summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41113-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '41113-8.txt')
-rw-r--r--41113-8.txt17241
1 files changed, 0 insertions, 17241 deletions
diff --git a/41113-8.txt b/41113-8.txt
deleted file mode 100644
index b4615e1..0000000
--- a/41113-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,17241 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Annette Laïs, by Paul Féval
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Annette Laïs
-
-Author: Paul Féval
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41113]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAÏS ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
-
-
-
-
- ANNETTE LAÏS
-
- PAR
-
- PAUL FÉVAL
-
-
- NEW-YORK
- CHARLES LASSALLE, ÉDITEUR
- _Bureau du Courrier des Etats-Unis_
- 92 WALKER ST.
-
- 1867
-
-
-
-
-ANNETTE LAÏS.
-
-
-
-
-I.
-
-MA FAMILLE.
-
-
-Mon oncle Bélébon était encore coiffé à l'oiseau royal en 1842, époque
-où il fut question pour la première fois de faire de moi quelque
-chose. Je parle de lui d'abord parce qu'il était l'esprit de la
-famille, au dire de mes deux tantes Kerfily et de l'aumônier des
-Incurables. Mon oncle Bélébon disait de son côté que l'aumônier des
-Incurables était une fine mouche et que mes deux tantes Kerfily
-avaient un sens infaillible. Ce fut là précisément ce qui me donna
-défiance de mon oncle Bélébon, car aussitôt que ma tante
-Kerfily-Bel-OEil disait blanc, ma tante Kerfily-Nougat criait noir
-avec une voix d'oiseau qu'elle avait. Or, comment le noir et le blanc
-peuvent-ils avoir raison tous deux à la fois?
-
-Mon oncle Bélébon ne se faisait jamais à lui-même de ces questions
-indiscrètes. C'était le despotisme incarné: un bien brave homme, à
-part cela, et qui avait des boutons d'agate à son habit marron. Dans
-la nuit des temps, il avait été officier de marine, mais sans jamais
-monter à bord d'aucun vaisseau. «Le métier de marin, disait-il parfois
-après dîner, est semé de dangers sans nombre. On n'y est séparé de la
-mort que par une mince planche!»
-
-Il aimait passionnément cette idée, qui est, du reste fort ingénieuse
-et que j'ai retrouvée dans beaucoup d'auteurs estimables.
-
-En 1842, mon oncle Bélébon avait soixante-seize ans bien sonnés. Il se
-faisait des sourcils noirs avec je ne sais quoi et chantait encore les
-chansons de Mirabeau-Tonneau. Dans les moments de gaieté folle, il
-allait jusqu'à décocher des épigrammes malignes à Robespierre et même
-à Cambacérès.
-
-Il faut vous dire tout de suite où cela se passait, car j'ai l'air de
-tomber des nues. Nous habitions l'hôtel de Kervigné, sur la place des
-Lices, à Vannes, chef-lieu du Morbihan. Kervigné est le nom de notre
-famille, qui a donné à la France deux amiraux et un lieutenant
-général. Nous figurons à la salle des Croisades de Versailles. Mon
-père paya pour cela une note de cinquante-sept francs à la maison
-Godet-Regard de Plantecoq, à Paris, laquelle rhabille les généalogies,
-ravaude les écussons et va en ville. J'ai gardé un peu de rancune à ma
-noblesse, qui m'a joué d'assez méchants tours; mais cela ne nous
-empêche, nous, les Kervigné de Vannes, d'être la branche aînée et
-comtes depuis Louis XIV. Saint-Simon parle de nous. Les Kervigné de
-Pontivy ne valent pas l'épluchage. Nous ne cousinons pas. Ma mère
-était Kerfily, une excellente famille de robe. La fortune venait de
-son côté, quoique mon père fût loin d'être pauvre. Dieu merci, outre
-l'hôtel de la place des Lices et le château qui est au bord de la mer,
-là-bas vers Carnac, nous avons toujours joui d'une trentaine de bonnes
-mille livres de rente.
-
-Mais mon frère le vicomte coûtait cher. Il était, s'il vous plaît, à
-vingt-quatre ans, chef d'escadron de cuirassiers. Il faut soutenir
-cela. On avait fait, en outre, une belle dot à ma soeur la marquise.
-Ma mère parlait quelquefois d'économie.
-
-Le lecteur me pardonnera de m'arrêter un instant devant le portrait de
-ce souriant et charmant vieillard qui était mon père. Il avait
-assurément tout l'esprit qu'on prêtait à mon oncle Bélébon. Il faisait
-des petits vers: j'en ai tout un recueil; il savait des quantités
-d'anecdotes et parlait des affaires du temps avec un bon sens parfait,
-quoiqu'il fût abonné de fondation au _Journal des villes et
-Campagnes_. Il était dévot mais voltairien; je n'ai jamais vu qu'à lui
-ce mélange du mysticisme breton et des gaietés gauloises. L'oncle
-Bélébon, les tantes Kerfily et l'aumônier des Incurables se
-réunissaient parfois pour l'éteindre, mais il lui arrivait de les
-mener tambour battant quand on avait de bonnes nouvelles du vicomte ou
-qu'on mettait en perce un tonneau de Saint-Emilion.
-
-Saperbleure! (c'était le juron de ses jours d'extra) il n'y en avait
-pas beaucoup à Vannes pour le gagner au jeu du mot pour rire! il
-remettait en leur chemin les Nantais et même les lurons de Rennes, où
-tout le monde croit avoir inventé la poudre.
-
-Il avait la cinquantaine, ni plus ni moins; il était rond comme une
-caille; il mangeait bien à son déjeuner, mieux à son dîner, mais
-supérieurement à son souper. Je crois toujours, quand je reviens à
-Vannes, que ce bon vieux portrait qui est au salon va ouvrir sa bouche
-rose et me dire: «Allons, chevalier! bon appétit, bonne conscience! A
-table, saperbleure! On ne jeune qu'en carême et ma soupe va tomber
-jusqu'au fond de mes bottes.»
-
-Ma mère était une femme de quarante ans, très belle encore, douce avec
-ses enfants, bonne avec tout le monde, mais froide et faible. Elle
-avait un fond de mélancolie dont je n'ai jamais eu le secret. Elle se
-reposait, par une sorte de paresse, sur mon oncle Bélébon et sur
-l'aumônier des Incurables du soin de penser pour elle. A leur défaut,
-elle se livrait aux deux tantes Kerfily, qui la retournaient sens
-dessus dessous comme une crêpe. Sa vie était un sommeil sans rêves;
-tout travail d'esprit lui causait une véritable horreur. Elle
-s'éveillait néanmoins aux caresses des enfants de ma soeur la
-marquise.
-
-Celle-ci avait vingt-deux ans. Nous avions été liés très étroitement
-jusqu'à l'époque de son mariage, mais une fois sortie de la maison,
-Julie avait mis une sorte d'emportement à faire le nid de son bonheur
-nouveau. Son mari, M. le marquis de Tréfontaines, était de l'âge de ma
-mère et avait beaucoup vécu; sa fortune était fort entamée et Julie,
-selon l'expression des tantes Kerfily, _tirait fameusement_ de chez
-nous. M. le marquis de Tréfontaines empruntait bien quelque argent à
-mon père, mais c'était, au demeurant, un homme de grande mine et de
-belle façon qui portait bien son nom et qui nous faisait honneur. Il
-amenait les deux petits enfants, quand il avait quelque chose à
-demander. Mon père était fier de sa fille et respectait son gendre. Le
-marquis me donnait des poignées de main autant que je voulais, mais il
-me semblait que ma soeur me regardait comme on regarde les bouches
-inutiles dans une citadelle assiégée. Sans moi, on aurait pu faire
-davantage. Elle m'embrassa pourtant de bon coeur, quand il fut
-question de mon départ. Les deux petits-enfants étaient des amours.
-
-L'aumônier des Incurables, M. l'abbé Raffroy de Cotelle, nous
-appartenait par un lien de parenté très vague. Il ressemblait, pour le
-physique, à ces bouteilles trapues où l'on met le madère. Sa figure
-luisait comme si elle eût été repeinte à l'huile depuis peu. C'était
-un prêtre solide en ses principes, honnête et largement charitable.
-L'étroitesse qui pouvait être en lui ne regardait que le cerveau. Il
-valait bien mieux que l'oncle Bélébon qui, pourtant, n'avait point
-trop de méchanceté.
-
-Ma tante Kerfily-Bel-OEil était demoiselle ma tante Kerfily Nougat
-était veuve. Je ne les ai jamais vues l'une sans l'autre, et jamais
-je ne les ai vues d'accord. C'était entre elles une de ces intimités
-qui vivent de batailles et de rancunes. En Bretagne, les sobriquets
-sont souvent cruels. Kerfily-Bel-OEil était louche comme Vénus, mais
-moins jeune et moins belle; ma tante Renotte, la paysanne, dont je
-n'ai pas encore parlé, disait qu'elle avait un petit _zieu_ et un
-grand _zieu_. Son grand zieu était, certes, un beau zieu, mais son
-petit zieu avait des fantaisies extraordinaires. A la moindre émotion,
-il allait et venait, tournant et pirouettant comme un zieu enragé. On
-s'habituait à cela; néanmoins ma tante Bel-OEil était restée fille.
-Julie et le marquis aimaient ses cadeaux et lui savaient gré de ne
-s'être point mariée. Elle était sentimentale; on trouvait toujours à
-son chevet des romans traduits de l'allemand, où Dieu s'appelait le
-souverain architecte de l'univers, et où l'on déplorait amèrement le
-souvenir qui poursuit les coeurs sensibles; de ces romans où le jeune
-baron de Rosenthal dit à Pulchérie: «Cruelle! faut-il me percer le
-sein à tes pieds!» La lecture de ces attendrissantes choses excitait
-les fringales de son zieu, qui dansait la carmagnole en versant des
-larmes abondantes. Elle était du parti de ma soeur la marquise.
-
-Ma tante Kerfily-Nougat, au contraire, appartenait corps et âme au
-camp de mon frère Gérard, le vicomte. Elle avait sur sa tabatière le
-portrait de Gérard en chef d'escadron de cuirassiers, et je dois dire
-tout de suite que ce portrait, non flatté, représentait un des plus
-beaux soldats de l'armée française. Le sobriquet de ma tante Nougat
-avait rapport à ses goûts, non point à sa figure; son péché d'habitude
-était la gourmandise, et ce n'était pas un péché mignon. Ses repas
-étaient généralement suivis de désastres. M. Souyoux, le célèbre
-médecin à qui ses succès valurent le surnom d'Hippocrate de Ploërmel,
-lui avait dit une fois que le nougat d'amandes au caramel était un
-digestif puissant. A dater de ce jour, ma tante exigea le nougat
-partout où elle se trouvait, et prit l'habitude de couronner ses
-réfections trop copieuses par une prise de nougat capable d'incommoder
-trois lycéens. Le docteur Souyoux est au-dessus de toute insinuation
-malveillante. Aussi puis-je dire que son nougat finit par étrangler ma
-pauvre tante. Nous sommes tous mortels.
-
-Il y avait donc chez nous deux partis: celui de la marquise et celui
-du vicomte.
-
-Ces deux partis s'accusaient mutuellement de _tirer trop_, et je crois
-bien qu'ils avaient un peu raison tous les deux. Le ménage de ma soeur
-avait de grands besoins, et un homme comme mon beau-frère ne pouvait
-par liarder. D'un autre côté, on sait ce que dépense un jeune officier
-supérieur de cuirassiers, brillant, charmant, lancé à miracle et qui
-court après les épaulettes de colonel. Saperbleure! si vous l'ignorez,
-mon père aurait pu vous le dire, et aussi ma tante Nougat, pauvre
-bonne femme!
-
-Outre mon père et Nougat, le parti du vicomte Gérard se composait de
-la presque totalité des autres tantes et cousines, car nous étions
-tout un clan de Kervigné. L'abbé Raffroy en était un peu; mon oncle
-Bélébon, l'esprit de la famille, n'en était pas du tout.
-
-Dans le parti de ma soeur, il y avait ma mère, Bel-OEil et presque
-tous les oncles et cousins. Ma mère était là pour les petits-enfants
-et Bel-OEil pour le marquis, très joli homme, dont la seule vue
-mettait son petit zieu en ébullition. Ils causaient tous deux parfois,
-en tête-à-tête, de la rareté toujours croissante des coeurs vertueux,
-mais sensibles. Le marquis de Tréfontaines s'astreignait à lire des
-histoires traduites de l'allemand, et détrônait volontiers le bon Dieu
-pour mettre à sa place le Créateur de toutes choses ou la vaste
-intelligence qui préside aux destinées de l'univers. Cela lui valait
-bien cinq à six cents écus par an. L'abbé Raffroy appartenait un
-tantinet à ce parti, mais pas du tout l'oncle Bélébon.
-
-De quel parti était-il donc, cet oncle Bélébon, l'esprit de la
-famille?
-
-Mon oncle Bélébon n'avait que son esprit: il n'était pas riche; il
-était de son propre parti ou plutôt du parti de Vincent Bélébon, son
-petit fils, épais balourd qui engraissait quelque part, vers
-Saint-Anne d'Auray, courant le lièvre, chassant les filles de
-campagne, buvant du cidre à deux sous le pot. Ce n'est pas cher, mais
-il avait grand soif, et l'oncle Bélébon _tirait_ pour désaltérer ce
-pataud. L'abbé Raffroy n'était pas sans tenir une petite idée au parti
-de Vincent Bélébon.
-
-Hélas! moi, je n'avais pas de parti, si ce n'est une fraction
-infinitésimale de ce bon abbé Raffroy et toute ma tante Renotte
-Kervigné, qui faisait valoir une douzaine d'hectares au bourg de
-Landevan: la paysanne, le bas bout, la dernière des dernières!
-Celle-là ne donnait rien à Julie ni à Gérard; quand elle venait à
-Vannes, elle me glissait quelques louis pour faire le jeune homme.
-Elle ne brillait pas dans la famille.
-
-Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon père tapa doucement sur le petit
-ventre hémisphérique de l'oncle Bélébon et prononça ces paroles à
-haute et intelligible voix:
-
-«Allons, tonton! la main aux dames! Bon appétit! bonne conscience! A
-table, saperbleure! On ne jeûne qu'en carême et aux quatre temps! Ma
-soupe va tomber jusqu'au fond de mes bottes!»
-
-C'était fête doublement à cause du dimanche et de l'anniversaire de la
-naissance de Julie. J'avais vu à l'office un considérable gâteau sur
-lequel on avait écrit avec du sucre: _Vive madame la marquise!_ ma
-bonne mère rajeunissait entre les deux petits enfants qui faisaient le
-diable, et il y avait chez nous un excellent vent de gaieté.
-
-J'allai m'asseoir au bout de la table, entre Vincent Bélébon, ma bête
-noire, et ma bonne tante Renotte, qui avait fait ses dix lieues tout
-exprès pour nous voir. Les dignitaires étaient au centre, où l'oncle
-Bélébon, bavard comme une pie, soulevait, je n'ai jamais su pourquoi,
-des applaudissements à chaque parole qu'il disait. Etant accordé,
-là-bas, ce point qu'on est l'esprit de la famille, il ne reste rien à
-faire. Les honneurs étaient tout naturellement pour ma soeur Julie et
-son mari, ménage du haut ton où l'on disait vous devant le monde. Ma
-mère trouvait cela charmant. Ma tante Renotte en murmurait tout bas:
-elle était de l'opposition. Elle me marchait sur les pieds depuis le
-commencement du dîner et je l'entendais qui marmottait à mon oreille:
-
-«Tu vas voir, René, tu vas voir! On va leur lancer un lièvre dans les
-jambes?»
-
-Le marquis faisait le galant auprès de Bel-OEil et de ma mère qui
-dévorait les enfants. Julie s'ennuyait comme toute jeune femme qu'on
-arrache à ce cercle de bonheur égoïste et charmant: la petite famille
-bornée, serrée, murée, rejetant sans cesse hors de soi tout ce qui
-n'est pas elle-même. Nougat et mon père trouvaient moyen de causer du
-vicomte, dont on avait une lettre, tout en ne perdant pas une bouchée.
-L'oncle Bélébon égrenait son chapelet de vieux bons mots et semblait
-dire à son petit-fils Vincent: «Quand donc seras-tu aussi aimable que
-moi?» Vincent buvait du vin pur tant qu'il pouvait. C'était un joli
-repas.
-
-Quand parut le gâteau qui criait: _Vive madame la marquise!_ on
-trinqua d'un bout à l'autre de la table, puis ma mère tendit à Julie
-un gros paquet qu'elle avait sur ses genoux. C'était un très beau
-cadeau d'argenterie. Julie se leva, rouge de plaisir, tandis que le
-marquis baisait fort humblement la main de ma mère en disant:
-
-«Chère maman, voilà de vos traits!
-
---Ah? murmura Bel-OEil, qui mit sur l'assiette de mon beau-frère un
-petit écrin contenant dix doubles louis, vous avez le cri du coeur,
-mon neveu. Donner est le plaisir des âmes sensibles. Acceptez cette
-bagatelle, et choisissez vous-même un objet pour notre belle Julie.»
-
-Mon beau-frère balbutia:
-
-«Je ne sais si je dois....
-
---Oh! certes, vous devez! gronda la tante Renotte dans mon oreille. A
-Dieu et à ses saints! et ce n'est pas faute qu'on vous en fourre du
-matin au soir.
-
---Ça te passe sous le nez!» me dit cette méchante bête de Vincent.
-
-C'était le vin qui passait sous son nez, à lui. Je ne sais pas où il
-mettait tout le vin qu'il absorbait.
-
-Julie embrassa ma mère et Bel-OEil, à qui elle dit:
-
-«Chère tante, vous faites bien de parler de colifichets, car il faut
-se tenir, mais vous avez deviné que nous étions gênés.... Avec deux
-petits enfants....
-
---C'est le moment! glissa Nougat à l'oreille de mon père, il faut de
-la justice. On ne peut pas toujours fourrer aux mêmes.»
-
-_Fourrer_ est un mot de famille, amer comme l'absinthe. La jalousie le
-gonfle. Il est la contre-partie exacte de _tirer_!
-
-La joue fraîche et dodue de mon père se couvrit d'une rougeur plus
-vive.
-
-«Madame, dit-il à sa femme, Gérard t'embrasse dans sa lettre, ainsi
-que tous les parents et amis. Il se trouve avoir besoin d'une
-cinquantaine de louis, ce pauvre garçon....»
-
-Julie tressaillit. Ne soyez pas plus sévères qu'il ne faut. Il y avait
-les deux enfants.
-
-«Cela fait près de cent louis qu'on lui fourre depuis le commencement
-de l'année, dit Bel-OEil aigrement.
-
---J'en donne moitié,» riposta Nougat, déjà un peu incommodée.
-
-L'oncle Bélébon riait jaune. L'abbé Raffroy applaudissait de ses deux
-mains.
-
-«Ah ça! s'écria tout à coup la tante Renotte qui étouffait à côté de
-moi, on n'a donc que deux enfants ici! Voilà René qui prend ses
-dix-neuf ans, et ce n'est pas raisonnable de fourrer à tout le monde,
-sans lui dire seulement Dieu vous bénisse! quand il éternue. Causons
-de ça, à la fin des fins, et sans rire.»
-
-
-
-
-II.
-
-DINER DE FÊTE.
-
-
-Tel était le lièvre de ma tante Renotte. Je me suis rarement senti
-plus mal à l'aise en ma vie. Je peux dire en mon âme et conscience que
-les libéralités faites à mon frère et ma soeur n'avaient éveillé chez
-moi aucun sentiment de jalousie. Fort de mon parfait désintéressement,
-j'eus horreur de paraître complice, et j'essayai d'arrêter ma tante
-Renotte.
-
-Mais on est entêté à Landevan. La tante Renotte n'avait point
-d'enfants. Son petit bien, qui devait revenir aux Kervigné, s'évaluait
-à trois mille livres de rente. Cela lui donnait son franc-parler,
-quoiqu'elle fût au bas bout de la table. Son geste un peu brutal me
-ferma la bouche.
-
-«Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent. Ton père a son _chéviton_
-d'officier là-bas, et je conçois ça; mon neveu Gérard est un beau brin
-de Kervigné. Ta mère a son gendre et ses petits: ça ne m'étonne pas;
-mon neveu le marquis est un homme comme il faut et bien conservé pour
-son âge. Ma nièce Julie a une lourde maison. Mais nous n'avons plus le
-droit d'aînesse, je suppose.
-
---Vous! l'interrompit Nougat en la pointant du bout de son couteau,
-qui embrochait un blanc de volaille, pas de libéralisme!
-
---Si j'avais autant d'esprit que mon oncle Bélébon, répliqua Renotte,
-je serais ceci ou cela; mais la politique, je m'en moque! L'église de
-Landevan n'est pas encore fermée, et je ne m'embarrasse que du bon
-Dieu. Fourre à Gérard, ma grosse, ça te regarde. Je parle au père et à
-la mère, je parle à l'abbé aussi, pour qu'il donne un bon conseil.
-Veut-on faire du chevalier un pataud comme mon neveu Vincent, sauf le
-respect: Alors, qu'on me le dise: je le mettrai à la charrue.»
-
-Il y eut un moment de silence, après lequel mon oncle Bélébon dit avec
-rancune.
-
-«Vincent n'a pas l'opulence en partage, mais il n'a jamais rien
-demandé à sa tante Renotte.
-
---Et il a eu raison! interrompit la bonne femme; car la tante Renotte
-ne lui aurait rien donné. La tante Renotte est de la campagne; elle
-n'en sait pas long, mais par tout pays les cabarets ont la même odeur
-que Vincent. Je préfère n'avoir pas tant d'esprit et voir plus loin
-que le bout de mon nez. J'aime ceux d'ici, moi; mon petit avoir est
-pour eux. Si j'en demande trop, qu'on me dise: Tais-toi. Je voudrais
-savoir ce que sera le chevalier René de Kervigné.
-
---Ce qu'il voudra, parbleu! répliqua mon oncle Bélébon.
-
---Ce qu'il voudra!» répétèrent l'une et l'autre Kerfily.
-
-Ma mère caressait les deux petits. Je ne crois pas qu'elle eût donné à
-l'incident toute l'attention désirable. Mon père cligna de l'oeil en
-regardant tout autour de la table, et me demanda:
-
-«Voyons, René, saperbleure! que veux-tu être, mon bonhomme?»
-
-On me prenait sans vert: je n'en savais rien du tout.
-
-Je n'étais pas sans m'être fait cette question une fois ou l'autre, le
-soir en me couchant, mais, je ne me sentais aucune vocation arrêtée.
-Mon opinion personnelle est que je tiens de ma mère une grande paresse
-d'esprit. J'ai reçu d'elle la faculté de sentir poussée à un degré
-presque maladif. Je suis bien réellement, et Dieu me préserve de m'en
-vanter, un de ces _coeurs sensibles_ dont parlent les romans traduits
-de l'allemand. Au mois de juin 1842, cette qualité sommeillait encore.
-Je devais, à cet égard, m'éveiller tout d'un coup, en un sursaut
-véritablement terrible.
-
-J'avais fait mes études; j'étais bachelier ès lettres depuis deux ans.
-Mon goût, pendant que j'étais au collége, m'aurait porté vers la
-marine; mais mon oncle Bélébon avait nettement déclaré à cette époque
-que je ne possédais point la capacité nécessaire pour entrer à l'école
-de Brest. On venait de marier ma soeur; on avait battu monnaie un peu;
-les préliminaires de l'éducation du marin coûtent cher: l'oncle
-Bélébon fut écouté. Depuis lors, je n'avais plus manifesté aucun
-désir, car, par le fait, je regrettais peu la mer. Dans mon idée, je
-me disais parfois: je serai comme mon père.
-
-Or, mon père n'était rien, sinon propriétaire. Et à la manière dont
-les choses allaient chez nous, ma soeur ayant été avantagée par
-contrat de mariage, mon frère devant l'être selon toute apparence à la
-prochaine occasion, je risquais fort d'être un propriétaire sans
-propriété. Cela m'inquiétait peu. J'avais passé ces deux années à la
-pêche et à la chasse: deux passions en moi. On m'avait équipé à cet
-égard très convenablement, et j'étais heureux comme un roi.
-
-Je n'étais ni ambitieux ni romanesque. La lecture, qui met en
-fermentation la tête des jeunes gens de province, me manquait. Les
-seuls romans que j'eusse parcourus étaient ceux de ma tante Bel-OEil,
-et les aventures des coeurs sensibles qui les remplissaient m'avaient
-prodigieusement ennuyé.
-
-Je n'étais pas tout-à-fait étranger au monde de Vannes. J'allais dans
-les salons du petit-faubourg Saint-Germain morbihannais. Je regardais
-avec le mépris convenable la porte grande ouverte de la préfecture où
-aucune personne comme il faut n'eût daigné se fourvoyer, et qui en
-était réduite à donner des bals aux épouses de ses employés. Je savais
-danser et dire à ma danseuse, comme le gendarme de Nadaud: «Le temps
-est beau pour la saison.» C'était à peu près tout.
-
-Ma soeur la marquise avait dit une fois en parlant de moi:
-
-«Le chevalier sera toute sa vie sage comme une image!»
-
-Cela ne m'avait point blessé, quoique ce fût blessant, dans l'idée de
-ma soeur la marquise.
-
-Ma soeur la marquise était très fière de la jeunesse orageuse de son
-mari. Elle avait une sincère piété, sa réserve frisait un peu la
-pruderie, mais pour ce qui regardait la jeunesse orageuse de M. de
-Tréfontaines, elle racontait en souriant des histoires à faire dresser
-les cheveux.
-
-Quand on vit que j'hésitais à répondre, tous les yeux se tournèrent
-vers moi avec une expression de moquerie. Assurément, je n'avais
-pourtant point là d'ennemis.
-
-«Eh bien! chevalier? me dit ma soeur.
-
---Allons, ajouta mon beau-frère, que veux-tu être, mon ami René?
-
---Que veux-tu être?» répéta la voix d'oiseau de ma tante Nougat.
-
-Et tous ensemble:
-
-«Que veux-tu être? que veux-tu être?»
-
-Le rouge me montait au front. Plus on m'interrogeait, moins je savais.
-
-«Saperbleure! dit mon père à ma tante Renotte, voilà! On ne peut
-pourtant pas deviner!
-
---Il veut être amiral! piqua mon oncle Bélébon.
-
---Ou maréchal de France! copia Bel-OEil.
-
---Ou garde des sceaux?» enchérit Nougat.
-
-Dans cette voie de facile imitation, chacun dit son mot plus ou moins
-obtus.
-
-«Chevalier, demanda Julie, ne pencherais-tu point plutôt pour un
-évêché?
-
---Bravo! s'écria Renotte vaillamment. Voilà un beau bout d'oreille, ma
-petite!»
-
-Julie devint plus rouge que moi et ne dit plus rien.
-
-«Qu'y a-t-il donc? interrogea enfin ma mère.
-
---Toi, ma bonne, lui répondit Renotte, tu reviens de Pontoise, selon
-ton habitude. Il y a que je passe ici pour folle, selon mon habitude
-aussi. Mais, M. l'abbé n'a encore rien dit; je tiendrais à voir un peu
-la couleur de ses paroles.»
-
-M. Raffroy n'aimait pas beaucoup à se prononcer; son plaisir était
-d'être d'accord avec tout le monde, mais quand on l'acculait au pied
-du mur, il parlait toujours en honnête homme.
-
-«Ma foi, dit-il, je suis d'avis que chacun ici a la même envie; le
-bien de notre jeune ami. Cause-t-on sérieusement? Mme la comtesse m'a
-entretenu souvent du sujet qui nous occupe. A dix-neuf ans, selon moi,
-il est grand temps de se décider.
-
---Assurément, assurément,» murmura ma mère.
-
-Elle eût peut-être ajouté quelque chose, mais les enfants s'emparèrent
-d'elle de nouveau.
-
-«Assurément, assurément, répéta ma tante Renotte, moi, ma bonne, je
-dis que, si Julie te donne une troisième poupée, tu perdras la tête
-tout à fait, et qu'il n'y aura plus de place pour René à la maison.
-M'écoutes-tu, monsieur de Kervigné?
-
---Parbleu! repartit mon père.
-
---Tu fais bien. Il y a donc que l'an dernier, les Kervigné de Paris
-ont pris les bains de mer à Lorient. Il faisait froid: la présidente
-est venue me voir pour passer au moins un jour sans grelotter dans la
-vase. Elle a trouvé mon petit manoir gentil, à ce qu'il paraît, car
-elle a fait venir son président, et ils sont restés chez moi six
-semaines. Quant à ça, je les ai traités de mon mieux. Le président est
-brave homme, la présidente est encore jolie et coquette à faire pitié,
-mais bonne femme. Tâche d'écouter, mon Bélébon; l'esprit est de se
-taire quand quelqu'un parle; toi, Nougat, à ton assiette?
-
---Elle est d'un commun? eut le malheur de murmurer Bel-OEil.
-
---Tu dis? s'écria ma tante Renotte. Ton petit zieu n'est pas commun,
-toi, ni ton grand non plus. Garde-m'en de la graine, s'ils
-fleurissent. Ça vaudra cher à Landevan? Je sais bien que personne ne
-s'intéresse à mon grand nigaud de René, mais c'est égal, j'en ferai
-quelque chose toute seule, c'est décidé. Il y a donc que j'ai écrit de
-ma bonne encre aux Kervigné de Paris, voici un mois, pour leur dire de
-quoi il retourne ici....
-
---De quoi il retourne? répéta mon père qui fronça le sourcil pour tout
-de bon.
-
---Ne te fâche pas, toi, on t'aime, et quand on parle de toi, c'est
-plein la bouche. Seulement, tu es coiffé de ton aîné; ça ne fait pas
-la jambe du cadet. Laisse aller? Il y a donc que la présidente m'a
-répondu au nom de son mari comme quoi elle était bien reconnaissante
-de ses vacances à Landevan et du beurre frais, et des crêpes et du
-cidre doux. Je lui en mettais toutes les semaines en bouteille, qui
-moussait mieux que du champagne. Et que Landevan est joli comme un
-amour, à ce qu'elle dit....
-
---Ces femmes de la capitale, grommela Bélébon.
-
---Gratte-toi si ça te démange, mon oncle, mais la paix! Voilà le fin
-mot; le président fera entrer mon neveu René chez le garde des sceaux,
-lui donnera le logement et la table, le poussera dans le monde et
-obtiendra, malgré le bureau, toutes les facilités pour qu'il puisse
-faire son droit: Ça te va-t-il, monsieur de Kervigné?
-
---Dame!» fit mon père.
-
-Il regarda tour à tour ses deux conseillers, l'oncle Bélébon et l'abbé
-Raffroy.
-
-L'oncle Bélébon était absurde, égoïste, prétentieux, mais non point
-méchant. Il avait intérêt, pour ses petites affaires personnelles, à
-opérer le vide autour de mon père et de ma mère.
-
-»Dame!» répéta-t-il.
-
-Et M. Raffroy:
-
-«Dame!»
-
-Mon père, ainsi édifié, posa son couteau et sa fourchette. Il repoussa
-en arrière sa perruque frisée à l'enfant, qui pendait trop sur son
-front, et dit avec autorité:
-
-«Je mettrai quelqu'un que je sais bien à la porte, si je ne peux pas
-obtenir qu'on serve le pomard en même temps que le médoc.
-Saperbleure! chez moi, les domestiques ne sont pas les maîtres! As-tu
-entendu ce qu'on a dit pour le chevalier, madame?
-
---Voici notre petit Charles qui parle couramment, sais-tu? répondit ma
-mère. Dis à ton bon papa: »Cha'ot aimé gâteaux,» amour.
-
---Cha'ot veut pas!» repartit mon neveu.
-
-Ma mère l'embrassa avec transport.
-
-«Ce sera, dit sèchement ma soeur la marquise, le premier Kervigné
-qu'on aura vu dans les bureaux.
-
---Il y a longtemps qu'ils ne vont plus à la croisade!» prononça la
-tante Renotte entre ses dents.
-
-Puis avec éclat, et en accompagnant son invitation d'un énorme coup de
-poing qu'elle me donna dans le dos.
-
-«Et toi, innocent, parleras-tu?
-
---Ah! s'écria l'oncle Bélébon, c'est bien heureux que la poudre soit
-inventée!
-
-Vincent eut un gros rire. Cela ne lui réussit pas. Ma tante Renotte
-lui lança un revers de main qui, au contraire, réussit à miracle. Ma
-tante Nougat avait la bouche pleine, mais ma tante Bel-OEil protesta,
-en disant.
-
---Cela ne se fait pas dans la bonne société.
-
---Ah! soupira le marquis en se penchant vers elle, vous qui avez de si
-belles manières, ma tante!»
-
-Elle leva son meilleur oeil vers le ciel et mon beau-frère ajouta:
-
-«Cet odieux rustre de Vincent a encaissé le soufflet tout de même!»
-
-C'était une consolation.
-
-Mais que faisais-je et que pensais-je au milieu de cette discussion
-orageuse dont j'étais le sujet? Je crois bien me souvenir que
-j'essayais de planter mon couteau debout en équilibre sur mon assiette
-et que je n'y pouvais point réussir.
-
-L'idée d'aller à Paris ne m'était pas encore venue. Les jeunes gens
-qui ont beaucoup lu connaissent Paris d'avance, mais moi, je ne
-m'étais fait de Paris qu'une image très vague et qui n'avait éveillé
-en moi aucun désir. Le désir naquit à l'instant même où se montrait
-la possibilité de le satisfaire. C'est ma nature. Je n'ai rien rêvé à
-long terme. Je ne suis pas poète. L'amour lui-même qui a rempli ma vie
-ne s'est allumé en moi qu'à son heure et s'est éveillé d'un seul coup.
-Je doute qu'un poète eût aimé comme je l'ai fait. L'amour des poètes
-s'exhale un peu au dehors; le mien fut comme la fournaise qui
-concentre en elle-même ses ardeurs.
-
-J'en étais encore à l'équilibre de mon couteau quand on apporta, en
-grande cérémonie, le nougat médicamenteux de ma tante et un édifice de
-pâtisserie sur les quatre faces duquel on pouvait lire le nom de Julie
-entouré de guirlandes. Cela fit diversion. Les toasts recommencèrent
-et chez nous, ce n'était pas un petit débit. J'eus une bonne
-demi-heure pour réfléchir. Ma tante Renotte seule m'examinait; les
-autres avaient oublié déjà l'incident.
-
-«Une chanson, tonton Bélébon! demanda mon père.
-
---Combien je préfère la romance!» insinua Bel-OEil.
-
-Mais une imposante majorité réclamait la chanson.
-
-Mon oncle Bélébon était un de ces chanteurs qui parlent la musique
-comme faisaient les comédiens au fort temps du vaudeville. Sa voix
-était un baryton rocailleux et tremblotant qui ne sortait point par sa
-bouche, mais par son nez. Ayant tout l'esprit de la famille, il
-entendait malice aux choses les plus simples et vous lançait des
-regards d'intelligence en disant le deri dera ou malonlanla,
-latourlarira. Il se leva, il prit son verre, et, la main sur le coeur,
-il commença:
-
- On dit qu'aux noces de Thétis
- Tous les dieux s'assemblèrent;
- Junon, Pallas, Cérès, Iris
- Et Vénus s'y trouvèrent.
-
-Sur le mot Junon, il cligna de l'oeil à l'adresse de ma mère qui
-faisait danser Mimi, la soeur de Charlot; Pallas fut pour Bel-OEil,
-Cérès pour Nougat, Iris pour une maigre cousine qui nous venait de
-Pontivy aux jours solennels. Au mot de Vénus, il salua profondément ma
-soeur la marquise.
-
-«Il est charmant!» déclarèrent toutes ces dames.
-
-Je ne sais pas ce que Bel-OEil aurait donné à cette heure pour filer
-un roman, traduit de l'allemand, avec un coeur sensible. Son petit
-zieu et son grand zieu peignaient la langueur de son âme. Elles sont
-bien à plaindre, ces tendres natures. Au moins, Nougat aimait ce qui
-ne lui résistait point.
-
-A la fin de sa chanson, mon oncle Bélébon, couvert d'applaudissements,
-réclama le silence d'un geste à la fois noble et gracieux.
-
-«Voici la vingt-deuxième fois, dit-il en homme sûr de son succès,
-remarquez ce nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux, les deux pigeons!
-voici la vingt-deuxième fois que nous fêtons la naissance de Vénus, à
-qui cet oiseau était consacré par la fable. Il y a vingt-deux ans, tu
-étais un brin d'amour, madame, et Kervigné, ah! le polisson!»
-
-Ici, bravos et rires.
-
-«.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson! (Explosion de
-gaieté.) Il y a vingt-deux ans, les deux pigeons étaient mariés depuis
-quatre printemps. Mon neveu Gérard avait l'âge de Charlot, cher ange.
-
---Cha'ot s'embête! proclama ici mon neveu distinctement.
-
---Quel amour!
-
---Où va-t-il chercher ces choses-là? dit ma mère en pleurant de joie.
-
---Cha'ot veut monter sur la table, ajouta l'amour.
-
-On l'y mit aussitôt et il cassa du premier pas trois verres et une
-bouteille.
-
-«Il fera des siennes comme son grand-père!» s'écria mon oncle Bélébon
-qui ne savait à quoi raccrocher son discours.
-
-Julie bâillait, pauvre femme; elle regrettait en outre pour son ménage
-tous ces objets cassés. Mon beau-frère le marquis peignait la
-résignation. Quand il venait chez nous, il était décidé à tout:
-c'était le roi des gendres.
-
-«Ecoutez papa! cria Vincent Bélébon comme braient les ânes. Ecoutez
-papa, nom d'un coeur!
-
---Vous voyez bien que le garçon n'est pas sans intelligence! dit mon
-oncle tout attendri. Pour en revenir, Vénus et l'amour.... les ris et
-les grâces.... les deux pigeons et l'occasion de cette date qui est
-gravée dans tous les coeurs.... Je propose la santé....
-
---Des deux pigeons? l'interrompit ma tante Renotte
-
---Saperbleure! décida mon père, je t'ai vu bon, mon oncle, mais pas
-aujourd'hui.»
-
-Tonton Bélébon se rassit consterné. Les verres se choquaient tout de
-même. Ma tante Renotte me tira les cheveux par derrière et me demanda:
-
-«Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte?
-
---Oui,» répondis-je.
-
-Sa voix de stentor couvrit aussitôt le brouhaha général.
-
-«Regarde un peu voir par ici, monsieur de Kervigné, dit-elle, nous
-avons à te causer. René veut partir après-demain matin pour aller chez
-son oncle de Paris.
-
---Saperbleure! s'écria mon père qui était sincèrement échauffe, ça
-m'est bien égal!
-
-Ma soeur la marquise se pinça les lèvres; elle n'avait pas grande idée
-de moi. Mon oncle Bélébon haussa les épaules et dit:
-
-«Celui-là dans la capitale! Il manque donc de badauds là-bas?»
-
-Ma mère lâcha les deux petits et me regarda étonnée. Elle avait par
-hasard entendu.
-
-«Toi, fils René, tu veux partir!» murmura-t-elle.
-
-Sa voix, plus émue que je ne l'aurais espéré, fut couverte par celle
-de mes deux tantes, qui crièrent à la fois, savoir, Bel-OEil:
-
-«Le bonheur n'est pas au sein des villes!»
-
-Et Nougat:
-
-«En route, mauvaise troupe!»
-
-Mon père ajouta:
-
-«Messieurs et dames, redîner demain pour le départ du chevalier! Bon
-appétit, bonne conscience, saperbleure! Il ne faut pas que le garçon
-nous quitte comme un enfant trouvé! Viens m'embrasser, mon bonhomme,
-et qu'on serve le café chaud!»
-
-
-
-
-III.
-
-DERNIERE MATINEE.
-
-
-Je m'endormis, ce soir-là, sans avoir pris la peine de m'interroger
-moi-même. Mon sommeil fut agité, quoique je ne me fusse point départi
-de ma sobriété ordinaire. Je m'éveillai rompu avec un mal de tête qui
-m'aveuglait. Je voulus descendre au jardin; la vue des vieux grands
-arbres de notre petit bosquet me mit des larmes dans les yeux. Je
-remontai; on faisait ma chambre et je fus obligé de me réfugier au
-salon. Il est certain qu'il ne m'était jamais arrivé de regarder
-attentivement les portraits de famille dont le cordon régnait
-au-dessus des lambris. Notre salon était vaste; il y avait une
-douzaine de grands portraits, pour le moins, sans compter les
-miniatures pendues des deux côtés de la cheminée. Ce n'étaient point
-des toiles magistrales, mais la plupart d'entre elles étaient peintes
-dans ce sentiment naïf qui fait préjuger la ressemblance et dire: Ce
-devait être cela. Il y avait trois officiers généraux, dont l'un était
-bardé de fer, deux paisibles visages encadrés dans de vastes perruques
-et une tête mélancolique coiffée à la Mirabeau. Cette tête était
-tombée sous la Terreur. Les dames, malgré la différence des costumes
-et des coiffures, avaient toutes un air de famille, ce qui tenait à
-l'uniformité de la pose souriante qu'elles avaient choisie. Elles se
-présentaient de trois quarts, une main à l'éventail, l'autre attachant
-une rose au corsage; une seule, sans doute la compagne du chevalier
-bardé de fer, tenait un faucon sur le poing.
-
-Je restai longtemps à regarder cela. Très longtemps. J'éprouvais deux
-sentiments inconciliables et dont la réunion est une des bizarreries
-de l'esprit humain: ce cordon d'aïeux qu'il me semblait n'avoir jamais
-vu, tant chaque figure et chaque costume me découvrait aujourd'hui de
-détails inconnus, prenait une voix et me disait:
-
-«Tu vas donc t'en aller, René, mon ami, tu vas donc t'en aller!»
-
-La veille, j'aurais pu passer toute la journée en compagnie de ces
-dignes seigneurs et de ces vénérables dames sans avoir même la
-fantaisie de les regarder; mais il est certain qu'aujourd'hui tous
-leurs yeux étaient fixés sur moi. Quand je bougeais, toutes leurs
-prunelles me suivaient. Il y avait autour de ces lèvres dont le
-vermillon avait coulé, de vagues et mélancoliques sourires; la pensée
-me vint que les aïeules allaient me tendre leurs roses fanées comme on
-donne un souvenir à celui qui s'en va.
-
-Je regardais ces tableaux pour la première fois, et pour la première
-fois ils me parlaient.
-
-Le salon avait un ameublement d'acajou dont les formes roides et
-carrées rappelaient le style impérial. Je me souvenais quelle fête
-ç'avait été quand on avait recouvert les fauteuils et le canapé en
-velours d'Utrecht jaune, à l'occasion de la première communion de
-Julie. J'étais tout petit enfant alors, mais ces dates restent dans la
-mémoire. Depuis lors, bien qu'il y eût douze ans écoulés, on disait
-toujours «le meuble neuf,» et, sauf aux grandes occasions, on n'en
-voyait jamais que les housses. La veille, on avait enlevé les housses
-pour le jour de la naissance de Julie; le meuble neuf me sauta aux
-yeux, et ce fut comme si une voix m'eût raconté en un seul mot toute
-l'histoire de mon enfance. Je n'avais pas été gâté, en ce sens que les
-caresses allaient toutes à mon frère ou à ma soeur, mais j'en étais
-encore à savoir ce que c'était qu'un mauvais traitement. Mon père et
-ma mère étaient de bonnes gens. Vers ma onzième année, j'avais eu la
-maladie de langueur et je me souvenais bien qu'ils échangeaient des
-regards tristes en me suivant à la dérobée. Ils m'aimaient. Le
-fauteuil où mon père s'asseyait d'habitude me l'affirma ce matin avec
-tant de soudaine énergie, que j'en eus le coeur serré.
-
-Le salon n'avait pas encore été balayé, parce qu'on s'était couché
-tard la veille. Il y avait autour de la chaise basse de ma mère, à
-droite de la cheminée, des débris de rubans. Charlot et Mimi, les deux
-chers anges, s'étaient amusés à ravager son bonnet fleuri, pendant
-qu'elle se payait en baisers la dévastation de sa coiffure. Je
-ramassai les rubans, je les baisai et je pleurai. Ce n'était guère ma
-nature. En tête des choses qui amollissent le coeur, il faut placer
-l'idée d'une séparation prochaine. Je n'aurais pas su dire pourquoi je
-pleurais.
-
-Joson Michais, notre rustique valet de chambre, ôta ses sabots à la
-porte et entra pieds nus, son plumeau sous le bras.
-
-«Quoique ça, me dit-il en français de Vannes, avec sa voix qui cassait
-les vitres, vous allez donc dans c'te grand bourg là-bâs, où n'y a
-point de bon Dieu, monsieur el chevâlier?»
-
-Joson Michais parlait breton quand il était de belle humeur. Je fis de
-vains efforts pour lui répondre.
-
-«Ma mère est-elle levée? demandai-je.
-
---Quoique câ, non, répliqua-t-il. Vous avez l'air fâilli, à ce mâtin,
-monsieur el chevâlier.... Mais il faut qu'il soit grand tout de même
-eç'Paris pour y bouter tous les Bretons ed' pâr chez nous qui s'y
-départent ed'puis el' jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre! Bonjour
-à vous, mais quoique çâ, j'irais d'avec vous vâlet, s'il vous en faut,
-je ne mens point.
-
---A Paris, Joson, repartis-je, je n'aurai pas besoin de valet.
-
---Quoique çâ!.... C'était l'idée ed' voir du pays, pas vrai, monsieur
-el chevâlier? Mâdame m'a dit comme çâ que je vous dise qu'â m'a dit de
-vous dire d'y monter chez elle tout à persent, je ne mens point.»
-
-J'eus un tremblement comme si le froid m'eût saisi tout à coup. Joson
-se mit à épousseter, parce que le pas lent et lourd de mon père se
-faisait entendre sous le vestibule. Je ne me rappelais point l'avoir
-vu levé de si bonne heure.
-
-«As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il de sa belle voix de
-basse-taille. J'ai pensé à toi cette nuit, poursuivit-il en éloignant
-du geste notre brave valet. Embrasse-moi. Te voilà beau garçon, ma
-parole, et la Renotte a raison. Elle pourrait bien t'avantager,
-sais-tu, bonhomme? Nous n'y verrions point de mal. Les deux autres ont
-tiré sur nous un petit peu: ça ne peut pas être autrement; les
-premiers venus ont les bons morceaux. Saperbleure! la loi a beau
-chanter; j'ai oublié tout mon latin de collége, excepté _tarde
-venientibus ossa_. Bon appétit, bonne conscience! Arrive à l'heure si
-tu veux ta part du potage. Ceci est un conseil, mais tu auras de nous
-autre chose que des conseils; nous t'aimons autant que les autres. Je
-regrette maintenant de ne pas t'avoir mis l'habit d'aspirant sur le
-dos. Tu aurais été capitaine de vaisseau quand Gérard sera général. Le
-diable, c'est l'argent. Mon gendre le marquis a de belles espérances
-qui ne sont pas de la monnaie. Quand le choléra-morbus aura passé deux
-ou trois fois sur le Morbihan, mon gendre le marquis aura peut-être
-des rentes. Viens çà, chevalier.»
-
-Il me prit la tête à deux mains brusquement et m'embrassa comme il ne
-l'avait fait de sa vie.
-
-«Si je savais vous causer du chagrin en partant, mon père, dis-je avec
-une entière bonne foi, je resterais.
-
---Du chagrin, répéta-t-il, oui et non. Te voilà qui prends des airs de
-notre Gérard. C'est sûr que tu étais plus à nous que les autres et que
-nous allons rester seuls. Mais les innocents voient souvent plus juste
-que ces grands esprits comme l'oncle Bélébon. Renotte a dit vrai; à
-dix-neuf ans, il faut faire quelque chose.... Mangerais-tu bien un
-morceau, toi, bonhomme?
-
---Je n'ai pas faim, mon père, répondis-je.
-
---Souviens-toi d'une chose. J'ai pris des renseignements. A Paris, ils
-ne font que deux repas: c'est malsain tout plein. Quand l'estomac
-travaille à vide, ça le délabre en rien de temps.... Joson! Joson
-Michais, méchant matelot! Une beurrée et un verre de madère! Comment
-va ta vieille mère Scholastique? Du bois mort, hein? Prends une
-bouteille de bordeaux à la cave, une poule où tu voudras, et qu'elle
-fasse un bouillon rouge....--Oui, oui, mârci, mârci.--On te dit: Une
-beurrée, limace! Tu devrais être revenu! Et ne lèche pas mon madère.»
-
-J'écoutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui ma paupière semblait avoir
-besoin de larmes. C'était pour mon père comme pour les portraits des
-ancêtres: il me semblait que mon regard pénétrait pour la première
-fois dans ce naïf et bon coeur.
-
-Il dévora sa beurrée de pain de seigle. Son appétit même
-m'attendrissait. En admettant pour vraie cette fameuse maxime: Bon
-appétit, bonne conscience, quelle conscience il avait, mon père!
-
-«Tu conçois bien, reprit-il la bouche pleine, les gens qui ne marchent
-pas assez deviennent podagres. Il ne faut pas endormir l'estomac. Dis
-donc, mon gaillard! tu as entendu chanter par-ci par-là que ton frère
-Gérard faisait des siennes. C'est bon dans le militaire. Une graine de
-magistrat doit vivre en Caton.... et, d'ailleurs, ton frère Gérard
-savait de bonne heure ce que parler veut dire. Toi, tu es un peu
-simplet pour ton âge. Tu serais capable de t'attacher et ça ne vaut
-pas le diable. Fais attention à ceci: depuis Guy de Kervigné,
-chevalier, seigneur de Quesnoy, qui était avec Alain Fergent à la
-croisade, il n'y a pas eu un seul exemple de mésalliance dans notre
-maison!»
-
-Ceci fut dit d'un ton grave que mon père ne prenait point d'habitude.
-Je m'inclinai en souriant.
-
-«Ma parole! ma parole! murmura-t-il. Notre Gérard était ainsi voilà
-cinq ans. Mais j'y pense, ta mère veut te voir, et je te préviens
-qu'elle n'est pas de bonne humeur, à cause des cinquante louis. Ces
-diables d'officiers! Enfin, les petits de son marquis n'ont pas encore
-manqué, je suppose... Monte, mon bonhomme, et dis à ta maman de ne pas
-se faire attendre pour le déjeuner.»
-
-Il m'embrassa sur les deux joues, me promettant de me donner plus tard
-une grande quantité d'autres bons conseils.
-
-Ma mère était couchée encore quand j'entrai dans sa chambre. Elle
-s'était même rendormie d'un sommeil léger en m'attendant. Il y avait
-chez ma mère des jouets dans tous les coins, des bonbons sur tous les
-meubles. C'était le paradis des petits. Le bruit de mon pas l'éveilla.
-Elle me dit avec un bon sourire:
-
-«Le pauvre Cha'ot a mal digéré son dîner d'hier, et la petite Mimi
-fait des dents. A-t-il bien les yeux de son père, ce Cha'ot! Et les
-drôles de petites idées! Avant le dîner, il disait: «Cha'ot manger
-carafe!» Je voulais te parler, René, pour ton grand voyage, puisque
-c'est bien décidé. On dit qu'il y a rue Saint-Roch un remède contre
-les vers. Achète-m'en six paquets avec l'instruction détaillée.
-Est-ce étonnant que tous les enfants aient des vers! Voyons!
-assieds-toi, et causons.»
-
-Pour m'asseoir, je fus obligé de déplacer deux polichinelles et trois
-tambours.
-
-«Cela te fait-il du chagrin de nous quitter, René?» me demanda ma mère
-dont la main caressante glissa dans mes cheveux.
-
-Mes yeux mouillés lui répondirent.
-
-«Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle. Tu vas bien nous manquer!
-Je ne sais pas de qui tu tiens cette lenteur d'esprit, cette
-paresse.... mais tu as un excellent coeur! On ne peut pas être un sot
-avec des yeux comme les tiens. Prends seulement de l'expérience et
-fais-toi au travail. La magistrature est une belle carrière. Pendant
-que j'y pense, achète-moi aussi une douzaine de hochets à la guimauve
-pour les dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert. Il paraît qu'on
-fait des corsets mécaniques qui soutiennent la taille des petits
-garçons. Je ne demande pour Charlot que la taille de son père. Tu es
-gentil, quand tu veux, René, il faut te faire aimer de la présidente.
-Il y a des choses qui font bien venir. Dis-lui que nous parlons
-souvent d'elle. Je comptais lui écrire, mais je n'aurai pas le temps,
-parce que les petits passeront la journée ici. Ah çà! tu n'es pas une
-jeune fille, et je veux te parler la bouche ouverte. Paris est un lieu
-dangereux. Ton frère Gérard y a mené une fort mauvaise conduite. Ah!
-Il ne faut pas m'en vouloir si je me console avec les enfants de
-Julie! J'espère que tu suivras une tout autre route, toi. Si tu te
-comportais comme Gérard....
-
---Il me semble, l'interrompis-je, car j'avais pour mon frère
-l'officier une sincère affection, il me semble que Gérard a été
-beaucoup moins loin que M. le marquis de Tréfontaines.»
-
-Elle sourit avec complaisance.
-
-«Il en a eu, celui-là, une jeunesse!» murmura-t-elle.
-
-Mais c'était purement de l'admiration, sans mélange aucun de censure
-ou de blâme.
-
-«Ce n'est pas la même chose, reprit-elle. Le marquis a tant de
-distinction! Je ne peux t'expliquer cela, parce que tu n'es pas à la
-hauteur, mais c'est bien différent. Gérard m'a vieillie de dix ans,
-songe à cela, mon René; chaque fois que tu seras pour faire une faute,
-dis-toi dans ta conscience: «Cela retombera sur le coeur de ma mère.»
-
-Je ne peux exprimer à quel point cette dernière parole me frappa.
-L'impression fut si forte qu'elle résista à ce qui suivit.
-
-«Je ne te dis pas de vivre comme un moine, reprit en effet ma mère.
-Dans le monde, il arrive des cas.... Enfin, tu verras bien: on dit
-qu'à Paris, chacun fait ce qu'il veut et que les dames entreprennent
-volontiers l'éducation des jeunes gens en tout bien tout honneur.
-Quand tu te dégourdirais un peu avec des personnes de ta sorte, je n'y
-verrais pas grand mal....
-
-»Seigneur Jésus!» s'interrompit-elle, je bavarde, et j'allais oublier
-le principal! Deux chaînes magnéto-sympathiques contre les convulsions
-du premier âge. C'est annoncé dans notre journal, et notre journal
-n'est pas comme les autres qui annoncent au hasard. Il ne recommande
-que les bonnes choses. C'est un journal de confiance.
-
-»Deux chaînes, reprit ma mère vivement, parce qu'un pas se faisait
-entendre dans l'escalier, deux bonnes, choisis-les, et l'instruction.
-Ecoute-moi bien: six pots de pommade pour la gourme, pharmacie Bayard;
-un bourrelet en caoutchouc chez le bandagiste de la cour. Attends:
-j'ai pourtant réfléchi à cela toute la nuit. Prends des notes. Une
-poupée qui dit papa et maman, si ce n'est pas trop cher. Deux flacons
-d'eau à teindre les moustaches: ce n'est pas pour mon gendre, au
-moins! Un petit costume de Turc, à la taille de Charlot: nous allons
-prendre la mesure. Nous parlerons aussi à Julie pour la dent qu'elle a
-de moins. En outre....
-
---Ah! Bébelle! l'interrompit ma tante Nougat, qui arrivait échevelée,
-quelle nuit! Je ne mangerai plus jamais de fricandeau! C'est le
-fricandeau qui m'a fait mal.... René, mon neveu, que cet exemple vous
-profite, il ne suffit pas d'être sobre, il faut choisir ses mets....
-Bébelle, pour déjeuner, je voudrais quelque chose à la tartare, ça me
-remettrait le coeur.
-
---Nous recauserons plus tard,» me dit ma mère.
-
-Ma tante Bel-OEil, qui venait d'entrer aussi, passait tout doucement
-son bras sous le mien et m'entraînait dans une embrasure.
-
-Bel-OEil manquait de charme en négligé du matin. A l'endroit où le
-profil de la poitrine rebondit d'ordinaire sous le léger fichu, je
-voyais un objet carré dont les angles piquaient l'étoffe de sa robe de
-chambre. Pour employer l'expression de ma tante Nougat, ma tante
-Bel-OEil était plate comme une ardoise.
-
-Cette saillie néanmoins ne m'étonna pas longtemps, car Bel-OEil me la
-mit discrètement dans la main, sous la forme d'un volume in-8º, orné
-de quatre lithographies.
-
-«Chevalier, me dit-elle, tu as l'âme sensible. Je ne puis de vive voix
-t'énumérer les malheurs qui attendent les personnes à qui la divinité
-fit ce présent sublime, mais funeste. Lis cet ouvrage où sont
-retracées les infortunes d'un adolescent de Carlsruhe, dont le coeur
-s'était enflammé pour une princesse de Weimar. Ah! mon ami, puisse ce
-récit t'instruire en t'arrachant de douces larmes. L'amour, vois-tu,
-quand ses feux ne s'allument pas sous l'influence d'un astre
-favorable....»
-
-Elle fut interrompue par le cri d'admiration de ma mère, acclamant mon
-petit neveu qui avait dit:
-
-«Cha'ot mal au ventre!
-
---La Bretagne est décidément au-dessous de vous? me demanda ma soeur
-la marquise avec un peu d'ironie.
-
---A table!» cria d'en bas mon père, pendant que la cloche sonnait.
-
-L'oncle Bélébon me prit par l'oreille, disant:
-
-«Allons! l'innocent! je n'ai jamais vu la capitale, mais je ne veux
-pas te laisser partir sans te mettre en garde contre les divers
-dangers qui y attendent les provinciaux inexpérimentés. Assois-toi
-près de moi à table, et tu vas voir si les Parisiens pourraient me
-faire prendre, à moi, des vessies pour des lanternes!»
-
-
-
-
-IV.
-
-CONSEILS ET RECOMMANDATIONS.
-
-
-Après le potage, l'oncle Bélébon reprit d'un ton de professeur:
-
-«Il y a à Paris, sur le pont Neuf, diverses curiosités, attirant les
-badauds, autour de la statue de Henri IV. Tu ne sais pas grand'chose,
-chevalier, mais tu dois connaître l'histoire de la poule au pot. Elle
-est célèbre. Je t'engage à ne jamais passer sur le pont Neuf, qui est
-le rendez-vous des filous de toute sorte. Ils vous escamotent votre
-bourse en un clin d'oeil, et vont jusqu'à couper les pans des
-redingotes, n'est-pas, marquis?
-
---Autrefois, murmura mon beau-frère.
-
---Mon neveu Tréfontaines, les gazettes en savent encore plus long que
-vous!
-
---La chose certaine, glissa Julie, qui vengeait toujours son mari,
-c'est qu'Henri IV est sur le pont Neuf.
-
---L'eau de la Seine donne des coliques, dit ma tante Kerfily-Nougat;
-il y a du plâtre dans le sucre et des cervelles de mouton dans le
-lait.
-
---C'était au mois d'août, commença Bel-OEil, par une de ces tièdes
-soirées qui...., enfin il faisait très chaud. Un jeune homme à la
-physionomie intéressante se promenait sur le boulevard. Il était
-solitaire au milieu de la foule et perdu dans la poésie de ses
-rêves....»
-
-Charlot poussa un long hurlement.
-
-«Tu vas en avoir, mon trésor, tu vas en avoir! s'écria ma mère. Cet
-enfant n'est pas bien; on l'aura contrarié!
-
---Qu'est-ce qu'il veut? demanda mon père.
-
---Cha'ot sait pas, répondit mon neveu avec une colère sauvage.
-
---Tu vas l'avoir, mignon, tu vas l'avoir.
-
---Cha'ot veut pas l'avoir.
-
---Voyez s'il est raisonnable!
-
---Cha'ot veut....
-
---Tu l'auras.
-
---Cha'ot veut pas....
-
---Quel ange!
-
---Le jeune homme, poursuivit Bel-OEil, avait de longs cheveux
-incultes....
-
---Ils font le vin avec du bois de campêche! interrompit Nougat.
-
---Ah! ah! s'écria l'oncle Bélébon, personne ne nous en remontrera sur
-Paris. On n'a pas besoin d'aller à Paris pour le percer à jour!
-Achètes-tu une paire de bottes chez un cordonnier? Tu sors, chaussé
-comme un prince, mais, au bout de la rue, le talon te quitte, la
-semelle part, les tiges fondent et tu marches pieds nus dans six
-pouces de crotte, allez! C'était collé.
-
---Singulier pays! dit l'abbé Raffroy, bien que toutes ces anecdotes
-soient un peu exagérées.
-
---Saperbleure! dit mon père, je ne sais pas ce que sera le dîner, mais
-je déjeune avec plaisir.
-
---Il faudra prendre bien garde, mon pauvre René, chanta la voix
-moqueuse de ma soeur la marquise. Ne traverse jamais la rivière, ne
-mange pas de sucre, ne bois ni eau ni vin, ni lait, et fais venir tes
-escarpins de Landevan.
-
---Cha'ot veut pas! intercala mon neveu.
-
---Eh! eh! dit ce méchant drôle de Vincent à la tante Renotte: les
-escarpins de Landevan! C'est drôle! On vous arrange, vous, ici!»
-
-La tante Renotte n'avait pas encore ouvert la bouche. Elle étendait
-son beurre sur son pain d'un air qui menaçait tempête.
-
-«Le col de sa chemise, poursuivit Bel-OEil, acharnée à son histoire
-traduite de l'allemand, se rabattait négligemment sur sa cravate, dont
-le noeud révélait un grand dédain des petites choses....
-
---Et les bas de soie aussi collés! clama l'oncle Bélébon, et les
-chapeaux neufs dont le bord s'envole au vent!....
-
---Vole-au-Vent! applaudit Nougat. Bon, celui-là! Sers-nous du
-vole-au-vent, monsieur Kervigné!»
-
-La table entière répéta: Vole-au-vent! vole-au-vent! et mon père,
-soulevant le couvercle en pâtisserie de celui qui fumait devant lui,
-l'offrit à l'oncle Bélébon en disant:
-
-«Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis! En voilà une sévère!
-
---Il est joli, approuva l'abbé Raffroy. Vole-au-Vent!
-
---Vole-au-Vent! dit mon beau-frère. Il est charmant!
-
---Ce jeune homme, continua Bel-OEil, enflant avec désespoir sa voix
-sourde, venait des libres champs de la Germanie et s'appelait
-Ethelred.
-
---Il m'en échappe comme cela, reprit l'oncle Bélébon qui triomphait
-avec modestie. Que voulez-vous? On n'est pas Parisien, mais on ne
-vient pas non plus de Landevan!
-
---Attrape!» gronda Vincent à l'oreille de la tante Renotte.
-
-La tante Renotte ne dit mot.
-
-«Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat au marquis, qu'on sert les
-chats à Paris pour des lapins de garenne?
-
---Tout le monde le dit, chère tante.
-
---En avez-vous mangé?
-
---Je le crains.»
-
-Il souriait, le malheureux don Juan. C'est celui-là qui payait cher
-les orages de sa jeunesse!
-
-Bel-OEil le tira par la manche et lui dit en louchant de la façon la
-plus extravagante:
-
-«Il y a dans ces noms allemands quelque chose qui fait vibrer l'âme,
-n'est-ce pas, mon neveu de Tréfontaines?
-
---Assurément, chère tante.
-
---Ah! que vous comprenez bien ces choses-là! Ethelred avait vingt ans.
-Victime d'une sensibilité exaltée, il passait dans la vie comme un
-pauvre exilé....
-
---Je croyais que c'était sur le boulevard qu'il passait, dit Nougat.
-
---Ouvre l'oreille, René! ordonna l'oncle Bélébon. Tu te promènes au
-Palais-Royal. Un mirliflor se jette dans tes bras et te presse sur son
-coeur en criant: Ce bon Kergaradec! ou ce bon Kerenflech! ou ce bon
-Penfunteniou! Tu lui dis: Connais pas. Il s'excuse, c'est une méprise;
-pas d'affront! Il file.... cherche ta montre!
-
---Oui, dit Vincent, cherche ta montre!
-
---Hein! marquis? fit l'oncle Bélébon.
-
---Ah! dame, répondit mon beau-frère avec candeur, la montre fait comme
-les bords du chapeau.
-
---Elle vole au vent.
-
---On la vole au vent....
-
---Pire!.... pire que le chapeau!
-
---Vole-au-vampire!»
-
-Ce fut une vaste acclamation. Mon départ était oublié. Vincent put se
-verser trois verres pleins de suite sans être vu. Nougat devenait
-folle de joie. Charlot, effrayé du brouhaha, se mit à pousser des cris
-de paon.
-
-«Qu'y a-t-il donc? demanda ma mère.
-
---Vole-au-vampire! lui répondit-on. Ah! vole-au-vampire?
-
---L'oncle Bélébon est en veine!
-
---Il faudra empailler celui-là?
-
---M'écoutez-vous, monsieur de Tréfontaines? s'informa Bel-OEil.
-
---Certes, ma tante, répondit mon malheureux beau-frère.
-
---Ethelred avait aimé. Si jeune il connaissait déjà le désespoir. Son
-rêve remontait les pentes du passé au lieu de s'égarer dans les
-sentiers de l'avenir. Il se disait en lui-même: sensibilité du coeur!
-funeste présent! Dieux jaloux! pourquoi ne donnâtes-vous pas à mon âme
-la dureté du diamant et la froideur du marbre? Emeriska de Ludolphi!
-ta perfide image restera-t-elle éternellement gravée dans ma mémoire?
-
---René, mon petit, me cria l'oncle Bélébon, tu pourras répéter
-celui-là aux Kervigné de Paris. Je t'y autorise: il en vaut la peine.
-Mais nous ne sommes pas ici pour faire des calembours; on t'apprend
-ton Paris, tant mieux pour toi si tu profites. Les étourneaux comme
-toi ont l'habitude de laisser leur clef sur leur porte....
-
---Saperbleure! chevalier, dit mon père, voilà une chose importante:
-attention!
-
---C'est le matin. Tu dors ou tu ne dors pas. Un monsieur entre sans
-frapper, si tu ne dors pas, il te salue poliment, disant: «Est-ce que
-je ne suis pas chez M. Kerguifinec! Bien des pardons!» Si tu dors, il
-te dévalise de fond en comble....
-
---C'est la forêt de Bondy que ce Paris! dit l'abbé Raffroy.
-
---Mon histoire le prouve bien, riposta Bel-OEil avec une certaine
-aigreur, mais vous aimez mieux écouter des coq-à-l'âne. Ethelred
-allait plongé dans sa rêverie, et ce nom charmant, Emeriska de
-Ludolphi, tombait de ses lèvres.... Tout à coup, il est accosté par
-une femme voilée, dont la taille et le port lui rappellent vaguement
-celle qui fut l'étoile polaire de sa jeune âme. Il s'arrête éperdu; il
-chancelle, il se refuse à en croire ses yeux. Qui êtes-vous? a-t-il
-encore la force de balbutier. Je suis, répond l'étrangère d'une voix
-douce et vague comme le son d'une harpe éolienne, je suis Emeriska de
-Ludolphi!»
-
-On l'écoutait, cette fois. Il y a toujours un petit coin curieux dans
-les élucubrations allemandes. Mais ma tante Bel-OEil était comme ces
-poètes favoris qui n'écrivent pas pour divertir leurs lecteurs. Dès
-qu'elle vit qu'on l'écoutait elle se mit à loucher avec un terrible
-emportement, et, tirant de son gosier enrhumé des notes absolument
-insensées, elle s'écria:
-
-«Maladie des âmes! bonheur et tristesse! amour, puisqu'il faut
-t'appeler par ton nom, à quoi n'exposes-tu pas les coeurs sensibles!
-Si le souverain juge qui tient les assises de l'univers permet à
-l'esprit du mal....
-
---Vol-au-vent-coulis! bravo! bravo! cria méchamment Nougat, à qui
-Bélébon parlait tout bas. Note aussi celui-là, chevalier, pour le dire
-aux Kervigné de Paris.
-
---Vol-au-vent-coulis? répéta mon père. Comprends pas.
-
---Tu vas saisir, répliqua l'oncle Bélébon. Un homme qui s'introduit
-chez toi le matin, par une porte entr'ouverte, ça fait un courant
-d'air. Je ne prétends pas qu'il vaille le vol-au-vampire, mais il
-n'est pas mal.»
-
-Mon père eut un demi-sourire.
-
-«Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent....
-
---Tard!» interrompit l'oncle en clignant de l'oeil à la ronde.
-
-Avez-vous vu l'incendie éteint, soudain se rallumer? Il en fut ainsi
-pour le succès de mon oncle Bélébon, qui avait tout l'esprit de la
-famille. Nougat cria la première en un spasme admiratif:
-
-«Il y est! Vol-au-vantard!»
-
-Et toute la table, depuis l'infime Vincent jusqu'à l'abbé Raffroy,
-répéta en choeur:
-
-«Vol-au-vantard!»
-
-Que si quelqu'un demande quel sel latent, quelle malice cachée
-contenaient ces joyeusetés morbihanaises, je lui répondrai que je
-sais à Paris, centre et coeur des civilisations, des familles
-honorables où l'on se livre à des récréations du même genre. Tout le
-monde connaît la gaieté du régiment, ce pacte par lequel quinze cents
-braves s'engagent sous la foi des serments à rire de tel ou tel
-radotage. Pourvu qu'on rie en somme, il importe peu. Tant pis pour
-ceux qui ne rient pas: ma tante Renotte, par exemple, dont j'entendais
-la mauvaise humeur grommeler ses _aparté_ à mon oreille, et ma tante
-Bel-OEil qui s'acharnait à son histoire sentimentale.
-
-Mais comme ma bonne mère s'amusait avec Mimi et Charlot, et qu'elle
-était loin devant nous dans le sentier du plaisir!
-
-«Sais-tu ce que c'est qu'un fiacre? me demanda brusquement l'oncle
-Bélébon, que son triomphe enflait. Tu es paresseux de ton corps, tu
-prendras des fiacres pour un oui ou pour un non, ou bien des omnibus.
-En omnibus, tu es auprès d'une belle dame; elle met la main à sa poche
-pour prendre un mouchoir; elle se trompe de poche et c'est ta bourse
-qu'elle ramène. Tu as une tabatière d'or, je suppose; tu l'ouvres; la
-belle dame te dit: «Permettez-vous, monsieur?--Trop heureux, madame.»
-En prenant sa prise, elle insère adroitement un cheveu dans la boîte;
-que tu refermes. C'est comme une truite piquée par l'hameçon. Elle
-tire sa ligne tout doucement, tout doucement, ta boîte vient.... Ah!
-ce Paris!
-
---Ah! ce Paris! répéta le choeur.
-
---Seulement, dit l'abbé Raffroy, René ne prend pas de tabac.
-
---Détail! Il faut qu'il sache tout. J'arrive aux fiacres. Cocher! à
-l'hôtel du président de Kervigné, telle rue, tel numéro. C'est bien
-ça, hein, marquis?
-
---Rue du Regard, 5, répliqua mon beau-frère placidement.
-
---Notre nigaud ne connaît pas Paris. Le cocher le promène par des rues
-du diable, et le conduit dans un coupe-gorge où il est assassiné
-parfaitement. Est-ce vrai?
-
---J'ai pris beaucoup de fiacres, en ma vie, répondit mon beau-frère.
-
---Et vous n'avez jamais été assassiné? On ne l'est qu'une fois.
-
---Et Dieu sait, ajouta Bel-OEil, qui approuvait rarement l'oncle
-Bélébon, qu'un malheur est vite arrivé. Voyez Ethelred! Quand
-l'inconnue lui eut dit: Je suis Emeriska de Ludolphi, un trouble
-étrange s'empara de ses sens. Il contempla cette femme voilée comme on
-regarde des fantômes. Suivez-moi, Ethelred, comte de Bergenstein, lui
-dit-elle. Et le jeune homme, entraîné par une force qui dominait sa
-raison et sa volonté, la suivit. Les douze coups de minuit sonnaient
-lentement à l'horloge d'une église voisine, dont les vieilles tours
-étaient habitées par l'orfraie et le hibou. L'inconnue ouvrit la porte
-d'une maison de sombre apparence et la referma sur Ethelred qui lui
-demandait avec des larmes dans la voix:
-
-«Emeriska, est-ce bien vous que le ciel rend à mes voeux?....»
-
-Pour la seconde fois, ma tante Bel-OEil captivait une sorte
-d'attention, lorsque l'oncle Bélébon, qui avait vidé son sac au sujet
-des inconvénients de Paris, proposa de chanter une chanson. Il prenait
-déjà son couteau pour s'accompagner sur son verre.
-
-«Hé! là-bas! cria tout à coup ma tante Renotte qui amassait toujours
-des trésors de colère avant d'éclater, ce n'est pas des sornettes
-qu'il faut, encore moins des vieilleries de chansons pour établir ce
-garçon-là à Paris. A-t-on juré de ne parler raison! Vivra-t-il avec
-les calembours du vieux? Tiens, chevalier, ajouta-t-elle en mettant un
-rouleau de louis sur mon assiette avec un peu trop d'ostentation, je
-ne fais pas de calembours, moi; et voilà qui vient de Landevan!»
-
-Ma soeur la marquise regarda le rouleau d'un air triste. Elle en avait
-tant besoin pour sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-OEil caracola,
-et Nougat caressa Gérard sur sa tabatière.
-
-«Voilà qui est parlé!» dit le bon abbé Raffroy.
-
-Mon beau-frère aussi me fit un signe de tête amical. Ce don Juan
-dégommé avait un excellent coeur et sa décadence le rendait
-compatissant.
-
-«Renotte, prononça dignement mon père, tu fais tes cadeaux comme on
-fait l'aumône, ma bonne femme. Nous avons des charges, et chacun ici
-le sait bien, mais, à Paris comme à Vannes, le chevalier de Kervigné
-aura de quoi soutenir son nom, saperbleure!
-
---Charlot demande si le poulet est du poisson! s'écria ma mère
-extasiée. Ah! quel enfant!»
-
-L'oncle Bélébon grommelait:
-
-«Je ne suis pas fortuné, mais en dévoilant à mon neveu les mystères de
-la capitale, j'ai fait pour lui plus peut-être que si je lui avais
-prodigué de l'or!»
-
-Mon père tira de son portefeuille une lettre qui passa de main en main
-jusqu'à moi. C'était un ordre signé Kersosinec, Kerbonel et Cie, de
-Vannes, qui me constituait un crédit de trois cents francs par mois
-chez Mallet frères, à Paris. M. Raffroy cria bravo! Nougat fit la
-grimace, ma soeur la marquise changea de couleur, l'oncle Bélébon
-haussa les épaules, et Vincent dit franchement:
-
-«Foi de Dieu! pour cent écus on en aurait quatre comme lui au marché!
-
---Ce n'est pas trop,» déclara le marquis.
-
-La tante Renotte se leva pour aller embrasser mon père. Moi j'avais le
-coeur gros et je me demandais ce que je pourrais faire jamais de tant
-d'argent.
-
-C'était un événement. Il y eut un silence autour de la table; car je
-ne trouvais pas les mots qu'il fallait pour remercier mon père. Au
-milieu de ce silence, la voix profonde de ma tante Kerfily Bel-OEil
-gronda:
-
-«Ne jugez pas Ethelred avec sévérité, dit-elle. Son enfance et sa
-jeunesse s'étaient écoulées dans les vertes forêts de la Thuringe. La
-nature seule avait présidé à son éducation. Il ignorait la corruption
-des villes et ne soupçonnait même pas les infâmes mystères de nos
-sociétés modernes. Ah! plaignez-le plutôt. Plaignez cette âme tendre
-et vertueuse dont la candeur....
-
---Charlot s'embête!» déclara mon neveu, qui n'avait point oublié son
-succès de la veille.
-
-Les toasts furent courts et tous en mon honneur. On se leva de table
-plus tôt qu'à l'ordinaire, et, malgré tous les efforts de l'oncle
-Bélébon, l'après-dîner se passa tristement. Chacun vint tour à tour me
-faire des recommandations. Ma soeur me dit:
-
-«Maintenant que te voilà si riche, ne va pas faire de folies pour tes
-neveux! Ils n'ont besoin de rien. Ecris-nous un peu les toilettes de
-la présidente, et fais-toi un sort.
-
---J'espère que nous n'abandonnerons pas nos devoirs religieux, glissa
-l'abbé Raffroy à mon oreille en me donnant un baiser paternel. Va voir
-de ma part le père Kernuault aux Lazaristes. Il t'aimera pour toi, et
-il est de bon conseil.»
-
-L'oncle Bélébon me prit à part pour me dire très haut:
-
-«N'invente pas la poudre sans nous en prévenir.»
-
-Mais cela ne fit rire que ce rustre de Vincent.
-
-Nougat me mit dans la main ostensiblement un rouleau de grosses pièces
-de cent sous.
-
-«Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends parler de bonnes liqueurs
-pour la digestion, fais-moi payer un port de lettre.»
-
-La diligence partait le lendemain à quatre heures, et j'avais un mal
-de tête à faire pitié. J'annonçai l'intention de me retirer: les
-adieux et les embrassades commencèrent. En moi, le souvenir de cet
-instant est à la fois très profond et très vague. Je vois une larme
-dans les yeux de ma mère, qui, certes, m'aurait fait plus de caresses
-si Charlot avait voulu le permettre. Bel-OEil me tint longtemps pressé
-contre sa poitrine pour me dire:
-
-«Tu as un coeur sensible, que l'exemple d'Ethelred te profite. Il
-était de ton âge. L'inconnue, loin d'être Emeriska de Ludolphi,
-appartenait à la classe de ces malheureuses dont on ne peut prononcer
-le nom sans rougir. Il y avait là des assassins qui poignardèrent le
-malheureux Ethelred, dont le dernier soupir s'exhala avec le nom de sa
-bien-aimée.»
-
-Ma tante Bel-OEil fondait en larmes, mais c'était pour Ethelred.
-
-«Tu es meilleure que je ne croyais, lui dit Renotte en me prenant par
-le bras. Toi, marche droit, et tu iras loin!»
-
-Le dernier mot fut de mon père:
-
-«Souviens-toi, chevalier, qu'il n'y a jamais eu de mésalliance dans la
-maison de Kervigné.»
-
-Ce fut tout. J'aurais tort d'oublier, cependant, que cet odieux
-Vincent me fit des cornes au moment où je me retirais.
-
-
-
-
-V.
-
-L'ARRIVEE.
-
-
-Le lendemain, au petit jour, Joson Michais vint cogner à ma porte au
-moment où je commençais à m'assoupir après une nuit sans sommeil. Une
-chose me revenait, je m'en souviens, pendant mon insomnie; tout le
-monde m'avait dit adieu, excepté le marquis de Tréfontaines, mon
-beau-frère, qui s'était toujours montré affectueux et bon à mon égard.
-
-«Quoique çâ, monsié el chevâlier, me dit Joson de sa voix qui
-grasseyait comme un tombereau de cailloux qu'on décharge, vous voilâ
-pârti tout de même, pour sûr et pour vrai, je ne mens point. C'est
-mâme Renotte qu'â fait vos bagâges hier ad sâ (au soir), Mâme la
-mârquise est venue voir comme çâ si c'est qu'on n'y mettait rien
-ed'trop. Quoique çâ, ils ont resoupé par dessus pour trinquer à vot'
-bon voyâge. Et Tonton Bélébon a chanté les noces ed'Thétis et tout son
-sac ed'gaudriettes. A c't'heure, y dorment comme une brassée d'bois
-môrt; je ne mens point, pour sûr et pour vrai.»
-
-Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages n'étaient pas lourds.
-J'envoyai un baiser à la porte fermée de ma mère, et je fus bientôt
-dans la rue, suivi par Joson Michais qui ne tarissait pas. Nous
-remontâmes la ville pour gagner la place du marché, au coin de
-laquelle stationnait la diligence de Paris à Brest. Derrière la
-cathédrale, au détour d'une petite rue, je me trouvai face à face avec
-le marquis de Tréfontaines, mon beau-frère. Il passa son bras sous le
-mien sans mot dire et, désormais, nous marchâmes silencieusement.
-
-La diligence de Brest n'était pas encore arrivée. Je voulus remercier
-le marquis, il m'entraîna sous les arbres de la place et me dit avec
-des inflexions de voix que je ne lui connaissais pas:
-
-«Il y a tantôt vingt ans, René, que je partis aussi un beau matin. Ah!
-le beau matin, en effet, et les belles cartes qu'on a dans la main en
-commençant cette partie! Pourquoi perd-on toujours?
-
---L'avez-vous donc perdue? demandai-je vivement, car je me sentais
-offensé en songeant à ma soeur.
-
---René, me répondit-il, Julie aurait été un ange avec les trente mille
-livres de rente qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts. Toutes les
-femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il
-faut songer dès aujourd'hui aux enfants que tu auras. Le grand tort,
-quand on part de Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on est ici
-bas pour se divertir. J'aime ma femme, j'aime mon beau père et ma
-belle mère, j'aime tout le monde chez nous, excepté ce parfait idiot,
-l'oncle Bélébon, qui a tout l'esprit de la famille. Tout le monde est
-bon pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des bontés de tout le
-monde. Je dépense plus de sang-froid à ne rien faire, plus de
-résignation, plus de diplomatie qu'il n'en faudrait pour bâtir une
-splendide fortune. Je suis noyé, je le sens, je ne me plains pas. Je
-te défie de dire que tu m'as vu bâiller à table ou au salon! René, si
-tu prenais mes paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais ni
-intelligence ni coeur. Je me suis levé de grand matin tout exprès pour
-te dire: Ne joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends à supporter
-l'ennui comme la sobriété antique ordonnait de souffrir la soif et la
-faim. Chaque jouissance hâtive fait un anneau de cette chaîne
-mystérieuse qui plus tard garrotte l'âge mûr; chaque effort, au
-contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre
-à ce piédestal où les heureux assoient leur indépendance. Tu ne seras
-pas riche, car Gérard d'un côté, moi de l'autre, nous te prendrons une
-grosse part de ton héritage: sois fort. Paris est un gouffre comme
-toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les
-faibles tombent asphyxiés. Travaille, c'est-à-dire: regarde autour de
-toi pour savoir où mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer
-confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n'ont
-point d'amour, parle peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais,
-surtout jamais ne raille. On est jeune à tout âge, figure-toi bien
-cela, et mieux plus tard que plus tôt. Je me sens mille fois capable
-d'être jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse, c'est l'éteignoir
-sous lequel j'étouffe. Tu me comprendras demain. Je te répète que
-j'aime ta soeur, et que je respecte ta famille.
-
---Quoique çâ, v'là la diligence!» s'écria Joson Michais.
-
-Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son
-parapluie de coton bleu:
-
-«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites là, neveu
-Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout!
-
---J'ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de
-ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma
-tante. Julie serait venue, sans les petits.
-
---En voiture!» ordonna le conducteur.
-
-Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte avait la larme à l'oeil.
-
-«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses
-aux Kervigné de Paris. Bon voyage.
-
---Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!»
-
-La diligence se mit à cahoter sur l'abominable pavé du faubourg. Je
-n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus
-emporté comme en un rêve.
-
-A mon réveil, j'étais déjà sur la haute colline d'où l'on découvre
-pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé
-d'îles innombrables, mélange inouï de terre et d'eau qui se nomme «la
-petite mer» (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coupé,
-entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la
-petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui
-dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et
-l'officier de marine de fumer qu'à Ploërmel, où chacun d'eux prit sa
-part d'un dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant
-le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine
-nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il
-se nomma: c'était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse
-Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'écrasât point de ses
-succès.
-
-Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée
-par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des
-officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être
-officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme
-s'il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans
-l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que
-le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les
-bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes
-nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l'empereur,
-ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine!
-
-Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul
-prince de la famille royale qui eût à Brest quelque notoriété, non
-parce qu'il était prince, mais parce qu'il était officier de marine.
-J'appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d'effet
-à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En
-arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau
-de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer
-en tête à tête avec la marine.
-
-Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine
-passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alençon, j'avais une
-migraine furieuse; à Chartres j'aurais voulu me changer en brûlot pour
-incendier la flotte française.
-
-A Paris, le vieux monsieur s'éveilla, la marine me dit adieu d'un
-signe de tête protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des
-messageries.
-
-«Quoique çâ, dit derrière moi une voix raboteuse et plaintive, c'est
-peut-être un coup ed' ma tête que j'ons fait pour sûr et pour vrai.
-
---Joson Michais m'écriai-je en un premier mouvement de joie.
-
---C'est il que çâ vous fait du plaisir de me voir, monsié el
-chevâlier! me demanda le pauvre diable d'un air piteux.
-
---Que viens-tu faire ici? et où t'es-tu caché tout le long de la
-route?
-
---Je ne mens point: dans la diligence. Et j'voulais voir el grand
-bourg tout de même. Ah! mais dame, oui!
-
---Et que vas-tu devenir?
-
---Quoique çâ! Mes chemises sont dans vot'paquet, et j'vas aller
-d'avec mes chemises.
-
-Joson Michais me fit cette déclaration d'un air modeste, mais résolu.
-Il était assez coquettement costumé: je m'étonnai de n'avoir point
-remarqué au départ qu'il avait mis ses braies du dimanche, ses
-épinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C'était un
-beau gros Breton, à tout prendre.
-
-«Charge la malle et viens avec moi,» lui dis-je.
-
-Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il eut bonne envie
-d'entonner la chanson des gars de Locminé «qu'ont de la maillette
-dessous leurs souliers.»
-
-Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouvé notre
-chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et
-l'idée ne m'était pas venue de prendre un fiacre, quand un grand
-laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur
-d'estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au
-doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt et me dit avec noblesse:
-
-«La voiture attend monsieur le chevalier.»
-
-Joson ouvrit des yeux énormes et faillit lâcher notre malle. Le fait
-est que ce grand laquais noir était de toute beauté.
-
-«Vous êtes à mon cousin le président de Kervigné? demandai-je un peu
-intimidé.
-
---A madame la vicomtesse!» répliqua le grand laquais d'un ton de preux
-qui affirme sa dame.
-
-Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda:
-
-«Qu'est-ce que c'est que çà?»
-
-Je n'avais pas la tête trop loin du bonnet; malgré mon apparence
-paisible.
-
-«Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant.
-
---Laroche, répondit mon beau drôle, dont la taille sembla diminuer de
-tout ce qu'avait gagné la mienne.
-
---Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c'est un gars de Bretagne qui vous
-cassera les os à la première occasion, si vous oubliez la politesse.
-
---Je ne mens point! approuva Joson; quoique çâ, tout de même, ah!
-mais dame, oui!»
-
-Laroche s'inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait
-dans la cour même des messageries. Certes, ma tante faisait bien les
-choses. La voiture était moins splendide que le grand laquais; à
-Vannes, néanmoins, elle eût passé encore pour un beau carrosse.
-J'entrai seul dans la caisse; Laroche s'assit auprès du cocher et
-Joson monta derrière avec la malle.
-
-«Voilà comme il faut se conduire à Paris, me disais-je le long de la
-route, encore tout ému de ma sortie contre Laroche. Du caractère,
-morbleu! du caractère!»
-
-Mais la réflexion vint et à moitié chemin, l'idée que Laroche allait
-faire son rapport à ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en
-matamore qu'il me fallait entrer dans cette maison hospitalière! Ce
-nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras!
-
-La nuit tombait quand nous arrivâmes rue du Regard, où la voiture
-s'arrêta devant un hôtel de fort bonne apparence.
-
-«Porte, s'il vous plaît!» cria Laroche, un des plus sonores
-barytons-laquais du faubourg Saint Germain.
-
-La porte s'ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais
-triste, entourée de vieux bâtiments qui me rappelèrent un peu notre
-hôtel de la place des Lices. Les fenêtres du premier étage étaient
-d'une hauteur démesurée. A l'une de ces croisées, une forme blanche
-s'appuyait au balcon de fer. C'était en vérité, une entrée traduite de
-l'allemand: rien ne manquait, ni l'antique manoir, ni la châtelaine.
-
-«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait à la
-forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chère
-Bretagne.»
-
-J'ôtai ma casquette en balbutiant:
-
-«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bonté.
-
---Et qu'allons-nous faire du gars, qui me cassera les os à la
-prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente
-voix.
-
---Quoique çâ.... commença Joson.
-
---Quel gars? interrogea la présidente.
-
---Le valet de chambre de M. le chevalier.»
-
-J'entendis la forme blanche qui murmurait:
-
-«Est-ce que l'enfant est fou?....
-
---Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez, mes enfants, montez.
-
---Le gars aussi? dit Laroche.
-
---Tout le monde.»
-
-Nous prîmes le vaste escalier à rampe de fer forgé et nous fûmes
-introduit dans un boudoir tendu de lampas bleu sombre où régnait une
-douce clarté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la bonne odeur de cette
-retraite. Les sauvages aiment l'atmosphère des boutiques de
-parfumeurs, et je n'étais qu'un sauvage.
-
-«Voilà, dit le grand laquais avec une liberté de ton, qui me surprit.
-
---Ma tante...... commençai-je en dessinant mon meilleur salut.
-
---Mais je ne suis pas votre tante du tout, mon cher cousin,
-m'interrompit-elle. Votre père était le cousin germain du mien; il est
-par conséquent mon oncle, et ce respectable M. Bélébon est mon
-grand-oncle.»
-
-Je savais son âge par hasard, elle avait six mois de plus que ma mère.
-En Bretagne, nous avons coutume de régler les titres de parenté
-d'après l'âge, et c'était la première fois que je voyais une femme de
-quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait: ma tante. Je compris
-dès l'abord que c'était là une faiblesse avec laquelle il ne fallait
-point plaisanter, d'autant que la présidente avait prononcé ces mots:
-«Mon grand-oncle,» avec une véritable volupté.
-
---Ma cousine...... murmurai-je docilement.
-
---Bien, très bien! Il est tout uniment charmant, ce garçon-là, dis,
-Laroche?»
-
-A ma complète stupéfaction, le grand laquais répondit:
-
-«Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un peu haut.
-
---C'est tout neuf, Laroche, pense donc! fit ma cousine. Et puis, c'est
-un Kervigné! Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines, nous autres
-Bretons!
-
---Ah! mais, dame oui!» applaudit Joson, qui n'avait pas ôté son grand
-chapeau, tant il avait de trouble.
-
-La présidente mit un binocle d'or à cheval sur son nez, d'un geste
-cavalier et tout gracieux, je dois l'affirmer.
-
-«Les voilà bien! s'écria-t-elle. Ah! mon pays! Terre de granit
-recouverte de chênes, comme dit Brizeux. Vous connaissez Brizeux,
-chevalier? Non? Laroche, tu mettras mon Brizeux sur la table de nuit
-du chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon gars? Yvon? Mathelin?
-Loïc?
-
---Joson...... quoique çâ!
-
---Ah! Joson! ah! quoique ça! Dit-il _pour sûr et pour vrai_?
-ajouta-t-elle en s'adressant à moi. J'adore ces chinoiseries-là!
-Comment va ma bonne tante Renotte? Quels laitages vous avez là-bas! Je
-me souviens parfaitement de votre respectable mère, chevalier,
-quoiqu'elle fût une grande demoiselle déjà, quand j'étais une toute
-petite fille...... Joson, qui, toi?
-
---Joson Michais, ej' ne mens point!
-
---Adorable! Il ne ment point! Et vous, cousin?
-
---René.
-
---Comme c'est Breton! Il y a des noms, figure-toi, Laroche...... je
-demeurais à Landevan.... de l'autre côté de Lorient, c'est Larmor,
-Loqueltas, Locmener......
-
---Et Plouharnel, dont je suis nâtif, aussi vrai comme ne faut point
-mentir, respect de vous et la compagnie,» défila Joson tout d'un
-trait.
-
-Je crus voir que ce beau baryton de Laroche haussait les épaules assez
-ostensiblement.
-
-«Emmène-le! dit tout à coup la châtelaine qui étouffa un bâillement.
-Fais le manger. Nous le montrerons à ces messieurs et à ces dames.
-C'est plus drôle que les hommes en coquillage du Croisic. Mets quelque
-chose sur mes épaules, Roro, le temps fraîchit.»
-
-Le grand laquais ouvrit une armoire et y prit un léger mantelet de
-tulle blanc qu'il disposa sur les épaules demi-nues de sa maîtresse
-avec une coquetterie de camériste. Je dus rougir, car je sentis mes
-joues chaudes. La suzeraine le remercia d'un sourire.
-
-«Je n'ai plus de femme de chambre, laissa-t-elle tomber en manière
-d'explication. Roro fait l'intérim et je suis contente de lui.»
-
-Autre sourire, auquel ce grand coquin de Laroche répondit en se
-redressant comme un gendarme. Je lui trouvai décidément un méchant air
-de Struensée, mais je me disais à part moi: pour juger les gens de
-Paris, il faut au moins connaître Paris.
-
-Ma cousine éloigna sa camériste, et mon pauvre Joson, d'un geste où il
-y avait de la fatigue. Dès qu'ils furent partis, elle disposa selon
-l'art, tout autour d'elle, sur le divan, les plis de son peignoir de
-mousseline et me montra un tabouret qui était à ses pieds.
-
-Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer la singulière différence
-qui existe, sous un certain jour, entre une Parisienne de quarante ans
-et une provinciale du même âge. J'ai dit que ma bonne mère était
-encore très belle, mais sa toilette sans art la vieillissait: elle
-était passionnément grand'mère. Ma cousine, au contraire, se baignait
-depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine de Jouvence. Elle avait
-des perles dans la bouche, des perles qui se pouvaient changer comme
-les rideaux de son boudoir, elle possédait, pour ses joues, un
-inépuisable trésor de lis de roses; ses cheveux abondants ne pouvaient
-plus tomber; les cils de ses beaux yeux renouvelaient chaque matin
-leur lustre d'ébène: elle était jolie, je vous l'affirme comme je le
-vis.
-
-C'était une brune. Il y avait je ne sais quoi sous sa paupière, je ne
-savais quoi, devrais-je plutôt dire, car aujourd'hui je n'ignore point
-qu'un coup de pinceau suffit à produire ce prestige. L'embonpoint
-naissant gardait la souplesse à sa taille. Ses épaules, d'une
-éblouissante blancheur, empruntaient des rayons aux plis de la
-mousseline qui ondoyait tout autour d'elle.
-
-Je m'assis pour lui obéir. J'étais tout tremblant. J'avais les mains
-glacées et le front brûlant. Etait-ce Paris, ce malaise inconnu, mais
-plein de charme? Je n'osais plus regarder ma cousine, et il me
-semblait que son sourire me pénétrait comme une chaleur.
-
-Elle ferma ses yeux à demi, et laissant tomber sur moi le rayon voilé
-de sa prunelle, elle me demanda tout à coup:
-
-«Est-ce que vous êtes un mauvais sujet comme votre frère Gérard
-chevalier?»
-
-
-
-
-VI.
-
-LA PRESIDENTE.
-
-
-Hélas! non, je n'étais pas un mauvais sujet. Je n'avais même pas en
-moi ce qu'il faut pour le devenir par l'éducation.
-
-«Ma cousine, répondis-je en rougissant jusqu'aux oreilles, on aura
-calomnié mon frère Gérard auprès de vous.»
-
-Elle eut un petit rire sec. J'ajoutai sur un mode plaintif:
-
-«Qui donc a pu vous donner si mauvaise opinion de moi?»
-
-Je sentis qu'elle me regardait avec attention, et je me préparai
-sérieusement à subir un examen de morale.
-
-«Etes-vous dévot, René? me demanda-t-elle.
-
---Pas autant que je le voudrais, répondis-je avec modestie.
-
---Moi, me dit-elle, c'est par places. Il y a des moments où je suis
-comme une tigresse, en fait de religion. D'abord, je mets de la
-passion dans tout. J'ai passé vingt-huit ans, vous concevez, et l'on
-ne se refait pas à cet âge-là. Tout le monde remplit ses devoirs à la
-maison; j'exige cela: Laroche est exemplaire. Mais il me vient des
-doutes, mon esprit travaille. Ah! l'Evangile a bien raison de le dire:
-«Bienheureux les pauvres d'esprit!» C'est mon esprit qui fait des
-siennes. Du reste, je suis en veine de ferveur, ces temps-ci, en grand
-veine: j'ai trois sermons demain, très commodément échelonnés: deux
-l'après-midi, un le soir; je vous y mènerai. Savez-vous que je ne
-resterais pas seule avec votre frère Gérard comme me voici avec vous,
-chevalier?
-
---Ma cousine....» balbutiai-je.
-
-Je balbutiais parce que sa main, naturellement très blanche, et que la
-poudre de riz faisait plus douce qu'un satin, lissait mes cheveux sur
-mon front.
-
-«On dirait que vous avez peur de moi, interrompit-elle, vous n'osez
-pas me regarder.»
-
-Je levai les yeux. Son sourire excellent me fit en vérité battre le
-coeur.
-
-«Je ne sais comment vous exprimer, m'écriai-je, la joie que j'éprouve
-à retrouver en vous une seconde mère!»
-
-Ses sourcils se rapprochèrent tandis que sa bouche souriait avec
-pitié.
-
-«Vous devez avoir faim, mon petit homme, dit-elle brusquement. Sonnez,
-on va vous servir à souper.»
-
-J'eus le bonheur de répondre:
-
-«Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous soyez déjà ennuyée de moi?
-
---Paris offre tant de divertissements aux enfants comme vous! dit-elle
-avec un reste de rancune déjà radoucie.
-
---Je parlais de ma mère, ajoutai-je, car peut-être comprenais-je
-vaguement le motif de ma disgrâce, pour trouver un terme de
-comparaison au bonheur que j'ai de m'entretenir avec vous.»
-
-En même temps, j'appuyai mes lèvres sur sa main, comme pour demander
-mon pardon. Elle affecta de retirer sa main précipitamment.
-
-Ce n'était pas une grande coquette, selon la classification théâtrale.
-Ce n'était pas non plus tout à fait une comique. Il y avait une forte
-dose de naïveté dans son savoir-faire.
-
-Du reste, je dois dire tout de suite que la maison entière participait
-à ces demi-teintes. Il n'y avait là qu'une moitié de luxe, parce qu'on
-possédait à peine une moitié de fortune. Je ne peux plus appeler
-_demi-monde_ le monde qu'on voyait chez le président, puisque la
-signification de ce mot est fixée à faux par une des plus charmantes
-et des plus illustres comédies de ce temps-ci. Le demi-monde de la
-comédie n'est pas plus le vrai demi-monde qu'un morceau de strass
-n'est un demi-diamant. _L'abondance_ des colléges, au contraire, est
-bien véritablement du demi-vin ou du quart de vin, puisqu'il y a un
-peu de vin dans beaucoup d'eau. C'était ainsi chez ma cousine. A
-supposer que le grand monde soit la crème, il y avait là un peu de
-crème sincère dans quelque chose qui n'était même plus du lait.
-
-La matière première restait, mais le titre allait s'abaissant. Il
-n'était pas jusqu'au président, dont je n'ai pas eu occasion de parler
-encore, qui ne fût entre la chèvre et le chou: presque grand seigneur,
-mais un peu dans le tas, homme politique entre le zist et le zest
-sommité du douzième ordre, alliant l'austérité apparente à des
-faiblesses très peu mystérieuses. L'époque prêtait à cela: c'était le
-règne des coalitions malsaines et des paradoxales compensations. On
-appelait cette cuisine sophistique le juste milieu. Les choses
-allaient et venaient sans avoir le courage de l'effronterie, sans
-prendre le souci d'être hypocrites. On eût dit que la société
-parisienne s'arrêtait entre deux portes pour attendre mieux ou pis. Ce
-qu'elle attendait est venu.
-
-Mme de Kervigné disposa de nouveau les plis de sa robe et adoucit
-encore les suavités un peu prétentieuses de son sourire.
-
-«Vous vous exprimez avec facilité, René, me dit-elle. Si mon mari
-était un autre homme, je vous garantirais le succès à Paris, car vous
-avez tout pour vous. Quand on a passé vingt-huit ans, on peut bien
-faire le sacrifice de la coquetterie. Je comptais être votre soeur
-aînée, mais, ce n'est pas assez solennel: je serai votre petite mère.
-
---Ah! madame! m'écriai-je.
-
---Vous m'appellerez petite maman? Ce sera tout gracieux et cela
-imposera silence à la calomnie.... car on calomnie à Paris comme en
-province, chevalier, s'interrompit-elle en un soupir de colombe
-blessée; et quand une femme de haut rang a le malheur d'être délaissée
-par son mari... quoique certes votre cousin soit un galant homme et
-qu'il n'ait jamais manqué aux égards qu'il me doit. Mais vous savez,
-le faubourg Saint-Germain est plus près de Versailles que de Paris,
-c'est un vieillard boudeur qui n'a gardé que ses yeux d'Argus et sa
-langue de commère. Le tiers et le quart savent que le président,
-malgré son âge--il pourrait presque être mon père--malgré sa
-position.... Vous m'entendez bien, René, je ne peux pas, non plus,
-mettre de trop gros points sur les i. Et il me sera bien doux d'avoir
-en vous un confident de mes peines.»
-
-Je ne donne pas ce discours pour un modèle de précision oratoire;
-cependant il disait tout ce qu'il voulait dire, surtout à cause de
-l'accent qu'on y mettait. Je me sentis le coeur attendri.
-
-«Se peut-il, murmurai-je, employant à mon insu une phrase du roman
-traduit de l'allemand que ma tante Bel-OEil m'avait donné; se peut-il
-que mon cousin paye votre tendresse par l'ingratitude!
-
---Ma tendresse!» répéta-t-elle.
-
-Un moins novice que moi eût découvert son envie de rire. Mais elle me
-demanda tout à coup:
-
-«Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!»
-
-Puis, sans attendre ma réponse:
-
-«Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a semblé singulier à cause de
-l'âge du président; mais, en somme, n'est-on pas une vieille femme à
-vingt-huit ans passés! Et d'ailleurs. Il est fort bien conservé. Les
-hommes sont pour nous des vampires: ils rajeunissent par les chagrins
-qu'ils nous donnent et qui nous font vieillir. Ah? cher enfant! la vie
-est pour vous couleur de rose, et vous ne vous doutez pas de ce qu'un
-coeur peut souffrir.»
-
-Les vingt-huit ans passés de ma cousine étaient pour moi désormais un
-article de foi. Les parents de Bretagne se trompaient sur son âge.
-Plus je restais près d'elle, plus je la trouvais bonne, douce,
-aimable. Je respirais les parfums trop accusés de sa toilette comme on
-s'enivre avec des fleurs. L'idée se fortifiait en moi que cette maison
-allait être mon paradis.
-
-Les heures s'écoulèrent. J'entendis plus d'une fois le pas discret de
-Laroche qui rôdait dans le corridor, mais il n'osa pas entrer. Ma
-cousine souriait quand il s'approchait de la porte. Je n'aurais point
-su définir l'expression de ce sourire, où il y avait du contentement
-et une douce pitié. Quand la pendule sonna onze heures, elle appela
-sans élever la voix, et Laroche parut aussitôt sur le seuil.
-
-«Monsieur est-il rentré?» demanda-t-elle.
-
-Le baryton, qui était de mauvaise humeur, répondit
-
-«Il est rentré quelque part, mais pas ici.»
-
-Ma cousine leva les yeux au ciel, puis elle me regarda.
-
-Comme elle vit mes sourcils se froncer, elle me dit entre haut et bas:
-
-«Vous apprécierez Laroche. Il est au-dessus de son état.»
-
-Et à Laroche:
-
-«Mon bon, il faut que tu sois le guide et l'ami de cet enfant-là. Il
-est de mon parti. C'est mon page et je suis sa petite maman.
-
---Ça va bien,» dit Laroche, qui dérangea un fauteuil comme pour
-s'asseoir.
-
-Mme de Kervigné rougit et le prévint en ajoutant:
-
-«Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir de faim. Fais-nous servir
-quelque chose ici. Où as-tu mis le Breton?
-
---A l'écurie.»
-
-Il sortit sur ce mot et claqua brutalement la porte. Dès qu'il fut
-parti, ma cousine me pinça légèrement l'oreille.
-
-«Je compte te tutoyer, René, me dit-elle puisque je suis ta petite
-maman. J'aime mieux briser la glace tout de suite. Je ne savais pas
-que tu prendrais du premier coup une si grande place dans mon
-affection, mais je devinais bien que Laroche et toi vous ne pourriez
-pas vous souffrir. Sois généreux, tu as tout l'avantage sur lui, qui
-n'est qu'un valet en définitive; mais quel valet! Je sens que je
-pourrais te le sacrifier, petit démon; car tu es ici déjà l'enfant
-gâté, mais je ne te le pardonnerais jamais.»
-
-Cela me fit plaisir de m'entendre appeler petit démon. Il y a un
-siècle qu'on ne vit candeur pareille à la mienne. Je voudrais savoir
-pourquoi les adolescents honnêtes, les gros bourgeois un peu idiots et
-les décrépits de la rouerie aiment ces caressantes injures: démon,
-méchant et même scélérat.
-
-Ma cousine passa son pied sous mon tabouret et le rapprocha sans
-effort. Derrière sa rondeur d'odalisque il y avait une mâle vigueur.
-
-«Tu sauras tout! reprit-elle en mettant sa bouche contre mon oreille.
-Il y a bien des femmes qui voudraient tes cheveux. Et comme c'est
-étonnant, chevalier! Je ne vous connais que depuis trois heures et
-j'en suis à vous confier des choses.... oh! certes, bien délicates,
-mon ami! si délicates que je cherche mes mots. Portez-vous des gants
-la nuit?
-
---La nuit! répétai-je étonné.
-
---Je veux que toutes ces dames soient folles de vous, de toi, mon
-petit chevalier. C'est très rare, ce titre-là, maintenant, et il te
-sied à ravir. Le dernier chevalier c'était Faublas. Tu as lu
-_Faublas_?
-
---Vous voulez dire _Gil Bas_, rectifiai-je. L'abbé Raffroy n'a pas
-voulu me permettre cette lecture.
-
---Je crois bien! fit-elle en baissant les yeux pour cacher un sourire.
-J'écrirai demain à toute ta famille et à l'abbé Raffroy. Mais ne leur
-dites rien de nos petits secrets. Bon Dieu! s'ils savaient que je suis
-obligée d'avoir près de moi un Laroche, parce que M. de Kervigné se
-compromet auprès de toutes mes femmes de chambre?
-
---Quoi! m'écriai-je avec plus de gaieté encore que d'étonnement, M. de
-Kervigné?...
-
---Ris souvent, m'interrompit-elle. Tu ris bien.»
-
-Ma foi, j'étais parti. L'idée d'un grave président mis ainsi en
-pénitence excita en moi une hilarité bruyante et prolongée.
-
-«Ah! petite maman, balbutiai-je les larmes aux yeux à ce point de vue.
-Laroche est magnifique!
-
---Et toi, tu es charmant, René! murmura-t-elle. Tu comprends tout.
-Dans un mois, tu seras la coqueluche de mon salon!»
-
-Je riais encore, quand on mit la table; Laroche grave, roide,
-maussade, présida aux préparatifs et se retira. Pour un peu, ce
-soir-là, il se serait fait carmélite, comme la Vallière.
-
-Ma cousine me servit une tranche de foie gras et fit mousser le
-champagne dans mon verre. Je n'en étais plus à m'étonner.
-
-«Nous sommes en partie fine, me dit-elle.
-
---Si mon cousin revenait, repartis-je d'un ton où mon innocence avait
-déjà quelque alliage de scélératesse.»
-
-Elle me donna de son pain sur les doigts et murmura:
-
-«Ce n'est pas lui qui m'occupe.»
-
-Hélas! c'était Laroche. Laroche venait de temps en temps, sous
-prétexte de servir. Pour donner une idée des progrès qu'on peut faire
-à Paris en une soirée, l'idée me passa que ce coquin de Laroche avait
-bien pu s'asseoir une fois ou l'autre à ma place, châtiant ainsi de
-plus d'une manière les inconvenances de M. le président.
-
-Laroche, du reste, me gênait peu. J'avais un appétit d'enfer, et je
-trouvais le souper exquis. Mme de Kervigné ne mangeait pas comme ma
-tante Nougat, mais c'était néanmoins une forte convive. Elle avait des
-façons ravissantes de tenir son verre à champagne. Je trouvais à
-Laroche des airs d'Othello qui me divertissaient sincèrement.
-
-Au dessert, je savais par coeur la maison de ma cousine. Elle avait eu
-soin de m'apprendre que la partie du métier de camériste, à laquelle
-Laroche était décidément impropre, était confiée à la lingère, vieille
-fille bossue que le président respectait. Le décorum une fois bien
-établi, Aurélie, car elle m'avait permis de l'appeler ainsi pour
-alterner avec petite maman, Aurélie dis-je, passa aux confidences, ou
-plutôt à la confession générale de son mari. Son mari n'en faisait pas
-beaucoup plus que les autres, me dit-elle; car la mode parmi les
-hommes graves était aux fredaines. Cela ne ressemblait pas tout à fait
-aux orgies publiques de la régence: c'étaient des débauches de juste
-milieu, timides, parcimonieuses, vilaines. Ces palais mignons de la
-volupté qu'on appelait jadis des _folies_ ou de petites maisons,
-étaient remplacés tout uniment par des chambres garnies. Le
-Parc-aux-Cerfs du président était à Bagnolet, près d'une fabrique de
-plâtre, et lui coûtait six cents francs par an. Quand sa fantaisie
-allait jusqu'à mettre Paméla dans ses meubles, il avait un abonnement
-au faubourg Saint-Antoine et un billet de mille francs lui faisait
-voir le bout de l'aventure.
-
-Ma cousine connaissait par le menu la carte de cette rouerie au
-rabais. Il y avait des tenants et des aboutissants qui ne laissaient
-pas d'être curieux. Ainsi, le président, pourvu d'un pseudonyme, comme
-les vaudevillistes qui ont un bureau, était actionnaire de plusieurs
-petits théâtres. Son argent lui rapportait ainsi d'assez bons intérêts
-et une influence. Il était roi dans ces coulisses de bas ordre et
-n'enviait point les fous qui payent si cher le droit de s'égarer dans
-les couloirs de l'Opéra. On passe précisément par les petits théâtres
-avant de grimper dans les grands. Le président buvait le Nil à sa
-source.
-
-Il _faisait débuter_ comme un commissaire du gouvernement. Ce qui
-coûte les yeux de la tête à un Anglais lui rapportait sept pour cent
-l'an, outre la paix profonde de l'incognito, car le théâtre
-Beaumarchais et les Délassements-Comiques sont à cent lieues du Palais
-de justice.
-
-Pour le moment, la divinité régnante était une demoiselle Annette
-Laïs, qui sortait Dieu sait d'où. Le président l'avait fait débuter
-depuis peu au théâtre Beaumarchais. Il était fou d'elle, à ce qu'on
-disait. Il allait la voir avec une perruque blonde et des lunettes
-bleues. Ma cousine ne me cacha pas qu'elle était tout particulièrement
-curieuse de contempler cette merveille.
-
-Car Annette Laïs avait un succès étourdissant au théâtre Beaumarchais,
-et on la disait belle comme un astre.
-
-Je pense que je bâillai. Du moins, ma cousine se leva précipitamment
-et ordonna à Laroche de me conduire à mon appartement. Ce serait de
-l'effronterie, si je disais que je songeai longtemps à la bizarrerie
-de mon entrée dans la maison du président de Kervigné. J'avais trois
-jours et trois nuits de diligence dans la cervelle, et je m'endormis
-en tombant dans mon lit, absolument comme si j'avais soupé à la table
-d'une famille toute unie et pareille à la mienne. L'image d'Aurélie,
-ma nouvelle maman, ne vint pas du tout me visiter, quoique mes doigts
-gardassent son parfum comme si j'eusse manipulé du savon aux mille
-fleurs. Je m'endormis, Breton que j'étais, et, chose étrange, si un
-nom vibra à mon oreille au moment où je perdais connaissance, ce fut
-celui de cette fillette que mon cousin avait fait débuter au théâtre
-Beaumarchais, et qui sans doute allait lui coûter mille francs chez
-son marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine: le nom d'Annette
-Laïs.
-
-
-
-
-VII.
-
-ANNETTE LAÏS.
-
-
-Annette Laïs! Ce nom tintait encore dans l'air autour de moi quand je
-m'éveillai le lendemain matin, dans une chambre d'excellente tournure,
-commodément meublée, et dont les deux belles croisées donnaient sur
-les jardins de l'hôtel. De mon lit, je pouvais voir les arbres en
-pleine feuillaison que la brise matinale balançait. Je devais tout
-avoir à Paris, même des arbres.
-
-Et je me disais:
-
-«Les gens de Vannes se figurent qu'il n'y a point d'arbres à Paris. Je
-ne connaissais pas à Vannes d'acacias si grands ni de si gros
-tilleuls. Nos braves du Morbihan connaissent tous Paris à la façon de
-l'oncle Bélébon.»
-
-Justice du ciel! ce souvenir de l'oncle Bélébon, qui avait tout
-l'esprit de la famille, me sembla dater du déluge. Vincent
-disparaissait pour moi à des distances incalculables. Je voyais mes
-deux tantes Kerfily-Nougat et Kerfily-Bel-OEil perdues tout au bout
-des lointaines perspectives du passé. Un siècle s'était écoulé depuis
-mon départ de Bretagne.
-
-Pauvre bonne mère! Elle avait Charlot et Mimi qui devaient bien
-l'empêcher de me regretter! Et mon père! Ah! celui-là je l'entendais:
-
-«A la soupe, saperbleure! Bon appétit, bonne conscience! Depuis mon
-dernier repas, je n'ai rien mangé! Apportez le potage, que je le mette
-dans mes bottes.»
-
-Et ma soeur, jolie, mais un peu maussade; et le prudent abbé Raffroy,
-et ma pauvre vieille Renotte, vaillante comme un grenadier....
-
-Annette Laïs! Ce nom inconnu me revenait comme ces tyranniques
-refrains qu'on voudrait chasser et qui vous obsèdent. Notez qu'en
-dehors du nom, il n'y avait rien pour moi; celle qui le portait ne
-m'inspirait ni intérêt ni curiosité. Je n'étais même pas comme ma
-cousine de Kervigné, qui avait envie de la voir.
-
-«J'ai ordre de savoir si M. le chevalier prend du chocolat ou du café,
-prononça la belle voix du baryton Laroche à ma porte entre-baillée.
-
---Du café, répondis je, et envoyez-moi mon Breton.»
-
-Laroche referma la porte.
-
-Il fallut cela pour me rappeler ce qui aurait dû être ma préoccupation
-principale: ma conversation avec la présidente. Je n'aurais point su
-dire pourquoi j'avais répugnance à tourner mon souvenir de ce côté.
-Mes aventures du soir précédent se présentaient à moi comme une
-histoire à la fois biscornue et invraisemblable. Il y avait déception:
-j'avais compté sur une tante, et cette cousine, qui venait de passer
-ses vingt-huit ans, m'apparaissait ce matin sous une forme
-fantastique. Il n'y avait pas jusqu'à son bouquet violent qui n'eût
-pour moi odeur de fleurs fanées. Je ris pourtant un peu en songeant à
-Laroche, sa camériste, et aux entreprises intestines du président,
-mais j'aurais mieux aimé ne pas rire.
-
-Joson Michais arriva avec ma tasse de café au lait. Il était tout
-blême.
-
-«Quoique çâ, me dit-il d'une voix qui avait déjà perdu quelque chose
-de son redoutable mordant, comment que nous en vâ, dâ matin, monsié el
-chevâlier!
-
---Es-tu malade, Joson? lui demandai-je.
-
---Point d'en tout, éj'ne mens point.
-
---As-tu bien dormi dans ton écurie?
-
---Ah! dame, assez tout de même; c't'_etchurie_-là est plus plaisante
-qu'un logis.
-
---Qu'as-tu donc?
-
---Ej'vâs vous dire: ej'mennuie dans c'te Pâris, pour sûr et pour vrai,
-ah! mais dame oui!
-
---Mais tu ne l'as pas vu encore, ce Paris.
-
---Quoique çâ!»
-
-Il tournait son grand chapeau entre ses doigts, et je vis qu'il
-pleurait.
-
-«Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore dans une semaine, je
-payerai ton voyage de retour.
-
---En vous remerciant, monsié el chevâlier, mais je n'ai point affaire
-d'argent, c'est la vérité. Lâ déligence an'me vâ pas plus que l'grand
-bourg. A vous ervoir tout de même, ah! dame, ej'men vâs!
-
---Attends à demain, tu auras des lettres pour ma famille.
-
---A vous ervoir! â vous ervoir!»
-
-Il coiffa résolument son chapeau de Plouharnel et se sauva comme s'il
-eût craint d'être retenu par la force. Celui-là pouvait donner des
-renseignements sur Paris à l'oncle Bélébon. Je m'étonnai de ne pas
-rire; j'avais le coeur serré au point d'envier le sort de ce pauvre
-garçon qui s'en allait.
-
-Aussitôt levé, je demandai ma cousine; mais il n'était pas jour chez
-elle. On me dit que le président était à l'hôtel; je voulus le voir;
-il travaillait, et sa porte était murée. Je sortis, afin de jeter un
-coup d'oeil sur Paris. J'allai au hasard, longeant des rues
-interminables qui me semblèrent habitées par des pauvres et plus
-laides que les rues même de Vannes, la ville la plus laide de
-l'Europe. Une de ces rues, dont l'écriteau portait le nom de Sèvres,
-me conduisit tout droit à la campagne, au travers des fortifications
-qu'on achevait. Du haut du terre-plein, je vis un assez beau paysage,
-gâté par des usines. Le coteau de Meudon, qui riait au loin sous sa
-couronne de verdure, me parut comme un rempart élevé entre les
-tristesses suburbaines et la joie des vrais champs. Paris a ainsi, de
-tous côtés, sa hideuse enveloppe, qu'il faut percer pour y entrer
-comme pour en sortir. On pourra bien élargir les splendeurs de Paris,
-mais ce cercle navrant s'élargira de même. Quand Paris gigantesque ira
-jusqu'à Meudon, Meudon mettra une cheminée cylindrique à son château,
-qui crachera cette fumée noire, grasse, puante et salissante, haleine
-de l'industrie.
-
-Je ne songeais pas à cela, je ne songeais à rien. Je n'éprouvais pas
-le mal du pays comme mon pauvre Joson, mais j'étais las, et mon
-intelligence subissait une sorte d'engourdissement. Parmi cette
-atonie, une guêpe bourdonnait, un refrain radotait, un son de cloche
-tintait sa note odieuse et monotone; tout cela, c'était un nom
-revenant avec l'absurde obstination d'un rêve de fiévreux, quoique je
-n'eusse pas la fièvre. Annette Laïs! me disait ma tête.
-
-Je chassais ce nom comme on écarte une mouche, et, comme la mouche
-entêtée, il revenait précisément à la place d'où je l'avais chassé.
-L'exactitude de cette comparaison est frappante: ce nom me démangeait;
-j'aurais voulu le tuer.
-
-C'était une belle et pure matinée; le ciel n'avait d'autre voile que
-ces insultantes vapeurs incessamment lancées par la toux chronique des
-usines. Je regardai encore une fois le paysage circulaire, ce lointain
-amphithéâtre de coteaux souriants, au devant desquels Saint-Cloud
-épanouissait sa corbeille de verdure. La Bretagne était au delà.
-
-Le long de la Seine, vers Sèvres, un homme marchait sous le soleil.
-Son pas était joyeux. Je reconnus le grand chapeau de Plouharnel. Bon
-voyage, mon pauvre Joson! Dieu soit avec toi sur la route, Breton qui
-vas vers la Bretagne!
-
-Quand je rentrai, on déjeunait. Laroche, en livrée, servait à table.
-Le président se leva et me tendit la main.
-
-«Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi de ne vous avoir point
-attendu. Nos heures d'audience sont inflexibles comme vos heures de
-marée là-bas. Je suis fâché de ne m'être pas trouvé à la maison hier
-pour vous souhaiter de tout mon coeur la bienvenue. Les devoirs de ma
-charge ne sont pas seulement au Palais....»
-
-Aurélie cligna de l'oeil, en me regardant, et je faillis en être
-déconcerté. Le regard d'Aurélie voulait dire: Après le palais, il y a
-Annette Laïs.
-
-«Mon cousin, répondis-je cependant, je vous remercie pour moi, et je
-vous apporte les compliments de mes parents.
-
---Mes aînés, mon enfant, dit M. de Kervigné en se rasseyant. Dans
-votre prochaine lettre, vous leur direz mille choses affectueuses de
-ma part et vous ajouterez que vous êtes chez moi comme chez vous.
-
---N'est-ce pas qu'il a une figure fort intéressante! dit ma cousine.»
-
-Ce fut au tour de Laroche de cligner son oeil maraud. Il me sembla
-surprendre entre son maître et lui un vague sourire d'intelligence. Il
-y a eu des favoris assez adroits pour appartenir en même temps au roi
-et à la reine: témoin Manuel Godoy, prince de la Paix. Je regardai
-mieux ce Laroche, qui avait décidément une admirable tête de coquin,
-et qui me parut d'humeur à manger aux deux râteliers.
-
-Au jour, ma cousine Aurélie avait passé vingt-huit ans depuis plus
-longtemps que le soir; néanmoins elle portait assez bien une toilette
-du matin très jeune, et ses odeurs renouvelées répandaient un frais
-parfum de jasmin. Cela m'avait pris aux narines, dès le seuil. Elle me
-tendit la main et pesa dessus de manière à mettre mon front à portée
-de ses lèvres.
-
-«Je suis déjà sa petite mère, dit-elle au président.
-
---Il ne faut pas perdre de temps, répliqua celui-ci d'un accent très
-simple, sous lequel la raillerie ne montrait qu'un tout petit bout
-d'oreille.»
-
-Mais Laroche ponctua cette réponse par un rire silencieux. Ma cousine
-ne pouvait le voir. Une pensée qui était en moi à l'état latent se
-formula dès ce moment: Laroche était mon ennemi. Je n'entends pas
-exprimer par ce mot seulement une prédisposition malveillante; ce
-n'eût pas été une découverte. Laroche était mon ennemi mortel.
-
-Quoiqu'en eût dit ma cousine, le président n'avait pas l'air beaucoup
-plus âgé qu'elle. C'était un homme très laid, très froid et très
-distingué. En lisant plus tard, dans la _Notre Dame_ de Victor Hugo,
-le portrait de Claude Frollo, j'ai eu comme une vague saveur de ma
-première impression à la vue du président de Kervigné. Ce n'est pas
-ici une ressemblance, c'est une sorte de reflet. Le président n'avait
-ni l'ampleur ni la profondeur de la création du poète, mais c'était,
-en petit, l'alliance de l'austère travail avec la préoccupation
-sensuelle. L'un excite l'autre, cela est certain. La passion jaillit
-plus brutale du sein même de la fatigue intellectuelle. Il y a du feu
-au fond de ses orbites creusées par la morsure de la lampe; sons ces
-fronts pâles et dépouillés, la cervelle est rouge; ceux-là n'aiment
-pas avec leur coeur, peut-être: ils aiment avec toute la révolte de
-leurs nerfs hérissés.
-
-Je ne sais pas si Frollo vit encore: nous ne sommes pas si grands que
-cela; d'ailleurs le génie sculpte un bronze à la taille de sa pensée.
-Mais regardez autour de vous, et vous verrez partout glisser dans
-l'ombre de nos soirs ce reflet de Frollo dont je parle. C'est l'argent
-de Frollo rapetissé qui tinte dans les poches de toutes nos
-comédiennes; ce temps-ci fait volontiers la monnaie du passé; la
-monnaie du grand Frollo circule depuis cinquante ans, et pullule, et
-se dédouble; elle forme dans notre civilisation un clan de malades
-chez qui le vice est une noire infirmité.
-
-Nous sommes le siècle névralgique. Il a fallu parvenir, on n'a pas eu
-le temps d'être jeune. Nous sommes le siècle négateur: nul ne réfugie
-plus son angoisse dans la foi. Molière n'écrirait plus _Tartufe_,
-Tartufe borne son hypocrisie à changer d'habit à la brune et prie
-franchement ses collègues de ne le point reconnaître, à charge de
-revanche, si ses collègues et lui viennent à se rencontrer en quelque
-lieu douteux.
-
-De là naît ce fait redoutable: l'orgie n'est plus la jeunesse qui
-passe, et qui demain va réagir contre sa propre démence. L'orgie est
-chauve ou coiffée de cheveux gris. Elle est sage, elle ne fait pas de
-bruit, elle paye ses dettes aux familles déshonorées. Les fils de
-Frollo, je vous l'ai dit, sont des malades qui prennent froidement un
-bain de vice comme on subit une douche d'eau froide.
-
-Cependant, il ne faut pas crier cela sur les toits. Soyez discrets.
-Frollo n'aime pas qu'on tâte le pouls de sa frénésie. Je n'ose pas
-vous dire toutes les robes qu'il porte, je n'ose pas vous laisser
-deviner surtout du haut de quelle tribune il me foudroierait, s'il
-m'entendait.
-
-J'en connais de bien plus malades que mon cousin le président de
-Kervigné. Mon cousin était un homme de milieu et de modération,
-mettant un mors à sa fringale et arrangeant ses affaires de coeur
-comme un dossier. Sauf l'esprit qu'il avait et la rare distinction de
-ses manières, sa vie ressemblait aux soirées que les notaires passent
-au bal masqué avec un nez de carton et une femme de plâtre.
-
-Il était magistrat dix heures par jour et travaillait avec fureur; le
-reste du temps, il était je ne sais quoi, il avait son faux nez, il
-faisait aller les arts.
-
-Pendant le déjeuner, on ne parla que de la famille de Bretagne; mon
-cousin fut bienveillant et charmant. Il m'engagea à prendre une
-quinzaine pour voir Paris, après quoi je devais être présenté au
-ministre.
-
-«Comment trouvez-vous mon mari? me demanda Aurélie quand nous fûmes
-seuls.
-
---Il réalise l'idée que je m'étais faite d'un magistrat éminent,
-répondis-je.
-
---J'entends comme homme, insista-t-elle.
-
---Comme homme?.... répétai-je avec un peu d'embarras.
-
---Venez voir le jardin,» dit-elle en riant et en me prenant le bras.
-
-Comme nous descendions, elle ajouta d'un ton de mignardise qui devait
-lui aller fort bien autrefois:
-
-«Avons-nous pensé à petite maman?
-
---Ma cousine...... balbutiai-je.
-
---Pas beaucoup. Nous avons dormi comme un loir.
-
-«Je vais te dire, René, reprit-elle en changeant de ton brusquement.
-Tu es de la Bretagne et trop neuf pour deviner ces choses là. Avec
-moi, vois-tu, ton éducation va se faire sans que tu t'en aperçoives et
-tu seras déjà un petit homme quand tu entreras à la chancellerie.
-L'expérience, mon cousin, c'est tout ce qui reste aux pauvres vieilles
-qui ont passé vingt huit ans.»
-
-Elle s'arrêta pour me donner le temps de protester. Je le fis de mon
-mieux: mais, au grand soleil, Aurélie avait réellement trop
-d'expérience. Elle s'appuya nonchalamment sur mon bras et poursuivit:
-
-«Malgré l'énorme différence d'âge, j'aurais aimé mon mari. Ma nature
-délicate et tendre a besoin d'un attachement solide, et mes
-principes...... tu dois comprendre. Mais M. de Kervigné m'a froissée.
-Ils sont comme cela. M. de Kervigné avait une femme toute jeune, toute
-mignonne, car, voilà quatre ans, René, tu aurais pris ma taille entre
-tes dix doigts; des dents, des cheveux, un teint. Enfin tout cela est
-parti, j'en puis bien parler, parti plutôt par le chagrin que par les
-années, car j'ai bien souffert, mon enfant, ah! oui, j'ai bien
-souffert!
-
-Son mouchoir, plus odorant qu'un paquet d'héliotropes, essuya ses yeux
-où il n'y avait point de larmes. Ce geste fut dessiné avec précaution
-pour ne pas enlever la peinture.
-
-«Souffert le martyre! reprit-elle d'une voix entrecoupée; des nuits
-sans sommeil, des jours où l'idée du suicide traversait vingt fois ma
-cervelle. Si je n'avais pas eu mes principes, René.... Mais
-j'appartiens, moi aussi, à cette noble terre, dernier asile de toutes
-les croyances. Je me suis souvenue que j'étais Bretonne, j'ai appelé à
-mon secours la prière et la sainte résignation..»
-
-Elle se laissa tomber sur un banc de gazon, et me fit signe de
-m'asseoir auprès d'elle.
-
-Ma cousine Aurélie ne lisait pas les mêmes livres que ma tante
-Bel-OEil, mais elle profitait abondamment des livres qu'elle lisait.
-
-«La prière a relevé ma force, continua-t-elle, la résignation...
-Tiens, petit, s'interrompit-elle, quand tu es seul auprès d'une jolie
-femme, il ne faut pas te camper comme un saint de bois. As-tu peur
-d'être mordu? On s'approche, on se penche gracieusement, si le
-mouchoir tombe....»
-
-Elle laissa tomber son mouchoir que je m'empressai de relever.
-
-«C'est bien, mais après?» me dit-elle.
-
-Je lui tendis le mouchoir, et j'eus un coup d'ombrelle sur les doigts
-avec cette explication didactiquement formulée:
-
-«C'est selon les personnes. Avec moi, qui suis ta petite maman, tu
-pouvais effleurer le mouchoir de tes lèvres. Tu n'as donc jamais lu
-d'histoire de pages et de châtelaines, René?
-
---Si fait, ma cousine, dans les livres de ma tante Bel-OEil.
-
---Cette pauvre Bel-OEil! Ce doit être bien gothique, ses livres! C'est
-un peu une ménagerie, dis donc, René, toutes ces bonnes gens-là? Mais
-partons d'un point. Dans le monde, chaque fois que tu te trouves
-auprès d'une jeune femme, tu dois lui faire la cour sous peine de
-passer pour un homme mal élevé. Tu comprends?
-
---Oui, ma cousine.
-
---Appelle-moi donc petite maman.
-
---Oui, petite maman.
-
---Ça ressemble davantage aux histoires de pages et de châtelaines.
-Quand je dis faire la cour, c'est en tout bien tout honneur. A Paris,
-on a des moeurs comme en Bretagne. Tu causes, n'est-ce pas, de la
-pluie ou du beau temps, le sujet de la conversation ne fait rien. J'ai
-connu des messieurs qui entament tout de suite après avoir dit:
-
-«Bien le bonjour!» Cependant, il vaut mieux bavarder. L'occasion vient
-en bavardant, comme l'appétit en mangeant. J'espère que tu n'y entends
-pas malice? Quand je dis l'occasion, c'est tout bonnement pour baiser
-le bout de cinq jolis doigts? Essaye!»
-
-J'obéis docilement.
-
-«Pas mal. A chaque jour sa leçon: c'est assez pour aujourd'hui. Ah!
-chevalier, si tu savais comme j'aurais besoin d'une affection jeune et
-pure pour raviver ma pauvre âme!
-
---Si vous me permettiez... commençai-je, avec deux belles plaques de
-pourpre sur les joues.
-
---Pas mal! répéta Aurélie. Mais la leçon est achevée, tu sais? Nous
-parlons raison. A ton âge, on regarde les femmes de vingt-huit ans
-comme de vieilles sempiternelles.
-
---Mais pas du tout! protestai-je.
-
---Si la leçon durait encore, je te dirais qu'il faut baiser la main
-ici, absolument. C'est indiqué et même....»
-
-Elle m'écarta de la pointe de son ombrelle, et prit un ton sérieux
-pour ajouter:
-
-«Dis-moi comment tu aimerais ta châtelaine, beau page?
-
---De tout mon coeur.
-
---C'est trop peu.»
-
-Elle se reprit à rire, et vraiment je la trouvai jolie.
-
-«A genoux, bambin! s'écria-t-elle. Tu n'as pas deviné cela. On se
-jette à genoux et l'on répond: Comme un fou!
-
---Comme un fou!» répétai-je agenouillé.
-
-Je sentis sa lèvre qui brûlait mon front; mais elle se leva en
-éclatant de rire. Laroche était au bout de l'allée.
-
-«Laroche! appela-t-elle, Laroche!»
-
-Le baryton se dirigea vers nous d'un air mélancolique. La main potelée
-mais vigoureuse d'Aurélie m'empêchait de me relever.
-
-«On n'est pas en sûreté avec ce mauvais sujet-là, dit-elle quand
-Laroche fut à portée. Aide-moi à lui donner le fouet.»
-
-Je sentis le valet me toucher par derrière. Je n'avais pas compris où
-elle en voulait venir. D'un bond, je fus sur mes pieds et Laroche
-roula, les jambes en l'air, dans un massif de lilas. Il se releva pâle
-de rage.
-
-Mme de Kervigné était pâle aussi.
-
-«Un petit lion! murmura-t-elle, pendant que ses yeux brillaient.
-
-Puis, avec une froide bonté:
-
-«Il ne fallait pas toucher le chevalier, Laroche. Le chevalier vous
-fait présent de deux louis pour le mal qu'il aurait pu vous causer.
-Qu'on attelle! Le chevalier me conduit au sermon, ce matin, et ce soir
-au théâtre.»
-
-Laroche ne me regarda pas et s'éloigna consterné.
-
-
-
-
-VIII
-
-ENCORE ANNETTE LAÏS
-
-
-Ma petite maman était rêveuse. Je restais devant elle, tout interdit
-de ma violence; elle me dit:
-
-«Quelles têtes nous avons là-bas! Si je n'étais pas une Bretonne, je
-te gronderais, sais-tu. Mais comme tu es fort, René!
-
---Il faut que ce soit un accès de folie, répondis-je. Battre un valet!
-
---Oh! fit-elle, Laroche est quelquefois un monsieur. Si tu le
-rencontrais en habit noir, tu verrais!»
-
-Elle me quitta sur ce mot pour faire sa toilette. Je cherchai Laroche
-et je lui mis deux louis dans la main. Il ouvrit son porte-monnaie,
-qui était fort beau, avec méthode et y coula les deux pièces d'or,
-après quoi il me dit:
-
-«Le Breton de M. le chevalier était un garçon d'esprit.»
-
-Comme mon regard l'interrogeait, il ajouta gravement:
-
-«Il s'en est retourné en Bretagne.»
-
-Il sourit d'un air calme et fier, et remit son porte-monnaie dans sa
-poche.
-
-A Paris, les prédicateurs sont de deux sortes: il y a les prédicateurs
-pour hommes et les prédicateurs pour dames. Les prédicateurs pour
-hommes sont généralement à Notre-Dame, dont les voûtes grandioses
-semblent faites pour répercuter la mâle parole des Félix ou des
-Ravignan. A Saint-Thomas d'Aquin, à Saint-Roch, à la Madeleine, les
-prédicateurs pour dames fleurissent. Leur tâche est assurément la plus
-facile: les dames ne demandent jamais mieux que de se convertir; j'en
-sais de bien jolies qui passent leur vie à cela.
-
-La petite nef de Saint-Thomas d'Aquin était pleine comme l'oeuf quand
-nous arrivâmes. La présidente avait des places gardées que nous eûmes
-beaucoup de peine à gagner. Le missionnaire avait la vogue, et il
-s'agissait d'une oeuvre à la mode; dans toute l'église, on ne voyait
-que fraîches toilettes: c'était comme un immense bouquet de fleurs.
-
-Quelques-unes de ces fleurs avaient bien un peu trop d'éclat, mais la
-physionomie générale indiquait un parfait recueillement et mon coeur
-battit, car il y avait là plus d'une tête à qui la prière faisait une
-auréole.
-
-La province peut être plus dévote que Paris; mais, contrairement à
-l'opinion commune, les églises de Paris sont plus pieuses que celles
-de la province. Je fus frappé du parfum de componction qui s'exhalait
-de cette foule brillante, et je me recueillis en moi-même pour prier.
-Une seul chose me gênait: toutes ces fleurs avaient des parfums; les
-sermons pour dames donnent mal à la tête comme un bouquet oublié dans
-une chambre fermée. A Vannes, les bons paysans déposent leurs sabots à
-la porte de la cathédrale; je voudrais, sous le porche de nos églises,
-une petite pharmacie où l'on déposât les odeurs de ces dames.
-
-En fait de parfumerie, la présidente, on le sait, valait beaucoup. Je
-l'avais à ma gauche; à ma droite était une vieille dame, qui était un
-flacon débouché d'eau de Cologne. Devant moi s'agenouillait une
-famille adonnée au patchouli; par derrière, le vent de la porte
-m'envoyait des bouffées de mousseline. Toutes ces bonnes choses
-mélangées produisaient un si redoutable ragoût, que mon coeur était
-sur mes lèvres. N'est-ce pas dans l'église surtout qu'on devrait
-laisser un peu de place pour le pauvre bon air du ciel? J'admets
-l'austère encens; mais il y a ce me semble, une sorte d'impiété à
-vicier l'atmosphère où le saint sacrement rayonne, et à infecter le
-tabernacle de ces douceâtres étouffements qui font redouter aux
-passants le seuil de la Société hygiénique. Il est une différence
-entre la fleur animée qui, Dieu merci, ne porte aucune odeur, et le
-vivant sachet qui empoisonne. Je livre l'humilité de ces
-considérations à qui de droit.
-
-Le prédicateur monta les degrés de la chaire. Il y eut une discrète
-rumeur, suivie d'un profond silence. C'était un homme jeune encore,
-aux cheveux légers et rares; sa voix était sonore, admirablement
-équilibrée; elle servait comme il faut l'intelligente pâleur de son
-visage. Son discours fut éloquent, sans doute; car il y eut beaucoup
-de larmes; cependant il ne me toucha point comme les sermons de mon
-vieux curé de Vannes. C'est qu'il était pour dames.
-
-A la fin du premier point, ma cousine se pencha vers moi, les yeux
-humides.
-
-«Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle.
-
---Fort bien, répondis-je, pendant que les toux comprimées se
-dédommageaient autour de moi.
-
---Comment, fort bien! il est admirable, tout uniment.»
-
-Elle ajouta avec transition:
-
-«Sais-tu où nous allons, ce soir?
-
---A l'Opéra? dis-je tout joyeux.
-
---Non pas! j'ai une envie folle de voir cette créature, Annette Laïs.
-J'ai fait prendre une loge dans ce trou de théâtre Beaumarchais. Ne me
-donne pas de distractions.»
-
-J'étais guéri d'Annette Laïs depuis la scène du jardin. J'éprouvai un
-sentiment de véritable impatience, d'autant plus que je regrettais
-l'Opéra. Le bourdonnement d'Annette Laïs recommença aussitôt, rendu
-plus importun par mon dépit même. Pendant toute la seconde partie du
-sermon, je m'occupai de chasser ce fastidieux refrain, ce qui était la
-meilleure manière de le rendre intolérable. Je parvins aisément à ce
-dernier résultat et je donnai de bon coeur au diable, malgré la
-sainteté du lieu, la protégée de mon cousin le président. Petite maman
-dormit un peu; mais, en s'éveillant, elle soupira.
-
-«Quel talent! Quand je pense qu'il y a des gens pour aller entendre
-celui de Saint-Sulpice!»
-
-Je ne raille ici que petite maman, car il y avait autour de moi un
-recueillement sincère, malgré l'odeur. Le sermon fut un succès et je
-vis des bracelets dans la bourse du quêteur. Petite maman avait des
-bracelets à effet, mais pas chers, tout exprès pour les quêtes.
-
-«Il me semble que vous vous êtes assoupi, chevalier, me dit-elle comme
-nous remontions en voiture. Il faut vous tenir. A l'hôtel, Roblot, et
-grand train! j'ai à m'habiller. Quel talent! et quel organe! Comme son
-accent lui va bien! Aimes-tu cela, toi? Moi, j'adore le parler de
-Bordeaux, quand il n'est pas trop ridicule. Eh bien, je vais te dire:
-la comtesse va à Saint-Sulpice écouter un dominicain. Pourquoi? Le
-costume pousse, car je ne voudrais pas soupçonner un autre motif.
-Mais, va, il y a des personnes qui entendent drôlement la religion.»
-
-Je partageais en ce moment l'opinion de ma cousine.
-
-«Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement. Les hommes
-prétendent que l'abbé manque de profondeur, je sais cela, mais je suis
-fixée sur la profondeur des hommes. Le président est un puits de
-Grenelle. As-tu remarqué la demoiselle, à gauche, en noir? Pas la
-première, celle qui a ce nez? Quarante mille livres de rentes, en bien
-venu, et des tas d'espérances. Personne ne meurt dans la rue
-Saint-Dominique sans qu'elle hérite un peu. Bien élevée, des talents,
-et ces nez se placent, le soir, aux lumières. Mais tu es encore trop
-jeune pour tenter cette affaire-là. Tout auprès d'elle, la dame au
-chapeau de paille avec des fleurs dessus et dessous, comme pour faire
-les tartes dans les fours de campagne, l'as-tu vue? Non! Tu ne sais
-donc pas regarder? Il faut apprendre. Je t'aurais dit son histoire,
-c'est à donner la chair de poule; mais, moi, je suis comme l'Evangile:
-à tout péché miséricorde.... excepté pour les hypocrites! Tiens, j'ai
-toujours envie d'écrire quelque chose sur le dos de cette longue Mme
-de Mareuil, qui est faite comme une cigogne et qui regarde le ciel en
-coulisse. Ce que c'est que l'habitude! Ces messieurs ne sont pourtant
-pas là-haut! Voyons, chevalier, ne médisons pas! Parle-moi de ta
-famille. Je parie que ta soeur t'aura donné commission de lui décrire
-un peu mes toilettes?
-
-
-Je ne pus m'empêcher de sourire et je répondis:
-
-«Vous êtes une fée, ma cousine.
-
---Pas mal, René? vous avez bien dit cela. Prenez note de ma toilette,
-si vous voulez, car je vais en changer. Il faut être simple, quand on
-fait une escapade, et je vais tout uniment me déguiser en petite
-bourgeoise du Marais. Est-ce vrai que le Breton bretonnant est parti?
-J'aurais aimé le montrer: il avait une tête superbe, pour sûr et pour
-vrai. Allez m'attendre au fumoir. Fumez-vous? Il faut apprendre à
-fumer. Le monde marche. Tout ce qui fait crier les dames est bon.
-Souvenez-vous que vous marquez un point chaque fois qu'on dit: «Fi
-donc!»
-
-Nous étions sous le vestibule. Elle s'éloigna, moins légère qu'une
-sylphide. Le spécimen d'entretien qui précède est, je puis l'affirmer,
-d'une exactitude rigoureuse. J'admire souvent combien sont sensibles
-et claires les premières pages de nos souvenirs. Dès que je le veux,
-je revois ma cousine la présidente dans ses moindres détails, et,
-certes, ce n'était pas une physionomie à la douzaine. Il y avait en
-elle un mélange curieux de l'élément breton et du condiment parisien.
-Ce qui pourra étonner, c'est que son élégance était bretonne et ses
-vulgarités parisiennes. Elle était de race, on le voyait pleinement;
-mais le niveau de l'inondation bourgeoise monte sans cesse; elle
-n'avait pas la taille qu'il faut pour tenir la tête beaucoup au-dessus
-du courant. Elle fréquentait un monde mixte auquel des peccadilles
-anciennes et modernes la tenaient attachée. Son mari était de la cour;
-sous Louis-Philippe, cela prouvait peu. Quelles que fussent ses
-raisons, elle n'allait ni aux Tuileries ni au pur faubourg
-Saint-Germain, ce qui lui donnait facilité pour médire de ceci et de
-cela. Elle médisait à miracle.
-
-Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle fût sujette à effeuiller
-des naïvetés et même des sottises; elle avait de la distinction,
-plutôt, il est vrai, dans ses manières que dans son style. Je l'ai
-parfois admirée digne et noble entre deux plongeons. Ce n'était pas
-une grande dame; il lui manquait l'ampleur et aussi la tenue; mais
-telle qu'elle était, avec quinze ans de moins, la mode aurait pu la
-mettre sur son char. Il y a une chose qui vieillit encore plus que
-l'âge, c'est le péché. Je n'ai pas à faire, Dieu merci, la confession
-générale de ma cousine.
-
-Elle avait passé vingt-huit ans, un certain jour déjà lointain, après
-avoir franchi quantité d'autres fossés. C'est la culbute. Depuis lors,
-elle ne comptait plus. Ayez miséricorde, elles font ce qu'elles
-peuvent: se cramponnant à un morceau de bois mort, et tâchant de
-croire que cette branche cassée tient encore à l'arbre verdoyant de la
-jeunesse.
-
-Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu, ayez miséricorde.
-
-Ma cousine fut une grande heure et demie à s'habiller en petite
-bourgeoise du Marais. Sa toilette, je dois le dire, était un
-chef-d'oeuvre d'opulente simplicité. Qu'elle fût l'ouvrage de la
-vieille lingère ou de Laroche elle méritait d'être mentionnée dans les
-bulletins exigés par ma soeur la marquise. Une gloire qui appartenait
-à Laroche sans partage, c'était la peinture; ma cousine était revernie
-à neuf depuis la racine de ses cheveux, noirs comme le pinceau qui les
-avait teints, jusqu'à son corsage, tout plein de lis et de roses en
-poudre. Son costume de bourgeoise du Marais était un peu catalan, à
-cause des dentelles qui drapaient sa robe de taffetas noir, et qui
-s'enroulaient dans sa chevelure; mais c'était sobre et simple, en
-comparaison de la toilette de Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse
-jeunesse! Je la trouvai charmante et je le lui dis. Elle sauta sur le
-marchepied d'un bond imprudent: rien ne se cassa. Je montai derrière
-elle, et nous partîmes.
-
-«Qu'écriras-tu à ta soeur, René? me fut-il demandé au premier tour de
-roue.
-
---J'écrirai à ma mère que je suis entré dans le paradis, répondis-je.
-
---A ta soeur, à ta soeur! c'est plus de son âge.
-
---Que j'ai trouvé une autre soeur aussi belle et plus brillante, qui
-est bonne pour moi, que j'admire....
-
---C'est cela, interrompit-elle en baissant la voix; le mot est bien
-choisi: ne lui dis pas que tu m'aimes.»
-
-Elle garda le silence, et je mis la tête à la portière pour voir les
-quais. Nous arrivâmes au théâtre après le rideau levé! Ma cousine
-savait les moeurs du lieu; elle entra fort modestement dans sa loge,
-mais malgré toutes nos précautions, un tabouret tomba, et la salle
-entière cria aussitôt: «A la porte!»
-
-A Paris, les choses vont ainsi: dans les théâtres où les places
-coûtent cher, on n'écoute guère la pièce; dans les théâtres du dernier
-ordre, où viennent s'épanouir loin du soleil les pauvres fleurs
-partout repoussées, l'attention du public est farouche et jalouse
-comme une passion. Ici, l'auditoire est comme l'oeuvre elle-même, un
-exilé. Il a le goût féroce du théâtre; il est là, ne pouvant être
-ailleurs; il prend le mélodrame au rabais comme on boit le vin bleu de
-la barrière; et comme le rude convive de la Courtille finit, dit-on,
-par préférer d'affreux mélanges à la noble saveur du vrai vin,
-l'habitué des bas théâtres arrive à chérir l'étrange littérature qu'on
-met à la portée de sa bourse. Il en veut pour son argent, si dur à
-gagner; il regrette toute parole perdue et crierait _bis_ volontiers à
-chaque coup de poignard.
-
-Il n'est aucun grand artiste qui puisse se vanter d'être admiré,
-choyé, suivi, adoré comme telle étoile inconnue de ces obscurs
-firmaments. A l'oeil du moraliste, ces pauvres scènes sont les plus
-importantes de toutes. Elles parlent à des gens de bonne foi, tout
-prêts à se battre pour entendre.
-
-Il y a là néanmoins comme partout deux classes: les patriciens et le
-peuple. Nous n'avons voulu parler que du peuple. Les patriciens de
-l'endroit sont de lamentables caricatures de la jeunesse dorée des
-boulevards. A ces profondeurs, don Juan montre la corde, et Lovelace a
-les pieds plats. Je dois rappeler que nous sommes en 1842, Voilà bien
-longtemps que je ne suis revenu à Paris, dont les progrès éblouissent
-le monde, peut-être le théâtre Beaumarchais est-il maintenant une
-succursale du Grand-Opéra.
-
-Nous nous tenions bien tranquilles au fond de notre loge pour ne pas
-éveiller les sauvages susceptibilités de ce parterre de rois. La
-jeunesse dorée du faubourg lorgnait ma cousine en se donnant des
-airs, et une demi-douzaine de lions râpés, qui représentaient
-évidemment ce qu'on appelait jadis la loge infernale à l'Opéra,
-posaient en séducteurs avec une naïve effronterie. Tous avaient le
-lorgnon dans l'oeil et la moustache coquine. Combien de coeurs
-avaient-ils broyés le long du faubourg Saint Antoine! A l'orchestre,
-qui était peu garni, quelques négociants des bords du canal
-s'asseyaient auprès de leurs dames, et quelques auteurs du cru,
-jugeant avec sévérité l'oeuvre de leur confrère, manifestaient
-timidement le mépris profond que leur inspirait la pièce. Aux
-premières galeries le beau sexe dominait, représenté par les élégantes
-de la rue de Charenton, auxquelles se mêlaient quelques cuisinières
-cossues. La soie change en vérité, de reflets selon les épaules.
-Presque toutes ces braves personnes étaient vêtues de soie; mais elles
-étanchaient leurs yeux sensibles avec des mouchoirs de couleur tenus
-par des mains prodigieusement gantées. Ne plaisantons pas: c'était
-l'aristocratie, et le peuple regardait franchement de travers.
-
-Aux secondes, c'était le tiers-état. Il y avait déjà là moins de
-prétentions et moins de laideur. Tout un cordon de jeunes figures
-frangeaient la balustrade. On voyait bien encore quelques chapeaux
-parmi les chevelures brunes ou blondes, penchées avidement sur la
-scène; mais aux troisièmes, ce n'étaient plus que des bonnets,
-au-dessus desquels se dressait un mur de blouses bleues.
-
-Dans les avant-scènes, une demi-douzaine d'Armides essayaient de poser
-en princesses qui s'encanaillent. Leurs cavaliers ne se montraient
-pas.
-
-Au parterre, vous n'eussiez pas pu faire parvenir un grain de plomb
-jusqu'au sol. C'était une masse humaine compacte, silencieusement
-haletante. Cela ondulait parfois, produisant un bruyant applaudissement,
-puis l'immobilité reprenait. On eût dit deux cents crânes sculptés dans
-une planche.
-
-Je regardais cela. Mon oeil n'avait pas encore été jusqu'au théâtre.
-La vue de la salle m'étonnait et me divertissait. Ceux qui viennent de
-province ont une tendance à dénigrer; j'étais presque content de
-trouver Paris si pauvre et si laid. Vertubleu! au théâtre de Vannes,
-il y avait au moins la loge de la préfecture! Je n'allais pas souvent
-au spectacle: là-bas, c'est de très mauvais ton; mais, enfin, quand je
-me donnais la joie d'entendre mal chanter _Robert le Diable_ ou voir
-mal jouer _Lucrèce Borgia_, j'étais sûr de trouver des croix d'honneur
-au balcon et des épaulettes à l'orchestre.
-
-Ici, rien! La supériorité de la capitale du Morbihan me parut si
-évidente, que je me sentis un peu fier de lui appartenir. L'orgueil,
-chez les bonnes natures, est un sentiment bienveillant; ce fut avec
-des prédispositions clémentes que mon regard aborda enfin le décor,
-tout neuf et peint violemment, où chaque objet semblait trop grand
-pour l'exiguité du local. Pour moi, au premier instant, les acteurs
-eux-mêmes eurent mines de géants qui se mouvaient dans une boîte
-d'étrennes parmi les végétaux colosses. C'était une scène champêtre au
-bord du Rhin, qu'on devinait tranquille et fier du progrès de ses eaux
-derrière des glaïeuls hauts comme des chênes. De l'autre côté du
-fleuve, qui avait trois pieds de large, un vieux castel dressait ses
-créneaux sourcilleux, effroi de la contrée, disait justement le jeune
-premier, vêtu de velours et peint comme ma cousine. La voix de ce
-jeune premier secouait le tympan. Tandis qu'il parlait, ses yeux
-allumés comme des chandelles, allaient chercher les bravos tout au
-fond des loges, et dédaignaient le parterre, qui applaudissait
-furieusement, je ne savais pourquoi. Je regrettai ma tante Bel-OEil,
-qui, certes, eût accordé du premier coup à ce garçon un coeur
-sensible.
-
-Pendant qu'il criait à tue tête aux gens qui l'entouraient de faire
-silence pour ne point éveiller l'attention des brigands de la
-montagne, un splendide bandit apparut, tout hérissé de poignards et de
-pistolets. L'orchestre grinça un accord à faire dresser les cheveux
-sur les têtes depuis longtemps chauves, et le jeune premier fut
-incontinent chargé de fers.
-
-Je crus que le parterre allait se précipiter en avant pour empêcher
-cette injustice. Ma cousine me dit à l'oreille:
-
-«Le voici aux stalles d'orchestre, à gauche. Vois s'il a l'air d'un
-domestique.»
-
-Mes yeux suivirent son doigt et rencontrèrent la seule personne comme
-il faut qui fût dans la salle. C'était un gentleman vêtu de noir dont
-la tenue pouvait passer, en vérité, pour irréprochable. Il tourna la
-tête; je saisis son profil perdu: c'était Laroche.
-
-Le brigand des montagnes haranguait sa troupe et l'on faisait des
-préparatifs pour pendre le jeune premier aux branches d'un arbre qui
-avait des feuilles de cucurbitacée. Le parterre m'inquiétait. Un des
-membres de la jeunesse dorée s'étant permis de rire reçut une pomme
-qui s'écrasa en cocarde sur son oeil. On n'était pas là pour s'égayer.
-
-«Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette Laïs va sortir de terre
-pour délivrer ce grand benêt...... Tiens, dans la baignoire, à droite,
-reconnais-tu ce respectable crâne?»
-
-Il appartenait en propre au président qui se montrait, en effet, mais
-si peu!
-
-Il y eut dans la salle un long murmure. Le jeune premier pendu poussa
-un cri, et les brigands de la montagne s'écartèrent épouvantés.
-
-Elle ne sortait pas de terre, mais c'était bien elle, car son nom
-éclata parmi l'enthousiasme des bravos: «Annette Laïs! Annette Laïs!»
-
-Laroche lui-même applaudissait de ses mains fort bien gantées, et le
-président eut un sourire.
-
-Elle ne sortait pas de terre. Je vois son entrée vaguement et comme on
-cherche la trace fugitive d'un rêve d'opium. Il me semble que la voix
-de l'orchestre devint plus douce qu'un soupir. Le décor se fondit,
-lumineux et confus dans des gammes d'arc-en-ciel; un nuage perlé
-passa; elle bondit, fleur ailée, au milieu d'un tourbillon de feuilles
-de roses......
-
-
-
-
-IX.
-
-TOUJOURS ANNETTE LAIS.
-
-
-Qu'était, cependant, cette pièce? Annette Laïs avait au dos des ailes
-de papillon. Ce devait être un drame fantastique. Je n'en sais rien;
-je ne l'ai jamais su.
-
-Je l'ai revue vingt fois, cette pièce, ou plutôt j'ai revu vingt fois
-l'entrée d'Annette Laïs, voltigeant parmi les roses effeuillées. Mais
-je ne sais pas qui était ce jeune premier, ni ce que devenaient les
-brigands de la montagne. Là dedans, Annette devait être une fée; elle
-se nommait Farfalla. Au tomber du rideau, elle s'endormait sous le
-baiser des roses.
-
-J'avais devant les yeux un vaste éblouissement: voilà où mon souvenir
-est précis. Le misérable décor, agrandi tout à coup, perdait mon
-regard dans les profondeurs de sa perspective. Louis XIV n'aurait pas
-franchi ce Rhin! Les vieilles tours se dressaient, mélancoliques et
-menaçantes, au-dessus de la rampe déchirée, et des routes mystérieuses
-s'enfonçaient au loin dans la forêt.
-
-Annette était transparente comme une pensée. Je la suivais parmi les
-flots de gaze que le vent de sa course soulevait. Je sens avec fatigue
-que je ne puis vous la montrer telle que je la vis. Donnez des ailes à
-un sourire.
-
-Il y eut en moi une angoisse sourde; je cherchai mon équilibre sur le
-siége où j'étais assis. Puis mon coeur se serra cruellement, et j'eus
-les yeux pleins de larmes qui me blessaient la paupière. Ce fut
-tellement soudain et aussi tellement étrange que, dans ma raison, je
-n'attribuai rien de ce que j'éprouvais à la présence d'Annette. Je
-crus à une maladie foudroyante qui se déclarait; j'eus frayeur d'un
-accès de folie.
-
-J'étais malade et fou plus encore que je ne le craignais.
-
-La toile descendit du cintre lentement, et mon rêve se cacha derrière
-cette pourpre grossière, bordée d'impossibles franges d'or. La salle
-entière frémissait; je la sentais qui tremblait la fièvre.
-
-«Annette Laïs! Annette Laïs!» cria-t-on du parterre.
-
-Et un choeur tumultueux tomba du paradis, répétant:
-
-«Annette Laïs! Annette Laïs!»
-
-J'eus pudeur, comme si on eût froissé en moi brutalement la
-délicatesse même de mon coeur.
-
-«C'est là que nous allons bien la voir!» me dit la présidente.
-
-J'aurais voulu me cramponner au rideau pour l'empêcher de remonter.
-
-«Regarde bien! Veux-tu la jumelle?»
-
-Je pris la jumelle et je la mis au-devant de mes yeux sans remarquer
-que je tenais le gros bout. Je distinguai à perte de vue un petit ange
-parmi des fleurs. Et je souris, je m'en souviens bien, car le petit
-ange venait à nous, arrondissant ses bras nus et balançant une
-guirlande de roses.
-
-Avant de rencontrer leur président, chuchota près de moi ma cousine,
-ces papillons crottés marchent dans le ruisseau avec des souliers sans
-semelles.
-
-La salle croulait sous les applaudissements. Je n'eus pas la pensée
-d'applaudir.
-
-«A l'âge de M. de Kervigné, reprit Aurélie, voilà pourtant ce qu'il
-faut!»
-
-Je rougis et je regardai la baignoire où le profil du président
-s'était indiscrètement montré. La baignoire était vide.
-
-«Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume, il est au changement de
-costume. Pour la pauvre créature, c'est le quart d'heure de Rabelais.»
-
-Laroche était debout vers nous. La main d'Aurélie s'agita, mais
-Laroche ne broncha pas: c'était un maraud bien dressé. Il vous avait
-vraiment, là-bas, une tournure de jeune notaire.
-
-Je pensais au président. Ou plutôt pensais-je à quoi que ce soit?
-J'étais ivre.
-
-«Eh bien! me dit ma cousine, quand la jeunesse dorée fut partie pour
-boire de la bière et le peuple pour s'imbiber de coco, avais-tu idée
-d'une chose pareille?»
-
---Avez-vous vu que le décor a changé?» balbutiai-je malgré moi.
-
-Elle me regarda.
-
-«Tu es tout pâle, murmura-t-elle. On étouffe, ici.»
-
-Son éventail agité au devant de mon front me fit du bien.
-
-«Elle est maigre comme un clou, reprit-elle.
-
---Qui donc?
-
--Cette Annette Laïs. Tu ne trouves pas?
-
---Je ne l'ai pas vue.
-
---Comment! il n'y avait personne à regarder.
-
---Quel âge a-t-elle? demandai-je au hasard.
-
---Est-ce qu'on peut savoir! C'est usé misérablement; ça boit.
-
---Elle?» fis-je.
-
-Et, devant mes yeux, le papillon passa dans son nimbe de fleurs.
-
-«Le président ne déteste pas une petite pointe, me dit ma cousine avec
-un parfait sérieux.
-
---Elle! répétai-je.
-
---Mais tu dis que tu ne l'as pas vue.
-
---C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.»
-
-Certes, je parlais vrai. Je ne connaissais pas les traits de son
-visage.
-
-«Elle n'a pas même la beauté du diable, poursuivit ma cousine. Je
-doute fort que le président dérange pour elle son marchand de la rue
-Saint Antoine. Sois tranquille, quand elle aura passé vingt-huit ans,
-comme moi, on ne verra pas vingt lorgnettes braquées sur sa loge.
-As-tu remarqué ces bambins qui me dévisageaient?
-
---Non, répondis-je.
-
---J'ai froid, répondis-je.
-
---Tu es souffrant?
-
---Oui. Il me semble.
-
---Il te semble? Vas-tu prendre la maladie du pays comme ton valet de
-chambre à grand chapeau?»
-
-Ce fut la première idée qui entra clairement en moi, parce qu'elle me
-donna l'espoir d'expliquer mon étrange malaise. Je m'interrogeai,
-cherchant à exagérer mes regrets. J'aimais, en effet, sincèrement ceux
-que j'avais laissés là-bas, mais c'était une affection tranquille, et,
-dans cet ordre d'idées, je ne trouvai point ce qui me serrait le
-coeur.
-
-Ma cousine m'examinait:
-
-«Drôle de petit bonhomme! murmura-t-elle. Est-ce que tu es sujet à
-cela?
-
-«On grille. Après cela, l'eau de la Seine dérange quelquefois ceux qui
-arrivent. Allons-nous-en, je l'ai assez vue.»
-
-Nous sortîmes. Elle me conduisait par la main comme un enfant.
-Aussitôt que nous fûmes dans la voiture, je vis les réverbères tourner
-et je perdis connaissance. Je ne me souviens pas de notre rentrée à
-l'hôtel. Quand je m'éveillai, il y avait près de moi deux personnes
-qui causaient: un jeune médecin et ma cousine. Ma cousine avait un
-frais déshabillé du matin.
-
-«Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce n'est pas le même genre. Mme
-Stoltz a plus de force et des effets plus imprévus. L'avez-vous
-entendue dire la _romance du saule_? Ce n'est pas cela du tout. Prenez
-Garcia ou Grisi, vous avez des intentions différentes, des styles
-presque opposés, mais qui rendent, comme deux traductions en deux
-langues diverses, la pensée exacte du maestro. Je ne sais pas si je me
-fais comprendre.
-
---C'est-à-dire que je passerais mes jours à vous entendre parler
-musique, docteur!
-
---Eh! eh! fit le jeune médecin, j'ai mes malades. La médecine est
-presque aussi attachante que la musique.»
-
-Il se tourna vers moi et vit mes yeux ouverts.
-
-«Est-ce fini, nous deux!» me demanda-t-il avec une brusque gaieté.
-
-Ma cousine joignit les mains et s'écria:
-
-«Il est impayable, ce docteur Josaphat!»
-
-Je n'avais qu'un étonnement, c'était de ne pas voir autour de moi mon
-père et ma mère. A ce premier instant j'avais oublié mon voyage de
-Paris, et la vue de ma cousine occasionnait en moi un pénible travail
-intellectuel.
-
-«Est-ce que vous avez eu déjà de ces crises nerveuses, M. de Kervigné?
-me demanda le docteur. C'est très sérieux. Souffrez-vous?»
-
-Je voulus parler, mais je ne pus. Je fis signe que je n'éprouvais
-aucune douleur.
-
-«Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse? s'écria Josaphat. La
-cinquième paire! c'est très curieux. L'école Bouillaud vous le
-saignerait à blanc: ça peut réussir; le vieux Récamier l'amuserait
-avec des affusions: ce n'est pas mauvais: les gens de Hahnemann lui
-donneraient je ne sais quoi qui n'a pas le sens commun, mais qui opère
-des cures merveilleuses. Moi, je lui ai mis ma chaîne électrique
-autour du pied droit. Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le génie
-quand il produit _Guillaume Tell_ ou _le Nozze_.... Il n'y a pas de
-système, madame, il y a des hommes. Le codex est un solfége. Le
-moindre fabricant de romances idiotes dispose de la pharmacie de
-Rossini ou de Mozart. Est-ce clair? Il ne s'agit que de savoir
-manipuler les gammes. Je ne saurai jamais si je suis un médecin ou un
-musicien. Qu'importe? Je vais entendre un quatuor de chambre chez
-Allard; c'est du Haydn. Je reviendrai ce soir, et notre jeune ami
-racontera ses impressions de voyage dans le pays cataleptique.»
-
-Il baisa la main de ma cousine qui le reconduisit jusqu'à l'escalier.
-En conscience, ce docteur Josaphat était un charmant garçon, et je
-pense qu'il sera devenu un prince de la science, s'il ne s'est pas
-fait compositeur d'opéras.
-
-Je savais maintenant où j'étais, la mémoire venait de renaître en moi
-tout d'un coup, tant la chaîne électrique autour des chevilles est un
-délicieux agent de guérison. Je la recommande vivement à toutes les
-personnes qui n'ont rien de mieux à faire. J'étais à Paris; cela ne
-m'étonnait plus; mes souvenirs s'arrêtaient seulement au début de ma
-maladie. J'ignorais d'où elle m'était venue et comment elle m'avait
-pris. Ma cousine rentra au moment où ma cervelle encore faible faisait
-effort pour reprendre complète possession d'elle-même.
-
-«Que s'est-il donc passé? lui demandai-je.
-
---Bon, il a parlé, fit-elle étonnée, je vais rappeler le docteur.
-
---Je n'ai pas besoin du docteur, petite maman, répliquai-je. Il y a
-comme un brouillard autour de mes idées, et je voudrais savoir....
-
---Quel homme que ce docteur! s'écria-t-elle. Il est tellement au
-dessus de tout qu'il se moque de lui-même. Il m'a bien expliqué ton
-état, ah! supérieurement! mais il y a mêlé tant de musique que je ne
-m'y reconnais plus. Le trouves-tu joli garçon? Il ne veut pas croire
-que j'aie passé mes vingt-huit. Le plus drôle de corps qu'il y ait
-dans l'univers!
-
---Mais que s'est-il donc passé? insistai-je.
-
---Rien du tout, mon petit René. Nous avons été au théâtre et tu t'es
-trouvé mal d'une indigestion d'Annette Laïs.»
-
-Je répétai ce nom comme s'il n'eût rien éveillé en moi, et, par le
-fait, il produisit sur ma mémoire une impression si faible et si vague
-que j'eus besoin d'un travail mental pour rattacher ce nom à quelque
-chose ou à quelqu'un. Ma cousine m'observait du coin de l'oeil.
-Avait-elle conçu un soupçon? Je ne sais. En tout cas, ma complète
-indifférence sembla la réjouir.
-
-«Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant la voix et d'un accent
-ému, faut-il vous dire au vrai ce qui s'est passé?
-
---Je vous en prie!» m'écriai-je avec plus de vivacité, car j'étais las
-de ma chasse aux souvenirs.
-
-Elle prit mes deux mains dans les siennes et baissa les yeux.
-
-«Dois-je entamer ce chapitre-là? murmura-t-elle. Je ne suis pas encore
-bien vieille, mais mon esprit est enclin à l'observation et j'ai de
-l'expérience. Je gagerais que vous n'avez jamais aimé.
-
---Jamais, répondis-je.
-
---Et c'est ce qui m'a attirée vers vous chevalier, poursuivit-elle
-sans relever son regard. A Paris, les jeunes gens de votre âge ont
-perdu depuis longtemps déjà la virginité du coeur.»
-
-Je me mis à rougir, sans trop savoir pourquoi. C'était comme un
-remords, et pourtant, Dieu merci! je n'avais rien à me reprocher. Elle
-continua en glissant vers moi une oeillade rapide.
-
-«Vous êtes beau, René, très beau. Vous l'a-t-on dit ainsi à demi voix
-et en évitant vos regards?
-
---Jamais, répliquai-je encore.
-
---Et quel effet cela produit-il sur vous?
-
---Je crois que vous vous moquez un peu de moi, petite maman.»
-
-Elle sourit et fit de son mieux pour mettre quelque chose d'angélique
-dans son sourire. Puis elle prononça si bas que j'eus peine à
-l'entendre:
-
-«Il faudra que je vous fasse la cour et je ne m'en plains pas.»
-
-J'étais parfaitement bien, physiquement parlant, à cette heure. Mon
-intelligence seule restait frappée. J'avais les idées soudaines et
-confuses de l'enfance. Je renversai ma tête sur l'oreiller et
-j'éclatai de rire.
-
-Son regard perçant me sonda.
-
-«Est-ce que je me serais trompée? dit-elle. Seriez-vous un petit
-serpent, monsieur!»
-
-Ma gaieté tomba, et je ne répondis pas. Voici pourquoi ma gaieté s'en
-allait. Le son de cloche recommençait à battre dans ma pauvre
-cervelle, le refrain revenait, les farfadets bourdonnaient de nouveau
-à mes deux oreilles ce nom qui me donnait frayeur d'être fou: Annette
-Laïs! Annette Laïs!
-
-Et ce n'était qu'un nom, qu'un son; il n'y avait rien derrière, pas
-même une image, si fugitive qu'on la puisse rêver. Je secouai la tête
-comme un cheval agite sa crinière pour écarter les mouches. Il y eut
-de l'étonnement sur les traits de ma cousine, qui me demanda, tant ma
-comparaison était heureuse:
-
-«Quelle mouche te pique, René?»
-
-Cette fois, je mentis; je balbutiai les mots de fatigue et de
-migraine.
-
-«Quand on a la migraine, me dit-elle, on n'a garde de secouer ainsi la
-tête. C'est ton mal nerveux. Tu es un sujet très nerveux, le docteur
-l'a dit.»
-
-J'éprouvais une impatience extrême et tout à fait dépourvue de motifs
-apparents.
-
-«Que le diable emporte votre docteur! m'écriai-je d'une voix mâle, et
-comme j'aurais répondu, chez mon père, aux importunités de notre
-vieille Simonne: j'ai faim.
-
---Peste! fit-elle. Tu as caché ton jeu, scélérat.
-
-Elle se leva et sonna. Je n'avais rien caché du tout, car j'étais déjà
-honteux de ma sortie. Je tombai comme un loup sur la viande froide
-qu'on m'apporta.
-
-«Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla ma cousine: c'est un
-appétit nerveux, évidemment.»
-
-Comme je continuais de manger, elle ajouta:
-
-«Il faut que je sache au juste si vous êtes un mauvais sujet, René.»
-
-Au supposer que j'eusse été un mauvais sujet, j'aurais fait ma
-confession, car ce mot, dans sa bouche, était clairement une caresse;
-mais je ne répondis que par un regard qui devait suer la candeur. Elle
-sourit à son tour et me dit:
-
-«Tu ne peux pas te figurer comme tu m'as fait peur. C'était tout un
-rêve qui s'envolait, et l'on tient à ses rêves quand on a passé
-vingt-huit ans. Je ne voudrais pas être la petite maman d'un mauvais
-sujet. Mon rôle sera de te sauvegarder contre les entraînements de
-Paris, et à quoi bon, si tu étais déjà perdu? Mange moins vite; bois
-le vin pur à cause de la Seine. Les jeunes gens d'à présent font des
-sottises en sortant de l'oeuf. Pour en revenir, je suis rassurée, tu
-redeviens mon chevalier, et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive
-à tous les pages qui rencontrent leur première châtelaine.»
-
-Dans ma tête, la cloche carillonnait:
-
-«Annette Laïs! Annette Laïs!»
-
-J'avais beau dévorer, cela n'y faisait rien. Je voudrais bien vous
-dire ce que répondit mon coeur, mais il faudrait des pages entières,
-bourrées d'expressions subtiles et de touches chromatiques pour
-exprimer ce qui, en définitive, était presque le néant. Mon coeur
-ressemblait à ces gens du radeau de _la Méduse_, qui croyaient
-apercevoir une voile au lointain. Il n'était pas bien sûr, et,
-cependant quelque chose commençait à poindre à l'horizon.
-
-«Te voilà muet, insinua ma cousine, qui avait compté sur la réplique
-de son page.
-
---Ah! dis-je à tout hasard, quand vous parlez, je ne sais qu'écouter.
-
---Et penses-tu, en effet, que ce soit le plaisir d'avoir trouvé une
-amie?
-
---Oui, oui, c'est certain, cela et le changement d'air.
-
---On étouffait dans cet abominable endroit!
-
---Quelle chaleur! J'ai quelque chose, tenez, et je ne sais pas ce que
-c'est.»
-
-Je repoussai l'assiette et ma tête se renversa sur l'oreiller. Je
-pense qu'elle me parla du bonheur pur et sans tache qu'un page peut
-goûter auprès d'une châtelaine; elle dut même se comparer à l'ange
-gardien dont les ailes protectrices se déploient au dessus d'un jeune
-front; mais je n'écoutais plus, j'avais les yeux fermés: je voyais un
-papillon parmi les roses.
-
-C'était une souffrance plutôt qu'un plaisir, mais une souffrance que
-je ne puis me rappeler sans un tressaillement voluptueux. Je cherchais
-à distinguer les traits de ma vision; cela m'était impossible. Je
-percevais une saveur de beauté incomparable, mais je ne voyais pas.
-Annette Laïs! criait ma fièvre, car ce repas inopportun avait amené
-la fièvre. C'était Annette Laïs: un rayon qui avait un nom.
-
-A mesure que la fièvre montait, l'apparition se faisait plus
-distincte, sans jamais devenir ce qu'on peut appeler un visage. Je
-voyais en rêve comme j'avais vu en réalité, ni plus ni moins, et le
-malaise arrivait à être une angoisse terrible par l'effort insensé que
-je faisais pour écarter le dernier voile.
-
-«Docteur! docteur! il a le transport!»
-
-J'entendis cela au milieu d'un bruit qui ressemblait aux déchaînements
-de la mer. La conscience me revint si nette pour un instant que j'eus
-peur d'avoir dit mon secret.
-
-Puis naquit en moi un doute qui indiquait plus de lucidité encore, je
-me demandai si j'avais un secret.
-
-Toute ma fièvre me répondit d'une voix qui m'ébranla le cerveau:
-
-«Annette Laïs! Annette Laïs!»
-
-«Il court après un papillon, dans son délire, dit ma cousine d'un ton
-de sincère chagrin, il voit des guirlandes de roses, il fait pitié!»
-
-Une main me tâtait le pouls.
-
-«Cent-quarante! déclara le docteur. Il dormirait tranquillement si
-vous ne lui aviez pas donné à manger.
-
---Cent-quarante, c'est une fièvre....
-
---Oh! de cheval! Mais je ne vois aucun symptôme sérieux. Vous savez
-que le mariage de la duchesse est décidé?
-
---Avec M. de Maletord?
-
---Du tout! rupture! La Martini a fait des infamies. On a su le
-découvert de Maletord chez ses agents de change: deux millions entre
-cinq. Vous souvenez-vous de ce gros Anglais à cheveux ardents, lord
-Harbourg? Il a hérité de la pairie de son oncle, le marquis de
-Winterbury. Une fortune folle. La duchesse passe par dessus la
-couleur, et Maletord se contente en disant: «Rouge gagne!»
-
-Je constate, à la louange de ma cousine, que ce mot charmant ne la fit
-pas rire.
-
-«Ses mains sont du feu! dit-elle.
-
---Cent quarante. Je vais mettre la chaîne électrique à son mollet.
-Vous ne m'avez pas seulement demandé des nouvelles du quatuor!
-
---Voyez-vous du danger?
-
---On ne peut jamais savoir. Rien de curieux pour le moment. Fièvre
-nerveuse. Cossmann était là. C'est étonnant comme il comprend la
-médecine. On devrait faire un cours de violoncelle à la Clinique,
-voilà longtemps que je le dis. Mais ai-je rêvé que vous aviez été hier
-au théâtre Beaumarchais?
-
---Non.
-
---Et vous ne m'avez pas dit l'accident?
-
---Quel accident?
-
---La petite à qui M. de Kervigné s'intéresse....
-
---Annette Laïs?
-
---Un nom de prédestinée! Elle passe en ange au dernier acte, ou en
-papillon, ou en âme, je ne sais pas...... enfin, elle est censée
-voltiger à quatre mètres du sol. Le fil de fer a rompu....»
-
-Je me levai tout droit.
-
-«Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il nous jouer quelque tour?
-Bigre!»
-
-Ma cousine poussa un cri, et je n'entendis plus rien.
-
-
-
-
-X.
-
-LE FEU PREND A JOSAPHAT.
-
-Cette seconde syncope dura quelques minutes à peine. Le docteur
-Josaphat était en train de me poser sa chaîne électrique à la nuque,
-quand je repris mes sens.
-
-«Voilà! dit-il avec l'entière bonne foi qui le caractérisait. Nous ne
-savons pas le premier mot de cette science nouvelle, et déjà nous
-opérons des miracles. Quand nous saurons, nous ne ferons plus que des
-sottises.»
-
-Aurélie était penchée sur moi. Je la reconnus et je lui souris. Elle
-appuya ma main contre son coeur, à la grande édification de Josaphat.
-
-«Pour vous finir, reprit le docteur, M. de Kervigné était là-bas
-auprès d'Annette comme vous êtes ici, en tout bien tout honneur. Ces
-petites ont la vie dure comme des chats. Elle en sera quitte pour une
-semaine ou deux de repos, ensuite de quoi elle recommencera.»
-
-Je poussai un long soupir, dont Aurélie s'attribua le bénéfice, et je
-refermai les yeux. J'avais un moment de repos, presque de bien être.
-J'écoutai sans fatigue aucune le récit d'un petit scandale de la rue
-Saint Dominique, que le docteur débita avec beaucoup d'esprit. Il
-termina sa visite par la description d'un instrument à cordes qu'il
-avait inventé à ses heures de loisir et partit comme un trait pour
-voir le dernier acte de _Guido_, joué par tous les élèves de
-Ballanciel, à l'Ecole panharmonique. Le hautbois, nous dit-il, avait
-introduit dans l'accompagnement du finale un dessin fugué d'après ses
-propres idées sur la juxtassonnance. Il promit de revenir le lendemain
-matin, à la première heure, pour voir s'il se serait produit dans mon
-état quelque changement curieux.
-
-«Quel garçon! me dit cette bonne présidente, après l'avoir reconduit.
-Quel système! Tu dois te sentir un peu mieux. Il n'a pas d'inquiétudes
-du tout: il en a vu bien d'autres! Partout ailleurs que chez nous, tu
-ne l'aurais pas ainsi; car il refuse de vingt ou trente clients tous
-les jours. Mais il a de la sympathie pour moi: il m'a connue toute
-jeune femme et je le regarde presque comme un frère aîné.»
-
-Le docteur Josaphat pouvait avoir trente ans. Ma cousine était
-évidemment sur cette pente heureuse où chaque jour vous rajeunit de
-vingt-quatre heures. La fantaisie, à cet égard, n'a pas de bornes. Ma
-cousine remontait en triomphe vers son adolescence. Elle attendait la
-cinquantaine pour s'avouer mineure. C'est là une façon de tomber en
-enfance que tout le monde connaît, mais qui étonne toujours.
-
-Il ne faut pas croire que le docteur Josaphat fût un ignorant ou même
-un charlatan, condition qui n'est pas exclusive de la science. Il
-savait beaucoup, il était fort intelligent et assez honnête homme.
-Seulement, il ne croyait pas à la médecine, partageant à cet égard
-l'opinion de l'immense majorité des médecins. Le scepticisme se
-traduit de différentes manières. Le docteur Josaphat avait conservé un
-petit bout de foi à l'influence personnelle de l'homme sain sur le
-malade et il usait de cette influence comme il pouvait, loyalement,
-parfois en vain, parfois avec bonheur.
-
-Comme il avait mis de côté toute pharmacie, il épargnait à ses
-pratiques les maladies médicamenteuses, ce qui est énorme et
-produisait souvent, en laissant agir la force vitale, des cures qui
-tenaient du miracle. On est tellement habitué, en effet, à voir
-certaines affections traitées avec talent selon la rigueur des
-enseignements de l'école, se terminer par la mort, qu'il y a miracle,
-véritable miracle de clémence à permettre la guérison.
-
-Le docteur Josaphat prétendait que le miracle consistait uniquement à
-ne pas poignarder en ce cas le patient avec une lancette ou à ne point
-placer près de son lit une garde armée de fioles, pour y jouer en
-toute charité le rôle important que la Voisin remplissait, sous Louis
-XIV, avec tant de succès. Il disait que la Brinvilliers et Lucrèce
-Borgia d'un côté, Cartouche et Lacenaire de l'autre, avaient volé les
-rayons de leurs auréoles.
-
-Pourquoi tant de bruit autour de ces noms illustres pour quelques
-saignées et quelques vomitifs? Sangrado, à lui tout seul et tel
-académicien pasteur d'un immense troupeau de sangsues, ont vidé plus
-de veines que la postérité entière de Cacus. Il ajoutait mille autres
-choses qui me semblaient plausibles, mais que je ne voudrais point
-répéter, profane que je suis, dans la crainte de nuire à l'industrie
-respectée de MM. les apothicaires. En somme, la médecine est une
-grande chose: le bronze d'Esculape fait l'ornement d'une foule de
-cheminées, et j'ai vu, sur nombre de pendules, Hippocrate refusant les
-présents d'Artaxercès.
-
-Le docteur Josaphat était un original. Il inventait des épinettes et
-rêvait tout éveillé de la juxtasonnance qui est pure chinoiserie. Il
-fabriquait des chaînes galvaniques et d'autres curiosités. C'était
-peut-être un fou. On m'a dit qu'il avait escaladé l'académie. Je crois
-plutôt que les sangsues l'auront vidé.
-
-Moi, j'avais une belle et bonne fièvre cérébrale. Je ne sais pas si la
-chaîne électrique me fit du bien; je reste persuadé qu'elle ne me fit
-aucun mal. Pendant neuf jours que durèrent les accès, le docteur me
-visita le matin et le soir. Tout en changeant la chaîne de place,
-selon les progrès de mon mal ou selon le vent de sa fantaisie, il
-racontait. Les premiers jours, ses récits n'étaient pour moi qu'un
-bourdonnement confus; je sentis que j'étais sauvé quand je compris ses
-commérages.
-
-Au moment où mon intelligence s'éveilla je me souviens qu'il disait en
-me tâtant le pouls:
-
-«Il n'y a point de toile si serrée où l'on ne puisse introduire
-quelques fils. C'est la juxtasonnance. Et néanmoins la juxtasonnance
-est encore autre chose: elle donne trois séries d'accords dans toute
-gamme: introduisez les tiers de ton qui sont en usage dans quelques
-musiques des pays d'Asie, et la juxtasonnance arrive à des résultats
-prodigieux. J'ai passé des fils dans le quatuor en ré de Haydn, et mon
-instrument est particulièrement propre à rendre ces nuances. Je ne
-trouve pas d'exécutants. Mes meilleurs amis me rient au nez. C'est
-toujours l'histoire de la médecine, où tout système est un assassinat
-avant de devenir le salut de l'humanité. Prenez l'accord que vous
-appelez parfait, je ne sais pourquoi; décomposez les cinq demi-tons de
-chaque tierce en sept tiers de tons, plus un demi-tiers ou sixième de
-ton....
-
---Le pouls? l'interrompit ma cousine.
-
---Eh! madame, le pouls lui-même vous démontre la divisibilité infinie
-des nuances, c'est votre oreille qui manque de finesse. Vous
-arriveriez par l'éducation à percevoir des vingtièmes de ton. Nous
-avons cent dix, et le docteur Josaphat n'a pas besoin de montre à
-secondes pour vous affirmer cela. Je prétends qu'un sens vierge,
-convenablement entraîné, comme disent les Anglais, diviserait, au
-tact, les secondes en soixante tierces. Il y a peut-être dans la
-nature des infusoires pour qui les tierces sont des années et les
-secondes des siècles. Nous ne jouissons de rien: notre domaine nous
-échappe; la juxtasonnance n'est qu'un pas très timide vers la conquête
-légitime de l'inconnu. Le jeune homme va bien; il sera sur ses pieds
-dans trois jours, et comme il n'a absorbé aucune substance hostile, il
-échappera à cette épouvantable maladie qu'on appelle convalescence.»
-
-Ma cousine m'embrassa. Il y avait des larmes dans ses yeux.
-
---A-t-il sa connaissance? demanda-t-elle.
-
---Qu'entendez-vous par là? La jouissance du monde extérieur? S'il ne
-l'a pas il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqué de connaissance. La
-fièvre, considérée au point de vue métaphysique, présente des
-particularités très curieuses. On pourrait dire que c'est un travail
-désespéré qui poursuit le jour dans la nuit ou un objet quelconque
-dans le vide; pour préciser: une chasse pleine de lassitude où l'on
-court après le mot d'une insoluble charade. Loin d'être absentes, les
-facultés intellectuelles sont prodigieusement surexcitées. J'ai trouvé
-la juxtasonnance pendant ma fièvre catharale. D'autres, au lieu de
-chercher, reviennent vers une idée ou vers un fait accompli qui les a
-frappés vivement. Ils n'essayent pas de percer l'avenir, ils tâchent
-de voir le passé autrement mieux qu'ils ne l'ont pu distinguer
-jusqu'alors. De telle sorte que la physionomie métaphysique de la
-fièvre est un point fixé et douloureux, contre lequel l'intelligence
-s'acharne, un point noir, si vous voulez, qu'on veut éclairer de la
-lumière qu'on n'a pas. Demandez au petit Breton si, pendant ces six
-jours, il n'a pas constamment soulevé un lourd marteau qui,
-constamment aussi, lui retombait tout juste au même endroit du crâne.»
-
-J'éprouvai comme une réminiscence aiguë de ma douleur, tant cette
-définition était juste.
-
-«Et comme la fièvre cérébrale, continua Josaphat, est compliquée ici
-d'une affection nerveuse très accentuée, la manie, car c'est
-probablement une manie temporaire, a dû être terrible.
-
---Ah! je me doute bien de ce qu'était son idée fixe! soupira ma
-cousine.
-
---Question extra-médicale, belle dame. Mais je suis bien sûr que
-l'idée fixe de la petite sauterelle du théâtre Beaumarchais n'était
-pas M. le président de Kervigné.
-
---A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle eu cette Annette Laïs?
-
---Une fièvre cérébrale, tout comme notre jeune ami.
-
---Et sa situation?....
-
---La même que celle du chevalier. Ou eût dit le même pouls.
-
---Où donc allez-vous la voir?
-
---Mais, chez son père. Son père est un tigre pour l'honneur!»
-
-Ma cousine éclata de rire. Son rire ne me blessa pas du tout. Je
-faisais grande attention, cependant, à ce que disait le docteur.
-
-«Parbleu! s'écria-t-il en tirant sa montre, je vais manquer l'audition
-de la Squarciafico, chez Tamburini. Elle demande cent mille francs,
-les feux et le congé pour son contre-_ut_ et ses roulades dans le
-grave. Faites taire le petit, s'il veut parler. A ce soir.»
-
-Ma cousine s'établit près de moi avec un livre. Elle m'avait veillé
-comme une soeur de charité. Je n'avais aucune envie de lui parler. Ma
-pensée n'était pas confuse, je sentais plutôt ma cervelle vide comme
-une coquille d'oeuf. Ma préoccupation était de savoir exactement et
-clairement quelle avait été mon idée fixe. C'était me pencher
-au-dessus du vertige d'où je sortais à peine.
-
-Aussitôt que mes regards plongèrent là-dedans je fus entraîné et
-précipité. La réponse à ma question imprudente fut l'idée fixe
-elle-même qui revint torturer mon cerveau.
-
-Je sus du moins ce qu'elle était, car je gardais la possibilité de
-raisonner. Mon idée fixe avait été merveilleusement définie par ce fou
-de docteur Josaphat. Cet homme là devait vivre avec des idées fixes.
-La mienne consistait en un effort extravagant et patient dirigé vers
-ce but impossible: revoir ce que je n'avais pas vu.
-
-Je cherchais tout uniment le visage d'Annette Laïs, ses traits, son
-sourire, au milieu de cette giboulée de fleurs qui tourbillonnait dans
-ma mémoire. Je n'avais vu qu'une ombre; qui était un papillon, perdu
-dans un brouillard de gaze; je voulais la femme, je la voulais belle
-comme les invraisemblances de mon rêve; je la voulais éblouissante
-comme les rayons de ma féerie.
-
-Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais entendu sans colère ni
-dépit, la dernière comme la première fois, les paroles méprisantes du
-docteur Josaphat. Rien en moi ne se révoltait pour défendre Annette
-Laïs insultée. Il est évident que je ne l'aimais pas.
-
-Mais alors à quel ordre de sentiments rattacher l'obstination de ma
-pensée qui allait vers le même objet toujours, entêtée et patiente
-comme le son de cloche qui, dans ma tête, répétait le nom d'Annette
-Laïs?
-
-Je suppose que c'était ma fièvre, rien que ma fièvre, et que ma
-fièvre, pour employer la langue du savant Josaphat, était un des
-prodromes de cet amour foudroyant qui allait être toute ma vie; car je
-n'ai fait que cela en ma vie: aimer Annette Laïs!
-
-J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervigné.
-
-Dès que Laroche entra, ma cousine mit un doigt sur sa bouche et lui
-dit:
-
-«Attention à toi, Roro! le chevalier a sa connaissance.»
-
-Laroche vint jusqu'à mon lit et m'examina. Je tenais les yeux fermés.
-
-«Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,» prononça-t-il d'un ton
-respectueux.
-
-C'était en Bretagne seulement que nous l'appelions la présidente.
-
-«Il est sauvé, répondit ma cousine, ne suis-je pas assez payée?
-
---C'est selon comment madame la vicomtesse l'entend, repartit Laroche,
-dont la voix de baryton, prétentieuse et offensante, n'excitait plus
-en moi aucune espèce de colère.»
-
-Ma cousine reprit tout bas:
-
-«Il a prononcé mon nom plusieurs fois dans sa fièvre.»
-
-Je devinai un sourire sur les lèvres du maraud, qui ajouta
-militairement:
-
-«Je venais de la part de monsieur prendre des nouvelles de madame.
-
---Tu diras à monsieur qu'il peut venir, répondit ma cousine. C'est son
-parent, après tout. Cela lui fera plaisir de le voir en bonne voie de
-guérison.»
-
-Laroche sortit et M. de Kervigné entra presque aussitôt après. Ma
-cousine tendit la main à son mari, qui la porta fort galamment à ses
-lèvres. On parla de moi un instant; ce fut, de part et d'autre, en des
-termes bienveillants, puis le président, changeant de matière
-tout-à-coup, dit:
-
-«Que pensez-vous que l'on doive faire de ce Laroche?
-
---De Laroche? répéta ma cousine étonnée.
-
---Il m'obsède, et je ne puis le faire taire qu'en le congédiant. Il
-interprète votre conduite avec notre jeune cousin d'une façon tout à
-fait blessante. Ce sont toujours de nouveaux rapports....
-
---Laroche! fit encore une fois Aurélie.
-
---Je crois savoir que vous tenez encore à lui, prononça le président
-sans aucune intention de raillerie.
-
---Uniquement parce qu'il vous est fort attaché,» répondit très
-sérieusement ma cousine.
-
-Elle sonna. Laroche parut.
-
-«Mon ami, lui dit-elle avec douceur, monsieur vous paye pour
-surveiller le dehors et non point le dedans. Nous sommes un bon
-ménage. Monsieur m'a chargé de vous parler comme je le fais. Je suis
-au-dessus de vos bavardages, qui fatiguent monsieur et qui vous feront
-mettre à la porte. Allez et mêlez-vous de ce qui vous regarde.»
-
-Laroche, tout blême, sortit obéissant à son geste impérieux. Le
-président baisa une seconde fois la main de sa femme et ce fut en
-souriant.
-
-«Vous avez raison, dit-il, c'est un beau coquin. Le voilà mieux planté
-que jamais.»
-
-Quatre jours après cette entrevue, j'eus permission de me lever une
-heure. Ma cousine agissait avec moi comme la plus tendre des mères, et
-le docteur Josaphat lui-même me témoignait quelque estime. Il nous
-annonça que ce jour-là même Annette Laïs s'était levée aussi.
-
-«Il ne faut pas s'y tromper, dit-il à ma cousine, les autres sont la
-douzaine, mais elle est le treizain. On tient la dragée haute au
-président, et toute la famille vous a une tenue héroïque, un père à
-cheveux blancs, un frère qui ressemble à Mélingue dans ses grands
-rôles. M. de Kervigné ira loin s'il court toujours.»
-
-J'ai peine à exprimer ces nuances, et cela est nécessaire, pourtant;
-j'écoutais avec curiosité, voilà tout. Annette Laïs m'occupait tout
-entier, mais c'était malgré moi, et le mot intérêt, tout froid qu'il
-est, serait trop chaud encore pour rendre la nature de mes sentiments
-à son égard. Annette Laïs était pour moi le reste de ma fièvre. Si je
-n'essayais pas de fuir, c'est que je sentais _à priori_ que c'était
-là l'impossible.
-
-Rien n'avait changé, son nom était le refrain, le son de cloche, la
-tyrannie d'une migraine.
-
-On me donna deux lettres de Vannes, dont l'une avait déjà six jours de
-date. Ma cousine avait eu la bonté d'y répondre. La lecture de ces
-lettres me fit du bien: celle de ma mère laissait voir une tendresse
-et une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours montrées.
-
-La séparation semblait lui avoir appris à me mieux aimer. Elle me
-rappelait néanmoins ses diverses commissions, et, sur quatre pages,
-les petits en avaient bien trois pour leur part. «Cha'ot veut aller
-avec tonton René,» avait dit mon neveu. Quel enfant! Les dents de Mimi
-poussaient. La lettre de mon père était plus courte, mais elle
-contenait deux apostilles, une de ma tante Bel-OEil, une de ma tante
-Nougat. Mon père me disait de faire bonne figure à Paris et de ne pas
-ménager sa bourse. Il terminait en s'écriant: Je ne t'en dis pas plus
-long! A la soupe! Bon appétit, bonne conscience!
-
-Nougat voulait ses digestifs et aussi je ne sais quoi d'apéritif
-qu'elle avait vu aux annonces des journaux. Elle me priait de pousser,
-dans mes courses, jusqu'à un certain dépôt de pâtés de foie gras pour
-faire une surprise à mon père. Bel-OEil me donnait l'adresse d'une
-librairie où je devais trouver; _Wilhem ou les égarements d'un coeur
-sensible_, qu'il fallait lui envoyer avec _le Cimetière de Ramberg_ et
-le _Calice des larmes_. Tout le monde se portait bien, même Joson
-Michais, qui était revenu l'oreille un peu basse. L'oncle Bélébon
-était toujours l'homme aimable de la famille et Vincent se rangeait.
-
-Je ne prétends pas persuader au lecteur que, par elles-mêmes, ces
-choses fussent très émouvantes. Je constate seulement qu'elles
-remuèrent en moi toutes les fibres du souvenir. Pour un instant, je
-repassai le seuil de la maison paternelle: je fus _chez nous_, et
-qui ne sait tout ce que contient ce mot?
-
-«J'ai eu, moi aussi, ma correspondance, me dit Aurélie: trois lettres!
-je te gagne d'un point. La première est de l'abbé Raffroy, un digne
-homme, qui m'écrit des remercîments officiels au nom de ton père et de
-ta mère; la seconde est de la tante Renotte, cette excellente vieille.
-Là-bas, ne voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait que dix
-ans de plus que moi, sais-tu? C'est elle qui t'aime le mieux. Je
-n'oserais écrire ainsi à ton sujet. La médisance est comme la mauvaise
-herbe qui croit Je te dirai comme il faut te conduire avec moi devant
-le monde. La troisième est de ce charmant marquis, ton beau-frère. Ah!
-ah! nous le connaissons, celui-là! et rien ne m'a plus étonnée que de
-le voir s'enterrer tout vif. Il se vante de son bonheur dans la
-lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre garçon! je crois bien
-qu'il avait tout mangé. C'est drôle que tu sois si en retard. Il ne
-s'est donc pas occupé de toi? Mais, je suis folle! j'oublie que tu
-viens de Vannes et que ce pauvre marquis est à cent pieds sous terre.
-
--Ma soeur est une personne accomplie, madame, répliquai-je un peu
-blessé.
-
---On le dit et je le crois de tout mon coeur. Te ressemble-t-elle?
-avec un tour de cheveux, tu serais la plus jolie marquise à dix rues à
-la ronde. Ne te fâche pas, chéri, et ne m'appelle plus madame. C'est
-me mettre en pénitence. Je suis ta petite maman, et tu es le dernier
-que j'aimerai.»
-
-Je baisai la main qu'elle me tendit. La paix fut faite. Le docteur
-entra comme un insensé.
-
-«Je ne connaissais pas cette sonate de Steibelt! s'écria-t-il.
-L'andante est un dialogue comme jamais, vous comprenez: jamais, jamais
-je n'en ai entendu! et sur un misérable piano qui ne vaut pas trois
-louis! Et avec des doigts de convalescente!... Madame, il y a quelque
-chose de plus beau que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je
-n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son nez m'ont sauté aux
-yeux. Pendant qu'elle jouait, j'ai suivi la courbe de ses épaules.
-C'est une Grecque, savez-vous?»
-
-Ma cousine riait et son attitude exprimait l'admiration.
-
-«Vous gagnerez cent mille francs par an quand voudrez, dit-elle. Ce
-rôle de docteur fou ne manque jamais son effet.»
-
-Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil et s'essuya le front. Il
-avait les yeux rougis et la joue pâle.
-
-«Vous auriez raison, madame, répliqua-t-il très sérieusement, si je
-n'étais que fou. Mais on ne rit pas de ceux qui se noient, morbleu! Je
-suis amoureux!»
-
-La gaieté d'Aurélie redoubla, je me sentais comme un malaise. Le
-docteur Josaphat me fit un signe de tête et reprit avec un geste
-tragi-comique:
-
-«Nous allons bien, nous? C'est moi qui suis malade à présent.
-L'andante n'a pas quarante-huit mesures. C'est le bijou le plus
-exquis! et croyez-vous que je plaisante quand je dis qu'elle est
-Grecque, madame? elle est Grecque, pardieu, des pieds à la tête, et
-cela se voit, Grecque de Lesbos, comme Vénus, sa soeur! Me voilà, Dieu
-merci, tombé jusqu'à la mythologie: plongeons! Son père est Grec, son
-frère est Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui meurt en
-déchargeant son pistolet, vous savez, à Missolonghi. Non, c'est la
-jeune fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je suis submergé? Ou
-diable voulez-vous qu'une Française soit belle comme cela?
-
---Docteur! docteur! s'écria ma cousine, à ma prochaine soirée, vous
-nous ferez cette scène!
-
---Vous êtes charmantes, vous autres, poursuivit Josaphat, vous êtes
-adorables, mais non pas comme l'entendait Phidias. C'est la Vénus de
-Milo, vous dis-je, à dix-huit ans, avec ses anciens bras!
-Connaissez-vous ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs, le nom le dit:
-Laïs! On ne s'appelle Laïs que dans la mer Egée. Ils sont Grecs,
-Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute au fin fond du
-sentiment, aussi vrai que la juxtasonnance est l'électricité
-musicale.»
-
-
-
-
-XI.
-
-LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME.
-
-
-«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurélie après le départ de
-ce brûlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle
-reprenait mon éducation morale où elle l'avait laissée, c'est le goût
-des hommes en matière d'amour. On cite bien quelques curiosités de
-nous autres femmes: çà et là une passion allumée par un bossu, par un
-nègre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprès du
-prodige de vos fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon mari et mon
-médecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon
-mari est vieux, mon médecin est fou, c'est très bien; mais voilà le
-pli pris. Ils font la route. En amour, dès que la route est faite tous
-les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite
-un grand chemin. Avec le président d'un côté, Josaphat de l'autre,
-cette sauterelle mal emmanchée d'Annette Laïs est capable de débuter
-l'hiver prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et
-moi, devant un miroir, à laquelle irais-tu, chevalier?
-
---A vous, petite maman, répondis-je.
-
-Je disais vrai. Je n'étais pas assez du monde parisien pour goûter la
-saynète improvisée par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'à
-un certain point de vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns de
-nos vaudevilles qui demande, pour être bien senti, l'étude préalable
-d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore été imprimé. Je ne
-voyais guère là-dedans qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant
-Josaphat qui regardait ses épaules, ses sourcils et les ailes de son
-nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Laïs, je ne découvrais
-aucun lien. Pourquoi mon chemin était-il plein d'elle? Ma cousine
-attira mon fauteuil à la force du bras, elle me prit les deux mains et
-me fit asseoir auprès d'elle sur le divan.
-
-«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec
-cette Annette Laïs?»
-
-Ce mot me piqua comme un centième coup d'épingle.
-
-«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur français de Vannes, qu'elle
-aille se faire lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle d'elle,
-j'ai une humeur de loup!
-
-Aurélie m'embrassa sur les deux joues.
-
-Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je
-pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas
-de convalescence. Je déjeunai à table le troisième jour.
-
-«Ah çà! demanda ma cousine au président, qui jamais ne manquait de
-prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur?
-
---Un maniaque, répondit M. de Kervigné en fronçant le sourcil.
-
---Etes-vous fâchés tous deux?
-
---Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame.
-
---On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles?
-
-Le président plia sa serviette et dit entre ses dents:
-
-«Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue
-qu'il faut pour être le médecin d'une femme qui se respecte.
-
---Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un
-président?» murmura Aurélie.
-
-Nous sortîmes en voiture après le déjeuner. Au premier détour de la
-rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: _Rentrée de Mlle
-Annette Laïs!_
-
-Les lettres qui formaient le nom d'Annette Laïs étaient grandes comme
-des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir
-et donnaient des éblouissements.
-
-Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en détail.
-C'était le moment.
-
-«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans néanmoins suivre la
-mélodie simple et touchante de la romance de Méhul, je quittai le
-couvent pour épouser M. de Kervigné, qui était alors un magistrat de
-la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot et fort apprécié dans les
-salons _ultras_. Car nous étions sous la Restauration. Ah! René, cela
-me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte
-de moi?
-
---Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je.
-
-Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine
-et calme à recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions
-l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec délices. J'étais
-résigné à entendre l'histoire menaçante, mais que ma cousine eût
-quelques années de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette
-Laïs.
-
-Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour être mouillé devant
-Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pêcher
-la dorade.
-
-«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup
-entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil
-d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?»
-
-Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le
-désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules,
-était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder
-encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie,
-mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai
-l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à
-ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine
-coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent.
-Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes
-avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes
-pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hoedic! Le
-long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent,
-orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups,
-cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le
-prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière,
-pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe
-turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches,
-l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les
-candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la
-cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la
-poursuite du diable de mer.
-
-Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les
-soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se
-démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une
-végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des
-chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une
-main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans
-ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât
-et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont
-la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une
-écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés,
-jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de
-Leyde.
-
-«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine;
-jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première
-fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais
-plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je
-ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....»
-
-Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la
-pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience,
-elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!
-
-Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le
-moment où la _mer travaille_, selon l'expression des _ligneurs_ de
-Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant:
-
-«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke.
-C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau
-mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent
-venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les
-grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il
-était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous
-ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle
-étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles
-passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent
-d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la
-voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas
-une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour
-faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au
-fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous
-vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il
-ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de
-l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous
-avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur
-l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de
-onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que
-nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre,
-ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la
-Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six
-livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je
-mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du
-petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et
-je _boitai_, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte
-d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de
-grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de _boite_ pareille, et nous
-allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el
-chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous
-les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine
-de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis
-de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se
-diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était
-pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait
-peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait
-sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas
-songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On
-tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de
-mer qui tenait ma _boite_ dans sa bouche. Je _souquai_ un coup
-d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus
-aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un
-étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux
-fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur
-de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur
-l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse
-jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà!
-Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide!
-Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un
-paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais
-plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne
-songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour
-de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri.
-Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant
-mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter
-l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique
-çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite
-que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr
-âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second
-cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le
-congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta
-courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le
-contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui,
-j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un
-solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout!
-ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La
-baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux
-pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la
-voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout!
-répéta Joson. «L'eau aborde!--Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le
-poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe.
-Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et
-donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en
-effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout
-était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne
-tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la
-passion du pêcheur.--Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de
-rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.--Méfiance,» dis-je à
-mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma
-ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la
-toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à
-peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût
-été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le
-temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses,
-environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de
-barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses.
-«Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint
-largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau.
-Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout
-seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....»
-
-J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:
-
-«Telle fut ma première faute.»
-
-Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un
-remords et je lui pris la main.
-
-Nous étions à la barrière de Grenelle, et, sur le poteau même qui
-soutenait la grille, on avait plaqué l'affiche colossale: _Rentrée de
-Mlle Annette Laïs_.
-
-«Elles nous portent envie, peut-être, murmura ma cousine en montrant
-du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que
-nous!
-
-»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle, la complète
-impossibilité où j'étais d'échapper à ce piége?
-
---Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.
-
---Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai....
-
---C'est la chute d'un ange,» dis-je au hasard.
-
-Elle attira ma main jusqu'à son coeur.
-
-«Il te ressemblait,» murmura-t-elle.
-
-Puis, de cette voix mélancolique, mais résolue, qui promet tout un
-second volume, elle poursuivit:
-
-«Je restai plusieurs semaines plongée dans un abattement profond. A
-cette époque, si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait me sauver
-encore, car l'honneur était intact et je n'avais fait que chanceler au
-bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur moi; le régiment du colonel
-fut dirigé vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné ne voulait
-pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le départ
-du colonel. La dignité de ma conduite contrastait par trop avec la vie
-de mon mari: c'était comme un muet reproche. Il introduisit dans notre
-intérieur un homme qui se disait son ami et dont le caractère
-artificieux....»
-
-Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu insensiblement à mon rêve de
-congre. Je m'arrêtai au caractère artificieux.
-
-Ah! mais nous l'eûmes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de
-longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa
-par-dessus le bord de la baleinière, car nous ne l'eûmes que mort. Les
-pêcheurs appellent cela _noyer_ les poissons. Quel congre! quel
-monstre! Lui aussi avait montré un caractère artificieux, comme le
-second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il était tout noir
-avec des yeux cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit à chanter
-le _Magnificat_ à plein gosier. «Quoique ça, dit-il dans la folie du
-triomphe, il est plus en viande que notre femme!» Et la femme de Joson
-Michais était pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux
-lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couché qu'il
-était sur l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air d'un boa
-constrictor. Hardi à moi là! Hisse partout! Je piquai la queue d'un
-coup de croc pendant que Joson halait sur la tête, mais le ventre
-faisait poche et nous entraînait. Il fallut, selon le mot technique,
-_soulager_ le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une
-masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne
-ressemble à un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait à se
-tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême injure sur
-nos côtes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine séance
-tenante pour voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire, on
-fait sa provision d'hameçons dans l'estomac de ces grosses bêtes.
-Notre congre n'avait presque rien. «T'étais pas un matelot!» lui dit
-Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour
-not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une
-livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du
-mépris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontâmes la rivière à
-notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il
-pesait quatre-vingts livres....
-
-«Etais-je coupable? me demanda la présidente du ton le plus
-dramatique. Réponds, l'étais-je?»
-
-Je répondis courageusement:
-
-«Ce n'est pas mon avis.
-
---Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son mouchoir brodé, le monde
-hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience,
-il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes à la mode s'étaient
-battus pour moi, tout était dit! Comme si une pauvre femme pouvait
-prévoir ces accidents-là! Le comte se promena pendant quinze jours
-avec son bras en écharpe pour me narguer. René, votre sexe est
-quelquefois bien lâche! Et le baron retourna à Brest pour prendre son
-commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en
-rapport avec le marquis....»
-
-Ils avaient collé une affiche d'Annette Laïs sur le bureau de péage du
-pont de Grenelle!
-
-«Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille écus de rente,
-poursuivit Aurélie d'un accent rêveur. Supposez que mon destin me
-l'eût donné pour mari, j'étais sauvée! Il était fou de moi; il me
-proposa de m'emmener en Amérique, au fond des déserts. Il ne fut pas
-étranger à l'avancement de M. de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on
-prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la
-fatalité. Le marquis mourut à la fleur de l'âge, et je pris Laroche,
-son valet de chambre, en souvenir de lui.»
-
-Elle soupira profondément et lissa mes cheveux sur mon front.
-
-«Vous allez voir maintenant, René, me dit-elle, les apparences
-s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu
-d'héroïsme et de force d'âme pour traverser ces jours douloureux. Ah!
-si l'on faisait un roman avec ma vie....»
-
-Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon état de faiblesse. Je
-m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par
-le quai de Billy, afin de prendre l'allée des Veuves et les
-Champs-Elysées. Il y avait des pêcheurs à la ligne tout le long de la
-rivière; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle
-pouvait, sous prétexte de me faire sa confession générale. Elle
-passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus
-scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les
-feux d'artifice sans se brûler. Quelle femme que ma cousine Aurélie!
-Elle valait mon congre pour un amateur.
-
-Au bout de l'allée des Veuves, un homme adroit lança un petit papier
-rose dans notre calèche. C'était un prospectus, annonçant la rentrée
-d'Annette Laïs.
-
-Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat.
-Nous débouchâmes place de la Concorde, et un coupé lancé au galop nous
-croisa.
-
-«Docteur! docteur!»
-
-Le docteur fit arrêter court et vint à notre portière. Il avait l'oeil
-un peu égaré.
-
-«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit Aurélie.
-
---C'est réussi, n'est-ce pas?
-
---Quoi donc?
-
---Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui du théâtre Beaumarchais
-comme si c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française. Nous
-avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au président; moi,
-je fais les journaux. Adieu.»
-
-Il remonta dans son coupé, qui brûla le pavé.
-
-«Voilà les hommes!» me dit amèrement ma cousine.
-
-Et elle passa au douzième chant de son poëme, qui avait pour héros un
-jeune avocat de grande espérance.
-
-
-
-
-XII.
-
-SECONDE REPRESENTATION.
-
-
-La fiancée du roi de Garbe, au moins, subissait les conséquences de
-son malheur, mais ma cousine Aurélie avait beau plonger, il n'y avait
-pas une goutte d'eau à sa robe. Après l'avocat, ce fut un député: la
-hausse! après le député, un sous-préfet: la baisse! Elle alla ainsi de
-soubresauts en cascades, trébuchant à tous les degrés de l'échelle
-sociale, mais ne tombant jamais. On ne peut contempler un travail de
-haute école pendant deux heures d'horloge: ma cousine me harassait;
-j'aurais donné beaucoup pour la voir glisser, mais elle avait le pied
-sûr comme une mule savoyarde. Elle sauta par-dessus Laroche lui-même,
-sans broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit ans, en conservant
-intacte la blancheur de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et
-pervers! hypocrisie des dames! Insolence des messieurs! Il n'y avait
-qu'elle d'étincelante dans cette noire cohue!
-
-Vous figurez-vous le mari d'une telle femme, _rédigeant_ des affiches
-pour le théâtre Beaumarchais!
-
-Et comprenez-vous qu'elle en soit réduite à chanter elle-même ses
-mérites à l'oreille d'un petit cousin du Morbihan qui rêve de congres
-et de Joson Michais!
-
-Tout cela prouve bien que les livres de ma tante Bel-OEil ont raison.
-Les coeurs sensibles sont des exilés ici-bas. Il est un monde meilleur
-où le Grand Architecte de l'univers bâtit des pigeonniers pour les
-colombes.
-
-J'ignore ce que fut la rentrée d'Annette Laïs. Cela ne fit pas
-révolution dans Paris. Les visites du docteur Josaphat recommencèrent
-au bout d'une huitaine. Quand Aurélie voulut le railler sur son
-escapade, il l'arrêta et prit un air grave qui me frappa.
-
-«Il y a, dit-il, belle dame, de singulières choses en ce monde. J'ai
-vu ce que je ne connaissais pas: un coeur de femme. Je vous prie,
-parlons d'autre chose.»
-
-Le président, de son côté, semblait nerveux. Il avait toujours le
-même masque d'austère et tranquille courtoisie, mais, au moindre mot,
-des symptômes d'irritation se montraient en lui.
-
-«Découverte d'un troisième larron!»
-
-Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie.
-
-J'étais parfaitement remis. Mon cousin m'avait présenté, selon sa
-promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être employé en
-qualité de surnuméraire. On m'avait permis de prendre en même temps
-mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage
-programme tracé avant mon départ. En dehors du programme, j'avais mon
-éducation mondaine, entamée avec beaucoup de zèle par ma cousine. Il
-ne faut pas croire qu'elle fût incapable de former un jeune homme dans
-le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme
-d'expérience et de sens.
-
-Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si
-elle eût voulu confesser franchement depuis combien de temps elle
-avait passé vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup,
-j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir
-gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le
-composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente.
-Seulement, chaque membre de son cercle intime, épluché isolément,
-avait subi quelque déchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce
-thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de
-tous les symptômes.
-
-Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un
-drapeau de conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure.
-
-C'est là que la suprême habileté des vaincus consiste à garder le
-sourire victorieux.
-
-J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est très
-rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg
-Saint-Germain une assez nombreuse parenté. Ma famille, à moi, y
-possédait d'illustres alliances, et je pénétrais tout naturellement
-dans ces hauts salons qui étaient pour la malheureuse Aurélie des
-paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup
-d'adresse par la position du président, qui avait gardé du service
-sous la royauté quasi légitime. C'était un vice de plus, et ma cousine
-faisait chèrement collection de tous les vices de son mari.
-
-Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et
-l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne
-manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit
-cercle de ma cousine les leçons que je mettais en pratique ailleurs.
-Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là.
-Cet axiome faisait le fond même des théories de la présidente. Elle me
-prêchait l'audace, impatiente qu'elle était de me voir enfin oser. Ma
-première hardiesse lui revenait de droit.
-
-Dans son petit cercle, j'étais, en vérité, un héros. Plusieurs amies
-de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit ans,
-comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes
-attentions. Cela me déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours
-de coquetterie mâle, et mes progrès étaient ici réellement plus
-sensibles qu'au ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive par là:
-j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux
-et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer.
-
-Un matin que j'étais dans le boudoir d'Aurélie, occupé à écrire à ma
-soeur une lettre digne d'être insérée dans le journal des modes, tant
-elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le
-baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entamé ma
-missive, Aurélie venait à chaque instant m'apporter les renseignements
-et les termes techniques, car elle tenait singulièrement à rendre ma
-soeur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup elle cessa de venir et la
-porte de communication fut fermée.
-
-Je surpris l'écho d'un éclat de rire, et la belle voix de Laroche
-prononça distinctement:
-
-«Un pied de nez! Déroute générale sur toute la ligne! Monsieur a
-offert un établissement complet avec cachemire, voiture, le diable et
-son train....
-
---Tu plaisantes! dit Aurélie stupéfaite. Un cachemire! une voiture! A
-cela!
-
---A cela, répéta Laroche. Et cela a refusé tout net.»
-
-Il y eut un silence.
-
-«Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus, il va faire quelque
-cabriole!
-
---Pas moyen de faire la moindre cabriole! Congé parfait, définitif et
-même un peu brutal.
-
---Donné par elle?
-
---Devant elle.
-
---Il y a donc un amant?
-
---Pas l'ombre d'amant visible à l'oeil nu!
-
---Par qui le congé, alors?
-
---Par le père.
-
---Une comédie, mon pauvre Laroche!
-
---Ça n'a pas l'air.
-
---Tu t'y connais, pourtant!
-
---On s'en flatte.
-
---Et c'était toi qui menais tout?
-
---Parbleu!»
-
-Je n'écrivais plus, j'écoutais, et je m'étonnais moi-même de l'intérêt
-que je prenais à cet entretien. Il s'agissait d'Annette Laïs, cela ne
-faisait pas question pour moi. Il y avait déjà quelques jours que
-j'étais débarrassé d'Annette: j'entends de ce son de cloche qui
-chantait le nom d'Annette à mes oreilles. C'était pour moi la preuve
-que ma fièvre était bien guérie. Ici, nul ne prononçait le nom
-d'Annette, et pourtant son image fleurie passa devant mes yeux comme
-un éblouissement.
-
-Toujours vague, toujours indécise et semblable à un rêve éveillé.
-
-«Et décidément, qu'est-ce que c'est que le père? demanda Aurélie.
-
---Un crâne, répondit Laroche.
-
---Et n'y a-t-il pas un frère?
-
---Apollon du Belvédère.
-
---Il est comédien?
-
---Non.
-
---Que fait-il?
-
---Il découpe des tableaux en silhouette dans du papier noir.
-
---Un artiste!» dit ma cousine d'un ton moqueur.
-
-Elle ajouta:
-
-«Le père doit avaler des sabres?
-
---Le père avale du pain sec, répliqua Laroche.
-
---Qu'est-ce qu'il fait?
-
---Il monte la garde.
-
---Ou cela!
-
---Autour de sa fille.
-
---Et tu t'es laissé prendre à cela, toi, Laroche?
-
---Voilà, répondit le maraud avec emphase. _That is the question_,
-comme disait milord, qui disait aussi: _Laroche été iune true
-rascal-gentleman! iune very noble rogue, iune rémâquâbelmente
-distinguish'd scoundrel!_ Et cela signifie, madame: Laroche est un
-vrai coquin-gentilhomme! Laroche est très noble rascaille! Laroche est
-un drôle tout particulièrement distingué! Or, milord s'y connaissait,
-quoique Anglais et simple coutelier de Birmingham, orné de soixante
-mille livres de revenu, ce qui fait quinze cent mille francs de rente
-au cours du jour.... Laroche, ès noms et qualités, peut-il se laisser
-prendre à quelque chose ou par quelqu'un? Crois pas.
-
---Drôle de corps!» murmura la présidente comme on gronde pour rire un
-enfant gâté.
-
-«Le père est honnête et stupide, reprit le maraud, le frère est
-honnête et idiot, la fille est honnête et.... ma foi je ne sais:
-honnête et charmante, si vous voulez. Si elle n'avait été que
-charmante, monsieur nous aurait mis sur la paille!»
-
-C'est à peine si j'appréciai le sublime de ce _nous_. J'étais tout
-entier à l'idée de cette famille d'exilés qui repoussait du même geste
-la fortune avec le déshonneur. «Le père avale du pain sec,» avait dit
-Laroche.
-
-«Mais enfin, reprit Aurélie, encore incrédule, que s'est-il passé?
-
---Rien du tout. Monsieur avait comme çà une idée que la chose ne se
-ferait pas toute seule. Nous protégions, quoi! En habit noir, j'ai une
-touche à protéger la veuve d'un pair de France! Nous faisions patte de
-velours, parlant raison au père et au frère, exhortant la jeune fille
-à rester toujours entre les deux trottoirs du sentier de la vertu. Ce
-braque fou de docteur Josaphat est venu flairer la piste. J'ai dit:
-Laissez aller! C'est commode, un bêta qui casse la glace. Là, j'ai vu
-que le président perdait la tête. Il voulait attendre le docteur au
-coin d'une rue. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire
-entendre raison. Il en tient, voyez-vous, mais là, à la Marengo! Le
-docteur a commencé le feu, comme un étourneau qu'il est. Vlan! il a
-voulu entrer par la grand'porte. On lui a répondu en français; il
-court encore. J'ai dit: mauvaise affaire; nous n'aurons ici que des
-désagréments. Monsieur m'a appellé butor, je lui pardonne; nous avons
-laissé passer encore quinze jours, et puis je suis parti du pied
-gauche sur l'ordre exprès de monsieur. Je n'ai pas dit grand'chose;
-j'en étais encore à tâter le terrain, parlant en l'air de ce que j'ai
-nombré ci-dessus: hôtel, châle de l'Inde, bijoux, coupé mignon.
-Patatras! je me suis trouvé de l'autre côté de la porte, avec prière
-d'y rester dorénavant, moi, mes cadeaux et monsieur. Avez-vous vu ça?»
-
-Je m'attendais sincèrement à un mot d'éloge, décerné par ma cousine, à
-cet obscur et noble désintéressement. Il y avait encore, je le
-certifie, quelque chose au fond de son coeur. Mais les femmes comme
-elle ont une haine irréconciliable contre l'espèce à laquelle Annette
-Laïs appartenait.
-
-«C'est ridicule!» dit-elle avec une profonde conviction.
-
-Cela signifiait textuellement:
-
-«Il y a indécence de la part d'une petite comédienne à se montrer
-honnête.»
-
-Ce coquin de Laroche le comprit ainsi, car il répondit:
-
-«Pour une fois, il ne faut pas leur en vouloir.»
-
---Et vous renoncez? reprit Aurélie.
-
---A peu près.
-
---Tout à fait. J'ai vu cela hier sur la figure de M. de Kervigné.
-
---A peu près, répéta Laroche. Il resterait bien un moyen. Je suis sûr
-qu'un petit nigaud comme votre chevalier entrerait dans cette
-maison-là par la porte ou par la fenêtre.
-
---Faites un pas de ce côté, et je vous chasse! dit vertement ma
-cousine.
-
---Bon! bon! répondit le drôle. L'enfant n'a pourtant pas l'air de
-prendre le mors aux dents.... Mais monsieur est comme vous: il ne veut
-pas.
-
---Pourquoi ne veut-il pas?» demanda Aurélie, dont la curiosité fut
-tout à coup éveillée.
-
-Moi, je n'étais qu'oreilles.
-
-«Ah çà! s'écria Laroche, croyez-vous que monsieur ait pris chez lui le
-chevalier pour vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je suis de
-selle et de brancard. Il y a un truc pour le chevalier, et je l'ai
-deviné.
-
---Voyons le truc pour le chevalier.
-
---Je suis comme les grands artistes: je ne me fais jamais prier. Le
-truc, c'est la députation.
-
---Comment, la députation?
-
---Annette Laïs et le Palais-Bourbon, voilà les deux dernières
-fantaisies de monsieur. Les élections sont au mois de mars. Les
-Kervigné de Vannes ont de l'influence....
-
-[--]Il veut se porter dans le Morbihan?
-
---Ça lui est égal où. Le chevalier mange ici les voix de ses amis et
-connaissances.»
-
-Le soir même de ce jour, sous prétexte d'aller quelque part où ma
-cousine ne pouvait me suivre, je montai en voiture après le dîner.
-J'avais fait toilette de visite, car je ne sortais jamais seul que
-pour remplir mes devoirs de jeune homme qui se lance. Pour ces choses,
-ma cousine était un guide très sûr; elle me faisait faire exactement
-ce qu'il fallait, comme il le fallait, et j'évitais, grâce à elle, ces
-deux écueils funestes aux débutants, l'impolitesse et l'importunité.
-
-«Rue de Varenne! avais-je dit au cocher; mais en route j'ouvris la
-portière pour changer mon itinéraire, et je criai en quelque sorte
-malgré moi: Boulevard Beaumarchais!
-
---Quel numéro? me fut-il demandé.
-
---Allez toujours.»
-
-Je puis affirmer qu'en sortant de l'hôtel je n'avais pas l'idée de me
-rendre au boulevard Beaumarchais; mais je dois avouer, d'autre part,
-qu'en sortant, je ne comptais pas non plus faire ma visite rue de
-Varenne. Il m'avait pris fantaisie d'être seul, ce soir, voilà tout.
-
-Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné par la pensée d'Annette
-Laïs, je lui aurais ri au nez franchement.
-
-Ce qui m'avait surtout frappé dans la conversation entre Laroche et ma
-cousine, c'était ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche,
-je mangeais, chez mon cousin de Kervigné, les voix de mes amis et
-connaissances. Je n'étais point humilié de cette découverte qui me
-donnait, au contraire, de la marge. En français, cela voulait dire que
-je payais ma pension; j'étais à la fois trop ignorant et trop honnête
-pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drôle et divertissant;
-je comptais en référer à la tante Renotte dans ma prochaine lettre.
-
-Mais quant à la vertu antique d'Annette Laïs, je partageais peu les
-étonnements de Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de Bretagne des
-idées toutes faites sur les comédiennes, il est vrai; mais ces idées
-étaient en moi à l'état de renseignement indifférent; il ne s'y mêlait
-ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune pitié humanitaire. Pour
-peindre par la vulgarité du mot le calme de ma conscience, la misère
-morale des femmes de théâtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je
-n'admettais pas les cruels dédains de ma cousine, mais c'était tout.
-
-J'eus comme un mouvement de surprise en m'écoutant moi-même, quand
-j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me
-souviens que je souris comme on fait après une bévue, mais je laissai
-aller. Mon cocher prit par l'hôtel de ville.
-
-«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me
-demanda-t-il.
-
---Cela m'est égal,» répondis-je.
-
-Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai au coin de la rue des
-Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai.
-
-Il était en quelque sorte convenu avec moi-même que j'allais dépenser
-ma soirée à faire ce grand voyage des boulevards, du Marais à la
-Madeleine. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas quitté l'aile
-d'Aurélie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le
-vrai métier de touriste. Va donc pour la Madeleine!
-
-Je tournai du côté de la Bastille. C'était bien naturel. Ne fallait-il
-pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la
-ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'était d'entrer au
-théâtre Beaumarchais, et j'y entrai.
-
-Dans les livres traduits de l'allemand à l'usage de Mlle de Kerfily
-Bel-OEil, ma tante, c'est ainsi que les coeurs sensibles vont toujours
-où ils ne veulent point aller. Leur route est-elle à gauche, ils
-courent à droite, entraînés par la bride invisible que le malin dieu
-d'amour a placée dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils
-donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-OEil
-a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi, à l'heure
-même où j'écris, est encore inexplicable. En interrogeant mes
-souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait
-précédé cet instant. Ma vie commença là, non point avant, non point
-après. En présence des événements de cette soirée, bien simples
-pourtant, bien dépourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est
-que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une façon permanente.
-Notre existence est marquée de certains jalons qu'il nous faut toucher
-bon gré mal gré. En un mot, il est des heures fatales que rien
-n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où il ne nous est pas permis
-de choisir notre chemin.
-
-J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de coeur
-presque solennel. Ce fut là précisément que mon émotion naquit, ou
-tout au moins, ce fut là que j'en eus pour la première fois
-conscience. J'allai m'asseoir à l'orchestre, où il y avait beaucoup
-plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Laïs était dans
-toutes les bouches; c'était un grand succès, comme les théâtres les
-plus excentriques peuvent en conquérir, par hasard, à de longs
-intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom
-d'Annette Laïs venait à moi d'instinct et partout répété.
-
-Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein de ce nom et qu'il
-faisait vibrer tout mon être.
-
-La vue même du lieu où j'étais me fournit un choc inattendu. En me
-retournant, j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie et
-j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait
-terrassé. J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais plus.
-
-Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette question. C'était l'endroit
-le moins propre à cacher la petite fourberie dont je m'étais rendu
-coupable vis-à-vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche,
-le président, et peut-être aussi le docteur Josaphat, allaient être à
-leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment où je me
-devinais moi-même. Cela me fit peur, mais je restai.
-
-J'avais très grande honte de mon émotion. Il me semblait que tout le
-monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au
-président à l'affût dans sa loge et à Josaphat qui devait s'afficher
-follement quelque part. J'étais là, moi aussi, pour Annette Laïs.
-
-Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir.
-Il faisait une chaleur intolérable. La salle était comble et ne
-ressemblait pas du tout à cette autre chambrée dont j'avais gardé un
-souvenir bien plus précis que je ne le croyais. La jeunesse dorée du
-quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait même plus les
-grotesques qui étaient naguère sur le premier plan. Il y avait de
-vrais _beaux_, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je
-suis sûr que les dames des avant-scènes venaient pour le moins du
-faubourg Poissonnière.
-
-C'était un succès, un fort succès, auquel les affiches du président et
-les courses du docteur n'étaient peut-être pas étrangères. Le théâtre
-fêtait ce succès. Il y avait quatre violons de plus à l'orchestre et
-un supplément de gaz.
-
-La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pièce, le
-Rhin, les brigands, etc. Au moment où la pluie de feuilles de roses et
-les applaudissements annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai les
-yeux et ma tête tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe.
-
-
-
-
-XIII.
-
-SORTIE DU THEATRE.
-
-
-Le tonnerre des bravos m'éveilla. La toile était baissée. L'instant
-d'après, Annette rappelée avec fureur, vint saluer l'enthousiasme du
-public. Je la vis, cette fois, je la vis enfin: une chère enfant au
-visage modeste et souriant.... Mais je vous la montrerai.
-
-Je me levai, je quittai ma place tout chancelant; j'allais à elle sans
-le savoir.
-
-Je sortis du théâtre; l'air du dehors me saisit. J'essayai de
-m'interroger. Je ne trouvai en moi qu'une pensée: me mettre à ses
-genoux pour lui dire que je l'aimais. Je me révoltai contre cela,
-parce que rien ne m'y avait préparé. Cet amour était en moi comme un
-étranger. Il m'opprimait. Je ne le connaissais pas.
-
-Mais il se fit connaître. A ma première révolte, il m'étreignit le
-coeur comme s'il avait eu déjà toute la force qui est dans la main de
-Dieu.
-
-Je pris ma course follement le long du boulevard. J'avais conscience
-de fuir en vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-même, et il n'y
-avait déjà plus rien en moi que mon amour. Je traversai à mon insu la
-place de la Bastille, et je tombai faible sur le premier banc du
-boulevard Bourbon. Là, personne ne passait; j'étais seul, je me mis à
-parler haut et à pleurer.
-
-C'était à elle que je parlais, et peut-être à Dieu. J'ai ouï bien des
-gens qui raillaient ces délires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur de
-railler quoi que ce soit, quand je songe à la première heure de ma
-solitude. Je sais bien que je me couchai sur le banc et que je le
-saisis dans mes bras, qui frémissaient comme la chair d'un homme qu'on
-vient de poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait en poussant
-des râles insensés. Je n'ai jamais aimé qu'elle; en dehors d'elle, ma
-vie a été celle d'un cénobite; j'ai le droit d'affirmer que j'étais,
-au point de vue de la décence, qui est la forme, et de la pudeur, qui
-est le fond, beaucoup au-dessus du niveau des jeunes gens de mon âge.
-Aucune lecture malsaine n'avait gâté mon imagination; j'avais peu
-d'imagination; l'élément poésie me manquait; aucun rêve précoce ne
-troublait ma cervelle.
-
-Mais j'étais neuf et j'étais lion; mon premier soupir d'amour fut un
-rugissement.
-
-Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie, et j'applique ce mot à
-mon amour seulement, car toute ma sève était là. Sans elle, qui a été
-ma vaillance et ma Providence, je serais tombé au premier choc du
-malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement, un stimulant, une
-révélation; j'en sais à qui l'amour donna du génie; moi, l'amour ne
-m'a mené qu'à aimer.
-
-J'ai aimé et j'aime, c'est mon passé, c'est mon présent. Les jours
-passeront, j'aimerai: c'est mon avenir. J'aimerai toujours la même
-femme, parce qu'il n'y a pour moi qu'une femme. Je n'ai point de
-mérite à cela; c'est ma vocation et ma passion: si le bien était de
-changer, si le mal était la constance, pour être constant je
-deviendrais criminel.
-
-Comme je la voyais ici bien mieux qu'au théâtre! comme sa beauté
-m'apparaissait mille fois plus distincte qu'à la lumière de la rampe!
-Là-bas, l'éblouissement avait gêné mon regard; mais ici ma paupière
-fermée abritait à la fois mon oeil et son image; je l'avais devant
-moi, toute pour moi, et la naïve douceur de son sourire me parlait.
-
-Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'était une enfant, non par la
-taille et la frêle indigence des formes, mais par l'indicible candeur
-du regard, par la limpidité profonde de la prunelle, par la pureté du
-trait, par le velouté de la carnation, par ce signe mystérieux enfin
-qui ne se décrit pas, mais qui se sent sous le pinceau ou sous la
-plume, et qui est le nimbe virginal.
-
-Des bandeaux noirs, un peu ondés et teintés de reflets fauves,
-prenaient comme un diadème la courbe lumineuse de son front. Cela me
-rappelait vaguement et chèrement le pieux éclat du choeur où se chante
-la prière du soir, quand on aperçoit de loin la lumière répandue par
-les cierges derrière l'arc brisé de la fenêtre gothique. Ils tombaient
-en ogives, ses bandeaux que ma folie effleurait de tant de baisers, et
-s'épanouissaient vers la pointe des sourcils en deux gerbes de boucles
-légères qui appelaient le vent joueur et riaient avec lui, secouant
-et mêlant leurs anneaux doucement balancés. L'arc des sourcils était
-long et faisait ombre à de longs yeux dont le regard humide
-m'enveloppait le coeur: c'était je ne sais quelle languissante caresse
-qui couvait sous cette ligne hardiment cambrée et frangée de jais. La
-prunelle énorme avait des lueurs rares, mais diamantées, derrière les
-cils, recourbés comme de petits glaives.
-
-Elle était Grecque, mais jamais fille de la Géorgie n'eut plus d'ombre
-et plus d'éclat sous ses paupières. Je songeais malgré moi au fol
-enthousiasme du docteur qui avait parlé de ses sourcils et des ailes
-de son nez. Je voudrais faire mieux et donner des coups de pinceau
-plus précis; je ne puis; la plume est plus habile sans doute que les
-muets instruments du peintre ou du sculpteur à dire les mobiles
-splendeurs de la nature vivante, mais que de nuances lui échappent
-encore! Le docteur ne se trompait pas: l'esprit, la délicatesse, la
-puissance aussi de cette adorable physionomie étaient cachés quelque
-part, autour de ces narines roses dont Dieu avait pétri les vives
-arrêtes dans la substance qui est le sourire des anges, mais c'était
-sa bouche qui riait et qui pensait, fine, gracieuse, espiègle et si
-tendre!
-
-Sans doute, ils voyaient cela comme moi, tous ceux qui l'admiraient;
-je m'épouvantais à compter mes rivaux; je m'indignais de ce fait que
-cent regards avides pussent profaner chaque soir la blancheur flexible
-de son cou.
-
-Eussé-je mieux aimé, pourtant, la perle au fond de la mer, dans la
-nuit de sa prison nacrée?
-
-«Elle sera pour toi seul!» me criait mon amour. L'amour n'est jamais
-sans orgueil; l'orgueil de mon amour ajoutait:
-
-«L'univers entier t'enviera ton trésor!»
-
-Pauvre être que j'étais, vautré sur un banc de bois, le cerveau pris,
-la tête perdue, j'avais ces rêves! J'aurais fait pitié au mendiant
-attardé qui m'eût pris pour un épileptique. Je voulais qu'on me
-jalousât.
-
-Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était grande, sa taille avait
-autant de richesse que de souplesse, mais elle possédait en même
-temps une harmonie de formes si juvénile, si près d'être divine, que
-ses ailes de papillon lui allaient comme les ailes d'un ange.
-
-Je restai là. Quand mon transport se calma pour faire place à une
-extase plus profonde, je m'agenouillai près du banc, comme pour prier,
-et je mis mon front dans mes mains. Je n'avais point le désir de
-retourner au théâtre pour la voir encore. Elle était avec moi, je
-l'avais bien mieux ici qu'au théâtre.
-
-De temps en temps quelqu'un passait, me regardant et se demandant,
-selon la formule parisienne, comment on peut _se mettre dans des états
-pareils_. Paris est une ville si bien habituée à la tempérance, qu'on
-y dit cela même des cadavres, avant d'avoir constaté la mort. Tout ce
-qui chancelle est ivre, et, en tombant, le malheureux que l'apoplexie
-foudroie peut s'entendre insulter par ce peuple sobre qui était
-dimanche à la Courtille.
-
-Et c'était bien vrai, pourtant, l'ivresse me tenait, l'ivresse qu'une
-nuit de lourd sommeil ne sait point guérir. Je n'étais plus que rêves,
-moi, l'esprit prosaïque, moi, l'imagination aux ailes coupées. Mon
-corps était là, près de ce banc, mon âme allait planant dans les
-espaces célestes.
-
-Ce n'est pas la mémoire qui me manque; c'est la possibilité de donner
-une forme acceptable à l'extravagance de mes songes. Je vois encore
-tout ce que je vis, comme si des années ne me séparaient pas
-maintenant de ces heures délicieuses et accablantes. Je ne renie rien.
-Ce n'est pas moi qui jette le voile sur ces pauvres chers
-dévergondages du coeur; le voile y est, et je ne peux pas le soulever.
-
-Je n'ai pas oublié, parce que je suis resté le même, parce que le
-simple contact de sa main effleurant la mienne fait revivre en moi de
-pareils frémissements, parce qu'il n'est pas de deuil si noir que ne
-puisse éclairer pour moi de son sourire, parce que je l'aime
-éperdument, follement, dans notre bonheur comme au temps de nos
-épreuves; parce que, enfin, je vis en elle, si bien en elle et si
-exclusivement que mon dernier soupir, marié avec le sien, rendra deux
-âmes à Dieu en une seule et même agonie.
-
-Je l'aimerai au delà de la mort, je le sais, j'en suis sûr.
-
-Le vent m'apporta le son d'une horloge; je comptai onze coups; il y
-avait trois heures que j'étais là. Je ne songeai point à regagner
-l'hôtel, mais je me levai brusquement: une idée venait de me traverser
-l'esprit. Je m'étais dit:
-
-«Elle va sortir du théâtre!»
-
-Espérais-je lui parler? Je ne crois pas. Lors de ma récente entrée
-dans le monde du faubourg Saint-Germain, je ne m'étais pas montré fort
-entreprenant, mais je n'avais éprouvé aucune de ces timidités
-maladives qui, pour certains débutants, font du premier pas une
-véritable torture. Ce qui engendre ces excessives timidités, c'est
-l'excès même de l'amour-propre ou bien l'écrasante conscience d'une
-infirmité ridicule: j'étais bien planté de corps et d'esprit, et les
-paresses de mon imagination me gardaient contre les puériles misères
-de la vanité. Je n'avais point cette terrible conviction, commune à
-presque tous les enfants, et qui fait leur gaucherie, que leur
-apparition dans un salon fixe sur eux tous les regards. Le parquet où
-l'on danse ne tremblait point sous mes pas; je n'avais jamais vu
-cabrioler les lustres, et l'aspect de la maîtresse de maison,
-subissant les saluts, ne m'avait causé qu'une émotion médiocre. Mais
-lui parler, à elle! Quel prétexte pour colorer tant d'audace! Tout
-était contre moi: la nuit et la rue. Ce n'était qu'une comédienne, il
-est vrai, mais je la voyais seule et pressant le pas vers son humble
-demeure; cette solitude était pour moi plus imposante que le cortége
-d'une reine.
-
-Parler, c'est insulter, précisément dans ce cas. Je pouvais ignorer
-bien des choses, mais je ne crois pas que l'idée de l'aborder me fût
-jamais venue.
-
-Je l'avais vue au théâtre, entourée d'un rayonnement qui m'avait
-ébloui, mais qui me gênait; je voulais glisser un regard sous son
-voile et la voir elle-même, la voir jeune fille. Ainsi, je la devinais
-plus belle.
-
-Comme je quittais la place de la Bastille pour reprendre le boulevard,
-je rencontrai les premiers groupes de la jeunesse dorée qui sortait du
-théâtre. C'est le quartier qui s'en va de ce côté; Paris prend vers le
-nord-ouest, afin de regagner les latitudes fashionables. Mes beaux
-n'étaient pas contents; ils se plaignaient à haute voix de n'être plus
-les maîtres chez eux. S'ils avaient pu faire une révolution pour
-renvoyer la Chaussée-d'Antin, il y aurait eu des barricades. Là-bas,
-dans cette province qui, à de certains égards, est plus éloignée du
-centre que Quimper-Corentin ou Bourg en Bresse, ils veulent leurs
-théâtres pour eux, leur Paris à eux. Le poète a dit: Ceci tuera cela;
-il se peut. Ces lions de la place Baudoyer sont de terribles bêtes.
-L'ouvrier du faubourg est un chevalier en blouse qui a la bonté de la
-force; mais le lion, songez-y, n'est pas fort. Son nom n'est qu'une
-catachrèse empruntée aux fables de la Fontaine et fait allusion à
-l'âne, cousu dans une peau qui ne lui appartenait point. Méfiez-vous
-des lions.
-
-A l'exemple du comte Rostopchin, qui incendia Moscou plutôt que de le
-livrer aux Français, la jeunesse dorée voulait déjà faire sauter son
-idole, afin de la soustraire au culte des profanes. Il y avait
-conspiration; on parlait de cabale. Il était opportun de battre les
-gens qui portaient des habits bien faits et des gants frais sur le dos
-de cette pauvre fille.
-
-Je ne savais pas ce que c'était qu'une cabale; leurs voix passaient
-autour de mes oreilles comme un bourdonnement.
-
-En arrivant aux abords du théâtre, je trouvai le tumulte des
-équipages. Il y avait beaucoup de voitures et plus de toilettes sans
-doute que l'humble monument n'en avait jamais contemplé. C'était ici
-une autre histoire: au lieu de la sottise épaisse, la sotte
-impertinence. On riait à gorge déployée, on se moquait à grand bruit,
-on se vengeait à coeur joie d'avoir applaudi. La fantaisie satisfaite
-s'excusait vis-à-vis d'elle-même, et tout en déclarant que la huitième
-merveille du monde, éclose à la foire, n'était pas mal, pas mal du
-tout, on s'étonnait d'avoir tant voyagé pour la voir.
-
-J'entendis des choses dans ce genre-ci:
-
-«Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin des plantes!»
-
-Je crois que beaucoup de jeunes gens, à ma place, auraient été
-blessés. Ma nature paisible avait parfois d'étranges et soudaines
-violences. Ici, je n'éprouvai ni impatience ni colère. Je passai,
-rêvant d'elle, pourtant, et la voyant au travers de ces murailles,
-maintenant si sombres. L'explication vient après coup, et je la donne
-pour ce qu'elle vaut. Je suppose que la notion de mépris ne pouvait
-s'allier en moi à la pensée d'Annette Laïs. On ne s'irrite pas contre
-l'averse impuissante qui ruisselle sur le sein de marbre des statues.
-C'est un soin d'enfant que de chasser les mouches bourdonnant autour
-de l'idole.
-
-J'avais le chapeau sur les yeux, car je redoutais vaguement trois
-rencontres: Laroche, Josaphat et le président; mais je n'aperçus
-aucune figure connue dans la foule qui encombra un instant le
-boulevard. Trois minutes après, il n'y avait plus personne. Je
-repassai devant le théâtre, dont les portes principales étaient
-fermées. C'était une solitude triste. Toutes ces pauvres industries
-qui vivent autour des petits théâtres avaient plié bagage. Un
-chiffonnier glissait dans l'ombre à l'endroit où piaffaient naguère
-les chevaux. J'étais adossé contre un arbre. Il vint ramasser un bout
-de cigare à mes pieds, et, croyant qu'il me devait cette aubaine, il
-releva son regard sur moi.
-
-Rassurez-vous: ce n'était pas le chiffonnier du roman et du
-drame,--cette grande figure! Je n'ai point su s'il avait commis
-quelque hardi forfait. Il se portait bien, avait les yeux ronds, le
-nez en l'air et la bouche riante, malgré sa barbe sale. Il me dit en
-touchant sa casquette et d'un ton d'affable courtoisie:
-
-«De mon temps, elles sortaient par la rue des Tournelles. Ah! les
-biches!»
-
-Et il piqua un _Courrier des Théâtres_ qui dormait dans le ruisseau.
-
-C'était un oncle de notre jeunesse dorée.
-
-Trois éclats de rire, aigus comme des trilles de fifre, sortirent d'un
-petit couloir, ouvert à gauche du contrôle. Mon chiffonnier poussa un
-soupir et s'éloigna.
-
-«Henri, tu m'agaces!»
-
-Un couple jaillit du couloir.
-
-«Tu m'agaces, Ferdinand!»
-
-Autre couple.
-
-«Vous m'agacez tous deux!»
-
-Le troisième groupe était une trilogie.
-
-Henri, Ferdinand et les deux autres paraissaient enchantés. Le fait
-est qu'elles ont de l'esprit comme des petits démons.
-
-«Où soupons-nous? demanda-t-on en choeur.
-
---Où soupons-nous?» répéta derrière moi un sombre jeune homme, biche
-mâle, qu'une vieille dame mystérieuse venait d'accoster et qu'elle
-emporta.
-
-Le boulevard s'anima de nouveau. Des messieurs mûrs qui semblaient
-déguisés, quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent de terre;
-je vis des fantômes de fiacres de l'autre côté de la chaussée. Quand
-un comédien sortait du couloir, une dame voilée surgissait à ses
-côtés. Où soupons-nous?
-
-«Où soupons-nous? cria un coquin de bossu qui s'affichait au bras
-d'une figurante, haute comme une échelle.
-
---Soupons-nous? se demandèrent tristement deux pauvres laides.
-
---Maison d'Or, commanda un premier sujet, en drapant d'un geste royal
-son vieux burnous. Soupons!
-
---Ma fille ne soupe pas!» mentit une mère à la face du ciel.
-
-Ah! les biches! Rires de scie! parfums passés! éclat fané! gaieté
-frelatée! Cela me faisait froid. Mon chiffonnier, cependant, les
-regrettait. Henri et Ferdinand triomphaient. Quels lutins! Elles
-dansaient au lieu de marcher; la vraie danse des salons! Toujours en
-train! du vif argent! Tu m'agaces! Où soupons-nous! Pendez-vous,
-étrangers! Londres est lourd, Vienne dort, Berlin bâille, Paris
-s'amuse! Où soupons-nous? Tu m'agaces! Elles ont tout l'esprit de
-Paris, qui a tout l'esprit de l'univers. Je les crois plus fortes que
-mon oncle Bélébon!
-
-Je n'eus pas peur non, pas un seul instant, de voir Annette Laïs dans
-cette cohue; je n'eus pas peur d'entendre sa voix mêlée aux notes
-fausses de cet atroce concert. Je laissais passer cela comme un mal
-importun qui ne peut pas durer et j'attendais.
-
-Au moment où le dernier rire grinçait au lointain, je la vis ou plutôt
-je la sentis dans le couloir. Je me cachai derrière mon arbre; je
-tremblais.
-
-Ils sortirent trois ensemble: un vieillard de grande taille, d'abord,
-puis Annette, vêtue d'une petite robe d'été, très simple, avec un
-mantelet de soie, puis un jeune homme qui lui offrit le bras, dès que
-l'espace le permit. Annette riait en mettant le pied sur le boulevard:
-il semblait que ce fût tout exprès pour me montrer quelle différence
-il peut y avoir entre les gaietés humaines.
-
-Je ne sais pas pourquoi elle riait. Le vieillard passa tout près de
-moi et je me pris à le respecter comme un père. Le jeune homme était
-beau; il ressemblait trait pour trait à sa soeur, dont la vue mit des
-gouttes de sueur à mon front. C'est ici une des plus grandes émotions
-de ma vie. Je n'ai à dire que cela. L'amour me pénétrait comme une
-moiteur. Il y avait en moi un débordement de fierté. Je triomphais
-parce qu'elle était simple, noble, belle, douce comme je la voulais.
-
-Je n'ai à dire que cela, et pourtant mon coeur et ma tête sont pleins.
-Il ne se passe rien en dehors de ce qui se passait dans mon âme. Ils
-traversèrent le boulevard en face du théâtre. Je les suivis de très
-loin; ils ne savaient même pas que je les suivais. Je les aimais tous
-les trois déjà et je faisais d'eux ma famille.
-
-Il est un charme exquis dont parfois manquent les plus belles. J'ai
-fait ce livre pour dire Annette tout entière, telle que la voyait mon
-coeur, et dès les premières pages, la parole fait défaut à ma pensée.
-Vous l'avez eu, ce rêve de la bien-aimée, qui glisse dans de
-mystérieux sentiers; elle s'appuie à votre propre bras, et pourtant
-vous la voyez par derrière, inclinée doucement et nouant à vous ses
-deux mains que croise la caresse. Exprimeriez-vous les ondulations de
-ce pas qui ne touche plus la terre?
-
-Fermez les yeux; regardez en vous-même, au coin où sont les trésors
-des jeunes souvenirs. La distinguez-vous, là-bas, dans le vague des
-premières extases, penchée sur votre nom, que partout écrit son
-regard? La suivez-vous, gracieuse et pensive, s'épandant elle-même en
-délicieux mouvements, comme une fleur s'effeuille? La voyez-vous,
-trahissant à chaque pas Vénus, selon le mot du poète, Vénus pudique,
-Vénus enfant, la vierge éclose, la première souffrance des sens,
-exhalée, mélange divin, avec les prémices du coeur?
-
-C'est elle. C'est une page du livre d'amour que sa démarche me fit
-lire, en cette nuit, vide d'événements, qui est une fête solennelle
-dans ma mémoire.
-
-Si l'homme qui servait d'appui aux délices de sa démarche n'eût pas
-été son frère, je serais mort de chagrin cette nuit.
-
-Ils tournèrent tous les trois l'angle du canal, sur la place de la
-Bastille, et je les perdis un instant de vue. Je me mis à courir. Je
-voulais savoir où elle dormait. C'était un désir puissant, mais
-confus; je faisais ainsi, sans le savoir, provision de rêves. Je les
-vis prendre la rue de la Roquette, pauvre rue, puis la rue
-Saint-Sabin, plus pauvre encore et dont les dix-neuf vingtièmes de
-Paris ignorent l'existence. Ils s'arrêtèrent au bout d'une centaine de
-pas devant une maison de modeste apparence et y rentrèrent, sans avoir
-même jeté un regard derrière eux.
-
-J'arrivai comme la porte se refermait. Je regardai bien vite aux
-fenêtres pour voir celles qui allaient s'éclairer. Aucune ne
-s'éclaira. Leur logis n'était pas sur le devant. Ce fut une grande
-déception pour moi; je ne songeais pas plus à rentrer que si mon
-habitude eût été de passer la nuit dans la rue. J'étais dans
-l'impossibilité de réfléchir à quoi que ce soit. Toute réflexion
-suppose une recherche, un doute, je n'avais rien à chercher; j'étais
-en pleine certitude. J'aimais passionnément Annette Laïs, je voulais
-l'épouser: c'était clair, c'était simple. Quand le point de départ est
-ainsi l'évidence même, à quoi bon se creuser la tête?
-
-
-
-
-XIV.
-
-COURS DE CONVERSATION.
-
-
-Aussi j'allai m'accouder tranquillement au parapet du canal, sur la
-place, et je passai la une heure de complète quiétude. J'ai dit que je
-n'étais pas un poète, mais l'amour jeune et profond dégage toujours
-une très grande quantité de poésie. Ce serait une vanterie puérile de
-prétendre que je n'ai jamais cédé aux avances de la folle du logis.
-J'entends toujours par ces mots n'être pas poète, la disposition
-habituelle où je suis à voir les choses de sang-froid, sans les
-embellir ni les grossir; j'entends aussi par là le peu d'influence
-qu'exerce sur ma pensée l'aspect d'une nature dite poétique.
-
-Ce sont les intolérables refrains de certains poètes en l'honneur du
-printemps, du feuillage, du moulin, des bluets et autres jolies choses
-qui m'ont fait penser de très bonne foi que le sens poétique est
-oblitéré en moi. Je vois tout cela autrement qu'eux, à ce point que
-cela me repose tandis que leur chanson me fatigue. Aussitôt que
-j'entends leur voix quelque part dans le paysage, je ne veux plus du
-paysage: leur petite métaphore me gâte l'immensité du désert, et il
-m'a semblé ouïr parfois le prétentieux gloussement de leur phrase
-jusque dans les vastes rumeurs qui vont se propageant, la nuit, sur
-nos grèves.
-
-Je ne suis pas poète, puisqu'ils sont poètes.
-
-Tout ce que je sens est en moi; j'ai dans mon amour tous les sourires
-du printemps et tous les rayons du soleil. J'aime à ce point que, pour
-moi, le bonheur est en elle, indépendamment du reste de l'univers. Mes
-meilleures joies, mes heures les plus radieuses, je les ai eues entre
-les quatre murs d'une mansarde, d'où l'on voyait six mètres de toiture
-et un tuyau de poêle. Je veux bien un palais pour elle; pour elle, je
-veux bien les enchantements de la mer ou le cordial parfum de la
-nature alpestre; pour moi, je ne veux qu'elle.
-
-J'ai ma jeunesse et j'ai mon admirable passion. Qu'ai-je à faire
-d'être poète?
-
-Faut-il de la musique aux repas vaillants de nos paysans? J'ai soupçon
-que la poésie comme l'entendent ceux dont je parle, n'est que le
-stimulant nécessaire à l'appétit lassé. Qu'ils se versent l'absinthe
-ou qu'ils pulvérisent la cantaride, j'ai ma jeunesse. Je serai poète
-plus tard.
-
-J'ai ma passion qui ne rêve rien, en face de la réalité plus splendide
-que le rêve, et qui, loin de l'objet aimé, ne rêve que la réalité
-même.
-
-Je les ai vus, vieillards de vingt ans, finir leur chanson sous la
-table. Je ne suis pas poète. Je les ai vus flétrir eux-mêmes
-l'adorable fleur de leur génie et broyer, ivres qu'ils étaient, le
-bouquet de leurs pensées. Ils faisaient cela en beaux vers. La barbe
-leur venait; ils parlaient d'illusions perdues. Ils étaient comme ces
-enfants prodigues à qui l'heure de la majorité n'apporte que des
-dettes. Ils chantaient pourtant le soleil, les roses; ils chantaient
-Dieu même parfois, quand ils ne l'insultaient pas. Peut-on faire pis?
-Oui. Ils chantaient l'amour! Je ne suis pas poète: je n'ai reconnu
-chez eux ni mon amour, ni mon soleil, ni mon Dieu. J'aime Dieu qui me
-l'a donnée, le soleil qui joue sur son front, les fleurs qui la font
-sourire.
-
-
-Mais, excepté Dieu qui tient sa vie, il ne me faut rien de tout cela
-pour l'aimer.
-
-Ce n'est pas un paysage inspirateur que celui du canal Saint-Martin.
-Il faisait une nuit sombre et chaude. Par intervalles, les larges
-gouttes d'une pluie orageuse tombaient sur mon front nu. Je regardais
-la longue ligne des réverbères et je me laissais aller à je ne sais
-quel engourdissement qui me charmait. Je ne voulais pas penser,
-j'étais trop heureux. Je ne voulais pas me demander ce que j'avais
-conquis, en définitive; je savais peut-être que le calcul m'eût
-répondu: néant. Les mathématiques mentent toujours; il n'y a de
-vraiment vrai que la passion dont le bilan ne se dresse pas avec des
-chiffres.
-
-
-Ainsi ment tout ce qui est science exacte, tout ce qui a la prétention
-de raisonner ou de calculer, en partant d'une base inflexible.
-L'exactitude vous commandera impérieusement de croire qu'on est mieux
-accoudé sur le velours d'un balcon que sur le pauvre parapet du canal
-Saint-Martin. Qu'en sait-elle? De quoi se mêle-t-elle? La poésie
-divague au moins et s'en vante. Si un baron des Adrets m'acculait à la
-nécessité barbare de choisir entre cette belle éreintée que les uns
-appellent la Poésie et cette vieille folle que d'autres nomment la
-Raison, j'aimerais mieux livrer ma tête. J'avais tout conquis; j'étais
-au pinacle, il ne me manquait rien, et aucun bras de fauteuil ne
-valait la pierre poudreuse de mon parapet. Voilà le vrai.
-
-Comme je l'avais vue belle! Quel étrange contraste entre elle et ces
-hannetons femelles qu'on _agaçait_ et qui _soupaient_! Elle avait un
-cadre: bienfait suprême pour tout tableau. Ce beau vieillard, ce noble
-et doux jeune homme! j'avais tout conquis, puisque j'admirais tout.
-
-Dans le jour, la place où nous sommes est une des plus vivantes de
-Paris et sert perpétuellement de champ de foire. Maintenant surtout
-que le canal a disparu sous le boulevard, c'est le théâtre en plein
-vent où vient se délasser le pauvre, dont le meilleur ami est toujours
-un charlatan. On y voit l'artiste intrépide qui arrache les dents avec
-une catapulte et le fameux médecin qui a su ployer la clarinette, la
-grosse caisse et le trombone à l'enseignement public de l'anatomie; on
-y vend des couteaux sans manche et des saladiers sans fond, l'eau de
-jouvence, le saucisson lyonnais, édité rue Mouffetard, les anglaises
-blettes à un sou le tas et l'art d'être heureux en ménage. Le génie
-d'or de la colonne de Juillet semble présider à ces joies plus naïves
-que celles du village et calculer, lui aussi, au milieu de ces
-effrontées déceptions, les conquêtes de la science populaire.
-
-Mais la nuit, c'est un lieu désert entre tous; Paris qui veille est
-bien loin; on ne l'entend même pas. Le jour travaille ici et la nuit
-dort.
-
-Il est certain que je serais resté là jusqu'au jour sans un sergent de
-ville, qui vint à moi d'un pas indolent et grave. Il m'indiqua mon
-chemin et me fit songer enfin à regagner l'hôtel de Kervigné.
-
-Trois heures sonnaient aux vingt horloges des couvents du quartier
-quand je soulevai le marteau de la porte cochère. Chez ma cousine, ce
-n'était point du tout heure indue. Je rentrai dans ma chambre, je me
-mis au lit, comptant sincèrement sur une nuit d'insomnie, et je dormis
-le sommeil du juste pour ne m'éveiller qu'au grand jour.
-
-Mon réveil fut une béatitude. La pensée d'Annette ne me vint point:
-elle était en moi et ne pouvait plus me quitter. Il m'arrivait
-rarement de chanter; j'eus besoin de chanter. J'aurais voulu parler à
-quelqu'un de mon bonheur, et pourtant je tenais à mon secret comme à
-un cher trésor. Il y avait autour de moi je ne sais quelle lueur qui
-était faite de sourires.
-
-«Madame demande monsieur,» dit Laroche, à ma porte entrebâillée.
-
-Je fis à Laroche un petit signe de tête amical, et je m'habillai
-paisiblement, sans même songer au biais à prendre pour raconter ma
-soirée de la veille. Je trouvai petite maman à son café au lait. Elle
-avait le plus vaporeux de tous ses peignoirs et du blanc sur les joues
-au lieu de rouge, parce qu'elle était un peu indisposée. Elle me jeta
-un regard languissant et me tendit sa main, que je baisai.
-
-«Voyons, René, me dit-elle aussitôt que je fus assis, tu as quelque
-chose. Es-tu amoureux?
-
---Moi!» m'écriai-je.
-
-Je pense que je pâlis, car elle me regarda curieusement. Mais une
-femme dans la position de ma cousine n'est jamais bon juge. Son parti
-est pris à son insu, et sa fantaisie met un véritable bandeau sur ses
-yeux. Quand elle parle, le mot amour et ses dérivés forment, malgré
-elle, le fond de la langue; mais tout cela, dans sa pensée, ne peut se
-rapporter qu'à elle-même. Elle est seule en cause; en dépit de son
-expérience qui est grande, elle doit fatalement se tromper.
-
-«Es-tu amoureux?» signifie dans sa bouche:
-
-«Ah çà! chevalier, faudra-t-il vous dicter votre déclaration? Il y a
-un terme à tout, et ceci passe les bornes. J'ai jeté le pont,
-franchissez-le ou je me fâche!»
-
-Elle ne saurait voir un amour dont elle ne serait pas elle-même
-l'objet. C'est la nature.
-
-Une femme dans la position de ma cousine est tout bonnement affligée
-d'une idée fixe. On ne la taxe point de folie, parce qu'il faudrait
-griller trop de fenêtres. Cette maladie, pour être très commune, n'en
-est pas moins curieuse. Elle existe chez toutes les femmes qui mettent
-plus de deux lustres à passer leur vingt-huitième année. Or c'est
-énorme ce que vous en trouveriez dans Paris! L'étude consciencieuse de
-ces symptômes produirait le chef-d'oeuvre de la comédie moderne.
-Notre sujet est ailleurs. J'écris l'histoire de mon amour. Mme de
-Kervigné aura exactement la place qu'elle prit dans ma vie.
-
-Sa question fut pour moi le supplice de Tantale. Ce qui était en moi
-voulait faire explosion, et le nom d'Annette me brûlait la lèvre. Je
-le retins cependant, quoique je fusse loin de comprendre tous les
-dangers d'une confession.
-
-«Mon Dieu! reprit la présidente, quand même tu serais amoureux!....
-
---Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez déjà dit que ce n'était pas
-un crime.
-
-Elle fut jeune et jolie pendant le quart d'une minute. Pendant le même
-espace de temps, j'eus l'intime conscience de notre situation.
-
-«Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine en victorieuse qui ne veut
-pas pousser trop loin ses avantages, qu'avons-nous fait hier au soir?»
-
-Je sentis le feu qui me montait au visage.
-
-Ce que j'avais fait, Dieu du ciel! J'avais passé trois heures sur un
-banc et deux heures contre un parapet. Cela peut-il se dire?
-
-«Rien, répliquai-je, affectant une humilité profonde.
-
---Comment, rien! Vous n'avez pas même pensé à moi?
-
---Tenez, m'écriai-je, je vous en supplie, petite maman, donnez-moi des
-leçons comme à un paysan. Je ne suis pas plus avancé que le premier
-jour. Cela me désespère! Quand je vais ouvrir la bouche, j'ai pitié de
-ce que je vais dire!
-
---Pauvre chéri! Cela ne durera pas. Apprends d'abord à me parler, à
-moi.... Ne suis-je pas une femme?»
-
-Elle s'arrêta. Je restai muet. Peut-être n'étais-je plus beaucoup à
-l'entretien déjà.
-
-«Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle en riant, mais d'un air
-modeste, si tu m'aimais, pour me dire: Je vous aime.
-
---Ne le savez-vous pas sans que je vous le dise, repartis-je.
-
---Très-bien!» s'écria-t-elle en battant les mains.
-
-Puis, avec impatience:
-
-«Il y a du Normand chez tous ces petits Bretons!»
-
-Elle se mit à boire son café au lait à grandes gorgées. Je murmurai
-d'un ton plein de soumission:
-
-«Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon je vous aime!
-
---Jamais!» me répondit-elle sèchement.
-
-Puis elle ajouta comme un docteur en chaire:
-
-«L'art de la conversation consiste à savoir les dix mille manières de
-le dire.
-
---Mais si ce n'est pas vrai, pourtant...
-
---Est-il vrai, m'interrompit-elle, que tu sois le très humble et le
-très obéissant serviteur de tous ceux à qui tu écris des lettres?
-
---Je crois comprendre....
-
---Ne te gêne pas: dis ce que tu comprends.
-
---C'est une politesse?
-
---Précisément. La seule politesse avec les femmes.
-
---Et de même qu'on varie les formules au bas des lettres?
-
---Il est charmant! Mon élève, je vous donne un bon point;
-embrassez-moi.»
-
-Telle fut l'explication que je fournis au sujet de mon escapade. Ce
-jour-là, ma cousine s'empara de moi pour faire des emplettes. Nous
-courûmes de magasin en magasin. J'étais page, et ma châtelaine, à ce
-qu'il parut, n'éprouvait pas peu de plaisir à montrer le nouvel
-officier dont elle avait orné sa maison.
-
-«Où allons-nous ce soir? me dit-elle au dîner, en me voyant tout de
-noir habillé.
-
---Mon intention est de faire quelques visites,» répondis-je.
-
-Elle fronça le sourcil pour tout de bon cette fois.
-
-«Et moi, je vais rester seule? repartit-elle avec aigreur. Je suis
-chargée de vous, René; je ne veux pas que vous fassiez de mauvaises
-connaissances.»
-
-J'essayai de lui prendre la main; elle la retira. Je pris un ton froid
-et ferme pour dire.
-
-«Vous m'avez donné à entendre, et ma mère m'a positivement enseigné
-que, pour parvenir, le chemin le plus court était le monde.
-
---Parvenir, répéta-t-elle d'un air étonné. Vous ne m'avez jamais parlé
-de cela, chevalier!
-
---Si je suis venu à Paris.... commençai-je.
-
---Bien! bien! Je sais qu'on _fourre_ beaucoup à la marquise et à ce
-Grand diable de Gérard. Vous êtes comme un cadet de l'ancien
-régime.... Ah! vous êtes ambitieux, René!
-
---Jusqu'au bout des ongles, madame.
-
---Peste! quelle chaleur! Et ne craignez-vous pas de mécontenter du
-premier coup celle qui peut et qui veut le plus pour vous?
-
-Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnât sa main. Je la saisis
-d'autorité.
-
-«Je juge votre coeur d'après le mien!» murmurai-je.
-
-Elle serra ma main comme malgré elle, et dit tout bas:
-
-«Je n'ai pas grande confiance en votre coeur.
-
---S'il me fallait tout quitter pour vous!» m'écriai-je.
-
-Je jouais mon rôle à pied levé, parce que la pièce devait être
-commencée au théâtre Beaumarchais. Ses yeux brillèrent et j'eus honte.
-
-«C'est la dernière fois que j'aimerai! murmura-t-elle d'un accent qui
-me rendit triste. Je me prépare peut-être bien des chagrins. Allez où
-il vous plaira d'aller, René. Vous êtes un gentilhomme, et vous ne
-voudriez pas tromper une femme!»
-
-Faites concorder, si vous pouvez, ces solennelles paroles avec la
-morale de ma cousine, qui professait la nécessité de parler d'amour à
-toutes les femmes. Moi, je ne m'en charge pas. Au premier instant,
-cette contradiction ne me frappa point, et j'eus un sincère mouvement
-de remords. Ces naïfs scrupules ne sont pas particuliers à l'âge que
-j'avais et à ma complète inexpérience. Tout homme est porté à se
-reprocher ses prétendues perfidies, et il semblerait qu'il y a un
-charme attaché à la pénitence du séducteur.
-
-J'ai vu en ma vie beaucoup de séduits; je ne me souviens pas d'avoir
-jamais rencontré un séducteur. Depuis la Galathée de Virgile, cette
-joueuse rustique qui vous lance une pomme et s'échappe vers les saules
-en se laissant voir, jusqu'aux petites mamans qui regardent à perte de
-vue la fuite de leurs vingt-huit ans, elles ont toutes une manière
-d'attirer l'hameçon, et, pour ce merle blanc de Clarisse, Lovelace a
-rencontré cent victimes savantes, qui se sont bel et bien moquées de
-lui.
-
-J'étais fort agité quand je montai dans mon fiacre. Je me demandais de
-quelles tortures il eût fallu punir un homme assez lâchement barbare
-pour tromper Annette Laïs. C'était purement une transition, et
-bientôt, je fus tout entier à mes pensées de la veille. Je me fis
-conduire cette fois tout d'un temps à la porte du théâtre et j'y
-entrai en habitué. Je pris la même stalle qui, désormais, était ma
-stalle. Mais je fus obligé, comme la veille, de sortir après le
-premier acte. Je me sentais malade et fou.
-
-J'allai promener ma fièvre de l'autre côté de l'eau, devant le Jardin
-des plantes. Il m'est fort difficile de rendre ce que j'éprouvai ce
-soir-là et les soirs qui suivirent. Il y avait en moi une sourde
-angoisse, et je pense que je ressentais déjà le chagrin jaloux de tout
-coeur honnête qui a le malheur d'aimer une femme de théâtre.
-
-Assurément, je ne définissais pas cette souffrance, mais elle
-existait, puisque je n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure
-entre Annette et le public.
-
-Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment. S'il est au monde une
-extrémité blessante, c'est celle-là. Le regard ne souille pas, mais
-c'est à la condition de n'avoir point payé le droit de voir. Au
-théâtre, quelque chose se vend, il n'y a pas à dire non. Personne
-n'entrerait si le droit seul de siffler s'achetait à la porte. La rose
-demande ici un salaire à quiconque respirera son parfum. Je cherche à
-exprimer galamment une pensée qui me navre, mais l'idée de banalité
-naît, quoi qu'on en fasse. Je ne suis pas poète: je n'aime pas les
-roses qui gagnent leur vie à se faire respirer.
-
-Et toute mon âme appartenait à une femme de théâtre! Je devais
-souffrir. Si, dès le début, j'avais éclairé ma pensée, peut-être
-aurais-je fait un effort contre moi-même et contre ma passion
-naissante.
-
-J'étais jeune. La plupart des idées qui courent les rues m'arrivaient
-comme des découvertes et des nouveautés. J'inventais une à une les
-choses que tout le monde sait par coeur. Je souffris longtemps avant
-de savoir.
-
-Mais il y avait pour moi un baume exquis dans ce tableau que je voyais
-tous les soirs aussi: à la sortie du théâtre, Annette Laïs plus belle
-sous son humble costume d'honnête fille, le cher trésor d'honneur et
-de modestie, gardé par le père et par le frère.
-
-Je vins pendant huit jours, et chaque fois je les suivis tous les
-trois du boulevard à la petite maison de la rue Saint-Sabin. Je
-devenais familier avec eux sans leur avoir jamais adressé la parole.
-Je croyais être dans leur vie, parce qu'ils étaient dans la mienne.
-Les choses me semblaient s'arranger; ma passion se calmait en prenant
-de la profondeur; je m'habituais à ce genre de bonheur, dont la
-description m'eût sans doute égayé, s'il se fût agi d'autrui; j'étais
-on ne peut plus sérieux dans l'enfantillage de ma conduite, et
-l'avenir ne m'inquiétait point.
-
-Ce fut le huitième soir, en repassant le canal, que je me demandai,
-pour la première fois et par hasard, ce que je voulais. Je m'arrêtai
-brusquement, comme si quelqu'un m'eût pris au collet pour me proposer
-un problème fantastique. Ce que je voulais! La sueur me vint aux
-tempes. La réponse fut soudaine et nette. Une voix répondit en moi
-distinctement: «Je veux la posséder ou mourir!»
-
-
-
-
-XV.
-
-VOIES ET MOYENS.
-
-
-En disant à ma cousine: «Je suis ambitieux,» je n'avais pas menti tout
-à fait. Mon amour avait fait naître en moi la pensée de parvenir;
-j'étais ambitieux pour Annette. Dans les huit jours qui venaient de
-s'écouler, j'avais bâti une foule de beaux châteaux; je devais me
-pousser à la fois par le travail et par le monde. En attendant, je
-cultivais le monde à l'orchestre du théâtre Beaumarchais et le long
-des grilles du Jardin des plantes, et quant au travail, depuis mon
-lever jusqu'au dîner, je servais de Sigisbé à ma cousine. Le
-ministère n'avait pas grand besoin de moi: il ne se plaignait point;
-l'Ecole de droit ne connaissait pas ma figure.
-
-Allant toujours de ce train, je devais mettre du temps à faire ma
-route.
-
-Ma cousine ne se doutait pas du tout de mes trahisons. Le docteur ne
-mettait plus les pieds au théâtre. Le président et son Laroche avaient
-été si rudement évincés qu'ils ne se montraient plus. Depuis que
-j'avais _ma stalle_, je n'avais pas signalé à l'horizon une seule
-figure suspecte. Je ne voyais aucune raison de penser que la tempête
-soudaine pût succéder à ce calme.
-
-Je n'avais pas même besoin de mentir dans mes entretiens avec la
-présidente. Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge sans lui
-faire avouer cela, mais il est certain qu'elle n'aimait point à parler
-des salons où j'étais reçu sans elle. Ces salons, dont elle se moquait
-amèrement, étaient pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil, et,
-quoi qu'elle pût dire, elle n'était pas une exilée politique.
-
-D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de continuer mon éducation.
-Elle y mettait tous ses soins, et il ne tint pas à elle que mes
-absences de l'Ecole de droit ne me fussent hautement profitables.
-Entre elle et moi, les choses marchaient bon pas; elle était
-très-franchement de mon parti contre Laroche, qui boudait de puissance
-à puissance, appuyé qu'il était sur M. Kervigné. Celui-ci, toujours
-grave, poli et froidement bienveillant, n'avait point changé son train
-de vie; il ne dînait jamais à la maison. Comme le théâtre Beaumarchais
-lui faussait compagnie, il est à croire qu'il faisait valoir ses
-actions des Délassements-Comiques.
-
-En théorie, nous étions fort avancés, ma cousine et moi. Il était
-accepté de part et d'autre qu'un jeune homme de mon âge devait avoir
-une maîtresse. Paris n'est pas le Morbihan. Ma cousine comprenait
-admirablement ces choses-là. Restait le choix à faire. Ma cousine me
-donnait de bien bons conseils. Des grisettes, il n'était pas mention;
-des lorettes, sauf le respect qu'on se doit entre auteur et lecteurs,
-fi donc! Nous ne parlions jamais que du monde.
-
-«A l'âge du président, me disait Aurélie, on prend où l'on trouve,
-mais ce n'est pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez choisir
-autour de vous. Et qui vas-tu choisir?» s'interrompait-elle avec son
-sourire osanore.
-
-Moi, je soupirais. Ma journée n'était qu'un temps d'épreuve qui me
-servait à gagner les enchantements de ma soirée.
-
-Un matin, je crois que c'était le dernier jour de ma semaine d'amour,
-elle s'y prit de cette façon pour mettre les points sur les _i_.
-
-«Une jeune personne compromet, une veuve engage, une femme mariée....
-dame! quand on a des principes, tu m'entends bien, c'est d'un grave! A
-moins qu'il n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle pas même de
-la disproportion des âges. Il faut, à mon sens, que le mari, par sa
-conduite, ou plutôt par son inconduite habituelle et notoire, comme M.
-de Kervigné, par exemple, je peux malheureusement le citer.... Alors
-une pauvre femme qui souffre en silence et noblement.... Encore, je ne
-parle pas d'une trop jeune femme, qui est une responsabilité.... et
-assujettissante, exigeante, capricieuse, inconsidérée, enfin un
-inconvénient! C'est dans tous les vaudevilles. Mais une femme de
-vingt-cinq à trente ans, qui a pris son parti, tout à fait
-irréprochable, d'ailleurs, jolie fortune, et le mari dans une position
-honorable, pas d'enfants, ou bien des enfants assez grands pour ne pas
-se jeter dans vos jambes; un polisson à Juilly, une minette au
-Sacré-Coeur: cela ne compte pas, puisqu'on ne les voit jamais. De
-l'acquit, de l'esprit, de l'élégance, de la beauté. Ah! mon gaillard!
-comme cela vous pose un jeune homme, à Paris! Et si quelque chose
-transpire jusqu'à Vannes, la mère sourit, le papa se frotte les mains.
-A la bonne heure! En cherchant bien, vois-tu, René, tu trouverais cela
-pas bien loin de toi. Et ta châtelaine te mettrait dans du coton! et
-tu serais un heureux petit coquin de page!»
-
-En achevant ce discours, Aurélie baissa les yeux. Peut-être même
-qu'elle espéra rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le bout de ses
-doigts en poussant un soupir de boeuf qu'on égorge. Ce n'était pas de
-la comédie. Ce matin, par hasard, le jour était clair comme son
-éloquence, et un furtif rayon de soleil ajoutait quinze mortelles
-années à ses vingt-huit ans passés.
-
-Je rétablis ici un détail. Vous me pardonnerez de l'avoir omis: je
-n'avais vu ni Marguerite ni Edouard; jamais on ne parlait d'Edouard ni
-de Marguerite. Aurélie avait deux enfants: un rhétoricien à Juilly,
-une grande demoiselle au Sacré-Coeur, juste le polisson et la minette.
-
-C'était un bombardement, et petite maman devait croire à ma
-capitulation prochaine; mais, grâce à la tranquille insouciance qui me
-venait de ma bonne mère, dès que j'avais franchi le seuil de l'hôtel,
-je ne pensais absolument plus à cela. J'oubliais ma cousine avec la
-même facilité que l'école ou mon bureau du ministère, je sautais en
-voiture, je me faisais conduire à _mon_ théâtre, et j'étais heureux.
-
-Cette première question que je m'adressai à moi-même après huit jours
-d'enfantine béatitude, me jeta dans un trouble soudain. Quand il
-m'arrive de réfléchir sous le coup d'une impression un peu forte, la
-lenteur de mon esprit disparaît. Aussitôt que je me fus enquis en moi
-de ce que je voulais, aussitôt que ma conscience eut répondu
-loyalement et distinctement, les idées m'assaillirent en foule. Je ne
-songeai pas seulement au moyen de réaliser mon désir ardent et
-profond, j'eus aussi comme une intuition des difficultés de l'avenir.
-Annette était désormais ma femme, voilà le point acquis; j'affirme
-qu'il ne me vint même pas à la pensée de la posséder autrement.
-Annette étant ma femme, je lui devais un toit, une existence et cette
-portion matérielle du bonheur qu'on achète. Où était mon toit? Mes
-ressources? où étaient-elles?
-
-«J'aurai ma dot,» pensai-je.
-
-Mais cette proposition n'était pas entièrement affirmative. Je sentis
-dès l'abord qu'il y avait là des difficultés majeures, et je résolus
-d'y revenir en un conseil spécial que je tiendrais avec moi-même. A
-vue de pays, le plus sage était toujours de travailler pour me créer
-une position indépendante. Cet article préliminaire fut consenti à
-l'unanimité.
-
-Restait la route à suivre pour obtenir la main d'Annette: j'allais
-droit au but. J'entrai dans cet ordre d'idées, avec un incomparable
-élan. Devant le premier effort de mon intelligence, nul obstacle ne se
-présenta. Je vis le chemin ouvert, tout aisé, et le but au bout. Je
-tressaillis d'aise, et les rares passants du pont d'Austerlitz où
-j'étais, durent s'étonner de voir un jeune monsieur en habit noir et
-cravate blanche gesticuler comme un fou sur le trottoir. Je passai le
-pont tout joyeux; je me promenai le long du quai; j'étais ivre de joie
-au bout d'une demi-heure.
-
-La seconde demi-heure me calma cependant; mon pas se ralentit à la
-troisième. Quand dix heures sonnèrent au clocher de la Salpétrière,
-j'étais assis sur une borne, au coin du marché aux vins, et j'avais la
-crête basse comme un coq battu.
-
-Comment faire pour suivre ce chemin tout droit? Marcher. Comment
-marcher? Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres yeux voyaient le
-but se perdre dans le lointain de la route allongée. Partout des
-obstacles désormais! Il fallait aborder le père. Aborde-t-on un père
-pour lui dire: «Bonsoir; vous ne me connaissez pas; donnez-moi la main
-de votre fille.»
-
-C'est absurde. Il y a des situations qui sont le fond d'un puits.
-
-Un puits sans fond, plutôt! Se peut-il qu'on ne puisse aborder le père
-d'une actrice du théâtre Beaumarchais? Je me creusais la tête
-lamentablement. Je trouvais des choses superbes à lui dire, en
-quantité, à condition que j'eusse occasion de l'entretenir. Mais
-l'occasion!
-
-Que diable! je n'étais pas le premier venu, le chevalier René de
-Kervigné!....
-
-Vous ne sauriez croire comme ce nom me serrait le coeur. M. Laïs
-connaissait ce nom. M. Laïs avait chassé de chez lui un homme de ce
-nom qui s'était présenté sous le masque de la bienfaisance.
-
-Oh! ne croyez pas que ce fût ici un obstacle puéril! Au moment même où
-je m'étais posé la question brave et nette, l'enfantillage avait
-disparu. J'étais en présence d'une muraille qui n'avait point de
-porte.
-
-Ecrire? c'est l'expédient qui se présente. Ecrire quoi? ce que
-j'aurais dit. Une lettre vaut encore moins que la parole.
-
-Ecrire à qui? au père? Sa défiance légitime était éveillée. On va à la
-signature. Ce nom! ce misérable nom! Je voyais ma lettre froissée et
-déchirée avec mépris.
-
-Ecrire à Annette? Ecoutez! Je sentais du feu dans mes veines à cette
-pensée. Dire ma passion! épancher mon âme! il y a là un attrait
-irrésistible. J'y résistai. J'étais prudent à force d'amour.
-
-Et je revenais au père; je ne voulais que le père. Ah! si Annette
-avait eu sa mère!
-
-Je n'eusse pas osé davantage, mais je me disais:
-
-«Avec une mère, j'aurais du courage!»
-
-Un terrible homme que ce père, avec sa belle figure et ses cheveux
-blancs! «Qui êtes-vous?» Je l'entendais m'interroger ainsi
-distinctement. Je songeai à prendre le nom de ma mère.
-
-Je songeai à bien d'autres choses. Pendant plus d'une heure, je me
-creusai la tête pour lui fournir des preuves de mon honnêteté. Je
-remuai des idées qui m'arrachèrent à moi-même un sourire. Je me
-surpris discutant avec ma cousine et la forçant de témoigner que je ne
-ressemblais pas au président.
-
-Un peu plus loin, je m'écriais:
-
-«Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe un nom? Je vivrai près de lui,
-je lui montrerai peu à peu le fond de mon coeur. Le moindre prétexte
-suffit pour entamer une conversation entre hommes? Si nous étions dans
-les bois, je lui demanderais ma route. Il doit avoir une occupation,
-je la connaîtrai; des habitudes, je les saurai. J'irai dans son
-quartier, dans sa maison, j'y louerai une chambre; je lui rendrai un
-service; je le sauverai d'un danger.»
-
-Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingénieux me fournissait tous
-ces expédients. J'aurais dû m'agenouiller devant les fécondités de mon
-cerveau, eh bien! non. Je battais à grands coups de poing mon pauvre
-front que la sueur mouillait; je m'accablais d'injures.
-
-Voilà ce que c'est que de n'avoir rien lu! Ce n'est pas en chassant la
-bécasse et en pêchant le congre qu'on apprend à se conduire. Si
-j'avais eu des romans et des comédies plein la tête, j'aurais traité
-mon embarras par dessous ma jambe!
-
-Mon cousin le président, qui avait certes bien le droit d'être sévère
-en fait de morale, tonnait volontiers contre les romans. Il attribuait
-à ces scélérats de romans les trois quarts des assassinats commis en
-France et la totalité des suicides. Laroche aussi, autre Caton, disait
-qu'il fallait pendre tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait bandits
-ni fous avant l'invention du roman: l'histoire l'enseigne. Mandrin
-lisait des romans; Cartouche en faisait peut-être sous le voile du
-pseudonyme. O vertu! quand donc le monde rendra-t-il justice à
-Laroche? Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle de fleurs la
-route nocturne qui mène de l'hôtel de Kervigné chez le marchand
-d'acajou? On parle toujours de saint Vincent de Paul; eh quoi!
-meublait-il les jeunes filles? les faisait-il débuter dans les
-féeries? Avait-il à ses gages Laroche, cet admirable limier de bonnes
-oeuvres?
-
-Qu'on se rassure! le monde marche, en dépit du roman, cet effronté
-bavard, qui divulgue la charité secrète de M. de Kervigné. En somme,
-il n'y a plus guère que le roman à parler de Laroche et M. de
-Kervigné, attribuant aux dangereuses élucubrations des romanciers la
-sauvagerie d'une débutante, étoufferont le roman entre deux matelas.
-Ce sera bien fait.
-
-Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du roman. J'aurais voulu sonder
-d'un seul coup d'oeil les profondeurs d'un cabinet de lecture, afin de
-choisir entre tous les moyens adroits, imaginés par ces monstres
-d'auteurs. Il s'agissait d'aborder un père honnête homme. Devant cette
-difficulté, songez-y, le président, le docteur Josaphat et Laroche
-lui-même avaient échoué.
-
-Je fis dessein d'arranger ma vie de façon à lire vingt cinq volumes
-par jour, tout en cultivant assidûment mon bureau et l'Ecole de droit,
-mais sans négliger ma cousine, ni abandonner surtout les chères joies
-de mes soirées. Il fallait une réforme dans mon existence: je la fis
-large et nette: vingt-quatre heures de paresse et vingt-quatre heures
-de travail tous les jours, tel fut mon programme. Je le recommande à
-tous ceux qui ne savent où caser la multiplicité de leurs occupations.
-
-Je revenais vers le boulevard en songeant ainsi et, malgré le trouble
-où j'étais, je m'avouais avec découragement que je n'avais rien
-trouvé, absolument rien, hélas! et la crainte venait de ne pas trouver
-davantage le lendemain. Mon nom était un insurmontable obstacle. Il
-eût mieux valu pour moi être le cousin d'un romancier incendiaire,
-dépourvu de tout Laroche et ignorant l'art de moraliser la jeunesse
-pauvre par l'apport d'un mobilier!
-
-A mesure que je me rapprochais du théâtre, la conscience de ma
-détresse augmentait en moi; j'avais d'abord souhaité ardemment de
-rencontrer M. Laïs par un de ces hasards qui favorisent les amants.
-Maintenant, j'appréciais le néant de ce souhait. Si j'avais aperçu de
-loin M. Laïs sur ma route, j'aurais fait un détour pour l'éviter.
-
-J'allais avec lenteur et tête baissée: je ne cherchais plus: je
-m'engourdissais dans mon abattement profond. En mettant le pied sur le
-boulevard j'eus un choc qui me redressa et un tressaillement soudain.
-Le frère d'Annette était assis à la dernière table du café qui fait le
-coin, et s'amusait à finir une découpure, en buvant un verre d'eau
-glacée.
-
-Il fumait en même temps une cigarette qu'il déposait fréquemment sur
-la table pour donner plus de soin à son oeuvre.
-
-Je n'avais pas pensé encore au frère d'Annette. Sa vue me fit reculer.
-J'eus envie de fuir.
-
-Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin et dans l'ombre, car, à
-l'heure où Annette sortait du théâtre, tout était fermé du côté du
-boulevard et dans les rues du quartier de la Roquette. Il avait la
-tête nue; la lumière tombait d'aplomb sur son front, où rayonnait une
-sérénité d'enfant, mêlée à je ne sais quoi de robuste et de grave. Il
-était plus âgé que moi de deux ou trois mois. Sa ressemblance avec sa
-soeur était d'autant plus frappante qu'on détaillait mieux les traits
-de son visage.
-
-Je compris que je ne pouvais rester immobile à le regarder, et je
-continuai mon chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une idée, du
-moins était-elle très vague: je n'aurais pas pu la traduire par des
-paroles. Je ne fumais pas et j'allai acheter un cigare, voilà ce qui
-témoignerait d'un plan confusément arrêté.
-
-Ma tête était lourde et chaude; j'avais le coeur serré comme à l'heure
-des grandes épreuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare à la table
-voisine de mon futur beau-frère, car je le nommais ainsi en moi-même
-et je l'aimais comme tel. Je demandai de l'eau glacée sans trop savoir
-pourquoi, et j'essayai de calmer la fièvre qui battait mon cerveau.
-
-Il découpait une Léda. C'était, je dois le dire tout de suite, un
-artiste de premier ordre, aux prises avec une impossibilité. Vous avez
-tous rencontré de ces hommes, marqués pour la grande lutte et qui sont
-attardés, saisis corps à corps par la tentation d'une difficulté à
-vaincre ou d'une curiosité à satisfaire. Cette fantaisie se guinde
-souvent à la taille d'une vocation et tue l'avenir en son germe.
-
-L'idée de découper un papier noir ne présentait rien à mon esprit et
-ne présentera rien au vôtre. L'art a des moyens tellement supérieurs à
-ce naïf procédé qu'un pareil choix dénote un vice de l'intelligence ou
-un défaut de rectitude dans le jugement. Il faut bien accepter cela,
-mais une lacune ou une défaillance ne sauraient détruire la faculté
-artistique, et, tout au fond de sa spécialité puérile, Philippe Laïs
-était un grand peintre.
-
-Dieu sait qu'à cette heure je ne m'occupais point de son talent! Tout
-ce qu'il y avait en moi de volonté, d'invention, de réflexion et de
-sens, se concentrait en cette pensée; trouver un moyen de dire à mon
-voisin: «Bonsoir, monsieur. Comment vous portez-vous?»
-
-C'était là l'oeuf d'où mon bonheur devait naître.
-
-Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir. Ses ciseaux allaient et
-venaient dans son papier verni, enlevant des copeaux d'une ténuité
-merveilleuse. Il chantonnait entre ses dents un air triste et doux
-comme les chansons qui s'entendent parfois derrière les pierres-levées
-dans les landes interminables du Morbihan. Il ne savait pas qu'il
-chantait.
-
-Après cinq minutes d'un terrible effort, je trouvai ceci:
-
-«Voilà un bien joli travail!» Mais je ne le lui dis point, parce que
-j'eus trop de honte.
-
-Il déposa son papier noir sur la table de marbre blanc, afin de voir
-l'effet.
-
-Dès que le papier toucha le marbre, le dessin surgit, correct et si
-puissant que je ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna.
-C'est comme si je voyais encore son grand oeil noir, doux, pensif et
-paresseux, tant le souvenir de cet instant est vivant et tout jeune en
-moi! Son regard ne fit que glisser sur mon visage inconnu. Il but une
-gorgée d'eau et tira un briquet de sa poche pour allumer une nouvelle
-cigarette qui prenait forme entre ses longs doigts efféminés.
-
-Il n'y avait pas encore sur toutes les tables des cafés cette
-profusion de moyens pour brûler le tabac. Depuis vingt ans, nous avons
-fait bien du chemin sur la route qui conduit hors de France. Les
-Allemands et les Américains sont contents de nous.
-
-J'avais oublié mon cigare, mais d'instinct je m'en souvins à cette
-heure, et, du ton d'un homme qui crie victoire, je demandai:
-
-«Monsieur, seriez-vous assez bon pour me permettre....»
-
-Il me passa aussitôt son allumette enflammée, sans cesser d'examiner
-sa Léda. J'allumai mon cigare; mon espoir s'en allait. Je remerciai
-d'un accent plaintif.
-
-«Comment feriez-vous, me demanda-t-il brusquement, pour enlever le
-contour de l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?....
-
---Cela me paraît difficile,» répondis-je.
-
-Il se tourna, cette fois, tout à fait, rougit légèrement et s'inclina
-comme pour m'adresser une excuse.
-
-C'était une famille de princes. Il y avait dans son attitude et dans
-son geste une dignité royale.
-
-«J'ai parlé comme si j'avais eu l'honneur de vous connaître....
-murmura-t-il avec l'intention manifeste de rompre l'entretien.
-
---C'est une bonne fortune pour moi, monsieur, interrompis-je assez
-couramment. Cela vous portera peut-être à pardonner mon indiscrétion.
-Je suivais votre travail...
-
---Une bagatelle, monsieur.
-
---Et je mourais d'envie de vous dire que je trouve cette bagatelle
-admirable.»
-
-Il sourit avec toute sa belle et noble franchise.
-
-«Vous n'êtes pas artiste, n'est-ce pas? prononça-t-il.
-
-Je trouvai là-dedans une nuance d'amertume. Il avait dû souffrir par
-les artistes.
-
-«Non, répondis-je.
-
---Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?»
-
-Son sourire devenait plus gai.
-
-«Ma foi, répliquai-je encore, je viens d'un pays où les connaisseurs
-sont rares, et les borgnes sont rois au pays des aveugles.
-
---D'où venez-vous?
-
---De la Bretagne.
-
---Ah!» fit-il pour la seconde fois.
-
-Il mit la main à sa poche et atteignit son portefeuille.
-
-«Et pourquoi trouvez-vous cela admirable? me demanda-t-il en
-feuilletant son carnet.
-
---Parce que c'est dessiné de main de maître.
-
---Oh! oh!
-
---Je n'ai rien vu de pareil, ajoutai-je. Il m'étonne qu'avec des
-moyens si bornés....
-
---Les moyens ne sont pas bornés, m'interrompit-il en mettant de côté
-son sourire. C'est la gravure comprise d'une certaine façon.
-
---La gravure a les demi teintes....
-
---Bon, bon! vous êtes ferré à glace.... regardez cela.»
-
-Il venait d'étendre sa main sur un papier haché menu comme de la
-paille. Vous eussiez dit un paquet de ces rognures qui servent pour
-certains emballages. Quand il retira sa main, il y avait sur le marbre
-un Pardon des Oiseaux, à Quimpelé, comportant deux cents personnages.
-
-Cela vivait. Je n'ai jamais rien vu de plus profond que la perspective
-de la forêt.
-
-«C'est une merveille! m'écriai-je.
-
---Nous n'avons que le trait, dit-il, reprenant son paisible sourire,
-mais le trait renferme tout, même la couleur.»
-
-Le remue ménage qui avait lieu sur le boulevard annonçait la fin du
-spectacle. Mon beau-frère se leva, remit ses papiers dans son
-portefeuille et s'éloigna en m'adressant ce bienveillant signe de
-tête qui se donne aux amis d'un moment qu'on ne doit jamais revoir.
-
-
-
-
-XVI.
-
-LA CARTE DE PHILIPPE.
-
-
-S'il avait pu voir le flot de triomphante allégresse qui soulevait mon
-coeur! La porte du sanctuaire s'ouvrait; je l'entendais rouler sur ses
-gonds. Je n'avais plus besoin de l'inabordable M. Lais pour franchir
-le seuil de mon bonheur; Philippe était une clef; j'avais Philippe.
-
-Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'étais certes pas un bien profond
-observateur, mais, depuis trois semaines que j'habitais l'hôtel de
-Kervigné, j'avais acquis cette conviction que le premier venu aurait
-vidé la bourse de ma cousine en lui disant seulement que ses vingt
-huit ans restaient là, visibles à l'oeil nu, quelque part à l'horizon.
-Je savais, en outre, que le marquis mon beau-frère lisait des romans
-traduits de l'allemand pour parler aux coeurs sensibles _ex professo_
-et conquérir ainsi les économies de ma tante Bel-OEil. Gérard mon
-frère, le chef d'escadron de cuirassiers, devenait gourmand avec ma
-tante Nougat, dès qu'il avait besoin de vingt louis, ce qui se
-présentait fréquemment. Je n'ignorais donc ni ce que c'est qu'un
-faible, ni la manière de l'exploiter.
-
-Ce pauvre beau Philippe avait un faible; son faible était même si bien
-portant qu'on pouvait l'appeler fixe. Dans les ateliers, terre
-classique des partis-pris baroques et des systèmes fantastiques, on
-nomme cette maladie: une _tocade_. Mon pauvre Philippe, mon vrai
-beau-frère, était en puissance de tocade. Il suffisait de faire
-toc-toc à l'endroit précis où sa tocade lui toquait le cerveau pour
-avoir raison de lui.
-
-Etant donné le plus élémentaire de tous les agents, la ligne nue; le
-plus ingrat, le plus naïf de tous les procédés: la silhouette; le plus
-offensant de tous les contrastes: l'opposition du blanc au noir; étant
-supprimé le gris, cette ouate que la gravure, la lithographie et même
-la photographie mettent entre les deux pôles contraires du jour et de
-la nuit, Philippe Laïs prétendait faire jaillir la couleur.
-
-Il se consentait pas même, comme M. Ingres, à mêler les matières
-colorantes sur sa palette en doses homéopathiques. Son rêve se
-formulait ainsi: «Donnez moi un papier blanc à mettre sur un papier
-noir, et mes ciseaux qui sont un prisme, vont vous montrer toutes les
-dégradations du spectre solaire.»
-
-Au moins, le docteur Josaphat jouait un peu au hasard de la chaîne
-électrique et ne savait pas bien au juste ce que c'était que la
-juxtasonnance. Le docteur Josaphat, un tiers de savant, un tiers de
-charlatan, un tiers d'original, n'était qu'un toqué imparfait. Mais
-Philippe, bonté du ciel! l'homme le plus pur, le plus érudit, le plus
-logique, le plus brave que j'aie rencontré en ma vie! Son idée fixe
-était grosse comme un marteau de forge! Il avait bâti autour de sa
-conviction des murs plus épais que ceux d'une forteresse. Ce qu'il
-professait, il le voyait, car nos sens peuvent devenir fous.
-
-Ce soir-là, je les suivis tous trois de bien plus loin qu'à
-l'ordinaire. Désormais, j'avais quelque chose à perdre: on me
-connaissait; si j'avais été surpris, adieu mes châteaux en Espagne!
-Malgré son entêtement, Philippe Laïs n'aurait pu croire, en effet, que
-je suivais ses découpures.
-
-«On se fait des monstres! me disais-je en regagnant à pied l'hôtel de
-Kervigné. Il ne s'agit que de voir les gens. Chacun est vulnérable par
-un côté. Ce fameux fossé qui me donnait la chair de poule, un enfant
-le sauterait.»
-
-Le lendemain au déjeuner, petite maman avait sa migraine. Au dessert,
-elle me dit d'un air languissant:
-
-»J'ai vu le docteur hier soir.
-
---Comment va la musique? demandai-je.
-
---C'est lui qui ma donné ma migraine.
-
---Le docteur!
-
---Il vous a rencontré deux fois, le soir, sur le boulevard
-Beaumarchais.»
-
-En disant cela, elle me regardait attentivement. Je répondis avec un
-sang-froid qui m'étonna moi-même:
-
-«Cela n'est pas impossible.
-
---Aucune de ces dames ne demeure de ce côté, murmura-t-elle.
-
---Excepté la comtesse, place Royale.
-
---Très bien!» fit-elle avec un demi-sourire.
-
-Puis elle ajouta négligemment:
-
-«Chevalier, n'auriez-vous point pris, vous aussi, quelques actions du
-théâtre?
-
---Quelle folie!»
-
-Elle menaça du doigt.
-
-«Si vous m'aviez trompé, René, prononça-t-elle d'un accent dramatique,
-vous auriez agi en malhonnête homme!»
-
-Dieu m'est témoin que je ne l'avais point trompée. Dans nos
-entretiens, elle faisait assez généralement les demandes et les
-réponses. Pour tromper, il faut promettre; je n'avais pas eu la peine
-de promettre: c'était elle qui arrangeait nos petites affaires à elle
-toute seule.
-
-«Il faut t'aimer comme tu es, René, murmura-t-elle. J'ai fait une
-folie, la punition commence. Mais quand je souffrirais un peu plus,
-qu'importe, si tu es heureux.»
-
-Ceux de mon âge sont touchés aisément.
-
-Je baisai sa main de tout mon coeur. Elle me fit asseoir près d'elle,
-essuya ses yeux où il n'y avait plus de larmes, et murmura dans son
-mouchoir qu'elle avait mis entre ses dents:
-
-«Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force d'entendre cela!»
-
-Mais moi, je ne l'entendais pas ainsi le moins du monde. Beaucoup de
-gens sont heureux de s'épancher, je le sais bien; je ne suis pas
-d'entre eux. J'avais vécu solitaire. Mon amour se suffisait à lui-même
-et je n'avais pas besoin de confident.
-
-«Je n'aime pas,» répondis-je.
-
-Il se répandit une telle expression de joie sur son visage que j'eus
-regret d'avoir ainsi parlé.
-
-«Tu as bon coeur et tu es incapable de mentir!» murmura-t-elle.
-
-Puis elle s'écria:
-
-«Je suis guérie! Je te prends ta journée.... tout entière, entends-tu?
-et ta soirée! si tu refuses, je verrai bien que tu n'as pas dit la
-vérité.»
-
-Je ne refusai pas.
-
-«Sais-tu ce que nous allons faire ce soir! me demanda-t-elle gaiement.
-Mon mari a monté en grade; il protége le drame, nous irons voir Mlle
-Léa Mouton, jeune premier rôle de l'Ambigu-Comique.»
-
-Nous allâmes voir Mlle Léa Mouton, qui était une belle brune, allaitée
-au théâtre Chantereine, prononçant les rrrrr à la façon de la bonne
-école, et disant: Merci, mon Dieu! comme un séraphin. Le regard de
-celle-là promettait qu'elle ne refuserait jamais aucun mobilier.
-C'était ici comme là-bas, exactement. Laroche, en habit noir, trônait
-aux stalles d'orchestre, et le président se cachait dans une baignoire
-d'avant-scène. On lança des fleurs à Mlle Léa Mouton; quand on la
-rappela, selon le rite, Laroche se leva pour l'applaudir galamment.
-
-Nous sortîmes après le troisième acte: ma cousine était de mauvaise
-humeur tout à fait. Elle me dit que Léa Mouton était marquée de la
-petite vérole.
-
-«Baïoque est à Paris! nous dit le docteur Josaphat sous le péristyle,
-comme on annonce l'apparition d'une comète à l'horizon. Il étudie la
-juxtasonnance. Comment trouvez-vous notre brebis? Eh! eh! chevalier,
-avez-vous fini, là-bas, du côté de la Bastille? Vous savez que ma
-chaîne a réduit en deux jours une pleuro-pneumonie double avec ictère?
-C'est joli. J'invente un bracelet. Plus de phthisie! L'académie est
-aux champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie:» Mlle Quilleboeuf,
-manicure, passage Tivoli, 9, chez M. Audrié.» Nous marchons. Sentez le
-président: cette Léa fume comme un amour. Je vais chez Baïoque.»
-
-Je reconduisis fidèlement ma cousine à l'hôtel. En chemin, elle me dit
-de lui acheter des cigarettes. On lui eût fait avaler des sabres!
-
-Dix heures et demie sonnant, j'étais à mon poste, assis devant une
-carafe d'eau glacée à la seconde table du café qui fait le coin du
-boulevard et de la place de la Bastille, Philippe arriva presque
-aussitôt après en fredonnant son air favori. Je le saluai comme il
-s'asseyait.
-
-«Ah! me dit-il, vous êtes du quartier? C'est le diable. Je n'ai pas pu
-enlever l'aile gauche de mon cygne.»
-
-Puis il demanda un journal, parce qu'il y avait des nouvelles
-d'Orient.
-
-J'aurais voulu l'Orient au fin fond de l'enfer.
-
-«Peut-on voir?.... demandai-je après une mortelle demi-heure et au
-moment où il rejetait son journal.
-
---Ma Léda. Je l'ai guillotinée, j'en perds beaucoup par impatience. En
-cherchant bien, on devrait tout faire, car le propre d'un groupe est
-de ne renfermer que des lignes continues. Tout se tient dans un
-tableau, à tout le moins par le sol qui supporte les personnages. Mais
-le beau mérite que de rendre la vie par la vie. Délayez une vessie de
-rouge et vous aurez un vrai sang. Est-ce que vous avez entendu parfois
-des gens parler en vers? C'est la difficulté qui est l'art. Tout ce
-qui éloigne l'art de la nature dans le sens de la difficulté est un
-progrès. Voyez si les sculpteurs peinturlurent leurs statues. Je vous
-ferai une statue en papier qui aura le relief que vous voudrez. J'ai
-dessiné un bras tendu, en plein raccourci, avec le doigt roide comme
-une épée. C'est l'_a b c_. La couleur! voilà le grand problème.
-
-Les portes de ce misérable théâtre s'ouvraient.
-
-Dès que les portes du théâtre s'ouvraient Philippe Laïs allait à son
-devoir. Celui-là devait bien aimer sa soeur, et pour cela je l'aimais
-deux fois.
-
-Mais quelle devait être cette famille? L'intérieur de cette maison
-m'apparaissait souvent comme un calme et noble sourire. Ma pensée en
-était toute éclairée. Ce n'étaient pas des gens comme les autres; du
-moins je ne les voyais point sous le même aspect que les autres. Ils
-étaient plus beaux et ils étaient autrement beaux. Ils posaient devant
-moi, purs comme un groupe de marbre. Cela venait-il de ce que je
-connaissais leur origine? Peut-être, mais cela venait aussi de ce
-qu'ils étaient, en réalité, modelés selon la ligne antique. J'avais
-peu de littérature, je le répète, je ne pensais point, selon
-l'habitude d'un grand nombre, à l'aide de poétiques réminiscences.
-
-Avouerai-je davantage? Avant de connaître cette famille hellène, je
-respectais les souvenirs de la Grèce classique beaucoup plus que je ne
-les aimais.
-
-Ce qui m'avait séduit, c'était l'harmonie vivante de cette trinité
-groupée si naïvement: la fille, le trésor, gardée par le vieillard et
-par le jeune homme; ce qui m'avait séduit aussi, c'était la
-concordance idéale, la symétrie douce et tendre de leurs beautés. Il
-eût été pour moi impossible de rêver à cette enfant adorée un autre
-père. Son père l'ornait. Elle était la parure de son père, doublement
-heureux, car il avait un autre orgueil: il avait Philippe, le plus
-beau des trois, sans doute, le type le plus élevé de la beauté humaine
-qui ait jamais frappé mes regards.
-
-Quatre fois de suite je revins m'asseoir auprès de Philippe avant
-d'obtenir un résultat. Comme presque toutes les natures douces, il
-s'attachait par l'habitude et il prenait confiance à l'usé, sans qu'il
-y eût pour cela aucune valable raison. Ce n'est pas que je fusse sans
-faire tous mes efforts pour captiver son affection; mais ces efforts
-que je faisais, se bornaient nécessairement à bien peu de chose.
-J'écoutais plus que je ne parlais, et à peine, d'ailleurs, la
-conversation devenait-elle intéressante, que cet odieux théâtre
-vomissait sa foule et nous séparait.
-
-Paris est au monde la ville où se nouent le plus de relations de ce
-genre. Il est à Paris des milliers d'amis de café, de restaurant,
-d'omnibus et de promenade qui n'ont jamais songé à échanger leurs
-noms. Ils sont réunis par une communauté d'habitude; hors du cercle de
-l'habitude, peut-être n'auraient-ils plus de plaisir à se voir. On
-sait l'anecdote de ces deux habitués du Théâtre-Italien qui,
-partageant depuis vingt ans les mêmes enthousiasmes et les même
-rancunes musicales, se trouvèrent une fois face à face hors de leurs
-stalles. Le hasard avait rapproché leurs enfants à leur insu et ils
-devenaient frères en apprenant mutuellement comme ils s'appelaient. Ce
-fut une grande joie; mais ils changèrent de stalles.
-
-Ce fut du reste l'impatience produite par cette interruption
-périodique de nos courtes entrevues qui mit fin à mon purgatoire.
-Philippe mettait à développer ses théories une inconcevable passion.
-Rien n'entraîne comme la démonstration de l'impossible. Les deux
-dernières fois, en me quittant, il s'était écrié: On ne peut causer
-ici!
-
-Cela m'avait donné l'espérance. Le quatrième soir, je m'arrangeai de
-façon à le pousser par quelques objections faciles à résoudre. Il prit
-feu comme un paquet d'amadou, et quand les bourdonnements de la foule
-annoncèrent la fin du spectacle, il frappa la table d'un maître coup
-de poing.
-
-«J'ai chez moi, me dit-il, des copies de Raphaël et des copies de
-Rubens. C'est seulement en voyant les unes auprès des autres qu'on
-peut voir ce que j'entends par la couleur.
-
---Des copies de Raphaël et de Rubens en découpures! m'écriai-je.
-
---Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il, au lieu de répondre.
-
---René, répliquai-je.
-
---Tout court?
-
---Tout court.
-
---Et que faites-vous? Je vous demande pardon: je suis chez mon père et
-j'ai ma soeur.
-
---Je suis attaché au ministère de la justice.»
-
-Il hésita, puis il reprit:
-
-«Voulez-vous me venir voir?
-
---De tout mon coeur.
-
---A quelle heure êtes-vous libre?
-
---L'après-midi.
-
---Eh bien! demain je vous attendrai à trois heures.»
-
-Il me tendit la main, pendant que je lui disais:
-
-«C'est convenu.»
-
-J'étais si transporté que je ne songeai point à lui demander son nom
-ni son adresse. Je savais tout cela du reste, mais, vis-à-vis de lui,
-je ne devais point le savoir. Heureusement, il eut la même idée que
-moi, car, cinq minutes après, un garçon du théâtre vint me remettre
-une carte portant: Philippe Laïs, rue Saint-Sabin no 19.
-
-Il y avait maintenant six jours que je n'avais mis les pieds au
-théâtre, car ma cousine avait pris, vis-à-vis de moi, le rôle de
-victime et j'étais obligé de lui tenir compagnie après le dîner. C'est
-moi qui étais véritablement victime, et je commençais à me regarder
-comme un opprimé. J'allais au ministère tous les 32 du mois; le
-concierge de l'Ecole de droit ne connaissait pas encore mon visage.
-Ma cousine avait besoin de moi dès le matin, pour prendre son café;
-elle avait encore besoin de moi à midi pour me parler de ses
-vingt-huit ans en dévorant le second déjeuner; de midi à cinq heures,
-c'étaient les emplettes, ses visites à elle et le bois, où il lui
-fallait bien quelqu'un, en conscience. Le ministère n'est pas un lieu
-de plaisir, l'Ecole de droit ne peut rivaliser avec le jardin
-d'Armide, mais croyez que je regrettais bien souvent l'Ecole de droit
-et le ministère, occupé que j'étais pendant quatre mortelles heures à
-entendre vanter le sort de celles qui n'ont plus rien à ménager, ou
-bien encore à compter les mois de nourrice de toutes celles qui
-chancelaient au sommet de leurs vingt-huit ans. Age terrible! âge
-odieux! chiffre féroce qui frappait sans cesse mon oreille comme une
-baguette bat le tambour.
-
-Ma cousine avait une demi-douzaine d'amies qu'elle nommait
-spécialement: «ces dames», qui étaient comme elle un peu déclassées,
-un peu ravagées, et que sa nouvelle suzeraineté sur moi rendait
-jalouses. Cela l'enchantait. Elle courait après ces dames quand elle
-m'avait et m'eût volontiers juché au bout d'une hampe comme un
-drapeau.
-
-Je savais, grâce à Dieu, les aventures de ces dames, par le menu.
-C'était un recueil de tempêtes, quelque chose comme les _Beautés de
-l'histoire des naufrages_. Au contraire de ma cousine, qui avait passé
-au travers des plus horribles tourmentes sans jamais sombrer, ces
-dames chaviraient à la moindre bourrasque; l'Océan parisien roulait çà
-et là leurs débris. Je m'étais engagé à ne pas faire la cour à ces
-dames, et sur ma foi de chrétien, je fais serment de n'avoir jamais eu
-la moindre envie d'être parjure.
-
-Chaque fois que j'ai voulu parler des soirées de ma cousine, la peur
-m'a pris. Je redoutais ces soirées comme le choléra-morbus. Ces dames
-en étaient l'honneur. Elles avaient toutes des _positions_, quoique
-ces positions fussent toutes plus ou moins ébréchées. Leurs titres
-sonnaient bien, elles formaient un sénat, présidé par ma cousine, et
-dont la mission était d'écraser le _casuel_.
-
-Le casuel, autrement dit tiers-état, se composait de visiteuses
-officielles qui venaient chez ma cousine à cause de la dignité de son
-mari; bonnes vieilles conseillères, avocates générales et même petites
-substitutes pointues, charmantes ailleurs peut-être, mais ici en
-défiance légitime et cuirassées comme des plongeurs.
-
-Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandât sans cesse aide et
-protection; son rêve était de passer debout entre deux haies
-agenouillées. Elle n'avait, au demeurant, nulle méchanceté dans le
-coeur, mais je ne sais pas ce qu'elle eût fait de son mari et de la
-femme du ministre, si ce double escamotage avait dû la conduire au
-portefeuille.
-
-On s'ennuyait chez elle d'une façon si navrante que le coeur
-défaillait. M. Kervigné avait coutume de faire un tour de salon vers
-les onze heures. S'il se trouvait là quelque magistrat important, il
-restait; mais s'il n'y avait que du fretin, selon l'habitude, il
-disparaissait dans un nuage. Josaphat appelait cela la bénédiction. A
-partir de ce moment solennel, le casuel n'avait plus qu'une
-préoccupation: la fuite. On glissait à bas bruit vers la porte; onze
-heures et demie sonnant trouvaient la dernière substitute bâillant
-dans l'antichambre, et ces dames, réunies en petit comité avec ces
-«messieurs,» prenaient le thé au sucre de la médisance.
-
-Qui étaient ces messieurs? Hélas! qui l'on pouvait: d'anciens beaux
-fruits, des aigles empaillés où la mite s'était mise, quelques
-vicomtes de Landerneau en passant, un monsignor obèse qui jouait la
-contre-partie de Tartuffe, le docteur Josaphat.... Mais Josaphat était
-ici comme le soleil. Toutes ces dames regrettaient ses rayons et
-aspiraient à se replonger dans sa gloire.
-
-Quel heureux perroquet j'aurais fait, si j'avais eu la moindre
-vocation pour l'état de Vert-Vert!
-
-
-
-
-XVII.
-
-COMME NOUS NOUS PARLAMES.
-
-
-En regardant la rue du Regard, j'avais la carte de Philippe Laïs sur
-mon coeur, mon trophée, ma conquête. C'était comme une émanation
-d'Annette. J'avais enfin le talisman! Mon sang me brûlait, ma tête
-tournait, ma joie me donnait le vertige.
-
-Oh! comme j'aimais! Et quel trésor d'adorables bonheurs recèle l'amour
-enfant! Je sais bien que je ne ferai pleurer personne mais j'ai les
-larmes aux yeux en écrivant ces lignes, qui ne parlent qu'à moi-même.
-Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin dans ce dédale des rues
-tortueuses qui entouraient alors l'hôtel de ville; je m'entends causer
-tout seul et dire en vain ces chères extravagances que la plume ne
-saurait point fixer. Le quai me parut une ville inconnue. Avais-je
-jamais passé ce pont? Le ciel n'avait que des étoiles, et la rivière,
-toute basse, chantait comme un ruisseau au fond de son lit.
-
-Oh! que tout me semblait beau, et comme je remerciais Dieu!
-
-Cette fois, malgré la bonne habitude que j'avais de dormir sur mes
-émotions, je ne pus fermer l'oeil. Le grand jour me surprit rêvant.
-Cette fois, je crois que je fus poète. Je vis des rubans d'argent qui
-serpentaient dans un vallon vert, et sous une ombre épaisse, je vis
-deux enfants heureux s'adorer.
-
-Annette! Mon coeur! mon coeur!
-
-Et certes vous avez bien le droit de vous étonner, car je ne parle pas
-des craintes qui accompagnent tout amour, je passe sous silence les
-inquiétudes inséparables de la passion, même déclarée, même acceptée.
-Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais rien dit encore à celle
-que j'aimais, rien, ni par les lèvres, ni par le regard; moi qui étais
-un étranger pour elle, moi dont elle ne connaissait point le visage,
-moi qui portais un nom qu'elle devait détester?
-
-Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin
-de vraisemblance, ce qui revient à dire qu'il faut de l'habileté pour
-être menteur.
-
-Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement
-et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre coeur? Que leur
-importerait alors le petit code idiot édicté par cette plate tyrannie:
-la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même comme la lumière; elle
-met son pied nu sur les caprices pédantesques de la règle; dès qu'elle
-paraît, ce fétiche des paralytiques de la pensée, la vraisemblance
-s'enfuit comme une chouette devant le jour.
-
-Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne sais pas pourquoi je
-n'avais ni inquiétude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes
-souvenirs, plus vifs, plus lumineux à mesure qu'ils s'éloignent, et je
-n'y vois que certitude. Tout était gagné pour moi: j'allais voir
-Annette!
-
-Non, en toute conscience, l'idée ne me vint point qu'Annette pourrait
-ne pas m'aimer.
-
-Ces idées-là viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages à
-qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident.
-
-Au déjeuner, ma cousine me regarda avec défiance; sûrement, je portai
-mon bonheur écrit en grosses lettres quelque part. Elle avait déjà
-disposé de ma journée, lorsque le président vint s'asseoir à table.
-J'avais de la veine. M. de Kervigné, pour la première fois de sa vie,
-me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau.
-
-Je confesse que le mot inexactitude était le comble de la clémence.
-Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministère le jour
-même.
-
-J'ai dit que ma cousine était une bonne femme; je le prouve en
-ajoutant qu'elle prit franchement mes absences à son compte. M. de
-Kervigné, toujours galant, répliqua:
-
-«Madame, si j'étais le chef de notre jeune cousin, vos explications
-suffiraient pour le présent et pour l'avenir; mais si vous avez tout
-pouvoir sur moi, il n'en est pas de même pour le fonctionnaire de qui
-dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne devons pas entraver sa
-carrière.
-
---Vous avez vu, répliqua Aurélie en soupirant, vous avez vu que le
-pauvre enfant animait un peu ma solitude.... René, je ne vous retiens
-plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.»
-
-Le président ne fut pas long à déjeuner.
-
-Peut-être, dans beaucoup de cas, M. de Kervigné fait Aurélie, mais,
-neuf fois sur dix, Aurélie fait M. de Kervigné. Moi, j'aime mieux le
-ménage du cordonnier où, après s'être cogné, l'on s'embrasse.
-
-J'étais libre, puisque j'allais au ministère. Je montai chez moi tout
-de suite. Ma cousine était très curieuse de ma toilette, qui faisait
-en quelque sorte partie de la sienne, puisque j'étais son cavalier.
-J'avais ce qu'il fallait à profusion. Je choisis un costume du matin
-fort élégant et propre éminemment à me faire prendre en grippe par
-n'importe quel chef de bureau; je l'endossai, et ma glace me dit que
-j'étais en tenue convenable pour remplir mes fonctions. Il était une
-heure à peine. Quand je redescendis, Aurélie était encore à table.
-Laroche lui servait le café.
-
-«Il y a M. Sauvagel, murmurait le drôle au moment où j'entrais.
-
-La cousine me regarda tendrement.
-
-«A-t-il cette tournure-là? répliqua-t-elle.
-
---Idéal de coiffeur!» grommela Laroche.
-
-Ce n'était pas de M. de Sauvagel qu'il parlait.
-
-«Enfin, reprit Aurélie en me donnant une poignée de main; pour une
-fois.... Roro, tu vas aller dire à M. Sauvagel que nous ferons une
-promenade au bois.»
-
-Elle soupira. Ce Sauvagel n'était même pas vicomte! il vendait des
-sardines à Concarneau et disait: _Quoique çà_, comme Joson Michais. Il
-avait cinquante mille francs de rentes; il apprenait la vie de Paris
-pour pratiquer à Concarneau.
-
-Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du
-ministère, qui, en dépit de tous les plans gravés, me conduisit juste
-à la place de la Bastille.
-
-Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'éleva en moi qui
-posa inopinément cette question:
-
-«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?»
-
-Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance d'un pareil bonheur,
-et, cependant, il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée de ce bonheur
-m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prétentions
-m'avait jusqu'alors évité les petites misères de la timidité. Mais
-quelle prétention peut se comparer à l'amour? Je me sentis devenir
-timide, mais timide jusqu'à l'écrasement.
-
-Et la nécessité de me préparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en
-effet? C'était sa maison; elle pouvait être là.
-
-Que lui dire! J'avais le temps: il n'était pas encore deux heures. Au
-lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, témoin de
-mon premier rêve, et j'allai demander une inspiration à ses ombrages
-poudreux.
-
-Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je
-fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres
-paroles me vinrent à l'esprit: «Je ferai comme je pourrai.»
-
-C'est là le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde
-d'habileté qui vaille cet expédient: faire comme on peut, être
-soi-même, parler si le coeur vous dicte des mots, se taire si le coeur
-conseille la silencieuse éloquence.
-
-Mais la timidité est une bête inquiète qui démange, qui tourmente et
-qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en étais que mieux en butte à
-ses puériles tracasseries. La timidité revint à la charge, demandant
-sans trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?»
-
-Et posant ce corollaire obligé:
-
-«Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!»
-
-Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sûr de ne
-point passer pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement, dès
-qu'on ne cherche pas à préparer des phrases. Je préparais des phrases;
-j'avais déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer.
-
-Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tête. Ce
-banc était fée. Mes phrases s'envolèrent.
-
-Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de l'inutilité de mes phrases,
-car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je
-me jetai à corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant.
-
-«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la
-gardent comme une almée. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient
-m'ouvrir la porte?»
-
-J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque supposition.
-
-Remarquez ceci. Ce que je désirais le plus au monde, c'était de voir
-Annette, et la pensée que je ne verrais pas Annette me procurait un
-véritable soulagement.
-
-Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour
-l'aborder.
-
-Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait être
-autrement. J'aurais eu le temps de rédiger ma phrase à tête reposée,
-dans le silence du cabinet.
-
-Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue
-Saint-Sabin, où une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au
-rez-de-chaussée; je frappai résolument, et ce fut Annette qui vint
-m'ouvrir.
-
-Phrase! traîtresse de phrase, pourquoi avais-tu pris ta volée?
-
-Faites donc des raisonnements selon les plus rigoureuses de la plus
-saine logique, et Annette viendra vous ouvrir! Elle était en
-déshabillé du matin, mais cela ne ressemblait point au déshabillé de
-la présidente, qui avait toujours l'air d'un gros bolide entourée de
-nuées. Annette avait un petit peignoir de percale blanche avec un
-fichu de mousseline, et c'était tout.
-
-Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques cheveux, rien pour
-égarer l'oeil qui cherchait les jeunes perfections de sa taille. J'ai
-vu des femmes belles et des femmes jolies; on peut être belle sans
-être la beauté, on peut être jolie sans présenter le type même,
-accompli et parfait, de la grâce; Annette était la grâce et la beauté.
-
-Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau à la main: elle faisait le
-ménage.
-
-Je la vis un instant, blanche comme je la connaissais, avec ses tons
-de marbre de Paros qui la faisaient ressembler à une exquise statue.
-Ce ne fut qu'un instant. La seconde qui suivit, elle était toute rose:
-son front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait le fichu de
-mousseline.
-
-Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du ciel!
-
-Je sentis que mon visage était du feu; puis, ce fut une sensation de
-froid glacial. Mes jambes tremblèrent. Elle sourit, me montrant
-toutes les perles de sa bouche.
-
-J'ignore ce que je balbutiai, peut-être le nom de son frère.
-
-Elle me fit entrer et ferma la porte sur moi.
-
-Puis, touchant de son doigt sa lèvre souriante et mutine, elle me fit
-signe que quelqu'un pouvait nous entendre.
-
-Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute la candeur des anges était dans
-cette limpide prunelle.
-
-Elle fit un pas vers la porte de la chambre voisine, mais elle n'en
-toucha pas le bouton, au-dessus duquel sa main de fée resta suspendue.
-Elle se ravisa et revint à moi. Ne me demandez point ce que je
-faisais. Je sais que je la regardais et que je l'aimais.
-
-Cela est bien, croyez-le. Malheur à qui cherche mieux!
-
-Elle hésitait. Son hésitation se traduisit en une pantomime à peine
-sensible et d'un gracieux qui ne peut se dire. Mon étonnement avait
-cessé. Je trouvais tout simple de l'avoir pour complice. J'entrai en
-quelque sorte dans une magique atmosphère où tout s'expliquait par la
-magie même de la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je pas?
-tout à l'heure je parlais de certitude. Mon bonheur m'étouffait, mais
-je n'avais point de surprise.
-
-Elle me dit, gardant son doigt mignon sur sa lèvre, qui légèrement
-frémissait:
-
-«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
-
---Parce que je n'ai jamais pu,» balbutiai-je d'une voix défaillante.
-
-Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque fois sans doute. Mon amour
-l'avait attirée, comme un appel, vers moi qui étais resté toujours
-immobile et muet.
-
-J'ai pensé cela depuis. Alors je ne pensais pas. Je me mourais en une
-délicieuse extase.
-
-«Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle encore.
-
---Parce qu'il m'eût été impossible de ne pas revenir.
-
---Et pourtant, vous avez été six jours sans revenir!»
-
-Elle avait compté. Sa bouche charmante eut une petite moue qui était
-un reproche.
-
-On marcha dans la chambre voisine.
-
-«C'est monsieur René, dit-elle tout haut en tournant le bouton de la
-porte.
-
---Qu'il entre! qu'il entre!» dit la belle voix de Philippe.
-
-Je baissai la tête et j'entrai.
-
-
-
-
-XVIII.
-
-LA FAMILLE LAÏS.
-
-
-Philippe me reçut comme un ami. Sa chambre, toute petite, était un
-musée en désordre où il y avait de très belles choses qu'on voyait
-mal. Son atelier était auprès de la fenêtre: il consistait en une
-table supportant une douzaine de paires de ciseaux, rangées par ordre
-de taille, et deux ou trois emporte-pièces de formes diverses. Auprès
-de la chaise où il se tenait, un immense carton renfermait ses
-oeuvres, jetées pêle-mêle.
-
-Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurément d'excellentes choses,
-des choses nouvelles pour moi et dignes d'intérêt; mais Annette tenait
-tout mon esprit avec tout mon coeur. Je ne voyais qu'Annette, je
-n'écoutais qu'Annette; toute parole qui n'était pas le nom d'Annette
-elle-même glissait sur mon entendement comme un vain son. Philippe me
-montra un grand nombre de découpures magnifiques, non point pour me
-les faire admirer, mais comme preuves à l'appui de sa démonstration.
-Mes efforts pour comprendre étaient sincères et même douloureux. Je ne
-pouvais pas. Il s'animait, il me parlait avec une passion extrême. Je
-distinguais les mots et je ne pouvais les attacher ensemble.
-
-Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A mon insu, nos âmes
-communiquaient. Ma folie était de la sagesse! Oh! comme je discernais
-merveilleusement à cette heure les émotions confuses de ma fièvre
-cérébrale! Je l'aimais déjà! C'était le travail providentiel, la
-douleur qui accompagne toute naissance. Mon amour naissait en moi sans
-le concours de ma volonté; le germe se développait quelque part où ne
-va pas l'oeil de la conscience. Et de même en elle sans doute, car,
-souvenez-vous, elle avait souffert en même temps que moi; en même
-temps que moi le docteur Josaphat l'avait soignée; il l'avait soignée
-pour la même maladie!
-
-N'était-ce pas frappant? N'y avait-il pas là évidente prédestination.
-
-Sur cette pente, on peut aller fort loin. Il n'est pas de religion si
-bizarre que les faits ne semblent appuyer jusqu'à un certain point, et
-pour voir dans les nuages qui courent des géants couchés, des
-crocodiles antédiluviens, des danses de péris ou des batailles
-homériques, il suffit de regarder fixement.
-
-Pauvre beau Philippe! De temps en temps, il me demandait: «La
-voyez-vous? la voyez-vous?»
-
-Et toujours il sous-entendait la couleur, son rêve, comme ma pensée à
-moi sous-entendait Annette, ma destinée.
-
-«La voyez-vous, René? N'y a-t-il pas dans cet arbre les teintes
-chaudes que vont prendre les feuillées à l'automne? Vous y
-tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce là les feuillages du printemps?
-
---Non, non, certes, Philippe.»
-
-J'étais franc. Je n'aurais pas voulu le tromper pour un empire, mais
-je voyais ailleurs que sur son papier, impitoyablement blanc et noir,
-le baiser ardent du soleil sur la tête rougissante de nos hêtres,
-là-bas, au pays de Vannes, vers la lisière de ce bois connu qui
-festonne la lande dorée, immense et plate comme une mer. Je voyais nos
-grands chênes aux branches bossues, nos châtaigniers cossus où Dieu a
-jeté le pain du pauvre parmi le plus opulent de tous les feuillages.
-Et sous ces arbres propices, dans le sentier mystérieux qui incline
-vers la coulée, ma vision glissait, non point ma vision du théâtre,
-non point le papillon aux ailes de gaze, tourbillonnant avec les
-roses, mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant, mais la robe de
-percale et le fichu de mousseline, Annette, Annette, mon coeur et ma
-joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait, Annette Laïs,
-Annette de Kervigné, ma fiancée, ma femme, le meilleur de mon âme!
-
-Philippe disait:
-
-«Vous êtes un artiste.»
-
-Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'écriait:
-
-«Je prétends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a
-pas la même carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien!
-Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux têtes: laquelle est
-blonde?»
-
-Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez
-pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la théorie de
-Philippe Laïs. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts
-d'une volonté puissante, servie par une intelligence d'élite, ne
-peuvent pas aboutir à néant. La couleur existait dans les oeuvres de
-mon beau-frère: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se
-trompent de ce côté en maniant le levier, il tournait contre lui-même
-l'arme destinée à décupler la vigueur humaine. Il remuait un atome
-avec l'instrument qui ébranle les montagnes. Et mesurant l'importance
-du résultat à la terrible dépense de l'effort, il grossissait l'atome
-au point d'y voir la montagne.
-
-La palette d'Eugène Delacroix était dans ses yeux aveuglés; il voyait
-entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier
-d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme
-ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplacé le clavecin
-trop bruyant par une rangée de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient
-muettes.
-
-Il est dans le pays de Châteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un
-vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme
-qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le
-Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie aux étrangers comme une
-curiosité divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une
-soirée d'été. Le soleil se couchait au loin derrière les collines,
-découpant le profil des grands bois. Au détour du sentier j'aperçus un
-vieillard de haute taille, vêtu de toile blanche de la tête aux pieds,
-et dont les longs cheveux, éclatants comme la neige, tombaient en
-masses ondées sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe
-gravement; il regardait les bois, derrière lesquels descendait le
-soleil.
-
-Habitué qu'il était aux visites, il me salua d'une façon solennelle
-et courtoise qui rappelait les belles manières des états de Bretagne,
-et, sans préambule, il me dit:
-
-«Nos futaies vont jusqu'à cet _arbre de pin_ qui monte tout seul au
-dessus des chênes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant,
-savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phébihen, dont le
-cocher relève de nous. Tout le pays de prés, à droite de la rivière,
-est à maman; papa a les guérets, la lande, les trois moulins et le bas
-taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez
-visiter le château.»
-
-Du château, il ne restait absolument que les murs, percés de vastes
-fenêtres dont les châssis de pierres formaient la croix latine. Le
-soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures béantes et colorait
-vivement les amas de décombres.
-
-«Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'écusson du
-papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la
-bande de gueules sur le tout, chargé de trois macles d'or; l'autre est
-à maman: de sable à la croix ancrée d'argent. Nous avons en haut les
-écussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut écuyer de Pierre
-Mauclerc, duc de Bretagne.... Voilà le vestibule: six andouillers de
-bronze, six de chêne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre,
-pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux
-de bronze ont coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent achetés du
-temps du roi Louis XV par mon trisaïeul, qui était sénéchal de
-Tréguier.»
-
-Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la
-muraille crevassée où il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux,
-vieilles tapisseries tissées par des araignées mortes.
-
-Dans la salle à manger, il me montra la table de chêne, belle pièce et
-qui avait de l'âge: les buffets, bourrés de vielle argenterie,
-poinçonnée à cent marques, car chacune des aïeules avait apporté sa
-part; les dressoirs avec la porcelaine de Chine, achetée à Lorient,
-quand vivait la Compagnie des Indes, assassinée par les Anglais; les
-chaises, dont chacune avait au dos une tête de sanglier, de renard ou
-de loup; et les quatre grands tableaux de chasse qui venaient de loin
-et dont les amateurs offraient beaucoup d'argent.
-
-La salle à manger était comme le vestibule. Elle avait le ciel pour
-toit. Deux poules y picotaient le sol. L'homme qui m'avait amené
-clignait de l'oeil avec triomphe. Je me sentais le coeur pris dans un
-étau.
-
-Nous passâmes au salon, où il y avait une vache maigre qui allaitait
-languissamment un avorton de veau. Le montreur ne vit ni le veau, ni
-la vache qui lui barraient le chemin, mais il se découvrit pieusement
-devant le cordon des portraits de famille imaginaires.
-
-«Papa disait, reprit-il, que la cheminée de marbre fut la première
-qu'on vit dans ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent sur champ
-d'azur, sans la bande, parce que nous brisâmes de la bande au temps de
-la duchesse Anne seulement. Nous n'étions pas les aînés, mais les
-aînés sont éteints, et nous voilà chefs de noms et d'armes.»
-
-Il fit une pause et son visage prit une expression de fierté modeste.
-
-«Douze fauteuils et douze chaises en velours d'Utrecht ciselé,
-poursuivit-il. Solide étoffe et qui dure; les bergères en tapisserie,
-les canapés aussi. Maman travailla vingt cinq ans pour les recouvrir.»
-
-Sa voix s'altéra. De la main qui tenait son grand chapeau, il me
-désigna deux endroits de la muraille nue et ajouta, les larmes aux
-yeux:
-
-«Le portrait du bonhomme et le portrait de la bonne femme.»
-
-A Paris, vous ne savez pas ce que peut avoir de grand et de touchant
-cette façon de désigner le père et la mère.
-
-Nous allâmes dans cinquante chambres que la manie du vieillard
-reconstruisait et meublait. Il nous conseilla de prendre garde en
-montant les escaliers qui n'étaient plus, et dix fois, avec une
-intention polie, quoique le sol fût uniformément battu, il nous
-prévint qu'_il y avait un pas_.
-
-Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis la chambre des ducs, qui
-servait à Monseigneur l'évêque de Quimper, jusqu'aux écuries, où
-jamais il n'y avait eu moins de douze chevaux. Ces choses me
-saisissent énergiquement, bien que je ne sois pas poëte. Je finis par
-prendre à cette exhibition un plaisir étrange, et j'aurais presque pu
-dire que je voyais les mille objets fantômes évoqués par sa manie.
-
-Quand nous nous retirâmes, le soleil était couché depuis longtemps, et
-la lune épandait ses rayons pâles au travers des fenêtres vides. Il
-vint nous reconduire jusqu'à la porte extérieure, et pria Dieu d'être
-avec nous.
-
-«Est-ce cocasse assez? me demanda mon guide, un esprit fort de
-Lannelio.
-
---Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de là, il en sait plus long que
-Monsieur-Recteur, (monsieur le curé).
-
-Philippe Laïs était ainsi. Il avait son château illusoire qu'il
-parcourait tête nue. Mais tournait-il un instant le dos à cette maison
-de sa folie, il vous découvrait des trésors d'intelligence et d'art.
-Comme peintre, c'était un savant de premier ordre. Il asservissait des
-facultés de géant à une idée microscopique, parce que cette idée,
-agrandie en effet par le microscope de son rêve, lui apparaissait
-comme un gigantesque monument, et il dépensait sa vie à cette tâche de
-faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-même.
-
-Je ne sais pas ce que je lui répondis ce jour là de si convenable et
-de si parfaitement approprié à son dada, mais je dus toucher bien
-juste, car il me proposa son amitié. Ce n'était pas un petit cadeau
-qu'il me faisait là, à part même le prix immense que ma situation
-donnait à son offre. Philippe ne se livrait pas à tout le monde. Il
-avait été froissé souvent, raillé presque toujours. La France n'est
-pas le pays du rêve; on n'y voit de féeries qu'au spectacle, et, pour
-y croire, on y demande à toucher, après avoir vu. On dit que saint
-Thomas, l'apôtre, convertit les Parthes; il aurait eu du succès dans
-les Gaules. Philippe, confiant par nature, était devenu froid devant
-toutes ces défiances.
-
-Mais une croyance en moi, car il faut que chacun ait son idée fixe,
-c'est qu'il y avait une sympathie préexistante entre moi et cette
-famille. Ils m'aimèrent tous avant de me connaître, et je pense bien
-que Philippe saisit avec un empressement involontaire le premier
-prétexte venu pour m'aimer.
-
-«Voulez-vous être mon élève?» me demanda-t-il.
-
-On juge si j'acceptai avec transport.
-
-Il appela son père, qui arriva en pantoufles, s'enquérant d'où venait
-cette grande joie. Il avait la plume à la main, car son métier était
-d'écrire. Il connaissait plusieurs langues orientales et faisait des
-traductions du persan pour une librairie savante: rude état où l'on
-regrette parfois de ne savoir pas border des souliers.
-
-Quand il sut que Philippe avait trouvé un ami et un élève, M. Laïs
-sourit avec bonté. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une
-histoire. Ce sourire avouait que M. Laïs ne partageait aucune des
-illusions de son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante,
-résignée; ce sourire proclamait en même temps l'affection sans bornes
-qu'il avait pour Philippe.
-
-Tout en souriant, il me considéra attentivement. Il me sembla que mon
-secret était percé à jour par ce regard si courtois, mais si fin.
-
-Peut-être ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux
-blancs et rida légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main.
-
-«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il avec une solennité que
-n'en comportait la situation.
-
-Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le véritable
-gardien de la maison, c'était lui.
-
-M. Laïs qui se nommait Philippe comme son fils, était un insulaire de
-l'Archipel, où sa famille avait occupé une haute position, tant sous
-le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y
-avait trente-huit ans qu'il habitait la France, où il s'était réfugié,
-en 1804, après la défaite totale des Souliotes et la conquête de
-l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait
-pas d'autre métier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine
-dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en
-échange qu'un grade de sous-officier, il donna des leçons d'italien
-pour vivre. A Corfou, ville où s'était passée la plus grande partie de
-sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec.
-
-En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle Coutard, qui apprenait
-l'italien pour débuter aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs s'appela Mme
-Martini; elle y tint avec un certain éclat l'emploi de mezzo-soprano
-jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx la contraignit à la
-retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie à Annette.
-
-Ses dernières années s'étaient passées dans la retraite et dans la
-piété. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se
-convertirait à la religion catholique.
-
-M. Laïs restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris,
-qui était né la première année de son mariage; Philippe qui n'avait
-que cinq ans, et Annette au berceau.
-
-Depuis 1823, Marcos avait passé la mer et servait la cause de
-l'insurrection hellène auprès de son héroïque parrain. M. Laïs mit
-Philippe en pension, confia le berceau d'Annette à une parente, et,
-libre désormais des obstacles que sa femme avait mis à son départ, il
-reprit le mousquet pour conquérir l'indépendance de la Grèce. Marcos
-périt les armes à la main. M. Laïs reçut cinq blessures de 1825 à 1827
-et fut porté pour mort à Navarin, où il combattait, comme simple
-soldat volontaire, à bord d'une frégate française.
-
-L'oppression musulmane était vaincue et l'Europe entière acclamait la
-Grèce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trône qui
-sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athènes fut aux
-Bavarois, et M. Laïs, guéri par miracle, revint en France. Il avait
-senti, loin de cette terre où sa femme dormait, que la France était
-pour lui une patrie.
-
-Philippe annonçait un peintre de talent; au couvent, Annette
-remportait tous les prix. Leur mère avait laissé quelque fortune, et
-la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spéculateur
-changea tout cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses enfants.
-C'était un homme sensé, doué de connaissances brillantes et variées,
-parfaitement distingué de formes, et c'était, par-dessus tout,
-l'honneur même; mais ce n'était pas un homme d'expédients. Annette fut
-retirée du couvent vers sa douzième année; Philippe dut chercher un
-atelier où il pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait en son
-grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous
-à ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la
-science ou l'art pur amènent de farine à la maison.
-
-M. Laïs termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait éditer dix
-ans après sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme une plante semée
-sur sa tombe.
-
-On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misère
-dans ce pauvre nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien de ses toiles.
-Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois
-guinées une carte de visite où Philippe découpait le donjon.
-
-Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais, Philippe aurait été un
-peintre: à moins qu'il ne fût mort de faim avec son père et sa soeur.
-
-On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit
-à M. Laïs, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette,
-son doux et cher amour, danserait et jouerait la comédie au théâtre
-Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout rouge. Annette dansait à
-ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un
-charmant talent sur le piano. Elle trouva une leçon.
-
-Pauvre petit coeur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la
-première fois à son père! Philippe était justement malade et M. Laïs
-bien embarrassé. La première élève en procura une seconde: singulière
-élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des
-notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours à _faire semblant_
-de savoir jouer du piano.
-
-Vous avez deviné que c'était une actrice, et même une lamentable
-actrice, car toute comédienne qui se respecte sait faire semblant de
-tout.
-
-C'était une débutante du théâtre Beaumarchais, qui parlait savoyard,
-mais qui était protégée par un actionnaire.
-
-Annette vit cet actionnaire, qui lui parut être de tout point un homme
-fort respectable.
-
-L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point
-son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son élève un autre
-monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit
-qu'elle ferait sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un saut de
-Beaumarchais à l'Opéra, quand on était tournée comme elle. Annette ne
-savait pas ce qu'est une comédienne, soit en haut, soit en bas de
-l'échelle artistique; elle n'avait pour le théâtre ni vocation ni
-répugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification
-sans l'espoir qu'il éveillait d'apporter un bien-être nouveau à son
-père et à son frère. Elle disait tout à la maison. M. Laïs fut informé
-le jour même de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut la visite de
-ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche:
-c'était un diplomate. Il prouva deux choses à M. Laïs: 1º que la salle
-Beaumarchais était un conservatoire, un séminaire d'étoiles, une
-pépinière de fleurs rares destinée à renouveler les plates-bandes des
-théâtres royaux; 2º que lui, M. Laïs, n'avait pas le droit de refuser
-trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques
-mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les
-conditions de la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade
-entre le péril banal et le jeune sujet qui ne connaît de sa profession
-que les joies permises et les triomphes honnêtes. Il y avait deux
-faces au caractère de M. Laïs: c'était à la fois un soldat plein
-d'énergie et un savant très timide, c'était aussi un solitaire. Il
-ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous
-ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la
-mémoire avait été dix ans comédienne.
-
-Annette signa un engagement au théâtre Beaumarchais, qui lui donna
-soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de
-trente mille francs.
-
-Nous savons que M. de Kervigné et son Laroche n'en furent pas beaucoup
-plus avancés pour cela.
-
-Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé en donnant ces détails
-au lecteur. L'histoire de la famille Laïs ne me fut point racontée ce
-jour-là.
-
-Comme j'allais me retirer, après une entrevue de plus de deux heures,
-Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville,
-entra dans l'atelier de son frère. Sa présence me causait toujours une
-telle émotion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle
-allait être d'ailleurs sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle
-feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit une science infuse chez
-les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se
-trahir?....
-
-Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur,
-elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pût m'aider à la
-juger par analogie. Elle était de celles qui vont toujours leur chemin
-tout droit et qui font naître ainsi à chaque instant de charmantes
-frayeurs, aussitôt guéries. Elle donna son front à son père et me
-salua d'un sourire ami.
-
-Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon coeur! elle dit au moment
-où Philippe me prenait par la main pour me présenter à elle:
-
-«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous avons causé.... et
-d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.»
-
-
-
-
-XIX.
-
-LA MANIE DE PHILIPPE.
-
-
-Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la plus malheureuse du monde.
-Je m'inclinai à deux ou trois reprises, sans trouver une syllabe à
-prononcer, et je m'enfuis comme un traître de mélodrame surpris au
-moment où son monologue explique au spectateur la profondeur de ses
-machinations.
-
-J'étais furieux et j'étais attéré. J'avais vu, de mes yeux, vu, un
-rapide regard, échangé entre Philippe et son père à l'imprudente
-révélation d'Annette.
-
-Imprudente n'est pas le mot; il faut dire extravagante, et c'est trop
-peu.
-
-A quoi bon ce doigt mignon posé sur le sourire de ces lèvres roses,
-lors de ma première entrée? «C'est moi qui ai ouvert à M. René!» A
-quoi bon ce doux chuchotement?? «Nous avons causé!» Autant valait
-crier à tue-tête dans l'antichambre.
-
-Et ce terrible aveu: «Je le connais depuis plus longtemps que toi!»
-
-Quelle figure allais-je faire le lendemain?
-
---L'idée me venait qu'Annette s'était moquée de moi, tant je trouvais
-sa conduite folle ou cruelle!
-
-Sans doute que vous devinez le plus mortel de mes embarras. J'étais
-percé à jour. Moi, je n'en eus pas conscience tout de suite. Cela me
-vint avec la sueur froide. A cette heure, que pouvait penser mon ami
-Philippe? Il savait le fin mot de ma passion subite pour les
-découpures. Il devait me regarder comme un de ces coquins qui prennent
-les vieux subterfuges de comédie pour entrer dans les familles.
-J'étais perdu, je songeai à me tuer.
-
-Je ne rentrai pas à l'hôtel pour dîner. Je ne dînai pas. Comme les
-événements se croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie! Tout à
-l'heure j'étais le plus heureux des hommes, et maintenant....
-
-Qu'avait-elle dit après mon départ? Avait-elle tout avoué? Elle en
-était capable!
-
-Ce n'étaient plus les paroles mêmes qu'elle avait prononcées qui
-bourdonnaient à mon oreille, c'en était la traduction, et voir la
-traduction que j'en faisais:
-
-«Ne prends pas la peine de me présenter M. René. Nous sommes d'accord:
-nous nous aimons tous deux.
-
---Et qui le lui a dit?» m'écriai-je du fond de mon innocente colère.
-
---Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce n'était pas moi, et j'avais
-raison de la trouver bien osée!
-
-De quoi se mêlait-elle! N'avais-je pas fourni mes preuves d'habileté?
-ne pouvait-elle me laisser le soin de conduire notre chère intrigue?
-
-Elle avait dû tout avouer. Moi parti, on l'avait sans doute
-interrogée. J'étais certain qu'elle avait tout avoué.
-
-Avoué quoi, cependant? Qu'avait-elle pu dire, sinon que j'avais pris
-la même stalle six jours de suite pour assister au prologue de sa
-pièce? Il n'y a pas là de quoi pendre un homme.
-
-Et, courant tout à coup d'un extrême à l'autre, je cherchais ce qu'il
-y avait décidément entre nous. Mes terreurs me semblaient alors
-burlesques; j'aurais voulu ravoir mes terreurs; elles valaient mieux
-que le désespoir où j'étais de ne trouver rien entre nous, rien, sinon
-je ne sais quel rêve qui m'appartenait en propre et dont elle n'était
-pas complice.
-
-Elle m'avait adressé trois questions qui n'avaient pas le sens commun,
-en somme, trois questions qui trahissaient une véritable incohérence
-d'esprit ou un suprême enfantillage. Les voici, ces questions
-elliptiques, arrivant comme le résumé d'une explication qui n'avait
-pas eu lieu:
-
-«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
-
-«Pourquoi revenez-vous?
-
-«Pourquoi êtes-vous resté six jours sans revenir?»
-
-Avant ces questions posées, il n'y avait eu d'elle à moi, ni de moi à
-elle, aucune communication, pas même de celles qui s'échangent par le
-regard. Nos yeux ne s'étaient point parlé.
-
-Avait-elle la tête bien saine, cette ravissante fille?
-
-Voilà le symptôme le plus assuré de folie. Tâtez-vous, chaque fois que
-vous vous demandez si quelqu'un de votre connaissance a perdu la
-raison.
-
-Ces questions, qui composaient tout mon avoir amoureux, ne
-signifiaient rien: c'était donc un fait bien acquis.
-
-Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous! Rien! ces trois questions
-qui étaient le plus candide, le plus formel, le plus adorable aveu.
-Rien! ces trois questions que je n'aurais pas données pour tout l'or
-de l'univers. Il faut s'entendre. L'évidence est l'évidence!
-Avait-elle eu le temps de me dire: Je vous aime! Et cela se dit-il
-entre deux portes, quand on se voit pour la première fois, à deux pas
-d'un tiers, dans un entretien de deux secondes?
-
-Je préférais mes trois questions à ce «je vous aime» impossible. Je ne
-me représentais pas Annette me disant: «Je vous aime.» Il n'y avait
-pas lieu. Elle avait fait assez, elle avait fait trop: un fat aurait
-dit en pensée qu'elle s'était jetée à sa tête.
-
-Annette! Tout mon coeur s'élançait vers elle; j'aurais voulu la
-remercier à genoux. Jamais je ne l'avais si bien adorée.
-
-Elle avait trop fait, disais-je. Hélas! hélas! elle avait défait
-aussi. A réfléchir sérieusement, sa dernière démarche biffait ses
-premières paroles. Deux fois, elle avait agi comme un enfant, et
-c'était tout. Accorder une importance quelconque aux allées et venues
-de cet esprit fantasque, c'était tomber soi-même en enfance.
-
-La nuit me prit dans ces parages déserts où j'avais l'habitude de
-rôder. J'avais plaidé déjà tant de fois le pour et le contre depuis
-quelques heures que mon misérable cerveau se creusait et devenait
-vide. Je travaillais encore pourtant, car ces fièvres sont
-implacables. Je tournais comme un écureuil à la peine dans le cercle
-vicieux de mes raisonnements. Je souffrais, j'étais heureux,
-j'espérais, je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais!
-
-«Holà! mon élève, me dit la voix franche et sonore de Philippe, qui
-marchait à mon insu auprès de moi, vous êtes donc amoureux, vous
-aussi?»
-
-Je faillis tomber à la renverse, et il fut obligé de me soutenir.
-
-Nous restâmes un instant silencieux. Il me pressa contre sa poitrine.
-
-A l'heure où j'écris, je suis prêt à donner le meilleur de ma vie pour
-Philippe Laïs, mon frère, qui est une part de moi, tout comme ma femme
-et mes enfants. A l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion,
-comme un délire; je baignai son visage de larmes en le couvrant de
-baisers.
-
-Il m'était impossible de parler. Je voyais un sourire triste qui
-jouait autour de ses lèvres.
-
-«Je connais cela, je connais cela....» murmurait-il, sans avoir
-conscience peut-être des paroles qu'il prononçait.
-
-Nous étions au coin de la rue Saint-Bernard et du quai.
-
-«Vous aimez!» m'écriai-je.
-
-Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant en quelque sorte,--car, à
-de certains moments, il avait la vigueur d'un Hercule,--il me fit
-faire quelques pas en avant. Ce mouvement démasqua pour nous une
-maison haute et d'aspect plus élégant que celles de ce quartier. Elle
-était blanche et toute neuve. Le premier étage avait six fenêtres,
-dont deux étaient éclairées: une à l'extrémité de droite,
-l'autre à l'extrémité de gauche.
-
-«C'est un peintre aussi, me dit-il. Le bonheur lui a donné du talent.
-Il travaille comme doit le faire un honnête homme qui a de la
-famille: rudement et sans relâche. Il est là, cette lampe l'éclaire.
-Je l'ai guetté longtemps pour voir s'il rendait sa femme heureuse. Il
-la rend heureuse. Tant mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais
-quelque chose pour lui, je le servirais de bon coeur.»
-
-Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mâle résignation me
-tenait l'âme en suspens.
-
-«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix
-qui tremblait. On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai
-qu'une fois. Elle était le génie que j'aurais eu. Je ne parviendrai
-pas.»
-
-«Je lui serrai les mains en silence.
-
-«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon coeur. Nous avons dit cela, le
-père et moi. Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons reparler de
-vous.... Elle était ma volonté, ma force et mon avenir. Un jour j'ai
-espéré; ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai vu dans ma pensée
-éblouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il était beau, quoique
-je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne ne l'a vu.
-Maintenant, je découpe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les
-tentures funèbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire?
-
---La gloire remplace l'amour, voulus-je dire.
-
---Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est
-pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par
-le bonheur. Tout se flétrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus
-peindre.»
-
-«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée:
-
-«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans,
-elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir
-m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les
-soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai été des mois avant de
-pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.»
-
-Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les
-rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frémissait
-entre mes bras.
-
-«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la
-création est là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.»
-
-Il tourna le dos à la maison neuve, et nous remontâmes le quai, bras
-dessus, bras dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz. Je m'étais
-oublié moi-même pour ne songer qu'à lui.
-
-«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours
-prendre de mes leçons?
-
---Toujours, répondis-je.
-
---Le père prétend que vous vous êtes moqué de moi....
-
---M. Laïs? interrompis-je.
-
---Il a été bien souvent trompé, m'interrompit-il à son tour. Il se
-vante d'être défiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais,
-au fond, il est incorrigible, allez! C'est un homme des temps passés.
-Je n'ai qu'à le regarder pour voir nos aïeux des siècles héroïques. Je
-lui ai dit: Je connais René, je l'ai vu trois fois. Il est trop
-intelligent pour n'avoir pas compris le sérieux de ma pensée; il est
-trop honnête pour railler une pensée sérieuse. Ma soeur, alors, s'est
-approchée.... Mais d'abord, René, comment l'aimez-vous?»
-
-Il s'était arrêté tout d'un coup et me regardait en face sous un
-réverbère qui m'éclairait d'aplomb.
-
-«Comme vous aimiez celle qui eût été votre inspiration et votre
-force,» répondis-je.
-
-Il se reprit à marcher d'un pas plus rapide.
-
-«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d'elle, ne me
-faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons.
-Comprenez-moi: comme j'ai guetté celui qu'elle aime, je surveillerai
-celui que ma soeur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour
-payer ma misère.
-
-«Si je pouvais vous ouvrir mon coeur! m'écriai-je.
-
---Je crois en vous, m'interrompit-il encore, parce que vous êtes tout
-jeune. Le père a frayeur de vous, parce que vous êtes trop jeune.
-Voilà déjà plusieurs semaines qu'il avait parlé mariage. Il dit qu'il
-se sent mourir.»
-
-Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis d'une pareille pensée.
-
-«M. Laïs ne m'a pas semblé malade, objectai-je, et la manière dont
-vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes.
-
---J'ai appris à parler de tout courageusement, René. Le père ne craint
-rien. A la maison, il y a plus d'un genre de souffrance. Tout ce que
-dit le père est vrai. Il a soixante-sept ans. L'automne dernier, une
-de ses blessures s'est rouverte pour ne plus se refermer. Il va
-souvent à la tombe de ma mère. Il fait bien de songer à sa fille.
-
---Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.»
-
-Il tourna la tête et répondit tout bas:
-
-«Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est
-permis, même à son père, de n'avoir pas confiance dans la solidité de
-sa raison. Pour que le père s'en aille tranquille et content, il faut
-qu'Annette soit mariée.
-
---Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche!
-
---Etes-vous riche, René?
-
---Je ne suis pas pauvre.
-
---Etes-vous libre?
-
---Mon père et ma mère sont d'honnêtes gens qui m'aiment et qui ne
-voudraient pas faire mon malheur.
-
---Avez-vous aimé d'autre femme que ma soeur!
-
---Jamais!
-
---Feriez-vous serment de cela?
-
---Je vous le jure sur mon honneur.»
-
-Il reprit mon bras qu'il avait quitté et poursuivit:
-
-«Je ne suis point chargé de vous demander tout cela, mais j'ai voix au
-chapitre, malgré le noir et le blanc.... Ma soeur s'est donc
-approchée, comme je vous le disais. C'est de l'adoration que le père a
-pour elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire.
-Elle s'est assise sur les genoux du père et j'ai entendu qu'elle
-murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu'il le voulait.
-Annette a repris: Alors, c'est celui-ci que je choisis pour mari.
-
---Et M. Laïs? demandai-je.
-
---Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le sourcil. M. Laïs a voulu savoir
-où et comment vous vous étiez parlé.
-
---Nous ne nous sommes jamais parlé! m'écriai-je!
-
---Voilà ce qu'a répondu Annette. Mais alors, lui a dit le père, il
-faudra donc que j'aille solliciter la main de ce garçon pour toi? Elle
-a souri en répliquant: Il est fou de moi!»
-
-Philippe s'interrompit.
-
-«Jusqu'à présent, murmura-t-il, Annette était pour moi la raison
-enfantine et naïve, c'est-à-dire la vraie raison, la seule raison;
-mais il paraît que nous avons tous quelque chose dans la famille.
-C'est aussi drôle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle
-comme cela, René, pour qu'il n'y ait pas de surprise. Annette a dit:
-il est fou de moi!
-
---S'il y avait un mot plus fort!.... m'écriai-je.
-
---Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà tout. Vous ferez bien de
-dire au père qu'elle a deviné, et, s'il se peut, comment elle a fait
-pour deviner.
-
---Elle a fait comme moi!
-
---Très bien, René. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous êtes
-tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a
-deux voix qui parlent en moi, à cette heure où je sens votre coeur qui
-bat contre mon bras. L'une me dit: Leur folie s'appelle le bonheur;
-l'autre me dit de prendre garde. Prendre garde à quoi? Au bonheur? A
-qui? A vous, René, qui n'avez ni l'expérience ni la volonté du mal?
-C'est la première voix qui est la bonne. Je donne mon consentement à
-votre mariage avec ma soeur.»
-
-Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement si passionné que je
-l'enlevai de terre, bien qu'il fût beaucoup plus grand et plus robuste
-que moi.
-
-Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt
-qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le
-fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces moeurs ne sont pas de
-notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l'Inde de
-Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842.
-
-Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter
-beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux
-Allemands même, à cause des livres qu'ils font pour les coeurs
-sensibles.
-
-Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai jamais ouï vanter la naïveté
-angélique des Grecs modernes. J'ai lu des oeuvres charmantes, romans,
-pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et
-d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure;
-vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à
-Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les
-noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif.
-
-Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n'ai pas d'ailleurs la
-science d'écrire qu'il faudrait pour les défendre contre leurs
-éloquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Laïs,
-Philippe, le frère de mon coeur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous
-les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France.
-
-Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi
-qui était solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adressé une
-seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu'il
-appliquait à ce grand acte, l'introduction d'un étranger au coeur de
-la maison, les délicatesses exagérées de l'hospitalité antique.
-
-Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête, moi, c'était la nature
-même: j'étais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu
-au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d'aller tête baissée
-en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge d'homme.
-
-Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M.
-Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant.
-
-Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons coeurs. Ils ne
-veulent plus croire.
-
-Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe
-Laïs m'étonna d'autant plus que je ne l'avais pas même sollicité. Une
-fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en
-moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent
-ceux qui veulent tromper.
-
-«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un théâtre?» me demanda-t-il
-tout à coup.
-
-Et sans attendre ma réponse, il ajouta:
-
-«Allons faire une petite visite à ma soeur.»
-
-L'idée me vint que M. Laïs serait là. Malgré tout, il me faisait peur.
-Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise.
-
-«J'aime mieux la voir partout ailleurs que là, répliquai-je.
-
---Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au
-théâtre? m'interrogea Philippe en s'arrêtant.
-
---Non, assurément, s'il dépend de moi de l'en éloigner.»
-
-Il frappa ses mains l'une contre l'autre.
-
-«Elle a dit cela! s'écria-t-il Notre Annette est une fée! ou bien
-c'est une sorcellerie que l'amour? Répétez-moi encore une fois que
-vous ne vous êtes jamais parlé.
-
---Jamais, je l'affirme.
-
---Le père a fait pour le mieux, reprit Philippe d'un ton de dignité où
-il y avait bien de la tristesse. Mon avis n'était pas le sien. On
-l'avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du
-théâtre qu'il me parla pour la première fois de ses idées de mort
-prochaine. Il voulait faire à notre Annette une situation
-indépendante. Maintenant qu'il est désabusé, il cherche à rompre
-l'engagement. Mais le succès d'Annette est un obstacle.»
-
-Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte
-du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais
-pas à choisir: il me fallut bien le suivre.
-
-La comparaison de la sirène peut s'appliquer à tous les théâtres. Il
-ne faut point les regarder à l'envers. Je ne parle pas seulement de
-cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les
-directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en
-traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait
-nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire. A toutes les splendeurs
-qu'on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces
-clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces
-séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient
-exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans
-figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que
-d'une constatation matérielle.
-
-On a fait remarquer parfois que c'était là un lamentable miroir de la
-vie de théâtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien
-voulu savoir.
-
-J'admire seulement l'intrépidité dont font preuve nos étoiles en
-traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs.
-Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et
-tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive
-énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure
-émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route
-qu'elle suivit une première fois pour monter jusqu'à son boudoir?
-
-Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonché de roses!
-Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du
-Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce
-splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur
-fait envie à tous les directeurs de l'Europe.
-
-Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description,
-bien qu'il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils
-appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la
-peine d'être esquissés.
-
-La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux,
-feuilletant un elzévir sous un quinquet. C'était sa place accoutumée;
-la loge d'Annette s'ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en
-ce lieu ses soirées; il s'était résigné à entendre les mauvaises
-plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais
-raillé qu'une fois.
-
-Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa
-lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience
-d'honnête homme, se fixa sur moi attentivement.
-
-«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire.
-Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes pour moi le
-plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi
-bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.
-
-Je restai muet. Je m'attendais à être questionné; j'avais rassemblé
-mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d'agir de M. Laïs
-ajoutait une solennité singulière à l'interrogatoire qui sans doute
-allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence
-mondaine, c'était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier.
-Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l'hôte, il
-lui ouvrait les pages de son livre de famille.
-
-Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d'exiger beaucoup.
-
-Annette quitta sa loge pour faire son entrée. En passant, elle
-m'adressa un signe de tête souriant et familier. Vivaient-ils donc des
-mois en une journée? Le signe d'Annette et son sourire avaient
-l'aplomb d'une vieille amitié.
-
-Eh bien! oui, j'eus défiance. Ma sauvagerie n'était pas leur candeur.
-Je sentis que j'aimais jusqu'à mourir, mais j'eus défiance. Mon coeur
-se serra et l'angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux.
-
-
-
-
-XX.
-
-SERIEUSE EXPLICATION.
-
-
-Je respecte la mémoire de M. Laïs comme celle d'un saint, mais je ne
-prétends pas le donner pour modèle de conduite à suivre dans cette
-grande affaire de l'introduction d'un gendre à la maison. Bien qu'à
-Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille à la sienne
-serait très souvent mal récompensée. Notre civilisation demande
-d'autres enquêtes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime
-antique, elle se connaît elle-même.
-
-Il avait tort, étant données nos moeurs; étant donné l'état de notre
-société, il avait tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus défiance,
-moi qui participais à peine à ces moeurs; moi qui appartenais si peu à
-cette société, j'eus défiance. En présence du bon marché inattendu,
-l'acheteur novice est comme l'acheteur habile: ils ont peur tous
-deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honnêteté de celui qui vend ne se
-suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous
-connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l'or à
-être bourru. Il reste un charme à la vieillesse d'Aspasie, c'est de
-battre Périclès.
-
-La joie fait peur, dit un des plus ingénieux écrivains de ce siècle.
-Ce n'était pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur.
-
-Je ne crois pas que j'eusse été capable de supporter une déception.
-Mon amour a pu pénétrer en moi plus profondément depuis lors et mieux
-englober tout mon être dans le réseau de ses racines, mais il était né
-tout entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgré moi sur cette
-chance unique. Annette était la nécessité de mon existence, je le
-sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis
-douloureusement et c'est ce que j'appelle avoir défiance. L'idée ne me
-vint point de m'arrêter sur la pente où j'étais; j'eus conscience
-d'être en équilibre entre le bonheur et le malheur, voilà tout, et la
-présence même du danger n'éveilla point en moi la volonté de reculer.
-
-M. Laïs et Philippe échangèrent quelques paroles. A une question de
-son père, j'entendis Philippe qui répondait:
-
-«Tout est comme Annette l'a dit, exactement.»
-
-Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond
-et M. Laïs me fit entrer dans la loge d'Annette.
-
-Tout le monde connaît ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une
-actrice, et vraiment mon livre n'est point écrit pour initier les
-profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comédie. Si je ne
-m'étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je
-sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai
-pas d'air; tout m'y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux
-le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la
-souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères.
-
-Et n'était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me
-serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son
-influence, son magnétisme. Le pavé de l'église sue la prière, le
-logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout
-dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C'est là, oh! c'est là
-qu'il faut faire parler le coeur.
-
-Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit théâtre, à la porte de
-l'étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches
-roses, les tempes veinées d'azur, les fleurs du teint, les perles du
-sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincère, nous
-avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés.
-
-«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m'offrant l'une
-des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire
-n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune,
-monsieur René. Il me semble que j'étais jeune hier encore. Mes deux
-enfants vous aiment. La façon dont naît l'affection importe peu, et il
-est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je
-tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier
-coup. J'aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de
-plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le coeur
-seulement, j'ai le droit d'être difficile, car nous sommes trois bons
-coeurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n'est
-pas trop de trois. L'idée de marier Annette m'est venue en même temps
-que l'idée de mourir.»
-
-J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'écouter encore.
-
-«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand
-deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette
-ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur
-de mourir....
-
-«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui
-s'altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien
-jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai.
-J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude envers
-Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve
-du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse
-parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis
-pleinement compris par vous.
-
-«Pleinement,» répétai-je d'un accent pénétré.
-
-Il prit ma main et la serra.
-
-«La pauvreté n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne
-saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité
-de ces détails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe
-gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais
-Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car
-jamais elle n'a été fermée. Sa blessure, qui est au coeur, lui répond
-dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.»
-
-Il s'arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant
-la voix.
-
-«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier
-dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous
-aujourd'hui.... Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment
-que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le
-chagrin ni la honte.
-
---Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur!
-m'écriai-je.
-
-«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même.
-
-Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de
-ses beaux cheveux blancs.
-
-«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C'était une
-enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en
-élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si
-belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne
-savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs
-devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez
-quelle douce chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver à ceci;
-elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien;
-elle nous a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui
-avons rien refusé.»
-
-J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c'est de
-lui obéir!» Philippe m'avait déjà donné son consentement; n'était-ce
-pas là celui de M. Laïs.
-
-«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il eût
-chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit
-encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez
-pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.»
-
-Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai
-déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à l'entrée
-d'Annette au théâtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une
-allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de
-Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé.
-
-«Annette, dit-il seulement en terminant, a été fort malade au
-commencement du mois dernier. Nous avons été mécontents du médecin qui
-l'a soignée, et peut-être l'avons-nous trop vite privée de ses
-conseils. Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral, elle est
-comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur éclat. Nous sommes
-des étrangers, mon jeune ami, j'ai dû vous faire connaître notre vie,
-notre origine, nos croyances. Annette n'a pas de dot pour le présent,
-dans l'avenir elle n'attend rien. Vous n'avez point à me répondre. La
-nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.»
-
-Il se leva. On entendait la tempête d'applaudissements qui annonçait
-la sortie d'Annette.
-
-«La première fois, murmura-t-il, ce bruit m'a fait battre le coeur.
-Maintenant il m'attriste.
-
---Ce bruit m'a toujours attristé,» répliquai-je.
-
-Il mit la main sur mon épaule, et me dit:
-
-«Vous avez le coeur haut. Cherchez bien en vous-même: s'il se pouvait
-que vous eussiez un regret....
-
---Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien n'altère le diamant.
-
-Son noble front s'éclaira si visiblement, que ce fut comme une lueur
-qui l'eût frappé à l'improviste.
-
-«J'ai confiance! prononça-t-il avec force.
-
---Ce Laroche est revenu! s'écria Annette en foulant aux pieds un
-énorme bouquet de roses. Il m'a jeté ces fleurs.»
-
-M. Laïs pâlit et je sentis que j'avais le visage en feu.
-
-«Allons, père, reprit Annette, j'ai les deux entr'actes et tout ce
-tableau pour retourner M. René comme un gant. Laissez-moi faire. Dans
-une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des
-fous.
-
-Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant:
-
-«Elle a désiré cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu'elle
-sera bien plus sévère que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire
-souvenir que vous lui devez l'exacte vérité.»
-
-La surprise me réduisit au silence. Je cherchais encore ma réponse que
-déjà la porte était fermée sur Annette et sur moi Nous étions seuls.
-
-«J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit au moment où son père
-sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous dérange.»
-
-Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d'importance qui me fit
-frissonner. J'étais troublé jusqu'à la détresse, et, certes, je ne
-songeais guère à parler d'amour. Je me disais: Elle est la raison,
-elle est le bon sens de cette famille. L'examen que les autres n'ont
-su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je
-pas vulnérable! Ma minorité, la dépendance où je suis vis-à-vis de mes
-parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervigné, pas de bien
-venu, pas d'état! L'idée d'épouser une jeune fille sans fortune et
-d'entrer chez ces bonnes gens en qualité de protecteur me sembla en ce
-moment si impossible et si absurde, que je restai comme écrasé.
-Philippe, au moins, avait ses découpures; à moins de pêcher des
-congres, et la rivière de Seine n'est pas favorable à cette industrie,
-moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts.
-
-Annette jeta sur son costume de papillon son petit châle-mantelet de
-soie noire. Gavarni a crayonné souvent cette tenue de l'actrice qui
-attend son tour de reparaître en scène. Les croquis de celui-là
-gardent la grâce dans leur gaieté et n'enlaidissent pas la nature, au
-contraire. Cependant, même chez Gavarni, cette opposition a quelque
-chose de si franchement burlesque qu'elle ferait fuir le rêve d'amour
-le plus entêté. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice, ainsi
-fagotée, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe
-un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse, à la place de
-ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion
-s'enfuit, chassé par l'odeur du métier qui empeste.
-
-Hélas! oui, tout cela est la vérité même. Il n'y avait rien autour de
-nous qui ne fût contre Annette, et j'essayai lâchement d'élever entre
-elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J'étais
-précisément fait pour user de cet avantage mieux qu'un autre, car je
-hais, oui, je hais le théâtre jusque dans ses splendeurs.
-
-Or, jugez: j'avais ici pour moi le côté caricatural du théâtre, et de
-quel théâtre! Ce trou semblait fait tout exprès pour rencontrer le
-ridicule en drogue amère et capable d'empoisonner la passion même.
-
-Je le crus, tant j'avais peur de ma misère. Je l'espérai, tant j'étais
-furieusement l'ennemi d'Annette perdue pour moi.
-
-Elle s'assit sur la chaise où naguère était M. Laïs. La petite lampe
-posée sur la table de toilette l'éclairait par derrière et jouait dans
-les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir
-en lumière le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis
-que ses yeux, demi-perdus dans l'ombre, rayonnaient la douce lueur de
-ses prunelles. Où était la mascarade? Par où s'épanouissait le
-ridicule du costume? Il n'y avait là qu'une chère jeune fille à la
-pose digne et à la fois familière, une enfant gracieuse et modeste, un
-délice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la
-plus suave des vierges.
-
-C'est à peine si mes projets de révolte eurent le temps de naître.
-
-Annette me fit signe de prendre place. J'obéis. J'attendais sa
-première question avec une véritable angoisse.
-
-«Je ne sais pas par où commencer, me dit-elle enfin. Il faut être
-franc avec moi, monsieur René. Est-ce que vous me trouvez du talent?
-
---Mademoiselle....balbutiai-je littéralement abasourdi.
-
---Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n'est
-pas du tout de cela que je voulais vous parler. J'avais bien des
-choses à vous dire. Attendez!»
-
-Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas
-l'avoir vue si jolie.
-
-«Nous y voilà! s'écria-t-elle. Vous étiez déjà venu auparavant?
-
---Auparavant?.... répétai-je, car mon cerveau était plein d'imbécile
-engourdissement.
-
---Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clément qui ne veut pas
-brusquer son accusé, avant le premier soir où vous prîtes une stalle
-d'orchestre.
-
---En effet, répondis-je.
-
---Quel jour?
-
---Il doit y avoir un mois.
-
---Le jour où je tombai?
-
---Précisément, mademoiselle.
-
---Me vîtes-vous tomber?
-
---Non, j'étais tombé avant vous.
-
---Vous étiez bien pâle.... Dans la loge de côté, n'est-ce pas, à
-droite?
-
---Oui.
-
---Avec une vieille dame très-élégante?»
-
-Les vingt-huit ans passés d'Aurélie.
-
-«Oui, répondis-je encore.
-
---C'est votre mère cette dame?
-
---Non, c'est ma tante.
-
---Tant mieux.»
-
-Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement:
-
-«Voilà ce que je voulais savoir.
-
---Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mère?
-
---Comme il me semble que j'aimerais votre père! répliquai-je.
-
---Mon pauvre bon père! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants
-se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce pas?
-
---Jamais! j'épouse aussi votre famille.»
-
-Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'idée de la porter à mes lèvres.
-Nos deux mains étaient glacées. J'ignore pourquoi nous ne nous disions
-rien de ce que nous sentions. A nous écouter, à nous voir même,
-personne n'eût deviné la passion qui nous entraînait l'un vers
-l'autre. Annette avait l'air d'être satisfaite du résultat de son
-interrogatoire frivole. Je lui ai demandé bien souvent depuis ce
-qu'elle sentait et quelle était la signification de sa conduite. Elle
-m'a répondu: Je t'aimais.
-
-Et pourtant cette première entrevue restait glaciale comme nos mains.
-Il semblait que nous n'eussions à faire aucun échange de pensées. Il
-m'est arrivé de croire que l'échange était opéré déjà et que cet
-étrange amour vivait en nous de lui-même. Il en fut longtemps ainsi.
-Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux
-peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu'en les comparant
-au calme plat d'un ménage où perce le bout d'oreille de l'ennui qui va
-grandir. C'était l'apparence, mais comme l'apparence mentait! Nous
-étions un ménage, en effet, par l'accord de volontés, par l'incroyable
-identité de nos désirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu naître?
-Notre bonheur n'était qu'un bouton, lent à s'épanouir. A nous deux,
-nous n'avions qu'un coeur qui ne savait pas encore se parler à
-lui-même.
-
-Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais cette double conscience de
-subir un examen mystérieux qui suffisait à ma belle Annette et d'en
-sortir vainqueur, mais ce n'était pas là l'examen demandé par M. Laïs
-et il fallait y arriver.
-
-«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je en faisant un effort
-capable de soulever une montagne, que j'ai trompé votre frère......
-
---Vous! m'interrompit-elle d'un accent incrédule.
-
---J'ai une excuse. Vous devez tous détester le nom que je porte.»
-
-Son regard curieux se releva sur moi.
-
-«René n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.
-
---Si fait, mon nom de baptême.
-
---Ah! vous êtes noble, n'est-ce pas?
-
-Cette question fut faite avec vivacité.
-
-«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma réponse, nous avons été
-nobles, riches et même puissants.»
-
-Puis souriant, comme pour railler elle-même cette bouffée de son
-orgueil d'enfant, elle ajouta:
-
-«Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille,
-monsieur René? Mon père et mon frère ne détestent personne, sinon les
-oppresseurs de notre pays, là-bas. Vous êtes Français; la France a
-fait de son mieux pour la Grèce.
-
---Je m'appelle René de Kervigné.»
-
-En laissant tomber ce nom, j'eus un frémissement par tout le corps, et
-je pris malgré moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible.
-Je regardai Annette du coin de l'oeil, je ne vis point son visage
-changer.
-
-«Eh bien? me dit-elle.»
-
-Je restai stupéfait.
-
-«Je croyais.... balbutiai-je.
-
---Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle avec pétulance.
-
---On m'avait dit que M. Laïs avait chassé de chez lui, tout
-récemment....
-
---Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais
-je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervigné........ A moins,
-se reprit-elle, à moins....
-
-Elle s'interrompit en un éclat de rire et ajouta:
-
-«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la
-baignoire d'avant scène, à gauche. Mais qu'est-ce qu'ils veulent donc?
-le père avait envie de battre M. Laroche et je crois qu'il a battu
-tout à fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait glissé
-une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien égal
-que vous vous appeliez René de Kervigné. Je ne vous ai rien dit de ce
-que j'avais à vous dire, et vous?
-
---Oh! moi...... commençai-je impétueusement.
-
---Vous, je sais tout ce que vous pensez. D'ailleurs il est trop tard.
-Laissez-moi, et appelez l'habilleuse.
-
-Son sein battait. Dieu sait mon éloquence n'y était pour rien. Moi,
-j'étais ému jusqu'au tremblement, et j'aurais cherché en vain dans ses
-paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n'avions rien dit de ce
-que nous avions à dire.
-
-Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter cela, étaient restés muets. A
-quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir
-humain n'eût été capable désormais de séparer nos coeurs?
-
-
-
-
-XXI.
-
-FIANÇAILLES.
-
-
-En sortant du théâtre, j'évitai à dessein M. Laïs et Philippe. Il
-était plus de minuit quand je regagnai l'hôtel. Le déjeuner du
-lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le
-président et sa femme ne connussent point encore l'emploi que j'avais
-donné à mes heures de bureau. Le président me dit qu'il avait écrit à
-mon père tout exprès pour l'informer de ce fait que j'avais enfin pris
-la résolution d'aller régulièrement au ministère. Ceci était une
-menace pour l'avenir et impliquait la condamnation du passé. Petite
-maman, opposition systématique et vivante à tous actes de son seigneur
-et maître, annonça qu'elle allait écrire à ma mère pour lui dire de
-moi tout le bien possible, mais quand le président eut quitté la table
-après son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j'eus
-une scène. Il fallait qu'elle fût tombée sur un mauvais coeur! Je lui
-arrachais les dernières illusions de sa jeunesse! Je n'y mettais pas
-même les formes! Je l'abandonnais brutalement! insolemment! J'étais
-ingrat comme peuvent l'être les cochers de fiacre! La baronne était
-venue et lui avait dit: On ne voit déjà plus le cousin! La vicomtesse
-était venue et lui avait dit: J'avais pronostiqué cela sans être
-sorcière! Une substitute enfin, hélas! oui, une substitute qui n'avait
-point passé vingt-huit ans, était venue et avait dit: C'est bien grave
-ici pour un garçon de son âge!
-
-«Etais-je donc grave avec toi, René? Quel âge croient-elles donc me
-donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j'aie vingt-quatre
-heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux!
-Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux
-très bien risquer le bal de l'Opéra. Et cet atroce Josaphat est venu
-aussi! Et sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin
-de leur attacher un fil à la patte...... Mais c'est un homme, lui, au
-moins! J'avais payé quelqu'un pour arracher les yeux de la substitute!
-Qu'as-tu fait hier au soir?
-
---J'ai dîné avec des camarades de bureau,» répondis-je.
-
-Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'était de la bonté d'âme.
-
-«Déjà! s'écria-t-elle. Du premier coup! Ces ministères sont de mauvais
-lieux! Et crois-tu que ton excellente mère t'ait envoyé à Paris pour
-de pareilles orgies! On s'échauffe la tête, on perd sa santé. Y
-avait-il des femmes?
-
---Nous étions entre hommes.
-
---Voilà qu'il apprend à mentir! s'écria Aurélie. Mettez les jeunes
-gens aux ministères! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec
-les jeunes gens des ministères? Je vais écrire à Vannes. Ta maman
-était pour moi une soeur aînée, presque une mère: Je vais tout lui
-raconter, c'est mon devoir! Y en avait-il de jolies?
-
---Mais, petite maman.... voulus-je dire.
-
---Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous êtes Normands
-doubles en Bretagne! Ah! c'est la dernière fois! Ah! je ne m'y
-laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m'avez fait aussi par trop
-de mal!»
-
-Eh bien! vrai, ce n'était pas ma faute, car j'avais un fond de sincère
-affection pour ma cousine, qui n'était pas sans le mériter à de
-certains égards. Elle avait été bonne pour moi, en définitive;
-j'ajoute tout de suite qu'elle fut bonne pour moi dans la suite et
-jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom
-plus sévère, ne m'éloignaient point d'elle. Je lui pardonnais toutes
-ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont
-j'étais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort
-au sérieux ses plaintes tragi-comiques, mais j'éprouvais le besoin de
-la consoler, à travers l'égoïsme même de ma préoccupation amoureuse.
-
-Elle but son café trop chaud et m'en fit le reproche. J'étais cause,
-ce matin, de tous les malheurs.
-
-«Encore, s'écria-t-elle tout à coup, monstre de bambin, si tu ne
-m'avais pas affichée vis-à-vis de toutes ces dames!»
-
-Ici, je méritai mon pardon d'un seul coup: j'eus la force de comprimer
-le violent éclat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face.
-
-
-«Je vais être la fable de tout notre petit cercle,» reprit-elle en
-versant une jolie dose d'eau-de-vie dans sa tasse.
-
-Jusqu'à ce jour, elle n'avait même pas regardé l'eau-de-vie. Ses
-vaisseaux étaient brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait passé
-le Rubicon!
-
-«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?» reprit-elle brusquement.
-
-Le ciel sait bien que je n'avais cassé aucun verre.
-
-Elle but son _gloria_ d'un seul trait, car en touchant les lèvres
-d'une fille des croisés, ce vulgaire mélange ne pouvait devenir
-ambroisie.
-
-Puis elle me regarda d'un air de défi et son oeil prit une expression
-mauvaise, pour le coup.
-
-«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serrées, ils
-t'auront dit que j'avais quarante ans.»
-
-Je protestai encore.
-
-«Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurélie
-de Kervigné! La province est un tonneau où grouillent des vipères!
-Quarante ans! C'est absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je
-t'aurais tourné la tête! Voyons! la main sur la conscience, quel âge
-me donnes-tu?
-
---L'âge d'une femme charmante......
-
---Serpent! tu as fait une _connaissance_!»
-
-Je maintiens ce mot qui, comme le _gloria_, franchit des seuils
-illustres.
-
-Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un bras vigoureux et la
-rapprocha de la sienne.
-
-«Elles seraient trop contentes! s'écria-t-elle impétueusement. Si tu
-savais comme elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!.... Je
-mettrais le feu à Vannes, vois-tu!
-
-«Ce n'est pas que je sois à court, au moins? s'interrompit-elle ici en
-se redressant avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C'est un garçon comme il
-faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c'était un
-succès. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois.
-Allons! je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en parlons plus.»
-
-J'obéis de bon coeur, et le traité de paix fut signé aux conditions
-suivantes:
-
-Article premier: comme j'avais affiché ma cousine, je m'engageai
-loyalement à ne rien faire qui pût modifier l'opinion de son cercle au
-sujet de nos prétendues relations; au contraire, je promis d'être
-amoureux devant ces dames et de désoler Sauvagel.
-
-Article deux: franchise entière, récit complet de mes orgies avec les
-amis du ministère, description authentique des femmes, procès-verbaux
-de mes amours.
-
-Article trois: pas d'attache! pas de passion sérieuse! voltige
-habituelle de fleur en fleur comme il convient à don Juan qui a
-l'honneur d'appartenir à la fois à la noblesse historique et à la
-jeune administration.
-
-Je commençai tout de suite, et je lui fis un conte à dormir debout qui
-la divertit outre mesure.
-
-«T'es-tu grisé? me demanda-t-elle.
-
---Un peu. Gaieté d'officier.
-
---Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais te voir gris.
-
---J'aurais honte, ma cousine.
-
---Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous êtes gris?
-
---Comme un Polonais.
-
---Et les demoiselles?
-
---Comme des anges!
-
---Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit
-coin, par un trou de serrure?
-
---Nous chercherons le moyen.
-
---Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous
-jalouse! As-tu rendez-vous aujourd'hui?
-
---Certes.
-
---J'ai bien envie de te nouer un fil à la patte, comme dit le docteur.
-
---Ah! ma cousine!
-
---Si j'avais été homme!....
-
-Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan.
-
-Ah! qu'eût-elle fait, dieux immortels!
-
-La matinée était bonne; tout se trouvait ainsi arrangé pour le mieux.
-A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin.
-
-En route, je me demandais ce qu'aurait dit ma cousine, si je lui avais
-raconté au vrai mon entrevue avec Annette.
-
-Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon coeur sous le
-charme et, en même temps, remplissait mon esprit d'étonnement. Se
-pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout
-cet amour qui débordait en moi, se pouvait-il que je n'en eusse point
-versé une seule goutte?
-
-Et se pouvait-il cependant qu'il y eût dans mon âme l'impression nette
-et profonde d'aveux échangés, la saveur de toute une scène de passion,
-l'empreinte et la chère fatigue d'une adorable lutte d'amour.
-
-Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n'ai vu rien de pareil en
-aucun livre, même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-OEil.
-
-Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans même employer
-l'éloquent langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait plus rien
-de moi, et je savais tout d'elle.
-
-Mais que de choses pourtant j'avais encore à dire! surtout que de
-choses à entendre! Quand je n'étais pas auprès d'elle, j'avais un
-impérieux besoin de lui parler. Je lui parlais tout seul. Je
-l'échauffais et je me brûlais. Il me semblait que mon coeur s'épandait
-hors de ma poitrine et se faisait parole pour entrer dans le sien.
-
-Je n'étais pas sans inquiétude. La veille au soir, j'avais laissé
-volontairement les choses en suspens. Annette était en quelque sorte
-chargée de soumettre à son père le résultat de l'examen subi par moi.
-En me reportant à cet examen, je ne pouvais certes pas être
-tranquille.
-
-De mes déclarations, un seul fait positif ressortait: à savoir, que
-j'avais nom René tout court.
-
-En dehors de ce fait qui n'était pas à mon crédit, il y avait le
-malheur du nom lui-même.
-
-Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, où mon sort allait se
-décider, plus mon trouble augmentait. Il était au-dessous cependant,
-beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait dû être, car en consultant les
-lois de la sagesse mondaine, je n'avais aucune chance de réussir. Bien
-plus, et suivant les mêmes lois, ma réussite même devrait constituer
-un cas d'accusation grave contre la famille capable d'accueillir un
-jeune homme dans ma situation. Cette dernière phase de la question
-m'échappait; quant à l'autre, j'avais conscience du pouvoir absolu
-d'Annette et j'étais sûr qu'Annette m'appartenait.
-
-Je trouvai M. Laïs seul, et je pense qu'il avait éloigné ses enfants à
-dessein, parce qu'il comptait être très sévère. Il était pâle comme un
-malade qui a passé une nuit sans sommeil. Son regard morne et fatigué
-annonçait la souffrance. Involontairement, douloureusement aussi, je
-songeai à cette attente où il était de sa fin prochaine. J'avais
-traité jusqu'alors ses pressentiments avec légèreté. Je fus converti
-aujourd'hui d'un seul regard.
-
-M. Laïs me sembla condamné.
-
-Il ne me tendit pas la main.
-
-«Monsieur de Kervigné, me dit-il avec une froide douceur, le fils peut
-ne point ressembler à son père, il ne m'étonne point que vous nous
-ayez caché un nom devant lequel la porte de notre maison se serait
-fermée d'elle-même. Ce qui m'étonne et ce qui m'indignerait si votre
-âge ne plaidait pour vous, c'est que vous ayez osé renouveler la
-tentative de votre père.»
-
-Je n'étais pas bien habile, mais pourtant je compris tout de
-suite l'avantage que me donnait sur lui son erreur. Aussi ne
-l'interrompis-je point.
-
-«Comme vous pouvez le penser, reprit-il, voyant que je gardais le
-silence, toute explication est désormais inutile.
-
---Permettez-moi de croire le contraire, monsieur, répliquai-je cette
-fois avec fermeté. Mon père est un loyal gentilhomme, qui a passé
-comme vous une vie déjà longue à se faire aimer et respecter dans une
-sphère modeste. Je ne suis pas le fils de M. le président de Kervigné.
-
---Ah!....» fit M. Laïs dont le front se dérida.
-
-Car nous étions tous complices, et il ne demandait qu'à pardonner.
-
-«Je ne juge pas mon cousin le président, poursuivis-je. Si j'avais ma
-femme à défendre, je saurais ce que je dois faire pour repousser des
-tentatives semblables à la sienne. Je suis son obligé jusqu'à ce jour,
-et Annette Laïs me semble tellement au-dessus de ces petites hontes
-que je ne garde même pas de rancune à celui qui l'a méconnue.
-J'établis seulement ce fait, que je suis le fils d'un honnête homme
-et d'une vertueuse femme.
-
---Ah!.... fit une seconde fois M. Lais.
-
-Il me donna sa main en murmurant:
-
-«Je vous demande pardon, monsieur de Kervigné, je vous demande pardon.
-Je n'avais pas l'intention de vous offenser.»
-
-Puis, pesant sur ma main jusqu'à ce que mon front fût à portée de ses
-lèvres, il y mit un baiser en ajoutant:
-
-«Je n'avais que cette objection-là, monsieur René. Le reste est une
-chose qui ne vaut pas la peine d'être dite. C'est un pressentiment:
-j'ai la crainte d'un malheur.
-
---Mon amour est profond et sincère, répliquai-je en serrant ses
-pauvres mains froides sur ma poitrine; c'est beaucoup contre le
-malheur.
-
---Ce n'est pas assez, si le malheur est tel que je le crains.
-Pensez-vous donc que j'aie moins peur pour vous que pour elle?»
-
-Je ne pus me retenir de sauter à son cou. Il me pressa sur son coeur
-en un long et paternel embrassement.
-
-«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera
-le plus aimé de mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous êtes dit
-hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour
-que cet amour fût la consolation de ma dernière heure?»
-
-Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est
-vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui
-avoir rapporté Annette? Peut-être ce que nous nous étions dit sans
-parler. Je ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce qu'il est entre
-nous des choses qui n'ont pas encore été exprimées, mais il arriva
-plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M.
-Laïs firent des allusions à nos entretiens. Je répète que nos
-entretiens furent très longtemps de silencieux tête-à-tête, coupés par
-des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou
-parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'étais seul, moi qui
-n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son
-père et son frère. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre
-idiome de notre bonheur.
-
-Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces
-entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissèrent un
-vide dans l'esprit ni dans le coeur. Et quand la langue d'aimer nous
-fut donnée, il nous parut que nous répétions les mélodies déjà connues
-d'un répertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela
-n'ajouta rien au bonheur.
-
-M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur
-lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules
-noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et
-de la dépendance complète où j'étais sous le rapport pécuniaire.
-J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne fût
-rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice,
-et l'excellent naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf et large,
-mais fin, toutes les fois qu'il consentait à fixer sur un objet l'oeil
-de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de
-mon explication. Mais pour répéter un mot qui est écrit déjà, il me
-montra aussi qu'il était complice. Annette avait dit: Je veux, et
-Annette était reine.
-
-Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le
-consentement de mon père. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et
-cela de la meilleure foi du monde, M. Laïs secoua la tête et murmura:
-
-«Nous sommes des étrangers, des étrangers pauvres. On dit que les
-Bretons sont fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre les
-mains de Dieu.
-
---Vous êtes ici chez vous, monsieur de Kervigné, ajouta-t-il en se
-redressant avec une solennelle dignité. Je mets ma fille sous la garde
-de votre amour et de votre bonheur.»
-
-Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le repas fut triste. J'appris
-qu'Annette et Philippe étaient allés ensemble au tombeau de leur mère.
-
-Après le repas, qui finit de bonne heure, à cause du spectacle,
-Annette me dit:
-
-«Il ne faudra jamais venir me voir au théâtre. Hier, c'était le
-théâtre qui nous empêchait de parler.
-
---Quand faudra-t-il venir? demandai-je.
-
---Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue au piano. Je sais des airs
-qui m'entretiennent de vous: ils vous parleront de moi.»
-
-Elle me donna son front. M. Laïs était retiré déjà. Philippe me dit:
-
-«Quand j'ai passé une heure avec ma mère il faut que je sois seul le
-soir.»
-
-Il me serra la main et je fus seul.
-
-Mais de ces mélancolies, une délicieuse impression se dégageait pour
-moi. Annette ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un désir fougueux
-d'entendre causer le piano d'Annette.
-
-J'eus beau prendre le chemin des écoliers, j'étais à huit heures à la
-porte de l'hôtel. Il y avait longtemps que je n'étais rentré de si
-bonne heure. Aurélie m'entendit monter et m'appela. Sauvagel, en
-grande tenue de séducteur, perchait au coin d'une jardinière et
-gardait sur les lèvres sa dernière fadeur comme les enfants gourmands
-se barbouillent avec des confitures. J'eus pitié de lui, tant son
-métier me parut lamentable. Il fut congédié ignominieusement.
-
-«Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda Aurélie. Vous prenez
-décidément votre pension hors de chez nous.
-
---Une invitation.... répondis-je.
-
---C'est convenu. Et il n'y a pas eu de débauche!
-
---Pas tous les jours.»
-
-Son éventail frappa gaillardement le bout de mes doigts.
-
-«Sais-tu pourquoi j'ai renvoyé M. Sauvagel?
-
---Parce qu'il vous ennuyait.
-
---Toujours. Ah! si vous aviez été un bon sujet. Mais c'est de
-l'histoire ancienne. J'ai renvoyé Sauvagel parce qu'il y a du nouveau
-et que je suis à la tête d'une magnifique idée.
-
---Voyons la nouvelle.
-
---Léa Mouton n'a pas vécu. M. le président a trouvé sur son oeil un
-noir qu'il n'avait pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est plaint; Léa
-Mouton, qui n'est pas polie, l'a décoiffé d'un coup de pied à hauteur
-de président. Devine le reste.
-
---Une autre Irma....
-
---Quelle autre? Je te la donne en cent.
-
---Je renonce.
-
--Annette Laïs! s'écria-t-elle en éclatant de rire. Laroche prétend
-qu'il a été battu déjà. Il va bien!»
-
-Cela ne m'émut point.
-
-«Et l'idée? demandai-je froidement.
-
---Puisque tu en es à faire des fredaines, petit, une de plus, une de
-moins, peu importe. Ne te fâche pas: on a beau être un amour comme
-toi, avec ces demoiselles, il faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un
-crédit de cinquante louis, si tu veux nous souffler Annette Laïs!»
-
-
-
-
-XXII.
-
-LE PIANO D'ANNETTE.
-
-
-C'était une bonne idée, une de ces excellentes idées qui servent à
-faire des comédies: une idée riche, féconde, inépuisable. Aurélie, je
-le suppose bien, ne connaissait pas elle-même tous les mérites de son
-idée. Elle mettait à ma disposition sa liste civile pour jouer un tour
-à son mari, et ne voyait rien au delà; mais il est certain que son
-idée ne s'arrêtait point à ces surfaces: en ce qui me concerne, elle
-gantait la situation avec un si rare bonheur qu'on aurait pu
-l'attribuer à un maître du vaudeville, mêlé de couplets. Petite maman
-était une femme d'esprit, en somme, et ne manquait point de coeur;
-elle avait de la vaillance; elle avait de l'influence à Paris et aussi
-en Bretagne, parmi les gens qui étaient les arbitres de mon sort.
-Supposez que je fusse entré ou seulement que j'eusse feint d'entrer
-dans son caprice, elle était intéressée à me soutenir. Etant donné son
-caractère, je puis affirmer qu'elle m'aurait soutenu.
-
-En creusant l'idée, qu'y trouve-t-on? Une femme ayant charge d'âme,
-une sorte de tutrice envoyant son pupille à la bataille et disant au
-papillon: Tu vas t'approcher de la chandelle.
-
-Il est vrai que le papillon avait, d'avance, les ailes brûlées
-jusqu'aux aisselles, mais elle n'en savait rien, et là gît précisément
-le vaudeville. Les ailes brûlées se voient tôt ou tard; quand on eût
-découvert l'horrible vérité, quand le papillon, puni de ses téméraires
-escarmouches, serait venu dire: Je suis vaincu, j'aime, il faut que
-j'épouse, représentez-vous la figure de ma cousine!
-
-C'était une révoltée; elle avait à un très haut degré l'honneur et la
-loyauté du bandit d'opéra comique. Son affection pour moi était vraie,
-malgré l'étrange toilette sous laquelle ce sentiment disparaissait.
-J'aurais eu en elle une alliée solide, intrépide et fidèle.
-
-Mais je ne suis pas poète, mais je ne suis pas même vaudevilliste! Je
-ne compris point cela. L'eussé-je compris, j'avoue que je n'aurais pas
-agi mieux ni plus adroitement. Il est des vocations. Ma nature ne
-contenait pas un atome de comédie.
-
-Annette, je ne dis pas. Annette était franche comme l'or, mais son
-intelligence subtile se plaisait parfois à combiner des calculs pleins
-de finesse. Annette devait un jour venir en aide à son mari et à ses
-enfants, au moyen de la comédie la plus gracieuse, la plus charmante,
-la plus touchante qu'ait jamais représentée dévouement de femme et de
-mère.
-
-Moi, je restai froid comme un marbre. Je n'eus pas même l'esprit de
-faire à la triomphante idée d'Aurélie l'aumône de quelques
-applaudissements. Petite maman se fâcha, car elle était possédée d'une
-soif permanente de flatterie. Elle me dit que j'étais un sot et
-m'envoya me coucher.
-
-J'y allai paisiblement. Que m'importait une disgrâce dans cette
-maison, qui était pour moi l'exil?
-
-La route de la rue du Regard à la Bastille me semblait longue, longue!
-Tout Paris me séparait de ce que j'aimais. Je n'avais pas fait encore
-dessein de quitter le toit de mon cousin le président, je n'avais fait
-aucun dessein, à vrai dire, mais le besoin naissait en moi de me
-rapprocher et d'être libre.
-
-Que m'importait la colère d'Aurélie? C'est à peine si je pensais à
-Aurélie pendant qu'elle me parlait. J'avais le coeur plein d'une autre
-image. Annette était là, toujours là, devant mes yeux.
-
-Ceci est la nature même; tout le monde me comprendra et m'excusera.
-Mais ce qui fut moins naturel, parce que cela tenait à la maladie
-exceptionnelle de mon caractère, c'est la sécurité fainéante et
-profonde où je m'endormis. Je m'étais engagé de bonne foi à obtenir le
-consentement de mon père et de ma mère; en rentrant chez lui, un
-autre eût pris la plume et plaidé ardemment sa cause; moi je me mis au
-lit, me disant: Je verrai demain. Je comptais écrire, oh! certes.
-J'espérais même réussir, mais la pensée du devoir à accomplir ne pesa
-jamais suffisamment sur moi. Dussé-je tuer l'intérêt de ma pauvre
-épopée d'amour, il me faut bien le confesser: devant tout effort qui
-n'a pas pour but immédiat mon amour même, je suis lent, c'est-à-dire
-lâche. Je n'étais capable de rien, sinon d'aimer. Je l'ai trop prouvé
-en ma vie. Je suis le fils paresseux de ma bonne mère. Sa placidité
-expectante est en moi. Je dors comme elle, et comme elle je m'éveille
-dans une angoisse ou dans une caresse.
-
-Demain, c'est le mot funeste; demain, c'est l'aurore qui ne se lève
-jamais. J'ai dormi des années en disant: Demain.
-
-Avant de me donner tout entier à la pensée d'Annette, je fis cependant
-l'effort d'accorder dix minutes à un travail indolent et stérile.
-J'évoquai en moi même la famille de Vannes et je me demandai quel
-devait être l'effet de cette lettre que je n'écrivais pas.
-
-Ils vinrent tous à mon appel. Je les vis où j'avais coutume autrefois
-de les voir: à table. L'énorme soupière d'argent, blasonnée, mais
-bosselée, trônait au milieu de la nappe bien blanche et fumait comme
-une cheminée à vapeur; Charlot et Mimi pendaient à droite et à gauche
-aux jupons de ma mère. Mon beau frère le marquis, tiré à quatre
-épingles dans son costume de chasse, avait perdu des cheveux noirs et
-gagné des cheveux gris; ma soeur était de mauvaise humeur; Bel-OEil
-avait sous l'une et l'autre paupière des larmes traduites de
-l'allemand; Nougat, enflée comme une daube, gardait cette pâleur bleue
-des tantes apoplectiques qui s'obstinent à trop digérer; l'abbé
-Raffroy, qui venait de donner raison à deux opinions ennemies,
-attachait, d'un air content, sa serviette à l'aide d'une épingle; ma
-tante Renotte, éveillée comme une souris, arrivait de Landevan tout
-exprès pour avoir de mes nouvelles; l'oncle Bélébon ressassait
-impudemment pour la millième fois tout l'esprit de la famille, et
-l'ignoble Vincent, se trompant de carafe, trempait son vin rouge avec
-du vin blanc.
-
-Quoique ça, Joson Michais avait sa serviette sur le bras et regardait
-ma lettre que mon père tenait à la main.
-
-Car elle était là, ma lettre. Mon père disait:
-
-«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Je voudrais
-que le chevalier eût sa part de la trempée. Ah! ah! mangeons d'abord.
-Voilà un potage qui va tomber dans mes bottes.»
-
-Ma mère réclamait tout doucement la lecture préalable de la lettre, et
-ma tante Renotte l'exigeait à grands cris, mais une imposante majorité
-soutenait le potage.
-
-Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait le potage, on parla de
-moi. Ma soeur dit que j'étais bien heureux de n'avoir que moi à
-penser. Les enfants, c'est la ruine. Nougat fit l'éloge de
-l'eau-de-vie stomachique, objet de mon dernier envoi, et Bel-OEil se
-plaignit de n'avoir pas encore reçu _La famille d'Anspach ou
-l'Heureuse torture_, par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, née
-Fréderica Bierbrawer.
-
-«Bon coeur et ne manquant pas d'intelligence, plaça l'abbé Raffroy
-entre deux cuillerées trop chaudes.
-
---Ce n'est pas Gérard, approuva Nougat, mais enfin....
-
---Ah! Gérard, riposta aigrement Bel-OEil, s'il est beau, il coûte
-cher.
-
---On ne l'a pas envoyé là-bas, fit observer l'oncle Bélébon, pour
-faire l'ornement de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret
-pour chauffer les pieds de la présidente. Il passera trois ans là bas,
-et il reviendra à votre charge!»
-
-Le croirait-on? Je m'endormis au moment où l'on allait ouvrir ma
-lettre! Je rêvai d'Annette, comme c'était mon droit et mon devoir.
-Avant dix heures, le lendemain, j'étais assis auprès d'Annette, dont
-les doigts blancs rêvaient sur les touches de son piano.
-
-Elle avait dit vrai, rigoureusement vrai, son piano parlait; ce fut
-notre première conversation d'amour. Mon âme vibre encore à ces chants
-dont le souvenir l'imprégnera jusqu'au dernier jour de ma vie.
-J'écoutais en extase, je naissais à une existence nouvelle. Pour moi,
-la passion est quelque chose de suave et de profond qui pénètre et qui
-berce. Je ne me suis jamais senti si bien moi-même qu'en écoutant ce
-langage inarticulé des sons.
-
-Tous les aveux étaient là dedans, tous les serments, et aussi toutes
-les délicatesses infinies de la gamme d'aimer que la parole ne sut
-jamais rendre. Je contemplais le profil si pur d'Annette et le rayon
-de sa prunelle qui allait au ciel. Quand ses doigts s'arrêtaient, elle
-se retournait vers moi souriante.
-
-«Etes-vous pieux, René? me demanda-t-elle pendant que le dernier
-accord d'un cantique de Haydn errait encore autour de nous.
-
---J'adore Dieu en vous,» répondis-je.
-
-Et, comme si ma langue se fût déliée par un charme:
-
-«Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me semble que je n'existais pas
-avant d'avoir porté à mes lèvres cette coupe qui est notre tendresse.
-Je n'ai pas le coeur ivre, mais je languis comme si je me mourais
-étouffé par des parfums. Vous m'entourez, je vous respire, je suis
-pieux de vous.
-
---Païen,» me dit-elle en riant.
-
-Mais sa belle bouche était toute pâle.
-
-Et ses doigts, promenés sur les touches, exhalèrent je ne sais quels
-sons qui renvoyaient du ciel l'écho de mes paroles terrestres.
-
-Elle me dit encore:
-
-«Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.»
-
-Entendez-vous? Notre Bretagne! Oh! je l'avais vue dans nos champs et
-sous nos ombrages. Mais les anges eux-mêmes, ces âmes ailées qui sont
-des femmes, n'auraient pu trouver un mot pour remuer plus
-délicieusement les voluptés entassées dans mon coeur.
-
-Notre Bretagne! sa bouche gardait la forme de ce mot, qui était répété
-dans l'enchantement de son sourire.
-
-J'obéis.... Je ne savais pas que j'avais une belle voix. Elle me le
-dit et je fus heureux, car j'étais heureux de tout ce qui tombait de
-ses lèvres.
-
-Je chantai un de ces refrains que se renvoient les pâtures au travers
-de la lande. Des larmes roulèrent sur sa joue.
-
- Ma lon la
- Les enfants sont là,
- La vache est rentrée à l'étable;
- Ma lon la
- Ave Maria,
- L'Angelus les endormira.
-
-«Je voudrais voir la mer,» murmura-t-elle.
-
-Je lui racontai la mer, vaste et sereine comme le ciel.
-
-C'est là, sur la côte, à l'abri des derniers arbres, que nous bâtîmes
-la maison de notre bonheur. Il y avait un champ de blé qu'une vieille
-haie d'aubépine aux troncs bossus protégeait contre le vent du large.
-Devant le champ de blé, c'était la lande qui allait s'affaissant
-jusqu'aux sables où commençait la prairie marine, avec ses herbes
-bleues qui sentent le sel. La dune faisait à cet horizon une bordure
-d'or, au delà de laquelle brillait l'Océan, glorieuse ceinture de la
-terre.
-
-Les fenêtres de notre maison regardaient en face l'Océan. Son mur
-blanc servait de phare aux mariniers qui la voyaient au loin, qui la
-connaissaient, qui l'aimaient.
-
-Par derrière, il y avait un jardin, le verger, puis la forêt, autre
-immensité.
-
-J'ai ouï dire: C'est triste! Bonté de Dieu! L'amour entre la mer et
-les bois!
-
-Mais oui, c'est triste comme toute grandeur, triste comme la suprême
-félicité.
-
-Il n'y a là ni petites gaietés, ni grimaçants éclats de rire. Il n'y
-faut point exiler celles qui soupent à la Maison d'Or, ni celles qui
-rêvent le long des rives du lac, au bois de Boulogne, privées comme
-les canards de ces ondes domestiques. Elles y mourraient peut-être si
-elles y vivaient, leurs piaulements insulteraient au silence et leurs
-bons mots, extraits de Déjazet, offenseraient la solitude.
-
-A chaque contrée sa flore. Paris s'amuse, il a raison, ne pouvant
-mieux faire. Pourquoi transporter ses jouets? Je sais des lieux où la
-poésie des Bouffes-Parisiens serait lugubre; je sais de pauvres gens
-qui ne comprendraient pas le sire de Framboisy.
-
-Mais méditez bien ceci: tout besoin d'amusette suppose l'ennui, car
-les gens bien portants ne font pas queue à la porte des pharmaciens.
-
-Eh bien! je vous jure qu'on ne s'ennuie jamais entre la forêt et la
-mer.
-
-Le charme était rompu cependant, notre amour avait une voix, nous
-trouvions des paroles pour ajouter sans cesse aux joies de ce paradis
-lointain qui était notre avenir. Le mot aimer ne revient pas si
-souvent qu'on le dit dans l'échange des caressantes pensées. Entre
-nous deux, il était sous-entendu sans cesse, et il arrivait ceci que
-tous les autres mots du langage lui volaient son sens pour signifier:
-je t'aime.
-
-Je m'en allai, le coeur gros de bonheur. M. Laïs m'avait appelé son
-fils et Philippe son frère. Dans la rue, sous la fenêtre d'Annette,
-j'entendis son piano qui chantait:
-
- Ma lon la
- Les enfants sont là....
-
-Les enfants! nos enfants! La jeune mère auprès du berceau! Est-ce
-parce que ce furent là mes seules folies que jeunesse en moi ne s'est
-jamais passée?
-
-Nous brûlons cependant, comme disent les bambins dans leurs jeux. Nous
-arrivons aux scènes importantes de notre drame, et il faut faire trêve
-aux détails. Quinze jours se passèrent ainsi, durant lesquels je ne
-fis rien absolument de ce qui était nécessaire pour sauvegarder au
-moins ma situation. Je n'écrivis point la fameuse lettre à ma famille,
-et pas une seule fois je ne mis le pied au ministère.
-
-J'ai dit que je ressemblais à ma mère. Certes, ma bonne mère elle-même
-n'aurait point poussé jusque là l'imprévoyance et l'insouciance. Je me
-laissais aller à mon bonheur comme un bateau à la dérive; je ne
-pensais à rien, je ne craignais rien. Il ne m'arrivait jamais de me
-dire que, de toute nécessité, mon cousin de Kervigné apprendrait tôt
-ou tard mes absences au ministère; je ne faisais pas réflexion que mon
-sans-gêne à l'égard du bureau et de l'Ecole de droit avait été jusqu'à
-l'impudence. Et tout en n'ayant pas l'ombre de remords, je me disais
-toujours: Il faut que je travaille! Il faut que je me crée une
-indépendance! Je vais commencer, mais là, sérieusement...
-
-Quand? demain.
-
-Il y avait une chose pourtant qui me tenait au coeur: la lettre. Je
-n'avais garde d'oublier la lettre, à cause des transes qui me
-serraient la poitrine chaque fois que je passais le seuil de M. Laïs.
-A ce moment-là, je me promettais sous les serments les plus sacrés
-d'écrire ma lettre dès le soir même. Je la rédigeais tout entière dans
-ma tête, quoique j'eusse pu déjà la réciter par coeur.
-
-Mais M. Laïs me donnait une poignée de main et me disait: «Annette est
-là,» en poursuivant sa ligne commencée. J'entrais dans la chambre
-d'Annette; le charme m'enveloppait, tout était dit.
-
-Je pense bien que Philippe, toujours tendre et bon, mais absorbé dans
-sa manie, avait oublié parfaitement qu'il y avait une lettre à écrire.
-J'étais son frère, puisque les paroles étaient échangées. Cela lui
-suffisait.
-
-Ce qui m'étonne, c'est que cette situation ait pu durer quinze jours.
-Je ne parle pas des Laïs, mais bien de mon cousin de Kervigné qui
-avait des rapports journaliers avec le ministère de la justice. D'un
-autre côté, c'est à peine si l'on me voyait de temps en temps à
-l'hôtel. Je n'avais observé aucun des articles du traité de paix signé
-avec ma cousine. Elle n'était pas du tout ma confidente; je ne lui
-racontais jamais ni orgies, ni fredaines. J'étais, en vérité, protégé
-par le hasard, ce dieu qui donne si souvent raison aux insouciants.
-
-Le président, en effet, ne s'occupait pas de moi, et quant à Aurélie,
-elle avait élevé son Sauvagel à la hauteur d'un personnage.
-
-J'étais libre comme l'air.
-
-Et, pour casser les vitres, il fallut une circonstance fortuite. Si
-Laroche ne m'avait pas vu entrer chez les Laïs, je ne sais pas quand
-le dénoûment serait venu.
-
-Laroche dut éprouver ici une joie sans mélange, car il était pour moi
-un ennemi venimeux et mortel. Il s'informa; il apprit aisément dans le
-voisinage que je ne quittais presque plus la maison.
-
-J'ai su plus tard par Aurélie qu'il m'accusa formellement, auprès du
-président, d'avoir accepté les subsides offerts et rempli mon rôle
-dans cette comédie dont elle m'avait proposé le scénario.
-
-Ce fut un matin, et le lendemain du jour où il avait été décidé chez
-les Laïs qu'Annette payerait le dédit pour quitter décidément le
-théâtre, qu'eut lieu la scène que je vais rapporter.
-
-Laroche vint de grand matin dans ma chambre et me pria, de la part de
-mon cousin, de ne point manquer au second déjeuner. Je descendis chez
-Aurélie pour savoir de quoi il s'agissait. Aurélie n'était pas dans la
-confidence; néanmoins, elle prévoyait une catastrophe, à cause de
-Laroche, qui riait et se frottait les mains en parlant de moi.
-
-«Vous comprenez, chevalier, me dit-elle, moi, je ne sais plus rien de
-vos affaires. Vous êtes cause que j'ai découvert en notre jeune ami,
-M. Sauvagel, des qualités que je ne soupçonnais vraiment pas, et
-j'aurais grand tort de me plaindre. M. de Kervigné s'intéresse
-beaucoup maintenant à M. Sauvagel. C'est trop juste. Je ne veux pas
-dire que vous ayez perdu toute mon amitié. Voyons, avez-vous fait
-quelque sottise un peu trop pommée? Cela peut-il se réparer avec de
-l'argent? Les jeunes gens qui, au lieu de fréquenter la bonne
-compagnie, se lancent parmi ces demoiselles des ministères..... enfin,
-n'importe, ma petite bourse est toujours à votre disposition.»
-
-Je remerciai comme je le devais et j'attendis le déjeuner.
-
-Au déjeuner, mon cousin fut tout particulièrement bienveillant et
-poli, mais, vers le dessert, il me dit:
-
-«René, vous êtes destitué de votre emploi au ministère. J'ai appris
-avec surprise que personne ne vous y connaissait.
-
---Comment! s'écria ma cousine rouge de colère. Il m'avait dit....
-
---Je vous ai menti, madame, l'interrompis-je.
-
---Ah!.... ah!.... voilà qui est répondre la bouche ouverte.»
-
-M. de Kervigné reprit:
-
-«Je n'ai adressé à votre sujet aucune plainte à votre famille, René.
-Je n'en adresserai aucune, si vous consentez à partir pour Vannes, ce
-soir même.
-
---Ce soir! répéta ma cousine. Et pourquoi?
-
---Il s'agit d'une affaire malheureuse et grave, madame, répondit M. de
-Kervigné. Je pense que notre jeune cousin appréciera ma façon d'agir
-et entrera dans mes vues...
-
---Vous vous trompez, monsieur, l'interrompis-je avec la fermeté
-tranquille qui me venait toujours en ces occasions. Votre façon d'agir
-m'étonne et vos vues ne peuvent pas être les miennes. J'ai l'intention
-de rester à Paris: j'y resterai.»
-
-
-
-
-XXIII.
-
-CHATEAUX EN ESPAGNE.
-
-
-J'étais un singulier mélange de force et d'enfantillage; mais
-l'enfantillage l'emportait de beaucoup en moi sur la force, qui
-procédait encore directement de la nature de ma mère. Cette force,
-malgré la précision et l'à-propos de certaines réponses qui me sont
-échappées dans des circonstances solennelles, n'était que mon inertie
-soudainement modifiée. Elle a droit au titre de sang-froid. Le mien
-était passif et l'action ne tenait pas chez moi ce que promettait la
-fierté de la parole.
-
-M. le président de Kervigné n'en fut pas moins désarçonné du coup.
-
-«Quel garçon! s'écria Aurélie avec admiration: quel garçon! c'est de
-l'acier! Ah! nous autres Bretons!»
-
-Elle me fit en même temps un signe de tête protecteur comme pour me
-dire: Courage!
-
-Le président surprit le signe. Il avait eu le temps de se remettre.
-
-«Je suis forcé de vous avouer, madame, reprit-il avec un redoublement
-de douceur, que vous êtes pour beaucoup dans la détermination que j'ai
-prise à l'égard de notre jeune parent. Il appartient à une famille
-chrétienne et sévère sur le chapitre des moeurs.
-
---Est-ce à moi que vous parlez, monsieur! s'écria ma cousine en
-bondissant sur sa chaise.
-
---Je vous supplie de m'écouter sans emportement, madame. Je ne pense
-pas avoir jamais manqué aux convenances à votre égard....
-
---Et vous avez bien fait, c'est moi qui vous le dis. Les moeurs! les
-moeurs! Verse-moi un verre d'eau, René mon ami, car il y a des mots
-qui étouffent, vois-tu!»
-
-Le président repoussa son siége et plia sa serviette paisiblement.
-
-«Si vous m'aviez fait l'honneur de m'écouter sans m'interrompre,
-dit-il, vous auriez vu que nul ne songe à s'attaquer à vous, et vous
-n'auriez pas rendu notre jeune parent, aux derniers moments de son
-séjour dans notre famille, témoin d'excès dont le récit sera peu
-édifiant aux oreilles de nos cousins de Bretagne.
-
---Vous pouvez compter, monsieur, dis-je en me levant, que je n'ai rien
-entendu, sinon le congé que vous me donnez.
-
---Et que je ne ratifie pas, René, mon enfant chéri, interrompit
-Aurélie. Il y a quelque chose là-dessous. Je saurai le fin mot! Et si
-l'on écrit en Bretagne, il y aura deux lettres!
-
-M. de Kervigné était très pâle. Evidemment, les choses ne tournaient
-point comme il l'aurait souhaité.
-
-«Il y a quelque chose, en effet, là-dessous, madame, reprit-il,
-faisant un violent effort pour garder son sang-froid, et je vous
-demande la permission de vous prendre pour juge, puisque, paraît-il,
-je ne suis plus le maître ici. Notre jeune cousin, non content de
-négliger l'Ecole et son bureau, passe sa vie, sa vie, entendez-vous,
-chez une fille appartenant à l'un des théâtres les plus infimes du
-boulevard......
-
---Ah bah! fit Aurélie, au hasard de son impitoyable rancune, aurait-il
-eu l'indiscrétion de s'adresser à son Altesse Présidentissime Mlle
-Annette Laïs.»
-
-Elle resta effrayée. La joue du président avait des tons verdâtres, et
-j'étais aussi pâle que lui. Un instant son regard alla de lui à moi,
-exprimant un certain embarras; et tous les muscles de sa face se
-détendirent en un audacieux éclat de gaieté. Son rire me blessa et fit
-lever mon cousin comme si un ressort l'eût lancé hors de son fauteuil.
-
-«Madame! menaça-t-il entre ses dents serrées.
-
---Monsieur! repartit ma cousine les larmes aux yeux, ne vous fâchez
-pas, c'est involontaire. Ah! vous me tueriez bien que ce serait tout
-de même. Ah! le scélérat de chevalier! Ah! cette coupable Annette
-Laïs! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez vous, une crise. Je
-voudrais de l'éther. Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.»
-
-Et le rire allait, donnant à tout son corps un peu replet des
-secousses spasmodiques. Et les larmes abondantes creusaient des
-rigoles dans le badigeon de ses joues.
-
-Je crois que M. de Kervigné l'aurait volontiers poignardée. Mais
-c'était un gentilhomme à sa manière et presque un grand seigneur. Il
-fut très beau. Il sonna et dit froidement au domestique qui parut
-d'apporter le flacon de Mme la vicomtesse.
-
-Aurélie le remercia en une dernière convulsion et fut calmée du coup.
-
-«Voyons, René, me dit-elle avec une impertinente componction,
-avez-vous eu vraiment le courage de chasser, vous aussi, un pareil
-gibier?»
-
-J'eus un mot sanglant sur la lèvre, car la colère me montait au
-cerveau; mais ce fut le président qui répondit:
-
-«Madame, prononça-t-il avec une véritable dignité, j'ignore à quels
-événements comiques il vous plaît de faire allusion. Moi je ne ris
-jamais quand il s'agit de l'avenir perdu d'un jeune homme. Je ne veux
-pas vous demander comment il se fait que vous en sachiez plus long que
-moi sur des choses et des personnes qui ne sont pas de notre
-sphère....
-
---Si vous appelez cela des sphères, murmura Aurélie, je connais des
-gens qui en ont deux: une de jour, une de nuit.
-
---Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit le président, qui fit,
-cette fois, comme s'il n'eût point entendu; ceci non-seulement par
-égard pour notre famille de Bretagne, mais encore par amitié pour lui.
-Mais ne voulant, sous aucun prétexte, assumer une responsabilité
-fâcheuse, je lui indique la route à suivre.
-
---La route de Vannes! interrompit encore Aurélie. Cela ne fera pas
-votre élection.
-
-Le président dédaigna ce dernier trait.
-
-«J'ai désormais peu de paroles à prononcer, madame, répliqua-t-il, et
-je vous prie de me laisser achever. J'indique à mon jeune cousin la
-route à suivre pour sortir d'une situation qui est dangereuse et qui
-n'est pas honorable. Les deux rôles que nous jouons, madame, ne se
-ressemblent pas: permettez-moi de préférer le mien. René de Kervigné
-est à un âge où les folies, faciles à commettre, sont faciles à
-expier. Je ne veux pas,--je m'exprime clairement,--je ne veux pas
-couvrir de mon hospitalité une conduite semblable à la sienne; mais
-s'il s'engage sur sa parole d'honnête homme à rompre d'ignominieuses
-relations....
-
---Le laisserez-vous ici? s'écria Aurélie.
-
---Je consens de tout mon coeur, acheva le président, à oublier
-purement et simplement le passé.
-
---A la bonne heure donc! dit Aurélie, non sans un reste de persiflage.
-Que ne commenciez-vous par là? Allons, chevalier, ne faisons pas la
-mauvaise tête. Promettons! jurons! Si vous saviez tout ce que M. le
-président m'a promis autrefois! Jurons! promettons! embrassons-nous et
-que cela finisse!»
-
-Il y avait longtemps que je n'avais parlé. J'ai dit qu'en ces heures
-de bataille j'avais l'esprit lucide, prompt et singulièrement net.
-J'avais réfléchi vite, sinon bien. Je me sentais maître de moi à un
-très haut degré.
-
-«Mon cousin, dis-je, avec une douceur qui ouvrit tout grands les yeux
-d'Aurélie, je vous remercie de vos bonnes intentions; moi aussi, je
-m'exprime clairement; je vous remercie. J'ai conscience de mes torts.
-Si d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en position ni en âge de
-les en faire rougir. J'accepte vos reproches; ils sont mérités; je me
-regarde comme justement puni. Mais il est une personne dont vous
-n'avez point prononcé le nom et vous avez bien fait....
-
---Tu es un rodomont, René! voulut m'interrompre Aurélie.»
-
-Le calme de mon regard lui ferma la bouche. Je poursuivis:
-
-«Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de Kervigné, de ne point
-prononcer le nom de cette personne, car cela me permet de quitter
-votre maison dignement et sans châtier à mon tour. En faveur de cette
-réserve, il me plaît de passer sur le malheur de certaines
-expressions. Nous nous comprenons à demi-mot tous les deux, je le
-sais, et je devine l'effort qu'ont dû vous coûter vos paroles. Vous ne
-renouvellerez jamais ces écarts devant moi, monsieur; je vous tiens
-pour averti; j'aime Mlle Laïs comme un homme de coeur aime une honnête
-femme; un autre l'avait mise au théâtre; un autre a tenté vainement de
-la déshonorer: je lui donne mon nom et je fais d'elle ma femme. Adieu,
-monsieur.»
-
-En finissant, je m'étais rapproché de ma cousine, dont je baisai la
-main. Elle resta muette. Je me dirigeai vers la porte.
-
-J'entendis le président qui disait:
-
-«C'est de la démence.»
-
-Et la porte opposée se ferma avec bruit.
-
-«Ici! me cria Aurélie comme je passais le seuil.»
-
-Il y avait dans cet appel presque autant de coeur que de brutalité. Il
-ne m'arrêta point, et j'étais déjà dans le corridor quand ma cousine,
-forte comme un homme, me saisit par les épaules, me fit tourner sur
-moi-même et me ramena dans la salle à manger.
-
-Elle m'assit auprès d'elle de force et m'emprisonna les deux mains.
-
-«Ah çà! me dit-elle, ah çà! mais, mais, mais, mais.... Bigre!!!»
-
-Elle avait le sang à la tête; elle avait besoin à la fois de rire et
-de pleurer. Elle m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un baiser de
-mère.
-
-«Tu as été superbe, mon chéri, reprit-elle. Quelles têtes nous avons
-en Bretagne! Ma parole! tu as été de toute beauté! M. de Kervigné me
-faisait mal. Il avait cru te rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette
-fille était de qualité, ce serait une pièce pour le Théâtre-Français!
-Ma parole! ma parole! le président a été écrasé! Tu as passé sur lui
-comme une diligence! Miséricorde! si j'avais le quart de ton flegme,
-il ne me faudrait pas six semaines pour le rendre fou! Moi je ne
-trouve pas que tu aies frappé trop fort. Ma foi, non! il fallait bien
-lui faire un noir ou deux. Avez-vous vu! Entamer cette matière-là
-devant moi! Tu sais que c'est Laroche, qui t'a joué le tour! J'en
-suis sûre. Ah! le coquin! il est méchant comme un singe! Il
-parviendrait à tout, si ce n'était pas un domestique. Dis donc, tu
-restes, n'est-ce pas? Laroche dira ce qu'il voudra. Moi d'abord, je
-suis déterminée à faire des barricades pour que tu restes!
-
---Ma bonne, ma chère petite maman, répondis-je, je le voudrais, à
-cause de vous, mais c'est impossible.
-
---Ah çà! répéta-t-elle encore par trois fois, ah çà! ah çà!....
-
-Et son front se rembrunissait à vue d'oeil.
-
-«Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans ce que tu lui as dit?
-ajouta-t-elle.
-
---Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai, répliquai-je.
-
---Tu es amoureux?....
-
---Passionnément.
-
---Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal vue, moi, cette Annette Laïs.
-Après tout, les femmes ne savent pas s'entre-regarder. Tu es amoureux,
-c'est très-bien. Ce n'est pas une raison pour te jeter à l'eau avec
-une pierre au cou. En amour, on fait des promesses. A propos! tu m'as
-menti assez bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et le reste. D'où
-viens que tu as parlé si raide au président!
-
---Il est vrai, répondis-je en rougissant de honte; j'ai menti à vous
-et à d'autres encore. Je ne mentirai plus jamais.»
-
-Elle fixa sur moi un regard où il y avait de l'étonnement.
-
-«Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est passé en
-toi, te voilà grand comme père et mère; d'aujourd'hui tu es un homme!
-Raison de plus pour te conduire en homme. Fais tes farces tant que tu
-voudras avec Annette Lais; plus tu en feras, mieux le président sera
-battu; mais ne prends pas la chose au sérieux, je t'en supplie!
-
---Ma cousine, répondis-je en me levant, il est inutile d'insister; ma
-résolution est irrévocable.»
-
-Elle se pinça les lèvres pour ne pas rire, car elle avait dû prendre,
-elle aussi, dans sa vie, bien des résolutions irrévocables qui avaient
-vécu ce que vivent les roses. On ne croit jamais aux résolutions
-irrévocables des jeunes premiers.
-
-«Au fait, dit-elle, nous avons le temps d'y songer. Mlle Annette Laïs
-ne refera pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un, il faut M. le
-maire, indépendamment de M. le curé. Une dernière fois, veux-tu
-rester?
-
---Non, ma cousine.
-
---Eh bien! va te promener. Tu es un monstre. Viens me voir souvent et
-donne-moi ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser qu'il va se
-machiner quelque chose contre toi. Je suis de ton parti quand même.
-Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive. Et, bonsoir, roi des entêtés! Si
-tu avais voulu, on t'aurait mis dans du coton.»
-
-Elle me pinça la joue et nous nous séparâmes.
-
-Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'évita par un large et
-prudent circuit.
-
-Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'étais libre! Ma
-poitrine fut soulagée d'un poids quand je mis le pied dans la rue.
-J'allais être désormais tout entier à Annette! Je me sentais content.
-
-Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts,
-qu'une vague inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le
-président ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et
-ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais procédé. Quel effet sa
-lettre allait-elle produire?
-
-Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai. J'avais répugnance
-à réfléchir en ce moment. Je pressai le pas pour être plus tôt auprès
-d'Annette.
-
-Elle m'avait attendu; elle était triste: je la trouvai si belle que
-mon coeur se fondit en une incroyable joie. Elle était à moi, toute à
-moi, désormais. Entre nous, le dernier obstacle était rompu.
-
-«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis
-libre; nous vivrons l'un près de l'autre, et nous nous verrons à
-toutes les heures du jour.»
-
-Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais,
-moi, c'était la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase
-que je dormais auprès d'elle. Je la conduisis au piano et je
-m'agenouillai à ses côtés.
-
-«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle.
-
-Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres jusqu'à mon front.
-
-«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je sais l'endroit, dans l'anse
-du Pouldu, à l'embouchure de la rivière de Quimperlé, qui a deux noms
-si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a une maison qui s'accoude à la dune
-comme une jeune fille penchée à son balcon. Une vieille maison, avec
-un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres
-de la vigne. J'en ai rêvé toute cette nuit. Je la connais, mais on ne
-voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rêve.
-A marée basse, les sables font un grand tapis d'or, ridé comme un lac,
-caressé doucement par la brise. La rivière, plus limpide qu'un
-cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de
-manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la forêt,
-sous le château de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Océan
-est au sud, portant l'île de Groix comme une nef immense; à l'ouest,
-encore l'Océan, tout parsemé de barques aux voiles blanches ou
-vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux steamer,
-trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu
-de terre de bruyère sur la gigantesque masse des granits, grimpe la
-montagne escarpée où serpentent les caprices de tout un écheveau de
-sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du
-Finistère, les chênes, dont la racine énorme perce le roc, les
-châtaigniers touffus, les hêtres élancés comme des femmes. C'est là,
-c'est là que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre
-creusés par la route patiente et par le temps entre deux haies de
-prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chèvrefeuilles.
-C'est là. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises
-noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec
-des paquets de primevères.... Oh! voici deux pauvres amours! des
-rouges-gorges dont ils menacent la couvée, ici, dans la mousse de ce
-pommier! Halte-là! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et
-vous voilà plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre
-printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la
-caresse de la couvée invisible. Nous chantons comme les oiseaux à
-l'heure des fécondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus
-belle. Appuyez-vous à mon bras, car il faut de la prudence, ô jeune
-mère! Le père l'a recommandé, le bon père qui nous attend à la maison,
-avec Philippe, guéri du mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma
-bien-aimée! et que ceux qui vivent par le coeur sont heureux!»
-
-Elle m'écoutait, la bouche entr'ouverte, comme si mes paroles fussent
-tombées de ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et je voudrais
-l'être à cette heure pour dire les délices de notre commun rêve. Je ne
-sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je sais bien aimer! En
-m'écoutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j'étais
-inondé par les larmes qui perlaient à ses cils. Quand je me tus, ses
-doigts distraits effleurèrent les touches du piano, qui chanta parmi
-de confuses harmonies:
-
- Ma lon la
- Les enfants sont là....
- La vache est rentrée à l'étable;
- Ma lon la
- Ave Maria,
- L'Angelus les endormira....
-
-Puis ce fut un long silence. Nos mains se cherchèrent et se
-joignirent.
-
-Il y avait une grande heure que nous étions ainsi.
-
-«René, me dit-elle, vous avez quelque chose.
-
---Appelez votre père et votre frère,» répondis-je.
-
-Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui s'était passé dans la
-matinée à l'hôtel de Kervigné, et j'avouai, la pâleur au front, que je
-n'avais pas encore écrit à mon père. Le vieillard et Philippe
-restèrent muets.
-
-«Pourquoi ne lui répondez-vous pas?» demanda Annette d'un air presque
-menaçant.
-
-Philippe et M. Lais échangèrent un regard. M. Laïs dit:
-
-«Il y a un malheur au bout de tout ceci.
-
---Il peut écrire, objecta Philippe.
-
---S'il n'a pas écrit, c'est qu'il n'espère rien,» répliqua le
-vieillard.
-
-C'était trop vrai. Je n'espérais rien.
-
-«J'ai bientôt vingt ans! m'écriai-je; à vingt et un ans, on est
-majeur.
-
---Oui, m'appuyèrent ensemble Annette et Philippe, on est majeur à
-vingt et un ans.»
-
-M. Laïs secoua la tête en murmurant:
-
-«Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-là.»
-
-Puis, avec une douceur mélancolique, il ajouta:
-
-«Mes pauvres enfants, ce n'est pas par ignorance que j'ai péché: c'est
-par faiblesse. Nous aimons tous René de la même manière. Pour se
-marier, on n'est pas majeur à vingt et un ans. Ne me demandez pas ce
-qu'il faut faire: il est trop tard pour reculer. Si le malheur vient,
-nous le subirons en nous mettant à la garde de Dieu.»
-
-
-
-
-XXIV.
-
-LA POULE NOIRE.
-
-
-Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon le monde, eût fait à la
-place de M. Laïs. Il avait été très faible au début, je ne le
-dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer la part de sa
-faiblesse. Etant donnés le caractère d'Annette et le mien, étant
-donnée surtout la qualité résistante et en quelque sorte fatale de
-notre amour, nous eussions usé tous les obstacles. C'est ma croyance.
-Je ne pense pas qu'il ait jamais été au pouvoir d'un être humain
-d'empêcher Annette et moi de nous aimer.
-
-Pour revenir à la situation actuelle, si l'homme sage avait essayé de
-trancher le noeud si fort déjà qui nous unissait, de deux choses
-l'une: ou notre résistance aurait brisé son effort, ou son effort eût
-brisé notre vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la certitude même.
-Mais M. Laïs avait dit la vérité vraie; il n'y avait rien à faire,
-sinon à attendre le jugement de Dieu.
-
-Nous attendîmes, ou plutôt il attendit, car nous étions tous deux,
-Annette et moi, sous le charme à ce point que tout ce qui n'était pas
-nous-mêmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout
-est contagieux en amour. Ma langueur l'avait prise. Elle ne pensait
-plus que selon sa pensée. Nous étions enchantés, comme la Belle au
-bois dormant. Le monde extérieur n'existait plus pour nous.
-
-Je ne sais pas où M. Laïs se procura l'argent qu'il fallait pour
-l'humble dédit stipulé dans l'engagement d'Annette, mais il le paya.
-Elle quitta le théâtre le lendemain du jour où j'abandonnai l'hôtel de
-Kervigné. Nous fûmes entièrement l'un à l'autre à dater de ce moment.
-
-Je louai une chambre dans la maison même de M. Laïs. J'avais reçu
-plusieurs cadeaux d'argent depuis mon départ de Bretagne, et mon
-crédit chez le banquier de Paris n'était pas encore entamé. Je savais,
-en outre, que la bourse de ma tante Renotte était à ma disposition.
-
-Une fois passée l'épreuve de l'aveu, tout fut dit. Je laissai
-l'angoisse prévoyante à ce pauvre excellent M. Laïs et je m'engourdis
-de nouveau dans ma félicité. J'avais confessé mes fautes; le poids du
-mensonge ou de la restriction mentale n'était plus sur ma conscience;
-personne ne pouvait me demander davantage. Les événements n'avaient
-qu'à passer leur chemin; c'était l'affaire de la Providence. Je suis
-bien sûr qu'il n'y a pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma force.
-J'étais né tout spécialement pour me croiser les jambes devant
-l'avenir en marmottant: C'était écrit. Notre dur chapeau m'a souvent
-froissé le crâne, le turban m'eût convenu mieux.
-
-Quinze jours s'écoulèrent. Avais-je vécu jamais autrement? Quinze
-autres jours passèrent: cela faisait un grand mois révolu. Le calme
-plat m'entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les
-inquiétudes de M. Laïs avaient tort. L'univers nous rendait l'oubli où
-nous le tenions. Rien ne menaçait. Pas l'ombre de tempête à l'horizon.
-Ma léthargie avait engourdi la destinée.
-
-Un matin, je m'éveillai en songeant à l'hôtel de la rue du Regard. Je
-crois que je n'avais pas pensé une seule fois à ceux qui l'habitaient,
-depuis mon déménagement. Je vis passer le président, Aurélie et
-Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme
-on fait aux souvenirs de la première enfance. Un siècle me séparait
-d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président! ce superbe Laroche!
-Je me reprochai ma conduite à l'égard d'Aurélie et je résolus de lui
-payer la dette que m'imposait non pas seulement la reconnaissance,
-mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg
-Saint-Germain vers les trois heures de l'après-midi, afin d'être bien
-sûr de ne point rencontrer le président. Ce ne fut pas pourtant sans
-un certain battement de coeur que je soulevai la griffe de lion qui
-servait de marteau à la porte cochère.
-
-Ce long siècle n'avait rien changé. Chose singulière, les petits de la
-concierge en étaient encore à jouer aux billes entre les pavés de la
-cour grise et solitaire. La concierge elle-même, du seuil de sa
-maisonnette, me salua comme si elle m'eût tiré le cordon la veille.
-Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue.
-
-«M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l'impertinence
-de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le
-chevalier. J'aurais bien été chercher son adresse rue Saint-Sabin,
-là-bas, mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis.
-
---Ma cousine est-elle visible? demandai-je.
-
---Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser à lui
-remettre sa correspondance.»
-
-Il y avait des épingles dans la façon dont le drôle prononça ce mot:
-correspondance. Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage.
-Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps était clair; ici,
-le ciel se couvrait.
-
-La première condition pour être un Laroche, c'est de posséder un
-regard qui perce l'enveloppe des lettres. Le maraud devait être initié
-avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec
-tant d'emphase.
-
-Aurélie était avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congédia
-point pour me recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il portait la
-chose écrite en lisibles caractères dans le triomphe niais de son
-sourire. On lui devait évidemment de ne plus le renvoyer. Il n'était
-pas mal, ce garçon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpté.
-Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate était mise à peu près
-et il sentait la cigarette. J'en ai vu qui ne le valaient pas.
-
-Quant à Aurélie, c'était un éblouissement. Sa toilette avait rajeuni
-de dix ans, en ces quelques semaines. Sa figure présentait de ces
-hardis empâtements dont elle seule et Decamps ont, à ma connaissance,
-possédé le secret. Son front seul était un chef-d'oeuvre: vous eussiez
-dit un oeuf de Pâques en sucre rose. Elle avait ajouté à sa chevelure
-de nombreuses boucles qui la coiffaient à l'enfant; elle faisait jouer
-cette perruque, en parlant, comme pour chasser les mouches. Je ne suis
-pas fort en chiffons, je ne saurais pas décrire par le menu les rayons
-de ce gros soleil. Il y avait de la gaze, de la mousseline, du tulle,
-de la soie, des dentelles. En supprimant Aurélie, on aurait vendu cela
-un prix fou. Dans mon souvenir, je la vois comme une immense meringue
-panachée des plus tendres couleurs.
-
-Au fond, cet austère président avait de terribles sabres à avaler.
-Mais quelle est la récompense des Sauvagel dans un monde meilleur?
-
-Elle me tendit la main sans se lever. Elle en était à la langueur:
-genre créole. Malfaiteur de Sauvagel! C'était pour lui, ces airs
-inclinés et toute l'adorable mollesse de ces simagrées.
-
-«On vous croyait mort, me dit-elle. Hier M. _de_ Sauvagel a eu la
-bonté d'écrire un mot sous ma dictée pour demander de vos nouvelles à
-Vannes.»
-
-Voilà la récompense ici-bas. Elles sont comme les rois: elles font des
-nobles. Ce nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel, m'adressa un sourire
-bon enfant. Je m'assis à sa place, auprès d'Aurélie, et je le laissai
-feuilleter un album.
-
-«Vous permettez, baron?» demanda-t-elle.
-
-Un titre aussi. Rien ne lui coûtait. Le baron de Sauvagel voulut bien
-permettre. Elle ajouta entre haut et bas:
-
-«Tu es un petit sot et tout cela finira mal. Il paraît que tu ne t'es
-même pas donné la peine d'écrire là-bas. On te coupera les vivres. On
-fera pis encore. Le président n'a pas été trop sévère, j'ai vu sa
-lettre, mais il y a Laroche. Et d'ailleurs, tu as un ennemi en
-Bretagne. On a dû agir sur ton père et ta mère, qui me semblent
-exaspérés. Comment se portent tes amours?»
-
-Je dus répondre de façon à ne point lui plaire, car elle reprit d'un
-air pincé:
-
-«Bien, bien! nous ne te demandons pas tes secrets, mon ami. L'intérêt
-qu'on porte aux gens a des bornes.... Voilà qui est fini, monsieur de
-Sauvagel!»
-
-Je me levai aussitôt; elle me retint en disant:
-
-«Mais restez, mais restez, chevalier. On peut causer autrement qu'en
-tête-à-tête.»
-
-Il me parut convenable de donner à ma visite la longueur due et je me
-rassis. Pendant vingt minutes nous jouâmes au jeu fatigant de la
-conversation parisienne. Je dis fatigant pour un sauvage comme moi,
-car je sais beaucoup de gens d'esprit qui font de ce jeu leurs
-délices. M. le baron avait, en causant, le charme d'une _Revue du
-monde élégant_, traduite et grasseyée en français du Finistère. Il
-savait les mots de Grassot. Il était de la force d'un docteur
-Josaphat, frappé d'innocence foudroyante. Aurélie ne put s'empêcher de
-me dire:
-
-«Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!»
-
-Inutiles regrets! Occasion perdue ne se retrouve pas! Quand je me
-levai pour la seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de lui passer sa
-corbeille. Elle y prit un paquet de lettres, réunies par un ruban, et
-me les remit.
-
-«Si vous êtes encore un mois sans venir me voir, chevalier, me
-dit-elle, j'ai bien peur que, dans l'intervalle, il n'y ait pour vous
-du nouveau.
-
---M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance? me demanda
-Laroche, comme je traversais le vestibule.»
-
-Puis il ajouta:
-
-«M. le président sera bien contrarié de ne s'être pas trouvé à la
-maison.»
-
-Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup dire en parlant de moi. Au lieu
-de suivre mon chemin ordinaire pour regagner la Bastille, je me
-dirigeai vers le Luxembourg et je franchis la grille du jardin. Je
-voulais être seul pour lire mes lettres.
-
-Je décachetai la première tout en marchant. Elle était de ma mère et
-antérieure aux événements. Elle me demandait je ne sais quels jouets
-pour les petits, des remèdes contre la gourme, et l'eau du docteur
-Calomel qui empêche les cheveux de blanchir. C'était pour ma soeur.
-Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux les
-soucis du ménage. Mais le marquis se maintenait dans un état
-surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c'était un
-philosophe.
-
-La seconde était de l'oncle Bélébon et se disait écrite sous la dictée
-de mon père. Elle répondait à la dépêche du président. Mon père
-n'aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dicté, mais
-l'oncle Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son style à la place
-de celui de mon père. C'était sec, c'était raide, cela visait même à
-l'imbécile esprit qui avait fait la réputation de l'oncle Bélébon dans
-la famille. Il ne faut qu'une lettre comme celle-là pour pousser un
-enfant à la révolte par la colère.
-
-Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d'excuse. J'ai péché dans
-les détails; le fond même de ma vie me semble à l'abri de tout
-reproche grave. Ce n'est donc pas pour m'excuser que je consigne ici
-l'observation qui précède. Je le prouve en ajoutant que le
-_post-scriptum_, tout entier de la main de mon père et ajouté en
-cachette de l'oncle Bélébon, démentait le style de la lettre. Le
-_post-scriptum_, était ainsi conçu:
-
- «Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L'oncle a arrangé
- l'écriture ci-dessus et d'autre part. Je ne suis pas fâché du
- tout que tu voies combien nous sommes mécontents. Je t'avais
- pourtant parlé au sujet des mésalliances. Tu sens, c'est comme
- si tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde, chevalier. Aie
- bon appétit, si tu n'as pas bonne conscience. Tu aurais
- redemandé de notre potage d'hier; il est descendu droit dans
- mes bottes! Madame n'est pas trop mal, quoique contrariée,
- rapport à toi. Julie est toute chose. Les tantes vont
- t'écrire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de
- Gérard: il va passer colonel. Tu vas me faire l'amitié,
- aussitôt la présente reçue, d'aller retenir ta place à la
- malle-poste. La chasse est ouverte d'avant-hier; tu trouveras
- un pâté de perdreaux. A la soupe! Ton père qui t'aime.
-
- »KERVIGNÉ.»
-
-
-Il signait à la grande mode des vrais gentilshommes: Kervigné tout
-court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à moins qu'Aurélie
-ne l'ait fait vicomte depuis le temps.
-
-Il était tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de
-père. Depuis bien longtemps il n'avait fait pareille dépense
-épistolaire. Je fus réconforté comme si j'eusse reçu une franche et
-chaude poignée de main.
-
-
- «Mon cher frère,
-
- «Il est, en vérité, des choses qui ne sont pas croyables. J'ai
- la migraine et ma névralgie depuis que nous avons reçu la
- lettre de M. le vicomte de Kervigné. Comment Mme de Kervigné
- ne t'a-t-elle pas sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes
- principes et sachant combien j'ai de peine dans mon ménage!
- L'argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dépravation
- nourrirait et vêtirait mes enfants pendant six mois! Il faut
- que Mme de Kervigné t'ait laissé trop de liberté. Je ne
- l'accuse pas, mais on dit qu'elle est légère et dépensière. On
- ajoute qu'elle a pourtant deux enfants dont l'un a tiré à la
- conscription et dont l'autre est en âge d'être mariée. Jamais
- tu n'en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de même
- pour tout. Ma tante Renotte prétendait que tu travaillais
- trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord, j'avais toujours
- été opposée à ce voyage. Le marquis m'en a dit de belles sur
- ce Paris! Et tu vas justement choisir une comédienne! la fille
- d'un schismatique! Je te préviens qu'on emploiera avec toi
- tous les moyens de rigueur, si la douceur ne réussit pas. Nous
- sommes furieux. Maman aura beau prêcher l'indulgence! Et
- encore, maman est outrée de ce que ce soit avec une
- schismatique. Si tu me réponds avant de partir, dis-moi quel
- âge elle a et quelle femme c'est. On prétend que le
- président... Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère, on se
- noircit les doigts en écrivant aux mauvais sujets. Sois
- gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies
- sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta soeur et
- amie.
-
- »JULIE,
-
- »MARQUISE DE TREFONTAINE.»
-
-
-Celle-là signait: marquise. Elle était pointue ma pauvre petite soeur,
-et j'ai connu de plus larges coeurs que le sien.
-
-Mais la lettre avait aussi un _post-scriptum_.
-
- «Je m'étais pourtant levé à cinq heures du matin le jour de
- ton départ! Tu as donc la tête bien dure! Comédienne, c'est
- mauvais; schismatique, c'est absurde. On se marie, en
- Bretagne, après la guerre. Parbleu! tu auras le temps d'être
- marié! Il y a des machines qui sont des grelots. Comédienne!
- schismatique? Tu pourrais entendre d'ici le tapage que le
- tonton Bélébon fait avec ces deux mots-là! On les a appris à
- Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne! J'en ai la tête
- rompue. Règle générale: ne jamais s'adresser à la maîtresse du
- président chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune
- Aurélie est décidément réformée? Hélas je te parle de vingt
- ans! Voilà une affaire commode! et honorable! et sans danger!
- Ni comédienne ni schismatique, celle-là! Païenne! à la bonne
- heure! Les païens ne sont jamais hérétiques. A propos, la
- tante Renotte a consulté la Poule Noire de Landevan; tu auras
- de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique,
- la Poule Noire a pronostiqué les plus affreux malheurs. Tu
- seras lapidé, s'il y a une maladie sur les bestiaux, cette
- année. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire
- me prenait à tic, je m'expatrierais. Reviens, crois-moi.
- Envoie au diable le schisme et la comédie. Et brûle ma lettre.
-
- »TREFONTAINE.»
-
-
-Je restai un instant pensif après la lecture de cette missive. Sous
-son scepticisme de vaincu, mon beau-frère était un honnête homme et
-même un bon coeur. Je l'avais comparé souvent chez nous à un souverain
-détrôné à qui l'on rend encore de grands honneurs à l'étranger. On
-lui _fourrait_ beaucoup à la maison; il se laissait faire plutôt qu'il
-n'intriguait. Sa femme et lui s'aimaient à coups d'épingles. On
-l'accusait d'avoir affaire trop souvent à Nantes, pays de perdition,
-et d'y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il
-vieillissait; moins naïf que la présidente ou moins effronté, il
-n'osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la
-grimace. C'était bien un mâle d'Aurélie.
-
-Quant à la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvième
-siècle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande où les cailloux sont
-des âmes. Pour s'en assurer, il suffit de traverser cette lande vers
-minuit, la veille de Noël. A minuit moins le quart, une voix s'élève
-vers l'est où est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les
-pierres éparses dans la bruyère s'animent en poussant un long soupir.
-Comme toutes les gouttes tombées d'une averse vont à la rigole pour
-former un torrent, elles se précipitent vers le sentier qu'elles ont
-fait. Elles ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner la paroisse de
-Sainte-Anne d'Auray où tinte le dernier son de la messe nocturne.
-Elles s'arrêtent sur la place où se tient le marché des médailles et
-des amulettes. Comme elles n'ont pas fini leur temps de purgatoire, il
-ne leur est pas permis de franchir les portes de l'église. Mais le
-saint sacrifice sera pour elles tout de même, car à la messe de minuit
-les portes de l'église de Sainte-Anne ne se ferment jamais.
-
-Elles sont là, foule immense et muette, partout où il y a place, le
-long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez
-parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons
-mouillés. Chaque année leur cohue augmente, car le monde vieillit, et
-les hommes ne deviennent point meilleurs. L'hiver dernier, la
-procession interminable déroulait ses anneaux par-dessus la montagne
-et s'en allait grouillant jusqu'aux prés gras qui entourent le grand
-étang du Cosquer.
-
-Croient-ils donc à cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame.
-Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous
-demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux
-tables tournantes?
-
-Déjà deux ans! La mode en est passée. Eh bien! là-bas, la mode est
-entêtée comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà mille ans et
-plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit,
-quelque temps qu'il fasse, à l'église de Sainte-Anne d'Auray.
-
-Mais la Poule Noire? L'histoire des cailloux de Landevan était pour
-vous dire que, dans mon pays, on croit encore à beaucoup de choses.
-
-La Poule Noire est une femme, une très vieille femme, car je crois
-qu'elle existe toujours, malgré la police correctionnelle qui
-s'acharne à lui faire de la peine. Elle meurt quelquefois, mais le
-lendemain, sa maison est occupée par une autre Poule Noire toute
-pareille, et bien des gens pensent que c'est la même. Elle est riche
-comme un puits. On lui apporte de l'argent en dépôt de vingt lieues à
-la ronde.
-
-Longtemps avant la bienfaisante institution du Crédit mobilier, elle
-promettait déjà de merveilleux dividendes qui jamais ne venaient. Elle
-les promet toujours. Il est évident pour moi que certaines maisons de
-banque parisiennes ont pillé l'idée de la Poule Noire.
-
-Une fois ou deux, chaque année, son caprice choisit parmi la foule de
-ses clients un gros gars ou une fille chanceuse pour leur rendre
-trente fois la somme qu'ils ont prêtée. Cela se répand, sans l'aide de
-la presse ni du télégraphe, avec une prestigieuse rapidité. De Lorient
-à Vannes, on va se racontant les uns aux autres cette miraculeuse
-aubaine, et pendant deux mois, il y a presse autour de la maison de la
-Poule Noire. On se bat pour déposer.
-
-Ils se mettent deux cents à la Bourse pour _faire mousser_ des
-actions. La Poule Noire travaille toute seule et sans compère. Il ne
-faut pas laisser croire à ces messieurs qu'ils sont les plus habiles
-gibecières de l'univers.
-
-La Poule Noire, outre la banque, fait les mariages, la médecine et
-toute autre besogne quelconque. Elle guérit la stérilité, chasse les
-fièvres, défend les jeunes gens contre la conscription, conjure les
-naufrages et s'oppose aux incendies. Elle a la connaissance du passé,
-du présent et de l'avenir; elle rend la vue aux aveugles et fait
-courir les paralytiques. L'ensemble de tous les charlatanismes,
-éparpillés dans Paris de manière à faire vivre des milliers de
-coquins, bien ou mal vêtus, se concentre à Landevan sur une seule
-tête.
-
-Aussi est-ce une tête illustre. La Poule Noire, dans le Morbihan, est
-beaucoup plus connue que le préfet civil de Vannes et que le préfet
-maritime de Lorient.
-
-Or, ma bonne tante Renotte était de Landevan. Au premier vent des
-nouvelles de Paris, elle avait couru chez la Poule Noire chercher les
-moyens d'arracher son neveu aux griffes de la comédienne schismatique.
-Libre à vous de sourire et de hausser les épaules avec pitié, mais
-souvenez-vous qu'à Paris, centre des lumières, une consultation de
-somnambule traîna récemment une femme innocente devant les tribunaux
-et plongea toute une famille dans le désespoir.
-
-
-
-
-XXV.
-
-CORRESPONDANCE.
-
-
-J'étais loin d'en avoir fini avec ma correspondance. La lettre
-suivante, écrite d'une main lourde et tremblante, me disait:
-
-
- «Mon cher neveu,
-
- »Je n'étais pas portée plus qu'il ne fallait pour qu'on
- t'envoie à Paris, mais Kervigné a fait ce qu'il a voulu,
- n'est-ce pas? Nous voilà bien! Si Gérard n'est pas un Caton,
- ça appartient à l'état qu'il fait. Et puis, c'est l'aîné, et
- puis, on n'en voit pas tous les jours pour avancer comme lui.
- Toi, tu n'avais qu'à faire le mort. Il était pour soutenir le
- nom. J'ai le sang à la tête, quand j'écris maintenant, et la
- lettre du président m'a donné un coup.
-
- »C'était le soir de l'ouverture de la chasse; nous avions
- l'abbé Raffroy et Bélébon. Tu sais comme je m'observe à table;
- mais Kervigné m'a servi trois fois du lièvre, et je ne faisais
- pas attention, parce qu'on parlait de Gérard, qui n'a été que
- six mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui va passer
- colonel. Quel garçon! Il paraît qu'il s'est battu comme un
- diable en Afrique. Il a envoyé des dattes et des conserves. Ce
- n'est ni bon ni mauvais. Après le civet, je vis les perdreaux
- rôtis, et ça me fit envie. Kervigné me servit les deux ailes
- et la carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal. Mais, paf!
- voilà la lettre de Paris. Une comédienne! une Grecque! Toute
- la nuit j'ai étouffé. Mon manger n'a passé qu'au bout de
- trente-six heures. On peut bien dire que c'est une indigestion
- de chagrin! Julie a crié; elle devient pie grièche; l'oncle
- Bélébon ne t'aime pas beaucoup. Il dit que si Vincent avait eu
- tes occasions...... Voilà! chacun tire aux siens. Tu connais
- ma soeur, elle a fait des hélas! à n'en plus finir: l'abbé n'a
- pas dit grand'chose, il baisse assez; mais ne voilà-t-il pas
- que Renotte à donné cent sous à la Poule Noire? Des bêtises!
- oui, mais ça frappe. La Poule Noire a prédit malheur, et ta
- mère est toute triste en regardant les petits. Si Gérard avait
- été fils unique, tout ça ne serait pas arrivé...»
-
-
-Le reste à l'avenant. Ma tante Nougat concluait au retour immédiat, et
-demandait six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique.
-
-
- «Mon cher neveu,
-
- »Après les conseils que je t'avais donnés lors de ton départ,
- non, je ne m'attendais pas à te voir si tôt plongé au sein des
- déréglements du coeur! S'il est vrai que rien ne résiste à
- l'amour, ce dieu cruel dont l'empire s'étend sur les contrées
- les plus barbares, il est des principes qui opposent une
- panoplie à ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer. Vois ma vie
- pure et sans tache. Penses-tu que je n'ai point souffert? Le
- Maître de nos destinées m'avait douée d'une âme sensible et
- délicate: présent funeste! Il a fait le malheur de ma vie. Ah!
- combien souvent ai-je envié le sort de ces coeurs froids qui
- fournissent leur carrière sans jamais éprouver l'angoisse du
- sentiment! Personne ne me connaît; nul ne sait les combats
- terribles que je me suis livrés à moi-même. Jeune, possédant
- une fortune suffisante et quelque beauté, si j'en crois mes
- flatteurs, j'avais le droit de choisir entre une foule de
- partis convenables; mais, parmi ceux qui m'entouraient, je
- cherchai en vain l'idéal de mes rêves. Me diras-tu: Vous étiez
- une vierge noble; vous avez été sauvegardée à la fois par
- votre éducation et la pudeur naturelle à votre sexe. Vains
- mots! Mille autres sont tombées! Et pour ce qui regarde ton
- sexe, lis _Friedrick ou les Combats de la vertu_. Dans cet
- intéressant volume de Mlle Louisa Schontz, un des auteurs les
- plus appréciés en Allemagne, tu verras que le sexe n'y fait
- rien. Il s'agit de mettre un frein à ses passions. Voilà tout.
- Friedrick était ardent et fougueux comme le lion du désert;
- nonobstant, il garda comme moi la blancheur de sa robe
- nuptiale. Aimes-tu vraiment? malheureux enfant! Connais-tu les
- fureurs de ce fatal délire? Je ne suis point de celles qui te
- reprocheront son état de comédienne. Je méprise les préjugés.
- Nous sommes tous égaux sous le sceptre de l'Humanité reine! Je
- ne suis point de celles qui te reprocheront sa naissance et sa
- religion. L'Être suprême est notre père à tous, et c'est dans
- les écrits de l'Allemagne protestante que j'ai trouvé ce doux
- élixir qui calme mes sens et mon coeur comme un baume divin.
- Ne crains rien à cet égard d'un esprit d'élite qui connaît et
- comprend toutes les philosophies; ne crains pas davantage une
- allusion aux pratiques superstitieuses qui désolent encore nos
- contrées, au sein des splendeurs de ce siècle. L'ignorance
- infime de Renotte peut consulter la Poule Noire et mettre
- ainsi le trouble dans les faibles intelligences de la famille.
- Je suis trop avancée pour donner à ces misères un autre tribut
- que celui de mon amer dédain. Mais que prétends-tu faire?
- Chercher avec ELLE un refuge dans le suicide? Arrête! Ton
- existence ne t'appartient pas! Cette idée séduit généralement
- la jeunesse, et j'ai voulu périr moi-même après avoir savouré
- le céleste breuvage que contiennent les pages de Werther. Mais
- je respire encore. Suis cet exemple. L'autorité d'un père est
- sacrée. Garde-toi de discuter ses arrêts. Cherche un lieu
- écarté pour faire tes adieux à ta bien-aimée et fuis
- courageusement. Qu'elle se confine dans un cloître: c'est
- l'asile des incurables douleurs. Toi, tu appartiens à ce sexe
- inférieur qui oublie; tu es d'une nature assez ordinaire; un
- mariage de raison sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi en
- revenant _l'Incendie du coeur éteint par les larmes_, récent
- ouvrage de l'auteur déjà nommé, Mlle Louisa Schontz, et _le
- Brigand comme il y a peu d'honnêtes gens_, par Mlle Ida
- Munkhausen. Ton amie plutôt que ta tante pour la vie.
-
- »EGERIE DE KERFILY.»
-
-
-Ainsi parlait Bel-OEil. Il y avait là dedans le secret espoir d'une
-catastrophe. Bel-OEil aimait tant à pleurer! Elle m'engageait à éviter
-le suicide comme la chanson égrillarde dit aux jeunes filles: N'allez
-pas, n'allez pas dans la forêt Noire!
-
-La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l'encre, souvent
-retrempée d'eau, marquait à peine de lourds jambages avec des barres
-pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notariés, le
-style simple et militaire d'un conscrit, l'orthographe d'une jeune
-personne du temps de la République, qui n'avait jamais eu le temps
-d'étudier.
-
-«Mon nepveu, je te marque, par la présente, que j'ay esté chés la
-veuve Marie-Hélène Marker du Clos sous le vent, qu'on apèle aussi la
-Poule Noire dans le district du canton, à cette fin de savoir de quoy
-il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question,
-selon que nous le marque le président par sa dernière, en date du 3
-courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouvé la relation des
-imprudences de ton âge, à la Comédie, comme quoy tu t'es fourré
-jusqu'au col entre les mains du loup, parmy des étrangers sans patrie
-et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a sçu abuser
-de ton innocence. Je ne te marque pas le mécontentement de tes père et
-mère, qui sera l'objet d'un envoy spécial et particulier de leur part,
-ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement
-que j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite Marie Hélène
-Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ouï parler, étant
-bien connue, Dieu mercy, par tout le département, comme pour
-prognostiquer les récoltes, les numéros à la conscription et si les
-femmes grosses auront un garçon ou une fille. Ladite Poule Noire a
-fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les réponses
-ont toujours été les mêmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu
-étais la souillure de la maison par tes farces avec une excommuniée,
-que la punition suivrait de près l'offense, et que tu apporterais la
-mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton
-Bélébon avait été avant moy chés la veuve Marie Hélène Marker, dite la
-Poule Noire, et a déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi qu'il est
-dit. Je n'ai donc rien de nouveau à te marquer, sinon que tu as perdu
-mon estime par ta faute, pour avoir été choisir justement une
-hérétique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes, à cette
-fin de changer mon testament. Je te salue avec amitié.»
-
-Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais une véritable et sincère
-affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans
-son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Bélébon l'avait précédée
-chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes à Landevan,
-et l'oncle Bélébon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes
-raisons pour cela.
-
-En ce moment, j'eus vaguement conscience d'une conspiration qui
-m'enveloppait.
-
-Je rompis un autre cachet.
-
- «Mon drôle, votre bon père voit bien désormais qu'il est
- inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est
- indignée de votre impertinent silence. On vous somme de
- quitter Paris à l'instant même. Essayez de résister, il vous
- en cuira.
-
- »Pour mon grand-père, qui a la goutte.
-
- »VINCENT DE BÉLÉBON.»
-
-
-Je regardai la date de cette épître. Elle était de quinze jours plus
-récente que les autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu
-l'écriture élégante et indécise de l'abbé Raffroy, disait:
-
-
- «Mon cher enfant,
-
- »Il est bien étonnant que vous n'ayez pas répondu à vos bons
- parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mère a fait
- prendre des informations chez Mme de Kervigné de Paris par
- Chauvelot, le marchand d'étoffes, qui est allé faire ses
- provisions d'hiver. Mme de Kervigné ignore votre adresse. Si
- vous êtes malade, faites écrire immédiatement. On vous aime
- dans votre famille, et vous avez à tout le moins un ami hors
- de votre famille. Personne ici n'a mérité le traitement que
- vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux
- confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez,
- cher enfant, revenez bien vite et l'on tuera le veau gras à
- l'hôtel de la place des Lices.»
-
-Après cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n'en
-restait que deux. La première était une demi-feuille de papier écolier
-pliée avec ce soin rigoureux qui est l'art de l'écrivain public; la
-seconde avait un large cachet de cire rouge, à nos armes, sur une
-belle enveloppe anglaise, azurée, vergée, satinée et lourde comme un
-carton. Le papier écolier disait:
-
-
- «Monsieur le chevalier,
-
- »Dans la circonstance, je prends la liberté de vous adresser
- ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne
- santé, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et
- les petits tous deux de la rougeole à la peau. C'était vous
- qui avait la complaisance de m'écrire mes lettres autrefois,
- par quoi j'ai dû aller chez Toutain, sur la place, qui sait
- tourner les pétitions et compliments de toute sorte, pour vous
- informer qu'il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles.
- On parle contre vous, et monsieur écoute les Bélébon plus que
- je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six après vous. Je
- pense que ça vous sera utile de le savoir à l'avance. Si je
- suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur
- à gages, même pour rien et gratis, vous n'aurez qu'à me le
- dire, car ce n'était pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce
- grand _blêche_ de Laroche et sa dame, qui me regardait comme
- une bête sauvage de curiosité. Veillez au grain, sans vous
- commander. La présente est de Joson Michais, votre matelot,
- qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.»
-
-Elle avait six jours de date.
-
-Le papier bleu vergé n'avait que quatre jours.
-
- «Je ne sais pas si je t'ai jamais écrit, petit bêta. Nous
- partons pour te frotter les oreilles d'importance. Je suis
- arrivé d'Afrique avant-hier, et je n'entends parler ici que de
- toi. L'oncle Bélébon m'a demandé si l'on obtenait encore des
- lettres de cachet, à Paris; je lui ai répondu que non, mais
- que Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu peux faire
- ton paquet. L'oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va
- te fourrer à la Bastille. Vincent préférerait la guillotine.
-
- »Plaisanterie à part, petit frère, dans quel pétrin t'es-tu
- noyé? Des Grecs! une dangereuse du Marais! Ça me paraît
- fantastique. Et tu parles de mariage? Ah çà! tu veux donc que
- je te casse les deux jambes et la tête! Il y a cent ans qu'on
- ne s'est marié!
-
- »Je suis colonel, à l'âge de ceux de M. Scribe. J'ai dix ans
- de moins que le plus jeune de mes collègues. Tu me dois du
- respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau régiment est à
- Versailles: je t'aurai sous la main. Nous allons arranger
- cette affaire-là au galop.
-
- »Nous partons ce soir. C'est une razzia qui se prépare contre
- toi. Les deux Bélébon veulent te mettre à feu et à sang. N'aie
- pas trop peur, je suis là, prêt à déserter avec armes et
- bagages. Je n'ai encore rien dit, parce que je ne comprends
- pas trop cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine de te
- molester sérieusement, nous verrions bien. Je t'aime et je
- grille de te voir.
-
- »Ton meilleur ami,
-
- »GÉRARD DE KERVIGNÉ.»
-
-
-Depuis que j'avais l'âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de
-nous. Ce n'était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière
-au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa
-réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d'homme de
-plaisirs. Je n'exagère point. L'armée le regardait comme promis aux
-plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand
-j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l'avais à peine
-entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais
-bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en
-costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat.
-
-Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La
-différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à
-faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette
-affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais
-cette infériorité. D'un mot, je pense que c'est tout dire.
-
-Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais deviné,
-brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis
-devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un
-instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d'un écran
-pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible
-correspondance.
-
-Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les
-moments difficiles, c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a
-toujours quelque oreiller où l'on peut endormir une souffrance ou une
-terreur.
-
-Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec
-complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le
-pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds.
-Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était
-l'honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d'en bas. Que
-tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il était avec
-moi.
-
-Et il était avec moi, je m'efforçais à le croire.
-
-Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement
-pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui
-aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question
-d'abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je
-faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d'Annette! mon frère,
-ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!
-
-Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à
-peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose
-d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions
-au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.
-
-Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je consultai ma montre. Ils
-étaient arrivés.
-
-Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.
-
-Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place
-Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre.
-
-J'avais le coeur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître
-en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être
-déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie.
-Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était
-impossible qu'elle ignorât ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour
-me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être.
-
-Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontré rue
-Saint-Sabin.
-
-Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon
-l'expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père,
-mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon et son abominable Vincent!
-
-Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en
-1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris,
-arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l'époque de
-l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte
-des restaurants et exiger des _diminutions_ sous menace du commissaire
-de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: «A PARIS, ON PEUT
-TOUT SE PERMETTRE!»
-
-Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase:
-_Faire le voyage de Paris_, s'est évanouie. Les études de notaires, à
-Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus
-son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'être
-un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs
-comme l'intérieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est
-toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant:
-_Il ne faut pas se faire un monstre de Paris_.
-
-Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout
-simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or.
-On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les
-côtelettes qu'on y mange.
-
-Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon sont mortes du premier
-coup.
-
-Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu
-mes oreilles d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des
-billets de spectacle.»
-
-Il n'y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a
-plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour
-ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront à 80%
-de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir,
-en se promenant, le dimanche.
-
-En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y
-débarquait armée jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma
-tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon
-avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que
-s'était-il passé? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothèse
-pouvait s'étaler en long et en large. Aucune horreur n'était en dehors
-de la vraisemblance.
-
-Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n'était
-pas plus doux qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête et
-délicate jusqu'à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même,
-mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde?
-N'avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie?
-
-Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le
-plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage? Avec
-ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes!
-pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de
-l'absurdité humaine! Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent
-oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles étaient à Paris pour faire
-justice.
-
-Tout ce monde, c'était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté
-leurs bonnets par-dessus les moulins.
-
-Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne
-saurais pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette! La seule pensé
-d'Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau.
-
-Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire
-nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer
-vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et
-ongles!
-
-J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la
-modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il croyait être
-d'insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j'ai des visions
-qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une
-crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches
-de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout pâle et Annette se jeta aux
-genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi.
-
-Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portière, je
-pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre
-maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans l'escalier pour écouter, mais
-le bruit des battements de mon coeur m'empêchait d'entendre. Le
-premier son que je saisis fut un éclat de rire et mes deux genoux se
-plièrent d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu.
-
-Une voix parlait qui m'était inconnue. Je poussai la porte et je
-restai comme foudroyé par la joie qui me dilata le coeur. Mon frère
-Gérard était là, entre M. Laïs et Philippe; chacun d'eux tenait une de
-ses mains et il mettait en même temps un baiser sur le front
-rougissant d'Annette.
-
-
-
-
-XXVI.
-
-MON FRÈRE GÉRARD.
-
-
-C'est assurément la plus joyeuse surprise que j'aie jamais éprouvée.
-Mon contentement fut augmenté de toute mon angoisse récente et je ne
-saurais dire sous quel aspect héroïque et charmant mon frère Gérard
-m'apparut. Il aimait son métier avec passion et quittait rarement le
-costume militaire; mais, en voyage, il se mettait à son aise et
-sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait à
-aucun grade; elle était simple, gracieuse et tout particulièrement
-coquette. J'ai parlé à propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi,
-je les trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard ne leur
-ressemblait point. Il n'était ni pomponné ni musqué: c'était un prince
-artiste sous le harnais d'un lieutenant.
-
-Il était jeune incroyablement. Depuis que l'armée française existe,
-jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce
-qu'il fallait aimer en lui, c'était l'élément soldat; il n'y avait
-rien dans toute sa personne qui n'appartînt au soldat. Son esprit, sa
-beauté, sa gaieté, sa bonté, tout était d'un soldat.
-
-Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et cependant, on voit au
-travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre coeur vaillant
-et charmant! Il a laissé dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et
-vaillante d'une vision chevaleresque.
-
-Je le reconnus d'un coup d'oeil, bien que ses traits me fussent à peu
-près étrangers; je le reconnus indépendamment de son uniforme, auquel
-je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus à mon émotion même
-et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front à baiser.
-
-Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent.
-
-«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune
-fille sans le consentement de ton aîné! Tu seras mis en pénitence!»
-
-J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la tête à deux mains et
-m'embrassa bruyamment. Puis il me tint à distance pour me regarder.
-
-«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'étais bien sûr que
-ce vieux chat-huant de Bélébon mentait! Ce garçon-là a de la tête et
-du coeur!
-
---Une tête intelligente, dit Philippe.
-
---Et un bon coeur, ajouta M. Laïs.
-
---Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Gérard.
-
---Je l'aime,» répondit Annette si fermement et si franchement que
-Gérard tressaillit.
-
-Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de
-l'admiration, mais aussi de la pitié dans le regard qu'il jeta sur
-elle, et j'eus peur.
-
-Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que pouvait-on craindre de ce
-noble et beau sourire?
-
-«Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais déjà
-plus long que toi, petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?
-
---Vaguement, répondis-je.
-
---Le frère de Bel-OEil? Un vrai loup de mer, celui-là, qui faisait
-toujours taire le vieux Bélébon en l'appelant soldat marin. Eh bien!
-l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Laïs
-dans la guerre de Morée: un jeune héros....
-
---Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe.
-
---Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la
-fausse manoeuvre de _la Danaé_, et qui reçut à sa place une blessure
-en pleine poitrine.
-
---Mon cher et bon père,» dit Annette.
-
-M. Laïs ajouta avec son mélancolique sourire:
-
-«Si j'avais oublié, ma blessure qui s'est rouverte me ferait
-souvenir.»
-
-Gérard donna deux poignées de main, une à droite, l'autre à gauche.
-
-«Tu vois, reprit-il, j'étais venu ici armé en guerre et me voilà
-cerné, enveloppé, réduit à capituler!»
-
-Je déclare qu'en ce moment tous les obstacles avaient disparu pour
-moi. Je me tournai triomphant vers les Laïs et je m'écriai:
-
-«Que vous avais-je dit!»
-
-La figure de Gérard changea d'expression incontinent.
-
-«Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il à son tour.
-
-Et, certes, les professeurs de déclamation théâtrale ne pourraient
-donner à la même question deux physionomies plus complétement
-opposées.
-
-Ce fut comme si un seau d'eau froide eût tombé sur mon enthousiasme.
-
-«René nous a dit, répliqua cependant M. Laïs, qu'il avait un bon père
-et une bonne mère....
-
---C'est vrai, jusque-là, l'interrompit Gérard.
-
---Et que l'un et l'autre consentiraient tôt ou tard à faire son
-bonheur.»
-
-Gérard secoua la tête.
-
-«Quoi! m'écriai-je, si notre père était assis à la place où tu es, tu
-crois qu'il n'éprouverait pas les mêmes sentiments que toi?
-
---Pas de questions indiscrètes, conscrit! me dit-il d'un ton qui me
-déplut absolument. Nous n'avons pas l'âge requis pour juger les papas
-ni les officiers.
-
---Voyons, mon frère, repartis-je en le couvrant de mon regard, vous
-êtes un homme du monde, vous savez le langage du monde. Pourquoi cet
-argot de caserne en présence d'une jeune personne qui, en définitive,
-sera Mme de Kervigné comme notre mère.
-
---Oh! je ne me plains pas!» s'écria Annette qui essaya de sourire.
-
-Gérard pâlit visiblement.
-
-«René, vous avez bien parlé, me dit-il après un court silence. On
-s'exprime mal, quand on a quelque chose à cacher. Je ne peux pas dire
-ici toute ma pensée.»
-
-Les deux Laïs se levèrent à la fois; Gérard les retint.
-
-«Que le diable m'emporte! s'écria-t-il cette fois de tout son coeur,
-c'est la première fois de ma vie que je joue ce rôle-là. Ai-je l'air
-d'un bien noir diplomate? Le petit m'a mis sens dessus dessous du
-premier coup. C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je ne t'en
-veux pas, René, mais je n'en suis pas plus à l'aise pour cela. Si
-j'étais vis-à-vis des gens du monde, je ne me gênerais pas, crois-le
-bien, mais on vaut mieux que le monde, ici, ou du moins telle est mon
-impression première. J'ai fait deux amis aujourd'hui: ce digne
-vieillard, ce brave jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune
-fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite soeur; j'ai retrouvé
-un Kervigné de la bonne souche, et, vois-tu, quand je parle ainsi,
-moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne suis pas content. Nous aurons du
-mal; j'aurais mieux aimé n'avoir qu'à tailler en plein bois pour te
-débarrasser d'une liaison indigne. A la maison, je te l'apprends si tu
-l'ignores, les vrais maîtres ne sont rien; c'est l'entourage qui pense
-et qui agit. Tout cela, Dieu sait comme! Regardez-moi bien tous: je
-suis un honnête garçon, et vous m'avez mis malgré moi de votre parti,
-mais......
-
---Point de mais, Gérard, mon bon frère! l'interrompis-je. Tu es leur
-gloire. Tu ne te doutes pas de ce que tu peux sur eux tous! Si tu es
-vraiment de notre parti....
-
---Je n'ai pas honte de vous demander votre appui, monsieur, dit le
-père, dont le fier visage était à peindre en ce moment.
-
---Vous m'avez appelé votre ami..» murmura Philippe.
-
-Et Annette:
-
-«Je vous aime tant, depuis que vous avez dit: Je souhaiterais celle-ci
-pour ma petite soeur!»
-
-Je trouvais que c'était trop. J'avais honte et la colère me prenait.
-Je dis à Gérard:
-
-«Sortons, et souviens-toi de ceci: contre nous, vous ne pouvez rien,
-sinon nous tuer tous les deux dans les bras l'un de l'autre.»
-
-Il fronça le sourcil, mais son regard évita le mien.
-
-Mon coeur bat en écrivant ces lignes, qui pour vous sont sans
-émotions. C'était une noble et tendre créature que ce beau soldat. Je
-l'accusais parce qu'il ne pouvait pas juger ma situation comme je la
-jugeais moi-même. Les Laïs, plus raisonnables et meilleurs que moi, ne
-s'irritaient point, quoique toute l'amertume du calice fût pour eux.
-Leur fierté n'était pas du même genre que la mienne. En de certains
-cas, leur fierté dépassait la mienne de cent coudées, mais elle
-n'était jamais de l'orgueil. La différence entre l'orgueil et la
-fierté, c'est que l'orgueil est sourd à la voix du coeur.
-
-En eux, le coeur était tout. Je les ai vus toujours prêts au
-sacrifice.
-
-Gérard consulta sa montre et reprit:
-
-«Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais qu'importe ce que je pourrais
-dire? Ce sont les faits qui parlent. Sortons, en effet, René: ils
-doivent maintenant nous attendre.
-
---Qui? demandai-je; mon père?
-
---Notre père et tous ceux qui sont venus à Paris pour toi.»
-
-Avant de coiffer sa casquette militaire, il donna ses deux mains aux
-Laïs.
-
-«Je suis content de vous avoir vus, dit-il. Peut-être ne me
-jugerez-vous jamais bien, car des événements se préparent qui vont
-nous séparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime mon jeune frère de tout
-mon coeur! je vous aime non-seulement pour lui, mais pour vous-mêmes.
-J'ai fait une promesse à ceux qui vous attaquent aujourd'hui; votre
-cas est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma promesse surtout pour
-vous sauvegarder contre la loi. Au revoir, et plus tôt que vous ne
-pensez!»
-
-Il baisa galamment la main d'Annette et le regard qu'il lui jeta
-m'étonna jusqu'au trouble. Elle ne le vit point sans doute, car son
-sourire d'ange resta autour de ses lèvres.
-
-Comme je passais le seuil, ils me dirent tous les trois:
-
-«René, soyez prudent!
-
---Ah ça! m'écriai-je dès que Gérard et moi nous fûmes seuls, est-ce
-pour moi aussi, l'énigme? J'exige une explication.
-
---Ce sont de braves gens!» murmura mon frère qui était tout pensif.
-
-Et il répéta plusieurs fois sans savoir qu'il parlait:
-
-«Ce sont de braves gens! Ce sont de braves gens!
-
---L'énigme? s'interrompit-il brusquement. Elle est pour toi surtout,
-mon bonhomme! Vois-tu il y a du vrai dans ce qu'ils disent, là-bas: tu
-te casses le cou, c'est clair. Fais-moi l'amitié de me pardonner si je
-ne mets pas un habit noir et des gants blancs pour te parler. Tu m'as
-rappelé si sévèrement à mes devoirs d'homme du monde dans ce pauvre
-taudis....»
-
-Je l'arrêtai net.
-
-«Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je.
-
---Montons en voiture, me répondit-il. Dans deux heures d'ici, je ne
-jurerais pas que tu n'eusses envie de te couper la gorge avec moi!»
-
-Je me sentais si parfaitement capable du fait, s'il essayait de se
-mettre entre Annette et moi, que le coeur me manqua.
-
-«Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante pas avec cela, Gérard!
-
---Je te préviens pour ta gouverne, petit, répliqua-t-il en ouvrant la
-portière du fiacre, que j'ai envie de plaisanter comme d'aller me
-pendre!»
-
-Il ajouta, en s'adressant au cocher:
-
-«Palais-Royal, aux Frères-Provençaux!»
-
-Il avait de la sueur aux tempes. J'essayai de prendre une de ses
-mains, il m'attira sur sa poitrine et m'embrassa. Je ne puis dire
-combien son émotion me navrait. J'y voyais une mortelle menace.
-
-«Ce sont d'honnêtes et braves gens, répéta-t-il encore. Des gens
-distingués, sur ma foi! Et cette petite est tout uniment délicieuse!
-Tu n'en trouveras pas beaucoup dans la famille ni ailleurs pour
-t'aimer autant que moi, René. Je crois être un bon frère pour notre
-Julie, mais nos deux caractères ne s'emboîtent pas, parce que j'ai
-idée que ce monument en parfait état de conservation, M. le marquis,
-son mari, tout en me faisant bonne mine en face, me joue des tours par
-derrière. C'est un ancien bandit, et j'ai peur des ermites qui ont été
-diables. De tout temps, quand je songeais à notre maison, c'était toi
-qui étais entre mon père et ma mère. J'ai coûté beaucoup d'argent,
-là-bas; j'en sais à peu près le compte et je regarde que je te le
-dois, à toi, principalement, car notre soeur a eu pour le moins autant
-que moi. Je te le rendrai. Il est dans les nécessités de ma vie de
-faire un grand mariage. A quoi penses-tu, petit?
-
---Je pense, répondis-je, et je sentais ma voix très altérée, je pense
-qu'une lutte entre frères doit être quelque chose de terrible.
-
---Les _Frères ennemis_! s'écria-t-il d'un accent de gaieté qui sonna
-faux à mes oreilles. C'est une tragédie, ni plus ni moins! J'ai beau
-être colonel, je reste lieutenant par ma haine de la tragédie.»
-
-Le fiacre allait cahotant aux environs de l'Hôtel-de-Ville. Je mis ma
-tête entre mes deux mains. Il y avait un vertige autour de mon
-cerveau.
-
-«René, reprit-il très doucement, j'ai des choses à te dire. Si tu
-avais eu seulement deux ou trois ans de plus, j'aurais eu recours à
-toi demain. Nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit: il faut que je
-te parle.»
-
-Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences. Je le lui fis
-entendre avec rudesse.
-
-«Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes véritablement. L'inquiétude te
-rend égoïste: je ne t'en veux point pour cela. Mais ils sont dans leur
-droit aussi, ceux qui te barrent la route d'une sottise. Rassemble un
-tribunal composé de dix mille personnes choisies par le hasard, et tu
-auras dix mille voix contre toi. Si tu savais prendre ton monde et
-jouer ta partie gaiement.... Mais tu ne sauras pas, et malgré ce que
-j'ai vu, il y a dix à parier contre un que ce mariage est un trou dans
-lequel tu te jettes.
-
---Si tu les connaissais comme je les connais.... repartis-je avec plus
-de calme, car j'étais heureux dès que je voyais jour à plaider ma
-cause.
-
---Je les connaîtrai! m'interrompit Gérard. J'agis pour toi bien plus
-encore que pour nos gens de Vannes. Et, cependant, c'est à eux que je
-l'ai promis. Mais, sois tranquille! si Vincent gagne la partie, je le
-fais mourir sous le bâton!»
-
-A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger, il ne me répondit plus.
-
-Je me disais en moi-même: C'est bien! Il y a un complot. Je ferai
-sentinelle. Il faudra qu'on me passe sur le corps pour arriver jusqu'à
-eux!
-
-Quand le fiacre s'arrêta dans la rue de Beaujolais, Gérard mit sa main
-sur mon épaule.
-
-«Cette nuit, nous causerons, prononça-t-il tout bas, de toi et de moi.
-Les gens qui sont là-haut ne feront rien contre toi, ce soir.
-Tiens-toi en paix et tâche d'être bien avec tout le monde. Tu n'as là
-que deux ennemis. Si je le veux bien--et il se peut que je le
-veuille--demain soir, tu seras heureux. Ecoute bien: si je ne le veux
-pas, c'est que j'aurai de bonnes raisons pour cela, ou que je serai
-mort.
-
---Mort! répétai-je saisi par ce mot qui tombait à l'improviste.
-
---Je te répète que nous avons beaucoup à causer, cette nuit. Montons.»
-
-Mes idées vacillaient et j'avais des pressentiments plus sinistres que
-la situation ne semblait le comporter. Je ne comprenais pas pourquoi
-j'étais ainsi convoqué dans un restaurant. Mon père n'avait-il pas la
-maison du président de Kervigné? Malgré les paroles rassurantes de
-Gérard, je m'attendais à tomber au milieu d'une sorte de lit de
-justice où j'allais être jugé solennellement et sévèrement.
-
-«Société Bélébon! dit un garçon.
-
---Salon bleu! second! répondit un autre. Conduisez.»
-
-Aurélie m'avait menacé souvent d'une partie fine aux Frères-Provençaux
-ou ailleurs, mais les événements avaient tourné court, et, par le
-fait, je ne savais même pas ce que c'était qu'un restaurant à la mode.
-Mes petits étonnements n'intéresseraient personne, et je me garderai
-bien de décrire ce que tout le monde connaît. Je fus introduit dans un
-paradis, bas d'étage, orné comme le dessus d'une boîte de bonbons et
-violemment chauffé par un éclairage surabondant. Il y avait là, autour
-d'une table, servie comme sait le faire le plus illustre des maîtres
-d'hôtel parisiens, une douzaine de personnes déjà parvenues au
-paroxysme des allégresses gastronomiques.
-
-Toutes ces personnes étaient de Vannes; mais, bonté du ciel! quel
-assemblage et qui se serait attendu à ces criminels rapprochements!
-Mon père, ce miroir du légitimisme le plus pur, était assis entre
-l'adjoint Mahureau, l'un des plus abandonnés parmi les sicaires du
-juste-milieu, et M. Kerjouhou, commandant de la garde nationale!
-Bel-OEil poétisait avec un capitaine de la gendarmerie, célèbre par sa
-sévérité contre les réfractaires; Nougat, la fière Nougat, trinquait
-avec Mme Rimassu!
-
-Qu'était, cependant, Mme Rimassu? J'hésite à le dire. Une femme qui
-vendait des chapeaux! Mais, tudieu! qu'elle buvait abondamment, cette
-roturière! Nougat lui ouvrait avec libéralité la large boîte où était
-le portrait de Gérard et disait à chaque communion nouvelle:
-
-«A Paris comme à Paris!»
-
-L'oncle Bélébon avait près de lui un sordide avoué qui suait la
-chicane malhonnête et qu'à Vannes personne ne touchait sans mettre des
-gants fourrés. Vincent s'était flanqué de deux redoutables commères:
-une marchande de poisson de Lorient et une veuve de plusieurs
-officiers de marine.
-
-Vous l'avez deviné, c'était la diligence qui était là, la diligence
-tout entière! On continuait la table d'hôte. En voyage, dit l'axiome
-provincial, on fait si vite connaissance!
-
-Loin de la patrie, il est si doux de contempler des visages de son
-endroit!
-
-D'ailleurs, à Paris comme à Paris!
-
-Là, les distances se rapprochent, l'orgueil des castes disparaît,
-ainsi que l'amertume des dissidences politiques. Il n'y a plus à Paris
-ni royalistes, ni ligueurs. Tous Bretons ou tous Auvergnats! Le coeur
-dans l'estomac, le sang à la peau, la bouche pleine!
-
-Il y avait beaucoup à dire sur les moeurs de Mme Rimassu. Ah!
-beaucoup! Elle parlait gras. La poissonnière vous avait une odeur à
-tout casser. La veuve des lieutenants de vaisseau sentait aussi
-lamentablement son fruit. C'est égal: à Paris comme à Paris! Liberté
-libertas! comme criait ce débauché de Bélébon. Vincent ajoutait, les
-yeux hors de la tête: Et houp! Jabadaô! ce qui est une plaisanterie
-celtique.
-
-Quoique ça, le seul qui gardât une posture décente était le pauvre
-Joson Michais, assis à l'écart, au bas bout de la table. Il avait
-l'air tout contrit, mais il avait changé déjà trois fois de bouteille.
-
-Notre entrée fut saluée par une terrible acclamation.
-
-«A la soupe! à la soupe! cria mon père. Viens que je t'embrasse, mon
-scélérat! Nous avons le capitaine de gendarmerie pour te conduire à
-Vannes de brigade en brigade.
-
---Colonel! auprès de moi! ordonna Nougat. Je n'ai fait que grignoter
-en t'attendant. Bonsoir, René, mon drôle! Croirais-tu que depuis mon
-départ de Vannes je n'ai pas eu de mal à l'estomac une seule fois!
-
---Comme on voit bien qu'il a souffert par le coeur! soupira Bel-OEil
-dans l'oreille du gendarme.
-
---Il a la pépie, ce bibi-là, fit observer Mme Rimassu.
-
---Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'étouffe! lança aigrement le
-vieux Bélébon. Bonsoir, innocent. Ça va bien, ta donzelle?»
-
-Il resta bouche béante, parce que Gérard le regardait en face. Le
-vieux Bélébon savait qu'il fallait respecter Gérard. Mais mon père, à
-pleine voix:
-
-«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Les affaires
-seront pour plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la garde nationale!
-Que tout le monde vive... même les gendarmes! A ta santé, chevalier!
-Sans toi, je ne serais pas à Paris.»
-
-
-
-
-XXVII.
-
-A PARIS COMME A PARIS!
-
-
-Il y avait dans ces derniers mots de mon bon père: «Sans toi, je ne
-serais pas à Paris,» une vive et chaude reconnaissance. J'eus grand
-plaisir à l'embrasser, ainsi que mes deux tantes, qui, au demeurant,
-avaient été les amies de mon enfance. Quant aux deux Bélébon, je ne
-les embrassai point. La guerre était déclarée. Toute la diligence,
-ceux qui me connaissaient et ceux qui ne me connaissaient pas, me
-firent fête. La Rimassu déclara que j'avais grandi et pris du _truc_.
-La poissonnière et la veuve de la flotte m'adressèrent d'aimables
-paroles. Pour m'utiliser, on but tout de suite à ma santé, et ce Judas
-de Vincent doubla la politesse.
-
-Gérard semblait surpris et mécontent de trouver là des étrangers. Il
-s'assit entre Nougat et l'adjoint. Aussitôt qu'il eut pris place, il
-me fut aisé de voir qu'on lui décochait de tous côtés des oeillades
-interrogatives. Il ne se pouvait point, cependant, que ce loyal et
-fier soldat, si élevé au-dessus du niveau des autres convives, fût
-engagé avec eux dans une conspiration contre moi.
-
-Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait eu folie à le croire.
-
-Je m'assis au bas bout de la table, non loin de Joson Michais, qui me
-faisait des signes en tirant les mèches de ses cheveux plats et me
-regardait avec des yeux humides. Je lui tendis la main. Il la baisa
-bel et bien et me dit tout bas:
-
-«Ah! monsié el chevâlier! y a du tâbâc!
-
---Qu'est-ce? demandai-je en me cachant derrière ma serviette que je
-dépliai.
-
---E j'ne sais point, me répondit Joson; mais, quoique ça, y en â!
-aussi vrai comme ej'ne mens point, faut dire la vérité!
-
---Pstt!» me fit Bel-OEil mystérieusement.
-
-Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix, elle me dit, en
-confidence, au travers de la table:
-
-«Tu as souffert, René! T'avais-je mis en garde contre les
-entraînements de cette funeste passion?
-
---Qu'elle est bête!» grommela Vincent.
-
-Je ne prétends pas qu'il eût tout à fait tort au fond; mais, sur un
-geste de Gérard, il se hâta de mettre son nez dans son verre.
-
-Gérard était le maître ici. Cela sautait aux yeux et je ne pouvais me
-défendre de penser: «Si je suis condamné, c'est qu'il l'aura bien
-voulu.»
-
-Pauvre frère chéri! si beau! si jeune! si heureux! Les secrets
-desseins de la Providence ressemblent parfois à un jeu cruel.
-
-Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses toilettes qui
-émaillaient, ce soir-là, le salon bleu des Frères-Provençaux! A Paris
-comme à Paris, c'est clair. On peut tout se permettre dans cette
-grande cohue où chacun passe inaperçu: c'est évident. Retournez vos
-habits, si vous voulez, et portez une paire de volailles plumées sous
-vos aisselles, personne ne vous dira: mon coeur. Voilà l'axiome. Vous
-iriez tout nus dans les rues sans les sergents de ville.
-
-Partant de là, pourquoi la province arrive-t-elle toujours avec l'idée
-bien arrêtée d'éblouir ce Paris qui ne la regardera pas? Ma tante
-Bel-OEil avait une robe de velours amarante, achetée pour les noces de
-ma soeur et un certain crêpe de Chine bleu tendre, je dis tendre comme
-son coeur sensible. Sur son front jouait une ferronnière, et un oiseau
-de paradis un peu pelé hérissait ses cheveux. Elle était splendide,
-mais moins que Nougat, rouge comme une tomate dans un spencer collant
-de satin blanc, sur lequel se drapait une écharpe de barége vert foncé
-frangée d'or. Un collier de topazes serrait son gros cou, et un
-perruquier de Paris lui avait arrangé sur la tête un effrayant turban
-apporté de Bretagne. Les garçons cassaient les assiettes en la
-regardant.
-
-Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythère provinciale, avait déployé le
-châle Ternaux de ses anciens triomphes. Son comique était moins
-effréné que celui de mes tantes. La veuve de l'armée navale était
-presque à la mode, parce que le corps de MM. les officiers se fournit
-à Paris. C'était en sa personne même que le ravage apparaissait. On a
-beau dire: le service de la mer use la chair comme le fer et le bois.
-
-Parlez-moi des poissonnières de Lorient! Savez-vous ce que coûte au
-pêcheur qui le prend ce faisan de la mer, ce poisson vêtu d'argent
-mat, le plus beau, le mieux fait, le plus délicat de nos côtes, le
-lupus d'Horace, le bar de Véfour? Les bars s'en vont. Le prix d'un bar
-de vingt livres varie entre une journée et la noyade. La poissonnière
-de Lorient l'achète quarante sous et le revend un louis. A Paris, il
-vous coûtera soixante francs. Nos bateliers seraient bien riches s'ils
-avaient seulement le quart du prix réel de leurs pêches. Mais ils sont
-très pauvres. La poissonnière a des pendants d'or qui allongent ses
-oreilles jusqu'à l'épaule. Le conducteur de diligence _met de côté_.
-Le consignataire de Paris devient millionnaire dès sa seconde
-faillite. Ainsi va la marée.
-
-Quant aux hommes, ils avaient généralement l'habit bleu barbeau à
-boutons d'or, sauf le gendarme, agrafé dans une redingote longue dite
-demi-solde. La cuisine des Frères-Provençaux était très franchement de
-leur goût. Les deux sexes faisaient assaut de bonnes dispositions, et
-les encouragements de mon père obtenaient l'approbation générale.
-
-J'entendis Nougat qui demandait à Gérard:
-
-«L'as-tu vue, mon colonel?»
-
-L'oncle Bélébon ajouta en clignant de l'oeil:
-
-«C'est peut-être déjà chose faite, dis donc?»
-
-Tous les membres de ma famille, et même les gens de Vannes, semblèrent
-comprendre cette question dont le sens m'échappait. Je m'étais promis
-d'être calme; mais cette convocation de toute la diligence,--coupé,
-intérieur et rotonde,--m'exaspérait sourdement. C'était un surcroît de
-torture dont l'idée devait appartenir à cet abominable Bélébon.
-
-J'attendis avec anxiété la réponse de Gérard. Tout me faisait peur.
-Gérard ne répondit que par un geste d'impatience.
-
-«Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre heures. C'est la première
-fois que je vois la capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait pas
-tant de façons, hein, Vincent?
-
---Ah! mais, répliqua le rustre, c'est que tu étais un gaillard, papa!
-
---Nous les savions toutes! A la santé du colonel, dont le rapide
-avancement honore à la fois sa famille et le pays qui l'a vu naître!»
-
-Mon père avait déjà froncé le sourcil, mais ce toast le dérida. Ce
-vieux Bélébon était un idiot d'esprit.
-
-Les verres se choquèrent avec fracas.
-
-«Voyons, Parisien, reprit l'oncle à haute et intelligible voix, vas-tu
-nous parler de ta donzelle, à la fin! Tu as dû faire danser les écus
-bretons! Je voudrais bien savoir qu'est-ce que c'est que cette
-paroissienne-là, pour s'être mise avec un oiseau comme toi!»
-
-Sans les gens de la diligence, il est fort possible que j'eusse
-répondu tranquillement, tant j'étais fait aux despotiques boutades du
-vieux Bélébon. Mais sur tous ces vulgaires visages, le même sourire
-satisfait se montra. Je perdis patience du premier coup:
-
-«Chez nous, les portes étaient fermées, mon oncle, répliquai-je en
-contenant ma voix, et il y a dans toutes les maisons des inconvénients
-qu'il faut supporter de son mieux. Mais ici, nous ne sommes pas chez
-nous et nous ne sommes pas seuls. Je vous préviens que les oreilles de
-Vincent payeront votre première impertinence!
-
---Attrape à scier, quoique ça! grogna voluptueusement Joson Michais.
-
---Tiens! tiens! fit le gendarme.
-
---Peste! dit l'adjoint, qui lança une oeillade à la garde civique. Ah!
-diable!»
-
-La garde civique repartit:
-
-«Ah! diable! Peste!»
-
-Rimassu me lança une boulette de mie de pain qui témoignait de son
-estime; la veuve maritime battit des mains, et la poissonnière s'écria
-au milieu d'un fou rire:
-
-«Tranchée, la vieille morue! Parée, vidée, salée, séchée! Que faut-il
-avec ça?»
-
-Vincent s'était levé à demi, blême de rage, Gérard le fit rasseoir
-d'un coup de plat de main au sommet du crâne. Mon père, moitié riant,
-moitié contrit, me dit:
-
-«René! René! monsieur.»
-
-Puis, s'adressant au Bélébon il ajouta:
-
-«C'est pour rire, mon oncle. Mais vous avez quelquefois trop d'esprit.
-Voyons, la paix! On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.»
-
-Ceci était énorme de la part de mon père, car rien ne saurait donner
-une idée de l'influence qu'avait prise sur lui le vieux Bélébon.
-
-«L'oncle va souvent trop loin! dit aussitôt Nougat.
-
---Si ce n'était son âge et son défaut de fortune.... ajouta Bel-OEil
-qui avait d'anciennes querelles à vider.
-
---La paix! la paix! répéta mon père. Au fricot! Qui veut de la perdrix
-au choux? C'est cuisiné à la papa! Mange cette corporaille, fils René,
-ou je te déshérite! Ah! ah! mon oncle! écoutez donc! il a son franc
-parler: il n'est pas encore mésallié. Nage partout, matelots! et en
-mesure! Les truffes vont venir! Bon appétit, bonne conscience! A la
-santé de sainte casserole!
-
---Bravo! cria la poissonnière. Des marquis comme ça, ça fait plaisir à
-voir!
-
---J'avais oublié de te dire, René, chanta Nougat, exaltée; depuis mon
-départ de Vannes, je n'ai pas eu mal à l'estomac une seule fois.
-J'étais faite pour les voyages. Paris est un paradis.
-
---Loin du bruit, murmura Bel-OEil, à l'heure même où nous sommes,
-combien de coeurs sensibles doivent y chercher le bonheur!»
-
-Vincent absorbait pour se consoler; l'oncle Bélébon cherchait un moyen
-de prendre sa revanche. Si j'avais pu manger la carcasse de perdrix
-que mon père m'avait imposée, j'aurais gagné cent pour cent, mais
-c'était l'impossible.
-
-J'étouffais dans cette atmosphère chaude et chargée de vapeurs
-culinaires. Ma tête brûlait. Je travaillais comme jadis aux heures de
-ma fièvre, poursuivant toujours le mot d'une énigme qui sans cesse me
-fuyait.
-
-Quel était ici le rôle de Gérard? Il n'y avait pas à s'y tromper;
-j'avais surpris des signes d'intelligence. Il avait honte de ses
-alliés, mais il avait des alliés. Contre qui cette alliance? Contre
-moi? Et pourtant, Gérard m'aimait, j'en étais sûr: je l'aurais juré.
-
-Il est des circonstances où ceux qui vous aiment peuvent être contre
-vous. Je n'avais pas le sang-froid qu'il faut pour raisonner dans cet
-ordre d'idées, très multiples et très subtiles, dont le résumé est la
-phrase proverbiale: _Sauver un noyé malgré lui_. Les demi teintes
-m'échappaient. Gérard devait être mon ami ou mon ennemi; entre ces
-deux extrêmes, point de milieu.
-
-A chaque instant, des frissons me passaient par le corps. La grotesque
-bombance qui m'entourait ne faisait sur moi qu'une impression très
-vague. Toute autre chose m'eût gêné pareillement et peut-être
-davantage. Je travaillais, je cherchais, j'épuisais mon effort à
-m'isoler. Je souffrais à un degré terrible, et je n'aurais pas su dire
-de quoi je souffrais.
-
-Quelque chose menaçait, voilà le vrai. Tout grand malheur qui pend a
-son cri muet. On l'écoute, il trouble, il navre.
-
-La pensée d'Aurélie me vint. Pourquoi? Eût-elle été à sa place, si
-sévèrement que je l'aie pu juger, parmi ces incongruités de bas étage?
-Et, cependant, son absence me causait de l'étonnement et de la peur.
-
-Elle était la correspondante naturelle de ma famille à Paris, tant à
-cause du lien de parenté qu'en raison de mon séjour chez elle. Seule
-elle pouvait fournir sur moi certains renseignements. On avait dû
-l'aller voir au saut de la voiture.
-
-A moins que ce voyage ne fût un pur prétexte pour s'empâter aux
-Frères-Provençaux.
-
-Cette dernière hypothèse n'était pas l'absurde, comme le lecteur
-pourrait le supposer. On a vu parfois la province se ruer sur Paris,
-les mains pleines d'intérêts encore plus respectables, et revenir
-chez elle, vaincue plus qu'Annibal, par les délices du Palais-Royal,
-cette Capoue des vaillances départementales. Cependant je n'admis
-point qu'il en pût être ainsi. L'absence d'Aurélie en vint à me
-préoccuper de plus en plus.
-
-Elle était la femme des escapades. Elle avait l'esprit qu'il fallait
-pour rire aux larmes et savourer le comique de cette prodigieuse
-exhibition. Elle était du monde, mais à sa façon, et ce qu'on appelle
-la distinction était pour elle un vêtement plutôt qu'une peau. Cette
-soirée eût été mémorable dans sa vie. Elle y aurait payé place au
-poids de l'or.
-
-Ne l'avait-on point invitée? Etait-ce réserve? La réserve n'étouffait
-ici personne, et mon bon père, qui détestait si cruellement les
-mésalliances, n'avait pas honte du tout de ses convives. A Paris comme
-à Paris! La truffe purifie toutes choses.
-
-L'idée naissait en moi qu'Aurélie pouvait être employée à quelque
-ténébreuse machination.
-
-Mais on me gardait à vue. Les truffes venaient d'arriver. L'oncle
-Bélébon avait réédité coup sur coup trois de ses plus forts
-calembours; sa faveur renaissait de ses ruines.
-
-«Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il faut prendre des gants de
-satin blanc pour vous parler, vous n'avez pas encore demandé des
-nouvelles de votre tante Renotte qui, Dieu merci, vous en a assez
-fourré. Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte est restée malade
-de l'affaire de la Poule Noire, et c'est elle qui partira la première,
-à ce qu'elle dit. Vincent n'est pas si bien habillé que vous, mais il
-n'a pas porté malheur à sa famille.»
-
-Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient savoir à fond l'affaire
-de la Poule Noire, les autres maudissaient l'oncle Bélébon qui mettait
-du noir dans la fête. Mon père jeta sur moi un regard attristé.
-
-«On a du chagrin à la maison, René, murmura-t-il; les deux petits sont
-malades aussi. Mais servez le chambertin, garçon, et toi, l'oncle, que
-le diable t'emporte!
-
---L'ignorance engendre la superstition, formula Bel-OEil.
-
---T'ai-je dit, me demanda Nougat, que depuis Vannes, je n'avais pas
-senti mon estomac? Quelques truffes, Kervigné, s'il vous plaît.
-Figurez-vous, ma bonne madame Rimassu, qu'à Vannes, je ne peux pas
-digérer un blanc de poulet!
-
---Quoique ça, glissa Joson Michais à mon oreille, où donc qu'est allé
-notre monsié Gérard?»
-
-Je tressaillis comme si j'avais reçu un coup violent. Gérard, en
-effet, n'était plus à sa place.
-
-«Pour sûr et pour vrai, acheva Joson, y a du tâbâc, ej'ne mens pas!»
-
-Mon père arrivait en ce moment de joie qui précède la plénitude.
-
-«Garçon! dit-il avec une emphase symptomatique, versez aussi du
-chambertin à ce simple villageois que j'ai fait aujourd'hui asseoir à
-notre table. Jadis nos ancêtres avaient la coutume de s'entourer de
-leurs serviteurs. J'aime le souvenir de ces époques patriarcales.
-
---Ah! Kervigné! soupira ma tante Bel-OEil, que n'avez-vous toujours ce
-style élevé!
-
---Demain, nous serons au noble faubourg, risqua Nougat imprudemment.
-On peut bien s'encanailler un peu aujourd'hui.
-
---De quoi, ma grosse? interrogea la poissonnière de Lorient, hérissée
-comme une brosse. Dites-vous cela pour les personnes qui sont dans le
-commerce?
-
---Nous ne sommes plus sous l'ancien régime! proclama la garde
-nationale.
-
---Mords la! excita Vincent. Kiss! kiss! kiss!
-
---La canaille, s'écria loyalement le gendarme, c'est les réfractaires
-et les perturbateurs de l'ordre public, sous un prince ami de la
-Fayette!
-
---Et de son cheval blanc, grinça le vieux Bélébon. Un sou à qui
-chantera _la Parisienne_!»
-
-L'adjoint chercha son écharpe. Je vis bien que mon père allait hisser
-le drapeau blanc, mais le champagne parut. On s'embrassa. Nougat et
-Mme Rimassu pleurèrent. Au troisième verre de champagne, ils étaient
-tous Français et militaires. La poissonnière de Lorient eût pu crier
-vive l'Empereur sans rencontrer la moindre opposition.
-
-«A la musique, mon oncle! ordonna mon père d'une voix tonnante.»
-
-Aussitôt Bélébon:
-
- On dit qu'aux noces de Thétis
- Tous les dieux s'assemblèrent:
- Junon, Pallas, Cérès, Iris
- Et Vénus s'y trouvèrent.
-
-Mais il ne chantait pas seul. La poissonnière faux-bourdonnait:
-
- Ce sont les maires et les préfets
- Qui sont de jolis cadets;
- Ils nous font tirer z'au sort,
- Tirer z'au sort,
- Tirer z'au sort,
- Et nous envoient-z-à la mort!
-
-Rimassu grinçait en fifre:
-
- Ah! la jolie vie que l'on mène
- Dans un régiment de hussards!
- L'on rit, l'on chante, l'on aime
- Et l'on ne craint point les hasards.
-
-Le capitaine de gendarmerie, sans respect pour son uniforme, se mit à
-siffler la _Marseillaise_, Vincent fit le coq, ma tante Bel-OEil
-roucoula:
-
- Pour gente bergère,
- Galant cavalier......
-
-«Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux de ne pas savoir une
-chanson: trois moines passant, trois poires pendant, chacun en prit
-une et il en resta deux....
-
---Mon premier, proposa Bel-OEil, est un métal précieux, mon second un
-envoyé des cieux, mon tout un fruit délicieux: un baiser à qui
-devinera ma charade!
-
---Jouons à la main chaude! opina Nougat:
-
- Le petit dieu qui gouverne le monde
- Avec un bandeau sur les yeux....
-
---Eh! houp, Jabadâo! criait Joson, en brandissant son verre de
-champagne, c'est mignon, cte petit cidre, monsié el chevâlier. Ej'
-suis vot'mâtelot à la vie, à la mort, faut pas mentir.... Mais
-n'empêche qu'y a du tâbâc!
-
---Grenadiers! déclama tout à coup la garde civique, vous êtes la
-nation armée! La France libérale vous a confié ses institutions. Si
-jamais l'étranger....
-
---A bas les Anglais!
-
---Ah! l'Allemagne! fit Bel-OEil, la rêveuse Allemagne. Que Dieu
-m'envoie l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_!»
-
-L'adjoint demanda:
-
-«Jetez-vous vos langues aux chiens? Un des trois moines s'appelait
-Chacun.... Bêtes!»
-
-Et il s'affaissa dans un rire homérique. Vincent lui versa une
-demi-tasse de café à l'intérieur de sa cravate.
-
-«Celui qui s'appelait Chacun prit une poire, continua l'adjoint qui
-essaya de l'embrasser, et de la sorte il restait deux poires.....
-Bêtes!.... madame me croit dans mon lit.
-
---Viens danser, pataud! dit Nougat qui saisit le gendarme à
-bras-le-corps. Je n'ai pas mal à l'estomac!
-
---A la danse! A la danse!
-
---Garçon, des violons!
-
---Nous deux, me dit Bel-OEil en se pendant à mon bras, comme si
-j'eusse été l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_,
-cherchons un lieu écarté pour parler la seule langue qui convienne aux
-coeurs sensibles.»
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-L'EPREUVE.
-
-
-On dansa. Quatre couples, suivis par la galerie, passèrent dans le
-salon voisin, où il y avait un piano. Le piano fut touché par un
-garçon du restaurant que la dureté des temps avait précipité des
-sommets de l'art. Le personnel des Frères-Provençaux éprouvait un
-malaise visible. On fit des choses insensées, en vertu du principe: «A
-Paris comme à Paris.» Rimassu et la veuve des marins étaient deux
-maîtresses femmes, rompues à toutes les excentricités chorégraphiques;
-elles enseignèrent le cancan à Nougat, qui ne se possédait pas de
-joie. La poissonnière tutoyait tout le monde et fumait sa pipe en
-exécutant la pure danse de l'ours, telle qu'on peut l'admirer, à
-Lorient, dans les bouges les mieux fréquentés de la rue du Port.
-Vincent et elle, en guise de galanteries, se livraient de véritables
-combats à coup de poing. Mon pauvre père regardait tout cela d'un air
-béat et battait la mesure sur le dos du garçon virtuose en criant:
-
-«C'est Paris! voilà ce que c'est que Paris!»
-
-L'oncle Bélébon, lâche flatteur, venait de temps en temps lui
-chatouiller les flancs par derrière et c'étaient d'interminables
-éclats de rire. On se mit à chanter en dansant. Je n'oserais citer
-même les titres des poésies exhumées par la coupable Rimassu. Nougat
-en voulut des copies. Si le maître et seigneur des Frères-Provençaux
-n'avait pas vu avec nous un instant le colonel vicomte de Kervigné, un
-de ses habitués les plus respectables, il nous aurait lancés vingt
-fois à la porte.
-
-Dans l'intervalle des quadrilles, on se _hercaillait_, selon
-l'expression de la poissonnière. La hercaille est une poussée
-générale, mêlée de horions sincères et de cris appropriés. Vincent qui
-cachait sous un extérieur grossier des talents de société fort
-étendus, imitait en ces occasions la voix de tous les animaux
-domestiques. On aurait cru qu'il y avait là des ânes, des vaches, des
-cochons, des dindons, des canards et des oies.
-
-Ah! c'était Paris! c'était bien Paris! chacun se promettait d'y
-revenir.
-
-«Amusez-vous, mes enfants, disait mon père. C'est de votre âge. La
-Bretagne fut toujours renommée pour sa franche et cordiale gaieté.
-Nous ne sommes pas des Anglais! On va monter les glaces et le punch.
-Quand vous voudrez, nous souperons. Voilà Paris!
-
---Tu es un coeur, toi, ancien marquis!» applaudissait la poissonnière.
-
-Et par-dessus les acclamations, on entendait la voix triomphante de
-Nougat qui criait:
-
-Je ne sens pas mon estomac!»
-
-Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver, mais j'avais peur de
-mécontenter mon père et il me semblait que je gagnais auprès de lui
-quelque mérite, en subissant ce purgatoire. D'ailleurs, j'attendais
-toujours Gérard. A force d'hésiter, je me laissai prendre, comme je
-l'ai dit, par ma tante Bel-OEil, et la fuite devint impossible.
-
-Ma tante Bel-OEil ne dansait pas et la gaudriole soulevait son coeur
-sensible, mais elle avait soif de théories sentimentales. Son aspect
-était un peu effrayant. Ses cheveux grisonnants s'ébouriffaient sous
-un bonnet terriblement couronné de fleurs des champs; sa longue figure
-se marbrait de tons livides et lilas; son _grand zieu_ restait fixe et
-demesurément ouvert, tandis que son _petit zieu_ exécutait des
-merveilles de gymnastique.
-
-«Hélas! me dit-elle avec un soupir gastrique, voici donc Paris et les
-orgies sans frein de la Babylone moderne! Se peut-il que je m'y trouve
-compromise après tant d'années d'une existence virginale! J'en avais
-lu la description dans les _Exilés de Heilbronn, ou à quoi sert la
-vertu?_ un livre charmant, quoique rempli de dangereuses peintures.
-As-tu été à la Chaumière?
-
---Non, ma tante répondis-je.
-
---Sois franc. Notre patrie a aussi des auteurs. Je connais les moeurs
-vives et dévergondées du pays latin. Je voudrais voir quelques
-grisettes de Paul de Kock avant de mourir!»
-
-Elle me serra tout à coup le bras:
-
-«Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu as gâté ta vie! Nous vivons
-dans un siècle où l'amour est proscrit. Le démon de l'or s'est emparé
-de toutes les consciences. Et tu t'es avisé de chercher un coeur pour
-ton coeur! Ce n'est pas moi qui te blâme: la religion naturelle ne
-connaît pas de schisme et, du haut de ma philosophie, je vois les
-comédiennes au niveau des princesses. Passez le punch, monsieur le
-garçon. Ah! qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum pour le
-rafraîchir. C'est bien! Nous disions donc que ton Annette Laïs....
-D'abord j'aime ce nom: _Annette Laïs, ou les secrets de la comédie_.
-Combien de fois n'ai-je pas été sur le point de composer un livre,
-afin d'épancher dans le sein de l'humanité les émotions brûlantes de
-mon âme! Ecoute-moi. Et ne te méprends pas sur mes intentions. C'est
-la tendresse désintéressée d'une parente qui va dicter mes paroles.
-Cette jeune fille avait-elle déjà connu l'amour? ou bien l'as-tu
-conduite le premier dans ce sentier émaillé de fleurs fatales où le
-dieu qui porte un carquois?...»
-
-Elle me donna un coup sur les doigts, et son _petit zieu_ fit pour le
-moins cinquante tours en une seconde.
-
-«Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant soudain de traduire
-l'allemand, ne crains pas de tout dire. C'est comme si j'étais ton
-confesseur. Tu conçois, si je suis contente des détails, je te fourre
-de quoi lui faire un mignon cadeau.
-
---Prenez moi ce gaillard là! ordonna mon père, et qu'on me le fasse
-danser de force.»
-
-On fit mine d'obéir, mais Bel-OEil m'entoura de ses deux maigres bras;
-prête à défendre par la force le trésor de confidences intimes qu'elle
-attendait de moi.
-
-En ce moment, Joson Michais me glissa à l'oreille par derrière:
-
-«Notre monsié Gérard est en bas qui vous attend. Il est pâlot et blême
-censé comme un linge, et je ne mens pas! Pour le tâbâc, il y a du
-tâbâc!»
-
-Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte et je m'enfuis.
-
-Gérard était bien pâle, en effet. Il m'attendait, appuyé contre
-l'entrée du vestibule, sur ce petit trottoir en contre bas qui borde
-la rue de Beaujolais. Il semblait avoir peine à se soutenir. L'idée me
-saisit qu'il venait de commettre une mauvaise action.
-
-«Ah! me dit-il, te voilà.»
-
-Il posa ses deux mains sur mes épaules et je le sentis chanceler.
-
-«Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte machinalement. Sois homme!»
-
-Le vertige me monta tout de suite au cerveau. J'eus la pensée furieuse
-de lui briser le crâne contre la rampe de fer qui était derrière nous.
-Je sentais, à vrai dire, le coup de poignard qu'il venait de me porter
-en plein coeur.
-
-«Qu'as-tu fait?....» balbutiai-je d'une voix étranglée.
-
-Il répéta:
-
-«Sois homme! sois homme!»
-
-Je vis que ses yeux étaient rouges et que des larmes roulaient sur sa
-joue.
-
-Je ne saurais rendre l'angoisse poignante que j'éprouvai. Ce doit être
-ainsi quand on meurt, ma colère tomba, mon énergie aussi. Il fut
-obligé de me soutenir à son tour.
-
-Il me porta peut-être, peut-être eus-je la force de marcher. Je n'ai
-pas souvenir. Je me retrouvai assis sur un des bancs de pierre collés
-aux arcades qui donnaient au jardin du Palais Royal un aspect de
-familière hospitalité. Il était tard déjà. De rares promeneurs
-allaient et venaient dans les allées. Sous les fenêtres des Frères
-Provençaux, il y avait néanmoins un groupe assez nombreux formé par
-des badauds qui écoutaient crier nos gens de Vannes.
-
-La première parole de Gérard fut celle-ci:
-
-«Il faut renoncer à elle.»
-
-Puis, comme je ne répondais pas, il ajouta:
-
-«Petit frère, je te jure devant Dieu que je t'aime! Après notre mère,
-tu es ce que j'aime le mieux au monde!»
-
-Je gardais toujours le silence. J'étais mort. Je n'aurais pu faire un
-mouvement ni prononcer une parole. Seulement il y avait en moi un
-sauvage besoin de frapper. Si j'avais eu la force j'aurais tué. Je le
-dis comme cela est: je suis sûr que j'aurais tué.
-
-Il me baisa au front. Je sentis ses larmes qui me mouillaient. De quoi
-se repentait-il? J'aurais voulu avoir les griffes d'un tigre.
-
-Car on s'était attaqué à elle! On me l'avait frappée! Je ne me serais
-pas défendu moi-même, non! Moi-même, je ne me serais pas vengé! Mais
-elle!
-
-«C'est un ange! murmura Gérard, c'est un pauvre bel ange!»
-
-Il s'assit auprès de moi, et appuya sa tête contre mon épaule.
-
-Il me faisait horreur, car sa voix sonnait à mon entendement comme
-s'il eût parlé d'une morte.
-
-Je devais souffrir encore davantage.
-
-«Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais pas mentir avec toi. J'ai
-eu mes amours de jeune homme. On juge les autres par soi-même. Là bas,
-en Bretagne, lors de mon arrivée, ils m'ont tous dit: Ce pauvre René
-est en train de se casser le cou! Et déjà, j'étais bien mécontent de
-toi, frère; tu vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de
-l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?»
-
-J'éprouvai une sorte de surprise à pouvoir répondre. Ma langue joua
-dans mon palais. Tout le surplus de mon être restait rigide et
-perclus, mais je pus dire comme un automate qui parle:
-
-«Oui, je t'entends.
-
---Eh bien! petit frère, je leur avais promis de t'empêcher de te
-casser le cou, en principe et sans rien spécifier. L'oncle Bélébon me
-mettait les éperons dans le ventre en me parlant du jeune Sauvagel, un
-fils de bourgeois qui est en train de parvenir très haut, à Paris, par
-le crédit de la présidente. J'étais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et
-je me disais: il a un boulet au pied, je l'en débarrasserai, il
-reviendra sur l'eau. En voiture, nous n'avons parlé que de toi. Notre
-père est le meilleur des hommes, mais il roule dans un cercle d'idées
-qui va se rétrécissant, et le métier de ces Bélébons est de l'abrutir.
-Quelque jour, je me mêlerai de cela.... Mais non! que le diable
-m'emporte s'il m'arrive de me mêler jamais de la moindre des
-choses!.... Notre père a donc son tic contre les mésalliances. Moi, je
-ne suis pas partisan des mésalliances, mais je ne sais pas ce que je
-ferais pour toi. Mon père, c'est indifférent: il m'a dit cent fois, à
-moi, qu'il aimerait mieux me voir mort que mésallié. Or, voilà: en
-diligence, le vieux Bélébon dit: Le meilleur moyen serait de lui
-souffler sa donzelle....»
-
-Je poussai un sourd gémissement.
-
-«Tu vas voir, reprit Gérard. Sur ma foi, j'ai été puni! Nous sommes
-fanfarons, en Bretagne, et ce n'est pas le régiment qui corrige de
-cela. Tout le monde me poussa, disant: Si le petit se voit trompé, il
-est fier, il sera guéri d'emblée. Moi, vois-tu, j'ai rencontré en ma
-vie cent présidentes, les unes plus, les autres moins folles
-qu'Aurélie. Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-être pas aux
-meilleures places pour bien voir les femmes. Celles qui nous laissent
-approcher savent ce qu'elles font et cachent les autres. Il s'agissait
-d'une comédienne qui s'était fait promettre le mariage par un enfant
-de dix-huit ans....
-
---Gérard, l'interrompis-je, mon immobilité cataleptique me donnant
-les apparences de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi ce que tu
-as fait.»
-
-Il se méprit.
-
-«Te voilà plus calme, murmura-t-il. Pauvre fille!»
-
-Il la plaignait presque de ma résignation.
-
-«Je suis retourné chez M. Laïs, poursuivit-il. J'ai dit que tu m'avais
-chargé de la venir prendre....
-
---Pour la présenter à mon père? devinai-je.
-
---Oui, pour la présenter à notre père.
-
---Et ils t'ont cru, car ils croient tout.
-
---Oui...... ce sont de bonnes âmes. Ils m'ont cru, en effet, la fille,
-le père et le fils.
-
---C'est bien, Gérard, continue.»
-
-Je pensais: «Si je ne peux pas le tuer, M. Laïs ou Philippe se
-chargeront de cela.»
-
-Il reprit:
-
-«Annette s'est habillée à la hâte, tremblant un peu, mais souriant
-aussi. Au bout de dix minutes, elle était prête. Le père et le fils
-sont venus nous conduire jusqu'au fiacre et l'ont aidée à y monter. Le
-père a dit: Ne crains rien; celui-là est un gentilhomme de Bretagne et
-un soldat français.
-
-Mon coeur qui avait cessé de battre, se prit tout à coup à bondir dans
-ma poitrine. Je voyais et j'entendais M. Laïs.
-
-Gérard reprit encore:
-
-«Annette me demanda: Où donc sont-ils? Je répondis: loin d'ici, dans
-le faubourg Saint Germain. Et je me mis à songer aux moyens
-d'accomplir ma promesse....»
-
-Gérard s'arrêta et passa son mouchoir sur son front.
-
-La sueur froide coulait en ruisseaux le long de mon corps. Je
-n'essayais même pas de savoir si je pouvais bouger maintenant. Je
-n'avais qu'une pensée: écouter. J'étais avide de chaque mot qui
-retournait le poignard dans ma blessure.
-
-Par bouffées, les éclats de rire et les chants sortaient par les
-fenêtres ouvertes des Frères-Provençaux.
-
-«Oui, poursuivit Gérard, et Dieu sait si j'avais envie de réussir!
-C'est la sottise des gens comme moi, que veux-tu? Ils croient à leurs
-mères et ils ne croient pas aux femmes! comme si chacun n'avait pas sa
-mère et comme si toutes les mères ne faisaient pas toutes les femmes!
-Je ne sais pas si tu es irrité contre moi, depuis que mon aveu franc
-et complet te demande pardon, mais je te demande pardon deux fois que
-j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis: ce sera trop facile! Je
-pris sa main, ou plutôt elle me la donna; je la tirai vers moi, elle
-fit les trois quarts du chemin: sur l'étroite banquette de la voiture,
-nous eussions tenu quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point
-rencontré de femme si belle que vous.....»
-
-Il s'arrêta encore et je voulus parler. Ma langue était de nouveau
-frappée. Je vivais seulement par l'atroce angoisse qui me tordait le
-coeur. Oh! pourtant, mon intelligence était nette. Je sentais chaque
-coup distinctement, et il semblait que mon martyre, arrivant sans
-cesse à son comble, pût indéfiniment s'aggraver.
-
-«Je te dis, continua Gérard en se redressant, que je ne connais pas la
-femme ainsi faite. La résistance a été pour moi jusqu'ici le souverain
-gage de la vertu. Celle-là qui est une angélique créature, ne m'a
-point résisté.» Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai ajouté: Je suis
-majeur, moi, je suis colonel, la femme que j'aime, je puis l'épouser.
-Et, en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main à mes lèvres. Elle m'a
-tendu son front. Puis, attirant à son tour ma main jusqu'à sa bouche,
-elle l'a baisée en murmurant: Mon frère.....
-
-Gérard pleurait. Ses larmes attirèrent les miennes. Un délire de joie
-remplaça ma torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais pu, je me
-serais précipité dans ses bras.
-
-«Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire, il y avait bien
-longtemps que je n'avais pleuré «Mon frère!» Elle a seulement prononcé
-ce mot. La honte m'a pénétré comme une sueur. René! comme elle t'aime!
-comme elle t'aime!
-
-Et avec un élan d'enthousiasme:
-
-«J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus de la vertu qui
-s'irrite, la vertu qui reste calme, tant il est loin de sa pensée
-qu'elle puisse être en danger de faillir; la vertu qui pardonne du
-haut de sa sainteté miséricordieuse, la vertu angélique, pour employer
-ce mot qu'on prodigue si follement, vertu de celle que je te
-donnerais pour femme à l'instant même, si Dieu avait voulu que je
-fusse ton père!»
-
-J'eus froid. Ma joie se glaça. Un instant, j'avais cru que tout était
-fini et qu'ici était le dénoûment heureux de mon supplice. Mais les
-dernières paroles de Gérard firent entrer en moi une terreur nouvelle,
-plus subtile et plus pénétrante, quoiqu'il ne s'y mêlât point encore
-de colère.
-
-Je retrouvai la parole pour demander:
-
-«Où est-elle? Ai-je rêvé ou n'as-tu pas dit qu'elle était perdue pour
-moi?»
-
-Gérard baissa la tête.
-
-«Nous étions à la porte de l'hôtel de Kervigné.... prononça-t-il
-péniblement.
-
---Ah! fis-je en m'accrochant à ses habits, il y avait un complot! un
-odieux complot! contre une enfant!
-
---Mon frère, ceci n'est plus ma confession, m'interrompit Gérard. Je
-t'ai dit toute ma faute. A dater de ce moment, je n'ai fait que
-remplir un devoir. Mlle Laïs a agi librement. Nul ne l'a forcée. Son
-dévouement s'est accompli dans la plénitude de sa volonté.
-
---Mais où est-elle? m'écriai-je en luttant contre ma défaillance et
-refoulant le râle qui obstruait ma gorge, où est-elle? Qu'avez-vous
-fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin, s'il le faut, et, si l'on
-m'y pousse, parricide! Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je ne vous
-tuerai pas! Je ferai mieux, je me tuerai devant vous! Vous serez tous
-éclaboussés de mon sang! Je la veux! Annette! Annette! mon âme! Soyez
-maudits, vous tous qui m'avez arraché le coeur!»
-
-
-
-
-XXIX.
-
-LE COMPLOT.
-
-
-Je tombai. Gérard me reçut dans ses bras, et j'y restai quelques
-minutes sans connaissance. Il y avait eu complot, en effet. On avait
-exécuté ici la stricte volonté de mon père, qui avait participé à la
-conception du plan et fourni les fonds nécessaires.
-
-Je vais raconter le fait comme je le sus plus tard, car l'explication
-de Gérard finit là pour ce soir, et les événements qui suivirent ne
-laissèrent point de place aux longs discours.
-
-Annette entra dans la maison du président de Kervigné sans connaître
-les noms des maîtres de céans. Au lieu de moi qu'elle attendait, on la
-mit en présence d'Aurélie. Elle avait aperçu Aurélie une seule fois,
-avec moi, dans la loge du théâtre Beaumarchais; elle la reconnut, mais
-cela ne lui apprit rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rôle joué par le
-président auprès de sa famille.
-
-On se garda bien de lui montrer Laroche.
-
-Elle demanda mon père. Aurélie répondit qu'elle avait mission de
-parler pour lui.
-
-Annette et Aurélie étaient seules désormais. Gérard avait passé dans
-un appartement voisin, après s'être exprimé ainsi:
-
-«Mademoiselle Laïs mérite plus que des égards. Quelles que soient les
-apparences, je déclare que mes sentiments pour elle sont une tendre
-affection et un sincère respect.»
-
-Aurélie put être étonnée, mais elle ne le fit point paraître. Elle
-avait du coeur et savait vivre. Son ridicule n'était point en jeu.
-Elle s'acquitta décemment et bien de la difficile mission qui lui
-était confiée.
-
-«Mademoiselle, lui dit-elle en substance, je suis presque une mère
-pour celui que vous aimez; néanmoins, je n'aurais point pris sur moi
-d'agir comme je vais le faire. Ecoutez mes paroles comme si elles
-tombaient de la bouche même de M. le comte de Kervigné, père du
-chevalier. Votre mariage avec ce dernier est impossible. M. de
-Kervigné n'y consentira jamais de son vivant et il s'arrangera de
-manière à ce que sa volonté lui survive. Les raisons de ce refus n'ont
-point trait à vous personnellement: c'est pourquoi il n'est pas besoin
-de vous les faire connaître. Ce sont des opinions, des préjugés de
-caste, si vous voulez, et des arrangements de famille. Le chevalier
-doit épouser une de ses cousines, riche et belle; il l'aimait avant de
-vous connaître.»
-
-Ce dernier détail, le seul qui fit impression sur Annette, était aussi
-le seul qui ft controuvé. Quant au mariage, il était en effet arrangé.
-Si je n'en ai point parlé, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les
-préliminaires sans me consulter.
-
-Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isolée et privée
-de ses conseils naturels, en face d'une pareille déclaration. Elle
-n'eut d'abord à donner que ses larmes.
-
-Aurélie poursuivit.
-
-«La loi française ne nous accorde aucun moyen de vous combattre,
-mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous répugnent et
-qui seraient, paraîtrait-il, d'une souveraine injustice, employées
-contre vous. Néanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et
-attiré dans la maison d'une comédienne, par le père et le frère de
-celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif légitime d'intervenir.
-J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas
-sans danger pour MM. Laïs.»
-
-Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta d'un mot.
-
-«Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde
-d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux
-seulement vous faire comprendre que leur qualité d'étrangers prête une
-gravité nouvelle à la situation. Coupables ou non, MM. Laïs prêtent
-ici le flanc, et vous savez bien que, pour se défendre, il est parfois
-besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous
-êtes en présence d'une femme qui connaît et qui excuse les
-entraînements du coeur. Moins jeune que vous et peut-être moins belle,
-cette femme possède encore quelque beauté. Pour être un juge rigoureux
-dans un procès de cette sorte, il faudrait avoir passé l'âge des
-charmantes imprudences et des passions irrésistibles. Tel n'est point
-mon cas: vous ne trouverez en moi que clémence. Je ne veux point vous
-menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein
-de laquelle vous avez jeté involontairement le trouble, qu'au nom de
-René lui-même. Vous ne pouvez pas être sa femme, vous pouvez seulement
-briser son avenir en restant sa maîtresse. Voyez le vrai des choses:
-René a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en équilibre
-entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de
-poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la
-possibilité de parer par lui-même aux embarras matériels de la vie; il
-n'est ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat, ni médecin.
-J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'état, mais il n'a pas
-même de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer
-l'appui de sa famille, c'est le plonger matériellement dans une misère
-dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la
-misère est une impasse où l'on meurt. Peut-être avez-vous fait ce rêve
-de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misère par votre
-talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt aussi de honte, et un Kervigné
-ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne
-pouvez rien pour son salut.»
-
-Annette écoutait atterrée. Les arguments d'Aurélie la frappaient comme
-le choc répété d'un marteau qui aurait battu son coeur. Elle ne
-pleurait plus; elle regardait avec égarement cette femme qui lui
-arrachait une à une toutes ses espérances et toutes ses joies. Elle ne
-discutait point en elle-même la valeur de ces diverses affirmations.
-Toutes, au même degré, lui semblaient claires comme l'évidence. Mais,
-à l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y avait une autre évidence:
-l'impossibilité de renoncer à son amour.
-
-Elle restait là, silencieuse et la tête baissée, comme une pauvre
-enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour
-repousser une accusation imméritée. C'était si bien une enfant, une
-chère et adorable enfant, elle était si belle et d'une beauté si
-touchante, la candeur de son inexpérience parlait si haut, à défaut de
-sa voix, que la présidente eut pitié. Parmi les banalités de ce coeur,
-il y avait des élans sincères. Elle eut remords de son succès, et
-regretta sans doute la mission qu'elle avait acceptée, car elle
-rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement.
-
-J'affirme que ce ne dut pas être une comédie, mais cela réussit comme
-le plus habile des stratagèmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette
-que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent
-point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette eût résisté.
-
-«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient
-inondant son visage, vous êtes bonne et j'ai confiance en vous. Il
-vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je
-lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je
-souffre....
-
---Pauvre fille! pauvre fille! murmura Aurélie, qui avait aussi des
-larmes dans les yeux.
-
---Et s'il me disait, poursuivit Annette: J'aime mieux mourir avec toi
-que de vivre sans toi!....
-
-Elle joignait ses chères petites mains tremblantes et regardait son
-bourreau comme on implore Dieu.
-
-Aurélie s'essuya les yeux. Ah! c'était de bien bon coeur qu'elle
-pleurait! Mais les larmes d'Aurélie sont de cette espèce toute
-particulière qui coulent à torrents sous les banquettes d'un théâtre,
-au cinquième acte d'un mélodrame. Ces larmes viennent aussi du coeur,
-je le pense, comme la sueur sort de la peau. C'est l'expulsion d'un
-liquide. J'ai connu une brave dame fort à son aise qui plaidait depuis
-cinq ans contre sa mère très pauvre, au sujet d'une pension
-alimentaire, et qui mouillait comme cela tout d'un coup trois
-mouchoirs à ce moment suprême où le premier rôle ouvre ses robustes
-bras à l'ingénue, au son de cette musique: «Ma fille! ma mère! Est-ce
-bien toi! Mon Dieu! merci!»
-
-Elle perdit son procès et interjeta appel.
-
-Aurélie était loin de là. Néanmoins, les larmes ne lui enlevaient
-jamais tout son sang-froid.
-
-«Il vous dira cela, mon enfant, répondit-elle. Comptez-y bien! Ils
-disent tous cela! Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifiée dès
-l'âge de quinze ans et livrée à un homme qui était déjà presque un
-vieillard, j'ai éprouvé des peines, dont le récit.... Mais il ne
-s'agit pas de cela!»
-
-Elle eut la force de ne pas raconter son histoire!
-
-«C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il vous dira cela: c'est le
-refrain obligé. On me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon
-innocence! Ah! il faut de la force dans notre sexe! Il ne faut pas
-qu'il vous dise cela. Comment l'en empêcher? Je réponds nettement et
-franchement: vous devez fuir.
-
---Fuir!... répéta Annette stupéfaite.
-
---Il n'y a pas deux manière de trancher la question. C'est à savoir si
-vous voulez le perdre ou le sauver.
-
---Je veux le sauver, madame! Sur tout ce que j'ai de plus cher au
-monde, je vous jure que je veux le sauver!
-
---Vous êtes une chère et digne créature.
-
---Mais pourquoi fuir? et où fuir? et comment?»
-
-L'accent d'Aurélie devint solennel.
-
-«C'est ici, ma chère demoiselle, dit-elle, que vous allez mesurer par
-vous-même toute la gravité des circonstances. Les parents étaient
-décidés à tout. Et laissez-moi vous dire, quoique mon intention ne
-soit point de marchander, ah! certes, laissez-moi vous dire que vous
-n'avez pas ici affaire à des millionnaires. Il se peut que vous ayez
-nourri quelque petite illusion à cet égard. Je vous crois le
-désintéressement même; cependant l'imagination va, on se fait des
-idées: il y a en Bretagne de ces vieilles maisons qui ont l'opulence
-du marquis de Carabas.
-
---Dieu m'est témoin, madame.... voulut l'interrompre Annette.
-
---Evidemment, ma fille, évidemment. Je suis comme cela. Je n'ai jamais
-pu me mettre en tête une idée d'argent. Je gagnerais deux mille écus
-par an à savoir marchander. Cela dépend des natures. On ne se fait
-pas. Je constate seulement que les Kervigné ont une fortune honnête et
-voilà tout. Ils sont trois enfants; René est le cadet; on a fourré
-beaucoup aux deux aînés, qui seront avantagés. Une fortune honnête de
-Bretagne n'est pas une fortune honnête de Paris. En somme, s'il y a en
-tout trente à quarante mille livres de rente.... c'est encore joli, je
-suis de votre avis, mais ce n'est pas le Pérou!»
-
-Annette Laïs était muette maintenant.
-
-«J'arrive à la conclusion, poursuivit Aurélie, car ceci est tout un
-raisonnement. Comme je vous le disais, vous allez juger de la gravité
-des circonstances par le sacrifice que la famille consent à
-s'imposer.»
-
-Annette releva la tête involontairement et devint pâle, mais elle
-n'interrompit point.
-
-«Le docteur Josaphat trouve cela énorme! continua Aurélie. C'est notre
-médecin, et je crois que vous le connaissez. Il a dit le mot: énorme!
-La famille offre dix mille francs.»
-
-Annette resta immobile.
-
-Aurélie attendit un instant, puis elle reprit:
-
-«Mademoiselle, j'avoue que vous m'étonnez. La somme est ronde et l'on
-ne vous doit rien du tout, puisque René est mineur.»
-
-Ce ne furent pas des larmes, cette fois, ce fut un feu qui jaillit des
-prunelles d'Annette Laïs. Aurélie eut peur. Bien que le fond de sa
-pensée ne fût pas la délicatesse même, son expression avait été plus
-malheureuse encore que sa pensée. Elle le sentit et recula.
-
-«Mon enfant, dit-elle avec bonhomie, nous ne sommes pas ici dans le
-joli pays du roman. Je serais au regret de vous avoir blessée, mais il
-faut appeler les choses par leur nom. Pour se déplacer, il faut de
-l'argent. Nul ne songe à vous payer. Vous n'avez point mérité d'être
-humiliée; si vous l'aviez mérité, peut-être ne me serais-je point
-chargée de la mission difficile que je remplis auprès de vous. Ces dix
-mille francs sont pour les frais de votre voyage.»
-
-Annette répéta:
-
-«Mon voyage!....»
-
-Aurélie eut un geste d'impatience.
-
-«Ne vous fâchez pas, madame, dit Annette avec douceur. Je suis avec
-vous contre moi-même. J'ai compris une partie de ce que vous m'avez
-expliqué, surtout ceci: je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne veux
-pas lui faire de mal. Expliquez encore.
-
---Chère petite! murmura Aurélie, sincèrement touchée. Vous voulez donc
-que je leur dise à tous: C'est un ange, cette enfant-là! Je ne sais
-plus où j'en suis, moi... Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez
-à Paris, comment empêcher René de vous voir?
-
---Il ne faut plus qu'il me voie, murmura Annette, c'est juste.»
-
-La présidente lui jeta un regard défiant, tant ceci dépassait les
-bornes de la résignation vraisemblable. Annette reprit:
-
-«Mon père et mon frère ne consentiront jamais à cela.
-
---Si vous leur dites....
-
---Madame, chez nous, chacun sait lire dans le coeur des autres. J'ai
-montré mon amour. J'aurais beau dire moi-même au père et à Philippe:
-je ne l'aime plus, ils ne me croiraient pas. Ce sont des exilés, mais
-ils sont fiers autant que pas un d'entre vous. Je partirai seule.»
-
-Aurélie ouvrit de grands yeux.
-
-«Je partirai seule, répéta Annette, dont la voix devenait paisible et
-qui essayait de comprimer ses sanglots. Je ne veux pas être entre lui
-et le bonheur. Oh! non! Je n'ai rien à lui donner. Vous avez dit la
-vérité, madame: il n'accepterait pas le pain qui se gagne au théâtre.
-J'en suis sûre. Et en dehors de cela, que puis-je faire? Nous sommes
-deux pauvres malheureux, nous ne savons qu'aimer. Je n'avais jamais
-pensé à cela. Dites à son père et à sa mère qu'ils me pardonnent: je
-n'avais pas la volonté de les offenser.... et à lui.... Oh! à lui, ne
-lui dites rien, madame. Il saurait bien que vous mentez, si vous lui
-disiez que je l'ai oublié!»
-
-Elle se leva et fit un pas vers la porte. Aurélie, presque aussi émue
-qu'elle, lui demanda où elle allait.
-
-«Je ne sais pas, répondit Annette.
-
---Pensez-vous donc, chère enfant, que nous puissions vous abandonner
-ainsi?»
-
-Annette appuya ses deux mains contre son front. Elle se sentait
-devenir folle.
-
-«René! René!» murmura-t-elle.
-
-Puis, regardant la présidente en face avec une farouche énergie:
-
-«Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!» dit-elle.
-
-Aurélie ouvrait la bouche; elle lui imposa silence d'un geste et
-ajouta:
-
-«Est-ce que vous savez comme il m'aime? Il n'y a que moi pour le
-savoir, parce que nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi, j'en
-mourrai, je le sais. S'il allait mourir!
-
---Ma pauvre chérie, murmura Mme de Kervigné, nos jeunes Français ne
-meurent pas de cela! Et quant à vous, le temps, l'absence....»
-
-Son sourire sceptique ne tint pas contre la pâleur indignée d'Annette.
-
-«Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que deux à mourir, murmura
-celle-ci d'une voix brisée: le père et moi! ceux-là sont condamnés.»
-
-Elle revint d'un pas ferme vers le milieu de la chambre.
-
-«Vous aviez un projet, dit-elle, un plan arrêté. Tout ceci n'a pas été
-fait à la légère. La conduite du frère de René prouve qu'on voulait
-tenter plus d'un moyen de se défaire de moi. Me voici prête à entrer
-dans vos vues, quelles qu'elles soient, pour lui garder sa famille et
-son bonheur. Ne craignez pas de parler franchement: j'écoute.
-
---En vérité, balbutia la présidente qui perdait contenance, je ne
-m'attendais pas... Nous comptions tout uniment obtenir votre départ et
-celui de MM. Laïs pour l'étranger.
-
---Ne songez plus à cela. N'espérez rien que de mon isolement. S'ils
-étaient ici, je me souviendrais que René m'aime et je vous braverais.
-
---Un couvent....
-
---Un couvent soit. J'y pensais. Mais hâtez-vous. Je ne sais plus si je
-suis folle et si mon réveil sera la raison, ou bien si j'ai ma raison
-et si je me réveillerai dans la folie, mais je sais que je vais
-m'éveiller: hâtez-vous!»
-
-Aurélie hésita. Un instant, tout ce qui restait en elle de noblesse et
-de générosité se révolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est une
-comédienne.
-
-Elle était tout habillée et coiffée. Elle jeta son mantelet sur ses
-épaules.
-
-«Vous avez deviné juste, prononça-t-elle résolûment. Nos mesures
-étaient prises. Rien ne devait nous arrêter, sinon la violence
-matérielle. Ce qui arrive me fend le coeur, mais je jure que c'est la
-nécessité. Mademoiselle Laïs, je vous estime et je vous aime; si,
-quelque jour, vous avez besoin de moi....
-
---Moi, je vous jure que je n'aurai jamais besoin de vous, madame!
-l'interrompit Annette. Je suis prête: hâtez-vous!»
-
-Il y avait une voiture attelée dans la cour de l'hôtel. Elles
-partirent, et Gérard se précipita comme un fou hors du cabinet où il
-avait tout entendu. Il était ivre en faisant le chemin de la rue du
-Regard au Palais-Royal. Il me dit, ce soir-là même, que jamais en sa
-vie il n'avait éprouvé de torture pareille.
-
-Mais il n'eut pas le loisir de me faire le récit qui précède, et ce
-fut ici ma dernière entrevue avec le colonel vicomte de Kervigné, mon
-frère, à qui Dieu laissa juste le temps de me montrer son loyal coeur.
-
-Il était agenouillé près de moi quand je sortis de mon évanouissement
-et me tenait serré dans ses bras.
-
-«Petit frère! me dit-il, au moment où je rouvrais les yeux, je crois
-que j'ai bien fait. Il y a des choses impossibles. Je me suis jeté
-entre toi et un malheur. On ne fera jamais revenir mon père: voilà
-pour la raison. Au diable la raison! je sais où est ton Annette: je
-vais aller te la chercher, si tu veux!»
-
-Je me pendis à son cou dans un transport de joie. Je ne savais pas
-encore ce qui était arrivé; mais je devinais au pire, et cette bonne
-parole était pour moi comme la corde lancée à l'homme qui se noie.
-
-«Partons! m'écriai-je. Crois-tu que je ne puisse pas te suivre?»
-
-Et je bondis sur mes pieds, frémissant d'aise et d'impatience.
-
-«Ma parole! murmura Gérard, il était mort tout à l'heure, et
-maintenant le voilà qui danse comme un cheval trop ardent. On
-n'apprend pas tout à l'école, ni même au régiment. Je ne connaissais
-pas de femme pareille à Annette et je pensais que les amours comme le
-tien étaient bons à mettre dans les livres. Oui. Et je suis arrivé
-jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir si long que cela!
-
---Mais partons donc!
-
---C'est qu'il nous faut des chevaux, petit frère.
-
---Quoi! déjà enlevée!
-
---Presque nonne! Ah! c'était bien mené! Mais nous avons dix lieues de
-marge, et je te promets que nous la rattraperons en route.»
-
-Le tambour roulait pour la fermeture du jardin. Tous les gens de
-Vannes s'étaient mis aux fenêtres des Frères-Provençaux pour voir
-cette chose curieuse. Les badauds, de leur côté, avaient peine à
-quitter leur poste et jetaient un dernier regard d'envie aux croisées
-du restaurant.
-
-«Si nous avions quelqu'un.... commença Gérard.
-
---Présent, quoique ça! l'interrompit la bonne voix de Joson. Ej'
-savais qu'y âvait du tâbâc! Faut pas mentir. J'écoutais.... sans
-écouter, comme on dit....
-
---Mon cheval est ici près, aux écuries de l'hôtel des Princes, dit
-Gérard. Va prévenir qu'on le selle avec deux autres bons coureurs: tu
-viendras avec nous.»
-
-Joson poussa un long cri de triomphe et fit la roue sur place, une
-fois à droite, une fois à gauche.
-
-«Nâge, tribord! appuie, bâbord! allume partout, courtequeue! J'ai bu
-du _punje_! A la houp! Et des glâces! C'est-il froid, pour sûr et pour
-vrai? Nâge!»
-
-Il perçait déjà le groupe des badauds à coups de poing.
-
-Cinq minutes après, nous allions à franc étrier sur la route de
-Versailles.
-
-
-
-
-XXX.
-
-BATAILLE.
-
-
-«Quoique çâ, y avait du tâbâc! Nâge, bijou! saille de l'avant,
-blaireau! C'est-il bon el' _punje_, aussi vrai comme Dieu est not'
-maître! Les glâces, c'est trop froid! Serre un peu voir le vent,
-mauvaise bârque! Nâge partout ou gare l'avancement que j'te vas
-donner, soldat marin de mousse de carcan de girafe!
-
-Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait de son mieux à une
-cinquantaine de pas derrière nous. A la mer, il eût été le premier,
-sans contredit, mais mon frère Gérard était un cavalier accompli, et
-moi-même j'avais une grande habitude du cheval. La distance entre
-Paris et Versailles fut franchie en cinquante minutes. Il m'est arrivé
-de faire la même route en chemin de fer et plus lentement.
-
-Nous traversâmes Versailles sans nous arrêter. Il était onze heures et
-demie du soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour passer entre
-l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, Gérard me dit:
-
-«S'il était seulement sept heures du matin, je me trouverais ici tout
-porté.»
-
-Je lui demandai ce qu'il entendait par là. Il me répondit:
-
-«C'est une autre histoire. Je vais te toucher un mot ou deux de cela,
-dès que nous aurons rattrapé la petite soeur.»
-
-Je lui tendis la main tout en courant pour le remercier d'avoir appelé
-Annette: _la petite soeur_.
-
-C'étaient les premiers mots que nous eussions échangés depuis Paris.
-
-Il n'y avait à parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait
-qu'à son cheval. Son cheval, qui était le moins bon des trois,
-commençait à renifler et la distance s'élargissait entre lui et les
-nôtres, qui restaient frais comme au sortir de l'écurie. Joson, voyant
-que le français n'y pouvait rien, se mit à parler breton. Son cheval
-était normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais
-accomplit la promesse déjà faite et prodigua _de l'avancement_, à
-l'aide d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le
-Normand parut ne point goûter ce nouveau langage et donna des
-_embardées_, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce
-dernier en péril.
-
-«Nâge, banian! Avant partout, méchant balaou! c'est-il çâ une
-embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vérité, gendarme!»
-
-Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr.
-
-«Est-ce loin encore? demandai-je.
-
---Auprès de Neauphle-le-Château: cinq lieues.
-
---Il y a un couvent dont la supérieure est la cousine de la
-présidente.»
-
-Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf.
-
-Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière nous un cri de détresse.
-Joson Michais avait lassé la patience de son normand qui, fournissant
-une dernière et triomphante embardée, l'avait lancé par-dessus ses
-oreilles, sur la route, à une demi-douzaine de pas en avant.
-
-Cela fait, le méchant balaou se tenait tranquille et broutait même
-quelques brins d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait comme un
-diable. Il traitait sa monture de caïman, de merluche, de Savoyard, de
-Malgache, de Nantais, de calfat et même de commissaire, ce qui est la
-suprême injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait
-modestement de sa victoire. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre.
-Joson prétendait avoir le cou démoli et les deux jambes cassées.
-
-«Quoique ça, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une
-aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens
-point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touché en
-grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe de soldat-marin que je le
-saborde! Foi de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans vous commander,
-notre monsié Gérard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport
-aux feux qui paraissent là au _sur-sur-ouâ_ de nous, dans le vent.
-Mettez-moi à la buvette.»
-
-Au train dont nous allions naguère, nous aurions traversé Saint-Cyr
-comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix à parier contre un que
-nous n'eussions point aperçu l'élégante calèche qui stationnait, toute
-attelée, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose
-malheur est bon: cette calèche était celle d'Aurélie.
-
-Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse
-du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle était étendue
-comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers
-et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurélie,
-agenouillée auprès d'elle, se tordait les mains, et derrière Aurélie,
-il y avait une espèce de frater qui choisissait une lancette dans une
-trousse.
-
-Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme
-bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du
-groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tête
-baissée, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains
-aux cheveux, et sa tête sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me
-retournai point. C'était Laroche.
-
-Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un grand cri. Ses jambes
-tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je
-devais être effrayant à voir. Elle eut peur d'être tuée.
-
-«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle. Je jure que je ne
-lui ai pas fait de mal!»
-
-Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon
-haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blême d'Annette.
-
-J'étais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai
-point. J'étais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie
-d'interroger: il me semblait si aisé de la rejoindre, et si impossible
-de rester dans la vie où elle n'était plus!
-
-Seulement, j'étais comme un enfant qui s'attarde à un spectacle que le
-hasard lui présente sur la route. Je voulais la voir encore et la
-contempler si admirablement belle dans sa pâleur. Ces gens qui
-continuaient de radoter autour d'elle les stupides commérages du
-cabaret campagnard me gênaient. Je m'impatientais à les entendre
-interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la
-justice et des gendarmes, proposer chacun son remède et dire avec
-prolixité ce qu'on aurait dû faire. Pour moi, elle était morte de
-notre séparation, comme j'en serais mort moi-même si je n'avais eu le
-devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire à cela? Une chose
-m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc
-avait droit d'être là, excepté moi? J'avais l'intention formelle de
-chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit être obéi, mais
-je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à force de
-regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de
-ce visage livide.
-
-J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une
-cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier
-auprès du bras d'Annette. J'écartai le bonhomme sans effort et sans
-colère, je lui dis:
-
-«Elle n'a plus de sang.»
-
-Le frater leva sur moi son oeil rouge de vin. La foule se mit à dire:
-
-«Il faut saigner! il faut saigner!»
-
-J'ai remarqué qu'un coup de lancette fait toujours plaisir à la foule.
-Ma cousine criait dans un coin où elle s'était réfugiée:
-
-«Vous voyez! J'ai envoyé chercher le médecin! J'ai fait tout ce que
-j'ai pu! Ah! quel malheur! Une femme comme moi dans des embarras
-pareils! Mêlez-vous donc de rendre service! Je suis sûre d'en faire
-une maladie.»
-
-Il est à croire qu'elle avait perdu la tête, car il n'était pas dans
-sa nature de penser uniquement à elle-même en face d'un si cruel
-événement.
-
-Gérard entra en ce moment. Il venait de remettre sur pied Joson
-Michais, qui avait eu plus de peur que de mal. Aurélie lui dit, comme
-il passait près d'elle:
-
-«J'ai donné mon flacon. Il faut que ce médecin fasse quelque chose. Me
-voyez-vous dans la calèche avec une morte? J'aurais déboursé cinquante
-louis pour avoir Josaphat.»
-
-Gérard fit comme moi, il se mit à genoux, à côté du matelas, mais il
-fit mieux que moi, car son premier soin fut de prendre ce pauvre bras
-de marbre pour y chercher le pouls. Aussitôt un _tollé_ général
-s'éleva. C'est dans les environs de Paris surtout qu'est répandue
-cette bizarre croyance qu'il ne faut point toucher la victime d'un
-accident avant l'arrivée de la justice. Les environs de Paris ne
-forment pas la zone de l'univers. On y lit beaucoup de journaux.
-
-Il y eut un instant où les bonnes gens de Saint Cyr, qui se
-consultaient à haute et intelligible voix, furent sur le point
-d'intervenir par la force pour empêcher Gérard de se compromettre. La
-main de celui-ci avait déjà quitté le pouls d'Annette et interrogeait
-son coeur.
-
-«Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans se retourner vers les
-assistants.
-
---Un demi-quart de lieue, lui fut-il répondu.
-
---Deux louis à qui ramènera le médecin en chef dans dix minutes. On
-lui dira que c'est pour le colonel de Kervigné.»
-
-Tout le monde s'élança dehors, y compris le frater, qui semblait
-avoir des ailes. A Saint Cyr, on saigne quarante fois pour deux louis.
-Ce dut être, dans la grande rue, une terrible course au clocher.
-Aurélie, cependant, ramena précipitamment son voile et s'écria d'une
-voix gémissante:
-
-«Je connais le médecin en chef. Aucun scandale ne me sera épargné. Ah!
-quelle aventure?»
-
-Gérard avait soulevé doucement la tête d'Annette. Je le regardais
-faire. Mon cerveau était vide horriblement. Quand je vis Gérard ouvrir
-le flacon de sels, j'eus une impression de répugnance mêlée de pitié.
-J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas.
-
-«De l'eau! réclama Gérard. De l'eau froide!
-
---Un verre aussi pour moi, dit Aurélie. Il y a des grâces d'état. Je
-n'ai pas perdu connaissance une seule minute!»
-
-Comme Gérard baignait les tempes d'Annette avec son mouchoir trempé
-d'eau, elle rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus point
-qu'elle vivait.
-
-Il fallut son premier cri, qui fut mon nom.
-
-Alors, je tombai la face contre terre, comme si la balle d'un pistolet
-m'eût traversé la poitrine à bout portant.
-
-Il y eut un mouvement auquel je ne participai point. On alla, on vint
-autour de moi. J'entendis Aurélie qui demandait d'un ton dégagé:
-
-«Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous à présent?»
-
-Une main me tâta le pouls. Ce devait être le médecin en chef de
-l'Ecole.
-
-«Un peu de grimace dans tout cela, n'est-ce pas docteur? lui dit
-Aurélie. Ne me demandez pas comment je me trouve dans cette bagarre.
-J'aime à rendre service. Ce Gérard fait de moi ce qu'il veut, et quant
-à ce mauvais petit sujet de chevalier, nous l'avons eu chez nous, à
-Paris, vous savez. Le président se plaint de ne plus vous voir.»
-
-Dès que le docteur fut parti, après avoir déclaré qu'il n'y avait
-aucun danger dans la position d'Annette, Aurélie se fit servir un
-blanc de poulet et une bouteille de bordeaux. Elle était d'une humeur
-détestable. Elle maudissait son caractère obligeant, qui l'entraînait
-sans cesse dans de nouveaux embarras. Le poulet était dur, le vin
-éventé. Elle défiait l'univers entier de la reprendre jamais à une
-pareille fête.
-
-Gérard était assis entre Annette, couchée sur le lit, et moi, qui
-m'étendais sur une vieille bergère. Il tenait nos mains. J'ouvris les
-yeux parce qu'il disait d'une voix émue:
-
-«Vous êtes bien véritablement ma soeur, maintenant, et je m'engage à
-réparer le mal que je vous ai fait.»
-
-Mon second regard vit Aurélie qui avait la bouche pleine et qui
-haussait les épaules.
-
-Ma confiance en Gérard n'était plus entière. Je croyais à la
-générosité de son premier mouvement, mais j'avais peur de la
-versatilité qui me semblait être le fond de son caractère. Il se
-tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette:
-
-«Je vous marie, ajouta-t-il en riant.
-
---Grand fou! gronda la présidente.
-
---Et vous m'aiderez, petite maman!» poursuivit Gérard gaiement.
-
-Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite maman de Gérard!
-
-Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus.
-
-«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà bien mon impertinent traîneur
-de sabre. Ta petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents
-de lait! J'ai passé vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas
-d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vérité, tu me ferais
-donner la quarantaine!
-
---Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard qui prit un grand partit.
-Vous faisiez votre première communion le jour où je sortis de Saumur!»
-
-Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant sa fourchette, elle
-d'un dit ton très sérieux:
-
-«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais je me suis mariée à quinze
-ans.
-
---Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour
-celui de votre baptême. Ma tante, il faut que ces enfants là soient
-heureux. Je ne suis pas méchant, vous savez: mais vous pouvez
-beaucoup, et si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare une guerre
-à outrance.»
-
-Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore quelles armes mystérieuses
-mon frère Gérard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la
-séparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire à la bourru-bienfaisant
-joua autour de ses lèvres. Elle embrassa Annette et dit:
-
-«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné sont entêtés comme des
-cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'épaule.
-
-«Ah! s'interrompit-elle en déposant un second baiser sur le front
-d'Annette, je connais les souffrances du coeur et je sais y
-compatir.... Mais sont-ils drôles! Ils ne se sont pas dit un mot
-depuis que les voilà libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous
-vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux
-siamois qui se communiquent leurs pensées par un cordon. Moi, je
-voudrais les entendre roucouler.»
-
-Gérard me dit tout bas:
-
-«C'est une moitié de marquise et une moitié de vivandière.
-
---Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent que je m'étonne. J'ai eu
-le temps de m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie
-roide comme balle et j'ai cru que c'était une affaire finie. Elle
-n'avait pas même demandé à revoir une dernière fois, comme c'est la
-coutume, son René ni ses parents. A la barrière de Passy, je l'ai
-entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien
-s'attendre à quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme.
-Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher cela.
-D'ailleurs Laroche était sur le siège à côté du cocher. Après les
-spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne
-attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa
-voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle:
-
-«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé son nom. René, mon René,
-adieu!»
-
-«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une pièce, comme une morte.»
-
-Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et pâles
-comme l'albâtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement!
-
-Ma cousine reprit:
-
-«Versailles était passé, nous étions en plein champ. Allez donc
-chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle
-et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps
-Laroche disait:
-
-«Elle froidit, elle froidit....»
-
---Quelle galère! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas
-dîné. J'avais des crampes d'estomac à tout briser. Et encore cinq
-lieues pour le moins avant d'arriver chez la supérieure, où j'aurais
-pu prendre quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela est bel et bon,
-mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins à
-ces messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre de moi.
-
---Ah! madame!.... protesta Annette.
-
---C'est égal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la
-sens venir. Tu fais le bon apôtre maintenant, seigneur colonel, mais
-c'est toi qui m'as embarquée dans cette histoire. Que vont dire M.
-Sauvagel et le président!
-
-«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tête
-d'Annette, cette petite est mignonne à croquer! Et douce! et bonne!
-Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela
-dépendait de moi, je ferais la sottise.... Mais à l'âge de ta mère,
-mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.»
-
-L'aube commençait de poindre derrière les carreaux enfumés de la
-croisée. Gérard consulta sa montre et se leva.
-
-«Je voudrais te parler un instant,» me dit-il.
-
-Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit
-sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid.
-Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais
-frissonner. A cette heure humide et triste du crépuscule du matin, on
-est pâle, mais sa pâleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant,
-et ce fut d'un ton de gaieté qu'il reprit:
-
-«Petit frère, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains
-pleines: Tu as mis à la loterie comme un fou et tu es tombé sur le
-gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences étaient
-tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y
-avait pas pour moi deux manières d'envisager mon devoir. Le principal
-était de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employée; je
-te jure que je suis un honnête garçon. Annette Laïs est désormais ma
-soeur: tu peux compter là-dessus. On m'aime, à la maison, et le
-bonheur que j'ai eu dans ma carrière me donne un certain poids. Toute
-mon influence t'appartient. Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu
-beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de
-te prendre par la famine, je suis là: ce ne sera qu'une restitution.»
-
-Je lui serrai la main sans répondre.
-
-«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à moins que je ne reçoive,
-ce matin, une balle de pistolet dans la tête ou un coup d'épée au
-coeur.»
-
-Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai sa main et je reculai.
-
-«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi?
-
---J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il d'un accent rêveur.
-Je crois n'être ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain
-que je ne me souviens point d'avoir éprouvé jamais une pareille
-tristesse au moment d'aller sur le terrain.
-
---Mais quels sont les motifs de ce duel, frère!
-
---Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous
-le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de moeurs un peu
-rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une façon qui me parut
-offensante, et publiquement aussi je lui dis:
-
-«Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de
-vous payer mes dettes avec usure.
-
---Et si je passe général? me répliqua-t-il en riant.
-
---Ce sera trois grades, colonel.
-
---Et après trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole!
-Quand tu avoues toi-même que c'est un brave officier!.... C'est là une
-misérable rancune, Gérard, et qui n'est pas digne de toi!»
-
-Il secoua la tête.
-
-«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que
-je suis au monde, j'ai gardé jamais rancune à personne. D'ailleurs, il
-y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut
-plus.
-
---Eh bien, alors.
-
---Eh bien! petit frère, prononça-t-il, avec un sourire triste, je ne
-pense pas qu'il y ait au régiment un registre spécial pour cela, mais
-il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu
-publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour où ma
-nomination a paru au _Moniteur_, on a dit à la table des officiers du
-deuxième:
-
---Colonel et colonel: bataille!»
-
-
-
-
-XXXI.
-
-LA LETTRE ANONYME.
-
-
-Je me souviens alors de ce que mon frère avait dit, la veille au soir,
-comme nous passions sur la route, entre l'escalier des géants et la
-pièce d'eau des Suisses, à Versailles, il avait dit:
-
-«Si nous étions au matin, je me trouverais là tout porté.»
-
-Au régiment, ces fadaises sont des affaires sérieuses. Le colonel
-Offroy et mon frère n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre
-de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une
-méchante mémoire qui tient état de ces lugubres promesses. C'était
-comme une vieille lettre de change qui arrivait à échéance. Impossible
-de la protester.
-
-Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à revenir. Les préliminaires
-du duel s'étaient en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme si
-l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde comme parfaitement inutile
-de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscité
-pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est
-pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgré
-l'éloquence de ses défenseurs, il faut croire qu'il est une des
-nécessités de notre excellente civilisation. C'est un courtois
-appendice à l'héroïsme de cet autre remède: la peine de mort. Pour
-divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur
-revanche, deux officiers supérieurs, se servent mutuellement de cible.
-Cela est bien. Comment notre siècle en progrès résisterait-il à la
-tentation de railler les sottises du passé?
-
-Je voulus à tout le moins accompagner mon frère, mais il me fit
-aisément comprendre que ma présence était indispensable ici. Là bas,
-du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des témoins et
-le chirurgien major.
-
-Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu
-d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre
-précaution qui me paraît bien plus logique: on creuse la fosse
-d'avance.
-
-A mon sens, cette fatalité seule de la mort peut expliquer le duel.
-
-Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées (je parle des militaires
-surtout) ces deux-là qui, dans leur âme et conscience n'ont pas le
-désir de s'exterminer?
-
-Est-ce décidément pour fournir une preuve de leur courage? Notre armée
-travaille depuis dix siècles à mériter qu'on veuille bien regarder
-cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est puérile et ne
-démontre rien.
-
-L'usage ici vous prend l'homme par les épaules et le mène bon gré, mal
-gré. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montré
-en foire comme un mouton à cinq pattes.
-
-On a connu des lâches qui se sont battus une bonne fois pour toutes,
-afin d'acquérir le droit de ne plus se battre jamais.
-
-Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification
-quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'épée quand on ne l'a
-pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon.
-
-Nous allâmes éveiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il était, se
-déclara prêt à monter à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église de
-Saint-Cyr quand Gérard, déjà en selle, me tendit la main.
-
-«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant,
-mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.»
-
-C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon
-frère.
-
-En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs.
-
-Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je
-ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres
-prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour
-de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la
-population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au
-moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des
-somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville,
-pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit,
-galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris!
-Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse.
-
-Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La
-Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement
-les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant
-à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange,
-ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants
-et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence.
-
-Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la
-présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale
-préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus
-obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à
-cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé
-complétement. Elle était d'une humeur massacrante.
-
-Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé
-moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves
-s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport.
-
-En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre
-langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà
-des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je
-voulais savoir.
-
-Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous
-souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi,
-et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de
-jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur coeur du monde si elle avait
-pu passer définitivement la trentaine.
-
-Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je
-savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement
-ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de
-retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous
-passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé
-du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait
-pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard
-pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit,
-j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter
-des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout
-d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la
-garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force.
-
-Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond
-du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux
-sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès
-que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le
-sien.
-
-«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour
-descendre de voiture: Je douterais de moi même avant de rien craindre
-de ce soldat français, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui
-a son coeur dans ses yeux et qui est le frère de notre ami René.»
-
-Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand on parle ainsi, c'est que
-déjà la crainte est née.»
-
-Nous montâmes. Malgré tout, quelque chose nous serrait le coeur. Dans
-la chambre d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout seul. C'était une
-bien pauvre maison: ils mettaient le bois à brûler dans l'antichambre:
-Philippe était assis sur le bois et tenait sa tête entre ses deux
-mains.
-
-Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire éclaira ses
-larmes.
-
-«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au
-fond de l'âme. Vous n'arriverez pas trop tard.»
-
-Je soutins, chancelant que j'étais, Annette qui s'affaissait à la
-renverse.
-
-Philippe ajouta:
-
-«Il est avec le prêtre.»
-
-En même temps, il me présenta un papier qui contenait ces mots sans
-signature:
-
-«Mademoiselle Annette Laïs était vouée aux Kervigné. Le président de
-Kervigné l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée, Gérard de
-Kervigné l'a enlevée.»
-
-Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première
-pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il
-m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard.
-Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables
-de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la
-plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de
-l'anonyme. Quant à Laroche....
-
-Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de
-condamner un homme à mort.
-
-M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant
-minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval
-après notre explication terminée. Il avait passé une journée
-excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de
-Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses
-parents avaient bon coeur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de
-pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de
-nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux
-qu'on ne peut voir sans les aimer.»
-
-Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances:
-
-«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans
-notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira
-d'un coup d'oeil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.»
-
-Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non
-point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce
-qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma
-fiancée. Philippe était plus inquiet que lui.
-
-Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se
-consoler aussi, car le père disait:
-
-«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à
-l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René
-est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils;
-mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront
-leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils
-souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe,
-que sera notre maison sans le sourire d'Annette!»
-
-Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de
-concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur
-la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant,
-il dit:
-
-«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.»
-
-Philippe le vit pâlir terriblement. Il était en quelque sorte frappé
-avant d'avoir lu.
-
-Il passa le papier à Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le
-contenu d'un seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la chaise et
-tomba évanoui.
-
-Cette première syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de
-quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amèrement. Croit-on aux
-lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec énergie, plaidant
-contre lui-même la cause de notre loyauté bretonne, une seconde
-syncope survint. Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit que sa
-blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le père évanoui
-sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inondé.
-
-Le médecin, qu'on avait été querir en toute hâte arriva sur le minuit.
-M. Laïs avait recouvré sa connaissance; comme il demandait un prêtre,
-le médecin dit; «Si nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le lever du
-jour, il y aura lieu.»
-
-Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prêtre
-était avec M. Laïs.
-
-Annette avait écouté, immobile et silencieuse. Elle était assise entre
-nous et tenait nos mains serrées contre sa poitrine. Le prêtre sortit
-et nous dit:
-
-«Allez voir mourir un saint.»
-
-Philippe le pria de rentrer pour annoncer à son père le retour
-d'Annette et le mien.
-
-Nous entendîmes presque aussitôt après la voix de M. Laïs, forte et
-profonde, qui disait:
-
-«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!»
-
-Nous fûmes obligés de porter Annette. M. Laïs était soulevé sur son
-séant. Ce qui me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage de
-vieillard. C'était un buste de marbre, illuminé par l'auréole. Nulle
-contraction ne dérangeait le dessin correct et antique de ses traits;
-les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la
-blancheur de ses joues: rien ne me semblait changé, sinon le regard de
-ses yeux agrandis.
-
-«René, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main
-froide et mouillée, je crois que je vous aime mieux que mes propres
-enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts
-dans mon coeur. René, mon cher fils, je serais mort triste si j'étais
-mort en doutant de votre frère.»
-
-Je lui répétai les propres paroles de Gérard. Je lui dis combien il
-était à nous et le jugement qu'il portait sur Annette.
-
-«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il.
-
-Et Philippe ajouta:
-
-«Le père a droit de tout savoir.
-
---C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai
-mal fait. Sachez donc toute votre fille.»
-
-Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en
-souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel.
-
-«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique;
-elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait
-l'outrager, elle l'a appuyée contre son coeur; elle a dit un seul mot:
-Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je
-suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je
-lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.»
-
-Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front.
-
-A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de
-frayeur pour nous dire:
-
-«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai
-grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je
-ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»
-
-Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:
-
-«Père, toujours.»
-
-La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait
-autour de ses lèvres.
-
-«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une
-douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de
-ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit
-qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens
-que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera
-encore m'aimer.»
-
-Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre
-lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il
-murmurait:
-
-«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que
-tu m'as donné de joie. Coeur de mon coeur, ange de mon foyer ma fille,
-ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le
-bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....»
-
-Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots
-faisaient bondir le corps d'Annette.
-
-«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout
-à coup.
-
-Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les
-siennes à celle d'Annette et prononça solennellement:
-
-«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!»
-
-Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.
-
-C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui.
-Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit:
-Je vous marie!
-
-Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une
-comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en
-qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes
-veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur
-de deux agonies.
-
-M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant à lui-même:
-
-«Philippe va croire que je l'oublie!
-
---Non, mon bien-aimé père, non, répliqua Philippe, ce n'est pas
-m'oublier que de songer à eux.
-
---Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le chef et le père. Sois pour
-eux ce que tu as été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es la
-sécurité de ma dernière heure, et je ne crains rien, puisque tu restes
-après moi.»
-
-Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un râle, et Philippe,
-devinant son désir, déposa doucement sa tête sur l'oreiller.
-
-En ce moment, l'agonie commença, si l'on peut appeler agonie la courte
-lutte qui eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente de
-jaillir hors de sa prison.
-
-Nous étions agenouillés tous trois et nos regards avides retenaient le
-souffle sur ses lèvres.
-
-«Je vous vois, prononça-t-il si bas que nous pûmes à peine l'entendre.
-Le voile est tombé. Je vous vois encore une fois, mes enfants
-chéris.... Adieu!»
-
-Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême sourire qui remerciait la
-bonté de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.
-
-Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de
-Joson Michais qui criait:
-
-«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!»
-
-Je croyais courir, mais je me traînais chancelant. Il y avait une main
-de fer qui étreignait ma poitrine.
-
-Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de
-l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit:
-
-«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard a tiré sans viser. Ils
-n'avaient rien pu se faire avec leurs épées. La balle de l'autre
-colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait: Ah!--il est tombé
-roide, la figure dans l'herbe, il était mort.
-
-
-
-
-XXXII.
-
-LES NOCES.
-
-
-Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle de la sorcière de Landevan
-s'appuyait sur deux faits également faux: Annette n'était plus une
-comédienne et les Laïs n'étaient pas des schismatiques. J'avais vu
-mourir le père, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernière
-heure. Annette avait la piété d'un ange. L'oracle ignorait le passé et
-le présent, comment aurait-il connu l'avenir?
-
-Mais je crois à une chose terrible, c'est que le prophète qui prédit
-vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper.
-
-Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait
-directement ceux qui étaient menacés par l'oracle: M. Laïs et Gérard!
-
-La mort entrait dans la maison de Kervigné. Son coup d'essai éclatait
-comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le
-plus heureux. Gérard n'était plus, celui-là que tous les officiers de
-l'armée française admiraient et enviaient hier, Gérard, le favori de
-la fortune, l'éblouissant soldat, marqué pour le succès certain, le
-plus jeune des colonels, le mieux aimé, celui qui avait tout pour lui:
-le nom, la richesse et déjà la gloire, Gérard, si beau, si joyeux, si
-brave et si bon!
-
-Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que j'étais un porte-malheur
-naquit en moi en dépit de ma raison et m'écrasa.
-
-Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais
-balbutia en pleurant: «Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!» ce fut
-comme un poignard qu'on» eût retourné dans mon coeur.
-
-Comme la foudre aussi, la mort de Gérard chassa de Paris tous ceux qui
-étaient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de
-lendemain.
-
-De nous tous, c'était Gérard que mon pauvre excellent père aimait le
-mieux. Les succès militaires de Gérard le flattaient outre mesure.
-Gérard était véritablement le lustre de sa maison.
-
-Le départ de Paris fut bien différent de l'arrivée. On était venu
-armé pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre
-et désolée. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de
-Kervigné, pour leur donner place dans la sépulture de famille, au
-cimetière de Carnac.
-
-La guerre prenait fin en même temps que le plaisir. Je sus plus tard
-qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Bélébon étaient en
-pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins,
-connaissait assez bien la loi. Il était le meneur et le conseil des
-Bélébon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M.
-Laïs en justice pour captation et détournement de mineur.
-
-Gérard nous eût défendus, vivant; mort, il nous protégea; car le coup
-de foudre dispersa momentanément nos ennemis.
-
-De tous ceux qui étaient venus de Vannes, il ne resta que Joson
-Michais, et celui-là n'était pas contre nous.
-
-Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit
-le départ de ma famille, Joson reçut une lettre du pays qui lui
-annonçait le décès de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article
-de la mort, elle m'avait déshérité comme étant la cause immédiate de
-tous les désastres qui allaient fondre sur la maison de Kervigné.
-
-Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit la mort du petit Charles, mon
-neveu, et la maladie très dangereuse de ma petite nièce Mimi.
-
-Le mardi de la même semaine, une lettre de ma pauvre bonne mère,
-largement encadrée de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me
-terrifia. Je crus à la mort de mon père. Ce n'était pas mon père.
-J'étais fils unique. Ma soeur n'était plus, et Mimi râlait son agonie.
-
-Je me mis au lit, frappé d'une congestion cérébrale. La lettre de ma
-mère me disait en propres termes que j'avais tué mon frère, ma soeur,
-les enfants, ma tante Renotte, tout le monde.
-
-Elle était folle de douleur, la pauvre femme! Ma soeur et les deux
-petits étaient tout son coeur.
-
-Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps
-ténébreux où la chambre ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait
-empêcher la mort de faucher des familles entières.
-
-J'eus le délire pendant deux semaines. Je croyais à la Poule-Noire, ou
-plutôt une lugubre pensée m'était venue, je croyais au mauvais oeil, à
-la sorcellerie, au poison. Il y avait là une influence physique ou
-surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait!
-
-Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui
-étaient vieilles de date. La première annonçait deux décès, la seconde
-un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frère le marquis.
-
-C'était tout! Rien ne protégeait plus mon père et ma mère.
-
-Il ne restait que les deux Bélébon!
-
-Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut en ce moment plus clair
-que le jour que cette prodigieuse épidémie avait un nom et qu'elle
-s'appelait Bélébon.
-
-Mais, alors, le monstre se mordait lui-même, car une dernière lettre
-m'apprit que l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers
-sacrements.
-
-A dater de cette missive, qui était de l'abbé Raffroy, je ne reçus
-plus aucune nouvelle. Philippe avait désiré quitter une demeure qui
-lui rappelait trop de souvenirs. La maison était pleine de M. Laïs;
-nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre à l'excès, malgré
-ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger.
-
-Deux mois se passèrent. Nous habitions une petite maison au revers des
-collines de Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à peine large comme
-la façade exiguë de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques
-vergers.
-
-Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entouré de riantes
-forêts et le cours sinueux de la Marne. J'étais homme à trouver dans
-cet humble paradis Capoue et ses délices; j'avais fait mes preuves à
-cet égard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers,
-engourdi que je comptais être bientôt dans mon paisible bonheur.
-
-J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content
-de mon amour même. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me
-fallait-il au delà?
-
-Annette devint pâle. Il y eut entre nous tout à coup des malaises sans
-nom et d'étranges défiances. La présence de Philippe nous gênait;
-nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'éprouvais ne
-devine pas cet écueil qui est la nature même, et fatal comme tout ce
-qui est la nature. Cette souffrance inconnue étonnait Annette et
-m'épouvantait. Nous étions trop près l'un de l'autre et trop loin. Au
-matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus
-grands dans sa pâleur amaigrie, avaient des traces de larmes.
-
-Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes
-heureux!
-
-Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en
-nous regardant.
-
-Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un
-zèle que le succès ne couronnait pas toujours, me dit un soir:
-
-«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous les fièvres? Vous
-qu'étiez si coeuru, vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut pas
-mentir, çâ fait mal au coeur ed' vous voir changé ed' bout en bout!
-Est-ce que, par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne médecine?»
-
-Ce même soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme à
-l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de
-moi.
-
-«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne
-m'aimez plus!»
-
-Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'étaient ses lèvres. Mes
-doigts essayèrent de se nouer autour de sa taille. Elle était en fuite
-déjà.
-
-Philippe entra.
-
-«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils froncés comme un homme en
-colère, on meurt ou l'on devient fou!»
-
-Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta:
-
-«Il faut vous marier.»
-
-Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de
-l'égarement dans ses yeux.
-
-«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas
-qu'on m'arrête en chemin!
-
---Au couvent!» balbutiai-je.
-
-Et je répétais comme un malheureux insensé:
-
-«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!»
-
-Philippe était grave. Il avait l'air d'un juge à l'audience ou mieux
-d'un docteur au lit du malade.
-
-«Il faut vous marier!» prononça-t-il pour la seconde fois.
-
-Mon frère Gérard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous
-marie. Je vous marie! avait répété M. Laïs en mourant. C'étaient deux
-solennelles bénédictions. Nous étions mariés moralement et, dans la
-pensée de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que
-ce mariage nous fît époux, il fallait l'église et la loi: l'une des
-deux à tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la
-porte de son temple, l'église ne s'ouvre qu'avec la protection de la
-loi.
-
-Cette nuit, je ne fermai pas l'oeil. Annette couchait tout à l'autre
-bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations
-de son insomnie. Le mot de Philippe était pour moi la lumière.
-Désormais, je savais donner un nom au dépérissement étrange et
-semblable qui s'opérait en nous deux. Notre pouls battait la même
-fièvre. Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment par les vieux
-poètes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos
-hypocrisies modernes montent haut leur collet. Désormais, nous
-entendons malice à tout. Le mot baiser commence à devenir un peu bien
-obscène. Nous mettons sur notre langage le voile derrière lequel
-brille bien plus sûrement et bien mieux la prunelle provocante du
-plaisir. Nos livres, tous vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à
-ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides où doit tomber le
-gibier imprudent.
-
-L'art, et il s'en vante bien haut, consiste à tout dire sans rien
-parler. Le talent passe à l'état de pantomime, à moins qu'il ne
-préfère vaguer dans ce pays des précieuses métaphores dont Molière
-s'est tant amusé. On dirait que le grand problème consiste désormais à
-renfermer le vice dans des capsules sucrées, comme on fait pour
-certains médicaments trop amers.
-
-Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps
-de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il
-boutonne son paletot.»
-
-«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de
-ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre
-plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!»
-
-Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies?
-
-Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même
-toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette
-et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou
-devenir fou.
-
-Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a
-beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller
-faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse
-puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green
-me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle;
-Philippe ne songea pas à cette banale excentricité.
-
-Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui
-regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et
-tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait
-trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à
-contenter sa conscience et la nôtre.
-
-Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont
-nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui
-avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance,
-dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il
-nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement
-l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser
-et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion
-et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme,
-suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un
-prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous
-confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui
-dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de
-deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui
-fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le
-permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise.
-
-Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre
-voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville
-des morts: le cimetière du Père-Lachaise.
-
-En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le
-retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables
-antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là,
-solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de
-parti-pris et par dévouement tout pur.
-
-Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.
-
-«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui mais! sûr et vrai, monsié el
-chevâlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de
-_cyaud-de-boire_ à vos noces!»
-
-Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir
-sacré.
-
-
-
-
-XXXIII.
-
-JOSON MICHAIS.
-
-
-Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant. La santé était revenue, le
-calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est
-convenu que le bonheur raconté fatigue. Nous avions eu autrefois ce
-rêve d'être heureux au bord de la mer; souvent, cette idée nous
-revenait à tous deux, à moi par le souvenir, à elle par les peintures
-que je lui traçais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas
-songer à quitter Paris. Philippe était attaché à Paris par son
-malheur. C'était un de ces hommes au coeur obstiné qui entretiennent
-patiemment leur propre souffrance.
-
-Chaque soir il sortait seul. Je savais où il allait. Il avait besoin
-de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au même
-endroit, là-bas, le long du quai, de l'autre côté du Jardin des
-Plantes, devant cette fenêtre éclairée sur laquelle passait de temps
-en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais.
-
-Philippe rentra une fois tout soucieux. Il était allé à la maison de
-la rue Saint-Sabin.
-
-«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de Kervigné, mon frère, me
-dit-il. J'ai idée qu'il se trame quelque chose contre vous.»
-
-Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre monde. L'hôtel de
-Kervigné! il y avait des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne
-sortait pas de notre intérieur, qui vivait animé par une seule âme:
-Annette. Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances qui me
-séparaient du passé. J'interrogeai pourtant Philippe. On était venu me
-demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas
-voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces détails avait ajouté:
-«Ils avaient l'air de gens de justice.»
-
-Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne me frappa point.
-
-J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher sur le tapis, aux pieds
-d'Annette, qui était au piano et qui chantait:
-
- Ma lon la
- Les enfants sont là....
- La vache est rentrée à l'étable;
- Ma lon la
- Ave Maria,
- L'Angelus les endormira....
-
-Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son
-troupeau d'îles moutonnantes, au delà desquelles bleuit l'immense
-horizon de l'Océan. Je l'entendais autrefois, l'Océan, les soirs
-d'été, du mouillage où le flot berçait ma baleinière, parmi les
-mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les échos
-murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui
-appelle la prière et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux.
-
-Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme je l'aimais! C'était le
-soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes
-feuillées du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur
-de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pénétrait
-tout mon être.
-
-Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait
-un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un
-artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour à Paris. Je ne
-sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage sévère. Et
-quel chanteur!
-
-Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi éloquemment que la
-chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le
-rossignol ressemble à ces virtuoses, favoris du succès, dont tout le
-monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de médire du
-rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil de
-la nature.
-
-Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel
-paradis charmant elle faisait de cette humble demeure!
-
-A mon réveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta
-solennellement mes bottes cirées et mon habit de ville que je n'avais
-pas mis depuis des mois.
-
-«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe veut qu'ous alliez à
-c't'hôtel.»
-
-Pour la première fois, je sautai hors de mon lit sans sourire.
-Décidément, il fallait aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces
-choses ne m'étaient plus familières. Annette m'embrassa comme pour un
-long voyage et je partis.
-
-C'était un long voyage, en effet. De ce jour-là, je n'ai jamais revu
-notre ermitage de Ménilmontant.
-
-Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable. Je ne savais plus
-Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'écrasait
-pas un passant. Le bruit m'étourdissait; je ne voyais rien.
-
-Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom.
-
-Une tête s'allongea hors de la portière d'un coupé, tout près de moi,
-et me dit:
-
-«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi
-ceux qui peuvent témoigner en faveur de ma chaîne. Cela vous
-contrarie-t-il? Je lorgne l'Académie. Mais ils abominent les idées.
-Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance était une
-absurdité. Toute l'harmonie de la valse infernale de _Robert_ est
-fondée là-dessus. J'ai répondu dans le _Ménestrel_. Il a trois pieds
-et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous
-avez volé cet amour d'Annette Laïs... Dites donc! c'est prodigieux,
-ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a conté pour la Poule-Noire. Je
-trouve le cas étonnant. J'ai par devers moi des observations
-congénères. Avec la chaîne, on eût réglé tout cela. Voulez-vous que je
-vous mène?
-
-J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour
-reconnaître le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre
-obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout
-bas:
-
-«Vous aurez peut-être entendu parler du bain galvanique? C'est une
-grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrêter à des
-badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium,
-c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela dérange leur
-petit train-train de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre jour,
-par la chaîne, dans un accouchement désespéré: trois jumeaux, mes
-enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont
-vécu soixante-seize heures. Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand
-je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait de vous interdire?»
-
-Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant:
-
-«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano
-juxtasonnant, à compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations.
-C'est nécessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un
-compas. Mille choses aimables à notre Annette.»
-
-M'interdire! Pourquoi pas me délivrer une lettre de cachet?
-Avions-nous rétrogradé de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon était-il
-parvenu à faire réédifier la Bastille!
-
-«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie en m'apercevant. J'attendais
-M. de Sauvagel.»
-
-Elle était en deuil.
-
-«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, là-bas!
-On dirait le choléra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai
-pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si reculé! M. de
-Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en
-connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, désormais.
-Le docteur et lui ont beaucoup discuté à propos de la Poule-Noire. M.
-de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait à l'ancien
-culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens à Landevan. La
-Poule-Noire, pour lui, est le même être que la Vénus-Noire de Locminé.
-Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que ce doit être
-une divinité éthiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui
-sera couronné par l'Académie française; nous avons des promesses. Le
-docteur, lui, prétend que Sauvagel n'a pas inventé la poudre; mais
-c'est jalousie. Il ajoute qu'une idée biscornue comme cela peut tuer
-tout un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il dit. Et le fait est que
-j'ai été bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum.
-Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir?
-
---J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je, mais, au moins,
-d'après vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon père ni
-ma mère.
-
---Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai;
-mais c'est tout. Ils ont été tous les deux très malades et ta mère est
-restée comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te
-figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonnés....
-Qu'est-ce qu'on me veut?»
-
-Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds à la tête, entra et
-vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles à qui
-l'on défend de naître femmes, mais on voyait bien que, malgré tout, la
-beauté, la grâce et le charme allaient faire explosion en elle au
-premier jour.
-
-«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec mauvaise humeur; notre aînée:
-une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son âge! Edouard
-est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont
-venus pour les vacances de Pâques. Ah! nous avons passé vingt-huit
-ans!»
-
-Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire.
-
-«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne.
-Dis à Julienne de jouer avec toi au corbillon.
-
-«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle en s'adressant à
-moi.
-
-Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de
-pousser! Aurélie faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les montrer
-au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoyé Sauvagel en Bretagne
-pendant les vacances de Pâques. Dans l'escalier, elle avait pris mon
-pas pour celui de Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise
-humeur.
-
-«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, dès que nous
-fûmes seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant, voilà
-l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en était, par rancune contre
-la petite; mais c'est un homme comme il faut, en définitive, et il
-reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte
-le mord, il laisse de côté ses habitudes et se réfugie dans le
-travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien
-jeune pour être la femme d'un garde des sceaux! Voilà donc l'histoire:
-c'est Laroche. Il nous a quittés et fait des affaires. Un fin matois!
-Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton
-pauvre père et ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais. Les
-Bélébon taillent en plein drap....
-
---Comment, les Bélébon! m'écriai-je.
-
---Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. Ça vit cent ans, pas une heure
-de moins! Le bonhomme a été administré deux fois, et il court comme un
-chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption
-pour Vincent. Ce doit être une idée de Laroche, qui est un Normand et
-demi. Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien, mon mignon!
-
---Mais de quel droit?
-
---J'ai causé de cela avec le président. Il est assez de ton côté,
-parce qu'il connaît le Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera
-rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de là-bas
-pour la députation. La députation peut le mener loin. Le premier
-président s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire,
-tout est possible. Tu as donné prise. Il y a de gros mots à prononcer,
-et il suffit d'un seul, comédienne....
-
---Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction....
-
---Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire!
-Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre _De la
-puissance paternelle_. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction
-viendra plus tard. Maintenant, je te le répète, on va te coffrer
-purement et simplement. Déjeunes-tu avec nous?»
-
-Pour la première fois, l'idée que je pourrais être séparé d'Annette
-naquit en moi. Mon coeur cessa de battre et je chancelai sur ma
-chaise.
-
-«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra huit jours, tu feras ta
-soumission et tout sera fini. Les Bélébon veulent te marier.»
-
-Ma tête tomba sur ma poitrine.
-
-«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant six ou sept mois que cet
-amour dure. Il faut un terme à tout!
-
---Savent-ils où me trouver? balbutiai-je.
-
---Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrière!»
-
-Je me levai tout tremblant.
-
-«Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma
-cousine avec inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de
-Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais
-tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que
-penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer.
-Vous vivez aux crochets du frère, à ce qu'on dit?»
-
-Je ne répliquai point. Elle poursuivit:
-
-«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des découpures. Est-ce vrai? Là
-dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des découpures!
-Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un
-peu d'argent, tu sais, c'est de bon coeur.»
-
-Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayât de me retenir.
-
-J'avais la tête en feu. Ma poitrine était serrée comme dans un étau.
-J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes pensées.
-
-Au moment où je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui
-se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me
-guetter. Il accourut à moi.
-
-«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â du tâbâc, aussi vrai!»
-
-Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles ne me venaient point pour
-l'interroger.
-
-«Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique çà, poursuivit-il. Je ne
-mens point, y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près, un aviron sous
-le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer,
-quoi!
-
---Qui donc est venu?
-
---Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, préfets
-maritimes! Çà vous a l'oeil de commissaires ou riz-pain-sel et
-soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed'
-mâme la présidente rôde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura
-l'occasion de lui glisser deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est
-avec plaisir.... comme quoi, monsié Philippe m'a coulé: rue du Regard!
-Nâge!
-
---Je ne peux pas rentrer à la maison?
-
---Pas mêche!
-
---Que faire? mon Dieu! que faire?
-
-Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Néanmoins, je
-commençais à faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le
-trottoir.
-
-«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais.
-
-Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg.
-
-La première idée qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette.
-
-Mais de l'argent!
-
-Je parlais tout haut. Joson m'entendait.
-
-«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, là-bas, par
-Plouharnel: une vingtaine d'écus, pas moins... mais le manger coûte
-cher en Angleterre.»
-
-On travaillait à transformer en jardin anglais la pépinière du
-Luxembourg. Je m'arrêtai au milieu d'un massif et l'idée ne me vint
-même pas de remercier ce pauvre bon garçon.
-
-«Va me chercher Annette, m'écriai-je, tout de suite.
-
---C'est que, monsié el chevâlier....
-
---Répliques-tu?
-
---Non, monsié el chevalier.... Mais....»
-
-Il prit sa course, je le rappelai.
-
-«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes.
-Nous partons.
-
---Pour quel endroit?
-
---Je n'en sais rien.... Va!
-
---Oui, monsié el chevâlier.»
-
-Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette
-fois, il se fâcha et me répondit la tête haute:
-
-«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais
-partir seul....
-
---Va, et ne sois pas longtemps.
-
---Nâge partout!»
-
-Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés.
-
-Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets
-étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me
-sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les
-terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais oeil.
-
-La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces
-terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse
-négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.
-
-Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte
-d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me
-laissait écrasé, sans force et sans courage.
-
-Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux
-heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me
-dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer
-une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau;
-chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt
-étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre
-pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir
-parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces
-lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir
-Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être;
-non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste;
-j'avais mis l'ennemi sur mes traces!
-
-Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai,
-découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à
-me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires,
-quand la voix de Joson Michais m'éveilla.
-
-«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il en essuyant son front
-baigné de sueur.
-
-Il avait un lourd paquet sur les épaules. Annette elle-même était
-chargée.
-
-Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à son cou. Il y avait des mois
-que je ne l'avais vue.
-
-«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je, tu me suivras partout,
-n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!»
-
-Elle passa son bras sous le mien.
-
-«Philippe est resté, me dit-elle pour ne pas donner de soupçons. Il
-voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places à la
-diligence pour Vannes.
-
---Pour Vannes! répétai-je abasourdi.
-
---Nous n'irons que jusqu'à.... Comment appelles-tu cet endroit-là,
-Joson?
-
---Jusqu'à Bilher, en haut de la côte, c'est sûr.
-
---De là, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner
-Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira à Etel. Ai-je bien
-retenu tous les noms, au moins, Joson?
-
---Je ne comprends pas... commençai-je.
-
---C'est convenu avec Philippe.
-
--Qu'est-ce que nous ferons à Etel?
-
---Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique à René,
-puisque l'idée est de toi.»
-
-Joson se recueillit et parla ainsi:
-
-«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque
-l'argousin vous y suit sur vos talons depuis â ce matin et qu'y â du
-tâbâc, aux quatre aires de vent dans le temps.»
-
-Je regardai autour de moi avec inquiétude.
-
-«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à c't'heure, s'interrompit Joson,
-rapport à ce que nous avons couru des bords, vent devant, à droite, à
-gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y
-vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'où je suis natif
-de père et mère, mais trop connu et sujet à ce que le Vincent Bélébon
-y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui
-fréquentent les soldats du port Penthièvre. En plus que c'est bien
-proche de Carnac où est le château de Monsieur et Madame. Ej'ne mens
-point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme mousse au Magoër, de
-l'autre bord de la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme un
-linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde
-dure, rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle part. J'arrive
-donc au Magoër avec les Castaouët de Paimpol: les Castaouët, c'est
-vous, sauf respect: des métayers ruinés qui se fait pêcheurs. Ni vu ni
-connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre: çâ fait
-l'année, et si la pêche donne, nom d'un coeur, faut pas mentir, on la
-passera douce, à l'abri du danger! Cric, crac! mon père était pas
-l'évêque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur,
-ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la grand'voile et
-va-t'en voir à midi s'il fait nuit dans Paris.»
-
-Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir à la main et
-se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait
-des talents oratoires que la bonté du ciel lui a prodigués.
-
-
-
-
-XXXIV.
-
-ETEL.
-
-
-A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore à ses neveux de
-Basse Bretagne comme quoi monsié el chevâlier jetait sa langue aux
-chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au
-vent et sauva l'équipage.
-
-«En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais
-mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à noyer, v'lâ la
-vraie vérité. S'y a du tâbâc, ouvre l'oeil, la main à l'écoute, et
-pare à m'en chauffer une chopine à la santé de Monsieur, Madame et les
-enfants, quoique çâ!»
-
-Deux heures après avoir quitté la pépinière du Luxembourg, nous étions
-dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bâche,
-où il chantait à tue-tête la chanson des gars de Locminé «pour pas
-faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de
-terre.»
-
-Annette laissait à Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait
-jamais quitté d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé;
-je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait à
-travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgré tout. Nous ne pouvions
-pas être malheureux l'un près de l'autre. Dans les millions de pages
-que l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et
-souverainement vraie, c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui
-confond deux coeurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout
-sentiment qui sort de son cercle étroit.
-
-Son but providentiel étant la fondation, il cherche l'avenir en
-lui-même, écartant à la fois, par une force instinctive, l'extérieur
-et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille, dès l'instant où
-il naît. De là vient l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et de
-la vieille mère, quand le coeur de l'enfant chéri bat et va
-s'éveiller. C'est déjà la conception de la nouvelle famille; l'autre
-ne sera plus que le second plan du bonheur: le passé d'où l'on
-s'arrache pour s'élancer dans l'avenir.
-
-J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonnés,
-maudissant la nature et revêtant un deuil qui ne devait jamais finir.
-
-Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de Philippe, ce grand, ce
-généreux ami. Philippe était avec nous; son nom venait à chaque
-instant sur nos lèvres. Nous le mettions de nos gaietés et de nos
-mélancolies.
-
-Tout se passa comme Joson Michais l'avait réglé dans sa sagesse. Comme
-nous manquions de passe-ports, nous eûmes bien quelques alertes aux
-relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques
-émotions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le télégraphe à
-cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrètes.
-Joson descendait de temps en temps et venait à la portière nous dire
-avec triomphe:
-
-«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils
-font mine d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie, si tu veux,
-caïmans! Pas de risque, avec cette brise-là, tant que je suis en
-vigie sur la dunette. Chauffe!»
-
-Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entrée dans
-le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous étions en Bretagne
-depuis la veille au soir, mais le département d'Ille-et-Vilaine est
-une Bretagne normande qui ne dit rien à l'imagination. A Beignon
-seulement commence «la terre de granit.» _Mor-bihan, Men-bras_, dit le
-proverbe celtique: Petite mer, grande pierre!
-
-Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis la rivière d'Aff jusqu'à
-l'Océan, une pierre que le genêt drape de son manteau d'or, parmi les
-forêts de pins qui grondent comme la tempête et l'interminable
-échiquier des fossés couronnés de chênes. La dent du roc est partout,
-perçant la bruyère ou le sillon.
-
-Le jour naissait au moment où le sabot de nos chevaux fit tinter les
-cailloux de la lande. Il y a là du vent toujours. Le froid éveilla
-Annette, qui mit la tête à la portière et s'écria:
-
-«Est-ce que c'est déjà la mer?»
-
-Dans cette aube, la lande grise ondulait à perte de vue comme un lac
-immense que la gelée eût tout à coup pétrifié. La route montait une
-pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre.
-Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui ressemble à l'odeur d'un
-lointain incendie.
-
-«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je.
-
-J'avais le coeur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse
-l'âme. C'était pour moi comme un amer et doux baiser.
-
-A l'horizon, une plaie de pourpre apparut, qui alla s'ouvrant avec
-lenteur comme les lèvres d'une longue blessure. Des clairs mystérieux
-se firent dans la masse des nuages, dont les contours se frangèrent de
-nuances métalliques. Au loin, par delà les vagues immobiles de cette
-mer qui nous entourait, des paysages naquirent et moururent, éclairés
-de lueurs bizarres. C'était comme une féerie mouvante voilée tout à
-coup et tout à coup revenant en lumière; des forêts, découpant sur un
-ciel d'acier poli la dentelle de leurs cimes, un clocher noir
-poignardant l'aurore, des sapins tranchant la silhouette de leur
-plumage au-devant du miroir de l'étang, des moulins à vent tournant
-avec une vitesse folle, un château carré, sombre sur la pelouse où
-courait le caprice des blanches allées et percé de cent fenêtres dont
-chacune était un diamant.
-
-Et plus près, car l'industrie est là et le miracle, c'est que sa prose
-a gagné la poésie contagieuse, plus près un obélisque de briques,
-échevelant le désordre de son épaisse fumée.
-
-«Est-ce vrai, tout cela?» me demanda encore Annette.
-
-Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu.
-
-Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures, à vrai
-dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le
-soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la
-forêt, mais le grand sapin isolé, mais le moulin, éveillé avant
-l'aube, tout ce prodigieux décor où vivent les contes du chercheur de
-pain, c'est le matin. Il y a des âmes plein l'air. Aveugle qui ne
-reconnaît pas là le pays des fées!
-
-La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La
-lumière était lente, lente à venir. Quelque chose passa sur la gloire
-du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se
-noyèrent. C'était la brume qui jamais ne manque. Nous ne vîmes plus
-que la lande nue avec ses rangées d'arbres maigres, courant selon des
-lignes fantastiques et ses pierres groupées qui ressemblent à
-d'immenses troupeaux endormis.
-
-Cet aspect vous pénètre comme un froid. Annette murmura toute
-frissonnante:
-
-«Oh! c'est triste, triste.»
-
-C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austère qui
-s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il
-faut la ruine peuplée de fantômes pour évoquer le passé; ici, non. Le
-passé va le long de la route que nul monument ne borde, les fantômes
-sont partout; c'est la patrie du souvenir obstiné. Cette croix brisée
-qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour.
-
-Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'écoula-t-il de
-jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien
-n'a changé ici pendant les siècles. Ce qui vous serre la poitrine,
-c'est le temps.
-
-La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous
-franchîmes le sommet de la côte.
-
-«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré moi par cette vaste et morne
-uniformité.
-
---C'est grand,» pensa tout haut Annette qui eut un soupir.
-
-Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campénéac qui semblait
-un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traversée par la
-route étroite et droite.
-
-Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays.
-Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.
-
-Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète, j'aurais initié ma
-compagne aux arcanes de cette sévère beauté. C'est grand!
-avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.
-
-Je gardai le silence: je ne suis pas poète. Mais, Dieu soit loué, la
-nature n'a pas besoin des poètes. Je les aimerais, les poètes, n'était
-la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent
-gâtée. Elle n'a dit à aucun tous ses secrets.
-
-Il est de muettes correspondances, écrites avec cette encre qu'on
-nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu'à l'heure
-où vous communiquez au papier le degré de chaleur qu'il faut pour
-vivifier les caractères. Alors, l'oeil étonné voit la pensée surgir.
-
-Il plut à la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumière de
-midi qui convient à ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la
-grise lueur du crépuscule. Le soleil dépassa l'horizon et resta sous
-les nuées, étageant les plans discrètement et donnant à chaque relief
-le piédestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de
-suprêmes harmonies dans son apparente uniformité. La masse dorée des
-genêts épineux ondula, formant de grandes îles, dans ce lac d'un rose
-obscur, glacé de vert, que faisait la bruyère; le tronc des pins
-montra ses fentes carminées, la cime lointaine des chênes rougit, la
-foule des pierres prit une forme.
-
-Nous vîmes les unes, couchées fièrement semblables à des sphinx
-énormes, tandis que les autres, rangées en rond, tenaient un grave
-conseil et que d'autres encore, horde turbulente, précipitaient vers
-le val leur course désordonnée. Çà et là, le fossé déchirant la terre,
-faisait éclater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente
-d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et
-tout près, sur un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la fougère
-agitée secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des
-bouleaux.
-
-Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait du toit du sabotier; devant
-le bouquet de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de
-goëland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon élargi
-montrait les opulents rivages de cet océan, infécond mais superbe.
-
-«C'est beau! c'est beau!» murmura Annette qui se laissa glisser dans
-mes bras.
-
-Le lendemain, nous couchâmes dans une cabane de pêcheurs, au Magoër,
-en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivière d'Etel.
-
-On ment assez, en Bretagne, malgré l'axiome! «Faut pas mentir;» mais
-pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays,
-il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divisé en trois
-dialectes principaux; Vannes, Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se
-subdivisent en une quantité de patois, de telle sorte qu'un vrai
-bretonnant reconnaît la provenance d'un passant rien qu'à la manière
-dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a ensuite le costume, chose
-importante, solennelle, sacrée, qui varie, non pas de district à
-district, mais de paroisse à paroisse, et qu'on ne peut abandonner
-sans honte.
-
-Nous étions les Costouët de Paimpol, le mari et la femme, Jean
-Costouët et Anna Costouët. Il peut vous sembler que le nom manque
-d'euphonie, mais il était bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et
-Costaouët peuplent des communes entières, comme Martin, Picard et
-Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne, comme
-Brown, Smith et Johnson en Angleterre.
-
-Les Costaouët de Paimpol devaient parler breton d'abord et
-subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le
-costume de Paimpol et leurs papiers.
-
-Faut dire la vérité! Joson Michais fut obligé d'entasser un véritable
-monceau de mensonges pour nous faire un état civil dans ce hameau du
-Magoër, où il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorité
-constituée que le brigadier de la douane.
-
-Le maire était à Plouhinec, le syndic des gens de mer à Etel, de
-l'autre côté de l'eau. Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier de
-la douane et à ses préposés, des sans coeurs de soldat-marins, au dire
-de Joson, et nous envoyâmes de temps en temps une douzaine de rougets,
-frais comme la rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en
-règle. Deux de nos enfants furent inscrits à la mairie et baptisés à
-la paroisse sans autres papiers que notre rôle d'équipage.
-
-Mais le rôle d'équipage, par quel moyen le put-on obtenir?
-
-Quelques années avant l'époque dont je parle, Etel était un pauvre
-hameau comme le Magoër. Un homme s'était trouvé, un humble fondateur,
-qui dépensait son argent et sa vie à l'oeuvre qu'il s'était imposée.
-Il venait d'élever Etel à la position de commune; il était en train
-d'y bâtir une église. A l'heure où j'écris, Etel a près de deux mille
-habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville.
-
-Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je
-pense qu'on l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue. Mais
-depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui
-oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. _Sic vos non
-vobis!_ criait Virgile. Le maire d'Etel a travaillé pour des gros
-marchands de sardines qui jamais n'ont travaillé que pour eux-mêmes et
-qui sont arrivés tranquillement après la besogne faite. Je me souviens
-du maire d'Etel comme d'un ami.
-
-En sa qualité de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais,
-fit délivrer un rôle de pêche à Joson qui avait ses papiers en règle;
-Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et
-Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët de Paimpol, l'homme et la
-femme. Il ne fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët un
-matelot fini.
-
-A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes par l'excellente
-littérature de l'Opéra-Comique, je n'ai rien à expliquer. Ils
-trouveront le fait tout simple. Pour être pêcheuse, on met une tunique
-rouge, liserée de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela
-suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le métier, je
-dirai: Annette le voulut.
-
-«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.»
-
-Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en
-franchissant la barre de la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps
-et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la
-lame. Elle riait. J'étais là.
-
-Nous eûmes notre premier enfant; Philippe Costaouët, quatre mois après
-notre arrivée au Magoër. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos
-voisines sa marraine. Nous étions trop heureux, et souvent il
-m'arrivait de remercier Dieu passionnément. Annette ne regrettait
-rien: je le croyais alors. J'aimais à veiller près de son souriant
-sommeil, cherchant à deviner quelles joies tranquilles passaient dans
-son rêve. Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux parois hautes et
-naïvement sculptées, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus
-beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère.
-
-Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour elle, le réveil était
-encore un sourire. Son devoir de mère devenait le plus charmant de
-tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait de nouveau sur sa
-poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu
-d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphaël.
-
-C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le
-génie: la trinité humaine qui reflète le divin mystère de l'autre
-Trinité: un même amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout
-le bonheur.
-
-La fenêtre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas
-les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un
-petit enclos, formé de quatre murs en pierres sèches qui ressemblaient
-à des digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage et un grand
-figuier y luttaient contre le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait
-brûlé toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins
-des fruits délicieux. Entre la grève et la mer, il n'y avait qu'un
-étroit sentier, conduisant à la caserne de la douane. Aux grandes
-marées, le flot venait dans nos fraisiers.
-
-La rivière d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos
-croisées. Tous les jours, à fin de flot, l'escadre des barques de
-pêche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, défilait devant
-nous. Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse et fraîche comme
-son nom, étageait ses modestes maisons sur la falaise aride.
-
-Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan qu'on ensemence et la
-récolte est au fond de l'eau, sur ces grèves noyées où paît
-l'innombrable troupeau de Neptune. La forêt n'a pas ses racines dans
-le sol: ce sont les mâts de mille barques, incessamment balancées; le
-vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui
-claque à la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant
-avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'écume de
-la lame éventrée.
-
-Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence
-du raisin; les voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme pure et
-antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le
-soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue à la pelle comme le blé,
-c'est le miracle annuel de cette pêche qui vient, car tout désert à sa
-manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la
-chaumière bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grèves
-infertiles.
-
-Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants, et, voyez, avec la
-sardine, l'âpre capital trouve encore moyen d'acheter son hôtel à la
-ville et son château à la campagne.
-
-Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jeûne d'un
-millier de pauvres, il n'y a guère que la gourmandise d'un seul
-capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la
-place est la même au cimetière.
-
-Il y a des riches à Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes
-de soie. Néanmoins et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense
-chez «les bourgeois,» Vespasien y verrait mentir son proverbe
-impérial. A Etel, l'argent a de l'odeur.
-
-Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande,
-coupée çà et là au lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière
-remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado força le
-diable à lui construire une chaussée; à droite, c'était la mer où
-Rohellans, le noir écueil, s'élève une tour, au devant des horizons
-perdus de Quiberon.
-
-La pêche était pour nous un déguisement bien plus qu'une nécessité,
-mais je suis pêcheur par vocation et je me surprenais à désirer que
-notre bon Philippe mît un terme à ses envois, qui nous faisaient trop
-riches. On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent que nous en
-dépensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des
-Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais toujours gaie et
-contente, le petit venait bien; nous étions trop heureux.
-
-Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entrée pour
-doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adorée madone sur la
-dune, à la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son
-mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais été
-poète....
-
-«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier, me disait Joson Michais, sans
-vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la bârque....
-Tenez! c't'âmour d'âgneau à tendu son petit bras, aussi vrai comme
-Dieu est au paradis!»
-
-Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois
-seaux d'eau. «Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!»
-
-Notre petite Anna vint la deuxième année. Il y eut deux berceaux.
-
-Puis une autre année se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux
-blonds frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable.
-
-Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des
-histoires antiques qui m'ont le plus frappé est celle de cet homme qui
-redoutait son bonheur et qui jeta son anneau à la mer pour établir
-lui-même une compensation à sa félicité trop complète. La mer lui
-rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne.
-
-J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent
-avec la pensée que je serais éveillé par un coup de tonnerre.
-
-Il y avait quatre ans que nous étions au Magoër. Personne ne nous
-avait inquiétés. Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée devenait
-une garantie de sécurité.
-
-Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de
-la rivière. Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois qui était alors
-en construction et sur lequel on passait déjà pour aller de Port Louis
-au fort Penthièvre. Une calèche venait du côté de Lorient. Il n'est
-pas rare de voir les touristes suivre ce chemin à cette heure, afin de
-coucher à Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des
-pierres druidiques.
-
-La calèche contenait un jeune couple, et deux enfants.
-
-C'étaient des gens de Paris. On le voyait à la toilette des enfants.
-Rien ne ressemble aux enfants de Paris.
-
-Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces précoces élégances.
-Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de
-Paris étaient restés dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui étaient
-charmants, et je dis:
-
-«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»
-
-Annette me regarda et devint si pâle que je m'élançai pour la
-soutenir.
-
-«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne changerais pas mon sort pour
-celui d'un roi!»
-
-Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le coeur serré. Il me
-sembla que cette calèche, environnée de son nuage de poussière,
-emportait quelque chose de notre bonheur.
-
-
-
-
-XXXV.
-
-COUP DE FOUDRE
-
-
-Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle
-n'avait que mon souvenir à qui parler. Peut-être que la parole qui
-m'était échappée répondait en elle à quelque mystérieux regret. Les
-mères veulent tout pour leurs enfants. C'était une nature forte et
-droite, mais impressionnable à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude.
-Dans cette parole, qui n'avait aucune portée cachée, peut-être
-avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur.
-
-J'avais dit:
-
-«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»
-
-Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins dans le luxe parisien qui
-les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier.
-Nos deux petits étaient habillés comme les enfants du pays. Mais
-qu'ils étaient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le
-breton aussi bien que le français. Sur mon honneur, comme ils étaient
-je les voulais.
-
-Jamais Annette elle-même ne m'avait semblé plus charmante sous le
-costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement.
-
-Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien gardé de revenir sur cet
-entretien. Je le croyais oublié. Annette me demanda une fois si je
-voulais qu'elle prît une femme pour l'aider auprès de ses enfants.
-Elle était avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de
-coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce
-qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle
-essuyait ses yeux après avoir embrassé Anna ou Philippe.
-
-Nous eûmes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette
-avait fait deux voyages à Hennebont, petite ville distante de trois
-lieues, sur la route de Vannes.
-
-Après la pêche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi?
-Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon oeil pouvait
-atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et dès que j'apercevais
-Annette, mon coeur était soulagé. Craignais-je de ne l'y plus voir?
-L'idée qu'elle pouvait me fuir était-elle entrée en moi? Oh! non,
-mille fois non! C'eût été un commencement de folie. Mais je souffrais.
-Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le définir. La
-vérité, c'est que les pressentiments ne trompent jamais.
-
-Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas à l'extrémité de la dune
-cette forme bien-aimée qui était mon vrai phare. Joson remarqua comme
-moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour
-aller plus vite.
-
-Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait
-qu'Annette fut bien malade.
-
-A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui
-pleuraient, demandant leur mère. Annette était partie depuis le matin.
-
-«Elle va revenir!» m'écriai-je.
-
-Mais il y avait sur la table une lettre à mon adresse; c'était
-l'écriture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint
-comme je tombais à la renverse.
-
-
-
-
-XXXVI.
-
-L'ABBE RAFFROY.
-
-
-Joson me porta sur mon lit. Je ne prononçai pas une parole dans le
-premier moment. Je ne sais pas bien si j'avais lu la lettre ou si la
-première ligne seule m'avait étourdi comme un coup de massue; ce dont
-je suis sûr, c'est que le contenu de la lettre m'échappait en cet
-instant. Ma fièvre d'autrefois était revenue foudroyante. La crise
-était plus forte, le rêve plus violent, mais les mêmes symptômes
-surgissaient.
-
-Joson envoya un gars du village chercher un médecin à Port-Louis.
-Quand le médecin arriva, j'avais le transport.
-
-Je voyais Annette dans un salon qui était beau sans avoir rien de
-féerique: le salon qu'elle aurait dû avoir. J'entendais le piano de la
-rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait depuis quatre ans. Il était
-là, mais ses sons voilés semblaient venir de loin, de bien loin. Et il
-chantait, comme une voix dont les douceurs étaient infinies, le pauvre
-cher refrain:
-
- Ma lon la
- Les enfants sont là....
- La vache est rentrée à l'étable;
- Ma lon la
- Ave Maria,
- L'Angelus les endormira....
-
-Les enfants! Ils étaient là, en effet, dans la calèche, auprès de leur
-mère: la calèche du pont Lorois. Ils avaient le costume mignon et
-coquet de ces deux petits Parisiens qui allaient à Carnac. Que mon
-Philippe était beau! Que mon Anna était gentille! Et Annette! Cela ne
-m'étonnait point de la voir en toilette de grande dame.
-
-Le fort de ma crise ne dura qu'une nuit, cette fois. Pendant seize
-heures, j'eus cette étrange fatigue de me sentir partagé entre deux
-familles que je voyais distinctement, entre deux bonheurs qui me
-sollicitaient, disant chacun: Je suis la vérité. Ma souffrance était
-de chercher, avec ce terrible acharnement de la fièvre lequel des deux
-était le songe. Etais-je le touriste de la calèche? Etais-je le
-pêcheur du Magoër? Pêcheur, moi! le chevalier de Kervigné! C'était ici
-le roman et l'impossible. Pourquoi ces habits de malheureux à mes
-enfants? Que faisais-je dans ce taudis?
-
-Je peinais à suivre ces invraisemblances et cependant la réalité a une
-force qui ne se dément point. Elle frappait sans cesse à la porte de
-ma pensée.
-
-Et je riais sur les coussins de ma calèche. Et Annette riait. Et les
-petits me montraient, riant aussi, sur le chemin, auprès du pont
-Lorois, une pauvre famille: deux enfants avec le père et la mère.
-Cette famille, c'était nous. Je m'épuisais.
-
-Le médecin de Port-Louis n'avait pas inventé la chaîne magnétique; il
-ne s'occupait même pas de juxtasonnance. C'était un mâle docteur,
-barbu et presque goudronné. Peu d'hommes peuvent se vanter de m'avoir
-fait respirer une pareille odeur de pipe. Ancien chirurgien-major à
-bord de _l'Hécate_, cinq pieds six pouces, couchant sur la dure, à ce
-qu'il disait, dans des draps camphrés, portant aux doigts une bague et
-six verrues, nez généreusement bourgeonné, pieds carrés, odorants et
-bossus, chapeau démocratique, opinions intolérantes, linge de la
-semaine passée, tel était le docteur Kermalahault.
-
-Il se moquait des systèmes, celui-là; il n'avait point de système; il
-traitait par les amers, à moins qu'on ne préférât les sirupeux. Le
-baume d'acier! voilà sa panacée. Sa lancette était grande comme un
-sabre. Il me conseilla des bains de mer bouillis, se fit donner cent
-sous, et partit content pour aller, de son pied léger voir un malade à
-Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il, trois pipes, cinq gouttes
-et deux chopines. Aucun pêcheur de la côte ne voudrait _avaler sa
-gaffe_ sans le docteur Kermalahault. C'est un vrai. Pour cent sous il
-vous met au cimetière.
-
-Le surlendemain, j'avais ma raison. Je pus lire la lettre d'Annette,
-
- «Mon René chéri,
-
- »Tu as dit, en regardant les deux jolis enfants de la calèche
- au pont Lorois: «Philippe et Anna seraient» comme cela. Il
- faut qu'ils soient comme cela. Ta femme ne t'a jamais tant
- aimé.
-
- »ANNETTE.»
-
-
-Une idée terrible me traversa l'esprit. Ma femme était le seul
-obstacle entre mes parents et moi, c'est-à-dire entre moi et la
-fortune. La pensée de mourir lui était-elle venue?
-
-Elle avait pu se dire: il est riche maintenant; il est seul
-héritier....
-
-Mais elle avait l'esprit si droit et le coeur si pieux! Et puis
-m'abandonner! abandonner les petits! L'idée passa si vite qu'elle
-n'eut pas le temps de me rendre fou.
-
-Le théâtre, cela ne se pouvait. Annette était incapable d'aller contre
-ma volonté exprimée.
-
-Que peut faire une femme, cependant?
-
-Il ne me plaît pas de ménager ici une puérile surprise. J'ignore en
-quoi consisterait l'art des romanciers habiles, vis-à-vis d'une
-situation qui est pour moi un souvenir gracieux et touchant. Je ne
-veux point d'art. Si j'ai des lectrices, elles sentiront battre mon
-coeur au travers de ces simples mots qui amènent à mes yeux une larme
-et un sourire: Annette s'était enfuie de chez moi pour aller chez mon
-père.
-
-Le temps n'était plus de se sacrifier, puisque deux fois Dieu l'avait
-rendue mère. C'était l'heure de combattre. Annette tentait la
-bataille.
-
-Peut-être l'idée de cette suprême épreuve était-elle née en elle avant
-l'occasion qui la mûrit tout un coup. Dans le coeur de toute femme, il
-y a un petit coin poétique; chez la femme, l'imagination la plus sobre
-n'exclut pas l'élément romanesque.
-
-Ici, d'ailleurs, tout n'était pas roman, tant s'en fallait. Annette
-savait beaucoup mieux que moi ce qui se passait chez nous à Vannes.
-Des événemens graves avaient eu lieu, auxquels étant donné l'état de
-mon esprit, je n'aurais pas prêté toute l'attention convenable;
-d'autres plus graves encore se préparaient. Il était temps d'agir,
-grand temps, sinon de la façon choisie par Annette, du moins d'une
-façon quelconque.
-
-Mon père et ma mère n'étaient pas heureux à la maison. Les Bélébon
-avaient décidément élu domicile à notre hôtel de la place des Lices.
-Personne n'était plus là pour leur tenir tête. Ils régnaient en
-maîtres.
-
-Avant tout, mon père avait besoin de compagnie. Il préférait la
-tyrannie de ces deux intrus à la solitude. Quant à ma mère, le chagrin
-profond qu'elle avait éprouvé à la perte de sa fille et des deux
-petits changeait sa paresse d'esprit native en un véritable
-engourdissement. Elle ne vivait plus, elle végétait, endormie dans sa
-douleur comme la marmotte dans son trou. Elle n'en voulait point
-sortir; entre elle et les objets extérieurs il y avait son deuil, et
-son état de sommeil désespéré rendait la présence des Bélébon encore
-plus indispensable à mon père.
-
-De tous les amis de la famille, un seul était resté: l'abbé Raffroy,
-aumônier des Incurables. C'était l'honneur même, mais sa nature timide
-et vacillante valait peu en face de la volonté résolue des deux
-Bélébon.
-
-J'ignorais tout cela; je puis dire même que je ne voulais point le
-savoir. Annette le savait.
-
-Elle avait aisément deviné mes répugnances. Elle respectait mon
-bonheur égoïste. Elle n'avait point de confident.
-
-J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages à Hennebont. Le premier de
-ces voyages avait eu pour but de mettre à la poste, à mon insu, une
-lettre pour l'abbé Raffroy, le second, de recevoir sa réponse poste
-restante.
-
-Ce fut d'après cette réponse qu'elle partit pour Vannes.
-
-Je raconterai désormais sa campagne comme j'en appris plus tard les
-détails, soit par elle, soit par le bon abbé Raffroy, soit par mon
-père et ma mère.
-
-L'abbé la reçut sévèrement et accueillit mal le récit de notre mariage
-extra-réglementaire. Il blâma le prêtre qui nous avait unis et déclara
-à la pauvre Annette que, devant l'Eglise comme devant la loi, nos
-enfants étaient des bâtards.
-
-Ce premier pas était cruel. Annette pleura. L'aumônier avait bon coeur
-et me gardait cette affection qu'on a toujours pour le fils d'une
-maison amie. La beauté angélique d'Annette m'excusa d'autant à ses
-yeux. Il fut séduit peut-être par cette exquise douceur, par cette
-adorable résignation qui avait rallié jadis le pauvre Gérard à notre
-cause. Il demanda à Annette ce qu'elle voulait, en définitive, quels
-étaient ses projets, son plan, ses espoirs.
-
-Annette avait bien de tout cela un peu, mais si peu, et le peu qu'elle
-avait était si vague! Elle avoua qu'elle avait compté grandement sur
-les conseils et même sur l'aide de M. l'abbé.
-
-Dès lors, l'excellent homme, à son insu, devint le complice d'Annette.
-Ce sont là, croyez-moi, les meilleurs complices.
-
-C'était le matin. Annette avait couché à l'auberge. Il fit servir à
-déjeuner. Rien d'étonnant ni de malséant à ce qu'une bonne paysanne de
-la côte déjeune chez M. l'abbé. On envoie de temps en temps un panier
-de langoustes, de crevettes, d'huîtres et de poissons; ce n'est qu'une
-politesse rendue. Mais, en déjeunant, on conspire.
-
-M. Raffroy, en honnête coeur qu'il était, ne pouvait souffrir les
-Bélébon. Il y a toujours un petit coin par où le diable se glisse.
-Cette aversion donna chez lui un bon coup d'épaule à la charité
-chrétienne.
-
-Il fallut d'abord éclairer la position. Elle était ardue, Seigneur
-Dieu! et depuis quatre ans, les Bélébon, grâce aux avis de Laroche,
-avaient fait du chemin!
-
-Laroche n'habitait point la Bretagne, mais il y faisait de fréquents
-voyages. C'était maintenant un monsieur d'importance, un homme
-d'affaires, un entrepreneur. La conviction de l'abbé Raffroy était que
-Laroche avait des actions dans la maison Bélébon.
-
-Le jour même de mes vingt et un ans, on avait introduit au tribunal
-civil de Vannes une demande en interdiction contre moi. Il se
-présentait des difficultés sérieuses. Rarement peut-on rendre, en ces
-matières, un jugement contre un défendeur dont l'absence ne permet
-point de constater la position intellectuelle et morale, mais la
-terrible besogne qui fatigue incessamment les cours d'appel prouve que
-les juges de première instance n'y regardent pas toujours à deux fois.
-_Errare humanum est_, dit l'adage.
-
-Si un homme me volait ma bourse et me traduisait pour ce fait en
-justice, je le prierais d'accepter ma montre avec ma bénédiction. Si
-après avoir accepté ma montre il me prenait au collet, j'abandonnerais
-l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je suis chauve.
-
-Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux caché au Magoër et mieux
-exilé aussi que dans les forêts de gommiers de l'Australie ou dans les
-pampas de l'Amérique.
-
-Une fois l'interdiction prononcée tout était dit, car je n'étais pas
-là, ni personne en mon lieu et place pour interjeter appel. J'étais
-incapable à perpétuité de contracter mariage.
-
-Laroche et les Bélébon passèrent à un autre exercice bien autrement
-important. Il s'agissait de faire adopter Vincent par M. et Mme de
-Kervigné, mon père et ma mère. Au point de vue légal et à première
-vue, l'entreprise était d'une impossibilité radicale. La loi, en
-effet, traite l'adoption comme un acte exceptionnel et en quelque
-sorte excessif; elle exige, pour valider cet acte, des conditions
-nombreuses en tête desquelles se place le manque d'enfants légitimes.
-Moi vivant, mes parents ne pouvaient pas adopter Vincent Bélébon.
-
-Mais ce Laroche était de Normandie. Un homme d'affaires qui a fait
-son stage en livrée prend d'effrayantes proportions, croyez-moi. Il y
-a dans le Code civil un certain titre _des absent_, dont on peut tirer
-bon parti en une multitude de circonstances.
-
-La loi est faite, il est vrai, pour protéger les absents, mais on a
-beau dire, le proverbe est là: ils ont toujours tort. Les présents
-profitent.
-
-Après quatre années révolues depuis votre disparition ou depuis vos
-dernières nouvelles, notez bien ceci, vous êtes déclaré _absent_, par
-jugement du tribunal, et M. Joseph-Adrien Rogron, le plus élémentaire
-des commentateurs du Code Napoléon, vous avoue franchement que vous
-êtes présumé mort. C'est fâcheux. De tous les absents, les morts sont
-les plus maltraités.
-
-L'invention de Laroche consistait à me faire déclarer absent d'abord;
-chose facile, puisque mon départ de Paris datait de plus de quatre
-ans. Une fois l'absence déclarée, une question de droit se présentait
-quant à l'adoption. Il est bien vrai que le silence même du Code
-semble la résoudre par la négative, mais ce n'était déjà plus
-l'impossibilité absolue. Quelque chose était donné désormais à
-l'appréciation des juges. Laroche se faisait fort d'enlever la
-difficulté d'emblée.
-
-En attendant, l'adoption de fait, qui prépare si bien l'adoption de
-droit, existait dans toute la rigueur du mot. Vincent était l'enfant
-de la maison. Il se faisait appeler volontiers M. Vincent de
-Bélébon-Kervigné. On travaillait à son mariage. Il taillait, il
-rognait, il commandait. Mon père et ma mère restaient ses humbles
-serviteurs.
-
-Et l'oncle Bélébon, continuant de monopoliser tout l'esprit de la
-famille, courait la ville en répétant:
-
-«Ah! ceux-là sont bien heureux d'être tombés sur mon garçon.»
-
-Notez que la fortune de mon père et de ma mère avait plus que doublé
-par le retour de la dot de Julie et les successions de mes trois
-tantes. En cas de succès, Vincent devenait un des riches propriétaires
-du pays, tout en payant une grosse commission à cet ingénieux
-Laroche, qui donnait en outre à mon père des conseils d'or pour
-l'administration de ses biens.
-
-Mais Vincent, répugnant coquin, mettait à chaque instant l'entreprise
-à deux doigts de sa perte. Les deux vieux, comme il les appelait,
-voulaient bien être menés par le bout du nez: cette tyrannie même leur
-faisait illusion et ils se croyaient en famille, mais, sous la
-simplicité de mon père, restait le gentilhomme breton, et l'épée de
-bonne trempe ne vaut pas moins dans un fourreau vulgaire; ma mère, si
-bien engourdie qu'elle fût dans sa paresse native, augmentée par ce
-mortel chagrin dont elle ne voulait point être consolée, ma mère,
-dis-je, était la dignité même: un coeur fier, délicat et doux. Sa
-patience n'était qu'une léthargie. Quand elle s'éveillait, Vincent
-devait lui faire horreur.
-
-Vincent n'avait pas même pris la peine de nettoyer ses moeurs et son
-langage. C'était un conquérant: il s'imposait tout entier. Ma mère le
-trouvait ivre à chaque instant, et il poussait l'insolence jusqu'à
-continuer chez nous son métier de rustique don Juan. La seule chose
-qu'il eût changée, c'était son costume. Vincent avait des prétentions
-à l'élégance, il portait des bottes vernies, des chapeaux de soie, des
-chaînes, des bagues, des breloques, il pommadait son poil. Je ne peux
-affirmer qu'il se lavât les mains, mais on l'avait surpris avec des
-chemises presque blanches.
-
-Je sais bien que la captation, opérée par un semblable malotru,
-paraîtra invraisemblable. Il s'agissait du père et de la mère de
-Gérard de Kervigné, l'un des plus brillants jeunes gens que j'aie
-rencontrés en toute ma vie. A cette table où l'ignoble drôle trônait,
-mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines, s'était assis: un type
-parfait d'élégance découragée. Je sais bien. Mais qu'y faire? Mon père
-avait besoin d'entendre rire et chanter autour de lui quand il
-mangeait la soupe, besoin, vous entendez, comme on a besoin de pain et
-d'air.
-
-Parfois, ce honteux gredin le faisait rire et tout le fantôme du passé
-heureux se dressait peut-être quand l'oncle Bélébon entonnait au
-dessert sa ronde mémorable:
-
- On dit qu'aux noces de Thétis
- Tous les dieux s'assemblèrent....
-
-Il y avait, cependant, un point sur lequel ma mère ne passait pas
-condamnation. Chaque fois que Vincent était ivre,--et c'était tous les
-jours--il devenait galant.
-
-Or, imaginez quelles devaient être les galanteries de Vincent. Ma mère
-ne pouvait garder des femmes de chambre; sa maison faisait peur
-désormais à toutes les honnêtes filles du pays. Elle n'avait pas parlé
-haut, de peur de s'éveiller, mais le fait attaquait par trop
-directement son repos: elle avait risqué auprès de mon père quelques
-plaintes.
-
-Or, ce ménage, en apparence si froid, était un ménage d'amoureux; il y
-avait trente ans qu'ils s'aimaient. En cachette des Bélébon, tyrans du
-logis, ils avaient tous deux des conciliabules qui étaient de vrais
-rendez-vous. Ils se cachaient pour pleurer, pour causer, pour vivre
-dans le passé, et l'abbé Raffroy prétendait que parfois mon nom venait
-dans ces pauvres entretiens.
-
-Car toutes ces choses que je viens de rapporter, l'abbé Raffroy les
-dit à Annette, avec bien d'autres encore. Il était comme les anciens
-commensaux de l'hôtel des Lices: il avait le café un peu bavard, bien
-que ce fût un homme sobre et un digne prêtre.
-
-Quand on se leva de table, il était l'ami d'Annette et je crois qu'il
-l'appela madame René de Kervigné. Il lui demanda:
-
-«En somme, que voulez-vous, ma fille?
-
---Je veux, répondit Annette, chasser l'ennemi de notre maison.
-
---Ah! ah! fit le bon abbé, qui ne put s'empêcher de rire. Votre
-maison! comme vous y allez!
-
---Je veux, poursuivit Annette, que les parents de mon bien-aimé mari
-aient un fils et une fille, que mes petits enfants aient un nom, et
-que nous soyons tous heureux.
-
---Ainsi soit-il, madame René, ainsi soit-il de tout mon coeur! Mais
-parlons raison: la pauvre comtesse est comme la Belle au bois dormant.
-
---Nous l'éveillerons.
-
---Peste!.... M. le comte ne vaut guère mieux et, par surcroît, il vous
-tient pour un monstre infernal, cause directe et coupable de tous les
-malheurs de la famille.
-
---Nous le détromperons!
-
---Peste! peste!.... sauf le respect qui lui est dû, savez-vous qu'il
-est entêté comme un demi-cent de mules?
-
---Nous le dompterons!
-
---Peste! peste! peste! Vous êtes une chère enfant, cela est vrai,
-mais...... enfin, _amen! amen!_ du fond de l'âme!.... Je voudrais
-savoir seulement le moyen....
-
---J'ai mon plan.
-
---En vérité! Voyons ce plan.
-
---Vous m'avez dit que ma belle-mère....
-
---Hein?...... Mais au fait...., allez!
-
---Que ma belle-mère était sans femme de chambre depuis huit jours.
-
---Exact. Et ça pourra durer.
-
---Je veux être la femme de chambre de ma belle-mère.»
-
-L'abbé Raffroy fronça le sourcil et devint pensif. Puis il se prit à
-regarder attentivement celle qui était là devant lui, douce, mais
-résolue, et belle qu'il en avait le coeur tout ému.
-
-«A la grâce de Dieu! murmura-t-il. Nous mentirons le moins que nous
-pourrons.... et je vais commencer une neuvaine.»
-
-
-
-
-XXXVII.
-
-BARRICADES.
-
-
-Si ma pauvre bonne mère eût été en position de choisir, elle n'aurait
-point accepté Annette pour servante, parce que Annette était trop
-jolie. C'était chose terrible que de mettre une pareille tentation
-sous les yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison n'allait plus;
-le service ne se faisait pas, M. de Kervigné commençait à gronder pour
-tout de bon: je crois que ma mère eût gagé le diable si le diable se
-fût présenté chez elle en coiffe et en tablier.
-
-Les Bélébon avaient établi la coutume de faire servir la femme de
-chambre à table. Le vieil oncle déclarait cela plus _régayant_, pour
-employer son mot; Vincent, poli comme à l'auberge, y trouvait
-journellement son compte, et mon père n'y trouvait pas de mal. Pour
-les débuts d'Annette, ma mère invita l'abbé Raffroy à déjeuner,
-pensant que la présence du digne ecclésiastique imposerait toujours un
-peu à Vincent.
-
-«Ma chère enfant, dit-elle bien tristement, pendant qu'Annette
-agrafait sa robe trop large pour son corps amaigri, je ne crois pas
-être une mauvaise maîtresse, et M. de Kervigné vaut mieux que moi.
-Cependant nous ne pouvons pas garder de domestiques....
-
---Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit Annette, vous me garderez tant
-que vous voudrez!
-
---C'est que... nous avons un neveu, voyez-vous....
-
---M. l'abbé m'a dit cela. J'ai répondu: On a nagé à la drague dans la
-rivière de la Trinité. Ça fait des bras. Tant pis pour le neveu!
-
---Prenez garde, ma fille. Il est fort comme un boeuf et capable de
-tout!
-
---Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame. Que je vous plaise seulement,
-à vous et à notre monsieur, je ne m'embarrasse pas du reste.»
-
-Il y avait là-dedans un peu de comédie. Annette jouait la brusquerie
-de la paysanne. Malgré tout, ma mère m'a dit qu'elle était tentée de
-la prendre pour une princesse déguisée. Ce qui lui donnait confiance,
-c'était l'accent de la côte que mon Annette avait saisi à ravir.
-
-Ma mère reprit, non sans quelque timidité:
-
-«Vous n'allez pas vous fâcher, ma petite. Ce costume des filles d'Etel
-est pimpant et coquet. Si vous vouliez vous habiller en
-bonne-soeur....»
-
-Dans les bourgs et villages de Bretagne, on appelle bonnes soeurs les
-filles de la Congrégation qui s'astreignent à ne porter dans leurs
-vêtements que du noir et du gris.
-
-«A cause du neveu? demanda Annette en riant.
-
---Oui, ma petite, à cause du neveu, qui n'aime pas les bonnes soeurs.»
-
-Annette riait toujours et, cependant, l'idée ne vint point à ma mère
-de la prendre pour une effrontée.
-
-«Ma bonne maîtresse, répondit-elle, je m'habillerais en soldat, moi,
-pour vous faire plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume des
-bonnes soeurs, parce que je suis mariée.
-
---Vous, mariée, mon enfant! à votre âge!
-
---Mariée et mère de famille aussi, par la grâce de Dieu. J'ai
-vingt-deux ans, madame. Avec l'aide de sainte Anne d'Auray, ma
-patronne, je n'engendre pas le chagrin. Vous verrez que j'ai la
-volonté de bien faire.
-
---Ah! que vous êtes une chère créature! s'écria ma mère. Toujours
-riante et avenante! Vous ne devez rien avoir sur le coeur?
-
---Chacun ses petites peines! Je ne me plains pas. La Providence sait
-bien ce que je désire.
-
---Que désirez-vous, mignonne?
-
---Vous plaire, ma bonne dame, et à notre monsieur.»
-
-An déjeuner, quand elle vint, portant un plat dans chaque main, ce fut
-un murmure autour de la table. Ma mère baissa les yeux et l'abbé
-Raffroy fronça, ma foi, le sourcil. Elle était trop jolie, décidément,
-bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-être, jugez-en! Ses
-admirables cheveux brillaient, lissés en bandeaux sous sa coiffe de
-dentelles, dont les barbes voltigeaient au vent de sa marche. Son
-corsage blanc comme neige, lacé par devant avec une ganse rouge,
-ressortait sous son mouchoir plissé. Sa jupe à large raie bouffait
-derrière son petit tablier de soie. Elle avait de longues boucles
-d'oreilles, et ses souliers à talons montraient le bas côtelé qui
-dessinait son pied de fée.
-
-Il m'en coûte de répéter cette parole qui est une allusion à l'ancien
-état de mon Annette, mais je veux absolument le portrait ressemblant:
-Annette n'était pas du tout une vraie paysanne. Figurez-vous la plus
-ravissante villageoise d'opéra-comique qui se puisse rêver, et vous
-approcherez du vrai.
-
-Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de la jolie soubrette de
-comédie eût eu grande chance de réussir à Paris. Paris est trop près
-de la comédie. A Paris, Annette, qui était l'adresse même, eût composé
-autrement son rôle. Elle jouait pour la province.
-
-Elle jouait vaillamment, avec tout son courage, tout son esprit, et
-avec tout son coeur.
-
-«Qu'est-ce que cette aimable poupée? demanda l'oncle Bélébon.
-
---Saperbleure! dit mon père, qui essuya ses lunettes pour mieux voir.
-Costume d'Etel, la fille?
-
---Oui, monsieur le comte, répondit Annette qui fit la révérence avant
-de poser ses deux plats.
-
---Allons, maman, s'écria Vincent, dont les gros yeux s'allumèrent,
-voilà un vrai cadeau que vous nous faites. Eh! papa Bélébon, vieux
-scélérat, ça te reverdit?
-
---La paix, mon gars, la paix!» voulut dire le bonhomme.
-
-Mais Vincent ne se mettait jamais à table pour déjeuner sans avoir
-déjà deux ou trois pots de cidre dans la panse. Il était régulièrement
-ivre dès le matin.
-
-«La paix toi-même, papa Bélébon, riposta-t-il. Je suis ici l'enfant de
-la maison, pas vrai, papa Kervigné?»
-
-Mon père reprit:
-
-«A la côtelette! Il n'y a que le Morbihan pour le mouton! A boire,
-jeunesse! La barre d'Etel m'a passé par-dessus la tête une fois. Elle
-se porte bien, la barre d'Etel?
-
---Merci, notre maître, tout doucement,» répondit Annette en lui
-servant à boire.
-
-Mon père la regarda et cligna de l'oeil à l'adresse de sa femme.
-
-Quand Annette versa à l'oncle Bélébon, il lui dit:
-
-«La lune est-elle devenue plus grosse qu'un fromage, là bas, l'enfant?
-
---Approchant, aux grand'marées,» répondit Annette.
-
-C'était au tour de Vincent. Il voulut la prendre par la taille. Elle
-lâcha la cruche qui tomba en grand sur lui et l'inonda.
-
-«Au diable! s'écria-t-il en se levant.
-
---Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse comme les petits
-chevaux de la côte.»
-
-L'abbé Raffroy faisait une figure à peindre. Il avait envie de rire et
-de trembler.
-
-«Ami Vincent, dit mon père, tu n'en seras pas le bon marchand. Sais-tu
-le proverbe? Il faut trois coiffes pour en faire une d'Etel!....
-
---Et tâchez, ajouta ma mère plus haut qu'elle ne l'avait fait depuis
-des années, tâchez que je puisse garder ma femme de chambre: elle me
-plaît.
-
---Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta doucement l'abbé Raffroy.
-
---Est-ce une querelle qu'on me cherche? gronda Vincent. Foi de Dieu!
-papa Bélébon, veux-tu nous en aller?»
-
-Papa Bélébon vida son verre et fit une terrible grimace.
-
-«A la côtelette! conseilla mon père, toujours pacifique. Bon appétit,
-bonne conscience! que chacun y mette du sien....
-
---C'est ça, dit Vincent, embrassons-nous pour que ça finisse!»
-
-Et il s'empara une seconde fois d'Annette, espérant mettre les rieurs
-de son côté, Annette avait les mains libres, pour le coup. Sans rien
-perdre de sa bonne humeur, elle le fit tourner sur place, et, pesant
-sur ses épaules, elle le remit tout étourdi sur sa chaise.
-
-Mon père éclata de rire et tonton Bélébon fit comme lui, tant il
-sentait Vincent profondément attaqué.
-
---«Ah! ah! murmura l'abbé Raffroy, exalté jusqu'au courage. Tant va la
-cruche à l'eau....
-
---Touché, Vincent! déclara mon père. C'est toi qui es la cruche,
-saperbleure!
-
---Vous voyez bien, ma bonne dame, dit paisiblement Annette, que je
-n'ai rien à craindre de votre neveu.»
-
-Ma mère avait d'abord tremblé pour sa nouvelle servante. Résister à
-Vincent, c'était publiquement s'exposer aux plus grossières avanies.
-Quand elle vit qu'Annette vivait encore après tant d'audace, l'idée
-naquit en elle que ce cruel balourd n'était pas tout à fait
-invulnérable; elle eut vaguement espoir; elle entrevit peut-être au
-lointain de l'avenir la possibilité d'une révolution.
-
-Ainsi sortent de terre humblement et sans bruit, dans quelque coin
-obscur de la contrée, ces germes de liberté qui doivent grandir en
-cachette et produire l'arbre aux foudroyants rameaux. Tyrans,
-descendez au cercueil! Ma bonne mère fredonnait déjà sa petite
-_Marseillaise_.
-
-Mais il y a loin de la semence à l'arbre. Que d'hésitation entre le
-premier murmure, dont l'écho poltron s'étouffe, et ce grand cri qui
-jaillira de la barricade triomphante!
-
-Un silence suivit. Chacun redoutait sa propre hardiesse. L'abbé
-Raffroy regardait son assiette d'un air morne; mon père n'osait pas
-lever les yeux sur Vincent; ma mère contemplait avec admiration, et
-comme en un rêve, cette gracieuse enfant à l'apparence si frêle, qui
-était plus forte qu'un homme.
-
-Tonton Bélébon tâtait prudemment le terrain avant de risquer un pas
-d'un côté ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien battu. Annette
-restait à son aise: elle allait, venait, servait, le sourire aux
-lèvres, gardant intacte sa douce et charmante sérénité.
-
-Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa coutume, retrouva l'insolence
-au fond de son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle Bélébon le prit
-par le bras pour le mener coucher. Les choses étaient ainsi; loin de
-charger le tableau, je glisse sur une foule de misérables détails;
-j'ajoute qu'en Bretagne, et même ailleurs, il n'est pas rare de voir
-les plus honnêtes gens du monde subir l'obscénité de ces tyrannies
-domestiques.
-
-Entre toutes les histoires, celle de la captation serait la plus
-bizarre et la plus invraisemblable. Il y a là un dieu mille fois plus
-aveugle que l'amour même, et l'horreur de la solitude mène certains
-caractères bienveillants à des excès inouïs. On peut dire, réduisant
-les choses à leur exacte expression, que mon père acceptait ces
-ignominies; bien plus, les imposait à une femme respectée autant
-qu'aimée pour avoir quatre couverts sur sa nappe et entendre chanter
-deux fois par jour les _Noces de Thétis_.
-
-Rien de plus, rien de moins. Là se bornaient strictement les avantages
-de la société Bélébon.
-
-Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna vers Annette et lui
-montra le poing en disant:
-
-«Je sais où est la chambre des filles!»
-
-Mon père ne fit que rire, mais ma mère pâlit. Annette appela l'oncle
-Bélébon.
-
-«Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je viens d'un pays où nous n'avons
-point de chien de garde. Le jour, je suis bonne fille, mais la nuit,
-je ne plaisante pas. J'ai dans mes hardes un pistoudret qui ne
-plaisante pas non plus!
-
---Saperbleure! s'écria mon père, un pistolet! Gare à toi, Vincent!
-
---Il m'a déjà servi» ajouta Annette qui lui versait à boire d'une main
-ferme.
-
-Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait de blasphèmes.
-
-«Vous aurez une chambre de maître, Anna,» dit ma mère.
-
-L'abbé Raffroy riait sous cape en buvotant son café.
-
-«Tu es une Bretonne, toi, ma fille! déclara mon père. Sais-tu des
-chansons de matelots?
-
---Un cent plutôt qu'une douzaine, notre monsieur.
-
---Allume, fillette?
-
---Notre monsieur, sauf le respect que je vous dois et à la compagnie,
-excusez:
-
- Fut un ligueur de Quiberon
- Qu'avait nom
- Yvon.
- Kérinon.
- Tiens bon
- L'aviron,
- Manon!
- La marée s'avance
- Eh hô!
-
- Fut un ligueur de Quiberon
- Qui changea de nom
- Au son
- Du canon.
- Et devint, dit-on,
- Amiral de France.
- Hô hé!
- Amiral de France!
-
-Elle entonna ce refrain à pleine voix, la matoise, droite sur ses
-hanches hardies, le rose aux joues, le sourire à la bouche,
-l'étincelle aux yeux. Mon père battit la mesure des pieds et des
-mains; l'abbé Raffroy, honni soit qui mal y pense, accompagna en
-faux-bourdon, et quand l'oncle Bélébon rentra, il trouva la réunion
-entière chantant de tout son coeur:
-
- Amiral de France,
- Hô hé!
- Amiral de France!
-
-Je crois que ma bonne mère en était!
-
-Il fut pleinement déconcerté, bien qu'il eût tout l'esprit de la
-famille. Depuis des années, il était ici boute-en-train juré,
-possédant le monopole de la gaieté, le privilége de la joie et
-n'ayant, pour tout ce qui regardait la chanson, la gaudriole, le
-calembour et autres jolies choses, aucune espèce de concurrence à
-craindre. Cette usurpation inattendue le frappa plus rudement que la
-mésaventure même de Vincent, et il demeura tout abasourdi sur le
-seuil.
-
-«Allons, mon oncle! s'écria mon père, faites comme nous!
-
---Je ne connaissais pas ce talent à M. l'abbé, répondit le bonhomme
-avec amertume.
-
---Ce n'est pas l'abbé! c'est la petite! Ah! quel coeur que cette
-enfant-là! Elle sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire à
-Audierne!
-
- Et gai, gai, gai, dansons en rond.
- Des poireaux, des oignons,
- Cousine
- Mathurine.
- Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons,
- Quel rôti? du dindon.
- Dansons le cotillon!
-
---Dansons le cotillon! répéta le digne aumônier en pleine révolte.
-
---A la bonne heure! à la bonne heure! gronda l'oncle Bélébon. Dieu
-sait où l'on apprend tant de chansons! Et de si belles! J'ai vu le
-temps où ma cousine, la comtesse de Kervigné, n'avait pas de coquines
-à son service!
-
---Anna, dit ma mère, qui peut-être n'avait même pas prêté attention
-aux paroles de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre dès cette nuit!
-
---Dansons le cotillon!» clama l'abbé du ton dont on chante
-l'_Alleluia_.
-
-Et mon père:
-
- Amiral de France,
- Hô hé!
- Amiral de France!
-
-«A la bonne heure! à la bonne heure!» grinça le Bélébon.
-
-Il était brave. Il essaya d'entonner l'incomparable: _On dit qu'aux
-noces de Thétis_.... mais mon père criait:
-
- Tiens bon
- L'aviron,
- Manon!
- La marée s'avance,
- Eh hô!
-
-On n'écoutait plus les _Noces de Thétis_!
-
-La révolution allait un train d'enfer. Il y avait déjà du tyran
-détrôné dans l'oncle Bélébon. Mon père avait la perruque sur l'oreille
-et ressemblait à un vainqueur de la Bastille.
-
-
-
-
-XXXVIII.
-
-MON PÈRE ET MA MÈRE.
-
-
-Au fond, l'oncle Bélébon n'était pas coupable. Il avait passé
-tacitement un marché par lequel il s'engageait à peupler la salle à
-manger de l'hôtel des Lices, à dire des choses aimables pendant le
-repas et à chanter les _Noces de Thétis_ à la moindre réquisition; il
-faisait loyalement son travail. En échange de ces divers exercices, il
-avait stipulé à la muette qu'on me déshériterait en faveur de la
-nouvelle dynastie Bélébon-Kervigné; voyez-vous du mal à cela? Le
-coupable, c'était Vincent, qui ne voulait pas être gentil, et qui
-mettait du tintoin dans la maison, au lieu d'y apporter de l'agrément
-Quand on a tout l'esprit d'une famille, des talents de société en
-abondance et la bonne volonté de se faire un sort, on est bien
-malheureux de n'être pas secondé. J'affirme que la ville de Vannes, ma
-patrie, n'était pas sans renfermer un assez grand nombre de citoyens
-pensant et raisonnant ainsi.
-
-Chacun pour soi, que diable! Dans le Morbihan comme ailleurs, telle
-est la religion des gens qui réfléchissent. On ne demandait pas à
-Vincent de vivre en chartreux, mais il aurait dû garder les
-apparences.
-
-Trop est trop, selon le langage de cette vulgaire sagesse qui
-désapprouve hautement les vendeurs à faux poids, quand ils se font
-condamner par la police correctionnelle. Trop est trop. L'oncle
-Bélébon restait dans la mesure juste et convenable des bourgeoises
-tricheries: Vincent abusait, il gâtait le métier: honte à Vincent! Ils
-l'auraient battu. Néanmoins on allait répétant volontiers dans les
-salons charitables: Le mariage le corrigera. Mon dieu oui, dans
-l'illustre grenier de la noblesse et dans le respectable magasin du
-commerce, il y avait pour lui des fiancées toutes prêtes. Pour
-Vincent! dira-t-on.
-
-Mesdames, Vincent était un gars de quarante mille livres de rentes, en
-terres, au bas mot, ce qui, à Vannes, proportions gardées, vaut à peu
-près trois cent mille francs de revenus à Paris. Ne croyez pas ceux
-qui vous diraient que j'exagère: cent mille écus sont vite dépensés à
-Paris, et quarante mille francs, à Vannes, on n'en peut voir la fin!
-Mais je vous le demande: supposez que le démon de la peste noire
-s'incarne un beau jour et vienne chercher femme à Paris avec cent
-mille écus de rentes. Par le temps d'or qui court, ce n'est pas le
-Pérou. Pensez-vous, néanmoins, que la Chaussée-d'Antin, la rue de
-Varenne et le quartier d'Anjou, fermant leurs portes au démon de la
-peste noire, l'enverront chercher femme au faubourg Saint-Marceau?
-
-Le pensez-vous?
-
-Ma mère tint parole et fit dresser, le soir même, le lit d'Annette
-dans sa chambre. Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions et toute
-heureuse de la tournure que prenait sa romanesque équipée, s'endormit
-bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'était de ne
-pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succès.
-Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fierté de
-mon caractère, que n'avaient certes point diminuée les heures de mon
-exil, elle s'était imposé la dure loi de me cacher ses efforts et même
-ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans
-me faire partager ses incertitudes et ses angoisses.
-
-Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était comme un gémissement.
-Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta
-hors de son lit pour aller à ses petits qui sans doute l'appelaient.
-Mais une veilleuse éclairait la chambre: chez nous il n'y avait point
-de veilleuse: c'était ma mère qui s'agitait et se plaignait dans son
-sommeil. Annette l'éveilla doucement, et ma mère, soulagée, poussa un
-long soupir.
-
-«Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite Anna, tu es encore là? Dieu
-soit loué!
-
---J'espère bien que j'y serai longtemps ma bonne dame.»
-
-Ma mère lui tendit sa main, qui était froide et mouillée.
-
-«Oh! jusqu'à la fin, reprit-elle avec une grande tristesse. Je ne veux
-plus changer.»
-
-Comme Annette essuyait son front, où perlaient des gouttelettes de
-sueur, elle ajouta:
-
-«Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la fièvre.... une fièvre qui me
-tue. Je vois toujours les petits qui pleurent et qui me tendent leurs
-pauvres bras. Je n'ai pas été une seule nuit sans rêver d'eux, depuis
-le temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne sais pas le deuil qui
-est dans notre maison.
-
---Je sais que vous avez bien souffert, madame, dit Annette tout bas,
-et c'est pour cela que l'idée m'est venue d'entrer chez vous pour vous
-consoler un petit peu, si je pouvais.»
-
-Ma mère avait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues amaigries.
-
-«Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car personne ne voulait plus
-nous servir. Le digne M. Raffroy t'aura fait pitié en parlant de
-nous....
-
---Oh! bonne dame! l'interrompit Annette.
-
---Pitié, répéta ma mère avec une amertume si profonde qu'Annette eut
-le coeur serré. Nous avons fait envie autrefois. J'avais mon fils et
-ma fille, Gérard de Kervigné, notre orgueil, et Juliette, ma belle
-Juliette, madame la marquise. Je ne sais pas comment je ne suis pas
-devenue folle.
-
---C'était trois enfants qu'on m'avait dit, murmura Annette.» Car on
-m'oubliait.
-
-Ma mère ne l'entendait pas. Elle suivait sa pensée.
-
-«Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle en fixant ses yeux mornes dans
-le vide, jolie comme l'amour! Et si bien mariée! J'aimais mon gendre
-autant que mon fils, à cause de ses petits. Oh! écoute, Anna,
-s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion, il faut que je te
-parle des petits. C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille et mon
-gendre à cause des petits. Ils m'avaient donné ces deux chères
-créatures. Charlot! mon Charlot adoré: ah! tu ne l'as pas vu! Tu ne me
-croirais pas si je te disais comme il était beau! Et comme il avait
-déjà le cri d'un homme quand il ordonnait du haut en bas de la maison.
-Et Mimi! bonté du ciel! C'est sur son pauvre berceau de mort qu'elle
-dit pour la première fois: grand'maman! pour la première et pour la
-dernière fois!»
-
-Elle se couvrit le visage de ses mains et balbutia parmi ses
-gémissements:
-
-«Ils sont morts, ils sont tous morts: Gérard, Juliette, le mari de
-Juliette et les petits! Je les ai vus, couchés, les uns après les
-autres et il me semble que je suis entourée de leurs derniers regards.
-
---On m'avait dit que vous aviez trois enfants, madame,» répéta Annette
-pour la seconde fois.
-
-Ma mère fixa sur elle son oeil humide et reprit:
-
-«Ordinairement, personne ne m'éveille, parce que je suis seule, et
-souvent, si l'on m'éveillait, ce serait grand dommage, car mes rêves
-me rendent pour un instant le passé perdu. Je les vois tous deux,
-comme ils étaient, pleurant ou riant, escaladant mes genoux et se
-disputant mes caresses. Mais, aujourd'hui, c'était un cauchemar, et je
-te remercie de l'avoir chassé, ma fille.»
-
-Elle redevint toute pâle en poursuivant:
-
-«Ils étaient là encore tous deux: Charles dans mes bras et Mimi qui
-jouait sur le tapis. Tout à coup on a voulu me les arracher, je me
-suis défendue, et je me sentais faible, faible.... et ils me tendaient
-leurs mains.... Qui donc voulait me les arracher! J'ai peine à me
-souvenir. Ce n'était pas la mort....
-
---Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'était toi! c'était toi!»
-
-Ses doigts frémissants essuyèrent son front.
-
-«Et tu étais, continua-t-elle, la femme qui porte malheur.... celle
-dont parlait la Poule noire.... la comédienne....
-
---Oh! pauvre chère enfant! dit-elle en souriant tout au milieu de son
-chagrin, tu ne sais pas seulement ce dont je te parle! Pardonne-moi et
-ne sois pas fâchée. Ma raison va et vient quand j'ai ces fièvres, et
-je ne vaux guère mieux qu'une innocente. Tu es heureuse, toi, sans
-doute, ma fille, et je le souhaite de tout mon coeur, tu ne peux pas
-deviner l'effet que produit la peine.
-
---Madame, répliqua Annette à voix basse, chacun connaît son propre mal
-Peut-elle être heureuse celle qui se voit forcée d'abandonner son mari
-bien-aimé et ses chers petits enfants!
-
---Ah! s'écria ma mère, comme si ces derniers mots seulement l'eussent
-frappée, tu as des petits enfants!»
-
-Annette, au lieu de répondre, dit pour la troisième fois et d'un
-accent qui, malgré elle peut-être, n'était pas sans sévérité:
-
-«Madame, je croyais que vous aviez encore quelqu'un à aimer.
-
---Tais-toi! ordonna la pauvre femme. Je t'ai bien entendue les autres
-fois. Oui, j'ai encore un fils, mais tais-toi!»
-
-Annette courba la tête.
-
-Ma mère, comme si elle eût regretté cette prompte obéissance, resta
-silencieuse un instant, mais elle avait absolument besoin d'épancher
-son pauvre coeur. Elle reprit bientôt avec plus de mystère:
-
-«C'est ici notre malheur. M. Raffroy a eu tort, grand tort de te
-parler de cela.... ou peut-être te l'a-t-on dit par la ville, car tout
-le monde me regarde quand je passe, et je n'ose plus sortir. Oui,
-c'est bien vrai, Anna, j'avais un second fils. On ne faisait pas
-beaucoup d'attention à lui à la maison, mais quand il fut parti, nous
-vîmes bien que nous l'aimions autant que les autres. On ne dit jamais
-son nom ici: M. de Kervigné ne veut pas. Il n'est point maudit,
-cependant: monsieur et moi nous prions pour lui le matin et le soir.
-Seulement, il est mort pour nous: l'abbé a eu tort de te parler de
-lui.»
-
-Elle s'arrêta pour attendre la réplique d'Annette, elle eût voulu
-quelqu'un sans doute pour plaider la cause de l'absent; mais Annette
-ne répliqua point. Ma mère poursuivit:
-
-«M. Raffroy a eu tort, et c'est bonté d'âme. Il aimait cet enfant-là.
-Il nous aime tous. Voilà si longtemps qu'il est bien reçu chez nous!
-
-«Ah! s'interrompit-elle avec une larme dans les yeux, c'est surprenant
-qu'il s'entête à l'aimer! et cependant, l'enfant était si jeune! Tout
-seul dans ce Paris, chez des parents qui sont des drôles de gens, à ce
-qu'on dit. Ce fut la présidente qui le mena elle-même au spectacle, la
-première fois. Je pense à lui plus qu'il ne faudrait: j'ai beau faire.
-Il est vivant, mon coeur me le dit: jamais je ne le vois avec mes
-autres morts.... et s'il voulait quitter celle qui a porté malheur, la
-comédienne, la schismatique, la maudite, maudite mille fois! oh!
-certes, il serait reçu ici comme l'enfant prodigue, à coeur et bras
-ouverts!»
-
-Elle s'arrêta parce qu'elle vit des larmes dans les yeux de sa petite
-servante.
-
-«Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.
-
---Parce que, avec une âme si bonne que la vôtre, madame, il faut bien
-souffrir pour maudire.»
-
-Ma mère resta frappée et fut tout une minute avant de reprendre la
-parole.
-
-«Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin. Certes, certes, j'ai cruellement
-souffert. Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapporté que notre
-pauvre Gérard était de son parti à l'heure de mourir. Qui sait? elle
-aime peut-être ce malheureux enfant, car ce n'est pas l'intérêt qui la
-retient désormais près de lui.... à moins qu'elle n'attende notre
-décès....»
-
-Annette fit un geste de violente dénégation.
-
-«Tu es trop jeune pour comprendre cela, dit ma mère, et, d'ailleurs,
-tu es une Bretonne. Mais ces Grecs.... presque des païens! Enfin, je
-ne suis pas déjà si méchante, va, je pense bien à mon fils. Il y a des
-moments où je crois que je pardonnerais. Mais à quoi bon? Je ne suis
-pas la maîtresse. Mon mari est la douceur même dès qu'on n'attaque pas
-son nom; pour la mésalliance, il est de fer, et il avait dit souvent
-qu'il déshériterait Gérard lui-même, Gérard, son orgueil et son amour,
-si Gérard se mésalliait. Et encore parlait-il d'une mésalliance
-ordinaire.... mais une schismatique! mais une comédienne!
-
-Elle laissa retomber la tête sur l'oreiller,
-
-«Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle. Je suis folle de prendre
-le sommeil d'une pauvre enfant comme toi.»
-
-Annette obéit, et ce fut le lendemain au matin qu'elle m'écrivit sa
-première lettre.
-
-Il était temps. Le pauvre Joson ne savait déjà plus à quel saint se
-vouer. J'étais en danger de mourir ou de perdre la raison.
-
-Annette ne me disait point encore où elle était, bien sûre que
-j'aurais été la réclamer au bout du monde. Elle me donnait seulement
-de ses nouvelles, ajoutant que sa grande entreprise était en bonne
-voie de réussite et que bientôt nous serions tous réunis.
-
-Elle me trompait: c'était un pieux mensonge. L'entretien de la nuit
-précédente lui avait montré toutes les difficultés de son oeuvre. Il
-ne s'agissait pas seulement de miner l'influence des Bélébon et de
-chasser l'odieux Vincent; ce n'était pas même assez de séduire ma mère
-et de la rendre propice. Derrière tout cela, il y avait l'inflexible
-volonté de mon père.
-
-Annette avait deviné d'un seul coup d'oeil le caractère de ce dernier.
-Bien qu'elle n'appartînt pas à notre Bretagne, patrie classique des
-obstinés, elle avait lu sur l'excellente et placide figure du bonhomme
-toute la profondeur de son entêtement.
-
-Un homme comme mon père, buté à un pareil mot: «mésalliance,» meurt
-sur place, à petit feu, avant de desserrer les doigts.
-
-Avant le déjeuner, Annette trouva le temps de courir chez l'abbé
-Raffroy, qui s'étonna de la voir découragée.
-
-«Vous avez déjà soulevé des montagnes, lui dit-il. Continuez, ferme!
-ferme! Nous aurons les Bélébon; faites pleurer madame! faites rire
-monsieur! Ah! si seulement vous pouviez vous asseoir à table! Mais
-c'est égal! des chansons! des chansons!
-
- Tiens bon
- L'aviron,
- Manon!
-
---Mais on le dit plus entêté qu'une pierre! soupira ma pauvre Annette.
-
-
---Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri dera! Oh! hé! Oh! gai! gai! La
-nuit, vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce soir, au dîner, dansez
-la danse d'Etel. Avec Vincent, ne vous fâchez jamais, mais ripostez
-dur et piétinez dessus, quand vous l'aurez mis à terre. Ce n'est pas
-bien charitable, ce que je vous dis là, mais faites tout de même.
-Saint Sauveur! quand nous serons débarrassés de ce troupeau impur, je
-promets bien d'entonner le _Te Deum_.... et le reste ira tout seul,
-soyez tranquille!»
-
-Au moment où Annette rentrait à la maison, la voix retentissante de
-mon père commandait:
-
-«A la soupe! à la soupe! Tout le monde à la soupe!»
-
-Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire. Il est probable
-que l'oncle Bélébon l'avait puissamment morigéné, car il ne se montra
-pas vis-à-vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont
-d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La
-journée se passa sans orage. Ma mère voulut avoir Annette auprès
-d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon père, qui s'ennuyait
-lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit
-raconter des histoires et se retira enchanté.
-
-Mon père gênait ma mère; elle eût voulu avoir Annette pour elle toute
-seule. Dès que M. de Kervigné fut parti, ma mère s'empara d'Annette et
-fit avec elle la grasse veillée. Il y eut, cette fois, des
-confidences; on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre nom de René
-fut enfin prononcé.
-
-Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule
-noire, puis des détails intimes et bien touchants, hélas! sur les
-diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante
-Bel-OEil avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa bibliothèque de
-romans, traduits de l'allemand, déclarant qu'ils contenaient tous un
-poison plus ou moins subtil, destiné à troubler les coeurs sensibles.
-Son testament me déshéritait, parce que je ne lui avais pas envoyé en
-temps _Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastère_.
-
-Ma tante Nougat avait succombé aux suites d'une mayonnaise de
-langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'était
-pour rien dans son décès: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans
-la ville, on disait que mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines,
-était mort d'ennui. Mais ici commençaient les larmes: ma soeur et les
-deux petits! Annette pleurait de bon coeur en voyant par la pensée le
-lit de douleur où la jeune mère entourait son agonie de deux berceaux
-déjà vides. Et chacun de ses pleurs allait à l'âme de sa maîtresse.
-
-Au bout de huit jours, Annette était l'idole de la maison. Elle avait
-rempli à la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mère à
-pleurer, elle faisait rire mon père à gorge déployée. Mon père avait
-retrouvé une bonne moitié de son appétit d'autrefois et son potage
-recommençait à tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Bélébon
-baissaient à vue d'oeil; c'était une dégringolade.
-
-Le matin du neuvième jour, au moment où Annette entrait dans la
-chambre où elle faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela du bout
-du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on
-capitulait; l'oncle était là pour battre la chamade. Mais quand
-Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du
-danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon était un madré
-diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagéré en
-disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.
-
-
-
-
-XXXIX.
-
-COMÉDIES.
-
-
-L'oncle Bélébon souriait à pleine bouche et clignait de l'oeil en
-homme qui apporte un sac de dragées sous son paletot.
-
-«Eh bien! comment donc va Minette? dit-il de loin. Joli temps pour les
-seigles, quoiqu'ils demandent de la pluie du côté d'Auray. Mais bah! à
-la campagne, ils demandent toujours quelque chose. Et à la ville
-aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir rien à souhaiter, hé! hé!»
-
-Il entra et déplia son vaste mouchoir pour s'essuyer le front, ce
-qu'il faisait toute fois que pendait une négociation importante.
-Chaque diplomate a son tic et sa mise en scène.
-
-«Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous, pas vrai? J'ai à
-vous causer d'amitié. Hé! hé! ça vous étonne? Ça va bien plus vous
-étonner encore tout à l'heure. Vincent n'est pas un trappiste, non, ni
-un capucin. Chacun a ses défauts; dites donc, hein! Mais il y a du bon
-chez ce garçon-là; c'est franc, c'est loyal, c'est doux comme un
-agneau, au fond, et la petite femme qu'on prendra fera de lui tout ce
-qu'elle voudra. Ah! mais oui!»
-
-Dans les successions, l'oncle Bélébon détournait des objets pour avoir
-un «souvenir» du mort. Comme il avait vu mourir beaucoup de gens, il
-s'était monté ainsi de souvenirs. Il ouvrit la fameuse boîte d'or de
-ma pauvre tante Nougat, où était le portrait de Gérard, et huma une
-prise comme eût pu le faire M. de Talleyrand en personne.
-
-Après quoi, il offrit une pastille à Annette dans la bonbonnière
-émaillée de Bel-OEil.
-
-«Ah! mais oui, répéta-t-il. Tout ce qu'elle voudra, la coquinette!
-Bonne nature, le pauvre Vincent, coeur sur la main, pas vilain garçon,
-dès qu'on l'aura nettoyé. Que dites-vous de ça, ma mignonne?
-
---Absolument rien, monsieur de Bélébon, répondit Annette.
-
---Sans doute, sans doute, hé, hé! Vous avez un petit peu de rancune,
-pas vrai, fifille? Voilà! il est assez fâché de ce qu'il a fait,
-allez! Il était habitué comme ça avec les autres femmes de chambre.
-Vous savez, les jeunes gens. Mais vous! pas de danger! il sait de quoi
-il retourne, maintenant. En un mot comme en cent, vous lui avez tapé
-droit dans l'oeil. Atout!»
-
-Annette fronça le sourcil. L'oncle Bélébon croisa ses jambes l'une sur
-l'autre et se campa à la façon des sociétaires de la Comédie-Française
-quand ils veulent jouer la bonhomie du grand seigneur.
-
-«Tata? tata! fit-il, voyez-vous ça! La Minette se figure qu'à mon âge
-je viendrais lui parler pour la bagatelle! Ne va-t-elle pas se fâcher?
-Stop, bijou! Regardez mes cheveux blancs. Ah! pauvre biche, vous ne
-vous attendez guère à gagner tout d'un coup le gros lot! Ah! mais!
-domino? Voulez-vous savoir? On va vous faire comtesse, ma petite, rien
-que cela, du premier coup! La chose a-t-elle le don de vous plaire?
-Comtesse de Kervigné-Bélébon. Je viens vous demander votre blanche
-main en faveur de mon petit-fils, Vincent de Kervigné-Bélébon, qui
-sèche sur tige de l'amour qu'il a pour vous. C'est farce, pas vrai? Eh
-bien vous ne rêvez pas. Telle est la récompense de la vertu sur la
-terre!»
-
-Annette affecta de baisser les yeux et tourna la tête pour cacher
-l'envie de rire qu'elle avait.
-
-«Elle n'en revient pas! disait le bonhomme; tenez, tenez! elle n'en
-revient pas, la polissonne! C'est gentil de faire des heureux!»
-
-Pour éviter au lecteur la peine de sonder les profondeurs de l'oncle
-Bélébon, voici quel était son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit!
-
-Problème à résoudre: se débarrasser de la favorite.
-
-L'affection qu'on avait chez nous pour Annette grandissait; elle
-gagnait tout le terrain que le parti Bélébon perdait; Vincent était en
-équilibre au seuil de la rue. Il fallait à tout prix renvoyer la
-favorite dans ses foyers.
-
-Or mon père était encore le maître, en définitive, et mon père avait
-une haine beaucoup plus forte que son affection pour la favorite.
-L'objet de sa haine, c'était le monstre appelé _Mésalliance_.
-
-Que Vincent parût amoureux de la femme de chambre pour le bon motif,
-qu'il la demandât en mariage, et que la femme de chambre donnât dans
-le panneau, tout était dit.
-
-Or, comment supposer que la femme de chambre pût résister aux
-séductions de ce splendide avenir? Comtesse de Kervigné-Bélébon!
-
-Il est vrai que Vincent était un affreux époux, mais, selon
-l'expression de l'oncle Bélébon, la petite n'avait pas froid aux yeux.
-Elle était fille à mettre Vincent dans sa poche, si elle voulait, et
-certes, la frayeur ne pouvait point l'arrêter sur la route de la
-fortune.
-
-Le piége était adroit, positivement, et tendu comme il faut. L'homme
-qui avait exilé son propre fils, son fils unique, hésiterait-il devant
-l'expulsion d'une servante?
-
-Je dois noter ici que personne, à Vannes, ne savait rien d'Annette,
-excepté l'abbé Raffroy et ma mère, instruits tous les deux à des
-degrés bien différents. Annette passait pour une jeune fille de
-Basse-Bretagne. Ni ma mère, ni l'abbé Raffroy ne choisissaient les
-Bélébon pour confidents.
-
-Cependant l'oncle allait répétant:
-
-«Elle n'en revient pas! elle n'en revient pas, la petite cocotte.»
-
-Et il prenait le silence d'Annette pour l'ébahissement du bonheur.
-Sans qu'elle demandât d'explications, il prit la peine de lui en
-fournir, tant il jugeait son offre inespérée et invraisemblable.
-
-«J'entends bien, j'entends bien, dit-il rondement; quand le gros lot
-vous tombe des nues, on n'y croit pas; ça éblouit, ça ébêtasse, ça
-ébeluette! Il tombe si rarement, pas vrai, le gros lot? Vous êtes
-comme saint Thomas, Bichette; il faut qu'on vous fasse toucher au
-doigt la chose. M. le vicomte de Kervigné-Bélébon, mon petit-fils, qui
-sera comte à la mort de son père adoptif, car l'adoption légale n'est
-plus qu'une affaire de temps, est couru comme un gibier par toutes les
-demoiselles de Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-là n'est pas
-embarrassé pour se marier, dites donc! Les filles de la noblesse, de
-la magistrature et du commerce se l'arrachent, quoi, ça crève l'oeil.
-On n'a pas besoin de lunettes pour voir la chose. Alors, pourquoi
-choisir une servante, hé? Bon! Atout, et passe mon roi! Nous ne sommes
-pas d'hier; nous avons la tête carrée comme un bonnet de président. La
-noblesse? la magistrature? la finance? c'est selon les goûts, comme
-l'échalotte. Je n'en dis pas de mal, savez-vous? Mais notre Vincent
-est de la campagne: s'il prenait une de ces pimbêches d'un liard en
-pain d'épices, il y aurait des reins cassés au bout de huit jours. Ce
-n'est pas l'affaire. Comprenez-vous la manoeuvre? Et puis, que
-voulons-nous? Mettre du bonheur dans cette maison-ci, qui est la
-nôtre. Le papa et la maman sont faits à votre mignon minois; ils vous
-aiment; je les vois d'ici tous les deux sauter de joie, quand on leur
-dira: Voilà votre fillette. Je vous dis: C'est gentil de faire des
-heureux. Moi, je trouve ça gentil. Et vous? En conséquence de quoi,
-j'ai dit au gars: Roule ta bosse! Je vas parler avec la petite: tu
-auras ce que ton coeur désire, pour chanter comme la chanson, et les
-bonnes gens mourront au sein du bonheur. Allez! posez le double six.
-Je suis fait de même, agissant toujours pour le mieux et me moquant du
-qu'en dira-t-on. J'ai bien l'honneur d'être, etc., comme à la fin des
-lettres. Réponse, s'il vous plaît. Baisez papa.
-
---Cinq minutes de retard, montre à la main, cria mon père dans le
-corridor. A la soupe, saperbleure! à la soupe!»
-
-Annette s'élança pour se rendre à son devoir. La chambre de Vincent
-s'ouvrait à l'autre bout du corridor. Elle en vit sortir la tête de
-Méduse.
-
-Un homme entre deux âges, fort élégant, tout de noir habillé, causait
-avec Vincent, à voix basse. Il tenait sa main pour prendre congé. A la
-vue d'Annette, cet homme resta bouche béante et pâlit, puis il
-s'éloigna précipitamment, sans prononcer une parole.
-
-Annette l'avait reconnu du premier coup d'oeil: c'était Laroche.
-
-Ceci était bien autre chose que les diplomaties Bélébon. Annette
-demeura un instant atterrée devant la ruine de son plan et
-l'écroulement de tous ses projets; mais qui de nous saurait mesurer un
-courage de femme? Annette était la vaillance même. Elle se redressa,
-intrépide, devant le danger. Au déjeuner, elle eut la force d'être
-gaie, car la gaieté était une de ses armes, et il les lui fallait
-toutes.
-
-Après le repas, elle se retira, selon l'habitude, dans la chambre de
-ma mère. Tout en riant, tout en chantant, elle s'était recueillie en
-elle-même. L'heure sonnait de jouer son va-tout. Elle avait compté sur
-un plus long délai, mais elle était prête.
-
-«Je vous appelai tous autour de moi, me disait-elle en me racontant
-plus tard les émotions de cet instant: toi, René, mon petit Philippe
-et ma petite Anna. Je songeai à mon cher père, qui est un saint auprès
-de Dieu, et je me sentis comme entourée de bons anges.»
-
-Ma mère était triste. C'était l'effet que produisaient sur elle
-désormais le bruit et les rires. Annette savait d'avance qu'il ne
-serait pas difficile d'amener l'entretien sur une pente favorable, car
-elle avait peine chaque jour à fuir les questions dont on l'accablait.
-Son embarras était de frapper un coup décisif et d'arriver en si peu
-de temps à pousser l'émotion jusqu'à ce paroxysme contagieux qui se
-gagne de proche en proche; car ce n'était pas le coeur de ma mère
-seulement qu'Annette avait à emporter d'assaut, c'était aussi, c'était
-surtout le coeur de mon père.
-
-Elle prit son ouvrage qui était une broderie et s'assit sur un
-tabouret sous le bras en tapisserie du grand fauteuil de sa maîtresse.
-
-Elles gardaient toutes les deux le silence. Ma mère rêvait; Annette
-cherchait. Ma mère dit, comme si elle eût obéi malgré elle au secret
-désir de sa jeune compagne:
-
-«Il y a des moments où je crois que vous m'avez trompée, Anna. Il est
-impossible que vous soyez une fille de la campagne.»
-
-Anna poussa un gros soupir en répondant:
-
-«Jamais je ne vous ai dit que la vérité, madame.
-
---Le soleil a brûlé ces jolies mains, c'est vrai, reprit ma mère, mais
-depuis peu seulement, et le travail de la bêche ou de l'aviron ne les
-a point grossies. En quel pays de Bretagne brode-t-on comme vous
-brodez, Anna?
-
---A Etel, madame.
-
---On dit, en effet, que celles d'Etel sont presque des demoiselles.
-J'irai y voir. Ce qui est bien sûr, c'est que vous n'étiez point faite
-pour être une servante.
-
---Madame, vous ai-je donc mal obéi?
-
---Ah! chère petite! Dieu me préserve de le dire! Tu as été toujours
-près de moi douce et facile comme un ange! C'est là précisément ce qui
-te distingue des autres domestiques. Les domestiques, à présent, sont
-les ennemis de leurs maîtres, et toi, il semble que tu n'aies qu'une
-pensée du matin jusqu'au soir: nous plaire. Depuis bien longtemps, je
-n'ai eu de consolation et de joie qu'avec toi. Mon mari et moi c'est
-le jour et la nuit, et pourtant, tu sais te faire bonne pour l'un
-comme pour l'autre. Ma pensée, Anna, chère enfant, c'est que tu es
-au-dessus de ton état. Ton langage n'est pas celui de nos Bretonnes;
-Juliette, ma fille, la marquise, n'avait pas les doigts plus délicats
-que toi, et il n'y a pas jusqu'à tes brusqueries qui ne ressemblent
-point aux colères du village....»
-
-Annette soupira et murmura.
-
-«J'ai pourtant fait ce que j'ai pu!
-
---Pour me tromper, n'est-ce pas, chérie?» demanda vivement ma mère.
-
-Annette baissa les yeux et garda le silence.
-
-«J'en étais sûre! s'écria l'excellente femme avec un élan de joie. Il
-y a là quelque dévouement comme ceux qu'on raconte dans les livres! Tu
-es une demoiselle! tu t'es mariée par amour malgré le consentement de
-tes parents.... Tu pleures!.... Se peut-il qu'il y ait des gens assez
-durs!.... car tu n'as pu choisir qu'un homme digne de toi, j'en
-jurerais!
-
---Oh! oui! balbutia Annette, qui n'avait pas besoin ici de jouer
-l'émotion, digne de moi!
-
---Vois donc! Et pourquoi vous a-t-on fait du chagrin? parce qu'il
-était pauvre sans doute? et d'une naissance inférieure à la tienne?
-car tu es de sang noble, j'en mettrais ma main au feu!»
-
-Annette n'était pas là pour faire son cours de philosophie et
-disserter en elle-même sur les merveilleuses inconséquences de notre
-pauvre nature humaine.
-
-L'indignation de ma mère s'échauffait et grandissait, fouettant avec
-une énergie inattendue la paresse de son caractère. Il lui fallait
-évidemment toute sa charité chrétienne pour ne point maudire hautement
-ces parents injustes et cruels qui avaient pu rejeter loin d'eux un
-pareil trésor, pourquoi? Parce que....
-
-Mon Dieu! cela est certain! l'idée de son fils René ne vint point en
-ce moment à ma bonne mère.
-
-«Veux-tu, reprit-elle avec une chaleur croissante, je puis bien te
-proposer cela, car je suis certaine, oh! parfaitement certaine d'avoir
-l'approbation de M. de Kervigné, veux-tu rester toujours avec nous?
-non plus comme servante, mais comme amie? Tu seras servie à ton tour
-et je voudrais bien voir qu'il y eût ici quelqu'un pour te manquer de
-respect! Tu seras ici autant que Vincent Bélébon: bien plus que
-Vincent Bélébon, car on ne l'aime pas et l'on t'aime!»
-
-Annette se pencha sur sa main et la baisa.
-
-«C'était mon rêve! murmura-t-elle. Rester avec vous toujours!
-
---Eh bien?» fit ma mère, déjà épouvantée.
-
-Annette se redressa et montra deux grosses larmes qui roulaient
-lentement sur sa joue.
-
-«Je suis venue ici pour mon mari, dit-elle, pour mes enfants.
-Laissez-moi parler, madame. Je ne vous connaissais pas, c'est vrai,
-mais dès que je vous ai vue, tout mon coeur s'est élancé vers vous!
-Avoir une mère comme vous, ah! bonté du ciel!... si je pouvais être
-heureuse quelque part, loin de la plus chère moitié de mon âme, ce
-serait près de vous. Mais on compte trop souvent sur le courage qu'on
-se promet d'avoir. Mon mari souffre là-bas, je le sais; mes petits
-enfants m'appellent...»
-
-Ma mère courba la tête à son tour.
-
-«C'est vrai... c'est vrai! pensa-t-elle tout haut. Tu ne peux pas nous
-aimer comme tu les aimes.»
-
-Elle prit la broderie des mains d'Annette et la plia.
-
-«Tu veux nous quitter, ma fille?» prononça-t-elle d'une voix altérée.
-
-Et comme Annette ne répondait pas, elle ajouta:
-
-«Je garderai cela... avec les deux boucles blondes des petits. Depuis
-ma fille, je n'ai rien aimé comme toi. Je vais être seule. Je ne veux
-plus personne. Pourquoi es-tu venue? Qui t'avait appelée?....»
-
-Elle appuya sa tête sur sa main. Elle ne pleurait pas, mais les rides
-se creusaient sur sa figure toute pâle. Annette fondait en larmes.
-
-«Je ne sais pas votre histoire, Anna, reprit ma mère, je désirais la
-savoir, mais que m'importe à présent? ce que je devine me suffit. Vous
-ne manquerez plus de rien, ma fille. Je vous ferai une pension, pour
-que vous puissiez rester toujours près de votre mari, près de vos
-petits enfants....
-
---Oh! madame! madame!
-
---J'irai vous voir. Y a-t-il où me mettre, dans votre maison?
-
---Ma bonne! ma chère maîtresse!
-
---Taisez-vous! vous m'avez menti. Aviez-vous le droit de réveiller mon
-désespoir engourdi? Vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait,
-Anna....»
-
-Elle croisa ses deux mains froides sur la broderie pliée et répéta:
-
-«Seule! encore seule!»
-
-La bouche d'Annette s'ouvrait, l'aveu pendait à ses lèvres, quand on
-frappa à la porte doucement. C'était M. de Kervigné qui s'ennuyait à
-la mort, selon sa coutume, et qui rôdait, cherchant à tuer le temps
-qui séparait le déjeuner du dîner.
-
-«Vous n'avez que deux heures vingt, ici, dit-il, vous retardez: il est
-vingt-cinq et je ne sais pas si nous n'aurions pas deux minutes de
-plus à la cathédrale. Nous avons eu trente-deux au thermomètre,
-aujourd'hui, savez-vous. Voici l'été pour tout de bon. C'est demain
-grand'marée: on a vu de la sardine au marché. Comment dites-vous donc
-celle-là, Annaïc?....
-
- Fanchonnette,
- Turlurette,
- Qui vive au vent du buisson,
- Fanchon?
- C'est Grégoire,
- Chaud de boire,
- Qui roule comme un bouchon
- Tout rond,
- En revenant d'la foire!
-
-Il s'arrêta court et se mit à regarder les deux femmes.
-
-«Qu'as-tu donc, madame! demanda-t-il en pâlissant. As-tu renvoyé
-Annaïc?»
-
-Ma mère fut quelque temps à répondre, puis elle regarda son mari en
-face à son tour et dit résolûment:
-
-«J'ai assez pleuré. Ils viendront vivre ici tous les quatre, ou je
-m'en irai dans un couvent!
-
---Qui donc, tous les quatre, interrogea mon père.
-
---Elle, son mari et ses deux petits enfants.
-
---Son mari! Tiens! tiens! Eh bien! pourquoi non? depuis Joson Michais
-nous n'avons pas eu de valet de chambre.
-
---Il ne s'agit pas de valet de chambre! s'écria ma mère. Vous n'avez
-pas deviné cela, vous autres. Anna est une fille de qualité.
-
---Saperbleure! fit mon père.
-
---Un mariage d'amour....
-
---Ah! diable!
-
---On a chassé le jeune ménage. Un jeune homme charmant....
-
---Voyez-vous ça! Je les prends. Plus on est de fous plus on rit.
-L'oncle se ratatine et Vincent s'abrutit. Embarque!»
-
-Ma mère se jeta impétueusement dans les bras du bonhomme. Ce n'était
-plus la même femme. Elle vivait maintenant, et la joie la jetait hors
-de son assoupissement chronique.
-
-«Partons! dit-elle. Partons tout de suite. Je veux aller les chercher.
-D'ici Etel, il n'y a que huit lieues.
-
---Et la soupe? objecta mon père.
-
---Nous dînerons à Auray.
-
---Au Pavillon-d'en-haut! bonne auberge! J'en suis! Mais que fait-elle
-donc, cette petite?»
-
-Annette était entre eux deux, agenouillée et les mains jointes.
-
-«C'est impossible, dit-elle les larmes aux yeux. Merci, merci du fond
-du coeur. Mais n'essayez pas de nous sauver: c'est impossible.
-
---Il n'y a au monde qu'une chose impossible, s'écria mon père, c'est
-de me faire consentir au mariage de mon coquin de fils avec la
-comédienne. En route, il doit savoir des chansons, ce mari! La soupe à
-Auray! un morceau sur le pouce à Etel: bon appétit, bonne conscience.
-En route!»
-
-
-
-
-XL
-
-CAPITULATION.
-
-
-Il me souvient que toute cette journée je fus agité par une forte
-fièvre. J'éprouvai sûrement le contre-coup des émotions de ma pauvre
-Annette.
-
-Annette saisit l'occasion aux cheveux.
-
-Elle se leva résolument et essuya ses yeux d'un revers de main.
-
-«Adieu, ma bonne et chère dame, dit-elle, adieu, monsieur le comte: je
-ne vous oublierai jamais.
-
---Nous allons avec toi, saperbleure!
-
---Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernières paroles sont ma
-condamnation.
-
-En quoi? en quoi? s'écria ma mère. Voudrais-tu comparer....?
-
---Allons donc! l'interrompit mon père, la mésalliance du mâle est
-seule une déchéance.
-
---Et d'ailleurs, reprit la comtesse, ne t'ai-je pas tout dit? Quel
-rapport y a-t-il entre toi, pieuse comme un ange, et cette créature?
-
---Jarnicoton! s'écria mon père, enflammé par la contradiction,
-crois-tu me faire tourner comme une toupie? Il faut du monde ici, à
-table! Je veux aller chercher ce gaillard-là! Si le chevalier avait
-choisi un brin d'amour comme toi, Annaïc, j'aurais été capable....
-
---Ah! soupira ma mère, si nous avions ce bonheur-là!»
-
-Annette était fort embarrassée. Parmi les lecteurs, il en est qui
-penseront que les choses tournaient en sa faveur. Ceux-là se
-tromperont. Annette avait compté déchirer le voile dans le paroxysme
-d'une grande émotion. Il fallait cela pour que son aveu fît péripétie.
-Ses batteries étaient arrangées pour amener une explosion
-d'enthousiasme et de larmes. La fantaisie des deux bonnes gens
-dérangeait tout. Ils faisaient trop de chemin en avant et brûlaient la
-consigne. Le train préparé pour l'embuscade était dépassé. Le drame
-rêvé ratait et faisait long feu comme un méchant vaudeville.
-
-Mais Annette était un petit lion pour la bravoure. Dans la vie, comme
-à la guerre, les mauvaises positions sont celles où l'on gagne les
-batailles décisives. Annette s'écria:
-
-«Vous ne me suivrez pas malgré moi, peut-être!
-
---Si fait, pardieu!» répondit mon père enchanté.
-
-J'ai parlé de vaudeville; ma mère était le drame, mais mon bon père
-était le vaudeville incarné, la gaieté à tout prix, et n'en fût-il
-point! Avec lui peut-être que le drame eut échoué. Le vaudeville le
-saisit au collet.
-
-«Tiens bon l'aviron, Manon, s'écria-t-il, embarque!
-
---Et si je vous disais...... commença Annette, épuisant au hasard sa
-dernière cartouche.
-
---Dis tout ce que tu voudras, Annaïc!
-
---Si je vous disais que je suis votre fille!»
-
-Il y eut un silence. Ma mère crut et murmura:
-
-«Enfant! que Dieu t'entende!
-
-Mon père ne crut pas:
-
-«A d'autres! à d'autres! fit-il. Je t'ai vue à la messe.... et
-communier.... A la sainte table, la comédienne serait devenue noire
-comme un charbon? Embarque!»
-
-Ma mère serrait Annette contre son coeur et pleurait déjà toutes les
-pauvres larmes de sa joie, que mon père chantait encore.
-
-«Allons donc! allons donc! On ne m'en passe pas! Je prends ton
-gaillard de mari pour ce qu'il est. Galeux qui s'en dédit! Embarque!»
-
-Ce n'était pas pour rien qu'il avait la réputation d'entêtement la
-mieux établie qui fût dans tout le Morbihan.
-
-La voix tremblante de ma mère dit à l'oreille d'Annette dans un
-baiser:
-
-«Allons, à la grâce de Dieu!»
-
-Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon père.
-
-Selon le programme, on mangea la soupe à Auray. Mon père s'amusait
-comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes.
-Quelle conscience, à en juger par son appétit! Annette avait déjà tout
-le coeur de ma mère, bien qu'elles eussent échangé à peine quelques
-rares paroles depuis le départ, mais le brave homme restait
-profondément convaincu qu'on lui jouait une niche.
-
-La voiture qu'on avait prise à Vannes dut rester à Auray. D'Auray au
-pont Lorois, les chemins étaient alors dans un état si sauvage qu'il
-fallait des véhicules d'espèce particulière. Annette et ma mère se
-serrèrent dans un petit cabriolet du genre appelé tapecul, sauf le
-respect profond qui est dû au lecteur, et il fut convenu que mon père
-suivrait à bidet. Jusqu'alors, tout avait marché à souhait; mais ici
-était l'écueil. Annette se sentit frémir quand le cabriolet tourna
-l'angle de la place d'Auray. Elle aurait voulu mon père à la portière.
-
-«Il va venir tout à l'heure, lui dit ma mère, qui peu à peu rentrait
-dans son calme.»
-
-Mais on sortit d'Auray et M. de Kervigné ne vint pas. La route se fit
-cahin caha. Ma mère disait toujours: Il va venir, et il ne venait
-point.
-
-Il était l'exactitude même. Quel obstacle pouvait donc le retenir?
-
-Le cabriolet venait de disparaître et mon père mettait fidèlement le
-pied à l'étrier, lorsqu'il se vit entouré tout à coup par les deux
-Bélébon et M. de Laroche, comme on appelait à pleine bouche l'ancien
-Potemkin de la présidente. Il valait bien cela. C'était tout à fait un
-homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban à sa boutonnière.
-Les Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et
-M. de Laroche, calme comme il convenait à un personnage de sa dignité,
-avait l'air près d'eux d'un homme d'Etat encanaillé par des électeurs.
-
-Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue eut le mérite d'être
-courte.
-
-«Monsieur le comte, dit-il, la comédienne a joué la comédie.»
-
-Et les deux Bélébon éclatèrent de rire.
-
-Mon père devint rouge jusqu'au blanc des yeux. Il avait bien dîné. A
-ce moment de la digestion, la colère lui était mauvaise.
-
-Le sang qui se précipitait à son cerveau, engourdit sa langue pendant
-quelques secondes. Quand il put parler, il s'écria:
-
-«Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait pas osé!
-
---Tiens bon l'aviron, Manon!» chantonna Vincent.
-
-Mon père lui balafra le visage d'un violent coup de cravache. Le vieux
-Bélébon dit:
-
-«Le gars n'est pourtant pas cause si l'on s'est moqué de vous.»
-
-M. de Laroche ajouta:
-
-«Le mariage est nul, l'interdiction est prononcée valablement. J'ai
-pris à Vannes un ordre de gendarmerie, en votre nom. La comédie aura
-le dénouement que vous voudrez.
-
---A cheval!» ordonna mon père, qui était en proie à une véritable
-rage, et que les gendarmes suivent!
-
-Le jour s'en allait tombant. Au Magoër, nous étions servis les
-derniers de la commune: c'était l'heure du facteur. J'attendais des
-nouvelles d'Annette, assis sur le seuil de ma porte; les enfants
-jouaient autour de moi. Joson Michais avait fait le tour par le pont
-Lorois pour aller prendre des hameçons à Etel. La soirée était chaude
-et lourde, il me semblait que ma pensée pesait à mon front. Il y avait
-maintenant onze jours qu'Annette était absente: j'avais compté les
-heures. Dieu sait qu'elle n'avait point menti en disant à ma mère:
-«Mon mari souffre loin de moi.» Je souffrais à faire pitié; ces
-quelques jours m'avaient brisé comme une longue maladie.
-
-Si l'on m'eût interrogé, cependant, sur la nature de mon supplice, je
-n'aurais su nommer aucune des navrantes angoisses qui seules sont
-connues pour déchirer le coeur de l'homme. Je n'étais pas même jaloux,
-car la jalousie m'eût tué comme un poison foudroyant. Je n'avais aucun
-doute concernant la constance d'Annette: il me semblait impossible
-qu'elle eût cessé de m'aimer ou que seulement sa tendresse pour moi
-fût diminuée. Mais elle n'était pas là, je ne l'avais pas; elle avait
-emporté ma vie et mon âme. Je pleurais en regardant les enfants; leurs
-sourires ne me consolaient point; je ne savais pas bien aimer sans
-elle. J'étais comme un mourant de la fièvre lente dans notre maison
-naguère si joyeuse et maintenant plus triste qu'un sépulcre.
-
-Pendant que j'étais là, les mains croisées sur mes genoux et la tête
-baissée, un bruit de chevaux se fit dans le sentier qui monte à la
-route de Port Louis. Je tournai la tête de ce côté machinalement et je
-vis deux gendarmes qui passaient.
-
-La présence d'un gendarme de Magoër est chose aussi rare et presque
-aussi solennelle que le passage d'un roi sur le pavé d'une préfecture.
-Les enfants et les femmes sortirent au devant des portes; moi je me
-replongeai dans mon engourdissement.
-
-Au bout de quelques minutes, autre bruit de chevaux. Le crépuscule
-assombri me montra vaguement quatre silhouettes sur la route et un
-homme qui soulevait en courant un nuage de poussière.
-
-L'homme était Joson Michais.
-
-«Quoique çâ, me dit-il en arrivant et d'une voix altérée, y a du
-tâbâc, monsié el chevâlier!»
-
-Je le regardai tout étonné. Ma pensée ne pouvait aller que vers
-Annette.
-
-«As-tu de ses nouvelles? m'écriai-je. Y a-t-il un malheur?»
-
-Joson retournait précipitamment nos ustensiles de pêche, jetés
-pêle-mêle dans un coin. Il hésita un instant entre une fouine ou
-foaine, emmanchée de long, pour harponner l'anguille sur fond de vase
-et un énorme _basse croc_, instrument destiné à lever le gros poisson
-dont le poids briserait la ligne.
-
-«Faut pas mentir!» prononça-t-il avec emphase.
-
-Puis il ajouta:
-
-«Ej' vas toujours en descendre un couple! C'est pas péché de démolir
-les gendarmes, aussi vrai que Dieu est Dieu!»
-
-Je me levai, saisi d'une crainte vague. Joson s'était planté à mon
-côté, l'arme au bras.
-
-«Monsieur le maire a dit comme ça, gronda-t-il, qu'avec les papiers
-qu'ils ont levés à Vannes, ils peuvent vous coller en prison....
-
---A Vannes?» répétai-je.
-
-Les gendarmes avaient disparu, mais les quatre cavaliers approchaient
-et l'un d'eux était à plusieurs pas en avant des trois autres. En
-regardant celui-là, je crus rêver.
-
-Une voix s'éleva qui tremblait de colère.
-
-«Voilà donc où je devais vous retrouver, monsieur le chevalier de
-Kervigné!» dit-elle.
-
-Mon père! C'était mon père!
-
-«Quoique ça.... fit Joson Michais atterré.
-
-«Ça ne fait point rien, reprit-il pourtant par réflexion, ej' vas tout
-de même en descendre un couple!»
-
-Et il bondit, brandissant son _bass-croc_.
-
-Distinctement, j'entendis Laroche qui disait:
-
-«Cas de légitime défense! Feu sur cette bête sauvage!»
-
-Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche n'avait pas de bonheur
-dans les expéditions nocturnes. Je ne sais où s'égara la balle. Le
-_bass-croc_ de Joson le mordit comme s'il eût été un congre et le jeta
-sur le sable où Vincent le rejoignit aussitôt. L'oncle Bélébon piqua
-des deux en pleine déroute, en criant:
-
-«Gendarmes! à l'assassin! Gendarmes, faites votre devoir!»
-
-Les gendarmes, en effet, postés derrière la dernière maison du
-village, arrivèrent au grand trot.
-
-«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna mon père en me montrant du
-doigt.
-
-Il faut bien, hélas! que je dise les choses telles qu'elles furent.
-J'étais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants
-s'étaient enfuis au coup de pistolet; je ne savais où ils étaient. Un
-gendarme me mit la main au collet; j'étais d'une force peu commune; je
-le repoussai d'un geste involontaire et il chancela, c'était le
-brigadier. L'autre tira son sabre.
-
-«Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape à crocher les
-soldats marins! Y a du temps que j'ai envie d'en manger, un morceau de
-gendarme! Et houp!»
-
-Je le saisis à bras le corps au moment où il allait _crocher_ le brave
-soldat, et j'avoue que, dans cette bataille inégale, je n'aurais pas
-parié pour le sabre contre le _bass-croc_.
-
-«Mon père, dis-je, vous n'avez que faire de gendarmes....
-
---Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s'était relevé.
-Montrez-vous, papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en votre vie!»
-
-Mon père étendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres
-passèrent. Annette et ma mère, dont la voiture restait à Etel,
-venaient d'aborder en bateau. Annette me pressait déjà sur son coeur
-en pleurant. Ma mère, qui tenait nos enfants dans ses bras, les
-offrait, déjà victorieuse, à mon père.
-
-«Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!» disait le bonhomme, essayant de
-retenir son courroux qui s'en allait.
-
-Ma mère balbutia, parmi les baisers qu'elle prodiguait aux petits:
-
-«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné? C'est mon petit Charlot!
-C'est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnête
-homme! Vas-tu te séparer de ta femme qui t'aime depuis trente ans?
-Moi, d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais,
-jamais!»
-
-Mon père reculait. Ma mère était une grande dame quand elle voulait.
-D'un mot et d'un geste, elle écarta les gendarmes, tandis que Vincent,
-réduit au silence, dévorait sa rage à l'écart, étroitement surveillé
-par Joson, qui grandissait de trois coudées.
-
-«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les pauvres chéris! Charlot! Juste
-le même âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes
-anges bien-aimés!»
-
-Puis, caressante tout à coup comme une jeune femme:
-
-«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervigné, mon mari. En
-m'épousant, tu as promis de me rendre heureuse....
-
---Saperbleure!.... commença mon père.
-
---Nous avons été trompés! As-tu confiance en moi? Notre fille Annaïc
-est noble dans son pays. Il n'y a pas si longtemps que les Kervigné
-étaient émigrés comme elle. Et le contre-amiral de Kervigné n'a-t-il
-pas joué la comédie à Londres pour avoir du pain? Tu l'aimais, notre
-Annaïc, avant de savoir qu'elle était à toi! Et pour la religion,
-penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prêtre? Eh bien! il est de
-son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La
-colère de Dieu est passée. Je veux notre maison bénie et tes derniers
-jours heureux!»
-
-Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c'était son accent qui
-pénétrait. Vous ne l'auriez pas reconnue: la passion débordait de son
-coeur. Mon père résistait encore quoiqu'il eût à son insu les deux
-petits dans ses bras.
-
-Comme il se roidissait, mon Philippe, qui était un gaillard, le
-regarda en face et prit ses cheveux gris à poignée.
-
-«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui dit-il.
-
-Et la petite Anna, rassurée, saisit ses joues entre ses petites mains
-caressantes.
-
-«Saperbleure! murmura le bonhomme, Saperbleure!»
-
-Annette et moi nous vînmes nous agenouiller à ses pieds. Il fronça le
-sourcil, il tourna la tête, il fit une grimace qui était peut-être
-très comique, mais dont le souvenir me met des larmes dans les yeux,
-puis il s'écria:
-
-«Allons! René, garçon, à la soupe! Allume une chandelle et faisons la
-_cotriade_.»
-
-La cotriade est aussi célèbre là bas que la bouillabaisse à Marseille.
-C'est toujours la soupe au poivre et au poisson. Bon appétit, bonne
-conscience.
-
-L'instant d'après, nous ne formions plus qu'un seul groupe, un seul
-tas, devrais-je dire, où l'on riait, où l'on pleurait, où l'on
-s'embrassait.
-
-«Quoique çâ, dit Joson, il y a quinze livres de poisson dans la
-marmite, faut dire la vérité. Puisque vous vous avez comporté
-bellement monsié Kervigné, je me refais votre domestique.»
-
-Mon père lui donna un coup de poing qui fit sonner son dos comme un
-tambour.
-
-«Va bien, pataud! répliqua-t-il. Ton rata va tomber dans mes bottes?»
-
-Tout était dit. Les gendarmes avaient pris le large, M. Laroche et
-Vincent étaient je ne sais où; mais quand nous nous mîmes à table,
-l'oncle Bélébon, grand comme un héros d'Homère, sortit de terre et
-s'assit au milieu de nous, disant:
-
-«Voilà donc les choses arrangées, à la fin! Qu'est-ce que je prêchais?
-Embrassez-vous, et que ça finisse. Et gai, gai, gai, nous en
-chanterons de belles, ma nièce. A ta santé, Kervigné, hein? Trois
-moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une... Eh! eh! si
-quelqu'un y trouve à redire à Vannes, je n'ai pas la langue dans ma
-poche!»
-
-
-
-
-XLI
-
-CONCLUSION.
-
-
-Nous fûmes une heureuse famille. Mon père et ma mère eurent pour moi
-leur affection d'autrefois, augmentée de l'héritage de mon frère et
-de ma soeur, mais ils aimèrent Annette cent fois mieux que moi.
-Annette devint leur bonheur et leur coeur. On ne jurait à la maison
-que par Annette. L'abbé Raffroy accusait l'oncle Bélébon de paganisme,
-parce que ce spirituel vieillard dépensait les derniers jours de sa
-vie à dresser des autels à Mme la vicomtesse René de Kervigné.
-
-Après le dîner, à l'heure où l'on chante les noces de Thétis, il ne
-l'appelait jamais autrement que _ma céleste nièce_. Ah! pour le style,
-c'était un homme bien étonnant. Il avait le front de dire parfois:
-
-«Hein, ma céleste nièce? J'avais deviné un trésor sous vos habits de
-bure. Je n'étais pas dégoûté le jour où je vous ai demandée en mariage
-pour ce malheureux Vincent.»
-
-Vincent ne s'appelait plus que Bélébon. Il était retourné boire du
-cidre de Sainte-Anne.
-
-Il nous reste maintenant à faire comme les vieux conteurs qui donnent
-le paquet à chacun de leurs personnages. Aux derniers les bons:
-finissons en avec Vincent. Un soir de dimanche, Vincent mourut ivre
-dans un fossé. L'oncle dit:
-
-«Tant va la cruche au cidre......»
-
-Vers ce temps, la police correctionnelle eut l'idée de s'occuper de la
-Poule Noire. Ce fut un deuil à Landevan. Il n'y avait pas, à dix
-lieues à la ronde, un seul balourd qu'elle n'eût dévalisé. De quoi se
-mêle la justice? Aussi, deux ans après, le commis greffier du tribunal
-décéda de la colique.
-
-Je n'ai pas besoin de vous dire le chemin qu'a fait le docteur
-Josaphat. Sa trompe pneumatique qui suce la maladie et ne laisse au
-corps que ses parties saines, a conquis en Europe l'importance qui lui
-était due. Il a composé un opéra qui est apprécié seulement par les
-organisations à part, mais qui lui a ouvert les portes de l'Académie
-de médecine. Ainsi Orphée se servait de son luth pour intéresser les
-pierres en sa faveur. Le docteur Josaphat a d'admirables cheveux
-blancs et un compte-courant au bureau central des annonces; le
-faubourg Saint Germain rhumatisant tient à lui comme Landevan tenait à
-la Poule Noire.
-
-Mais Laroche! Voilà un exemple de ce que peut l'esprit de conduite,
-joint à la moralité. Je marque les étapes: M. Laroche,--M.
-Delaroche,--M. de Laroche,--M. de la Roche! A ce point culminant, il
-avait brûlé cinq commandites et régnait sur une société anonyme
-d'intérêt général. Il m'a été donné de le revoir. Chacune de ses
-faillites lui fait comme une gloire autour de son front. C'est l'homme
-du siècle. Tantôt il demeure à Mazas, tantôt il épouse une princesse.
-Je ne connais rien au monde de si majestueux, de si pur, de si
-éblouissant que lui. Dernières nouvelles: mitraillé, foudroyé,
-exécuté! Marchand de billets d'auteur à la porte Saint Martin; demande
-un associé ayant le fil et pouvant disposer de cent cinquante francs
-comptant.
-
-Sauvagel est quelque chose, mais je n'ai jamais pu savoir quoi.
-
-Mon cousin, M. le président de Kervigné, a rendu son âme au Seigneur
-avant de connaître les joies du palais législatif. Aurélie, cependant,
-se cramponne encore d'une main ferme à sa vingt-huitième année, qui
-dure depuis tantôt quarante ans. C'est bien la meilleure des femmes.
-L'oncle Bélébon, qui ne mourra jamais, tire d'elle des gratifications
-en lui chantant qu'elle devrait se remarier.
-
-«Faut pas mentir! dit Joson Michais qui a maintenant la barbe grise,
-j'ai vu le temps où j'aurais démoli el'vieux singe, respect de lui,
-comme un bout de bois d'épave à faire du feu! Y avait du tâbâc! Mais
-au jour d'aujourd'hui, c'est démâté, fait son chien couchant, plus de
-dents, ej'lui en veux pas plus qu'à ma mère Evre!»
-
-Mon père et ma mère sont deux bons vieillards souriants et contents.
-Les enfants ont grandi, mais que mon Annette est toujours belle!
-
-Vous souvient-il de ce rêve: la maison isolée, appuyée à la verdure
-des chênes et regardant la mer du haut de la falaise du Pouldu? Nous
-l'avons. Annette l'aime et en fait un paradis. Tous les ans, au mois
-de mai, notre meilleur ami, notre frère, y vient avec sa femme: cette
-ombre mystérieuse qui se dessinait sur les rideaux éclairés, au coin
-de la rue Saint-Bernard.
-
-Philippe Laïs ne fait plus de découpures que pour nos enfants. C'est
-un peintre; maintenant le bonheur a fondu la glace de son idée fixe et
-lui a mis une arme dans la main. Il livre victorieusement la bataille
-de l'art. Il est bon comme autrefois; son large coeur s'épanouit parmi
-nous, et, devant notre splendide Océan, son talent devient du génie.
-
-Parlerai-je de moi! Oh! si j'étais poète, je vous chanterais mon Eden:
-mais je ne suis pas poète, vous le savez bien.
-
-Vous le savez aussi: je ne puis rien qu'aimer. Annette me dit un jour:
-«Il y a bien des malades autour de nous.» J'étudiai un peu la
-médecine; j'eus même mon diplôme et je fis de mon mieux chez nos
-paysans. Mais soyez tranquilles: je ne soigne que les Bretons
-bretonnants. Annette me dit une autre fois: «Ils se ruinent en
-procès.» Je fis mon droit. Elle me souriait quand j'étais parmi mes
-livres. Je fus avocat; mais ne craignez rien: je plaide surtout tout
-au coin du feu, contre les procès. On me nomma maire de ma commune;
-fallait-il refuser? Annette prétendit qu'il y avait quelque bien à
-faire là-dedans. Ensuite, ils me firent membre du conseil général:
-bonté du ciel? Je vis le danger; il fallut qu'Annette me dit: «Je le
-veux.»
-
-Je n'avais que trop bien deviné: le danger était là. Il y a chez les
-électeurs un esprit de contradiction très bizarre; quand ils croient
-vous faire pièce, ils vous accablent de leurs voix, comme cette fille
-romaine qui fut ensevelie sous les cadeaux des Sabins au pied de la
-roche Tarpéïenne. J'aime mieux vous l'avouer tout de suite: ils firent
-de moi un député.
-
-Mais je n'étais bon qu'à aimer. Un jour je pris ma volée comme le
-soldat qui a fait ses sept ans sous l'uniforme, et le cher sourire
-d'Annette me dit: Maintenant, tu as acheté le droit d'être tout à
-nous.
-
-Lecteur, si vous passez au Pouldu, soit par terre, soit par mer, venez
-nous voir. La soupe à midi, comme au bon vieux temps, toujours de
-poisson frais, grâce à Joson, et une moisson de fleurs cultivées par
-ma fille. Bon appétit, bonne conscience trois générations d'honnêtes
-coeurs pour exercer la joyeuse hospitalité bretonne.
-
- PAUL FÉVAL.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-LE STATUAIRE AMÉRICAIN.
-
-
-
-
-I.
-
-
-Paris est une singulière ville. De faux miracles y font un tapage
-infernal, tandis que des miracles vrais y restent absolument inconnus.
-
-C'est ainsi que l'armoire des Davenport, la tête parlante de Talrich,
-l'enfant-torpille ont occupé pendant des mois l'attention publique, et
-que personne au monde ne s'est avisé de raconter les merveilles
-opérées par M. Bread.
-
-A la vérité, celui-ci évite la réclame avec autant de soin que
-d'autres la cherchent, ce qui est rare chez un compatriote de Barnum.
-
-Moi-même, je dois au plus grand des hasards de connaître M. Bread et
-ses corrections de la Nature.
-
-L'autre jour, je montais la rue Blanche vers une heure.
-
-L'ascension de la rue Blanche est une chose très pénible, mais qui le
-devient un peu moins lorsqu'on a devant soi une femme jeune, bien
-tournée et marchant avec grâce.
-
-Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais devant moi une dame jeune,
-ayant une taille avantageuse, de belles tresses blondes enroulées
-l'une sur l'autre et paraissant authentiques, une jambe à souhait.
-
-De tout ce que je voyais, les épaules seules laissaient à désirer.
-Aussi élevées à leur attache avec le bras qu'à leur attache avec
-le cou, elles n'avaient point le tour convenable, et je me
-disais:--Est-ce dommage qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de leur
-donner cette pente douce que le souverain artiste a adoptée en
-dessinant les épaules humaines! Ah! si elles étaient aussi bien en
-pierre, je crois qu'à l'aide d'un ciseau, quoique je ne sois pas
-sculpteur, j'enlèverais juste ce qu'il faudrait enlever; mais l'auteur
-même de la Vénus du Capitole n'y pourrait rien. Il ne déplacerait ni
-ces os, ni ces muscles.
-
-Je faisais ce petit raisonnement à part moi, lorsque je fus dépassé
-par un grand monsieur étrange qui s'approcha de la dame, la salua, et
-de la façon la plus grave et la plus polie, lui demanda si elle
-désirait se faire arranger les épaules.
-
-La dame le regarda d'un air épouvanté et le pria d'aller son chemin.
-
-Il insista:--Vous avez tort, madame, vous êtes belle personne. Il n'y
-a que vos épaules qui vous déparent. Une courte séance me suffirait
-pour vous les baisser.
-
-En attendant, la dame les haussa et elle entra au numéro 78!
-
-
-
-
-II.
-
-
---Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre à
-cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme....
-Bien sûr, elle s'imagine que je me moque d'elle.
-
---Je le crains, fis-je.
-
---Voilà sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui
-qui a redressé des femmes complétement bossues et sa propre femme
-entre autres, peut à plus forte raison incliner de deux ou trois
-lignes les épaules d'une femme, très bien faite d'ailleurs.
-
---Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage
-auquel sa perruque mal appliquée et laissant voir par place la peau de
-la tête, ses longs favoris ressemblant à des poils de sanglier, son
-nez cassé et ses petits yeux atones, mobiles et contournés donnaient
-l'aspect d'une caricature.
-
---Orthopédiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude.
-Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise,
-ni la pierre, ni le marbre. Je modèle les corps humains eux-mêmes, ou
-plutôt je les remodèle quand la Nature les a mal modelés.
-
---Ah! vraiment!....
-
-C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air méchant. Il ne faut
-pas le heurter.
-
---Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je.
-
---D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à promener mes mains sur le corps
-de quelqu'un, avec un dessein prémédité; aussitôt il prend les formes
-qu'il me plaît de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car
-jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves.
-
---Donc, répondis-je en tenant mon sérieux le plus possible, quand il
-vous plaît de changer un homme en femme et réciproquement, c'est la
-chose la plus aisée du monde?
-
---Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne
-à remanier le système osseux et l'étoffe charnelle sur les bases mêmes
-du sexe, de l'âge et de la quantité animale. Je ne saurais faire
-passer un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir, ni le
-vieillir, ni rien ajouter ou rien ôter à ses molécules constitutives.
-Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pança, et je
-m'engage à en tirer deux hommes bien proportionnés par le
-développement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur....
-Saisissez-vous?
-
---Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi de voir un fou raisonner avec
-une telle précision.
-
---Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu
-longue....
-
---Hélas! monsieur, j'en conviens.
-
---Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la
-raccourcir.... tenez, comme cela....
-
-Et en même temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses
-mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me
-causer, du reste, la moindre douleur.
-
-Dans le mouvement, mon chapeau était tombé; il s'empressa de le
-relever et de me le tendre avec une politesse exquise.
-
-Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût ainsi manié le visage, et je
-trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes.
-
---Je vous prie de finir, m'écriai-je.
-
---Certes, répondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous
-laisser dans cet état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai
-commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche de la nouvelle figure que
-je vous destine, et quand je dis l'ébauche, je suis bien honnête, car
-en vous débattant, vous avez fait dévier mes mains de telle sorte,
-qu'involontairement je vous ai beaucoup trop déprimé le visage entre
-le front et le menton.
-
---N'importe, lui dis-je avec un sourire de pitié, je me contente de
-cette ébauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.
-
-Il me retint par la manche.
-
---C'est une chose impossible, s'écria-t-il, que je vous laisse une
-figure pareille; vous êtes horrible.
-
---Cela m'est égal....
-
---Je vois; vous répugnez à vous donner en spectacle. Voulez-vous que
-je vous accompagne chez vous?
-
-Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là? Est-ce un fou? Est-ce un
-escroc? Est-ce autre chose?
-
---Je veux, dis-je énergiquement, que vous me laissiez à l'instant.
-
---Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je
-suis convaincu que vous ne tarderez pas à venir me voir.
-
-Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez
-moi.
-
-
-
-
-III.
-
-
-Mon concierge, qui était tout près de l'escalier, en train de cirer
-mes bottes, m'arrêta au passage par ces mots:
-
---Qui demandez-vous, monsieur?
-
-Je regardai mon concierge, qui me regardait.
-
---Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me
-connaissez plus, maintenant?
-
---Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre
-bague d'argent à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre, et les
-bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cirées hier, mais jamais
-de la vie je ne vous ai vu une tête pareille.
-
---Il est certain, père Sauvage, que je dois avoir les traits un peu
-bouleversés. J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont j'ai eu toutes
-les peines du monde à me dépêtrer.
-
---Comment?.... les traits un peu bouleversés?.... C'est-à-dire que
-c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tête d'un
-autre.
-
---Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge.
-
-Et je montai l'escalier au pas de course.
-
-J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thérésa; je posai,
-selon l'habitude, mon chapeau sur le secrétaire, ma canne dans le coin
-de la cheminée, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup
-d'oeil à la glace.
-
-Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi
-moi la berlue comme mon concierge, à moins que je ne fusse devenu fou
-comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sûr que
-je n'avais plus du tout ma tête habituelle.
-
-Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de
-large environ, elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire, cinq
-pouces de haut sur dix de large; une vraie tête de poisson; une de ces
-têtes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal
-réglés.
-
-Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et plus que celui-ci était bien
-réglé, je me regardai à celui de ma toilette, puis à un autre encore.
-
-Toujours la même tête!
-
-Alors j'essayai de la serrer à deux mains sur les côtés afin qu'elle
-reprît sa forme première.
-
-Vains efforts!
-
-J'avais une égale envie de rire et de pleurer.
-
-De rire, parce que ma tête actuelle me rappelait celle d'un notaire de
-ma connaissance.
-
-De pleurer, quand je pensais qu'elle était encore pire que la sienne.
-
-
-
-
-IV.
-
-
-Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois petits coups secs.
-
-Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-là. Et quand je les
-entends, mon coeur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je cacher ma
-tête, car je n'ose plus la montrer à la dame de mes pensées, comme on
-disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui, à la dame de mes
-dépenses.
-
-Eh bien! si!
-
-Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui
-ou non, métamorphosé.
-
-J'ouvre ma porte et mes deux bras.
-
-Elle regarde, interdite.
-
---Pardon, monsieur, je me trompe....
-
---Hélas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi,
-ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est
-changé ici, hormis ma tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est
-qu'une tête de transition que j'ai là.... Je puis me faire la tête que
-tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la carte de
-l'animal qui s'est ingénié de me rendre joli garçon..
-
- MONSIEUR JOHN BREAD,
- STATUAIRE AMÉRICAIN.
-
- 124, rue de Vaugirard.
-
-Elle restait pétrifiée.
-
-Puis tout à coup:
-
---Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur?
-
-Et la voilà qui descend les marches de l'escalier quatre à quatre. Je
-lui crie par-dessus la rampe:
-
---Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tête? Je t'en
-conjure, réponds-moi.... Il n'en coûtera pas plus à M. Bread....
-Veux-tu que j'aie le nez retroussé et le menton fourchu?.... aimes-tu
-ce genre-là.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemblée en
-une moustache et une impériale imposantes?.... Rosa?....
-
-Mais Rosa était déjà loin.
-
-Je me mis à tempêter contre M. Bread qui était cause que j'allais
-passer une soirée détestable quand je m'en aurais pu promettre une
-charmante.
-
-Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire américain,
-rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'était guère probable qu'il fût
-chez lui.
-
-Suffisamment édifié sur la réalité du changement qu'il avait opéré en
-moi, je ne jugeai point à propos de montrer à d'autres mon horrible
-tête.
-
-Aussi je me privai de dîner, comme je le fais d'habitude, avec
-quelques-uns de mes amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant
-où personne ne me connaît, puis je rentrai me coucher.
-
-
-
-
-V.
-
-
-Le lendemain matin à neuf heures, je montais en fiacre et je me
-faisais conduire rue de Vaugirard.
-
-En entrant dans la loge du concierge pour demander M. Bread, je fus
-émerveillé d'y trouver deux statuettes grecques vivantes et habillées
-à la française; c'est-à-dire: M. le concierge, père; Mme la concierge;
-M. le concierge, fils; et Mlle la concierge; en un mot, Agamemnon,
-Clytemnestre, Oreste et Electre. Tous faits sur le même moule, tous
-très beaux, trop beaux!
-
---Monsieur, me dit Clytemnestre, vient sans doute faire arranger sa
-figure par M. Bread. Ah! c'est un homme habile, M. Bread! à preuve,
-que le locataire du troisième était encore plus laid que monsieur,
-s'il est possible, et qu'à présent il est aussi beau que nous.
-
---Et les autres locataires? dis-je.
-
---Les autres locataires?.... La même chose, répondit Clytemnestre.
-
---Alors, repris-je, vous êtes tous semblables dans la maison?
-
---Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas, monsieur Pipelet? dit-elle à
-Agamemnon.
-
-Voilà, pensai-je, en quoi ce M. Bread, qui est plus qu'un homme, à
-coup sûr, montre bien qu'il n'est pas tout à fait un Dieu, car un Dieu
-varie ses créations à l'infini, et lui, il ne paraît pas sortir du
-type grec. Eh bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me soucie pas
-qu'il fasse de moi un Ménélas.
-
-Et en pensant cela, je sonnai à la porte de M. Bread. Une jeune femme
-vint ouvrir, brune de cheveux, blanche de peau, de taille moyenne,
-d'un visage très pur et très noble...
-
---M. Bread est-il ici, madame?
-
---Oui, monsieur!
-
-Et elle ajouta avec un sourire malin:
-
---Vous êtes probablement la personne qu'il a rencontrée hier, rue
-Blanche.
-
---Je suis cette personne-là, malheureusement, madame.
-
---Il est certain, reprit-elle en éclatant de rire, que votre figure
-actuelle.... Mais vous verrez; ce sera pour mon mari la chose la plus
-simple de vous en faire une autre.
-
-Mme Bread me fit entrer dans l'atelier; puis je l'entendis qui disait
-à son mari, dans une chambre voisine:
-
---John, le monsieur que tu as rencontré hier, rue Blanche, est ici.
-
---Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais à l'instant.
-
-
-
-
-VI.
-
-
-L'atelier de M. Bread ne se distingue en rien des autres, quoique
-l'art qu'il y exerce soit bien étrange.
-
-On y voit quelques plâtres d'après les statues célèbres que nous a
-transmises l'antiquité, autre: le Faune de Praxitèle, l'Apollon du
-Belvédère, la Vénus du Capitole, la Vénus Callipyge du musée de
-Naples, l'Antinoüs, le Discobole du _Braccio nuovo_ au Vatican, et
-quelques modernes d'après Canova.
-
-J'admirais ces chefs-d'oeuvre que j'avais déjà admirés en Italie,
-lorsque M. Bread entra: vêtu de la manière la plus simple, en vrai
-bonhomme: vous n'auriez jamais dit d'un magicien. Vous eussiez dit
-d'un vieux notaire venant jeter un coup d'oeil sur ses petits clercs.
-
---Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je eu raison de vous donner
-mon nom et mon adresse? Que seriez-vous devenu sans cela, jeune
-capricieux? Vous auriez gardé une tête impossible toute votre vie.
-
---Il ne fallait pas, répondis-je, commencer par la rendre impossible,
-car, avant d'avoir été manipulée par vous, elle était encore
-présentable.
-
---Alors vous m'en voulez?... Songez donc que je vais vous en faire une
-qui fera tourner celle de toutes les femmes.
-
---Une tête grecque, n'est-ce pas?
-
---Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et je vous arrangerai le corps
-à l'avenant.
-
---Merci, lui dis-je, je préfère rester ce que la nature a voulu que je
-fusse; si je devenais si beau que vous le désirez, je ne me
-reconnaîtrais plus; mais expliquez moi donc pourquoi vous qui avez le
-pouvoir extraordinaire d'embellir les gens, vous gardez votre laideur?
-
---Hélas! c'est que je puis embellir tout le monde, excepté moi.
-
-Cette exclamation douloureuse de M. Bread motiva de ma part certaines
-réflexions philosophiques qu'il serait trop long de rapporter ici, que
-je laisse au lecteur perspicace le soin de faire à son tour, et qui
-plurent beaucoup à M. Bread.
-
-Je lui en devins particulièrement sympathique.
-
-Aussi me dit-il:
-
---Tenez, vous êtes l'homme du monde auquel il me serait le plus
-agréable de donner ce que je ne saurais donner à moi-même.... la
-beauté! Laissez-vous faire. Je vais chauffer le poële suffisamment,
-vous vous déshabillerez et vous vous placerez tout debout sur ce
-coussin de velours grenat. Si, au bout d'une demi-heure (je ne vous
-demande qu'une demi-heure), vous ne ressemblez pas au Faune de
-Praxitèle que vous voyez là.... que je perde à l'instant mon nom de
-John Bread!
-
---Non, non, lui dis-je, rétablissez-moi seulement le visage comme il
-était, je vous eu prie.
-
---Ceci est une chose bien simple, je n'ai qu'à le tirer un peu en
-longueur. Mettons-nous devant cette glace, et vous m'arrêterez quand
-il sera à son ancien point, car je ne me souviens pas de sa longueur
-précise.
-
-En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste le plus expéditif pour
-arracher une dent, M. Bread m'eut rétabli le visage.
-
-Je le remerciai avec effusion; je lui dis qu'il était l'homme le plus
-étonnant que j'eusse rencontré, que j'étais parfaitement convaincu de
-son pouvoir extraordinaire, et que j'éprouverais même un vrai plaisir
-à le voir opérer.
-
---Qu'à cela ne tienne, dit-il! Vous allez avoir ce spectacle, et
-peut-être ensuite vous déciderez-vous pour votre propre compte.. Ah!
-s'il y avait moyen que je devinsse beau, moi, je vous garantis que je
-ne me ferais pas prier.
-
-Puis ouvrant la porte de l'atelier, il appela;
-
---Jenny! Jenny!
-
-
-
-
-VII.
-
-
-La très belle personne qui était venue m'ouvrir, et qui n'était autre
-que Mme Bread, comme on sait, parut alors, et elle me dit avec une
-aisance toute parisienne:
-
---A la bonne heure, monsieur, vous voilà déjà mieux, mais vous avez
-encore de la marge pour être joli homme, et j'espère que vous n'allez
-pas en rester là.
-
-Je m'inclinai sans répondre, très préoccupé du motif pour lequel M.
-Bread avait appelé sa femme à l'atelier.
-
-Il y eut entre eux un court dialogue en anglais auquel, en ma qualité
-de Français ignorant, je ne compris rien; puis, Mme Bread s'approcha
-du poële, y mit quelques bûches, ôta ses bottines et ses bas, se plaça
-debout sur le coussin grenat, et dégrafa sa robe de l'air le plus
-simple et le plus naturel.
-
-J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en croyais pas.
-
---Ma femme, me dit M. Bread, veut bien consentir à ce que je refasse
-sur elle, devant vous, une double expérience que j'ai déjà faite
-plusieurs fois pour l'édification des incrédules. Je vous ai dit, je
-crois, hier, que la Nature avait affligé Mme Bread d'une difformité
-assez grave, et que c'était à moi qu'elle devait d'être aujourd'hui
-une fort belle femme, une femme tellement belle qu'elle soutient la
-comparaison, vous pourrez vous en convaincre, avec la Vénus du
-Capitole. Eh bien! je vais dans une première opération la ramener à
-son ancienne difformité, puis, dans une seconde, lui rendre sa beauté
-actuelle.
-
-Et M. Bread étendit la main vers sa femme qui, dépouillée du dernier
-voile, les bras dirigés comme ceux de la Vénus du Capitole, le regard
-placide, livrait à mon admiration ses formes exquises.
-
-Ensuite, il roula la Vénus du Capitole près de Mme Bread, et il me
-dit:
-
---Maintenant, comparez et jugez.
-
-C'était merveilleux!
-
-Le plâtre paraissait avoir été exécuté d'après Mme Bread, elle-même.
-
-Et je me demandais par quel privilége, moi, pauvre poète, je voyais
-réunies en une femme vivante ces perfections que les plus grands
-sculpteurs de l'antiquité, pour les réunir dans leur oeuvre,
-empruntaient à vingt femmes.
-
-Je contai à M. Bread l'impression que je ressentais.
-
-Mme Bread sourit.
-
---Hélas! dit-elle, ma coquetterie va être soumise à une rude épreuve;
-car cette magnificence que vous admirez, monsieur, je la perdrai tout
-à l'heure et je deviendrai bien affreuse.
-
---Es-tu prête? lui demanda son mari.
-
---Quand il te plaira, John, répondit-elle avec douceur.
-
-
-
-
-VIII.
-
-
-Alors M. Bread, posant une main sur l'épaule droite et l'autre sur la
-hanche gauche, fit dévier la colonne vertébrale; puis il renfonça la
-poitrine de telle manière qu'une gibbosité se manifesta à l'épaule
-gauche, gibbosité qu'il accrut considérablement au préjudice des bras
-et des membres inférieurs, qu'il dépouilla de leur ampleur harmonieuse
-et réduisit à un état de maigreur rachitique.
-
-Les surfaces polies et comme marmoréennes de ce beau corps se
-distendirent et se plissèrent.
-
-Il fit pitié à voir.
-
-Restait le visage.
-
-M. Bread le bouffit en prenant au cou son étoffe onduleuse, il changea
-l'arcature des mâchoires, il agrandit et déforma le nez et les
-oreilles; il altéra singulièrement les yeux, enfin, il repétrit le
-front et le crâne de manière à leur donner un aspect tout nouveau.
-
-Pauvre Mme Bread!
-
-Sa besogne finie, M. Bread me dit:
-
---Vous voyez ce qu'était Mme Bread avant que je me fusse avisé de la
-transformer.
-
---Mon ami, ajouta Mme Bread d'une voix toute nouvelle, ne fatigue pas
-trop monsieur d'un spectacle aussi désagréable.
-
---Je vous avoue, madame, repris-je, que le précédent était beaucoup
-plus de mon goût; et surtout quand je pense que M. Bread, par une
-fatalité qu'il faut prévoir, venant à mourir subitement, vous
-resteriez ainsi contrefaite.... J'en frémis.
-
---Mais c'est vrai ce que vous dites-là, s'écria Mme Bread.... Et moi
-qui n'y avais jamais songé; tu m'entends, John, il ne faudra plus
-recommencer ces expériences.
-
---Bien, bien, dit M. Bread.... puis se tournant vers moi.... Vous avez
-suffisamment vu, ajouta-t-il. Je puis opérer en sens contraire.
-
---Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut pas faire languir madame.
-
-Et aussitôt il se mit à modeler sa femme d'après la Vénus du Capitole,
-avec une sûreté de main et une promptitude merveilleuses.
-
-Pendant cette seconde opération, qui dura tout au plus un quart
-d'heure, et dans laquelle les belles formes de Mme Bread réapparurent
-une à une, le statuaire, l'oeuvre élaborée, et moi, nous causions sur
-le ton de la plus parfaite intimité.
-
---Ah! madame, disais-je à l'oeuvre élaborée, si j'étais votre mari et
-si j'avais le talent de M. Bread, je voudrais que tout le monde vous
-vît bossue; mais quand nous serions bien seuls et que notre porte
-serait bien verrouillée, alors je vous rendrais splendidement
-belle.... Ce n'est pas un conseil que je donne à M. Bread, car je
-perdrais trop à ce qu'il le suivît.
-
---Vraiment? Comme vous êtes égoïstes, messieurs; vous voudriez qu'une
-femme ne plût qu'à vous; et vous trouveriez tout naturel qu'elle
-dégoûtât les autres... bien obligée!
-
-Nous discutâmes sur la jalousie.
-
-M. Bread souriait.
-
-L'on eût parié que c'était un homme complétement étranger aux passions
-du coeur humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au point de vue de la
-sensation plastique.
-
-Il possédait à discrétion une femme admirablement belle et belle par
-lui. Cela lui suffisait.
-
-Quant aux questions de savoir si elle lui était fidèle, si elle
-l'aimait exclusivement, si elle dissimulait avec lui, il y voyait du
-romantisme pur et il ne se les posait seulement pas.
-
-D'ailleurs, il était d'avis qu'une beauté bien équilibrée produisait
-comme des fruits naturels un tempérament modéré et de bons instincts.
-
-Et, à ce propos, je me souviens qu'il me dit:
-
---Avez-vous remarqué la différence radicale qui existe entre la voix
-de ma femme contrefaite et la voix de ma femme bien faite? Oui,
-n'est-ce pas? Eh bien! de même, et à plus forte raison, la structure
-du crâne variant d'un état à l'autre de la manière la plus notable,
-les appétits doivent forcement changer. Ce ne sont plus les mêmes. Ils
-sont beaucoup meilleurs lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont
-lorsqu'elle est difforme.
-
---Vous croyez au système de Gall?
-
---Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique et je le vérifie.
-
---Comment cela?
-
-M. Bread me fit un clignement d'oeil et un petit signe du doigt
-m'indiquant qu'il ne voulait point me répondre à cela devant sa femme,
-puis il rompit les chiens.
-
-
-
-
-IX.
-
-
-En ce moment, Mme Bread ayant recouvré sa beauté des pieds à la tête,
-était en train de se rhabiller.
-
-Dès qu'elle eut mis la dernière agrafe:
-
---A présent, ma chère Jenny, lui dit son mari, monsieur et moi, nous
-te remercions. Tu peux vaquer à tes affaires.
-
---Monsieur, me dit-elle en me faisant une gracieuse révérence,
-j'espère que vous allez prendre ma place sur le coussin grenat, et que
-vous sortirez d'ici beau comme Endymion.
-
---Ma foi, non, madame! c'est évidemment une idée absurde, mais je
-reste comme je suis. Autrement personne ne me reconnaîtrait plus.
-
-Elle se retira.
-
-Comment, dis-je au statuaire américain, appliquez-vous et
-vérifiez-vous tous les jours le système de Gall?
-
---Ma femme est partie; je puis vous le dire. Vous savez que Gall
-divise les forces fondamentales, les penchants, les sentiments en
-vingt-sept catégories, toutes palpables sur un crâne humain.
-
---Oui, dis-je, un peu présomptueusement.
-
---Et bien! reprit-il, puisque je puis pétrir le crâne humain à ma
-fantaisie, vous comprenez qu'il m'est très facile de développer ou de
-déprimer les proéminences répondant à ces catégories. Je le fais aussi
-aisément que vous mettez votre montre à l'avance ou au retard. Il est
-une proéminence que je modifie presque quotidiennement chez ma femme,
-à son insu: c'est la première dans la classification de Gall; vous
-savez, celle qui est située derrière le cou... Tantôt je la déprime;
-tantôt je la développe. Quand je pars pour un voyage, vous comprenez
-que je ne manque point de l'annuler....
-
---Je voudrais bien avoir votre secret, monsieur Bread, dis-je en
-riant, mais vous n'êtes pas, il me semble, aussi étranger aux passions
-de l'âme que je l'avais supposé, et je constate que la jalousie vous
-mord tout comme un autre.
-
---Ah! bah! dit M. Bread, ne parlons pas de la jalousie.
-
-
-
-
-X.
-
-
---Ecoutez, repris-je, je connais une petite femme qui n'est pas jolie,
-mais qui est charmante. Jusqu'à ses imperfections me plaisent. Ainsi
-elle a sur le devant de la bouche une dent un peu entamée par une
-carie blanche qui est pour moi un point de mire, un attrait; elle a
-sur le visage de légères taches de rousseur que je ne me consolerais
-pas de voir disparaître.
-
-Elle a une main trop fluette dont je raffole. Tout cela n'est pas le
-moins du monde grec; et pourtant tout cela fait mon bonheur. Je vous
-amènerai cette petit femme. ...... Vous ne me la changerez en rien;
-seulement, sans qu'elle soupçonne le pourquoi et le comment, vous
-tâterez son crâne, et s'il s'y trouve, comme je le crains, des bosses
-regrettables, vous les détruirez; s'il en manque de désirables, vous
-les ferez saillir.
-
---Très volontiers, dit M. Bread.... Mais voyons, donnez-moi un aperçu
-sur son caractère, vous rendrez ma besogne plus courte, car j'irai
-droit aux bosses à remanier.... La croyez-vous dévouée?
-
---Je la crois-plutôt égoïste.
-
---Bon! c'est que la bosse de l'amitié, rangée par Gall sous le no 3,
-est déprimée. Je la relèverai, et dorénavant votre petite femme
-poussera le dévouement jusqu'au sublime.... A-t-elle l'instinct de la
-défense de soi-même?
-
---Hélas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point et qu'elle ne cède trop vite
-à de certaines attaques.
-
---Nous lui donnerons cet instinct-là. C'est encore une bosse à
-produire, la bosse no 4.... Est-elle franche?
-
---Voilà ce que je n'ai jamais su!.... Elle pourrait bien être
-dissimulée, hypocrite et menteuse.
-
---A merveille!.... Je chercherai la bosse rangée par Gall sous le no
-6, et, si je la rencontre, je l'effacerai net.... Est-elle docile?
-
---Pas trop.
-
---Alors nous atténuerons un peu la bosse no 27 dite: de la fermeté, de
-la persévérance, de l'opiniâtreté.
-
---Je vous en serai obligé, monsieur Bread.... Mais surtout,
-n'avertissez de rien la personne en question, car elle serait capable
-de ne vouloir pas être corrigée de ses défauts.
-
---Soyez tranquille!.... Vous n'avez pas autre chose à lui reprocher?
-
---Elle a bien une manie qui me désespère actuellement, parce que mes
-ressources n'y pourraient faire face.... la manie de voyager; mais
-qu'y pouvez-vous?
-
---J'y puis beaucoup, répondit M. Bread, et je vous assure que je vais
-la lui enlever en aplatissant la bosse no 12, celle des voyages.
-
-
-
-
-XI.
-
-
---Décidément, m'écriai-je, vous êtes un homme admirable, monsieur
-Bread, et vous méritez que vos louanges soient chantées dans les cinq
-parties du monde; en attendant elles vont l'être par moi, je vous le
-promets, dans la capitale des cinq parties du monde.
-
---Je vous prie de n'en rien faire, me dit M. Bread; j'aurais peur que
-ma clientèle ne s'augmentât outre mesure; car il y a peu de personnes
-qui, comme vous, préféreraient rester ce que la nature les a faites,
-quand il ne tiendrait qu'à elles d'être plus belles.
-
---Et quels sont vos prix, lui dis-je, combien prenez-vous pour
-transformer votre homme ou votre femme?
-
---C'est selon le sexe, le sujet, et la fortune du sujet. Pour un homme
-je prends le double de ce que je prends pour une femme, car le travail
-est moins attrayant; et si le sujet est très difforme, naturellement
-ma peine étant plus grande, mon salaire doit être aussi plus grand;
-enfin, je tâche d'appliquer ce précepte de l'Evangile que le souffle
-du vent se proportionne à la toison des brebis, et mes prix varient
-toujours à ce point de vue entre vingt mille francs et cent francs. Je
-ne prends pas moins de cent francs ou je ne prends rien, ce qui
-m'arrive assez souvent. J'ai déjà gagné à mon métier de correcteur de
-la Nature une véritable richesse en Amérique et en Angleterre. Mais,
-comme je n'ai pas d'enfants, comme j'ai horreur du luxe, comme je
-suis, Dieu merci, doué d'assez de bon sens pour ne trouver aucun
-plaisir à thésauriser, je n'ai pas gardé cette richesse-là, et je ne
-me repens point de la manière dont je l'ai employée.
-
-Avec l'argent que les uns me donnaient pour devenir beaux, j'ai rendu
-les autres heureux.
-
-Là-dessus, je pris respectueusement congé de M. Bread en fixant avec
-lui le jour de jeudi prochain pour la reconstruction du crâne de Rosa.
-
---A jeudi, donc.
-
---A jeudi, monsieur Bread.
-
- * * * * *
-
-Et puis, je me réveillai.
-
- EDMOND THIAUDIÈRE.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-SEMAINE LITTÉRAIRE.
-
-=$6 par an.=
-
-
-La _Semaine Littéraire_, publiée par le _Courrier des États-Unis_,
-paraît tous les samedis par livraisons de 32 pages, et forme à la fin
-de l'année plusieurs magnifiques volumes grand in-8º, imprimés sur
-deux colonnes et sur beau papier.
-
-
-=PRIX D'ABONNEMENT:=
-
- Par an.
-
-=Semaine Littéraire $ 6 00=
-
-=Semaine Littér. et Courrier des Etats-Unis, Edi. Quotidienne 18 00=
-
- =do do Hebdomadaire 11 00=
-
-
-Derniers Ouvrages Publiés dans la Semaine Littéraire.
-
-
- Les Misérables, 5 vols. Victor Hugo 4 00
- Dieu et Diable A. Dumas 50
- Ange Pitou do 75
- Dieu Dispose do 1 25
- Renée de Varville Mme Ancelot 35
- Argile et Marbre Paul Foucher 45
- L'Anaïa do 55
- La Petite Pécheuse de Saint-Briac Hip. Lucas 25
- Mont Revêche Georges Sand 55
- Mystères de la Maison Anaïs Segalas 50
- Fernand Duplessis, 2 vols. E. Sue 1 --
- L'Oiseau du Desert Elie Berthet 75
- Bouche de Fer Paul Féval 75
- Victor Hugo, raconté par un
- témoin de sa vie 75
- Les Habits Noirs Paul Féval 1 --
- Le Fils du Fauconnier Amédée Achard 1 --
- La Comtesse Diane Mario Uchard 50
- Blanche et Marguerite Arsène Houssaye 50
- La Bague d'Argent Paul Perret 75
- Le Duc de Carlepont Amédée Achard 1 25
- M. Sylvestre George Sand 60
- Le Roman de la Duchesse Arsène Houssaye 60
- Paule Méré Victor Cherbulies 70
- Le Secret du Bonheur Ernest Feydeau 1 --
- Fior d'Aliza A. de Lamartine 25
- Le Combat de l'Honneur Adrien Robert 50
- Les Intrus de l'Amour Léopold Stapleaux 25
- La Confession d'une Jeune Fille George Sand 1 25
- Maître Guérin (comédie) Émile Augier 45
- Mademoiselle Cléopâtre Arsène Houssaye 75
- Mademoiselle la Quintinie George Sand 1 25
- Le Mat de Fortune Ernest Capendu 1 25
- L'École de la Vie G. de la Landelle } 1 25
- Madame Thérèse Erckmann-Chatrian }
- Le Supplice d'une Femme Émile de Girardin 25
- Les Compagnons de la Mort Ch. Ribeyrolles 50
- Le Chevalier du Poulailler Ernest Capendu 1 50
- Les Animaux Malades de la Peste Am. Achard 1 --
- Héritière d'un Ministre Madame D'Ash 1 50
- Une Dernière Passion Mario Uchard 60
- Les Caprices d'un Régulier Paul de Molènes 45
- Les Amis de Madame Edmond About } 75
- Hélène Hermann Aurélien Scholl }
- Les Amis de Madame Edmond About 50
- Le Capitaine Sauvage Jules Noriac 75
- Le Confesseur L'Abbé *** 1 --
- L'Infame Edmond About 75
- Annette Laïs Paul Féval 1 --
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Annette Laïs, by Paul Féval
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAÏS ***
-
-***** This file should be named 41113-8.txt or 41113-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41113/
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.