêta. Je restai muet. Peut-être n'étais-je plus beaucoup à -l'entretien déjà. - -«Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle en riant, mais d'un air -modeste, si tu m'aimais, pour me dire: Je vous aime. - ---Ne le savez-vous pas sans que je vous le dise, repartis-je. - ---Très-bien!» s'écria-t-elle en battant les mains. - -Puis, avec impatience: - -«Il y a du Normand chez tous ces petits Bretons!» - -Elle se mit à boire son café au lait à grandes gorgées. Je murmurai -d'un ton plein de soumission: - -«Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon je vous aime! - ---Jamais!» me répondit-elle sèchement. - -Puis elle ajouta comme un docteur en chaire: - -«L'art de la conversation consiste à savoir les dix mille manières de -le dire. - ---Mais si ce n'est pas vrai, pourtant... - ---Est-il vrai, m'interrompit-elle, que tu sois le très humble et le -très obéissant serviteur de tous ceux à qui tu écris des lettres? - ---Je crois comprendre.... - ---Ne te gêne pas: dis ce que tu comprends. - ---C'est une politesse? - ---Précisément. La seule politesse avec les femmes. - ---Et de même qu'on varie les formules au bas des lettres? - ---Il est charmant! Mon élève, je vous donne un bon point; -embrassez-moi.» - -Telle fut l'explication que je fournis au sujet de mon escapade. Ce -jour-là, ma cousine s'empara de moi pour faire des emplettes. Nous -courûmes de magasin en magasin. J'étais page, et ma châtelaine, à ce -qu'il parut, n'éprouvait pas peu de plaisir à montrer le nouvel -officier dont elle avait orné sa maison. - -«Où allons-nous ce soir? me dit-elle au dîner, en me voyant tout de -noir habillé. - ---Mon intention est de faire quelques visites,» répondis-je. - -Elle fronça le sourcil pour tout de bon cette fois. - -«Et moi, je vais rester seule? repartit-elle avec aigreur. Je suis -chargée de vous, René; je ne veux pas que vous fassiez de mauvaises -connaissances.» - -J'essayai de lui prendre la main; elle la retira. Je pris un ton froid -et ferme pour dire. - -«Vous m'avez donné à entendre, et ma mère m'a positivement enseigné -que, pour parvenir, le chemin le plus court était le monde. - ---Parvenir, répéta-t-elle d'un air étonné. Vous ne m'avez jamais parlé -de cela, chevalier! - ---Si je suis venu à Paris.... commençai-je. - ---Bien! bien! Je sais qu'on _fourre_ beaucoup à la marquise et à ce -Grand diable de Gérard. Vous êtes comme un cadet de l'ancien -régime.... Ah! vous êtes ambitieux, René! - ---Jusqu'au bout des ongles, madame. - ---Peste! quelle chaleur! Et ne craignez-vous pas de mécontenter du -premier coup celle qui peut et qui veut le plus pour vous? - -Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnât sa main. Je la saisis -d'autorité. - -«Je juge votre coeur d'après le mien!» murmurai-je. - -Elle serra ma main comme malgré elle, et dit tout bas: - -«Je n'ai pas grande confiance en votre coeur. - ---S'il me fallait tout quitter pour vous!» m'écriai-je. - -Je jouais mon rôle à pied levé, parce que la pièce devait être -commencée au théâtre Beaumarchais. Ses yeux brillèrent et j'eus honte. - -«C'est la dernière fois que j'aimerai! murmura-t-elle d'un accent qui -me rendit triste. Je me prépare peut-être bien des chagrins. Allez où -il vous plaira d'aller, René. Vous êtes un gentilhomme, et vous ne -voudriez pas tromper une femme!» - -Faites concorder, si vous pouvez, ces solennelles paroles avec la -morale de ma cousine, qui professait la nécessité de parler d'amour à -toutes les femmes. Moi, je ne m'en charge pas. Au premier instant, -cette contradiction ne me frappa point, et j'eus un sincère mouvement -de remords. Ces naïfs scrupules ne sont pas particuliers à l'âge que -j'avais et à ma complète inexpérience. Tout homme est porté à se -reprocher ses prétendues perfidies, et il semblerait qu'il y a un -charme attaché à la pénitence du séducteur. - -J'ai vu en ma vie beaucoup de séduits; je ne me souviens pas d'avoir -jamais rencontré un séducteur. Depuis la Galathée de Virgile, cette -joueuse rustique qui vous lance une pomme et s'échappe vers les saules -en se laissant voir, jusqu'aux petites mamans qui regardent à perte de -vue la fuite de leurs vingt-huit ans, elles ont toutes une manière -d'attirer l'hameçon, et, pour ce merle blanc de Clarisse, Lovelace a -rencontré cent victimes savantes, qui se sont bel et bien moquées de -lui. - -J'étais fort agité quand je montai dans mon fiacre. Je me demandais de -quelles tortures il eût fallu punir un homme assez lâchement barbare -pour tromper Annette Laïs. C'était purement une transition, et -bientôt, je fus tout entier à mes pensées de la veille. Je me fis -conduire cette fois tout d'un temps à la porte du théâtre et j'y -entrai en habitué. Je pris la même stalle qui, désormais, était ma -stalle. Mais je fus obligé, comme la veille, de sortir après le -premier acte. Je me sentais malade et fou. - -J'allai promener ma fièvre de l'autre côté de l'eau, devant le Jardin -des plantes. Il m'est fort difficile de rendre ce que j'éprouvai ce -soir-là et les soirs qui suivirent. Il y avait en moi une sourde -angoisse, et je pense que je ressentais déjà le chagrin jaloux de tout -coeur honnête qui a le malheur d'aimer une femme de théâtre. - -Assurément, je ne définissais pas cette souffrance, mais elle -existait, puisque je n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure -entre Annette et le public. - -Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment. S'il est au monde une -extrémité blessante, c'est celle-là. Le regard ne souille pas, mais -c'est à la condition de n'avoir point payé le droit de voir. Au -théâtre, quelque chose se vend, il n'y a pas à dire non. Personne -n'entrerait si le droit seul de siffler s'achetait à la porte. La rose -demande ici un salaire à quiconque respirera son parfum. Je cherche à -exprimer galamment une pensée qui me navre, mais l'idée de banalité -naît, quoi qu'on en fasse. Je ne suis pas poète: je n'aime pas les -roses qui gagnent leur vie à se faire respirer. - -Et toute mon âme appartenait à une femme de théâtre! Je devais -souffrir. Si, dès le début, j'avais éclairé ma pensée, peut-être -aurais-je fait un effort contre moi-même et contre ma passion -naissante. - -J'étais jeune. La plupart des idées qui courent les rues m'arrivaient -comme des découvertes et des nouveautés. J'inventais une à une les -choses que tout le monde sait par coeur. Je souffris longtemps avant -de savoir. - -Mais il y avait pour moi un baume exquis dans ce tableau que je voyais -tous les soirs aussi: à la sortie du théâtre, Annette Laïs plus belle -sous son humble costume d'honnête fille, le cher trésor d'honneur et -de modestie, gardé par le père et par le frère. - -Je vins pendant huit jours, et chaque fois je les suivis tous les -trois du boulevard à la petite maison de la rue Saint-Sabin. Je -devenais familier avec eux sans leur avoir jamais adressé la parole. -Je croyais être dans leur vie, parce qu'ils étaient dans la mienne. -Les choses me semblaient s'arranger; ma passion se calmait en prenant -de la profondeur; je m'habituais à ce genre de bonheur, dont la -description m'eût sans doute égayé, s'il se fût agi d'autrui; j'étais -on ne peut plus sérieux dans l'enfantillage de ma conduite, et -l'avenir ne m'inquiétait point. - -Ce fut le huitième soir, en repassant le canal, que je me demandai, -pour la première fois et par hasard, ce que je voulais. Je m'arrêtai -brusquement, comme si quelqu'un m'eût pris au collet pour me proposer -un problème fantastique. Ce que je voulais! La sueur me vint aux -tempes. La réponse fut soudaine et nette. Une voix répondit en moi -distinctement: «Je veux la posséder ou mourir!» - - - - -XV. - -VOIES ET MOYENS. - - -En disant à ma cousine: «Je suis ambitieux,» je n'avais pas menti tout -à fait. Mon amour avait fait naître en moi la pensée de parvenir; -j'étais ambitieux pour Annette. Dans les huit jours qui venaient de -s'écouler, j'avais bâti une foule de beaux châteaux; je devais me -pousser à la fois par le travail et par le monde. En attendant, je -cultivais le monde à l'orchestre du théâtre Beaumarchais et le long -des grilles du Jardin des plantes, et quant au travail, depuis mon -lever jusqu'au dîner, je servais de Sigisbé à ma cousine. Le -ministère n'avait pas grand besoin de moi: il ne se plaignait point; -l'Ecole de droit ne connaissait pas ma figure. - -Allant toujours de ce train, je devais mettre du temps à faire ma -route. - -Ma cousine ne se doutait pas du tout de mes trahisons. Le docteur ne -mettait plus les pieds au théâtre. Le président et son Laroche avaient -été si rudement évincés qu'ils ne se montraient plus. Depuis que -j'avais _ma stalle_, je n'avais pas signalé à l'horizon une seule -figure suspecte. Je ne voyais aucune raison de penser que la tempête -soudaine pût succéder à ce calme. - -Je n'avais pas même besoin de mentir dans mes entretiens avec la -présidente. Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge sans lui -faire avouer cela, mais il est certain qu'elle n'aimait point à parler -des salons où j'étais reçu sans elle. Ces salons, dont elle se moquait -amèrement, étaient pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil, et, -quoi qu'elle pût dire, elle n'était pas une exilée politique. - -D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de continuer mon éducation. -Elle y mettait tous ses soins, et il ne tint pas à elle que mes -absences de l'Ecole de droit ne me fussent hautement profitables. -Entre elle et moi, les choses marchaient bon pas; elle était -très-franchement de mon parti contre Laroche, qui boudait de puissance -à puissance, appuyé qu'il était sur M. Kervigné. Celui-ci, toujours -grave, poli et froidement bienveillant, n'avait point changé son train -de vie; il ne dînait jamais à la maison. Comme le théâtre Beaumarchais -lui faussait compagnie, il est à croire qu'il faisait valoir ses -actions des Délassements-Comiques. - -En théorie, nous étions fort avancés, ma cousine et moi. Il était -accepté de part et d'autre qu'un jeune homme de mon âge devait avoir -une maîtresse. Paris n'est pas le Morbihan. Ma cousine comprenait -admirablement ces choses-là. Restait le choix à faire. Ma cousine me -donnait de bien bons conseils. Des grisettes, il n'était pas mention; -des lorettes, sauf le respect qu'on se doit entre auteur et lecteurs, -fi donc! Nous ne parlions jamais que du monde. - -«A l'âge du président, me disait Aurélie, on prend où l'on trouve, -mais ce n'est pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez choisir -autour de vous. Et qui vas-tu choisir?» s'interrompait-elle avec son -sourire osanore. - -Moi, je soupirais. Ma journée n'était qu'un temps d'épreuve qui me -servait à gagner les enchantements de ma soirée. - -Un matin, je crois que c'était le dernier jour de ma semaine d'amour, -elle s'y prit de cette façon pour mettre les points sur les _i_. - -«Une jeune personne compromet, une veuve engage, une femme mariée.... -dame! quand on a des principes, tu m'entends bien, c'est d'un grave! A -moins qu'il n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle pas même de -la disproportion des âges. Il faut, à mon sens, que le mari, par sa -conduite, ou plutôt par son inconduite habituelle et notoire, comme M. -de Kervigné, par exemple, je peux malheureusement le citer.... Alors -une pauvre femme qui souffre en silence et noblement.... Encore, je ne -parle pas d'une trop jeune femme, qui est une responsabilité.... et -assujettissante, exigeante, capricieuse, inconsidérée, enfin un -inconvénient! C'est dans tous les vaudevilles. Mais une femme de -vingt-cinq à trente ans, qui a pris son parti, tout à fait -irréprochable, d'ailleurs, jolie fortune, et le mari dans une position -honorable, pas d'enfants, ou bien des enfants assez grands pour ne pas -se jeter dans vos jambes; un polisson à Juilly, une minette au -Sacré-Coeur: cela ne compte pas, puisqu'on ne les voit jamais. De -l'acquit, de l'esprit, de l'élégance, de la beauté. Ah! mon gaillard! -comme cela vous pose un jeune homme, à Paris! Et si quelque chose -transpire jusqu'à Vannes, la mère sourit, le papa se frotte les mains. -A la bonne heure! En cherchant bien, vois-tu, René, tu trouverais cela -pas bien loin de toi. Et ta châtelaine te mettrait dans du coton! et -tu serais un heureux petit coquin de page!» - -En achevant ce discours, Aurélie baissa les yeux. Peut-être même -qu'elle espéra rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le bout de ses -doigts en poussant un soupir de boeuf qu'on égorge. Ce n'était pas de -la comédie. Ce matin, par hasard, le jour était clair comme son -éloquence, et un furtif rayon de soleil ajoutait quinze mortelles -années à ses vingt-huit ans passés. - -Je rétablis ici un détail. Vous me pardonnerez de l'avoir omis: je -n'avais vu ni Marguerite ni Edouard; jamais on ne parlait d'Edouard ni -de Marguerite. Aurélie avait deux enfants: un rhétoricien à Juilly, -une grande demoiselle au Sacré-Coeur, juste le polisson et la minette. - -C'était un bombardement, et petite maman devait croire à ma -capitulation prochaine; mais, grâce à la tranquille insouciance qui me -venait de ma bonne mère, dès que j'avais franchi le seuil de l'hôtel, -je ne pensais absolument plus à cela. J'oubliais ma cousine avec la -même facilité que l'école ou mon bureau du ministère, je sautais en -voiture, je me faisais conduire à _mon_ théâtre, et j'étais heureux. - -Cette première question que je m'adressai à moi-même après huit jours -d'enfantine béatitude, me jeta dans un trouble soudain. Quand il -m'arrive de réfléchir sous le coup d'une impression un peu forte, la -lenteur de mon esprit disparaît. Aussitôt que je me fus enquis en moi -de ce que je voulais, aussitôt que ma conscience eut répondu -loyalement et distinctement, les idées m'assaillirent en foule. Je ne -songeai pas seulement au moyen de réaliser mon désir ardent et -profond, j'eus aussi comme une intuition des difficultés de l'avenir. -Annette était désormais ma femme, voilà le point acquis; j'affirme -qu'il ne me vint même pas à la pensée de la posséder autrement. -Annette étant ma femme, je lui devais un toit, une existence et cette -portion matérielle du bonheur qu'on achète. Où était mon toit? Mes -ressources? où étaient-elles? - -«J'aurai ma dot,» pensai-je. - -Mais cette proposition n'était pas entièrement affirmative. Je sentis -dès l'abord qu'il y avait là des difficultés majeures, et je résolus -d'y revenir en un conseil spécial que je tiendrais avec moi-même. A -vue de pays, le plus sage était toujours de travailler pour me créer -une position indépendante. Cet article préliminaire fut consenti à -l'unanimité. - -Restait la route à suivre pour obtenir la main d'Annette: j'allais -droit au but. J'entrai dans cet ordre d'idées, avec un incomparable -élan. Devant le premier effort de mon intelligence, nul obstacle ne se -présenta. Je vis le chemin ouvert, tout aisé, et le but au bout. Je -tressaillis d'aise, et les rares passants du pont d'Austerlitz où -j'étais, durent s'étonner de voir un jeune monsieur en habit noir et -cravate blanche gesticuler comme un fou sur le trottoir. Je passai le -pont tout joyeux; je me promenai le long du quai; j'étais ivre de joie -au bout d'une demi-heure. - -La seconde demi-heure me calma cependant; mon pas se ralentit à la -troisième. Quand dix heures sonnèrent au clocher de la Salpétrière, -j'étais assis sur une borne, au coin du marché aux vins, et j'avais la -crête basse comme un coq battu. - -Comment faire pour suivre ce chemin tout droit? Marcher. Comment -marcher? Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres yeux voyaient le -but se perdre dans le lointain de la route allongée. Partout des -obstacles désormais! Il fallait aborder le père. Aborde-t-on un père -pour lui dire: «Bonsoir; vous ne me connaissez pas; donnez-moi la main -de votre fille.» - -C'est absurde. Il y a des situations qui sont le fond d'un puits. - -Un puits sans fond, plutôt! Se peut-il qu'on ne puisse aborder le père -d'une actrice du théâtre Beaumarchais? Je me creusais la tête -lamentablement. Je trouvais des choses superbes à lui dire, en -quantité, à condition que j'eusse occasion de l'entretenir. Mais -l'occasion! - -Que diable! je n'étais pas le premier venu, le chevalier René de -Kervigné!.... - -Vous ne sauriez croire comme ce nom me serrait le coeur. M. Laïs -connaissait ce nom. M. Laïs avait chassé de chez lui un homme de ce -nom qui s'était présenté sous le masque de la bienfaisance. - -Oh! ne croyez pas que ce fût ici un obstacle puéril! Au moment même où -je m'étais posé la question brave et nette, l'enfantillage avait -disparu. J'étais en présence d'une muraille qui n'avait point de -porte. - -Ecrire? c'est l'expédient qui se présente. Ecrire quoi? ce que -j'aurais dit. Une lettre vaut encore moins que la parole. - -Ecrire à qui? au père? Sa défiance légitime était éveillée. On va à la -signature. Ce nom! ce misérable nom! Je voyais ma lettre froissée et -déchirée avec mépris. - -Ecrire à Annette? Ecoutez! Je sentais du feu dans mes veines à cette -pensée. Dire ma passion! épancher mon âme! il y a là un attrait -irrésistible. J'y résistai. J'étais prudent à force d'amour. - -Et je revenais au père; je ne voulais que le père. Ah! si Annette -avait eu sa mère! - -Je n'eusse pas osé davantage, mais je me disais: - -«Avec une mère, j'aurais du courage!» - -Un terrible homme que ce père, avec sa belle figure et ses cheveux -blancs! «Qui êtes-vous?» Je l'entendais m'interroger ainsi -distinctement. Je songeai à prendre le nom de ma mère. - -Je songeai à bien d'autres choses. Pendant plus d'une heure, je me -creusai la tête pour lui fournir des preuves de mon honnêteté. Je -remuai des idées qui m'arrachèrent à moi-même un sourire. Je me -surpris discutant avec ma cousine et la forçant de témoigner que je ne -ressemblais pas au président. - -Un peu plus loin, je m'écriais: - -«Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe un nom? Je vivrai près de lui, -je lui montrerai peu à peu le fond de mon coeur. Le moindre prétexte -suffit pour entamer une conversation entre hommes? Si nous étions dans -les bois, je lui demanderais ma route. Il doit avoir une occupation, -je la connaîtrai; des habitudes, je les saurai. J'irai dans son -quartier, dans sa maison, j'y louerai une chambre; je lui rendrai un -service; je le sauverai d'un danger.» - -Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingénieux me fournissait tous -ces expédients. J'aurais dû m'agenouiller devant les fécondités de mon -cerveau, eh bien! non. Je battais à grands coups de poing mon pauvre -front que la sueur mouillait; je m'accablais d'injures. - -Voilà ce que c'est que de n'avoir rien lu! Ce n'est pas en chassant la -bécasse et en pêchant le congre qu'on apprend à se conduire. Si -j'avais eu des romans et des comédies plein la tête, j'aurais traité -mon embarras par dessous ma jambe! - -Mon cousin le président, qui avait certes bien le droit d'être sévère -en fait de morale, tonnait volontiers contre les romans. Il attribuait -à ces scélérats de romans les trois quarts des assassinats commis en -France et la totalité des suicides. Laroche aussi, autre Caton, disait -qu'il fallait pendre tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait bandits -ni fous avant l'invention du roman: l'histoire l'enseigne. Mandrin -lisait des romans; Cartouche en faisait peut-être sous le voile du -pseudonyme. O vertu! quand donc le monde rendra-t-il justice à -Laroche? Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle de fleurs la -route nocturne qui mène de l'hôtel de Kervigné chez le marchand -d'acajou? On parle toujours de saint Vincent de Paul; eh quoi! -meublait-il les jeunes filles? les faisait-il débuter dans les -féeries? Avait-il à ses gages Laroche, cet admirable limier de bonnes -oeuvres? - -Qu'on se rassure! le monde marche, en dépit du roman, cet effronté -bavard, qui divulgue la charité secrète de M. de Kervigné. En somme, -il n'y a plus guère que le roman à parler de Laroche et M. de -Kervigné, attribuant aux dangereuses élucubrations des romanciers la -sauvagerie d'une débutante, étoufferont le roman entre deux matelas. -Ce sera bien fait. - -Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du roman. J'aurais voulu sonder -d'un seul coup d'oeil les profondeurs d'un cabinet de lecture, afin de -choisir entre tous les moyens adroits, imaginés par ces monstres -d'auteurs. Il s'agissait d'aborder un père honnête homme. Devant cette -difficulté, songez-y, le président, le docteur Josaphat et Laroche -lui-même avaient échoué. - -Je fis dessein d'arranger ma vie de façon à lire vingt cinq volumes -par jour, tout en cultivant assidûment mon bureau et l'Ecole de droit, -mais sans négliger ma cousine, ni abandonner surtout les chères joies -de mes soirées. Il fallait une réforme dans mon existence: je la fis -large et nette: vingt-quatre heures de paresse et vingt-quatre heures -de travail tous les jours, tel fut mon programme. Je le recommande à -tous ceux qui ne savent où caser la multiplicité de leurs occupations. - -Je revenais vers le boulevard en songeant ainsi et, malgré le trouble -où j'étais, je m'avouais avec découragement que je n'avais rien -trouvé, absolument rien, hélas! et la crainte venait de ne pas trouver -davantage le lendemain. Mon nom était un insurmontable obstacle. Il -eût mieux valu pour moi être le cousin d'un romancier incendiaire, -dépourvu de tout Laroche et ignorant l'art de moraliser la jeunesse -pauvre par l'apport d'un mobilier! - -A mesure que je me rapprochais du théâtre, la conscience de ma -détresse augmentait en moi; j'avais d'abord souhaité ardemment de -rencontrer M. Laïs par un de ces hasards qui favorisent les amants. -Maintenant, j'appréciais le néant de ce souhait. Si j'avais aperçu de -loin M. Laïs sur ma route, j'aurais fait un détour pour l'éviter. - -J'allais avec lenteur et tête baissée: je ne cherchais plus: je -m'engourdissais dans mon abattement profond. En mettant le pied sur le -boulevard j'eus un choc qui me redressa et un tressaillement soudain. -Le frère d'Annette était assis à la dernière table du café qui fait le -coin, et s'amusait à finir une découpure, en buvant un verre d'eau -glacée. - -Il fumait en même temps une cigarette qu'il déposait fréquemment sur -la table pour donner plus de soin à son oeuvre. - -Je n'avais pas pensé encore au frère d'Annette. Sa vue me fit reculer. -J'eus envie de fuir. - -Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin et dans l'ombre, car, à -l'heure où Annette sortait du théâtre, tout était fermé du côté du -boulevard et dans les rues du quartier de la Roquette. Il avait la -tête nue; la lumière tombait d'aplomb sur son front, où rayonnait une -sérénité d'enfant, mêlée à je ne sais quoi de robuste et de grave. Il -était plus âgé que moi de deux ou trois mois. Sa ressemblance avec sa -soeur était d'autant plus frappante qu'on détaillait mieux les traits -de son visage. - -Je compris que je ne pouvais rester immobile à le regarder, et je -continuai mon chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une idée, du -moins était-elle très vague: je n'aurais pas pu la traduire par des -paroles. Je ne fumais pas et j'allai acheter un cigare, voilà ce qui -témoignerait d'un plan confusément arrêté. - -Ma tête était lourde et chaude; j'avais le coeur serré comme à l'heure -des grandes épreuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare à la table -voisine de mon futur beau-frère, car je le nommais ainsi en moi-même -et je l'aimais comme tel. Je demandai de l'eau glacée sans trop savoir -pourquoi, et j'essayai de calmer la fièvre qui battait mon cerveau. - -Il découpait une Léda. C'était, je dois le dire tout de suite, un -artiste de premier ordre, aux prises avec une impossibilité. Vous avez -tous rencontré de ces hommes, marqués pour la grande lutte et qui sont -attardés, saisis corps à corps par la tentation d'une difficulté à -vaincre ou d'une curiosité à satisfaire. Cette fantaisie se guinde -souvent à la taille d'une vocation et tue l'avenir en son germe. - -L'idée de découper un papier noir ne présentait rien à mon esprit et -ne présentera rien au vôtre. L'art a des moyens tellement supérieurs à -ce naïf procédé qu'un pareil choix dénote un vice de l'intelligence ou -un défaut de rectitude dans le jugement. Il faut bien accepter cela, -mais une lacune ou une défaillance ne sauraient détruire la faculté -artistique, et, tout au fond de sa spécialité puérile, Philippe Laïs -était un grand peintre. - -Dieu sait qu'à cette heure je ne m'occupais point de son talent! Tout -ce qu'il y avait en moi de volonté, d'invention, de réflexion et de -sens, se concentrait en cette pensée; trouver un moyen de dire à mon -voisin: «Bonsoir, monsieur. Comment vous portez-vous?» - -C'était là l'oeuf d'où mon bonheur devait naître. - -Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir. Ses ciseaux allaient et -venaient dans son papier verni, enlevant des copeaux d'une ténuité -merveilleuse. Il chantonnait entre ses dents un air triste et doux -comme les chansons qui s'entendent parfois derrière les pierres-levées -dans les landes interminables du Morbihan. Il ne savait pas qu'il -chantait. - -Après cinq minutes d'un terrible effort, je trouvai ceci: - -«Voilà un bien joli travail!» Mais je ne le lui dis point, parce que -j'eus trop de honte. - -Il déposa son papier noir sur la table de marbre blanc, afin de voir -l'effet. - -Dès que le papier toucha le marbre, le dessin surgit, correct et si -puissant que je ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna. -C'est comme si je voyais encore son grand oeil noir, doux, pensif et -paresseux, tant le souvenir de cet instant est vivant et tout jeune en -moi! Son regard ne fit que glisser sur mon visage inconnu. Il but une -gorgée d'eau et tira un briquet de sa poche pour allumer une nouvelle -cigarette qui prenait forme entre ses longs doigts efféminés. - -Il n'y avait pas encore sur toutes les tables des cafés cette -profusion de moyens pour brûler le tabac. Depuis vingt ans, nous avons -fait bien du chemin sur la route qui conduit hors de France. Les -Allemands et les Américains sont contents de nous. - -J'avais oublié mon cigare, mais d'instinct je m'en souvins à cette -heure, et, du ton d'un homme qui crie victoire, je demandai: - -«Monsieur, seriez-vous assez bon pour me permettre....» - -Il me passa aussitôt son allumette enflammée, sans cesser d'examiner -sa Léda. J'allumai mon cigare; mon espoir s'en allait. Je remerciai -d'un accent plaintif. - -«Comment feriez-vous, me demanda-t-il brusquement, pour enlever le -contour de l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?.... - ---Cela me paraît difficile,» répondis-je. - -Il se tourna, cette fois, tout à fait, rougit légèrement et s'inclina -comme pour m'adresser une excuse. - -C'était une famille de princes. Il y avait dans son attitude et dans -son geste une dignité royale. - -«J'ai parlé comme si j'avais eu l'honneur de vous connaître.... -murmura-t-il avec l'intention manifeste de rompre l'entretien. - ---C'est une bonne fortune pour moi, monsieur, interrompis-je assez -couramment. Cela vous portera peut-être à pardonner mon indiscrétion. -Je suivais votre travail... - ---Une bagatelle, monsieur. - ---Et je mourais d'envie de vous dire que je trouve cette bagatelle -admirable.» - -Il sourit avec toute sa belle et noble franchise. - -«Vous n'êtes pas artiste, n'est-ce pas? prononça-t-il. - -Je trouvai là-dedans une nuance d'amertume. Il avait dû souffrir par -les artistes. - -«Non, répondis-je. - ---Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?» - -Son sourire devenait plus gai. - -«Ma foi, répliquai-je encore, je viens d'un pays où les connaisseurs -sont rares, et les borgnes sont rois au pays des aveugles. - ---D'où venez-vous? - ---De la Bretagne. - ---Ah!» fit-il pour la seconde fois. - -Il mit la main à sa poche et atteignit son portefeuille. - -«Et pourquoi trouvez-vous cela admirable? me demanda-t-il en -feuilletant son carnet. - ---Parce que c'est dessiné de main de maître. - ---Oh! oh! - ---Je n'ai rien vu de pareil, ajoutai-je. Il m'étonne qu'avec des -moyens si bornés.... - ---Les moyens ne sont pas bornés, m'interrompit-il en mettant de côté -son sourire. C'est la gravure comprise d'une certaine façon. - ---La gravure a les demi teintes.... - ---Bon, bon! vous êtes ferré à glace.... regardez cela.» - -Il venait d'étendre sa main sur un papier haché menu comme de la -paille. Vous eussiez dit un paquet de ces rognures qui servent pour -certains emballages. Quand il retira sa main, il y avait sur le marbre -un Pardon des Oiseaux, à Quimpelé, comportant deux cents personnages. - -Cela vivait. Je n'ai jamais rien vu de plus profond que la perspective -de la forêt. - -«C'est une merveille! m'écriai-je. - ---Nous n'avons que le trait, dit-il, reprenant son paisible sourire, -mais le trait renferme tout, même la couleur.» - -Le remue ménage qui avait lieu sur le boulevard annonçait la fin du -spectacle. Mon beau-frère se leva, remit ses papiers dans son -portefeuille et s'éloigna en m'adressant ce bienveillant signe de -tête qui se donne aux amis d'un moment qu'on ne doit jamais revoir. - - - - -XVI. - -LA CARTE DE PHILIPPE. - - -S'il avait pu voir le flot de triomphante allégresse qui soulevait mon -coeur! La porte du sanctuaire s'ouvrait; je l'entendais rouler sur ses -gonds. Je n'avais plus besoin de l'inabordable M. Lais pour franchir -le seuil de mon bonheur; Philippe était une clef; j'avais Philippe. - -Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'étais certes pas un bien profond -observateur, mais, depuis trois semaines que j'habitais l'hôtel de -Kervigné, j'avais acquis cette conviction que le premier venu aurait -vidé la bourse de ma cousine en lui disant seulement que ses vingt -huit ans restaient là, visibles à l'oeil nu, quelque part à l'horizon. -Je savais, en outre, que le marquis mon beau-frère lisait des romans -traduits de l'allemand pour parler aux coeurs sensibles _ex professo_ -et conquérir ainsi les économies de ma tante Bel-OEil. Gérard mon -frère, le chef d'escadron de cuirassiers, devenait gourmand avec ma -tante Nougat, dès qu'il avait besoin de vingt louis, ce qui se -présentait fréquemment. Je n'ignorais donc ni ce que c'est qu'un -faible, ni la manière de l'exploiter. - -Ce pauvre beau Philippe avait un faible; son faible était même si bien -portant qu'on pouvait l'appeler fixe. Dans les ateliers, terre -classique des partis-pris baroques et des systèmes fantastiques, on -nomme cette maladie: une _tocade_. Mon pauvre Philippe, mon vrai -beau-frère, était en puissance de tocade. Il suffisait de faire -toc-toc à l'endroit précis où sa tocade lui toquait le cerveau pour -avoir raison de lui. - -Etant donné le plus élémentaire de tous les agents, la ligne nue; le -plus ingrat, le plus naïf de tous les procédés: la silhouette; le plus -offensant de tous les contrastes: l'opposition du blanc au noir; étant -supprimé le gris, cette ouate que la gravure, la lithographie et même -la photographie mettent entre les deux pôles contraires du jour et de -la nuit, Philippe Laïs prétendait faire jaillir la couleur. - -Il se consentait pas même, comme M. Ingres, à mêler les matières -colorantes sur sa palette en doses homéopathiques. Son rêve se -formulait ainsi: «Donnez moi un papier blanc à mettre sur un papier -noir, et mes ciseaux qui sont un prisme, vont vous montrer toutes les -dégradations du spectre solaire.» - -Au moins, le docteur Josaphat jouait un peu au hasard de la chaîne -électrique et ne savait pas bien au juste ce que c'était que la -juxtasonnance. Le docteur Josaphat, un tiers de savant, un tiers de -charlatan, un tiers d'original, n'était qu'un toqué imparfait. Mais -Philippe, bonté du ciel! l'homme le plus pur, le plus érudit, le plus -logique, le plus brave que j'aie rencontré en ma vie! Son idée fixe -était grosse comme un marteau de forge! Il avait bâti autour de sa -conviction des murs plus épais que ceux d'une forteresse. Ce qu'il -professait, il le voyait, car nos sens peuvent devenir fous. - -Ce soir-là, je les suivis tous trois de bien plus loin qu'à -l'ordinaire. Désormais, j'avais quelque chose à perdre: on me -connaissait; si j'avais été surpris, adieu mes châteaux en Espagne! -Malgré son entêtement, Philippe Laïs n'aurait pu croire, en effet, que -je suivais ses découpures. - -«On se fait des monstres! me disais-je en regagnant à pied l'hôtel de -Kervigné. Il ne s'agit que de voir les gens. Chacun est vulnérable par -un côté. Ce fameux fossé qui me donnait la chair de poule, un enfant -le sauterait.» - -Le lendemain au déjeuner, petite maman avait sa migraine. Au dessert, -elle me dit d'un air languissant: - -»J'ai vu le docteur hier soir. - ---Comment va la musique? demandai-je. - ---C'est lui qui ma donné ma migraine. - ---Le docteur! - ---Il vous a rencontré deux fois, le soir, sur le boulevard -Beaumarchais.» - -En disant cela, elle me regardait attentivement. Je répondis avec un -sang-froid qui m'étonna moi-même: - -«Cela n'est pas impossible. - ---Aucune de ces dames ne demeure de ce côté, murmura-t-elle. - ---Excepté la comtesse, place Royale. - ---Très bien!» fit-elle avec un demi-sourire. - -Puis elle ajouta négligemment: - -«Chevalier, n'auriez-vous point pris, vous aussi, quelques actions du -théâtre? - ---Quelle folie!» - -Elle menaça du doigt. - -«Si vous m'aviez trompé, René, prononça-t-elle d'un accent dramatique, -vous auriez agi en malhonnête homme!» - -Dieu m'est témoin que je ne l'avais point trompée. Dans nos -entretiens, elle faisait assez généralement les demandes et les -réponses. Pour tromper, il faut promettre; je n'avais pas eu la peine -de promettre: c'était elle qui arrangeait nos petites affaires à elle -toute seule. - -«Il faut t'aimer comme tu es, René, murmura-t-elle. J'ai fait une -folie, la punition commence. Mais quand je souffrirais un peu plus, -qu'importe, si tu es heureux.» - -Ceux de mon âge sont touchés aisément. - -Je baisai sa main de tout mon coeur. Elle me fit asseoir près d'elle, -essuya ses yeux où il n'y avait plus de larmes, et murmura dans son -mouchoir qu'elle avait mis entre ses dents: - -«Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force d'entendre cela!» - -Mais moi, je ne l'entendais pas ainsi le moins du monde. Beaucoup de -gens sont heureux de s'épancher, je le sais bien; je ne suis pas -d'entre eux. J'avais vécu solitaire. Mon amour se suffisait à lui-même -et je n'avais pas besoin de confident. - -«Je n'aime pas,» répondis-je. - -Il se répandit une telle expression de joie sur son visage que j'eus -regret d'avoir ainsi parlé. - -«Tu as bon coeur et tu es incapable de mentir!» murmura-t-elle. - -Puis elle s'écria: - -«Je suis guérie! Je te prends ta journée.... tout entière, entends-tu? -et ta soirée! si tu refuses, je verrai bien que tu n'as pas dit la -vérité.» - -Je ne refusai pas. - -«Sais-tu ce que nous allons faire ce soir! me demanda-t-elle gaiement. -Mon mari a monté en grade; il protége le drame, nous irons voir Mlle -Léa Mouton, jeune premier rôle de l'Ambigu-Comique.» - -Nous allâmes voir Mlle Léa Mouton, qui était une belle brune, allaitée -au théâtre Chantereine, prononçant les rrrrr à la façon de la bonne -école, et disant: Merci, mon Dieu! comme un séraphin. Le regard de -celle-là promettait qu'elle ne refuserait jamais aucun mobilier. -C'était ici comme là-bas, exactement. Laroche, en habit noir, trônait -aux stalles d'orchestre, et le président se cachait dans une baignoire -d'avant-scène. On lança des fleurs à Mlle Léa Mouton; quand on la -rappela, selon le rite, Laroche se leva pour l'applaudir galamment. - -Nous sortîmes après le troisième acte: ma cousine était de mauvaise -humeur tout à fait. Elle me dit que Léa Mouton était marquée de la -petite vérole. - -«Baïoque est à Paris! nous dit le docteur Josaphat sous le péristyle, -comme on annonce l'apparition d'une comète à l'horizon. Il étudie la -juxtasonnance. Comment trouvez-vous notre brebis? Eh! eh! chevalier, -avez-vous fini, là-bas, du côté de la Bastille? Vous savez que ma -chaîne a réduit en deux jours une pleuro-pneumonie double avec ictère? -C'est joli. J'invente un bracelet. Plus de phthisie! L'académie est -aux champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie:» Mlle Quilleboeuf, -manicure, passage Tivoli, 9, chez M. Audrié.» Nous marchons. Sentez le -président: cette Léa fume comme un amour. Je vais chez Baïoque.» - -Je reconduisis fidèlement ma cousine à l'hôtel. En chemin, elle me dit -de lui acheter des cigarettes. On lui eût fait avaler des sabres! - -Dix heures et demie sonnant, j'étais à mon poste, assis devant une -carafe d'eau glacée à la seconde table du café qui fait le coin du -boulevard et de la place de la Bastille, Philippe arriva presque -aussitôt après en fredonnant son air favori. Je le saluai comme il -s'asseyait. - -«Ah! me dit-il, vous êtes du quartier? C'est le diable. Je n'ai pas pu -enlever l'aile gauche de mon cygne.» - -Puis il demanda un journal, parce qu'il y avait des nouvelles -d'Orient. - -J'aurais voulu l'Orient au fin fond de l'enfer. - -«Peut-on voir?.... demandai-je après une mortelle demi-heure et au -moment où il rejetait son journal. - ---Ma Léda. Je l'ai guillotinée, j'en perds beaucoup par impatience. En -cherchant bien, on devrait tout faire, car le propre d'un groupe est -de ne renfermer que des lignes continues. Tout se tient dans un -tableau, à tout le moins par le sol qui supporte les personnages. Mais -le beau mérite que de rendre la vie par la vie. Délayez une vessie de -rouge et vous aurez un vrai sang. Est-ce que vous avez entendu parfois -des gens parler en vers? C'est la difficulté qui est l'art. Tout ce -qui éloigne l'art de la nature dans le sens de la difficulté est un -progrès. Voyez si les sculpteurs peinturlurent leurs statues. Je vous -ferai une statue en papier qui aura le relief que vous voudrez. J'ai -dessiné un bras tendu, en plein raccourci, avec le doigt roide comme -une épée. C'est l'_a b c_. La couleur! voilà le grand problème. - -Les portes de ce misérable théâtre s'ouvraient. - -Dès que les portes du théâtre s'ouvraient Philippe Laïs allait à son -devoir. Celui-là devait bien aimer sa soeur, et pour cela je l'aimais -deux fois. - -Mais quelle devait être cette famille? L'intérieur de cette maison -m'apparaissait souvent comme un calme et noble sourire. Ma pensée en -était toute éclairée. Ce n'étaient pas des gens comme les autres; du -moins je ne les voyais point sous le même aspect que les autres. Ils -étaient plus beaux et ils étaient autrement beaux. Ils posaient devant -moi, purs comme un groupe de marbre. Cela venait-il de ce que je -connaissais leur origine? Peut-être, mais cela venait aussi de ce -qu'ils étaient, en réalité, modelés selon la ligne antique. J'avais -peu de littérature, je le répète, je ne pensais point, selon -l'habitude d'un grand nombre, à l'aide de poétiques réminiscences. - -Avouerai-je davantage? Avant de connaître cette famille hellène, je -respectais les souvenirs de la Grèce classique beaucoup plus que je ne -les aimais. - -Ce qui m'avait séduit, c'était l'harmonie vivante de cette trinité -groupée si naïvement: la fille, le trésor, gardée par le vieillard et -par le jeune homme; ce qui m'avait séduit aussi, c'était la -concordance idéale, la symétrie douce et tendre de leurs beautés. Il -eût été pour moi impossible de rêver à cette enfant adorée un autre -père. Son père l'ornait. Elle était la parure de son père, doublement -heureux, car il avait un autre orgueil: il avait Philippe, le plus -beau des trois, sans doute, le type le plus élevé de la beauté humaine -qui ait jamais frappé mes regards. - -Quatre fois de suite je revins m'asseoir auprès de Philippe avant -d'obtenir un résultat. Comme presque toutes les natures douces, il -s'attachait par l'habitude et il prenait confiance à l'usé, sans qu'il -y eût pour cela aucune valable raison. Ce n'est pas que je fusse sans -faire tous mes efforts pour captiver son affection; mais ces efforts -que je faisais, se bornaient nécessairement à bien peu de chose. -J'écoutais plus que je ne parlais, et à peine, d'ailleurs, la -conversation devenait-elle intéressante, que cet odieux théâtre -vomissait sa foule et nous séparait. - -Paris est au monde la ville où se nouent le plus de relations de ce -genre. Il est à Paris des milliers d'amis de café, de restaurant, -d'omnibus et de promenade qui n'ont jamais songé à échanger leurs -noms. Ils sont réunis par une communauté d'habitude; hors du cercle de -l'habitude, peut-être n'auraient-ils plus de plaisir à se voir. On -sait l'anecdote de ces deux habitués du Théâtre-Italien qui, -partageant depuis vingt ans les mêmes enthousiasmes et les même -rancunes musicales, se trouvèrent une fois face à face hors de leurs -stalles. Le hasard avait rapproché leurs enfants à leur insu et ils -devenaient frères en apprenant mutuellement comme ils s'appelaient. Ce -fut une grande joie; mais ils changèrent de stalles. - -Ce fut du reste l'impatience produite par cette interruption -périodique de nos courtes entrevues qui mit fin à mon purgatoire. -Philippe mettait à développer ses théories une inconcevable passion. -Rien n'entraîne comme la démonstration de l'impossible. Les deux -dernières fois, en me quittant, il s'était écrié: On ne peut causer -ici! - -Cela m'avait donné l'espérance. Le quatrième soir, je m'arrangeai de -façon à le pousser par quelques objections faciles à résoudre. Il prit -feu comme un paquet d'amadou, et quand les bourdonnements de la foule -annoncèrent la fin du spectacle, il frappa la table d'un maître coup -de poing. - -«J'ai chez moi, me dit-il, des copies de Raphaël et des copies de -Rubens. C'est seulement en voyant les unes auprès des autres qu'on -peut voir ce que j'entends par la couleur. - ---Des copies de Raphaël et de Rubens en découpures! m'écriai-je. - ---Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il, au lieu de répondre. - ---René, répliquai-je. - ---Tout court? - ---Tout court. - ---Et que faites-vous? Je vous demande pardon: je suis chez mon père et -j'ai ma soeur. - ---Je suis attaché au ministère de la justice.» - -Il hésita, puis il reprit: - -«Voulez-vous me venir voir? - ---De tout mon coeur. - ---A quelle heure êtes-vous libre? - ---L'après-midi. - ---Eh bien! demain je vous attendrai à trois heures.» - -Il me tendit la main, pendant que je lui disais: - -«C'est convenu.» - -J'étais si transporté que je ne songeai point à lui demander son nom -ni son adresse. Je savais tout cela du reste, mais, vis-à-vis de lui, -je ne devais point le savoir. Heureusement, il eut la même idée que -moi, car, cinq minutes après, un garçon du théâtre vint me remettre -une carte portant: Philippe Laïs, rue Saint-Sabin no 19. - -Il y avait maintenant six jours que je n'avais mis les pieds au -théâtre, car ma cousine avait pris, vis-à-vis de moi, le rôle de -victime et j'étais obligé de lui tenir compagnie après le dîner. C'est -moi qui étais véritablement victime, et je commençais à me regarder -comme un opprimé. J'allais au ministère tous les 32 du mois; le -concierge de l'Ecole de droit ne connaissait pas encore mon visage. -Ma cousine avait besoin de moi dès le matin, pour prendre son café; -elle avait encore besoin de moi à midi pour me parler de ses -vingt-huit ans en dévorant le second déjeuner; de midi à cinq heures, -c'étaient les emplettes, ses visites à elle et le bois, où il lui -fallait bien quelqu'un, en conscience. Le ministère n'est pas un lieu -de plaisir, l'Ecole de droit ne peut rivaliser avec le jardin -d'Armide, mais croyez que je regrettais bien souvent l'Ecole de droit -et le ministère, occupé que j'étais pendant quatre mortelles heures à -entendre vanter le sort de celles qui n'ont plus rien à ménager, ou -bien encore à compter les mois de nourrice de toutes celles qui -chancelaient au sommet de leurs vingt-huit ans. Age terrible! âge -odieux! chiffre féroce qui frappait sans cesse mon oreille comme une -baguette bat le tambour. - -Ma cousine avait une demi-douzaine d'amies qu'elle nommait -spécialement: «ces dames», qui étaient comme elle un peu déclassées, -un peu ravagées, et que sa nouvelle suzeraineté sur moi rendait -jalouses. Cela l'enchantait. Elle courait après ces dames quand elle -m'avait et m'eût volontiers juché au bout d'une hampe comme un -drapeau. - -Je savais, grâce à Dieu, les aventures de ces dames, par le menu. -C'était un recueil de tempêtes, quelque chose comme les _Beautés de -l'histoire des naufrages_. Au contraire de ma cousine, qui avait passé -au travers des plus horribles tourmentes sans jamais sombrer, ces -dames chaviraient à la moindre bourrasque; l'Océan parisien roulait çà -et là leurs débris. Je m'étais engagé à ne pas faire la cour à ces -dames, et sur ma foi de chrétien, je fais serment de n'avoir jamais eu -la moindre envie d'être parjure. - -Chaque fois que j'ai voulu parler des soirées de ma cousine, la peur -m'a pris. Je redoutais ces soirées comme le choléra-morbus. Ces dames -en étaient l'honneur. Elles avaient toutes des _positions_, quoique -ces positions fussent toutes plus ou moins ébréchées. Leurs titres -sonnaient bien, elles formaient un sénat, présidé par ma cousine, et -dont la mission était d'écraser le _casuel_. - -Le casuel, autrement dit tiers-état, se composait de visiteuses -officielles qui venaient chez ma cousine à cause de la dignité de son -mari; bonnes vieilles conseillères, avocates générales et même petites -substitutes pointues, charmantes ailleurs peut-être, mais ici en -défiance légitime et cuirassées comme des plongeurs. - -Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandât sans cesse aide et -protection; son rêve était de passer debout entre deux haies -agenouillées. Elle n'avait, au demeurant, nulle méchanceté dans le -coeur, mais je ne sais pas ce qu'elle eût fait de son mari et de la -femme du ministre, si ce double escamotage avait dû la conduire au -portefeuille. - -On s'ennuyait chez elle d'une façon si navrante que le coeur -défaillait. M. Kervigné avait coutume de faire un tour de salon vers -les onze heures. S'il se trouvait là quelque magistrat important, il -restait; mais s'il n'y avait que du fretin, selon l'habitude, il -disparaissait dans un nuage. Josaphat appelait cela la bénédiction. A -partir de ce moment solennel, le casuel n'avait plus qu'une -préoccupation: la fuite. On glissait à bas bruit vers la porte; onze -heures et demie sonnant trouvaient la dernière substitute bâillant -dans l'antichambre, et ces dames, réunies en petit comité avec ces -«messieurs,» prenaient le thé au sucre de la médisance. - -Qui étaient ces messieurs? Hélas! qui l'on pouvait: d'anciens beaux -fruits, des aigles empaillés où la mite s'était mise, quelques -vicomtes de Landerneau en passant, un monsignor obèse qui jouait la -contre-partie de Tartuffe, le docteur Josaphat.... Mais Josaphat était -ici comme le soleil. Toutes ces dames regrettaient ses rayons et -aspiraient à se replonger dans sa gloire. - -Quel heureux perroquet j'aurais fait, si j'avais eu la moindre -vocation pour l'état de Vert-Vert! - - - - -XVII. - -COMME NOUS NOUS PARLAMES. - - -En regardant la rue du Regard, j'avais la carte de Philippe Laïs sur -mon coeur, mon trophée, ma conquête. C'était comme une émanation -d'Annette. J'avais enfin le talisman! Mon sang me brûlait, ma tête -tournait, ma joie me donnait le vertige. - -Oh! comme j'aimais! Et quel trésor d'adorables bonheurs recèle l'amour -enfant! Je sais bien que je ne ferai pleurer personne mais j'ai les -larmes aux yeux en écrivant ces lignes, qui ne parlent qu'à moi-même. -Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin dans ce dédale des rues -tortueuses qui entouraient alors l'hôtel de ville; je m'entends causer -tout seul et dire en vain ces chères extravagances que la plume ne -saurait point fixer. Le quai me parut une ville inconnue. Avais-je -jamais passé ce pont? Le ciel n'avait que des étoiles, et la rivière, -toute basse, chantait comme un ruisseau au fond de son lit. - -Oh! que tout me semblait beau, et comme je remerciais Dieu! - -Cette fois, malgré la bonne habitude que j'avais de dormir sur mes -émotions, je ne pus fermer l'oeil. Le grand jour me surprit rêvant. -Cette fois, je crois que je fus poète. Je vis des rubans d'argent qui -serpentaient dans un vallon vert, et sous une ombre épaisse, je vis -deux enfants heureux s'adorer. - -Annette! Mon coeur! mon coeur! - -Et certes vous avez bien le droit de vous étonner, car je ne parle pas -des craintes qui accompagnent tout amour, je passe sous silence les -inquiétudes inséparables de la passion, même déclarée, même acceptée. -Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais rien dit encore à celle -que j'aimais, rien, ni par les lèvres, ni par le regard; moi qui étais -un étranger pour elle, moi dont elle ne connaissait point le visage, -moi qui portais un nom qu'elle devait détester? - -Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin -de vraisemblance, ce qui revient à dire qu'il faut de l'habileté pour -être menteur. - -Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement -et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre coeur? Que leur -importerait alors le petit code idiot édicté par cette plate tyrannie: -la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même comme la lumière; elle -met son pied nu sur les caprices pédantesques de la règle; dès qu'elle -paraît, ce fétiche des paralytiques de la pensée, la vraisemblance -s'enfuit comme une chouette devant le jour. - -Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne sais pas pourquoi je -n'avais ni inquiétude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes -souvenirs, plus vifs, plus lumineux à mesure qu'ils s'éloignent, et je -n'y vois que certitude. Tout était gagné pour moi: j'allais voir -Annette! - -Non, en toute conscience, l'idée ne me vint point qu'Annette pourrait -ne pas m'aimer. - -Ces idées-là viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages à -qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident. - -Au déjeuner, ma cousine me regarda avec défiance; sûrement, je portai -mon bonheur écrit en grosses lettres quelque part. Elle avait déjà -disposé de ma journée, lorsque le président vint s'asseoir à table. -J'avais de la veine. M. de Kervigné, pour la première fois de sa vie, -me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau. - -Je confesse que le mot inexactitude était le comble de la clémence. -Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministère le jour -même. - -J'ai dit que ma cousine était une bonne femme; je le prouve en -ajoutant qu'elle prit franchement mes absences à son compte. M. de -Kervigné, toujours galant, répliqua: - -«Madame, si j'étais le chef de notre jeune cousin, vos explications -suffiraient pour le présent et pour l'avenir; mais si vous avez tout -pouvoir sur moi, il n'en est pas de même pour le fonctionnaire de qui -dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne devons pas entraver sa -carrière. - ---Vous avez vu, répliqua Aurélie en soupirant, vous avez vu que le -pauvre enfant animait un peu ma solitude.... René, je ne vous retiens -plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.» - -Le président ne fut pas long à déjeuner. - -Peut-être, dans beaucoup de cas, M. de Kervigné fait Aurélie, mais, -neuf fois sur dix, Aurélie fait M. de Kervigné. Moi, j'aime mieux le -ménage du cordonnier où, après s'être cogné, l'on s'embrasse. - -J'étais libre, puisque j'allais au ministère. Je montai chez moi tout -de suite. Ma cousine était très curieuse de ma toilette, qui faisait -en quelque sorte partie de la sienne, puisque j'étais son cavalier. -J'avais ce qu'il fallait à profusion. Je choisis un costume du matin -fort élégant et propre éminemment à me faire prendre en grippe par -n'importe quel chef de bureau; je l'endossai, et ma glace me dit que -j'étais en tenue convenable pour remplir mes fonctions. Il était une -heure à peine. Quand je redescendis, Aurélie était encore à table. -Laroche lui servait le café. - -«Il y a M. Sauvagel, murmurait le drôle au moment où j'entrais. - -La cousine me regarda tendrement. - -«A-t-il cette tournure-là? répliqua-t-elle. - ---Idéal de coiffeur!» grommela Laroche. - -Ce n'était pas de M. de Sauvagel qu'il parlait. - -«Enfin, reprit Aurélie en me donnant une poignée de main; pour une -fois.... Roro, tu vas aller dire à M. Sauvagel que nous ferons une -promenade au bois.» - -Elle soupira. Ce Sauvagel n'était même pas vicomte! il vendait des -sardines à Concarneau et disait: _Quoique çà_, comme Joson Michais. Il -avait cinquante mille francs de rentes; il apprenait la vie de Paris -pour pratiquer à Concarneau. - -Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du -ministère, qui, en dépit de tous les plans gravés, me conduisit juste -à la place de la Bastille. - -Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'éleva en moi qui -posa inopinément cette question: - -«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?» - -Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance d'un pareil bonheur, -et, cependant, il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée de ce bonheur -m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prétentions -m'avait jusqu'alors évité les petites misères de la timidité. Mais -quelle prétention peut se comparer à l'amour? Je me sentis devenir -timide, mais timide jusqu'à l'écrasement. - -Et la nécessité de me préparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en -effet? C'était sa maison; elle pouvait être là. - -Que lui dire! J'avais le temps: il n'était pas encore deux heures. Au -lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, témoin de -mon premier rêve, et j'allai demander une inspiration à ses ombrages -poudreux. - -Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je -fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres -paroles me vinrent à l'esprit: «Je ferai comme je pourrai.» - -C'est là le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde -d'habileté qui vaille cet expédient: faire comme on peut, être -soi-même, parler si le coeur vous dicte des mots, se taire si le coeur -conseille la silencieuse éloquence. - -Mais la timidité est une bête inquiète qui démange, qui tourmente et -qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en étais que mieux en butte à -ses puériles tracasseries. La timidité revint à la charge, demandant -sans trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?» - -Et posant ce corollaire obligé: - -«Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!» - -Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sûr de ne -point passer pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement, dès -qu'on ne cherche pas à préparer des phrases. Je préparais des phrases; -j'avais déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer. - -Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tête. Ce -banc était fée. Mes phrases s'envolèrent. - -Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de l'inutilité de mes phrases, -car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je -me jetai à corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant. - -«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la -gardent comme une almée. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient -m'ouvrir la porte?» - -J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque supposition. - -Remarquez ceci. Ce que je désirais le plus au monde, c'était de voir -Annette, et la pensée que je ne verrais pas Annette me procurait un -véritable soulagement. - -Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour -l'aborder. - -Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait être -autrement. J'aurais eu le temps de rédiger ma phrase à tête reposée, -dans le silence du cabinet. - -Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue -Saint-Sabin, où une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au -rez-de-chaussée; je frappai résolument, et ce fut Annette qui vint -m'ouvrir. - -Phrase! traîtresse de phrase, pourquoi avais-tu pris ta volée? - -Faites donc des raisonnements selon les plus rigoureuses de la plus -saine logique, et Annette viendra vous ouvrir! Elle était en -déshabillé du matin, mais cela ne ressemblait point au déshabillé de -la présidente, qui avait toujours l'air d'un gros bolide entourée de -nuées. Annette avait un petit peignoir de percale blanche avec un -fichu de mousseline, et c'était tout. - -Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques cheveux, rien pour -égarer l'oeil qui cherchait les jeunes perfections de sa taille. J'ai -vu des femmes belles et des femmes jolies; on peut être belle sans -être la beauté, on peut être jolie sans présenter le type même, -accompli et parfait, de la grâce; Annette était la grâce et la beauté. - -Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau à la main: elle faisait le -ménage. - -Je la vis un instant, blanche comme je la connaissais, avec ses tons -de marbre de Paros qui la faisaient ressembler à une exquise statue. -Ce ne fut qu'un instant. La seconde qui suivit, elle était toute rose: -son front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait le fichu de -mousseline. - -Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du ciel! - -Je sentis que mon visage était du feu; puis, ce fut une sensation de -froid glacial. Mes jambes tremblèrent. Elle sourit, me montrant -toutes les perles de sa bouche. - -J'ignore ce que je balbutiai, peut-être le nom de son frère. - -Elle me fit entrer et ferma la porte sur moi. - -Puis, touchant de son doigt sa lèvre souriante et mutine, elle me fit -signe que quelqu'un pouvait nous entendre. - -Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute la candeur des anges était dans -cette limpide prunelle. - -Elle fit un pas vers la porte de la chambre voisine, mais elle n'en -toucha pas le bouton, au-dessus duquel sa main de fée resta suspendue. -Elle se ravisa et revint à moi. Ne me demandez point ce que je -faisais. Je sais que je la regardais et que je l'aimais. - -Cela est bien, croyez-le. Malheur à qui cherche mieux! - -Elle hésitait. Son hésitation se traduisit en une pantomime à peine -sensible et d'un gracieux qui ne peut se dire. Mon étonnement avait -cessé. Je trouvais tout simple de l'avoir pour complice. J'entrai en -quelque sorte dans une magique atmosphère où tout s'expliquait par la -magie même de la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je pas? -tout à l'heure je parlais de certitude. Mon bonheur m'étouffait, mais -je n'avais point de surprise. - -Elle me dit, gardant son doigt mignon sur sa lèvre, qui légèrement -frémissait: - -«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte? - ---Parce que je n'ai jamais pu,» balbutiai-je d'une voix défaillante. - -Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque fois sans doute. Mon amour -l'avait attirée, comme un appel, vers moi qui étais resté toujours -immobile et muet. - -J'ai pensé cela depuis. Alors je ne pensais pas. Je me mourais en une -délicieuse extase. - -«Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle encore. - ---Parce qu'il m'eût été impossible de ne pas revenir. - ---Et pourtant, vous avez été six jours sans revenir!» - -Elle avait compté. Sa bouche charmante eut une petite moue qui était -un reproche. - -On marcha dans la chambre voisine. - -«C'est monsieur René, dit-elle tout haut en tournant le bouton de la -porte. - ---Qu'il entre! qu'il entre!» dit la belle voix de Philippe. - -Je baissai la tête et j'entrai. - - - - -XVIII. - -LA FAMILLE LAÏS. - - -Philippe me reçut comme un ami. Sa chambre, toute petite, était un -musée en désordre où il y avait de très belles choses qu'on voyait -mal. Son atelier était auprès de la fenêtre: il consistait en une -table supportant une douzaine de paires de ciseaux, rangées par ordre -de taille, et deux ou trois emporte-pièces de formes diverses. Auprès -de la chaise où il se tenait, un immense carton renfermait ses -oeuvres, jetées pêle-mêle. - -Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurément d'excellentes choses, -des choses nouvelles pour moi et dignes d'intérêt; mais Annette tenait -tout mon esprit avec tout mon coeur. Je ne voyais qu'Annette, je -n'écoutais qu'Annette; toute parole qui n'était pas le nom d'Annette -elle-même glissait sur mon entendement comme un vain son. Philippe me -montra un grand nombre de découpures magnifiques, non point pour me -les faire admirer, mais comme preuves à l'appui de sa démonstration. -Mes efforts pour comprendre étaient sincères et même douloureux. Je ne -pouvais pas. Il s'animait, il me parlait avec une passion extrême. Je -distinguais les mots et je ne pouvais les attacher ensemble. - -Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A mon insu, nos âmes -communiquaient. Ma folie était de la sagesse! Oh! comme je discernais -merveilleusement à cette heure les émotions confuses de ma fièvre -cérébrale! Je l'aimais déjà! C'était le travail providentiel, la -douleur qui accompagne toute naissance. Mon amour naissait en moi sans -le concours de ma volonté; le germe se développait quelque part où ne -va pas l'oeil de la conscience. Et de même en elle sans doute, car, -souvenez-vous, elle avait souffert en même temps que moi; en même -temps que moi le docteur Josaphat l'avait soignée; il l'avait soignée -pour la même maladie! - -N'était-ce pas frappant? N'y avait-il pas là évidente prédestination. - -Sur cette pente, on peut aller fort loin. Il n'est pas de religion si -bizarre que les faits ne semblent appuyer jusqu'à un certain point, et -pour voir dans les nuages qui courent des géants couchés, des -crocodiles antédiluviens, des danses de péris ou des batailles -homériques, il suffit de regarder fixement. - -Pauvre beau Philippe! De temps en temps, il me demandait: «La -voyez-vous? la voyez-vous?» - -Et toujours il sous-entendait la couleur, son rêve, comme ma pensée à -moi sous-entendait Annette, ma destinée. - -«La voyez-vous, René? N'y a-t-il pas dans cet arbre les teintes -chaudes que vont prendre les feuillées à l'automne? Vous y -tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce là les feuillages du printemps? - ---Non, non, certes, Philippe.» - -J'étais franc. Je n'aurais pas voulu le tromper pour un empire, mais -je voyais ailleurs que sur son papier, impitoyablement blanc et noir, -le baiser ardent du soleil sur la tête rougissante de nos hêtres, -là-bas, au pays de Vannes, vers la lisière de ce bois connu qui -festonne la lande dorée, immense et plate comme une mer. Je voyais nos -grands chênes aux branches bossues, nos châtaigniers cossus où Dieu a -jeté le pain du pauvre parmi le plus opulent de tous les feuillages. -Et sous ces arbres propices, dans le sentier mystérieux qui incline -vers la coulée, ma vision glissait, non point ma vision du théâtre, -non point le papillon aux ailes de gaze, tourbillonnant avec les -roses, mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant, mais la robe de -percale et le fichu de mousseline, Annette, Annette, mon coeur et ma -joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait, Annette Laïs, -Annette de Kervigné, ma fiancée, ma femme, le meilleur de mon âme! - -Philippe disait: - -«Vous êtes un artiste.» - -Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'écriait: - -«Je prétends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a -pas la même carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien! -Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux têtes: laquelle est -blonde?» - -Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez -pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la théorie de -Philippe Laïs. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts -d'une volonté puissante, servie par une intelligence d'élite, ne -peuvent pas aboutir à néant. La couleur existait dans les oeuvres de -mon beau-frère: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se -trompent de ce côté en maniant le levier, il tournait contre lui-même -l'arme destinée à décupler la vigueur humaine. Il remuait un atome -avec l'instrument qui ébranle les montagnes. Et mesurant l'importance -du résultat à la terrible dépense de l'effort, il grossissait l'atome -au point d'y voir la montagne. - -La palette d'Eugène Delacroix était dans ses yeux aveuglés; il voyait -entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier -d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme -ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplacé le clavecin -trop bruyant par une rangée de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient -muettes. - -Il est dans le pays de Châteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un -vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme -qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le -Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie aux étrangers comme une -curiosité divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une -soirée d'été. Le soleil se couchait au loin derrière les collines, -découpant le profil des grands bois. Au détour du sentier j'aperçus un -vieillard de haute taille, vêtu de toile blanche de la tête aux pieds, -et dont les longs cheveux, éclatants comme la neige, tombaient en -masses ondées sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe -gravement; il regardait les bois, derrière lesquels descendait le -soleil. - -Habitué qu'il était aux visites, il me salua d'une façon solennelle -et courtoise qui rappelait les belles manières des états de Bretagne, -et, sans préambule, il me dit: - -«Nos futaies vont jusqu'à cet _arbre de pin_ qui monte tout seul au -dessus des chênes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant, -savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phébihen, dont le -cocher relève de nous. Tout le pays de prés, à droite de la rivière, -est à maman; papa a les guérets, la lande, les trois moulins et le bas -taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez -visiter le château.» - -Du château, il ne restait absolument que les murs, percés de vastes -fenêtres dont les châssis de pierres formaient la croix latine. Le -soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures béantes et colorait -vivement les amas de décombres. - -«Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'écusson du -papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la -bande de gueules sur le tout, chargé de trois macles d'or; l'autre est -à maman: de sable à la croix ancrée d'argent. Nous avons en haut les -écussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut écuyer de Pierre -Mauclerc, duc de Bretagne.... Voilà le vestibule: six andouillers de -bronze, six de chêne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre, -pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux -de bronze ont coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent achetés du -temps du roi Louis XV par mon trisaïeul, qui était sénéchal de -Tréguier.» - -Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la -muraille crevassée où il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux, -vieilles tapisseries tissées par des araignées mortes. - -Dans la salle à manger, il me montra la table de chêne, belle pièce et -qui avait de l'âge: les buffets, bourrés de vielle argenterie, -poinçonnée à cent marques, car chacune des aïeules avait apporté sa -part; les dressoirs avec la porcelaine de Chine, achetée à Lorient, -quand vivait la Compagnie des Indes, assassinée par les Anglais; les -chaises, dont chacune avait au dos une tête de sanglier, de renard ou -de loup; et les quatre grands tableaux de chasse qui venaient de loin -et dont les amateurs offraient beaucoup d'argent. - -La salle à manger était comme le vestibule. Elle avait le ciel pour -toit. Deux poules y picotaient le sol. L'homme qui m'avait amené -clignait de l'oeil avec triomphe. Je me sentais le coeur pris dans un -étau. - -Nous passâmes au salon, où il y avait une vache maigre qui allaitait -languissamment un avorton de veau. Le montreur ne vit ni le veau, ni -la vache qui lui barraient le chemin, mais il se découvrit pieusement -devant le cordon des portraits de famille imaginaires. - -«Papa disait, reprit-il, que la cheminée de marbre fut la première -qu'on vit dans ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent sur champ -d'azur, sans la bande, parce que nous brisâmes de la bande au temps de -la duchesse Anne seulement. Nous n'étions pas les aînés, mais les -aînés sont éteints, et nous voilà chefs de noms et d'armes.» - -Il fit une pause et son visage prit une expression de fierté modeste. - -«Douze fauteuils et douze chaises en velours d'Utrecht ciselé, -poursuivit-il. Solide étoffe et qui dure; les bergères en tapisserie, -les canapés aussi. Maman travailla vingt cinq ans pour les recouvrir.» - -Sa voix s'altéra. De la main qui tenait son grand chapeau, il me -désigna deux endroits de la muraille nue et ajouta, les larmes aux -yeux: - -«Le portrait du bonhomme et le portrait de la bonne femme.» - -A Paris, vous ne savez pas ce que peut avoir de grand et de touchant -cette façon de désigner le père et la mère. - -Nous allâmes dans cinquante chambres que la manie du vieillard -reconstruisait et meublait. Il nous conseilla de prendre garde en -montant les escaliers qui n'étaient plus, et dix fois, avec une -intention polie, quoique le sol fût uniformément battu, il nous -prévint qu'_il y avait un pas_. - -Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis la chambre des ducs, qui -servait à Monseigneur l'évêque de Quimper, jusqu'aux écuries, où -jamais il n'y avait eu moins de douze chevaux. Ces choses me -saisissent énergiquement, bien que je ne sois pas poëte. Je finis par -prendre à cette exhibition un plaisir étrange, et j'aurais presque pu -dire que je voyais les mille objets fantômes évoqués par sa manie. - -Quand nous nous retirâmes, le soleil était couché depuis longtemps, et -la lune épandait ses rayons pâles au travers des fenêtres vides. Il -vint nous reconduire jusqu'à la porte extérieure, et pria Dieu d'être -avec nous. - -«Est-ce cocasse assez? me demanda mon guide, un esprit fort de -Lannelio. - ---Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de là, il en sait plus long que -Monsieur-Recteur, (monsieur le curé). - -Philippe Laïs était ainsi. Il avait son château illusoire qu'il -parcourait tête nue. Mais tournait-il un instant le dos à cette maison -de sa folie, il vous découvrait des trésors d'intelligence et d'art. -Comme peintre, c'était un savant de premier ordre. Il asservissait des -facultés de géant à une idée microscopique, parce que cette idée, -agrandie en effet par le microscope de son rêve, lui apparaissait -comme un gigantesque monument, et il dépensait sa vie à cette tâche de -faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-même. - -Je ne sais pas ce que je lui répondis ce jour là de si convenable et -de si parfaitement approprié à son dada, mais je dus toucher bien -juste, car il me proposa son amitié. Ce n'était pas un petit cadeau -qu'il me faisait là, à part même le prix immense que ma situation -donnait à son offre. Philippe ne se livrait pas à tout le monde. Il -avait été froissé souvent, raillé presque toujours. La France n'est -pas le pays du rêve; on n'y voit de féeries qu'au spectacle, et, pour -y croire, on y demande à toucher, après avoir vu. On dit que saint -Thomas, l'apôtre, convertit les Parthes; il aurait eu du succès dans -les Gaules. Philippe, confiant par nature, était devenu froid devant -toutes ces défiances. - -Mais une croyance en moi, car il faut que chacun ait son idée fixe, -c'est qu'il y avait une sympathie préexistante entre moi et cette -famille. Ils m'aimèrent tous avant de me connaître, et je pense bien -que Philippe saisit avec un empressement involontaire le premier -prétexte venu pour m'aimer. - -«Voulez-vous être mon élève?» me demanda-t-il. - -On juge si j'acceptai avec transport. - -Il appela son père, qui arriva en pantoufles, s'enquérant d'où venait -cette grande joie. Il avait la plume à la main, car son métier était -d'écrire. Il connaissait plusieurs langues orientales et faisait des -traductions du persan pour une librairie savante: rude état où l'on -regrette parfois de ne savoir pas border des souliers. - -Quand il sut que Philippe avait trouvé un ami et un élève, M. Laïs -sourit avec bonté. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une -histoire. Ce sourire avouait que M. Laïs ne partageait aucune des -illusions de son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante, -résignée; ce sourire proclamait en même temps l'affection sans bornes -qu'il avait pour Philippe. - -Tout en souriant, il me considéra attentivement. Il me sembla que mon -secret était percé à jour par ce regard si courtois, mais si fin. - -Peut-être ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux -blancs et rida légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main. - -«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il avec une solennité que -n'en comportait la situation. - -Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le véritable -gardien de la maison, c'était lui. - -M. Laïs qui se nommait Philippe comme son fils, était un insulaire de -l'Archipel, où sa famille avait occupé une haute position, tant sous -le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y -avait trente-huit ans qu'il habitait la France, où il s'était réfugié, -en 1804, après la défaite totale des Souliotes et la conquête de -l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait -pas d'autre métier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine -dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en -échange qu'un grade de sous-officier, il donna des leçons d'italien -pour vivre. A Corfou, ville où s'était passée la plus grande partie de -sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec. - -En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle Coutard, qui apprenait -l'italien pour débuter aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs s'appela Mme -Martini; elle y tint avec un certain éclat l'emploi de mezzo-soprano -jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx la contraignit à la -retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie à Annette. - -Ses dernières années s'étaient passées dans la retraite et dans la -piété. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se -convertirait à la religion catholique. - -M. Laïs restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris, -qui était né la première année de son mariage; Philippe qui n'avait -que cinq ans, et Annette au berceau. - -Depuis 1823, Marcos avait passé la mer et servait la cause de -l'insurrection hellène auprès de son héroïque parrain. M. Laïs mit -Philippe en pension, confia le berceau d'Annette à une parente, et, -libre désormais des obstacles que sa femme avait mis à son départ, il -reprit le mousquet pour conquérir l'indépendance de la Grèce. Marcos -périt les armes à la main. M. Laïs reçut cinq blessures de 1825 à 1827 -et fut porté pour mort à Navarin, où il combattait, comme simple -soldat volontaire, à bord d'une frégate française. - -L'oppression musulmane était vaincue et l'Europe entière acclamait la -Grèce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trône qui -sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athènes fut aux -Bavarois, et M. Laïs, guéri par miracle, revint en France. Il avait -senti, loin de cette terre où sa femme dormait, que la France était -pour lui une patrie. - -Philippe annonçait un peintre de talent; au couvent, Annette -remportait tous les prix. Leur mère avait laissé quelque fortune, et -la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spéculateur -changea tout cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses enfants. -C'était un homme sensé, doué de connaissances brillantes et variées, -parfaitement distingué de formes, et c'était, par-dessus tout, -l'honneur même; mais ce n'était pas un homme d'expédients. Annette fut -retirée du couvent vers sa douzième année; Philippe dut chercher un -atelier où il pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait en son -grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous -à ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la -science ou l'art pur amènent de farine à la maison. - -M. Laïs termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait éditer dix -ans après sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme une plante semée -sur sa tombe. - -On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misère -dans ce pauvre nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien de ses toiles. -Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois -guinées une carte de visite où Philippe découpait le donjon. - -Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais, Philippe aurait été un -peintre: à moins qu'il ne fût mort de faim avec son père et sa soeur. - -On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit -à M. Laïs, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette, -son doux et cher amour, danserait et jouerait la comédie au théâtre -Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout rouge. Annette dansait à -ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un -charmant talent sur le piano. Elle trouva une leçon. - -Pauvre petit coeur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la -première fois à son père! Philippe était justement malade et M. Laïs -bien embarrassé. La première élève en procura une seconde: singulière -élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des -notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours à _faire semblant_ -de savoir jouer du piano. - -Vous avez deviné que c'était une actrice, et même une lamentable -actrice, car toute comédienne qui se respecte sait faire semblant de -tout. - -C'était une débutante du théâtre Beaumarchais, qui parlait savoyard, -mais qui était protégée par un actionnaire. - -Annette vit cet actionnaire, qui lui parut être de tout point un homme -fort respectable. - -L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point -son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son élève un autre -monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit -qu'elle ferait sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un saut de -Beaumarchais à l'Opéra, quand on était tournée comme elle. Annette ne -savait pas ce qu'est une comédienne, soit en haut, soit en bas de -l'échelle artistique; elle n'avait pour le théâtre ni vocation ni -répugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification -sans l'espoir qu'il éveillait d'apporter un bien-être nouveau à son -père et à son frère. Elle disait tout à la maison. M. Laïs fut informé -le jour même de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut la visite de -ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche: -c'était un diplomate. Il prouva deux choses à M. Laïs: 1º que la salle -Beaumarchais était un conservatoire, un séminaire d'étoiles, une -pépinière de fleurs rares destinée à renouveler les plates-bandes des -théâtres royaux; 2º que lui, M. Laïs, n'avait pas le droit de refuser -trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques -mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les -conditions de la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade -entre le péril banal et le jeune sujet qui ne connaît de sa profession -que les joies permises et les triomphes honnêtes. Il y avait deux -faces au caractère de M. Laïs: c'était à la fois un soldat plein -d'énergie et un savant très timide, c'était aussi un solitaire. Il -ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous -ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la -mémoire avait été dix ans comédienne. - -Annette signa un engagement au théâtre Beaumarchais, qui lui donna -soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de -trente mille francs. - -Nous savons que M. de Kervigné et son Laroche n'en furent pas beaucoup -plus avancés pour cela. - -Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé en donnant ces détails -au lecteur. L'histoire de la famille Laïs ne me fut point racontée ce -jour-là. - -Comme j'allais me retirer, après une entrevue de plus de deux heures, -Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville, -entra dans l'atelier de son frère. Sa présence me causait toujours une -telle émotion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle -allait être d'ailleurs sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle -feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit une science infuse chez -les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se -trahir?.... - -Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur, -elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pût m'aider à la -juger par analogie. Elle était de celles qui vont toujours leur chemin -tout droit et qui font naître ainsi à chaque instant de charmantes -frayeurs, aussitôt guéries. Elle donna son front à son père et me -salua d'un sourire ami. - -Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon coeur! elle dit au moment -où Philippe me prenait par la main pour me présenter à elle: - -«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous avons causé.... et -d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.» - - - - -XIX. - -LA MANIE DE PHILIPPE. - - -Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la plus malheureuse du monde. -Je m'inclinai à deux ou trois reprises, sans trouver une syllabe à -prononcer, et je m'enfuis comme un traître de mélodrame surpris au -moment où son monologue explique au spectateur la profondeur de ses -machinations. - -J'étais furieux et j'étais attéré. J'avais vu, de mes yeux, vu, un -rapide regard, échangé entre Philippe et son père à l'imprudente -révélation d'Annette. - -Imprudente n'est pas le mot; il faut dire extravagante, et c'est trop -peu. - -A quoi bon ce doigt mignon posé sur le sourire de ces lèvres roses, -lors de ma première entrée? «C'est moi qui ai ouvert à M. René!» A -quoi bon ce doux chuchotement?? «Nous avons causé!» Autant valait -crier à tue-tête dans l'antichambre. - -Et ce terrible aveu: «Je le connais depuis plus longtemps que toi!» - -Quelle figure allais-je faire le lendemain? - ---L'idée me venait qu'Annette s'était moquée de moi, tant je trouvais -sa conduite folle ou cruelle! - -Sans doute que vous devinez le plus mortel de mes embarras. J'étais -percé à jour. Moi, je n'en eus pas conscience tout de suite. Cela me -vint avec la sueur froide. A cette heure, que pouvait penser mon ami -Philippe? Il savait le fin mot de ma passion subite pour les -découpures. Il devait me regarder comme un de ces coquins qui prennent -les vieux subterfuges de comédie pour entrer dans les familles. -J'étais perdu, je songeai à me tuer. - -Je ne rentrai pas à l'hôtel pour dîner. Je ne dînai pas. Comme les -événements se croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie! Tout à -l'heure j'étais le plus heureux des hommes, et maintenant.... - -Qu'avait-elle dit après mon départ? Avait-elle tout avoué? Elle en -était capable! - -Ce n'étaient plus les paroles mêmes qu'elle avait prononcées qui -bourdonnaient à mon oreille, c'en était la traduction, et voir la -traduction que j'en faisais: - -«Ne prends pas la peine de me présenter M. René. Nous sommes d'accord: -nous nous aimons tous deux. - ---Et qui le lui a dit?» m'écriai-je du fond de mon innocente colère. - ---Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce n'était pas moi, et j'avais -raison de la trouver bien osée! - -De quoi se mêlait-elle! N'avais-je pas fourni mes preuves d'habileté? -ne pouvait-elle me laisser le soin de conduire notre chère intrigue? - -Elle avait dû tout avouer. Moi parti, on l'avait sans doute -interrogée. J'étais certain qu'elle avait tout avoué. - -Avoué quoi, cependant? Qu'avait-elle pu dire, sinon que j'avais pris -la même stalle six jours de suite pour assister au prologue de sa -pièce? Il n'y a pas là de quoi pendre un homme. - -Et, courant tout à coup d'un extrême à l'autre, je cherchais ce qu'il -y avait décidément entre nous. Mes terreurs me semblaient alors -burlesques; j'aurais voulu ravoir mes terreurs; elles valaient mieux -que le désespoir où j'étais de ne trouver rien entre nous, rien, sinon -je ne sais quel rêve qui m'appartenait en propre et dont elle n'était -pas complice. - -Elle m'avait adressé trois questions qui n'avaient pas le sens commun, -en somme, trois questions qui trahissaient une véritable incohérence -d'esprit ou un suprême enfantillage. Les voici, ces questions -elliptiques, arrivant comme le résumé d'une explication qui n'avait -pas eu lieu: - -«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte? - -«Pourquoi revenez-vous? - -«Pourquoi êtes-vous resté six jours sans revenir?» - -Avant ces questions posées, il n'y avait eu d'elle à moi, ni de moi à -elle, aucune communication, pas même de celles qui s'échangent par le -regard. Nos yeux ne s'étaient point parlé. - -Avait-elle la tête bien saine, cette ravissante fille? - -Voilà le symptôme le plus assuré de folie. Tâtez-vous, chaque fois que -vous vous demandez si quelqu'un de votre connaissance a perdu la -raison. - -Ces questions, qui composaient tout mon avoir amoureux, ne -signifiaient rien: c'était donc un fait bien acquis. - -Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous! Rien! ces trois questions -qui étaient le plus candide, le plus formel, le plus adorable aveu. -Rien! ces trois questions que je n'aurais pas données pour tout l'or -de l'univers. Il faut s'entendre. L'évidence est l'évidence! -Avait-elle eu le temps de me dire: Je vous aime! Et cela se dit-il -entre deux portes, quand on se voit pour la première fois, à deux pas -d'un tiers, dans un entretien de deux secondes? - -Je préférais mes trois questions à ce «je vous aime» impossible. Je ne -me représentais pas Annette me disant: «Je vous aime.» Il n'y avait -pas lieu. Elle avait fait assez, elle avait fait trop: un fat aurait -dit en pensée qu'elle s'était jetée à sa tête. - -Annette! Tout mon coeur s'élançait vers elle; j'aurais voulu la -remercier à genoux. Jamais je ne l'avais si bien adorée. - -Elle avait trop fait, disais-je. Hélas! hélas! elle avait défait -aussi. A réfléchir sérieusement, sa dernière démarche biffait ses -premières paroles. Deux fois, elle avait agi comme un enfant, et -c'était tout. Accorder une importance quelconque aux allées et venues -de cet esprit fantasque, c'était tomber soi-même en enfance. - -La nuit me prit dans ces parages déserts où j'avais l'habitude de -rôder. J'avais plaidé déjà tant de fois le pour et le contre depuis -quelques heures que mon misérable cerveau se creusait et devenait -vide. Je travaillais encore pourtant, car ces fièvres sont -implacables. Je tournais comme un écureuil à la peine dans le cercle -vicieux de mes raisonnements. Je souffrais, j'étais heureux, -j'espérais, je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais! - -«Holà! mon élève, me dit la voix franche et sonore de Philippe, qui -marchait à mon insu auprès de moi, vous êtes donc amoureux, vous -aussi?» - -Je faillis tomber à la renverse, et il fut obligé de me soutenir. - -Nous restâmes un instant silencieux. Il me pressa contre sa poitrine. - -A l'heure où j'écris, je suis prêt à donner le meilleur de ma vie pour -Philippe Laïs, mon frère, qui est une part de moi, tout comme ma femme -et mes enfants. A l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion, -comme un délire; je baignai son visage de larmes en le couvrant de -baisers. - -Il m'était impossible de parler. Je voyais un sourire triste qui -jouait autour de ses lèvres. - -«Je connais cela, je connais cela....» murmurait-il, sans avoir -conscience peut-être des paroles qu'il prononçait. - -Nous étions au coin de la rue Saint-Bernard et du quai. - -«Vous aimez!» m'écriai-je. - -Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant en quelque sorte,--car, à -de certains moments, il avait la vigueur d'un Hercule,--il me fit -faire quelques pas en avant. Ce mouvement démasqua pour nous une -maison haute et d'aspect plus élégant que celles de ce quartier. Elle -était blanche et toute neuve. Le premier étage avait six fenêtres, -dont deux étaient éclairées: une à l'extrémité de droite, -l'autre à l'extrémité de gauche. - -«C'est un peintre aussi, me dit-il. Le bonheur lui a donné du talent. -Il travaille comme doit le faire un honnête homme qui a de la -famille: rudement et sans relâche. Il est là, cette lampe l'éclaire. -Je l'ai guetté longtemps pour voir s'il rendait sa femme heureuse. Il -la rend heureuse. Tant mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais -quelque chose pour lui, je le servirais de bon coeur.» - -Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mâle résignation me -tenait l'âme en suspens. - -«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix -qui tremblait. On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai -qu'une fois. Elle était le génie que j'aurais eu. Je ne parviendrai -pas.» - -«Je lui serrai les mains en silence. - -«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon coeur. Nous avons dit cela, le -père et moi. Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons reparler de -vous.... Elle était ma volonté, ma force et mon avenir. Un jour j'ai -espéré; ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai vu dans ma pensée -éblouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il était beau, quoique -je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne ne l'a vu. -Maintenant, je découpe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les -tentures funèbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire? - ---La gloire remplace l'amour, voulus-je dire. - ---Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est -pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par -le bonheur. Tout se flétrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus -peindre.» - -«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée: - -«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans, -elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir -m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les -soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai été des mois avant de -pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.» - -Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les -rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frémissait -entre mes bras. - -«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la -création est là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.» - -Il tourna le dos à la maison neuve, et nous remontâmes le quai, bras -dessus, bras dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz. Je m'étais -oublié moi-même pour ne songer qu'à lui. - -«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours -prendre de mes leçons? - ---Toujours, répondis-je. - ---Le père prétend que vous vous êtes moqué de moi.... - ---M. Laïs? interrompis-je. - ---Il a été bien souvent trompé, m'interrompit-il à son tour. Il se -vante d'être défiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais, -au fond, il est incorrigible, allez! C'est un homme des temps passés. -Je n'ai qu'à le regarder pour voir nos aïeux des siècles héroïques. Je -lui ai dit: Je connais René, je l'ai vu trois fois. Il est trop -intelligent pour n'avoir pas compris le sérieux de ma pensée; il est -trop honnête pour railler une pensée sérieuse. Ma soeur, alors, s'est -approchée.... Mais d'abord, René, comment l'aimez-vous?» - -Il s'était arrêté tout d'un coup et me regardait en face sous un -réverbère qui m'éclairait d'aplomb. - -«Comme vous aimiez celle qui eût été votre inspiration et votre -force,» répondis-je. - -Il se reprit à marcher d'un pas plus rapide. - -«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d'elle, ne me -faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons. -Comprenez-moi: comme j'ai guetté celui qu'elle aime, je surveillerai -celui que ma soeur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour -payer ma misère. - -«Si je pouvais vous ouvrir mon coeur! m'écriai-je. - ---Je crois en vous, m'interrompit-il encore, parce que vous êtes tout -jeune. Le père a frayeur de vous, parce que vous êtes trop jeune. -Voilà déjà plusieurs semaines qu'il avait parlé mariage. Il dit qu'il -se sent mourir.» - -Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis d'une pareille pensée. - -«M. Laïs ne m'a pas semblé malade, objectai-je, et la manière dont -vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes. - ---J'ai appris à parler de tout courageusement, René. Le père ne craint -rien. A la maison, il y a plus d'un genre de souffrance. Tout ce que -dit le père est vrai. Il a soixante-sept ans. L'automne dernier, une -de ses blessures s'est rouverte pour ne plus se refermer. Il va -souvent à la tombe de ma mère. Il fait bien de songer à sa fille. - ---Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.» - -Il tourna la tête et répondit tout bas: - -«Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est -permis, même à son père, de n'avoir pas confiance dans la solidité de -sa raison. Pour que le père s'en aille tranquille et content, il faut -qu'Annette soit mariée. - ---Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche! - ---Etes-vous riche, René? - ---Je ne suis pas pauvre. - ---Etes-vous libre? - ---Mon père et ma mère sont d'honnêtes gens qui m'aiment et qui ne -voudraient pas faire mon malheur. - ---Avez-vous aimé d'autre femme que ma soeur! - ---Jamais! - ---Feriez-vous serment de cela? - ---Je vous le jure sur mon honneur.» - -Il reprit mon bras qu'il avait quitté et poursuivit: - -«Je ne suis point chargé de vous demander tout cela, mais j'ai voix au -chapitre, malgré le noir et le blanc.... Ma soeur s'est donc -approchée, comme je vous le disais. C'est de l'adoration que le père a -pour elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire. -Elle s'est assise sur les genoux du père et j'ai entendu qu'elle -murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu'il le voulait. -Annette a repris: Alors, c'est celui-ci que je choisis pour mari. - ---Et M. Laïs? demandai-je. - ---Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le sourcil. M. Laïs a voulu savoir -où et comment vous vous étiez parlé. - ---Nous ne nous sommes jamais parlé! m'écriai-je! - ---Voilà ce qu'a répondu Annette. Mais alors, lui a dit le père, il -faudra donc que j'aille solliciter la main de ce garçon pour toi? Elle -a souri en répliquant: Il est fou de moi!» - -Philippe s'interrompit. - -«Jusqu'à présent, murmura-t-il, Annette était pour moi la raison -enfantine et naïve, c'est-à-dire la vraie raison, la seule raison; -mais il paraît que nous avons tous quelque chose dans la famille. -C'est aussi drôle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle -comme cela, René, pour qu'il n'y ait pas de surprise. Annette a dit: -il est fou de moi! - ---S'il y avait un mot plus fort!.... m'écriai-je. - ---Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà tout. Vous ferez bien de -dire au père qu'elle a deviné, et, s'il se peut, comment elle a fait -pour deviner. - ---Elle a fait comme moi! - ---Très bien, René. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous êtes -tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a -deux voix qui parlent en moi, à cette heure où je sens votre coeur qui -bat contre mon bras. L'une me dit: Leur folie s'appelle le bonheur; -l'autre me dit de prendre garde. Prendre garde à quoi? Au bonheur? A -qui? A vous, René, qui n'avez ni l'expérience ni la volonté du mal? -C'est la première voix qui est la bonne. Je donne mon consentement à -votre mariage avec ma soeur.» - -Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement si passionné que je -l'enlevai de terre, bien qu'il fût beaucoup plus grand et plus robuste -que moi. - -Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt -qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le -fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces moeurs ne sont pas de -notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l'Inde de -Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842. - -Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter -beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux -Allemands même, à cause des livres qu'ils font pour les coeurs -sensibles. - -Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai jamais ouï vanter la naïveté -angélique des Grecs modernes. J'ai lu des oeuvres charmantes, romans, -pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et -d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure; -vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à -Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les -noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif. - -Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n'ai pas d'ailleurs la -science d'écrire qu'il faudrait pour les défendre contre leurs -éloquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Laïs, -Philippe, le frère de mon coeur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous -les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France. - -Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi -qui était solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adressé une -seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu'il -appliquait à ce grand acte, l'introduction d'un étranger au coeur de -la maison, les délicatesses exagérées de l'hospitalité antique. - -Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête, moi, c'était la nature -même: j'étais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu -au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d'aller tête baissée -en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge d'homme. - -Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M. -Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant. - -Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons coeurs. Ils ne -veulent plus croire. - -Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe -Laïs m'étonna d'autant plus que je ne l'avais pas même sollicité. Une -fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en -moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent -ceux qui veulent tromper. - -«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un théâtre?» me demanda-t-il -tout à coup. - -Et sans attendre ma réponse, il ajouta: - -«Allons faire une petite visite à ma soeur.» - -L'idée me vint que M. Laïs serait là. Malgré tout, il me faisait peur. -Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise. - -«J'aime mieux la voir partout ailleurs que là, répliquai-je. - ---Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au -théâtre? m'interrogea Philippe en s'arrêtant. - ---Non, assurément, s'il dépend de moi de l'en éloigner.» - -Il frappa ses mains l'une contre l'autre. - -«Elle a dit cela! s'écria-t-il Notre Annette est une fée! ou bien -c'est une sorcellerie que l'amour? Répétez-moi encore une fois que -vous ne vous êtes jamais parlé. - ---Jamais, je l'affirme. - ---Le père a fait pour le mieux, reprit Philippe d'un ton de dignité où -il y avait bien de la tristesse. Mon avis n'était pas le sien. On -l'avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du -théâtre qu'il me parla pour la première fois de ses idées de mort -prochaine. Il voulait faire à notre Annette une situation -indépendante. Maintenant qu'il est désabusé, il cherche à rompre -l'engagement. Mais le succès d'Annette est un obstacle.» - -Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte -du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais -pas à choisir: il me fallut bien le suivre. - -La comparaison de la sirène peut s'appliquer à tous les théâtres. Il -ne faut point les regarder à l'envers. Je ne parle pas seulement de -cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les -directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en -traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait -nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire. A toutes les splendeurs -qu'on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces -clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces -séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient -exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans -figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que -d'une constatation matérielle. - -On a fait remarquer parfois que c'était là un lamentable miroir de la -vie de théâtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien -voulu savoir. - -J'admire seulement l'intrépidité dont font preuve nos étoiles en -traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs. -Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et -tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive -énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure -émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route -qu'elle suivit une première fois pour monter jusqu'à son boudoir? - -Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonché de roses! -Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du -Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce -splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur -fait envie à tous les directeurs de l'Europe. - -Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description, -bien qu'il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils -appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la -peine d'être esquissés. - -La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux, -feuilletant un elzévir sous un quinquet. C'était sa place accoutumée; -la loge d'Annette s'ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en -ce lieu ses soirées; il s'était résigné à entendre les mauvaises -plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais -raillé qu'une fois. - -Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa -lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience -d'honnête homme, se fixa sur moi attentivement. - -«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire. -Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes pour moi le -plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi -bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes. - -Je restai muet. Je m'attendais à être questionné; j'avais rassemblé -mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d'agir de M. Laïs -ajoutait une solennité singulière à l'interrogatoire qui sans doute -allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence -mondaine, c'était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier. -Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l'hôte, il -lui ouvrait les pages de son livre de famille. - -Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d'exiger beaucoup. - -Annette quitta sa loge pour faire son entrée. En passant, elle -m'adressa un signe de tête souriant et familier. Vivaient-ils donc des -mois en une journée? Le signe d'Annette et son sourire avaient -l'aplomb d'une vieille amitié. - -Eh bien! oui, j'eus défiance. Ma sauvagerie n'était pas leur candeur. -Je sentis que j'aimais jusqu'à mourir, mais j'eus défiance. Mon coeur -se serra et l'angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux. - - - - -XX. - -SERIEUSE EXPLICATION. - - -Je respecte la mémoire de M. Laïs comme celle d'un saint, mais je ne -prétends pas le donner pour modèle de conduite à suivre dans cette -grande affaire de l'introduction d'un gendre à la maison. Bien qu'à -Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille à la sienne -serait très souvent mal récompensée. Notre civilisation demande -d'autres enquêtes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime -antique, elle se connaît elle-même. - -Il avait tort, étant données nos moeurs; étant donné l'état de notre -société, il avait tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus défiance, -moi qui participais à peine à ces moeurs; moi qui appartenais si peu à -cette société, j'eus défiance. En présence du bon marché inattendu, -l'acheteur novice est comme l'acheteur habile: ils ont peur tous -deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honnêteté de celui qui vend ne se -suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous -connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l'or à -être bourru. Il reste un charme à la vieillesse d'Aspasie, c'est de -battre Périclès. - -La joie fait peur, dit un des plus ingénieux écrivains de ce siècle. -Ce n'était pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur. - -Je ne crois pas que j'eusse été capable de supporter une déception. -Mon amour a pu pénétrer en moi plus profondément depuis lors et mieux -englober tout mon être dans le réseau de ses racines, mais il était né -tout entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgré moi sur cette -chance unique. Annette était la nécessité de mon existence, je le -sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis -douloureusement et c'est ce que j'appelle avoir défiance. L'idée ne me -vint point de m'arrêter sur la pente où j'étais; j'eus conscience -d'être en équilibre entre le bonheur et le malheur, voilà tout, et la -présence même du danger n'éveilla point en moi la volonté de reculer. - -M. Laïs et Philippe échangèrent quelques paroles. A une question de -son père, j'entendis Philippe qui répondait: - -«Tout est comme Annette l'a dit, exactement.» - -Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond -et M. Laïs me fit entrer dans la loge d'Annette. - -Tout le monde connaît ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une -actrice, et vraiment mon livre n'est point écrit pour initier les -profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comédie. Si je ne -m'étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je -sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai -pas d'air; tout m'y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux -le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la -souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères. - -Et n'était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me -serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son -influence, son magnétisme. Le pavé de l'église sue la prière, le -logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout -dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C'est là, oh! c'est là -qu'il faut faire parler le coeur. - -Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit théâtre, à la porte de -l'étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches -roses, les tempes veinées d'azur, les fleurs du teint, les perles du -sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincère, nous -avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés. - -«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m'offrant l'une -des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire -n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune, -monsieur René. Il me semble que j'étais jeune hier encore. Mes deux -enfants vous aiment. La façon dont naît l'affection importe peu, et il -est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je -tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier -coup. J'aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de -plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le coeur -seulement, j'ai le droit d'être difficile, car nous sommes trois bons -coeurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n'est -pas trop de trois. L'idée de marier Annette m'est venue en même temps -que l'idée de mourir.» - -J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'écouter encore. - -«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand -deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette -ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur -de mourir.... - -«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui -s'altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien -jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai. -J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude envers -Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve -du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse -parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis -pleinement compris par vous. - -«Pleinement,» répétai-je d'un accent pénétré. - -Il prit ma main et la serra. - -«La pauvreté n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne -saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité -de ces détails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe -gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais -Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car -jamais elle n'a été fermée. Sa blessure, qui est au coeur, lui répond -dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.» - -Il s'arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant -la voix. - -«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier -dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous -aujourd'hui.... Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment -que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le -chagrin ni la honte. - ---Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur! -m'écriai-je. - -«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même. - -Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de -ses beaux cheveux blancs. - -«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C'était une -enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en -élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si -belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne -savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs -devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez -quelle douce chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver à ceci; -elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien; -elle nous a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui -avons rien refusé.» - -J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c'est de -lui obéir!» Philippe m'avait déjà donné son consentement; n'était-ce -pas là celui de M. Laïs. - -«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il eût -chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit -encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez -pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.» - -Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai -déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à l'entrée -d'Annette au théâtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une -allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de -Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé. - -«Annette, dit-il seulement en terminant, a été fort malade au -commencement du mois dernier. Nous avons été mécontents du médecin qui -l'a soignée, et peut-être l'avons-nous trop vite privée de ses -conseils. Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral, elle est -comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur éclat. Nous sommes -des étrangers, mon jeune ami, j'ai dû vous faire connaître notre vie, -notre origine, nos croyances. Annette n'a pas de dot pour le présent, -dans l'avenir elle n'attend rien. Vous n'avez point à me répondre. La -nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.» - -Il se leva. On entendait la tempête d'applaudissements qui annonçait -la sortie d'Annette. - -«La première fois, murmura-t-il, ce bruit m'a fait battre le coeur. -Maintenant il m'attriste. - ---Ce bruit m'a toujours attristé,» répliquai-je. - -Il mit la main sur mon épaule, et me dit: - -«Vous avez le coeur haut. Cherchez bien en vous-même: s'il se pouvait -que vous eussiez un regret.... - ---Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien n'altère le diamant. - -Son noble front s'éclaira si visiblement, que ce fut comme une lueur -qui l'eût frappé à l'improviste. - -«J'ai confiance! prononça-t-il avec force. - ---Ce Laroche est revenu! s'écria Annette en foulant aux pieds un -énorme bouquet de roses. Il m'a jeté ces fleurs.» - -M. Laïs pâlit et je sentis que j'avais le visage en feu. - -«Allons, père, reprit Annette, j'ai les deux entr'actes et tout ce -tableau pour retourner M. René comme un gant. Laissez-moi faire. Dans -une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des -fous. - -Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant: - -«Elle a désiré cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu'elle -sera bien plus sévère que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire -souvenir que vous lui devez l'exacte vérité.» - -La surprise me réduisit au silence. Je cherchais encore ma réponse que -déjà la porte était fermée sur Annette et sur moi Nous étions seuls. - -«J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit au moment où son père -sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous dérange.» - -Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d'importance qui me fit -frissonner. J'étais troublé jusqu'à la détresse, et, certes, je ne -songeais guère à parler d'amour. Je me disais: Elle est la raison, -elle est le bon sens de cette famille. L'examen que les autres n'ont -su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je -pas vulnérable! Ma minorité, la dépendance où je suis vis-à-vis de mes -parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervigné, pas de bien -venu, pas d'état! L'idée d'épouser une jeune fille sans fortune et -d'entrer chez ces bonnes gens en qualité de protecteur me sembla en ce -moment si impossible et si absurde, que je restai comme écrasé. -Philippe, au moins, avait ses découpures; à moins de pêcher des -congres, et la rivière de Seine n'est pas favorable à cette industrie, -moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts. - -Annette jeta sur son costume de papillon son petit châle-mantelet de -soie noire. Gavarni a crayonné souvent cette tenue de l'actrice qui -attend son tour de reparaître en scène. Les croquis de celui-là -gardent la grâce dans leur gaieté et n'enlaidissent pas la nature, au -contraire. Cependant, même chez Gavarni, cette opposition a quelque -chose de si franchement burlesque qu'elle ferait fuir le rêve d'amour -le plus entêté. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice, ainsi -fagotée, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe -un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse, à la place de -ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion -s'enfuit, chassé par l'odeur du métier qui empeste. - -Hélas! oui, tout cela est la vérité même. Il n'y avait rien autour de -nous qui ne fût contre Annette, et j'essayai lâchement d'élever entre -elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J'étais -précisément fait pour user de cet avantage mieux qu'un autre, car je -hais, oui, je hais le théâtre jusque dans ses splendeurs. - -Or, jugez: j'avais ici pour moi le côté caricatural du théâtre, et de -quel théâtre! Ce trou semblait fait tout exprès pour rencontrer le -ridicule en drogue amère et capable d'empoisonner la passion même. - -Je le crus, tant j'avais peur de ma misère. Je l'espérai, tant j'étais -furieusement l'ennemi d'Annette perdue pour moi. - -Elle s'assit sur la chaise où naguère était M. Laïs. La petite lampe -posée sur la table de toilette l'éclairait par derrière et jouait dans -les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir -en lumière le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis -que ses yeux, demi-perdus dans l'ombre, rayonnaient la douce lueur de -ses prunelles. Où était la mascarade? Par où s'épanouissait le -ridicule du costume? Il n'y avait là qu'une chère jeune fille à la -pose digne et à la fois familière, une enfant gracieuse et modeste, un -délice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la -plus suave des vierges. - -C'est à peine si mes projets de révolte eurent le temps de naître. - -Annette me fit signe de prendre place. J'obéis. J'attendais sa -première question avec une véritable angoisse. - -«Je ne sais pas par où commencer, me dit-elle enfin. Il faut être -franc avec moi, monsieur René. Est-ce que vous me trouvez du talent? - ---Mademoiselle....balbutiai-je littéralement abasourdi. - ---Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n'est -pas du tout de cela que je voulais vous parler. J'avais bien des -choses à vous dire. Attendez!» - -Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas -l'avoir vue si jolie. - -«Nous y voilà! s'écria-t-elle. Vous étiez déjà venu auparavant? - ---Auparavant?.... répétai-je, car mon cerveau était plein d'imbécile -engourdissement. - ---Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clément qui ne veut pas -brusquer son accusé, avant le premier soir où vous prîtes une stalle -d'orchestre. - ---En effet, répondis-je. - ---Quel jour? - ---Il doit y avoir un mois. - ---Le jour où je tombai? - ---Précisément, mademoiselle. - ---Me vîtes-vous tomber? - ---Non, j'étais tombé avant vous. - ---Vous étiez bien pâle.... Dans la loge de côté, n'est-ce pas, à -droite? - ---Oui. - ---Avec une vieille dame très-élégante?» - -Les vingt-huit ans passés d'Aurélie. - -«Oui, répondis-je encore. - ---C'est votre mère cette dame? - ---Non, c'est ma tante. - ---Tant mieux.» - -Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement: - -«Voilà ce que je voulais savoir. - ---Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mère? - ---Comme il me semble que j'aimerais votre père! répliquai-je. - ---Mon pauvre bon père! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants -se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce pas? - ---Jamais! j'épouse aussi votre famille.» - -Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'idée de la porter à mes lèvres. -Nos deux mains étaient glacées. J'ignore pourquoi nous ne nous disions -rien de ce que nous sentions. A nous écouter, à nous voir même, -personne n'eût deviné la passion qui nous entraînait l'un vers -l'autre. Annette avait l'air d'être satisfaite du résultat de son -interrogatoire frivole. Je lui ai demandé bien souvent depuis ce -qu'elle sentait et quelle était la signification de sa conduite. Elle -m'a répondu: Je t'aimais. - -Et pourtant cette première entrevue restait glaciale comme nos mains. -Il semblait que nous n'eussions à faire aucun échange de pensées. Il -m'est arrivé de croire que l'échange était opéré déjà et que cet -étrange amour vivait en nous de lui-même. Il en fut longtemps ainsi. -Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux -peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu'en les comparant -au calme plat d'un ménage où perce le bout d'oreille de l'ennui qui va -grandir. C'était l'apparence, mais comme l'apparence mentait! Nous -étions un ménage, en effet, par l'accord de volontés, par l'incroyable -identité de nos désirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu naître? -Notre bonheur n'était qu'un bouton, lent à s'épanouir. A nous deux, -nous n'avions qu'un coeur qui ne savait pas encore se parler à -lui-même. - -Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais cette double conscience de -subir un examen mystérieux qui suffisait à ma belle Annette et d'en -sortir vainqueur, mais ce n'était pas là l'examen demandé par M. Laïs -et il fallait y arriver. - -«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je en faisant un effort -capable de soulever une montagne, que j'ai trompé votre frère...... - ---Vous! m'interrompit-elle d'un accent incrédule. - ---J'ai une excuse. Vous devez tous détester le nom que je porte.» - -Son regard curieux se releva sur moi. - -«René n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle. - ---Si fait, mon nom de baptême. - ---Ah! vous êtes noble, n'est-ce pas? - -Cette question fut faite avec vivacité. - -«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma réponse, nous avons été -nobles, riches et même puissants.» - -Puis souriant, comme pour railler elle-même cette bouffée de son -orgueil d'enfant, elle ajouta: - -«Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille, -monsieur René? Mon père et mon frère ne détestent personne, sinon les -oppresseurs de notre pays, là-bas. Vous êtes Français; la France a -fait de son mieux pour la Grèce. - ---Je m'appelle René de Kervigné.» - -En laissant tomber ce nom, j'eus un frémissement par tout le corps, et -je pris malgré moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible. -Je regardai Annette du coin de l'oeil, je ne vis point son visage -changer. - -«Eh bien? me dit-elle.» - -Je restai stupéfait. - -«Je croyais.... balbutiai-je. - ---Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle avec pétulance. - ---On m'avait dit que M. Laïs avait chassé de chez lui, tout -récemment.... - ---Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais -je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervigné........ A moins, -se reprit-elle, à moins.... - -Elle s'interrompit en un éclat de rire et ajouta: - -«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la -baignoire d'avant scène, à gauche. Mais qu'est-ce qu'ils veulent donc? -le père avait envie de battre M. Laroche et je crois qu'il a battu -tout à fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait glissé -une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien égal -que vous vous appeliez René de Kervigné. Je ne vous ai rien dit de ce -que j'avais à vous dire, et vous? - ---Oh! moi...... commençai-je impétueusement. - ---Vous, je sais tout ce que vous pensez. D'ailleurs il est trop tard. -Laissez-moi, et appelez l'habilleuse. - -Son sein battait. Dieu sait mon éloquence n'y était pour rien. Moi, -j'étais ému jusqu'au tremblement, et j'aurais cherché en vain dans ses -paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n'avions rien dit de ce -que nous avions à dire. - -Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter cela, étaient restés muets. A -quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir -humain n'eût été capable désormais de séparer nos coeurs? - - - - -XXI. - -FIANÇAILLES. - - -En sortant du théâtre, j'évitai à dessein M. Laïs et Philippe. Il -était plus de minuit quand je regagnai l'hôtel. Le déjeuner du -lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le -président et sa femme ne connussent point encore l'emploi que j'avais -donné à mes heures de bureau. Le président me dit qu'il avait écrit à -mon père tout exprès pour l'informer de ce fait que j'avais enfin pris -la résolution d'aller régulièrement au ministère. Ceci était une -menace pour l'avenir et impliquait la condamnation du passé. Petite -maman, opposition systématique et vivante à tous actes de son seigneur -et maître, annonça qu'elle allait écrire à ma mère pour lui dire de -moi tout le bien possible, mais quand le président eut quitté la table -après son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j'eus -une scène. Il fallait qu'elle fût tombée sur un mauvais coeur! Je lui -arrachais les dernières illusions de sa jeunesse! Je n'y mettais pas -même les formes! Je l'abandonnais brutalement! insolemment! J'étais -ingrat comme peuvent l'être les cochers de fiacre! La baronne était -venue et lui avait dit: On ne voit déjà plus le cousin! La vicomtesse -était venue et lui avait dit: J'avais pronostiqué cela sans être -sorcière! Une substitute enfin, hélas! oui, une substitute qui n'avait -point passé vingt-huit ans, était venue et avait dit: C'est bien grave -ici pour un garçon de son âge! - -«Etais-je donc grave avec toi, René? Quel âge croient-elles donc me -donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j'aie vingt-quatre -heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux! -Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux -très bien risquer le bal de l'Opéra. Et cet atroce Josaphat est venu -aussi! Et sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin -de leur attacher un fil à la patte...... Mais c'est un homme, lui, au -moins! J'avais payé quelqu'un pour arracher les yeux de la substitute! -Qu'as-tu fait hier au soir? - ---J'ai dîné avec des camarades de bureau,» répondis-je. - -Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'était de la bonté d'âme. - -«Déjà! s'écria-t-elle. Du premier coup! Ces ministères sont de mauvais -lieux! Et crois-tu que ton excellente mère t'ait envoyé à Paris pour -de pareilles orgies! On s'échauffe la tête, on perd sa santé. Y -avait-il des femmes? - ---Nous étions entre hommes. - ---Voilà qu'il apprend à mentir! s'écria Aurélie. Mettez les jeunes -gens aux ministères! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec -les jeunes gens des ministères? Je vais écrire à Vannes. Ta maman -était pour moi une soeur aînée, presque une mère: Je vais tout lui -raconter, c'est mon devoir! Y en avait-il de jolies? - ---Mais, petite maman.... voulus-je dire. - ---Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous êtes Normands -doubles en Bretagne! Ah! c'est la dernière fois! Ah! je ne m'y -laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m'avez fait aussi par trop -de mal!» - -Eh bien! vrai, ce n'était pas ma faute, car j'avais un fond de sincère -affection pour ma cousine, qui n'était pas sans le mériter à de -certains égards. Elle avait été bonne pour moi, en définitive; -j'ajoute tout de suite qu'elle fut bonne pour moi dans la suite et -jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom -plus sévère, ne m'éloignaient point d'elle. Je lui pardonnais toutes -ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont -j'étais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort -au sérieux ses plaintes tragi-comiques, mais j'éprouvais le besoin de -la consoler, à travers l'égoïsme même de ma préoccupation amoureuse. - -Elle but son café trop chaud et m'en fit le reproche. J'étais cause, -ce matin, de tous les malheurs. - -«Encore, s'écria-t-elle tout à coup, monstre de bambin, si tu ne -m'avais pas affichée vis-à-vis de toutes ces dames!» - -Ici, je méritai mon pardon d'un seul coup: j'eus la force de comprimer -le violent éclat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face. - - -«Je vais être la fable de tout notre petit cercle,» reprit-elle en -versant une jolie dose d'eau-de-vie dans sa tasse. - -Jusqu'à ce jour, elle n'avait même pas regardé l'eau-de-vie. Ses -vaisseaux étaient brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait passé -le Rubicon! - -«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?» reprit-elle brusquement. - -Le ciel sait bien que je n'avais cassé aucun verre. - -Elle but son _gloria_ d'un seul trait, car en touchant les lèvres -d'une fille des croisés, ce vulgaire mélange ne pouvait devenir -ambroisie. - -Puis elle me regarda d'un air de défi et son oeil prit une expression -mauvaise, pour le coup. - -«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serrées, ils -t'auront dit que j'avais quarante ans.» - -Je protestai encore. - -«Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurélie -de Kervigné! La province est un tonneau où grouillent des vipères! -Quarante ans! C'est absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je -t'aurais tourné la tête! Voyons! la main sur la conscience, quel âge -me donnes-tu? - ---L'âge d'une femme charmante...... - ---Serpent! tu as fait une _connaissance_!» - -Je maintiens ce mot qui, comme le _gloria_, franchit des seuils -illustres. - -Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un bras vigoureux et la -rapprocha de la sienne. - -«Elles seraient trop contentes! s'écria-t-elle impétueusement. Si tu -savais comme elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!.... Je -mettrais le feu à Vannes, vois-tu! - -«Ce n'est pas que je sois à court, au moins? s'interrompit-elle ici en -se redressant avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C'est un garçon comme il -faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c'était un -succès. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois. -Allons! je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en parlons plus.» - -J'obéis de bon coeur, et le traité de paix fut signé aux conditions -suivantes: - -Article premier: comme j'avais affiché ma cousine, je m'engageai -loyalement à ne rien faire qui pût modifier l'opinion de son cercle au -sujet de nos prétendues relations; au contraire, je promis d'être -amoureux devant ces dames et de désoler Sauvagel. - -Article deux: franchise entière, récit complet de mes orgies avec les -amis du ministère, description authentique des femmes, procès-verbaux -de mes amours. - -Article trois: pas d'attache! pas de passion sérieuse! voltige -habituelle de fleur en fleur comme il convient à don Juan qui a -l'honneur d'appartenir à la fois à la noblesse historique et à la -jeune administration. - -Je commençai tout de suite, et je lui fis un conte à dormir debout qui -la divertit outre mesure. - -«T'es-tu grisé? me demanda-t-elle. - ---Un peu. Gaieté d'officier. - ---Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais te voir gris. - ---J'aurais honte, ma cousine. - ---Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous êtes gris? - ---Comme un Polonais. - ---Et les demoiselles? - ---Comme des anges! - ---Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit -coin, par un trou de serrure? - ---Nous chercherons le moyen. - ---Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous -jalouse! As-tu rendez-vous aujourd'hui? - ---Certes. - ---J'ai bien envie de te nouer un fil à la patte, comme dit le docteur. - ---Ah! ma cousine! - ---Si j'avais été homme!.... - -Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan. - -Ah! qu'eût-elle fait, dieux immortels! - -La matinée était bonne; tout se trouvait ainsi arrangé pour le mieux. -A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin. - -En route, je me demandais ce qu'aurait dit ma cousine, si je lui avais -raconté au vrai mon entrevue avec Annette. - -Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon coeur sous le -charme et, en même temps, remplissait mon esprit d'étonnement. Se -pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout -cet amour qui débordait en moi, se pouvait-il que je n'en eusse point -versé une seule goutte? - -Et se pouvait-il cependant qu'il y eût dans mon âme l'impression nette -et profonde d'aveux échangés, la saveur de toute une scène de passion, -l'empreinte et la chère fatigue d'une adorable lutte d'amour. - -Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n'ai vu rien de pareil en -aucun livre, même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-OEil. - -Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans même employer -l'éloquent langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait plus rien -de moi, et je savais tout d'elle. - -Mais que de choses pourtant j'avais encore à dire! surtout que de -choses à entendre! Quand je n'étais pas auprès d'elle, j'avais un -impérieux besoin de lui parler. Je lui parlais tout seul. Je -l'échauffais et je me brûlais. Il me semblait que mon coeur s'épandait -hors de ma poitrine et se faisait parole pour entrer dans le sien. - -Je n'étais pas sans inquiétude. La veille au soir, j'avais laissé -volontairement les choses en suspens. Annette était en quelque sorte -chargée de soumettre à son père le résultat de l'examen subi par moi. -En me reportant à cet examen, je ne pouvais certes pas être -tranquille. - -De mes déclarations, un seul fait positif ressortait: à savoir, que -j'avais nom René tout court. - -En dehors de ce fait qui n'était pas à mon crédit, il y avait le -malheur du nom lui-même. - -Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, où mon sort allait se -décider, plus mon trouble augmentait. Il était au-dessous cependant, -beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait dû être, car en consultant les -lois de la sagesse mondaine, je n'avais aucune chance de réussir. Bien -plus, et suivant les mêmes lois, ma réussite même devrait constituer -un cas d'accusation grave contre la famille capable d'accueillir un -jeune homme dans ma situation. Cette dernière phase de la question -m'échappait; quant à l'autre, j'avais conscience du pouvoir absolu -d'Annette et j'étais sûr qu'Annette m'appartenait. - -Je trouvai M. Laïs seul, et je pense qu'il avait éloigné ses enfants à -dessein, parce qu'il comptait être très sévère. Il était pâle comme un -malade qui a passé une nuit sans sommeil. Son regard morne et fatigué -annonçait la souffrance. Involontairement, douloureusement aussi, je -songeai à cette attente où il était de sa fin prochaine. J'avais -traité jusqu'alors ses pressentiments avec légèreté. Je fus converti -aujourd'hui d'un seul regard. - -M. Laïs me sembla condamné. - -Il ne me tendit pas la main. - -«Monsieur de Kervigné, me dit-il avec une froide douceur, le fils peut -ne point ressembler à son père, il ne m'étonne point que vous nous -ayez caché un nom devant lequel la porte de notre maison se serait -fermée d'elle-même. Ce qui m'étonne et ce qui m'indignerait si votre -âge ne plaidait pour vous, c'est que vous ayez osé renouveler la -tentative de votre père.» - -Je n'étais pas bien habile, mais pourtant je compris tout de -suite l'avantage que me donnait sur lui son erreur. Aussi ne -l'interrompis-je point. - -«Comme vous pouvez le penser, reprit-il, voyant que je gardais le -silence, toute explication est désormais inutile. - ---Permettez-moi de croire le contraire, monsieur, répliquai-je cette -fois avec fermeté. Mon père est un loyal gentilhomme, qui a passé -comme vous une vie déjà longue à se faire aimer et respecter dans une -sphère modeste. Je ne suis pas le fils de M. le président de Kervigné. - ---Ah!....» fit M. Laïs dont le front se dérida. - -Car nous étions tous complices, et il ne demandait qu'à pardonner. - -«Je ne juge pas mon cousin le président, poursuivis-je. Si j'avais ma -femme à défendre, je saurais ce que je dois faire pour repousser des -tentatives semblables à la sienne. Je suis son obligé jusqu'à ce jour, -et Annette Laïs me semble tellement au-dessus de ces petites hontes -que je ne garde même pas de rancune à celui qui l'a méconnue. -J'établis seulement ce fait, que je suis le fils d'un honnête homme -et d'une vertueuse femme. - ---Ah!.... fit une seconde fois M. Lais. - -Il me donna sa main en murmurant: - -«Je vous demande pardon, monsieur de Kervigné, je vous demande pardon. -Je n'avais pas l'intention de vous offenser.» - -Puis, pesant sur ma main jusqu'à ce que mon front fût à portée de ses -lèvres, il y mit un baiser en ajoutant: - -«Je n'avais que cette objection-là, monsieur René. Le reste est une -chose qui ne vaut pas la peine d'être dite. C'est un pressentiment: -j'ai la crainte d'un malheur. - ---Mon amour est profond et sincère, répliquai-je en serrant ses -pauvres mains froides sur ma poitrine; c'est beaucoup contre le -malheur. - ---Ce n'est pas assez, si le malheur est tel que je le crains. -Pensez-vous donc que j'aie moins peur pour vous que pour elle?» - -Je ne pus me retenir de sauter à son cou. Il me pressa sur son coeur -en un long et paternel embrassement. - -«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera -le plus aimé de mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous êtes dit -hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour -que cet amour fût la consolation de ma dernière heure?» - -Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est -vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui -avoir rapporté Annette? Peut-être ce que nous nous étions dit sans -parler. Je ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce qu'il est entre -nous des choses qui n'ont pas encore été exprimées, mais il arriva -plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M. -Laïs firent des allusions à nos entretiens. Je répète que nos -entretiens furent très longtemps de silencieux tête-à-tête, coupés par -des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou -parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'étais seul, moi qui -n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son -père et son frère. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre -idiome de notre bonheur. - -Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces -entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissèrent un -vide dans l'esprit ni dans le coeur. Et quand la langue d'aimer nous -fut donnée, il nous parut que nous répétions les mélodies déjà connues -d'un répertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela -n'ajouta rien au bonheur. - -M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur -lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules -noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et -de la dépendance complète où j'étais sous le rapport pécuniaire. -J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne fût -rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice, -et l'excellent naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf et large, -mais fin, toutes les fois qu'il consentait à fixer sur un objet l'oeil -de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de -mon explication. Mais pour répéter un mot qui est écrit déjà, il me -montra aussi qu'il était complice. Annette avait dit: Je veux, et -Annette était reine. - -Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le -consentement de mon père. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et -cela de la meilleure foi du monde, M. Laïs secoua la tête et murmura: - -«Nous sommes des étrangers, des étrangers pauvres. On dit que les -Bretons sont fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre les -mains de Dieu. - ---Vous êtes ici chez vous, monsieur de Kervigné, ajouta-t-il en se -redressant avec une solennelle dignité. Je mets ma fille sous la garde -de votre amour et de votre bonheur.» - -Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le repas fut triste. J'appris -qu'Annette et Philippe étaient allés ensemble au tombeau de leur mère. - -Après le repas, qui finit de bonne heure, à cause du spectacle, -Annette me dit: - -«Il ne faudra jamais venir me voir au théâtre. Hier, c'était le -théâtre qui nous empêchait de parler. - ---Quand faudra-t-il venir? demandai-je. - ---Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue au piano. Je sais des airs -qui m'entretiennent de vous: ils vous parleront de moi.» - -Elle me donna son front. M. Laïs était retiré déjà. Philippe me dit: - -«Quand j'ai passé une heure avec ma mère il faut que je sois seul le -soir.» - -Il me serra la main et je fus seul. - -Mais de ces mélancolies, une délicieuse impression se dégageait pour -moi. Annette ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un désir fougueux -d'entendre causer le piano d'Annette. - -J'eus beau prendre le chemin des écoliers, j'étais à huit heures à la -porte de l'hôtel. Il y avait longtemps que je n'étais rentré de si -bonne heure. Aurélie m'entendit monter et m'appela. Sauvagel, en -grande tenue de séducteur, perchait au coin d'une jardinière et -gardait sur les lèvres sa dernière fadeur comme les enfants gourmands -se barbouillent avec des confitures. J'eus pitié de lui, tant son -métier me parut lamentable. Il fut congédié ignominieusement. - -«Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda Aurélie. Vous prenez -décidément votre pension hors de chez nous. - ---Une invitation.... répondis-je. - ---C'est convenu. Et il n'y a pas eu de débauche! - ---Pas tous les jours.» - -Son éventail frappa gaillardement le bout de mes doigts. - -«Sais-tu pourquoi j'ai renvoyé M. Sauvagel? - ---Parce qu'il vous ennuyait. - ---Toujours. Ah! si vous aviez été un bon sujet. Mais c'est de -l'histoire ancienne. J'ai renvoyé Sauvagel parce qu'il y a du nouveau -et que je suis à la tête d'une magnifique idée. - ---Voyons la nouvelle. - ---Léa Mouton n'a pas vécu. M. le président a trouvé sur son oeil un -noir qu'il n'avait pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est plaint; Léa -Mouton, qui n'est pas polie, l'a décoiffé d'un coup de pied à hauteur -de président. Devine le reste. - ---Une autre Irma.... - ---Quelle autre? Je te la donne en cent. - ---Je renonce. - --Annette Laïs! s'écria-t-elle en éclatant de rire. Laroche prétend -qu'il a été battu déjà. Il va bien!» - -Cela ne m'émut point. - -«Et l'idée? demandai-je froidement. - ---Puisque tu en es à faire des fredaines, petit, une de plus, une de -moins, peu importe. Ne te fâche pas: on a beau être un amour comme -toi, avec ces demoiselles, il faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un -crédit de cinquante louis, si tu veux nous souffler Annette Laïs!» - - - - -XXII. - -LE PIANO D'ANNETTE. - - -C'était une bonne idée, une de ces excellentes idées qui servent à -faire des comédies: une idée riche, féconde, inépuisable. Aurélie, je -le suppose bien, ne connaissait pas elle-même tous les mérites de son -idée. Elle mettait à ma disposition sa liste civile pour jouer un tour -à son mari, et ne voyait rien au delà; mais il est certain que son -idée ne s'arrêtait point à ces surfaces: en ce qui me concerne, elle -gantait la situation avec un si rare bonheur qu'on aurait pu -l'attribuer à un maître du vaudeville, mêlé de couplets. Petite maman -était une femme d'esprit, en somme, et ne manquait point de coeur; -elle avait de la vaillance; elle avait de l'influence à Paris et aussi -en Bretagne, parmi les gens qui étaient les arbitres de mon sort. -Supposez que je fusse entré ou seulement que j'eusse feint d'entrer -dans son caprice, elle était intéressée à me soutenir. Etant donné son -caractère, je puis affirmer qu'elle m'aurait soutenu. - -En creusant l'idée, qu'y trouve-t-on? Une femme ayant charge d'âme, -une sorte de tutrice envoyant son pupille à la bataille et disant au -papillon: Tu vas t'approcher de la chandelle. - -Il est vrai que le papillon avait, d'avance, les ailes brûlées -jusqu'aux aisselles, mais elle n'en savait rien, et là gît précisément -le vaudeville. Les ailes brûlées se voient tôt ou tard; quand on eût -découvert l'horrible vérité, quand le papillon, puni de ses téméraires -escarmouches, serait venu dire: Je suis vaincu, j'aime, il faut que -j'épouse, représentez-vous la figure de ma cousine! - -C'était une révoltée; elle avait à un très haut degré l'honneur et la -loyauté du bandit d'opéra comique. Son affection pour moi était vraie, -malgré l'étrange toilette sous laquelle ce sentiment disparaissait. -J'aurais eu en elle une alliée solide, intrépide et fidèle. - -Mais je ne suis pas poète, mais je ne suis pas même vaudevilliste! Je -ne compris point cela. L'eussé-je compris, j'avoue que je n'aurais pas -agi mieux ni plus adroitement. Il est des vocations. Ma nature ne -contenait pas un atome de comédie. - -Annette, je ne dis pas. Annette était franche comme l'or, mais son -intelligence subtile se plaisait parfois à combiner des calculs pleins -de finesse. Annette devait un jour venir en aide à son mari et à ses -enfants, au moyen de la comédie la plus gracieuse, la plus charmante, -la plus touchante qu'ait jamais représentée dévouement de femme et de -mère. - -Moi, je restai froid comme un marbre. Je n'eus pas même l'esprit de -faire à la triomphante idée d'Aurélie l'aumône de quelques -applaudissements. Petite maman se fâcha, car elle était possédée d'une -soif permanente de flatterie. Elle me dit que j'étais un sot et -m'envoya me coucher. - -J'y allai paisiblement. Que m'importait une disgrâce dans cette -maison, qui était pour moi l'exil? - -La route de la rue du Regard à la Bastille me semblait longue, longue! -Tout Paris me séparait de ce que j'aimais. Je n'avais pas fait encore -dessein de quitter le toit de mon cousin le président, je n'avais fait -aucun dessein, à vrai dire, mais le besoin naissait en moi de me -rapprocher et d'être libre. - -Que m'importait la colère d'Aurélie? C'est à peine si je pensais à -Aurélie pendant qu'elle me parlait. J'avais le coeur plein d'une autre -image. Annette était là, toujours là, devant mes yeux. - -Ceci est la nature même; tout le monde me comprendra et m'excusera. -Mais ce qui fut moins naturel, parce que cela tenait à la maladie -exceptionnelle de mon caractère, c'est la sécurité fainéante et -profonde où je m'endormis. Je m'étais engagé de bonne foi à obtenir le -consentement de mon père et de ma mère; en rentrant chez lui, un -autre eût pris la plume et plaidé ardemment sa cause; moi je me mis au -lit, me disant: Je verrai demain. Je comptais écrire, oh! certes. -J'espérais même réussir, mais la pensée du devoir à accomplir ne pesa -jamais suffisamment sur moi. Dussé-je tuer l'intérêt de ma pauvre -épopée d'amour, il me faut bien le confesser: devant tout effort qui -n'a pas pour but immédiat mon amour même, je suis lent, c'est-à-dire -lâche. Je n'étais capable de rien, sinon d'aimer. Je l'ai trop prouvé -en ma vie. Je suis le fils paresseux de ma bonne mère. Sa placidité -expectante est en moi. Je dors comme elle, et comme elle je m'éveille -dans une angoisse ou dans une caresse. - -Demain, c'est le mot funeste; demain, c'est l'aurore qui ne se lève -jamais. J'ai dormi des années en disant: Demain. - -Avant de me donner tout entier à la pensée d'Annette, je fis cependant -l'effort d'accorder dix minutes à un travail indolent et stérile. -J'évoquai en moi même la famille de Vannes et je me demandai quel -devait être l'effet de cette lettre que je n'écrivais pas. - -Ils vinrent tous à mon appel. Je les vis où j'avais coutume autrefois -de les voir: à table. L'énorme soupière d'argent, blasonnée, mais -bosselée, trônait au milieu de la nappe bien blanche et fumait comme -une cheminée à vapeur; Charlot et Mimi pendaient à droite et à gauche -aux jupons de ma mère. Mon beau frère le marquis, tiré à quatre -épingles dans son costume de chasse, avait perdu des cheveux noirs et -gagné des cheveux gris; ma soeur était de mauvaise humeur; Bel-OEil -avait sous l'une et l'autre paupière des larmes traduites de -l'allemand; Nougat, enflée comme une daube, gardait cette pâleur bleue -des tantes apoplectiques qui s'obstinent à trop digérer; l'abbé -Raffroy, qui venait de donner raison à deux opinions ennemies, -attachait, d'un air content, sa serviette à l'aide d'une épingle; ma -tante Renotte, éveillée comme une souris, arrivait de Landevan tout -exprès pour avoir de mes nouvelles; l'oncle Bélébon ressassait -impudemment pour la millième fois tout l'esprit de la famille, et -l'ignoble Vincent, se trompant de carafe, trempait son vin rouge avec -du vin blanc. - -Quoique ça, Joson Michais avait sa serviette sur le bras et regardait -ma lettre que mon père tenait à la main. - -Car elle était là, ma lettre. Mon père disait: - -«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Je voudrais -que le chevalier eût sa part de la trempée. Ah! ah! mangeons d'abord. -Voilà un potage qui va tomber dans mes bottes.» - -Ma mère réclamait tout doucement la lecture préalable de la lettre, et -ma tante Renotte l'exigeait à grands cris, mais une imposante majorité -soutenait le potage. - -Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait le potage, on parla de -moi. Ma soeur dit que j'étais bien heureux de n'avoir que moi à -penser. Les enfants, c'est la ruine. Nougat fit l'éloge de -l'eau-de-vie stomachique, objet de mon dernier envoi, et Bel-OEil se -plaignit de n'avoir pas encore reçu _La famille d'Anspach ou -l'Heureuse torture_, par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, née -Fréderica Bierbrawer. - -«Bon coeur et ne manquant pas d'intelligence, plaça l'abbé Raffroy -entre deux cuillerées trop chaudes. - ---Ce n'est pas Gérard, approuva Nougat, mais enfin.... - ---Ah! Gérard, riposta aigrement Bel-OEil, s'il est beau, il coûte -cher. - ---On ne l'a pas envoyé là-bas, fit observer l'oncle Bélébon, pour -faire l'ornement de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret -pour chauffer les pieds de la présidente. Il passera trois ans là bas, -et il reviendra à votre charge!» - -Le croirait-on? Je m'endormis au moment où l'on allait ouvrir ma -lettre! Je rêvai d'Annette, comme c'était mon droit et mon devoir. -Avant dix heures, le lendemain, j'étais assis auprès d'Annette, dont -les doigts blancs rêvaient sur les touches de son piano. - -Elle avait dit vrai, rigoureusement vrai, son piano parlait; ce fut -notre première conversation d'amour. Mon âme vibre encore à ces chants -dont le souvenir l'imprégnera jusqu'au dernier jour de ma vie. -J'écoutais en extase, je naissais à une existence nouvelle. Pour moi, -la passion est quelque chose de suave et de profond qui pénètre et qui -berce. Je ne me suis jamais senti si bien moi-même qu'en écoutant ce -langage inarticulé des sons. - -Tous les aveux étaient là dedans, tous les serments, et aussi toutes -les délicatesses infinies de la gamme d'aimer que la parole ne sut -jamais rendre. Je contemplais le profil si pur d'Annette et le rayon -de sa prunelle qui allait au ciel. Quand ses doigts s'arrêtaient, elle -se retournait vers moi souriante. - -«Etes-vous pieux, René? me demanda-t-elle pendant que le dernier -accord d'un cantique de Haydn errait encore autour de nous. - ---J'adore Dieu en vous,» répondis-je. - -Et, comme si ma langue se fût déliée par un charme: - -«Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me semble que je n'existais pas -avant d'avoir porté à mes lèvres cette coupe qui est notre tendresse. -Je n'ai pas le coeur ivre, mais je languis comme si je me mourais -étouffé par des parfums. Vous m'entourez, je vous respire, je suis -pieux de vous. - ---Païen,» me dit-elle en riant. - -Mais sa belle bouche était toute pâle. - -Et ses doigts, promenés sur les touches, exhalèrent je ne sais quels -sons qui renvoyaient du ciel l'écho de mes paroles terrestres. - -Elle me dit encore: - -«Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.» - -Entendez-vous? Notre Bretagne! Oh! je l'avais vue dans nos champs et -sous nos ombrages. Mais les anges eux-mêmes, ces âmes ailées qui sont -des femmes, n'auraient pu trouver un mot pour remuer plus -délicieusement les voluptés entassées dans mon coeur. - -Notre Bretagne! sa bouche gardait la forme de ce mot, qui était répété -dans l'enchantement de son sourire. - -J'obéis.... Je ne savais pas que j'avais une belle voix. Elle me le -dit et je fus heureux, car j'étais heureux de tout ce qui tombait de -ses lèvres. - -Je chantai un de ces refrains que se renvoient les pâtures au travers -de la lande. Des larmes roulèrent sur sa joue. - - Ma lon la - Les enfants sont là, - La vache est rentrée à l'étable; - Ma lon la - Ave Maria, - L'Angelus les endormira. - -«Je voudrais voir la mer,» murmura-t-elle. - -Je lui racontai la mer, vaste et sereine comme le ciel. - -C'est là, sur la côte, à l'abri des derniers arbres, que nous bâtîmes -la maison de notre bonheur. Il y avait un champ de blé qu'une vieille -haie d'aubépine aux troncs bossus protégeait contre le vent du large. -Devant le champ de blé, c'était la lande qui allait s'affaissant -jusqu'aux sables où commençait la prairie marine, avec ses herbes -bleues qui sentent le sel. La dune faisait à cet horizon une bordure -d'or, au delà de laquelle brillait l'Océan, glorieuse ceinture de la -terre. - -Les fenêtres de notre maison regardaient en face l'Océan. Son mur -blanc servait de phare aux mariniers qui la voyaient au loin, qui la -connaissaient, qui l'aimaient. - -Par derrière, il y avait un jardin, le verger, puis la forêt, autre -immensité. - -J'ai ouï dire: C'est triste! Bonté de Dieu! L'amour entre la mer et -les bois! - -Mais oui, c'est triste comme toute grandeur, triste comme la suprême -félicité. - -Il n'y a là ni petites gaietés, ni grimaçants éclats de rire. Il n'y -faut point exiler celles qui soupent à la Maison d'Or, ni celles qui -rêvent le long des rives du lac, au bois de Boulogne, privées comme -les canards de ces ondes domestiques. Elles y mourraient peut-être si -elles y vivaient, leurs piaulements insulteraient au silence et leurs -bons mots, extraits de Déjazet, offenseraient la solitude. - -A chaque contrée sa flore. Paris s'amuse, il a raison, ne pouvant -mieux faire. Pourquoi transporter ses jouets? Je sais des lieux où la -poésie des Bouffes-Parisiens serait lugubre; je sais de pauvres gens -qui ne comprendraient pas le sire de Framboisy. - -Mais méditez bien ceci: tout besoin d'amusette suppose l'ennui, car -les gens bien portants ne font pas queue à la porte des pharmaciens. - -Eh bien! je vous jure qu'on ne s'ennuie jamais entre la forêt et la -mer. - -Le charme était rompu cependant, notre amour avait une voix, nous -trouvions des paroles pour ajouter sans cesse aux joies de ce paradis -lointain qui était notre avenir. Le mot aimer ne revient pas si -souvent qu'on le dit dans l'échange des caressantes pensées. Entre -nous deux, il était sous-entendu sans cesse, et il arrivait ceci que -tous les autres mots du langage lui volaient son sens pour signifier: -je t'aime. - -Je m'en allai, le coeur gros de bonheur. M. Laïs m'avait appelé son -fils et Philippe son frère. Dans la rue, sous la fenêtre d'Annette, -j'entendis son piano qui chantait: - - Ma lon la - Les enfants sont là.... - -Les enfants! nos enfants! La jeune mère auprès du berceau! Est-ce -parce que ce furent là mes seules folies que jeunesse en moi ne s'est -jamais passée? - -Nous brûlons cependant, comme disent les bambins dans leurs jeux. Nous -arrivons aux scènes importantes de notre drame, et il faut faire trêve -aux détails. Quinze jours se passèrent ainsi, durant lesquels je ne -fis rien absolument de ce qui était nécessaire pour sauvegarder au -moins ma situation. Je n'écrivis point la fameuse lettre à ma famille, -et pas une seule fois je ne mis le pied au ministère. - -J'ai dit que je ressemblais à ma mère. Certes, ma bonne mère elle-même -n'aurait point poussé jusque là l'imprévoyance et l'insouciance. Je me -laissais aller à mon bonheur comme un bateau à la dérive; je ne -pensais à rien, je ne craignais rien. Il ne m'arrivait jamais de me -dire que, de toute nécessité, mon cousin de Kervigné apprendrait tôt -ou tard mes absences au ministère; je ne faisais pas réflexion que mon -sans-gêne à l'égard du bureau et de l'Ecole de droit avait été jusqu'à -l'impudence. Et tout en n'ayant pas l'ombre de remords, je me disais -toujours: Il faut que je travaille! Il faut que je me crée une -indépendance! Je vais commencer, mais là, sérieusement... - -Quand? demain. - -Il y avait une chose pourtant qui me tenait au coeur: la lettre. Je -n'avais garde d'oublier la lettre, à cause des transes qui me -serraient la poitrine chaque fois que je passais le seuil de M. Laïs. -A ce moment-là, je me promettais sous les serments les plus sacrés -d'écrire ma lettre dès le soir même. Je la rédigeais tout entière dans -ma tête, quoique j'eusse pu déjà la réciter par coeur. - -Mais M. Laïs me donnait une poignée de main et me disait: «Annette est -là,» en poursuivant sa ligne commencée. J'entrais dans la chambre -d'Annette; le charme m'enveloppait, tout était dit. - -Je pense bien que Philippe, toujours tendre et bon, mais absorbé dans -sa manie, avait oublié parfaitement qu'il y avait une lettre à écrire. -J'étais son frère, puisque les paroles étaient échangées. Cela lui -suffisait. - -Ce qui m'étonne, c'est que cette situation ait pu durer quinze jours. -Je ne parle pas des Laïs, mais bien de mon cousin de Kervigné qui -avait des rapports journaliers avec le ministère de la justice. D'un -autre côté, c'est à peine si l'on me voyait de temps en temps à -l'hôtel. Je n'avais observé aucun des articles du traité de paix signé -avec ma cousine. Elle n'était pas du tout ma confidente; je ne lui -racontais jamais ni orgies, ni fredaines. J'étais, en vérité, protégé -par le hasard, ce dieu qui donne si souvent raison aux insouciants. - -Le président, en effet, ne s'occupait pas de moi, et quant à Aurélie, -elle avait élevé son Sauvagel à la hauteur d'un personnage. - -J'étais libre comme l'air. - -Et, pour casser les vitres, il fallut une circonstance fortuite. Si -Laroche ne m'avait pas vu entrer chez les Laïs, je ne sais pas quand -le dénoûment serait venu. - -Laroche dut éprouver ici une joie sans mélange, car il était pour moi -un ennemi venimeux et mortel. Il s'informa; il apprit aisément dans le -voisinage que je ne quittais presque plus la maison. - -J'ai su plus tard par Aurélie qu'il m'accusa formellement, auprès du -président, d'avoir accepté les subsides offerts et rempli mon rôle -dans cette comédie dont elle m'avait proposé le scénario. - -Ce fut un matin, et le lendemain du jour où il avait été décidé chez -les Laïs qu'Annette payerait le dédit pour quitter décidément le -théâtre, qu'eut lieu la scène que je vais rapporter. - -Laroche vint de grand matin dans ma chambre et me pria, de la part de -mon cousin, de ne point manquer au second déjeuner. Je descendis chez -Aurélie pour savoir de quoi il s'agissait. Aurélie n'était pas dans la -confidence; néanmoins, elle prévoyait une catastrophe, à cause de -Laroche, qui riait et se frottait les mains en parlant de moi. - -«Vous comprenez, chevalier, me dit-elle, moi, je ne sais plus rien de -vos affaires. Vous êtes cause que j'ai découvert en notre jeune ami, -M. Sauvagel, des qualités que je ne soupçonnais vraiment pas, et -j'aurais grand tort de me plaindre. M. de Kervigné s'intéresse -beaucoup maintenant à M. Sauvagel. C'est trop juste. Je ne veux pas -dire que vous ayez perdu toute mon amitié. Voyons, avez-vous fait -quelque sottise un peu trop pommée? Cela peut-il se réparer avec de -l'argent? Les jeunes gens qui, au lieu de fréquenter la bonne -compagnie, se lancent parmi ces demoiselles des ministères..... enfin, -n'importe, ma petite bourse est toujours à votre disposition.» - -Je remerciai comme je le devais et j'attendis le déjeuner. - -Au déjeuner, mon cousin fut tout particulièrement bienveillant et -poli, mais, vers le dessert, il me dit: - -«René, vous êtes destitué de votre emploi au ministère. J'ai appris -avec surprise que personne ne vous y connaissait. - ---Comment! s'écria ma cousine rouge de colère. Il m'avait dit.... - ---Je vous ai menti, madame, l'interrompis-je. - ---Ah!.... ah!.... voilà qui est répondre la bouche ouverte.» - -M. de Kervigné reprit: - -«Je n'ai adressé à votre sujet aucune plainte à votre famille, René. -Je n'en adresserai aucune, si vous consentez à partir pour Vannes, ce -soir même. - ---Ce soir! répéta ma cousine. Et pourquoi? - ---Il s'agit d'une affaire malheureuse et grave, madame, répondit M. de -Kervigné. Je pense que notre jeune cousin appréciera ma façon d'agir -et entrera dans mes vues... - ---Vous vous trompez, monsieur, l'interrompis-je avec la fermeté -tranquille qui me venait toujours en ces occasions. Votre façon d'agir -m'étonne et vos vues ne peuvent pas être les miennes. J'ai l'intention -de rester à Paris: j'y resterai.» - - - - -XXIII. - -CHATEAUX EN ESPAGNE. - - -J'étais un singulier mélange de force et d'enfantillage; mais -l'enfantillage l'emportait de beaucoup en moi sur la force, qui -procédait encore directement de la nature de ma mère. Cette force, -malgré la précision et l'à-propos de certaines réponses qui me sont -échappées dans des circonstances solennelles, n'était que mon inertie -soudainement modifiée. Elle a droit au titre de sang-froid. Le mien -était passif et l'action ne tenait pas chez moi ce que promettait la -fierté de la parole. - -M. le président de Kervigné n'en fut pas moins désarçonné du coup. - -«Quel garçon! s'écria Aurélie avec admiration: quel garçon! c'est de -l'acier! Ah! nous autres Bretons!» - -Elle me fit en même temps un signe de tête protecteur comme pour me -dire: Courage! - -Le président surprit le signe. Il avait eu le temps de se remettre. - -«Je suis forcé de vous avouer, madame, reprit-il avec un redoublement -de douceur, que vous êtes pour beaucoup dans la détermination que j'ai -prise à l'égard de notre jeune parent. Il appartient à une famille -chrétienne et sévère sur le chapitre des moeurs. - ---Est-ce à moi que vous parlez, monsieur! s'écria ma cousine en -bondissant sur sa chaise. - ---Je vous supplie de m'écouter sans emportement, madame. Je ne pense -pas avoir jamais manqué aux convenances à votre égard.... - ---Et vous avez bien fait, c'est moi qui vous le dis. Les moeurs! les -moeurs! Verse-moi un verre d'eau, René mon ami, car il y a des mots -qui étouffent, vois-tu!» - -Le président repoussa son siége et plia sa serviette paisiblement. - -«Si vous m'aviez fait l'honneur de m'écouter sans m'interrompre, -dit-il, vous auriez vu que nul ne songe à s'attaquer à vous, et vous -n'auriez pas rendu notre jeune parent, aux derniers moments de son -séjour dans notre famille, témoin d'excès dont le récit sera peu -édifiant aux oreilles de nos cousins de Bretagne. - ---Vous pouvez compter, monsieur, dis-je en me levant, que je n'ai rien -entendu, sinon le congé que vous me donnez. - ---Et que je ne ratifie pas, René, mon enfant chéri, interrompit -Aurélie. Il y a quelque chose là-dessous. Je saurai le fin mot! Et si -l'on écrit en Bretagne, il y aura deux lettres! - -M. de Kervigné était très pâle. Evidemment, les choses ne tournaient -point comme il l'aurait souhaité. - -«Il y a quelque chose, en effet, là-dessous, madame, reprit-il, -faisant un violent effort pour garder son sang-froid, et je vous -demande la permission de vous prendre pour juge, puisque, paraît-il, -je ne suis plus le maître ici. Notre jeune cousin, non content de -négliger l'Ecole et son bureau, passe sa vie, sa vie, entendez-vous, -chez une fille appartenant à l'un des théâtres les plus infimes du -boulevard...... - ---Ah bah! fit Aurélie, au hasard de son impitoyable rancune, aurait-il -eu l'indiscrétion de s'adresser à son Altesse Présidentissime Mlle -Annette Laïs.» - -Elle resta effrayée. La joue du président avait des tons verdâtres, et -j'étais aussi pâle que lui. Un instant son regard alla de lui à moi, -exprimant un certain embarras; et tous les muscles de sa face se -détendirent en un audacieux éclat de gaieté. Son rire me blessa et fit -lever mon cousin comme si un ressort l'eût lancé hors de son fauteuil. - -«Madame! menaça-t-il entre ses dents serrées. - ---Monsieur! repartit ma cousine les larmes aux yeux, ne vous fâchez -pas, c'est involontaire. Ah! vous me tueriez bien que ce serait tout -de même. Ah! le scélérat de chevalier! Ah! cette coupable Annette -Laïs! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez vous, une crise. Je -voudrais de l'éther. Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.» - -Et le rire allait, donnant à tout son corps un peu replet des -secousses spasmodiques. Et les larmes abondantes creusaient des -rigoles dans le badigeon de ses joues. - -Je crois que M. de Kervigné l'aurait volontiers poignardée. Mais -c'était un gentilhomme à sa manière et presque un grand seigneur. Il -fut très beau. Il sonna et dit froidement au domestique qui parut -d'apporter le flacon de Mme la vicomtesse. - -Aurélie le remercia en une dernière convulsion et fut calmée du coup. - -«Voyons, René, me dit-elle avec une impertinente componction, -avez-vous eu vraiment le courage de chasser, vous aussi, un pareil -gibier?» - -J'eus un mot sanglant sur la lèvre, car la colère me montait au -cerveau; mais ce fut le président qui répondit: - -«Madame, prononça-t-il avec une véritable dignité, j'ignore à quels -événements comiques il vous plaît de faire allusion. Moi je ne ris -jamais quand il s'agit de l'avenir perdu d'un jeune homme. Je ne veux -pas vous demander comment il se fait que vous en sachiez plus long que -moi sur des choses et des personnes qui ne sont pas de notre -sphère.... - ---Si vous appelez cela des sphères, murmura Aurélie, je connais des -gens qui en ont deux: une de jour, une de nuit. - ---Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit le président, qui fit, -cette fois, comme s'il n'eût point entendu; ceci non-seulement par -égard pour notre famille de Bretagne, mais encore par amitié pour lui. -Mais ne voulant, sous aucun prétexte, assumer une responsabilité -fâcheuse, je lui indique la route à suivre. - ---La route de Vannes! interrompit encore Aurélie. Cela ne fera pas -votre élection. - -Le président dédaigna ce dernier trait. - -«J'ai désormais peu de paroles à prononcer, madame, répliqua-t-il, et -je vous prie de me laisser achever. J'indique à mon jeune cousin la -route à suivre pour sortir d'une situation qui est dangereuse et qui -n'est pas honorable. Les deux rôles que nous jouons, madame, ne se -ressemblent pas: permettez-moi de préférer le mien. René de Kervigné -est à un âge où les folies, faciles à commettre, sont faciles à -expier. Je ne veux pas,--je m'exprime clairement,--je ne veux pas -couvrir de mon hospitalité une conduite semblable à la sienne; mais -s'il s'engage sur sa parole d'honnête homme à rompre d'ignominieuses -relations.... - ---Le laisserez-vous ici? s'écria Aurélie. - ---Je consens de tout mon coeur, acheva le président, à oublier -purement et simplement le passé. - ---A la bonne heure donc! dit Aurélie, non sans un reste de persiflage. -Que ne commenciez-vous par là? Allons, chevalier, ne faisons pas la -mauvaise tête. Promettons! jurons! Si vous saviez tout ce que M. le -président m'a promis autrefois! Jurons! promettons! embrassons-nous et -que cela finisse!» - -Il y avait longtemps que je n'avais parlé. J'ai dit qu'en ces heures -de bataille j'avais l'esprit lucide, prompt et singulièrement net. -J'avais réfléchi vite, sinon bien. Je me sentais maître de moi à un -très haut degré. - -«Mon cousin, dis-je, avec une douceur qui ouvrit tout grands les yeux -d'Aurélie, je vous remercie de vos bonnes intentions; moi aussi, je -m'exprime clairement; je vous remercie. J'ai conscience de mes torts. -Si d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en position ni en âge de -les en faire rougir. J'accepte vos reproches; ils sont mérités; je me -regarde comme justement puni. Mais il est une personne dont vous -n'avez point prononcé le nom et vous avez bien fait.... - ---Tu es un rodomont, René! voulut m'interrompre Aurélie.» - -Le calme de mon regard lui ferma la bouche. Je poursuivis: - -«Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de Kervigné, de ne point -prononcer le nom de cette personne, car cela me permet de quitter -votre maison dignement et sans châtier à mon tour. En faveur de cette -réserve, il me plaît de passer sur le malheur de certaines -expressions. Nous nous comprenons à demi-mot tous les deux, je le -sais, et je devine l'effort qu'ont dû vous coûter vos paroles. Vous ne -renouvellerez jamais ces écarts devant moi, monsieur; je vous tiens -pour averti; j'aime Mlle Laïs comme un homme de coeur aime une honnête -femme; un autre l'avait mise au théâtre; un autre a tenté vainement de -la déshonorer: je lui donne mon nom et je fais d'elle ma femme. Adieu, -monsieur.» - -En finissant, je m'étais rapproché de ma cousine, dont je baisai la -main. Elle resta muette. Je me dirigeai vers la porte. - -J'entendis le président qui disait: - -«C'est de la démence.» - -Et la porte opposée se ferma avec bruit. - -«Ici! me cria Aurélie comme je passais le seuil.» - -Il y avait dans cet appel presque autant de coeur que de brutalité. Il -ne m'arrêta point, et j'étais déjà dans le corridor quand ma cousine, -forte comme un homme, me saisit par les épaules, me fit tourner sur -moi-même et me ramena dans la salle à manger. - -Elle m'assit auprès d'elle de force et m'emprisonna les deux mains. - -«Ah çà! me dit-elle, ah çà! mais, mais, mais, mais.... Bigre!!!» - -Elle avait le sang à la tête; elle avait besoin à la fois de rire et -de pleurer. Elle m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un baiser de -mère. - -«Tu as été superbe, mon chéri, reprit-elle. Quelles têtes nous avons -en Bretagne! Ma parole! tu as été de toute beauté! M. de Kervigné me -faisait mal. Il avait cru te rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette -fille était de qualité, ce serait une pièce pour le Théâtre-Français! -Ma parole! ma parole! le président a été écrasé! Tu as passé sur lui -comme une diligence! Miséricorde! si j'avais le quart de ton flegme, -il ne me faudrait pas six semaines pour le rendre fou! Moi je ne -trouve pas que tu aies frappé trop fort. Ma foi, non! il fallait bien -lui faire un noir ou deux. Avez-vous vu! Entamer cette matière-là -devant moi! Tu sais que c'est Laroche, qui t'a joué le tour! J'en -suis sûre. Ah! le coquin! il est méchant comme un singe! Il -parviendrait à tout, si ce n'était pas un domestique. Dis donc, tu -restes, n'est-ce pas? Laroche dira ce qu'il voudra. Moi d'abord, je -suis déterminée à faire des barricades pour que tu restes! - ---Ma bonne, ma chère petite maman, répondis-je, je le voudrais, à -cause de vous, mais c'est impossible. - ---Ah çà! répéta-t-elle encore par trois fois, ah çà! ah çà!.... - -Et son front se rembrunissait à vue d'oeil. - -«Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans ce que tu lui as dit? -ajouta-t-elle. - ---Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai, répliquai-je. - ---Tu es amoureux?.... - ---Passionnément. - ---Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal vue, moi, cette Annette Laïs. -Après tout, les femmes ne savent pas s'entre-regarder. Tu es amoureux, -c'est très-bien. Ce n'est pas une raison pour te jeter à l'eau avec -une pierre au cou. En amour, on fait des promesses. A propos! tu m'as -menti assez bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et le reste. D'où -viens que tu as parlé si raide au président! - ---Il est vrai, répondis-je en rougissant de honte; j'ai menti à vous -et à d'autres encore. Je ne mentirai plus jamais.» - -Elle fixa sur moi un regard où il y avait de l'étonnement. - -«Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est passé en -toi, te voilà grand comme père et mère; d'aujourd'hui tu es un homme! -Raison de plus pour te conduire en homme. Fais tes farces tant que tu -voudras avec Annette Lais; plus tu en feras, mieux le président sera -battu; mais ne prends pas la chose au sérieux, je t'en supplie! - ---Ma cousine, répondis-je en me levant, il est inutile d'insister; ma -résolution est irrévocable.» - -Elle se pinça les lèvres pour ne pas rire, car elle avait dû prendre, -elle aussi, dans sa vie, bien des résolutions irrévocables qui avaient -vécu ce que vivent les roses. On ne croit jamais aux résolutions -irrévocables des jeunes premiers. - -«Au fait, dit-elle, nous avons le temps d'y songer. Mlle Annette Laïs -ne refera pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un, il faut M. le -maire, indépendamment de M. le curé. Une dernière fois, veux-tu -rester? - ---Non, ma cousine. - ---Eh bien! va te promener. Tu es un monstre. Viens me voir souvent et -donne-moi ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser qu'il va se -machiner quelque chose contre toi. Je suis de ton parti quand même. -Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive. Et, bonsoir, roi des entêtés! Si -tu avais voulu, on t'aurait mis dans du coton.» - -Elle me pinça la joue et nous nous séparâmes. - -Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'évita par un large et -prudent circuit. - -Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'étais libre! Ma -poitrine fut soulagée d'un poids quand je mis le pied dans la rue. -J'allais être désormais tout entier à Annette! Je me sentais content. - -Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts, -qu'une vague inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le -président ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et -ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais procédé. Quel effet sa -lettre allait-elle produire? - -Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai. J'avais répugnance -à réfléchir en ce moment. Je pressai le pas pour être plus tôt auprès -d'Annette. - -Elle m'avait attendu; elle était triste: je la trouvai si belle que -mon coeur se fondit en une incroyable joie. Elle était à moi, toute à -moi, désormais. Entre nous, le dernier obstacle était rompu. - -«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis -libre; nous vivrons l'un près de l'autre, et nous nous verrons à -toutes les heures du jour.» - -Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais, -moi, c'était la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase -que je dormais auprès d'elle. Je la conduisis au piano et je -m'agenouillai à ses côtés. - -«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle. - -Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres jusqu'à mon front. - -«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je sais l'endroit, dans l'anse -du Pouldu, à l'embouchure de la rivière de Quimperlé, qui a deux noms -si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a une maison qui s'accoude à la dune -comme une jeune fille penchée à son balcon. Une vieille maison, avec -un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres -de la vigne. J'en ai rêvé toute cette nuit. Je la connais, mais on ne -voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rêve. -A marée basse, les sables font un grand tapis d'or, ridé comme un lac, -caressé doucement par la brise. La rivière, plus limpide qu'un -cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de -manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la forêt, -sous le château de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Océan -est au sud, portant l'île de Groix comme une nef immense; à l'ouest, -encore l'Océan, tout parsemé de barques aux voiles blanches ou -vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux steamer, -trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu -de terre de bruyère sur la gigantesque masse des granits, grimpe la -montagne escarpée où serpentent les caprices de tout un écheveau de -sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du -Finistère, les chênes, dont la racine énorme perce le roc, les -châtaigniers touffus, les hêtres élancés comme des femmes. C'est là, -c'est là que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre -creusés par la route patiente et par le temps entre deux haies de -prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chèvrefeuilles. -C'est là. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises -noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec -des paquets de primevères.... Oh! voici deux pauvres amours! des -rouges-gorges dont ils menacent la couvée, ici, dans la mousse de ce -pommier! Halte-là! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et -vous voilà plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre -printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la -caresse de la couvée invisible. Nous chantons comme les oiseaux à -l'heure des fécondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus -belle. Appuyez-vous à mon bras, car il faut de la prudence, ô jeune -mère! Le père l'a recommandé, le bon père qui nous attend à la maison, -avec Philippe, guéri du mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma -bien-aimée! et que ceux qui vivent par le coeur sont heureux!» - -Elle m'écoutait, la bouche entr'ouverte, comme si mes paroles fussent -tombées de ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et je voudrais -l'être à cette heure pour dire les délices de notre commun rêve. Je ne -sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je sais bien aimer! En -m'écoutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j'étais -inondé par les larmes qui perlaient à ses cils. Quand je me tus, ses -doigts distraits effleurèrent les touches du piano, qui chanta parmi -de confuses harmonies: - - Ma lon la - Les enfants sont là.... - La vache est rentrée à l'étable; - Ma lon la - Ave Maria, - L'Angelus les endormira.... - -Puis ce fut un long silence. Nos mains se cherchèrent et se -joignirent. - -Il y avait une grande heure que nous étions ainsi. - -«René, me dit-elle, vous avez quelque chose. - ---Appelez votre père et votre frère,» répondis-je. - -Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui s'était passé dans la -matinée à l'hôtel de Kervigné, et j'avouai, la pâleur au front, que je -n'avais pas encore écrit à mon père. Le vieillard et Philippe -restèrent muets. - -«Pourquoi ne lui répondez-vous pas?» demanda Annette d'un air presque -menaçant. - -Philippe et M. Lais échangèrent un regard. M. Laïs dit: - -«Il y a un malheur au bout de tout ceci. - ---Il peut écrire, objecta Philippe. - ---S'il n'a pas écrit, c'est qu'il n'espère rien,» répliqua le -vieillard. - -C'était trop vrai. Je n'espérais rien. - -«J'ai bientôt vingt ans! m'écriai-je; à vingt et un ans, on est -majeur. - ---Oui, m'appuyèrent ensemble Annette et Philippe, on est majeur à -vingt et un ans.» - -M. Laïs secoua la tête en murmurant: - -«Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-là.» - -Puis, avec une douceur mélancolique, il ajouta: - -«Mes pauvres enfants, ce n'est pas par ignorance que j'ai péché: c'est -par faiblesse. Nous aimons tous René de la même manière. Pour se -marier, on n'est pas majeur à vingt et un ans. Ne me demandez pas ce -qu'il faut faire: il est trop tard pour reculer. Si le malheur vient, -nous le subirons en nous mettant à la garde de Dieu.» - - - - -XXIV. - -LA POULE NOIRE. - - -Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon le monde, eût fait à la -place de M. Laïs. Il avait été très faible au début, je ne le -dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer la part de sa -faiblesse. Etant donnés le caractère d'Annette et le mien, étant -donnée surtout la qualité résistante et en quelque sorte fatale de -notre amour, nous eussions usé tous les obstacles. C'est ma croyance. -Je ne pense pas qu'il ait jamais été au pouvoir d'un être humain -d'empêcher Annette et moi de nous aimer. - -Pour revenir à la situation actuelle, si l'homme sage avait essayé de -trancher le noeud si fort déjà qui nous unissait, de deux choses -l'une: ou notre résistance aurait brisé son effort, ou son effort eût -brisé notre vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la certitude même. -Mais M. Laïs avait dit la vérité vraie; il n'y avait rien à faire, -sinon à attendre le jugement de Dieu. - -Nous attendîmes, ou plutôt il attendit, car nous étions tous deux, -Annette et moi, sous le charme à ce point que tout ce qui n'était pas -nous-mêmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout -est contagieux en amour. Ma langueur l'avait prise. Elle ne pensait -plus que selon sa pensée. Nous étions enchantés, comme la Belle au -bois dormant. Le monde extérieur n'existait plus pour nous. - -Je ne sais pas où M. Laïs se procura l'argent qu'il fallait pour -l'humble dédit stipulé dans l'engagement d'Annette, mais il le paya. -Elle quitta le théâtre le lendemain du jour où j'abandonnai l'hôtel de -Kervigné. Nous fûmes entièrement l'un à l'autre à dater de ce moment. - -Je louai une chambre dans la maison même de M. Laïs. J'avais reçu -plusieurs cadeaux d'argent depuis mon départ de Bretagne, et mon -crédit chez le banquier de Paris n'était pas encore entamé. Je savais, -en outre, que la bourse de ma tante Renotte était à ma disposition. - -Une fois passée l'épreuve de l'aveu, tout fut dit. Je laissai -l'angoisse prévoyante à ce pauvre excellent M. Laïs et je m'engourdis -de nouveau dans ma félicité. J'avais confessé mes fautes; le poids du -mensonge ou de la restriction mentale n'était plus sur ma conscience; -personne ne pouvait me demander davantage. Les événements n'avaient -qu'à passer leur chemin; c'était l'affaire de la Providence. Je suis -bien sûr qu'il n'y a pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma force. -J'étais né tout spécialement pour me croiser les jambes devant -l'avenir en marmottant: C'était écrit. Notre dur chapeau m'a souvent -froissé le crâne, le turban m'eût convenu mieux. - -Quinze jours s'écoulèrent. Avais-je vécu jamais autrement? Quinze -autres jours passèrent: cela faisait un grand mois révolu. Le calme -plat m'entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les -inquiétudes de M. Laïs avaient tort. L'univers nous rendait l'oubli où -nous le tenions. Rien ne menaçait. Pas l'ombre de tempête à l'horizon. -Ma léthargie avait engourdi la destinée. - -Un matin, je m'éveillai en songeant à l'hôtel de la rue du Regard. Je -crois que je n'avais pas pensé une seule fois à ceux qui l'habitaient, -depuis mon déménagement. Je vis passer le président, Aurélie et -Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme -on fait aux souvenirs de la première enfance. Un siècle me séparait -d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président! ce superbe Laroche! -Je me reprochai ma conduite à l'égard d'Aurélie et je résolus de lui -payer la dette que m'imposait non pas seulement la reconnaissance, -mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg -Saint-Germain vers les trois heures de l'après-midi, afin d'être bien -sûr de ne point rencontrer le président. Ce ne fut pas pourtant sans -un certain battement de coeur que je soulevai la griffe de lion qui -servait de marteau à la porte cochère. - -Ce long siècle n'avait rien changé. Chose singulière, les petits de la -concierge en étaient encore à jouer aux billes entre les pavés de la -cour grise et solitaire. La concierge elle-même, du seuil de sa -maisonnette, me salua comme si elle m'eût tiré le cordon la veille. -Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue. - -«M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l'impertinence -de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le -chevalier. J'aurais bien été chercher son adresse rue Saint-Sabin, -là-bas, mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis. - ---Ma cousine est-elle visible? demandai-je. - ---Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser à lui -remettre sa correspondance.» - -Il y avait des épingles dans la façon dont le drôle prononça ce mot: -correspondance. Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage. -Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps était clair; ici, -le ciel se couvrait. - -La première condition pour être un Laroche, c'est de posséder un -regard qui perce l'enveloppe des lettres. Le maraud devait être initié -avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec -tant d'emphase. - -Aurélie était avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congédia -point pour me recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il portait la -chose écrite en lisibles caractères dans le triomphe niais de son -sourire. On lui devait évidemment de ne plus le renvoyer. Il n'était -pas mal, ce garçon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpté. -Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate était mise à peu près -et il sentait la cigarette. J'en ai vu qui ne le valaient pas. - -Quant à Aurélie, c'était un éblouissement. Sa toilette avait rajeuni -de dix ans, en ces quelques semaines. Sa figure présentait de ces -hardis empâtements dont elle seule et Decamps ont, à ma connaissance, -possédé le secret. Son front seul était un chef-d'oeuvre: vous eussiez -dit un oeuf de Pâques en sucre rose. Elle avait ajouté à sa chevelure -de nombreuses boucles qui la coiffaient à l'enfant; elle faisait jouer -cette perruque, en parlant, comme pour chasser les mouches. Je ne suis -pas fort en chiffons, je ne saurais pas décrire par le menu les rayons -de ce gros soleil. Il y avait de la gaze, de la mousseline, du tulle, -de la soie, des dentelles. En supprimant Aurélie, on aurait vendu cela -un prix fou. Dans mon souvenir, je la vois comme une immense meringue -panachée des plus tendres couleurs. - -Au fond, cet austère président avait de terribles sabres à avaler. -Mais quelle est la récompense des Sauvagel dans un monde meilleur? - -Elle me tendit la main sans se lever. Elle en était à la langueur: -genre créole. Malfaiteur de Sauvagel! C'était pour lui, ces airs -inclinés et toute l'adorable mollesse de ces simagrées. - -«On vous croyait mort, me dit-elle. Hier M. _de_ Sauvagel a eu la -bonté d'écrire un mot sous ma dictée pour demander de vos nouvelles à -Vannes.» - -Voilà la récompense ici-bas. Elles sont comme les rois: elles font des -nobles. Ce nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel, m'adressa un sourire -bon enfant. Je m'assis à sa place, auprès d'Aurélie, et je le laissai -feuilleter un album. - -«Vous permettez, baron?» demanda-t-elle. - -Un titre aussi. Rien ne lui coûtait. Le baron de Sauvagel voulut bien -permettre. Elle ajouta entre haut et bas: - -«Tu es un petit sot et tout cela finira mal. Il paraît que tu ne t'es -même pas donné la peine d'écrire là-bas. On te coupera les vivres. On -fera pis encore. Le président n'a pas été trop sévère, j'ai vu sa -lettre, mais il y a Laroche. Et d'ailleurs, tu as un ennemi en -Bretagne. On a dû agir sur ton père et ta mère, qui me semblent -exaspérés. Comment se portent tes amours?» - -Je dus répondre de façon à ne point lui plaire, car elle reprit d'un -air pincé: - -«Bien, bien! nous ne te demandons pas tes secrets, mon ami. L'intérêt -qu'on porte aux gens a des bornes.... Voilà qui est fini, monsieur de -Sauvagel!» - -Je me levai aussitôt; elle me retint en disant: - -«Mais restez, mais restez, chevalier. On peut causer autrement qu'en -tête-à-tête.» - -Il me parut convenable de donner à ma visite la longueur due et je me -rassis. Pendant vingt minutes nous jouâmes au jeu fatigant de la -conversation parisienne. Je dis fatigant pour un sauvage comme moi, -car je sais beaucoup de gens d'esprit qui font de ce jeu leurs -délices. M. le baron avait, en causant, le charme d'une _Revue du -monde élégant_, traduite et grasseyée en français du Finistère. Il -savait les mots de Grassot. Il était de la force d'un docteur -Josaphat, frappé d'innocence foudroyante. Aurélie ne put s'empêcher de -me dire: - -«Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!» - -Inutiles regrets! Occasion perdue ne se retrouve pas! Quand je me -levai pour la seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de lui passer sa -corbeille. Elle y prit un paquet de lettres, réunies par un ruban, et -me les remit. - -«Si vous êtes encore un mois sans venir me voir, chevalier, me -dit-elle, j'ai bien peur que, dans l'intervalle, il n'y ait pour vous -du nouveau. - ---M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance? me demanda -Laroche, comme je traversais le vestibule.» - -Puis il ajouta: - -«M. le président sera bien contrarié de ne s'être pas trouvé à la -maison.» - -Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup dire en parlant de moi. Au lieu -de suivre mon chemin ordinaire pour regagner la Bastille, je me -dirigeai vers le Luxembourg et je franchis la grille du jardin. Je -voulais être seul pour lire mes lettres. - -Je décachetai la première tout en marchant. Elle était de ma mère et -antérieure aux événements. Elle me demandait je ne sais quels jouets -pour les petits, des remèdes contre la gourme, et l'eau du docteur -Calomel qui empêche les cheveux de blanchir. C'était pour ma soeur. -Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux les -soucis du ménage. Mais le marquis se maintenait dans un état -surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c'était un -philosophe. - -La seconde était de l'oncle Bélébon et se disait écrite sous la dictée -de mon père. Elle répondait à la dépêche du président. Mon père -n'aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dicté, mais -l'oncle Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son style à la place -de celui de mon père. C'était sec, c'était raide, cela visait même à -l'imbécile esprit qui avait fait la réputation de l'oncle Bélébon dans -la famille. Il ne faut qu'une lettre comme celle-là pour pousser un -enfant à la révolte par la colère. - -Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d'excuse. J'ai péché dans -les détails; le fond même de ma vie me semble à l'abri de tout -reproche grave. Ce n'est donc pas pour m'excuser que je consigne ici -l'observation qui précède. Je le prouve en ajoutant que le -_post-scriptum_, tout entier de la main de mon père et ajouté en -cachette de l'oncle Bélébon, démentait le style de la lettre. Le -_post-scriptum_, était ainsi conçu: - - «Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L'oncle a arrangé - l'écriture ci-dessus et d'autre part. Je ne suis pas fâché du - tout que tu voies combien nous sommes mécontents. Je t'avais - pourtant parlé au sujet des mésalliances. Tu sens, c'est comme - si tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde, chevalier. Aie - bon appétit, si tu n'as pas bonne conscience. Tu aurais - redemandé de notre potage d'hier; il est descendu droit dans - mes bottes! Madame n'est pas trop mal, quoique contrariée, - rapport à toi. Julie est toute chose. Les tantes vont - t'écrire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de - Gérard: il va passer colonel. Tu vas me faire l'amitié, - aussitôt la présente reçue, d'aller retenir ta place à la - malle-poste. La chasse est ouverte d'avant-hier; tu trouveras - un pâté de perdreaux. A la soupe! Ton père qui t'aime. - - »KERVIGNÉ.» - - -Il signait à la grande mode des vrais gentilshommes: Kervigné tout -court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à moins qu'Aurélie -ne l'ait fait vicomte depuis le temps. - -Il était tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de -père. Depuis bien longtemps il n'avait fait pareille dépense -épistolaire. Je fus réconforté comme si j'eusse reçu une franche et -chaude poignée de main. - - - «Mon cher frère, - - «Il est, en vérité, des choses qui ne sont pas croyables. J'ai - la migraine et ma névralgie depuis que nous avons reçu la - lettre de M. le vicomte de Kervigné. Comment Mme de Kervigné - ne t'a-t-elle pas sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes - principes et sachant combien j'ai de peine dans mon ménage! - L'argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dépravation - nourrirait et vêtirait mes enfants pendant six mois! Il faut - que Mme de Kervigné t'ait laissé trop de liberté. Je ne - l'accuse pas, mais on dit qu'elle est légère et dépensière. On - ajoute qu'elle a pourtant deux enfants dont l'un a tiré à la - conscription et dont l'autre est en âge d'être mariée. Jamais - tu n'en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de même - pour tout. Ma tante Renotte prétendait que tu travaillais - trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord, j'avais toujours - été opposée à ce voyage. Le marquis m'en a dit de belles sur - ce Paris! Et tu vas justement choisir une comédienne! la fille - d'un schismatique! Je te préviens qu'on emploiera avec toi - tous les moyens de rigueur, si la douceur ne réussit pas. Nous - sommes furieux. Maman aura beau prêcher l'indulgence! Et - encore, maman est outrée de ce que ce soit avec une - schismatique. Si tu me réponds avant de partir, dis-moi quel - âge elle a et quelle femme c'est. On prétend que le - président... Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère, on se - noircit les doigts en écrivant aux mauvais sujets. Sois - gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies - sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta soeur et - amie. - - »JULIE, - - »MARQUISE DE TREFONTAINE.» - - -Celle-là signait: marquise. Elle était pointue ma pauvre petite soeur, -et j'ai connu de plus larges coeurs que le sien. - -Mais la lettre avait aussi un _post-scriptum_. - - «Je m'étais pourtant levé à cinq heures du matin le jour de - ton départ! Tu as donc la tête bien dure! Comédienne, c'est - mauvais; schismatique, c'est absurde. On se marie, en - Bretagne, après la guerre. Parbleu! tu auras le temps d'être - marié! Il y a des machines qui sont des grelots. Comédienne! - schismatique? Tu pourrais entendre d'ici le tapage que le - tonton Bélébon fait avec ces deux mots-là! On les a appris à - Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne! J'en ai la tête - rompue. Règle générale: ne jamais s'adresser à la maîtresse du - président chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune - Aurélie est décidément réformée? Hélas je te parle de vingt - ans! Voilà une affaire commode! et honorable! et sans danger! - Ni comédienne ni schismatique, celle-là! Païenne! à la bonne - heure! Les païens ne sont jamais hérétiques. A propos, la - tante Renotte a consulté la Poule Noire de Landevan; tu auras - de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique, - la Poule Noire a pronostiqué les plus affreux malheurs. Tu - seras lapidé, s'il y a une maladie sur les bestiaux, cette - année. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire - me prenait à tic, je m'expatrierais. Reviens, crois-moi. - Envoie au diable le schisme et la comédie. Et brûle ma lettre. - - »TREFONTAINE.» - - -Je restai un instant pensif après la lecture de cette missive. Sous -son scepticisme de vaincu, mon beau-frère était un honnête homme et -même un bon coeur. Je l'avais comparé souvent chez nous à un souverain -détrôné à qui l'on rend encore de grands honneurs à l'étranger. On -lui _fourrait_ beaucoup à la maison; il se laissait faire plutôt qu'il -n'intriguait. Sa femme et lui s'aimaient à coups d'épingles. On -l'accusait d'avoir affaire trop souvent à Nantes, pays de perdition, -et d'y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il -vieillissait; moins naïf que la présidente ou moins effronté, il -n'osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la -grimace. C'était bien un mâle d'Aurélie. - -Quant à la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvième -siècle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande où les cailloux sont -des âmes. Pour s'en assurer, il suffit de traverser cette lande vers -minuit, la veille de Noël. A minuit moins le quart, une voix s'élève -vers l'est où est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les -pierres éparses dans la bruyère s'animent en poussant un long soupir. -Comme toutes les gouttes tombées d'une averse vont à la rigole pour -former un torrent, elles se précipitent vers le sentier qu'elles ont -fait. Elles ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner la paroisse de -Sainte-Anne d'Auray où tinte le dernier son de la messe nocturne. -Elles s'arrêtent sur la place où se tient le marché des médailles et -des amulettes. Comme elles n'ont pas fini leur temps de purgatoire, il -ne leur est pas permis de franchir les portes de l'église. Mais le -saint sacrifice sera pour elles tout de même, car à la messe de minuit -les portes de l'église de Sainte-Anne ne se ferment jamais. - -Elles sont là, foule immense et muette, partout où il y a place, le -long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez -parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons -mouillés. Chaque année leur cohue augmente, car le monde vieillit, et -les hommes ne deviennent point meilleurs. L'hiver dernier, la -procession interminable déroulait ses anneaux par-dessus la montagne -et s'en allait grouillant jusqu'aux prés gras qui entourent le grand -étang du Cosquer. - -Croient-ils donc à cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame. -Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous -demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux -tables tournantes? - -Déjà deux ans! La mode en est passée. Eh bien! là-bas, la mode est -entêtée comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà mille ans et -plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit, -quelque temps qu'il fasse, à l'église de Sainte-Anne d'Auray. - -Mais la Poule Noire? L'histoire des cailloux de Landevan était pour -vous dire que, dans mon pays, on croit encore à beaucoup de choses. - -La Poule Noire est une femme, une très vieille femme, car je crois -qu'elle existe toujours, malgré la police correctionnelle qui -s'acharne à lui faire de la peine. Elle meurt quelquefois, mais le -lendemain, sa maison est occupée par une autre Poule Noire toute -pareille, et bien des gens pensent que c'est la même. Elle est riche -comme un puits. On lui apporte de l'argent en dépôt de vingt lieues à -la ronde. - -Longtemps avant la bienfaisante institution du Crédit mobilier, elle -promettait déjà de merveilleux dividendes qui jamais ne venaient. Elle -les promet toujours. Il est évident pour moi que certaines maisons de -banque parisiennes ont pillé l'idée de la Poule Noire. - -Une fois ou deux, chaque année, son caprice choisit parmi la foule de -ses clients un gros gars ou une fille chanceuse pour leur rendre -trente fois la somme qu'ils ont prêtée. Cela se répand, sans l'aide de -la presse ni du télégraphe, avec une prestigieuse rapidité. De Lorient -à Vannes, on va se racontant les uns aux autres cette miraculeuse -aubaine, et pendant deux mois, il y a presse autour de la maison de la -Poule Noire. On se bat pour déposer. - -Ils se mettent deux cents à la Bourse pour _faire mousser_ des -actions. La Poule Noire travaille toute seule et sans compère. Il ne -faut pas laisser croire à ces messieurs qu'ils sont les plus habiles -gibecières de l'univers. - -La Poule Noire, outre la banque, fait les mariages, la médecine et -toute autre besogne quelconque. Elle guérit la stérilité, chasse les -fièvres, défend les jeunes gens contre la conscription, conjure les -naufrages et s'oppose aux incendies. Elle a la connaissance du passé, -du présent et de l'avenir; elle rend la vue aux aveugles et fait -courir les paralytiques. L'ensemble de tous les charlatanismes, -éparpillés dans Paris de manière à faire vivre des milliers de -coquins, bien ou mal vêtus, se concentre à Landevan sur une seule -tête. - -Aussi est-ce une tête illustre. La Poule Noire, dans le Morbihan, est -beaucoup plus connue que le préfet civil de Vannes et que le préfet -maritime de Lorient. - -Or, ma bonne tante Renotte était de Landevan. Au premier vent des -nouvelles de Paris, elle avait couru chez la Poule Noire chercher les -moyens d'arracher son neveu aux griffes de la comédienne schismatique. -Libre à vous de sourire et de hausser les épaules avec pitié, mais -souvenez-vous qu'à Paris, centre des lumières, une consultation de -somnambule traîna récemment une femme innocente devant les tribunaux -et plongea toute une famille dans le désespoir. - - - - -XXV. - -CORRESPONDANCE. - - -J'étais loin d'en avoir fini avec ma correspondance. La lettre -suivante, écrite d'une main lourde et tremblante, me disait: - - - «Mon cher neveu, - - »Je n'étais pas portée plus qu'il ne fallait pour qu'on - t'envoie à Paris, mais Kervigné a fait ce qu'il a voulu, - n'est-ce pas? Nous voilà bien! Si Gérard n'est pas un Caton, - ça appartient à l'état qu'il fait. Et puis, c'est l'aîné, et - puis, on n'en voit pas tous les jours pour avancer comme lui. - Toi, tu n'avais qu'à faire le mort. Il était pour soutenir le - nom. J'ai le sang à la tête, quand j'écris maintenant, et la - lettre du président m'a donné un coup. - - »C'était le soir de l'ouverture de la chasse; nous avions - l'abbé Raffroy et Bélébon. Tu sais comme je m'observe à table; - mais Kervigné m'a servi trois fois du lièvre, et je ne faisais - pas attention, parce qu'on parlait de Gérard, qui n'a été que - six mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui va passer - colonel. Quel garçon! Il paraît qu'il s'est battu comme un - diable en Afrique. Il a envoyé des dattes et des conserves. Ce - n'est ni bon ni mauvais. Après le civet, je vis les perdreaux - rôtis, et ça me fit envie. Kervigné me servit les deux ailes - et la carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal. Mais, paf! - voilà la lettre de Paris. Une comédienne! une Grecque! Toute - la nuit j'ai étouffé. Mon manger n'a passé qu'au bout de - trente-six heures. On peut bien dire que c'est une indigestion - de chagrin! Julie a crié; elle devient pie grièche; l'oncle - Bélébon ne t'aime pas beaucoup. Il dit que si Vincent avait eu - tes occasions...... Voilà! chacun tire aux siens. Tu connais - ma soeur, elle a fait des hélas! à n'en plus finir: l'abbé n'a - pas dit grand'chose, il baisse assez; mais ne voilà-t-il pas - que Renotte à donné cent sous à la Poule Noire? Des bêtises! - oui, mais ça frappe. La Poule Noire a prédit malheur, et ta - mère est toute triste en regardant les petits. Si Gérard avait - été fils unique, tout ça ne serait pas arrivé...» - - -Le reste à l'avenant. Ma tante Nougat concluait au retour immédiat, et -demandait six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique. - - - «Mon cher neveu, - - »Après les conseils que je t'avais donnés lors de ton départ, - non, je ne m'attendais pas à te voir si tôt plongé au sein des - déréglements du coeur! S'il est vrai que rien ne résiste à - l'amour, ce dieu cruel dont l'empire s'étend sur les contrées - les plus barbares, il est des principes qui opposent une - panoplie à ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer. Vois ma vie - pure et sans tache. Penses-tu que je n'ai point souffert? Le - Maître de nos destinées m'avait douée d'une âme sensible et - délicate: présent funeste! Il a fait le malheur de ma vie. Ah! - combien souvent ai-je envié le sort de ces coeurs froids qui - fournissent leur carrière sans jamais éprouver l'angoisse du - sentiment! Personne ne me connaît; nul ne sait les combats - terribles que je me suis livrés à moi-même. Jeune, possédant - une fortune suffisante et quelque beauté, si j'en crois mes - flatteurs, j'avais le droit de choisir entre une foule de - partis convenables; mais, parmi ceux qui m'entouraient, je - cherchai en vain l'idéal de mes rêves. Me diras-tu: Vous étiez - une vierge noble; vous avez été sauvegardée à la fois par - votre éducation et la pudeur naturelle à votre sexe. Vains - mots! Mille autres sont tombées! Et pour ce qui regarde ton - sexe, lis _Friedrick ou les Combats de la vertu_. Dans cet - intéressant volume de Mlle Louisa Schontz, un des auteurs les - plus appréciés en Allemagne, tu verras que le sexe n'y fait - rien. Il s'agit de mettre un frein à ses passions. Voilà tout. - Friedrick était ardent et fougueux comme le lion du désert; - nonobstant, il garda comme moi la blancheur de sa robe - nuptiale. Aimes-tu vraiment? malheureux enfant! Connais-tu les - fureurs de ce fatal délire? Je ne suis point de celles qui te - reprocheront son état de comédienne. Je méprise les préjugés. - Nous sommes tous égaux sous le sceptre de l'Humanité reine! Je - ne suis point de celles qui te reprocheront sa naissance et sa - religion. L'Être suprême est notre père à tous, et c'est dans - les écrits de l'Allemagne protestante que j'ai trouvé ce doux - élixir qui calme mes sens et mon coeur comme un baume divin. - Ne crains rien à cet égard d'un esprit d'élite qui connaît et - comprend toutes les philosophies; ne crains pas davantage une - allusion aux pratiques superstitieuses qui désolent encore nos - contrées, au sein des splendeurs de ce siècle. L'ignorance - infime de Renotte peut consulter la Poule Noire et mettre - ainsi le trouble dans les faibles intelligences de la famille. - Je suis trop avancée pour donner à ces misères un autre tribut - que celui de mon amer dédain. Mais que prétends-tu faire? - Chercher avec ELLE un refuge dans le suicide? Arrête! Ton - existence ne t'appartient pas! Cette idée séduit généralement - la jeunesse, et j'ai voulu périr moi-même après avoir savouré - le céleste breuvage que contiennent les pages de Werther. Mais - je respire encore. Suis cet exemple. L'autorité d'un père est - sacrée. Garde-toi de discuter ses arrêts. Cherche un lieu - écarté pour faire tes adieux à ta bien-aimée et fuis - courageusement. Qu'elle se confine dans un cloître: c'est - l'asile des incurables douleurs. Toi, tu appartiens à ce sexe - inférieur qui oublie; tu es d'une nature assez ordinaire; un - mariage de raison sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi en - revenant _l'Incendie du coeur éteint par les larmes_, récent - ouvrage de l'auteur déjà nommé, Mlle Louisa Schontz, et _le - Brigand comme il y a peu d'honnêtes gens_, par Mlle Ida - Munkhausen. Ton amie plutôt que ta tante pour la vie. - - »EGERIE DE KERFILY.» - - -Ainsi parlait Bel-OEil. Il y avait là dedans le secret espoir d'une -catastrophe. Bel-OEil aimait tant à pleurer! Elle m'engageait à éviter -le suicide comme la chanson égrillarde dit aux jeunes filles: N'allez -pas, n'allez pas dans la forêt Noire! - -La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l'encre, souvent -retrempée d'eau, marquait à peine de lourds jambages avec des barres -pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notariés, le -style simple et militaire d'un conscrit, l'orthographe d'une jeune -personne du temps de la République, qui n'avait jamais eu le temps -d'étudier. - -«Mon nepveu, je te marque, par la présente, que j'ay esté chés la -veuve Marie-Hélène Marker du Clos sous le vent, qu'on apèle aussi la -Poule Noire dans le district du canton, à cette fin de savoir de quoy -il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question, -selon que nous le marque le président par sa dernière, en date du 3 -courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouvé la relation des -imprudences de ton âge, à la Comédie, comme quoy tu t'es fourré -jusqu'au col entre les mains du loup, parmy des étrangers sans patrie -et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a sçu abuser -de ton innocence. Je ne te marque pas le mécontentement de tes père et -mère, qui sera l'objet d'un envoy spécial et particulier de leur part, -ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement -que j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite Marie Hélène -Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ouï parler, étant -bien connue, Dieu mercy, par tout le département, comme pour -prognostiquer les récoltes, les numéros à la conscription et si les -femmes grosses auront un garçon ou une fille. Ladite Poule Noire a -fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les réponses -ont toujours été les mêmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu -étais la souillure de la maison par tes farces avec une excommuniée, -que la punition suivrait de près l'offense, et que tu apporterais la -mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton -Bélébon avait été avant moy chés la veuve Marie Hélène Marker, dite la -Poule Noire, et a déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi qu'il est -dit. Je n'ai donc rien de nouveau à te marquer, sinon que tu as perdu -mon estime par ta faute, pour avoir été choisir justement une -hérétique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes, à cette -fin de changer mon testament. Je te salue avec amitié.» - -Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais une véritable et sincère -affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans -son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Bélébon l'avait précédée -chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes à Landevan, -et l'oncle Bélébon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes -raisons pour cela. - -En ce moment, j'eus vaguement conscience d'une conspiration qui -m'enveloppait. - -Je rompis un autre cachet. - - «Mon drôle, votre bon père voit bien désormais qu'il est - inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est - indignée de votre impertinent silence. On vous somme de - quitter Paris à l'instant même. Essayez de résister, il vous - en cuira. - - »Pour mon grand-père, qui a la goutte. - - »VINCENT DE BÉLÉBON.» - - -Je regardai la date de cette épître. Elle était de quinze jours plus -récente que les autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu -l'écriture élégante et indécise de l'abbé Raffroy, disait: - - - «Mon cher enfant, - - »Il est bien étonnant que vous n'ayez pas répondu à vos bons - parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mère a fait - prendre des informations chez Mme de Kervigné de Paris par - Chauvelot, le marchand d'étoffes, qui est allé faire ses - provisions d'hiver. Mme de Kervigné ignore votre adresse. Si - vous êtes malade, faites écrire immédiatement. On vous aime - dans votre famille, et vous avez à tout le moins un ami hors - de votre famille. Personne ici n'a mérité le traitement que - vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux - confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez, - cher enfant, revenez bien vite et l'on tuera le veau gras à - l'hôtel de la place des Lices.» - -Après cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n'en -restait que deux. La première était une demi-feuille de papier écolier -pliée avec ce soin rigoureux qui est l'art de l'écrivain public; la -seconde avait un large cachet de cire rouge, à nos armes, sur une -belle enveloppe anglaise, azurée, vergée, satinée et lourde comme un -carton. Le papier écolier disait: - - - «Monsieur le chevalier, - - »Dans la circonstance, je prends la liberté de vous adresser - ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne - santé, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et - les petits tous deux de la rougeole à la peau. C'était vous - qui avait la complaisance de m'écrire mes lettres autrefois, - par quoi j'ai dû aller chez Toutain, sur la place, qui sait - tourner les pétitions et compliments de toute sorte, pour vous - informer qu'il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles. - On parle contre vous, et monsieur écoute les Bélébon plus que - je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six après vous. Je - pense que ça vous sera utile de le savoir à l'avance. Si je - suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur - à gages, même pour rien et gratis, vous n'aurez qu'à me le - dire, car ce n'était pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce - grand _blêche_ de Laroche et sa dame, qui me regardait comme - une bête sauvage de curiosité. Veillez au grain, sans vous - commander. La présente est de Joson Michais, votre matelot, - qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.» - -Elle avait six jours de date. - -Le papier bleu vergé n'avait que quatre jours. - - «Je ne sais pas si je t'ai jamais écrit, petit bêta. Nous - partons pour te frotter les oreilles d'importance. Je suis - arrivé d'Afrique avant-hier, et je n'entends parler ici que de - toi. L'oncle Bélébon m'a demandé si l'on obtenait encore des - lettres de cachet, à Paris; je lui ai répondu que non, mais - que Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu peux faire - ton paquet. L'oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va - te fourrer à la Bastille. Vincent préférerait la guillotine. - - »Plaisanterie à part, petit frère, dans quel pétrin t'es-tu - noyé? Des Grecs! une dangereuse du Marais! Ça me paraît - fantastique. Et tu parles de mariage? Ah çà! tu veux donc que - je te casse les deux jambes et la tête! Il y a cent ans qu'on - ne s'est marié! - - »Je suis colonel, à l'âge de ceux de M. Scribe. J'ai dix ans - de moins que le plus jeune de mes collègues. Tu me dois du - respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau régiment est à - Versailles: je t'aurai sous la main. Nous allons arranger - cette affaire-là au galop. - - »Nous partons ce soir. C'est une razzia qui se prépare contre - toi. Les deux Bélébon veulent te mettre à feu et à sang. N'aie - pas trop peur, je suis là, prêt à déserter avec armes et - bagages. Je n'ai encore rien dit, parce que je ne comprends - pas trop cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine de te - molester sérieusement, nous verrions bien. Je t'aime et je - grille de te voir. - - »Ton meilleur ami, - - »GÉRARD DE KERVIGNÉ.» - - -Depuis que j'avais l'âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de -nous. Ce n'était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière -au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa -réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d'homme de -plaisirs. Je n'exagère point. L'armée le regardait comme promis aux -plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand -j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l'avais à peine -entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais -bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en -costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat. - -Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La -différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à -faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette -affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais -cette infériorité. D'un mot, je pense que c'est tout dire. - -Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais deviné, -brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis -devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un -instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d'un écran -pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible -correspondance. - -Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les -moments difficiles, c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a -toujours quelque oreiller où l'on peut endormir une souffrance ou une -terreur. - -Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec -complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le -pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds. -Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était -l'honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d'en bas. Que -tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il était avec -moi. - -Et il était avec moi, je m'efforçais à le croire. - -Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement -pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui -aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question -d'abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je -faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d'Annette! mon frère, -ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer! - -Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à -peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose -d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions -au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir. - -Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je consultai ma montre. Ils -étaient arrivés. - -Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures. - -Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place -Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre. - -J'avais le coeur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître -en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être -déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie. -Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était -impossible qu'elle ignorât ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour -me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être. - -Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontré rue -Saint-Sabin. - -Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon -l'expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père, -mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon et son abominable Vincent! - -Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en -1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris, -arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l'époque de -l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte -des restaurants et exiger des _diminutions_ sous menace du commissaire -de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: «A PARIS, ON PEUT -TOUT SE PERMETTRE!» - -Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase: -_Faire le voyage de Paris_, s'est évanouie. Les études de notaires, à -Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus -son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'être -un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs -comme l'intérieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est -toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant: -_Il ne faut pas se faire un monstre de Paris_. - -Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout -simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or. -On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les -côtelettes qu'on y mange. - -Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon sont mortes du premier -coup. - -Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu -mes oreilles d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des -billets de spectacle.» - -Il n'y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a -plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour -ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront à 80% -de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir, -en se promenant, le dimanche. - -En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y -débarquait armée jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma -tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon -avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que -s'était-il passé? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothèse -pouvait s'étaler en long et en large. Aucune horreur n'était en dehors -de la vraisemblance. - -Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n'était -pas plus doux qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête et -délicate jusqu'à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même, -mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde? -N'avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie? - -Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le -plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage? Avec -ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes! -pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de -l'absurdité humaine! Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent -oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles étaient à Paris pour faire -justice. - -Tout ce monde, c'était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté -leurs bonnets par-dessus les moulins. - -Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne -saurais pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette! La seule pensé -d'Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau. - -Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire -nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer -vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et -ongles! - -J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la -modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il croyait être -d'insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j'ai des visions -qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une -crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches -de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout pâle et Annette se jeta aux -genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi. - -Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portière, je -pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre -maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans l'escalier pour écouter, mais -le bruit des battements de mon coeur m'empêchait d'entendre. Le -premier son que je saisis fut un éclat de rire et mes deux genoux se -plièrent d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu. - -Une voix parlait qui m'était inconnue. Je poussai la porte et je -restai comme foudroyé par la joie qui me dilata le coeur. Mon frère -Gérard était là, entre M. Laïs et Philippe; chacun d'eux tenait une de -ses mains et il mettait en même temps un baiser sur le front -rougissant d'Annette. - - - - -XXVI. - -MON FRÈRE GÉRARD. - - -C'est assurément la plus joyeuse surprise que j'aie jamais éprouvée. -Mon contentement fut augmenté de toute mon angoisse récente et je ne -saurais dire sous quel aspect héroïque et charmant mon frère Gérard -m'apparut. Il aimait son métier avec passion et quittait rarement le -costume militaire; mais, en voyage, il se mettait à son aise et -sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait à -aucun grade; elle était simple, gracieuse et tout particulièrement -coquette. J'ai parlé à propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi, -je les trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard ne leur -ressemblait point. Il n'était ni pomponné ni musqué: c'était un prince -artiste sous le harnais d'un lieutenant. - -Il était jeune incroyablement. Depuis que l'armée française existe, -jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce -qu'il fallait aimer en lui, c'était l'élément soldat; il n'y avait -rien dans toute sa personne qui n'appartînt au soldat. Son esprit, sa -beauté, sa gaieté, sa bonté, tout était d'un soldat. - -Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et cependant, on voit au -travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre coeur vaillant -et charmant! Il a laissé dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et -vaillante d'une vision chevaleresque. - -Je le reconnus d'un coup d'oeil, bien que ses traits me fussent à peu -près étrangers; je le reconnus indépendamment de son uniforme, auquel -je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus à mon émotion même -et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front à baiser. - -Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent. - -«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune -fille sans le consentement de ton aîné! Tu seras mis en pénitence!» - -J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la tête à deux mains et -m'embrassa bruyamment. Puis il me tint à distance pour me regarder. - -«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'étais bien sûr que -ce vieux chat-huant de Bélébon mentait! Ce garçon-là a de la tête et -du coeur! - ---Une tête intelligente, dit Philippe. - ---Et un bon coeur, ajouta M. Laïs. - ---Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Gérard. - ---Je l'aime,» répondit Annette si fermement et si franchement que -Gérard tressaillit. - -Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de -l'admiration, mais aussi de la pitié dans le regard qu'il jeta sur -elle, et j'eus peur. - -Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que pouvait-on craindre de ce -noble et beau sourire? - -«Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais déjà -plus long que toi, petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily? - ---Vaguement, répondis-je. - ---Le frère de Bel-OEil? Un vrai loup de mer, celui-là, qui faisait -toujours taire le vieux Bélébon en l'appelant soldat marin. Eh bien! -l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Laïs -dans la guerre de Morée: un jeune héros.... - ---Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe. - ---Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la -fausse manoeuvre de _la Danaé_, et qui reçut à sa place une blessure -en pleine poitrine. - ---Mon cher et bon père,» dit Annette. - -M. Laïs ajouta avec son mélancolique sourire: - -«Si j'avais oublié, ma blessure qui s'est rouverte me ferait -souvenir.» - -Gérard donna deux poignées de main, une à droite, l'autre à gauche. - -«Tu vois, reprit-il, j'étais venu ici armé en guerre et me voilà -cerné, enveloppé, réduit à capituler!» - -Je déclare qu'en ce moment tous les obstacles avaient disparu pour -moi. Je me tournai triomphant vers les Laïs et je m'écriai: - -«Que vous avais-je dit!» - -La figure de Gérard changea d'expression incontinent. - -«Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il à son tour. - -Et, certes, les professeurs de déclamation théâtrale ne pourraient -donner à la même question deux physionomies plus complétement -opposées. - -Ce fut comme si un seau d'eau froide eût tombé sur mon enthousiasme. - -«René nous a dit, répliqua cependant M. Laïs, qu'il avait un bon père -et une bonne mère.... - ---C'est vrai, jusque-là, l'interrompit Gérard. - ---Et que l'un et l'autre consentiraient tôt ou tard à faire son -bonheur.» - -Gérard secoua la tête. - -«Quoi! m'écriai-je, si notre père était assis à la place où tu es, tu -crois qu'il n'éprouverait pas les mêmes sentiments que toi? - ---Pas de questions indiscrètes, conscrit! me dit-il d'un ton qui me -déplut absolument. Nous n'avons pas l'âge requis pour juger les papas -ni les officiers. - ---Voyons, mon frère, repartis-je en le couvrant de mon regard, vous -êtes un homme du monde, vous savez le langage du monde. Pourquoi cet -argot de caserne en présence d'une jeune personne qui, en définitive, -sera Mme de Kervigné comme notre mère. - ---Oh! je ne me plains pas!» s'écria Annette qui essaya de sourire. - -Gérard pâlit visiblement. - -«René, vous avez bien parlé, me dit-il après un court silence. On -s'exprime mal, quand on a quelque chose à cacher. Je ne peux pas dire -ici toute ma pensée.» - -Les deux Laïs se levèrent à la fois; Gérard les retint. - -«Que le diable m'emporte! s'écria-t-il cette fois de tout son coeur, -c'est la première fois de ma vie que je joue ce rôle-là. Ai-je l'air -d'un bien noir diplomate? Le petit m'a mis sens dessus dessous du -premier coup. C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je ne t'en -veux pas, René, mais je n'en suis pas plus à l'aise pour cela. Si -j'étais vis-à-vis des gens du monde, je ne me gênerais pas, crois-le -bien, mais on vaut mieux que le monde, ici, ou du moins telle est mon -impression première. J'ai fait deux amis aujourd'hui: ce digne -vieillard, ce brave jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune -fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite soeur; j'ai retrouvé -un Kervigné de la bonne souche, et, vois-tu, quand je parle ainsi, -moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne suis pas content. Nous aurons du -mal; j'aurais mieux aimé n'avoir qu'à tailler en plein bois pour te -débarrasser d'une liaison indigne. A la maison, je te l'apprends si tu -l'ignores, les vrais maîtres ne sont rien; c'est l'entourage qui pense -et qui agit. Tout cela, Dieu sait comme! Regardez-moi bien tous: je -suis un honnête garçon, et vous m'avez mis malgré moi de votre parti, -mais...... - ---Point de mais, Gérard, mon bon frère! l'interrompis-je. Tu es leur -gloire. Tu ne te doutes pas de ce que tu peux sur eux tous! Si tu es -vraiment de notre parti.... - ---Je n'ai pas honte de vous demander votre appui, monsieur, dit le -père, dont le fier visage était à peindre en ce moment. - ---Vous m'avez appelé votre ami..» murmura Philippe. - -Et Annette: - -«Je vous aime tant, depuis que vous avez dit: Je souhaiterais celle-ci -pour ma petite soeur!» - -Je trouvais que c'était trop. J'avais honte et la colère me prenait. -Je dis à Gérard: - -«Sortons, et souviens-toi de ceci: contre nous, vous ne pouvez rien, -sinon nous tuer tous les deux dans les bras l'un de l'autre.» - -Il fronça le sourcil, mais son regard évita le mien. - -Mon coeur bat en écrivant ces lignes, qui pour vous sont sans -émotions. C'était une noble et tendre créature que ce beau soldat. Je -l'accusais parce qu'il ne pouvait pas juger ma situation comme je la -jugeais moi-même. Les Laïs, plus raisonnables et meilleurs que moi, ne -s'irritaient point, quoique toute l'amertume du calice fût pour eux. -Leur fierté n'était pas du même genre que la mienne. En de certains -cas, leur fierté dépassait la mienne de cent coudées, mais elle -n'était jamais de l'orgueil. La différence entre l'orgueil et la -fierté, c'est que l'orgueil est sourd à la voix du coeur. - -En eux, le coeur était tout. Je les ai vus toujours prêts au -sacrifice. - -Gérard consulta sa montre et reprit: - -«Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais qu'importe ce que je pourrais -dire? Ce sont les faits qui parlent. Sortons, en effet, René: ils -doivent maintenant nous attendre. - ---Qui? demandai-je; mon père? - ---Notre père et tous ceux qui sont venus à Paris pour toi.» - -Avant de coiffer sa casquette militaire, il donna ses deux mains aux -Laïs. - -«Je suis content de vous avoir vus, dit-il. Peut-être ne me -jugerez-vous jamais bien, car des événements se préparent qui vont -nous séparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime mon jeune frère de tout -mon coeur! je vous aime non-seulement pour lui, mais pour vous-mêmes. -J'ai fait une promesse à ceux qui vous attaquent aujourd'hui; votre -cas est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma promesse surtout pour -vous sauvegarder contre la loi. Au revoir, et plus tôt que vous ne -pensez!» - -Il baisa galamment la main d'Annette et le regard qu'il lui jeta -m'étonna jusqu'au trouble. Elle ne le vit point sans doute, car son -sourire d'ange resta autour de ses lèvres. - -Comme je passais le seuil, ils me dirent tous les trois: - -«René, soyez prudent! - ---Ah ça! m'écriai-je dès que Gérard et moi nous fûmes seuls, est-ce -pour moi aussi, l'énigme? J'exige une explication. - ---Ce sont de braves gens!» murmura mon frère qui était tout pensif. - -Et il répéta plusieurs fois sans savoir qu'il parlait: - -«Ce sont de braves gens! Ce sont de braves gens! - ---L'énigme? s'interrompit-il brusquement. Elle est pour toi surtout, -mon bonhomme! Vois-tu il y a du vrai dans ce qu'ils disent, là-bas: tu -te casses le cou, c'est clair. Fais-moi l'amitié de me pardonner si je -ne mets pas un habit noir et des gants blancs pour te parler. Tu m'as -rappelé si sévèrement à mes devoirs d'homme du monde dans ce pauvre -taudis....» - -Je l'arrêtai net. - -«Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je. - ---Montons en voiture, me répondit-il. Dans deux heures d'ici, je ne -jurerais pas que tu n'eusses envie de te couper la gorge avec moi!» - -Je me sentais si parfaitement capable du fait, s'il essayait de se -mettre entre Annette et moi, que le coeur me manqua. - -«Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante pas avec cela, Gérard! - ---Je te préviens pour ta gouverne, petit, répliqua-t-il en ouvrant la -portière du fiacre, que j'ai envie de plaisanter comme d'aller me -pendre!» - -Il ajouta, en s'adressant au cocher: - -«Palais-Royal, aux Frères-Provençaux!» - -Il avait de la sueur aux tempes. J'essayai de prendre une de ses -mains, il m'attira sur sa poitrine et m'embrassa. Je ne puis dire -combien son émotion me navrait. J'y voyais une mortelle menace. - -«Ce sont d'honnêtes et braves gens, répéta-t-il encore. Des gens -distingués, sur ma foi! Et cette petite est tout uniment délicieuse! -Tu n'en trouveras pas beaucoup dans la famille ni ailleurs pour -t'aimer autant que moi, René. Je crois être un bon frère pour notre -Julie, mais nos deux caractères ne s'emboîtent pas, parce que j'ai -idée que ce monument en parfait état de conservation, M. le marquis, -son mari, tout en me faisant bonne mine en face, me joue des tours par -derrière. C'est un ancien bandit, et j'ai peur des ermites qui ont été -diables. De tout temps, quand je songeais à notre maison, c'était toi -qui étais entre mon père et ma mère. J'ai coûté beaucoup d'argent, -là-bas; j'en sais à peu près le compte et je regarde que je te le -dois, à toi, principalement, car notre soeur a eu pour le moins autant -que moi. Je te le rendrai. Il est dans les nécessités de ma vie de -faire un grand mariage. A quoi penses-tu, petit? - ---Je pense, répondis-je, et je sentais ma voix très altérée, je pense -qu'une lutte entre frères doit être quelque chose de terrible. - ---Les _Frères ennemis_! s'écria-t-il d'un accent de gaieté qui sonna -faux à mes oreilles. C'est une tragédie, ni plus ni moins! J'ai beau -être colonel, je reste lieutenant par ma haine de la tragédie.» - -Le fiacre allait cahotant aux environs de l'Hôtel-de-Ville. Je mis ma -tête entre mes deux mains. Il y avait un vertige autour de mon -cerveau. - -«René, reprit-il très doucement, j'ai des choses à te dire. Si tu -avais eu seulement deux ou trois ans de plus, j'aurais eu recours à -toi demain. Nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit: il faut que je -te parle.» - -Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences. Je le lui fis -entendre avec rudesse. - -«Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes véritablement. L'inquiétude te -rend égoïste: je ne t'en veux point pour cela. Mais ils sont dans leur -droit aussi, ceux qui te barrent la route d'une sottise. Rassemble un -tribunal composé de dix mille personnes choisies par le hasard, et tu -auras dix mille voix contre toi. Si tu savais prendre ton monde et -jouer ta partie gaiement.... Mais tu ne sauras pas, et malgré ce que -j'ai vu, il y a dix à parier contre un que ce mariage est un trou dans -lequel tu te jettes. - ---Si tu les connaissais comme je les connais.... repartis-je avec plus -de calme, car j'étais heureux dès que je voyais jour à plaider ma -cause. - ---Je les connaîtrai! m'interrompit Gérard. J'agis pour toi bien plus -encore que pour nos gens de Vannes. Et, cependant, c'est à eux que je -l'ai promis. Mais, sois tranquille! si Vincent gagne la partie, je le -fais mourir sous le bâton!» - -A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger, il ne me répondit plus. - -Je me disais en moi-même: C'est bien! Il y a un complot. Je ferai -sentinelle. Il faudra qu'on me passe sur le corps pour arriver jusqu'à -eux! - -Quand le fiacre s'arrêta dans la rue de Beaujolais, Gérard mit sa main -sur mon épaule. - -«Cette nuit, nous causerons, prononça-t-il tout bas, de toi et de moi. -Les gens qui sont là-haut ne feront rien contre toi, ce soir. -Tiens-toi en paix et tâche d'être bien avec tout le monde. Tu n'as là -que deux ennemis. Si je le veux bien--et il se peut que je le -veuille--demain soir, tu seras heureux. Ecoute bien: si je ne le veux -pas, c'est que j'aurai de bonnes raisons pour cela, ou que je serai -mort. - ---Mort! répétai-je saisi par ce mot qui tombait à l'improviste. - ---Je te répète que nous avons beaucoup à causer, cette nuit. Montons.» - -Mes idées vacillaient et j'avais des pressentiments plus sinistres que -la situation ne semblait le comporter. Je ne comprenais pas pourquoi -j'étais ainsi convoqué dans un restaurant. Mon père n'avait-il pas la -maison du président de Kervigné? Malgré les paroles rassurantes de -Gérard, je m'attendais à tomber au milieu d'une sorte de lit de -justice où j'allais être jugé solennellement et sévèrement. - -«Société Bélébon! dit un garçon. - ---Salon bleu! second! répondit un autre. Conduisez.» - -Aurélie m'avait menacé souvent d'une partie fine aux Frères-Provençaux -ou ailleurs, mais les événements avaient tourné court, et, par le -fait, je ne savais même pas ce que c'était qu'un restaurant à la mode. -Mes petits étonnements n'intéresseraient personne, et je me garderai -bien de décrire ce que tout le monde connaît. Je fus introduit dans un -paradis, bas d'étage, orné comme le dessus d'une boîte de bonbons et -violemment chauffé par un éclairage surabondant. Il y avait là, autour -d'une table, servie comme sait le faire le plus illustre des maîtres -d'hôtel parisiens, une douzaine de personnes déjà parvenues au -paroxysme des allégresses gastronomiques. - -Toutes ces personnes étaient de Vannes; mais, bonté du ciel! quel -assemblage et qui se serait attendu à ces criminels rapprochements! -Mon père, ce miroir du légitimisme le plus pur, était assis entre -l'adjoint Mahureau, l'un des plus abandonnés parmi les sicaires du -juste-milieu, et M. Kerjouhou, commandant de la garde nationale! -Bel-OEil poétisait avec un capitaine de la gendarmerie, célèbre par sa -sévérité contre les réfractaires; Nougat, la fière Nougat, trinquait -avec Mme Rimassu! - -Qu'était, cependant, Mme Rimassu? J'hésite à le dire. Une femme qui -vendait des chapeaux! Mais, tudieu! qu'elle buvait abondamment, cette -roturière! Nougat lui ouvrait avec libéralité la large boîte où était -le portrait de Gérard et disait à chaque communion nouvelle: - -«A Paris comme à Paris!» - -L'oncle Bélébon avait près de lui un sordide avoué qui suait la -chicane malhonnête et qu'à Vannes personne ne touchait sans mettre des -gants fourrés. Vincent s'était flanqué de deux redoutables commères: -une marchande de poisson de Lorient et une veuve de plusieurs -officiers de marine. - -Vous l'avez deviné, c'était la diligence qui était là, la diligence -tout entière! On continuait la table d'hôte. En voyage, dit l'axiome -provincial, on fait si vite connaissance! - -Loin de la patrie, il est si doux de contempler des visages de son -endroit! - -D'ailleurs, à Paris comme à Paris! - -Là, les distances se rapprochent, l'orgueil des castes disparaît, -ainsi que l'amertume des dissidences politiques. Il n'y a plus à Paris -ni royalistes, ni ligueurs. Tous Bretons ou tous Auvergnats! Le coeur -dans l'estomac, le sang à la peau, la bouche pleine! - -Il y avait beaucoup à dire sur les moeurs de Mme Rimassu. Ah! -beaucoup! Elle parlait gras. La poissonnière vous avait une odeur à -tout casser. La veuve des lieutenants de vaisseau sentait aussi -lamentablement son fruit. C'est égal: à Paris comme à Paris! Liberté -libertas! comme criait ce débauché de Bélébon. Vincent ajoutait, les -yeux hors de la tête: Et houp! Jabadaô! ce qui est une plaisanterie -celtique. - -Quoique ça, le seul qui gardât une posture décente était le pauvre -Joson Michais, assis à l'écart, au bas bout de la table. Il avait -l'air tout contrit, mais il avait changé déjà trois fois de bouteille. - -Notre entrée fut saluée par une terrible acclamation. - -«A la soupe! à la soupe! cria mon père. Viens que je t'embrasse, mon -scélérat! Nous avons le capitaine de gendarmerie pour te conduire à -Vannes de brigade en brigade. - ---Colonel! auprès de moi! ordonna Nougat. Je n'ai fait que grignoter -en t'attendant. Bonsoir, René, mon drôle! Croirais-tu que depuis mon -départ de Vannes je n'ai pas eu de mal à l'estomac une seule fois! - ---Comme on voit bien qu'il a souffert par le coeur! soupira Bel-OEil -dans l'oreille du gendarme. - ---Il a la pépie, ce bibi-là, fit observer Mme Rimassu. - ---Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'étouffe! lança aigrement le -vieux Bélébon. Bonsoir, innocent. Ça va bien, ta donzelle?» - -Il resta bouche béante, parce que Gérard le regardait en face. Le -vieux Bélébon savait qu'il fallait respecter Gérard. Mais mon père, à -pleine voix: - -«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Les affaires -seront pour plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la garde nationale! -Que tout le monde vive... même les gendarmes! A ta santé, chevalier! -Sans toi, je ne serais pas à Paris.» - - - - -XXVII. - -A PARIS COMME A PARIS! - - -Il y avait dans ces derniers mots de mon bon père: «Sans toi, je ne -serais pas à Paris,» une vive et chaude reconnaissance. J'eus grand -plaisir à l'embrasser, ainsi que mes deux tantes, qui, au demeurant, -avaient été les amies de mon enfance. Quant aux deux Bélébon, je ne -les embrassai point. La guerre était déclarée. Toute la diligence, -ceux qui me connaissaient et ceux qui ne me connaissaient pas, me -firent fête. La Rimassu déclara que j'avais grandi et pris du _truc_. -La poissonnière et la veuve de la flotte m'adressèrent d'aimables -paroles. Pour m'utiliser, on but tout de suite à ma santé, et ce Judas -de Vincent doubla la politesse. - -Gérard semblait surpris et mécontent de trouver là des étrangers. Il -s'assit entre Nougat et l'adjoint. Aussitôt qu'il eut pris place, il -me fut aisé de voir qu'on lui décochait de tous côtés des oeillades -interrogatives. Il ne se pouvait point, cependant, que ce loyal et -fier soldat, si élevé au-dessus du niveau des autres convives, fût -engagé avec eux dans une conspiration contre moi. - -Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait eu folie à le croire. - -Je m'assis au bas bout de la table, non loin de Joson Michais, qui me -faisait des signes en tirant les mèches de ses cheveux plats et me -regardait avec des yeux humides. Je lui tendis la main. Il la baisa -bel et bien et me dit tout bas: - -«Ah! monsié el chevâlier! y a du tâbâc! - ---Qu'est-ce? demandai-je en me cachant derrière ma serviette que je -dépliai. - ---E j'ne sais point, me répondit Joson; mais, quoique ça, y en â! -aussi vrai comme ej'ne mens point, faut dire la vérité! - ---Pstt!» me fit Bel-OEil mystérieusement. - -Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix, elle me dit, en -confidence, au travers de la table: - -«Tu as souffert, René! T'avais-je mis en garde contre les -entraînements de cette funeste passion? - ---Qu'elle est bête!» grommela Vincent. - -Je ne prétends pas qu'il eût tout à fait tort au fond; mais, sur un -geste de Gérard, il se hâta de mettre son nez dans son verre. - -Gérard était le maître ici. Cela sautait aux yeux et je ne pouvais me -défendre de penser: «Si je suis condamné, c'est qu'il l'aura bien -voulu.» - -Pauvre frère chéri! si beau! si jeune! si heureux! Les secrets -desseins de la Providence ressemblent parfois à un jeu cruel. - -Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses toilettes qui -émaillaient, ce soir-là, le salon bleu des Frères-Provençaux! A Paris -comme à Paris, c'est clair. On peut tout se permettre dans cette -grande cohue où chacun passe inaperçu: c'est évident. Retournez vos -habits, si vous voulez, et portez une paire de volailles plumées sous -vos aisselles, personne ne vous dira: mon coeur. Voilà l'axiome. Vous -iriez tout nus dans les rues sans les sergents de ville. - -Partant de là, pourquoi la province arrive-t-elle toujours avec l'idée -bien arrêtée d'éblouir ce Paris qui ne la regardera pas? Ma tante -Bel-OEil avait une robe de velours amarante, achetée pour les noces de -ma soeur et un certain crêpe de Chine bleu tendre, je dis tendre comme -son coeur sensible. Sur son front jouait une ferronnière, et un oiseau -de paradis un peu pelé hérissait ses cheveux. Elle était splendide, -mais moins que Nougat, rouge comme une tomate dans un spencer collant -de satin blanc, sur lequel se drapait une écharpe de barége vert foncé -frangée d'or. Un collier de topazes serrait son gros cou, et un -perruquier de Paris lui avait arrangé sur la tête un effrayant turban -apporté de Bretagne. Les garçons cassaient les assiettes en la -regardant. - -Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythère provinciale, avait déployé le -châle Ternaux de ses anciens triomphes. Son comique était moins -effréné que celui de mes tantes. La veuve de l'armée navale était -presque à la mode, parce que le corps de MM. les officiers se fournit -à Paris. C'était en sa personne même que le ravage apparaissait. On a -beau dire: le service de la mer use la chair comme le fer et le bois. - -Parlez-moi des poissonnières de Lorient! Savez-vous ce que coûte au -pêcheur qui le prend ce faisan de la mer, ce poisson vêtu d'argent -mat, le plus beau, le mieux fait, le plus délicat de nos côtes, le -lupus d'Horace, le bar de Véfour? Les bars s'en vont. Le prix d'un bar -de vingt livres varie entre une journée et la noyade. La poissonnière -de Lorient l'achète quarante sous et le revend un louis. A Paris, il -vous coûtera soixante francs. Nos bateliers seraient bien riches s'ils -avaient seulement le quart du prix réel de leurs pêches. Mais ils sont -très pauvres. La poissonnière a des pendants d'or qui allongent ses -oreilles jusqu'à l'épaule. Le conducteur de diligence _met de côté_. -Le consignataire de Paris devient millionnaire dès sa seconde -faillite. Ainsi va la marée. - -Quant aux hommes, ils avaient généralement l'habit bleu barbeau à -boutons d'or, sauf le gendarme, agrafé dans une redingote longue dite -demi-solde. La cuisine des Frères-Provençaux était très franchement de -leur goût. Les deux sexes faisaient assaut de bonnes dispositions, et -les encouragements de mon père obtenaient l'approbation générale. - -J'entendis Nougat qui demandait à Gérard: - -«L'as-tu vue, mon colonel?» - -L'oncle Bélébon ajouta en clignant de l'oeil: - -«C'est peut-être déjà chose faite, dis donc?» - -Tous les membres de ma famille, et même les gens de Vannes, semblèrent -comprendre cette question dont le sens m'échappait. Je m'étais promis -d'être calme; mais cette convocation de toute la diligence,--coupé, -intérieur et rotonde,--m'exaspérait sourdement. C'était un surcroît de -torture dont l'idée devait appartenir à cet abominable Bélébon. - -J'attendis avec anxiété la réponse de Gérard. Tout me faisait peur. -Gérard ne répondit que par un geste d'impatience. - -«Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre heures. C'est la première -fois que je vois la capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait pas -tant de façons, hein, Vincent? - ---Ah! mais, répliqua le rustre, c'est que tu étais un gaillard, papa! - ---Nous les savions toutes! A la santé du colonel, dont le rapide -avancement honore à la fois sa famille et le pays qui l'a vu naître!» - -Mon père avait déjà froncé le sourcil, mais ce toast le dérida. Ce -vieux Bélébon était un idiot d'esprit. - -Les verres se choquèrent avec fracas. - -«Voyons, Parisien, reprit l'oncle à haute et intelligible voix, vas-tu -nous parler de ta donzelle, à la fin! Tu as dû faire danser les écus -bretons! Je voudrais bien savoir qu'est-ce que c'est que cette -paroissienne-là, pour s'être mise avec un oiseau comme toi!» - -Sans les gens de la diligence, il est fort possible que j'eusse -répondu tranquillement, tant j'étais fait aux despotiques boutades du -vieux Bélébon. Mais sur tous ces vulgaires visages, le même sourire -satisfait se montra. Je perdis patience du premier coup: - -«Chez nous, les portes étaient fermées, mon oncle, répliquai-je en -contenant ma voix, et il y a dans toutes les maisons des inconvénients -qu'il faut supporter de son mieux. Mais ici, nous ne sommes pas chez -nous et nous ne sommes pas seuls. Je vous préviens que les oreilles de -Vincent payeront votre première impertinence! - ---Attrape à scier, quoique ça! grogna voluptueusement Joson Michais. - ---Tiens! tiens! fit le gendarme. - ---Peste! dit l'adjoint, qui lança une oeillade à la garde civique. Ah! -diable!» - -La garde civique repartit: - -«Ah! diable! Peste!» - -Rimassu me lança une boulette de mie de pain qui témoignait de son -estime; la veuve maritime battit des mains, et la poissonnière s'écria -au milieu d'un fou rire: - -«Tranchée, la vieille morue! Parée, vidée, salée, séchée! Que faut-il -avec ça?» - -Vincent s'était levé à demi, blême de rage, Gérard le fit rasseoir -d'un coup de plat de main au sommet du crâne. Mon père, moitié riant, -moitié contrit, me dit: - -«René! René! monsieur.» - -Puis, s'adressant au Bélébon il ajouta: - -«C'est pour rire, mon oncle. Mais vous avez quelquefois trop d'esprit. -Voyons, la paix! On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.» - -Ceci était énorme de la part de mon père, car rien ne saurait donner -une idée de l'influence qu'avait prise sur lui le vieux Bélébon. - -«L'oncle va souvent trop loin! dit aussitôt Nougat. - ---Si ce n'était son âge et son défaut de fortune.... ajouta Bel-OEil -qui avait d'anciennes querelles à vider. - ---La paix! la paix! répéta mon père. Au fricot! Qui veut de la perdrix -au choux? C'est cuisiné à la papa! Mange cette corporaille, fils René, -ou je te déshérite! Ah! ah! mon oncle! écoutez donc! il a son franc -parler: il n'est pas encore mésallié. Nage partout, matelots! et en -mesure! Les truffes vont venir! Bon appétit, bonne conscience! A la -santé de sainte casserole! - ---Bravo! cria la poissonnière. Des marquis comme ça, ça fait plaisir à -voir! - ---J'avais oublié de te dire, René, chanta Nougat, exaltée; depuis mon -départ de Vannes, je n'ai pas eu mal à l'estomac une seule fois. -J'étais faite pour les voyages. Paris est un paradis. - ---Loin du bruit, murmura Bel-OEil, à l'heure même où nous sommes, -combien de coeurs sensibles doivent y chercher le bonheur!» - -Vincent absorbait pour se consoler; l'oncle Bélébon cherchait un moyen -de prendre sa revanche. Si j'avais pu manger la carcasse de perdrix -que mon père m'avait imposée, j'aurais gagné cent pour cent, mais -c'était l'impossible. - -J'étouffais dans cette atmosphère chaude et chargée de vapeurs -culinaires. Ma tête brûlait. Je travaillais comme jadis aux heures de -ma fièvre, poursuivant toujours le mot d'une énigme qui sans cesse me -fuyait. - -Quel était ici le rôle de Gérard? Il n'y avait pas à s'y tromper; -j'avais surpris des signes d'intelligence. Il avait honte de ses -alliés, mais il avait des alliés. Contre qui cette alliance? Contre -moi? Et pourtant, Gérard m'aimait, j'en étais sûr: je l'aurais juré. - -Il est des circonstances où ceux qui vous aiment peuvent être contre -vous. Je n'avais pas le sang-froid qu'il faut pour raisonner dans cet -ordre d'idées, très multiples et très subtiles, dont le résumé est la -phrase proverbiale: _Sauver un noyé malgré lui_. Les demi teintes -m'échappaient. Gérard devait être mon ami ou mon ennemi; entre ces -deux extrêmes, point de milieu. - -A chaque instant, des frissons me passaient par le corps. La grotesque -bombance qui m'entourait ne faisait sur moi qu'une impression très -vague. Toute autre chose m'eût gêné pareillement et peut-être -davantage. Je travaillais, je cherchais, j'épuisais mon effort à -m'isoler. Je souffrais à un degré terrible, et je n'aurais pas su dire -de quoi je souffrais. - -Quelque chose menaçait, voilà le vrai. Tout grand malheur qui pend a -son cri muet. On l'écoute, il trouble, il navre. - -La pensée d'Aurélie me vint. Pourquoi? Eût-elle été à sa place, si -sévèrement que je l'aie pu juger, parmi ces incongruités de bas étage? -Et, cependant, son absence me causait de l'étonnement et de la peur. - -Elle était la correspondante naturelle de ma famille à Paris, tant à -cause du lien de parenté qu'en raison de mon séjour chez elle. Seule -elle pouvait fournir sur moi certains renseignements. On avait dû -l'aller voir au saut de la voiture. - -A moins que ce voyage ne fût un pur prétexte pour s'empâter aux -Frères-Provençaux. - -Cette dernière hypothèse n'était pas l'absurde, comme le lecteur -pourrait le supposer. On a vu parfois la province se ruer sur Paris, -les mains pleines d'intérêts encore plus respectables, et revenir -chez elle, vaincue plus qu'Annibal, par les délices du Palais-Royal, -cette Capoue des vaillances départementales. Cependant je n'admis -point qu'il en pût être ainsi. L'absence d'Aurélie en vint à me -préoccuper de plus en plus. - -Elle était la femme des escapades. Elle avait l'esprit qu'il fallait -pour rire aux larmes et savourer le comique de cette prodigieuse -exhibition. Elle était du monde, mais à sa façon, et ce qu'on appelle -la distinction était pour elle un vêtement plutôt qu'une peau. Cette -soirée eût été mémorable dans sa vie. Elle y aurait payé place au -poids de l'or. - -Ne l'avait-on point invitée? Etait-ce réserve? La réserve n'étouffait -ici personne, et mon bon père, qui détestait si cruellement les -mésalliances, n'avait pas honte du tout de ses convives. A Paris comme -à Paris! La truffe purifie toutes choses. - -L'idée naissait en moi qu'Aurélie pouvait être employée à quelque -ténébreuse machination. - -Mais on me gardait à vue. Les truffes venaient d'arriver. L'oncle -Bélébon avait réédité coup sur coup trois de ses plus forts -calembours; sa faveur renaissait de ses ruines. - -«Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il faut prendre des gants de -satin blanc pour vous parler, vous n'avez pas encore demandé des -nouvelles de votre tante Renotte qui, Dieu merci, vous en a assez -fourré. Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte est restée malade -de l'affaire de la Poule Noire, et c'est elle qui partira la première, -à ce qu'elle dit. Vincent n'est pas si bien habillé que vous, mais il -n'a pas porté malheur à sa famille.» - -Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient savoir à fond l'affaire -de la Poule Noire, les autres maudissaient l'oncle Bélébon qui mettait -du noir dans la fête. Mon père jeta sur moi un regard attristé. - -«On a du chagrin à la maison, René, murmura-t-il; les deux petits sont -malades aussi. Mais servez le chambertin, garçon, et toi, l'oncle, que -le diable t'emporte! - ---L'ignorance engendre la superstition, formula Bel-OEil. - ---T'ai-je dit, me demanda Nougat, que depuis Vannes, je n'avais pas -senti mon estomac? Quelques truffes, Kervigné, s'il vous plaît. -Figurez-vous, ma bonne madame Rimassu, qu'à Vannes, je ne peux pas -digérer un blanc de poulet! - ---Quoique ça, glissa Joson Michais à mon oreille, où donc qu'est allé -notre monsié Gérard?» - -Je tressaillis comme si j'avais reçu un coup violent. Gérard, en -effet, n'était plus à sa place. - -«Pour sûr et pour vrai, acheva Joson, y a du tâbâc, ej'ne mens pas!» - -Mon père arrivait en ce moment de joie qui précède la plénitude. - -«Garçon! dit-il avec une emphase symptomatique, versez aussi du -chambertin à ce simple villageois que j'ai fait aujourd'hui asseoir à -notre table. Jadis nos ancêtres avaient la coutume de s'entourer de -leurs serviteurs. J'aime le souvenir de ces époques patriarcales. - ---Ah! Kervigné! soupira ma tante Bel-OEil, que n'avez-vous toujours ce -style élevé! - ---Demain, nous serons au noble faubourg, risqua Nougat imprudemment. -On peut bien s'encanailler un peu aujourd'hui. - ---De quoi, ma grosse? interrogea la poissonnière de Lorient, hérissée -comme une brosse. Dites-vous cela pour les personnes qui sont dans le -commerce? - ---Nous ne sommes plus sous l'ancien régime! proclama la garde -nationale. - ---Mords la! excita Vincent. Kiss! kiss! kiss! - ---La canaille, s'écria loyalement le gendarme, c'est les réfractaires -et les perturbateurs de l'ordre public, sous un prince ami de la -Fayette! - ---Et de son cheval blanc, grinça le vieux Bélébon. Un sou à qui -chantera _la Parisienne_!» - -L'adjoint chercha son écharpe. Je vis bien que mon père allait hisser -le drapeau blanc, mais le champagne parut. On s'embrassa. Nougat et -Mme Rimassu pleurèrent. Au troisième verre de champagne, ils étaient -tous Français et militaires. La poissonnière de Lorient eût pu crier -vive l'Empereur sans rencontrer la moindre opposition. - -«A la musique, mon oncle! ordonna mon père d'une voix tonnante.» - -Aussitôt Bélébon: - - On dit qu'aux noces de Thétis - Tous les dieux s'assemblèrent: - Junon, Pallas, Cérès, Iris - Et Vénus s'y trouvèrent. - -Mais il ne chantait pas seul. La poissonnière faux-bourdonnait: - - Ce sont les maires et les préfets - Qui sont de jolis cadets; - Ils nous font tirer z'au sort, - Tirer z'au sort, - Tirer z'au sort, - Et nous envoient-z-à la mort! - -Rimassu grinçait en fifre: - - Ah! la jolie vie que l'on mène - Dans un régiment de hussards! - L'on rit, l'on chante, l'on aime - Et l'on ne craint point les hasards. - -Le capitaine de gendarmerie, sans respect pour son uniforme, se mit à -siffler la _Marseillaise_, Vincent fit le coq, ma tante Bel-OEil -roucoula: - - Pour gente bergère, - Galant cavalier...... - -«Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux de ne pas savoir une -chanson: trois moines passant, trois poires pendant, chacun en prit -une et il en resta deux.... - ---Mon premier, proposa Bel-OEil, est un métal précieux, mon second un -envoyé des cieux, mon tout un fruit délicieux: un baiser à qui -devinera ma charade! - ---Jouons à la main chaude! opina Nougat: - - Le petit dieu qui gouverne le monde - Avec un bandeau sur les yeux.... - ---Eh! houp, Jabadâo! criait Joson, en brandissant son verre de -champagne, c'est mignon, cte petit cidre, monsié el chevâlier. Ej' -suis vot'mâtelot à la vie, à la mort, faut pas mentir.... Mais -n'empêche qu'y a du tâbâc! - ---Grenadiers! déclama tout à coup la garde civique, vous êtes la -nation armée! La France libérale vous a confié ses institutions. Si -jamais l'étranger.... - ---A bas les Anglais! - ---Ah! l'Allemagne! fit Bel-OEil, la rêveuse Allemagne. Que Dieu -m'envoie l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_!» - -L'adjoint demanda: - -«Jetez-vous vos langues aux chiens? Un des trois moines s'appelait -Chacun.... Bêtes!» - -Et il s'affaissa dans un rire homérique. Vincent lui versa une -demi-tasse de café à l'intérieur de sa cravate. - -«Celui qui s'appelait Chacun prit une poire, continua l'adjoint qui -essaya de l'embrasser, et de la sorte il restait deux poires..... -Bêtes!.... madame me croit dans mon lit. - ---Viens danser, pataud! dit Nougat qui saisit le gendarme à -bras-le-corps. Je n'ai pas mal à l'estomac! - ---A la danse! A la danse! - ---Garçon, des violons! - ---Nous deux, me dit Bel-OEil en se pendant à mon bras, comme si -j'eusse été l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_, -cherchons un lieu écarté pour parler la seule langue qui convienne aux -coeurs sensibles.» - - - - -XXVIII. - -L'EPREUVE. - - -On dansa. Quatre couples, suivis par la galerie, passèrent dans le -salon voisin, où il y avait un piano. Le piano fut touché par un -garçon du restaurant que la dureté des temps avait précipité des -sommets de l'art. Le personnel des Frères-Provençaux éprouvait un -malaise visible. On fit des choses insensées, en vertu du principe: «A -Paris comme à Paris.» Rimassu et la veuve des marins étaient deux -maîtresses femmes, rompues à toutes les excentricités chorégraphiques; -elles enseignèrent le cancan à Nougat, qui ne se possédait pas de -joie. La poissonnière tutoyait tout le monde et fumait sa pipe en -exécutant la pure danse de l'ours, telle qu'on peut l'admirer, à -Lorient, dans les bouges les mieux fréquentés de la rue du Port. -Vincent et elle, en guise de galanteries, se livraient de véritables -combats à coup de poing. Mon pauvre père regardait tout cela d'un air -béat et battait la mesure sur le dos du garçon virtuose en criant: - -«C'est Paris! voilà ce que c'est que Paris!» - -L'oncle Bélébon, lâche flatteur, venait de temps en temps lui -chatouiller les flancs par derrière et c'étaient d'interminables -éclats de rire. On se mit à chanter en dansant. Je n'oserais citer -même les titres des poésies exhumées par la coupable Rimassu. Nougat -en voulut des copies. Si le maître et seigneur des Frères-Provençaux -n'avait pas vu avec nous un instant le colonel vicomte de Kervigné, un -de ses habitués les plus respectables, il nous aurait lancés vingt -fois à la porte. - -Dans l'intervalle des quadrilles, on se _hercaillait_, selon -l'expression de la poissonnière. La hercaille est une poussée -générale, mêlée de horions sincères et de cris appropriés. Vincent qui -cachait sous un extérieur grossier des talents de société fort -étendus, imitait en ces occasions la voix de tous les animaux -domestiques. On aurait cru qu'il y avait là des ânes, des vaches, des -cochons, des dindons, des canards et des oies. - -Ah! c'était Paris! c'était bien Paris! chacun se promettait d'y -revenir. - -«Amusez-vous, mes enfants, disait mon père. C'est de votre âge. La -Bretagne fut toujours renommée pour sa franche et cordiale gaieté. -Nous ne sommes pas des Anglais! On va monter les glaces et le punch. -Quand vous voudrez, nous souperons. Voilà Paris! - ---Tu es un coeur, toi, ancien marquis!» applaudissait la poissonnière. - -Et par-dessus les acclamations, on entendait la voix triomphante de -Nougat qui criait: - -Je ne sens pas mon estomac!» - -Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver, mais j'avais peur de -mécontenter mon père et il me semblait que je gagnais auprès de lui -quelque mérite, en subissant ce purgatoire. D'ailleurs, j'attendais -toujours Gérard. A force d'hésiter, je me laissai prendre, comme je -l'ai dit, par ma tante Bel-OEil, et la fuite devint impossible. - -Ma tante Bel-OEil ne dansait pas et la gaudriole soulevait son coeur -sensible, mais elle avait soif de théories sentimentales. Son aspect -était un peu effrayant. Ses cheveux grisonnants s'ébouriffaient sous -un bonnet terriblement couronné de fleurs des champs; sa longue figure -se marbrait de tons livides et lilas; son _grand zieu_ restait fixe et -demesurément ouvert, tandis que son _petit zieu_ exécutait des -merveilles de gymnastique. - -«Hélas! me dit-elle avec un soupir gastrique, voici donc Paris et les -orgies sans frein de la Babylone moderne! Se peut-il que je m'y trouve -compromise après tant d'années d'une existence virginale! J'en avais -lu la description dans les _Exilés de Heilbronn, ou à quoi sert la -vertu?_ un livre charmant, quoique rempli de dangereuses peintures. -As-tu été à la Chaumière? - ---Non, ma tante répondis-je. - ---Sois franc. Notre patrie a aussi des auteurs. Je connais les moeurs -vives et dévergondées du pays latin. Je voudrais voir quelques -grisettes de Paul de Kock avant de mourir!» - -Elle me serra tout à coup le bras: - -«Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu as gâté ta vie! Nous vivons -dans un siècle où l'amour est proscrit. Le démon de l'or s'est emparé -de toutes les consciences. Et tu t'es avisé de chercher un coeur pour -ton coeur! Ce n'est pas moi qui te blâme: la religion naturelle ne -connaît pas de schisme et, du haut de ma philosophie, je vois les -comédiennes au niveau des princesses. Passez le punch, monsieur le -garçon. Ah! qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum pour le -rafraîchir. C'est bien! Nous disions donc que ton Annette Laïs.... -D'abord j'aime ce nom: _Annette Laïs, ou les secrets de la comédie_. -Combien de fois n'ai-je pas été sur le point de composer un livre, -afin d'épancher dans le sein de l'humanité les émotions brûlantes de -mon âme! Ecoute-moi. Et ne te méprends pas sur mes intentions. C'est -la tendresse désintéressée d'une parente qui va dicter mes paroles. -Cette jeune fille avait-elle déjà connu l'amour? ou bien l'as-tu -conduite le premier dans ce sentier émaillé de fleurs fatales où le -dieu qui porte un carquois?...» - -Elle me donna un coup sur les doigts, et son _petit zieu_ fit pour le -moins cinquante tours en une seconde. - -«Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant soudain de traduire -l'allemand, ne crains pas de tout dire. C'est comme si j'étais ton -confesseur. Tu conçois, si je suis contente des détails, je te fourre -de quoi lui faire un mignon cadeau. - ---Prenez moi ce gaillard là! ordonna mon père, et qu'on me le fasse -danser de force.» - -On fit mine d'obéir, mais Bel-OEil m'entoura de ses deux maigres bras; -prête à défendre par la force le trésor de confidences intimes qu'elle -attendait de moi. - -En ce moment, Joson Michais me glissa à l'oreille par derrière: - -«Notre monsié Gérard est en bas qui vous attend. Il est pâlot et blême -censé comme un linge, et je ne mens pas! Pour le tâbâc, il y a du -tâbâc!» - -Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte et je m'enfuis. - -Gérard était bien pâle, en effet. Il m'attendait, appuyé contre -l'entrée du vestibule, sur ce petit trottoir en contre bas qui borde -la rue de Beaujolais. Il semblait avoir peine à se soutenir. L'idée me -saisit qu'il venait de commettre une mauvaise action. - -«Ah! me dit-il, te voilà.» - -Il posa ses deux mains sur mes épaules et je le sentis chanceler. - -«Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte machinalement. Sois homme!» - -Le vertige me monta tout de suite au cerveau. J'eus la pensée furieuse -de lui briser le crâne contre la rampe de fer qui était derrière nous. -Je sentais, à vrai dire, le coup de poignard qu'il venait de me porter -en plein coeur. - -«Qu'as-tu fait?....» balbutiai-je d'une voix étranglée. - -Il répéta: - -«Sois homme! sois homme!» - -Je vis que ses yeux étaient rouges et que des larmes roulaient sur sa -joue. - -Je ne saurais rendre l'angoisse poignante que j'éprouvai. Ce doit être -ainsi quand on meurt, ma colère tomba, mon énergie aussi. Il fut -obligé de me soutenir à son tour. - -Il me porta peut-être, peut-être eus-je la force de marcher. Je n'ai -pas souvenir. Je me retrouvai assis sur un des bancs de pierre collés -aux arcades qui donnaient au jardin du Palais Royal un aspect de -familière hospitalité. Il était tard déjà. De rares promeneurs -allaient et venaient dans les allées. Sous les fenêtres des Frères -Provençaux, il y avait néanmoins un groupe assez nombreux formé par -des badauds qui écoutaient crier nos gens de Vannes. - -La première parole de Gérard fut celle-ci: - -«Il faut renoncer à elle.» - -Puis, comme je ne répondais pas, il ajouta: - -«Petit frère, je te jure devant Dieu que je t'aime! Après notre mère, -tu es ce que j'aime le mieux au monde!» - -Je gardais toujours le silence. J'étais mort. Je n'aurais pu faire un -mouvement ni prononcer une parole. Seulement il y avait en moi un -sauvage besoin de frapper. Si j'avais eu la force j'aurais tué. Je le -dis comme cela est: je suis sûr que j'aurais tué. - -Il me baisa au front. Je sentis ses larmes qui me mouillaient. De quoi -se repentait-il? J'aurais voulu avoir les griffes d'un tigre. - -Car on s'était attaqué à elle! On me l'avait frappée! Je ne me serais -pas défendu moi-même, non! Moi-même, je ne me serais pas vengé! Mais -elle! - -«C'est un ange! murmura Gérard, c'est un pauvre bel ange!» - -Il s'assit auprès de moi, et appuya sa tête contre mon épaule. - -Il me faisait horreur, car sa voix sonnait à mon entendement comme -s'il eût parlé d'une morte. - -Je devais souffrir encore davantage. - -«Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais pas mentir avec toi. J'ai -eu mes amours de jeune homme. On juge les autres par soi-même. Là bas, -en Bretagne, lors de mon arrivée, ils m'ont tous dit: Ce pauvre René -est en train de se casser le cou! Et déjà, j'étais bien mécontent de -toi, frère; tu vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de -l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?» - -J'éprouvai une sorte de surprise à pouvoir répondre. Ma langue joua -dans mon palais. Tout le surplus de mon être restait rigide et -perclus, mais je pus dire comme un automate qui parle: - -«Oui, je t'entends. - ---Eh bien! petit frère, je leur avais promis de t'empêcher de te -casser le cou, en principe et sans rien spécifier. L'oncle Bélébon me -mettait les éperons dans le ventre en me parlant du jeune Sauvagel, un -fils de bourgeois qui est en train de parvenir très haut, à Paris, par -le crédit de la présidente. J'étais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et -je me disais: il a un boulet au pied, je l'en débarrasserai, il -reviendra sur l'eau. En voiture, nous n'avons parlé que de toi. Notre -père est le meilleur des hommes, mais il roule dans un cercle d'idées -qui va se rétrécissant, et le métier de ces Bélébons est de l'abrutir. -Quelque jour, je me mêlerai de cela.... Mais non! que le diable -m'emporte s'il m'arrive de me mêler jamais de la moindre des -choses!.... Notre père a donc son tic contre les mésalliances. Moi, je -ne suis pas partisan des mésalliances, mais je ne sais pas ce que je -ferais pour toi. Mon père, c'est indifférent: il m'a dit cent fois, à -moi, qu'il aimerait mieux me voir mort que mésallié. Or, voilà: en -diligence, le vieux Bélébon dit: Le meilleur moyen serait de lui -souffler sa donzelle....» - -Je poussai un sourd gémissement. - -«Tu vas voir, reprit Gérard. Sur ma foi, j'ai été puni! Nous sommes -fanfarons, en Bretagne, et ce n'est pas le régiment qui corrige de -cela. Tout le monde me poussa, disant: Si le petit se voit trompé, il -est fier, il sera guéri d'emblée. Moi, vois-tu, j'ai rencontré en ma -vie cent présidentes, les unes plus, les autres moins folles -qu'Aurélie. Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-être pas aux -meilleures places pour bien voir les femmes. Celles qui nous laissent -approcher savent ce qu'elles font et cachent les autres. Il s'agissait -d'une comédienne qui s'était fait promettre le mariage par un enfant -de dix-huit ans.... - ---Gérard, l'interrompis-je, mon immobilité cataleptique me donnant -les apparences de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi ce que tu -as fait.» - -Il se méprit. - -«Te voilà plus calme, murmura-t-il. Pauvre fille!» - -Il la plaignait presque de ma résignation. - -«Je suis retourné chez M. Laïs, poursuivit-il. J'ai dit que tu m'avais -chargé de la venir prendre.... - ---Pour la présenter à mon père? devinai-je. - ---Oui, pour la présenter à notre père. - ---Et ils t'ont cru, car ils croient tout. - ---Oui...... ce sont de bonnes âmes. Ils m'ont cru, en effet, la fille, -le père et le fils. - ---C'est bien, Gérard, continue.» - -Je pensais: «Si je ne peux pas le tuer, M. Laïs ou Philippe se -chargeront de cela.» - -Il reprit: - -«Annette s'est habillée à la hâte, tremblant un peu, mais souriant -aussi. Au bout de dix minutes, elle était prête. Le père et le fils -sont venus nous conduire jusqu'au fiacre et l'ont aidée à y monter. Le -père a dit: Ne crains rien; celui-là est un gentilhomme de Bretagne et -un soldat français. - -Mon coeur qui avait cessé de battre, se prit tout à coup à bondir dans -ma poitrine. Je voyais et j'entendais M. Laïs. - -Gérard reprit encore: - -«Annette me demanda: Où donc sont-ils? Je répondis: loin d'ici, dans -le faubourg Saint Germain. Et je me mis à songer aux moyens -d'accomplir ma promesse....» - -Gérard s'arrêta et passa son mouchoir sur son front. - -La sueur froide coulait en ruisseaux le long de mon corps. Je -n'essayais même pas de savoir si je pouvais bouger maintenant. Je -n'avais qu'une pensée: écouter. J'étais avide de chaque mot qui -retournait le poignard dans ma blessure. - -Par bouffées, les éclats de rire et les chants sortaient par les -fenêtres ouvertes des Frères-Provençaux. - -«Oui, poursuivit Gérard, et Dieu sait si j'avais envie de réussir! -C'est la sottise des gens comme moi, que veux-tu? Ils croient à leurs -mères et ils ne croient pas aux femmes! comme si chacun n'avait pas sa -mère et comme si toutes les mères ne faisaient pas toutes les femmes! -Je ne sais pas si tu es irrité contre moi, depuis que mon aveu franc -et complet te demande pardon, mais je te demande pardon deux fois que -j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis: ce sera trop facile! Je -pris sa main, ou plutôt elle me la donna; je la tirai vers moi, elle -fit les trois quarts du chemin: sur l'étroite banquette de la voiture, -nous eussions tenu quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point -rencontré de femme si belle que vous.....» - -Il s'arrêta encore et je voulus parler. Ma langue était de nouveau -frappée. Je vivais seulement par l'atroce angoisse qui me tordait le -coeur. Oh! pourtant, mon intelligence était nette. Je sentais chaque -coup distinctement, et il semblait que mon martyre, arrivant sans -cesse à son comble, pût indéfiniment s'aggraver. - -«Je te dis, continua Gérard en se redressant, que je ne connais pas la -femme ainsi faite. La résistance a été pour moi jusqu'ici le souverain -gage de la vertu. Celle-là qui est une angélique créature, ne m'a -point résisté.» Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai ajouté: Je suis -majeur, moi, je suis colonel, la femme que j'aime, je puis l'épouser. -Et, en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main à mes lèvres. Elle m'a -tendu son front. Puis, attirant à son tour ma main jusqu'à sa bouche, -elle l'a baisée en murmurant: Mon frère..... - -Gérard pleurait. Ses larmes attirèrent les miennes. Un délire de joie -remplaça ma torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais pu, je me -serais précipité dans ses bras. - -«Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire, il y avait bien -longtemps que je n'avais pleuré «Mon frère!» Elle a seulement prononcé -ce mot. La honte m'a pénétré comme une sueur. René! comme elle t'aime! -comme elle t'aime! - -Et avec un élan d'enthousiasme: - -«J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus de la vertu qui -s'irrite, la vertu qui reste calme, tant il est loin de sa pensée -qu'elle puisse être en danger de faillir; la vertu qui pardonne du -haut de sa sainteté miséricordieuse, la vertu angélique, pour employer -ce mot qu'on prodigue si follement, vertu de celle que je te -donnerais pour femme à l'instant même, si Dieu avait voulu que je -fusse ton père!» - -J'eus froid. Ma joie se glaça. Un instant, j'avais cru que tout était -fini et qu'ici était le dénoûment heureux de mon supplice. Mais les -dernières paroles de Gérard firent entrer en moi une terreur nouvelle, -plus subtile et plus pénétrante, quoiqu'il ne s'y mêlât point encore -de colère. - -Je retrouvai la parole pour demander: - -«Où est-elle? Ai-je rêvé ou n'as-tu pas dit qu'elle était perdue pour -moi?» - -Gérard baissa la tête. - -«Nous étions à la porte de l'hôtel de Kervigné.... prononça-t-il -péniblement. - ---Ah! fis-je en m'accrochant à ses habits, il y avait un complot! un -odieux complot! contre une enfant! - ---Mon frère, ceci n'est plus ma confession, m'interrompit Gérard. Je -t'ai dit toute ma faute. A dater de ce moment, je n'ai fait que -remplir un devoir. Mlle Laïs a agi librement. Nul ne l'a forcée. Son -dévouement s'est accompli dans la plénitude de sa volonté. - ---Mais où est-elle? m'écriai-je en luttant contre ma défaillance et -refoulant le râle qui obstruait ma gorge, où est-elle? Qu'avez-vous -fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin, s'il le faut, et, si l'on -m'y pousse, parricide! Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je ne vous -tuerai pas! Je ferai mieux, je me tuerai devant vous! Vous serez tous -éclaboussés de mon sang! Je la veux! Annette! Annette! mon âme! Soyez -maudits, vous tous qui m'avez arraché le coeur!» - - - - -XXIX. - -LE COMPLOT. - - -Je tombai. Gérard me reçut dans ses bras, et j'y restai quelques -minutes sans connaissance. Il y avait eu complot, en effet. On avait -exécuté ici la stricte volonté de mon père, qui avait participé à la -conception du plan et fourni les fonds nécessaires. - -Je vais raconter le fait comme je le sus plus tard, car l'explication -de Gérard finit là pour ce soir, et les événements qui suivirent ne -laissèrent point de place aux longs discours. - -Annette entra dans la maison du président de Kervigné sans connaître -les noms des maîtres de céans. Au lieu de moi qu'elle attendait, on la -mit en présence d'Aurélie. Elle avait aperçu Aurélie une seule fois, -avec moi, dans la loge du théâtre Beaumarchais; elle la reconnut, mais -cela ne lui apprit rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rôle joué par le -président auprès de sa famille. - -On se garda bien de lui montrer Laroche. - -Elle demanda mon père. Aurélie répondit qu'elle avait mission de -parler pour lui. - -Annette et Aurélie étaient seules désormais. Gérard avait passé dans -un appartement voisin, après s'être exprimé ainsi: - -«Mademoiselle Laïs mérite plus que des égards. Quelles que soient les -apparences, je déclare que mes sentiments pour elle sont une tendre -affection et un sincère respect.» - -Aurélie put être étonnée, mais elle ne le fit point paraître. Elle -avait du coeur et savait vivre. Son ridicule n'était point en jeu. -Elle s'acquitta décemment et bien de la difficile mission qui lui -était confiée. - -«Mademoiselle, lui dit-elle en substance, je suis presque une mère -pour celui que vous aimez; néanmoins, je n'aurais point pris sur moi -d'agir comme je vais le faire. Ecoutez mes paroles comme si elles -tombaient de la bouche même de M. le comte de Kervigné, père du -chevalier. Votre mariage avec ce dernier est impossible. M. de -Kervigné n'y consentira jamais de son vivant et il s'arrangera de -manière à ce que sa volonté lui survive. Les raisons de ce refus n'ont -point trait à vous personnellement: c'est pourquoi il n'est pas besoin -de vous les faire connaître. Ce sont des opinions, des préjugés de -caste, si vous voulez, et des arrangements de famille. Le chevalier -doit épouser une de ses cousines, riche et belle; il l'aimait avant de -vous connaître.» - -Ce dernier détail, le seul qui fit impression sur Annette, était aussi -le seul qui ft controuvé. Quant au mariage, il était en effet arrangé. -Si je n'en ai point parlé, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les -préliminaires sans me consulter. - -Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isolée et privée -de ses conseils naturels, en face d'une pareille déclaration. Elle -n'eut d'abord à donner que ses larmes. - -Aurélie poursuivit. - -«La loi française ne nous accorde aucun moyen de vous combattre, -mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous répugnent et -qui seraient, paraîtrait-il, d'une souveraine injustice, employées -contre vous. Néanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et -attiré dans la maison d'une comédienne, par le père et le frère de -celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif légitime d'intervenir. -J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas -sans danger pour MM. Laïs.» - -Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta d'un mot. - -«Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde -d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux -seulement vous faire comprendre que leur qualité d'étrangers prête une -gravité nouvelle à la situation. Coupables ou non, MM. Laïs prêtent -ici le flanc, et vous savez bien que, pour se défendre, il est parfois -besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous -êtes en présence d'une femme qui connaît et qui excuse les -entraînements du coeur. Moins jeune que vous et peut-être moins belle, -cette femme possède encore quelque beauté. Pour être un juge rigoureux -dans un procès de cette sorte, il faudrait avoir passé l'âge des -charmantes imprudences et des passions irrésistibles. Tel n'est point -mon cas: vous ne trouverez en moi que clémence. Je ne veux point vous -menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein -de laquelle vous avez jeté involontairement le trouble, qu'au nom de -René lui-même. Vous ne pouvez pas être sa femme, vous pouvez seulement -briser son avenir en restant sa maîtresse. Voyez le vrai des choses: -René a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en équilibre -entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de -poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la -possibilité de parer par lui-même aux embarras matériels de la vie; il -n'est ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat, ni médecin. -J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'état, mais il n'a pas -même de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer -l'appui de sa famille, c'est le plonger matériellement dans une misère -dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la -misère est une impasse où l'on meurt. Peut-être avez-vous fait ce rêve -de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misère par votre -talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt aussi de honte, et un Kervigné -ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne -pouvez rien pour son salut.» - -Annette écoutait atterrée. Les arguments d'Aurélie la frappaient comme -le choc répété d'un marteau qui aurait battu son coeur. Elle ne -pleurait plus; elle regardait avec égarement cette femme qui lui -arrachait une à une toutes ses espérances et toutes ses joies. Elle ne -discutait point en elle-même la valeur de ces diverses affirmations. -Toutes, au même degré, lui semblaient claires comme l'évidence. Mais, -à l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y avait une autre évidence: -l'impossibilité de renoncer à son amour. - -Elle restait là, silencieuse et la tête baissée, comme une pauvre -enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour -repousser une accusation imméritée. C'était si bien une enfant, une -chère et adorable enfant, elle était si belle et d'une beauté si -touchante, la candeur de son inexpérience parlait si haut, à défaut de -sa voix, que la présidente eut pitié. Parmi les banalités de ce coeur, -il y avait des élans sincères. Elle eut remords de son succès, et -regretta sans doute la mission qu'elle avait acceptée, car elle -rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement. - -J'affirme que ce ne dut pas être une comédie, mais cela réussit comme -le plus habile des stratagèmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette -que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent -point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette eût résisté. - -«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient -inondant son visage, vous êtes bonne et j'ai confiance en vous. Il -vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je -lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je -souffre.... - ---Pauvre fille! pauvre fille! murmura Aurélie, qui avait aussi des -larmes dans les yeux. - ---Et s'il me disait, poursuivit Annette: J'aime mieux mourir avec toi -que de vivre sans toi!.... - -Elle joignait ses chères petites mains tremblantes et regardait son -bourreau comme on implore Dieu. - -Aurélie s'essuya les yeux. Ah! c'était de bien bon coeur qu'elle -pleurait! Mais les larmes d'Aurélie sont de cette espèce toute -particulière qui coulent à torrents sous les banquettes d'un théâtre, -au cinquième acte d'un mélodrame. Ces larmes viennent aussi du coeur, -je le pense, comme la sueur sort de la peau. C'est l'expulsion d'un -liquide. J'ai connu une brave dame fort à son aise qui plaidait depuis -cinq ans contre sa mère très pauvre, au sujet d'une pension -alimentaire, et qui mouillait comme cela tout d'un coup trois -mouchoirs à ce moment suprême où le premier rôle ouvre ses robustes -bras à l'ingénue, au son de cette musique: «Ma fille! ma mère! Est-ce -bien toi! Mon Dieu! merci!» - -Elle perdit son procès et interjeta appel. - -Aurélie était loin de là. Néanmoins, les larmes ne lui enlevaient -jamais tout son sang-froid. - -«Il vous dira cela, mon enfant, répondit-elle. Comptez-y bien! Ils -disent tous cela! Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifiée dès -l'âge de quinze ans et livrée à un homme qui était déjà presque un -vieillard, j'ai éprouvé des peines, dont le récit.... Mais il ne -s'agit pas de cela!» - -Elle eut la force de ne pas raconter son histoire! - -«C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il vous dira cela: c'est le -refrain obligé. On me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon -innocence! Ah! il faut de la force dans notre sexe! Il ne faut pas -qu'il vous dise cela. Comment l'en empêcher? Je réponds nettement et -franchement: vous devez fuir. - ---Fuir!... répéta Annette stupéfaite. - ---Il n'y a pas deux manière de trancher la question. C'est à savoir si -vous voulez le perdre ou le sauver. - ---Je veux le sauver, madame! Sur tout ce que j'ai de plus cher au -monde, je vous jure que je veux le sauver! - ---Vous êtes une chère et digne créature. - ---Mais pourquoi fuir? et où fuir? et comment?» - -L'accent d'Aurélie devint solennel. - -«C'est ici, ma chère demoiselle, dit-elle, que vous allez mesurer par -vous-même toute la gravité des circonstances. Les parents étaient -décidés à tout. Et laissez-moi vous dire, quoique mon intention ne -soit point de marchander, ah! certes, laissez-moi vous dire que vous -n'avez pas ici affaire à des millionnaires. Il se peut que vous ayez -nourri quelque petite illusion à cet égard. Je vous crois le -désintéressement même; cependant l'imagination va, on se fait des -idées: il y a en Bretagne de ces vieilles maisons qui ont l'opulence -du marquis de Carabas. - ---Dieu m'est témoin, madame.... voulut l'interrompre Annette. - ---Evidemment, ma fille, évidemment. Je suis comme cela. Je n'ai jamais -pu me mettre en tête une idée d'argent. Je gagnerais deux mille écus -par an à savoir marchander. Cela dépend des natures. On ne se fait -pas. Je constate seulement que les Kervigné ont une fortune honnête et -voilà tout. Ils sont trois enfants; René est le cadet; on a fourré -beaucoup aux deux aînés, qui seront avantagés. Une fortune honnête de -Bretagne n'est pas une fortune honnête de Paris. En somme, s'il y a en -tout trente à quarante mille livres de rente.... c'est encore joli, je -suis de votre avis, mais ce n'est pas le Pérou!» - -Annette Laïs était muette maintenant. - -«J'arrive à la conclusion, poursuivit Aurélie, car ceci est tout un -raisonnement. Comme je vous le disais, vous allez juger de la gravité -des circonstances par le sacrifice que la famille consent à -s'imposer.» - -Annette releva la tête involontairement et devint pâle, mais elle -n'interrompit point. - -«Le docteur Josaphat trouve cela énorme! continua Aurélie. C'est notre -médecin, et je crois que vous le connaissez. Il a dit le mot: énorme! -La famille offre dix mille francs.» - -Annette resta immobile. - -Aurélie attendit un instant, puis elle reprit: - -«Mademoiselle, j'avoue que vous m'étonnez. La somme est ronde et l'on -ne vous doit rien du tout, puisque René est mineur.» - -Ce ne furent pas des larmes, cette fois, ce fut un feu qui jaillit des -prunelles d'Annette Laïs. Aurélie eut peur. Bien que le fond de sa -pensée ne fût pas la délicatesse même, son expression avait été plus -malheureuse encore que sa pensée. Elle le sentit et recula. - -«Mon enfant, dit-elle avec bonhomie, nous ne sommes pas ici dans le -joli pays du roman. Je serais au regret de vous avoir blessée, mais il -faut appeler les choses par leur nom. Pour se déplacer, il faut de -l'argent. Nul ne songe à vous payer. Vous n'avez point mérité d'être -humiliée; si vous l'aviez mérité, peut-être ne me serais-je point -chargée de la mission difficile que je remplis auprès de vous. Ces dix -mille francs sont pour les frais de votre voyage.» - -Annette répéta: - -«Mon voyage!....» - -Aurélie eut un geste d'impatience. - -«Ne vous fâchez pas, madame, dit Annette avec douceur. Je suis avec -vous contre moi-même. J'ai compris une partie de ce que vous m'avez -expliqué, surtout ceci: je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne veux -pas lui faire de mal. Expliquez encore. - ---Chère petite! murmura Aurélie, sincèrement touchée. Vous voulez donc -que je leur dise à tous: C'est un ange, cette enfant-là! Je ne sais -plus où j'en suis, moi... Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez -à Paris, comment empêcher René de vous voir? - ---Il ne faut plus qu'il me voie, murmura Annette, c'est juste.» - -La présidente lui jeta un regard défiant, tant ceci dépassait les -bornes de la résignation vraisemblable. Annette reprit: - -«Mon père et mon frère ne consentiront jamais à cela. - ---Si vous leur dites.... - ---Madame, chez nous, chacun sait lire dans le coeur des autres. J'ai -montré mon amour. J'aurais beau dire moi-même au père et à Philippe: -je ne l'aime plus, ils ne me croiraient pas. Ce sont des exilés, mais -ils sont fiers autant que pas un d'entre vous. Je partirai seule.» - -Aurélie ouvrit de grands yeux. - -«Je partirai seule, répéta Annette, dont la voix devenait paisible et -qui essayait de comprimer ses sanglots. Je ne veux pas être entre lui -et le bonheur. Oh! non! Je n'ai rien à lui donner. Vous avez dit la -vérité, madame: il n'accepterait pas le pain qui se gagne au théâtre. -J'en suis sûre. Et en dehors de cela, que puis-je faire? Nous sommes -deux pauvres malheureux, nous ne savons qu'aimer. Je n'avais jamais -pensé à cela. Dites à son père et à sa mère qu'ils me pardonnent: je -n'avais pas la volonté de les offenser.... et à lui.... Oh! à lui, ne -lui dites rien, madame. Il saurait bien que vous mentez, si vous lui -disiez que je l'ai oublié!» - -Elle se leva et fit un pas vers la porte. Aurélie, presque aussi émue -qu'elle, lui demanda où elle allait. - -«Je ne sais pas, répondit Annette. - ---Pensez-vous donc, chère enfant, que nous puissions vous abandonner -ainsi?» - -Annette appuya ses deux mains contre son front. Elle se sentait -devenir folle. - -«René! René!» murmura-t-elle. - -Puis, regardant la présidente en face avec une farouche énergie: - -«Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!» dit-elle. - -Aurélie ouvrait la bouche; elle lui imposa silence d'un geste et -ajouta: - -«Est-ce que vous savez comme il m'aime? Il n'y a que moi pour le -savoir, parce que nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi, j'en -mourrai, je le sais. S'il allait mourir! - ---Ma pauvre chérie, murmura Mme de Kervigné, nos jeunes Français ne -meurent pas de cela! Et quant à vous, le temps, l'absence....» - -Son sourire sceptique ne tint pas contre la pâleur indignée d'Annette. - -«Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que deux à mourir, murmura -celle-ci d'une voix brisée: le père et moi! ceux-là sont condamnés.» - -Elle revint d'un pas ferme vers le milieu de la chambre. - -«Vous aviez un projet, dit-elle, un plan arrêté. Tout ceci n'a pas été -fait à la légère. La conduite du frère de René prouve qu'on voulait -tenter plus d'un moyen de se défaire de moi. Me voici prête à entrer -dans vos vues, quelles qu'elles soient, pour lui garder sa famille et -son bonheur. Ne craignez pas de parler franchement: j'écoute. - ---En vérité, balbutia la présidente qui perdait contenance, je ne -m'attendais pas... Nous comptions tout uniment obtenir votre départ et -celui de MM. Laïs pour l'étranger. - ---Ne songez plus à cela. N'espérez rien que de mon isolement. S'ils -étaient ici, je me souviendrais que René m'aime et je vous braverais. - ---Un couvent.... - ---Un couvent soit. J'y pensais. Mais hâtez-vous. Je ne sais plus si je -suis folle et si mon réveil sera la raison, ou bien si j'ai ma raison -et si je me réveillerai dans la folie, mais je sais que je vais -m'éveiller: hâtez-vous!» - -Aurélie hésita. Un instant, tout ce qui restait en elle de noblesse et -de générosité se révolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est une -comédienne. - -Elle était tout habillée et coiffée. Elle jeta son mantelet sur ses -épaules. - -«Vous avez deviné juste, prononça-t-elle résolûment. Nos mesures -étaient prises. Rien ne devait nous arrêter, sinon la violence -matérielle. Ce qui arrive me fend le coeur, mais je jure que c'est la -nécessité. Mademoiselle Laïs, je vous estime et je vous aime; si, -quelque jour, vous avez besoin de moi.... - ---Moi, je vous jure que je n'aurai jamais besoin de vous, madame! -l'interrompit Annette. Je suis prête: hâtez-vous!» - -Il y avait une voiture attelée dans la cour de l'hôtel. Elles -partirent, et Gérard se précipita comme un fou hors du cabinet où il -avait tout entendu. Il était ivre en faisant le chemin de la rue du -Regard au Palais-Royal. Il me dit, ce soir-là même, que jamais en sa -vie il n'avait éprouvé de torture pareille. - -Mais il n'eut pas le loisir de me faire le récit qui précède, et ce -fut ici ma dernière entrevue avec le colonel vicomte de Kervigné, mon -frère, à qui Dieu laissa juste le temps de me montrer son loyal coeur. - -Il était agenouillé près de moi quand je sortis de mon évanouissement -et me tenait serré dans ses bras. - -«Petit frère! me dit-il, au moment où je rouvrais les yeux, je crois -que j'ai bien fait. Il y a des choses impossibles. Je me suis jeté -entre toi et un malheur. On ne fera jamais revenir mon père: voilà -pour la raison. Au diable la raison! je sais où est ton Annette: je -vais aller te la chercher, si tu veux!» - -Je me pendis à son cou dans un transport de joie. Je ne savais pas -encore ce qui était arrivé; mais je devinais au pire, et cette bonne -parole était pour moi comme la corde lancée à l'homme qui se noie. - -«Partons! m'écriai-je. Crois-tu que je ne puisse pas te suivre?» - -Et je bondis sur mes pieds, frémissant d'aise et d'impatience. - -«Ma parole! murmura Gérard, il était mort tout à l'heure, et -maintenant le voilà qui danse comme un cheval trop ardent. On -n'apprend pas tout à l'école, ni même au régiment. Je ne connaissais -pas de femme pareille à Annette et je pensais que les amours comme le -tien étaient bons à mettre dans les livres. Oui. Et je suis arrivé -jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir si long que cela! - ---Mais partons donc! - ---C'est qu'il nous faut des chevaux, petit frère. - ---Quoi! déjà enlevée! - ---Presque nonne! Ah! c'était bien mené! Mais nous avons dix lieues de -marge, et je te promets que nous la rattraperons en route.» - -Le tambour roulait pour la fermeture du jardin. Tous les gens de -Vannes s'étaient mis aux fenêtres des Frères-Provençaux pour voir -cette chose curieuse. Les badauds, de leur côté, avaient peine à -quitter leur poste et jetaient un dernier regard d'envie aux croisées -du restaurant. - -«Si nous avions quelqu'un.... commença Gérard. - ---Présent, quoique ça! l'interrompit la bonne voix de Joson. Ej' -savais qu'y âvait du tâbâc! Faut pas mentir. J'écoutais.... sans -écouter, comme on dit.... - ---Mon cheval est ici près, aux écuries de l'hôtel des Princes, dit -Gérard. Va prévenir qu'on le selle avec deux autres bons coureurs: tu -viendras avec nous.» - -Joson poussa un long cri de triomphe et fit la roue sur place, une -fois à droite, une fois à gauche. - -«Nâge, tribord! appuie, bâbord! allume partout, courtequeue! J'ai bu -du _punje_! A la houp! Et des glâces! C'est-il froid, pour sûr et pour -vrai? Nâge!» - -Il perçait déjà le groupe des badauds à coups de poing. - -Cinq minutes après, nous allions à franc étrier sur la route de -Versailles. - - - - -XXX. - -BATAILLE. - - -«Quoique çâ, y avait du tâbâc! Nâge, bijou! saille de l'avant, -blaireau! C'est-il bon el' _punje_, aussi vrai comme Dieu est not' -maître! Les glâces, c'est trop froid! Serre un peu voir le vent, -mauvaise bârque! Nâge partout ou gare l'avancement que j'te vas -donner, soldat marin de mousse de carcan de girafe! - -Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait de son mieux à une -cinquantaine de pas derrière nous. A la mer, il eût été le premier, -sans contredit, mais mon frère Gérard était un cavalier accompli, et -moi-même j'avais une grande habitude du cheval. La distance entre -Paris et Versailles fut franchie en cinquante minutes. Il m'est arrivé -de faire la même route en chemin de fer et plus lentement. - -Nous traversâmes Versailles sans nous arrêter. Il était onze heures et -demie du soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour passer entre -l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, Gérard me dit: - -«S'il était seulement sept heures du matin, je me trouverais ici tout -porté.» - -Je lui demandai ce qu'il entendait par là. Il me répondit: - -«C'est une autre histoire. Je vais te toucher un mot ou deux de cela, -dès que nous aurons rattrapé la petite soeur.» - -Je lui tendis la main tout en courant pour le remercier d'avoir appelé -Annette: _la petite soeur_. - -C'étaient les premiers mots que nous eussions échangés depuis Paris. - -Il n'y avait à parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait -qu'à son cheval. Son cheval, qui était le moins bon des trois, -commençait à renifler et la distance s'élargissait entre lui et les -nôtres, qui restaient frais comme au sortir de l'écurie. Joson, voyant -que le français n'y pouvait rien, se mit à parler breton. Son cheval -était normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais -accomplit la promesse déjà faite et prodigua _de l'avancement_, à -l'aide d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le -Normand parut ne point goûter ce nouveau langage et donna des -_embardées_, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce -dernier en péril. - -«Nâge, banian! Avant partout, méchant balaou! c'est-il çâ une -embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vérité, gendarme!» - -Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr. - -«Est-ce loin encore? demandai-je. - ---Auprès de Neauphle-le-Château: cinq lieues. - ---Il y a un couvent dont la supérieure est la cousine de la -présidente.» - -Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf. - -Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière nous un cri de détresse. -Joson Michais avait lassé la patience de son normand qui, fournissant -une dernière et triomphante embardée, l'avait lancé par-dessus ses -oreilles, sur la route, à une demi-douzaine de pas en avant. - -Cela fait, le méchant balaou se tenait tranquille et broutait même -quelques brins d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait comme un -diable. Il traitait sa monture de caïman, de merluche, de Savoyard, de -Malgache, de Nantais, de calfat et même de commissaire, ce qui est la -suprême injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait -modestement de sa victoire. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre. -Joson prétendait avoir le cou démoli et les deux jambes cassées. - -«Quoique ça, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une -aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens -point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touché en -grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe de soldat-marin que je le -saborde! Foi de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans vous commander, -notre monsié Gérard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport -aux feux qui paraissent là au _sur-sur-ouâ_ de nous, dans le vent. -Mettez-moi à la buvette.» - -Au train dont nous allions naguère, nous aurions traversé Saint-Cyr -comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix à parier contre un que -nous n'eussions point aperçu l'élégante calèche qui stationnait, toute -attelée, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose -malheur est bon: cette calèche était celle d'Aurélie. - -Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse -du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle était étendue -comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers -et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurélie, -agenouillée auprès d'elle, se tordait les mains, et derrière Aurélie, -il y avait une espèce de frater qui choisissait une lancette dans une -trousse. - -Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme -bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du -groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tête -baissée, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains -aux cheveux, et sa tête sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me -retournai point. C'était Laroche. - -Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un grand cri. Ses jambes -tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je -devais être effrayant à voir. Elle eut peur d'être tuée. - -«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle. Je jure que je ne -lui ai pas fait de mal!» - -Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon -haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blême d'Annette. - -J'étais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai -point. J'étais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie -d'interroger: il me semblait si aisé de la rejoindre, et si impossible -de rester dans la vie où elle n'était plus! - -Seulement, j'étais comme un enfant qui s'attarde à un spectacle que le -hasard lui présente sur la route. Je voulais la voir encore et la -contempler si admirablement belle dans sa pâleur. Ces gens qui -continuaient de radoter autour d'elle les stupides commérages du -cabaret campagnard me gênaient. Je m'impatientais à les entendre -interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la -justice et des gendarmes, proposer chacun son remède et dire avec -prolixité ce qu'on aurait dû faire. Pour moi, elle était morte de -notre séparation, comme j'en serais mort moi-même si je n'avais eu le -devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire à cela? Une chose -m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc -avait droit d'être là, excepté moi? J'avais l'intention formelle de -chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit être obéi, mais -je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à force de -regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de -ce visage livide. - -J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une -cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier -auprès du bras d'Annette. J'écartai le bonhomme sans effort et sans -colère, je lui dis: - -«Elle n'a plus de sang.» - -Le frater leva sur moi son oeil rouge de vin. La foule se mit à dire: - -«Il faut saigner! il faut saigner!» - -J'ai remarqué qu'un coup de lancette fait toujours plaisir à la foule. -Ma cousine criait dans un coin où elle s'était réfugiée: - -«Vous voyez! J'ai envoyé chercher le médecin! J'ai fait tout ce que -j'ai pu! Ah! quel malheur! Une femme comme moi dans des embarras -pareils! Mêlez-vous donc de rendre service! Je suis sûre d'en faire -une maladie.» - -Il est à croire qu'elle avait perdu la tête, car il n'était pas dans -sa nature de penser uniquement à elle-même en face d'un si cruel -événement. - -Gérard entra en ce moment. Il venait de remettre sur pied Joson -Michais, qui avait eu plus de peur que de mal. Aurélie lui dit, comme -il passait près d'elle: - -«J'ai donné mon flacon. Il faut que ce médecin fasse quelque chose. Me -voyez-vous dans la calèche avec une morte? J'aurais déboursé cinquante -louis pour avoir Josaphat.» - -Gérard fit comme moi, il se mit à genoux, à côté du matelas, mais il -fit mieux que moi, car son premier soin fut de prendre ce pauvre bras -de marbre pour y chercher le pouls. Aussitôt un _tollé_ général -s'éleva. C'est dans les environs de Paris surtout qu'est répandue -cette bizarre croyance qu'il ne faut point toucher la victime d'un -accident avant l'arrivée de la justice. Les environs de Paris ne -forment pas la zone de l'univers. On y lit beaucoup de journaux. - -Il y eut un instant où les bonnes gens de Saint Cyr, qui se -consultaient à haute et intelligible voix, furent sur le point -d'intervenir par la force pour empêcher Gérard de se compromettre. La -main de celui-ci avait déjà quitté le pouls d'Annette et interrogeait -son coeur. - -«Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans se retourner vers les -assistants. - ---Un demi-quart de lieue, lui fut-il répondu. - ---Deux louis à qui ramènera le médecin en chef dans dix minutes. On -lui dira que c'est pour le colonel de Kervigné.» - -Tout le monde s'élança dehors, y compris le frater, qui semblait -avoir des ailes. A Saint Cyr, on saigne quarante fois pour deux louis. -Ce dut être, dans la grande rue, une terrible course au clocher. -Aurélie, cependant, ramena précipitamment son voile et s'écria d'une -voix gémissante: - -«Je connais le médecin en chef. Aucun scandale ne me sera épargné. Ah! -quelle aventure?» - -Gérard avait soulevé doucement la tête d'Annette. Je le regardais -faire. Mon cerveau était vide horriblement. Quand je vis Gérard ouvrir -le flacon de sels, j'eus une impression de répugnance mêlée de pitié. -J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas. - -«De l'eau! réclama Gérard. De l'eau froide! - ---Un verre aussi pour moi, dit Aurélie. Il y a des grâces d'état. Je -n'ai pas perdu connaissance une seule minute!» - -Comme Gérard baignait les tempes d'Annette avec son mouchoir trempé -d'eau, elle rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus point -qu'elle vivait. - -Il fallut son premier cri, qui fut mon nom. - -Alors, je tombai la face contre terre, comme si la balle d'un pistolet -m'eût traversé la poitrine à bout portant. - -Il y eut un mouvement auquel je ne participai point. On alla, on vint -autour de moi. J'entendis Aurélie qui demandait d'un ton dégagé: - -«Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous à présent?» - -Une main me tâta le pouls. Ce devait être le médecin en chef de -l'Ecole. - -«Un peu de grimace dans tout cela, n'est-ce pas docteur? lui dit -Aurélie. Ne me demandez pas comment je me trouve dans cette bagarre. -J'aime à rendre service. Ce Gérard fait de moi ce qu'il veut, et quant -à ce mauvais petit sujet de chevalier, nous l'avons eu chez nous, à -Paris, vous savez. Le président se plaint de ne plus vous voir.» - -Dès que le docteur fut parti, après avoir déclaré qu'il n'y avait -aucun danger dans la position d'Annette, Aurélie se fit servir un -blanc de poulet et une bouteille de bordeaux. Elle était d'une humeur -détestable. Elle maudissait son caractère obligeant, qui l'entraînait -sans cesse dans de nouveaux embarras. Le poulet était dur, le vin -éventé. Elle défiait l'univers entier de la reprendre jamais à une -pareille fête. - -Gérard était assis entre Annette, couchée sur le lit, et moi, qui -m'étendais sur une vieille bergère. Il tenait nos mains. J'ouvris les -yeux parce qu'il disait d'une voix émue: - -«Vous êtes bien véritablement ma soeur, maintenant, et je m'engage à -réparer le mal que je vous ai fait.» - -Mon second regard vit Aurélie qui avait la bouche pleine et qui -haussait les épaules. - -Ma confiance en Gérard n'était plus entière. Je croyais à la -générosité de son premier mouvement, mais j'avais peur de la -versatilité qui me semblait être le fond de son caractère. Il se -tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette: - -«Je vous marie, ajouta-t-il en riant. - ---Grand fou! gronda la présidente. - ---Et vous m'aiderez, petite maman!» poursuivit Gérard gaiement. - -Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite maman de Gérard! - -Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus. - -«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà bien mon impertinent traîneur -de sabre. Ta petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents -de lait! J'ai passé vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas -d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vérité, tu me ferais -donner la quarantaine! - ---Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard qui prit un grand partit. -Vous faisiez votre première communion le jour où je sortis de Saumur!» - -Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant sa fourchette, elle -d'un dit ton très sérieux: - -«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais je me suis mariée à quinze -ans. - ---Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour -celui de votre baptême. Ma tante, il faut que ces enfants là soient -heureux. Je ne suis pas méchant, vous savez: mais vous pouvez -beaucoup, et si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare une guerre -à outrance.» - -Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore quelles armes mystérieuses -mon frère Gérard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la -séparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire à la bourru-bienfaisant -joua autour de ses lèvres. Elle embrassa Annette et dit: - -«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné sont entêtés comme des -cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'épaule. - -«Ah! s'interrompit-elle en déposant un second baiser sur le front -d'Annette, je connais les souffrances du coeur et je sais y -compatir.... Mais sont-ils drôles! Ils ne se sont pas dit un mot -depuis que les voilà libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous -vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux -siamois qui se communiquent leurs pensées par un cordon. Moi, je -voudrais les entendre roucouler.» - -Gérard me dit tout bas: - -«C'est une moitié de marquise et une moitié de vivandière. - ---Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent que je m'étonne. J'ai eu -le temps de m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie -roide comme balle et j'ai cru que c'était une affaire finie. Elle -n'avait pas même demandé à revoir une dernière fois, comme c'est la -coutume, son René ni ses parents. A la barrière de Passy, je l'ai -entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien -s'attendre à quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme. -Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher cela. -D'ailleurs Laroche était sur le siège à côté du cocher. Après les -spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne -attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa -voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle: - -«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé son nom. René, mon René, -adieu!» - -«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une pièce, comme une morte.» - -Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et pâles -comme l'albâtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement! - -Ma cousine reprit: - -«Versailles était passé, nous étions en plein champ. Allez donc -chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle -et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps -Laroche disait: - -«Elle froidit, elle froidit....» - ---Quelle galère! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas -dîné. J'avais des crampes d'estomac à tout briser. Et encore cinq -lieues pour le moins avant d'arriver chez la supérieure, où j'aurais -pu prendre quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela est bel et bon, -mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins à -ces messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre de moi. - ---Ah! madame!.... protesta Annette. - ---C'est égal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la -sens venir. Tu fais le bon apôtre maintenant, seigneur colonel, mais -c'est toi qui m'as embarquée dans cette histoire. Que vont dire M. -Sauvagel et le président! - -«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tête -d'Annette, cette petite est mignonne à croquer! Et douce! et bonne! -Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela -dépendait de moi, je ferais la sottise.... Mais à l'âge de ta mère, -mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.» - -L'aube commençait de poindre derrière les carreaux enfumés de la -croisée. Gérard consulta sa montre et se leva. - -«Je voudrais te parler un instant,» me dit-il. - -Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit -sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid. -Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais -frissonner. A cette heure humide et triste du crépuscule du matin, on -est pâle, mais sa pâleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant, -et ce fut d'un ton de gaieté qu'il reprit: - -«Petit frère, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains -pleines: Tu as mis à la loterie comme un fou et tu es tombé sur le -gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences étaient -tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y -avait pas pour moi deux manières d'envisager mon devoir. Le principal -était de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employée; je -te jure que je suis un honnête garçon. Annette Laïs est désormais ma -soeur: tu peux compter là-dessus. On m'aime, à la maison, et le -bonheur que j'ai eu dans ma carrière me donne un certain poids. Toute -mon influence t'appartient. Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu -beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de -te prendre par la famine, je suis là: ce ne sera qu'une restitution.» - -Je lui serrai la main sans répondre. - -«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à moins que je ne reçoive, -ce matin, une balle de pistolet dans la tête ou un coup d'épée au -coeur.» - -Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai sa main et je reculai. - -«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi? - ---J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il d'un accent rêveur. -Je crois n'être ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain -que je ne me souviens point d'avoir éprouvé jamais une pareille -tristesse au moment d'aller sur le terrain. - ---Mais quels sont les motifs de ce duel, frère! - ---Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous -le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de moeurs un peu -rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une façon qui me parut -offensante, et publiquement aussi je lui dis: - -«Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de -vous payer mes dettes avec usure. - ---Et si je passe général? me répliqua-t-il en riant. - ---Ce sera trois grades, colonel. - ---Et après trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole! -Quand tu avoues toi-même que c'est un brave officier!.... C'est là une -misérable rancune, Gérard, et qui n'est pas digne de toi!» - -Il secoua la tête. - -«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que -je suis au monde, j'ai gardé jamais rancune à personne. D'ailleurs, il -y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut -plus. - ---Eh bien, alors. - ---Eh bien! petit frère, prononça-t-il, avec un sourire triste, je ne -pense pas qu'il y ait au régiment un registre spécial pour cela, mais -il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu -publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour où ma -nomination a paru au _Moniteur_, on a dit à la table des officiers du -deuxième: - ---Colonel et colonel: bataille!» - - - - -XXXI. - -LA LETTRE ANONYME. - - -Je me souviens alors de ce que mon frère avait dit, la veille au soir, -comme nous passions sur la route, entre l'escalier des géants et la -pièce d'eau des Suisses, à Versailles, il avait dit: - -«Si nous étions au matin, je me trouverais là tout porté.» - -Au régiment, ces fadaises sont des affaires sérieuses. Le colonel -Offroy et mon frère n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre -de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une -méchante mémoire qui tient état de ces lugubres promesses. C'était -comme une vieille lettre de change qui arrivait à échéance. Impossible -de la protester. - -Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à revenir. Les préliminaires -du duel s'étaient en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme si -l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde comme parfaitement inutile -de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscité -pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est -pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgré -l'éloquence de ses défenseurs, il faut croire qu'il est une des -nécessités de notre excellente civilisation. C'est un courtois -appendice à l'héroïsme de cet autre remède: la peine de mort. Pour -divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur -revanche, deux officiers supérieurs, se servent mutuellement de cible. -Cela est bien. Comment notre siècle en progrès résisterait-il à la -tentation de railler les sottises du passé? - -Je voulus à tout le moins accompagner mon frère, mais il me fit -aisément comprendre que ma présence était indispensable ici. Là bas, -du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des témoins et -le chirurgien major. - -Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu -d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre -précaution qui me paraît bien plus logique: on creuse la fosse -d'avance. - -A mon sens, cette fatalité seule de la mort peut expliquer le duel. - -Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées (je parle des militaires -surtout) ces deux-là qui, dans leur âme et conscience n'ont pas le -désir de s'exterminer? - -Est-ce décidément pour fournir une preuve de leur courage? Notre armée -travaille depuis dix siècles à mériter qu'on veuille bien regarder -cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est puérile et ne -démontre rien. - -L'usage ici vous prend l'homme par les épaules et le mène bon gré, mal -gré. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montré -en foire comme un mouton à cinq pattes. - -On a connu des lâches qui se sont battus une bonne fois pour toutes, -afin d'acquérir le droit de ne plus se battre jamais. - -Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification -quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'épée quand on ne l'a -pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon. - -Nous allâmes éveiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il était, se -déclara prêt à monter à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église de -Saint-Cyr quand Gérard, déjà en selle, me tendit la main. - -«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant, -mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.» - -C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon -frère. - -En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs. - -Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je -ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres -prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour -de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la -population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au -moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des -somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville, -pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit, -galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris! -Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse. - -Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La -Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement -les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant -à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange, -ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants -et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence. - -Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la -présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale -préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus -obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à -cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé -complétement. Elle était d'une humeur massacrante. - -Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé -moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves -s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport. - -En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre -langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà -des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je -voulais savoir. - -Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous -souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi, -et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de -jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur coeur du monde si elle avait -pu passer définitivement la trentaine. - -Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je -savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement -ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de -retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous -passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé -du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait -pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard -pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit, -j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter -des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout -d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la -garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force. - -Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond -du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux -sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès -que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le -sien. - -«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour -descendre de voiture: Je douterais de moi même avant de rien craindre -de ce soldat français, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui -a son coeur dans ses yeux et qui est le frère de notre ami René.» - -Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand on parle ainsi, c'est que -déjà la crainte est née.» - -Nous montâmes. Malgré tout, quelque chose nous serrait le coeur. Dans -la chambre d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout seul. C'était une -bien pauvre maison: ils mettaient le bois à brûler dans l'antichambre: -Philippe était assis sur le bois et tenait sa tête entre ses deux -mains. - -Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire éclaira ses -larmes. - -«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au -fond de l'âme. Vous n'arriverez pas trop tard.» - -Je soutins, chancelant que j'étais, Annette qui s'affaissait à la -renverse. - -Philippe ajouta: - -«Il est avec le prêtre.» - -En même temps, il me présenta un papier qui contenait ces mots sans -signature: - -«Mademoiselle Annette Laïs était vouée aux Kervigné. Le président de -Kervigné l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée, Gérard de -Kervigné l'a enlevée.» - -Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première -pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il -m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard. -Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables -de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la -plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de -l'anonyme. Quant à Laroche.... - -Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de -condamner un homme à mort. - -M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant -minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval -après notre explication terminée. Il avait passé une journée -excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de -Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses -parents avaient bon coeur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de -pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de -nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux -qu'on ne peut voir sans les aimer.» - -Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances: - -«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans -notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira -d'un coup d'oeil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.» - -Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non -point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce -qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma -fiancée. Philippe était plus inquiet que lui. - -Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se -consoler aussi, car le père disait: - -«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à -l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René -est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils; -mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront -leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils -souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe, -que sera notre maison sans le sourire d'Annette!» - -Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de -concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur -la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant, -il dit: - -«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.» - -Philippe le vit pâlir terriblement. Il était en quelque sorte frappé -avant d'avoir lu. - -Il passa le papier à Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le -contenu d'un seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la chaise et -tomba évanoui. - -Cette première syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de -quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amèrement. Croit-on aux -lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec énergie, plaidant -contre lui-même la cause de notre loyauté bretonne, une seconde -syncope survint. Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit que sa -blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le père évanoui -sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inondé. - -Le médecin, qu'on avait été querir en toute hâte arriva sur le minuit. -M. Laïs avait recouvré sa connaissance; comme il demandait un prêtre, -le médecin dit; «Si nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le lever du -jour, il y aura lieu.» - -Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prêtre -était avec M. Laïs. - -Annette avait écouté, immobile et silencieuse. Elle était assise entre -nous et tenait nos mains serrées contre sa poitrine. Le prêtre sortit -et nous dit: - -«Allez voir mourir un saint.» - -Philippe le pria de rentrer pour annoncer à son père le retour -d'Annette et le mien. - -Nous entendîmes presque aussitôt après la voix de M. Laïs, forte et -profonde, qui disait: - -«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!» - -Nous fûmes obligés de porter Annette. M. Laïs était soulevé sur son -séant. Ce qui me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage de -vieillard. C'était un buste de marbre, illuminé par l'auréole. Nulle -contraction ne dérangeait le dessin correct et antique de ses traits; -les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la -blancheur de ses joues: rien ne me semblait changé, sinon le regard de -ses yeux agrandis. - -«René, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main -froide et mouillée, je crois que je vous aime mieux que mes propres -enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts -dans mon coeur. René, mon cher fils, je serais mort triste si j'étais -mort en doutant de votre frère.» - -Je lui répétai les propres paroles de Gérard. Je lui dis combien il -était à nous et le jugement qu'il portait sur Annette. - -«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il. - -Et Philippe ajouta: - -«Le père a droit de tout savoir. - ---C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai -mal fait. Sachez donc toute votre fille.» - -Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en -souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel. - -«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique; -elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait -l'outrager, elle l'a appuyée contre son coeur; elle a dit un seul mot: -Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je -suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je -lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.» - -Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front. - -A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de -frayeur pour nous dire: - -«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai -grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je -ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?» - -Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps: - -«Père, toujours.» - -La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait -autour de ses lèvres. - -«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une -douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de -ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit -qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens -que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera -encore m'aimer.» - -Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre -lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il -murmurait: - -«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que -tu m'as donné de joie. Coeur de mon coeur, ange de mon foyer ma fille, -ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le -bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....» - -Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots -faisaient bondir le corps d'Annette. - -«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout -à coup. - -Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les -siennes à celle d'Annette et prononça solennellement: - -«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!» - -Et il fit le signe de la croix sur nos fronts. - -C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui. -Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit: -Je vous marie! - -Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une -comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en -qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes -veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur -de deux agonies. - -M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant à lui-même: - -«Philippe va croire que je l'oublie! - ---Non, mon bien-aimé père, non, répliqua Philippe, ce n'est pas -m'oublier que de songer à eux. - ---Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le chef et le père. Sois pour -eux ce que tu as été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es la -sécurité de ma dernière heure, et je ne crains rien, puisque tu restes -après moi.» - -Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un râle, et Philippe, -devinant son désir, déposa doucement sa tête sur l'oreiller. - -En ce moment, l'agonie commença, si l'on peut appeler agonie la courte -lutte qui eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente de -jaillir hors de sa prison. - -Nous étions agenouillés tous trois et nos regards avides retenaient le -souffle sur ses lèvres. - -«Je vous vois, prononça-t-il si bas que nous pûmes à peine l'entendre. -Le voile est tombé. Je vous vois encore une fois, mes enfants -chéris.... Adieu!» - -Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême sourire qui remerciait la -bonté de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux. - -Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de -Joson Michais qui criait: - -«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!» - -Je croyais courir, mais je me traînais chancelant. Il y avait une main -de fer qui étreignait ma poitrine. - -Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de -l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit: - -«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard a tiré sans viser. Ils -n'avaient rien pu se faire avec leurs épées. La balle de l'autre -colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait: Ah!--il est tombé -roide, la figure dans l'herbe, il était mort. - - - - -XXXII. - -LES NOCES. - - -Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle de la sorcière de Landevan -s'appuyait sur deux faits également faux: Annette n'était plus une -comédienne et les Laïs n'étaient pas des schismatiques. J'avais vu -mourir le père, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernière -heure. Annette avait la piété d'un ange. L'oracle ignorait le passé et -le présent, comment aurait-il connu l'avenir? - -Mais je crois à une chose terrible, c'est que le prophète qui prédit -vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper. - -Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait -directement ceux qui étaient menacés par l'oracle: M. Laïs et Gérard! - -La mort entrait dans la maison de Kervigné. Son coup d'essai éclatait -comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le -plus heureux. Gérard n'était plus, celui-là que tous les officiers de -l'armée française admiraient et enviaient hier, Gérard, le favori de -la fortune, l'éblouissant soldat, marqué pour le succès certain, le -plus jeune des colonels, le mieux aimé, celui qui avait tout pour lui: -le nom, la richesse et déjà la gloire, Gérard, si beau, si joyeux, si -brave et si bon! - -Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que j'étais un porte-malheur -naquit en moi en dépit de ma raison et m'écrasa. - -Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais -balbutia en pleurant: «Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!» ce fut -comme un poignard qu'on» eût retourné dans mon coeur. - -Comme la foudre aussi, la mort de Gérard chassa de Paris tous ceux qui -étaient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de -lendemain. - -De nous tous, c'était Gérard que mon pauvre excellent père aimait le -mieux. Les succès militaires de Gérard le flattaient outre mesure. -Gérard était véritablement le lustre de sa maison. - -Le départ de Paris fut bien différent de l'arrivée. On était venu -armé pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre -et désolée. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de -Kervigné, pour leur donner place dans la sépulture de famille, au -cimetière de Carnac. - -La guerre prenait fin en même temps que le plaisir. Je sus plus tard -qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Bélébon étaient en -pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins, -connaissait assez bien la loi. Il était le meneur et le conseil des -Bélébon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M. -Laïs en justice pour captation et détournement de mineur. - -Gérard nous eût défendus, vivant; mort, il nous protégea; car le coup -de foudre dispersa momentanément nos ennemis. - -De tous ceux qui étaient venus de Vannes, il ne resta que Joson -Michais, et celui-là n'était pas contre nous. - -Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit -le départ de ma famille, Joson reçut une lettre du pays qui lui -annonçait le décès de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article -de la mort, elle m'avait déshérité comme étant la cause immédiate de -tous les désastres qui allaient fondre sur la maison de Kervigné. - -Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit la mort du petit Charles, mon -neveu, et la maladie très dangereuse de ma petite nièce Mimi. - -Le mardi de la même semaine, une lettre de ma pauvre bonne mère, -largement encadrée de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me -terrifia. Je crus à la mort de mon père. Ce n'était pas mon père. -J'étais fils unique. Ma soeur n'était plus, et Mimi râlait son agonie. - -Je me mis au lit, frappé d'une congestion cérébrale. La lettre de ma -mère me disait en propres termes que j'avais tué mon frère, ma soeur, -les enfants, ma tante Renotte, tout le monde. - -Elle était folle de douleur, la pauvre femme! Ma soeur et les deux -petits étaient tout son coeur. - -Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps -ténébreux où la chambre ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait -empêcher la mort de faucher des familles entières. - -J'eus le délire pendant deux semaines. Je croyais à la Poule-Noire, ou -plutôt une lugubre pensée m'était venue, je croyais au mauvais oeil, à -la sorcellerie, au poison. Il y avait là une influence physique ou -surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait! - -Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui -étaient vieilles de date. La première annonçait deux décès, la seconde -un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frère le marquis. - -C'était tout! Rien ne protégeait plus mon père et ma mère. - -Il ne restait que les deux Bélébon! - -Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut en ce moment plus clair -que le jour que cette prodigieuse épidémie avait un nom et qu'elle -s'appelait Bélébon. - -Mais, alors, le monstre se mordait lui-même, car une dernière lettre -m'apprit que l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers -sacrements. - -A dater de cette missive, qui était de l'abbé Raffroy, je ne reçus -plus aucune nouvelle. Philippe avait désiré quitter une demeure qui -lui rappelait trop de souvenirs. La maison était pleine de M. Laïs; -nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre à l'excès, malgré -ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger. - -Deux mois se passèrent. Nous habitions une petite maison au revers des -collines de Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à peine large comme -la façade exiguë de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques -vergers. - -Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entouré de riantes -forêts et le cours sinueux de la Marne. J'étais homme à trouver dans -cet humble paradis Capoue et ses délices; j'avais fait mes preuves à -cet égard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers, -engourdi que je comptais être bientôt dans mon paisible bonheur. - -J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content -de mon amour même. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me -fallait-il au delà? - -Annette devint pâle. Il y eut entre nous tout à coup des malaises sans -nom et d'étranges défiances. La présence de Philippe nous gênait; -nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'éprouvais ne -devine pas cet écueil qui est la nature même, et fatal comme tout ce -qui est la nature. Cette souffrance inconnue étonnait Annette et -m'épouvantait. Nous étions trop près l'un de l'autre et trop loin. Au -matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus -grands dans sa pâleur amaigrie, avaient des traces de larmes. - -Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes -heureux! - -Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en -nous regardant. - -Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un -zèle que le succès ne couronnait pas toujours, me dit un soir: - -«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous les fièvres? Vous -qu'étiez si coeuru, vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut pas -mentir, çâ fait mal au coeur ed' vous voir changé ed' bout en bout! -Est-ce que, par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne médecine?» - -Ce même soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme à -l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de -moi. - -«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne -m'aimez plus!» - -Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'étaient ses lèvres. Mes -doigts essayèrent de se nouer autour de sa taille. Elle était en fuite -déjà. - -Philippe entra. - -«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils froncés comme un homme en -colère, on meurt ou l'on devient fou!» - -Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta: - -«Il faut vous marier.» - -Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de -l'égarement dans ses yeux. - -«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas -qu'on m'arrête en chemin! - ---Au couvent!» balbutiai-je. - -Et je répétais comme un malheureux insensé: - -«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!» - -Philippe était grave. Il avait l'air d'un juge à l'audience ou mieux -d'un docteur au lit du malade. - -«Il faut vous marier!» prononça-t-il pour la seconde fois. - -Mon frère Gérard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous -marie. Je vous marie! avait répété M. Laïs en mourant. C'étaient deux -solennelles bénédictions. Nous étions mariés moralement et, dans la -pensée de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que -ce mariage nous fît époux, il fallait l'église et la loi: l'une des -deux à tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la -porte de son temple, l'église ne s'ouvre qu'avec la protection de la -loi. - -Cette nuit, je ne fermai pas l'oeil. Annette couchait tout à l'autre -bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations -de son insomnie. Le mot de Philippe était pour moi la lumière. -Désormais, je savais donner un nom au dépérissement étrange et -semblable qui s'opérait en nous deux. Notre pouls battait la même -fièvre. Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment par les vieux -poètes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos -hypocrisies modernes montent haut leur collet. Désormais, nous -entendons malice à tout. Le mot baiser commence à devenir un peu bien -obscène. Nous mettons sur notre langage le voile derrière lequel -brille bien plus sûrement et bien mieux la prunelle provocante du -plaisir. Nos livres, tous vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à -ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides où doit tomber le -gibier imprudent. - -L'art, et il s'en vante bien haut, consiste à tout dire sans rien -parler. Le talent passe à l'état de pantomime, à moins qu'il ne -préfère vaguer dans ce pays des précieuses métaphores dont Molière -s'est tant amusé. On dirait que le grand problème consiste désormais à -renfermer le vice dans des capsules sucrées, comme on fait pour -certains médicaments trop amers. - -Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps -de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il -boutonne son paletot.» - -«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de -ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre -plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!» - -Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies? - -Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même -toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette -et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou -devenir fou. - -Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a -beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller -faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse -puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green -me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle; -Philippe ne songea pas à cette banale excentricité. - -Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui -regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et -tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait -trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à -contenter sa conscience et la nôtre. - -Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont -nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui -avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance, -dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il -nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement -l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser -et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion -et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme, -suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un -prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous -confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui -dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de -deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui -fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le -permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise. - -Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre -voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville -des morts: le cimetière du Père-Lachaise. - -En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le -retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables -antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là, -solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de -parti-pris et par dévouement tout pur. - -Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser. - -«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui mais! sûr et vrai, monsié el -chevâlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de -_cyaud-de-boire_ à vos noces!» - -Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir -sacré. - - - - -XXXIII. - -JOSON MICHAIS. - - -Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant. La santé était revenue, le -calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est -convenu que le bonheur raconté fatigue. Nous avions eu autrefois ce -rêve d'être heureux au bord de la mer; souvent, cette idée nous -revenait à tous deux, à moi par le souvenir, à elle par les peintures -que je lui traçais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas -songer à quitter Paris. Philippe était attaché à Paris par son -malheur. C'était un de ces hommes au coeur obstiné qui entretiennent -patiemment leur propre souffrance. - -Chaque soir il sortait seul. Je savais où il allait. Il avait besoin -de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au même -endroit, là-bas, le long du quai, de l'autre côté du Jardin des -Plantes, devant cette fenêtre éclairée sur laquelle passait de temps -en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais. - -Philippe rentra une fois tout soucieux. Il était allé à la maison de -la rue Saint-Sabin. - -«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de Kervigné, mon frère, me -dit-il. J'ai idée qu'il se trame quelque chose contre vous.» - -Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre monde. L'hôtel de -Kervigné! il y avait des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne -sortait pas de notre intérieur, qui vivait animé par une seule âme: -Annette. Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances qui me -séparaient du passé. J'interrogeai pourtant Philippe. On était venu me -demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas -voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces détails avait ajouté: -«Ils avaient l'air de gens de justice.» - -Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne me frappa point. - -J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher sur le tapis, aux pieds -d'Annette, qui était au piano et qui chantait: - - Ma lon la - Les enfants sont là.... - La vache est rentrée à l'étable; - Ma lon la - Ave Maria, - L'Angelus les endormira.... - -Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son -troupeau d'îles moutonnantes, au delà desquelles bleuit l'immense -horizon de l'Océan. Je l'entendais autrefois, l'Océan, les soirs -d'été, du mouillage où le flot berçait ma baleinière, parmi les -mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les échos -murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui -appelle la prière et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux. - -Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme je l'aimais! C'était le -soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes -feuillées du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur -de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pénétrait -tout mon être. - -Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait -un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un -artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour à Paris. Je ne -sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage sévère. Et -quel chanteur! - -Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi éloquemment que la -chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le -rossignol ressemble à ces virtuoses, favoris du succès, dont tout le -monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de médire du -rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil de -la nature. - -Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel -paradis charmant elle faisait de cette humble demeure! - -A mon réveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta -solennellement mes bottes cirées et mon habit de ville que je n'avais -pas mis depuis des mois. - -«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe veut qu'ous alliez à -c't'hôtel.» - -Pour la première fois, je sautai hors de mon lit sans sourire. -Décidément, il fallait aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces -choses ne m'étaient plus familières. Annette m'embrassa comme pour un -long voyage et je partis. - -C'était un long voyage, en effet. De ce jour-là, je n'ai jamais revu -notre ermitage de Ménilmontant. - -Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable. Je ne savais plus -Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'écrasait -pas un passant. Le bruit m'étourdissait; je ne voyais rien. - -Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom. - -Une tête s'allongea hors de la portière d'un coupé, tout près de moi, -et me dit: - -«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi -ceux qui peuvent témoigner en faveur de ma chaîne. Cela vous -contrarie-t-il? Je lorgne l'Académie. Mais ils abominent les idées. -Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance était une -absurdité. Toute l'harmonie de la valse infernale de _Robert_ est -fondée là-dessus. J'ai répondu dans le _Ménestrel_. Il a trois pieds -et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous -avez volé cet amour d'Annette Laïs... Dites donc! c'est prodigieux, -ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a conté pour la Poule-Noire. Je -trouve le cas étonnant. J'ai par devers moi des observations -congénères. Avec la chaîne, on eût réglé tout cela. Voulez-vous que je -vous mène? - -J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour -reconnaître le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre -obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout -bas: - -«Vous aurez peut-être entendu parler du bain galvanique? C'est une -grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrêter à des -badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium, -c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela dérange leur -petit train-train de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre jour, -par la chaîne, dans un accouchement désespéré: trois jumeaux, mes -enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont -vécu soixante-seize heures. Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand -je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait de vous interdire?» - -Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant: - -«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano -juxtasonnant, à compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations. -C'est nécessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un -compas. Mille choses aimables à notre Annette.» - -M'interdire! Pourquoi pas me délivrer une lettre de cachet? -Avions-nous rétrogradé de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon était-il -parvenu à faire réédifier la Bastille! - -«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie en m'apercevant. J'attendais -M. de Sauvagel.» - -Elle était en deuil. - -«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, là-bas! -On dirait le choléra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai -pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si reculé! M. de -Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en -connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, désormais. -Le docteur et lui ont beaucoup discuté à propos de la Poule-Noire. M. -de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait à l'ancien -culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens à Landevan. La -Poule-Noire, pour lui, est le même être que la Vénus-Noire de Locminé. -Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que ce doit être -une divinité éthiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui -sera couronné par l'Académie française; nous avons des promesses. Le -docteur, lui, prétend que Sauvagel n'a pas inventé la poudre; mais -c'est jalousie. Il ajoute qu'une idée biscornue comme cela peut tuer -tout un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il dit. Et le fait est que -j'ai été bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum. -Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir? - ---J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je, mais, au moins, -d'après vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon père ni -ma mère. - ---Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai; -mais c'est tout. Ils ont été tous les deux très malades et ta mère est -restée comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te -figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonnés.... -Qu'est-ce qu'on me veut?» - -Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds à la tête, entra et -vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles à qui -l'on défend de naître femmes, mais on voyait bien que, malgré tout, la -beauté, la grâce et le charme allaient faire explosion en elle au -premier jour. - -«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec mauvaise humeur; notre aînée: -une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son âge! Edouard -est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont -venus pour les vacances de Pâques. Ah! nous avons passé vingt-huit -ans!» - -Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire. - -«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne. -Dis à Julienne de jouer avec toi au corbillon. - -«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle en s'adressant à -moi. - -Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de -pousser! Aurélie faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les montrer -au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoyé Sauvagel en Bretagne -pendant les vacances de Pâques. Dans l'escalier, elle avait pris mon -pas pour celui de Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise -humeur. - -«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, dès que nous -fûmes seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant, voilà -l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en était, par rancune contre -la petite; mais c'est un homme comme il faut, en définitive, et il -reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte -le mord, il laisse de côté ses habitudes et se réfugie dans le -travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien -jeune pour être la femme d'un garde des sceaux! Voilà donc l'histoire: -c'est Laroche. Il nous a quittés et fait des affaires. Un fin matois! -Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton -pauvre père et ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais. Les -Bélébon taillent en plein drap.... - ---Comment, les Bélébon! m'écriai-je. - ---Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. Ça vit cent ans, pas une heure -de moins! Le bonhomme a été administré deux fois, et il court comme un -chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption -pour Vincent. Ce doit être une idée de Laroche, qui est un Normand et -demi. Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien, mon mignon! - ---Mais de quel droit? - ---J'ai causé de cela avec le président. Il est assez de ton côté, -parce qu'il connaît le Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera -rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de là-bas -pour la députation. La députation peut le mener loin. Le premier -président s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire, -tout est possible. Tu as donné prise. Il y a de gros mots à prononcer, -et il suffit d'un seul, comédienne.... - ---Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction.... - ---Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire! -Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre _De la -puissance paternelle_. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction -viendra plus tard. Maintenant, je te le répète, on va te coffrer -purement et simplement. Déjeunes-tu avec nous?» - -Pour la première fois, l'idée que je pourrais être séparé d'Annette -naquit en moi. Mon coeur cessa de battre et je chancelai sur ma -chaise. - -«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra huit jours, tu feras ta -soumission et tout sera fini. Les Bélébon veulent te marier.» - -Ma tête tomba sur ma poitrine. - -«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant six ou sept mois que cet -amour dure. Il faut un terme à tout! - ---Savent-ils où me trouver? balbutiai-je. - ---Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrière!» - -Je me levai tout tremblant. - -«Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma -cousine avec inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de -Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais -tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que -penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer. -Vous vivez aux crochets du frère, à ce qu'on dit?» - -Je ne répliquai point. Elle poursuivit: - -«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des découpures. Est-ce vrai? Là -dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des découpures! -Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un -peu d'argent, tu sais, c'est de bon coeur.» - -Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayât de me retenir. - -J'avais la tête en feu. Ma poitrine était serrée comme dans un étau. -J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes pensées. - -Au moment où je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui -se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me -guetter. Il accourut à moi. - -«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â du tâbâc, aussi vrai!» - -Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles ne me venaient point pour -l'interroger. - -«Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique çà, poursuivit-il. Je ne -mens point, y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près, un aviron sous -le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer, -quoi! - ---Qui donc est venu? - ---Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, préfets -maritimes! Çà vous a l'oeil de commissaires ou riz-pain-sel et -soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed' -mâme la présidente rôde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura -l'occasion de lui glisser deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est -avec plaisir.... comme quoi, monsié Philippe m'a coulé: rue du Regard! -Nâge! - ---Je ne peux pas rentrer à la maison? - ---Pas mêche! - ---Que faire? mon Dieu! que faire? - -Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Néanmoins, je -commençais à faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le -trottoir. - -«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais. - -Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg. - -La première idée qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette. - -Mais de l'argent! - -Je parlais tout haut. Joson m'entendait. - -«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, là-bas, par -Plouharnel: une vingtaine d'écus, pas moins... mais le manger coûte -cher en Angleterre.» - -On travaillait à transformer en jardin anglais la pépinière du -Luxembourg. Je m'arrêtai au milieu d'un massif et l'idée ne me vint -même pas de remercier ce pauvre bon garçon. - -«Va me chercher Annette, m'écriai-je, tout de suite. - ---C'est que, monsié el chevâlier.... - ---Répliques-tu? - ---Non, monsié el chevalier.... Mais....» - -Il prit sa course, je le rappelai. - -«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes. -Nous partons. - ---Pour quel endroit? - ---Je n'en sais rien.... Va! - ---Oui, monsié el chevâlier.» - -Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette -fois, il se fâcha et me répondit la tête haute: - -«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais -partir seul.... - ---Va, et ne sois pas longtemps. - ---Nâge partout!» - -Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés. - -Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets -étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me -sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les -terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais oeil. - -La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces -terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse -négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir. - -Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte -d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me -laissait écrasé, sans force et sans courage. - -Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux -heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me -dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer -une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau; -chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt -étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre -pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir -parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces -lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir -Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être; -non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste; -j'avais mis l'ennemi sur mes traces! - -Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai, -découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à -me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires, -quand la voix de Joson Michais m'éveilla. - -«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il en essuyant son front -baigné de sueur. - -Il avait un lourd paquet sur les épaules. Annette elle-même était -chargée. - -Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à son cou. Il y avait des mois -que je ne l'avais vue. - -«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je, tu me suivras partout, -n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!» - -Elle passa son bras sous le mien. - -«Philippe est resté, me dit-elle pour ne pas donner de soupçons. Il -voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places à la -diligence pour Vannes. - ---Pour Vannes! répétai-je abasourdi. - ---Nous n'irons que jusqu'à.... Comment appelles-tu cet endroit-là, -Joson? - ---Jusqu'à Bilher, en haut de la côte, c'est sûr. - ---De là, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner -Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira à Etel. Ai-je bien -retenu tous les noms, au moins, Joson? - ---Je ne comprends pas... commençai-je. - ---C'est convenu avec Philippe. - --Qu'est-ce que nous ferons à Etel? - ---Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique à René, -puisque l'idée est de toi.» - -Joson se recueillit et parla ainsi: - -«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque -l'argousin vous y suit sur vos talons depuis â ce matin et qu'y â du -tâbâc, aux quatre aires de vent dans le temps.» - -Je regardai autour de moi avec inquiétude. - -«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à c't'heure, s'interrompit Joson, -rapport à ce que nous avons couru des bords, vent devant, à droite, à -gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y -vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'où je suis natif -de père et mère, mais trop connu et sujet à ce que le Vincent Bélébon -y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui -fréquentent les soldats du port Penthièvre. En plus que c'est bien -proche de Carnac où est le château de Monsieur et Madame. Ej'ne mens -point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme mousse au Magoër, de -l'autre bord de la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme un -linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde -dure, rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle part. J'arrive -donc au Magoër avec les Castaouët de Paimpol: les Castaouët, c'est -vous, sauf respect: des métayers ruinés qui se fait pêcheurs. Ni vu ni -connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre: çâ fait -l'année, et si la pêche donne, nom d'un coeur, faut pas mentir, on la -passera douce, à l'abri du danger! Cric, crac! mon père était pas -l'évêque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur, -ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la grand'voile et -va-t'en voir à midi s'il fait nuit dans Paris.» - -Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir à la main et -se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait -des talents oratoires que la bonté du ciel lui a prodigués. - - - - -XXXIV. - -ETEL. - - -A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore à ses neveux de -Basse Bretagne comme quoi monsié el chevâlier jetait sa langue aux -chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au -vent et sauva l'équipage. - -«En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais -mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à noyer, v'lâ la -vraie vérité. S'y a du tâbâc, ouvre l'oeil, la main à l'écoute, et -pare à m'en chauffer une chopine à la santé de Monsieur, Madame et les -enfants, quoique çâ!» - -Deux heures après avoir quitté la pépinière du Luxembourg, nous étions -dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bâche, -où il chantait à tue-tête la chanson des gars de Locminé «pour pas -faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de -terre.» - -Annette laissait à Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait -jamais quitté d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé; -je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait à -travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgré tout. Nous ne pouvions -pas être malheureux l'un près de l'autre. Dans les millions de pages -que l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et -souverainement vraie, c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui -confond deux coeurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout -sentiment qui sort de son cercle étroit. - -Son but providentiel étant la fondation, il cherche l'avenir en -lui-même, écartant à la fois, par une force instinctive, l'extérieur -et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille, dès l'instant où -il naît. De là vient l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et de -la vieille mère, quand le coeur de l'enfant chéri bat et va -s'éveiller. C'est déjà la conception de la nouvelle famille; l'autre -ne sera plus que le second plan du bonheur: le passé d'où l'on -s'arrache pour s'élancer dans l'avenir. - -J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonnés, -maudissant la nature et revêtant un deuil qui ne devait jamais finir. - -Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de Philippe, ce grand, ce -généreux ami. Philippe était avec nous; son nom venait à chaque -instant sur nos lèvres. Nous le mettions de nos gaietés et de nos -mélancolies. - -Tout se passa comme Joson Michais l'avait réglé dans sa sagesse. Comme -nous manquions de passe-ports, nous eûmes bien quelques alertes aux -relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques -émotions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le télégraphe à -cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrètes. -Joson descendait de temps en temps et venait à la portière nous dire -avec triomphe: - -«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils -font mine d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie, si tu veux, -caïmans! Pas de risque, avec cette brise-là, tant que je suis en -vigie sur la dunette. Chauffe!» - -Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entrée dans -le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous étions en Bretagne -depuis la veille au soir, mais le département d'Ille-et-Vilaine est -une Bretagne normande qui ne dit rien à l'imagination. A Beignon -seulement commence «la terre de granit.» _Mor-bihan, Men-bras_, dit le -proverbe celtique: Petite mer, grande pierre! - -Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis la rivière d'Aff jusqu'à -l'Océan, une pierre que le genêt drape de son manteau d'or, parmi les -forêts de pins qui grondent comme la tempête et l'interminable -échiquier des fossés couronnés de chênes. La dent du roc est partout, -perçant la bruyère ou le sillon. - -Le jour naissait au moment où le sabot de nos chevaux fit tinter les -cailloux de la lande. Il y a là du vent toujours. Le froid éveilla -Annette, qui mit la tête à la portière et s'écria: - -«Est-ce que c'est déjà la mer?» - -Dans cette aube, la lande grise ondulait à perte de vue comme un lac -immense que la gelée eût tout à coup pétrifié. La route montait une -pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre. -Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui ressemble à l'odeur d'un -lointain incendie. - -«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je. - -J'avais le coeur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse -l'âme. C'était pour moi comme un amer et doux baiser. - -A l'horizon, une plaie de pourpre apparut, qui alla s'ouvrant avec -lenteur comme les lèvres d'une longue blessure. Des clairs mystérieux -se firent dans la masse des nuages, dont les contours se frangèrent de -nuances métalliques. Au loin, par delà les vagues immobiles de cette -mer qui nous entourait, des paysages naquirent et moururent, éclairés -de lueurs bizarres. C'était comme une féerie mouvante voilée tout à -coup et tout à coup revenant en lumière; des forêts, découpant sur un -ciel d'acier poli la dentelle de leurs cimes, un clocher noir -poignardant l'aurore, des sapins tranchant la silhouette de leur -plumage au-devant du miroir de l'étang, des moulins à vent tournant -avec une vitesse folle, un château carré, sombre sur la pelouse où -courait le caprice des blanches allées et percé de cent fenêtres dont -chacune était un diamant. - -Et plus près, car l'industrie est là et le miracle, c'est que sa prose -a gagné la poésie contagieuse, plus près un obélisque de briques, -échevelant le désordre de son épaisse fumée. - -«Est-ce vrai, tout cela?» me demanda encore Annette. - -Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu. - -Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures, à vrai -dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le -soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la -forêt, mais le grand sapin isolé, mais le moulin, éveillé avant -l'aube, tout ce prodigieux décor où vivent les contes du chercheur de -pain, c'est le matin. Il y a des âmes plein l'air. Aveugle qui ne -reconnaît pas là le pays des fées! - -La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La -lumière était lente, lente à venir. Quelque chose passa sur la gloire -du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se -noyèrent. C'était la brume qui jamais ne manque. Nous ne vîmes plus -que la lande nue avec ses rangées d'arbres maigres, courant selon des -lignes fantastiques et ses pierres groupées qui ressemblent à -d'immenses troupeaux endormis. - -Cet aspect vous pénètre comme un froid. Annette murmura toute -frissonnante: - -«Oh! c'est triste, triste.» - -C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austère qui -s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il -faut la ruine peuplée de fantômes pour évoquer le passé; ici, non. Le -passé va le long de la route que nul monument ne borde, les fantômes -sont partout; c'est la patrie du souvenir obstiné. Cette croix brisée -qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour. - -Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'écoula-t-il de -jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien -n'a changé ici pendant les siècles. Ce qui vous serre la poitrine, -c'est le temps. - -La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous -franchîmes le sommet de la côte. - -«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré moi par cette vaste et morne -uniformité. - ---C'est grand,» pensa tout haut Annette qui eut un soupir. - -Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campénéac qui semblait -un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traversée par la -route étroite et droite. - -Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays. -Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne. - -Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète, j'aurais initié ma -compagne aux arcanes de cette sévère beauté. C'est grand! -avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi. - -Je gardai le silence: je ne suis pas poète. Mais, Dieu soit loué, la -nature n'a pas besoin des poètes. Je les aimerais, les poètes, n'était -la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent -gâtée. Elle n'a dit à aucun tous ses secrets. - -Il est de muettes correspondances, écrites avec cette encre qu'on -nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu'à l'heure -où vous communiquez au papier le degré de chaleur qu'il faut pour -vivifier les caractères. Alors, l'oeil étonné voit la pensée surgir. - -Il plut à la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumière de -midi qui convient à ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la -grise lueur du crépuscule. Le soleil dépassa l'horizon et resta sous -les nuées, étageant les plans discrètement et donnant à chaque relief -le piédestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de -suprêmes harmonies dans son apparente uniformité. La masse dorée des -genêts épineux ondula, formant de grandes îles, dans ce lac d'un rose -obscur, glacé de vert, que faisait la bruyère; le tronc des pins -montra ses fentes carminées, la cime lointaine des chênes rougit, la -foule des pierres prit une forme. - -Nous vîmes les unes, couchées fièrement semblables à des sphinx -énormes, tandis que les autres, rangées en rond, tenaient un grave -conseil et que d'autres encore, horde turbulente, précipitaient vers -le val leur course désordonnée. Çà et là, le fossé déchirant la terre, -faisait éclater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente -d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et -tout près, sur un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la fougère -agitée secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des -bouleaux. - -Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait du toit du sabotier; devant -le bouquet de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de -goëland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon élargi -montrait les opulents rivages de cet océan, infécond mais superbe. - -«C'est beau! c'est beau!» murmura Annette qui se laissa glisser dans -mes bras. - -Le lendemain, nous couchâmes dans une cabane de pêcheurs, au Magoër, -en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivière d'Etel. - -On ment assez, en Bretagne, malgré l'axiome! «Faut pas mentir;» mais -pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays, -il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divisé en trois -dialectes principaux; Vannes, Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se -subdivisent en une quantité de patois, de telle sorte qu'un vrai -bretonnant reconnaît la provenance d'un passant rien qu'à la manière -dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a ensuite le costume, chose -importante, solennelle, sacrée, qui varie, non pas de district à -district, mais de paroisse à paroisse, et qu'on ne peut abandonner -sans honte. - -Nous étions les Costouët de Paimpol, le mari et la femme, Jean -Costouët et Anna Costouët. Il peut vous sembler que le nom manque -d'euphonie, mais il était bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et -Costaouët peuplent des communes entières, comme Martin, Picard et -Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne, comme -Brown, Smith et Johnson en Angleterre. - -Les Costaouët de Paimpol devaient parler breton d'abord et -subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le -costume de Paimpol et leurs papiers. - -Faut dire la vérité! Joson Michais fut obligé d'entasser un véritable -monceau de mensonges pour nous faire un état civil dans ce hameau du -Magoër, où il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorité -constituée que le brigadier de la douane. - -Le maire était à Plouhinec, le syndic des gens de mer à Etel, de -l'autre côté de l'eau. Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier de -la douane et à ses préposés, des sans coeurs de soldat-marins, au dire -de Joson, et nous envoyâmes de temps en temps une douzaine de rougets, -frais comme la rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en -règle. Deux de nos enfants furent inscrits à la mairie et baptisés à -la paroisse sans autres papiers que notre rôle d'équipage. - -Mais le rôle d'équipage, par quel moyen le put-on obtenir? - -Quelques années avant l'époque dont je parle, Etel était un pauvre -hameau comme le Magoër. Un homme s'était trouvé, un humble fondateur, -qui dépensait son argent et sa vie à l'oeuvre qu'il s'était imposée. -Il venait d'élever Etel à la position de commune; il était en train -d'y bâtir une église. A l'heure où j'écris, Etel a près de deux mille -habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville. - -Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je -pense qu'on l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue. Mais -depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui -oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. _Sic vos non -vobis!_ criait Virgile. Le maire d'Etel a travaillé pour des gros -marchands de sardines qui jamais n'ont travaillé que pour eux-mêmes et -qui sont arrivés tranquillement après la besogne faite. Je me souviens -du maire d'Etel comme d'un ami. - -En sa qualité de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais, -fit délivrer un rôle de pêche à Joson qui avait ses papiers en règle; -Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et -Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët de Paimpol, l'homme et la -femme. Il ne fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët un -matelot fini. - -A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes par l'excellente -littérature de l'Opéra-Comique, je n'ai rien à expliquer. Ils -trouveront le fait tout simple. Pour être pêcheuse, on met une tunique -rouge, liserée de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela -suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le métier, je -dirai: Annette le voulut. - -«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.» - -Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en -franchissant la barre de la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps -et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la -lame. Elle riait. J'étais là. - -Nous eûmes notre premier enfant; Philippe Costaouët, quatre mois après -notre arrivée au Magoër. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos -voisines sa marraine. Nous étions trop heureux, et souvent il -m'arrivait de remercier Dieu passionnément. Annette ne regrettait -rien: je le croyais alors. J'aimais à veiller près de son souriant -sommeil, cherchant à deviner quelles joies tranquilles passaient dans -son rêve. Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux parois hautes et -naïvement sculptées, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus -beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère. - -Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour elle, le réveil était -encore un sourire. Son devoir de mère devenait le plus charmant de -tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait de nouveau sur sa -poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu -d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphaël. - -C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le -génie: la trinité humaine qui reflète le divin mystère de l'autre -Trinité: un même amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout -le bonheur. - -La fenêtre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas -les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un -petit enclos, formé de quatre murs en pierres sèches qui ressemblaient -à des digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage et un grand -figuier y luttaient contre le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait -brûlé toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins -des fruits délicieux. Entre la grève et la mer, il n'y avait qu'un -étroit sentier, conduisant à la caserne de la douane. Aux grandes -marées, le flot venait dans nos fraisiers. - -La rivière d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos -croisées. Tous les jours, à fin de flot, l'escadre des barques de -pêche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, défilait devant -nous. Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse et fraîche comme -son nom, étageait ses modestes maisons sur la falaise aride. - -Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan qu'on ensemence et la -récolte est au fond de l'eau, sur ces grèves noyées où paît -l'innombrable troupeau de Neptune. La forêt n'a pas ses racines dans -le sol: ce sont les mâts de mille barques, incessamment balancées; le -vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui -claque à la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant -avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'écume de -la lame éventrée. - -Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence -du raisin; les voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme pure et -antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le -soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue à la pelle comme le blé, -c'est le miracle annuel de cette pêche qui vient, car tout désert à sa -manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la -chaumière bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grèves -infertiles. - -Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants, et, voyez, avec la -sardine, l'âpre capital trouve encore moyen d'acheter son hôtel à la -ville et son château à la campagne. - -Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jeûne d'un -millier de pauvres, il n'y a guère que la gourmandise d'un seul -capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la -place est la même au cimetière. - -Il y a des riches à Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes -de soie. Néanmoins et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense -chez «les bourgeois,» Vespasien y verrait mentir son proverbe -impérial. A Etel, l'argent a de l'odeur. - -Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande, -coupée çà et là au lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière -remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado força le -diable à lui construire une chaussée; à droite, c'était la mer où -Rohellans, le noir écueil, s'élève une tour, au devant des horizons -perdus de Quiberon. - -La pêche était pour nous un déguisement bien plus qu'une nécessité, -mais je suis pêcheur par vocation et je me surprenais à désirer que -notre bon Philippe mît un terme à ses envois, qui nous faisaient trop -riches. On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent que nous en -dépensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des -Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais toujours gaie et -contente, le petit venait bien; nous étions trop heureux. - -Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entrée pour -doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adorée madone sur la -dune, à la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son -mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais été -poète.... - -«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier, me disait Joson Michais, sans -vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la bârque.... -Tenez! c't'âmour d'âgneau à tendu son petit bras, aussi vrai comme -Dieu est au paradis!» - -Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois -seaux d'eau. «Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!» - -Notre petite Anna vint la deuxième année. Il y eut deux berceaux. - -Puis une autre année se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux -blonds frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable. - -Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des -histoires antiques qui m'ont le plus frappé est celle de cet homme qui -redoutait son bonheur et qui jeta son anneau à la mer pour établir -lui-même une compensation à sa félicité trop complète. La mer lui -rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne. - -J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent -avec la pensée que je serais éveillé par un coup de tonnerre. - -Il y avait quatre ans que nous étions au Magoër. Personne ne nous -avait inquiétés. Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée devenait -une garantie de sécurité. - -Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de -la rivière. Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois qui était alors -en construction et sur lequel on passait déjà pour aller de Port Louis -au fort Penthièvre. Une calèche venait du côté de Lorient. Il n'est -pas rare de voir les touristes suivre ce chemin à cette heure, afin de -coucher à Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des -pierres druidiques. - -La calèche contenait un jeune couple, et deux enfants. - -C'étaient des gens de Paris. On le voyait à la toilette des enfants. -Rien ne ressemble aux enfants de Paris. - -Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces précoces élégances. -Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de -Paris étaient restés dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui étaient -charmants, et je dis: - -«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....» - -Annette me regarda et devint si pâle que je m'élançai pour la -soutenir. - -«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne changerais pas mon sort pour -celui d'un roi!» - -Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le coeur serré. Il me -sembla que cette calèche, environnée de son nuage de poussière, -emportait quelque chose de notre bonheur. - - - - -XXXV. - -COUP DE FOUDRE - - -Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle -n'avait que mon souvenir à qui parler. Peut-être que la parole qui -m'était échappée répondait en elle à quelque mystérieux regret. Les -mères veulent tout pour leurs enfants. C'était une nature forte et -droite, mais impressionnable à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude. -Dans cette parole, qui n'avait aucune portée cachée, peut-être -avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur. - -J'avais dit: - -«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....» - -Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins dans le luxe parisien qui -les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier. -Nos deux petits étaient habillés comme les enfants du pays. Mais -qu'ils étaient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le -breton aussi bien que le français. Sur mon honneur, comme ils étaient -je les voulais. - -Jamais Annette elle-même ne m'avait semblé plus charmante sous le -costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement. - -Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien gardé de revenir sur cet -entretien. Je le croyais oublié. Annette me demanda une fois si je -voulais qu'elle prît une femme pour l'aider auprès de ses enfants. -Elle était avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de -coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce -qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle -essuyait ses yeux après avoir embrassé Anna ou Philippe. - -Nous eûmes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette -avait fait deux voyages à Hennebont, petite ville distante de trois -lieues, sur la route de Vannes. - -Après la pêche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi? -Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon oeil pouvait -atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et dès que j'apercevais -Annette, mon coeur était soulagé. Craignais-je de ne l'y plus voir? -L'idée qu'elle pouvait me fuir était-elle entrée en moi? Oh! non, -mille fois non! C'eût été un commencement de folie. Mais je souffrais. -Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le définir. La -vérité, c'est que les pressentiments ne trompent jamais. - -Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas à l'extrémité de la dune -cette forme bien-aimée qui était mon vrai phare. Joson remarqua comme -moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour -aller plus vite. - -Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait -qu'Annette fut bien malade. - -A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui -pleuraient, demandant leur mère. Annette était partie depuis le matin. - -«Elle va revenir!» m'écriai-je. - -Mais il y avait sur la table une lettre à mon adresse; c'était -l'écriture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint -comme je tombais à la renverse. - - - - -XXXVI. - -L'ABBE RAFFROY. - - -Joson me porta sur mon lit. Je ne prononçai pas une parole dans le -premier moment. Je ne sais pas bien si j'avais lu la lettre ou si la -première ligne seule m'avait étourdi comme un coup de massue; ce dont -je suis sûr, c'est que le contenu de la lettre m'échappait en cet -instant. Ma fièvre d'autrefois était revenue foudroyante. La crise -était plus forte, le rêve plus violent, mais les mêmes symptômes -surgissaient. - -Joson envoya un gars du village chercher un médecin à Port-Louis. -Quand le médecin arriva, j'avais le transport. - -Je voyais Annette dans un salon qui était beau sans avoir rien de -féerique: le salon qu'elle aurait dû avoir. J'entendais le piano de la -rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait depuis quatre ans. Il était -là, mais ses sons voilés semblaient venir de loin, de bien loin. Et il -chantait, comme une voix dont les douceurs étaient infinies, le pauvre -cher refrain: - - Ma lon la - Les enfants sont là.... - La vache est rentrée à l'étable; - Ma lon la - Ave Maria, - L'Angelus les endormira.... - -Les enfants! Ils étaient là, en effet, dans la calèche, auprès de leur -mère: la calèche du pont Lorois. Ils avaient le costume mignon et -coquet de ces deux petits Parisiens qui allaient à Carnac. Que mon -Philippe était beau! Que mon Anna était gentille! Et Annette! Cela ne -m'étonnait point de la voir en toilette de grande dame. - -Le fort de ma crise ne dura qu'une nuit, cette fois. Pendant seize -heures, j'eus cette étrange fatigue de me sentir partagé entre deux -familles que je voyais distinctement, entre deux bonheurs qui me -sollicitaient, disant chacun: Je suis la vérité. Ma souffrance était -de chercher, avec ce terrible acharnement de la fièvre lequel des deux -était le songe. Etais-je le touriste de la calèche? Etais-je le -pêcheur du Magoër? Pêcheur, moi! le chevalier de Kervigné! C'était ici -le roman et l'impossible. Pourquoi ces habits de malheureux à mes -enfants? Que faisais-je dans ce taudis? - -Je peinais à suivre ces invraisemblances et cependant la réalité a une -force qui ne se dément point. Elle frappait sans cesse à la porte de -ma pensée. - -Et je riais sur les coussins de ma calèche. Et Annette riait. Et les -petits me montraient, riant aussi, sur le chemin, auprès du pont -Lorois, une pauvre famille: deux enfants avec le père et la mère. -Cette famille, c'était nous. Je m'épuisais. - -Le médecin de Port-Louis n'avait pas inventé la chaîne magnétique; il -ne s'occupait même pas de juxtasonnance. C'était un mâle docteur, -barbu et presque goudronné. Peu d'hommes peuvent se vanter de m'avoir -fait respirer une pareille odeur de pipe. Ancien chirurgien-major à -bord de _l'Hécate_, cinq pieds six pouces, couchant sur la dure, à ce -qu'il disait, dans des draps camphrés, portant aux doigts une bague et -six verrues, nez généreusement bourgeonné, pieds carrés, odorants et -bossus, chapeau démocratique, opinions intolérantes, linge de la -semaine passée, tel était le docteur Kermalahault. - -Il se moquait des systèmes, celui-là; il n'avait point de système; il -traitait par les amers, à moins qu'on ne préférât les sirupeux. Le -baume d'acier! voilà sa panacée. Sa lancette était grande comme un -sabre. Il me conseilla des bains de mer bouillis, se fit donner cent -sous, et partit content pour aller, de son pied léger voir un malade à -Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il, trois pipes, cinq gouttes -et deux chopines. Aucun pêcheur de la côte ne voudrait _avaler sa -gaffe_ sans le docteur Kermalahault. C'est un vrai. Pour cent sous il -vous met au cimetière. - -Le surlendemain, j'avais ma raison. Je pus lire la lettre d'Annette, - - «Mon René chéri, - - »Tu as dit, en regardant les deux jolis enfants de la calèche - au pont Lorois: «Philippe et Anna seraient» comme cela. Il - faut qu'ils soient comme cela. Ta femme ne t'a jamais tant - aimé. - - »ANNETTE.» - - -Une idée terrible me traversa l'esprit. Ma femme était le seul -obstacle entre mes parents et moi, c'est-à-dire entre moi et la -fortune. La pensée de mourir lui était-elle venue? - -Elle avait pu se dire: il est riche maintenant; il est seul -héritier.... - -Mais elle avait l'esprit si droit et le coeur si pieux! Et puis -m'abandonner! abandonner les petits! L'idée passa si vite qu'elle -n'eut pas le temps de me rendre fou. - -Le théâtre, cela ne se pouvait. Annette était incapable d'aller contre -ma volonté exprimée. - -Que peut faire une femme, cependant? - -Il ne me plaît pas de ménager ici une puérile surprise. J'ignore en -quoi consisterait l'art des romanciers habiles, vis-à-vis d'une -situation qui est pour moi un souvenir gracieux et touchant. Je ne -veux point d'art. Si j'ai des lectrices, elles sentiront battre mon -coeur au travers de ces simples mots qui amènent à mes yeux une larme -et un sourire: Annette s'était enfuie de chez moi pour aller chez mon -père. - -Le temps n'était plus de se sacrifier, puisque deux fois Dieu l'avait -rendue mère. C'était l'heure de combattre. Annette tentait la -bataille. - -Peut-être l'idée de cette suprême épreuve était-elle née en elle avant -l'occasion qui la mûrit tout un coup. Dans le coeur de toute femme, il -y a un petit coin poétique; chez la femme, l'imagination la plus sobre -n'exclut pas l'élément romanesque. - -Ici, d'ailleurs, tout n'était pas roman, tant s'en fallait. Annette -savait beaucoup mieux que moi ce qui se passait chez nous à Vannes. -Des événemens graves avaient eu lieu, auxquels étant donné l'état de -mon esprit, je n'aurais pas prêté toute l'attention convenable; -d'autres plus graves encore se préparaient. Il était temps d'agir, -grand temps, sinon de la façon choisie par Annette, du moins d'une -façon quelconque. - -Mon père et ma mère n'étaient pas heureux à la maison. Les Bélébon -avaient décidément élu domicile à notre hôtel de la place des Lices. -Personne n'était plus là pour leur tenir tête. Ils régnaient en -maîtres. - -Avant tout, mon père avait besoin de compagnie. Il préférait la -tyrannie de ces deux intrus à la solitude. Quant à ma mère, le chagrin -profond qu'elle avait éprouvé à la perte de sa fille et des deux -petits changeait sa paresse d'esprit native en un véritable -engourdissement. Elle ne vivait plus, elle végétait, endormie dans sa -douleur comme la marmotte dans son trou. Elle n'en voulait point -sortir; entre elle et les objets extérieurs il y avait son deuil, et -son état de sommeil désespéré rendait la présence des Bélébon encore -plus indispensable à mon père. - -De tous les amis de la famille, un seul était resté: l'abbé Raffroy, -aumônier des Incurables. C'était l'honneur même, mais sa nature timide -et vacillante valait peu en face de la volonté résolue des deux -Bélébon. - -J'ignorais tout cela; je puis dire même que je ne voulais point le -savoir. Annette le savait. - -Elle avait aisément deviné mes répugnances. Elle respectait mon -bonheur égoïste. Elle n'avait point de confident. - -J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages à Hennebont. Le premier de -ces voyages avait eu pour but de mettre à la poste, à mon insu, une -lettre pour l'abbé Raffroy, le second, de recevoir sa réponse poste -restante. - -Ce fut d'après cette réponse qu'elle partit pour Vannes. - -Je raconterai désormais sa campagne comme j'en appris plus tard les -détails, soit par elle, soit par le bon abbé Raffroy, soit par mon -père et ma mère. - -L'abbé la reçut sévèrement et accueillit mal le récit de notre mariage -extra-réglementaire. Il blâma le prêtre qui nous avait unis et déclara -à la pauvre Annette que, devant l'Eglise comme devant la loi, nos -enfants étaient des bâtards. - -Ce premier pas était cruel. Annette pleura. L'aumônier avait bon coeur -et me gardait cette affection qu'on a toujours pour le fils d'une -maison amie. La beauté angélique d'Annette m'excusa d'autant à ses -yeux. Il fut séduit peut-être par cette exquise douceur, par cette -adorable résignation qui avait rallié jadis le pauvre Gérard à notre -cause. Il demanda à Annette ce qu'elle voulait, en définitive, quels -étaient ses projets, son plan, ses espoirs. - -Annette avait bien de tout cela un peu, mais si peu, et le peu qu'elle -avait était si vague! Elle avoua qu'elle avait compté grandement sur -les conseils et même sur l'aide de M. l'abbé. - -Dès lors, l'excellent homme, à son insu, devint le complice d'Annette. -Ce sont là, croyez-moi, les meilleurs complices. - -C'était le matin. Annette avait couché à l'auberge. Il fit servir à -déjeuner. Rien d'étonnant ni de malséant à ce qu'une bonne paysanne de -la côte déjeune chez M. l'abbé. On envoie de temps en temps un panier -de langoustes, de crevettes, d'huîtres et de poissons; ce n'est qu'une -politesse rendue. Mais, en déjeunant, on conspire. - -M. Raffroy, en honnête coeur qu'il était, ne pouvait souffrir les -Bélébon. Il y a toujours un petit coin par où le diable se glisse. -Cette aversion donna chez lui un bon coup d'épaule à la charité -chrétienne. - -Il fallut d'abord éclairer la position. Elle était ardue, Seigneur -Dieu! et depuis quatre ans, les Bélébon, grâce aux avis de Laroche, -avaient fait du chemin! - -Laroche n'habitait point la Bretagne, mais il y faisait de fréquents -voyages. C'était maintenant un monsieur d'importance, un homme -d'affaires, un entrepreneur. La conviction de l'abbé Raffroy était que -Laroche avait des actions dans la maison Bélébon. - -Le jour même de mes vingt et un ans, on avait introduit au tribunal -civil de Vannes une demande en interdiction contre moi. Il se -présentait des difficultés sérieuses. Rarement peut-on rendre, en ces -matières, un jugement contre un défendeur dont l'absence ne permet -point de constater la position intellectuelle et morale, mais la -terrible besogne qui fatigue incessamment les cours d'appel prouve que -les juges de première instance n'y regardent pas toujours à deux fois. -_Errare humanum est_, dit l'adage. - -Si un homme me volait ma bourse et me traduisait pour ce fait en -justice, je le prierais d'accepter ma montre avec ma bénédiction. Si -après avoir accepté ma montre il me prenait au collet, j'abandonnerais -l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je suis chauve. - -Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux caché au Magoër et mieux -exilé aussi que dans les forêts de gommiers de l'Australie ou dans les -pampas de l'Amérique. - -Une fois l'interdiction prononcée tout était dit, car je n'étais pas -là, ni personne en mon lieu et place pour interjeter appel. J'étais -incapable à perpétuité de contracter mariage. - -Laroche et les Bélébon passèrent à un autre exercice bien autrement -important. Il s'agissait de faire adopter Vincent par M. et Mme de -Kervigné, mon père et ma mère. Au point de vue légal et à première -vue, l'entreprise était d'une impossibilité radicale. La loi, en -effet, traite l'adoption comme un acte exceptionnel et en quelque -sorte excessif; elle exige, pour valider cet acte, des conditions -nombreuses en tête desquelles se place le manque d'enfants légitimes. -Moi vivant, mes parents ne pouvaient pas adopter Vincent Bélébon. - -Mais ce Laroche était de Normandie. Un homme d'affaires qui a fait -son stage en livrée prend d'effrayantes proportions, croyez-moi. Il y -a dans le Code civil un certain titre _des absent_, dont on peut tirer -bon parti en une multitude de circonstances. - -La loi est faite, il est vrai, pour protéger les absents, mais on a -beau dire, le proverbe est là: ils ont toujours tort. Les présents -profitent. - -Après quatre années révolues depuis votre disparition ou depuis vos -dernières nouvelles, notez bien ceci, vous êtes déclaré _absent_, par -jugement du tribunal, et M. Joseph-Adrien Rogron, le plus élémentaire -des commentateurs du Code Napoléon, vous avoue franchement que vous -êtes présumé mort. C'est fâcheux. De tous les absents, les morts sont -les plus maltraités. - -L'invention de Laroche consistait à me faire déclarer absent d'abord; -chose facile, puisque mon départ de Paris datait de plus de quatre -ans. Une fois l'absence déclarée, une question de droit se présentait -quant à l'adoption. Il est bien vrai que le silence même du Code -semble la résoudre par la négative, mais ce n'était déjà plus -l'impossibilité absolue. Quelque chose était donné désormais à -l'appréciation des juges. Laroche se faisait fort d'enlever la -difficulté d'emblée. - -En attendant, l'adoption de fait, qui prépare si bien l'adoption de -droit, existait dans toute la rigueur du mot. Vincent était l'enfant -de la maison. Il se faisait appeler volontiers M. Vincent de -Bélébon-Kervigné. On travaillait à son mariage. Il taillait, il -rognait, il commandait. Mon père et ma mère restaient ses humbles -serviteurs. - -Et l'oncle Bélébon, continuant de monopoliser tout l'esprit de la -famille, courait la ville en répétant: - -«Ah! ceux-là sont bien heureux d'être tombés sur mon garçon.» - -Notez que la fortune de mon père et de ma mère avait plus que doublé -par le retour de la dot de Julie et les successions de mes trois -tantes. En cas de succès, Vincent devenait un des riches propriétaires -du pays, tout en payant une grosse commission à cet ingénieux -Laroche, qui donnait en outre à mon père des conseils d'or pour -l'administration de ses biens. - -Mais Vincent, répugnant coquin, mettait à chaque instant l'entreprise -à deux doigts de sa perte. Les deux vieux, comme il les appelait, -voulaient bien être menés par le bout du nez: cette tyrannie même leur -faisait illusion et ils se croyaient en famille, mais, sous la -simplicité de mon père, restait le gentilhomme breton, et l'épée de -bonne trempe ne vaut pas moins dans un fourreau vulgaire; ma mère, si -bien engourdie qu'elle fût dans sa paresse native, augmentée par ce -mortel chagrin dont elle ne voulait point être consolée, ma mère, -dis-je, était la dignité même: un coeur fier, délicat et doux. Sa -patience n'était qu'une léthargie. Quand elle s'éveillait, Vincent -devait lui faire horreur. - -Vincent n'avait pas même pris la peine de nettoyer ses moeurs et son -langage. C'était un conquérant: il s'imposait tout entier. Ma mère le -trouvait ivre à chaque instant, et il poussait l'insolence jusqu'à -continuer chez nous son métier de rustique don Juan. La seule chose -qu'il eût changée, c'était son costume. Vincent avait des prétentions -à l'élégance, il portait des bottes vernies, des chapeaux de soie, des -chaînes, des bagues, des breloques, il pommadait son poil. Je ne peux -affirmer qu'il se lavât les mains, mais on l'avait surpris avec des -chemises presque blanches. - -Je sais bien que la captation, opérée par un semblable malotru, -paraîtra invraisemblable. Il s'agissait du père et de la mère de -Gérard de Kervigné, l'un des plus brillants jeunes gens que j'aie -rencontrés en toute ma vie. A cette table où l'ignoble drôle trônait, -mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines, s'était assis: un type -parfait d'élégance découragée. Je sais bien. Mais qu'y faire? Mon père -avait besoin d'entendre rire et chanter autour de lui quand il -mangeait la soupe, besoin, vous entendez, comme on a besoin de pain et -d'air. - -Parfois, ce honteux gredin le faisait rire et tout le fantôme du passé -heureux se dressait peut-être quand l'oncle Bélébon entonnait au -dessert sa ronde mémorable: - - On dit qu'aux noces de Thétis - Tous les dieux s'assemblèrent.... - -Il y avait, cependant, un point sur lequel ma mère ne passait pas -condamnation. Chaque fois que Vincent était ivre,--et c'était tous les -jours--il devenait galant. - -Or, imaginez quelles devaient être les galanteries de Vincent. Ma mère -ne pouvait garder des femmes de chambre; sa maison faisait peur -désormais à toutes les honnêtes filles du pays. Elle n'avait pas parlé -haut, de peur de s'éveiller, mais le fait attaquait par trop -directement son repos: elle avait risqué auprès de mon père quelques -plaintes. - -Or, ce ménage, en apparence si froid, était un ménage d'amoureux; il y -avait trente ans qu'ils s'aimaient. En cachette des Bélébon, tyrans du -logis, ils avaient tous deux des conciliabules qui étaient de vrais -rendez-vous. Ils se cachaient pour pleurer, pour causer, pour vivre -dans le passé, et l'abbé Raffroy prétendait que parfois mon nom venait -dans ces pauvres entretiens. - -Car toutes ces choses que je viens de rapporter, l'abbé Raffroy les -dit à Annette, avec bien d'autres encore. Il était comme les anciens -commensaux de l'hôtel des Lices: il avait le café un peu bavard, bien -que ce fût un homme sobre et un digne prêtre. - -Quand on se leva de table, il était l'ami d'Annette et je crois qu'il -l'appela madame René de Kervigné. Il lui demanda: - -«En somme, que voulez-vous, ma fille? - ---Je veux, répondit Annette, chasser l'ennemi de notre maison. - ---Ah! ah! fit le bon abbé, qui ne put s'empêcher de rire. Votre -maison! comme vous y allez! - ---Je veux, poursuivit Annette, que les parents de mon bien-aimé mari -aient un fils et une fille, que mes petits enfants aient un nom, et -que nous soyons tous heureux. - ---Ainsi soit-il, madame René, ainsi soit-il de tout mon coeur! Mais -parlons raison: la pauvre comtesse est comme la Belle au bois dormant. - ---Nous l'éveillerons. - ---Peste!.... M. le comte ne vaut guère mieux et, par surcroît, il vous -tient pour un monstre infernal, cause directe et coupable de tous les -malheurs de la famille. - ---Nous le détromperons! - ---Peste! peste!.... sauf le respect qui lui est dû, savez-vous qu'il -est entêté comme un demi-cent de mules? - ---Nous le dompterons! - ---Peste! peste! peste! Vous êtes une chère enfant, cela est vrai, -mais...... enfin, _amen! amen!_ du fond de l'âme!.... Je voudrais -savoir seulement le moyen.... - ---J'ai mon plan. - ---En vérité! Voyons ce plan. - ---Vous m'avez dit que ma belle-mère.... - ---Hein?...... Mais au fait...., allez! - ---Que ma belle-mère était sans femme de chambre depuis huit jours. - ---Exact. Et ça pourra durer. - ---Je veux être la femme de chambre de ma belle-mère.» - -L'abbé Raffroy fronça le sourcil et devint pensif. Puis il se prit à -regarder attentivement celle qui était là devant lui, douce, mais -résolue, et belle qu'il en avait le coeur tout ému. - -«A la grâce de Dieu! murmura-t-il. Nous mentirons le moins que nous -pourrons.... et je vais commencer une neuvaine.» - - - - -XXXVII. - -BARRICADES. - - -Si ma pauvre bonne mère eût été en position de choisir, elle n'aurait -point accepté Annette pour servante, parce que Annette était trop -jolie. C'était chose terrible que de mettre une pareille tentation -sous les yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison n'allait plus; -le service ne se faisait pas, M. de Kervigné commençait à gronder pour -tout de bon: je crois que ma mère eût gagé le diable si le diable se -fût présenté chez elle en coiffe et en tablier. - -Les Bélébon avaient établi la coutume de faire servir la femme de -chambre à table. Le vieil oncle déclarait cela plus _régayant_, pour -employer son mot; Vincent, poli comme à l'auberge, y trouvait -journellement son compte, et mon père n'y trouvait pas de mal. Pour -les débuts d'Annette, ma mère invita l'abbé Raffroy à déjeuner, -pensant que la présence du digne ecclésiastique imposerait toujours un -peu à Vincent. - -«Ma chère enfant, dit-elle bien tristement, pendant qu'Annette -agrafait sa robe trop large pour son corps amaigri, je ne crois pas -être une mauvaise maîtresse, et M. de Kervigné vaut mieux que moi. -Cependant nous ne pouvons pas garder de domestiques.... - ---Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit Annette, vous me garderez tant -que vous voudrez! - ---C'est que... nous avons un neveu, voyez-vous.... - ---M. l'abbé m'a dit cela. J'ai répondu: On a nagé à la drague dans la -rivière de la Trinité. Ça fait des bras. Tant pis pour le neveu! - ---Prenez garde, ma fille. Il est fort comme un boeuf et capable de -tout! - ---Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame. Que je vous plaise seulement, -à vous et à notre monsieur, je ne m'embarrasse pas du reste.» - -Il y avait là-dedans un peu de comédie. Annette jouait la brusquerie -de la paysanne. Malgré tout, ma mère m'a dit qu'elle était tentée de -la prendre pour une princesse déguisée. Ce qui lui donnait confiance, -c'était l'accent de la côte que mon Annette avait saisi à ravir. - -Ma mère reprit, non sans quelque timidité: - -«Vous n'allez pas vous fâcher, ma petite. Ce costume des filles d'Etel -est pimpant et coquet. Si vous vouliez vous habiller en -bonne-soeur....» - -Dans les bourgs et villages de Bretagne, on appelle bonnes soeurs les -filles de la Congrégation qui s'astreignent à ne porter dans leurs -vêtements que du noir et du gris. - -«A cause du neveu? demanda Annette en riant. - ---Oui, ma petite, à cause du neveu, qui n'aime pas les bonnes soeurs.» - -Annette riait toujours et, cependant, l'idée ne vint point à ma mère -de la prendre pour une effrontée. - -«Ma bonne maîtresse, répondit-elle, je m'habillerais en soldat, moi, -pour vous faire plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume des -bonnes soeurs, parce que je suis mariée. - ---Vous, mariée, mon enfant! à votre âge! - ---Mariée et mère de famille aussi, par la grâce de Dieu. J'ai -vingt-deux ans, madame. Avec l'aide de sainte Anne d'Auray, ma -patronne, je n'engendre pas le chagrin. Vous verrez que j'ai la -volonté de bien faire. - ---Ah! que vous êtes une chère créature! s'écria ma mère. Toujours -riante et avenante! Vous ne devez rien avoir sur le coeur? - ---Chacun ses petites peines! Je ne me plains pas. La Providence sait -bien ce que je désire. - ---Que désirez-vous, mignonne? - ---Vous plaire, ma bonne dame, et à notre monsieur.» - -An déjeuner, quand elle vint, portant un plat dans chaque main, ce fut -un murmure autour de la table. Ma mère baissa les yeux et l'abbé -Raffroy fronça, ma foi, le sourcil. Elle était trop jolie, décidément, -bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-être, jugez-en! Ses -admirables cheveux brillaient, lissés en bandeaux sous sa coiffe de -dentelles, dont les barbes voltigeaient au vent de sa marche. Son -corsage blanc comme neige, lacé par devant avec une ganse rouge, -ressortait sous son mouchoir plissé. Sa jupe à large raie bouffait -derrière son petit tablier de soie. Elle avait de longues boucles -d'oreilles, et ses souliers à talons montraient le bas côtelé qui -dessinait son pied de fée. - -Il m'en coûte de répéter cette parole qui est une allusion à l'ancien -état de mon Annette, mais je veux absolument le portrait ressemblant: -Annette n'était pas du tout une vraie paysanne. Figurez-vous la plus -ravissante villageoise d'opéra-comique qui se puisse rêver, et vous -approcherez du vrai. - -Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de la jolie soubrette de -comédie eût eu grande chance de réussir à Paris. Paris est trop près -de la comédie. A Paris, Annette, qui était l'adresse même, eût composé -autrement son rôle. Elle jouait pour la province. - -Elle jouait vaillamment, avec tout son courage, tout son esprit, et -avec tout son coeur. - -«Qu'est-ce que cette aimable poupée? demanda l'oncle Bélébon. - ---Saperbleure! dit mon père, qui essuya ses lunettes pour mieux voir. -Costume d'Etel, la fille? - ---Oui, monsieur le comte, répondit Annette qui fit la révérence avant -de poser ses deux plats. - ---Allons, maman, s'écria Vincent, dont les gros yeux s'allumèrent, -voilà un vrai cadeau que vous nous faites. Eh! papa Bélébon, vieux -scélérat, ça te reverdit? - ---La paix, mon gars, la paix!» voulut dire le bonhomme. - -Mais Vincent ne se mettait jamais à table pour déjeuner sans avoir -déjà deux ou trois pots de cidre dans la panse. Il était régulièrement -ivre dès le matin. - -«La paix toi-même, papa Bélébon, riposta-t-il. Je suis ici l'enfant de -la maison, pas vrai, papa Kervigné?» - -Mon père reprit: - -«A la côtelette! Il n'y a que le Morbihan pour le mouton! A boire, -jeunesse! La barre d'Etel m'a passé par-dessus la tête une fois. Elle -se porte bien, la barre d'Etel? - ---Merci, notre maître, tout doucement,» répondit Annette en lui -servant à boire. - -Mon père la regarda et cligna de l'oeil à l'adresse de sa femme. - -Quand Annette versa à l'oncle Bélébon, il lui dit: - -«La lune est-elle devenue plus grosse qu'un fromage, là bas, l'enfant? - ---Approchant, aux grand'marées,» répondit Annette. - -C'était au tour de Vincent. Il voulut la prendre par la taille. Elle -lâcha la cruche qui tomba en grand sur lui et l'inonda. - -«Au diable! s'écria-t-il en se levant. - ---Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse comme les petits -chevaux de la côte.» - -L'abbé Raffroy faisait une figure à peindre. Il avait envie de rire et -de trembler. - -«Ami Vincent, dit mon père, tu n'en seras pas le bon marchand. Sais-tu -le proverbe? Il faut trois coiffes pour en faire une d'Etel!.... - ---Et tâchez, ajouta ma mère plus haut qu'elle ne l'avait fait depuis -des années, tâchez que je puisse garder ma femme de chambre: elle me -plaît. - ---Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta doucement l'abbé Raffroy. - ---Est-ce une querelle qu'on me cherche? gronda Vincent. Foi de Dieu! -papa Bélébon, veux-tu nous en aller?» - -Papa Bélébon vida son verre et fit une terrible grimace. - -«A la côtelette! conseilla mon père, toujours pacifique. Bon appétit, -bonne conscience! que chacun y mette du sien.... - ---C'est ça, dit Vincent, embrassons-nous pour que ça finisse!» - -Et il s'empara une seconde fois d'Annette, espérant mettre les rieurs -de son côté, Annette avait les mains libres, pour le coup. Sans rien -perdre de sa bonne humeur, elle le fit tourner sur place, et, pesant -sur ses épaules, elle le remit tout étourdi sur sa chaise. - -Mon père éclata de rire et tonton Bélébon fit comme lui, tant il -sentait Vincent profondément attaqué. - ---«Ah! ah! murmura l'abbé Raffroy, exalté jusqu'au courage. Tant va la -cruche à l'eau.... - ---Touché, Vincent! déclara mon père. C'est toi qui es la cruche, -saperbleure! - ---Vous voyez bien, ma bonne dame, dit paisiblement Annette, que je -n'ai rien à craindre de votre neveu.» - -Ma mère avait d'abord tremblé pour sa nouvelle servante. Résister à -Vincent, c'était publiquement s'exposer aux plus grossières avanies. -Quand elle vit qu'Annette vivait encore après tant d'audace, l'idée -naquit en elle que ce cruel balourd n'était pas tout à fait -invulnérable; elle eut vaguement espoir; elle entrevit peut-être au -lointain de l'avenir la possibilité d'une révolution. - -Ainsi sortent de terre humblement et sans bruit, dans quelque coin -obscur de la contrée, ces germes de liberté qui doivent grandir en -cachette et produire l'arbre aux foudroyants rameaux. Tyrans, -descendez au cercueil! Ma bonne mère fredonnait déjà sa petite -_Marseillaise_. - -Mais il y a loin de la semence à l'arbre. Que d'hésitation entre le -premier murmure, dont l'écho poltron s'étouffe, et ce grand cri qui -jaillira de la barricade triomphante! - -Un silence suivit. Chacun redoutait sa propre hardiesse. L'abbé -Raffroy regardait son assiette d'un air morne; mon père n'osait pas -lever les yeux sur Vincent; ma mère contemplait avec admiration, et -comme en un rêve, cette gracieuse enfant à l'apparence si frêle, qui -était plus forte qu'un homme. - -Tonton Bélébon tâtait prudemment le terrain avant de risquer un pas -d'un côté ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien battu. Annette -restait à son aise: elle allait, venait, servait, le sourire aux -lèvres, gardant intacte sa douce et charmante sérénité. - -Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa coutume, retrouva l'insolence -au fond de son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle Bélébon le prit -par le bras pour le mener coucher. Les choses étaient ainsi; loin de -charger le tableau, je glisse sur une foule de misérables détails; -j'ajoute qu'en Bretagne, et même ailleurs, il n'est pas rare de voir -les plus honnêtes gens du monde subir l'obscénité de ces tyrannies -domestiques. - -Entre toutes les histoires, celle de la captation serait la plus -bizarre et la plus invraisemblable. Il y a là un dieu mille fois plus -aveugle que l'amour même, et l'horreur de la solitude mène certains -caractères bienveillants à des excès inouïs. On peut dire, réduisant -les choses à leur exacte expression, que mon père acceptait ces -ignominies; bien plus, les imposait à une femme respectée autant -qu'aimée pour avoir quatre couverts sur sa nappe et entendre chanter -deux fois par jour les _Noces de Thétis_. - -Rien de plus, rien de moins. Là se bornaient strictement les avantages -de la société Bélébon. - -Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna vers Annette et lui -montra le poing en disant: - -«Je sais où est la chambre des filles!» - -Mon père ne fit que rire, mais ma mère pâlit. Annette appela l'oncle -Bélébon. - -«Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je viens d'un pays où nous n'avons -point de chien de garde. Le jour, je suis bonne fille, mais la nuit, -je ne plaisante pas. J'ai dans mes hardes un pistoudret qui ne -plaisante pas non plus! - ---Saperbleure! s'écria mon père, un pistolet! Gare à toi, Vincent! - ---Il m'a déjà servi» ajouta Annette qui lui versait à boire d'une main -ferme. - -Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait de blasphèmes. - -«Vous aurez une chambre de maître, Anna,» dit ma mère. - -L'abbé Raffroy riait sous cape en buvotant son café. - -«Tu es une Bretonne, toi, ma fille! déclara mon père. Sais-tu des -chansons de matelots? - ---Un cent plutôt qu'une douzaine, notre monsieur. - ---Allume, fillette? - ---Notre monsieur, sauf le respect que je vous dois et à la compagnie, -excusez: - - Fut un ligueur de Quiberon - Qu'avait nom - Yvon. - Kérinon. - Tiens bon - L'aviron, - Manon! - La marée s'avance - Eh hô! - - Fut un ligueur de Quiberon - Qui changea de nom - Au son - Du canon. - Et devint, dit-on, - Amiral de France. - Hô hé! - Amiral de France! - -Elle entonna ce refrain à pleine voix, la matoise, droite sur ses -hanches hardies, le rose aux joues, le sourire à la bouche, -l'étincelle aux yeux. Mon père battit la mesure des pieds et des -mains; l'abbé Raffroy, honni soit qui mal y pense, accompagna en -faux-bourdon, et quand l'oncle Bélébon rentra, il trouva la réunion -entière chantant de tout son coeur: - - Amiral de France, - Hô hé! - Amiral de France! - -Je crois que ma bonne mère en était! - -Il fut pleinement déconcerté, bien qu'il eût tout l'esprit de la -famille. Depuis des années, il était ici boute-en-train juré, -possédant le monopole de la gaieté, le privilége de la joie et -n'ayant, pour tout ce qui regardait la chanson, la gaudriole, le -calembour et autres jolies choses, aucune espèce de concurrence à -craindre. Cette usurpation inattendue le frappa plus rudement que la -mésaventure même de Vincent, et il demeura tout abasourdi sur le -seuil. - -«Allons, mon oncle! s'écria mon père, faites comme nous! - ---Je ne connaissais pas ce talent à M. l'abbé, répondit le bonhomme -avec amertume. - ---Ce n'est pas l'abbé! c'est la petite! Ah! quel coeur que cette -enfant-là! Elle sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire à -Audierne! - - Et gai, gai, gai, dansons en rond. - Des poireaux, des oignons, - Cousine - Mathurine. - Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons, - Quel rôti? du dindon. - Dansons le cotillon! - ---Dansons le cotillon! répéta le digne aumônier en pleine révolte. - ---A la bonne heure! à la bonne heure! gronda l'oncle Bélébon. Dieu -sait où l'on apprend tant de chansons! Et de si belles! J'ai vu le -temps où ma cousine, la comtesse de Kervigné, n'avait pas de coquines -à son service! - ---Anna, dit ma mère, qui peut-être n'avait même pas prêté attention -aux paroles de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre dès cette nuit! - ---Dansons le cotillon!» clama l'abbé du ton dont on chante -l'_Alleluia_. - -Et mon père: - - Amiral de France, - Hô hé! - Amiral de France! - -«A la bonne heure! à la bonne heure!» grinça le Bélébon. - -Il était brave. Il essaya d'entonner l'incomparable: _On dit qu'aux -noces de Thétis_.... mais mon père criait: - - Tiens bon - L'aviron, - Manon! - La marée s'avance, - Eh hô! - -On n'écoutait plus les _Noces de Thétis_! - -La révolution allait un train d'enfer. Il y avait déjà du tyran -détrôné dans l'oncle Bélébon. Mon père avait la perruque sur l'oreille -et ressemblait à un vainqueur de la Bastille. - - - - -XXXVIII. - -MON PÈRE ET MA MÈRE. - - -Au fond, l'oncle Bélébon n'était pas coupable. Il avait passé -tacitement un marché par lequel il s'engageait à peupler la salle à -manger de l'hôtel des Lices, à dire des choses aimables pendant le -repas et à chanter les _Noces de Thétis_ à la moindre réquisition; il -faisait loyalement son travail. En échange de ces divers exercices, il -avait stipulé à la muette qu'on me déshériterait en faveur de la -nouvelle dynastie Bélébon-Kervigné; voyez-vous du mal à cela? Le -coupable, c'était Vincent, qui ne voulait pas être gentil, et qui -mettait du tintoin dans la maison, au lieu d'y apporter de l'agrément -Quand on a tout l'esprit d'une famille, des talents de société en -abondance et la bonne volonté de se faire un sort, on est bien -malheureux de n'être pas secondé. J'affirme que la ville de Vannes, ma -patrie, n'était pas sans renfermer un assez grand nombre de citoyens -pensant et raisonnant ainsi. - -Chacun pour soi, que diable! Dans le Morbihan comme ailleurs, telle -est la religion des gens qui réfléchissent. On ne demandait pas à -Vincent de vivre en chartreux, mais il aurait dû garder les -apparences. - -Trop est trop, selon le langage de cette vulgaire sagesse qui -désapprouve hautement les vendeurs à faux poids, quand ils se font -condamner par la police correctionnelle. Trop est trop. L'oncle -Bélébon restait dans la mesure juste et convenable des bourgeoises -tricheries: Vincent abusait, il gâtait le métier: honte à Vincent! Ils -l'auraient battu. Néanmoins on allait répétant volontiers dans les -salons charitables: Le mariage le corrigera. Mon dieu oui, dans -l'illustre grenier de la noblesse et dans le respectable magasin du -commerce, il y avait pour lui des fiancées toutes prêtes. Pour -Vincent! dira-t-on. - -Mesdames, Vincent était un gars de quarante mille livres de rentes, en -terres, au bas mot, ce qui, à Vannes, proportions gardées, vaut à peu -près trois cent mille francs de revenus à Paris. Ne croyez pas ceux -qui vous diraient que j'exagère: cent mille écus sont vite dépensés à -Paris, et quarante mille francs, à Vannes, on n'en peut voir la fin! -Mais je vous le demande: supposez que le démon de la peste noire -s'incarne un beau jour et vienne chercher femme à Paris avec cent -mille écus de rentes. Par le temps d'or qui court, ce n'est pas le -Pérou. Pensez-vous, néanmoins, que la Chaussée-d'Antin, la rue de -Varenne et le quartier d'Anjou, fermant leurs portes au démon de la -peste noire, l'enverront chercher femme au faubourg Saint-Marceau? - -Le pensez-vous? - -Ma mère tint parole et fit dresser, le soir même, le lit d'Annette -dans sa chambre. Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions et toute -heureuse de la tournure que prenait sa romanesque équipée, s'endormit -bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'était de ne -pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succès. -Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fierté de -mon caractère, que n'avaient certes point diminuée les heures de mon -exil, elle s'était imposé la dure loi de me cacher ses efforts et même -ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans -me faire partager ses incertitudes et ses angoisses. - -Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était comme un gémissement. -Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta -hors de son lit pour aller à ses petits qui sans doute l'appelaient. -Mais une veilleuse éclairait la chambre: chez nous il n'y avait point -de veilleuse: c'était ma mère qui s'agitait et se plaignait dans son -sommeil. Annette l'éveilla doucement, et ma mère, soulagée, poussa un -long soupir. - -«Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite Anna, tu es encore là? Dieu -soit loué! - ---J'espère bien que j'y serai longtemps ma bonne dame.» - -Ma mère lui tendit sa main, qui était froide et mouillée. - -«Oh! jusqu'à la fin, reprit-elle avec une grande tristesse. Je ne veux -plus changer.» - -Comme Annette essuyait son front, où perlaient des gouttelettes de -sueur, elle ajouta: - -«Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la fièvre.... une fièvre qui me -tue. Je vois toujours les petits qui pleurent et qui me tendent leurs -pauvres bras. Je n'ai pas été une seule nuit sans rêver d'eux, depuis -le temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne sais pas le deuil qui -est dans notre maison. - ---Je sais que vous avez bien souffert, madame, dit Annette tout bas, -et c'est pour cela que l'idée m'est venue d'entrer chez vous pour vous -consoler un petit peu, si je pouvais.» - -Ma mère avait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues amaigries. - -«Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car personne ne voulait plus -nous servir. Le digne M. Raffroy t'aura fait pitié en parlant de -nous.... - ---Oh! bonne dame! l'interrompit Annette. - ---Pitié, répéta ma mère avec une amertume si profonde qu'Annette eut -le coeur serré. Nous avons fait envie autrefois. J'avais mon fils et -ma fille, Gérard de Kervigné, notre orgueil, et Juliette, ma belle -Juliette, madame la marquise. Je ne sais pas comment je ne suis pas -devenue folle. - ---C'était trois enfants qu'on m'avait dit, murmura Annette.» Car on -m'oubliait. - -Ma mère ne l'entendait pas. Elle suivait sa pensée. - -«Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle en fixant ses yeux mornes dans -le vide, jolie comme l'amour! Et si bien mariée! J'aimais mon gendre -autant que mon fils, à cause de ses petits. Oh! écoute, Anna, -s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion, il faut que je te -parle des petits. C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille et mon -gendre à cause des petits. Ils m'avaient donné ces deux chères -créatures. Charlot! mon Charlot adoré: ah! tu ne l'as pas vu! Tu ne me -croirais pas si je te disais comme il était beau! Et comme il avait -déjà le cri d'un homme quand il ordonnait du haut en bas de la maison. -Et Mimi! bonté du ciel! C'est sur son pauvre berceau de mort qu'elle -dit pour la première fois: grand'maman! pour la première et pour la -dernière fois!» - -Elle se couvrit le visage de ses mains et balbutia parmi ses -gémissements: - -«Ils sont morts, ils sont tous morts: Gérard, Juliette, le mari de -Juliette et les petits! Je les ai vus, couchés, les uns après les -autres et il me semble que je suis entourée de leurs derniers regards. - ---On m'avait dit que vous aviez trois enfants, madame,» répéta Annette -pour la seconde fois. - -Ma mère fixa sur elle son oeil humide et reprit: - -«Ordinairement, personne ne m'éveille, parce que je suis seule, et -souvent, si l'on m'éveillait, ce serait grand dommage, car mes rêves -me rendent pour un instant le passé perdu. Je les vois tous deux, -comme ils étaient, pleurant ou riant, escaladant mes genoux et se -disputant mes caresses. Mais, aujourd'hui, c'était un cauchemar, et je -te remercie de l'avoir chassé, ma fille.» - -Elle redevint toute pâle en poursuivant: - -«Ils étaient là encore tous deux: Charles dans mes bras et Mimi qui -jouait sur le tapis. Tout à coup on a voulu me les arracher, je me -suis défendue, et je me sentais faible, faible.... et ils me tendaient -leurs mains.... Qui donc voulait me les arracher! J'ai peine à me -souvenir. Ce n'était pas la mort.... - ---Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'était toi! c'était toi!» - -Ses doigts frémissants essuyèrent son front. - -«Et tu étais, continua-t-elle, la femme qui porte malheur.... celle -dont parlait la Poule noire.... la comédienne.... - ---Oh! pauvre chère enfant! dit-elle en souriant tout au milieu de son -chagrin, tu ne sais pas seulement ce dont je te parle! Pardonne-moi et -ne sois pas fâchée. Ma raison va et vient quand j'ai ces fièvres, et -je ne vaux guère mieux qu'une innocente. Tu es heureuse, toi, sans -doute, ma fille, et je le souhaite de tout mon coeur, tu ne peux pas -deviner l'effet que produit la peine. - ---Madame, répliqua Annette à voix basse, chacun connaît son propre mal -Peut-elle être heureuse celle qui se voit forcée d'abandonner son mari -bien-aimé et ses chers petits enfants! - ---Ah! s'écria ma mère, comme si ces derniers mots seulement l'eussent -frappée, tu as des petits enfants!» - -Annette, au lieu de répondre, dit pour la troisième fois et d'un -accent qui, malgré elle peut-être, n'était pas sans sévérité: - -«Madame, je croyais que vous aviez encore quelqu'un à aimer. - ---Tais-toi! ordonna la pauvre femme. Je t'ai bien entendue les autres -fois. Oui, j'ai encore un fils, mais tais-toi!» - -Annette courba la tête. - -Ma mère, comme si elle eût regretté cette prompte obéissance, resta -silencieuse un instant, mais elle avait absolument besoin d'épancher -son pauvre coeur. Elle reprit bientôt avec plus de mystère: - -«C'est ici notre malheur. M. Raffroy a eu tort, grand tort de te -parler de cela.... ou peut-être te l'a-t-on dit par la ville, car tout -le monde me regarde quand je passe, et je n'ose plus sortir. Oui, -c'est bien vrai, Anna, j'avais un second fils. On ne faisait pas -beaucoup d'attention à lui à la maison, mais quand il fut parti, nous -vîmes bien que nous l'aimions autant que les autres. On ne dit jamais -son nom ici: M. de Kervigné ne veut pas. Il n'est point maudit, -cependant: monsieur et moi nous prions pour lui le matin et le soir. -Seulement, il est mort pour nous: l'abbé a eu tort de te parler de -lui.» - -Elle s'arrêta pour attendre la réplique d'Annette, elle eût voulu -quelqu'un sans doute pour plaider la cause de l'absent; mais Annette -ne répliqua point. Ma mère poursuivit: - -«M. Raffroy a eu tort, et c'est bonté d'âme. Il aimait cet enfant-là. -Il nous aime tous. Voilà si longtemps qu'il est bien reçu chez nous! - -«Ah! s'interrompit-elle avec une larme dans les yeux, c'est surprenant -qu'il s'entête à l'aimer! et cependant, l'enfant était si jeune! Tout -seul dans ce Paris, chez des parents qui sont des drôles de gens, à ce -qu'on dit. Ce fut la présidente qui le mena elle-même au spectacle, la -première fois. Je pense à lui plus qu'il ne faudrait: j'ai beau faire. -Il est vivant, mon coeur me le dit: jamais je ne le vois avec mes -autres morts.... et s'il voulait quitter celle qui a porté malheur, la -comédienne, la schismatique, la maudite, maudite mille fois! oh! -certes, il serait reçu ici comme l'enfant prodigue, à coeur et bras -ouverts!» - -Elle s'arrêta parce qu'elle vit des larmes dans les yeux de sa petite -servante. - -«Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle. - ---Parce que, avec une âme si bonne que la vôtre, madame, il faut bien -souffrir pour maudire.» - -Ma mère resta frappée et fut tout une minute avant de reprendre la -parole. - -«Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin. Certes, certes, j'ai cruellement -souffert. Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapporté que notre -pauvre Gérard était de son parti à l'heure de mourir. Qui sait? elle -aime peut-être ce malheureux enfant, car ce n'est pas l'intérêt qui la -retient désormais près de lui.... à moins qu'elle n'attende notre -décès....» - -Annette fit un geste de violente dénégation. - -«Tu es trop jeune pour comprendre cela, dit ma mère, et, d'ailleurs, -tu es une Bretonne. Mais ces Grecs.... presque des païens! Enfin, je -ne suis pas déjà si méchante, va, je pense bien à mon fils. Il y a des -moments où je crois que je pardonnerais. Mais à quoi bon? Je ne suis -pas la maîtresse. Mon mari est la douceur même dès qu'on n'attaque pas -son nom; pour la mésalliance, il est de fer, et il avait dit souvent -qu'il déshériterait Gérard lui-même, Gérard, son orgueil et son amour, -si Gérard se mésalliait. Et encore parlait-il d'une mésalliance -ordinaire.... mais une schismatique! mais une comédienne! - -Elle laissa retomber la tête sur l'oreiller, - -«Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle. Je suis folle de prendre -le sommeil d'une pauvre enfant comme toi.» - -Annette obéit, et ce fut le lendemain au matin qu'elle m'écrivit sa -première lettre. - -Il était temps. Le pauvre Joson ne savait déjà plus à quel saint se -vouer. J'étais en danger de mourir ou de perdre la raison. - -Annette ne me disait point encore où elle était, bien sûre que -j'aurais été la réclamer au bout du monde. Elle me donnait seulement -de ses nouvelles, ajoutant que sa grande entreprise était en bonne -voie de réussite et que bientôt nous serions tous réunis. - -Elle me trompait: c'était un pieux mensonge. L'entretien de la nuit -précédente lui avait montré toutes les difficultés de son oeuvre. Il -ne s'agissait pas seulement de miner l'influence des Bélébon et de -chasser l'odieux Vincent; ce n'était pas même assez de séduire ma mère -et de la rendre propice. Derrière tout cela, il y avait l'inflexible -volonté de mon père. - -Annette avait deviné d'un seul coup d'oeil le caractère de ce dernier. -Bien qu'elle n'appartînt pas à notre Bretagne, patrie classique des -obstinés, elle avait lu sur l'excellente et placide figure du bonhomme -toute la profondeur de son entêtement. - -Un homme comme mon père, buté à un pareil mot: «mésalliance,» meurt -sur place, à petit feu, avant de desserrer les doigts. - -Avant le déjeuner, Annette trouva le temps de courir chez l'abbé -Raffroy, qui s'étonna de la voir découragée. - -«Vous avez déjà soulevé des montagnes, lui dit-il. Continuez, ferme! -ferme! Nous aurons les Bélébon; faites pleurer madame! faites rire -monsieur! Ah! si seulement vous pouviez vous asseoir à table! Mais -c'est égal! des chansons! des chansons! - - Tiens bon - L'aviron, - Manon! - ---Mais on le dit plus entêté qu'une pierre! soupira ma pauvre Annette. - - ---Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri dera! Oh! hé! Oh! gai! gai! La -nuit, vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce soir, au dîner, dansez -la danse d'Etel. Avec Vincent, ne vous fâchez jamais, mais ripostez -dur et piétinez dessus, quand vous l'aurez mis à terre. Ce n'est pas -bien charitable, ce que je vous dis là, mais faites tout de même. -Saint Sauveur! quand nous serons débarrassés de ce troupeau impur, je -promets bien d'entonner le _Te Deum_.... et le reste ira tout seul, -soyez tranquille!» - -Au moment où Annette rentrait à la maison, la voix retentissante de -mon père commandait: - -«A la soupe! à la soupe! Tout le monde à la soupe!» - -Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire. Il est probable -que l'oncle Bélébon l'avait puissamment morigéné, car il ne se montra -pas vis-à-vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont -d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La -journée se passa sans orage. Ma mère voulut avoir Annette auprès -d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon père, qui s'ennuyait -lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit -raconter des histoires et se retira enchanté. - -Mon père gênait ma mère; elle eût voulu avoir Annette pour elle toute -seule. Dès que M. de Kervigné fut parti, ma mère s'empara d'Annette et -fit avec elle la grasse veillée. Il y eut, cette fois, des -confidences; on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre nom de René -fut enfin prononcé. - -Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule -noire, puis des détails intimes et bien touchants, hélas! sur les -diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante -Bel-OEil avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa bibliothèque de -romans, traduits de l'allemand, déclarant qu'ils contenaient tous un -poison plus ou moins subtil, destiné à troubler les coeurs sensibles. -Son testament me déshéritait, parce que je ne lui avais pas envoyé en -temps _Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastère_. - -Ma tante Nougat avait succombé aux suites d'une mayonnaise de -langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'était -pour rien dans son décès: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans -la ville, on disait que mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines, -était mort d'ennui. Mais ici commençaient les larmes: ma soeur et les -deux petits! Annette pleurait de bon coeur en voyant par la pensée le -lit de douleur où la jeune mère entourait son agonie de deux berceaux -déjà vides. Et chacun de ses pleurs allait à l'âme de sa maîtresse. - -Au bout de huit jours, Annette était l'idole de la maison. Elle avait -rempli à la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mère à -pleurer, elle faisait rire mon père à gorge déployée. Mon père avait -retrouvé une bonne moitié de son appétit d'autrefois et son potage -recommençait à tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Bélébon -baissaient à vue d'oeil; c'était une dégringolade. - -Le matin du neuvième jour, au moment où Annette entrait dans la -chambre où elle faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela du bout -du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on -capitulait; l'oncle était là pour battre la chamade. Mais quand -Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du -danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon était un madré -diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagéré en -disant qu'il avait tout l'esprit de la famille. - - - - -XXXIX. - -COMÉDIES. - - -L'oncle Bélébon souriait à pleine bouche et clignait de l'oeil en -homme qui apporte un sac de dragées sous son paletot. - -«Eh bien! comment donc va Minette? dit-il de loin. Joli temps pour les -seigles, quoiqu'ils demandent de la pluie du côté d'Auray. Mais bah! à -la campagne, ils demandent toujours quelque chose. Et à la ville -aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir rien à souhaiter, hé! hé!» - -Il entra et déplia son vaste mouchoir pour s'essuyer le front, ce -qu'il faisait toute fois que pendait une négociation importante. -Chaque diplomate a son tic et sa mise en scène. - -«Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous, pas vrai? J'ai à -vous causer d'amitié. Hé! hé! ça vous étonne? Ça va bien plus vous -étonner encore tout à l'heure. Vincent n'est pas un trappiste, non, ni -un capucin. Chacun a ses défauts; dites donc, hein! Mais il y a du bon -chez ce garçon-là; c'est franc, c'est loyal, c'est doux comme un -agneau, au fond, et la petite femme qu'on prendra fera de lui tout ce -qu'elle voudra. Ah! mais oui!» - -Dans les successions, l'oncle Bélébon détournait des objets pour avoir -un «souvenir» du mort. Comme il avait vu mourir beaucoup de gens, il -s'était monté ainsi de souvenirs. Il ouvrit la fameuse boîte d'or de -ma pauvre tante Nougat, où était le portrait de Gérard, et huma une -prise comme eût pu le faire M. de Talleyrand en personne. - -Après quoi, il offrit une pastille à Annette dans la bonbonnière -émaillée de Bel-OEil. - -«Ah! mais oui, répéta-t-il. Tout ce qu'elle voudra, la coquinette! -Bonne nature, le pauvre Vincent, coeur sur la main, pas vilain garçon, -dès qu'on l'aura nettoyé. Que dites-vous de ça, ma mignonne? - ---Absolument rien, monsieur de Bélébon, répondit Annette. - ---Sans doute, sans doute, hé, hé! Vous avez un petit peu de rancune, -pas vrai, fifille? Voilà! il est assez fâché de ce qu'il a fait, -allez! Il était habitué comme ça avec les autres femmes de chambre. -Vous savez, les jeunes gens. Mais vous! pas de danger! il sait de quoi -il retourne, maintenant. En un mot comme en cent, vous lui avez tapé -droit dans l'oeil. Atout!» - -Annette fronça le sourcil. L'oncle Bélébon croisa ses jambes l'une sur -l'autre et se campa à la façon des sociétaires de la Comédie-Française -quand ils veulent jouer la bonhomie du grand seigneur. - -«Tata? tata! fit-il, voyez-vous ça! La Minette se figure qu'à mon âge -je viendrais lui parler pour la bagatelle! Ne va-t-elle pas se fâcher? -Stop, bijou! Regardez mes cheveux blancs. Ah! pauvre biche, vous ne -vous attendez guère à gagner tout d'un coup le gros lot! Ah! mais! -domino? Voulez-vous savoir? On va vous faire comtesse, ma petite, rien -que cela, du premier coup! La chose a-t-elle le don de vous plaire? -Comtesse de Kervigné-Bélébon. Je viens vous demander votre blanche -main en faveur de mon petit-fils, Vincent de Kervigné-Bélébon, qui -sèche sur tige de l'amour qu'il a pour vous. C'est farce, pas vrai? Eh -bien vous ne rêvez pas. Telle est la récompense de la vertu sur la -terre!» - -Annette affecta de baisser les yeux et tourna la tête pour cacher -l'envie de rire qu'elle avait. - -«Elle n'en revient pas! disait le bonhomme; tenez, tenez! elle n'en -revient pas, la polissonne! C'est gentil de faire des heureux!» - -Pour éviter au lecteur la peine de sonder les profondeurs de l'oncle -Bélébon, voici quel était son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit! - -Problème à résoudre: se débarrasser de la favorite. - -L'affection qu'on avait chez nous pour Annette grandissait; elle -gagnait tout le terrain que le parti Bélébon perdait; Vincent était en -équilibre au seuil de la rue. Il fallait à tout prix renvoyer la -favorite dans ses foyers. - -Or mon père était encore le maître, en définitive, et mon père avait -une haine beaucoup plus forte que son affection pour la favorite. -L'objet de sa haine, c'était le monstre appelé _Mésalliance_. - -Que Vincent parût amoureux de la femme de chambre pour le bon motif, -qu'il la demandât en mariage, et que la femme de chambre donnât dans -le panneau, tout était dit. - -Or, comment supposer que la femme de chambre pût résister aux -séductions de ce splendide avenir? Comtesse de Kervigné-Bélébon! - -Il est vrai que Vincent était un affreux époux, mais, selon -l'expression de l'oncle Bélébon, la petite n'avait pas froid aux yeux. -Elle était fille à mettre Vincent dans sa poche, si elle voulait, et -certes, la frayeur ne pouvait point l'arrêter sur la route de la -fortune. - -Le piége était adroit, positivement, et tendu comme il faut. L'homme -qui avait exilé son propre fils, son fils unique, hésiterait-il devant -l'expulsion d'une servante? - -Je dois noter ici que personne, à Vannes, ne savait rien d'Annette, -excepté l'abbé Raffroy et ma mère, instruits tous les deux à des -degrés bien différents. Annette passait pour une jeune fille de -Basse-Bretagne. Ni ma mère, ni l'abbé Raffroy ne choisissaient les -Bélébon pour confidents. - -Cependant l'oncle allait répétant: - -«Elle n'en revient pas! elle n'en revient pas, la petite cocotte.» - -Et il prenait le silence d'Annette pour l'ébahissement du bonheur. -Sans qu'elle demandât d'explications, il prit la peine de lui en -fournir, tant il jugeait son offre inespérée et invraisemblable. - -«J'entends bien, j'entends bien, dit-il rondement; quand le gros lot -vous tombe des nues, on n'y croit pas; ça éblouit, ça ébêtasse, ça -ébeluette! Il tombe si rarement, pas vrai, le gros lot? Vous êtes -comme saint Thomas, Bichette; il faut qu'on vous fasse toucher au -doigt la chose. M. le vicomte de Kervigné-Bélébon, mon petit-fils, qui -sera comte à la mort de son père adoptif, car l'adoption légale n'est -plus qu'une affaire de temps, est couru comme un gibier par toutes les -demoiselles de Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-là n'est pas -embarrassé pour se marier, dites donc! Les filles de la noblesse, de -la magistrature et du commerce se l'arrachent, quoi, ça crève l'oeil. -On n'a pas besoin de lunettes pour voir la chose. Alors, pourquoi -choisir une servante, hé? Bon! Atout, et passe mon roi! Nous ne sommes -pas d'hier; nous avons la tête carrée comme un bonnet de président. La -noblesse? la magistrature? la finance? c'est selon les goûts, comme -l'échalotte. Je n'en dis pas de mal, savez-vous? Mais notre Vincent -est de la campagne: s'il prenait une de ces pimbêches d'un liard en -pain d'épices, il y aurait des reins cassés au bout de huit jours. Ce -n'est pas l'affaire. Comprenez-vous la manoeuvre? Et puis, que -voulons-nous? Mettre du bonheur dans cette maison-ci, qui est la -nôtre. Le papa et la maman sont faits à votre mignon minois; ils vous -aiment; je les vois d'ici tous les deux sauter de joie, quand on leur -dira: Voilà votre fillette. Je vous dis: C'est gentil de faire des -heureux. Moi, je trouve ça gentil. Et vous? En conséquence de quoi, -j'ai dit au gars: Roule ta bosse! Je vas parler avec la petite: tu -auras ce que ton coeur désire, pour chanter comme la chanson, et les -bonnes gens mourront au sein du bonheur. Allez! posez le double six. -Je suis fait de même, agissant toujours pour le mieux et me moquant du -qu'en dira-t-on. J'ai bien l'honneur d'être, etc., comme à la fin des -lettres. Réponse, s'il vous plaît. Baisez papa. - ---Cinq minutes de retard, montre à la main, cria mon père dans le -corridor. A la soupe, saperbleure! à la soupe!» - -Annette s'élança pour se rendre à son devoir. La chambre de Vincent -s'ouvrait à l'autre bout du corridor. Elle en vit sortir la tête de -Méduse. - -Un homme entre deux âges, fort élégant, tout de noir habillé, causait -avec Vincent, à voix basse. Il tenait sa main pour prendre congé. A la -vue d'Annette, cet homme resta bouche béante et pâlit, puis il -s'éloigna précipitamment, sans prononcer une parole. - -Annette l'avait reconnu du premier coup d'oeil: c'était Laroche. - -Ceci était bien autre chose que les diplomaties Bélébon. Annette -demeura un instant atterrée devant la ruine de son plan et -l'écroulement de tous ses projets; mais qui de nous saurait mesurer un -courage de femme? Annette était la vaillance même. Elle se redressa, -intrépide, devant le danger. Au déjeuner, elle eut la force d'être -gaie, car la gaieté était une de ses armes, et il les lui fallait -toutes. - -Après le repas, elle se retira, selon l'habitude, dans la chambre de -ma mère. Tout en riant, tout en chantant, elle s'était recueillie en -elle-même. L'heure sonnait de jouer son va-tout. Elle avait compté sur -un plus long délai, mais elle était prête. - -«Je vous appelai tous autour de moi, me disait-elle en me racontant -plus tard les émotions de cet instant: toi, René, mon petit Philippe -et ma petite Anna. Je songeai à mon cher père, qui est un saint auprès -de Dieu, et je me sentis comme entourée de bons anges.» - -Ma mère était triste. C'était l'effet que produisaient sur elle -désormais le bruit et les rires. Annette savait d'avance qu'il ne -serait pas difficile d'amener l'entretien sur une pente favorable, car -elle avait peine chaque jour à fuir les questions dont on l'accablait. -Son embarras était de frapper un coup décisif et d'arriver en si peu -de temps à pousser l'émotion jusqu'à ce paroxysme contagieux qui se -gagne de proche en proche; car ce n'était pas le coeur de ma mère -seulement qu'Annette avait à emporter d'assaut, c'était aussi, c'était -surtout le coeur de mon père. - -Elle prit son ouvrage qui était une broderie et s'assit sur un -tabouret sous le bras en tapisserie du grand fauteuil de sa maîtresse. - -Elles gardaient toutes les deux le silence. Ma mère rêvait; Annette -cherchait. Ma mère dit, comme si elle eût obéi malgré elle au secret -désir de sa jeune compagne: - -«Il y a des moments où je crois que vous m'avez trompée, Anna. Il est -impossible que vous soyez une fille de la campagne.» - -Anna poussa un gros soupir en répondant: - -«Jamais je ne vous ai dit que la vérité, madame. - ---Le soleil a brûlé ces jolies mains, c'est vrai, reprit ma mère, mais -depuis peu seulement, et le travail de la bêche ou de l'aviron ne les -a point grossies. En quel pays de Bretagne brode-t-on comme vous -brodez, Anna? - ---A Etel, madame. - ---On dit, en effet, que celles d'Etel sont presque des demoiselles. -J'irai y voir. Ce qui est bien sûr, c'est que vous n'étiez point faite -pour être une servante. - ---Madame, vous ai-je donc mal obéi? - ---Ah! chère petite! Dieu me préserve de le dire! Tu as été toujours -près de moi douce et facile comme un ange! C'est là précisément ce qui -te distingue des autres domestiques. Les domestiques, à présent, sont -les ennemis de leurs maîtres, et toi, il semble que tu n'aies qu'une -pensée du matin jusqu'au soir: nous plaire. Depuis bien longtemps, je -n'ai eu de consolation et de joie qu'avec toi. Mon mari et moi c'est -le jour et la nuit, et pourtant, tu sais te faire bonne pour l'un -comme pour l'autre. Ma pensée, Anna, chère enfant, c'est que tu es -au-dessus de ton état. Ton langage n'est pas celui de nos Bretonnes; -Juliette, ma fille, la marquise, n'avait pas les doigts plus délicats -que toi, et il n'y a pas jusqu'à tes brusqueries qui ne ressemblent -point aux colères du village....» - -Annette soupira et murmura. - -«J'ai pourtant fait ce que j'ai pu! - ---Pour me tromper, n'est-ce pas, chérie?» demanda vivement ma mère. - -Annette baissa les yeux et garda le silence. - -«J'en étais sûre! s'écria l'excellente femme avec un élan de joie. Il -y a là quelque dévouement comme ceux qu'on raconte dans les livres! Tu -es une demoiselle! tu t'es mariée par amour malgré le consentement de -tes parents.... Tu pleures!.... Se peut-il qu'il y ait des gens assez -durs!.... car tu n'as pu choisir qu'un homme digne de toi, j'en -jurerais! - ---Oh! oui! balbutia Annette, qui n'avait pas besoin ici de jouer -l'émotion, digne de moi! - ---Vois donc! Et pourquoi vous a-t-on fait du chagrin? parce qu'il -était pauvre sans doute? et d'une naissance inférieure à la tienne? -car tu es de sang noble, j'en mettrais ma main au feu!» - -Annette n'était pas là pour faire son cours de philosophie et -disserter en elle-même sur les merveilleuses inconséquences de notre -pauvre nature humaine. - -L'indignation de ma mère s'échauffait et grandissait, fouettant avec -une énergie inattendue la paresse de son caractère. Il lui fallait -évidemment toute sa charité chrétienne pour ne point maudire hautement -ces parents injustes et cruels qui avaient pu rejeter loin d'eux un -pareil trésor, pourquoi? Parce que.... - -Mon Dieu! cela est certain! l'idée de son fils René ne vint point en -ce moment à ma bonne mère. - -«Veux-tu, reprit-elle avec une chaleur croissante, je puis bien te -proposer cela, car je suis certaine, oh! parfaitement certaine d'avoir -l'approbation de M. de Kervigné, veux-tu rester toujours avec nous? -non plus comme servante, mais comme amie? Tu seras servie à ton tour -et je voudrais bien voir qu'il y eût ici quelqu'un pour te manquer de -respect! Tu seras ici autant que Vincent Bélébon: bien plus que -Vincent Bélébon, car on ne l'aime pas et l'on t'aime!» - -Annette se pencha sur sa main et la baisa. - -«C'était mon rêve! murmura-t-elle. Rester avec vous toujours! - ---Eh bien?» fit ma mère, déjà épouvantée. - -Annette se redressa et montra deux grosses larmes qui roulaient -lentement sur sa joue. - -«Je suis venue ici pour mon mari, dit-elle, pour mes enfants. -Laissez-moi parler, madame. Je ne vous connaissais pas, c'est vrai, -mais dès que je vous ai vue, tout mon coeur s'est élancé vers vous! -Avoir une mère comme vous, ah! bonté du ciel!... si je pouvais être -heureuse quelque part, loin de la plus chère moitié de mon âme, ce -serait près de vous. Mais on compte trop souvent sur le courage qu'on -se promet d'avoir. Mon mari souffre là-bas, je le sais; mes petits -enfants m'appellent...» - -Ma mère courba la tête à son tour. - -«C'est vrai... c'est vrai! pensa-t-elle tout haut. Tu ne peux pas nous -aimer comme tu les aimes.» - -Elle prit la broderie des mains d'Annette et la plia. - -«Tu veux nous quitter, ma fille?» prononça-t-elle d'une voix altérée. - -Et comme Annette ne répondait pas, elle ajouta: - -«Je garderai cela... avec les deux boucles blondes des petits. Depuis -ma fille, je n'ai rien aimé comme toi. Je vais être seule. Je ne veux -plus personne. Pourquoi es-tu venue? Qui t'avait appelée?....» - -Elle appuya sa tête sur sa main. Elle ne pleurait pas, mais les rides -se creusaient sur sa figure toute pâle. Annette fondait en larmes. - -«Je ne sais pas votre histoire, Anna, reprit ma mère, je désirais la -savoir, mais que m'importe à présent? ce que je devine me suffit. Vous -ne manquerez plus de rien, ma fille. Je vous ferai une pension, pour -que vous puissiez rester toujours près de votre mari, près de vos -petits enfants.... - ---Oh! madame! madame! - ---J'irai vous voir. Y a-t-il où me mettre, dans votre maison? - ---Ma bonne! ma chère maîtresse! - ---Taisez-vous! vous m'avez menti. Aviez-vous le droit de réveiller mon -désespoir engourdi? Vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait, -Anna....» - -Elle croisa ses deux mains froides sur la broderie pliée et répéta: - -«Seule! encore seule!» - -La bouche d'Annette s'ouvrait, l'aveu pendait à ses lèvres, quand on -frappa à la porte doucement. C'était M. de Kervigné qui s'ennuyait à -la mort, selon sa coutume, et qui rôdait, cherchant à tuer le temps -qui séparait le déjeuner du dîner. - -«Vous n'avez que deux heures vingt, ici, dit-il, vous retardez: il est -vingt-cinq et je ne sais pas si nous n'aurions pas deux minutes de -plus à la cathédrale. Nous avons eu trente-deux au thermomètre, -aujourd'hui, savez-vous. Voici l'été pour tout de bon. C'est demain -grand'marée: on a vu de la sardine au marché. Comment dites-vous donc -celle-là, Annaïc?.... - - Fanchonnette, - Turlurette, - Qui vive au vent du buisson, - Fanchon? - C'est Grégoire, - Chaud de boire, - Qui roule comme un bouchon - Tout rond, - En revenant d'la foire! - -Il s'arrêta court et se mit à regarder les deux femmes. - -«Qu'as-tu donc, madame! demanda-t-il en pâlissant. As-tu renvoyé -Annaïc?» - -Ma mère fut quelque temps à répondre, puis elle regarda son mari en -face à son tour et dit résolûment: - -«J'ai assez pleuré. Ils viendront vivre ici tous les quatre, ou je -m'en irai dans un couvent! - ---Qui donc, tous les quatre, interrogea mon père. - ---Elle, son mari et ses deux petits enfants. - ---Son mari! Tiens! tiens! Eh bien! pourquoi non? depuis Joson Michais -nous n'avons pas eu de valet de chambre. - ---Il ne s'agit pas de valet de chambre! s'écria ma mère. Vous n'avez -pas deviné cela, vous autres. Anna est une fille de qualité. - ---Saperbleure! fit mon père. - ---Un mariage d'amour.... - ---Ah! diable! - ---On a chassé le jeune ménage. Un jeune homme charmant.... - ---Voyez-vous ça! Je les prends. Plus on est de fous plus on rit. -L'oncle se ratatine et Vincent s'abrutit. Embarque!» - -Ma mère se jeta impétueusement dans les bras du bonhomme. Ce n'était -plus la même femme. Elle vivait maintenant, et la joie la jetait hors -de son assoupissement chronique. - -«Partons! dit-elle. Partons tout de suite. Je veux aller les chercher. -D'ici Etel, il n'y a que huit lieues. - ---Et la soupe? objecta mon père. - ---Nous dînerons à Auray. - ---Au Pavillon-d'en-haut! bonne auberge! J'en suis! Mais que fait-elle -donc, cette petite?» - -Annette était entre eux deux, agenouillée et les mains jointes. - -«C'est impossible, dit-elle les larmes aux yeux. Merci, merci du fond -du coeur. Mais n'essayez pas de nous sauver: c'est impossible. - ---Il n'y a au monde qu'une chose impossible, s'écria mon père, c'est -de me faire consentir au mariage de mon coquin de fils avec la -comédienne. En route, il doit savoir des chansons, ce mari! La soupe à -Auray! un morceau sur le pouce à Etel: bon appétit, bonne conscience. -En route!» - - - - -XL - -CAPITULATION. - - -Il me souvient que toute cette journée je fus agité par une forte -fièvre. J'éprouvai sûrement le contre-coup des émotions de ma pauvre -Annette. - -Annette saisit l'occasion aux cheveux. - -Elle se leva résolument et essuya ses yeux d'un revers de main. - -«Adieu, ma bonne et chère dame, dit-elle, adieu, monsieur le comte: je -ne vous oublierai jamais. - ---Nous allons avec toi, saperbleure! - ---Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernières paroles sont ma -condamnation. - -En quoi? en quoi? s'écria ma mère. Voudrais-tu comparer....? - ---Allons donc! l'interrompit mon père, la mésalliance du mâle est -seule une déchéance. - ---Et d'ailleurs, reprit la comtesse, ne t'ai-je pas tout dit? Quel -rapport y a-t-il entre toi, pieuse comme un ange, et cette créature? - ---Jarnicoton! s'écria mon père, enflammé par la contradiction, -crois-tu me faire tourner comme une toupie? Il faut du monde ici, à -table! Je veux aller chercher ce gaillard-là! Si le chevalier avait -choisi un brin d'amour comme toi, Annaïc, j'aurais été capable.... - ---Ah! soupira ma mère, si nous avions ce bonheur-là!» - -Annette était fort embarrassée. Parmi les lecteurs, il en est qui -penseront que les choses tournaient en sa faveur. Ceux-là se -tromperont. Annette avait compté déchirer le voile dans le paroxysme -d'une grande émotion. Il fallait cela pour que son aveu fît péripétie. -Ses batteries étaient arrangées pour amener une explosion -d'enthousiasme et de larmes. La fantaisie des deux bonnes gens -dérangeait tout. Ils faisaient trop de chemin en avant et brûlaient la -consigne. Le train préparé pour l'embuscade était dépassé. Le drame -rêvé ratait et faisait long feu comme un méchant vaudeville. - -Mais Annette était un petit lion pour la bravoure. Dans la vie, comme -à la guerre, les mauvaises positions sont celles où l'on gagne les -batailles décisives. Annette s'écria: - -«Vous ne me suivrez pas malgré moi, peut-être! - ---Si fait, pardieu!» répondit mon père enchanté. - -J'ai parlé de vaudeville; ma mère était le drame, mais mon bon père -était le vaudeville incarné, la gaieté à tout prix, et n'en fût-il -point! Avec lui peut-être que le drame eut échoué. Le vaudeville le -saisit au collet. - -«Tiens bon l'aviron, Manon, s'écria-t-il, embarque! - ---Et si je vous disais...... commença Annette, épuisant au hasard sa -dernière cartouche. - ---Dis tout ce que tu voudras, Annaïc! - ---Si je vous disais que je suis votre fille!» - -Il y eut un silence. Ma mère crut et murmura: - -«Enfant! que Dieu t'entende! - -Mon père ne crut pas: - -«A d'autres! à d'autres! fit-il. Je t'ai vue à la messe.... et -communier.... A la sainte table, la comédienne serait devenue noire -comme un charbon? Embarque!» - -Ma mère serrait Annette contre son coeur et pleurait déjà toutes les -pauvres larmes de sa joie, que mon père chantait encore. - -«Allons donc! allons donc! On ne m'en passe pas! Je prends ton -gaillard de mari pour ce qu'il est. Galeux qui s'en dédit! Embarque!» - -Ce n'était pas pour rien qu'il avait la réputation d'entêtement la -mieux établie qui fût dans tout le Morbihan. - -La voix tremblante de ma mère dit à l'oreille d'Annette dans un -baiser: - -«Allons, à la grâce de Dieu!» - -Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon père. - -Selon le programme, on mangea la soupe à Auray. Mon père s'amusait -comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes. -Quelle conscience, à en juger par son appétit! Annette avait déjà tout -le coeur de ma mère, bien qu'elles eussent échangé à peine quelques -rares paroles depuis le départ, mais le brave homme restait -profondément convaincu qu'on lui jouait une niche. - -La voiture qu'on avait prise à Vannes dut rester à Auray. D'Auray au -pont Lorois, les chemins étaient alors dans un état si sauvage qu'il -fallait des véhicules d'espèce particulière. Annette et ma mère se -serrèrent dans un petit cabriolet du genre appelé tapecul, sauf le -respect profond qui est dû au lecteur, et il fut convenu que mon père -suivrait à bidet. Jusqu'alors, tout avait marché à souhait; mais ici -était l'écueil. Annette se sentit frémir quand le cabriolet tourna -l'angle de la place d'Auray. Elle aurait voulu mon père à la portière. - -«Il va venir tout à l'heure, lui dit ma mère, qui peu à peu rentrait -dans son calme.» - -Mais on sortit d'Auray et M. de Kervigné ne vint pas. La route se fit -cahin caha. Ma mère disait toujours: Il va venir, et il ne venait -point. - -Il était l'exactitude même. Quel obstacle pouvait donc le retenir? - -Le cabriolet venait de disparaître et mon père mettait fidèlement le -pied à l'étrier, lorsqu'il se vit entouré tout à coup par les deux -Bélébon et M. de Laroche, comme on appelait à pleine bouche l'ancien -Potemkin de la présidente. Il valait bien cela. C'était tout à fait un -homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban à sa boutonnière. -Les Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et -M. de Laroche, calme comme il convenait à un personnage de sa dignité, -avait l'air près d'eux d'un homme d'Etat encanaillé par des électeurs. - -Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue eut le mérite d'être -courte. - -«Monsieur le comte, dit-il, la comédienne a joué la comédie.» - -Et les deux Bélébon éclatèrent de rire. - -Mon père devint rouge jusqu'au blanc des yeux. Il avait bien dîné. A -ce moment de la digestion, la colère lui était mauvaise. - -Le sang qui se précipitait à son cerveau, engourdit sa langue pendant -quelques secondes. Quand il put parler, il s'écria: - -«Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait pas osé! - ---Tiens bon l'aviron, Manon!» chantonna Vincent. - -Mon père lui balafra le visage d'un violent coup de cravache. Le vieux -Bélébon dit: - -«Le gars n'est pourtant pas cause si l'on s'est moqué de vous.» - -M. de Laroche ajouta: - -«Le mariage est nul, l'interdiction est prononcée valablement. J'ai -pris à Vannes un ordre de gendarmerie, en votre nom. La comédie aura -le dénouement que vous voudrez. - ---A cheval!» ordonna mon père, qui était en proie à une véritable -rage, et que les gendarmes suivent! - -Le jour s'en allait tombant. Au Magoër, nous étions servis les -derniers de la commune: c'était l'heure du facteur. J'attendais des -nouvelles d'Annette, assis sur le seuil de ma porte; les enfants -jouaient autour de moi. Joson Michais avait fait le tour par le pont -Lorois pour aller prendre des hameçons à Etel. La soirée était chaude -et lourde, il me semblait que ma pensée pesait à mon front. Il y avait -maintenant onze jours qu'Annette était absente: j'avais compté les -heures. Dieu sait qu'elle n'avait point menti en disant à ma mère: -«Mon mari souffre loin de moi.» Je souffrais à faire pitié; ces -quelques jours m'avaient brisé comme une longue maladie. - -Si l'on m'eût interrogé, cependant, sur la nature de mon supplice, je -n'aurais su nommer aucune des navrantes angoisses qui seules sont -connues pour déchirer le coeur de l'homme. Je n'étais pas même jaloux, -car la jalousie m'eût tué comme un poison foudroyant. Je n'avais aucun -doute concernant la constance d'Annette: il me semblait impossible -qu'elle eût cessé de m'aimer ou que seulement sa tendresse pour moi -fût diminuée. Mais elle n'était pas là, je ne l'avais pas; elle avait -emporté ma vie et mon âme. Je pleurais en regardant les enfants; leurs -sourires ne me consolaient point; je ne savais pas bien aimer sans -elle. J'étais comme un mourant de la fièvre lente dans notre maison -naguère si joyeuse et maintenant plus triste qu'un sépulcre. - -Pendant que j'étais là, les mains croisées sur mes genoux et la tête -baissée, un bruit de chevaux se fit dans le sentier qui monte à la -route de Port Louis. Je tournai la tête de ce côté machinalement et je -vis deux gendarmes qui passaient. - -La présence d'un gendarme de Magoër est chose aussi rare et presque -aussi solennelle que le passage d'un roi sur le pavé d'une préfecture. -Les enfants et les femmes sortirent au devant des portes; moi je me -replongeai dans mon engourdissement. - -Au bout de quelques minutes, autre bruit de chevaux. Le crépuscule -assombri me montra vaguement quatre silhouettes sur la route et un -homme qui soulevait en courant un nuage de poussière. - -L'homme était Joson Michais. - -«Quoique çâ, me dit-il en arrivant et d'une voix altérée, y a du -tâbâc, monsié el chevâlier!» - -Je le regardai tout étonné. Ma pensée ne pouvait aller que vers -Annette. - -«As-tu de ses nouvelles? m'écriai-je. Y a-t-il un malheur?» - -Joson retournait précipitamment nos ustensiles de pêche, jetés -pêle-mêle dans un coin. Il hésita un instant entre une fouine ou -foaine, emmanchée de long, pour harponner l'anguille sur fond de vase -et un énorme _basse croc_, instrument destiné à lever le gros poisson -dont le poids briserait la ligne. - -«Faut pas mentir!» prononça-t-il avec emphase. - -Puis il ajouta: - -«Ej' vas toujours en descendre un couple! C'est pas péché de démolir -les gendarmes, aussi vrai que Dieu est Dieu!» - -Je me levai, saisi d'une crainte vague. Joson s'était planté à mon -côté, l'arme au bras. - -«Monsieur le maire a dit comme ça, gronda-t-il, qu'avec les papiers -qu'ils ont levés à Vannes, ils peuvent vous coller en prison.... - ---A Vannes?» répétai-je. - -Les gendarmes avaient disparu, mais les quatre cavaliers approchaient -et l'un d'eux était à plusieurs pas en avant des trois autres. En -regardant celui-là, je crus rêver. - -Une voix s'éleva qui tremblait de colère. - -«Voilà donc où je devais vous retrouver, monsieur le chevalier de -Kervigné!» dit-elle. - -Mon père! C'était mon père! - -«Quoique ça.... fit Joson Michais atterré. - -«Ça ne fait point rien, reprit-il pourtant par réflexion, ej' vas tout -de même en descendre un couple!» - -Et il bondit, brandissant son _bass-croc_. - -Distinctement, j'entendis Laroche qui disait: - -«Cas de légitime défense! Feu sur cette bête sauvage!» - -Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche n'avait pas de bonheur -dans les expéditions nocturnes. Je ne sais où s'égara la balle. Le -_bass-croc_ de Joson le mordit comme s'il eût été un congre et le jeta -sur le sable où Vincent le rejoignit aussitôt. L'oncle Bélébon piqua -des deux en pleine déroute, en criant: - -«Gendarmes! à l'assassin! Gendarmes, faites votre devoir!» - -Les gendarmes, en effet, postés derrière la dernière maison du -village, arrivèrent au grand trot. - -«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna mon père en me montrant du -doigt. - -Il faut bien, hélas! que je dise les choses telles qu'elles furent. -J'étais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants -s'étaient enfuis au coup de pistolet; je ne savais où ils étaient. Un -gendarme me mit la main au collet; j'étais d'une force peu commune; je -le repoussai d'un geste involontaire et il chancela, c'était le -brigadier. L'autre tira son sabre. - -«Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape à crocher les -soldats marins! Y a du temps que j'ai envie d'en manger, un morceau de -gendarme! Et houp!» - -Je le saisis à bras le corps au moment où il allait _crocher_ le brave -soldat, et j'avoue que, dans cette bataille inégale, je n'aurais pas -parié pour le sabre contre le _bass-croc_. - -«Mon père, dis-je, vous n'avez que faire de gendarmes.... - ---Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s'était relevé. -Montrez-vous, papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en votre vie!» - -Mon père étendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres -passèrent. Annette et ma mère, dont la voiture restait à Etel, -venaient d'aborder en bateau. Annette me pressait déjà sur son coeur -en pleurant. Ma mère, qui tenait nos enfants dans ses bras, les -offrait, déjà victorieuse, à mon père. - -«Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!» disait le bonhomme, essayant de -retenir son courroux qui s'en allait. - -Ma mère balbutia, parmi les baisers qu'elle prodiguait aux petits: - -«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné? C'est mon petit Charlot! -C'est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnête -homme! Vas-tu te séparer de ta femme qui t'aime depuis trente ans? -Moi, d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais, -jamais!» - -Mon père reculait. Ma mère était une grande dame quand elle voulait. -D'un mot et d'un geste, elle écarta les gendarmes, tandis que Vincent, -réduit au silence, dévorait sa rage à l'écart, étroitement surveillé -par Joson, qui grandissait de trois coudées. - -«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les pauvres chéris! Charlot! Juste -le même âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes -anges bien-aimés!» - -Puis, caressante tout à coup comme une jeune femme: - -«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervigné, mon mari. En -m'épousant, tu as promis de me rendre heureuse.... - ---Saperbleure!.... commença mon père. - ---Nous avons été trompés! As-tu confiance en moi? Notre fille Annaïc -est noble dans son pays. Il n'y a pas si longtemps que les Kervigné -étaient émigrés comme elle. Et le contre-amiral de Kervigné n'a-t-il -pas joué la comédie à Londres pour avoir du pain? Tu l'aimais, notre -Annaïc, avant de savoir qu'elle était à toi! Et pour la religion, -penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prêtre? Eh bien! il est de -son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La -colère de Dieu est passée. Je veux notre maison bénie et tes derniers -jours heureux!» - -Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c'était son accent qui -pénétrait. Vous ne l'auriez pas reconnue: la passion débordait de son -coeur. Mon père résistait encore quoiqu'il eût à son insu les deux -petits dans ses bras. - -Comme il se roidissait, mon Philippe, qui était un gaillard, le -regarda en face et prit ses cheveux gris à poignée. - -«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui dit-il. - -Et la petite Anna, rassurée, saisit ses joues entre ses petites mains -caressantes. - -«Saperbleure! murmura le bonhomme, Saperbleure!» - -Annette et moi nous vînmes nous agenouiller à ses pieds. Il fronça le -sourcil, il tourna la tête, il fit une grimace qui était peut-être -très comique, mais dont le souvenir me met des larmes dans les yeux, -puis il s'écria: - -«Allons! René, garçon, à la soupe! Allume une chandelle et faisons la -_cotriade_.» - -La cotriade est aussi célèbre là bas que la bouillabaisse à Marseille. -C'est toujours la soupe au poivre et au poisson. Bon appétit, bonne -conscience. - -L'instant d'après, nous ne formions plus qu'un seul groupe, un seul -tas, devrais-je dire, où l'on riait, où l'on pleurait, où l'on -s'embrassait. - -«Quoique çâ, dit Joson, il y a quinze livres de poisson dans la -marmite, faut dire la vérité. Puisque vous vous avez comporté -bellement monsié Kervigné, je me refais votre domestique.» - -Mon père lui donna un coup de poing qui fit sonner son dos comme un -tambour. - -«Va bien, pataud! répliqua-t-il. Ton rata va tomber dans mes bottes?» - -Tout était dit. Les gendarmes avaient pris le large, M. Laroche et -Vincent étaient je ne sais où; mais quand nous nous mîmes à table, -l'oncle Bélébon, grand comme un héros d'Homère, sortit de terre et -s'assit au milieu de nous, disant: - -«Voilà donc les choses arrangées, à la fin! Qu'est-ce que je prêchais? -Embrassez-vous, et que ça finisse. Et gai, gai, gai, nous en -chanterons de belles, ma nièce. A ta santé, Kervigné, hein? Trois -moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une... Eh! eh! si -quelqu'un y trouve à redire à Vannes, je n'ai pas la langue dans ma -poche!» - - - - -XLI - -CONCLUSION. - - -Nous fûmes une heureuse famille. Mon père et ma mère eurent pour moi -leur affection d'autrefois, augmentée de l'héritage de mon frère et -de ma soeur, mais ils aimèrent Annette cent fois mieux que moi. -Annette devint leur bonheur et leur coeur. On ne jurait à la maison -que par Annette. L'abbé Raffroy accusait l'oncle Bélébon de paganisme, -parce que ce spirituel vieillard dépensait les derniers jours de sa -vie à dresser des autels à Mme la vicomtesse René de Kervigné. - -Après le dîner, à l'heure où l'on chante les noces de Thétis, il ne -l'appelait jamais autrement que _ma céleste nièce_. Ah! pour le style, -c'était un homme bien étonnant. Il avait le front de dire parfois: - -«Hein, ma céleste nièce? J'avais deviné un trésor sous vos habits de -bure. Je n'étais pas dégoûté le jour où je vous ai demandée en mariage -pour ce malheureux Vincent.» - -Vincent ne s'appelait plus que Bélébon. Il était retourné boire du -cidre de Sainte-Anne. - -Il nous reste maintenant à faire comme les vieux conteurs qui donnent -le paquet à chacun de leurs personnages. Aux derniers les bons: -finissons en avec Vincent. Un soir de dimanche, Vincent mourut ivre -dans un fossé. L'oncle dit: - -«Tant va la cruche au cidre......» - -Vers ce temps, la police correctionnelle eut l'idée de s'occuper de la -Poule Noire. Ce fut un deuil à Landevan. Il n'y avait pas, à dix -lieues à la ronde, un seul balourd qu'elle n'eût dévalisé. De quoi se -mêle la justice? Aussi, deux ans après, le commis greffier du tribunal -décéda de la colique. - -Je n'ai pas besoin de vous dire le chemin qu'a fait le docteur -Josaphat. Sa trompe pneumatique qui suce la maladie et ne laisse au -corps que ses parties saines, a conquis en Europe l'importance qui lui -était due. Il a composé un opéra qui est apprécié seulement par les -organisations à part, mais qui lui a ouvert les portes de l'Académie -de médecine. Ainsi Orphée se servait de son luth pour intéresser les -pierres en sa faveur. Le docteur Josaphat a d'admirables cheveux -blancs et un compte-courant au bureau central des annonces; le -faubourg Saint Germain rhumatisant tient à lui comme Landevan tenait à -la Poule Noire. - -Mais Laroche! Voilà un exemple de ce que peut l'esprit de conduite, -joint à la moralité. Je marque les étapes: M. Laroche,--M. -Delaroche,--M. de Laroche,--M. de la Roche! A ce point culminant, il -avait brûlé cinq commandites et régnait sur une société anonyme -d'intérêt général. Il m'a été donné de le revoir. Chacune de ses -faillites lui fait comme une gloire autour de son front. C'est l'homme -du siècle. Tantôt il demeure à Mazas, tantôt il épouse une princesse. -Je ne connais rien au monde de si majestueux, de si pur, de si -éblouissant que lui. Dernières nouvelles: mitraillé, foudroyé, -exécuté! Marchand de billets d'auteur à la porte Saint Martin; demande -un associé ayant le fil et pouvant disposer de cent cinquante francs -comptant. - -Sauvagel est quelque chose, mais je n'ai jamais pu savoir quoi. - -Mon cousin, M. le président de Kervigné, a rendu son âme au Seigneur -avant de connaître les joies du palais législatif. Aurélie, cependant, -se cramponne encore d'une main ferme à sa vingt-huitième année, qui -dure depuis tantôt quarante ans. C'est bien la meilleure des femmes. -L'oncle Bélébon, qui ne mourra jamais, tire d'elle des gratifications -en lui chantant qu'elle devrait se remarier. - -«Faut pas mentir! dit Joson Michais qui a maintenant la barbe grise, -j'ai vu le temps où j'aurais démoli el'vieux singe, respect de lui, -comme un bout de bois d'épave à faire du feu! Y avait du tâbâc! Mais -au jour d'aujourd'hui, c'est démâté, fait son chien couchant, plus de -dents, ej'lui en veux pas plus qu'à ma mère Evre!» - -Mon père et ma mère sont deux bons vieillards souriants et contents. -Les enfants ont grandi, mais que mon Annette est toujours belle! - -Vous souvient-il de ce rêve: la maison isolée, appuyée à la verdure -des chênes et regardant la mer du haut de la falaise du Pouldu? Nous -l'avons. Annette l'aime et en fait un paradis. Tous les ans, au mois -de mai, notre meilleur ami, notre frère, y vient avec sa femme: cette -ombre mystérieuse qui se dessinait sur les rideaux éclairés, au coin -de la rue Saint-Bernard. - -Philippe Laïs ne fait plus de découpures que pour nos enfants. C'est -un peintre; maintenant le bonheur a fondu la glace de son idée fixe et -lui a mis une arme dans la main. Il livre victorieusement la bataille -de l'art. Il est bon comme autrefois; son large coeur s'épanouit parmi -nous, et, devant notre splendide Océan, son talent devient du génie. - -Parlerai-je de moi! Oh! si j'étais poète, je vous chanterais mon Eden: -mais je ne suis pas poète, vous le savez bien. - -Vous le savez aussi: je ne puis rien qu'aimer. Annette me dit un jour: -«Il y a bien des malades autour de nous.» J'étudiai un peu la -médecine; j'eus même mon diplôme et je fis de mon mieux chez nos -paysans. Mais soyez tranquilles: je ne soigne que les Bretons -bretonnants. Annette me dit une autre fois: «Ils se ruinent en -procès.» Je fis mon droit. Elle me souriait quand j'étais parmi mes -livres. Je fus avocat; mais ne craignez rien: je plaide surtout tout -au coin du feu, contre les procès. On me nomma maire de ma commune; -fallait-il refuser? Annette prétendit qu'il y avait quelque bien à -faire là-dedans. Ensuite, ils me firent membre du conseil général: -bonté du ciel? Je vis le danger; il fallut qu'Annette me dit: «Je le -veux.» - -Je n'avais que trop bien deviné: le danger était là. Il y a chez les -électeurs un esprit de contradiction très bizarre; quand ils croient -vous faire pièce, ils vous accablent de leurs voix, comme cette fille -romaine qui fut ensevelie sous les cadeaux des Sabins au pied de la -roche Tarpéïenne. J'aime mieux vous l'avouer tout de suite: ils firent -de moi un député. - -Mais je n'étais bon qu'à aimer. Un jour je pris ma volée comme le -soldat qui a fait ses sept ans sous l'uniforme, et le cher sourire -d'Annette me dit: Maintenant, tu as acheté le droit d'être tout à -nous. - -Lecteur, si vous passez au Pouldu, soit par terre, soit par mer, venez -nous voir. La soupe à midi, comme au bon vieux temps, toujours de -poisson frais, grâce à Joson, et une moisson de fleurs cultivées par -ma fille. Bon appétit, bonne conscience trois générations d'honnêtes -coeurs pour exercer la joyeuse hospitalité bretonne. - - PAUL FÉVAL. - - -FIN. - - - - -LE STATUAIRE AMÉRICAIN. - - - - -I. - - -Paris est une singulière ville. De faux miracles y font un tapage -infernal, tandis que des miracles vrais y restent absolument inconnus. - -C'est ainsi que l'armoire des Davenport, la tête parlante de Talrich, -l'enfant-torpille ont occupé pendant des mois l'attention publique, et -que personne au monde ne s'est avisé de raconter les merveilles -opérées par M. Bread. - -A la vérité, celui-ci évite la réclame avec autant de soin que -d'autres la cherchent, ce qui est rare chez un compatriote de Barnum. - -Moi-même, je dois au plus grand des hasards de connaître M. Bread et -ses corrections de la Nature. - -L'autre jour, je montais la rue Blanche vers une heure. - -L'ascension de la rue Blanche est une chose très pénible, mais qui le -devient un peu moins lorsqu'on a devant soi une femme jeune, bien -tournée et marchant avec grâce. - -Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais devant moi une dame jeune, -ayant une taille avantageuse, de belles tresses blondes enroulées -l'une sur l'autre et paraissant authentiques, une jambe à souhait. - -De tout ce que je voyais, les épaules seules laissaient à désirer. -Aussi élevées à leur attache avec le bras qu'à leur attache avec -le cou, elles n'avaient point le tour convenable, et je me -disais:--Est-ce dommage qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de leur -donner cette pente douce que le souverain artiste a adoptée en -dessinant les épaules humaines! Ah! si elles étaient aussi bien en -pierre, je crois qu'à l'aide d'un ciseau, quoique je ne sois pas -sculpteur, j'enlèverais juste ce qu'il faudrait enlever; mais l'auteur -même de la Vénus du Capitole n'y pourrait rien. Il ne déplacerait ni -ces os, ni ces muscles. - -Je faisais ce petit raisonnement à part moi, lorsque je fus dépassé -par un grand monsieur étrange qui s'approcha de la dame, la salua, et -de la façon la plus grave et la plus polie, lui demanda si elle -désirait se faire arranger les épaules. - -La dame le regarda d'un air épouvanté et le pria d'aller son chemin. - -Il insista:--Vous avez tort, madame, vous êtes belle personne. Il n'y -a que vos épaules qui vous déparent. Une courte séance me suffirait -pour vous les baisser. - -En attendant, la dame les haussa et elle entra au numéro 78! - - - - -II. - - ---Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre à -cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme.... -Bien sûr, elle s'imagine que je me moque d'elle. - ---Je le crains, fis-je. - ---Voilà sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui -qui a redressé des femmes complétement bossues et sa propre femme -entre autres, peut à plus forte raison incliner de deux ou trois -lignes les épaules d'une femme, très bien faite d'ailleurs. - ---Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage -auquel sa perruque mal appliquée et laissant voir par place la peau de -la tête, ses longs favoris ressemblant à des poils de sanglier, son -nez cassé et ses petits yeux atones, mobiles et contournés donnaient -l'aspect d'une caricature. - ---Orthopédiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude. -Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise, -ni la pierre, ni le marbre. Je modèle les corps humains eux-mêmes, ou -plutôt je les remodèle quand la Nature les a mal modelés. - ---Ah! vraiment!.... - -C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air méchant. Il ne faut -pas le heurter. - ---Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je. - ---D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à promener mes mains sur le corps -de quelqu'un, avec un dessein prémédité; aussitôt il prend les formes -qu'il me plaît de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car -jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves. - ---Donc, répondis-je en tenant mon sérieux le plus possible, quand il -vous plaît de changer un homme en femme et réciproquement, c'est la -chose la plus aisée du monde? - ---Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne -à remanier le système osseux et l'étoffe charnelle sur les bases mêmes -du sexe, de l'âge et de la quantité animale. Je ne saurais faire -passer un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir, ni le -vieillir, ni rien ajouter ou rien ôter à ses molécules constitutives. -Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pança, et je -m'engage à en tirer deux hommes bien proportionnés par le -développement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur.... -Saisissez-vous? - ---Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi de voir un fou raisonner avec -une telle précision. - ---Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu -longue.... - ---Hélas! monsieur, j'en conviens. - ---Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la -raccourcir.... tenez, comme cela.... - -Et en même temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses -mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me -causer, du reste, la moindre douleur. - -Dans le mouvement, mon chapeau était tombé; il s'empressa de le -relever et de me le tendre avec une politesse exquise. - -Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût ainsi manié le visage, et je -trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes. - ---Je vous prie de finir, m'écriai-je. - ---Certes, répondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous -laisser dans cet état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai -commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche de la nouvelle figure que -je vous destine, et quand je dis l'ébauche, je suis bien honnête, car -en vous débattant, vous avez fait dévier mes mains de telle sorte, -qu'involontairement je vous ai beaucoup trop déprimé le visage entre -le front et le menton. - ---N'importe, lui dis-je avec un sourire de pitié, je me contente de -cette ébauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur. - -Il me retint par la manche. - ---C'est une chose impossible, s'écria-t-il, que je vous laisse une -figure pareille; vous êtes horrible. - ---Cela m'est égal.... - ---Je vois; vous répugnez à vous donner en spectacle. Voulez-vous que -je vous accompagne chez vous? - -Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là? Est-ce un fou? Est-ce un -escroc? Est-ce autre chose? - ---Je veux, dis-je énergiquement, que vous me laissiez à l'instant. - ---Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je -suis convaincu que vous ne tarderez pas à venir me voir. - -Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez -moi. - - - - -III. - - -Mon concierge, qui était tout près de l'escalier, en train de cirer -mes bottes, m'arrêta au passage par ces mots: - ---Qui demandez-vous, monsieur? - -Je regardai mon concierge, qui me regardait. - ---Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me -connaissez plus, maintenant? - ---Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre -bague d'argent à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre, et les -bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cirées hier, mais jamais -de la vie je ne vous ai vu une tête pareille. - ---Il est certain, père Sauvage, que je dois avoir les traits un peu -bouleversés. J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont j'ai eu toutes -les peines du monde à me dépêtrer. - ---Comment?.... les traits un peu bouleversés?.... C'est-à-dire que -c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tête d'un -autre. - ---Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge. - -Et je montai l'escalier au pas de course. - -J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thérésa; je posai, -selon l'habitude, mon chapeau sur le secrétaire, ma canne dans le coin -de la cheminée, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup -d'oeil à la glace. - -Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi -moi la berlue comme mon concierge, à moins que je ne fusse devenu fou -comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sûr que -je n'avais plus du tout ma tête habituelle. - -Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de -large environ, elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire, cinq -pouces de haut sur dix de large; une vraie tête de poisson; une de ces -têtes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal -réglés. - -Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et plus que celui-ci était bien -réglé, je me regardai à celui de ma toilette, puis à un autre encore. - -Toujours la même tête! - -Alors j'essayai de la serrer à deux mains sur les côtés afin qu'elle -reprît sa forme première. - -Vains efforts! - -J'avais une égale envie de rire et de pleurer. - -De rire, parce que ma tête actuelle me rappelait celle d'un notaire de -ma connaissance. - -De pleurer, quand je pensais qu'elle était encore pire que la sienne. - - - - -IV. - - -Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois petits coups secs. - -Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-là. Et quand je les -entends, mon coeur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je cacher ma -tête, car je n'ose plus la montrer à la dame de mes pensées, comme on -disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui, à la dame de mes -dépenses. - -Eh bien! si! - -Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui -ou non, métamorphosé. - -J'ouvre ma porte et mes deux bras. - -Elle regarde, interdite. - ---Pardon, monsieur, je me trompe.... - ---Hélas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi, -ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est -changé ici, hormis ma tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est -qu'une tête de transition que j'ai là.... Je puis me faire la tête que -tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la carte de -l'animal qui s'est ingénié de me rendre joli garçon.. - - MONSIEUR JOHN BREAD, - STATUAIRE AMÉRICAIN. - - 124, rue de Vaugirard. - -Elle restait pétrifiée. - -Puis tout à coup: - ---Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur? - -Et la voilà qui descend les marches de l'escalier quatre à quatre. Je -lui crie par-dessus la rampe: - ---Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tête? Je t'en -conjure, réponds-moi.... Il n'en coûtera pas plus à M. Bread.... -Veux-tu que j'aie le nez retroussé et le menton fourchu?.... aimes-tu -ce genre-là.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemblée en -une moustache et une impériale imposantes?.... Rosa?.... - -Mais Rosa était déjà loin. - -Je me mis à tempêter contre M. Bread qui était cause que j'allais -passer une soirée détestable quand je m'en aurais pu promettre une -charmante. - -Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire américain, -rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'était guère probable qu'il fût -chez lui. - -Suffisamment édifié sur la réalité du changement qu'il avait opéré en -moi, je ne jugeai point à propos de montrer à d'autres mon horrible -tête. - -Aussi je me privai de dîner, comme je le fais d'habitude, avec -quelques-uns de mes amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant -où personne ne me connaît, puis je rentrai me coucher. - - - - -V. - - -Le lendemain matin à neuf heures, je montais en fiacre et je me -faisais conduire rue de Vaugirard. - -En entrant dans la loge du concierge pour demander M. Bread, je fus -émerveillé d'y trouver deux statuettes grecques vivantes et habillées -à la française; c'est-à-dire: M. le concierge, père; Mme la concierge; -M. le concierge, fils; et Mlle la concierge; en un mot, Agamemnon, -Clytemnestre, Oreste et Electre. Tous faits sur le même moule, tous -très beaux, trop beaux! - ---Monsieur, me dit Clytemnestre, vient sans doute faire arranger sa -figure par M. Bread. Ah! c'est un homme habile, M. Bread! à preuve, -que le locataire du troisième était encore plus laid que monsieur, -s'il est possible, et qu'à présent il est aussi beau que nous. - ---Et les autres locataires? dis-je. - ---Les autres locataires?.... La même chose, répondit Clytemnestre. - ---Alors, repris-je, vous êtes tous semblables dans la maison? - ---Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas, monsieur Pipelet? dit-elle à -Agamemnon. - -Voilà, pensai-je, en quoi ce M. Bread, qui est plus qu'un homme, à -coup sûr, montre bien qu'il n'est pas tout à fait un Dieu, car un Dieu -varie ses créations à l'infini, et lui, il ne paraît pas sortir du -type grec. Eh bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me soucie pas -qu'il fasse de moi un Ménélas. - -Et en pensant cela, je sonnai à la porte de M. Bread. Une jeune femme -vint ouvrir, brune de cheveux, blanche de peau, de taille moyenne, -d'un visage très pur et très noble... - ---M. Bread est-il ici, madame? - ---Oui, monsieur! - -Et elle ajouta avec un sourire malin: - ---Vous êtes probablement la personne qu'il a rencontrée hier, rue -Blanche. - ---Je suis cette personne-là, malheureusement, madame. - ---Il est certain, reprit-elle en éclatant de rire, que votre figure -actuelle.... Mais vous verrez; ce sera pour mon mari la chose la plus -simple de vous en faire une autre. - -Mme Bread me fit entrer dans l'atelier; puis je l'entendis qui disait -à son mari, dans une chambre voisine: - ---John, le monsieur que tu as rencontré hier, rue Blanche, est ici. - ---Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais à l'instant. - - - - -VI. - - -L'atelier de M. Bread ne se distingue en rien des autres, quoique -l'art qu'il y exerce soit bien étrange. - -On y voit quelques plâtres d'après les statues célèbres que nous a -transmises l'antiquité, autre: le Faune de Praxitèle, l'Apollon du -Belvédère, la Vénus du Capitole, la Vénus Callipyge du musée de -Naples, l'Antinoüs, le Discobole du _Braccio nuovo_ au Vatican, et -quelques modernes d'après Canova. - -J'admirais ces chefs-d'oeuvre que j'avais déjà admirés en Italie, -lorsque M. Bread entra: vêtu de la manière la plus simple, en vrai -bonhomme: vous n'auriez jamais dit d'un magicien. Vous eussiez dit -d'un vieux notaire venant jeter un coup d'oeil sur ses petits clercs. - ---Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je eu raison de vous donner -mon nom et mon adresse? Que seriez-vous devenu sans cela, jeune -capricieux? Vous auriez gardé une tête impossible toute votre vie. - ---Il ne fallait pas, répondis-je, commencer par la rendre impossible, -car, avant d'avoir été manipulée par vous, elle était encore -présentable. - ---Alors vous m'en voulez?... Songez donc que je vais vous en faire une -qui fera tourner celle de toutes les femmes. - ---Une tête grecque, n'est-ce pas? - ---Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et je vous arrangerai le corps -à l'avenant. - ---Merci, lui dis-je, je préfère rester ce que la nature a voulu que je -fusse; si je devenais si beau que vous le désirez, je ne me -reconnaîtrais plus; mais expliquez moi donc pourquoi vous qui avez le -pouvoir extraordinaire d'embellir les gens, vous gardez votre laideur? - ---Hélas! c'est que je puis embellir tout le monde, excepté moi. - -Cette exclamation douloureuse de M. Bread motiva de ma part certaines -réflexions philosophiques qu'il serait trop long de rapporter ici, que -je laisse au lecteur perspicace le soin de faire à son tour, et qui -plurent beaucoup à M. Bread. - -Je lui en devins particulièrement sympathique. - -Aussi me dit-il: - ---Tenez, vous êtes l'homme du monde auquel il me serait le plus -agréable de donner ce que je ne saurais donner à moi-même.... la -beauté! Laissez-vous faire. Je vais chauffer le poële suffisamment, -vous vous déshabillerez et vous vous placerez tout debout sur ce -coussin de velours grenat. Si, au bout d'une demi-heure (je ne vous -demande qu'une demi-heure), vous ne ressemblez pas au Faune de -Praxitèle que vous voyez là.... que je perde à l'instant mon nom de -John Bread! - ---Non, non, lui dis-je, rétablissez-moi seulement le visage comme il -était, je vous eu prie. - ---Ceci est une chose bien simple, je n'ai qu'à le tirer un peu en -longueur. Mettons-nous devant cette glace, et vous m'arrêterez quand -il sera à son ancien point, car je ne me souviens pas de sa longueur -précise. - -En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste le plus expéditif pour -arracher une dent, M. Bread m'eut rétabli le visage. - -Je le remerciai avec effusion; je lui dis qu'il était l'homme le plus -étonnant que j'eusse rencontré, que j'étais parfaitement convaincu de -son pouvoir extraordinaire, et que j'éprouverais même un vrai plaisir -à le voir opérer. - ---Qu'à cela ne tienne, dit-il! Vous allez avoir ce spectacle, et -peut-être ensuite vous déciderez-vous pour votre propre compte.. Ah! -s'il y avait moyen que je devinsse beau, moi, je vous garantis que je -ne me ferais pas prier. - -Puis ouvrant la porte de l'atelier, il appela; - ---Jenny! Jenny! - - - - -VII. - - -La très belle personne qui était venue m'ouvrir, et qui n'était autre -que Mme Bread, comme on sait, parut alors, et elle me dit avec une -aisance toute parisienne: - ---A la bonne heure, monsieur, vous voilà déjà mieux, mais vous avez -encore de la marge pour être joli homme, et j'espère que vous n'allez -pas en rester là. - -Je m'inclinai sans répondre, très préoccupé du motif pour lequel M. -Bread avait appelé sa femme à l'atelier. - -Il y eut entre eux un court dialogue en anglais auquel, en ma qualité -de Français ignorant, je ne compris rien; puis, Mme Bread s'approcha -du poële, y mit quelques bûches, ôta ses bottines et ses bas, se plaça -debout sur le coussin grenat, et dégrafa sa robe de l'air le plus -simple et le plus naturel. - -J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en croyais pas. - ---Ma femme, me dit M. Bread, veut bien consentir à ce que je refasse -sur elle, devant vous, une double expérience que j'ai déjà faite -plusieurs fois pour l'édification des incrédules. Je vous ai dit, je -crois, hier, que la Nature avait affligé Mme Bread d'une difformité -assez grave, et que c'était à moi qu'elle devait d'être aujourd'hui -une fort belle femme, une femme tellement belle qu'elle soutient la -comparaison, vous pourrez vous en convaincre, avec la Vénus du -Capitole. Eh bien! je vais dans une première opération la ramener à -son ancienne difformité, puis, dans une seconde, lui rendre sa beauté -actuelle. - -Et M. Bread étendit la main vers sa femme qui, dépouillée du dernier -voile, les bras dirigés comme ceux de la Vénus du Capitole, le regard -placide, livrait à mon admiration ses formes exquises. - -Ensuite, il roula la Vénus du Capitole près de Mme Bread, et il me -dit: - ---Maintenant, comparez et jugez. - -C'était merveilleux! - -Le plâtre paraissait avoir été exécuté d'après Mme Bread, elle-même. - -Et je me demandais par quel privilége, moi, pauvre poète, je voyais -réunies en une femme vivante ces perfections que les plus grands -sculpteurs de l'antiquité, pour les réunir dans leur oeuvre, -empruntaient à vingt femmes. - -Je contai à M. Bread l'impression que je ressentais. - -Mme Bread sourit. - ---Hélas! dit-elle, ma coquetterie va être soumise à une rude épreuve; -car cette magnificence que vous admirez, monsieur, je la perdrai tout -à l'heure et je deviendrai bien affreuse. - ---Es-tu prête? lui demanda son mari. - ---Quand il te plaira, John, répondit-elle avec douceur. - - - - -VIII. - - -Alors M. Bread, posant une main sur l'épaule droite et l'autre sur la -hanche gauche, fit dévier la colonne vertébrale; puis il renfonça la -poitrine de telle manière qu'une gibbosité se manifesta à l'épaule -gauche, gibbosité qu'il accrut considérablement au préjudice des bras -et des membres inférieurs, qu'il dépouilla de leur ampleur harmonieuse -et réduisit à un état de maigreur rachitique. - -Les surfaces polies et comme marmoréennes de ce beau corps se -distendirent et se plissèrent. - -Il fit pitié à voir. - -Restait le visage. - -M. Bread le bouffit en prenant au cou son étoffe onduleuse, il changea -l'arcature des mâchoires, il agrandit et déforma le nez et les -oreilles; il altéra singulièrement les yeux, enfin, il repétrit le -front et le crâne de manière à leur donner un aspect tout nouveau. - -Pauvre Mme Bread! - -Sa besogne finie, M. Bread me dit: - ---Vous voyez ce qu'était Mme Bread avant que je me fusse avisé de la -transformer. - ---Mon ami, ajouta Mme Bread d'une voix toute nouvelle, ne fatigue pas -trop monsieur d'un spectacle aussi désagréable. - ---Je vous avoue, madame, repris-je, que le précédent était beaucoup -plus de mon goût; et surtout quand je pense que M. Bread, par une -fatalité qu'il faut prévoir, venant à mourir subitement, vous -resteriez ainsi contrefaite.... J'en frémis. - ---Mais c'est vrai ce que vous dites-là, s'écria Mme Bread.... Et moi -qui n'y avais jamais songé; tu m'entends, John, il ne faudra plus -recommencer ces expériences. - ---Bien, bien, dit M. Bread.... puis se tournant vers moi.... Vous avez -suffisamment vu, ajouta-t-il. Je puis opérer en sens contraire. - ---Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut pas faire languir madame. - -Et aussitôt il se mit à modeler sa femme d'après la Vénus du Capitole, -avec une sûreté de main et une promptitude merveilleuses. - -Pendant cette seconde opération, qui dura tout au plus un quart -d'heure, et dans laquelle les belles formes de Mme Bread réapparurent -une à une, le statuaire, l'oeuvre élaborée, et moi, nous causions sur -le ton de la plus parfaite intimité. - ---Ah! madame, disais-je à l'oeuvre élaborée, si j'étais votre mari et -si j'avais le talent de M. Bread, je voudrais que tout le monde vous -vît bossue; mais quand nous serions bien seuls et que notre porte -serait bien verrouillée, alors je vous rendrais splendidement -belle.... Ce n'est pas un conseil que je donne à M. Bread, car je -perdrais trop à ce qu'il le suivît. - ---Vraiment? Comme vous êtes égoïstes, messieurs; vous voudriez qu'une -femme ne plût qu'à vous; et vous trouveriez tout naturel qu'elle -dégoûtât les autres... bien obligée! - -Nous discutâmes sur la jalousie. - -M. Bread souriait. - -L'on eût parié que c'était un homme complétement étranger aux passions -du coeur humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au point de vue de la -sensation plastique. - -Il possédait à discrétion une femme admirablement belle et belle par -lui. Cela lui suffisait. - -Quant aux questions de savoir si elle lui était fidèle, si elle -l'aimait exclusivement, si elle dissimulait avec lui, il y voyait du -romantisme pur et il ne se les posait seulement pas. - -D'ailleurs, il était d'avis qu'une beauté bien équilibrée produisait -comme des fruits naturels un tempérament modéré et de bons instincts. - -Et, à ce propos, je me souviens qu'il me dit: - ---Avez-vous remarqué la différence radicale qui existe entre la voix -de ma femme contrefaite et la voix de ma femme bien faite? Oui, -n'est-ce pas? Eh bien! de même, et à plus forte raison, la structure -du crâne variant d'un état à l'autre de la manière la plus notable, -les appétits doivent forcement changer. Ce ne sont plus les mêmes. Ils -sont beaucoup meilleurs lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont -lorsqu'elle est difforme. - ---Vous croyez au système de Gall? - ---Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique et je le vérifie. - ---Comment cela? - -M. Bread me fit un clignement d'oeil et un petit signe du doigt -m'indiquant qu'il ne voulait point me répondre à cela devant sa femme, -puis il rompit les chiens. - - - - -IX. - - -En ce moment, Mme Bread ayant recouvré sa beauté des pieds à la tête, -était en train de se rhabiller. - -Dès qu'elle eut mis la dernière agrafe: - ---A présent, ma chère Jenny, lui dit son mari, monsieur et moi, nous -te remercions. Tu peux vaquer à tes affaires. - ---Monsieur, me dit-elle en me faisant une gracieuse révérence, -j'espère que vous allez prendre ma place sur le coussin grenat, et que -vous sortirez d'ici beau comme Endymion. - ---Ma foi, non, madame! c'est évidemment une idée absurde, mais je -reste comme je suis. Autrement personne ne me reconnaîtrait plus. - -Elle se retira. - -Comment, dis-je au statuaire américain, appliquez-vous et -vérifiez-vous tous les jours le système de Gall? - ---Ma femme est partie; je puis vous le dire. Vous savez que Gall -divise les forces fondamentales, les penchants, les sentiments en -vingt-sept catégories, toutes palpables sur un crâne humain. - ---Oui, dis-je, un peu présomptueusement. - ---Et bien! reprit-il, puisque je puis pétrir le crâne humain à ma -fantaisie, vous comprenez qu'il m'est très facile de développer ou de -déprimer les proéminences répondant à ces catégories. Je le fais aussi -aisément que vous mettez votre montre à l'avance ou au retard. Il est -une proéminence que je modifie presque quotidiennement chez ma femme, -à son insu: c'est la première dans la classification de Gall; vous -savez, celle qui est située derrière le cou... Tantôt je la déprime; -tantôt je la développe. Quand je pars pour un voyage, vous comprenez -que je ne manque point de l'annuler.... - ---Je voudrais bien avoir votre secret, monsieur Bread, dis-je en -riant, mais vous n'êtes pas, il me semble, aussi étranger aux passions -de l'âme que je l'avais supposé, et je constate que la jalousie vous -mord tout comme un autre. - ---Ah! bah! dit M. Bread, ne parlons pas de la jalousie. - - - - -X. - - ---Ecoutez, repris-je, je connais une petite femme qui n'est pas jolie, -mais qui est charmante. Jusqu'à ses imperfections me plaisent. Ainsi -elle a sur le devant de la bouche une dent un peu entamée par une -carie blanche qui est pour moi un point de mire, un attrait; elle a -sur le visage de légères taches de rousseur que je ne me consolerais -pas de voir disparaître. - -Elle a une main trop fluette dont je raffole. Tout cela n'est pas le -moins du monde grec; et pourtant tout cela fait mon bonheur. Je vous -amènerai cette petit femme. ...... Vous ne me la changerez en rien; -seulement, sans qu'elle soupçonne le pourquoi et le comment, vous -tâterez son crâne, et s'il s'y trouve, comme je le crains, des bosses -regrettables, vous les détruirez; s'il en manque de désirables, vous -les ferez saillir. - ---Très volontiers, dit M. Bread.... Mais voyons, donnez-moi un aperçu -sur son caractère, vous rendrez ma besogne plus courte, car j'irai -droit aux bosses à remanier.... La croyez-vous dévouée? - ---Je la crois-plutôt égoïste. - ---Bon! c'est que la bosse de l'amitié, rangée par Gall sous le no 3, -est déprimée. Je la relèverai, et dorénavant votre petite femme -poussera le dévouement jusqu'au sublime.... A-t-elle l'instinct de la -défense de soi-même? - ---Hélas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point et qu'elle ne cède trop vite -à de certaines attaques. - ---Nous lui donnerons cet instinct-là. C'est encore une bosse à -produire, la bosse no 4.... Est-elle franche? - ---Voilà ce que je n'ai jamais su!.... Elle pourrait bien être -dissimulée, hypocrite et menteuse. - ---A merveille!.... Je chercherai la bosse rangée par Gall sous le no -6, et, si je la rencontre, je l'effacerai net.... Est-elle docile? - ---Pas trop. - ---Alors nous atténuerons un peu la bosse no 27 dite: de la fermeté, de -la persévérance, de l'opiniâtreté. - ---Je vous en serai obligé, monsieur Bread.... Mais surtout, -n'avertissez de rien la personne en question, car elle serait capable -de ne vouloir pas être corrigée de ses défauts. - ---Soyez tranquille!.... Vous n'avez pas autre chose à lui reprocher? - ---Elle a bien une manie qui me désespère actuellement, parce que mes -ressources n'y pourraient faire face.... la manie de voyager; mais -qu'y pouvez-vous? - ---J'y puis beaucoup, répondit M. Bread, et je vous assure que je vais -la lui enlever en aplatissant la bosse no 12, celle des voyages. - - - - -XI. - - ---Décidément, m'écriai-je, vous êtes un homme admirable, monsieur -Bread, et vous méritez que vos louanges soient chantées dans les cinq -parties du monde; en attendant elles vont l'être par moi, je vous le -promets, dans la capitale des cinq parties du monde. - ---Je vous prie de n'en rien faire, me dit M. Bread; j'aurais peur que -ma clientèle ne s'augmentât outre mesure; car il y a peu de personnes -qui, comme vous, préféreraient rester ce que la nature les a faites, -quand il ne tiendrait qu'à elles d'être plus belles. - ---Et quels sont vos prix, lui dis-je, combien prenez-vous pour -transformer votre homme ou votre femme? - ---C'est selon le sexe, le sujet, et la fortune du sujet. Pour un homme -je prends le double de ce que je prends pour une femme, car le travail -est moins attrayant; et si le sujet est très difforme, naturellement -ma peine étant plus grande, mon salaire doit être aussi plus grand; -enfin, je tâche d'appliquer ce précepte de l'Evangile que le souffle -du vent se proportionne à la toison des brebis, et mes prix varient -toujours à ce point de vue entre vingt mille francs et cent francs. Je -ne prends pas moins de cent francs ou je ne prends rien, ce qui -m'arrive assez souvent. J'ai déjà gagné à mon métier de correcteur de -la Nature une véritable richesse en Amérique et en Angleterre. Mais, -comme je n'ai pas d'enfants, comme j'ai horreur du luxe, comme je -suis, Dieu merci, doué d'assez de bon sens pour ne trouver aucun -plaisir à thésauriser, je n'ai pas gardé cette richesse-là, et je ne -me repens point de la manière dont je l'ai employée. - -Avec l'argent que les uns me donnaient pour devenir beaux, j'ai rendu -les autres heureux. - -Là-dessus, je pris respectueusement congé de M. Bread en fixant avec -lui le jour de jeudi prochain pour la reconstruction du crâne de Rosa. - ---A jeudi, donc. - ---A jeudi, monsieur Bread. - - * * * * * - -Et puis, je me réveillai. - - EDMOND THIAUDIÈRE. - - -FIN. - - - - -SEMAINE LITTÉRAIRE. - -=$6 par an.= - - -La _Semaine Littéraire_, publiée par le _Courrier des États-Unis_, -paraît tous les samedis par livraisons de 32 pages, et forme à la fin -de l'année plusieurs magnifiques volumes grand in-8º, imprimés sur -deux colonnes et sur beau papier. - - -=PRIX D'ABONNEMENT:= - - Par an. - -=Semaine Littéraire $ 6 00= - -=Semaine Littér. et Courrier des Etats-Unis, Edi. Quotidienne 18 00= - - =do do Hebdomadaire 11 00= - - -Derniers Ouvrages Publiés dans la Semaine Littéraire. - - - Les Misérables, 5 vols. Victor Hugo 4 00 - Dieu et Diable A. Dumas 50 - Ange Pitou do 75 - Dieu Dispose do 1 25 - Renée de Varville Mme Ancelot 35 - Argile et Marbre Paul Foucher 45 - L'Anaïa do 55 - La Petite Pécheuse de Saint-Briac Hip. Lucas 25 - Mont Revêche Georges Sand 55 - Mystères de la Maison Anaïs Segalas 50 - Fernand Duplessis, 2 vols. E. Sue 1 -- - L'Oiseau du Desert Elie Berthet 75 - Bouche de Fer Paul Féval 75 - Victor Hugo, raconté par un - témoin de sa vie 75 - Les Habits Noirs Paul Féval 1 -- - Le Fils du Fauconnier Amédée Achard 1 -- - La Comtesse Diane Mario Uchard 50 - Blanche et Marguerite Arsène Houssaye 50 - La Bague d'Argent Paul Perret 75 - Le Duc de Carlepont Amédée Achard 1 25 - M. Sylvestre George Sand 60 - Le Roman de la Duchesse Arsène Houssaye 60 - Paule Méré Victor Cherbulies 70 - Le Secret du Bonheur Ernest Feydeau 1 -- - Fior d'Aliza A. de Lamartine 25 - Le Combat de l'Honneur Adrien Robert 50 - Les Intrus de l'Amour Léopold Stapleaux 25 - La Confession d'une Jeune Fille George Sand 1 25 - Maître Guérin (comédie) Émile Augier 45 - Mademoiselle Cléopâtre Arsène Houssaye 75 - Mademoiselle la Quintinie George Sand 1 25 - Le Mat de Fortune Ernest Capendu 1 25 - L'École de la Vie G. de la Landelle } 1 25 - Madame Thérèse Erckmann-Chatrian } - Le Supplice d'une Femme Émile de Girardin 25 - Les Compagnons de la Mort Ch. Ribeyrolles 50 - Le Chevalier du Poulailler Ernest Capendu 1 50 - Les Animaux Malades de la Peste Am. Achard 1 -- - Héritière d'un Ministre Madame D'Ash 1 50 - Une Dernière Passion Mario Uchard 60 - Les Caprices d'un Régulier Paul de Molènes 45 - Les Amis de Madame Edmond About } 75 - Hélène Hermann Aurélien Scholl } - Les Amis de Madame Edmond About 50 - Le Capitaine Sauvage Jules Noriac 75 - Le Confesseur L'Abbé *** 1 -- - L'Infame Edmond About 75 - Annette Laïs Paul Féval 1 -- - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Annette Laïs, by Paul Féval - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAÏS *** - -***** This file should be named 41113-8.txt or 41113-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41113/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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