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<title>
- The Project Gutenberg's eBook of Annette Las, by Paul Fval</title>
+ The Project Gutenberg's eBook of Annette Laïs, by Paul Féval</title>
<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
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@@ -210,63 +210,25 @@
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Annette Las, by Paul Fval
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Annette Las
-
-Author: Paul Fval
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41113]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAS ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hlne de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41113 ***</div>
<div class="p2 box">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
-L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.</p>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
</div>
-<h1>ANNETTE LAS</h1>
+<h1>ANNETTE LAÏS</h1>
<p class="center small">PAR</p>
-<p class="center sper">PAUL FVAL</p>
+<p class="center sper">PAUL FÉVAL</p>
<div class="p4 figcenter">
<img src="images/deco.jpg" width="150" height="44" alt="deco" title="" />
</div>
<p class="center p4">NEW-YORK<br />
-CHARLES LASSALLE, DITEUR<br />
+CHARLES LASSALLE, ÉDITEUR<br />
<span class="small"><i>Bureau du Courrier des Etats-Unis</i></span><br />
<span class="small">92 WALKER ST.</span></p>
@@ -277,244 +239,244 @@ CHARLES LASSALLE, DITEUR<br />
<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
-<p class="center p4 large">ANNETTE LAS.</p>
+<p class="center p4 large">ANNETTE LAÏS.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
<h2>I.<br />
<span class="medium">MA FAMILLE.</span></h2>
-<p class="p2">Mon oncle Blbon tait encore coiff
-l'oiseau royal en 1842, poque o il fut
-question pour la premire fois de faire de
+<p class="p2">Mon oncle Bélébon était encore coiffé à
+l'oiseau royal en 1842, époque où il fut
+question pour la première fois de faire de
moi quelque chose. Je parle de lui d'abord
-parce qu'il tait l'esprit de la famille,
+parce qu'il était l'esprit de la famille,
au dire de mes deux tantes Kerfily et de
-l'aumnier des Incurables. Mon oncle Blbon
-disait de son ct que l'aumnier des
-Incurables tait une fine mouche et que
+l'aumônier des Incurables. Mon oncle Bélébon
+disait de son côté que l'aumônier des
+Incurables était une fine mouche et que
mes deux tantes Kerfily avaient un sens infaillible.
-Ce fut l prcisment ce qui me
-donna dfiance de mon oncle Blbon, car
-aussitt que ma tante Kerfily-Bel-&OElig;il disait
+Ce fut là précisément ce qui me
+donna défiance de mon oncle Bélébon, car
+aussitôt que ma tante Kerfily-Bel-&OElig;il disait
blanc, ma tante Kerfily-Nougat criait noir
avec une voix d'oiseau qu'elle avait. Or,
comment le noir et le blanc peuvent-ils
-avoir raison tous deux la fois?</p>
-
-<p>Mon oncle Blbon ne se faisait jamais
-lui-mme de ces questions indiscrtes. C'tait
-le despotisme incarn: un bien brave
-homme, part cela, et qui avait des boutons
-d'agate son habit marron. Dans la
-nuit des temps, il avait t officier de marine,
-mais sans jamais monter bord d'aucun
-vaisseau. Le mtier de marin, disait-il
-parfois aprs dner, est sem de dangers
-sans nombre. On n'y est spar de la mort
-que par une mince planche!</p>
-
-<p>Il aimait passionnment cette ide, qui
-est, du reste fort ingnieuse et que j'ai retrouve
+avoir raison tous deux à la fois?</p>
+
+<p>Mon oncle Bélébon ne se faisait jamais à
+lui-même de ces questions indiscrètes. C'était
+le despotisme incarné: un bien brave
+homme, à part cela, et qui avait des boutons
+d'agate à son habit marron. Dans la
+nuit des temps, il avait été officier de marine,
+mais sans jamais monter à bord d'aucun
+vaisseau. «Le métier de marin, disait-il
+parfois après dîner, est semé de dangers
+sans nombre. On n'y est séparé de la mort
+que par une mince planche!»</p>
+
+<p>Il aimait passionnément cette idée, qui
+est, du reste fort ingénieuse et que j'ai retrouvée
dans beaucoup d'auteurs estimables.</p>
-<p>En 1842, mon oncle Blbon avait soixante-seize
-ans bien sonns. Il se faisait
+<p>En 1842, mon oncle Bélébon avait soixante-seize
+ans bien sonnés. Il se faisait
des sourcils noirs avec je ne sais quoi et
chantait encore les chansons de Mirabeau-Tonneau.
-Dans les moments de gaiet folle,
-il allait jusqu' dcocher des pigrammes
-malignes Robespierre et mme Cambacrs.</p>
+Dans les moments de gaieté folle,
+il allait jusqu'à décocher des épigrammes
+malignes à Robespierre et même à Cambacérès.</p>
-<p>Il faut vous dire tout de suite o cela se
+<p>Il faut vous dire tout de suite où cela se
passait, car j'ai l'air de tomber des nues.
-Nous habitions l'htel de Kervign, sur la
-place des Lices, Vannes, chef-lieu du
-Morbihan. Kervign est le nom de notre famille,
-qui a donn la France deux amiraux
-et un lieutenant gnral. Nous figurons
- la salle des Croisades de Versailles.
-Mon pre paya pour cela une note de cinquante-sept
-francs la maison Godet-Regard
-de Plantecoq, Paris, laquelle rhabille
-les gnalogies, ravaude les cussons
-et va en ville. J'ai gard un peu de rancune
- ma noblesse, qui m'a jou d'assez mchants
-tours; mais cela ne nous empche,
-nous, les Kervign de Vannes, d'tre la
-branche ane et comtes depuis Louis XIV.
-Saint-Simon parle de nous. Les Kervign
-de Pontivy ne valent pas l'pluchage. Nous
-ne cousinons pas. Ma mre tait Kerfily,
+Nous habitions l'hôtel de Kervigné, sur la
+place des Lices, à Vannes, chef-lieu du
+Morbihan. Kervigné est le nom de notre famille,
+qui a donné à la France deux amiraux
+et un lieutenant général. Nous figurons
+à la salle des Croisades de Versailles.
+Mon père paya pour cela une note de cinquante-sept
+francs à la maison Godet-Regard
+de Plantecoq, à Paris, laquelle rhabille
+les généalogies, ravaude les écussons
+et va en ville. J'ai gardé un peu de rancune
+à ma noblesse, qui m'a joué d'assez méchants
+tours; mais cela ne nous empêche,
+nous, les Kervigné de Vannes, d'être la
+branche aînée et comtes depuis Louis XIV.
+Saint-Simon parle de nous. Les Kervigné
+de Pontivy ne valent pas l'épluchage. Nous
+ne cousinons pas. Ma mère était Kerfily,
<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
une excellente famille de robe. La fortune
-venait de son ct, quoique mon pre ft
-loin d'tre pauvre. Dieu merci, outre l'htel
-de la place des Lices et le chteau qui est
-au bord de la mer, l-bas vers Carnac, nous
+venait de son côté, quoique mon père fût
+loin d'être pauvre. Dieu merci, outre l'hôtel
+de la place des Lices et le château qui est
+au bord de la mer, là-bas vers Carnac, nous
avons toujours joui d'une trentaine de bonnes
mille livres de rente.</p>
-<p>Mais mon frre le vicomte cotait cher.
-Il tait, s'il vous plat, vingt-quatre ans,
+<p>Mais mon frère le vicomte coûtait cher.
+Il était, s'il vous plaît, à vingt-quatre ans,
chef d'escadron de cuirassiers. Il faut soutenir
cela. On avait fait, en outre, une belle
-dot ma s&oelig;ur la marquise. Ma mre parlait
-quelquefois d'conomie.</p>
+dot à ma s&oelig;ur la marquise. Ma mère parlait
+quelquefois d'économie.</p>
-<p>Le lecteur me pardonnera de m'arrter
+<p>Le lecteur me pardonnera de m'arrêter
un instant devant le portrait de ce souriant
-et charmant vieillard qui tait mon pre.
-Il avait assurment tout l'esprit qu'on prtait
- mon oncle Blbon. Il faisait des petits
+et charmant vieillard qui était mon père.
+Il avait assurément tout l'esprit qu'on prêtait
+à mon oncle Bélébon. Il faisait des petits
vers: j'en ai tout un recueil; il savait
-des quantits d'anecdotes et parlait des affaires
+des quantités d'anecdotes et parlait des affaires
du temps avec un bon sens parfait,
-quoiqu'il ft abonn de fondation au <cite>Journal
-des villes et Campagnes</cite>. Il tait dvot
-mais voltairien; je n'ai jamais vu qu' lui ce
-mlange du mysticisme breton et des gaiets
-gauloises. L'oncle Blbon, les tantes
-Kerfily et l'aumnier des Incurables se runissaient
-parfois pour l'teindre, mais il
+quoiqu'il fût abonné de fondation au <cite>Journal
+des villes et Campagnes</cite>. Il était dévot
+mais voltairien; je n'ai jamais vu qu'à lui ce
+mélange du mysticisme breton et des gaietés
+gauloises. L'oncle Bélébon, les tantes
+Kerfily et l'aumônier des Incurables se réunissaient
+parfois pour l'éteindre, mais il
lui arrivait de les mener tambour battant
quand on avait de bonnes nouvelles du vicomte
ou qu'on mettait en perce un tonneau
de Saint-Emilion.</p>
-<p>Saperbleure! (c'tait le juron de ses jours
-d'extra) il n'y en avait pas beaucoup
+<p>Saperbleure! (c'était le juron de ses jours
+d'extra) il n'y en avait pas beaucoup à
Vannes pour le gagner au jeu du mot pour
rire! il remettait en leur chemin les Nantais
-et mme les lurons de Rennes, o tout le
-monde croit avoir invent la poudre.</p>
+et même les lurons de Rennes, où tout le
+monde croit avoir inventé la poudre.</p>
<p>Il avait la cinquantaine, ni plus ni moins;
-il tait rond comme une caille; il mangeait
-bien son djeuner, mieux son dner,
-mais suprieurement son souper. Je crois
-toujours, quand je reviens Vannes, que
+il était rond comme une caille; il mangeait
+bien à son déjeuner, mieux à son dîner,
+mais supérieurement à son souper. Je crois
+toujours, quand je reviens à Vannes, que
ce bon vieux portrait qui est au salon va
-ouvrir sa bouche rose et me dire: Allons,
-chevalier! bon apptit, bonne conscience!
+ouvrir sa bouche rose et me dire: «Allons,
+chevalier! bon appétit, bonne conscience!
A table, saperbleure! On ne jeune qu'en
-carme et ma soupe va tomber jusqu'au
-fond de mes bottes.</p>
+carême et ma soupe va tomber jusqu'au
+fond de mes bottes.»</p>
-<p>Ma mre tait une femme de quarante
-ans, trs belle encore, douce avec ses enfants,
+<p>Ma mère était une femme de quarante
+ans, très belle encore, douce avec ses enfants,
bonne avec tout le monde, mais
-froide et faible. Elle avait un fond de mlancolie
+froide et faible. Elle avait un fond de mélancolie
dont je n'ai jamais eu le secret.
Elle se reposait, par une sorte de paresse,
-sur mon oncle Blbon et sur l'aumnier
+sur mon oncle Bélébon et sur l'aumônier
des Incurables du soin de penser pour elle.
-A leur dfaut, elle se livrait aux deux tantes
+A leur défaut, elle se livrait aux deux tantes
Kerfily, qui la retournaient sens dessus
-dessous comme une crpe. Sa vie tait un
-sommeil sans rves; tout travail d'esprit
-lui causait une vritable horreur. Elle s'veillait
-nanmoins aux caresses des enfants
+dessous comme une crêpe. Sa vie était un
+sommeil sans rêves; tout travail d'esprit
+lui causait une véritable horreur. Elle s'éveillait
+néanmoins aux caresses des enfants
de ma s&oelig;ur la marquise.</p>
<p>Celle-ci avait vingt-deux ans. Nous avions
-t lis trs troitement jusqu' l'poque
+été liés très étroitement jusqu'à l'époque
de son mariage, mais une fois sortie de la
maison, Julie avait mis une sorte d'emportement
- faire le nid de son bonheur nouveau.
-Son mari, M. le marquis de Trfontaines,
-tait de l'ge de ma mre et avait
-beaucoup vcu; sa fortune tait fort entame
+à faire le nid de son bonheur nouveau.
+Son mari, M. le marquis de Tréfontaines,
+était de l'âge de ma mère et avait
+beaucoup vécu; sa fortune était fort entamée
et Julie, selon l'expression des tantes
Kerfily, <em>tirait fameusement</em> de chez nous.
-M. le marquis de Trfontaines empruntait
-bien quelque argent mon pre, mais c'tait,
+M. le marquis de Tréfontaines empruntait
+bien quelque argent à mon père, mais c'était,
au demeurant, un homme de grande
-mine et de belle faon qui portait bien son
+mine et de belle façon qui portait bien son
nom et qui nous faisait honneur. Il amenait
les deux petits enfants, quand il avait quelque
-chose demander. Mon pre tait fier
+chose à demander. Mon père était fier
de sa fille et respectait son gendre. Le marquis
-me donnait des poignes de main autant
+me donnait des poignées de main autant
que je voulais, mais il me semblait que
ma s&oelig;ur me regardait comme on regarde
-les bouches inutiles dans une citadelle assige.
+les bouches inutiles dans une citadelle assiégée.
Sans moi, on aurait pu faire davantage.
Elle m'embrassa pourtant de bon
-c&oelig;ur, quand il fut question de mon dpart.
-Les deux petits-enfants taient des amours.</p>
+c&oelig;ur, quand il fut question de mon départ.
+Les deux petits-enfants étaient des amours.</p>
-<p>L'aumnier des Incurables, M. l'abb
+<p>L'aumônier des Incurables, M. l'abbé
Raffroy de Cotelle, nous appartenait par un
-lien de parent trs vague. Il ressemblait,
-pour le physique, ces bouteilles trapues
-o l'on met le madre. Sa figure luisait
-comme si elle et t repeinte l'huile depuis
-peu. C'tait un prtre solide en ses
-principes, honnte et largement charitable.
-L'troitesse qui pouvait tre en lui ne regardait
+lien de parenté très vague. Il ressemblait,
+pour le physique, à ces bouteilles trapues
+où l'on met le madère. Sa figure luisait
+comme si elle eût été repeinte à l'huile depuis
+peu. C'était un prêtre solide en ses
+principes, honnête et largement charitable.
+L'étroitesse qui pouvait être en lui ne regardait
que le cerveau. Il valait bien mieux
-que l'oncle Blbon qui, pourtant, n'avait
-point trop de mchancet.</p>
+que l'oncle Bélébon qui, pourtant, n'avait
+point trop de méchanceté.</p>
-<p>Ma tante Kerfily-Bel-&OElig;il tait demoiselle
-ma tante Kerfily Nougat tait veuve. Je
+<p>Ma tante Kerfily-Bel-&OElig;il était demoiselle
+ma tante Kerfily Nougat était veuve. Je
<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
ne les ai jamais vues l'une sans l'autre, et
-jamais je ne les ai vues d'accord. C'tait
-entre elles une de ces intimits qui vivent
+jamais je ne les ai vues d'accord. C'était
+entre elles une de ces intimités qui vivent
de batailles et de rancunes. En Bretagne,
les sobriquets sont souvent cruels. Kerfily-Bel-&OElig;il
-tait louche comme Vnus, mais
+était louche comme Vénus, mais
moins jeune et moins belle; ma tante
Renotte, la paysanne, dont je n'ai pas encore
-parl, disait qu'elle avait un petit
+parlé, disait qu'elle avait un petit
<em>zieu</em> et un grand <em>zieu</em>. Son grand zieu
-tait, certes, un beau zieu, mais son petit
+était, certes, un beau zieu, mais son petit
zieu avait des fantaisies extraordinaires. A
-la moindre motion, il allait et venait, tournant
-et pirouettant comme un zieu enrag.
-On s'habituait cela; nanmoins ma tante
-Bel-&OElig;il tait reste fille. Julie et le marquis
-aimaient ses cadeaux et lui savaient gr de
-ne s'tre point marie. Elle tait sentimentale;
-on trouvait toujours son chevet des
-romans traduits de l'allemand, o Dieu
+la moindre émotion, il allait et venait, tournant
+et pirouettant comme un zieu enragé.
+On s'habituait à cela; néanmoins ma tante
+Bel-&OElig;il était restée fille. Julie et le marquis
+aimaient ses cadeaux et lui savaient gré de
+ne s'être point mariée. Elle était sentimentale;
+on trouvait toujours à son chevet des
+romans traduits de l'allemand, où Dieu
s'appelait le souverain architecte de l'univers,
-et o l'on dplorait amrement le souvenir
+et où l'on déplorait amèrement le souvenir
qui poursuit les c&oelig;urs sensibles; de
-ces romans o le jeune baron de Rosenthal
-dit Pulchrie: Cruelle! faut-il me percer
-le sein tes pieds! La lecture de ces attendrissantes
+ces romans où le jeune baron de Rosenthal
+dit à Pulchérie: «Cruelle! faut-il me percer
+le sein à tes pieds!» La lecture de ces attendrissantes
choses excitait les fringales
de son zieu, qui dansait la carmagnole en
-versant des larmes abondantes. Elle tait
+versant des larmes abondantes. Elle était
du parti de ma s&oelig;ur la marquise.</p>
<p>Ma tante Kerfily-Nougat, au contraire,
-appartenait corps et me au camp de mon
-frre Grard, le vicomte. Elle avait sur sa
-tabatire le portrait de Grard en chef
+appartenait corps et âme au camp de mon
+frère Gérard, le vicomte. Elle avait sur sa
+tabatière le portrait de Gérard en chef
d'escadron de cuirassiers, et je dois dire
-tout de suite que ce portrait, non flatt, reprsentait
+tout de suite que ce portrait, non flatté, représentait
un des plus beaux soldats de
-l'arme franaise. Le sobriquet de ma tante
-Nougat avait rapport ses gots, non point
- sa figure; son pch d'habitude tait la
-gourmandise, et ce n'tait pas un pch mignon.
-Ses repas taient gnralement suivis
-de dsastres. M. Souyoux, le clbre
-mdecin qui ses succs valurent le surnom
-d'Hippocrate de Plormel, lui avait dit une
+l'armée française. Le sobriquet de ma tante
+Nougat avait rapport à ses goûts, non point
+à sa figure; son péché d'habitude était la
+gourmandise, et ce n'était pas un péché mignon.
+Ses repas étaient généralement suivis
+de désastres. M. Souyoux, le célèbre
+médecin à qui ses succès valurent le surnom
+d'Hippocrate de Ploërmel, lui avait dit une
fois que le nougat d'amandes au caramel
-tait un digestif puissant. A dater de ce
-jour, ma tante exigea le nougat partout o
+était un digestif puissant. A dater de ce
+jour, ma tante exigea le nougat partout où
elle se trouvait, et prit l'habitude de couronner
-ses rfections trop copieuses par
+ses réfections trop copieuses par
une prise de nougat capable d'incommoder
-trois lycens. Le docteur Souyoux est au-dessus
+trois lycéens. Le docteur Souyoux est au-dessus
de toute insinuation malveillante.
Aussi puis-je dire que son nougat finit par
-trangler ma pauvre tante. Nous sommes
+étrangler ma pauvre tante. Nous sommes
tous mortels.</p>
<p>Il y avait donc chez nous deux partis: celui
@@ -522,803 +484,803 @@ de la marquise et celui du vicomte.</p>
<p>Ces deux partis s'accusaient mutuellement
de <em>tirer trop</em>, et je crois bien qu'ils
-avaient un peu raison tous les deux. Le mnage
+avaient un peu raison tous les deux. Le ménage
de ma s&oelig;ur avait de grands besoins,
-et un homme comme mon beau-frre ne
-pouvait par liarder. D'un autre ct, on sait
-ce que dpense un jeune officier suprieur
-de cuirassiers, brillant, charmant, lanc
-miracle et qui court aprs les paulettes de
+et un homme comme mon beau-frère ne
+pouvait par liarder. D'un autre côté, on sait
+ce que dépense un jeune officier supérieur
+de cuirassiers, brillant, charmant, lancé à
+miracle et qui court après les épaulettes de
colonel. Saperbleure! si vous l'ignorez,
-mon pre aurait pu vous le dire, et aussi
+mon père aurait pu vous le dire, et aussi
ma tante Nougat, pauvre bonne femme!</p>
-<p>Outre mon pre et Nougat, le parti du
-vicomte Grard se composait de la presque
-totalit des autres tantes et cousines, car
-nous tions tout un clan de Kervign. L'abb
-Raffroy en tait un peu; mon oncle Blbon,
-l'esprit de la famille, n'en tait pas
+<p>Outre mon père et Nougat, le parti du
+vicomte Gérard se composait de la presque
+totalité des autres tantes et cousines, car
+nous étions tout un clan de Kervigné. L'abbé
+Raffroy en était un peu; mon oncle Bélébon,
+l'esprit de la famille, n'en était pas
du tout.</p>
<p>Dans le parti de ma s&oelig;ur, il y avait ma
-mre, Bel-&OElig;il et presque tous les oncles et
-cousins. Ma mre tait l pour les petits-enfants
-et Bel-&OElig;il pour le marquis, trs joli
+mère, Bel-&OElig;il et presque tous les oncles et
+cousins. Ma mère était là pour les petits-enfants
+et Bel-&OElig;il pour le marquis, très joli
homme, dont la seule vue mettait son petit
-zieu en bullition. Ils causaient tous deux
-parfois, en tte--tte, de la raret toujours
+zieu en ébullition. Ils causaient tous deux
+parfois, en tête-à-tête, de la rareté toujours
croissante des c&oelig;urs vertueux, mais sensibles.
-Le marquis de Trfontaines s'astreignait
- lire des histoires traduites de l'allemand,
-et dtrnait volontiers le bon Dieu
-pour mettre sa place le Crateur de
+Le marquis de Tréfontaines s'astreignait
+à lire des histoires traduites de l'allemand,
+et détrônait volontiers le bon Dieu
+pour mettre à sa place le Créateur de
toutes choses ou la vaste intelligence
-qui prside aux destines de l'univers.
-Cela lui valait bien cinq six cents cus
-par an. L'abb Raffroy appartenait un
-tantinet ce parti, mais pas du tout l'oncle
-Blbon.</p>
+qui préside aux destinées de l'univers.
+Cela lui valait bien cinq à six cents écus
+par an. L'abbé Raffroy appartenait un
+tantinet à ce parti, mais pas du tout l'oncle
+Bélébon.</p>
-<p>De quel parti tait-il donc, cet oncle Blbon,
+<p>De quel parti était-il donc, cet oncle Bélébon,
l'esprit de la famille?</p>
-<p>Mon oncle Blbon n'avait que son esprit:
-il n'tait pas riche; il tait de son propre
-parti ou plutt du parti de Vincent
-Blbon, son petit fils, pais balourd qui
+<p>Mon oncle Bélébon n'avait que son esprit:
+il n'était pas riche; il était de son propre
+parti ou plutôt du parti de Vincent
+Bélébon, son petit fils, épais balourd qui
engraissait quelque part, vers Saint-Anne
-d'Auray, courant le livre, chassant les filles
-de campagne, buvant du cidre deux sous
+d'Auray, courant le lièvre, chassant les filles
+de campagne, buvant du cidre à deux sous
<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
le pot. Ce n'est pas cher, mais il avait grand
-soif, et l'oncle Blbon <em>tirait</em> pour dsaltrer
-ce pataud. L'abb Raffroy n'tait pas
-sans tenir une petite ide au parti de Vincent
-Blbon.</p>
-
-<p>Hlas! moi, je n'avais pas de parti, si ce
-n'est une fraction infinitsimale de ce bon
-abb Raffroy et toute ma tante Renotte
-Kervign, qui faisait valoir une douzaine
+soif, et l'oncle Bélébon <em>tirait</em> pour désaltérer
+ce pataud. L'abbé Raffroy n'était pas
+sans tenir une petite idée au parti de Vincent
+Bélébon.</p>
+
+<p>Hélas! moi, je n'avais pas de parti, si ce
+n'est une fraction infinitésimale de ce bon
+abbé Raffroy et toute ma tante Renotte
+Kervigné, qui faisait valoir une douzaine
d'hectares au bourg de Landevan: la paysanne,
-le bas bout, la dernire des dernires!
-Celle-l ne donnait rien Julie ni
-Grard; quand elle venait Vannes, elle
+le bas bout, la dernière des dernières!
+Celle-là ne donnait rien à Julie ni à
+Gérard; quand elle venait à Vannes, elle
me glissait quelques louis pour faire le jeune
homme. Elle ne brillait pas dans la famille.</p>
-<p>Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon pre
-tapa doucement sur le petit ventre hmisphrique
-de l'oncle Blbon et pronona ces
-paroles haute et intelligible voix:</p>
+<p>Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon père
+tapa doucement sur le petit ventre hémisphérique
+de l'oncle Bélébon et prononça ces
+paroles à haute et intelligible voix:</p>
-<p>Allons, tonton! la main aux dames!
-Bon apptit! bonne conscience! A table,
-saperbleure! On ne jene qu'en carme et
+<p>«Allons, tonton! la main aux dames!
+Bon appétit! bonne conscience! A table,
+saperbleure! On ne jeûne qu'en carême et
aux quatre temps! Ma soupe va tomber
-jusqu'au fond de mes bottes!</p>
+jusqu'au fond de mes bottes!»</p>
-<p>C'tait fte doublement cause du dimanche
+<p>C'était fête doublement à cause du dimanche
et de l'anniversaire de la naissance
-de Julie. J'avais vu l'office un considrable
-gteau sur lequel on avait crit avec du
+de Julie. J'avais vu à l'office un considérable
+gâteau sur lequel on avait écrit avec du
sucre: <em>Vive madame la marquise!</em> ma
-bonne mre rajeunissait entre les deux petits
+bonne mère rajeunissait entre les deux petits
enfants qui faisaient le diable, et il y
avait chez nous un excellent vent de
-gaiet.</p>
+gaieté.</p>
<p>J'allai m'asseoir au bout de la table, entre
-Vincent Blbon, ma bte noire, et ma
+Vincent Bélébon, ma bête noire, et ma
bonne tante Renotte, qui avait fait ses dix
-lieues tout exprs pour nous voir. Les dignitaires
-taient au centre, o l'oncle Blbon,
+lieues tout exprès pour nous voir. Les dignitaires
+étaient au centre, où l'oncle Bélébon,
bavard comme une pie, soulevait, je
n'ai jamais su pourquoi, des applaudissements
- chaque parole qu'il disait. Etant
-accord, l-bas, ce point qu'on est l'esprit
-de la famille, il ne reste rien faire. Les
-honneurs taient tout naturellement pour
-ma s&oelig;ur Julie et son mari, mnage du haut
-ton o l'on disait vous devant le monde. Ma
-mre trouvait cela charmant. Ma tante Renotte
-en murmurait tout bas: elle tait de
+à chaque parole qu'il disait. Etant
+accordé, là-bas, ce point qu'on est l'esprit
+de la famille, il ne reste rien à faire. Les
+honneurs étaient tout naturellement pour
+ma s&oelig;ur Julie et son mari, ménage du haut
+ton où l'on disait vous devant le monde. Ma
+mère trouvait cela charmant. Ma tante Renotte
+en murmurait tout bas: elle était de
l'opposition. Elle me marchait sur les pieds
-depuis le commencement du dner et je
-l'entendais qui marmottait mon oreille:</p>
+depuis le commencement du dîner et je
+l'entendais qui marmottait à mon oreille:</p>
-<p>Tu vas voir, Ren, tu vas voir! On va
-leur lancer un livre dans les jambes?</p>
+<p>«Tu vas voir, René, tu vas voir! On va
+leur lancer un lièvre dans les jambes?»</p>
-<p>Le marquis faisait le galant auprs de
-Bel-&OElig;il et de ma mre qui dvorait les enfants.
+<p>Le marquis faisait le galant auprès de
+Bel-&OElig;il et de ma mère qui dévorait les enfants.
Julie s'ennuyait comme toute jeune
-femme qu'on arrache ce cercle de bonheur
-goste et charmant: la petite famille
-borne, serre, mure, rejetant sans cesse
-hors de soi tout ce qui n'est pas elle-mme.
-Nougat et mon pre trouvaient moyen de
+femme qu'on arrache à ce cercle de bonheur
+égoïste et charmant: la petite famille
+bornée, serrée, murée, rejetant sans cesse
+hors de soi tout ce qui n'est pas elle-même.
+Nougat et mon père trouvaient moyen de
causer du vicomte, dont on avait une lettre,
-tout en ne perdant pas une bouche. L'oncle
-Blbon grenait son chapelet de vieux
-bons mots et semblait dire son petit-fils
-Vincent: Quand donc seras-tu aussi aimable
-que moi? Vincent buvait du vin
-pur tant qu'il pouvait. C'tait un joli repas.</p>
-
-<p>Quand parut le gteau qui criait: <em>Vive
+tout en ne perdant pas une bouchée. L'oncle
+Bélébon égrenait son chapelet de vieux
+bons mots et semblait dire à son petit-fils
+Vincent: «Quand donc seras-tu aussi aimable
+que moi?» Vincent buvait du vin
+pur tant qu'il pouvait. C'était un joli repas.</p>
+
+<p>Quand parut le gâteau qui criait: <em>Vive
madame la marquise!</em> on trinqua d'un
-bout l'autre de la table, puis ma mre
-tendit Julie un gros paquet qu'elle avait
-sur ses genoux. C'tait un trs beau cadeau
+bout à l'autre de la table, puis ma mère
+tendit à Julie un gros paquet qu'elle avait
+sur ses genoux. C'était un très beau cadeau
d'argenterie. Julie se leva, rouge de plaisir,
tandis que le marquis baisait fort humblement
-la main de ma mre en disant:</p>
+la main de ma mère en disant:</p>
-<p>Chre maman, voil de vos traits!</p>
+<p>«Chère maman, voilà de vos traits!</p>
<p>&mdash;Ah? murmura Bel-&OElig;il, qui mit sur
-l'assiette de mon beau-frre un petit crin
+l'assiette de mon beau-frère un petit écrin
contenant dix doubles louis, vous avez le
cri du c&oelig;ur, mon neveu. Donner est le plaisir
-des mes sensibles. Acceptez cette bagatelle,
-et choisissez vous-mme un objet
-pour notre belle Julie.</p>
+des âmes sensibles. Acceptez cette bagatelle,
+et choisissez vous-même un objet
+pour notre belle Julie.»</p>
-<p>Mon beau-frre balbutia:</p>
+<p>Mon beau-frère balbutia:</p>
-<p>Je ne sais si je dois....</p>
+<p>«Je ne sais si je dois....</p>
<p>&mdash;Oh! certes, vous devez! gronda la
tante Renotte dans mon oreille. A Dieu et
- ses saints! et ce n'est pas faute qu'on vous
+à ses saints! et ce n'est pas faute qu'on vous
en fourre du matin au soir.</p>
-<p>&mdash;a te passe sous le nez! me dit cette
-mchante bte de Vincent.</p>
+<p>&mdash;Ça te passe sous le nez!» me dit cette
+méchante bête de Vincent.</p>
-<p>C'tait le vin qui passait sous son nez,
-lui. Je ne sais pas o il mettait tout le vin
+<p>C'était le vin qui passait sous son nez, à
+lui. Je ne sais pas où il mettait tout le vin
qu'il absorbait.</p>
-<p>Julie embrassa ma mre et Bel-&OElig;il, qui
+<p>Julie embrassa ma mère et Bel-&OElig;il, à qui
elle dit:</p>
-<p>Chre tante, vous faites bien de parler
+<p>«Chère tante, vous faites bien de parler
de colifichets, car il faut se tenir, mais vous
-avez devin que nous tions gns.... Avec
+avez deviné que nous étions gênés.... Avec
deux petits enfants....</p>
-<p>&mdash;C'est le moment! glissa Nougat l'oreille
+<p>&mdash;C'est le moment! glissa Nougat à l'oreille
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-de mon pre, il faut de la justice.
-On ne peut pas toujours fourrer aux mmes.</p>
+de mon père, il faut de la justice.
+On ne peut pas toujours fourrer aux mêmes.»</p>
<p><em>Fourrer</em> est un mot de famille, amer
comme l'absinthe. La jalousie le gonfle. Il
est la contre-partie exacte de <em>tirer</em>!</p>
-<p>La joue frache et dodue de mon pre se
+<p>La joue fraîche et dodue de mon père se
couvrit d'une rougeur plus vive.</p>
-<p>Madame, dit-il sa femme, Grard
+<p>«Madame, dit-il à sa femme, Gérard
t'embrasse dans sa lettre, ainsi que tous les
parents et amis. Il se trouve avoir besoin
-d'une cinquantaine de louis, ce pauvre garon....</p>
+d'une cinquantaine de louis, ce pauvre garçon....»</p>
-<p>Julie tressaillit. Ne soyez pas plus svres
+<p>Julie tressaillit. Ne soyez pas plus sévères
qu'il ne faut. Il y avait les deux enfants.</p>
-<p>Cela fait prs de cent louis qu'on lui
-fourre depuis le commencement de l'anne,
+<p>«Cela fait près de cent louis qu'on lui
+fourre depuis le commencement de l'année,
dit Bel-&OElig;il aigrement.</p>
-<p>&mdash;J'en donne moiti, riposta Nougat,
-dj un peu incommode.</p>
+<p>&mdash;J'en donne moitié,» riposta Nougat,
+déjà un peu incommodée.</p>
-<p>L'oncle Blbon riait jaune. L'abb Raffroy
+<p>L'oncle Bélébon riait jaune. L'abbé Raffroy
applaudissait de ses deux mains.</p>
-<p>Ah a! s'cria tout coup la tante Renotte
-qui touffait ct de moi, on n'a
-donc que deux enfants ici! Voil Ren qui
+<p>«Ah ça! s'écria tout à coup la tante Renotte
+qui étouffait à côté de moi, on n'a
+donc que deux enfants ici! Voilà René qui
prend ses dix-neuf ans, et ce n'est pas raisonnable
-de fourrer tout le monde, sans
-lui dire seulement Dieu vous bnisse! quand
-il ternue. Causons de a, la fin des fins,
-et sans rire.</p>
+de fourrer à tout le monde, sans
+lui dire seulement Dieu vous bénisse! quand
+il éternue. Causons de ça, à la fin des fins,
+et sans rire.»</p>
<h2>II.<br />
-<span class="medium">DINER DE FTE.</span></h2>
+<span class="medium">DINER DE FÊTE.</span></h2>
-<p class="p2">Tel tait le livre de ma tante Renotte.
-Je me suis rarement senti plus mal l'aise
-en ma vie. Je peux dire en mon me et
-conscience que les libralits faites mon
-frre et ma s&oelig;ur n'avaient veill chez moi
+<p class="p2">Tel était le lièvre de ma tante Renotte.
+Je me suis rarement senti plus mal à l'aise
+en ma vie. Je peux dire en mon âme et
+conscience que les libéralités faites à mon
+frère et ma s&oelig;ur n'avaient éveillé chez moi
aucun sentiment de jalousie. Fort de mon
-parfait dsintressement, j'eus horreur de
-paratre complice, et j'essayai d'arrter ma
+parfait désintéressement, j'eus horreur de
+paraître complice, et j'essayai d'arrêter ma
tante Renotte.</p>
-<p>Mais on est entt Landevan. La tante
+<p>Mais on est entêté à Landevan. La tante
Renotte n'avait point d'enfants. Son petit
-bien, qui devait revenir aux Kervign, s'valuait
- trois mille livres de rente. Cela lui
-donnait son franc-parler, quoiqu'elle ft au
+bien, qui devait revenir aux Kervigné, s'évaluait
+à trois mille livres de rente. Cela lui
+donnait son franc-parler, quoiqu'elle fût au
bas bout de la table. Son geste un peu brutal
me ferma la bouche.</p>
-<p>Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent.
-Ton pre a son <em>chviton</em> d'officier l-bas,
-et je conois a; mon neveu Grard est un
-beau brin de Kervign. Ta mre a son gendre
-et ses petits: a ne m'tonne pas; mon
+<p>«Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent.
+Ton père a son <em>chéviton</em> d'officier là-bas,
+et je conçois ça; mon neveu Gérard est un
+beau brin de Kervigné. Ta mère a son gendre
+et ses petits: ça ne m'étonne pas; mon
neveu le marquis est un homme comme il
-faut et bien conserv pour son ge. Ma
-nice Julie a une lourde maison. Mais nous
-n'avons plus le droit d'anesse, je suppose.</p>
+faut et bien conservé pour son âge. Ma
+nièce Julie a une lourde maison. Mais nous
+n'avons plus le droit d'aînesse, je suppose.</p>
<p>&mdash;Vous! l'interrompit Nougat en la pointant
du bout de son couteau, qui embrochait
-un blanc de volaille, pas de libralisme!</p>
+un blanc de volaille, pas de libéralisme!</p>
<p>&mdash;Si j'avais autant d'esprit que mon oncle
-Blbon, rpliqua Renotte, je serais ceci
+Bélébon, répliqua Renotte, je serais ceci
ou cela; mais la politique, je m'en moque!
-L'glise de Landevan n'est pas encore ferme,
+L'église de Landevan n'est pas encore fermée,
et je ne m'embarrasse que du bon
-Dieu. Fourre Grard, ma grosse, a te
-regarde. Je parle au pre et la mre, je
-parle l'abb aussi, pour qu'il donne un
+Dieu. Fourre à Gérard, ma grosse, ça te
+regarde. Je parle au père et à la mère, je
+parle à l'abbé aussi, pour qu'il donne un
bon conseil. Veut-on faire du chevalier un
pataud comme mon neveu Vincent, sauf le
respect: Alors, qu'on me le dise: je le mettrai
- la charrue.</p>
+à la charrue.»</p>
-<p>Il y eut un moment de silence, aprs lequel
-mon oncle Blbon dit avec rancune.</p>
+<p>Il y eut un moment de silence, après lequel
+mon oncle Bélébon dit avec rancune.</p>
-<p>Vincent n'a pas l'opulence en partage,
-mais il n'a jamais rien demand sa tante
+<p>«Vincent n'a pas l'opulence en partage,
+mais il n'a jamais rien demandé à sa tante
Renotte.</p>
<p>&mdash;Et il a eu raison! interrompit la bonne
femme; car la tante Renotte ne lui aurait
-rien donn. La tante Renotte est de
+rien donné. La tante Renotte est de
la campagne; elle n'en sait pas long, mais
-par tout pays les cabarets ont la mme
-odeur que Vincent. Je prfre n'avoir pas
+par tout pays les cabarets ont la même
+odeur que Vincent. Je préfère n'avoir pas
tant d'esprit et voir plus loin que le bout
de mon nez. J'aime ceux d'ici, moi; mon
petit avoir est pour eux. Si j'en demande
trop, qu'on me dise: Tais-toi. Je voudrais
-savoir ce que sera le chevalier Ren de
-Kervign.</p>
+savoir ce que sera le chevalier René de
+Kervigné.</p>
-<p>&mdash;Ce qu'il voudra, parbleu! rpliqua
-mon oncle Blbon.</p>
+<p>&mdash;Ce qu'il voudra, parbleu! répliqua
+mon oncle Bélébon.</p>
-<p>&mdash;Ce qu'il voudra! rptrent l'une et
+<p>&mdash;Ce qu'il voudra!» répétèrent l'une et
l'autre Kerfily.</p>
-<p>Ma mre caressait les deux petits. Je ne
-crois pas qu'elle et donn l'incident
-toute l'attention dsirable. Mon pre cligna
+<p>Ma mère caressait les deux petits. Je ne
+crois pas qu'elle eût donné à l'incident
+toute l'attention désirable. Mon père cligna
de l'&oelig;il en regardant tout autour de la table,
et me demanda:
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span></p>
-<p>Voyons, Ren, saperbleure! que veux-tu
-tre, mon bonhomme?</p>
+<p>«Voyons, René, saperbleure! que veux-tu
+être, mon bonhomme?»</p>
<p>On me prenait sans vert: je n'en savais
rien du tout.</p>
-<p>Je n'tais pas sans m'tre fait cette question
+<p>Je n'étais pas sans m'être fait cette question
une fois ou l'autre, le soir en me couchant,
mais, je ne me sentais aucune vocation
-arrte. Mon opinion personnelle est
-que je tiens de ma mre une grande paresse
-d'esprit. J'ai reu d'elle la facult de sentir
-pousse un degr presque maladif. Je suis
-bien rellement, et Dieu me prserve de
+arrêtée. Mon opinion personnelle est
+que je tiens de ma mère une grande paresse
+d'esprit. J'ai reçu d'elle la faculté de sentir
+poussée à un degré presque maladif. Je suis
+bien réellement, et Dieu me préserve de
m'en vanter, un de ces <em>c&oelig;urs sensibles</em> dont
parlent les romans traduits de l'allemand.
-Au mois de juin 1842, cette qualit sommeillait
-encore. Je devais, cet gard, m'veiller
-tout d'un coup, en un sursaut vritablement
+Au mois de juin 1842, cette qualité sommeillait
+encore. Je devais, à cet égard, m'éveiller
+tout d'un coup, en un sursaut véritablement
terrible.</p>
-<p>J'avais fait mes tudes; j'tais bachelier
-s lettres depuis deux ans. Mon got, pendant
-que j'tais au collge, m'aurait port
-vers la marine; mais mon oncle Blbon
-avait nettement dclar cette poque que
-je ne possdais point la capacit ncessaire
-pour entrer l'cole de Brest. On venait de
+<p>J'avais fait mes études; j'étais bachelier
+ès lettres depuis deux ans. Mon goût, pendant
+que j'étais au collége, m'aurait porté
+vers la marine; mais mon oncle Bélébon
+avait nettement déclaré à cette époque que
+je ne possédais point la capacité nécessaire
+pour entrer à l'école de Brest. On venait de
marier ma s&oelig;ur; on avait battu monnaie un
-peu; les prliminaires de l'ducation du marin
-cotent cher: l'oncle Blbon fut cout.
-Depuis lors, je n'avais plus manifest aucun
-dsir, car, par le fait, je regrettais peu
-la mer. Dans mon ide, je me disais parfois:
-je serai comme mon pre.</p>
-
-<p>Or, mon pre n'tait rien, sinon propritaire.
-Et la manire dont les choses allaient
-chez nous, ma s&oelig;ur ayant t avantage
-par contrat de mariage, mon frre devant
-l'tre selon toute apparence la prochaine
-occasion, je risquais fort d'tre un
-propritaire sans proprit. Cela m'inquitait
-peu. J'avais pass ces deux annes la pche
-et la chasse: deux passions en moi.
-On m'avait quip cet gard trs convenablement,
-et j'tais heureux comme un
+peu; les préliminaires de l'éducation du marin
+coûtent cher: l'oncle Bélébon fut écouté.
+Depuis lors, je n'avais plus manifesté aucun
+désir, car, par le fait, je regrettais peu
+la mer. Dans mon idée, je me disais parfois:
+je serai comme mon père.</p>
+
+<p>Or, mon père n'était rien, sinon propriétaire.
+Et à la manière dont les choses allaient
+chez nous, ma s&oelig;ur ayant été avantagée
+par contrat de mariage, mon frère devant
+l'être selon toute apparence à la prochaine
+occasion, je risquais fort d'être un
+propriétaire sans propriété. Cela m'inquiétait
+peu. J'avais passé ces deux années à la pêche
+et à la chasse: deux passions en moi.
+On m'avait équipé à cet égard très convenablement,
+et j'étais heureux comme un
roi.</p>
-<p>Je n'tais ni ambitieux ni romanesque.
-La lecture, qui met en fermentation la tte
+<p>Je n'étais ni ambitieux ni romanesque.
+La lecture, qui met en fermentation la tête
des jeunes gens de province, me manquait.
Les seuls romans que j'eusse parcourus
-taient ceux de ma tante Bel-&OElig;il, et les
+étaient ceux de ma tante Bel-&OElig;il, et les
aventures des c&oelig;urs sensibles qui les remplissaient
-m'avaient prodigieusement ennuy.</p>
+m'avaient prodigieusement ennuyé.</p>
-<p>Je n'tais pas tout--fait tranger au
+<p>Je n'étais pas tout-à-fait étranger au
monde de Vannes. J'allais dans les salons
du petit-faubourg Saint-Germain morbihannais.
-Je regardais avec le mpris convenable
-la porte grande ouverte de la prfecture
-o aucune personne comme il faut n'et
-daign se fourvoyer, et qui en tait rduite
- donner des bals aux pouses de ses employs.
-Je savais danser et dire ma danseuse,
+Je regardais avec le mépris convenable
+la porte grande ouverte de la préfecture
+où aucune personne comme il faut n'eût
+daigné se fourvoyer, et qui en était réduite
+à donner des bals aux épouses de ses employés.
+Je savais danser et dire à ma danseuse,
comme le gendarme de Nadaud:
-Le temps est beau pour la saison. C'tait
- peu prs tout.</p>
+«Le temps est beau pour la saison.» C'était
+à peu près tout.</p>
<p>Ma s&oelig;ur la marquise avait dit une fois en
parlant de moi:</p>
-<p>Le chevalier sera toute sa vie sage
-comme une image!</p>
+<p>«Le chevalier sera toute sa vie sage
+comme une image!»</p>
-<p>Cela ne m'avait point bless, quoique ce
-ft blessant, dans l'ide de ma s&oelig;ur la marquise.</p>
+<p>Cela ne m'avait point blessé, quoique ce
+fût blessant, dans l'idée de ma s&oelig;ur la marquise.</p>
-<p>Ma s&oelig;ur la marquise tait trs fire de
+<p>Ma s&oelig;ur la marquise était très fière de
la jeunesse orageuse de son mari. Elle avait
-une sincre pit, sa rserve frisait un peu
+une sincère piété, sa réserve frisait un peu
la pruderie, mais pour ce qui regardait la
-jeunesse orageuse de M. de Trfontaines,
-elle racontait en souriant des histoires faire
+jeunesse orageuse de M. de Tréfontaines,
+elle racontait en souriant des histoires à faire
dresser les cheveux.</p>
-<p>Quand on vit que j'hsitais rpondre,
-tous les yeux se tournrent vers moi avec
-une expression de moquerie. Assurment,
-je n'avais pourtant point l d'ennemis.</p>
+<p>Quand on vit que j'hésitais à répondre,
+tous les yeux se tournèrent vers moi avec
+une expression de moquerie. Assurément,
+je n'avais pourtant point là d'ennemis.</p>
-<p>Eh bien! chevalier? me dit ma s&oelig;ur.</p>
+<p>«Eh bien! chevalier? me dit ma s&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Allons, ajouta mon beau-frre, que
-veux-tu tre, mon ami Ren?</p>
+<p>&mdash;Allons, ajouta mon beau-frère, que
+veux-tu être, mon ami René?</p>
-<p>&mdash;Que veux-tu tre? rpta la voix
+<p>&mdash;Que veux-tu être?» répéta la voix
d'oiseau de ma tante Nougat.</p>
<p>Et tous ensemble:</p>
-<p>Que veux-tu tre? que veux-tu tre?</p>
+<p>«Que veux-tu être? que veux-tu être?»</p>
<p>Le rouge me montait au front. Plus on
m'interrogeait, moins je savais.</p>
-<p>Saperbleure! dit mon pre ma tante
-Renotte, voil! On ne peut pourtant pas
+<p>«Saperbleure! dit mon père à ma tante
+Renotte, voilà! On ne peut pourtant pas
deviner!</p>
-<p>&mdash;Il veut tre amiral! piqua mon oncle
-Blbon.</p>
+<p>&mdash;Il veut être amiral! piqua mon oncle
+Bélébon.</p>
-<p>&mdash;Ou marchal de France! copia Bel-&OElig;il.</p>
+<p>&mdash;Ou maréchal de France! copia Bel-&OElig;il.</p>
-<p>&mdash;Ou garde des sceaux? enchrit
+<p>&mdash;Ou garde des sceaux?» enchérit
Nougat.</p>
<p>Dans cette voie de facile imitation, chacun
dit son mot plus ou moins obtus.</p>
-<p>Chevalier, demanda Julie, ne pencherais-tu
-point plutt pour un vch?
+<p>«Chevalier, demanda Julie, ne pencherais-tu
+point plutôt pour un évêché?
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
-<p>&mdash;Bravo! s'cria Renotte vaillamment.
-Voil un beau bout d'oreille, ma petite!</p>
+<p>&mdash;Bravo! s'écria Renotte vaillamment.
+Voilà un beau bout d'oreille, ma petite!»</p>
<p>Julie devint plus rouge que moi et ne dit
plus rien.</p>
-<p>Qu'y a-t-il donc? interrogea enfin ma
-mre.</p>
+<p>«Qu'y a-t-il donc? interrogea enfin ma
+mère.</p>
-<p>&mdash;Toi, ma bonne, lui rpondit Renotte,
+<p>&mdash;Toi, ma bonne, lui répondit Renotte,
tu reviens de Pontoise, selon ton habitude.
Il y a que je passe ici pour folle, selon mon
-habitude aussi. Mais, M. l'abb n'a encore
-rien dit; je tiendrais voir un peu la couleur
-de ses paroles.</p>
+habitude aussi. Mais, M. l'abbé n'a encore
+rien dit; je tiendrais à voir un peu la couleur
+de ses paroles.»</p>
-<p>M. Raffroy n'aimait pas beaucoup se
-prononcer; son plaisir tait d'tre d'accord
+<p>M. Raffroy n'aimait pas beaucoup à se
+prononcer; son plaisir était d'être d'accord
avec tout le monde, mais quand on l'acculait
au pied du mur, il parlait toujours en
-honnte homme.</p>
+honnête homme.</p>
-<p>Ma foi, dit-il, je suis d'avis que chacun
-ici a la mme envie; le bien de notre jeune
-ami. Cause-t-on srieusement? Mme la comtesse
+<p>«Ma foi, dit-il, je suis d'avis que chacun
+ici a la même envie; le bien de notre jeune
+ami. Cause-t-on sérieusement? Mme la comtesse
m'a entretenu souvent du sujet qui
nous occupe. A dix-neuf ans, selon moi, il
-est grand temps de se dcider.</p>
+est grand temps de se décider.</p>
-<p>&mdash;Assurment, assurment, murmura
-ma mre.</p>
+<p>&mdash;Assurément, assurément,» murmura
+ma mère.</p>
-<p>Elle et peut-tre ajout quelque chose,
-mais les enfants s'emparrent d'elle de nouveau.</p>
+<p>Elle eût peut-être ajouté quelque chose,
+mais les enfants s'emparèrent d'elle de nouveau.</p>
-<p>Assurment, assurment, rpta ma
+<p>«Assurément, assurément, répéta ma
tante Renotte, moi, ma bonne, je dis que,
-si Julie te donne une troisime poupe, tu
-perdras la tte tout fait, et qu'il n'y aura
-plus de place pour Ren la maison. M'coutes-tu,
-monsieur de Kervign?</p>
+si Julie te donne une troisième poupée, tu
+perdras la tête tout à fait, et qu'il n'y aura
+plus de place pour René à la maison. M'écoutes-tu,
+monsieur de Kervigné?</p>
-<p>&mdash;Parbleu! repartit mon pre.</p>
+<p>&mdash;Parbleu! repartit mon père.</p>
<p>&mdash;Tu fais bien. Il y a donc que l'an dernier,
-les Kervign de Paris ont pris les
-bains de mer Lorient. Il faisait froid: la
-prsidente est venue me voir pour passer
+les Kervigné de Paris ont pris les
+bains de mer à Lorient. Il faisait froid: la
+présidente est venue me voir pour passer
au moins un jour sans grelotter dans la vase.
-Elle a trouv mon petit manoir gentil, ce
-qu'il parat, car elle a fait venir son prsident,
-et ils sont rests chez moi six semaines.
-Quant a, je les ai traits de mon
-mieux. Le prsident est brave homme, la
-prsidente est encore jolie et coquette
-faire piti, mais bonne femme. Tche d'couter,
-mon Blbon; l'esprit est de se taire
-quand quelqu'un parle; toi, Nougat, ton
+Elle a trouvé mon petit manoir gentil, à ce
+qu'il paraît, car elle a fait venir son président,
+et ils sont restés chez moi six semaines.
+Quant à ça, je les ai traités de mon
+mieux. Le président est brave homme, la
+présidente est encore jolie et coquette à
+faire pitié, mais bonne femme. Tâche d'écouter,
+mon Bélébon; l'esprit est de se taire
+quand quelqu'un parle; toi, Nougat, à ton
assiette?</p>
<p>&mdash;Elle est d'un commun? eut le malheur
de murmurer Bel-&OElig;il.</p>
-<p>&mdash;Tu dis? s'cria ma tante Renotte. Ton
+<p>&mdash;Tu dis? s'écria ma tante Renotte. Ton
petit zieu n'est pas commun, toi, ni ton
grand non plus. Garde-m'en de la graine,
-s'ils fleurissent. a vaudra cher Landevan?
-Je sais bien que personne ne s'intresse
- mon grand nigaud de Ren, mais
-c'est gal, j'en ferai quelque chose toute
-seule, c'est dcid. Il y a donc que j'ai
-crit de ma bonne encre aux Kervign de
+s'ils fleurissent. Ça vaudra cher à Landevan?
+Je sais bien que personne ne s'intéresse
+à mon grand nigaud de René, mais
+c'est égal, j'en ferai quelque chose toute
+seule, c'est décidé. Il y a donc que j'ai
+écrit de ma bonne encre aux Kervigné de
Paris, voici un mois, pour leur dire de quoi
il retourne ici....</p>
-<p>&mdash;De quoi il retourne? rpta mon pre
-qui frona le sourcil pour tout de bon.</p>
+<p>&mdash;De quoi il retourne? répéta mon père
+qui fronça le sourcil pour tout de bon.</p>
-<p>&mdash;Ne te fche pas, toi, on t'aime, et quand
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, toi, on t'aime, et quand
on parle de toi, c'est plein la bouche. Seulement,
-tu es coiff de ton an; a ne fait
+tu es coiffé de ton aîné; ça ne fait
pas la jambe du cadet. Laisse aller? Il y
-a donc que la prsidente m'a rpondu au
-nom de son mari comme quoi elle tait bien
-reconnaissante de ses vacances Landevan
-et du beurre frais, et des crpes et du cidre
+a donc que la présidente m'a répondu au
+nom de son mari comme quoi elle était bien
+reconnaissante de ses vacances à Landevan
+et du beurre frais, et des crêpes et du cidre
doux. Je lui en mettais toutes les semaines
en bouteille, qui moussait mieux que du
champagne. Et que Landevan est joli comme
-un amour, ce qu'elle dit....</p>
+un amour, à ce qu'elle dit....</p>
<p>&mdash;Ces femmes de la capitale, grommela
-Blbon.</p>
+Bélébon.</p>
-<p>&mdash;Gratte-toi si a te dmange, mon oncle,
-mais la paix! Voil le fin mot; le prsident
-fera entrer mon neveu Ren chez le garde
+<p>&mdash;Gratte-toi si ça te démange, mon oncle,
+mais la paix! Voilà le fin mot; le président
+fera entrer mon neveu René chez le garde
des sceaux, lui donnera le logement et la
table, le poussera dans le monde et obtiendra,
-malgr le bureau, toutes les facilits
-pour qu'il puisse faire son droit: a te va-t-il,
-monsieur de Kervign?</p>
+malgré le bureau, toutes les facilités
+pour qu'il puisse faire son droit: Ça te va-t-il,
+monsieur de Kervigné?</p>
-<p>&mdash;Dame! fit mon pre.</p>
+<p>&mdash;Dame!» fit mon père.</p>
-<p>Il regarda tour tour ses deux conseillers,
-l'oncle Blbon et l'abb Raffroy.</p>
+<p>Il regarda tour à tour ses deux conseillers,
+l'oncle Bélébon et l'abbé Raffroy.</p>
-<p>L'oncle Blbon tait absurde, goste,
-prtentieux, mais non point mchant. Il
-avait intrt, pour ses petites affaires personnelles,
- oprer le vide autour de mon
-pre et de ma mre.</p>
+<p>L'oncle Bélébon était absurde, égoïste,
+prétentieux, mais non point méchant. Il
+avait intérêt, pour ses petites affaires personnelles,
+à opérer le vide autour de mon
+père et de ma mère.</p>
-<p>Dame! rpta-t-il.</p>
+<p>»Dame!» répéta-t-il.</p>
<p>Et M. Raffroy:</p>
-<p>Dame!</p>
+<p>«Dame!»</p>
-<p>Mon pre, ainsi difi, posa son couteau
-et sa fourchette. Il repoussa en arrire sa
-perruque frise l'enfant, qui pendait trop
-sur son front, et dit avec autorit:</p>
+<p>Mon père, ainsi édifié, posa son couteau
+et sa fourchette. Il repoussa en arrière sa
+perruque frisée à l'enfant, qui pendait trop
+sur son front, et dit avec autorité:</p>
-<p>Je mettrai quelqu'un que je sais bien
+<p>«Je mettrai quelqu'un que je sais bien à
la porte, si je ne peux pas obtenir qu'on
<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-serve le pomard en mme temps que le mdoc.
+serve le pomard en même temps que le médoc.
Saperbleure! chez moi, les domestiques
-ne sont pas les matres! As-tu entendu
+ne sont pas les maîtres! As-tu entendu
ce qu'on a dit pour le chevalier, madame?</p>
<p>&mdash;Voici notre petit Charles qui parle
-couramment, sais-tu? rpondit ma mre.
-Dis ton bon papa: Cha'ot aim gteaux,
+couramment, sais-tu? répondit ma mère.
+Dis à ton bon papa: »Cha'ot aimé gâteaux,»
amour.</p>
-<p>&mdash;Cha'ot veut pas! repartit mon neveu.</p>
+<p>&mdash;Cha'ot veut pas!» repartit mon neveu.</p>
-<p>Ma mre l'embrassa avec transport.</p>
+<p>Ma mère l'embrassa avec transport.</p>
-<p>Ce sera, dit schement ma s&oelig;ur la marquise,
-le premier Kervign qu'on aura vu
+<p>«Ce sera, dit sèchement ma s&oelig;ur la marquise,
+le premier Kervigné qu'on aura vu
dans les bureaux.</p>
-<p>&mdash;Il y a longtemps qu'ils ne vont plus
-la croisade! pronona la tante Renotte
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'ils ne vont plus à
+la croisade!» prononça la tante Renotte
entre ses dents.</p>
-<p>Puis avec clat, et en accompagnant son
-invitation d'un norme coup de poing
+<p>Puis avec éclat, et en accompagnant son
+invitation d'un énorme coup de poing
qu'elle me donna dans le dos.</p>
-<p>Et toi, innocent, parleras-tu?</p>
+<p>«Et toi, innocent, parleras-tu?</p>
-<p>&mdash;Ah! s'cria l'oncle Blbon, c'est bien
-heureux que la poudre soit invente!</p>
+<p>&mdash;Ah! s'écria l'oncle Bélébon, c'est bien
+heureux que la poudre soit inventée!</p>
-<p>Vincent eut un gros rire. Cela ne lui russit
-pas. Ma tante Renotte lui lana un
-revers de main qui, au contraire, russit
+<p>Vincent eut un gros rire. Cela ne lui réussit
+pas. Ma tante Renotte lui lança un
+revers de main qui, au contraire, réussit à
miracle. Ma tante Nougat avait la bouche
pleine, mais ma tante Bel-&OElig;il protesta, en
disant.</p>
-<p>&mdash;Cela ne se fait pas dans la bonne socit.</p>
+<p>&mdash;Cela ne se fait pas dans la bonne société.</p>
<p>&mdash;Ah! soupira le marquis en se penchant
vers elle, vous qui avez de si belles
-manires, ma tante!</p>
+manières, ma tante!»</p>
<p>Elle leva son meilleur &oelig;il vers le ciel et
-mon beau-frre ajouta:</p>
+mon beau-frère ajouta:</p>
-<p>Cet odieux rustre de Vincent a encaiss
-le soufflet tout de mme!</p>
+<p>«Cet odieux rustre de Vincent a encaissé
+le soufflet tout de même!»</p>
-<p>C'tait une consolation.</p>
+<p>C'était une consolation.</p>
<p>Mais que faisais-je et que pensais-je au
milieu de cette discussion orageuse dont
-j'tais le sujet? Je crois bien me souvenir
+j'étais le sujet? Je crois bien me souvenir
que j'essayais de planter mon couteau debout
-en quilibre sur mon assiette et que je
-n'y pouvais point russir.</p>
+en équilibre sur mon assiette et que je
+n'y pouvais point réussir.</p>
-<p>L'ide d'aller Paris ne m'tait pas encore
+<p>L'idée d'aller à Paris ne m'était pas encore
venue. Les jeunes gens qui ont beaucoup
lu connaissent Paris d'avance, mais
-moi, je ne m'tais fait de Paris qu'une image
-trs vague et qui n'avait veill en moi aucun
-dsir. Le dsir naquit l'instant mme
-o se montrait la possibilit de le satisfaire.
-C'est ma nature. Je n'ai rien rv long
-terme. Je ne suis pas pote. L'amour lui-mme
-qui a rempli ma vie ne s'est allum
-en moi qu' son heure et s'est veill d'un
-seul coup. Je doute qu'un pote et aim
-comme je l'ai fait. L'amour des potes
+moi, je ne m'étais fait de Paris qu'une image
+très vague et qui n'avait éveillé en moi aucun
+désir. Le désir naquit à l'instant même
+où se montrait la possibilité de le satisfaire.
+C'est ma nature. Je n'ai rien rêvé à long
+terme. Je ne suis pas poète. L'amour lui-même
+qui a rempli ma vie ne s'est allumé
+en moi qu'à son heure et s'est éveillé d'un
+seul coup. Je doute qu'un poète eût aimé
+comme je l'ai fait. L'amour des poètes
s'exhale un peu au dehors; le mien fut
-comme la fournaise qui concentre en elle-mme
+comme la fournaise qui concentre en elle-même
ses ardeurs.</p>
-<p>J'en tais encore l'quilibre de mon
-couteau quand on apporta, en grande crmonie,
-le nougat mdicamenteux de ma
-tante et un difice de ptisserie sur les quatre
+<p>J'en étais encore à l'équilibre de mon
+couteau quand on apporta, en grande cérémonie,
+le nougat médicamenteux de ma
+tante et un édifice de pâtisserie sur les quatre
faces duquel on pouvait lire le nom de
-Julie entour de guirlandes. Cela fit diversion.
-Les toasts recommencrent et chez
-nous, ce n'tait pas un petit dbit. J'eus
-une bonne demi-heure pour rflchir. Ma
+Julie entouré de guirlandes. Cela fit diversion.
+Les toasts recommencèrent et chez
+nous, ce n'était pas un petit débit. J'eus
+une bonne demi-heure pour réfléchir. Ma
tante Renotte seule m'examinait; les autres
-avaient oubli dj l'incident.</p>
+avaient oublié déjà l'incident.</p>
-<p>Une chanson, tonton Blbon! demanda
-mon pre.</p>
+<p>«Une chanson, tonton Bélébon! demanda
+mon père.</p>
-<p>&mdash;Combien je prfre la romance! insinua
+<p>&mdash;Combien je préfère la romance!» insinua
Bel-&OElig;il.</p>
-<p>Mais une imposante majorit rclamait la
+<p>Mais une imposante majorité réclamait la
chanson.</p>
-<p>Mon oncle Blbon tait un de ces chanteurs
+<p>Mon oncle Bélébon était un de ces chanteurs
qui parlent la musique comme faisaient
-les comdiens au fort temps du vaudeville.
-Sa voix tait un baryton rocailleux et
+les comédiens au fort temps du vaudeville.
+Sa voix était un baryton rocailleux et
tremblotant qui ne sortait point par sa bouche,
mais par son nez. Ayant tout l'esprit
de la famille, il entendait malice aux choses
-les plus simples et vous lanait des regards
+les plus simples et vous lançait des regards
d'intelligence en disant le deri dera
ou malonlanla, latourlarira. Il se leva, il
prit son verre, et, la main sur le c&oelig;ur, il
-commena:</p>
+commença:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">On dit qu'aux noces de Thtis</div>
-<div class="line">Tous les dieux s'assemblrent;</div>
-<div class="line">Junon, Pallas, Crs, Iris</div>
-<div class="line">Et Vnus s'y trouvrent.</div>
+<div class="line">On dit qu'aux noces de Thétis</div>
+<div class="line">Tous les dieux s'assemblèrent;</div>
+<div class="line">Junon, Pallas, Cérès, Iris</div>
+<div class="line">Et Vénus s'y trouvèrent.</div>
</div></div></div>
-<p>Sur le mot Junon, il cligna de l'&oelig;il l'adresse
-de ma mre qui faisait danser Mimi,
+<p>Sur le mot Junon, il cligna de l'&oelig;il à l'adresse
+de ma mère qui faisait danser Mimi,
la s&oelig;ur de Charlot; Pallas fut pour Bel-&OElig;il,
-Crs pour Nougat, Iris pour une maigre
+Cérès pour Nougat, Iris pour une maigre
cousine qui nous venait de Pontivy aux
-jours solennels. Au mot de Vnus, il salua
-profondment ma s&oelig;ur la marquise.
+jours solennels. Au mot de Vénus, il salua
+profondément ma s&oelig;ur la marquise.
<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p>
-<p>Il est charmant! dclarrent toutes
+<p>«Il est charmant!» déclarèrent toutes
ces dames.</p>
<p>Je ne sais pas ce que Bel-&OElig;il aurait
-donn cette heure pour filer un roman,
+donné à cette heure pour filer un roman,
traduit de l'allemand, avec un c&oelig;ur sensible.
Son petit zieu et son grand zieu peignaient
-la langueur de son me. Elles sont
-bien plaindre, ces tendres natures. Au
-moins, Nougat aimait ce qui ne lui rsistait
+la langueur de son âme. Elles sont
+bien à plaindre, ces tendres natures. Au
+moins, Nougat aimait ce qui ne lui résistait
point.</p>
-<p>A la fin de sa chanson, mon oncle Blbon,
-couvert d'applaudissements, rclama
-le silence d'un geste la fois noble et gracieux.</p>
+<p>A la fin de sa chanson, mon oncle Bélébon,
+couvert d'applaudissements, réclama
+le silence d'un geste à la fois noble et gracieux.</p>
-<p>Voici la vingt-deuxime fois, dit-il en
-homme sr de son succs, remarquez ce
+<p>«Voici la vingt-deuxième fois, dit-il en
+homme sûr de son succès, remarquez ce
nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux,
-les deux pigeons! voici la vingt-deuxime
-fois que nous ftons la naissance de Vnus,
- qui cet oiseau tait consacr par la fable.
-Il y a vingt-deux ans, tu tais un brin d'amour,
-madame, et Kervign, ah! le polisson!</p>
+les deux pigeons! voici la vingt-deuxième
+fois que nous fêtons la naissance de Vénus,
+à qui cet oiseau était consacré par la fable.
+Il y a vingt-deux ans, tu étais un brin d'amour,
+madame, et Kervigné, ah! le polisson!»</p>
<p>Ici, bravos et rires.</p>
-<p>.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson!
-(Explosion de gaiet.) Il y a
-vingt-deux ans, les deux pigeons taient
-maris depuis quatre printemps. Mon neveu
-Grard avait l'ge de Charlot, cher
+<p>«.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson!
+(Explosion de gaieté.) Il y a
+vingt-deux ans, les deux pigeons étaient
+mariés depuis quatre printemps. Mon neveu
+Gérard avait l'âge de Charlot, cher
ange.</p>
-<p>&mdash;Cha'ot s'embte! proclama ici mon neveu
+<p>&mdash;Cha'ot s'embête! proclama ici mon neveu
distinctement.</p>
<p>&mdash;Quel amour!</p>
-<p>&mdash;O va-t-il chercher ces choses-l? dit
-ma mre en pleurant de joie.</p>
+<p>&mdash;Où va-t-il chercher ces choses-là? dit
+ma mère en pleurant de joie.</p>
<p>&mdash;Cha'ot veut monter sur la table, ajouta
l'amour.</p>
-<p>On l'y mit aussitt et il cassa du premier
+<p>On l'y mit aussitôt et il cassa du premier
pas trois verres et une bouteille.</p>
-<p>Il fera des siennes comme son grand-pre!
-s'cria mon oncle Blbon qui ne
-savait quoi raccrocher son discours.</p>
+<p>«Il fera des siennes comme son grand-père!»
+s'écria mon oncle Bélébon qui ne
+savait à quoi raccrocher son discours.</p>
-<p>Julie billait, pauvre femme; elle regrettait
-en outre pour son mnage tous ces
-objets casss. Mon beau-frre le marquis
-peignait la rsignation. Quand il venait
-chez nous, il tait dcid tout: c'tait le
+<p>Julie bâillait, pauvre femme; elle regrettait
+en outre pour son ménage tous ces
+objets cassés. Mon beau-frère le marquis
+peignait la résignation. Quand il venait
+chez nous, il était décidé à tout: c'était le
roi des gendres.</p>
-<p>Ecoutez papa! cria Vincent Blbon
-comme braient les nes. Ecoutez papa, nom
+<p>«Ecoutez papa! cria Vincent Bélébon
+comme braient les ânes. Ecoutez papa, nom
d'un c&oelig;ur!</p>
-<p>&mdash;Vous voyez bien que le garon n'est
+<p>&mdash;Vous voyez bien que le garçon n'est
pas sans intelligence! dit mon oncle tout
-attendri. Pour en revenir, Vnus et l'amour....
-les ris et les grces.... les deux
+attendri. Pour en revenir, Vénus et l'amour....
+les ris et les grâces.... les deux
pigeons et l'occasion de cette date qui est
-grave dans tous les c&oelig;urs.... Je propose
-la sant....</p>
+gravée dans tous les c&oelig;urs.... Je propose
+la santé....</p>
<p>&mdash;Des deux pigeons? l'interrompit ma
tante Renotte</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! dcida mon pre, je t'ai
-vu bon, mon oncle, mais pas aujourd'hui.</p>
+<p>&mdash;Saperbleure! décida mon père, je t'ai
+vu bon, mon oncle, mais pas aujourd'hui.»</p>
-<p>Tonton Blbon se rassit constern. Les
-verres se choquaient tout de mme. Ma
-tante Renotte me tira les cheveux par derrire
+<p>Tonton Bélébon se rassit consterné. Les
+verres se choquaient tout de même. Ma
+tante Renotte me tira les cheveux par derrière
et me demanda:</p>
-<p>Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte?</p>
+<p>«Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte?</p>
-<p>&mdash;Oui, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Oui,» répondis-je.</p>
-<p>Sa voix de stentor couvrit aussitt le
-brouhaha gnral.</p>
+<p>Sa voix de stentor couvrit aussitôt le
+brouhaha général.</p>
-<p>Regarde un peu voir par ici, monsieur
-de Kervign, dit-elle, nous avons te causer.
-Ren veut partir aprs-demain matin
+<p>«Regarde un peu voir par ici, monsieur
+de Kervigné, dit-elle, nous avons à te causer.
+René veut partir après-demain matin
pour aller chez son oncle de Paris.</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! s'cria mon pre qui
-tait sincrement chauffe, a m'est bien
-gal!</p>
+<p>&mdash;Saperbleure! s'écria mon père qui
+était sincèrement échauffe, ça m'est bien
+égal!</p>
-<p>Ma s&oelig;ur la marquise se pina les lvres;
-elle n'avait pas grande ide de moi. Mon
-oncle Blbon haussa les paules et dit:</p>
+<p>Ma s&oelig;ur la marquise se pinça les lèvres;
+elle n'avait pas grande idée de moi. Mon
+oncle Bélébon haussa les épaules et dit:</p>
-<p>Celui-l dans la capitale! Il manque
-donc de badauds l-bas?</p>
+<p>«Celui-là dans la capitale! Il manque
+donc de badauds là-bas?»</p>
-<p>Ma mre lcha les deux petits et me regarda
-tonne. Elle avait par hasard entendu.</p>
+<p>Ma mère lâcha les deux petits et me regarda
+étonnée. Elle avait par hasard entendu.</p>
-<p>Toi, fils Ren, tu veux partir! murmura-t-elle.</p>
+<p>«Toi, fils René, tu veux partir!» murmura-t-elle.</p>
-<p>Sa voix, plus mue que je ne l'aurais espr,
+<p>Sa voix, plus émue que je ne l'aurais espéré,
fut couverte par celle de mes deux
-tantes, qui crirent la fois, savoir, Bel-&OElig;il:</p>
+tantes, qui crièrent à la fois, savoir, Bel-&OElig;il:</p>
-<p>Le bonheur n'est pas au sein des villes!</p>
+<p>«Le bonheur n'est pas au sein des villes!»</p>
<p>Et Nougat:</p>
-<p>En route, mauvaise troupe!</p>
+<p>«En route, mauvaise troupe!»</p>
-<p>Mon pre ajouta:</p>
+<p>Mon père ajouta:</p>
-<p>Messieurs et dames, redner demain
-pour le dpart du chevalier! Bon apptit,
+<p>«Messieurs et dames, redîner demain
+pour le départ du chevalier! Bon appétit,
bonne conscience, saperbleure! Il ne faut
-pas que le garon nous quitte comme un enfant
-trouv! Viens m'embrasser, mon bonhomme,
-et qu'on serve le caf chaud!</p>
+pas que le garçon nous quitte comme un enfant
+trouvé! Viens m'embrasser, mon bonhomme,
+et qu'on serve le café chaud!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span></p>
@@ -1326,465 +1288,465 @@ et qu'on serve le caf chaud!</p>
<h2>III.<br />
<span class="medium">DERNIERE MATINEE.</span></h2>
-<p class="p2">Je m'endormis, ce soir-l, sans avoir pris
-la peine de m'interroger moi-mme. Mon
-sommeil fut agit, quoique je ne me fusse
-point dparti de ma sobrit ordinaire. Je
-m'veillai rompu avec un mal de tte qui
+<p class="p2">Je m'endormis, ce soir-là, sans avoir pris
+la peine de m'interroger moi-même. Mon
+sommeil fut agité, quoique je ne me fusse
+point départi de ma sobriété ordinaire. Je
+m'éveillai rompu avec un mal de tête qui
m'aveuglait. Je voulus descendre au jardin;
la vue des vieux grands arbres de notre
petit bosquet me mit des larmes dans les
yeux. Je remontai; on faisait ma chambre
-et je fus oblig de me rfugier au salon. Il
-est certain qu'il ne m'tait jamais arriv de
+et je fus obligé de me réfugier au salon. Il
+est certain qu'il ne m'était jamais arrivé de
regarder attentivement les portraits de famille
-dont le cordon rgnait au-dessus des
-lambris. Notre salon tait vaste; il y avait
+dont le cordon régnait au-dessus des
+lambris. Notre salon était vaste; il y avait
une douzaine de grands portraits, pour le
moins, sans compter les miniatures pendues
-des deux cts de la chemine. Ce n'taient
+des deux côtés de la cheminée. Ce n'étaient
point des toiles magistrales, mais la
-plupart d'entre elles taient peintes dans
-ce sentiment naf qui fait prjuger la ressemblance
-et dire: Ce devait tre cela. Il
-y avait trois officiers gnraux, dont l'un
-tait bard de fer, deux paisibles visages
-encadrs dans de vastes perruques et une
-tte mlancolique coiffe la Mirabeau.
-Cette tte tait tombe sous la Terreur.
-Les dames, malgr la diffrence des costumes
+plupart d'entre elles étaient peintes dans
+ce sentiment naïf qui fait préjuger la ressemblance
+et dire: Ce devait être cela. Il
+y avait trois officiers généraux, dont l'un
+était bardé de fer, deux paisibles visages
+encadrés dans de vastes perruques et une
+tête mélancolique coiffée à la Mirabeau.
+Cette tête était tombée sous la Terreur.
+Les dames, malgré la différence des costumes
et des coiffures, avaient toutes un air
-de famille, ce qui tenait l'uniformit de la
+de famille, ce qui tenait à l'uniformité de la
pose souriante qu'elles avaient choisie. Elles
-se prsentaient de trois quarts, une
-main l'ventail, l'autre attachant une rose
+se présentaient de trois quarts, une
+main à l'éventail, l'autre attachant une rose
au corsage; une seule, sans doute la compagne
-du chevalier bard de fer, tenait un
+du chevalier bardé de fer, tenait un
faucon sur le poing.</p>
-<p>Je restai longtemps regarder cela. Trs
-longtemps. J'prouvais deux sentiments inconciliables
-et dont la runion est une des
+<p>Je restai longtemps à regarder cela. Très
+longtemps. J'éprouvais deux sentiments inconciliables
+et dont la réunion est une des
bizarreries de l'esprit humain: ce cordon
-d'aeux qu'il me semblait n'avoir jamais vu,
+d'aïeux qu'il me semblait n'avoir jamais vu,
tant chaque figure et chaque costume me
-dcouvrait aujourd'hui de dtails inconnus,
+découvrait aujourd'hui de détails inconnus,
prenait une voix et me disait:</p>
-<p>Tu vas donc t'en aller, Ren, mon ami,
-tu vas donc t'en aller!</p>
+<p>«Tu vas donc t'en aller, René, mon ami,
+tu vas donc t'en aller!»</p>
-<p>La veille, j'aurais pu passer toute la journe
+<p>La veille, j'aurais pu passer toute la journée
en compagnie de ces dignes seigneurs
-et de ces vnrables dames sans avoir mme
+et de ces vénérables dames sans avoir même
la fantaisie de les regarder; mais il est certain
-qu'aujourd'hui tous leurs yeux taient
-fixs sur moi. Quand je bougeais, toutes
+qu'aujourd'hui tous leurs yeux étaient
+fixés sur moi. Quand je bougeais, toutes
leurs prunelles me suivaient. Il y avait autour
-de ces lvres dont le vermillon avait
-coul, de vagues et mlancoliques sourires;
-la pense me vint que les aeules allaient
-me tendre leurs roses fanes comme on
-donne un souvenir celui qui s'en va.</p>
-
-<p>Je regardais ces tableaux pour la premire
-fois, et pour la premire fois ils me
+de ces lèvres dont le vermillon avait
+coulé, de vagues et mélancoliques sourires;
+la pensée me vint que les aïeules allaient
+me tendre leurs roses fanées comme on
+donne un souvenir à celui qui s'en va.</p>
+
+<p>Je regardais ces tableaux pour la première
+fois, et pour la première fois ils me
parlaient.</p>
<p>Le salon avait un ameublement d'acajou
-dont les formes roides et carres rappelaient
-le style imprial. Je me souvenais
-quelle fte 'avait t quand on avait recouvert
-les fauteuils et le canap en velours
-d'Utrecht jaune, l'occasion de la premire
-communion de Julie. J'tais tout petit enfant
+dont les formes roides et carrées rappelaient
+le style impérial. Je me souvenais
+quelle fête ç'avait été quand on avait recouvert
+les fauteuils et le canapé en velours
+d'Utrecht jaune, à l'occasion de la première
+communion de Julie. J'étais tout petit enfant
alors, mais ces dates restent dans la
-mmoire. Depuis lors, bien qu'il y et douze
-ans couls, on disait toujours le meuble
-neuf, et, sauf aux grandes occasions, on
+mémoire. Depuis lors, bien qu'il y eût douze
+ans écoulés, on disait toujours «le meuble
+neuf,» et, sauf aux grandes occasions, on
n'en voyait jamais que les housses. La
-veille, on avait enlev les housses pour le
+veille, on avait enlevé les housses pour le
jour de la naissance de Julie; le meuble
neuf me sauta aux yeux, et ce fut comme
-si une voix m'et racont en un seul mot
+si une voix m'eût raconté en un seul mot
toute l'histoire de mon enfance. Je n'avais
-pas t gt, en ce sens que les caresses
-allaient toutes mon frre ou ma s&oelig;ur,
-mais j'en tais encore savoir ce que c'tait
-qu'un mauvais traitement. Mon pre et
-ma mre taient de bonnes gens. Vers ma
-onzime anne, j'avais eu la maladie de
+pas été gâté, en ce sens que les caresses
+allaient toutes à mon frère ou à ma s&oelig;ur,
+mais j'en étais encore à savoir ce que c'était
+qu'un mauvais traitement. Mon père et
+ma mère étaient de bonnes gens. Vers ma
+onzième année, j'avais eu la maladie de
langueur et je me souvenais bien qu'ils
-changeaient des regards tristes en me
-suivant la drobe. Ils m'aimaient. Le
-fauteuil o mon pre s'asseyait d'habitude
+échangeaient des regards tristes en me
+suivant à la dérobée. Ils m'aimaient. Le
+fauteuil où mon père s'asseyait d'habitude
me l'affirma ce matin avec tant de soudaine
-nergie, que j'en eus le c&oelig;ur serr.</p>
+énergie, que j'en eus le c&oelig;ur serré.</p>
-<p>Le salon n'avait pas encore t balay,
-parce qu'on s'tait couch tard la veille. Il
+<p>Le salon n'avait pas encore été balayé,
+parce qu'on s'était couché tard la veille. Il
y avait autour de la chaise basse de ma
-mre, droite de la chemine, des dbris
+mère, à droite de la cheminée, des débris
de rubans. Charlot et Mimi, les deux chers
-anges, s'taient amuss ravager son bonnet
+anges, s'étaient amusés à ravager son bonnet
fleuri, pendant qu'elle se payait en baisers
-la dvastation de sa coiffure. Je ramassai
+la dévastation de sa coiffure. Je ramassai
les rubans, je les baisai et je pleurai.
-Ce n'tait gure ma nature. En tte
+Ce n'était guère ma nature. En tête
des choses qui amollissent le c&oelig;ur, il faut
<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-placer l'ide d'une sparation prochaine.
+placer l'idée d'une séparation prochaine.
Je n'aurais pas su dire pourquoi je pleurais.</p>
<p>Joson Michais, notre rustique valet de
-chambre, ta ses sabots la porte et entra
+chambre, ôta ses sabots à la porte et entra
pieds nus, son plumeau sous le bras.</p>
-<p>Quoique a, me dit-il en franais de
+<p>«Quoique ça, me dit-il en français de
Vannes, avec sa voix qui cassait les vitres,
-vous allez donc dans c'te grand bourg l-bs,
-o n'y a point de bon Dieu, monsieur
-el chevlier?</p>
+vous allez donc dans c'te grand bourg là-bâs,
+où n'y a point de bon Dieu, monsieur
+el chevâlier?»</p>
<p>Joson Michais parlait breton quand il
-tait de belle humeur. Je fis de vains efforts
-pour lui rpondre.</p>
-
-<p>Ma mre est-elle leve? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Quoique c, non, rpliqua-t-il. Vous
-avez l'air filli, ce mtin, monsieur el
-chevlier.... Mais il faut qu'il soit grand
-tout de mme e'Paris pour y bouter tous
-les Bretons ed' pr chez nous qui s'y dpartent
-ed'puis el' jour de l'an jusqu' la Saint-Sylvestre!
-Bonjour vous, mais quoique
-, j'irais d'avec vous vlet, s'il vous en
+était de belle humeur. Je fis de vains efforts
+pour lui répondre.</p>
+
+<p>«Ma mère est-elle levée? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique câ, non, répliqua-t-il. Vous
+avez l'air fâilli, à ce mâtin, monsieur el
+chevâlier.... Mais il faut qu'il soit grand
+tout de même eç'Paris pour y bouter tous
+les Bretons ed' pâr chez nous qui s'y départent
+ed'puis el' jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre!
+Bonjour à vous, mais quoique
+çâ, j'irais d'avec vous vâlet, s'il vous en
faut, je ne mens point.</p>
<p>&mdash;A Paris, Joson, repartis-je, je n'aurai
pas besoin de valet.</p>
-<p>&mdash;Quoique !.... C'tait l'ide ed' voir
-du pays, pas vrai, monsieur el chevlier?
-Mdame m'a dit comme que je vous dise
-qu' m'a dit de vous dire d'y monter chez
-elle tout persent, je ne mens point.</p>
+<p>&mdash;Quoique çâ!.... C'était l'idée ed' voir
+du pays, pas vrai, monsieur el chevâlier?
+Mâdame m'a dit comme çâ que je vous dise
+qu'â m'a dit de vous dire d'y monter chez
+elle tout à persent, je ne mens point.»</p>
<p>J'eus un tremblement comme si le froid
-m'et saisi tout coup. Joson se mit
-pousseter, parce que le pas lent et lourd
-de mon pre se faisait entendre sous le vestibule.
+m'eût saisi tout à coup. Joson se mit à
+épousseter, parce que le pas lent et lourd
+de mon père se faisait entendre sous le vestibule.
Je ne me rappelais point l'avoir vu
-lev de si bonne heure.</p>
+levé de si bonne heure.</p>
-<p>As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il
+<p>«As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il
de sa belle voix de basse-taille.
-J'ai pens toi cette nuit, poursuivit-il en
-loignant du geste notre brave valet. Embrasse-moi.
-Te voil beau garon, ma parole,
+J'ai pensé à toi cette nuit, poursuivit-il en
+éloignant du geste notre brave valet. Embrasse-moi.
+Te voilà beau garçon, ma parole,
et la Renotte a raison. Elle pourrait
bien t'avantager, sais-tu, bonhomme? Nous
n'y verrions point de mal. Les deux autres
-ont tir sur nous un petit peu: a ne peut
-pas tre autrement; les premiers venus ont
+ont tiré sur nous un petit peu: ça ne peut
+pas être autrement; les premiers venus ont
les bons morceaux. Saperbleure! la loi a
-beau chanter; j'ai oubli tout mon latin de
-collge, except <i lang="la" xml:lang="la">tarde venientibus ossa</i>.
-Bon apptit, bonne conscience! Arrive
+beau chanter; j'ai oublié tout mon latin de
+collége, excepté <i lang="la" xml:lang="la">tarde venientibus ossa</i>.
+Bon appétit, bonne conscience! Arrive à
l'heure si tu veux ta part du potage. Ceci
est un conseil, mais tu auras de nous autre
chose que des conseils; nous t'aimons autant
que les autres. Je regrette maintenant
de ne pas t'avoir mis l'habit d'aspirant sur
-le dos. Tu aurais t capitaine de vaisseau
-quand Grard sera gnral. Le diable, c'est
+le dos. Tu aurais été capitaine de vaisseau
+quand Gérard sera général. Le diable, c'est
l'argent. Mon gendre le marquis a de belles
-esprances qui ne sont pas de la monnaie.
-Quand le cholra-morbus aura pass
+espérances qui ne sont pas de la monnaie.
+Quand le choléra-morbus aura passé
deux ou trois fois sur le Morbihan, mon
-gendre le marquis aura peut-tre des rentes.
-Viens , chevalier.</p>
+gendre le marquis aura peut-être des rentes.
+Viens çà, chevalier.»</p>
-<p>Il me prit la tte deux mains brusquement
+<p>Il me prit la tête à deux mains brusquement
et m'embrassa comme il ne l'avait fait
de sa vie.</p>
-<p>Si je savais vous causer du chagrin en
-partant, mon pre, dis-je avec une entire
+<p>«Si je savais vous causer du chagrin en
+partant, mon père, dis-je avec une entière
bonne foi, je resterais.</p>
-<p>&mdash;Du chagrin, rpta-t-il, oui et non. Te
-voil qui prends des airs de notre Grard.
-C'est sr que tu tais plus nous que les
+<p>&mdash;Du chagrin, répéta-t-il, oui et non. Te
+voilà qui prends des airs de notre Gérard.
+C'est sûr que tu étais plus à nous que les
autres et que nous allons rester seuls. Mais
les innocents voient souvent plus juste que
-ces grands esprits comme l'oncle Blbon.
-Renotte a dit vrai; dix-neuf ans, il faut
+ces grands esprits comme l'oncle Bélébon.
+Renotte a dit vrai; à dix-neuf ans, il faut
faire quelque chose.... Mangerais-tu bien
un morceau, toi, bonhomme?</p>
-<p>&mdash;Je n'ai pas faim, mon pre, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim, mon père, répondis-je.</p>
<p>&mdash;Souviens-toi d'une chose. J'ai pris des
renseignements. A Paris, ils ne font que
deux repas: c'est malsain tout plein. Quand
-l'estomac travaille vide, a le dlabre en
+l'estomac travaille à vide, ça le délabre en
rien de temps.... Joson! Joson Michais,
-mchant matelot! Une beurre et un verre
-de madre! Comment va ta vieille mre
+méchant matelot! Une beurrée et un verre
+de madère! Comment va ta vieille mère
Scholastique? Du bois mort, hein? Prends
-une bouteille de bordeaux la cave, une
-poule o tu voudras, et qu'elle fasse un
-bouillon rouge....&mdash;Oui, oui, mrci, mrci.&mdash;On
-te dit: Une beurre, limace! Tu devrais
-tre revenu! Et ne lche pas mon
-madre.</p>
-
-<p>J'coutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui
-ma paupire semblait avoir besoin de
-larmes. C'tait pour mon pre comme pour
-les portraits des anctres: il me semblait
-que mon regard pntrait pour la premire
-fois dans ce naf et bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il dvora sa beurre de pain de seigle.
-Son apptit mme m'attendrissait. En admettant
+une bouteille de bordeaux à la cave, une
+poule où tu voudras, et qu'elle fasse un
+bouillon rouge....&mdash;Oui, oui, mârci, mârci.&mdash;On
+te dit: Une beurrée, limace! Tu devrais
+être revenu! Et ne lèche pas mon
+madère.»</p>
+
+<p>J'écoutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui
+ma paupière semblait avoir besoin de
+larmes. C'était pour mon père comme pour
+les portraits des ancêtres: il me semblait
+que mon regard pénétrait pour la première
+fois dans ce naïf et bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il dévora sa beurrée de pain de seigle.
+Son appétit même m'attendrissait. En admettant
pour vraie cette fameuse maxime:
<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-Bon apptit, bonne conscience, quelle conscience
-il avait, mon pre!</p>
+Bon appétit, bonne conscience, quelle conscience
+il avait, mon père!</p>
-<p>Tu conois bien, reprit-il la bouche
+<p>«Tu conçois bien, reprit-il la bouche
pleine, les gens qui ne marchent pas assez
deviennent podagres. Il ne faut pas endormir
l'estomac. Dis donc, mon gaillard! tu
-as entendu chanter par-ci par-l que ton
-frre Grard faisait des siennes. C'est bon
+as entendu chanter par-ci par-là que ton
+frère Gérard faisait des siennes. C'est bon
dans le militaire. Une graine de magistrat
doit vivre en Caton.... et, d'ailleurs, ton
-frre Grard savait de bonne heure ce que
+frère Gérard savait de bonne heure ce que
parler veut dire. Toi, tu es un peu simplet
-pour ton ge. Tu serais capable de t'attacher
-et a ne vaut pas le diable. Fais attention
- ceci: depuis Guy de Kervign, chevalier,
-seigneur de Quesnoy, qui tait avec
-Alain Fergent la croisade, il n'y a pas eu
-un seul exemple de msalliance dans notre
-maison!</p>
-
-<p>Ceci fut dit d'un ton grave que mon pre
+pour ton âge. Tu serais capable de t'attacher
+et ça ne vaut pas le diable. Fais attention
+à ceci: depuis Guy de Kervigné, chevalier,
+seigneur de Quesnoy, qui était avec
+Alain Fergent à la croisade, il n'y a pas eu
+un seul exemple de mésalliance dans notre
+maison!»</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'un ton grave que mon père
ne prenait point d'habitude. Je m'inclinai
en souriant.</p>
-<p>Ma parole! ma parole! murmura-t-il.
-Notre Grard tait ainsi voil cinq ans.
-Mais j'y pense, ta mre veut te voir, et je
-te prviens qu'elle n'est pas de bonne humeur,
- cause des cinquante louis. Ces diables
+<p>«Ma parole! ma parole! murmura-t-il.
+Notre Gérard était ainsi voilà cinq ans.
+Mais j'y pense, ta mère veut te voir, et je
+te préviens qu'elle n'est pas de bonne humeur,
+à cause des cinquante louis. Ces diables
d'officiers! Enfin, les petits de son marquis
-n'ont pas encore manqu, je suppose...
-Monte, mon bonhomme, et dis ta maman
-de ne pas se faire attendre pour le djeuner.</p>
+n'ont pas encore manqué, je suppose...
+Monte, mon bonhomme, et dis à ta maman
+de ne pas se faire attendre pour le déjeuner.»</p>
<p>Il m'embrassa sur les deux joues, me
promettant de me donner plus tard une
-grande quantit d'autres bons conseils.</p>
+grande quantité d'autres bons conseils.</p>
-<p>Ma mre tait couche encore quand
-j'entrai dans sa chambre. Elle s'tait mme
-rendormie d'un sommeil lger en m'attendant.
-Il y avait chez ma mre des jouets
+<p>Ma mère était couchée encore quand
+j'entrai dans sa chambre. Elle s'était même
+rendormie d'un sommeil léger en m'attendant.
+Il y avait chez ma mère des jouets
dans tous les coins, des bonbons sur tous
-les meubles. C'tait le paradis des petits.
-Le bruit de mon pas l'veilla. Elle me dit
+les meubles. C'était le paradis des petits.
+Le bruit de mon pas l'éveilla. Elle me dit
avec un bon sourire:</p>
-<p>Le pauvre Cha'ot a mal digr son
-dner d'hier, et la petite Mimi fait des dents.
-A-t-il bien les yeux de son pre, ce Cha'ot!
-Et les drles de petites ides! Avant le
-dner, il disait: Cha'ot manger carafe!
-Je voulais te parler, Ren, pour ton grand
-voyage, puisque c'est bien dcid. On dit
-qu'il y a rue Saint-Roch un remde contre
-les vers. Achte-m'en six paquets avec
-l'instruction dtaille. Est-ce tonnant que
+<p>«Le pauvre Cha'ot a mal digéré son
+dîner d'hier, et la petite Mimi fait des dents.
+A-t-il bien les yeux de son père, ce Cha'ot!
+Et les drôles de petites idées! Avant le
+dîner, il disait: «Cha'ot manger carafe!»
+Je voulais te parler, René, pour ton grand
+voyage, puisque c'est bien décidé. On dit
+qu'il y a rue Saint-Roch un remède contre
+les vers. Achète-m'en six paquets avec
+l'instruction détaillée. Est-ce étonnant que
tous les enfants aient des vers! Voyons!
-assieds-toi, et causons.</p>
+assieds-toi, et causons.»</p>
-<p>Pour m'asseoir, je fus oblig de dplacer
+<p>Pour m'asseoir, je fus obligé de déplacer
deux polichinelles et trois tambours.</p>
-<p>Cela te fait-il du chagrin de nous quitter,
-Ren? me demanda ma mre dont la
+<p>«Cela te fait-il du chagrin de nous quitter,
+René?» me demanda ma mère dont la
main caressante glissa dans mes cheveux.</p>
-<p>Mes yeux mouills lui rpondirent.</p>
+<p>Mes yeux mouillés lui répondirent.</p>
-<p>Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle.
+<p>«Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle.
Tu vas bien nous manquer! Je ne sais
pas de qui tu tiens cette lenteur d'esprit,
cette paresse.... mais tu as un excellent
-c&oelig;ur! On ne peut pas tre un sot avec des
+c&oelig;ur! On ne peut pas être un sot avec des
yeux comme les tiens. Prends seulement de
-l'exprience et fais-toi au travail. La magistrature
-est une belle carrire. Pendant
-que j'y pense, achte-moi aussi une douzaine
-de hochets la guimauve pour les
+l'expérience et fais-toi au travail. La magistrature
+est une belle carrière. Pendant
+que j'y pense, achète-moi aussi une douzaine
+de hochets à la guimauve pour les
dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert.
-Il parat qu'on fait des corsets mcaniques
+Il paraît qu'on fait des corsets mécaniques
qui soutiennent la taille des petits
-garons. Je ne demande pour Charlot que
-la taille de son pre. Tu es gentil, quand
-tu veux, Ren, il faut te faire aimer de la
-prsidente. Il y a des choses qui font bien
+garçons. Je ne demande pour Charlot que
+la taille de son père. Tu es gentil, quand
+tu veux, René, il faut te faire aimer de la
+présidente. Il y a des choses qui font bien
venir. Dis-lui que nous parlons souvent
-d'elle. Je comptais lui crire, mais je n'aurai
+d'elle. Je comptais lui écrire, mais je n'aurai
pas le temps, parce que les petits passeront
-la journe ici. Ah ! tu n'es pas
+la journée ici. Ah çà! tu n'es pas
une jeune fille, et je veux te parler la bouche
ouverte. Paris est un lieu dangereux.
-Ton frre Grard y a men une fort mauvaise
+Ton frère Gérard y a mené une fort mauvaise
conduite. Ah! Il ne faut pas m'en
vouloir si je me console avec les enfants de
-Julie! J'espre que tu suivras une tout
+Julie! J'espère que tu suivras une tout
autre route, toi. Si tu te comportais comme
-Grard....</p>
+Gérard....</p>
<p>&mdash;Il me semble, l'interrompis-je, car j'avais
-pour mon frre l'officier une sincre
-affection, il me semble que Grard a t
+pour mon frère l'officier une sincère
+affection, il me semble que Gérard a été
beaucoup moins loin que M. le marquis de
-Trfontaines.</p>
+Tréfontaines.»</p>
<p>Elle sourit avec complaisance.</p>
-<p>Il en a eu, celui-l, une jeunesse!
+<p>«Il en a eu, celui-là, une jeunesse!»
murmura-t-elle.</p>
-<p>Mais c'tait purement de l'admiration,
-sans mlange aucun de censure ou de
-blme.</p>
+<p>Mais c'était purement de l'admiration,
+sans mélange aucun de censure ou de
+blâme.</p>
-<p>Ce n'est pas la mme chose, reprit-elle.
+<p>«Ce n'est pas la même chose, reprit-elle.
Le marquis a tant de distinction! Je ne
peux t'expliquer cela, parce que tu n'es
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-pas la hauteur, mais c'est bien diffrent.
-Grard m'a vieillie de dix ans, songe cela,
-mon Ren; chaque fois que tu seras pour
+pas à la hauteur, mais c'est bien différent.
+Gérard m'a vieillie de dix ans, songe à cela,
+mon René; chaque fois que tu seras pour
faire une faute, dis-toi dans ta conscience:
-Cela retombera sur le c&oelig;ur de ma mre.</p>
+«Cela retombera sur le c&oelig;ur de ma mère.»</p>
-<p>Je ne peux exprimer quel point cette
-dernire parole me frappa. L'impression
-fut si forte qu'elle rsista ce qui suivit.</p>
+<p>Je ne peux exprimer à quel point cette
+dernière parole me frappa. L'impression
+fut si forte qu'elle résista à ce qui suivit.</p>
-<p>Je ne te dis pas de vivre comme un
-moine, reprit en effet ma mre. Dans le
+<p>«Je ne te dis pas de vivre comme un
+moine, reprit en effet ma mère. Dans le
monde, il arrive des cas.... Enfin, tu verras
-bien: on dit qu' Paris, chacun fait ce
+bien: on dit qu'à Paris, chacun fait ce
qu'il veut et que les dames entreprennent
-volontiers l'ducation des jeunes gens en
-tout bien tout honneur. Quand tu te dgourdirais
+volontiers l'éducation des jeunes gens en
+tout bien tout honneur. Quand tu te dégourdirais
un peu avec des personnes de ta
sorte, je n'y verrais pas grand mal....</p>
-<p>Seigneur Jsus! s'interrompit-elle, je
+<p>»Seigneur Jésus!» s'interrompit-elle, je
bavarde, et j'allais oublier le principal!
-Deux chanes magnto-sympathiques contre
-les convulsions du premier ge. C'est annonc
+Deux chaînes magnéto-sympathiques contre
+les convulsions du premier âge. C'est annoncé
dans notre journal, et notre journal
n'est pas comme les autres qui annoncent
au hasard. Il ne recommande que les bonnes
choses. C'est un journal de confiance.</p>
-<p>Deux chanes, reprit ma mre vivement,
+<p>»Deux chaînes, reprit ma mère vivement,
parce qu'un pas se faisait entendre
dans l'escalier, deux bonnes, choisis-les, et
l'instruction. Ecoute-moi bien: six pots de
pommade pour la gourme, pharmacie
Bayard; un bourrelet en caoutchouc chez
le bandagiste de la cour. Attends: j'ai pourtant
-rflchi cela toute la nuit. Prends
-des notes. Une poupe qui dit papa et maman,
+réfléchi à cela toute la nuit. Prends
+des notes. Une poupée qui dit papa et maman,
si ce n'est pas trop cher. Deux flacons
-d'eau teindre les moustaches: ce
+d'eau à teindre les moustaches: ce
n'est pas pour mon gendre, au moins! Un
-petit costume de Turc, la taille de Charlot:
+petit costume de Turc, à la taille de Charlot:
nous allons prendre la mesure. Nous
-parlerons aussi Julie pour la dent qu'elle
+parlerons aussi à Julie pour la dent qu'elle
a de moins. En outre....</p>
-<p>&mdash;Ah! Bbelle! l'interrompit ma tante
-Nougat, qui arrivait chevele, quelle nuit!
+<p>&mdash;Ah! Bébelle! l'interrompit ma tante
+Nougat, qui arrivait échevelée, quelle nuit!
Je ne mangerai plus jamais de fricandeau!
C'est le fricandeau qui m'a fait mal....
-Ren, mon neveu, que cet exemple vous
-profite, il ne suffit pas d'tre sobre, il faut
-choisir ses mets.... Bbelle, pour djeuner,
-je voudrais quelque chose la tartare,
-a me remettrait le c&oelig;ur.</p>
+René, mon neveu, que cet exemple vous
+profite, il ne suffit pas d'être sobre, il faut
+choisir ses mets.... Bébelle, pour déjeuner,
+je voudrais quelque chose à la tartare,
+ça me remettrait le c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Nous recauserons plus tard, me dit
-ma mre.</p>
+<p>&mdash;Nous recauserons plus tard,» me dit
+ma mère.</p>
<p>Ma tante Bel-&OElig;il, qui venait d'entrer
aussi, passait tout doucement son bras sous
-le mien et m'entranait dans une embrasure.</p>
+le mien et m'entraînait dans une embrasure.</p>
-<p>Bel-&OElig;il manquait de charme en nglig
-du matin. A l'endroit o le profil de la poitrine
-rebondit d'ordinaire sous le lger
-fichu, je voyais un objet carr dont les angles
-piquaient l'toffe de sa robe de chambre.
+<p>Bel-&OElig;il manquait de charme en négligé
+du matin. A l'endroit où le profil de la poitrine
+rebondit d'ordinaire sous le léger
+fichu, je voyais un objet carré dont les angles
+piquaient l'étoffe de sa robe de chambre.
Pour employer l'expression de ma
-tante Nougat, ma tante Bel-&OElig;il tait plate
+tante Nougat, ma tante Bel-&OElig;il était plate
comme une ardoise.</p>
-<p>Cette saillie nanmoins ne m'tonna pas
-longtemps, car Bel-&OElig;il me la mit discrtement
+<p>Cette saillie néanmoins ne m'étonna pas
+longtemps, car Bel-&OElig;il me la mit discrètement
dans la main, sous la forme d'un volume
-in-8<sup>o</sup>, orn de quatre lithographies.</p>
+in-8<sup>o</sup>, orné de quatre lithographies.</p>
-<p>Chevalier, me dit-elle, tu as l'me sensible.
-Je ne puis de vive voix t'numrer
-les malheurs qui attendent les personnes
-qui la divinit fit ce prsent sublime, mais
-funeste. Lis cet ouvrage o sont retraces
+<p>«Chevalier, me dit-elle, tu as l'âme sensible.
+Je ne puis de vive voix t'énumérer
+les malheurs qui attendent les personnes à
+qui la divinité fit ce présent sublime, mais
+funeste. Lis cet ouvrage où sont retracées
les infortunes d'un adolescent de Carlsruhe,
-dont le c&oelig;ur s'tait enflamm pour une
+dont le c&oelig;ur s'était enflammé pour une
princesse de Weimar. Ah! mon ami, puisse
-ce rcit t'instruire en t'arrachant de douces
+ce récit t'instruire en t'arrachant de douces
larmes. L'amour, vois-tu, quand ses feux
ne s'allument pas sous l'influence d'un astre
-favorable....</p>
+favorable....»</p>
<p>Elle fut interrompue par le cri d'admiration
-de ma mre, acclamant mon petit neveu
+de ma mère, acclamant mon petit neveu
qui avait dit:</p>
-<p>Cha'ot mal au ventre!</p>
+<p>«Cha'ot mal au ventre!</p>
-<p>&mdash;La Bretagne est dcidment au-dessous
+<p>&mdash;La Bretagne est décidément au-dessous
de vous? me demanda ma s&oelig;ur la
marquise avec un peu d'ironie.</p>
-<p>&mdash;A table! cria d'en bas mon pre,
+<p>&mdash;A table!» cria d'en bas mon père,
pendant que la cloche sonnait.</p>
-<p>L'oncle Blbon me prit par l'oreille,
+<p>L'oncle Bélébon me prit par l'oreille,
disant:</p>
-<p>Allons! l'innocent! je n'ai jamais vu la
+<p>«Allons! l'innocent! je n'ai jamais vu la
capitale, mais je ne veux pas te laisser partir
sans te mettre en garde contre les divers
dangers qui y attendent les provinciaux
-inexpriments. Assois-toi prs de moi
+inexpérimentés. Assois-toi près de moi à
table, et tu vas voir si les Parisiens pourraient
-me faire prendre, moi, des vessies
-pour des lanternes!</p>
+me faire prendre, à moi, des vessies
+pour des lanternes!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span></p>
@@ -1792,24 +1754,24 @@ pour des lanternes!</p>
<h2>IV.<br />
<span class="medium">CONSEILS ET RECOMMANDATIONS.</span></h2>
-<p class="p2">Aprs le potage, l'oncle Blbon reprit
+<p class="p2">Après le potage, l'oncle Bélébon reprit
d'un ton de professeur:</p>
-<p>Il y a Paris, sur le pont Neuf, diverses
-curiosits, attirant les badauds, autour
+<p>«Il y a à Paris, sur le pont Neuf, diverses
+curiosités, attirant les badauds, autour
de la statue de Henri IV. Tu ne sais pas
-grand'chose, chevalier, mais tu dois connatre
+grand'chose, chevalier, mais tu dois connaître
l'histoire de la poule au pot. Elle est
-clbre. Je t'engage ne jamais passer sur
+célèbre. Je t'engage à ne jamais passer sur
le pont Neuf, qui est le rendez-vous des
filous de toute sorte. Ils vous escamotent
-votre bourse en un clin d'&oelig;il, et vont jusqu'
+votre bourse en un clin d'&oelig;il, et vont jusqu'à
couper les pans des redingotes, n'est-pas,
marquis?</p>
-<p>&mdash;Autrefois, murmura mon beau-frre.</p>
+<p>&mdash;Autrefois, murmura mon beau-frère.</p>
-<p>&mdash;Mon neveu Trfontaines, les gazettes
+<p>&mdash;Mon neveu Tréfontaines, les gazettes
en savent encore plus long que vous!</p>
<p>&mdash;La chose certaine, glissa Julie, qui
@@ -1817,29 +1779,29 @@ vengeait toujours son mari, c'est qu'Henri
IV est sur le pont Neuf.</p>
<p>&mdash;L'eau de la Seine donne des coliques,
-dit ma tante Kerfily-Nougat; il y a du pltre
+dit ma tante Kerfily-Nougat; il y a du plâtre
dans le sucre et des cervelles de mouton
dans le lait.</p>
-<p>&mdash;C'tait au mois d'aot, commena Bel-&OElig;il,
-par une de ces tides soires qui....,
-enfin il faisait trs chaud. Un jeune homme
- la physionomie intressante se promenait
-sur le boulevard. Il tait solitaire au milieu
-de la foule et perdu dans la posie de ses
-rves....</p>
+<p>&mdash;C'était au mois d'août, commença Bel-&OElig;il,
+par une de ces tièdes soirées qui....,
+enfin il faisait très chaud. Un jeune homme
+à la physionomie intéressante se promenait
+sur le boulevard. Il était solitaire au milieu
+de la foule et perdu dans la poésie de ses
+rêves....»</p>
<p>Charlot poussa un long hurlement.</p>
-<p>Tu vas en avoir, mon trsor, tu vas en
-avoir! s'cria ma mre. Cet enfant n'est pas
-bien; on l'aura contrari!</p>
+<p>«Tu vas en avoir, mon trésor, tu vas en
+avoir! s'écria ma mère. Cet enfant n'est pas
+bien; on l'aura contrarié!</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut? demanda mon
-pre.</p>
+père.</p>
-<p>&mdash;Cha'ot sait pas, rpondit mon neveu
-avec une colre sauvage.</p>
+<p>&mdash;Cha'ot sait pas, répondit mon neveu
+avec une colère sauvage.</p>
<p>&mdash;Tu vas l'avoir, mignon, tu vas l'avoir.</p>
@@ -1858,133 +1820,133 @@ avec une colre sauvage.</p>
<p>&mdash;Le jeune homme, poursuivit Bel-&OElig;il,
avait de longs cheveux incultes....</p>
-<p>&mdash;Ils font le vin avec du bois de campche!
+<p>&mdash;Ils font le vin avec du bois de campêche!
interrompit Nougat.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! s'cria l'oncle Blbon, personne
+<p>&mdash;Ah! ah! s'écria l'oncle Bélébon, personne
ne nous en remontrera sur Paris. On
-n'a pas besoin d'aller Paris pour le percer
- jour! Achtes-tu une paire de bottes
-chez un cordonnier? Tu sors, chauss
+n'a pas besoin d'aller à Paris pour le percer
+à jour! Achètes-tu une paire de bottes
+chez un cordonnier? Tu sors, chaussé
comme un prince, mais, au bout de la rue,
le talon te quitte, la semelle part, les tiges
fondent et tu marches pieds nus dans six
-pouces de crotte, allez! C'tait coll.</p>
+pouces de crotte, allez! C'était collé.</p>
-<p>&mdash;Singulier pays! dit l'abb Raffroy, bien
-que toutes ces anecdotes soient un peu exagres.</p>
+<p>&mdash;Singulier pays! dit l'abbé Raffroy, bien
+que toutes ces anecdotes soient un peu exagérées.</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! dit mon pre, je ne sais
-pas ce que sera le dner, mais je djeune
+<p>&mdash;Saperbleure! dit mon père, je ne sais
+pas ce que sera le dîner, mais je déjeune
avec plaisir.</p>
<p>&mdash;Il faudra prendre bien garde, mon
-pauvre Ren, chanta la voix moqueuse de
+pauvre René, chanta la voix moqueuse de
ma s&oelig;ur la marquise. Ne traverse jamais
-la rivire, ne mange pas de sucre, ne bois
+la rivière, ne mange pas de sucre, ne bois
ni eau ni vin, ni lait, et fais venir tes escarpins
de Landevan.</p>
<p>&mdash;Cha'ot veut pas! intercala mon neveu.</p>
-<p>&mdash;Eh! eh! dit ce mchant drle de Vincent
- la tante Renotte: les escarpins de
-Landevan! C'est drle! On vous arrange,
-vous, ici!</p>
+<p>&mdash;Eh! eh! dit ce méchant drôle de Vincent
+à la tante Renotte: les escarpins de
+Landevan! C'est drôle! On vous arrange,
+vous, ici!»</p>
<p>La tante Renotte n'avait pas encore ouvert
-la bouche. Elle tendait son beurre sur
-son pain d'un air qui menaait tempte.</p>
+la bouche. Elle étendait son beurre sur
+son pain d'un air qui menaçait tempête.</p>
-<p>Le col de sa chemise, poursuivit Bel-&OElig;il,
-acharne son histoire traduite de
-l'allemand, se rabattait ngligemment sur
-sa cravate, dont le n&oelig;ud rvlait un grand
-ddain des petites choses....</p>
+<p>«Le col de sa chemise, poursuivit Bel-&OElig;il,
+acharnée à son histoire traduite de
+l'allemand, se rabattait négligemment sur
+sa cravate, dont le n&oelig;ud révélait un grand
+dédain des petites choses....</p>
-<p>&mdash;Et les bas de soie aussi colls! clama
-l'oncle Blbon, et les chapeaux neufs dont
+<p>&mdash;Et les bas de soie aussi collés! clama
+l'oncle Bélébon, et les chapeaux neufs dont
le bord s'envole au vent!....</p>
<p>&mdash;Vole-au-Vent! applaudit Nougat. Bon,
-celui-l! Sers-nous du vole-au-vent, monsieur
-Kervign!</p>
+celui-là! Sers-nous du vole-au-vent, monsieur
+Kervigné!»</p>
-<p>La table entire rpta: Vole-au-vent!
-vole-au-vent! et mon pre, soulevant le
-couvercle en ptisserie de celui qui fumait
-devant lui, l'offrit l'oncle Blbon en disant:</p>
+<p>La table entière répéta: Vole-au-vent!
+vole-au-vent! et mon père, soulevant le
+couvercle en pâtisserie de celui qui fumait
+devant lui, l'offrit à l'oncle Bélébon en disant:</p>
-<p>Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis!
-En voil une svre!</p>
+<p>«Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis!
+En voilà une sévère!</p>
-<p>&mdash;Il est joli, approuva l'abb Raffroy.
+<p>&mdash;Il est joli, approuva l'abbé Raffroy.
Vole-au-Vent!
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p>
-<p>&mdash;Vole-au-Vent! dit mon beau-frre. Il
+<p>&mdash;Vole-au-Vent! dit mon beau-frère. Il
est charmant!</p>
<p>&mdash;Ce jeune homme, continua Bel-&OElig;il,
-enflant avec dsespoir sa voix sourde, venait
+enflant avec désespoir sa voix sourde, venait
des libres champs de la Germanie et
s'appelait Ethelred.</p>
-<p>&mdash;Il m'en chappe comme cela, reprit
-l'oncle Blbon qui triomphait avec modestie.
+<p>&mdash;Il m'en échappe comme cela, reprit
+l'oncle Bélébon qui triomphait avec modestie.
Que voulez-vous? On n'est pas Parisien,
mais on ne vient pas non plus de Landevan!</p>
-<p>&mdash;Attrape! gronda Vincent l'oreille
+<p>&mdash;Attrape!» gronda Vincent à l'oreille
de la tante Renotte.</p>
<p>La tante Renotte ne dit mot.</p>
-<p>Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat
-au marquis, qu'on sert les chats Paris
+<p>«Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat
+au marquis, qu'on sert les chats à Paris
pour des lapins de garenne?</p>
-<p>&mdash;Tout le monde le dit, chre tante.</p>
+<p>&mdash;Tout le monde le dit, chère tante.</p>
-<p>&mdash;En avez-vous mang?</p>
+<p>&mdash;En avez-vous mangé?</p>
-<p>&mdash;Je le crains.</p>
+<p>&mdash;Je le crains.»</p>
<p>Il souriait, le malheureux don Juan.
-C'est celui-l qui payait cher les orages de
+C'est celui-là qui payait cher les orages de
sa jeunesse!</p>
<p>Bel-&OElig;il le tira par la manche et lui dit
-en louchant de la faon la plus extravagante:</p>
+en louchant de la façon la plus extravagante:</p>
-<p>Il y a dans ces noms allemands quelque
-chose qui fait vibrer l'me, n'est-ce pas,
-mon neveu de Trfontaines?</p>
+<p>«Il y a dans ces noms allemands quelque
+chose qui fait vibrer l'âme, n'est-ce pas,
+mon neveu de Tréfontaines?</p>
-<p>&mdash;Assurment, chre tante.</p>
+<p>&mdash;Assurément, chère tante.</p>
-<p>&mdash;Ah! que vous comprenez bien ces choses-l!
+<p>&mdash;Ah! que vous comprenez bien ces choses-là!
Ethelred avait vingt ans. Victime
-d'une sensibilit exalte, il passait dans la
-vie comme un pauvre exil....</p>
+d'une sensibilité exaltée, il passait dans la
+vie comme un pauvre exilé....</p>
-<p>&mdash;Je croyais que c'tait sur le boulevard
+<p>&mdash;Je croyais que c'était sur le boulevard
qu'il passait, dit Nougat.</p>
-<p>&mdash;Ouvre l'oreille, Ren! ordonna l'oncle
-Blbon. Tu te promnes au Palais-Royal.
+<p>&mdash;Ouvre l'oreille, René! ordonna l'oncle
+Bélébon. Tu te promènes au Palais-Royal.
Un mirliflor se jette dans tes bras et te
presse sur son c&oelig;ur en criant: Ce bon Kergaradec!
ou ce bon Kerenflech! ou ce bon
Penfunteniou! Tu lui dis: Connais pas. Il
-s'excuse, c'est une mprise; pas d'affront!
+s'excuse, c'est une méprise; pas d'affront!
Il file.... cherche ta montre!</p>
<p>&mdash;Oui, dit Vincent, cherche ta montre!</p>
-<p>&mdash;Hein! marquis? fit l'oncle Blbon.</p>
+<p>&mdash;Hein! marquis? fit l'oncle Bélébon.</p>
-<p>&mdash;Ah! dame, rpondit mon beau-frre
+<p>&mdash;Ah! dame, répondit mon beau-frère
avec candeur, la montre fait comme les
bords du chapeau.</p>
@@ -1994,834 +1956,834 @@ bords du chapeau.</p>
<p>&mdash;Pire!.... pire que le chapeau!</p>
-<p>&mdash;Vole-au-vampire!</p>
+<p>&mdash;Vole-au-vampire!»</p>
-<p>Ce fut une vaste acclamation. Mon dpart
-tait oubli. Vincent put se verser trois
-verres pleins de suite sans tre vu. Nougat
-devenait folle de joie. Charlot, effray du
-brouhaha, se mit pousser des cris de
+<p>Ce fut une vaste acclamation. Mon départ
+était oublié. Vincent put se verser trois
+verres pleins de suite sans être vu. Nougat
+devenait folle de joie. Charlot, effrayé du
+brouhaha, se mit à pousser des cris de
paon.</p>
-<p>Qu'y a-t-il donc? demanda ma mre.</p>
+<p>«Qu'y a-t-il donc? demanda ma mère.</p>
-<p>&mdash;Vole-au-vampire! lui rpondit-on. Ah!
+<p>&mdash;Vole-au-vampire! lui répondit-on. Ah!
vole-au-vampire?</p>
-<p>&mdash;L'oncle Blbon est en veine!</p>
+<p>&mdash;L'oncle Bélébon est en veine!</p>
-<p>&mdash;Il faudra empailler celui-l?</p>
+<p>&mdash;Il faudra empailler celui-là?</p>
-<p>&mdash;M'coutez-vous, monsieur de Trfontaines?
+<p>&mdash;M'écoutez-vous, monsieur de Tréfontaines?
s'informa Bel-&OElig;il.</p>
-<p>&mdash;Certes, ma tante, rpondit mon malheureux
-beau-frre.</p>
+<p>&mdash;Certes, ma tante, répondit mon malheureux
+beau-frère.</p>
-<p>&mdash;Ethelred avait aim. Si jeune il connaissait
-dj le dsespoir. Son rve remontait
-les pentes du pass au lieu de s'garer
+<p>&mdash;Ethelred avait aimé. Si jeune il connaissait
+déjà le désespoir. Son rêve remontait
+les pentes du passé au lieu de s'égarer
dans les sentiers de l'avenir. Il se disait en
-lui-mme: sensibilit du c&oelig;ur! funeste
-prsent! Dieux jaloux! pourquoi ne donntes-vous
-pas mon me la duret du diamant
+lui-même: sensibilité du c&oelig;ur! funeste
+présent! Dieux jaloux! pourquoi ne donnâtes-vous
+pas à mon âme la dureté du diamant
et la froideur du marbre? Emeriska
de Ludolphi! ta perfide image restera-t-elle
-ternellement grave dans ma mmoire?</p>
+éternellement gravée dans ma mémoire?</p>
-<p>&mdash;Ren, mon petit, me cria l'oncle Blbon,
-tu pourras rpter celui-l aux Kervign
+<p>&mdash;René, mon petit, me cria l'oncle Bélébon,
+tu pourras répéter celui-là aux Kervigné
de Paris. Je t'y autorise: il en vaut la
peine. Mais nous ne sommes pas ici pour
faire des calembours; on t'apprend ton
Paris, tant mieux pour toi si tu profites.
-Les tourneaux comme toi ont l'habitude
+Les étourneaux comme toi ont l'habitude
de laisser leur clef sur leur porte....</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! chevalier, dit mon pre,
-voil une chose importante: attention!</p>
+<p>&mdash;Saperbleure! chevalier, dit mon père,
+voilà une chose importante: attention!</p>
<p>&mdash;C'est le matin. Tu dors ou tu ne dors
pas. Un monsieur entre sans frapper, si tu
ne dors pas, il te salue poliment, disant:
-Est-ce que je ne suis pas chez M. Kerguifinec!
-Bien des pardons! Si tu dors, il
-te dvalise de fond en comble....</p>
+«Est-ce que je ne suis pas chez M. Kerguifinec!
+Bien des pardons!» Si tu dors, il
+te dévalise de fond en comble....</p>
-<p>&mdash;C'est la fort de Bondy que ce Paris!
-dit l'abb Raffroy.</p>
+<p>&mdash;C'est la forêt de Bondy que ce Paris!
+dit l'abbé Raffroy.</p>
<p>&mdash;Mon histoire le prouve bien, riposta
Bel-&OElig;il avec une certaine aigreur, mais
-vous aimez mieux couter des coq--l'ne.
-Ethelred allait plong dans sa rverie, et
+vous aimez mieux écouter des coq-à-l'âne.
+Ethelred allait plongé dans sa rêverie, et
ce nom charmant, Emeriska de Ludolphi,
-tombait de ses lvres.... Tout coup, il
-est accost par une femme voile, dont la
+tombait de ses lèvres.... Tout à coup, il
+est accosté par une femme voilée, dont la
<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
taille et le port lui rappellent vaguement
-celle qui fut l'toile polaire de sa jeune
-me. Il s'arrte perdu; il chancelle, il se
-refuse en croire ses yeux. Qui tes-vous?
+celle qui fut l'étoile polaire de sa jeune
+âme. Il s'arrête éperdu; il chancelle, il se
+refuse à en croire ses yeux. Qui êtes-vous?
a-t-il encore la force de balbutier. Je suis,
-rpond l'trangre d'une voix douce et vague
-comme le son d'une harpe olienne, je
-suis Emeriska de Ludolphi!</p>
-
-<p>On l'coutait, cette fois. Il y a toujours
-un petit coin curieux dans les lucubrations
-allemandes. Mais ma tante Bel-&OElig;il tait
-comme ces potes favoris qui n'crivent pas
-pour divertir leurs lecteurs. Ds qu'elle vit
-qu'on l'coutait elle se mit loucher avec
+répond l'étrangère d'une voix douce et vague
+comme le son d'une harpe éolienne, je
+suis Emeriska de Ludolphi!»</p>
+
+<p>On l'écoutait, cette fois. Il y a toujours
+un petit coin curieux dans les élucubrations
+allemandes. Mais ma tante Bel-&OElig;il était
+comme ces poètes favoris qui n'écrivent pas
+pour divertir leurs lecteurs. Dès qu'elle vit
+qu'on l'écoutait elle se mit à loucher avec
un terrible emportement, et, tirant de son
-gosier enrhum des notes absolument insenses,
-elle s'cria:</p>
+gosier enrhumé des notes absolument insensées,
+elle s'écria:</p>
-<p>Maladie des mes! bonheur et tristesse!
+<p>«Maladie des âmes! bonheur et tristesse!
amour, puisqu'il faut t'appeler par
-ton nom, quoi n'exposes-tu pas les c&oelig;urs
+ton nom, à quoi n'exposes-tu pas les c&oelig;urs
sensibles! Si le souverain juge qui tient les
-assises de l'univers permet l'esprit du
+assises de l'univers permet à l'esprit du
mal....</p>
<p>&mdash;Vol-au-vent-coulis! bravo! bravo!
-cria mchamment Nougat, qui Blbon
-parlait tout bas. Note aussi celui-l, chevalier,
-pour le dire aux Kervign de Paris.</p>
+cria méchamment Nougat, à qui Bélébon
+parlait tout bas. Note aussi celui-là, chevalier,
+pour le dire aux Kervigné de Paris.</p>
-<p>&mdash;Vol-au-vent-coulis? rpta mon pre.
+<p>&mdash;Vol-au-vent-coulis? répéta mon père.
Comprends pas.</p>
-<p>&mdash;Tu vas saisir, rpliqua l'oncle Blbon.
+<p>&mdash;Tu vas saisir, répliqua l'oncle Bélébon.
Un homme qui s'introduit chez toi le
-matin, par une porte entr'ouverte, a fait
-un courant d'air. Je ne prtends pas qu'il
+matin, par une porte entr'ouverte, ça fait
+un courant d'air. Je ne prétends pas qu'il
vaille le vol-au-vampire, mais il n'est pas
-mal.</p>
+mal.»</p>
-<p>Mon pre eut un demi-sourire.</p>
+<p>Mon père eut un demi-sourire.</p>
-<p>Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent....</p>
+<p>«Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent....</p>
-<p>&mdash;Tard! interrompit l'oncle en clignant
-de l'&oelig;il la ronde.</p>
+<p>&mdash;Tard!» interrompit l'oncle en clignant
+de l'&oelig;il à la ronde.</p>
-<p>Avez-vous vu l'incendie teint, soudain se
-rallumer? Il en fut ainsi pour le succs de
-mon oncle Blbon, qui avait tout l'esprit
-de la famille. Nougat cria la premire en
+<p>Avez-vous vu l'incendie éteint, soudain se
+rallumer? Il en fut ainsi pour le succès de
+mon oncle Bélébon, qui avait tout l'esprit
+de la famille. Nougat cria la première en
un spasme admiratif:</p>
-<p>Il y est! Vol-au-vantard!</p>
+<p>«Il y est! Vol-au-vantard!»</p>
<p>Et toute la table, depuis l'infime Vincent
-jusqu' l'abb Raffroy, rpta en ch&oelig;ur:</p>
+jusqu'à l'abbé Raffroy, répéta en ch&oelig;ur:</p>
-<p>Vol-au-vantard!</p>
+<p>«Vol-au-vantard!»</p>
<p>Que si quelqu'un demande quel sel latent,
-quelle malice cache contenaient ces joyeusets
-morbihanaises, je lui rpondrai que je
-sais Paris, centre et c&oelig;ur des civilisations,
-des familles honorables o l'on se livre
-des rcrations du mme genre. Tout le
-monde connat la gaiet du rgiment, ce
+quelle malice cachée contenaient ces joyeusetés
+morbihanaises, je lui répondrai que je
+sais à Paris, centre et c&oelig;ur des civilisations,
+des familles honorables où l'on se livre à
+des récréations du même genre. Tout le
+monde connaît la gaieté du régiment, ce
pacte par lequel quinze cents braves s'engagent
-sous la foi des serments rire de tel
+sous la foi des serments à rire de tel
ou tel radotage. Pourvu qu'on rie en somme,
il importe peu. Tant pis pour ceux qui ne
rient pas: ma tante Renotte, par exemple,
dont j'entendais la mauvaise humeur grommeler
-ses <em>apart</em> mon oreille, et ma tante
-Bel-&OElig;il qui s'acharnait son histoire sentimentale.</p>
+ses <em>aparté</em> à mon oreille, et ma tante
+Bel-&OElig;il qui s'acharnait à son histoire sentimentale.</p>
-<p>Mais comme ma bonne mre s'amusait
-avec Mimi et Charlot, et qu'elle tait loin
+<p>Mais comme ma bonne mère s'amusait
+avec Mimi et Charlot, et qu'elle était loin
devant nous dans le sentier du plaisir!</p>
-<p>Sais-tu ce que c'est qu'un fiacre? me demanda
-brusquement l'oncle Blbon, que
+<p>«Sais-tu ce que c'est qu'un fiacre? me demanda
+brusquement l'oncle Bélébon, que
son triomphe enflait. Tu es paresseux de
ton corps, tu prendras des fiacres pour un
oui ou pour un non, ou bien des omnibus.
-En omnibus, tu es auprs d'une belle dame;
-elle met la main sa poche pour prendre
+En omnibus, tu es auprès d'une belle dame;
+elle met la main à sa poche pour prendre
un mouchoir; elle se trompe de poche et
-c'est ta bourse qu'elle ramne. Tu as une
-tabatire d'or, je suppose; tu l'ouvres; la
-belle dame te dit: Permettez-vous, monsieur?&mdash;Trop
-heureux, madame. En prenant
-sa prise, elle insre adroitement un
-cheveu dans la bote; que tu refermes. C'est
-comme une truite pique par l'hameon.
+c'est ta bourse qu'elle ramène. Tu as une
+tabatière d'or, je suppose; tu l'ouvres; la
+belle dame te dit: «Permettez-vous, monsieur?&mdash;Trop
+heureux, madame.» En prenant
+sa prise, elle insère adroitement un
+cheveu dans la boîte; que tu refermes. C'est
+comme une truite piquée par l'hameçon.
Elle tire sa ligne tout doucement, tout doucement,
-ta bote vient.... Ah! ce Paris!</p>
+ta boîte vient.... Ah! ce Paris!</p>
-<p>&mdash;Ah! ce Paris! rpta le ch&oelig;ur.</p>
+<p>&mdash;Ah! ce Paris! répéta le ch&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Seulement, dit l'abb Raffroy, Ren ne
+<p>&mdash;Seulement, dit l'abbé Raffroy, René ne
prend pas de tabac.</p>
-<p>&mdash;Dtail! Il faut qu'il sache tout. J'arrive
-aux fiacres. Cocher! l'htel du prsident
-de Kervign, telle rue, tel numro. C'est bien
-a, hein, marquis?</p>
+<p>&mdash;Détail! Il faut qu'il sache tout. J'arrive
+aux fiacres. Cocher! à l'hôtel du président
+de Kervigné, telle rue, tel numéro. C'est bien
+ça, hein, marquis?</p>
-<p>&mdash;Rue du Regard, 5, rpliqua mon beau-frre
+<p>&mdash;Rue du Regard, 5, répliqua mon beau-frère
placidement.</p>
-<p>&mdash;Notre nigaud ne connat pas Paris.
-Le cocher le promne par des rues du diable,
-et le conduit dans un coupe-gorge o
-il est assassin parfaitement. Est-ce vrai?</p>
+<p>&mdash;Notre nigaud ne connaît pas Paris.
+Le cocher le promène par des rues du diable,
+et le conduit dans un coupe-gorge où
+il est assassiné parfaitement. Est-ce vrai?</p>
<p>&mdash;J'ai pris beaucoup de fiacres, en ma
-vie, rpondit mon beau-frre.</p>
+vie, répondit mon beau-frère.</p>
-<p>&mdash;Et vous n'avez jamais t assassin?
+<p>&mdash;Et vous n'avez jamais été assassiné?
On ne l'est qu'une fois.</p>
<p>&mdash;Et Dieu sait, ajouta Bel-&OElig;il, qui approuvait
-rarement l'oncle Blbon, qu'un
+rarement l'oncle Bélébon, qu'un
<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-malheur est vite arriv. Voyez Ethelred!
+malheur est vite arrivé. Voyez Ethelred!
Quand l'inconnue lui eut dit: Je suis Emeriska
-de Ludolphi, un trouble trange s'empara
+de Ludolphi, un trouble étrange s'empara
de ses sens. Il contempla cette femme
-voile comme on regarde des fantmes. Suivez-moi,
+voilée comme on regarde des fantômes. Suivez-moi,
Ethelred, comte de Bergenstein,
-lui dit-elle. Et le jeune homme, entran
+lui dit-elle. Et le jeune homme, entraîné
par une force qui dominait sa raison et sa
-volont, la suivit. Les douze coups de minuit
-sonnaient lentement l'horloge d'une glise
-voisine, dont les vieilles tours taient habites
+volonté, la suivit. Les douze coups de minuit
+sonnaient lentement à l'horloge d'une église
+voisine, dont les vieilles tours étaient habitées
par l'orfraie et le hibou. L'inconnue
ouvrit la porte d'une maison de sombre apparence
et la referma sur Ethelred qui lui
demandait avec des larmes dans la voix:</p>
-<p>Emeriska, est-ce bien vous que le ciel
-rend mes v&oelig;ux?....</p>
+<p>«Emeriska, est-ce bien vous que le ciel
+rend à mes v&oelig;ux?....»</p>
<p>Pour la seconde fois, ma tante Bel-&OElig;il
captivait une sorte d'attention, lorsque l'oncle
-Blbon, qui avait vid son sac au sujet
-des inconvnients de Paris, proposa de
-chanter une chanson. Il prenait dj son
+Bélébon, qui avait vidé son sac au sujet
+des inconvénients de Paris, proposa de
+chanter une chanson. Il prenait déjà son
couteau pour s'accompagner sur son verre.</p>
-<p>H! l-bas! cria tout coup ma tante
-Renotte qui amassait toujours des trsors
-de colre avant d'clater, ce n'est pas des
+<p>«Hé! là-bas! cria tout à coup ma tante
+Renotte qui amassait toujours des trésors
+de colère avant d'éclater, ce n'est pas des
sornettes qu'il faut, encore moins des vieilleries
-de chansons pour tablir ce garon-l
- Paris. A-t-on jur de ne parler raison! Vivra-t-il
+de chansons pour établir ce garçon-là
+à Paris. A-t-on juré de ne parler raison! Vivra-t-il
avec les calembours du vieux? Tiens,
chevalier, ajouta-t-elle en mettant un rouleau
de louis sur mon assiette avec un peu
trop d'ostentation, je ne fais pas de calembours,
-moi; et voil qui vient de Landevan!</p>
+moi; et voilà qui vient de Landevan!»</p>
<p>Ma s&oelig;ur la marquise regarda le rouleau
d'un air triste. Elle en avait tant besoin pour
sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-&OElig;il
-caracola, et Nougat caressa Grard sur sa
-tabatire.</p>
+caracola, et Nougat caressa Gérard sur sa
+tabatière.</p>
-<p>Voil qui est parl! dit le bon abb
+<p>«Voilà qui est parlé!» dit le bon abbé
Raffroy.</p>
-<p>Mon beau-frre aussi me fit un signe de
-tte amical. Ce don Juan dgomm avait
-un excellent c&oelig;ur et sa dcadence le rendait
+<p>Mon beau-frère aussi me fit un signe de
+tête amical. Ce don Juan dégommé avait
+un excellent c&oelig;ur et sa décadence le rendait
compatissant.</p>
-<p>Renotte, pronona dignement mon pre,
-tu fais tes cadeaux comme on fait l'aumne,
+<p>«Renotte, prononça dignement mon père,
+tu fais tes cadeaux comme on fait l'aumône,
ma bonne femme. Nous avons des charges,
-et chacun ici le sait bien, mais, Paris comme
- Vannes, le chevalier de Kervign aura
+et chacun ici le sait bien, mais, à Paris comme
+à Vannes, le chevalier de Kervigné aura
de quoi soutenir son nom, saperbleure!</p>
<p>&mdash;Charlot demande si le poulet est du
-poisson! s'cria ma mre extasie. Ah! quel
-enfant!</p>
+poisson! s'écria ma mère extasiée. Ah! quel
+enfant!»</p>
-<p>L'oncle Blbon grommelait:</p>
+<p>L'oncle Bélébon grommelait:</p>
-<p>Je ne suis pas fortun, mais en dvoilant
- mon neveu les mystres de la capitale,
-j'ai fait pour lui plus peut-tre que si
-je lui avais prodigu de l'or!</p>
+<p>«Je ne suis pas fortuné, mais en dévoilant
+à mon neveu les mystères de la capitale,
+j'ai fait pour lui plus peut-être que si
+je lui avais prodigué de l'or!»</p>
-<p>Mon pre tira de son portefeuille une lettre
-qui passa de main en main jusqu' moi.
-C'tait un ordre sign Kersosinec, Kerbonel
+<p>Mon père tira de son portefeuille une lettre
+qui passa de main en main jusqu'à moi.
+C'était un ordre signé Kersosinec, Kerbonel
et Cie, de Vannes, qui me constituait
-un crdit de trois cents francs par mois
-chez Mallet frres, Paris. M. Raffroy
+un crédit de trois cents francs par mois
+chez Mallet frères, à Paris. M. Raffroy
cria bravo! Nougat fit la grimace, ma s&oelig;ur
-la marquise changea de couleur, l'oncle Blbon
-haussa les paules, et Vincent dit
+la marquise changea de couleur, l'oncle Bélébon
+haussa les épaules, et Vincent dit
franchement:</p>
-<p>Foi de Dieu! pour cent cus on en aurait
-quatre comme lui au march!</p>
+<p>«Foi de Dieu! pour cent écus on en aurait
+quatre comme lui au marché!</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas trop, dclara le marquis.</p>
+<p>&mdash;Ce n'est pas trop,» déclara le marquis.</p>
<p>La tante Renotte se leva pour aller embrasser
-mon pre. Moi j'avais le c&oelig;ur gros
+mon père. Moi j'avais le c&oelig;ur gros
et je me demandais ce que je pourrais faire
jamais de tant d'argent.</p>
-<p>C'tait un vnement. Il y eut un silence
+<p>C'était un événement. Il y eut un silence
autour de la table; car je ne trouvais pas
les mots qu'il fallait pour remercier mon
-pre. Au milieu de ce silence, la voix profonde
+père. Au milieu de ce silence, la voix profonde
de ma tante Kerfily Bel-&OElig;il gronda:</p>
-<p>Ne jugez pas Ethelred avec svrit,
-dit-elle. Son enfance et sa jeunesse s'taient
-coules dans les vertes forts de la Thuringe.
-La nature seule avait prsid son
-ducation. Il ignorait la corruption des villes
-et ne souponnait mme pas les infmes
-mystres de nos socits modernes. Ah!
-plaignez-le plutt. Plaignez cette me tendre
+<p>«Ne jugez pas Ethelred avec sévérité,
+dit-elle. Son enfance et sa jeunesse s'étaient
+écoulées dans les vertes forêts de la Thuringe.
+La nature seule avait présidé à son
+éducation. Il ignorait la corruption des villes
+et ne soupçonnait même pas les infâmes
+mystères de nos sociétés modernes. Ah!
+plaignez-le plutôt. Plaignez cette âme tendre
et vertueuse dont la candeur....</p>
-<p>&mdash;Charlot s'embte! dclara mon neveu,
-qui n'avait point oubli son succs de
+<p>&mdash;Charlot s'embête!» déclara mon neveu,
+qui n'avait point oublié son succès de
la veille.</p>
<p>Les toasts furent courts et tous en mon
-honneur. On se leva de table plus tt qu'
-l'ordinaire, et, malgr tous les efforts de
-l'oncle Blbon, l'aprs-dner se passa tristement.
-Chacun vint tour tour me faire
+honneur. On se leva de table plus tôt qu'à
+l'ordinaire, et, malgré tous les efforts de
+l'oncle Bélébon, l'après-dîner se passa tristement.
+Chacun vint tour à tour me faire
des recommandations. Ma s&oelig;ur me dit:</p>
-<p>Maintenant que te voil si riche, ne va
+<p>«Maintenant que te voilà si riche, ne va
pas faire de folies pour tes neveux! Ils n'ont
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
besoin de rien. Ecris-nous un peu les toilettes
-de la prsidente, et fais-toi un sort.</p>
+de la présidente, et fais-toi un sort.</p>
-<p>&mdash;J'espre que nous n'abandonnerons pas
-nos devoirs religieux, glissa l'abb Raffroy
- mon oreille en me donnant un baiser paternel.
-Va voir de ma part le pre Kernuault
+<p>&mdash;J'espère que nous n'abandonnerons pas
+nos devoirs religieux, glissa l'abbé Raffroy
+à mon oreille en me donnant un baiser paternel.
+Va voir de ma part le père Kernuault
aux Lazaristes. Il t'aimera pour toi,
-et il est de bon conseil.</p>
+et il est de bon conseil.»</p>
-<p>L'oncle Blbon me prit part pour me
-dire trs haut:</p>
+<p>L'oncle Bélébon me prit à part pour me
+dire très haut:</p>
-<p>N'invente pas la poudre sans nous en
-prvenir.</p>
+<p>«N'invente pas la poudre sans nous en
+prévenir.»</p>
<p>Mais cela ne fit rire que ce rustre de Vincent.</p>
<p>Nougat me mit dans la main ostensiblement
-un rouleau de grosses pices de cent
+un rouleau de grosses pièces de cent
sous.</p>
-<p>Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends
+<p>«Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends
parler de bonnes liqueurs pour la digestion,
-fais-moi payer un port de lettre.</p>
+fais-moi payer un port de lettre.»</p>
-<p>La diligence partait le lendemain quatre
-heures, et j'avais un mal de tte faire
-piti. J'annonai l'intention de me retirer:
-les adieux et les embrassades commencrent.
+<p>La diligence partait le lendemain à quatre
+heures, et j'avais un mal de tête à faire
+pitié. J'annonçai l'intention de me retirer:
+les adieux et les embrassades commencèrent.
En moi, le souvenir de cet instant est
- la fois trs profond et trs vague. Je vois
-une larme dans les yeux de ma mre, qui,
+à la fois très profond et très vague. Je vois
+une larme dans les yeux de ma mère, qui,
certes, m'aurait fait plus de caresses si
Charlot avait voulu le permettre. Bel-&OElig;il
-me tint longtemps press contre sa poitrine
+me tint longtemps pressé contre sa poitrine
pour me dire:</p>
-<p>Tu as un c&oelig;ur sensible, que l'exemple
-d'Ethelred te profite. Il tait de ton ge.
-L'inconnue, loin d'tre Emeriska de Ludolphi,
-appartenait la classe de ces malheureuses
+<p>«Tu as un c&oelig;ur sensible, que l'exemple
+d'Ethelred te profite. Il était de ton âge.
+L'inconnue, loin d'être Emeriska de Ludolphi,
+appartenait à la classe de ces malheureuses
dont on ne peut prononcer le nom
-sans rougir. Il y avait l des assassins qui
-poignardrent le malheureux Ethelred,
+sans rougir. Il y avait là des assassins qui
+poignardèrent le malheureux Ethelred,
dont le dernier soupir s'exhala avec le nom
-de sa bien-aime.</p>
+de sa bien-aimée.»</p>
<p>Ma tante Bel-&OElig;il fondait en larmes, mais
-c'tait pour Ethelred.</p>
+c'était pour Ethelred.</p>
-<p>Tu es meilleure que je ne croyais, lui
+<p>«Tu es meilleure que je ne croyais, lui
dit Renotte en me prenant par le bras. Toi,
-marche droit, et tu iras loin!</p>
+marche droit, et tu iras loin!»</p>
-<p>Le dernier mot fut de mon pre:</p>
+<p>Le dernier mot fut de mon père:</p>
-<p>Souviens-toi, chevalier, qu'il n'y a jamais
-eu de msalliance dans la maison de
-Kervign.</p>
+<p>«Souviens-toi, chevalier, qu'il n'y a jamais
+eu de mésalliance dans la maison de
+Kervigné.»</p>
<p>Ce fut tout. J'aurais tort d'oublier, cependant,
que cet odieux Vincent me fit des
-cornes au moment o je me retirais.</p>
+cornes au moment où je me retirais.</p>
<h2>V.<br />
<span class="medium">L'ARRIVEE.</span></h2>
<p class="p2">Le lendemain, au petit jour, Joson Michais
-vint cogner ma porte au moment o
-je commenais m'assoupir aprs une nuit
+vint cogner à ma porte au moment où
+je commençais à m'assoupir après une nuit
sans sommeil. Une chose me revenait, je
m'en souviens, pendant mon insomnie; tout
-le monde m'avait dit adieu, except le marquis
-de Trfontaines, mon beau-frre, qui
-s'tait toujours montr affectueux et bon
-mon gard.</p>
+le monde m'avait dit adieu, excepté le marquis
+de Tréfontaines, mon beau-frère, qui
+s'était toujours montré affectueux et bon à
+mon égard.</p>
-<p>Quoique , monsi el chevlier, me dit
+<p>«Quoique çâ, monsié el chevâlier, me dit
Joson de sa voix qui grasseyait comme un
-tombereau de cailloux qu'on dcharge, vous
-voil prti tout de mme, pour sr et pour
-vrai, je ne mens point. C'est mme Renotte
-qu' fait vos bagges hier ad s (au soir),
-Mme la mrquise est venue voir comme
- si c'est qu'on n'y mettait rien ed'trop.
-Quoique , ils ont resoup par dessus pour
-trinquer vot' bon voyge. Et Tonton Blbon
-a chant les noces ed'Thtis et tout
+tombereau de cailloux qu'on décharge, vous
+voilâ pârti tout de même, pour sûr et pour
+vrai, je ne mens point. C'est mâme Renotte
+qu'â fait vos bagâges hier ad sâ (au soir),
+Mâme la mârquise est venue voir comme
+çâ si c'est qu'on n'y mettait rien ed'trop.
+Quoique çâ, ils ont resoupé par dessus pour
+trinquer à vot' bon voyâge. Et Tonton Bélébon
+a chanté les noces ed'Thétis et tout
son sac ed'gaudriettes. A c't'heure, y dorment
-comme une brasse d'bois mrt; je ne
-mens point, pour sr et pour vrai.</p>
+comme une brassée d'bois môrt; je ne
+mens point, pour sûr et pour vrai.»</p>
<p>Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages
-n'taient pas lourds. J'envoyai un baiser
- la porte ferme de ma mre, et je
-fus bientt dans la rue, suivi par Joson Michais
-qui ne tarissait pas. Nous remontmes
-la ville pour gagner la place du march,
+n'étaient pas lourds. J'envoyai un baiser
+à la porte fermée de ma mère, et je
+fus bientôt dans la rue, suivi par Joson Michais
+qui ne tarissait pas. Nous remontâmes
+la ville pour gagner la place du marché,
au coin de laquelle stationnait la diligence
-de Paris Brest. Derrire la cathdrale,
-au dtour d'une petite rue, je me
-trouvai face face avec le marquis de Trfontaines,
-mon beau-frre. Il passa son
-bras sous le mien sans mot dire et, dsormais,
-nous marchmes silencieusement.</p>
-
-<p>La diligence de Brest n'tait pas encore
-arrive. Je voulus remercier le marquis, il
-m'entrana sous les arbres de la place et
+de Paris à Brest. Derrière la cathédrale,
+au détour d'une petite rue, je me
+trouvai face à face avec le marquis de Tréfontaines,
+mon beau-frère. Il passa son
+bras sous le mien sans mot dire et, désormais,
+nous marchâmes silencieusement.</p>
+
+<p>La diligence de Brest n'était pas encore
+arrivée. Je voulus remercier le marquis, il
+m'entraîna sous les arbres de la place et
me dit avec des inflexions de voix que je ne
lui connaissais pas:</p>
-<p>Il y a tantt vingt ans, Ren, que je
+<p>«Il y a tantôt vingt ans, René, que je
partis aussi un beau matin. Ah! le beau
matin, en effet, et les belles cartes qu'on a
-dans la main en commenant cette partie!
+dans la main en commençant cette partie!
Pourquoi perd-on toujours?</p>
<p>&mdash;L'avez-vous donc perdue? demandai-je
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-vivement, car je me sentais offens en
-songeant ma s&oelig;ur.</p>
+vivement, car je me sentais offensé en
+songeant à ma s&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Ren, me rpondit-il, Julie aurait t
+<p>&mdash;René, me répondit-il, Julie aurait été
un ange avec les trente mille livres de rente
-qui ont gliss, Paris, entre mes doigts.
+qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts.
Toutes les femmes qui sont heureuses sont
des anges. Nous avons deux enfants. Il
-faut songer ds aujourd'hui aux enfants que
+faut songer dès aujourd'hui aux enfants que
tu auras. Le grand tort, quand on part de
Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on
est ici bas pour se divertir. J'aime ma femme,
-j'aime mon beau pre et ma belle mre,
-j'aime tout le monde chez nous, except ce
-parfait idiot, l'oncle Blbon, qui a tout l'esprit
+j'aime mon beau père et ma belle mère,
+j'aime tout le monde chez nous, excepté ce
+parfait idiot, l'oncle Bélébon, qui a tout l'esprit
de la famille. Tout le monde est bon
pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des
-bonts de tout le monde. Je dpense plus
-de sang-froid ne rien faire, plus de rsignation,
+bontés de tout le monde. Je dépense plus
+de sang-froid à ne rien faire, plus de résignation,
plus de diplomatie qu'il n'en faudrait
-pour btir une splendide fortune. Je
-suis noy, je le sens, je ne me plains pas.
-Je te dfie de dire que tu m'as vu biller
-table ou au salon! Ren, si tu prenais mes
+pour bâtir une splendide fortune. Je
+suis noyé, je le sens, je ne me plains pas.
+Je te défie de dire que tu m'as vu bâiller à
+table ou au salon! René, si tu prenais mes
paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais
-ni intelligence ni c&oelig;ur. Je me suis lev
-de grand matin tout exprs pour te dire: Ne
+ni intelligence ni c&oelig;ur. Je me suis levé
+de grand matin tout exprès pour te dire: Ne
joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends
- supporter l'ennui comme la sobrit antique
+à supporter l'ennui comme la sobriété antique
ordonnait de souffrir la soif et la faim.
-Chaque jouissance htive fait un anneau de
-cette chane mystrieuse qui plus tard garrotte
-l'ge mr; chaque effort, au contraire
+Chaque jouissance hâtive fait un anneau de
+cette chaîne mystérieuse qui plus tard garrotte
+l'âge mûr; chaque effort, au contraire
et chaque abstinence apportent un peu de
-terre ou une pierre ce pidestal o les
-heureux assoient leur indpendance. Tu ne
-seras pas riche, car Grard d'un ct, moi
+terre ou une pierre à ce piédestal où les
+heureux assoient leur indépendance. Tu ne
+seras pas riche, car Gérard d'un côté, moi
de l'autre, nous te prendrons une grosse
-part de ton hritage: sois fort. Paris est un
+part de ton héritage: sois fort. Paris est un
gouffre comme toutes les mines. Les forts
y tiennent le filon, pendant que les faibles
-tombent asphyxis. Travaille, c'est--dire:
-regarde autour de toi pour savoir o mettre
+tombent asphyxiés. Travaille, c'est-à-dire:
+regarde autour de toi pour savoir où mettre
le pied, sois sans besoins pour inspirer confiance,
sers-toi des femmes qui peuvent tout
pour ceux qui n'ont point d'amour, parle
-peu et toujours coup sr, ne baille jamais,
-surtout jamais ne raille. On est jeune tout
-ge, figure-toi bien cela, et mieux plus tard
-que plus tt. Je me sens mille fois capable
-d'tre jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse,
-c'est l'teignoir sous lequel j'touffe.
-Tu me comprendras demain. Je te rpte
+peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais,
+surtout jamais ne raille. On est jeune à tout
+âge, figure-toi bien cela, et mieux plus tard
+que plus tôt. Je me sens mille fois capable
+d'être jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse,
+c'est l'éteignoir sous lequel j'étouffe.
+Tu me comprendras demain. Je te répète
que j'aime ta s&oelig;ur, et que je respecte ta famille.</p>
-<p>&mdash;Quoique , v'l la diligence! s'cria
+<p>&mdash;Quoique çâ, v'là la diligence!» s'écria
Joson Michais.</p>
<p>Et, de l'autre bout de la place, la tante
Renotte agitant son parapluie de coton
bleu:</p>
-<p>H! l-bas! me voici! C'est bien, ce que
-vous faites l, neveu Trfontaines! Vous valez
-mieux que les autres, malgr tout!</p>
+<p>«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que
+vous faites là, neveu Tréfontaines! Vous valez
+mieux que les autres, malgré tout!</p>
-<p>&mdash;J'ai dit, murmura le marquis mon
-oreille. Mets a dans un coin de ton cerveau
-et rumine l dessus quand tu seras tout
+<p>&mdash;J'ai dit, murmura le marquis à mon
+oreille. Mets ça dans un coin de ton cerveau
+et rumine là dessus quand tu seras tout
seul. Bonjour, ma tante. Julie serait venue,
sans les petits.</p>
-<p>&mdash;En voiture! ordonna le conducteur.</p>
+<p>&mdash;En voiture!» ordonna le conducteur.</p>
-<p>Mon beau-frre m'embrassa; la tante Renotte
-avait la larme l'&oelig;il.</p>
+<p>Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte
+avait la larme à l'&oelig;il.</p>
-<p>Ecris Landevan pour moi toute seule,
-dit-elle, et bien des choses aux Kervign de
+<p>«Ecris à Landevan pour moi toute seule,
+dit-elle, et bien des choses aux Kervigné de
Paris. Bon voyage.</p>
-<p>&mdash;Quoique , bon voyage itout, monsi
-el chevlier!</p>
+<p>&mdash;Quoique çâ, bon voyage itout, monsié
+el chevâlier!»</p>
-<p>La diligence se mit cahoter sur l'abominable
-pav du faubourg. Je n'avais plus
+<p>La diligence se mit à cahoter sur l'abominable
+pavé du faubourg. Je n'avais plus
conscience de ce qui ce passait autour de
-moi: je fus emport comme en un rve.</p>
+moi: je fus emporté comme en un rêve.</p>
-<p>A mon rveil, j'tais dj sur la haute
-colline d'o l'on dcouvre pour la premire
+<p>A mon réveil, j'étais déjà sur la haute
+colline d'où l'on découvre pour la première
fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux,
-sem d'les innombrables, mlange inou de
-terre et d'eau qui se nomme la petite mer
+semé d'îles innombrables, mélange inouï de
+terre et d'eau qui se nomme «la petite mer»
(Mor-bihan). J'occupais la place du milieu,
-dans le coup, entre un officier de marine
-trs coquet, mais trs maltrait par la petite
-vrole, qui fumait abondamment, et un
+dans le coupé, entre un officier de marine
+très coquet, mais très maltraité par la petite
+vérole, qui fumait abondamment, et un
vieux monsieur qui dormait mieux qu'un
juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir,
-et l'officier de marine de fumer qu'
-Plormel, o chacun d'eux prit sa part d'un
-dner, qu'aucune pithte ne saurait assez
-fltrir. Pendant le repas, le vieux monsieur
+et l'officier de marine de fumer qu'à
+Ploërmel, où chacun d'eux prit sa part d'un
+dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez
+flétrir. Pendant le repas, le vieux monsieur
ne dit rien, mais l'officier de marine
-nous apprit qu'il allait avoir le grade suprieur
-et la dcoration. Il se nomma: c'tait
+nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur
+et la décoration. Il se nomma: c'était
un de mes cousins; nous sommes tous cousins
en Basse Bretagne. Je gardai l'incognito,
-afin qu'il ne m'crast point de ses
-succs.</p>
+afin qu'il ne m'écrasât point de ses
+succès.</p>
-<p>Brest, d'o il venait, est une glorieuse
-ville, entirement habite par des officiers de
+<p>Brest, d'où il venait, est une glorieuse
+ville, entièrement habitée par des officiers de
marine et par des dames qui sont folles des officiers
<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
de marine. A Brest, un citoyen qui
-n'a pas l'honneur d'tre officier de marine
-s'attire dans les rues des regards pnibles,
-comme s'il tait boiteux ou bossu, les enfants
-de Brest voient dans l'absence de l'paulette
-une vritable difformit. On n'y connat que
+n'a pas l'honneur d'être officier de marine
+s'attire dans les rues des regards pénibles,
+comme s'il était boiteux ou bossu, les enfants
+de Brest voient dans l'absence de l'épaulette
+une véritable difformité. On n'y connaît que
le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre
-raison d'tre que les bureaux de ce mme
+raison d'être que les bureaux de ce même
ministre. Volontiers y crierait-on, dans les
-ftes nationales, selon les divers rgimes:
+fêtes nationales, selon les divers régimes:
vive le roi, ou vive l'empereur, ou vive la
-rpublique, qui nomme les officiers de la
+république, qui nomme les officiers de la
marine!</p>
-<p>Notre officier de marine du coup allait
+<p>Notre officier de marine du coupé allait à
Paris pour voir le seul prince de la famille
-royale qui et Brest quelque notorit,
-non parce qu'il tait prince, mais parce
-qu'il tait officier de marine. J'appris ici
-que les cendres de Napolon avaient fait
-beaucoup d'effet Paris, par la raison que
-la marine les y avait apportes. En arrivant
- Rennes, le mot marine me battait le crne
+royale qui eût à Brest quelque notoriété,
+non parce qu'il était prince, mais parce
+qu'il était officier de marine. J'appris ici
+que les cendres de Napoléon avaient fait
+beaucoup d'effet à Paris, par la raison que
+la marine les y avait apportées. En arrivant
+à Rennes, le mot marine me battait le crâne
comme un marteau de couvreur. J'avais
-encore pourtant deux jours et deux nuits
-passer en tte tte avec la marine.</p>
+encore pourtant deux jours et deux nuits à
+passer en tête à tête avec la marine.</p>
<p>Le vieux monsieur ronflait, l'heureux
mortel. Toute cette marine passait sur lui
-sans l'offenser. Aux portes d'Alenon, j'avais
-une migraine furieuse; Chartres j'aurais
-voulu me changer en brlot pour incendier
-la flotte franaise.</p>
+sans l'offenser. Aux portes d'Alençon, j'avais
+une migraine furieuse; à Chartres j'aurais
+voulu me changer en brûlot pour incendier
+la flotte française.</p>
-<p>A Paris, le vieux monsieur s'veilla, la
-marine me dit adieu d'un signe de tte protecteur,
+<p>A Paris, le vieux monsieur s'éveilla, la
+marine me dit adieu d'un signe de tête protecteur,
et je me trouvai seul dans la cour
des messageries.</p>
-<p>Quoique , dit derrire moi une voix
-raboteuse et plaintive, c'est peut-tre un
-coup ed' ma tte que j'ons fait pour sr et
+<p>«Quoique çâ, dit derrière moi une voix
+raboteuse et plaintive, c'est peut-être un
+coup ed' ma tête que j'ons fait pour sûr et
pour vrai.</p>
-<p>&mdash;Joson Michais m'criai-je en un premier
+<p>&mdash;Joson Michais m'écriai-je en un premier
mouvement de joie.</p>
-<p>&mdash;C'est il que vous fait du plaisir de
-me voir, monsi el chevlier! me demanda
+<p>&mdash;C'est il que çâ vous fait du plaisir de
+me voir, monsié el chevâlier! me demanda
le pauvre diable d'un air piteux.</p>
-<p>&mdash;Que viens-tu faire ici? et o t'es-tu cach
+<p>&mdash;Que viens-tu faire ici? et où t'es-tu caché
tout le long de la route?</p>
<p>&mdash;Je ne mens point: dans la diligence.
-Et j'voulais voir el grand bourg tout de mme.
+Et j'voulais voir el grand bourg tout de même.
Ah! mais dame, oui!</p>
<p>&mdash;Et que vas-tu devenir?</p>
-<p>&mdash;Quoique ! Mes chemises sont dans
+<p>&mdash;Quoique çâ! Mes chemises sont dans
vot'paquet, et j'vas aller d'avec mes chemises.</p>
-<p>Joson Michais me fit cette dclaration
-d'un air modeste, mais rsolu. Il tait assez
-coquettement costum: je m'tonnai de n'avoir
-point remarqu au dpart qu'il avait
-mis ses braies du dimanche, ses pinglettes
+<p>Joson Michais me fit cette déclaration
+d'un air modeste, mais résolu. Il était assez
+coquettement costumé: je m'étonnai de n'avoir
+point remarqué au départ qu'il avait
+mis ses braies du dimanche, ses épinglettes
de laine et son grand chapeau de Plouharnel.
-C'tait un beau gros Breton, tout
+C'était un beau gros Breton, à tout
prendre.</p>
-<p>Charge la malle et viens avec moi, lui
+<p>«Charge la malle et viens avec moi,» lui
dis-je.</p>
<p>Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il
eut bonne envie d'entonner la chanson des
-gars de Locmin qu'ont de la maillette
-dessous leurs souliers.</p>
+gars de Locminé «qu'ont de la maillette
+dessous leurs souliers.»</p>
<p>Nous allions partir, et Dieu sait comment
-nous aurions trouv notre chemin, car je ne
+nous aurions trouvé notre chemin, car je ne
me donne pas pour un jeune homme de
-ressource, et l'ide ne m'tait pas venue de
+ressource, et l'idée ne m'était pas venue de
prendre un fiacre, quand un grand laquais
en deuil, avec une cocarde noire, large
comme un ventilateur d'estaminet, sortit du
bureau avec le conducteur qui me montra
-au doigt. Le grand laquais vint moi aussitt
+au doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt
et me dit avec noblesse:</p>
-<p>La voiture attend monsieur le chevalier.</p>
+<p>«La voiture attend monsieur le chevalier.»</p>
-<p>Joson ouvrit des yeux normes et faillit
-lcher notre malle. Le fait est que ce grand
-laquais noir tait de toute beaut.</p>
+<p>Joson ouvrit des yeux énormes et faillit
+lâcher notre malle. Le fait est que ce grand
+laquais noir était de toute beauté.</p>
-<p>Vous tes mon cousin le prsident de
-Kervign? demandai-je un peu intimid.</p>
+<p>«Vous êtes à mon cousin le président de
+Kervigné? demandai-je un peu intimidé.</p>
-<p>&mdash;A madame la vicomtesse! rpliqua
+<p>&mdash;A madame la vicomtesse!» répliqua
le grand laquais d'un ton de preux qui affirme
sa dame.</p>
<p>Puis, regardant Joson de haut en bas, il
demanda:</p>
-<p>Qu'est-ce que c'est que ?</p>
+<p>«Qu'est-ce que c'est que çà?»</p>
-<p>Je n'avais pas la tte trop loin du bonnet;
-malgr mon apparence paisible.</p>
+<p>Je n'avais pas la tête trop loin du bonnet;
+malgré mon apparence paisible.</p>
-<p>Comment vous nomme-t-on? demandai-je
+<p>«Comment vous nomme-t-on? demandai-je
en me redressant.</p>
-<p>&mdash;Laroche, rpondit mon beau drle, dont
+<p>&mdash;Laroche, répondit mon beau drôle, dont
la taille sembla diminuer de tout ce qu'avait
-gagn la mienne.</p>
+gagné la mienne.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! Laroche, repris-je, a, c'est
+<p>&mdash;Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c'est
un gars de Bretagne qui vous cassera les
-os la premire occasion, si vous oubliez la
+os à la première occasion, si vous oubliez la
politesse.</p>
<p>&mdash;Je ne mens point! approuva Joson;
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-quoique , tout de mme, ah! mais dame,
-oui!</p>
+quoique çâ, tout de même, ah! mais dame,
+oui!»</p>
<p>Laroche s'inclina gravement et me montra
la voiture qui stationnait dans la cour
-mme des messageries. Certes, ma tante
-faisait bien les choses. La voiture tait
-moins splendide que le grand laquais;
-Vannes, nanmoins, elle et pass encore
+même des messageries. Certes, ma tante
+faisait bien les choses. La voiture était
+moins splendide que le grand laquais; à
+Vannes, néanmoins, elle eût passé encore
pour un beau carrosse. J'entrai seul dans
-la caisse; Laroche s'assit auprs du cocher
-et Joson monta derrire avec la malle.</p>
+la caisse; Laroche s'assit auprès du cocher
+et Joson monta derrière avec la malle.</p>
-<p>Voil comme il faut se conduire Paris,
+<p>«Voilà comme il faut se conduire à Paris,
me disais-je le long de la route, encore
-tout mu de ma sortie contre Laroche. Du
-caractre, morbleu! du caractre!</p>
+tout ému de ma sortie contre Laroche. Du
+caractère, morbleu! du caractère!»</p>
-<p>Mais la rflexion vint et moiti chemin,
-l'ide que Laroche allait faire son rapport
- ma tante me donna la chair de poule.
+<p>Mais la réflexion vint et à moitié chemin,
+l'idée que Laroche allait faire son rapport
+à ma tante me donna la chair de poule.
Etait-ce en matamore qu'il me fallait entrer
-dans cette maison hospitalire! Ce nigaud
+dans cette maison hospitalière! Ce nigaud
de Joson avait bien besoin de venir augmenter
mes embarras!</p>
-<p>La nuit tombait quand nous arrivmes
-rue du Regard, o la voiture s'arrta devant
-un htel de fort bonne apparence.</p>
+<p>La nuit tombait quand nous arrivâmes
+rue du Regard, où la voiture s'arrêta devant
+un hôtel de fort bonne apparence.</p>
-<p>Porte, s'il vous plat! cria Laroche,
+<p>«Porte, s'il vous plaît!» cria Laroche,
un des plus sonores barytons-laquais du faubourg
Saint Germain.</p>
<p>La porte s'ouvrit. La voiture entra dans
-une cour spacieuse, mais triste, entoure
-de vieux btiments qui me rappelrent un
-peu notre htel de la place des Lices. Les
-fentres du premier tage taient d'une
-hauteur dmesure. A l'une de ces croises,
+une cour spacieuse, mais triste, entourée
+de vieux bâtiments qui me rappelèrent un
+peu notre hôtel de la place des Lices. Les
+fenêtres du premier étage étaient d'une
+hauteur démesurée. A l'une de ces croisées,
une forme blanche s'appuyait au balcon
-de fer. C'tait en vrit, une entre
+de fer. C'était en vérité, une entrée
traduite de l'allemand: rien ne manquait,
-ni l'antique manoir, ni la chtelaine.</p>
+ni l'antique manoir, ni la châtelaine.</p>
-<p>Bonsoir, mon petit cousin, me dit une
-voix douce qui appartenait la forme blanche
+<p>«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une
+voix douce qui appartenait à la forme blanche
du balcon, montez vite et venez me
-parler de notre chre Bretagne.</p>
+parler de notre chère Bretagne.»</p>
-<p>J'tai ma casquette en balbutiant:</p>
+<p>J'ôtai ma casquette en balbutiant:</p>
-<p>Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup
-de bont.</p>
+<p>«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup
+de bonté.</p>
<p>&mdash;Et qu'allons-nous faire du gars, qui
-me cassera les os la prochaine occasion?
-demanda ce perfide Laroche haute et intelligente
+me cassera les os à la prochaine occasion?
+demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente
voix.</p>
-<p>&mdash;Quoique .... commena Joson.</p>
+<p>&mdash;Quoique çâ.... commença Joson.</p>
-<p>&mdash;Quel gars? interrogea la prsidente.</p>
+<p>&mdash;Quel gars? interrogea la présidente.</p>
-<p>&mdash;Le valet de chambre de M. le chevalier.</p>
+<p>&mdash;Le valet de chambre de M. le chevalier.»</p>
<p>J'entendis la forme blanche qui murmurait:</p>
-<p>Est-ce que l'enfant est fou?....</p>
+<p>«Est-ce que l'enfant est fou?....</p>
<p>&mdash;Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez,
mes enfants, montez.</p>
<p>&mdash;Le gars aussi? dit Laroche.</p>
-<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+<p>&mdash;Tout le monde.»</p>
-<p>Nous prmes le vaste escalier rampe de
-fer forg et nous fmes introduit dans un
-boudoir tendu de lampas bleu sombre o
-rgnait une douce clart. Ce qui me frappa
+<p>Nous prîmes le vaste escalier à rampe de
+fer forgé et nous fûmes introduit dans un
+boudoir tendu de lampas bleu sombre où
+régnait une douce clarté. Ce qui me frappa
surtout, ce fut la bonne odeur de cette retraite.
-Les sauvages aiment l'atmosphre
-des boutiques de parfumeurs, et je n'tais
+Les sauvages aiment l'atmosphère
+des boutiques de parfumeurs, et je n'étais
qu'un sauvage.</p>
-<p>Voil, dit le grand laquais avec une libert
+<p>«Voilà, dit le grand laquais avec une liberté
de ton, qui me surprit.</p>
-<p>&mdash;Ma tante...... commenai-je en dessinant
+<p>&mdash;Ma tante...... commençai-je en dessinant
mon meilleur salut.</p>
<p>&mdash;Mais je ne suis pas votre tante du tout,
mon cher cousin, m'interrompit-elle. Votre
-pre tait le cousin germain du mien; il est
-par consquent mon oncle, et ce respectable
-M. Blbon est mon grand-oncle.</p>
-
-<p>Je savais son ge par hasard, elle avait
-six mois de plus que ma mre. En Bretagne,
-nous avons coutume de rgler les titres
-de parent d'aprs l'ge, et c'tait la
-premire fois que je voyais une femme de
+père était le cousin germain du mien; il est
+par conséquent mon oncle, et ce respectable
+M. Bélébon est mon grand-oncle.»</p>
+
+<p>Je savais son âge par hasard, elle avait
+six mois de plus que ma mère. En Bretagne,
+nous avons coutume de régler les titres
+de parenté d'après l'âge, et c'était la
+première fois que je voyais une femme de
quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait:
-ma tante. Je compris ds l'abord que
-c'tait l une faiblesse avec laquelle il ne
-fallait point plaisanter, d'autant que la prsidente
-avait prononc ces mots: Mon
-grand-oncle, avec une vritable volupt.</p>
+ma tante. Je compris dès l'abord que
+c'était là une faiblesse avec laquelle il ne
+fallait point plaisanter, d'autant que la présidente
+avait prononcé ces mots: «Mon
+grand-oncle,» avec une véritable volupté.</p>
<p>&mdash;Ma cousine...... murmurai-je docilement.</p>
-<p>&mdash;Bien, trs bien! Il est tout uniment
-charmant, ce garon-l, dis, Laroche?</p>
+<p>&mdash;Bien, très bien! Il est tout uniment
+charmant, ce garçon-là, dis, Laroche?»</p>
-<p>A ma complte stupfaction, le grand laquais
-rpondit:</p>
+<p>A ma complète stupéfaction, le grand laquais
+répondit:</p>
-<p>Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un
+<p>«Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un
peu haut.</p>
<p>&mdash;C'est tout neuf, Laroche, pense donc!
-fit ma cousine. Et puis, c'est un Kervign!
+fit ma cousine. Et puis, c'est un Kervigné!
Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines,
nous autres Bretons!</p>
-<p>&mdash;Ah! mais, dame oui! applaudit Joson,
-qui n'avait pas t son grand chapeau,
+<p>&mdash;Ah! mais, dame oui!» applaudit Joson,
+qui n'avait pas ôté son grand chapeau,
tant il avait de trouble.
<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p>
-<p>La prsidente mit un binocle d'or cheval
+<p>La présidente mit un binocle d'or à cheval
sur son nez, d'un geste cavalier et tout
gracieux, je dois l'affirmer.</p>
-<p>Les voil bien! s'cria-t-elle. Ah! mon
-pays! Terre de granit recouverte de chnes,
+<p>«Les voilà bien! s'écria-t-elle. Ah! mon
+pays! Terre de granit recouverte de chênes,
comme dit Brizeux. Vous connaissez
Brizeux, chevalier? Non? Laroche, tu mettras
mon Brizeux sur la table de nuit du
chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon
-gars? Yvon? Mathelin? Loc?</p>
+gars? Yvon? Mathelin? Loïc?</p>
-<p>&mdash;Joson...... quoique !</p>
+<p>&mdash;Joson...... quoique çâ!</p>
-<p>&mdash;Ah! Joson! ah! quoique a! Dit-il <em>pour
-sr et pour vrai</em>? ajouta-t-elle en s'adressant
- moi. J'adore ces chinoiseries-l! Comment
+<p>&mdash;Ah! Joson! ah! quoique ça! Dit-il <em>pour
+sûr et pour vrai</em>? ajouta-t-elle en s'adressant
+à moi. J'adore ces chinoiseries-là! Comment
va ma bonne tante Renotte? Quels
-laitages vous avez l-bas! Je me souviens
-parfaitement de votre respectable mre,
-chevalier, quoiqu'elle ft une grande demoiselle
-dj, quand j'tais une toute petite
+laitages vous avez là-bas! Je me souviens
+parfaitement de votre respectable mère,
+chevalier, quoiqu'elle fût une grande demoiselle
+déjà, quand j'étais une toute petite
fille...... Joson, qui, toi?</p>
<p>&mdash;Joson Michais, ej' ne mens point!</p>
@@ -2829,333 +2791,333 @@ fille...... Joson, qui, toi?</p>
<p>&mdash;Adorable! Il ne ment point! Et vous,
cousin?</p>
-<p>&mdash;Ren.</p>
+<p>&mdash;René.</p>
<p>&mdash;Comme c'est Breton! Il y a des noms,
-figure-toi, Laroche...... je demeurais
-Landevan.... de l'autre ct de Lorient,
+figure-toi, Laroche...... je demeurais à
+Landevan.... de l'autre côté de Lorient,
c'est Larmor, Loqueltas, Locmener......</p>
-<p>&mdash;Et Plouharnel, dont je suis ntif, aussi
+<p>&mdash;Et Plouharnel, dont je suis nâtif, aussi
vrai comme ne faut point mentir, respect
-de vous et la compagnie, dfila Joson tout
+de vous et la compagnie,» défila Joson tout
d'un trait.</p>
<p>Je crus voir que ce beau baryton de Laroche
-haussait les paules assez ostensiblement.</p>
+haussait les épaules assez ostensiblement.</p>
-<p>Emmne-le! dit tout coup la chtelaine
-qui touffa un billement. Fais le
-manger. Nous le montrerons ces messieurs
-et ces dames. C'est plus drle que
+<p>«Emmène-le! dit tout à coup la châtelaine
+qui étouffa un bâillement. Fais le
+manger. Nous le montrerons à ces messieurs
+et à ces dames. C'est plus drôle que
les hommes en coquillage du Croisic. Mets
-quelque chose sur mes paules, Roro, le
-temps frachit.</p>
+quelque chose sur mes épaules, Roro, le
+temps fraîchit.»</p>
<p>Le grand laquais ouvrit une armoire et y
-prit un lger mantelet de tulle blanc qu'il
-disposa sur les paules demi-nues de sa matresse
-avec une coquetterie de camriste.
+prit un léger mantelet de tulle blanc qu'il
+disposa sur les épaules demi-nues de sa maîtresse
+avec une coquetterie de camériste.
Je dus rougir, car je sentis mes joues chaudes.
La suzeraine le remercia d'un sourire.</p>
-<p>Je n'ai plus de femme de chambre,
-laissa-t-elle tomber en manire d'explication.
-Roro fait l'intrim et je suis contente
-de lui.</p>
+<p>«Je n'ai plus de femme de chambre,
+laissa-t-elle tomber en manière d'explication.
+Roro fait l'intérim et je suis contente
+de lui.»</p>
<p>Autre sourire, auquel ce grand coquin de
-Laroche rpondit en se redressant comme
-un gendarme. Je lui trouvai dcidment un
-mchant air de Struense, mais je me disais
- part moi: pour juger les gens de Paris,
-il faut au moins connatre Paris.</p>
-
-<p>Ma cousine loigna sa camriste, et mon
-pauvre Joson, d'un geste o il y avait de la
-fatigue. Ds qu'ils furent partis, elle disposa
+Laroche répondit en se redressant comme
+un gendarme. Je lui trouvai décidément un
+méchant air de Struensée, mais je me disais
+à part moi: pour juger les gens de Paris,
+il faut au moins connaître Paris.</p>
+
+<p>Ma cousine éloigna sa camériste, et mon
+pauvre Joson, d'un geste où il y avait de la
+fatigue. Dès qu'ils furent partis, elle disposa
selon l'art, tout autour d'elle, sur le divan,
les plis de son peignoir de mousseline et me
-montra un tabouret qui tait ses pieds.</p>
+montra un tabouret qui était à ses pieds.</p>
<p>Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer
-la singulire diffrence qui existe, sous
+la singulière différence qui existe, sous
un certain jour, entre une Parisienne de
-quarante ans et une provinciale du mme
-ge. J'ai dit que ma bonne mre tait encore
-trs belle, mais sa toilette sans art la
-vieillissait: elle tait passionnment grand'mre.
+quarante ans et une provinciale du même
+âge. J'ai dit que ma bonne mère était encore
+très belle, mais sa toilette sans art la
+vieillissait: elle était passionnément grand'mère.
Ma cousine, au contraire, se baignait
depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine
de Jouvence. Elle avait des perles
dans la bouche, des perles qui se pouvaient
changer comme les rideaux de son boudoir,
-elle possdait, pour ses joues, un inpuisable
-trsor de lis de roses; ses cheveux abondants
+elle possédait, pour ses joues, un inépuisable
+trésor de lis de roses; ses cheveux abondants
ne pouvaient plus tomber; les cils de
ses beaux yeux renouvelaient chaque matin
-leur lustre d'bne: elle tait jolie, je
+leur lustre d'ébène: elle était jolie, je
vous l'affirme comme je le vis.</p>
-<p>C'tait une brune. Il y avait je ne sais
-quoi sous sa paupire, je ne savais quoi,
-devrais-je plutt dire, car aujourd'hui je
+<p>C'était une brune. Il y avait je ne sais
+quoi sous sa paupière, je ne savais quoi,
+devrais-je plutôt dire, car aujourd'hui je
n'ignore point qu'un coup de pinceau suffit
- produire ce prestige. L'embonpoint naissant
-gardait la souplesse sa taille. Ses
-paules, d'une blouissante blancheur, empruntaient
+à produire ce prestige. L'embonpoint naissant
+gardait la souplesse à sa taille. Ses
+épaules, d'une éblouissante blancheur, empruntaient
des rayons aux plis de la mousseline
qui ondoyait tout autour d'elle.</p>
-<p>Je m'assis pour lui obir. J'tais tout
-tremblant. J'avais les mains glaces et le
-front brlant. Etait-ce Paris, ce malaise
+<p>Je m'assis pour lui obéir. J'étais tout
+tremblant. J'avais les mains glacées et le
+front brûlant. Etait-ce Paris, ce malaise
inconnu, mais plein de charme? Je n'osais
plus regarder ma cousine, et il me semblait
-que son sourire me pntrait comme une
+que son sourire me pénétrait comme une
chaleur.</p>
-<p>Elle ferma ses yeux demi, et laissant
-tomber sur moi le rayon voil de sa prunelle,
-elle me demanda tout coup:</p>
+<p>Elle ferma ses yeux à demi, et laissant
+tomber sur moi le rayon voilé de sa prunelle,
+elle me demanda tout à coup:</p>
-<p>Est-ce que vous tes un mauvais sujet
-comme votre frre Grard chevalier?</p>
+<p>«Est-ce que vous êtes un mauvais sujet
+comme votre frère Gérard chevalier?»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></p>
<h2>VI.<br />
<span class="medium">LA PRESIDENTE.</span></h2>
-<p class="p2">Hlas! non, je n'tais pas un mauvais sujet.
-Je n'avais mme pas en moi ce qu'il
-faut pour le devenir par l'ducation.</p>
+<p class="p2">Hélas! non, je n'étais pas un mauvais sujet.
+Je n'avais même pas en moi ce qu'il
+faut pour le devenir par l'éducation.</p>
-<p>Ma cousine, rpondis-je en rougissant
-jusqu'aux oreilles, on aura calomni mon
-frre Grard auprs de vous.</p>
+<p>«Ma cousine, répondis-je en rougissant
+jusqu'aux oreilles, on aura calomnié mon
+frère Gérard auprès de vous.»</p>
<p>Elle eut un petit rire sec. J'ajoutai sur
un mode plaintif:</p>
-<p>Qui donc a pu vous donner si mauvaise
-opinion de moi?</p>
+<p>«Qui donc a pu vous donner si mauvaise
+opinion de moi?»</p>
<p>Je sentis qu'elle me regardait avec attention,
-et je me prparai srieusement
+et je me préparai sérieusement à
subir un examen de morale.</p>
-<p>Etes-vous dvot, Ren? me demanda-t-elle.</p>
+<p>«Etes-vous dévot, René? me demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Pas autant que je le voudrais, rpondis-je
+<p>&mdash;Pas autant que je le voudrais, répondis-je
avec modestie.</p>
<p>&mdash;Moi, me dit-elle, c'est par places. Il y
-a des moments o je suis comme une tigresse,
+a des moments où je suis comme une tigresse,
en fait de religion. D'abord, je mets
-de la passion dans tout. J'ai pass vingt-huit
+de la passion dans tout. J'ai passé vingt-huit
ans, vous concevez, et l'on ne se refait
-pas cet ge-l. Tout le monde remplit ses
-devoirs la maison; j'exige cela: Laroche
+pas à cet âge-là. Tout le monde remplit ses
+devoirs à la maison; j'exige cela: Laroche
est exemplaire. Mais il me vient des doutes,
mon esprit travaille. Ah! l'Evangile a
-bien raison de le dire: Bienheureux les
-pauvres d'esprit! C'est mon esprit qui
+bien raison de le dire: «Bienheureux les
+pauvres d'esprit!» C'est mon esprit qui
fait des siennes. Du reste, je suis en veine
de ferveur, ces temps-ci, en grand veine:
-j'ai trois sermons demain, trs commodment
-chelonns: deux l'aprs-midi, un le
-soir; je vous y mnerai. Savez-vous que je ne
-resterais pas seule avec votre frre Grard
+j'ai trois sermons demain, très commodément
+échelonnés: deux l'après-midi, un le
+soir; je vous y mènerai. Savez-vous que je ne
+resterais pas seule avec votre frère Gérard
comme me voici avec vous, chevalier?</p>
-<p>&mdash;Ma cousine.... balbutiai-je.</p>
+<p>&mdash;Ma cousine....» balbutiai-je.</p>
<p>Je balbutiais parce que sa main, naturellement
-trs blanche, et que la poudre de
+très blanche, et que la poudre de
riz faisait plus douce qu'un satin, lissait mes
cheveux sur mon front.</p>
-<p>On dirait que vous avez peur de moi,
-interrompit-elle, vous n'osez pas me regarder.</p>
+<p>«On dirait que vous avez peur de moi,
+interrompit-elle, vous n'osez pas me regarder.»</p>
<p>Je levai les yeux. Son sourire excellent
-me fit en vrit battre le c&oelig;ur.</p>
+me fit en vérité battre le c&oelig;ur.</p>
-<p>Je ne sais comment vous exprimer,
-m'criai-je, la joie que j'prouve retrouver
-en vous une seconde mre!</p>
+<p>«Je ne sais comment vous exprimer,
+m'écriai-je, la joie que j'éprouve à retrouver
+en vous une seconde mère!»</p>
-<p>Ses sourcils se rapprochrent tandis que
-sa bouche souriait avec piti.</p>
+<p>Ses sourcils se rapprochèrent tandis que
+sa bouche souriait avec pitié.</p>
-<p>Vous devez avoir faim, mon petit homme,
+<p>«Vous devez avoir faim, mon petit homme,
dit-elle brusquement. Sonnez, on va
-vous servir souper.</p>
+vous servir à souper.»</p>
-<p>J'eus le bonheur de rpondre:</p>
+<p>J'eus le bonheur de répondre:</p>
-<p>Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous
-soyez dj ennuye de moi?</p>
+<p>«Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous
+soyez déjà ennuyée de moi?</p>
<p>&mdash;Paris offre tant de divertissements
aux enfants comme vous! dit-elle avec un
-reste de rancune dj radoucie.</p>
+reste de rancune déjà radoucie.</p>
-<p>&mdash;Je parlais de ma mre, ajoutai-je, car
-peut-tre comprenais-je vaguement le motif
-de ma disgrce, pour trouver un terme
+<p>&mdash;Je parlais de ma mère, ajoutai-je, car
+peut-être comprenais-je vaguement le motif
+de ma disgrâce, pour trouver un terme
de comparaison au bonheur que j'ai de
-m'entretenir avec vous.</p>
+m'entretenir avec vous.»</p>
-<p>En mme temps, j'appuyai mes lvres
+<p>En même temps, j'appuyai mes lèvres
sur sa main, comme pour demander mon
-pardon. Elle affecta de retirer sa main prcipitamment.</p>
+pardon. Elle affecta de retirer sa main précipitamment.</p>
-<p>Ce n'tait pas une grande coquette, selon
-la classification thtrale. Ce n'tait pas non
-plus tout fait une comique. Il y avait une
-forte dose de navet dans son savoir-faire.</p>
+<p>Ce n'était pas une grande coquette, selon
+la classification théâtrale. Ce n'était pas non
+plus tout à fait une comique. Il y avait une
+forte dose de naïveté dans son savoir-faire.</p>
<p>Du reste, je dois dire tout de suite que la
-maison entire participait ces demi-teintes.
-Il n'y avait l qu'une moiti de luxe,
-parce qu'on possdait peine une moiti
+maison entière participait à ces demi-teintes.
+Il n'y avait là qu'une moitié de luxe,
+parce qu'on possédait à peine une moitié
de fortune. Je ne peux plus appeler <em>demi-monde</em>
-le monde qu'on voyait chez le prsident,
+le monde qu'on voyait chez le président,
puisque la signification de ce mot
-est fixe faux par une des plus charmantes
-et des plus illustres comdies de ce
-temps-ci. Le demi-monde de la comdie
+est fixée à faux par une des plus charmantes
+et des plus illustres comédies de ce
+temps-ci. Le demi-monde de la comédie
n'est pas plus le vrai demi-monde qu'un
morceau de strass n'est un demi-diamant.
-<em>L'abondance</em> des collges, au contraire, est
-bien vritablement du demi-vin ou du quart
+<em>L'abondance</em> des colléges, au contraire, est
+bien véritablement du demi-vin ou du quart
de vin, puisqu'il y a un peu de vin dans
-beaucoup d'eau. C'tait ainsi chez ma cousine.
+beaucoup d'eau. C'était ainsi chez ma cousine.
A supposer que le grand monde soit
-la crme, il y avait l un peu de crme sincre
-dans quelque chose qui n'tait mme
+la crème, il y avait là un peu de crème sincère
+dans quelque chose qui n'était même
plus du lait.</p>
-<p>La matire premire restait, mais le titre
-allait s'abaissant. Il n'tait pas jusqu'au
-prsident, dont je n'ai pas eu occasion de
-parler encore, qui ne ft entre la chvre
+<p>La matière première restait, mais le titre
+allait s'abaissant. Il n'était pas jusqu'au
+président, dont je n'ai pas eu occasion de
+parler encore, qui ne fût entre la chèvre
et le chou: presque grand seigneur, mais
un peu dans le tas, homme politique entre
-le zist et le zest sommit du douzime
-ordre, alliant l'austrit apparente des
+le zist et le zest sommité du douzième
+ordre, alliant l'austérité apparente à des
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-faiblesses trs peu mystrieuses. L'poque
-prtait cela: c'tait le rgne des coalitions
+faiblesses très peu mystérieuses. L'époque
+prêtait à cela: c'était le règne des coalitions
malsaines et des paradoxales compensations.
On appelait cette cuisine sophistique
le juste milieu. Les choses allaient et
venaient sans avoir le courage de l'effronterie,
-sans prendre le souci d'tre hypocrites.
-On et dit que la socit parisienne
-s'arrtait entre deux portes pour attendre
+sans prendre le souci d'être hypocrites.
+On eût dit que la société parisienne
+s'arrêtait entre deux portes pour attendre
mieux ou pis. Ce qu'elle attendait est venu.</p>
-<p>Mme de Kervign disposa de nouveau
-les plis de sa robe et adoucit encore les suavits
-un peu prtentieuses de son sourire.</p>
+<p>Mme de Kervigné disposa de nouveau
+les plis de sa robe et adoucit encore les suavités
+un peu prétentieuses de son sourire.</p>
-<p>Vous vous exprimez avec facilit, Ren,
-me dit-elle. Si mon mari tait un autre
-homme, je vous garantirais le succs Paris,
+<p>«Vous vous exprimez avec facilité, René,
+me dit-elle. Si mon mari était un autre
+homme, je vous garantirais le succès à Paris,
car vous avez tout pour vous. Quand
-on a pass vingt-huit ans, on peut bien faire
+on a passé vingt-huit ans, on peut bien faire
le sacrifice de la coquetterie. Je comptais
-tre votre s&oelig;ur ane, mais, ce n'est pas
-assez solennel: je serai votre petite mre.</p>
+être votre s&oelig;ur aînée, mais, ce n'est pas
+assez solennel: je serai votre petite mère.</p>
-<p>&mdash;Ah! madame! m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Ah! madame! m'écriai-je.</p>
<p>&mdash;Vous m'appellerez petite maman? Ce
sera tout gracieux et cela imposera silence
- la calomnie.... car on calomnie Paris
+à la calomnie.... car on calomnie à Paris
comme en province, chevalier, s'interrompit-elle
-en un soupir de colombe blesse; et
+en un soupir de colombe blessée; et
quand une femme de haut rang a le malheur
-d'tre dlaisse par son mari... quoique
+d'être délaissée par son mari... quoique
certes votre cousin soit un galant homme
-et qu'il n'ait jamais manqu aux gards
+et qu'il n'ait jamais manqué aux égards
qu'il me doit. Mais vous savez, le faubourg
-Saint-Germain est plus prs de Versailles
+Saint-Germain est plus près de Versailles
que de Paris, c'est un vieillard boudeur qui
-n'a gard que ses yeux d'Argus et sa
-langue de commre. Le tiers et le quart savent
-que le prsident, malgr son ge&mdash;il
-pourrait presque tre mon pre&mdash;malgr
-sa position.... Vous m'entendez bien, Ren,
+n'a gardé que ses yeux d'Argus et sa
+langue de commère. Le tiers et le quart savent
+que le président, malgré son âge&mdash;il
+pourrait presque être mon père&mdash;malgré
+sa position.... Vous m'entendez bien, René,
je ne peux pas, non plus, mettre de trop
gros points sur les i. Et il me sera bien
doux d'avoir en vous un confident de mes
-peines.</p>
+peines.»</p>
-<p>Je ne donne pas ce discours pour un modle
-de prcision oratoire; cependant il disait
-tout ce qu'il voulait dire, surtout
+<p>Je ne donne pas ce discours pour un modèle
+de précision oratoire; cependant il disait
+tout ce qu'il voulait dire, surtout à
cause de l'accent qu'on y mettait. Je me
sentis le c&oelig;ur attendri.</p>
-<p>Se peut-il, murmurai-je, employant
+<p>«Se peut-il, murmurai-je, employant à
mon insu une phrase du roman traduit de
l'allemand que ma tante Bel-&OElig;il m'avait
-donn; se peut-il que mon cousin paye votre
+donné; se peut-il que mon cousin paye votre
tendresse par l'ingratitude!</p>
-<p>&mdash;Ma tendresse! rpta-t-elle.</p>
+<p>&mdash;Ma tendresse!» répéta-t-elle.</p>
-<p>Un moins novice que moi et dcouvert
+<p>Un moins novice que moi eût découvert
son envie de rire. Mais elle me demanda
-tout coup:</p>
+tout à coup:</p>
-<p>Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!</p>
+<p>«Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!»</p>
-<p>Puis, sans attendre ma rponse:</p>
+<p>Puis, sans attendre ma réponse:</p>
-<p>Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a
-sembl singulier cause de l'ge du prsident;
+<p>«Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a
+semblé singulier à cause de l'âge du président;
mais, en somme, n'est-on pas une vieille
-femme vingt-huit ans passs! Et d'ailleurs.
-Il est fort bien conserv. Les hommes sont
+femme à vingt-huit ans passés! Et d'ailleurs.
+Il est fort bien conservé. Les hommes sont
pour nous des vampires: ils rajeunissent
par les chagrins qu'ils nous donnent et qui
nous font vieillir. Ah? cher enfant! la vie
est pour vous couleur de rose, et vous ne
-vous doutez pas de ce qu'un c&oelig;ur peut souffrir.</p>
+vous doutez pas de ce qu'un c&oelig;ur peut souffrir.»</p>
-<p>Les vingt-huit ans passs de ma cousine
-taient pour moi dsormais un article de
+<p>Les vingt-huit ans passés de ma cousine
+étaient pour moi désormais un article de
foi. Les parents de Bretagne se trompaient
-sur son ge. Plus je restais prs d'elle, plus
+sur son âge. Plus je restais près d'elle, plus
je la trouvais bonne, douce, aimable. Je
-respirais les parfums trop accuss de sa
+respirais les parfums trop accusés de sa
toilette comme on s'enivre avec des fleurs.
-L'ide se fortifiait en moi que cette maison
-allait tre mon paradis.</p>
+L'idée se fortifiait en moi que cette maison
+allait être mon paradis.</p>
-<p>Les heures s'coulrent. J'entendis plus
-d'une fois le pas discret de Laroche qui rdait
+<p>Les heures s'écoulèrent. J'entendis plus
+d'une fois le pas discret de Laroche qui rôdait
dans le corridor, mais il n'osa pas entrer.
Ma cousine souriait quand il s'approchait
-de la porte. Je n'aurais point su dfinir
-l'expression de ce sourire, o il y avait
-du contentement et une douce piti. Quand
+de la porte. Je n'aurais point su définir
+l'expression de ce sourire, où il y avait
+du contentement et une douce pitié. Quand
la pendule sonna onze heures, elle appela
-sans lever la voix, et Laroche parut aussitt
+sans élever la voix, et Laroche parut aussitôt
sur le seuil.</p>
-<p>Monsieur est-il rentr? demanda-t-elle.</p>
+<p>«Monsieur est-il rentré?» demanda-t-elle.</p>
-<p>Le baryton, qui tait de mauvaise humeur,
-rpondit</p>
+<p>Le baryton, qui était de mauvaise humeur,
+répondit</p>
-<p>Il est rentr quelque part, mais pas
-ici.</p>
+<p>«Il est rentré quelque part, mais pas
+ici.»</p>
<p>Ma cousine leva les yeux au ciel, puis
elle me regarda.</p>
@@ -3163,172 +3125,172 @@ elle me regarda.</p>
<p>Comme elle vit mes sourcils se froncer,
elle me dit entre haut et bas:</p>
-<p>Vous apprcierez Laroche. Il est au-dessus
-de son tat.</p>
+<p>«Vous apprécierez Laroche. Il est au-dessus
+de son état.»</p>
-<p>Et Laroche:
+<p>Et à Laroche:
<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></p>
-<p>Mon bon, il faut que tu sois le guide et
-l'ami de cet enfant-l. Il est de mon parti.
+<p>«Mon bon, il faut que tu sois le guide et
+l'ami de cet enfant-là. Il est de mon parti.
C'est mon page et je suis sa petite maman.</p>
-<p>&mdash;a va bien, dit Laroche, qui drangea
+<p>&mdash;Ça va bien,» dit Laroche, qui dérangea
un fauteuil comme pour s'asseoir.</p>
-<p>Mme de Kervign rougit et le prvint en
+<p>Mme de Kervigné rougit et le prévint en
ajoutant:</p>
-<p>Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir
+<p>«Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir
de faim. Fais-nous servir quelque chose
-ici. O as-tu mis le Breton?</p>
+ici. Où as-tu mis le Breton?</p>
-<p>&mdash;A l'curie.</p>
+<p>&mdash;A l'écurie.»</p>
<p>Il sortit sur ce mot et claqua brutalement
-la porte. Ds qu'il fut parti, ma cousine me
-pina lgrement l'oreille.</p>
+la porte. Dès qu'il fut parti, ma cousine me
+pinça légèrement l'oreille.</p>
-<p>Je compte te tutoyer, Ren, me dit-elle
+<p>«Je compte te tutoyer, René, me dit-elle
puisque je suis ta petite maman. J'aime
mieux briser la glace tout de suite. Je ne
savais pas que tu prendrais du premier
coup une si grande place dans mon affection,
mais je devinais bien que Laroche et
toi vous ne pourriez pas vous souffrir. Sois
-gnreux, tu as tout l'avantage sur lui, qui
-n'est qu'un valet en dfinitive; mais quel
+généreux, tu as tout l'avantage sur lui, qui
+n'est qu'un valet en définitive; mais quel
valet! Je sens que je pourrais te le sacrifier,
-petit dmon; car tu es ici dj l'enfant
-gt, mais je ne te le pardonnerais jamais.</p>
+petit démon; car tu es ici déjà l'enfant
+gâté, mais je ne te le pardonnerais jamais.»</p>
<p>Cela me fit plaisir de m'entendre appeler
-petit dmon. Il y a un sicle qu'on ne vit
-candeur pareille la mienne. Je voudrais
-savoir pourquoi les adolescents honntes,
-les gros bourgeois un peu idiots et les dcrpits
+petit démon. Il y a un siècle qu'on ne vit
+candeur pareille à la mienne. Je voudrais
+savoir pourquoi les adolescents honnêtes,
+les gros bourgeois un peu idiots et les décrépits
de la rouerie aiment ces caressantes
-injures: dmon, mchant et mme sclrat.</p>
+injures: démon, méchant et même scélérat.</p>
<p>Ma cousine passa son pied sous mon tabouret
-et le rapprocha sans effort. Derrire
-sa rondeur d'odalisque il y avait une mle
+et le rapprocha sans effort. Derrière
+sa rondeur d'odalisque il y avait une mâle
vigueur.</p>
-<p>Tu sauras tout! reprit-elle en mettant
+<p>«Tu sauras tout! reprit-elle en mettant
sa bouche contre mon oreille. Il y a bien
des femmes qui voudraient tes cheveux. Et
-comme c'est tonnant, chevalier! Je ne
+comme c'est étonnant, chevalier! Je ne
vous connais que depuis trois heures et j'en
-suis vous confier des choses.... oh! certes,
-bien dlicates, mon ami! si dlicates
+suis à vous confier des choses.... oh! certes,
+bien délicates, mon ami! si délicates
que je cherche mes mots. Portez-vous des
gants la nuit?</p>
-<p>&mdash;La nuit! rptai-je tonn.</p>
+<p>&mdash;La nuit! répétai-je étonné.</p>
<p>&mdash;Je veux que toutes ces dames soient folles
de vous, de toi, mon petit chevalier. C'est
-trs rare, ce titre-l, maintenant, et il te
-sied ravir. Le dernier chevalier c'tait
+très rare, ce titre-là, maintenant, et il te
+sied à ravir. Le dernier chevalier c'était
Faublas. Tu as lu <em>Faublas</em>?</p>
<p>&mdash;Vous voulez dire <cite>Gil Bas</cite>, rectifiai-je.
-L'abb Raffroy n'a pas voulu me permettre
+L'abbé Raffroy n'a pas voulu me permettre
cette lecture.</p>
<p>&mdash;Je crois bien! fit-elle en baissant les
-yeux pour cacher un sourire. J'crirai demain
- toute ta famille et l'abb Raffroy.
+yeux pour cacher un sourire. J'écrirai demain
+à toute ta famille et à l'abbé Raffroy.
Mais ne leur dites rien de nos petits secrets.
-Bon Dieu! s'ils savaient que je suis oblige
-d'avoir prs de moi un Laroche, parce que
-M. de Kervign se compromet auprs de
+Bon Dieu! s'ils savaient que je suis obligée
+d'avoir près de moi un Laroche, parce que
+M. de Kervigné se compromet auprès de
toutes mes femmes de chambre?</p>
-<p>&mdash;Quoi! m'criai-je avec plus de gaiet
-encore que d'tonnement, M. de Kervign?...</p>
+<p>&mdash;Quoi! m'écriai-je avec plus de gaieté
+encore que d'étonnement, M. de Kervigné?...</p>
<p>&mdash;Ris souvent, m'interrompit-elle. Tu ris
-bien.</p>
+bien.»</p>
-<p>Ma foi, j'tais parti. L'ide d'un grave
-prsident mis ainsi en pnitence excita en
-moi une hilarit bruyante et prolonge.</p>
+<p>Ma foi, j'étais parti. L'idée d'un grave
+président mis ainsi en pénitence excita en
+moi une hilarité bruyante et prolongée.</p>
-<p>Ah! petite maman, balbutiai-je les larmes
-aux yeux ce point de vue. Laroche
+<p>«Ah! petite maman, balbutiai-je les larmes
+aux yeux à ce point de vue. Laroche
est magnifique!</p>
-<p>&mdash;Et toi, tu es charmant, Ren! murmura-t-elle.
+<p>&mdash;Et toi, tu es charmant, René! murmura-t-elle.
Tu comprends tout. Dans un
-mois, tu seras la coqueluche de mon salon!</p>
+mois, tu seras la coqueluche de mon salon!»</p>
<p>Je riais encore, quand on mit la table;
-Laroche grave, roide, maussade, prsida
-aux prparatifs et se retira. Pour un peu,
-ce soir-l, il se serait fait carmlite, comme
-la Vallire.</p>
+Laroche grave, roide, maussade, présida
+aux préparatifs et se retira. Pour un peu,
+ce soir-là, il se serait fait carmélite, comme
+la Vallière.</p>
<p>Ma cousine me servit une tranche de foie
gras et fit mousser le champagne dans mon
-verre. Je n'en tais plus m'tonner.</p>
+verre. Je n'en étais plus à m'étonner.</p>
-<p>Nous sommes en partie fine, me dit-elle.</p>
+<p>«Nous sommes en partie fine, me dit-elle.</p>
<p>&mdash;Si mon cousin revenait, repartis-je
-d'un ton o mon innocence avait dj quelque
-alliage de sclratesse.</p>
+d'un ton où mon innocence avait déjà quelque
+alliage de scélératesse.»</p>
<p>Elle me donna de son pain sur les doigts
et murmura:</p>
-<p>Ce n'est pas lui qui m'occupe.</p>
+<p>«Ce n'est pas lui qui m'occupe.»</p>
-<p>Hlas! c'tait Laroche. Laroche venait
-de temps en temps, sous prtexte de servir.
-Pour donner une ide des progrs qu'on
-peut faire Paris en une soire, l'ide me
+<p>Hélas! c'était Laroche. Laroche venait
+de temps en temps, sous prétexte de servir.
+Pour donner une idée des progrès qu'on
+peut faire à Paris en une soirée, l'idée me
passa que ce coquin de Laroche avait bien
-pu s'asseoir une fois ou l'autre ma place,
-chtiant ainsi de plus d'une manire les inconvenances
-de M. le prsident.
+pu s'asseoir une fois ou l'autre à ma place,
+châtiant ainsi de plus d'une manière les inconvenances
+de M. le président.
<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></p>
-<p>Laroche, du reste, me gnait peu. J'avais
-un apptit d'enfer, et je trouvais le
-souper exquis. Mme de Kervign ne mangeait
+<p>Laroche, du reste, me gênait peu. J'avais
+un appétit d'enfer, et je trouvais le
+souper exquis. Mme de Kervigné ne mangeait
pas comme ma tante Nougat, mais
-c'tait nanmoins une forte convive. Elle
-avait des faons ravissantes de tenir son
-verre champagne. Je trouvais Laroche
-des airs d'Othello qui me divertissaient sincrement.</p>
+c'était néanmoins une forte convive. Elle
+avait des façons ravissantes de tenir son
+verre à champagne. Je trouvais à Laroche
+des airs d'Othello qui me divertissaient sincèrement.</p>
<p>Au dessert, je savais par c&oelig;ur la maison
de ma cousine. Elle avait eu soin de m'apprendre
-que la partie du mtier de camriste,
- laquelle Laroche tait dcidment
-impropre, tait confie la lingre, vieille
-fille bossue que le prsident respectait. Le
-dcorum une fois bien tabli, Aurlie, car
+que la partie du métier de camériste,
+à laquelle Laroche était décidément
+impropre, était confiée à la lingère, vieille
+fille bossue que le président respectait. Le
+décorum une fois bien établi, Aurélie, car
elle m'avait permis de l'appeler ainsi pour
-alterner avec petite maman, Aurlie dis-je,
-passa aux confidences, ou plutt la confession
-gnrale de son mari. Son mari n'en
+alterner avec petite maman, Aurélie dis-je,
+passa aux confidences, ou plutôt à la confession
+générale de son mari. Son mari n'en
faisait pas beaucoup plus que les autres,
me dit-elle; car la mode parmi les hommes
-graves tait aux fredaines. Cela ne ressemblait
-pas tout fait aux orgies publiques
-de la rgence: c'taient des dbauches de
+graves était aux fredaines. Cela ne ressemblait
+pas tout à fait aux orgies publiques
+de la régence: c'étaient des débauches de
juste milieu, timides, parcimonieuses, vilaines.
-Ces palais mignons de la volupt
+Ces palais mignons de la volupté
qu'on appelait jadis des <em>folies</em> ou de petites
-maisons, taient remplacs tout uniment par
+maisons, étaient remplacés tout uniment par
des chambres garnies. Le Parc-aux-Cerfs
-du prsident tait Bagnolet, prs d'une
-fabrique de pltre, et lui cotait six cents
-francs par an. Quand sa fantaisie allait jusqu'
-mettre Pamla dans ses meubles, il
+du président était à Bagnolet, près d'une
+fabrique de plâtre, et lui coûtait six cents
+francs par an. Quand sa fantaisie allait jusqu'à
+mettre Paméla dans ses meubles, il
avait un abonnement au faubourg Saint-Antoine
et un billet de mille francs lui faisait
voir le bout de l'aventure.</p>
@@ -3336,394 +3298,394 @@ voir le bout de l'aventure.</p>
<p>Ma cousine connaissait par le menu la
carte de cette rouerie au rabais. Il y avait
des tenants et des aboutissants qui ne laissaient
-pas d'tre curieux. Ainsi, le prsident,
+pas d'être curieux. Ainsi, le président,
pourvu d'un pseudonyme, comme les
-vaudevillistes qui ont un bureau, tait actionnaire
-de plusieurs petits thtres. Son
-argent lui rapportait ainsi d'assez bons intrts
-et une influence. Il tait roi dans ces
+vaudevillistes qui ont un bureau, était actionnaire
+de plusieurs petits théâtres. Son
+argent lui rapportait ainsi d'assez bons intérêts
+et une influence. Il était roi dans ces
coulisses de bas ordre et n'enviait point les
-fous qui payent si cher le droit de s'garer
-dans les couloirs de l'Opra. On passe prcisment
-par les petits thtres avant de
-grimper dans les grands. Le prsident buvait
-le Nil sa source.</p>
-
-<p>Il <em>faisait dbuter</em> comme un commissaire
-du gouvernement. Ce qui cote les yeux de
-la tte un Anglais lui rapportait sept pour
+fous qui payent si cher le droit de s'égarer
+dans les couloirs de l'Opéra. On passe précisément
+par les petits théâtres avant de
+grimper dans les grands. Le président buvait
+le Nil à sa source.</p>
+
+<p>Il <em>faisait débuter</em> comme un commissaire
+du gouvernement. Ce qui coûte les yeux de
+la tête à un Anglais lui rapportait sept pour
cent l'an, outre la paix profonde de l'incognito,
-car le thtre Beaumarchais et les
-Dlassements-Comiques sont cent lieues
+car le théâtre Beaumarchais et les
+Délassements-Comiques sont à cent lieues
du Palais de justice.</p>
-<p>Pour le moment, la divinit rgnante
-tait une demoiselle Annette Las, qui sortait
-Dieu sait d'o. Le prsident l'avait fait
-dbuter depuis peu au thtre Beaumarchais.
-Il tait fou d'elle, ce qu'on disait.
+<p>Pour le moment, la divinité régnante
+était une demoiselle Annette Laïs, qui sortait
+Dieu sait d'où. Le président l'avait fait
+débuter depuis peu au théâtre Beaumarchais.
+Il était fou d'elle, à ce qu'on disait.
Il allait la voir avec une perruque blonde
et des lunettes bleues. Ma cousine ne me
-cacha pas qu'elle tait tout particulirement
+cacha pas qu'elle était tout particulièrement
curieuse de contempler cette merveille.</p>
-<p>Car Annette Las avait un succs tourdissant
-au thtre Beaumarchais, et on la
+<p>Car Annette Laïs avait un succès étourdissant
+au théâtre Beaumarchais, et on la
disait belle comme un astre.</p>
-<p>Je pense que je billai. Du moins, ma
-cousine se leva prcipitamment et ordonna
-Laroche de me conduire mon appartement.
+<p>Je pense que je bâillai. Du moins, ma
+cousine se leva précipitamment et ordonna à
+Laroche de me conduire à mon appartement.
Ce serait de l'effronterie, si je disais que je
-songeai longtemps la bizarrerie de mon
-entre dans la maison du prsident de Kervign.
+songeai longtemps à la bizarrerie de mon
+entrée dans la maison du président de Kervigné.
J'avais trois jours et trois nuits de diligence
dans la cervelle, et je m'endormis
en tombant dans mon lit, absolument comme
-si j'avais soup la table d'une famille
-toute unie et pareille la mienne. L'image
-d'Aurlie, ma nouvelle maman, ne vint pas
+si j'avais soupé à la table d'une famille
+toute unie et pareille à la mienne. L'image
+d'Aurélie, ma nouvelle maman, ne vint pas
du tout me visiter, quoique mes doigts gardassent
-son parfum comme si j'eusse manipul
+son parfum comme si j'eusse manipulé
du savon aux mille fleurs. Je m'endormis,
-Breton que j'tais, et, chose trange,
-si un nom vibra mon oreille au moment
-o je perdais connaissance, ce fut celui de
-cette fillette que mon cousin avait fait dbuter
-au thtre Beaumarchais, et qui sans
-doute allait lui coter mille francs chez son
+Breton que j'étais, et, chose étrange,
+si un nom vibra à mon oreille au moment
+où je perdais connaissance, ce fut celui de
+cette fillette que mon cousin avait fait débuter
+au théâtre Beaumarchais, et qui sans
+doute allait lui coûter mille francs chez son
marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine:
-le nom d'Annette Las.</p>
+le nom d'Annette Laïs.</p>
<h2>VII.<br />
-<span class="medium">ANNETTE LAS.</span></h2>
+<span class="medium">ANNETTE LAÏS.</span></h2>
-<p class="p2">Annette Las! Ce nom tintait encore
-dans l'air autour de moi quand je m'veillai
+<p class="p2">Annette Laïs! Ce nom tintait encore
+dans l'air autour de moi quand je m'éveillai
le lendemain matin, dans une chambre
-d'excellente tournure, commodment meuble,
-et dont les deux belles croises donnaient
+d'excellente tournure, commodément meublée,
+et dont les deux belles croisées donnaient
<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-sur les jardins de l'htel. De mon
+sur les jardins de l'hôtel. De mon
lit, je pouvais voir les arbres en pleine
-feuillaison que la brise matinale balanait.
-Je devais tout avoir Paris, mme des
+feuillaison que la brise matinale balançait.
+Je devais tout avoir à Paris, même des
arbres.</p>
<p>Et je me disais:</p>
-<p>Les gens de Vannes se figurent qu'il
-n'y a point d'arbres Paris. Je ne connaissais
-pas Vannes d'acacias si grands ni de
+<p>«Les gens de Vannes se figurent qu'il
+n'y a point d'arbres à Paris. Je ne connaissais
+pas à Vannes d'acacias si grands ni de
si gros tilleuls. Nos braves du Morbihan
-connaissent tous Paris la faon de l'oncle
-Blbon.</p>
+connaissent tous Paris à la façon de l'oncle
+Bélébon.»</p>
<p>Justice du ciel! ce souvenir de l'oncle
-Blbon, qui avait tout l'esprit de la famille,
-me sembla dater du dluge. Vincent disparaissait
-pour moi des distances incalculables.
+Bélébon, qui avait tout l'esprit de la famille,
+me sembla dater du déluge. Vincent disparaissait
+pour moi à des distances incalculables.
Je voyais mes deux tantes Kerfily-Nougat
et Kerfily-Bel-&OElig;il perdues tout au
-bout des lointaines perspectives du pass.
-Un sicle s'tait coul depuis mon dpart
+bout des lointaines perspectives du passé.
+Un siècle s'était écoulé depuis mon départ
de Bretagne.</p>
-<p>Pauvre bonne mre! Elle avait Charlot
-et Mimi qui devaient bien l'empcher de
-me regretter! Et mon pre! Ah! celui-l
+<p>Pauvre bonne mère! Elle avait Charlot
+et Mimi qui devaient bien l'empêcher de
+me regretter! Et mon père! Ah! celui-là
je l'entendais:</p>
-<p>A la soupe, saperbleure! Bon apptit,
+<p>«A la soupe, saperbleure! Bon appétit,
bonne conscience! Depuis mon dernier repas,
-je n'ai rien mang! Apportez le potage,
-que je le mette dans mes bottes.</p>
+je n'ai rien mangé! Apportez le potage,
+que je le mette dans mes bottes.»</p>
<p>Et ma s&oelig;ur, jolie, mais un peu maussade;
-et le prudent abb Raffroy, et ma pauvre
+et le prudent abbé Raffroy, et ma pauvre
vieille Renotte, vaillante comme un grenadier....</p>
-<p>Annette Las! Ce nom inconnu me revenait
+<p>Annette Laïs! Ce nom inconnu me revenait
comme ces tyranniques refrains qu'on
-voudrait chasser et qui vous obsdent. Notez
+voudrait chasser et qui vous obsèdent. Notez
qu'en dehors du nom, il n'y avait rien
pour moi; celle qui le portait ne m'inspirait
-ni intrt ni curiosit. Je n'tais mme pas
-comme ma cousine de Kervign, qui avait
+ni intérêt ni curiosité. Je n'étais même pas
+comme ma cousine de Kervigné, qui avait
envie de la voir.</p>
-<p>J'ai ordre de savoir si M. le chevalier
-prend du chocolat ou du caf, pronona la
-belle voix du baryton Laroche ma porte
-entre-baille.</p>
+<p>«J'ai ordre de savoir si M. le chevalier
+prend du chocolat ou du café, prononça la
+belle voix du baryton Laroche à ma porte
+entre-baillée.</p>
-<p>&mdash;Du caf, rpondis je, et envoyez-moi
-mon Breton.</p>
+<p>&mdash;Du café, répondis je, et envoyez-moi
+mon Breton.»</p>
<p>Laroche referma la porte.</p>
<p>Il fallut cela pour me rappeler ce qui aurait
-d tre ma proccupation principale:
-ma conversation avec la prsidente. Je
-n'aurais point su dire pourquoi j'avais rpugnance
- tourner mon souvenir de ce
-ct. Mes aventures du soir prcdent se
-prsentaient moi comme une histoire
+dû être ma préoccupation principale:
+ma conversation avec la présidente. Je
+n'aurais point su dire pourquoi j'avais répugnance
+à tourner mon souvenir de ce
+côté. Mes aventures du soir précédent se
+présentaient à moi comme une histoire à
la fois biscornue et invraisemblable. Il y
-avait dception: j'avais compt sur une
+avait déception: j'avais compté sur une
tante, et cette cousine, qui venait de passer
ses vingt-huit ans, m'apparaissait ce matin
sous une forme fantastique. Il n'y avait pas
-jusqu' son bouquet violent qui n'et pour
-moi odeur de fleurs fanes. Je ris pourtant
-un peu en songeant Laroche, sa camriste,
-et aux entreprises intestines du prsident,
-mais j'aurais mieux aim ne pas
+jusqu'à son bouquet violent qui n'eût pour
+moi odeur de fleurs fanées. Je ris pourtant
+un peu en songeant à Laroche, sa camériste,
+et aux entreprises intestines du président,
+mais j'aurais mieux aimé ne pas
rire.</p>
<p>Joson Michais arriva avec ma tasse de
-caf au lait. Il tait tout blme.</p>
+café au lait. Il était tout blême.</p>
-<p>Quoique , me dit-il d'une voix qui
-avait dj perdu quelque chose de son redoutable
+<p>«Quoique çâ, me dit-il d'une voix qui
+avait déjà perdu quelque chose de son redoutable
mordant, comment que nous en
-v, d matin, monsi el chevlier!</p>
+vâ, dâ matin, monsié el chevâlier!</p>
<p>&mdash;Es-tu malade, Joson? lui demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Point d'en tout, j'ne mens point.</p>
+<p>&mdash;Point d'en tout, éj'ne mens point.</p>
-<p>&mdash;As-tu bien dormi dans ton curie?</p>
+<p>&mdash;As-tu bien dormi dans ton écurie?</p>
-<p>&mdash;Ah! dame, assez tout de mme; c't'<em>etchurie</em>-l
+<p>&mdash;Ah! dame, assez tout de même; c't'<em>etchurie</em>-là
est plus plaisante qu'un logis.</p>
<p>&mdash;Qu'as-tu donc?</p>
-<p>&mdash;Ej'vs vous dire: ej'mennuie dans c'te
-Pris, pour sr et pour vrai, ah! mais dame
+<p>&mdash;Ej'vâs vous dire: ej'mennuie dans c'te
+Pâris, pour sûr et pour vrai, ah! mais dame
oui!</p>
<p>&mdash;Mais tu ne l'as pas vu encore, ce Paris.</p>
-<p>&mdash;Quoique !</p>
+<p>&mdash;Quoique çâ!»</p>
<p>Il tournait son grand chapeau entre ses
doigts, et je vis qu'il pleurait.</p>
-<p>Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore
+<p>«Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore
dans une semaine, je payerai ton
voyage de retour.</p>
-<p>&mdash;En vous remerciant, monsi el chevlier,
+<p>&mdash;En vous remerciant, monsié el chevâlier,
mais je n'ai point affaire d'argent, c'est
-la vrit. L dligence an'me v pas plus
+la vérité. Lâ déligence an'me vâ pas plus
que l'grand bourg. A vous ervoir tout de
-mme, ah! dame, ej'men vs!</p>
+même, ah! dame, ej'men vâs!</p>
-<p>&mdash;Attends demain, tu auras des lettres
+<p>&mdash;Attends à demain, tu auras des lettres
pour ma famille.</p>
-<p>&mdash;A vous ervoir! vous ervoir!</p>
+<p>&mdash;A vous ervoir! â vous ervoir!»</p>
-<p>Il coiffa rsolument son chapeau de Plouharnel
-et se sauva comme s'il et craint
-d'tre retenu par la force. Celui-l pouvait
-donner des renseignements sur Paris l'oncle
-Blbon. Je m'tonnai de ne pas rire; j'avais
-le c&oelig;ur serr au point d'envier le sort
-de ce pauvre garon qui s'en allait.
+<p>Il coiffa résolument son chapeau de Plouharnel
+et se sauva comme s'il eût craint
+d'être retenu par la force. Celui-là pouvait
+donner des renseignements sur Paris à l'oncle
+Bélébon. Je m'étonnai de ne pas rire; j'avais
+le c&oelig;ur serré au point d'envier le sort
+de ce pauvre garçon qui s'en allait.
<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
-<p>Aussitt lev, je demandai ma cousine;
-mais il n'tait pas jour chez elle. On me dit
-que le prsident tait l'htel; je voulus le
-voir; il travaillait, et sa porte tait mure.
+<p>Aussitôt levé, je demandai ma cousine;
+mais il n'était pas jour chez elle. On me dit
+que le président était à l'hôtel; je voulus le
+voir; il travaillait, et sa porte était murée.
Je sortis, afin de jeter un coup d'&oelig;il sur
Paris. J'allai au hasard, longeant des rues
-interminables qui me semblrent habites
+interminables qui me semblèrent habitées
par des pauvres et plus laides que les rues
-mme de Vannes, la ville la plus laide de
-l'Europe. Une de ces rues, dont l'criteau
-portait le nom de Svres, me conduisit tout
-droit la campagne, au travers des fortifications
+même de Vannes, la ville la plus laide de
+l'Europe. Une de ces rues, dont l'écriteau
+portait le nom de Sèvres, me conduisit tout
+droit à la campagne, au travers des fortifications
qu'on achevait. Du haut du terre-plein,
-je vis un assez beau paysage, gt
+je vis un assez beau paysage, gâté
par des usines. Le coteau de Meudon, qui
riait au loin sous sa couronne de verdure,
-me parut comme un rempart lev entre
+me parut comme un rempart élevé entre
les tristesses suburbaines et la joie des
-vrais champs. Paris a ainsi, de tous cts,
+vrais champs. Paris a ainsi, de tous côtés,
sa hideuse enveloppe, qu'il faut percer pour
y entrer comme pour en sortir. On pourra
-bien largir les splendeurs de Paris, mais
-ce cercle navrant s'largira de mme. Quand
-Paris gigantesque ira jusqu' Meudon, Meudon
-mettra une chemine cylindrique son
-chteau, qui crachera cette fume noire,
+bien élargir les splendeurs de Paris, mais
+ce cercle navrant s'élargira de même. Quand
+Paris gigantesque ira jusqu'à Meudon, Meudon
+mettra une cheminée cylindrique à son
+château, qui crachera cette fumée noire,
grasse, puante et salissante, haleine de l'industrie.</p>
-<p>Je ne songeais pas cela, je ne songeais
- rien. Je n'prouvais pas le mal du pays
-comme mon pauvre Joson, mais j'tais las,
+<p>Je ne songeais pas à cela, je ne songeais
+à rien. Je n'éprouvais pas le mal du pays
+comme mon pauvre Joson, mais j'étais las,
et mon intelligence subissait une sorte d'engourdissement.
Parmi cette atonie, une
-gupe bourdonnait, un refrain radotait, un
+guêpe bourdonnait, un refrain radotait, un
son de cloche tintait sa note odieuse et
-monotone; tout cela, c'tait un nom revenant
-avec l'absurde obstination d'un rve
-de fivreux, quoique je n'eusse pas la fivre.
-Annette Las! me disait ma tte.</p>
-
-<p>Je chassais ce nom comme on carte une
-mouche, et, comme la mouche entte, il
-revenait prcisment la place d'o je l'avais
-chass. L'exactitude de cette comparaison
-est frappante: ce nom me dmangeait;
+monotone; tout cela, c'était un nom revenant
+avec l'absurde obstination d'un rêve
+de fiévreux, quoique je n'eusse pas la fièvre.
+Annette Laïs! me disait ma tête.</p>
+
+<p>Je chassais ce nom comme on écarte une
+mouche, et, comme la mouche entêtée, il
+revenait précisément à la place d'où je l'avais
+chassé. L'exactitude de cette comparaison
+est frappante: ce nom me démangeait;
j'aurais voulu le tuer.</p>
-<p>C'tait une belle et pure matine; le ciel
+<p>C'était une belle et pure matinée; le ciel
n'avait d'autre voile que ces insultantes vapeurs
-incessamment lances par la toux
+incessamment lancées par la toux
chronique des usines. Je regardai encore
une fois le paysage circulaire, ce lointain
-amphithtre de coteaux souriants, au devant
-desquels Saint-Cloud panouissait sa corbeille
-de verdure. La Bretagne tait au
-del.</p>
+amphithéâtre de coteaux souriants, au devant
+desquels Saint-Cloud épanouissait sa corbeille
+de verdure. La Bretagne était au
+delà.</p>
-<p>Le long de la Seine, vers Svres, un
+<p>Le long de la Seine, vers Sèvres, un
homme marchait sous le soleil. Son pas
-tait joyeux. Je reconnus le grand chapeau
+était joyeux. Je reconnus le grand chapeau
de Plouharnel. Bon voyage, mon pauvre
Joson! Dieu soit avec toi sur la route,
Breton qui vas vers la Bretagne!</p>
-<p>Quand je rentrai, on djeunait. Laroche,
-en livre, servait table. Le prsident se
+<p>Quand je rentrai, on déjeunait. Laroche,
+en livrée, servait à table. Le président se
leva et me tendit la main.</p>
-<p>Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi
+<p>«Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi
de ne vous avoir point attendu. Nos
heures d'audience sont inflexibles comme
-vos heures de mare l-bas. Je suis fch
-de ne m'tre pas trouv la maison hier
+vos heures de marée là-bas. Je suis fâché
+de ne m'être pas trouvé à la maison hier
pour vous souhaiter de tout mon c&oelig;ur la
bienvenue. Les devoirs de ma charge ne
-sont pas seulement au Palais....</p>
+sont pas seulement au Palais....»</p>
-<p>Aurlie cligna de l'&oelig;il, en me regardant,
-et je faillis en tre dconcert. Le regard
-d'Aurlie voulait dire: Aprs le palais, il y
-a Annette Las.</p>
+<p>Aurélie cligna de l'&oelig;il, en me regardant,
+et je faillis en être déconcerté. Le regard
+d'Aurélie voulait dire: Après le palais, il y
+a Annette Laïs.</p>
-<p>Mon cousin, rpondis-je cependant, je
+<p>«Mon cousin, répondis-je cependant, je
vous remercie pour moi, et je vous apporte
les compliments de mes parents.</p>
-<p>&mdash;Mes ans, mon enfant, dit M. de Kervign
+<p>&mdash;Mes aînés, mon enfant, dit M. de Kervigné
en se rasseyant. Dans votre prochaine
lettre, vous leur direz mille choses affectueuses
de ma part et vous ajouterez que
-vous tes chez moi comme chez vous.</p>
+vous êtes chez moi comme chez vous.</p>
-<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il a une figure fort intressante!
-dit ma cousine.</p>
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il a une figure fort intéressante!
+dit ma cousine.»</p>
<p>Ce fut au tour de Laroche de cligner son
&oelig;il maraud. Il me sembla surprendre entre
-son matre et lui un vague sourire d'intelligence.
+son maître et lui un vague sourire d'intelligence.
Il y a eu des favoris assez adroits
-pour appartenir en mme temps au roi et
- la reine: tmoin Manuel Godoy, prince de
+pour appartenir en même temps au roi et
+à la reine: témoin Manuel Godoy, prince de
la Paix. Je regardai mieux ce Laroche, qui
-avait dcidment une admirable tte de coquin,
-et qui me parut d'humeur manger
-aux deux rteliers.</p>
+avait décidément une admirable tête de coquin,
+et qui me parut d'humeur à manger
+aux deux râteliers.</p>
-<p>Au jour, ma cousine Aurlie avait pass
+<p>Au jour, ma cousine Aurélie avait passé
vingt-huit ans depuis plus longtemps que le
-soir; nanmoins elle portait assez bien une
-toilette du matin trs jeune, et ses odeurs
-renouveles rpandaient un frais parfum de
-jasmin. Cela m'avait pris aux narines, ds
+soir; néanmoins elle portait assez bien une
+toilette du matin très jeune, et ses odeurs
+renouvelées répandaient un frais parfum de
+jasmin. Cela m'avait pris aux narines, dès
le seuil. Elle me tendit la main et pesa dessus
-de manire mettre mon front porte
-de ses lvres.
+de manière à mettre mon front à portée
+de ses lèvres.
<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></p>
-<p>Je suis dj sa petite mre, dit-elle au
-prsident.</p>
+<p>«Je suis déjà sa petite mère, dit-elle au
+président.</p>
-<p>&mdash;Il ne faut pas perdre de temps, rpliqua
-celui-ci d'un accent trs simple, sous
+<p>&mdash;Il ne faut pas perdre de temps, répliqua
+celui-ci d'un accent très simple, sous
lequel la raillerie ne montrait qu'un tout
-petit bout d'oreille.</p>
+petit bout d'oreille.»</p>
-<p>Mais Laroche ponctua cette rponse par
+<p>Mais Laroche ponctua cette réponse par
un rire silencieux. Ma cousine ne pouvait
-le voir. Une pense qui tait en moi l'tat
-latent se formula ds ce moment: Laroche
-tait mon ennemi. Je n'entends pas exprimer
-par ce mot seulement une prdisposition
-malveillante; ce n'et pas t une dcouverte.
-Laroche tait mon ennemi mortel.</p>
-
-<p>Quoiqu'en et dit ma cousine, le prsident
-n'avait pas l'air beaucoup plus g qu'elle.
-C'tait un homme trs laid, trs froid et
-trs distingu. En lisant plus tard, dans la
+le voir. Une pensée qui était en moi à l'état
+latent se formula dès ce moment: Laroche
+était mon ennemi. Je n'entends pas exprimer
+par ce mot seulement une prédisposition
+malveillante; ce n'eût pas été une découverte.
+Laroche était mon ennemi mortel.</p>
+
+<p>Quoiqu'en eût dit ma cousine, le président
+n'avait pas l'air beaucoup plus âgé qu'elle.
+C'était un homme très laid, très froid et
+très distingué. En lisant plus tard, dans la
<cite>Notre Dame</cite> de Victor Hugo, le portrait
de Claude Frollo, j'ai eu comme une vague
-saveur de ma premire impression la vue
-du prsident de Kervign. Ce n'est pas ici
+saveur de ma première impression à la vue
+du président de Kervigné. Ce n'est pas ici
une ressemblance, c'est une sorte de reflet.
-Le prsident n'avait ni l'ampleur ni la profondeur
-de la cration du pote, mais c'tait,
-en petit, l'alliance de l'austre travail
-avec la proccupation sensuelle. L'un excite
+Le président n'avait ni l'ampleur ni la profondeur
+de la création du poète, mais c'était,
+en petit, l'alliance de l'austère travail
+avec la préoccupation sensuelle. L'un excite
l'autre, cela est certain. La passion
-jaillit plus brutale du sein mme de la fatigue
+jaillit plus brutale du sein même de la fatigue
intellectuelle. Il y a du feu au fond de
-ses orbites creuses par la morsure de la
-lampe; sons ces fronts ples et dpouills,
-la cervelle est rouge; ceux-l n'aiment pas
-avec leur c&oelig;ur, peut-tre: ils aiment avec
-toute la rvolte de leurs nerfs hrisss.</p>
+ses orbites creusées par la morsure de la
+lampe; sons ces fronts pâles et dépouillés,
+la cervelle est rouge; ceux-là n'aiment pas
+avec leur c&oelig;ur, peut-être: ils aiment avec
+toute la révolte de leurs nerfs hérissés.</p>
<p>Je ne sais pas si Frollo vit encore: nous
ne sommes pas si grands que cela; d'ailleurs
-le gnie sculpte un bronze la taille de sa
-pense. Mais regardez autour de vous, et
+le génie sculpte un bronze à la taille de sa
+pensée. Mais regardez autour de vous, et
vous verrez partout glisser dans l'ombre de
nos soirs ce reflet de Frollo dont je parle.
-C'est l'argent de Frollo rapetiss qui tinte
-dans les poches de toutes nos comdiennes;
+C'est l'argent de Frollo rapetissé qui tinte
+dans les poches de toutes nos comédiennes;
ce temps-ci fait volontiers la monnaie du
-pass; la monnaie du grand Frollo circule
-depuis cinquante ans, et pullule, et se ddouble;
+passé; la monnaie du grand Frollo circule
+depuis cinquante ans, et pullule, et se dédouble;
elle forme dans notre civilisation un
clan de malades chez qui le vice est une
-noire infirmit.</p>
-
-<p>Nous sommes le sicle nvralgique. Il a
-fallu parvenir, on n'a pas eu le temps d'tre
-jeune. Nous sommes le sicle ngateur:
-nul ne rfugie plus son angoisse dans la
-foi. Molire n'crirait plus <cite>Tartufe</cite>, Tartufe
-borne son hypocrisie changer d'habit
- la brune et prie franchement ses collgues
-de ne le point reconnatre, charge
-de revanche, si ses collgues et lui viennent
- se rencontrer en quelque lieu douteux.</p>
-
-<p>De l nat ce fait redoutable: l'orgie n'est
+noire infirmité.</p>
+
+<p>Nous sommes le siècle névralgique. Il a
+fallu parvenir, on n'a pas eu le temps d'être
+jeune. Nous sommes le siècle négateur:
+nul ne réfugie plus son angoisse dans la
+foi. Molière n'écrirait plus <cite>Tartufe</cite>, Tartufe
+borne son hypocrisie à changer d'habit
+à la brune et prie franchement ses collègues
+de ne le point reconnaître, à charge
+de revanche, si ses collègues et lui viennent
+à se rencontrer en quelque lieu douteux.</p>
+
+<p>De là naît ce fait redoutable: l'orgie n'est
plus la jeunesse qui passe, et qui demain
-va ragir contre sa propre dmence. L'orgie
-est chauve ou coiffe de cheveux gris.
+va réagir contre sa propre démence. L'orgie
+est chauve ou coiffée de cheveux gris.
Elle est sage, elle ne fait pas de bruit, elle
-paye ses dettes aux familles dshonores.
+paye ses dettes aux familles déshonorées.
Les fils de Frollo, je vous l'ai dit, sont des
malades qui prennent froidement un bain de
vice comme on subit une douche d'eau
@@ -3731,148 +3693,148 @@ froide.</p>
<p>Cependant, il ne faut pas crier cela sur
les toits. Soyez discrets. Frollo n'aime pas
-qu'on tte le pouls de sa frnsie. Je n'ose
+qu'on tâte le pouls de sa frénésie. Je n'ose
pas vous dire toutes les robes qu'il porte, je
n'ose pas vous laisser deviner surtout du
haut de quelle tribune il me foudroierait,
s'il m'entendait.</p>
<p>J'en connais de bien plus malades que
-mon cousin le prsident de Kervign. Mon
-cousin tait un homme de milieu et de modration,
-mettant un mors sa fringale et
+mon cousin le président de Kervigné. Mon
+cousin était un homme de milieu et de modération,
+mettant un mors à sa fringale et
arrangeant ses affaires de c&oelig;ur comme un
dossier. Sauf l'esprit qu'il avait et la rare
-distinction de ses manires, sa vie ressemblait
-aux soires que les notaires passent
-au bal masqu avec un nez de carton et
-une femme de pltre.</p>
+distinction de ses manières, sa vie ressemblait
+aux soirées que les notaires passent
+au bal masqué avec un nez de carton et
+une femme de plâtre.</p>
-<p>Il tait magistrat dix heures par jour et
+<p>Il était magistrat dix heures par jour et
travaillait avec fureur; le reste du temps, il
-tait je ne sais quoi, il avait son faux nez, il
+était je ne sais quoi, il avait son faux nez, il
faisait aller les arts.</p>
-<p>Pendant le djeuner, on ne parla que de
+<p>Pendant le déjeuner, on ne parla que de
la famille de Bretagne; mon cousin fut bienveillant
-et charmant. Il m'engagea prendre
-une quinzaine pour voir Paris, aprs
-quoi je devais tre prsent au ministre.</p>
+et charmant. Il m'engagea à prendre
+une quinzaine pour voir Paris, après
+quoi je devais être présenté au ministre.</p>
-<p>Comment trouvez-vous mon mari? me
-demanda Aurlie quand nous fmes seuls.</p>
+<p>«Comment trouvez-vous mon mari? me
+demanda Aurélie quand nous fûmes seuls.</p>
-<p>&mdash;Il ralise l'ide que je m'tais faite
-d'un magistrat minent, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Il réalise l'idée que je m'étais faite
+d'un magistrat éminent, répondis-je.</p>
<p>&mdash;J'entends comme homme, insista-t-elle.
<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p>
-<p>&mdash;Comme homme?.... rptai-je avec un
+<p>&mdash;Comme homme?.... répétai-je avec un
peu d'embarras.</p>
-<p>&mdash;Venez voir le jardin, dit-elle en riant
+<p>&mdash;Venez voir le jardin,» dit-elle en riant
et en me prenant le bras.</p>
<p>Comme nous descendions, elle ajouta d'un
ton de mignardise qui devait lui aller fort
bien autrefois:</p>
-<p>Avons-nous pens petite maman?</p>
+<p>«Avons-nous pensé à petite maman?</p>
<p>&mdash;Ma cousine...... balbutiai-je.</p>
<p>&mdash;Pas beaucoup. Nous avons dormi comme
un loir.</p>
-<p>Je vais te dire, Ren, reprit-elle en
+<p>«Je vais te dire, René, reprit-elle en
changeant de ton brusquement. Tu es de
la Bretagne et trop neuf pour deviner ces
-choses l. Avec moi, vois-tu, ton ducation
-va se faire sans que tu t'en aperoives et tu
-seras dj un petit homme quand tu entreras
- la chancellerie. L'exprience, mon
+choses là. Avec moi, vois-tu, ton éducation
+va se faire sans que tu t'en aperçoives et tu
+seras déjà un petit homme quand tu entreras
+à la chancellerie. L'expérience, mon
cousin, c'est tout ce qui reste aux pauvres
-vieilles qui ont pass vingt huit ans.</p>
+vieilles qui ont passé vingt huit ans.»</p>
-<p>Elle s'arrta pour me donner le temps de
+<p>Elle s'arrêta pour me donner le temps de
protester. Je le fis de mon mieux: mais, au
-grand soleil, Aurlie avait rellement trop
-d'exprience. Elle s'appuya nonchalamment
+grand soleil, Aurélie avait réellement trop
+d'expérience. Elle s'appuya nonchalamment
sur mon bras et poursuivit:</p>
-<p>Malgr l'norme diffrence d'ge, j'aurais
-aim mon mari. Ma nature dlicate et
+<p>«Malgré l'énorme différence d'âge, j'aurais
+aimé mon mari. Ma nature délicate et
tendre a besoin d'un attachement solide, et
mes principes...... tu dois comprendre.
-Mais M. de Kervign m'a froisse. Ils sont
-comme cela. M. de Kervign avait une femme
-toute jeune, toute mignonne, car, voil
-quatre ans, Ren, tu aurais pris ma taille
+Mais M. de Kervigné m'a froissée. Ils sont
+comme cela. M. de Kervigné avait une femme
+toute jeune, toute mignonne, car, voilà
+quatre ans, René, tu aurais pris ma taille
entre tes dix doigts; des dents, des cheveux,
un teint. Enfin tout cela est parti, j'en puis
-bien parler, parti plutt par le chagrin que
-par les annes, car j'ai bien souffert, mon
+bien parler, parti plutôt par le chagrin que
+par les années, car j'ai bien souffert, mon
enfant, ah! oui, j'ai bien souffert!</p>
<p>Son mouchoir, plus odorant qu'un paquet
-d'hliotropes, essuya ses yeux o il n'y avait
-point de larmes. Ce geste fut dessin avec
-prcaution pour ne pas enlever la peinture.</p>
+d'héliotropes, essuya ses yeux où il n'y avait
+point de larmes. Ce geste fut dessiné avec
+précaution pour ne pas enlever la peinture.</p>
-<p>Souffert le martyre! reprit-elle d'une
-voix entrecoupe; des nuits sans sommeil,
-des jours o l'ide du suicide traversait
+<p>«Souffert le martyre! reprit-elle d'une
+voix entrecoupée; des nuits sans sommeil,
+des jours où l'idée du suicide traversait
vingt fois ma cervelle. Si je n'avais pas eu
-mes principes, Ren.... Mais j'appartiens,
-moi aussi, cette noble terre, dernier asile
+mes principes, René.... Mais j'appartiens,
+moi aussi, à cette noble terre, dernier asile
de toutes les croyances. Je me suis souvenue
-que j'tais Bretonne, j'ai appel mon
-secours la prire et la sainte rsignation..</p>
+que j'étais Bretonne, j'ai appelé à mon
+secours la prière et la sainte résignation..»</p>
<p>Elle se laissa tomber sur un banc de gazon,
-et me fit signe de m'asseoir auprs
+et me fit signe de m'asseoir auprès
d'elle.</p>
-<p>Ma cousine Aurlie ne lisait pas les mmes
+<p>Ma cousine Aurélie ne lisait pas les mêmes
livres que ma tante Bel-&OElig;il, mais elle
profitait abondamment des livres qu'elle
lisait.</p>
-<p>La prire a relev ma force, continua-t-elle,
-la rsignation... Tiens, petit, s'interrompit-elle,
-quand tu es seul auprs d'une
+<p>«La prière a relevé ma force, continua-t-elle,
+la résignation... Tiens, petit, s'interrompit-elle,
+quand tu es seul auprès d'une
jolie femme, il ne faut pas te camper comme
-un saint de bois. As-tu peur d'tre
+un saint de bois. As-tu peur d'être
mordu? On s'approche, on se penche gracieusement,
-si le mouchoir tombe....</p>
+si le mouchoir tombe....»</p>
<p>Elle laissa tomber son mouchoir que je
m'empressai de relever.</p>
-<p>C'est bien, mais aprs? me dit-elle.</p>
+<p>«C'est bien, mais après?» me dit-elle.</p>
<p>Je lui tendis le mouchoir, et j'eus un coup
d'ombrelle sur les doigts avec cette explication
-didactiquement formule:</p>
+didactiquement formulée:</p>
-<p>C'est selon les personnes. Avec moi,
+<p>«C'est selon les personnes. Avec moi,
qui suis ta petite maman, tu pouvais effleurer
-le mouchoir de tes lvres. Tu n'as donc
-jamais lu d'histoire de pages et de chtelaines,
-Ren?</p>
+le mouchoir de tes lèvres. Tu n'as donc
+jamais lu d'histoire de pages et de châtelaines,
+René?</p>
<p>&mdash;Si fait, ma cousine, dans les livres de
ma tante Bel-&OElig;il.</p>
-<p>&mdash;Cette pauvre Bel-&OElig;il! Ce doit tre
+<p>&mdash;Cette pauvre Bel-&OElig;il! Ce doit être
bien gothique, ses livres! C'est un peu une
-mnagerie, dis donc, Ren, toutes ces bonnes
-gens-l? Mais partons d'un point. Dans le
-monde, chaque fois que tu te trouves auprs
+ménagerie, dis donc, René, toutes ces bonnes
+gens-là? Mais partons d'un point. Dans le
+monde, chaque fois que tu te trouves auprès
d'une jeune femme, tu dois lui faire
la cour sous peine de passer pour un homme
-mal lev. Tu comprends?</p>
+mal élevé. Tu comprends?</p>
<p>&mdash;Oui, ma cousine.</p>
@@ -3880,1268 +3842,1268 @@ mal lev. Tu comprends?</p>
<p>&mdash;Oui, petite maman.</p>
-<p>&mdash;a ressemble davantage aux histoires
-de pages et de chtelaines. Quand je dis
+<p>&mdash;Ça ressemble davantage aux histoires
+de pages et de châtelaines. Quand je dis
faire la cour, c'est en tout bien tout honneur.
A Paris, on a des m&oelig;urs comme en
Bretagne. Tu causes, n'est-ce pas, de la
pluie ou du beau temps, le sujet de la conversation
ne fait rien. J'ai connu des messieurs
-qui entament tout de suite aprs
+qui entament tout de suite après
avoir dit:</p>
-<p>Bien le bonjour! Cependant, il vaut
+<p>«Bien le bonjour!» Cependant, il vaut
mieux bavarder. L'occasion vient en bavardant,
-comme l'apptit en mangeant. J'espre
+comme l'appétit en mangeant. J'espère
que tu n'y entends pas malice? Quand
je dis l'occasion, c'est tout bonnement pour
<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-baiser le bout de cinq jolis doigts? Essaye!</p>
+baiser le bout de cinq jolis doigts? Essaye!»</p>
-<p>J'obis docilement.</p>
+<p>J'obéis docilement.</p>
-<p>Pas mal. A chaque jour sa leon: c'est
+<p>«Pas mal. A chaque jour sa leçon: c'est
assez pour aujourd'hui. Ah! chevalier, si
tu savais comme j'aurais besoin d'une affection
jeune et pure pour raviver ma pauvre
-me!</p>
+âme!</p>
-<p>&mdash;Si vous me permettiez... commenai-je,
+<p>&mdash;Si vous me permettiez... commençai-je,
avec deux belles plaques de pourpre sur
les joues.</p>
-<p>&mdash;Pas mal! rpta Aurlie. Mais la leon
-est acheve, tu sais? Nous parlons raison.
-A ton ge, on regarde les femmes de
+<p>&mdash;Pas mal! répéta Aurélie. Mais la leçon
+est achevée, tu sais? Nous parlons raison.
+A ton âge, on regarde les femmes de
vingt-huit ans comme de vieilles sempiternelles.</p>
<p>&mdash;Mais pas du tout! protestai-je.</p>
-<p>&mdash;Si la leon durait encore, je te dirais
+<p>&mdash;Si la leçon durait encore, je te dirais
qu'il faut baiser la main ici, absolument.
-C'est indiqu et mme....</p>
+C'est indiqué et même....»</p>
-<p>Elle m'carta de la pointe de son ombrelle,
-et prit un ton srieux pour ajouter:</p>
+<p>Elle m'écarta de la pointe de son ombrelle,
+et prit un ton sérieux pour ajouter:</p>
-<p>Dis-moi comment tu aimerais ta chtelaine,
+<p>«Dis-moi comment tu aimerais ta châtelaine,
beau page?</p>
<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;C'est trop peu.</p>
+<p>&mdash;C'est trop peu.»</p>
-<p>Elle se reprit rire, et vraiment je la
+<p>Elle se reprit à rire, et vraiment je la
trouvai jolie.</p>
-<p>A genoux, bambin! s'cria-t-elle. Tu
-n'as pas devin cela. On se jette genoux
-et l'on rpond: Comme un fou!</p>
+<p>«A genoux, bambin! s'écria-t-elle. Tu
+n'as pas deviné cela. On se jette à genoux
+et l'on répond: Comme un fou!</p>
-<p>&mdash;Comme un fou! rptai-je agenouill.</p>
+<p>&mdash;Comme un fou!» répétai-je agenouillé.</p>
-<p>Je sentis sa lvre qui brlait mon front;
-mais elle se leva en clatant de rire. Laroche
-tait au bout de l'alle.</p>
+<p>Je sentis sa lèvre qui brûlait mon front;
+mais elle se leva en éclatant de rire. Laroche
+était au bout de l'allée.</p>
-<p>Laroche! appela-t-elle, Laroche!</p>
+<p>«Laroche! appela-t-elle, Laroche!»</p>
<p>Le baryton se dirigea vers nous d'un air
-mlancolique. La main potele mais vigoureuse
-d'Aurlie m'empchait de me relever.</p>
+mélancolique. La main potelée mais vigoureuse
+d'Aurélie m'empêchait de me relever.</p>
-<p>On n'est pas en sret avec ce mauvais
-sujet-l, dit-elle quand Laroche fut porte.
-Aide-moi lui donner le fouet.</p>
+<p>«On n'est pas en sûreté avec ce mauvais
+sujet-là, dit-elle quand Laroche fut à portée.
+Aide-moi à lui donner le fouet.»</p>
-<p>Je sentis le valet me toucher par derrire.
-Je n'avais pas compris o elle en
+<p>Je sentis le valet me toucher par derrière.
+Je n'avais pas compris où elle en
voulait venir. D'un bond, je fus sur mes
pieds et Laroche roula, les jambes en l'air,
-dans un massif de lilas. Il se releva ple de
+dans un massif de lilas. Il se releva pâle de
rage.</p>
-<p>Mme de Kervign tait ple aussi.</p>
+<p>Mme de Kervigné était pâle aussi.</p>
-<p>Un petit lion! murmura-t-elle, pendant
+<p>«Un petit lion! murmura-t-elle, pendant
que ses yeux brillaient.</p>
-<p>Puis, avec une froide bont:</p>
+<p>Puis, avec une froide bonté:</p>
-<p>Il ne fallait pas toucher le chevalier,
-Laroche. Le chevalier vous fait prsent de
+<p>«Il ne fallait pas toucher le chevalier,
+Laroche. Le chevalier vous fait présent de
deux louis pour le mal qu'il aurait pu vous
causer. Qu'on attelle! Le chevalier me conduit
au sermon, ce matin, et ce soir au
-thtre.</p>
+théâtre.»</p>
-<p>Laroche ne me regarda pas et s'loigna
-constern.</p>
+<p>Laroche ne me regarda pas et s'éloigna
+consterné.</p>
<h2>VIII<br />
-<span class="medium">ENCORE ANNETTE LAS</span></h2>
+<span class="medium">ENCORE ANNETTE LAÏS</span></h2>
-<p class="p2">Ma petite maman tait rveuse. Je restais
+<p class="p2">Ma petite maman était rêveuse. Je restais
devant elle, tout interdit de ma violence;
elle me dit:</p>
-<p>Quelles ttes nous avons l-bas! Si je
-n'tais pas une Bretonne, je te gronderais,
-sais-tu. Mais comme tu es fort, Ren!</p>
+<p>«Quelles têtes nous avons là-bas! Si je
+n'étais pas une Bretonne, je te gronderais,
+sais-tu. Mais comme tu es fort, René!</p>
-<p>&mdash;Il faut que ce soit un accs de folie,
-rpondis-je. Battre un valet!</p>
+<p>&mdash;Il faut que ce soit un accès de folie,
+répondis-je. Battre un valet!</p>
<p>&mdash;Oh! fit-elle, Laroche est quelquefois
un monsieur. Si tu le rencontrais en habit
-noir, tu verrais!</p>
+noir, tu verrais!»</p>
<p>Elle me quitta sur ce mot pour faire sa
toilette. Je cherchai Laroche et je lui mis
deux louis dans la main. Il ouvrit son porte-monnaie,
-qui tait fort beau, avec mthode
-et y coula les deux pices d'or, aprs
+qui était fort beau, avec méthode
+et y coula les deux pièces d'or, après
quoi il me dit:</p>
-<p>Le Breton de M. le chevalier tait un
-garon d'esprit.</p>
+<p>«Le Breton de M. le chevalier était un
+garçon d'esprit.»</p>
<p>Comme mon regard l'interrogeait, il
ajouta gravement:</p>
-<p>Il s'en est retourn en Bretagne.</p>
+<p>«Il s'en est retourné en Bretagne.»</p>
<p>Il sourit d'un air calme et fier, et remit
son porte-monnaie dans sa poche.</p>
-<p>A Paris, les prdicateurs sont de deux
-sortes: il y a les prdicateurs pour hommes
-et les prdicateurs pour dames. Les prdicateurs
-pour hommes sont gnralement
-Notre-Dame, dont les votes grandioses
-semblent faites pour rpercuter la mle parole
-des Flix ou des Ravignan. A Saint-Thomas
-d'Aquin, Saint-Roch, la Madeleine,
-les prdicateurs pour dames fleurissent.
-Leur tche est assurment la plus facile:
+<p>A Paris, les prédicateurs sont de deux
+sortes: il y a les prédicateurs pour hommes
+et les prédicateurs pour dames. Les prédicateurs
+pour hommes sont généralement à
+Notre-Dame, dont les voûtes grandioses
+semblent faites pour répercuter la mâle parole
+des Félix ou des Ravignan. A Saint-Thomas
+d'Aquin, à Saint-Roch, à la Madeleine,
+les prédicateurs pour dames fleurissent.
+Leur tâche est assurément la plus facile:
les dames ne demandent jamais mieux
<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
que de se convertir; j'en sais de bien jolies
-qui passent leur vie cela.</p>
+qui passent leur vie à cela.</p>
<p>La petite nef de Saint-Thomas d'Aquin
-tait pleine comme l'&oelig;uf quand nous arrivmes.
-La prsidente avait des places gardes
-que nous emes beaucoup de peine
+était pleine comme l'&oelig;uf quand nous arrivâmes.
+La présidente avait des places gardées
+que nous eûmes beaucoup de peine à
gagner. Le missionnaire avait la vogue, et
-il s'agissait d'une &oelig;uvre la mode; dans
-toute l'glise, on ne voyait que fraches toilettes:
-c'tait comme un immense bouquet
+il s'agissait d'une &oelig;uvre à la mode; dans
+toute l'église, on ne voyait que fraîches toilettes:
+c'était comme un immense bouquet
de fleurs.</p>
<p>Quelques-unes de ces fleurs avaient bien
-un peu trop d'clat, mais la physionomie gnrale
+un peu trop d'éclat, mais la physionomie générale
indiquait un parfait recueillement et
-mon c&oelig;ur battit, car il y avait l plus
-d'une tte qui la prire faisait une aurole.</p>
+mon c&oelig;ur battit, car il y avait là plus
+d'une tête à qui la prière faisait une auréole.</p>
-<p>La province peut tre plus dvote que Paris;
-mais, contrairement l'opinion commune,
-les glises de Paris sont plus pieuses
-que celles de la province. Je fus frapp
+<p>La province peut être plus dévote que Paris;
+mais, contrairement à l'opinion commune,
+les églises de Paris sont plus pieuses
+que celles de la province. Je fus frappé
du parfum de componction qui s'exhalait
de cette foule brillante, et je me recueillis
-en moi-mme pour prier. Une seul chose
-me gnait: toutes ces fleurs avaient des
+en moi-même pour prier. Une seul chose
+me gênait: toutes ces fleurs avaient des
parfums; les sermons pour dames donnent
-mal la tte comme un bouquet oubli dans
-une chambre ferme. A Vannes, les bons
-paysans dposent leurs sabots la porte de
-la cathdrale; je voudrais, sous le porche
-de nos glises, une petite pharmacie o
-l'on dpost les odeurs de ces dames.</p>
-
-<p>En fait de parfumerie, la prsidente, on
-le sait, valait beaucoup. Je l'avais ma
-gauche; ma droite tait une vieille dame, qui
-tait un flacon dbouch d'eau de Cologne. Devant
-moi s'agenouillait une famille adonne
-au patchouli; par derrire, le vent de la porte
-m'envoyait des bouffes de mousseline.
-Toutes ces bonnes choses mlanges produisaient
-un si redoutable ragot, que mon
-c&oelig;ur tait sur mes lvres. N'est-ce pas
-dans l'glise surtout qu'on devrait laisser
+mal à la tête comme un bouquet oublié dans
+une chambre fermée. A Vannes, les bons
+paysans déposent leurs sabots à la porte de
+la cathédrale; je voudrais, sous le porche
+de nos églises, une petite pharmacie où
+l'on déposât les odeurs de ces dames.</p>
+
+<p>En fait de parfumerie, la présidente, on
+le sait, valait beaucoup. Je l'avais à ma
+gauche; à ma droite était une vieille dame, qui
+était un flacon débouché d'eau de Cologne. Devant
+moi s'agenouillait une famille adonnée
+au patchouli; par derrière, le vent de la porte
+m'envoyait des bouffées de mousseline.
+Toutes ces bonnes choses mélangées produisaient
+un si redoutable ragoût, que mon
+c&oelig;ur était sur mes lèvres. N'est-ce pas
+dans l'église surtout qu'on devrait laisser
un peu de place pour le pauvre bon air du
-ciel? J'admets l'austre encens; mais il y a
-ce me semble, une sorte d'impit vicier
-l'atmosphre o le saint sacrement rayonne,
-et infecter le tabernacle de ces doucetres
-touffements qui font redouter aux passants
-le seuil de la Socit hyginique. Il
-est une diffrence entre la fleur anime
+ciel? J'admets l'austère encens; mais il y a
+ce me semble, une sorte d'impiété à vicier
+l'atmosphère où le saint sacrement rayonne,
+et à infecter le tabernacle de ces douceâtres
+étouffements qui font redouter aux passants
+le seuil de la Société hygiénique. Il
+est une différence entre la fleur animée
qui, Dieu merci, ne porte aucune odeur,
et le vivant sachet qui empoisonne. Je livre
-l'humilit de ces considrations qui de
+l'humilité de ces considérations à qui de
droit.</p>
-<p>Le prdicateur monta les degrs de la
-chaire. Il y eut une discrte rumeur, suivie
-d'un profond silence. C'tait un homme
-jeune encore, aux cheveux lgers et rares;
-sa voix tait sonore, admirablement quilibre;
+<p>Le prédicateur monta les degrés de la
+chaire. Il y eut une discrète rumeur, suivie
+d'un profond silence. C'était un homme
+jeune encore, aux cheveux légers et rares;
+sa voix était sonore, admirablement équilibrée;
elle servait comme il faut l'intelligente
-pleur de son visage. Son discours fut loquent,
+pâleur de son visage. Son discours fut éloquent,
sans doute; car il y eut beaucoup de
larmes; cependant il ne me toucha point
-comme les sermons de mon vieux cur de
-Vannes. C'est qu'il tait pour dames.</p>
+comme les sermons de mon vieux curé de
+Vannes. C'est qu'il était pour dames.</p>
<p>A la fin du premier point, ma cousine se
pencha vers moi, les yeux humides.</p>
-<p>Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle.</p>
+<p>«Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Fort bien, rpondis-je, pendant que
-les toux comprimes se ddommageaient
+<p>&mdash;Fort bien, répondis-je, pendant que
+les toux comprimées se dédommageaient
autour de moi.</p>
<p>&mdash;Comment, fort bien! il est admirable,
-tout uniment.</p>
+tout uniment.»</p>
<p>Elle ajouta avec transition:</p>
-<p>Sais-tu o nous allons, ce soir?</p>
+<p>«Sais-tu où nous allons, ce soir?</p>
-<p>&mdash;A l'Opra? dis-je tout joyeux.</p>
+<p>&mdash;A l'Opéra? dis-je tout joyeux.</p>
<p>&mdash;Non pas! j'ai une envie folle de voir
-cette crature, Annette Las. J'ai fait prendre
-une loge dans ce trou de thtre Beaumarchais.
-Ne me donne pas de distractions.</p>
-
-<p>J'tais guri d'Annette Las depuis la
-scne du jardin. J'prouvai un sentiment de
-vritable impatience, d'autant plus que je regrettais
-l'Opra. Le bourdonnement d'Annette
-Las recommena aussitt, rendu
-plus importun par mon dpit mme. Pendant
+cette créature, Annette Laïs. J'ai fait prendre
+une loge dans ce trou de théâtre Beaumarchais.
+Ne me donne pas de distractions.»</p>
+
+<p>J'étais guéri d'Annette Laïs depuis la
+scène du jardin. J'éprouvai un sentiment de
+véritable impatience, d'autant plus que je regrettais
+l'Opéra. Le bourdonnement d'Annette
+Laïs recommença aussitôt, rendu
+plus importun par mon dépit même. Pendant
toute la seconde partie du sermon,
je m'occupai de chasser ce fastidieux refrain,
-ce qui tait la meilleure manire de
-le rendre intolrable. Je parvins aisment
- ce dernier rsultat et je donnai de bon
-c&oelig;ur au diable, malgr la saintet du lieu,
-la protge de mon cousin le prsident. Petite
-maman dormit un peu; mais, en s'veillant,
+ce qui était la meilleure manière de
+le rendre intolérable. Je parvins aisément
+à ce dernier résultat et je donnai de bon
+c&oelig;ur au diable, malgré la sainteté du lieu,
+la protégée de mon cousin le président. Petite
+maman dormit un peu; mais, en s'éveillant,
elle soupira.</p>
-<p>Quel talent! Quand je pense qu'il y a
-des gens pour aller entendre celui de Saint-Sulpice!</p>
+<p>«Quel talent! Quand je pense qu'il y a
+des gens pour aller entendre celui de Saint-Sulpice!»</p>
<p>Je ne raille ici que petite maman, car il
-y avait autour de moi un recueillement sincre,
-malgr l'odeur. Le sermon fut un succs
+y avait autour de moi un recueillement sincère,
+malgré l'odeur. Le sermon fut un succès
<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
et je vis des bracelets dans la bourse
-du quteur. Petite maman avait des bracelets
- effet, mais pas chers, tout exprs
-pour les qutes.</p>
+du quêteur. Petite maman avait des bracelets
+à effet, mais pas chers, tout exprès
+pour les quêtes.</p>
-<p>Il me semble que vous vous tes assoupi,
+<p>«Il me semble que vous vous êtes assoupi,
chevalier, me dit-elle comme nous
remontions en voiture. Il faut vous tenir. A
-l'htel, Roblot, et grand train! j'ai m'habiller.
+l'hôtel, Roblot, et grand train! j'ai à m'habiller.
Quel talent! et quel organe! Comme
son accent lui va bien! Aimes-tu cela,
toi? Moi, j'adore le parler de Bordeaux,
quand il n'est pas trop ridicule. Eh bien,
-je vais te dire: la comtesse va Saint-Sulpice
-couter un dominicain. Pourquoi? Le
+je vais te dire: la comtesse va à Saint-Sulpice
+écouter un dominicain. Pourquoi? Le
costume pousse, car je ne voudrais pas
-souponner un autre motif. Mais, va, il y a
-des personnes qui entendent drlement la
-religion.</p>
+soupçonner un autre motif. Mais, va, il y a
+des personnes qui entendent drôlement la
+religion.»</p>
<p>Je partageais en ce moment l'opinion de
ma cousine.</p>
-<p>Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement.
-Les hommes prtendent que
-l'abb manque de profondeur, je sais cela,
-mais je suis fixe sur la profondeur des
-hommes. Le prsident est un puits de Grenelle.
-As-tu remarqu la demoiselle, gauche,
-en noir? Pas la premire, celle qui a
+<p>«Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement.
+Les hommes prétendent que
+l'abbé manque de profondeur, je sais cela,
+mais je suis fixée sur la profondeur des
+hommes. Le président est un puits de Grenelle.
+As-tu remarqué la demoiselle, à gauche,
+en noir? Pas la première, celle qui a
ce nez? Quarante mille livres de rentes, en
-bien venu, et des tas d'esprances. Personne
+bien venu, et des tas d'espérances. Personne
ne meurt dans la rue Saint-Dominique
-sans qu'elle hrite un peu. Bien leve,
+sans qu'elle hérite un peu. Bien élevée,
des talents, et ces nez se placent, le soir,
-aux lumires. Mais tu es encore trop jeune
-pour tenter cette affaire-l. Tout auprs
+aux lumières. Mais tu es encore trop jeune
+pour tenter cette affaire-là. Tout auprès
d'elle, la dame au chapeau de paille avec
des fleurs dessus et dessous, comme pour
faire les tartes dans les fours de campagne,
l'as-tu vue? Non! Tu ne sais donc pas regarder?
Il faut apprendre. Je t'aurais dit
-son histoire, c'est donner la chair de
+son histoire, c'est à donner la chair de
poule; mais, moi, je suis comme l'Evangile:
- tout pch misricorde.... except pour
+à tout péché miséricorde.... excepté pour
les hypocrites! Tiens, j'ai toujours envie
-d'crire quelque chose sur le dos de cette
+d'écrire quelque chose sur le dos de cette
longue Mme de Mareuil, qui est faite comme
une cigogne et qui regarde le ciel en
coulisse. Ce que c'est que l'habitude! Ces
-messieurs ne sont pourtant pas l-haut!
-Voyons, chevalier, ne mdisons pas! Parle-moi
+messieurs ne sont pourtant pas là-haut!
+Voyons, chevalier, ne médisons pas! Parle-moi
de ta famille. Je parie que ta s&oelig;ur
-t'aura donn commission de lui dcrire un
+t'aura donné commission de lui décrire un
peu mes toilettes?</p>
-<p>Je ne pus m'empcher de sourire et je
-rpondis:</p>
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire et je
+répondis:</p>
-<p>Vous tes une fe, ma cousine.</p>
+<p>«Vous êtes une fée, ma cousine.</p>
-<p>&mdash;Pas mal, Ren? vous avez bien dit
+<p>&mdash;Pas mal, René? vous avez bien dit
cela. Prenez note de ma toilette, si vous
-voulez, car je vais en changer. Il faut tre
+voulez, car je vais en changer. Il faut être
simple, quand on fait une escapade, et je
-vais tout uniment me dguiser en petite
+vais tout uniment me déguiser en petite
bourgeoise du Marais. Est-ce vrai que le
-Breton bretonnant est parti? J'aurais aim
-le montrer: il avait une tte superbe, pour
-sr et pour vrai. Allez m'attendre au fumoir.
-Fumez-vous? Il faut apprendre fumer.
+Breton bretonnant est parti? J'aurais aimé
+le montrer: il avait une tête superbe, pour
+sûr et pour vrai. Allez m'attendre au fumoir.
+Fumez-vous? Il faut apprendre à fumer.
Le monde marche. Tout ce qui fait
crier les dames est bon. Souvenez-vous que
vous marquez un point chaque fois qu'on
-dit: Fi donc!</p>
+dit: «Fi donc!»</p>
-<p>Nous tions sous le vestibule. Elle s'loigna,
-moins lgre qu'une sylphide. Le spcimen
-d'entretien qui prcde est, je puis l'affirmer,
+<p>Nous étions sous le vestibule. Elle s'éloigna,
+moins légère qu'une sylphide. Le spécimen
+d'entretien qui précède est, je puis l'affirmer,
d'une exactitude rigoureuse. J'admire
souvent combien sont sensibles et claires
-les premires pages de nos souvenirs.
-Ds que je le veux, je revois ma cousine la
-prsidente dans ses moindres dtails, et,
-certes, ce n'tait pas une physionomie la
-douzaine. Il y avait en elle un mlange curieux
-de l'lment breton et du condiment
-parisien. Ce qui pourra tonner, c'est que
-son lgance tait bretonne et ses vulgarits
-parisiennes. Elle tait de race, on le
+les premières pages de nos souvenirs.
+Dès que je le veux, je revois ma cousine la
+présidente dans ses moindres détails, et,
+certes, ce n'était pas une physionomie à la
+douzaine. Il y avait en elle un mélange curieux
+de l'élément breton et du condiment
+parisien. Ce qui pourra étonner, c'est que
+son élégance était bretonne et ses vulgarités
+parisiennes. Elle était de race, on le
voyait pleinement; mais le niveau de l'inondation
bourgeoise monte sans cesse; elle
n'avait pas la taille qu'il faut pour tenir la
-tte beaucoup au-dessus du courant. Elle
-frquentait un monde mixte auquel des
+tête beaucoup au-dessus du courant. Elle
+fréquentait un monde mixte auquel des
peccadilles anciennes et modernes la tenaient
-attache. Son mari tait de la cour;
+attachée. Son mari était de la cour;
sous Louis-Philippe, cela prouvait peu.
Quelles que fussent ses raisons, elle n'allait
ni aux Tuileries ni au pur faubourg Saint-Germain,
-ce qui lui donnait facilit pour
-mdire de ceci et de cela. Elle mdisait
+ce qui lui donnait facilité pour
+médire de ceci et de cela. Elle médisait à
miracle.</p>
<p>Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle
-ft sujette effeuiller des navets
-et mme des sottises; elle avait de la distinction,
-plutt, il est vrai, dans ses manires
-que dans son style. Je l'ai parfois admire
+fût sujette à effeuiller des naïvetés
+et même des sottises; elle avait de la distinction,
+plutôt, il est vrai, dans ses manières
+que dans son style. Je l'ai parfois admirée
digne et noble entre deux plongeons.
-Ce n'tait pas une grande dame; il lui manquait
+Ce n'était pas une grande dame; il lui manquait
l'ampleur et aussi la tenue; mais telle
<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-qu'elle tait, avec quinze ans de moins, la
+qu'elle était, avec quinze ans de moins, la
mode aurait pu la mettre sur son char. Il
y a une chose qui vieillit encore plus que
-l'ge, c'est le pch. Je n'ai pas faire,
-Dieu merci, la confession gnrale de ma
+l'âge, c'est le péché. Je n'ai pas à faire,
+Dieu merci, la confession générale de ma
cousine.</p>
-<p>Elle avait pass vingt-huit ans, un certain
-jour dj lointain, aprs avoir franchi
-quantit d'autres fosss. C'est la culbute.
+<p>Elle avait passé vingt-huit ans, un certain
+jour déjà lointain, après avoir franchi
+quantité d'autres fossés. C'est la culbute.
Depuis lors, elle ne comptait plus. Ayez
-misricorde, elles font ce qu'elles peuvent:
-se cramponnant un morceau de bois mort,
-et tchant de croire que cette branche casse
-tient encore l'arbre verdoyant de la
+miséricorde, elles font ce qu'elles peuvent:
+se cramponnant à un morceau de bois mort,
+et tâchant de croire que cette branche cassée
+tient encore à l'arbre verdoyant de la
jeunesse.</p>
<p>Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu,
-ayez misricorde.</p>
+ayez miséricorde.</p>
<p>Ma cousine fut une grande heure et demie
- s'habiller en petite bourgeoise du Marais.
-Sa toilette, je dois le dire, tait un
-chef-d'&oelig;uvre d'opulente simplicit. Qu'elle
-ft l'ouvrage de la vieille lingre ou de Laroche
-elle mritait d'tre mentionne dans
-les bulletins exigs par ma s&oelig;ur la marquise.
-Une gloire qui appartenait Laroche
-sans partage, c'tait la peinture; ma
-cousine tait revernie neuf depuis la racine
+à s'habiller en petite bourgeoise du Marais.
+Sa toilette, je dois le dire, était un
+chef-d'&oelig;uvre d'opulente simplicité. Qu'elle
+fût l'ouvrage de la vieille lingère ou de Laroche
+elle méritait d'être mentionnée dans
+les bulletins exigés par ma s&oelig;ur la marquise.
+Une gloire qui appartenait à Laroche
+sans partage, c'était la peinture; ma
+cousine était revernie à neuf depuis la racine
de ses cheveux, noirs comme le pinceau
-qui les avait teints, jusqu' son corsage,
+qui les avait teints, jusqu'à son corsage,
tout plein de lis et de roses en poudre. Son
-costume de bourgeoise du Marais tait un
-peu catalan, cause des dentelles qui drapaient
+costume de bourgeoise du Marais était un
+peu catalan, à cause des dentelles qui drapaient
sa robe de taffetas noir, et qui s'enroulaient
-dans sa chevelure; mais c'tait sobre
+dans sa chevelure; mais c'était sobre
et simple, en comparaison de la toilette de
Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse jeunesse!
Je la trouvai charmante et je le lui
dis. Elle sauta sur le marchepied d'un bond
imprudent: rien ne se cassa. Je montai
-derrire elle, et nous partmes.</p>
+derrière elle, et nous partîmes.</p>
-<p>Qu'criras-tu ta s&oelig;ur, Ren? me fut-il
-demand au premier tour de roue.</p>
+<p>«Qu'écriras-tu à ta s&oelig;ur, René? me fut-il
+demandé au premier tour de roue.</p>
-<p>&mdash;J'crirai ma mre que je suis entr
-dans le paradis, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;J'écrirai à ma mère que je suis entré
+dans le paradis, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;A ta s&oelig;ur, ta s&oelig;ur! c'est plus de
-son ge.</p>
+<p>&mdash;A ta s&oelig;ur, à ta s&oelig;ur! c'est plus de
+son âge.</p>
-<p>&mdash;Que j'ai trouv une autre s&oelig;ur aussi
+<p>&mdash;Que j'ai trouvé une autre s&oelig;ur aussi
belle et plus brillante, qui est bonne pour
moi, que j'admire....</p>
<p>&mdash;C'est cela, interrompit-elle en baissant
la voix; le mot est bien choisi: ne lui
-dis pas que tu m'aimes.</p>
+dis pas que tu m'aimes.»</p>
-<p>Elle garda le silence, et je mis la tte
-la portire pour voir les quais. Nous arrivmes
-au thtre aprs le rideau lev! Ma
+<p>Elle garda le silence, et je mis la tête à
+la portière pour voir les quais. Nous arrivâmes
+au théâtre après le rideau levé! Ma
cousine savait les m&oelig;urs du lieu; elle entra
-fort modestement dans sa loge, mais malgr
-toutes nos prcautions, un tabouret
-tomba, et la salle entire cria aussitt: A
-la porte!</p>
+fort modestement dans sa loge, mais malgré
+toutes nos précautions, un tabouret
+tomba, et la salle entière cria aussitôt: «A
+la porte!»</p>
<p>A Paris, les choses vont ainsi: dans les
-thtres o les places cotent cher, on n'coute
-gure la pice; dans les thtres du
-dernier ordre, o viennent s'panouir loin
-du soleil les pauvres fleurs partout repousses,
+théâtres où les places coûtent cher, on n'écoute
+guère la pièce; dans les théâtres du
+dernier ordre, où viennent s'épanouir loin
+du soleil les pauvres fleurs partout repoussées,
l'attention du public est farouche et
jalouse comme une passion. Ici, l'auditoire
-est comme l'&oelig;uvre elle-mme, un exil. Il
-a le got froce du thtre; il est l, ne
-pouvant tre ailleurs; il prend le mlodrame
+est comme l'&oelig;uvre elle-même, un exilé. Il
+a le goût féroce du théâtre; il est là, ne
+pouvant être ailleurs; il prend le mélodrame
au rabais comme on boit le vin bleu
-de la barrire; et comme le rude convive de
-la Courtille finit, dit-on, par prfrer d'affreux
-mlanges la noble saveur du vrai
-vin, l'habitu des bas thtres arrive chrir
-l'trange littrature qu'on met la porte
+de la barrière; et comme le rude convive de
+la Courtille finit, dit-on, par préférer d'affreux
+mélanges à la noble saveur du vrai
+vin, l'habitué des bas théâtres arrive à chérir
+l'étrange littérature qu'on met à la portée
de sa bourse. Il en veut pour son argent,
-si dur gagner; il regrette toute parole
-perdue et crierait <em>bis</em> volontiers chaque
+si dur à gagner; il regrette toute parole
+perdue et crierait <em>bis</em> volontiers à chaque
coup de poignard.</p>
<p>Il n'est aucun grand artiste qui puisse se
-vanter d'tre admir, choy, suivi, ador
-comme telle toile inconnue de ces obscurs
+vanter d'être admiré, choyé, suivi, adoré
+comme telle étoile inconnue de ces obscurs
firmaments. A l'&oelig;il du moraliste, ces pauvres
-scnes sont les plus importantes de
-toutes. Elles parlent des gens de bonne
-foi, tout prts se battre pour entendre.</p>
+scènes sont les plus importantes de
+toutes. Elles parlent à des gens de bonne
+foi, tout prêts à se battre pour entendre.</p>
-<p>Il y a l nanmoins comme partout deux
+<p>Il y a là néanmoins comme partout deux
classes: les patriciens et le peuple. Nous
n'avons voulu parler que du peuple. Les
patriciens de l'endroit sont de lamentables
-caricatures de la jeunesse dore des boulevards.
+caricatures de la jeunesse dorée des boulevards.
A ces profondeurs, don Juan montre
la corde, et Lovelace a les pieds plats.
Je dois rappeler que nous sommes en 1842,
-Voil bien longtemps que je ne suis revenu
- Paris, dont les progrs blouissent le
-monde, peut-tre le thtre Beaumarchais
-est-il maintenant une succursale du Grand-Opra.</p>
+Voilà bien longtemps que je ne suis revenu
+à Paris, dont les progrès éblouissent le
+monde, peut-être le théâtre Beaumarchais
+est-il maintenant une succursale du Grand-Opéra.</p>
<p>Nous nous tenions bien tranquilles au fond
-de notre loge pour ne pas veiller les sauvages
-susceptibilits de ce parterre de rois.
-La jeunesse dore du faubourg lorgnait ma
+de notre loge pour ne pas éveiller les sauvages
+susceptibilités de ce parterre de rois.
+La jeunesse dorée du faubourg lorgnait ma
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
cousine en se donnant des airs, et une demi-douzaine
-de lions rps, qui reprsentaient
-videmment ce qu'on appelait jadis la loge
-infernale l'Opra, posaient en sducteurs
-avec une nave effronterie. Tous avaient le
+de lions râpés, qui représentaient
+évidemment ce qu'on appelait jadis la loge
+infernale à l'Opéra, posaient en séducteurs
+avec une naïve effronterie. Tous avaient le
lorgnon dans l'&oelig;il et la moustache coquine.
-Combien de c&oelig;urs avaient-ils broys le long
+Combien de c&oelig;urs avaient-ils broyés le long
du faubourg Saint Antoine! A l'orchestre,
-qui tait peu garni, quelques ngociants des
-bords du canal s'asseyaient auprs de leurs
+qui était peu garni, quelques négociants des
+bords du canal s'asseyaient auprès de leurs
dames, et quelques auteurs du cru, jugeant
-avec svrit l'&oelig;uvre de leur confrre, manifestaient
-timidement le mpris profond
-que leur inspirait la pice. Aux premires
-galeries le beau sexe dominait, reprsent
-par les lgantes de la rue de Charenton,
-auxquelles se mlaient quelques cuisinires
-cossues. La soie change en vrit, de reflets
-selon les paules. Presque toutes ces braves
-personnes taient vtues de soie; mais
-elles tanchaient leurs yeux sensibles avec
+avec sévérité l'&oelig;uvre de leur confrère, manifestaient
+timidement le mépris profond
+que leur inspirait la pièce. Aux premières
+galeries le beau sexe dominait, représenté
+par les élégantes de la rue de Charenton,
+auxquelles se mêlaient quelques cuisinières
+cossues. La soie change en vérité, de reflets
+selon les épaules. Presque toutes ces braves
+personnes étaient vêtues de soie; mais
+elles étanchaient leurs yeux sensibles avec
des mouchoirs de couleur tenus par des
-mains prodigieusement gantes. Ne plaisantons
-pas: c'tait l'aristocratie, et le peuple
+mains prodigieusement gantées. Ne plaisantons
+pas: c'était l'aristocratie, et le peuple
regardait franchement de travers.</p>
-<p>Aux secondes, c'tait le tiers-tat. Il y
-avait dj l moins de prtentions et moins
+<p>Aux secondes, c'était le tiers-état. Il y
+avait déjà là moins de prétentions et moins
de laideur. Tout un cordon de jeunes figures
frangeaient la balustrade. On voyait bien
encore quelques chapeaux parmi les chevelures
-brunes ou blondes, penches avidement
-sur la scne; mais aux troisimes, ce
-n'taient plus que des bonnets, au-dessus
+brunes ou blondes, penchées avidement
+sur la scène; mais aux troisièmes, ce
+n'étaient plus que des bonnets, au-dessus
desquels se dressait un mur de blouses
bleues.</p>
-<p>Dans les avant-scnes, une demi-douzaine
+<p>Dans les avant-scènes, une demi-douzaine
d'Armides essayaient de poser en princesses
qui s'encanaillent. Leurs cavaliers ne se
montraient pas.</p>
<p>Au parterre, vous n'eussiez pas pu faire
parvenir un grain de plomb jusqu'au sol.
-C'tait une masse humaine compacte, silencieusement
+C'était une masse humaine compacte, silencieusement
haletante. Cela ondulait parfois,
produisant un bruyant applaudissement,
-puis l'immobilit reprenait. On et dit deux
-cents crnes sculpts dans une planche.</p>
+puis l'immobilité reprenait. On eût dit deux
+cents crânes sculptés dans une planche.</p>
<p>Je regardais cela. Mon &oelig;il n'avait pas
-encore t jusqu'au thtre. La vue de la
-salle m'tonnait et me divertissait. Ceux qui
-viennent de province ont une tendance dnigrer;
-j'tais presque content de trouver
+encore été jusqu'au théâtre. La vue de la
+salle m'étonnait et me divertissait. Ceux qui
+viennent de province ont une tendance à dénigrer;
+j'étais presque content de trouver
Paris si pauvre et si laid. Vertubleu! au
-thtre de Vannes, il y avait au moins la
-loge de la prfecture! Je n'allais pas souvent
-au spectacle: l-bas, c'est de trs mauvais
+théâtre de Vannes, il y avait au moins la
+loge de la préfecture! Je n'allais pas souvent
+au spectacle: là-bas, c'est de très mauvais
ton; mais, enfin, quand je me donnais
la joie d'entendre mal chanter <cite>Robert le
-Diable</cite> ou voir mal jouer <cite>Lucrce Borgia</cite>,
-j'tais sr de trouver des croix d'honneur
-au balcon et des paulettes l'orchestre.</p>
+Diable</cite> ou voir mal jouer <cite>Lucrèce Borgia</cite>,
+j'étais sûr de trouver des croix d'honneur
+au balcon et des épaulettes à l'orchestre.</p>
-<p>Ici, rien! La supriorit de la capitale du
-Morbihan me parut si vidente, que je me
+<p>Ici, rien! La supériorité de la capitale du
+Morbihan me parut si évidente, que je me
sentis un peu fier de lui appartenir. L'orgueil,
chez les bonnes natures, est un sentiment
-bienveillant; ce fut avec des prdispositions
-clmentes que mon regard aborda
-enfin le dcor, tout neuf et peint violemment,
-o chaque objet semblait trop grand
-pour l'exiguit du local. Pour moi, au premier
-instant, les acteurs eux-mmes eurent
-mines de gants qui se mouvaient dans une
-bote d'trennes parmi les vgtaux colosses.
-C'tait une scne champtre au bord
+bienveillant; ce fut avec des prédispositions
+clémentes que mon regard aborda
+enfin le décor, tout neuf et peint violemment,
+où chaque objet semblait trop grand
+pour l'exiguité du local. Pour moi, au premier
+instant, les acteurs eux-mêmes eurent
+mines de géants qui se mouvaient dans une
+boîte d'étrennes parmi les végétaux colosses.
+C'était une scène champêtre au bord
du Rhin, qu'on devinait tranquille et fier du
-progrs de ses eaux derrire des glaeuls
-hauts comme des chnes. De l'autre ct
+progrès de ses eaux derrière des glaïeuls
+hauts comme des chênes. De l'autre côté
du fleuve, qui avait trois pieds de large, un
-vieux castel dressait ses crneaux sourcilleux,
-effroi de la contre, disait justement
-le jeune premier, vtu de velours et peint
+vieux castel dressait ses créneaux sourcilleux,
+effroi de la contrée, disait justement
+le jeune premier, vêtu de velours et peint
comme ma cousine. La voix de ce jeune
premier secouait le tympan. Tandis qu'il
-parlait, ses yeux allums comme des chandelles,
+parlait, ses yeux allumés comme des chandelles,
allaient chercher les bravos tout au
-fond des loges, et ddaignaient le parterre,
+fond des loges, et dédaignaient le parterre,
qui applaudissait furieusement, je ne savais
pourquoi. Je regrettai ma tante Bel-&OElig;il,
-qui, certes, et accord du premier coup
-ce garon un c&oelig;ur sensible.</p>
+qui, certes, eût accordé du premier coup à
+ce garçon un c&oelig;ur sensible.</p>
-<p>Pendant qu'il criait tue tte aux gens
+<p>Pendant qu'il criait à tue tête aux gens
qui l'entouraient de faire silence pour ne
-point veiller l'attention des brigands de la
+point éveiller l'attention des brigands de la
montagne, un splendide bandit apparut,
-tout hriss de poignards et de pistolets.
-L'orchestre grina un accord faire dresser
-les cheveux sur les ttes depuis longtemps
+tout hérissé de poignards et de pistolets.
+L'orchestre grinça un accord à faire dresser
+les cheveux sur les têtes depuis longtemps
chauves, et le jeune premier fut incontinent
-charg de fers.</p>
+chargé de fers.</p>
-<p>Je crus que le parterre allait se prcipiter
-en avant pour empcher cette injustice. Ma
-cousine me dit l'oreille:</p>
+<p>Je crus que le parterre allait se précipiter
+en avant pour empêcher cette injustice. Ma
+cousine me dit à l'oreille:</p>
-<p>Le voici aux stalles d'orchestre, gauche.
-Vois s'il a l'air d'un domestique.</p>
+<p>«Le voici aux stalles d'orchestre, à gauche.
+Vois s'il a l'air d'un domestique.»</p>
-<p>Mes yeux suivirent son doigt et rencontrrent
+<p>Mes yeux suivirent son doigt et rencontrèrent
<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
la seule personne comme il faut qui
-ft dans la salle. C'tait un gentleman vtu
-de noir dont la tenue pouvait passer, en vrit,
-pour irrprochable. Il tourna la tte;
-je saisis son profil perdu: c'tait Laroche.</p>
+fût dans la salle. C'était un gentleman vêtu
+de noir dont la tenue pouvait passer, en vérité,
+pour irréprochable. Il tourna la tête;
+je saisis son profil perdu: c'était Laroche.</p>
<p>Le brigand des montagnes haranguait sa
-troupe et l'on faisait des prparatifs pour
+troupe et l'on faisait des préparatifs pour
pendre le jeune premier aux branches d'un
-arbre qui avait des feuilles de cucurbitace.
-Le parterre m'inquitait. Un des membres
-de la jeunesse dore s'tant permis de rire
-reut une pomme qui s'crasa en cocarde
-sur son &oelig;il. On n'tait pas l pour s'gayer.</p>
-
-<p>Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette
-Las va sortir de terre pour dlivrer
-ce grand bent...... Tiens, dans la baignoire,
- droite, reconnais-tu ce respectable
-crne?</p>
-
-<p>Il appartenait en propre au prsident qui
+arbre qui avait des feuilles de cucurbitacée.
+Le parterre m'inquiétait. Un des membres
+de la jeunesse dorée s'étant permis de rire
+reçut une pomme qui s'écrasa en cocarde
+sur son &oelig;il. On n'était pas là pour s'égayer.</p>
+
+<p>«Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette
+Laïs va sortir de terre pour délivrer
+ce grand benêt...... Tiens, dans la baignoire,
+à droite, reconnais-tu ce respectable
+crâne?»</p>
+
+<p>Il appartenait en propre au président qui
se montrait, en effet, mais si peu!</p>
<p>Il y eut dans la salle un long murmure.
Le jeune premier pendu poussa un cri, et
-les brigands de la montagne s'cartrent
-pouvants.</p>
+les brigands de la montagne s'écartèrent
+épouvantés.</p>
-<p>Elle ne sortait pas de terre, mais c'tait
-bien elle, car son nom clata parmi l'enthousiasme
-des bravos: Annette Las! Annette
-Las!</p>
+<p>Elle ne sortait pas de terre, mais c'était
+bien elle, car son nom éclata parmi l'enthousiasme
+des bravos: «Annette Laïs! Annette
+Laïs!»</p>
-<p>Laroche lui-mme applaudissait de ses
-mains fort bien gantes, et le prsident eut
+<p>Laroche lui-même applaudissait de ses
+mains fort bien gantées, et le président eut
un sourire.</p>
<p>Elle ne sortait pas de terre. Je vois son
-entre vaguement et comme on cherche la
-trace fugitive d'un rve d'opium. Il me semble
+entrée vaguement et comme on cherche la
+trace fugitive d'un rêve d'opium. Il me semble
que la voix de l'orchestre devint plus
-douce qu'un soupir. Le dcor se fondit, lumineux
+douce qu'un soupir. Le décor se fondit, lumineux
et confus dans des gammes d'arc-en-ciel;
-un nuage perl passa; elle bondit,
-fleur aile, au milieu d'un tourbillon de
+un nuage perlé passa; elle bondit,
+fleur ailée, au milieu d'un tourbillon de
feuilles de roses......</p>
<h2>IX.<br />
<span class="medium">TOUJOURS ANNETTE LAIS.</span></h2>
-<p class="p2">Qu'tait, cependant, cette pice? Annette
-Las avait au dos des ailes de papillon. Ce
-devait tre un drame fantastique. Je n'en
+<p class="p2">Qu'était, cependant, cette pièce? Annette
+Laïs avait au dos des ailes de papillon. Ce
+devait être un drame fantastique. Je n'en
sais rien; je ne l'ai jamais su.</p>
-<p>Je l'ai revue vingt fois, cette pice, ou
-plutt j'ai revu vingt fois l'entre d'Annette
-Las, voltigeant parmi les roses effeuilles.
-Mais je ne sais pas qui tait ce jeune premier,
+<p>Je l'ai revue vingt fois, cette pièce, ou
+plutôt j'ai revu vingt fois l'entrée d'Annette
+Laïs, voltigeant parmi les roses effeuillées.
+Mais je ne sais pas qui était ce jeune premier,
ni ce que devenaient les brigands de
-la montagne. L dedans, Annette devait
-tre une fe; elle se nommait Farfalla. Au
+la montagne. Là dedans, Annette devait
+être une fée; elle se nommait Farfalla. Au
tomber du rideau, elle s'endormait sous le
baiser des roses.</p>
-<p>J'avais devant les yeux un vaste blouissement:
-voil o mon souvenir est prcis.
-Le misrable dcor, agrandi tout coup,
+<p>J'avais devant les yeux un vaste éblouissement:
+voilà où mon souvenir est précis.
+Le misérable décor, agrandi tout à coup,
perdait mon regard dans les profondeurs de
sa perspective. Louis XIV n'aurait pas
franchi ce Rhin! Les vieilles tours se dressaient,
-mlancoliques et menaantes, au-dessus
-de la rampe dchire, et des routes
-mystrieuses s'enfonaient au loin dans la
-fort.</p>
+mélancoliques et menaçantes, au-dessus
+de la rampe déchirée, et des routes
+mystérieuses s'enfonçaient au loin dans la
+forêt.</p>
-<p>Annette tait transparente comme une
-pense. Je la suivais parmi les flots de gaze
+<p>Annette était transparente comme une
+pensée. Je la suivais parmi les flots de gaze
que le vent de sa course soulevait. Je sens
avec fatigue que je ne puis vous la montrer
-telle que je la vis. Donnez des ailes un
+telle que je la vis. Donnez des ailes à un
sourire.</p>
<p>Il y eut en moi une angoisse sourde; je
-cherchai mon quilibre sur le sige o j'tais
+cherchai mon équilibre sur le siége où j'étais
assis. Puis mon c&oelig;ur se serra cruellement,
et j'eus les yeux pleins de larmes qui
-me blessaient la paupire. Ce fut tellement
-soudain et aussi tellement trange que,
+me blessaient la paupière. Ce fut tellement
+soudain et aussi tellement étrange que,
dans ma raison, je n'attribuai rien de ce
-que j'prouvais la prsence d'Annette. Je
-crus une maladie foudroyante qui se dclarait;
-j'eus frayeur d'un accs de folie.</p>
+que j'éprouvais à la présence d'Annette. Je
+crus à une maladie foudroyante qui se déclarait;
+j'eus frayeur d'un accès de folie.</p>
-<p>J'tais malade et fou plus encore que je
+<p>J'étais malade et fou plus encore que je
ne le craignais.</p>
<p>La toile descendit du cintre lentement, et
-mon rve se cacha derrire cette pourpre
-grossire, borde d'impossibles franges d'or.
-La salle entire frmissait; je la sentais qui
-tremblait la fivre.</p>
+mon rêve se cacha derrière cette pourpre
+grossière, bordée d'impossibles franges d'or.
+La salle entière frémissait; je la sentais qui
+tremblait la fièvre.</p>
-<p>Annette Las! Annette Las! cria-t-on
+<p>«Annette Laïs! Annette Laïs!» cria-t-on
du parterre.</p>
<p>Et un ch&oelig;ur tumultueux tomba du paradis,
-rptant:</p>
+répétant:</p>
-<p>Annette Las! Annette Las!</p>
+<p>«Annette Laïs! Annette Laïs!»</p>
-<p>J'eus pudeur, comme si on et froiss en
-moi brutalement la dlicatesse mme de
+<p>J'eus pudeur, comme si on eût froissé en
+moi brutalement la délicatesse même de
mon c&oelig;ur.</p>
-<p>C'est l que nous allons bien la voir!
-me dit la prsidente.</p>
+<p>«C'est là que nous allons bien la voir!»
+me dit la présidente.</p>
<p>J'aurais voulu me cramponner au rideau
-pour l'empcher de remonter.
+pour l'empêcher de remonter.
<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></p>
-<p>Regarde bien! Veux-tu la jumelle?</p>
+<p>«Regarde bien! Veux-tu la jumelle?»</p>
<p>Je pris la jumelle et je la mis au-devant
de mes yeux sans remarquer que je tenais
-le gros bout. Je distinguai perte de vue
+le gros bout. Je distinguai à perte de vue
un petit ange parmi des fleurs. Et je souris,
je m'en souviens bien, car le petit ange venait
- nous, arrondissant ses bras nus et
-balanant une guirlande de roses.</p>
+à nous, arrondissant ses bras nus et
+balançant une guirlande de roses.</p>
-<p>Avant de rencontrer leur prsident, chuchota
-prs de moi ma cousine, ces papillons
-crotts marchent dans le ruisseau avec des
+<p>Avant de rencontrer leur président, chuchota
+près de moi ma cousine, ces papillons
+crottés marchent dans le ruisseau avec des
souliers sans semelles.</p>
<p>La salle croulait sous les applaudissements.
-Je n'eus pas la pense d'applaudir.</p>
+Je n'eus pas la pensée d'applaudir.</p>
-<p>A l'ge de M. de Kervign, reprit Aurlie,
-voil pourtant ce qu'il faut!</p>
+<p>«A l'âge de M. de Kervigné, reprit Aurélie,
+voilà pourtant ce qu'il faut!»</p>
-<p>Je rougis et je regardai la baignoire o le
-profil du prsident s'tait indiscrtement
-montr. La baignoire tait vide.</p>
+<p>Je rougis et je regardai la baignoire où le
+profil du président s'était indiscrètement
+montré. La baignoire était vide.</p>
-<p>Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume,
+<p>«Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume,
il est au changement de costume.
-Pour la pauvre crature, c'est le quart
-d'heure de Rabelais.</p>
+Pour la pauvre créature, c'est le quart
+d'heure de Rabelais.»</p>
-<p>Laroche tait debout vers nous. La main
-d'Aurlie s'agita, mais Laroche ne broncha
-pas: c'tait un maraud bien dress. Il vous
-avait vraiment, l-bas, une tournure de
+<p>Laroche était debout vers nous. La main
+d'Aurélie s'agita, mais Laroche ne broncha
+pas: c'était un maraud bien dressé. Il vous
+avait vraiment, là-bas, une tournure de
jeune notaire.</p>
-<p>Je pensais au prsident. Ou plutt pensais-je
- quoi que ce soit? J'tais ivre.</p>
+<p>Je pensais au président. Ou plutôt pensais-je
+à quoi que ce soit? J'étais ivre.</p>
-<p>Eh bien! me dit ma cousine, quand la
-jeunesse dore fut partie pour boire de la
-bire et le peuple pour s'imbiber de coco,
-avais-tu ide d'une chose pareille?</p>
+<p>«Eh bien! me dit ma cousine, quand la
+jeunesse dorée fut partie pour boire de la
+bière et le peuple pour s'imbiber de coco,
+avais-tu idée d'une chose pareille?»</p>
-<p>&mdash;Avez-vous vu que le dcor a chang?
-balbutiai-je malgr moi.</p>
+<p>&mdash;Avez-vous vu que le décor a changé?»
+balbutiai-je malgré moi.</p>
<p>Elle me regarda.</p>
-<p>Tu es tout ple, murmura-t-elle. On
-touffe, ici.</p>
+<p>«Tu es tout pâle, murmura-t-elle. On
+étouffe, ici.»</p>
-<p>Son ventail agit au devant de mon front
+<p>Son éventail agité au devant de mon front
me fit du bien.</p>
-<p>Elle est maigre comme un clou, reprit-elle.</p>
+<p>«Elle est maigre comme un clou, reprit-elle.</p>
<p>&mdash;Qui donc?</p>
-<p>-Cette Annette Las. Tu ne trouves
+<p>-Cette Annette Laïs. Tu ne trouves
pas?</p>
<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue.</p>
-<p>&mdash;Comment! il n'y avait personne regarder.</p>
+<p>&mdash;Comment! il n'y avait personne à regarder.</p>
-<p>&mdash;Quel ge a-t-elle? demandai-je au hasard.</p>
+<p>&mdash;Quel âge a-t-elle? demandai-je au hasard.</p>
-<p>&mdash;Est-ce qu'on peut savoir! C'est us misrablement;
-a boit.</p>
+<p>&mdash;Est-ce qu'on peut savoir! C'est usé misérablement;
+ça boit.</p>
-<p>&mdash;Elle? fis-je.</p>
+<p>&mdash;Elle?» fis-je.</p>
<p>Et, devant mes yeux, le papillon passa
dans son nimbe de fleurs.</p>
-<p>Le prsident ne dteste pas une petite
+<p>«Le président ne déteste pas une petite
pointe, me dit ma cousine avec un parfait
-srieux.</p>
+sérieux.</p>
-<p>&mdash;Elle! rptai-je.</p>
+<p>&mdash;Elle! répétai-je.</p>
<p>&mdash;Mais tu dis que tu ne l'as pas vue.</p>
-<p>&mdash;C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.</p>
+<p>&mdash;C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.»</p>
<p>Certes, je parlais vrai. Je ne connaissais
pas les traits de son visage.</p>
-<p>Elle n'a pas mme la beaut du diable,
+<p>«Elle n'a pas même la beauté du diable,
poursuivit ma cousine. Je doute fort que le
-prsident drange pour elle son marchand
+président dérange pour elle son marchand
de la rue Saint Antoine. Sois tranquille,
-quand elle aura pass vingt-huit ans, comme
+quand elle aura passé vingt-huit ans, comme
moi, on ne verra pas vingt lorgnettes
-braques sur sa loge. As-tu remarqu ces
-bambins qui me dvisageaient?</p>
+braquées sur sa loge. As-tu remarqué ces
+bambins qui me dévisageaient?</p>
-<p>&mdash;Non, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Non, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;J'ai froid, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;J'ai froid, répondis-je.</p>
<p>&mdash;Tu es souffrant?</p>
<p>&mdash;Oui. Il me semble.</p>
<p>&mdash;Il te semble? Vas-tu prendre la maladie
-du pays comme ton valet de chambre
-grand chapeau?</p>
+du pays comme ton valet de chambre à
+grand chapeau?»</p>
-<p>Ce fut la premire ide qui entra clairement
+<p>Ce fut la première idée qui entra clairement
en moi, parce qu'elle me donna l'espoir
-d'expliquer mon trange malaise. Je
-m'interrogeai, cherchant exagrer mes
-regrets. J'aimais, en effet, sincrement ceux
-que j'avais laisss l-bas, mais c'tait une
-affection tranquille, et, dans cet ordre d'ides,
+d'expliquer mon étrange malaise. Je
+m'interrogeai, cherchant à exagérer mes
+regrets. J'aimais, en effet, sincèrement ceux
+que j'avais laissés là-bas, mais c'était une
+affection tranquille, et, dans cet ordre d'idées,
je ne trouvai point ce qui me serrait
le c&oelig;ur.</p>
<p>Ma cousine m'examinait:</p>
-<p>Drle de petit bonhomme! murmura-t-elle.
-Est-ce que tu es sujet cela?</p>
+<p>«Drôle de petit bonhomme! murmura-t-elle.
+Est-ce que tu es sujet à cela?</p>
-<p>On grille. Aprs cela, l'eau de la Seine
-drange quelquefois ceux qui arrivent. Allons-nous-en,
-je l'ai assez vue.</p>
+<p>«On grille. Après cela, l'eau de la Seine
+dérange quelquefois ceux qui arrivent. Allons-nous-en,
+je l'ai assez vue.»</p>
-<p>Nous sortmes. Elle me conduisait par la
-main comme un enfant. Aussitt que nous
-fmes dans la voiture, je vis les rverbres
+<p>Nous sortîmes. Elle me conduisait par la
+main comme un enfant. Aussitôt que nous
+fûmes dans la voiture, je vis les réverbères
tourner et je perdis connaissance. Je ne
-me souviens pas de notre rentre l'htel.
-Quand je m'veillai, il y avait prs de moi
-deux personnes qui causaient: un jeune mdecin
+me souviens pas de notre rentrée à l'hôtel.
+Quand je m'éveillai, il y avait près de moi
+deux personnes qui causaient: un jeune médecin
et ma cousine. Ma cousine avait un
-frais dshabill du matin.
+frais déshabillé du matin.
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p>
-<p>Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce
-n'est pas le mme genre. Mme Stoltz a plus
-de force et des effets plus imprvus. L'avez-vous
+<p>«Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce
+n'est pas le même genre. Mme Stoltz a plus
+de force et des effets plus imprévus. L'avez-vous
entendue dire la <cite>romance du saule</cite>?
Ce n'est pas cela du tout. Prenez Garcia ou
-Grisi, vous avez des intentions diffrentes,
-des styles presque opposs, mais qui rendent,
+Grisi, vous avez des intentions différentes,
+des styles presque opposés, mais qui rendent,
comme deux traductions en deux langues
-diverses, la pense exacte du maestro.
+diverses, la pensée exacte du maestro.
Je ne sais pas si je me fais comprendre.</p>
-<p>&mdash;C'est--dire que je passerais mes jours
- vous entendre parler musique, docteur!</p>
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je passerais mes jours
+à vous entendre parler musique, docteur!</p>
-<p>&mdash;Eh! eh! fit le jeune mdecin, j'ai mes
-malades. La mdecine est presque aussi
-attachante que la musique.</p>
+<p>&mdash;Eh! eh! fit le jeune médecin, j'ai mes
+malades. La médecine est presque aussi
+attachante que la musique.»</p>
<p>Il se tourna vers moi et vit mes yeux ouverts.</p>
-<p>Est-ce fini, nous deux! me demanda-t-il
-avec une brusque gaiet.</p>
+<p>«Est-ce fini, nous deux!» me demanda-t-il
+avec une brusque gaieté.</p>
-<p>Ma cousine joignit les mains et s'cria:</p>
+<p>Ma cousine joignit les mains et s'écria:</p>
-<p>Il est impayable, ce docteur Josaphat!</p>
+<p>«Il est impayable, ce docteur Josaphat!»</p>
-<p>Je n'avais qu'un tonnement, c'tait de
-ne pas voir autour de moi mon pre et ma
-mre. A ce premier instant j'avais oubli
+<p>Je n'avais qu'un étonnement, c'était de
+ne pas voir autour de moi mon père et ma
+mère. A ce premier instant j'avais oublié
mon voyage de Paris, et la vue de ma cousine
-occasionnait en moi un pnible travail
+occasionnait en moi un pénible travail
intellectuel.</p>
-<p>Est-ce que vous avez eu dj de ces
-crises nerveuses, M. de Kervign? me demanda
-le docteur. C'est trs srieux. Souffrez-vous?</p>
+<p>«Est-ce que vous avez eu déjà de ces
+crises nerveuses, M. de Kervigné? me demanda
+le docteur. C'est très sérieux. Souffrez-vous?»</p>
<p>Je voulus parler, mais je ne pus. Je fis
-signe que je n'prouvais aucune douleur.</p>
+signe que je n'éprouvais aucune douleur.</p>
-<p>Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse?
-s'cria Josaphat. La cinquime
-paire! c'est trs curieux. L'cole Bouillaud
-vous le saignerait blanc: a peut russir;
-le vieux Rcamier l'amuserait avec des affusions:
+<p>«Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse?
+s'écria Josaphat. La cinquième
+paire! c'est très curieux. L'école Bouillaud
+vous le saignerait à blanc: ça peut réussir;
+le vieux Récamier l'amuserait avec des affusions:
ce n'est pas mauvais: les gens de
Hahnemann lui donneraient je ne sais quoi
-qui n'a pas le sens commun, mais qui opre
+qui n'a pas le sens commun, mais qui opère
des cures merveilleuses. Moi, je lui ai mis
-ma chane lectrique autour du pied droit.
-Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le gnie
+ma chaîne électrique autour du pied droit.
+Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le génie
quand il produit <cite>Guillaume Tell</cite> ou <cite>le Nozze</cite>....
-Il n'y a pas de systme, madame, il y a
-des hommes. Le codex est un solfge. Le
+Il n'y a pas de système, madame, il y a
+des hommes. Le codex est un solfége. Le
moindre fabricant de romances idiotes dispose
de la pharmacie de Rossini ou de Mozart.
Est-ce clair? Il ne s'agit que de savoir
manipuler les gammes. Je ne saurai jamais
-si je suis un mdecin ou un musicien.
+si je suis un médecin ou un musicien.
Qu'importe? Je vais entendre un quatuor de
chambre chez Allard; c'est du Haydn. Je
reviendrai ce soir, et notre jeune ami racontera
ses impressions de voyage dans le
-pays cataleptique.</p>
+pays cataleptique.»</p>
<p>Il baisa la main de ma cousine qui le reconduisit
-jusqu' l'escalier. En conscience,
-ce docteur Josaphat tait un charmant garon,
+jusqu'à l'escalier. En conscience,
+ce docteur Josaphat était un charmant garçon,
et je pense qu'il sera devenu un
prince de la science, s'il ne s'est pas fait
-compositeur d'opras.</p>
-
-<p>Je savais maintenant o j'tais, la mmoire
-venait de renatre en moi tout d'un
-coup, tant la chane lectrique autour des
-chevilles est un dlicieux agent de gurison.
-Je la recommande vivement toutes
-les personnes qui n'ont rien de mieux faire.
-J'tais Paris; cela ne m'tonnait plus;
-mes souvenirs s'arrtaient seulement au
-dbut de ma maladie. J'ignorais d'o elle
-m'tait venue et comment elle m'avait pris.
-Ma cousine rentra au moment o ma cervelle
+compositeur d'opéras.</p>
+
+<p>Je savais maintenant où j'étais, la mémoire
+venait de renaître en moi tout d'un
+coup, tant la chaîne électrique autour des
+chevilles est un délicieux agent de guérison.
+Je la recommande vivement à toutes
+les personnes qui n'ont rien de mieux à faire.
+J'étais à Paris; cela ne m'étonnait plus;
+mes souvenirs s'arrêtaient seulement au
+début de ma maladie. J'ignorais d'où elle
+m'était venue et comment elle m'avait pris.
+Ma cousine rentra au moment où ma cervelle
encore faible faisait effort pour reprendre
-complte possession d'elle-mme.</p>
+complète possession d'elle-même.</p>
-<p>Que s'est-il donc pass? lui demandai-je.</p>
+<p>«Que s'est-il donc passé? lui demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Bon, il a parl, fit-elle tonne, je vais
+<p>&mdash;Bon, il a parlé, fit-elle étonnée, je vais
rappeler le docteur.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas besoin du docteur, petite
-maman, rpliquai-je. Il y a comme un
-brouillard autour de mes ides, et je voudrais
+maman, répliquai-je. Il y a comme un
+brouillard autour de mes idées, et je voudrais
savoir....</p>
-<p>&mdash;Quel homme que ce docteur! s'cria-t-elle.
+<p>&mdash;Quel homme que ce docteur! s'écria-t-elle.
Il est tellement au dessus de tout qu'il
-se moque de lui-mme. Il m'a bien expliqu
-ton tat, ah! suprieurement! mais il y a
-ml tant de musique que je ne m'y reconnais
-plus. Le trouves-tu joli garon? Il ne
-veut pas croire que j'aie pass mes vingt-huit.
-Le plus drle de corps qu'il y ait dans
+se moque de lui-même. Il m'a bien expliqué
+ton état, ah! supérieurement! mais il y a
+mêlé tant de musique que je ne m'y reconnais
+plus. Le trouves-tu joli garçon? Il ne
+veut pas croire que j'aie passé mes vingt-huit.
+Le plus drôle de corps qu'il y ait dans
l'univers!</p>
-<p>&mdash;Mais que s'est-il donc pass? insistai-je.</p>
+<p>&mdash;Mais que s'est-il donc passé? insistai-je.</p>
-<p>&mdash;Rien du tout, mon petit Ren. Nous
-avons t au thtre et tu t'es trouv mal
-d'une indigestion d'Annette Las.</p>
+<p>&mdash;Rien du tout, mon petit René. Nous
+avons été au théâtre et tu t'es trouvé mal
+d'une indigestion d'Annette Laïs.»</p>
-<p>Je rptai ce nom comme s'il n'et rien
-veill en moi, et, par le fait, il produisit
-sur ma mmoire une impression si faible et
+<p>Je répétai ce nom comme s'il n'eût rien
+éveillé en moi, et, par le fait, il produisit
+sur ma mémoire une impression si faible et
si vague que j'eus besoin d'un travail mental
-pour rattacher ce nom quelque chose ou
+pour rattacher ce nom à quelque chose ou
<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
- quelqu'un. Ma cousine m'observait du
-coin de l'&oelig;il. Avait-elle conu un soupon?
-Je ne sais. En tout cas, ma complte indiffrence
-sembla la rjouir.</p>
+à quelqu'un. Ma cousine m'observait du
+coin de l'&oelig;il. Avait-elle conçu un soupçon?
+Je ne sais. En tout cas, ma complète indifférence
+sembla la réjouir.</p>
-<p>Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant
-la voix et d'un accent mu, faut-il vous
-dire au vrai ce qui s'est pass?</p>
+<p>«Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant
+la voix et d'un accent ému, faut-il vous
+dire au vrai ce qui s'est passé?</p>
-<p>&mdash;Je vous en prie! m'criai-je avec
-plus de vivacit, car j'tais las de ma chasse
+<p>&mdash;Je vous en prie!» m'écriai-je avec
+plus de vivacité, car j'étais las de ma chasse
aux souvenirs.</p>
<p>Elle prit mes deux mains dans les siennes
et baissa les yeux.</p>
-<p>Dois-je entamer ce chapitre-l? murmura-t-elle.
+<p>«Dois-je entamer ce chapitre-là? murmura-t-elle.
Je ne suis pas encore bien
-vieille, mais mon esprit est enclin l'observation
-et j'ai de l'exprience. Je gagerais
-que vous n'avez jamais aim.</p>
+vieille, mais mon esprit est enclin à l'observation
+et j'ai de l'expérience. Je gagerais
+que vous n'avez jamais aimé.</p>
-<p>&mdash;Jamais, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Jamais, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Et c'est ce qui m'a attire vers vous
+<p>&mdash;Et c'est ce qui m'a attirée vers vous
chevalier, poursuivit-elle sans relever son
regard. A Paris, les jeunes gens de votre
-ge ont perdu depuis longtemps dj la virginit
-du c&oelig;ur.</p>
+âge ont perdu depuis longtemps déjà la virginité
+du c&oelig;ur.»</p>
-<p>Je me mis rougir, sans trop savoir
-pourquoi. C'tait comme un remords, et
-pourtant, Dieu merci! je n'avais rien me
+<p>Je me mis à rougir, sans trop savoir
+pourquoi. C'était comme un remords, et
+pourtant, Dieu merci! je n'avais rien à me
reprocher. Elle continua en glissant vers
moi une &oelig;illade rapide.</p>
-<p>Vous tes beau, Ren, trs beau. Vous
-l'a-t-on dit ainsi demi voix et en vitant
+<p>«Vous êtes beau, René, très beau. Vous
+l'a-t-on dit ainsi à demi voix et en évitant
vos regards?</p>
-<p>&mdash;Jamais, rpliquai-je encore.</p>
+<p>&mdash;Jamais, répliquai-je encore.</p>
<p>&mdash;Et quel effet cela produit-il sur vous?</p>
<p>&mdash;Je crois que vous vous moquez un peu
-de moi, petite maman.</p>
+de moi, petite maman.»</p>
<p>Elle sourit et fit de son mieux pour mettre
-quelque chose d'anglique dans son sourire.
-Puis elle pronona si bas que j'eus
-peine l'entendre:</p>
+quelque chose d'angélique dans son sourire.
+Puis elle prononça si bas que j'eus
+peine à l'entendre:</p>
-<p>Il faudra que je vous fasse la cour et je
-ne m'en plains pas.</p>
+<p>«Il faudra que je vous fasse la cour et je
+ne m'en plains pas.»</p>
-<p>J'tais parfaitement bien, physiquement
-parlant, cette heure. Mon intelligence
-seule restait frappe. J'avais les ides soudaines
+<p>J'étais parfaitement bien, physiquement
+parlant, à cette heure. Mon intelligence
+seule restait frappée. J'avais les idées soudaines
et confuses de l'enfance. Je renversai
-ma tte sur l'oreiller et j'clatai de
+ma tête sur l'oreiller et j'éclatai de
rire.</p>
-<p>Son regard perant me sonda.</p>
+<p>Son regard perçant me sonda.</p>
-<p>Est-ce que je me serais trompe? dit-elle.
-Seriez-vous un petit serpent, monsieur!</p>
+<p>«Est-ce que je me serais trompée? dit-elle.
+Seriez-vous un petit serpent, monsieur!»</p>
-<p>Ma gaiet tomba, et je ne rpondis pas.
-Voici pourquoi ma gaiet s'en allait. Le son
-de cloche recommenait battre dans ma
+<p>Ma gaieté tomba, et je ne répondis pas.
+Voici pourquoi ma gaieté s'en allait. Le son
+de cloche recommençait à battre dans ma
pauvre cervelle, le refrain revenait, les farfadets
-bourdonnaient de nouveau mes
+bourdonnaient de nouveau à mes
deux oreilles ce nom qui me donnait frayeur
-d'tre fou: Annette Las! Annette Las!</p>
+d'être fou: Annette Laïs! Annette Laïs!</p>
-<p>Et ce n'tait qu'un nom, qu'un son; il n'y
-avait rien derrire, pas mme une image,
-si fugitive qu'on la puisse rver. Je secouai
-la tte comme un cheval agite sa crinire
-pour carter les mouches. Il y eut de l'tonnement
+<p>Et ce n'était qu'un nom, qu'un son; il n'y
+avait rien derrière, pas même une image,
+si fugitive qu'on la puisse rêver. Je secouai
+la tête comme un cheval agite sa crinière
+pour écarter les mouches. Il y eut de l'étonnement
sur les traits de ma cousine, qui
-me demanda, tant ma comparaison tait
+me demanda, tant ma comparaison était
heureuse:</p>
-<p>Quelle mouche te pique, Ren?</p>
+<p>«Quelle mouche te pique, René?»</p>
<p>Cette fois, je mentis; je balbutiai les mots
de fatigue et de migraine.</p>
-<p>Quand on a la migraine, me dit-elle, on
-n'a garde de secouer ainsi la tte. C'est ton
-mal nerveux. Tu es un sujet trs nerveux, le
-docteur l'a dit.</p>
+<p>«Quand on a la migraine, me dit-elle, on
+n'a garde de secouer ainsi la tête. C'est ton
+mal nerveux. Tu es un sujet très nerveux, le
+docteur l'a dit.»</p>
-<p>J'prouvais une impatience extrme et
-tout fait dpourvue de motifs apparents.</p>
+<p>J'éprouvais une impatience extrême et
+tout à fait dépourvue de motifs apparents.</p>
-<p>Que le diable emporte votre docteur!
-m'criai-je d'une voix mle, et comme j'aurais
-rpondu, chez mon pre, aux importunits
+<p>«Que le diable emporte votre docteur!
+m'écriai-je d'une voix mâle, et comme j'aurais
+répondu, chez mon père, aux importunités
de notre vieille Simonne: j'ai faim.</p>
-<p>&mdash;Peste! fit-elle. Tu as cach ton jeu,
-sclrat.</p>
+<p>&mdash;Peste! fit-elle. Tu as caché ton jeu,
+scélérat.</p>
-<p>Elle se leva et sonna. Je n'avais rien cach
-du tout, car j'tais dj honteux de ma
+<p>Elle se leva et sonna. Je n'avais rien caché
+du tout, car j'étais déjà honteux de ma
sortie. Je tombai comme un loup sur la
viande froide qu'on m'apporta.</p>
-<p>Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla
-ma cousine: c'est un apptit nerveux,
-videmment.</p>
+<p>«Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla
+ma cousine: c'est un appétit nerveux,
+évidemment.»</p>
<p>Comme je continuais de manger, elle
ajouta:</p>
-<p>Il faut que je sache au juste si vous
-tes un mauvais sujet, Ren.</p>
+<p>«Il faut que je sache au juste si vous
+êtes un mauvais sujet, René.»</p>
-<p>Au supposer que j'eusse t un mauvais
+<p>Au supposer que j'eusse été un mauvais
sujet, j'aurais fait ma confession, car ce
-mot, dans sa bouche, tait clairement une
-caresse; mais je ne rpondis que par un regard
+mot, dans sa bouche, était clairement une
+caresse; mais je ne répondis que par un regard
qui devait suer la candeur. Elle sourit
- son tour et me dit:</p>
-
-<p>Tu ne peux pas te figurer comme tu
-m'as fait peur. C'tait tout un rve qui
-s'envolait, et l'on tient ses rves quand
-on a pass vingt-huit ans. Je ne voudrais
-pas tre la petite maman d'un mauvais sujet.
-Mon rle sera de te sauvegarder contre
+à son tour et me dit:</p>
+
+<p>«Tu ne peux pas te figurer comme tu
+m'as fait peur. C'était tout un rêve qui
+s'envolait, et l'on tient à ses rêves quand
+on a passé vingt-huit ans. Je ne voudrais
+pas être la petite maman d'un mauvais sujet.
+Mon rôle sera de te sauvegarder contre
<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-les entranements de Paris, et quoi
-bon, si tu tais dj perdu? Mange moins
-vite; bois le vin pur cause de la Seine.
-Les jeunes gens d' prsent font des sottises
+les entraînements de Paris, et à quoi
+bon, si tu étais déjà perdu? Mange moins
+vite; bois le vin pur à cause de la Seine.
+Les jeunes gens d'à présent font des sottises
en sortant de l'&oelig;uf. Pour en revenir, je
-suis rassure, tu redeviens mon chevalier,
-et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive
-tous les pages qui rencontrent leur premire
-chtelaine.</p>
+suis rassurée, tu redeviens mon chevalier,
+et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive à
+tous les pages qui rencontrent leur première
+châtelaine.»</p>
-<p>Dans ma tte, la cloche carillonnait:</p>
+<p>Dans ma tête, la cloche carillonnait:</p>
-<p>Annette Las! Annette Las!</p>
+<p>«Annette Laïs! Annette Laïs!»</p>
-<p>J'avais beau dvorer, cela n'y faisait rien.
-Je voudrais bien vous dire ce que rpondit
-mon c&oelig;ur, mais il faudrait des pages entires,
-bourres d'expressions subtiles et de
+<p>J'avais beau dévorer, cela n'y faisait rien.
+Je voudrais bien vous dire ce que répondit
+mon c&oelig;ur, mais il faudrait des pages entières,
+bourrées d'expressions subtiles et de
touches chromatiques pour exprimer ce qui,
-en dfinitive, tait presque le nant. Mon
-c&oelig;ur ressemblait ces gens du radeau de
-<cite>la Mduse</cite>, qui croyaient apercevoir une voile
-au lointain. Il n'tait pas bien sr, et, cependant
-quelque chose commenait poindre
- l'horizon.</p>
+en définitive, était presque le néant. Mon
+c&oelig;ur ressemblait à ces gens du radeau de
+<cite>la Méduse</cite>, qui croyaient apercevoir une voile
+au lointain. Il n'était pas bien sûr, et, cependant
+quelque chose commençait à poindre
+à l'horizon.</p>
-<p>Te voil muet, insinua ma cousine, qui
-avait compt sur la rplique de son page.</p>
+<p>«Te voilà muet, insinua ma cousine, qui
+avait compté sur la réplique de son page.</p>
-<p>&mdash;Ah! dis-je tout hasard, quand vous
-parlez, je ne sais qu'couter.</p>
+<p>&mdash;Ah! dis-je à tout hasard, quand vous
+parlez, je ne sais qu'écouter.</p>
<p>&mdash;Et penses-tu, en effet, que ce soit le
-plaisir d'avoir trouv une amie?</p>
+plaisir d'avoir trouvé une amie?</p>
<p>&mdash;Oui, oui, c'est certain, cela et le changement
d'air.</p>
-<p>&mdash;On touffait dans cet abominable endroit!</p>
+<p>&mdash;On étouffait dans cet abominable endroit!</p>
<p>&mdash;Quelle chaleur! J'ai quelque chose, tenez,
-et je ne sais pas ce que c'est.</p>
+et je ne sais pas ce que c'est.»</p>
-<p>Je repoussai l'assiette et ma tte se renversa
+<p>Je repoussai l'assiette et ma tête se renversa
sur l'oreiller. Je pense qu'elle me
parla du bonheur pur et sans tache qu'un
-page peut goter auprs d'une chtelaine;
-elle dut mme se comparer l'ange gardien
-dont les ailes protectrices se dploient
-au dessus d'un jeune front; mais je n'coutais
-plus, j'avais les yeux ferms: je voyais
+page peut goûter auprès d'une châtelaine;
+elle dut même se comparer à l'ange gardien
+dont les ailes protectrices se déploient
+au dessus d'un jeune front; mais je n'écoutais
+plus, j'avais les yeux fermés: je voyais
un papillon parmi les roses.</p>
-<p>C'tait une souffrance plutt qu'un plaisir,
+<p>C'était une souffrance plutôt qu'un plaisir,
mais une souffrance que je ne puis me
rappeler sans un tressaillement voluptueux.
-Je cherchais distinguer les traits de ma
-vision; cela m'tait impossible. Je percevais
-une saveur de beaut incomparable,
-mais je ne voyais pas. Annette Las! criait
-ma fivre, car ce repas inopportun avait
-amen la fivre. C'tait Annette Las: un
+Je cherchais à distinguer les traits de ma
+vision; cela m'était impossible. Je percevais
+une saveur de beauté incomparable,
+mais je ne voyais pas. Annette Laïs! criait
+ma fièvre, car ce repas inopportun avait
+amené la fièvre. C'était Annette Laïs: un
rayon qui avait un nom.</p>
-<p>A mesure que la fivre montait, l'apparition
+<p>A mesure que la fièvre montait, l'apparition
se faisait plus distincte, sans jamais
devenir ce qu'on peut appeler un visage.
-Je voyais en rve comme j'avais vu en ralit,
+Je voyais en rêve comme j'avais vu en réalité,
ni plus ni moins, et le malaise arrivait
- tre une angoisse terrible par l'effort insens
-que je faisais pour carter le dernier
+à être une angoisse terrible par l'effort insensé
+que je faisais pour écarter le dernier
voile.</p>
-<p>Docteur! docteur! il a le transport!</p>
+<p>«Docteur! docteur! il a le transport!»</p>
<p>J'entendis cela au milieu d'un bruit qui
-ressemblait aux dchanements de la mer.
+ressemblait aux déchaînements de la mer.
La conscience me revint si nette pour un
instant que j'eus peur d'avoir dit mon secret.</p>
<p>Puis naquit en moi un doute qui indiquait
-plus de lucidit encore, je me demandai
+plus de lucidité encore, je me demandai
si j'avais un secret.</p>
-<p>Toute ma fivre me rpondit d'une voix
-qui m'branla le cerveau:</p>
+<p>Toute ma fièvre me répondit d'une voix
+qui m'ébranla le cerveau:</p>
-<p>Annette Las! Annette Las!</p>
+<p>«Annette Laïs! Annette Laïs!»</p>
-<p>Il court aprs un papillon, dans son dlire,
-dit ma cousine d'un ton de sincre
+<p>«Il court après un papillon, dans son délire,
+dit ma cousine d'un ton de sincère
chagrin, il voit des guirlandes de roses, il
-fait piti!</p>
+fait pitié!»</p>
-<p>Une main me ttait le pouls.</p>
+<p>Une main me tâtait le pouls.</p>
-<p>Cent-quarante! dclara le docteur. Il
+<p>«Cent-quarante! déclara le docteur. Il
dormirait tranquillement si vous ne lui aviez
-pas donn manger.</p>
+pas donné à manger.</p>
-<p>&mdash;Cent-quarante, c'est une fivre....</p>
+<p>&mdash;Cent-quarante, c'est une fièvre....</p>
<p>&mdash;Oh! de cheval! Mais je ne vois aucun
-symptme srieux. Vous savez que le mariage
-de la duchesse est dcid?</p>
+symptôme sérieux. Vous savez que le mariage
+de la duchesse est décidé?</p>
<p>&mdash;Avec M. de Maletord?</p>
<p>&mdash;Du tout! rupture! La Martini a fait des
-infamies. On a su le dcouvert de Maletord
+infamies. On a su le découvert de Maletord
chez ses agents de change: deux millions
entre cinq. Vous souvenez-vous de ce gros
-Anglais cheveux ardents, lord Harbourg?
-Il a hrit de la pairie de son oncle, le
+Anglais à cheveux ardents, lord Harbourg?
+Il a hérité de la pairie de son oncle, le
marquis de Winterbury. Une fortune folle.
La duchesse passe par dessus la couleur, et
-Maletord se contente en disant: Rouge
-gagne!</p>
+Maletord se contente en disant: «Rouge
+gagne!»</p>
-<p>Je constate, la louange de ma cousine,
+<p>Je constate, à la louange de ma cousine,
que ce mot charmant ne la fit pas rire.</p>
-<p>Ses mains sont du feu! dit-elle.</p>
+<p>«Ses mains sont du feu! dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Cent quarante. Je vais mettre la chane
-lectrique son mollet. Vous ne m'avez
-pas seulement demand des nouvelles du
+<p>&mdash;Cent quarante. Je vais mettre la chaîne
+électrique à son mollet. Vous ne m'avez
+pas seulement demandé des nouvelles du
quatuor!
<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p>
<p>&mdash;Voyez-vous du danger?</p>
<p>&mdash;On ne peut jamais savoir. Rien de curieux
-pour le moment. Fivre nerveuse.
-Cossmann tait l. C'est tonnant comme
-il comprend la mdecine. On devrait
-faire un cours de violoncelle la Clinique,
-voil longtemps que je le dis. Mais ai-je
-rv que vous aviez t hier au thtre
+pour le moment. Fièvre nerveuse.
+Cossmann était là. C'est étonnant comme
+il comprend la médecine. On devrait
+faire un cours de violoncelle à la Clinique,
+voilà longtemps que je le dis. Mais ai-je
+rêvé que vous aviez été hier au théâtre
Beaumarchais?</p>
<p>&mdash;Non.</p>
@@ -5150,20 +5112,20 @@ Beaumarchais?</p>
<p>&mdash;Quel accident?</p>
-<p>&mdash;La petite qui M. de Kervign s'intresse....</p>
+<p>&mdash;La petite à qui M. de Kervigné s'intéresse....</p>
-<p>&mdash;Annette Las?</p>
+<p>&mdash;Annette Laïs?</p>
-<p>&mdash;Un nom de prdestine! Elle passe en
+<p>&mdash;Un nom de prédestinée! Elle passe en
ange au dernier acte, ou en papillon, ou en
-me, je ne sais pas...... enfin, elle est cense
-voltiger quatre mtres du sol. Le fil
-de fer a rompu....</p>
+âme, je ne sais pas...... enfin, elle est censée
+voltiger à quatre mètres du sol. Le fil
+de fer a rompu....»</p>
<p>Je me levai tout droit.</p>
-<p>Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il
-nous jouer quelque tour? Bigre!</p>
+<p>«Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il
+nous jouer quelque tour? Bigre!»</p>
<p>Ma cousine poussa un cri, et je n'entendis
plus rien.</p>
@@ -5172,197 +5134,197 @@ plus rien.</p>
<span class="medium">LE FEU PREND A JOSAPHAT.</span></h2>
<p class="p2">Cette seconde syncope dura quelques minutes
- peine. Le docteur Josaphat tait en
-train de me poser sa chane lectrique la
+à peine. Le docteur Josaphat était en
+train de me poser sa chaîne électrique à la
nuque, quand je repris mes sens.</p>
-<p>Voil! dit-il avec l'entire bonne foi qui
-le caractrisait. Nous ne savons pas le premier
-mot de cette science nouvelle, et dj
-nous oprons des miracles. Quand nous
-saurons, nous ne ferons plus que des sottises.</p>
+<p>«Voilà! dit-il avec l'entière bonne foi qui
+le caractérisait. Nous ne savons pas le premier
+mot de cette science nouvelle, et déjà
+nous opérons des miracles. Quand nous
+saurons, nous ne ferons plus que des sottises.»</p>
-<p>Aurlie tait penche sur moi. Je la reconnus
+<p>Aurélie était penchée sur moi. Je la reconnus
et je lui souris. Elle appuya ma
-main contre son c&oelig;ur, la grande dification
+main contre son c&oelig;ur, à la grande édification
de Josaphat.</p>
-<p>Pour vous finir, reprit le docteur, M.
-de Kervign tait l-bas auprs d'Annette
-comme vous tes ici, en tout bien tout honneur.
+<p>«Pour vous finir, reprit le docteur, M.
+de Kervigné était là-bas auprès d'Annette
+comme vous êtes ici, en tout bien tout honneur.
Ces petites ont la vie dure comme
des chats. Elle en sera quitte pour une semaine
ou deux de repos, ensuite de quoi elle
-recommencera.</p>
+recommencera.»</p>
-<p>Je poussai un long soupir, dont Aurlie
-s'attribua le bnfice, et je refermai les
+<p>Je poussai un long soupir, dont Aurélie
+s'attribua le bénéfice, et je refermai les
yeux. J'avais un moment de repos, presque
-de bien tre. J'coutai sans fatigue aucune
-le rcit d'un petit scandale de la rue Saint
-Dominique, que le docteur dbita avec
+de bien être. J'écoutai sans fatigue aucune
+le récit d'un petit scandale de la rue Saint
+Dominique, que le docteur débita avec
beaucoup d'esprit. Il termina sa visite par
-la description d'un instrument cordes qu'il
-avait invent ses heures de loisir et partit
+la description d'un instrument à cordes qu'il
+avait inventé à ses heures de loisir et partit
comme un trait pour voir le dernier acte
-de <cite>Guido</cite>, jou par tous les lves de Ballanciel,
- l'Ecole panharmonique. Le hautbois,
+de <cite>Guido</cite>, joué par tous les élèves de Ballanciel,
+à l'Ecole panharmonique. Le hautbois,
nous dit-il, avait introduit dans l'accompagnement
-du finale un dessin fugu
-d'aprs ses propres ides sur la juxtassonnance.
+du finale un dessin fugué
+d'après ses propres idées sur la juxtassonnance.
Il promit de revenir le lendemain matin,
- la premire heure, pour voir s'il se serait
-produit dans mon tat quelque changement
+à la première heure, pour voir s'il se serait
+produit dans mon état quelque changement
curieux.</p>
-<p>Quel garon! me dit cette bonne prsidente,
-aprs l'avoir reconduit. Quel systme!
+<p>«Quel garçon! me dit cette bonne présidente,
+après l'avoir reconduit. Quel système!
Tu dois te sentir un peu mieux. Il
-n'a pas d'inquitudes du tout: il en a vu bien
+n'a pas d'inquiétudes du tout: il en a vu bien
d'autres! Partout ailleurs que chez nous, tu
ne l'aurais pas ainsi; car il refuse de vingt
ou trente clients tous les jours. Mais il a de
la sympathie pour moi: il m'a connue toute
jeune femme et je le regarde presque comme
-un frre an.</p>
+un frère aîné.»</p>
<p>Le docteur Josaphat pouvait avoir trente
-ans. Ma cousine tait videmment sur cette
-pente heureuse o chaque jour vous rajeunit
-de vingt-quatre heures. La fantaisie,
-cet gard, n'a pas de bornes. Ma cousine
+ans. Ma cousine était évidemment sur cette
+pente heureuse où chaque jour vous rajeunit
+de vingt-quatre heures. La fantaisie, à
+cet égard, n'a pas de bornes. Ma cousine
remontait en triomphe vers son adolescence.
Elle attendait la cinquantaine pour s'avouer
-mineure. C'est l une faon de tomber en
-enfance que tout le monde connat, mais
-qui tonne toujours.</p>
+mineure. C'est là une façon de tomber en
+enfance que tout le monde connaît, mais
+qui étonne toujours.</p>
<p>Il ne faut pas croire que le docteur Josaphat
-ft un ignorant ou mme un charlatan,
+fût un ignorant ou même un charlatan,
condition qui n'est pas exclusive de la
-science. Il savait beaucoup, il tait fort intelligent
-et assez honnte homme. Seulement,
-il ne croyait pas la mdecine, partageant
- cet gard l'opinion de l'immense
-majorit des mdecins. Le scepticisme se
-traduit de diffrentes manires. Le docteur
-Josaphat avait conserv un petit bout de
-foi l'influence personnelle de l'homme sain
+science. Il savait beaucoup, il était fort intelligent
+et assez honnête homme. Seulement,
+il ne croyait pas à la médecine, partageant
+à cet égard l'opinion de l'immense
+majorité des médecins. Le scepticisme se
+traduit de différentes manières. Le docteur
+Josaphat avait conservé un petit bout de
+foi à l'influence personnelle de l'homme sain
sur le malade et il usait de cette influence
comme il pouvait, loyalement, parfois en
vain, parfois avec bonheur.
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span></p>
-<p>Comme il avait mis de ct toute pharmacie,
-il pargnait ses pratiques les maladies
-mdicamenteuses, ce qui est norme
+<p>Comme il avait mis de côté toute pharmacie,
+il épargnait à ses pratiques les maladies
+médicamenteuses, ce qui est énorme
et produisait souvent, en laissant agir la
force vitale, des cures qui tenaient du miracle.
-On est tellement habitu, en effet,
-voir certaines affections traites avec talent
-selon la rigueur des enseignements de l'cole,
+On est tellement habitué, en effet, à
+voir certaines affections traitées avec talent
+selon la rigueur des enseignements de l'école,
se terminer par la mort, qu'il y a miracle,
-vritable miracle de clmence permettre
-la gurison.</p>
+véritable miracle de clémence à permettre
+la guérison.</p>
-<p>Le docteur Josaphat prtendait que le
-miracle consistait uniquement ne pas
+<p>Le docteur Josaphat prétendait que le
+miracle consistait uniquement à ne pas
poignarder en ce cas le patient avec une
-lancette ou ne point placer prs de son
-lit une garde arme de fioles, pour y jouer
-en toute charit le rle important que la
+lancette ou à ne point placer près de son
+lit une garde armée de fioles, pour y jouer
+en toute charité le rôle important que la
Voisin remplissait, sous Louis XIV, avec
-tant de succs. Il disait que la Brinvilliers
-et Lucrce Borgia d'un ct, Cartouche et
-Lacenaire de l'autre, avaient vol les rayons
-de leurs auroles.</p>
+tant de succès. Il disait que la Brinvilliers
+et Lucrèce Borgia d'un côté, Cartouche et
+Lacenaire de l'autre, avaient volé les rayons
+de leurs auréoles.</p>
<p>Pourquoi tant de bruit autour de ces
-noms illustres pour quelques saignes et
-quelques vomitifs? Sangrado, lui tout seul
-et tel acadmicien pasteur d'un immense
-troupeau de sangsues, ont vid plus de veines
-que la postrit entire de Cacus. Il
+noms illustres pour quelques saignées et
+quelques vomitifs? Sangrado, à lui tout seul
+et tel académicien pasteur d'un immense
+troupeau de sangsues, ont vidé plus de veines
+que la postérité entière de Cacus. Il
ajoutait mille autres choses qui me semblaient
plausibles, mais que je ne voudrais
-point rpter, profane que je suis, dans la
-crainte de nuire l'industrie respecte de
-MM. les apothicaires. En somme, la mdecine
+point répéter, profane que je suis, dans la
+crainte de nuire à l'industrie respectée de
+MM. les apothicaires. En somme, la médecine
est une grande chose: le bronze d'Esculape
-fait l'ornement d'une foule de chemines,
+fait l'ornement d'une foule de cheminées,
et j'ai vu, sur nombre de pendules,
-Hippocrate refusant les prsents d'Artaxercs.</p>
+Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès.</p>
-<p>Le docteur Josaphat tait un original. Il
-inventait des pinettes et rvait tout veill
+<p>Le docteur Josaphat était un original. Il
+inventait des épinettes et rêvait tout éveillé
de la juxtasonnance qui est pure chinoiserie.
-Il fabriquait des chanes galvaniques
-et d'autres curiosits. C'tait peut-tre
-un fou. On m'a dit qu'il avait escalad
-l'acadmie. Je crois plutt que les sangsues
-l'auront vid.</p>
-
-<p>Moi, j'avais une belle et bonne fivre crbrale.
-Je ne sais pas si la chane lectrique
-me fit du bien; je reste persuad qu'elle
+Il fabriquait des chaînes galvaniques
+et d'autres curiosités. C'était peut-être
+un fou. On m'a dit qu'il avait escaladé
+l'académie. Je crois plutôt que les sangsues
+l'auront vidé.</p>
+
+<p>Moi, j'avais une belle et bonne fièvre cérébrale.
+Je ne sais pas si la chaîne électrique
+me fit du bien; je reste persuadé qu'elle
ne me fit aucun mal. Pendant neuf jours
-que durrent les accs, le docteur me visita
+que durèrent les accès, le docteur me visita
le matin et le soir. Tout en changeant la
-chane de place, selon les progrs de mon
+chaîne de place, selon les progrès de mon
mal ou selon le vent de sa fantaisie, il racontait.
-Les premiers jours, ses rcits n'taient
+Les premiers jours, ses récits n'étaient
pour moi qu'un bourdonnement confus;
-je sentis que j'tais sauv quand je
-compris ses commrages.</p>
+je sentis que j'étais sauvé quand je
+compris ses commérages.</p>
-<p>Au moment o mon intelligence s'veilla
-je me souviens qu'il disait en me ttant le
+<p>Au moment où mon intelligence s'éveilla
+je me souviens qu'il disait en me tâtant le
pouls:</p>
-<p>Il n'y a point de toile si serre o l'on
+<p>«Il n'y a point de toile si serrée où l'on
ne puisse introduire quelques fils. C'est la
-juxtasonnance. Et nanmoins la juxtasonnance
+juxtasonnance. Et néanmoins la juxtasonnance
est encore autre chose: elle donne
-trois sries d'accords dans toute gamme:
+trois séries d'accords dans toute gamme:
introduisez les tiers de ton qui sont en
usage dans quelques musiques des pays
-d'Asie, et la juxtasonnance arrive des
-rsultats prodigieux. J'ai pass des fils dans
-le quatuor en r de Haydn, et mon instrument
-est particulirement propre rendre
-ces nuances. Je ne trouve pas d'excutants.
+d'Asie, et la juxtasonnance arrive à des
+résultats prodigieux. J'ai passé des fils dans
+le quatuor en ré de Haydn, et mon instrument
+est particulièrement propre à rendre
+ces nuances. Je ne trouve pas d'exécutants.
Mes meilleurs amis me rient au nez. C'est
-toujours l'histoire de la mdecine, o tout
-systme est un assassinat avant de devenir
-le salut de l'humanit. Prenez l'accord que
+toujours l'histoire de la médecine, où tout
+système est un assassinat avant de devenir
+le salut de l'humanité. Prenez l'accord que
vous appelez parfait, je ne sais pourquoi;
-dcomposez les cinq demi-tons de chaque
+décomposez les cinq demi-tons de chaque
tierce en sept tiers de tons, plus un demi-tiers
-ou sixime de ton....</p>
+ou sixième de ton....</p>
<p>&mdash;Le pouls? l'interrompit ma cousine.</p>
-<p>&mdash;Eh! madame, le pouls lui-mme vous
-dmontre la divisibilit infinie des nuances,
+<p>&mdash;Eh! madame, le pouls lui-même vous
+démontre la divisibilité infinie des nuances,
c'est votre oreille qui manque de finesse.
-Vous arriveriez par l'ducation percevoir
-des vingtimes de ton. Nous avons cent
+Vous arriveriez par l'éducation à percevoir
+des vingtièmes de ton. Nous avons cent
dix, et le docteur Josaphat n'a pas besoin
-de montre secondes pour vous affirmer
-cela. Je prtends qu'un sens vierge, convenablement
-entran, comme disent les
+de montre à secondes pour vous affirmer
+cela. Je prétends qu'un sens vierge, convenablement
+entraîné, comme disent les
Anglais, diviserait, au tact, les secondes
-en soixante tierces. Il y a peut-tre dans la
+en soixante tierces. Il y a peut-être dans la
nature des infusoires pour qui les tierces
-sont des annes et les secondes des sicles.
+sont des années et les secondes des siècles.
Nous ne jouissons de rien: notre domaine
-nous chappe; la juxtasonnance n'est qu'un
-pas trs timide vers la conqute lgitime de
+nous échappe; la juxtasonnance n'est qu'un
+pas très timide vers la conquête légitime de
l'inconnu. Le jeune homme va bien; il sera
sur ses pieds dans trois jours, et comme
-il n'a absorb aucune substance hostile, il
-chappera cette pouvantable maladie
-qu'on appelle convalescence.
+il n'a absorbé aucune substance hostile, il
+échappera à cette épouvantable maladie
+qu'on appelle convalescence.»
<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p>
<p>Ma cousine m'embrassa. Il y avait des
@@ -5370,810 +5332,810 @@ larmes dans ses yeux.</p>
<p>&mdash;A-t-il sa connaissance? demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous par l? La jouissance
-du monde extrieur? S'il ne l'a pas
-il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqu de
-connaissance. La fivre, considre au point
-de vue mtaphysique, prsente des particularits
-trs curieuses. On pourrait dire que
-c'est un travail dsespr qui poursuit le
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? La jouissance
+du monde extérieur? S'il ne l'a pas
+il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqué de
+connaissance. La fièvre, considérée au point
+de vue métaphysique, présente des particularités
+très curieuses. On pourrait dire que
+c'est un travail désespéré qui poursuit le
jour dans la nuit ou un objet quelconque
-dans le vide; pour prciser: une chasse
-pleine de lassitude o l'on court aprs le
-mot d'une insoluble charade. Loin d'tre
-absentes, les facults intellectuelles
+dans le vide; pour préciser: une chasse
+pleine de lassitude où l'on court après le
+mot d'une insoluble charade. Loin d'être
+absentes, les facultés intellectuelles
sont prodigieusement
-surexcites. J'ai trouv la
-juxtasonnance pendant ma fivre catharale.
+surexcitées. J'ai trouvé la
+juxtasonnance pendant ma fièvre catharale.
D'autres, au lieu de chercher, reviennent
-vers une ide ou vers un fait accompli qui
-les a frapps vivement. Ils n'essayent pas
-de percer l'avenir, ils tchent de voir le
-pass autrement mieux qu'ils ne l'ont pu
+vers une idée ou vers un fait accompli qui
+les a frappés vivement. Ils n'essayent pas
+de percer l'avenir, ils tâchent de voir le
+passé autrement mieux qu'ils ne l'ont pu
distinguer jusqu'alors. De telle sorte que la
-physionomie mtaphysique de la fivre est
-un point fix et douloureux, contre lequel
+physionomie métaphysique de la fièvre est
+un point fixé et douloureux, contre lequel
l'intelligence s'acharne, un point noir, si
-vous voulez, qu'on veut clairer de la lumire
+vous voulez, qu'on veut éclairer de la lumière
qu'on n'a pas. Demandez au petit
Breton si, pendant ces six jours, il n'a
-pas constamment soulev un lourd marteau
+pas constamment soulevé un lourd marteau
qui, constamment aussi, lui retombait tout
-juste au mme endroit du crne.</p>
+juste au même endroit du crâne.»</p>
-<p>J'prouvai comme une rminiscence aigu
-de ma douleur, tant cette dfinition tait
+<p>J'éprouvai comme une réminiscence aiguë
+de ma douleur, tant cette définition était
juste.</p>
-<p>Et comme la fivre crbrale, continua
-Josaphat, est complique ici d'une affection
-nerveuse trs accentue, la manie, car c'est
-probablement une manie temporaire, a d
-tre terrible.</p>
+<p>«Et comme la fièvre cérébrale, continua
+Josaphat, est compliquée ici d'une affection
+nerveuse très accentuée, la manie, car c'est
+probablement une manie temporaire, a dû
+être terrible.</p>
-<p>&mdash;Ah! je me doute bien de ce qu'tait son
-ide fixe! soupira ma cousine.</p>
+<p>&mdash;Ah! je me doute bien de ce qu'était son
+idée fixe! soupira ma cousine.</p>
-<p>&mdash;Question extra-mdicale, belle dame.
-Mais je suis bien sr que l'ide fixe de la
-petite sauterelle du thtre Beaumarchais
-n'tait pas M. le prsident de Kervign.</p>
+<p>&mdash;Question extra-médicale, belle dame.
+Mais je suis bien sûr que l'idée fixe de la
+petite sauterelle du théâtre Beaumarchais
+n'était pas M. le président de Kervigné.</p>
<p>&mdash;A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle
-eu cette Annette Las?</p>
+eu cette Annette Laïs?</p>
-<p>&mdash;Une fivre crbrale, tout comme notre
+<p>&mdash;Une fièvre cérébrale, tout comme notre
jeune ami.</p>
<p>&mdash;Et sa situation?....</p>
-<p>&mdash;La mme que celle du chevalier. Ou
-et dit le mme pouls.</p>
+<p>&mdash;La même que celle du chevalier. Ou
+eût dit le même pouls.</p>
-<p>&mdash;O donc allez-vous la voir?</p>
+<p>&mdash;Où donc allez-vous la voir?</p>
-<p>&mdash;Mais, chez son pre. Son pre est un
-tigre pour l'honneur!</p>
+<p>&mdash;Mais, chez son père. Son père est un
+tigre pour l'honneur!»</p>
-<p>Ma cousine clata de rire. Son rire ne
+<p>Ma cousine éclata de rire. Son rire ne
me blessa pas du tout. Je faisais grande attention,
-cependant, ce que disait le docteur.</p>
+cependant, à ce que disait le docteur.</p>
-<p>Parbleu! s'cria-t-il en tirant sa montre,
+<p>«Parbleu! s'écria-t-il en tirant sa montre,
je vais manquer l'audition de la Squarciafico,
chez Tamburini. Elle demande cent
-mille francs, les feux et le cong pour son
+mille francs, les feux et le congé pour son
contre-<em>ut</em> et ses roulades dans le grave. Faites
taire le petit, s'il veut parler. A ce
-soir.</p>
-
-<p>Ma cousine s'tablit prs de moi avec un
-livre. Elle m'avait veill comme une s&oelig;ur
-de charit. Je n'avais aucune envie de lui
-parler. Ma pense n'tait pas confuse, je
-sentais plutt ma cervelle vide comme une
-coquille d'&oelig;uf. Ma proccupation tait de
+soir.»</p>
+
+<p>Ma cousine s'établit près de moi avec un
+livre. Elle m'avait veillé comme une s&oelig;ur
+de charité. Je n'avais aucune envie de lui
+parler. Ma pensée n'était pas confuse, je
+sentais plutôt ma cervelle vide comme une
+coquille d'&oelig;uf. Ma préoccupation était de
savoir exactement et clairement quelle
-avait t mon ide fixe. C'tait me pencher
-au-dessus du vertige d'o je sortais peine.</p>
+avait été mon idée fixe. C'était me pencher
+au-dessus du vertige d'où je sortais à peine.</p>
-<p>Aussitt que mes regards plongrent l-dedans
-je fus entran et prcipit. La rponse
- ma question imprudente fut l'ide
-fixe elle-mme qui revint torturer mon cerveau.</p>
+<p>Aussitôt que mes regards plongèrent là-dedans
+je fus entraîné et précipité. La réponse
+à ma question imprudente fut l'idée
+fixe elle-même qui revint torturer mon cerveau.</p>
-<p>Je sus du moins ce qu'elle tait, car je
-gardais la possibilit de raisonner. Mon
-ide fixe avait t merveilleusement dfinie
+<p>Je sus du moins ce qu'elle était, car je
+gardais la possibilité de raisonner. Mon
+idée fixe avait été merveilleusement définie
par ce fou de docteur Josaphat. Cet homme
-l devait vivre avec des ides fixes. La
+là devait vivre avec des idées fixes. La
mienne consistait en un effort extravagant
-et patient dirig vers ce but impossible: revoir
+et patient dirigé vers ce but impossible: revoir
ce que je n'avais pas vu.</p>
<p>Je cherchais tout uniment le visage
-d'Annette Las, ses traits, son sourire, au
-milieu de cette giboule de fleurs qui tourbillonnait
-dans ma mmoire. Je n'avais vu
-qu'une ombre; qui tait un papillon, perdu
+d'Annette Laïs, ses traits, son sourire, au
+milieu de cette giboulée de fleurs qui tourbillonnait
+dans ma mémoire. Je n'avais vu
+qu'une ombre; qui était un papillon, perdu
dans un brouillard de gaze; je voulais la
femme, je la voulais belle comme les invraisemblances
-de mon rve; je la voulais
-blouissante comme les rayons de ma ferie.</p>
+de mon rêve; je la voulais
+éblouissante comme les rayons de ma féerie.</p>
<p>Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais
-entendu sans colre ni dpit, la dernire
-comme la premire fois, les paroles mprisantes
+entendu sans colère ni dépit, la dernière
+comme la première fois, les paroles méprisantes
du docteur Josaphat. Rien en moi
<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-ne se rvoltait pour dfendre Annette Las
-insulte. Il est vident que je ne l'aimais
+ne se révoltait pour défendre Annette Laïs
+insultée. Il est évident que je ne l'aimais
pas.</p>
-<p>Mais alors quel ordre de sentiments
-rattacher l'obstination de ma pense qui
-allait vers le mme objet toujours, entte
+<p>Mais alors à quel ordre de sentiments
+rattacher l'obstination de ma pensée qui
+allait vers le même objet toujours, entêtée
et patiente comme le son de cloche qui,
-dans ma tte, rptait le nom d'Annette
-Las?</p>
+dans ma tête, répétait le nom d'Annette
+Laïs?</p>
-<p>Je suppose que c'tait ma fivre, rien
-que ma fivre, et que ma fivre, pour employer
-la langue du savant Josaphat, tait
+<p>Je suppose que c'était ma fièvre, rien
+que ma fièvre, et que ma fièvre, pour employer
+la langue du savant Josaphat, était
un des prodromes de cet amour foudroyant
-qui allait tre toute ma vie; car je n'ai fait
-que cela en ma vie: aimer Annette Las!</p>
+qui allait être toute ma vie; car je n'ai fait
+que cela en ma vie: aimer Annette Laïs!</p>
-<p>J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervign.</p>
+<p>J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervigné.</p>
-<p>Ds que Laroche entra, ma cousine mit
+<p>Dès que Laroche entra, ma cousine mit
un doigt sur sa bouche et lui dit:</p>
-<p>Attention toi, Roro! le chevalier a
-sa connaissance.</p>
+<p>«Attention à toi, Roro! le chevalier a
+sa connaissance.»</p>
-<p>Laroche vint jusqu' mon lit et m'examina.
-Je tenais les yeux ferms.</p>
+<p>Laroche vint jusqu'à mon lit et m'examina.
+Je tenais les yeux fermés.</p>
-<p>Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,
-pronona-t-il d'un ton respectueux.</p>
+<p>«Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,»
+prononça-t-il d'un ton respectueux.</p>
-<p>C'tait en Bretagne seulement que nous
-l'appelions la prsidente.</p>
+<p>C'était en Bretagne seulement que nous
+l'appelions la présidente.</p>
-<p>Il est sauv, rpondit ma cousine, ne
-suis-je pas assez paye?</p>
+<p>«Il est sauvé, répondit ma cousine, ne
+suis-je pas assez payée?</p>
<p>&mdash;C'est selon comment madame la vicomtesse
l'entend, repartit Laroche, dont la
-voix de baryton, prtentieuse et offensante,
-n'excitait plus en moi aucune espce de colre.</p>
+voix de baryton, prétentieuse et offensante,
+n'excitait plus en moi aucune espèce de colère.»</p>
<p>Ma cousine reprit tout bas:</p>
-<p>Il a prononc mon nom plusieurs fois
-dans sa fivre.</p>
+<p>«Il a prononcé mon nom plusieurs fois
+dans sa fièvre.»</p>
-<p>Je devinai un sourire sur les lvres du
+<p>Je devinai un sourire sur les lèvres du
maraud, qui ajouta militairement:</p>
-<p>Je venais de la part de monsieur prendre
+<p>«Je venais de la part de monsieur prendre
des nouvelles de madame.</p>
-<p>&mdash;Tu diras monsieur qu'il peut venir,
-rpondit ma cousine. C'est son parent, aprs
+<p>&mdash;Tu diras à monsieur qu'il peut venir,
+répondit ma cousine. C'est son parent, après
tout. Cela lui fera plaisir de le voir en
-bonne voie de gurison.</p>
+bonne voie de guérison.»</p>
-<p>Laroche sortit et M. de Kervign entra
-presque aussitt aprs. Ma cousine tendit
-la main son mari, qui la porta fort galamment
- ses lvres. On parla de moi un
+<p>Laroche sortit et M. de Kervigné entra
+presque aussitôt après. Ma cousine tendit
+la main à son mari, qui la porta fort galamment
+à ses lèvres. On parla de moi un
instant; ce fut, de part et d'autre, en des
-termes bienveillants, puis le prsident,
-changeant de matire tout--coup, dit:</p>
+termes bienveillants, puis le président,
+changeant de matière tout-à-coup, dit:</p>
-<p>Que pensez-vous que l'on doive faire
+<p>«Que pensez-vous que l'on doive faire
de ce Laroche?</p>
-<p>&mdash;De Laroche? rpta ma cousine tonne.</p>
+<p>&mdash;De Laroche? répéta ma cousine étonnée.</p>
-<p>&mdash;Il m'obsde, et je ne puis le faire taire
-qu'en le congdiant. Il interprte votre conduite
-avec notre jeune cousin d'une faon
-tout fait blessante. Ce sont toujours de
+<p>&mdash;Il m'obsède, et je ne puis le faire taire
+qu'en le congédiant. Il interprète votre conduite
+avec notre jeune cousin d'une façon
+tout à fait blessante. Ce sont toujours de
nouveaux rapports....</p>
-<p>&mdash;Laroche! fit encore une fois Aurlie.</p>
+<p>&mdash;Laroche! fit encore une fois Aurélie.</p>
<p>&mdash;Je crois savoir que vous tenez encore
- lui, pronona le prsident sans aucune intention
+à lui, prononça le président sans aucune intention
de raillerie.</p>
<p>&mdash;Uniquement parce qu'il vous est fort
-attach, rpondit trs srieusement ma
+attaché,» répondit très sérieusement ma
cousine.</p>
<p>Elle sonna. Laroche parut.</p>
-<p>Mon ami, lui dit-elle avec douceur,
+<p>«Mon ami, lui dit-elle avec douceur,
monsieur vous paye pour surveiller le dehors
et non point le dedans. Nous sommes
-un bon mnage. Monsieur m'a charg de
+un bon ménage. Monsieur m'a chargé de
vous parler comme je le fais. Je suis au-dessus
de vos bavardages, qui fatiguent
-monsieur et qui vous feront mettre la
-porte. Allez et mlez-vous de ce qui vous
-regarde.</p>
+monsieur et qui vous feront mettre à la
+porte. Allez et mêlez-vous de ce qui vous
+regarde.»</p>
-<p>Laroche, tout blme, sortit obissant
-son geste imprieux. Le prsident baisa
+<p>Laroche, tout blême, sortit obéissant à
+son geste impérieux. Le président baisa
une seconde fois la main de sa femme et ce
fut en souriant.</p>
-<p>Vous avez raison, dit-il, c'est un beau
-coquin. Le voil mieux plant que jamais.</p>
+<p>«Vous avez raison, dit-il, c'est un beau
+coquin. Le voilà mieux planté que jamais.»</p>
-<p>Quatre jours aprs cette entrevue, j'eus
+<p>Quatre jours après cette entrevue, j'eus
permission de me lever une heure. Ma cousine
agissait avec moi comme la plus tendre
-des mres, et le docteur Josaphat lui-mme
-me tmoignait quelque estime. Il
-nous annona que ce jour-l mme Annette
-Las s'tait leve aussi.</p>
+des mères, et le docteur Josaphat lui-même
+me témoignait quelque estime. Il
+nous annonça que ce jour-là même Annette
+Laïs s'était levée aussi.</p>
-<p>Il ne faut pas s'y tromper, dit-il ma
+<p>«Il ne faut pas s'y tromper, dit-il à ma
cousine, les autres sont la douzaine, mais
-elle est le treizain. On tient la drage
-haute au prsident, et toute la famille vous
-a une tenue hroque, un pre cheveux
-blancs, un frre qui ressemble Mlingue
-dans ses grands rles. M. de Kervign ira
-loin s'il court toujours.</p>
-
-<p>J'ai peine exprimer ces nuances, et
-cela est ncessaire, pourtant; j'coutais
-avec curiosit, voil tout. Annette Las
-m'occupait tout entier, mais c'tait malgr
-moi, et le mot intrt, tout froid qu'il est,
+elle est le treizain. On tient la dragée
+haute au président, et toute la famille vous
+a une tenue héroïque, un père à cheveux
+blancs, un frère qui ressemble à Mélingue
+dans ses grands rôles. M. de Kervigné ira
+loin s'il court toujours.»</p>
+
+<p>J'ai peine à exprimer ces nuances, et
+cela est nécessaire, pourtant; j'écoutais
+avec curiosité, voilà tout. Annette Laïs
+m'occupait tout entier, mais c'était malgré
+moi, et le mot intérêt, tout froid qu'il est,
<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
serait trop chaud encore pour rendre la nature
-de mes sentiments son gard. Annette
-Las tait pour moi le reste de ma fivre.
+de mes sentiments à son égard. Annette
+Laïs était pour moi le reste de ma fièvre.
Si je n'essayais pas de fuir, c'est que je
-sentais <em> priori</em> que c'tait l l'impossible.</p>
+sentais <em>à priori</em> que c'était là l'impossible.</p>
-<p>Rien n'avait chang, son nom tait le refrain,
+<p>Rien n'avait changé, son nom était le refrain,
le son de cloche, la tyrannie d'une
migraine.</p>
<p>On me donna deux lettres de Vannes,
-dont l'une avait dj six jours de date. Ma
-cousine avait eu la bont d'y rpondre. La
+dont l'une avait déjà six jours de date. Ma
+cousine avait eu la bonté d'y répondre. La
lecture de ces lettres me fit du bien: celle
-de ma mre laissait voir une tendresse et
+de ma mère laissait voir une tendresse et
une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours
-montres.</p>
+montrées.</p>
-<p>La sparation semblait lui avoir appris
-me mieux aimer. Elle me rappelait nanmoins
+<p>La séparation semblait lui avoir appris à
+me mieux aimer. Elle me rappelait néanmoins
ses diverses commissions, et, sur quatre
pages, les petits en avaient bien trois
-pour leur part. Cha'ot veut aller avec
-tonton Ren, avait dit mon neveu. Quel
+pour leur part. «Cha'ot veut aller avec
+tonton René,» avait dit mon neveu. Quel
enfant! Les dents de Mimi poussaient.
-La lettre de mon pre tait plus courte,
+La lettre de mon père était plus courte,
mais elle contenait deux apostilles, une de
ma tante Bel-&OElig;il, une de ma tante Nougat.
-Mon pre me disait de faire bonne figure
-Paris et de ne pas mnager sa bourse. Il
-terminait en s'criant: Je ne t'en dis pas plus long!
-A la soupe! Bon apptit, bonne
+Mon père me disait de faire bonne figure à
+Paris et de ne pas ménager sa bourse. Il
+terminait en s'écriant: Je ne t'en dis pas plus long!
+A la soupe! Bon appétit, bonne
conscience!</p>
<p>Nougat voulait ses digestifs et aussi je
-ne sais quoi d'apritif qu'elle avait vu aux
+ne sais quoi d'apéritif qu'elle avait vu aux
annonces des journaux. Elle me priait de
-pousser, dans mes courses, jusqu' un certain
-dpt de pts de foie gras pour faire
-une surprise mon pre. Bel-&OElig;il me donnait
-l'adresse d'une librairie o je devais
-trouver; <cite>Wilhem ou les garements d'un
+pousser, dans mes courses, jusqu'à un certain
+dépôt de pâtés de foie gras pour faire
+une surprise à mon père. Bel-&OElig;il me donnait
+l'adresse d'une librairie où je devais
+trouver; <cite>Wilhem ou les égarements d'un
c&oelig;ur sensible</cite>, qu'il fallait lui envoyer avec
-<cite>le Cimetire de Ramberg</cite> et le <cite>Calice des larmes</cite>.
-Tout le monde se portait bien, mme
-Joson Michais, qui tait revenu l'oreille un
-peu basse. L'oncle Blbon tait toujours
+<cite>le Cimetière de Ramberg</cite> et le <cite>Calice des larmes</cite>.
+Tout le monde se portait bien, même
+Joson Michais, qui était revenu l'oreille un
+peu basse. L'oncle Bélébon était toujours
l'homme aimable de la famille et Vincent se
rangeait.</p>
-<p>Je ne prtends pas persuader au lecteur
-que, par elles-mmes, ces choses fussent
-trs mouvantes. Je constate seulement
-qu'elles remurent en moi toutes les fibres
+<p>Je ne prétends pas persuader au lecteur
+que, par elles-mêmes, ces choses fussent
+très émouvantes. Je constate seulement
+qu'elles remuèrent en moi toutes les fibres
du souvenir. Pour un instant, je repassai
le seuil de la maison paternelle: je fus <em>chez
nous</em>, et qui ne sait tout ce que contient ce
mot?</p>
-<p>J'ai eu, moi aussi, ma correspondance,
-me dit Aurlie: trois lettres! je te gagne
-d'un point. La premire est de l'abb Raffroy,
-un digne homme, qui m'crit des remercments
-officiels au nom de ton pre et
-de ta mre; la seconde est de la tante Renotte,
-cette excellente vieille. L-bas, ne
+<p>«J'ai eu, moi aussi, ma correspondance,
+me dit Aurélie: trois lettres! je te gagne
+d'un point. La première est de l'abbé Raffroy,
+un digne homme, qui m'écrit des remercîments
+officiels au nom de ton père et
+de ta mère; la seconde est de la tante Renotte,
+cette excellente vieille. Là-bas, ne
voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait
que dix ans de plus que moi, sais-tu?
C'est elle qui t'aime le mieux. Je n'oserais
-crire ainsi ton sujet. La mdisance est
+écrire ainsi à ton sujet. La médisance est
comme la mauvaise herbe qui croit
Je te dirai comme il faut te conduire avec
-moi devant le monde. La troisime est de
-ce charmant marquis, ton beau-frre. Ah!
-ah! nous le connaissons, celui-l! et rien
-ne m'a plus tonne que de le voir s'enterrer
+moi devant le monde. La troisième est de
+ce charmant marquis, ton beau-frère. Ah!
+ah! nous le connaissons, celui-là! et rien
+ne m'a plus étonnée que de le voir s'enterrer
tout vif. Il se vante de son bonheur dans la
lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre
-garon! je crois bien qu'il avait tout
-mang. C'est drle que tu sois si en retard.
-Il ne s'est donc pas occup de toi? Mais,
+garçon! je crois bien qu'il avait tout
+mangé. C'est drôle que tu sois si en retard.
+Il ne s'est donc pas occupé de toi? Mais,
je suis folle! j'oublie que tu viens de Vannes
-et que ce pauvre marquis est cent
+et que ce pauvre marquis est à cent
pieds sous terre.</p>
<p>-Ma s&oelig;ur est une personne accomplie,
-madame, rpliquai-je un peu bless.</p>
+madame, répliquai-je un peu blessé.</p>
<p>&mdash;On le dit et je le crois de tout mon
c&oelig;ur. Te ressemble-t-elle? avec un tour de
-cheveux, tu serais la plus jolie marquise
-dix rues la ronde. Ne te fche pas, chri,
+cheveux, tu serais la plus jolie marquise à
+dix rues à la ronde. Ne te fâche pas, chéri,
et ne m'appelle plus madame. C'est me mettre
-en pnitence. Je suis ta petite maman,
-et tu es le dernier que j'aimerai.</p>
+en pénitence. Je suis ta petite maman,
+et tu es le dernier que j'aimerai.»</p>
<p>Je baisai la main qu'elle me tendit. La
paix fut faite. Le docteur entra comme un
-insens.</p>
+insensé.</p>
-<p>Je ne connaissais pas cette sonate de
-Steibelt! s'cria-t-il. L'andante est un dialogue
+<p>«Je ne connaissais pas cette sonate de
+Steibelt! s'écria-t-il. L'andante est un dialogue
comme jamais, vous comprenez:
jamais, jamais je n'en ai entendu! et sur un
-misrable piano qui ne vaut pas trois louis!
+misérable piano qui ne vaut pas trois louis!
Et avec des doigts de convalescente!...
Madame, il y a quelque chose de plus beau
que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je
n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son
-nez m'ont saut aux yeux. Pendant qu'elle
-jouait, j'ai suivi la courbe de ses paules.
-C'est une Grecque, savez-vous?
+nez m'ont sauté aux yeux. Pendant qu'elle
+jouait, j'ai suivi la courbe de ses épaules.
+C'est une Grecque, savez-vous?»
<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
<p>Ma cousine riait et son attitude exprimait
l'admiration.</p>
-<p>Vous gagnerez cent mille francs par an
-quand voudrez, dit-elle. Ce rle de docteur
-fou ne manque jamais son effet.</p>
+<p>«Vous gagnerez cent mille francs par an
+quand voudrez, dit-elle. Ce rôle de docteur
+fou ne manque jamais son effet.»</p>
<p>Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil
et s'essuya le front. Il avait les yeux
-rougis et la joue ple.</p>
+rougis et la joue pâle.</p>
-<p>Vous auriez raison, madame, rpliqua-t-il
-trs srieusement, si je n'tais que fou.
+<p>«Vous auriez raison, madame, répliqua-t-il
+très sérieusement, si je n'étais que fou.
Mais on ne rit pas de ceux qui se noient,
-morbleu! Je suis amoureux!</p>
+morbleu! Je suis amoureux!»</p>
-<p>La gaiet d'Aurlie redoubla, je me sentais
+<p>La gaieté d'Aurélie redoubla, je me sentais
comme un malaise. Le docteur Josaphat
-me fit un signe de tte et reprit avec
+me fit un signe de tête et reprit avec
un geste tragi-comique:</p>
-<p>Nous allons bien, nous? C'est moi qui
-suis malade prsent. L'andante n'a pas
+<p>«Nous allons bien, nous? C'est moi qui
+suis malade à présent. L'andante n'a pas
quarante-huit mesures. C'est le bijou le
plus exquis! et croyez-vous que je plaisante
quand je dis qu'elle est Grecque, madame?
-elle est Grecque, pardieu, des pieds la
-tte, et cela se voit, Grecque de Lesbos,
-comme Vnus, sa s&oelig;ur! Me voil, Dieu
-merci, tomb jusqu' la mythologie: plongeons!
-Son pre est Grec, son frre est
+elle est Grecque, pardieu, des pieds à la
+tête, et cela se voit, Grecque de Lesbos,
+comme Vénus, sa s&oelig;ur! Me voilà, Dieu
+merci, tombé jusqu'à la mythologie: plongeons!
+Son père est Grec, son frère est
Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui
-meurt en dchargeant son pistolet, vous
-savez, Missolonghi. Non, c'est la jeune
+meurt en déchargeant son pistolet, vous
+savez, à Missolonghi. Non, c'est la jeune
fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je
-suis submerg? Ou diable voulez-vous
-qu'une Franaise soit belle comme cela?</p>
+suis submergé? Ou diable voulez-vous
+qu'une Française soit belle comme cela?</p>
-<p>&mdash;Docteur! docteur! s'cria ma cousine,
- ma prochaine soire, vous nous ferez
-cette scne!</p>
+<p>&mdash;Docteur! docteur! s'écria ma cousine,
+à ma prochaine soirée, vous nous ferez
+cette scène!</p>
-<p>&mdash;Vous tes charmantes, vous autres,
-poursuivit Josaphat, vous tes adorables,
+<p>&mdash;Vous êtes charmantes, vous autres,
+poursuivit Josaphat, vous êtes adorables,
mais non pas comme l'entendait Phidias.
-C'est la Vnus de Milo, vous dis-je, dix-huit
+C'est la Vénus de Milo, vous dis-je, à dix-huit
ans, avec ses anciens bras! Connaissez-vous
ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs,
-le nom le dit: Las! On ne s'appelle
-Las que dans la mer Ege. Ils sont Grecs,
+le nom le dit: Laïs! On ne s'appelle
+Laïs que dans la mer Egée. Ils sont Grecs,
Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute
au fin fond du sentiment, aussi vrai
-que la juxtasonnance est l'lectricit musicale.</p>
+que la juxtasonnance est l'électricité musicale.»</p>
<h2>XI.<br />
<span class="medium">LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME.</span></h2>
-<p class="p2">Ce qu'il y a de bizarre au monde, me
-dit Aurlie aprs le dpart de ce brlant
+<p class="p2">«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me
+dit Aurélie après le départ de ce brûlant
Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien
-voir qu'elle reprenait mon ducation morale
-o elle l'avait laisse, c'est le got des hommes
-en matire d'amour. On cite bien quelques
-curiosits de nous autres femmes:
-et l une passion allume par un bossu, par
-un ngre ou par un notaire, mais ce n'est
-rien, messieurs, auprs du prodige de vos
-fantaisies. Ainsi, voil deux hommes, mon
-mari et mon mdecin, qui m'abandonnent
+voir qu'elle reprenait mon éducation morale
+où elle l'avait laissée, c'est le goût des hommes
+en matière d'amour. On cite bien quelques
+curiosités de nous autres femmes: çà
+et là une passion allumée par un bossu, par
+un nègre ou par un notaire, mais ce n'est
+rien, messieurs, auprès du prodige de vos
+fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon
+mari et mon médecin, qui m'abandonnent
pour une pure et simple caricature. Mon
-mari est vieux, mon mdecin est fou, c'est
-trs bien; mais voil le pli pris. Ils font la
-route. En amour, ds que la route est faite
+mari est vieux, mon médecin est fou, c'est
+très bien; mais voilà le pli pris. Ils font la
+route. En amour, dès que la route est faite
tous les sots y passent, et Dieu sait que le
sentier devient tout de suite un grand chemin.
-Avec le prsident d'un ct, Josaphat
-de l'autre, cette sauterelle mal emmanche
-d'Annette Las est capable de dbuter l'hiver
-prochain l'Opra. Eh bien! si l'on
+Avec le président d'un côté, Josaphat
+de l'autre, cette sauterelle mal emmanchée
+d'Annette Laïs est capable de débuter l'hiver
+prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on
nous mettait, elle et moi, devant un miroir,
- laquelle irais-tu, chevalier?</p>
+à laquelle irais-tu, chevalier?</p>
-<p>&mdash;A vous, petite maman, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;A vous, petite maman, répondis-je.</p>
-<p>Je disais vrai. Je n'tais pas assez du
-monde parisien pour goter la saynte improvise
+<p>Je disais vrai. Je n'étais pas assez du
+monde parisien pour goûter la saynète improvisée
par le docteur. Ces choses ne
-sont originales qu' un certain point de
-vue. Cela ressemble l'esprit de quelques-uns
+sont originales qu'à un certain point de
+vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns
de nos vaudevilles qui demande, pour
-tre bien senti, l'tude pralable d'une langue
-dont le vocabulaire n'a pas encore t
-imprim. Je ne voyais gure l-dedans
-qu'Annette Las, assise son piano; devant
-Josaphat qui regardait ses paules, ses
+être bien senti, l'étude préalable d'une langue
+dont le vocabulaire n'a pas encore été
+imprimé. Je ne voyais guère là-dedans
+qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant
+Josaphat qui regardait ses épaules, ses
sourcils et les ailes de son nez. Cela m'importunait.
-Entre moi et Annette Las, je ne
-dcouvrais aucun lien. Pourquoi mon chemin
-tait-il plein d'elle? Ma cousine attira
-mon fauteuil la force du bras, elle me
-prit les deux mains et me fit asseoir auprs
+Entre moi et Annette Laïs, je ne
+découvrais aucun lien. Pourquoi mon chemin
+était-il plein d'elle? Ma cousine attira
+mon fauteuil à la force du bras, elle me
+prit les deux mains et me fit asseoir auprès
d'elle sur le divan.</p>
-<p>Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si
-tu n'iras pas aussi avec cette Annette Las?</p>
+<p>«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si
+tu n'iras pas aussi avec cette Annette Laïs?»</p>
-<p>Ce mot me piqua comme un centime
-coup d'pingle.</p>
+<p>Ce mot me piqua comme un centième
+coup d'épingle.</p>
-<p>Foi de Dieu! m'criai-je dans le pur
+<p>«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-franais de Vannes, qu'elle aille se faire
-lanlaire, celle-l! Chaque fois qu'on parle
+français de Vannes, qu'elle aille se faire
+lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle
d'elle, j'ai une humeur de loup!</p>
-<p>Aurlie m'embrassa sur les deux joues.</p>
+<p>Aurélie m'embrassa sur les deux joues.</p>
<p>Le lendemain je fus debout pendant trois
heures, et le surlendemain je pus descendre
au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus
-presque pas de convalescence. Je djeunai
- table le troisime jour.</p>
+presque pas de convalescence. Je déjeunai
+à table le troisième jour.</p>
-<p>Ah ! demanda ma cousine au prsident,
+<p>«Ah çà! demanda ma cousine au président,
qui jamais ne manquait de prendre ce
repas avec elle, que devient donc ce cher
docteur?</p>
-<p>&mdash;Un maniaque, rpondit M. de Kervign
-en fronant le sourcil.</p>
+<p>&mdash;Un maniaque, répondit M. de Kervigné
+en fronçant le sourcil.</p>
-<p>&mdash;Etes-vous fchs tous deux?</p>
+<p>&mdash;Etes-vous fâchés tous deux?</p>
-<p>&mdash;Je ne me fche qu'avec mes amis, madame.</p>
+<p>&mdash;Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame.</p>
<p>&mdash;On ne le voit plus: ne pouvez-vous me
donner de ses nouvelles?</p>
-<p>Le prsident plia sa serviette et dit entre
+<p>Le président plia sa serviette et dit entre
ses dents:</p>
-<p>Le docteur Josaphat est en train de
+<p>«Le docteur Josaphat est en train de
prouver qu'il n'a pas la tenue qu'il faut pour
-tre le mdecin d'une femme qui se respecte.</p>
+être le médecin d'une femme qui se respecte.</p>
<p>&mdash;Est-ce qu'il s'oublierait au point de se
-conduire comme un prsident? murmura
-Aurlie.</p>
+conduire comme un président?» murmura
+Aurélie.</p>
-<p>Nous sortmes en voiture aprs le djeuner.
-Au premier dtour de la rue, je vis
-une affiche monstrueuse qui me cria: <em>Rentre
-de Mlle Annette Las!</em></p>
+<p>Nous sortîmes en voiture après le déjeuner.
+Au premier détour de la rue, je vis
+une affiche monstrueuse qui me cria: <em>Rentrée
+de Mlle Annette Laïs!</em></p>
<p>Les lettres qui formaient le nom d'Annette
-Las taient grandes comme des enfants
+Laïs étaient grandes comme des enfants
de six ans. Elles ressortaient en rouge
-sur un fond noir et donnaient des blouissements.</p>
+sur un fond noir et donnaient des éblouissements.</p>
<p>Ma cousine m'avait promis de me raconter
-son histoire en dtail. C'tait le moment.</p>
-
-<p>A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle,
-sans nanmoins suivre la mlodie simple
-et touchante de la romance de Mhul,
-je quittai le couvent pour pouser M. de
-Kervign, qui tait alors un magistrat de
-la seconde jeunesse, austre, rang, dvot
-et fort apprci dans les salons <em>ultras</em>. Car
-nous tions sous la Restauration. Ah! Ren,
+son histoire en détail. C'était le moment.</p>
+
+<p>«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle,
+sans néanmoins suivre la mélodie simple
+et touchante de la romance de Méhul,
+je quittai le couvent pour épouser M. de
+Kervigné, qui était alors un magistrat de
+la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot
+et fort apprécié dans les salons <em>ultras</em>. Car
+nous étions sous la Restauration. Ah! René,
cela me vieillit bien. Quand j'aurai mes
trente ans, n'aurez-vous pas honte de moi?</p>
-<p>&mdash;Pourquoi honte, petite maman? demandai-je.</p>
+<p>&mdash;Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je.</p>
<p>Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais
-avoir une figure sereine et calme recevoir
+avoir une figure sereine et calme à recevoir
un demi-cent de soufflets. Nous traversions
l'esplanade des Invalides. Je respirai
-la brise avec dlices. J'tais rsign
-entendre l'histoire menaante, mais que ma
-cousine et quelques annes de plus ou de
+la brise avec délices. J'étais résigné à
+entendre l'histoire menaçante, mais que ma
+cousine eût quelques années de plus ou de
moins, je m'en souciais comme d'Annette
-Las.</p>
+Laïs.</p>
-<p>Elle soupira. J'aurais donn dix louis pour
-tre mouill devant Port-Navalo ou en rade
+<p>Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour
+être mouillé devant Port-Navalo ou en rade
de Houat, avec mes lignes de fond, pour
-pcher la dorade.</p>
+pêcher la dorade.</p>
-<p>Sais-tu, Ren, reprit-elle, de quelles
-sductions est tout coup entoure une
-jeune fille doue de quelque beaut, qui
-passe le seuil d'un clotre pour entrer sans
-transition dans le grand monde?</p>
+<p>«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles
+séductions est tout à coup entourée une
+jeune fille douée de quelque beauté, qui
+passe le seuil d'un cloître pour entrer sans
+transition dans le grand monde?»</p>
-<p>Je ne le savais pas, et certes, ma place,
-plus d'un aurait eu le dsir de le savoir. Ma
+<p>Je ne le savais pas, et certes, à ma place,
+plus d'un aurait eu le désir de le savoir. Ma
cousine, au travers de ses petits ridicules,
-tait une femme d'esprit, qui pouvait raconter
-trs bien et broder encore mieux.
-Un pote ou mme un curieux se ft jet
+était une femme d'esprit, qui pouvait raconter
+très bien et broder encore mieux.
+Un poète ou même un curieux se fût jeté
sur cette proie, mais je ne puis me donner
-pour curieux ni pour pote. J'ai l'imagination
-lourde et le caractre indiffrent. Hippolyte
-songeait ses javelots, moi, je regrettais
-mon ctre nantais avec sa brigantine
-coquette et sa flche qui le couchait
+pour curieux ni pour poète. J'ai l'imagination
+lourde et le caractère indifférent. Hippolyte
+songeait à ses javelots, moi, je regrettais
+mon côtre nantais avec sa brigantine
+coquette et sa flèche qui le couchait
sur la lame au moindre vent. Deux jours
-avant mon dpart, Joson m'avait arm deux
-lignes flottantes avec des avanons de trois
+avant mon départ, Joson m'avait armé deux
+lignes flottantes avec des avançons de trois
brasses, et les maquereaux, ces vivantes
pierreries, devaient jouer par millions dans
-les eaux d'H&oelig;dic! Le long des ctes, sur
+les eaux d'H&oelig;dic! Le long des côtes, sur
le fond de sable blanc, ces poissons d'argent,
orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus
appelait des loups, cherchaient entre
deux eaux leur proie abondante: la sardine,
-le prtre et le schard aux reflets
-mordors; plus haut, dans la rivire, pourvue
-de cent bras, comme Briare, les saumons
+le prêtre et le séchard aux reflets
+mordorés; plus haut, dans la rivière, pourvue
+de cent bras, comme Briarée, les saumons
remontaient, troupe turbulente et
-magnifique; le long des jetes en pierres
-sches, l'anguille roulait comme un serpent
+magnifique; le long des jetées en pierres
+sèches, l'anguille roulait comme un serpent
et le homard qui, selon les candides Parisiens,
-ne se prend pas la ligne, le homard
- la cuirasse bleu de ciel cheminait dans les
+ne se prend pas à la ligne, le homard
+à la cuirasse bleu de ciel cheminait dans les
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-roches profondes la poursuite du diable
+roches profondes à la poursuite du diable
de mer.</p>
<p>Combien de fois n'avais-je pas senti au
bout de ma corde de crin les soubresauts
-de ce roi des crustacs, qui a le don bizarre
-de se dmonter par pices et dont les membres
-amputs repoussent comme une vgtation!
-Les homards se prennent la ligne
-et sautent comme des chvres au fond du
-bateau. Tout se prend la ligne; la ligne
-est une main allonge qui tend l'appt au
+de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre
+de se démonter par pièces et dont les membres
+amputés repoussent comme une végétation!
+Les homards se prennent à la ligne
+et sautent comme des chèvres au fond du
+bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne
+est une main allongée qui tend l'appât au
fond de la mer. Il n'est point, dans ces
-mystrieuses cavernes, de crature vivante
-qui ne convoite l'appt et qu'on ne puisse
-amener la surface, depuis l'ange redoutable
-dont la peau est une lime, jusqu' la
-morgate dont les entrailles sont une critoire,
-depuis le poisson-mare, hriss de
-poignards empoisonns, jusqu' la raie
-jaune, charge d'lectricit comme une
+mystérieuses cavernes, de créature vivante
+qui ne convoite l'appât et qu'on ne puisse
+amener à la surface, depuis l'ange redoutable
+dont la peau est une lime, jusqu'à la
+morgate dont les entrailles sont une écritoire,
+depuis le poisson-marée, hérissé de
+poignards empoisonnés, jusqu'à la raie
+jaune, chargée d'électricité comme une
bouteille de Leyde.</p>
-<p>J'tais pure comme un rayon de soleil
+<p>«J'étais pure comme un rayon de soleil
levant, reprit ma cousine; jamais une mauvaise
-pense n'tait entre dans mon me.
-La premire fois que je vis un bal, je restai
-ivre, mais ce fut tout, car j'tais plus pieuse
-qu'un chrubin. Mon mari m'adorait en ce
-temps-l. Moi, je ne savais pas ce que c'tait
-qu'aimer. Un jour pourtant....</p>
-
-<p>Ah! certes, un jour! Pauvres Phdres
-bourgeoises! Un jour! C'est la pche. Ce
+pensée n'était entrée dans mon âme.
+La première fois que je vis un bal, je restai
+ivre, mais ce fut tout, car j'étais plus pieuse
+qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce
+temps-là. Moi, je ne savais pas ce que c'était
+qu'aimer. Un jour pourtant....»</p>
+
+<p>Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres
+bourgeoises! Un jour! C'est la pêche. Ce
jour, la ligne perfide flottant devant leur
-inexprience, elles ont mordu l'appt. Et
+inexpérience, elles ont mordu l'appât. Et
comme leur souvenir est exempt de rancune!</p>
-<p>Moi, un mot m'avait frapp: le soleil levant,
-l'heure du poisson! Le moment o la
+<p>Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant,
+l'heure du poisson! Le moment où la
<em>mer travaille</em>, selon l'expression des <em>ligneurs</em>
de Quiberon. Je songeais, et combien
-c'tait plus intressant:</p>
+c'était plus intéressant:</p>
-<p>Un jour, j'essayais justement ma baleinire
-blanche de Dunkerke. C'est l qu'on
-fait bien les baleinires! La mienne glissait
-sur l'eau mieux qu'un cygne. La lame tait
+<p>«Un jour, j'essayais justement ma baleinière
+blanche de Dunkerke. C'est là qu'on
+fait bien les baleinières! La mienne glissait
+sur l'eau mieux qu'un cygne. La lame était
courte, la mer hargneuse, le vent venait
-d'amont en rivire, mais du ct du large,
+d'amont en rivière, mais du côté du large,
on voyait passer les grains du sud-ouest.
Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il
-tait bon matelot: Ne descendez point
-trop, monsi el chevlier, vous ne pourrez
-point ermonter. Mais bah! qu'est une
-nuit la belle toile? Nous mouillmes devers
-l'Ile-aux-Moines, l o les anguilles
-passent la fin du flot. Bonne marque. Rien
+était bon matelot: «Ne descendez point
+trop, monsié el chevâlier, vous ne pourrez
+point ermonter.» Mais bah! qu'est une
+nuit à la belle étoile? Nous mouillâmes devers
+l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles
+passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien
ne mordait. Le vent d'aval viendra avec le
-jusant, disais-je, et nous remonterons la
-voile comme des vques. Ce sera bien la
-misre si nous ne prenons pas une douzaine
-d'anguilles barbe verte au tournant de
-mare, pour faire un pt de carme ma
+jusant, disais-je, et nous remonterons à la
+voile comme des évêques. Ce sera bien la
+misère si nous ne prenons pas une douzaine
+d'anguilles à barbe verte au tournant de
+marée, pour faire un pâté de carême à ma
tante Nougat. Le tournant vint: rien au
-fond! A la maison, Josille! Comme il
+fond! «A la maison, Josille!» Comme il
levait le grappin, minuit nous vint de terre:
-c'tait l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest!
+c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest!
il ventait la peau du diable. Avec
jusant et vent d'amont, il y a loin de l'Ile-aux-Moines
-au bassin de Vannes. Aprs
-deux heures de nage, nous avions chang
-de place et gagn cinq cents pas. Laisse
-driver sur l'le d'Arz, Josille! Bon fond.
-Mouille! Le grappin tomba sur fond de
+au bassin de Vannes. Après
+deux heures de nage, nous avions changé
+de place et gagné cinq cents pas. «Laisse
+dériver sur l'île d'Arz, Josille! Bon fond.
+Mouille!» Le grappin tomba sur fond de
onze brasses, roches et sable noir. Joson
-s'orienta et dclara que nous tions juste
+s'orienta et déclara que nous étions juste
au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre,
-ainsi nomme cause du poisson
-monstrueux qui fut pch l, avant la Rvolution,
+ainsi nommée à cause du poisson
+monstrueux qui fut pêché là, avant la Révolution,
par Yvon Belz, de Noyalo, qui
-gagna cinq cus de six livres le montrer
-pour un sou sur la place du march, Vannes.
-Je mis ma ligne de corde l'eau, une
-ligne grosse comme la moiti du petit doigt,
-avec un hameon de fer doux capable d'enlever
+gagna cinq écus de six livres à le montrer
+pour un sou sur la place du marché, à Vannes.
+Je mis ma ligne de corde à l'eau, une
+ligne grosse comme la moitié du petit doigt,
+avec un hameçon de fer doux capable d'enlever
un veau, et je <em>boitai</em>, pour employer
le terme breton, avec un blanc de morgatte
d'une demi-livre. Le fils du gros congre,
dis-je, a eu le temps de grandir depuis le
temps. Il n'a jamais vu de <em>boite</em> pareille, et
-nous allons l'amariner. Quoique , me
-rpondit Joson, tche, monsi el chevlier!
-Dix minutes aprs ce court entretien,
+nous allons l'amariner. «Quoique çâ, me
+répondit Joson, tâche, monsié el chevâlier!»
+Dix minutes après ce court entretien,
nous dormions tous les deux d'un sommeil
-paisible; Joson n'avait pas mme pris
-la peine de mettre sa ligne au fond. Je rvai
-d'abord de ceci et de cela, puis de pche.
+paisible; Joson n'avait pas même pris
+la peine de mettre sa ligne au fond. Je rêvai
+d'abord de ceci et de cela, puis de pêche.
Il me semblait voir un homard quitter
sa retraite et se diriger vers ma ligne qu'il
-ttait en tournant alentour. Il n'tait pas
-en apptit, ce homard; nous tions au printemps,
-il vivait peut-tre d'amour et d'eau
-frache. Je sentais cependant qu'on tirait
+tâtait en tournant alentour. Il n'était pas
+en appétit, ce homard; nous étions au printemps,
+il vivait peut-être d'amour et d'eau
+fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait
sur ma ligne, mais si doucement, si doucement!
-Il ne fallait pas songer ferrer une
-bte qui n'ouvrait mme pas la gueule....
+Il ne fallait pas songer à ferrer une
+bête qui n'ouvrait même pas la gueule....
On tirait pourtant, morbleu! Je regardai
<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
mieux et je vis un crapaud de mer qui tenait
ma <em>boite</em> dans sa bouche. Je <em>souquai</em>
-un coup d'impatience pour me dbarrasser
-de cette vermine, et je reus aussitt un
-choc terrible qui m'veilla. Mon poignet
-tait dans un tau. Avant de m'endormir,
-j'avais eu la mchante ide de passer deux
+un coup d'impatience pour me débarrasser
+de cette vermine, et je reçus aussitôt un
+choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet
+était dans un étau. Avant de m'endormir,
+j'avais eu la méchante idée de passer deux
fois la corde de ma ligne autour de mon
-bras: ce n'est pas un pcheur de profession
-qui ferait cette bvue. Un maigre n'a qu'
-tomber sur l'hameon et adieu le bras, sinon
+bras: ce n'est pas un pêcheur de profession
+qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à
+tomber sur l'hameçon et adieu le bras, sinon
tout le corps; car la corde ne casse jamais!
-Il y a des maigres de cinq mtres. Mauvaise
-viande. Hol! Joson! m'criai-je, voil
-le grand congre qui me tient! A l'aide!
-Joson sauta sur ses pieds; la mer tait si
+Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise
+viande. «Holà! Joson! m'écriai-je, voilà
+le grand congre qui me tient!» A l'aide!
+Joson sauta sur ses pieds; la mer était si
dure, qu'il tomba comme un paquet au fond
-de la baleinire. Moi, je me mis rire, je
-ne sentais plus rien, j'avais rv. J'tais si
-convaincu d'avoir rv que je ne songeai
-pas mme dvirer les deux tours de corde
-qui taient autour de mon poignet meurtri;
+de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je
+ne sentais plus rien, j'avais rêvé. J'étais si
+convaincu d'avoir rêvé que je ne songeai
+pas même à dévirer les deux tours de corde
+qui étaient autour de mon poignet meurtri;
car mon poignet restait bel et bien meurtri.
Mais je me figurais que j'avais fait
quelque maladroit effort pendant mon sommeil.
Je halai tranquillement ma ligne afin
-d'en visiter l'hameon, et Joson, moiti
-endormi, reprit son quilibre. Quoique
-, me disait-il machinalement, mfiance!
-Le congre, a nage plus vite que la ligne,
-jusqu' quand que c'est qu'il signle el bteau.
-Pr lors, il donne un polisson ed'coup
-ed'queue.... Je poussai un second cri:
-la corde filait entre mes doigts d'o le sang
-jaillissait. Le congre avait donn son polisson
+d'en visiter l'hameçon, et Joson, à moitié
+endormi, reprit son équilibre. «Quoique
+çâ, me disait-il machinalement, méfiance!
+Le congre, ça nage plus vite que la ligne,
+jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau.
+Pâr âlors, il donne un polisson ed'coup
+ed'queue....» Je poussai un second cri:
+la corde filait entre mes doigts d'où le sang
+jaillissait. Le congre avait donné son polisson
de coup de queue. Joson se jeta courageusement
-sur la corde qu'il saisit deux
-mains pour m'viter le contre-coup, au moment
-o la ligne allait arriver bout. Sans
-lui, j'ignore ce qui serait arriv, car, malgr
-son effort, et c'tait un solide matelot,
-je ressentis une secousse pouvantable.
-Lchez tout! ordonna-t-il. C'est un cchlou,
-si ce n'est point el Mlin! La baleinire
-v chvirer pour sr et pour vrai!
-Je faisais de mon mieux pour dvirer la
-corde, mais elle tait entre dans mes chairs
+sur la corde qu'il saisit à deux
+mains pour m'éviter le contre-coup, au moment
+où la ligne allait arriver à bout. Sans
+lui, j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré
+son effort, et c'était un solide matelot,
+je ressentis une secousse épouvantable.
+«Lâchez tout! ordonna-t-il. C'est un câchâlou,
+si ce n'est point el Mâlin! La baleinière
+vâ châvirer pour sûr et pour vrai!»
+Je faisais de mon mieux pour dévirer la
+corde, mais elle était entrée dans mes chairs
et la voix me manquait pour avouer mon
-imprudence. Quoique , lchez tout! rpta
-Joson. L'eau aborde!&mdash;Tiens bon
-un coup! rpondis-je. J'ai le poignet entrepris!
-Il jura en breton, ce qui n'tait pas
+imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout! répéta
+Joson. «L'eau aborde!&mdash;Tiens bon
+un coup! répondis-je. J'ai le poignet entrepris!»
+Il jura en breton, ce qui n'était pas
bon signe. Il se coucha dans le bateau, qui
-embarquait de l'eau faire piti et donna
+embarquait de l'eau à faire pitié et donna
une vaillante secousse pour me laisser du
-largue. Je parvins en effet drouler la
-corde: mon sang coula comme une gouttire.
-Tout tait lch, mais la corde restait
+largue. Je parvins en effet à dérouler la
+corde: mon sang coula comme une gouttière.
+Tout était lâché, mais la corde restait
libre sur le bord: le congre ne tirait
-plus. Si nous tchions de l'avoir? dis-je,
-repris par la passion du pcheur.&mdash;Quoique
-, me rpondit Joson, n'y plus rien
-de rien! Il a coup la corde au ras de
-l'hameon.&mdash;Mfiance, dis-je mon tour,
-et je droulai au fond de la barque toute la
+plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je,
+repris par la passion du pêcheur.&mdash;Quoique
+çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien
+de rien! Il a coupé la corde au ras de
+l'hameçon.&mdash;Méfiance,» dis-je à mon tour,
+et je déroulai au fond de la barque toute la
longueur de ma ligne, qui avait au moins
-quarante brasses. J'en amarrai le bout la
-toletire, tenant mon couteau tout prt en
-cas de malheur, j'avais peine achev que
-la corde recommenait filer comme si le
-diable et t au bout, mais cette fois Joson
+quarante brasses. J'en amarrai le bout à la
+toletière, tenant mon couteau tout prêt en
+cas de malheur, j'avais à peine achevé que
+la corde recommençait à filer comme si le
+diable eût été au bout, mais cette fois Joson
veillait: il saisit adroitement le temps
-d'arrt et ferra de nouveau vingt ou
-vingt-cinq brasses, environ. Il pse cent
-livres! dit-il. Le congre donna un coup
-de barre qui lui fit lcher prise et fila encore
-une dizaine de brasses. Attention!
-pare couper! commanda-t-il. Mais la
-corde redevint largue et il put en haler prs
+d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou
+vingt-cinq brasses, environ. «Il pèse cent
+livres!» dit-il. Le congre donna un coup
+de barre qui lui fit lâcher prise et fila encore
+une dizaine de brasses. «Attention!
+pare à couper!» commanda-t-il. Mais la
+corde redevint largue et il put en haler près
de trente brasses dans le bateau. Quelle
-lutte! Il y a des pcheurs qui soutiennent
-ce combat tout seuls, la nuit, par la tempte,
-sur un pauvre batelet qui tremble....</p>
+lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent
+ce combat tout seuls, la nuit, par la tempête,
+sur un pauvre batelet qui tremble....»</p>
<p>J'entendis en ce moment ma cousine qui
disait:</p>
-<p>Telle fut ma premire faute.</p>
+<p>«Telle fut ma première faute.»</p>
-<p>Je levai les yeux; elle avait les paupires
-mouilles. J'eus un remords et je lui pris la
+<p>Je levai les yeux; elle avait les paupières
+mouillées. J'eus un remords et je lui pris la
main.</p>
-<p>Nous tions la barrire de Grenelle, et,
-sur le poteau mme qui soutenait la grille,
-on avait plaqu l'affiche colossale: <em>Rentre
-de Mlle Annette Las</em>.</p>
+<p>Nous étions à la barrière de Grenelle, et,
+sur le poteau même qui soutenait la grille,
+on avait plaqué l'affiche colossale: <em>Rentrée
+de Mlle Annette Laïs</em>.</p>
-<p>Elles nous portent envie, peut-tre,
+<p>«Elles nous portent envie, peut-être,
murmura ma cousine en montrant du doigt
ce nom, et combien pourtant sont-elles plus
heureuses que nous!</p>
-<p>Avez-vous bien compris, Ren, ajouta-t-elle,
-la complte impossibilit o j'tais
-d'chapper ce pige?</p>
+<p>»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle,
+la complète impossibilité où j'étais
+d'échapper à ce piége?</p>
<p>&mdash;Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.</p>
@@ -6181,305 +6143,305 @@ d'chapper ce pige?</p>
expliquerai....
<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span></p>
-<p>&mdash;C'est la chute d'un ange, dis-je au
+<p>&mdash;C'est la chute d'un ange,» dis-je au
hasard.</p>
-<p>Elle attira ma main jusqu' son c&oelig;ur.</p>
+<p>Elle attira ma main jusqu'à son c&oelig;ur.</p>
-<p>Il te ressemblait, murmura-t-elle.</p>
+<p>«Il te ressemblait,» murmura-t-elle.</p>
-<p>Puis, de cette voix mlancolique, mais
-rsolue, qui promet tout un second volume,
+<p>Puis, de cette voix mélancolique, mais
+résolue, qui promet tout un second volume,
elle poursuivit:</p>
-<p>Je restai plusieurs semaines plonge
-dans un abattement profond. A cette poque,
-si M. de Kervign l'et voulu, il pouvait
-me sauver encore, car l'honneur tait
+<p>«Je restai plusieurs semaines plongée
+dans un abattement profond. A cette époque,
+si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait
+me sauver encore, car l'honneur était
intact et je n'avais fait que chanceler au
-bord de l'abme. Dieu semblait veiller sur
-moi; le rgiment du colonel fut dirig vers
-une garnison lointaine. Mais M. de Kervign
+bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur
+moi; le régiment du colonel fut dirigé vers
+une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné
ne voulait pas me sauver. Je vivais
-dans une retraite profonde depuis le dpart
-du colonel. La dignit de ma conduite contrastait
+dans une retraite profonde depuis le départ
+du colonel. La dignité de ma conduite contrastait
par trop avec la vie de mon mari:
-c'tait comme un muet reproche. Il introduisit
-dans notre intrieur un homme qui
-se disait son ami et dont le caractre artificieux....</p>
+c'était comme un muet reproche. Il introduisit
+dans notre intérieur un homme qui
+se disait son ami et dont le caractère artificieux....»</p>
-<p>Voil! Je ne sais comment j'tais revenu
-insensiblement mon rve de congre. Je
-m'arrtai au caractre artificieux.</p>
+<p>Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu
+insensiblement à mon rêve de congre. Je
+m'arrêtai au caractère artificieux.</p>
-<p>Ah! mais nous l'emes, notre congre,
+<p>Ah! mais nous l'eûmes, notre congre,
Joson et moi! Le combat dura de longues
heures, et il faisait presque jour quand son
-cadavre passa par-dessus le bord de la baleinire,
-car nous ne l'emes que mort. Les
-pcheurs appellent cela <em>noyer</em> les poissons.
+cadavre passa par-dessus le bord de la baleinière,
+car nous ne l'eûmes que mort. Les
+pêcheurs appellent cela <em>noyer</em> les poissons.
Quel congre! quel monstre! Lui aussi avait
-montr un caractre artificieux, comme le
+montré un caractère artificieux, comme le
second serpent introduit dans l'Eden de
-ma cousine. Il tait tout noir avec des yeux
-cercls de rubis. En le voyant, Joson se mit
- chanter le <cite>Magnificat</cite> plein gosier.
-Quoique a, dit-il dans la folie du triomphe,
-il est plus en viande que notre femme!
-Et la femme de Joson Michais tait pourtant
+ma cousine. Il était tout noir avec des yeux
+cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit
+à chanter le <cite>Magnificat</cite> à plein gosier.
+«Quoique ça, dit-il dans la folie du triomphe,
+il est plus en viande que notre femme!»
+Et la femme de Joson Michais était pourtant
une des plus reluisantes dans Plouharnel!
Aux lueurs grises de l'aube, je le mesurai,
-notre congre, couch qu'il tait sur
-l'eau, le long de la baleinire. Il avait l'air
-d'un boa constrictor. Hardi moi l! Hisse
+notre congre, couché qu'il était sur
+l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air
+d'un boa constrictor. Hardi à moi là! Hisse
partout! Je piquai la queue d'un coup de
-croc pendant que Joson halait sur la tte,
-mais le ventre faisait poche et nous entranait.
+croc pendant que Joson halait sur la tête,
+mais le ventre faisait poche et nous entraînait.
Il fallut, selon le mot technique, <em>soulager</em>
le ventre avec un aviron. Embarque!
Il glissa comme une masse au fond du bateau
et nous montra son museau fin. Rien
-ne ressemble un congre comme Pierrot
-des Funambules. Joson riait se tordre et
-l'appelait soldat marin, ce qui est la suprme
-injure sur nos ctes. Il saisit son couteau et
-lui ouvrit la bedaine sance tenante pour
-voir ce qu'il avait vol, le brigand. D'ordinaire,
-on fait sa provision d'hameons dans
-l'estomac de ces grosses btes. Notre congre
-n'avait presque rien. T'tais pas un
-matelot! lui dit Joson. Il n'avait dans le
-ventre qu'une tabatire d'tain qui fut pour
+ne ressemble à un congre comme Pierrot
+des Funambules. Joson riait à se tordre et
+l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême
+injure sur nos côtes. Il saisit son couteau et
+lui ouvrit la bedaine séance tenante pour
+voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire,
+on fait sa provision d'hameçons dans
+l'estomac de ces grosses bêtes. Notre congre
+n'avait presque rien. «T'étais pas un
+matelot!» lui dit Joson. Il n'avait dans le
+ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour
not'femme une guimbarde toute neuve, des
boutons de culotte et une livre et demie de
plomb de ligne. Joson lui donna le coup de
-pied du mpris. Le flot venait, le vent tournait,
-nous remontmes la rivire notre
+pied du mépris. Le flot venait, le vent tournait,
+nous remontâmes la rivière à notre
aise, et Joson vendit son congre douze
francs dix sous. Il pesait quatre-vingts livres....</p>
-<p>Etais-je coupable? me demanda la prsidente
-du ton le plus dramatique. Rponds,
-l'tais-je?</p>
+<p>«Etais-je coupable? me demanda la présidente
+du ton le plus dramatique. Réponds,
+l'étais-je?»</p>
-<p>Je rpondis courageusement:</p>
+<p>Je répondis courageusement:</p>
-<p>Ce n'est pas mon avis.</p>
+<p>«Ce n'est pas mon avis.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! s'cria-t-elle en mordant son
-mouchoir brod, le monde hypocrite et
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son
+mouchoir brodé, le monde hypocrite et
cruel me condamna sans m'entendre. J'avais
ma conscience, il est vrai, mais la belle
-affaire! Deux hommes la mode s'taient
-battus pour moi, tout tait dit! Comme si
-une pauvre femme pouvait prvoir ces accidents-l!
+affaire! Deux hommes à la mode s'étaient
+battus pour moi, tout était dit! Comme si
+une pauvre femme pouvait prévoir ces accidents-là!
Le comte se promena pendant
-quinze jours avec son bras en charpe pour
-me narguer. Ren, votre sexe est quelquefois
-bien lche! Et le baron retourna
+quinze jours avec son bras en écharpe pour
+me narguer. René, votre sexe est quelquefois
+bien lâche! Et le baron retourna à
Brest pour prendre son commandement.
Ce fut dans ces circonstances que le hasard
-me mit en rapport avec le marquis....</p>
+me mit en rapport avec le marquis....»</p>
-<p>Ils avaient coll une affiche d'Annette
-Las sur le bureau de page du pont de
+<p>Ils avaient collé une affiche d'Annette
+Laïs sur le bureau de péage du pont de
Grenelle!</p>
-<p>Le marquis avait vingt-deux ans et cent
-mille cus de rente, poursuivit Aurlie d'un
-accent rveur. Supposez que mon destin
-me l'et donn pour mari, j'tais sauve!
-Il tait fou de moi; il me proposa de m'emmener
-en Amrique, au fond des dserts.
-Il ne fut pas tranger l'avancement de M.
-de Kervign. Plus on rflchit, plus on
+<p>«Le marquis avait vingt-deux ans et cent
+mille écus de rente, poursuivit Aurélie d'un
+accent rêveur. Supposez que mon destin
+me l'eût donné pour mari, j'étais sauvée!
+Il était fou de moi; il me proposa de m'emmener
+en Amérique, au fond des déserts.
+Il ne fut pas étranger à l'avancement de M.
+de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on
prend cette conviction que nous sommes un
-jouet entre les mains de la fatalit. Le
+jouet entre les mains de la fatalité. Le
<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-marquis mourut la fleur de l'ge, et je
+marquis mourut à la fleur de l'âge, et je
pris Laroche, son valet de chambre, en souvenir
-de lui.</p>
+de lui.»</p>
-<p>Elle soupira profondment et lissa mes
+<p>Elle soupira profondément et lissa mes
cheveux sur mon front.</p>
-<p>Vous allez voir maintenant, Ren, me
+<p>«Vous allez voir maintenant, René, me
dit-elle, les apparences s'accumuler contre
moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a
-fallu d'hrosme et de force d'me pour traverser
+fallu d'héroïsme et de force d'âme pour traverser
ces jours douloureux. Ah! si l'on faisait
-un roman avec ma vie....</p>
+un roman avec ma vie....»</p>
-<p>Je crois que je billai. Cela tenait mon
-tat de faiblesse. Je m'ennuyais, depuis
+<p>Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon
+état de faiblesse. Je m'ennuyais, depuis
que j'avais fini mon congre. Nous redescendions
par le quai de Billy, afin de prendre
-l'alle des Veuves et les Champs-Elyses. Il y
-avait des pcheurs la ligne tout le long
-de la rivire; je vis prendre un goujon. Ma
+l'allée des Veuves et les Champs-Elysées. Il y
+avait des pêcheurs à la ligne tout le long
+de la rivière; je vis prendre un goujon. Ma
cousine mentait tant qu'elle pouvait, sous
-prtexte de me faire sa confession gnrale.
+prétexte de me faire sa confession générale.
Elle passait, pure et sans tache, au milieu
des aventures les plus scabreuses, comme
le cheval savant du Cirque-Olympique traverse
-les feux d'artifice sans se brler.
-Quelle femme que ma cousine Aurlie! Elle
+les feux d'artifice sans se brûler.
+Quelle femme que ma cousine Aurélie! Elle
valait mon congre pour un amateur.</p>
-<p>Au bout de l'alle des Veuves, un homme
-adroit lana un petit papier rose dans notre
-calche. C'tait un prospectus, annonant
-la rentre d'Annette Las.</p>
+<p>Au bout de l'allée des Veuves, un homme
+adroit lança un petit papier rose dans notre
+calèche. C'était un prospectus, annonçant
+la rentrée d'Annette Laïs.</p>
<p>Le roman de ma cousine glissait sur un
-auditeur au conseil d'Etat. Nous dbouchmes
-place de la Concorde, et un coup
-lanc au galop nous croisa.</p>
+auditeur au conseil d'Etat. Nous débouchâmes
+place de la Concorde, et un coupé
+lancé au galop nous croisa.</p>
-<p>Docteur! docteur!</p>
+<p>«Docteur! docteur!»</p>
-<p>Le docteur fit arrter court et vint notre
-portire. Il avait l'&oelig;il un peu gar.</p>
+<p>Le docteur fit arrêter court et vint à notre
+portière. Il avait l'&oelig;il un peu égaré.</p>
-<p>Ah ! on vous croyait mort! lui dit
-Aurlie.</p>
+<p>«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit
+Aurélie.</p>
-<p>&mdash;C'est russi, n'est-ce pas?</p>
+<p>&mdash;C'est réussi, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-<p>&mdash;Notre publicit. Paris s'occupe aujourd'hui
-du thtre Beaumarchais comme si
-c'tait la rentre de Rachel la Comdie-Franaise.
+<p>&mdash;Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui
+du théâtre Beaumarchais comme si
+c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française.
Nous avons du mal. Les affiches
-et les prospectus sont au prsident; moi, je
-fais les journaux. Adieu.</p>
+et les prospectus sont au président; moi, je
+fais les journaux. Adieu.»</p>
-<p>Il remonta dans son coup, qui brla le
-pav.</p>
+<p>Il remonta dans son coupé, qui brûla le
+pavé.</p>
-<p>Voil les hommes! me dit amrement
+<p>«Voilà les hommes!» me dit amèrement
ma cousine.</p>
-<p>Et elle passa au douzime chant de son
-pome, qui avait pour hros un jeune avocat
-de grande esprance.</p>
+<p>Et elle passa au douzième chant de son
+poëme, qui avait pour héros un jeune avocat
+de grande espérance.</p>
<h2>XII.<br />
<span class="medium">SECONDE REPRESENTATION.</span></h2>
-<p class="p2">La fiance du roi de Garbe, au moins,
-subissait les consquences de son malheur,
-mais ma cousine Aurlie avait beau plonger,
-il n'y avait pas une goutte d'eau sa
-robe. Aprs l'avocat, ce fut un dput: la
-hausse! aprs le dput, un sous-prfet:
+<p class="p2">La fiancée du roi de Garbe, au moins,
+subissait les conséquences de son malheur,
+mais ma cousine Aurélie avait beau plonger,
+il n'y avait pas une goutte d'eau à sa
+robe. Après l'avocat, ce fut un député: la
+hausse! après le député, un sous-préfet:
la baisse! Elle alla ainsi de soubresauts en
-cascades, trbuchant tous les degrs de
-l'chelle sociale, mais ne tombant jamais.
+cascades, trébuchant à tous les degrés de
+l'échelle sociale, mais ne tombant jamais.
On ne peut contempler un travail de haute
-cole pendant deux heures d'horloge: ma
-cousine me harassait; j'aurais donn beaucoup
+école pendant deux heures d'horloge: ma
+cousine me harassait; j'aurais donné beaucoup
pour la voir glisser, mais elle avait le
-pied sr comme une mule savoyarde. Elle
-sauta par-dessus Laroche lui-mme, sans
+pied sûr comme une mule savoyarde. Elle
+sauta par-dessus Laroche lui-même, sans
broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit
ans, en conservant intacte la blancheur
de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et
pervers! hypocrisie des dames! Insolence
-des messieurs! Il n'y avait qu'elle d'tincelante
+des messieurs! Il n'y avait qu'elle d'étincelante
dans cette noire cohue!</p>
<p>Vous figurez-vous le mari d'une telle
-femme, <em>rdigeant</em> des affiches pour le thtre
+femme, <em>rédigeant</em> des affiches pour le théâtre
Beaumarchais!</p>
-<p>Et comprenez-vous qu'elle en soit rduite
- chanter elle-mme ses mrites l'oreille
-d'un petit cousin du Morbihan qui rve de
+<p>Et comprenez-vous qu'elle en soit réduite
+à chanter elle-même ses mérites à l'oreille
+d'un petit cousin du Morbihan qui rêve de
congres et de Joson Michais!</p>
<p>Tout cela prouve bien que les livres de
ma tante Bel-&OElig;il ont raison. Les c&oelig;urs sensibles
-sont des exils ici-bas. Il est un
-monde meilleur o le Grand Architecte de
-l'univers btit des pigeonniers pour les colombes.</p>
-
-<p>J'ignore ce que fut la rentre d'Annette
-Las. Cela ne fit pas rvolution dans Paris.
-Les visites du docteur Josaphat recommencrent
-au bout d'une huitaine. Quand Aurlie
+sont des exilés ici-bas. Il est un
+monde meilleur où le Grand Architecte de
+l'univers bâtit des pigeonniers pour les colombes.</p>
+
+<p>J'ignore ce que fut la rentrée d'Annette
+Laïs. Cela ne fit pas révolution dans Paris.
+Les visites du docteur Josaphat recommencèrent
+au bout d'une huitaine. Quand Aurélie
voulut le railler sur son escapade, il
-l'arrta et prit un air grave qui me frappa.</p>
+l'arrêta et prit un air grave qui me frappa.</p>
-<p>Il y a, dit-il, belle dame, de singulires
+<p>«Il y a, dit-il, belle dame, de singulières
choses en ce monde. J'ai vu ce que je ne
connaissais pas: un c&oelig;ur de femme. Je
-vous prie, parlons d'autre chose.</p>
+vous prie, parlons d'autre chose.»</p>
-<p>Le prsident, de son ct, semblait nerveux.
+<p>Le président, de son côté, semblait nerveux.
<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-Il avait toujours le mme masque
-d'austre et tranquille courtoisie, mais, au
-moindre mot, des symptmes d'irritation se
+Il avait toujours le même masque
+d'austère et tranquille courtoisie, mais, au
+moindre mot, des symptômes d'irritation se
montraient en lui.</p>
-<p>Dcouverte d'un troisime larron!</p>
-
-<p>Telle fut l'explication de ma cousine Aurlie.</p>
-
-<p>J'tais parfaitement remis. Mon cousin
-m'avait prsent, selon sa promesse, au
-garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'tre
-employ en qualit de surnumraire. On
-m'avait permis de prendre en mme temps
-mes inscriptions l'Ecole de droit. Tout
-allait donc selon le sage programme trac
-avant mon dpart. En dehors du programme,
-j'avais mon ducation mondaine, entame
-avec beaucoup de zle par ma cousine.
-Il ne faut pas croire qu'elle ft incapable
+<p>«Découverte d'un troisième larron!»</p>
+
+<p>Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie.</p>
+
+<p>J'étais parfaitement remis. Mon cousin
+m'avait présenté, selon sa promesse, au
+garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être
+employé en qualité de surnuméraire. On
+m'avait permis de prendre en même temps
+mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout
+allait donc selon le sage programme tracé
+avant mon départ. En dehors du programme,
+j'avais mon éducation mondaine, entamée
+avec beaucoup de zèle par ma cousine.
+Il ne faut pas croire qu'elle fût incapable
de former un jeune homme dans le bon
sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait
-une femme d'exprience et de sens.</p>
+une femme d'expérience et de sens.</p>
<p>Je pourrais dire qu'elle serait devenue
-tout d'un coup parfaite si elle et voulu
+tout d'un coup parfaite si elle eût voulu
confesser franchement depuis combien de
-temps elle avait pass vingt-huit ans. Elle
+temps elle avait passé vingt-huit ans. Elle
avait vu le monde, beaucoup, j'entends le
vrai grand monde; le monde qu'elle continuait
de voir gardait encore de l'apparence
et chacune des personnes qui le composaient
atteignait au faubourg Saint-Germain
par quelque tangente. Seulement,
-chaque membre de son cercle intime, pluch
-isolment, avait subi quelque dchet.
+chaque membre de son cercle intime, épluché
+isolément, avait subi quelque déchet.
On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce
-thme, tout vrai qu'il est, peut passer pour
-le plus compromettant de tous les symptmes.</p>
+thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour
+le plus compromettant de tous les symptômes.</p>
<p>Au point de vue mondain, toute cocarde
d'opposition qui n'est pas un drapeau de
-conqute, passe fatalement l'tat de fltrissure.</p>
+conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure.</p>
-<p>C'est l que la suprme habilet des vaincus
-consiste garder le sourire victorieux.</p>
+<p>C'est là que la suprême habileté des vaincus
+consiste à garder le sourire victorieux.</p>
<p>J'allais dans le monde avec ma cousine
-et sans ma cousine. Il est trs rare qu'une
+et sans ma cousine. Il est très rare qu'une
famille noble de Bretagne n'ait pas dans le
faubourg Saint-Germain une assez nombreuse
-parent. Ma famille, moi, y possdait
-d'illustres alliances, et je pntrais
+parenté. Ma famille, à moi, y possédait
+d'illustres alliances, et je pénétrais
tout naturellement dans ces hauts salons
-qui taient pour la malheureuse Aurlie des
+qui étaient pour la malheureuse Aurélie des
paradis perdus. Elle expliquait cela, du
reste, avec beaucoup d'adresse par la position
-du prsident, qui avait gard du service
-sous la royaut quasi lgitime. C'tait
-un vice de plus, et ma cousine faisait chrement
+du président, qui avait gardé du service
+sous la royauté quasi légitime. C'était
+un vice de plus, et ma cousine faisait chèrement
collection de tous les vices de son
mari.</p>
@@ -6488,133 +6450,133 @@ J'eus un instant l'envie et l'espoir de devenir
un homme brillant. Mon nom sonnait
bien, je ne manquais pas d'argent. Il me
sembla joli de prendre dans le petit cercle
-de ma cousine les leons que je mettais en
+de ma cousine les leçons que je mettais en
pratique ailleurs. Les femmes, il faut bien
-l'avouer, sont un peu les mmes ici et l.
-Cet axiome faisait le fond mme des thories
-de la prsidente. Elle me prchait l'audace,
-impatiente qu'elle tait de me voir
-enfin oser. Ma premire hardiesse lui revenait
+l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là.
+Cet axiome faisait le fond même des théories
+de la présidente. Elle me prêchait l'audace,
+impatiente qu'elle était de me voir
+enfin oser. Ma première hardiesse lui revenait
de droit.</p>
-<p>Dans son petit cercle, j'tais, en vrit,
-un hros. Plusieurs amies de ma cousine
-(toutes, il est vrai, avaient pass vingt-huit
+<p>Dans son petit cercle, j'étais, en vérité,
+un héros. Plusieurs amies de ma cousine
+(toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit
ans, comme elle), lui faisaient concurrence
et se disputaient mes attentions. Cela me
-dniaisait sans m'enflammer. Je faisais un
-cours de coquetterie mle, et mes progrs
-taient ici rellement plus sensibles qu'au
-ministre et l'Ecole de droit. Ou arrive
-par l: j'admis la morale du fait avec le
+déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un
+cours de coquetterie mâle, et mes progrès
+étaient ici réellement plus sensibles qu'au
+ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive
+par là: j'admis la morale du fait avec le
fait; je fus une graine d'ambitieux et de coquin
pendant quinze jours. Je n'eus pas le
temps de germer.</p>
-<p>Un matin que j'tais dans le boudoir
-d'Aurlie, occup crire ma s&oelig;ur une
-lettre digne d'tre insre dans le journal
+<p>Un matin que j'étais dans le boudoir
+d'Aurélie, occupé à écrire à ma s&oelig;ur une
+lettre digne d'être insérée dans le journal
des modes, tant elle contenait de descriptions
de toilette, j'entendis au salon le
baryton de Laroche. Depuis une demi-heure
-que j'avais entam ma missive, Aurlie
-venait chaque instant m'apporter les
+que j'avais entamé ma missive, Aurélie
+venait à chaque instant m'apporter les
renseignements et les termes techniques,
-car elle tenait singulirement rendre ma
-s&oelig;ur jalouse de ses splendeurs. Tout coup
+car elle tenait singulièrement à rendre ma
+s&oelig;ur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup
elle cessa de venir et la porte de communication
-fut ferme.</p>
+fut fermée.</p>
-<p>Je surpris l'cho d'un clat de rire, et la
-belle voix de Laroche pronona distinctement:</p>
+<p>Je surpris l'écho d'un éclat de rire, et la
+belle voix de Laroche prononça distinctement:</p>
-<p>Un pied de nez! Droute gnrale sur
-toute la ligne! Monsieur a offert un tablissement
+<p>«Un pied de nez! Déroute générale sur
+toute la ligne! Monsieur a offert un établissement
<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
complet avec cachemire, voiture, le
diable et son train....</p>
-<p>&mdash;Tu plaisantes! dit Aurlie stupfaite.
+<p>&mdash;Tu plaisantes! dit Aurélie stupéfaite.
Un cachemire! une voiture! A cela!</p>
-<p>&mdash;A cela, rpta Laroche. Et cela a refus
-tout net.</p>
+<p>&mdash;A cela, répéta Laroche. Et cela a refusé
+tout net.»</p>
<p>Il y eut un silence.</p>
-<p>Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus,
+<p>«Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus,
il va faire quelque cabriole!</p>
<p>&mdash;Pas moyen de faire la moindre cabriole!
-Cong parfait, dfinitif et mme un
+Congé parfait, définitif et même un
peu brutal.</p>
-<p>&mdash;Donn par elle?</p>
+<p>&mdash;Donné par elle?</p>
<p>&mdash;Devant elle.</p>
<p>&mdash;Il y a donc un amant?</p>
-<p>&mdash;Pas l'ombre d'amant visible l'&oelig;il nu!</p>
+<p>&mdash;Pas l'ombre d'amant visible à l'&oelig;il nu!</p>
-<p>&mdash;Par qui le cong, alors?</p>
+<p>&mdash;Par qui le congé, alors?</p>
-<p>&mdash;Par le pre.</p>
+<p>&mdash;Par le père.</p>
-<p>&mdash;Une comdie, mon pauvre Laroche!</p>
+<p>&mdash;Une comédie, mon pauvre Laroche!</p>
-<p>&mdash;a n'a pas l'air.</p>
+<p>&mdash;Ça n'a pas l'air.</p>
<p>&mdash;Tu t'y connais, pourtant!</p>
<p>&mdash;On s'en flatte.</p>
-<p>&mdash;Et c'tait toi qui menais tout?</p>
+<p>&mdash;Et c'était toi qui menais tout?</p>
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
+<p>&mdash;Parbleu!»</p>
-<p>Je n'crivais plus, j'coutais, et je m'tonnais
-moi-mme de l'intrt que je prenais
- cet entretien. Il s'agissait d'Annette
-Las, cela ne faisait pas question pour moi.
-Il y avait dj quelques jours que j'tais dbarrass
+<p>Je n'écrivais plus, j'écoutais, et je m'étonnais
+moi-même de l'intérêt que je prenais
+à cet entretien. Il s'agissait d'Annette
+Laïs, cela ne faisait pas question pour moi.
+Il y avait déjà quelques jours que j'étais débarrassé
d'Annette: j'entends de ce son de
-cloche qui chantait le nom d'Annette mes
-oreilles. C'tait pour moi la preuve que ma
-fivre tait bien gurie. Ici, nul ne prononait
+cloche qui chantait le nom d'Annette à mes
+oreilles. C'était pour moi la preuve que ma
+fièvre était bien guérie. Ici, nul ne prononçait
le nom d'Annette, et pourtant son
image fleurie passa devant mes yeux comme
-un blouissement.</p>
+un éblouissement.</p>
-<p>Toujours vague, toujours indcise et semblable
- un rve veill.</p>
+<p>Toujours vague, toujours indécise et semblable
+à un rêve éveillé.</p>
-<p>Et dcidment, qu'est-ce que c'est que
-le pre? demanda Aurlie.</p>
+<p>«Et décidément, qu'est-ce que c'est que
+le père? demanda Aurélie.</p>
-<p>&mdash;Un crne, rpondit Laroche.</p>
+<p>&mdash;Un crâne, répondit Laroche.</p>
-<p>&mdash;Et n'y a-t-il pas un frre?</p>
+<p>&mdash;Et n'y a-t-il pas un frère?</p>
-<p>&mdash;Apollon du Belvdre.</p>
+<p>&mdash;Apollon du Belvédère.</p>
-<p>&mdash;Il est comdien?</p>
+<p>&mdash;Il est comédien?</p>
<p>&mdash;Non.</p>
<p>&mdash;Que fait-il?</p>
-<p>&mdash;Il dcoupe des tableaux en silhouette
+<p>&mdash;Il découpe des tableaux en silhouette
dans du papier noir.</p>
-<p>&mdash;Un artiste! dit ma cousine d'un ton
+<p>&mdash;Un artiste!» dit ma cousine d'un ton
moqueur.</p>
<p>Elle ajouta:</p>
-<p>Le pre doit avaler des sabres?</p>
+<p>«Le père doit avaler des sabres?</p>
-<p>&mdash;Le pre avale du pain sec, rpliqua
+<p>&mdash;Le père avale du pain sec, répliqua
Laroche.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il fait?</p>
@@ -6625,713 +6587,713 @@ Laroche.</p>
<p>&mdash;Autour de sa fille.</p>
-<p>&mdash;Et tu t'es laiss prendre cela, toi,
+<p>&mdash;Et tu t'es laissé prendre à cela, toi,
Laroche?</p>
-<p>&mdash;Voil, rpondit le maraud avec emphase.
+<p>&mdash;Voilà, répondit le maraud avec emphase.
<i lang="en" xml:lang="en">That is the question</i>, comme disait milord, qui
-disait aussi: <em>Laroche t iune true rascal-gentleman!
-iune very noble rogue, iune rmqubelmente
+disait aussi: <em>Laroche été iune true rascal-gentleman!
+iune very noble rogue, iune rémâquâbelmente
distinguish'd scoundrel!</em> Et
cela signifie, madame: Laroche est un vrai
-coquin-gentilhomme! Laroche est trs noble
-rascaille! Laroche est un drle tout
-particulirement distingu! Or, milord s'y
+coquin-gentilhomme! Laroche est très noble
+rascaille! Laroche est un drôle tout
+particulièrement distingué! Or, milord s'y
connaissait, quoique Anglais et simple coutelier
-de Birmingham, orn de soixante
+de Birmingham, orné de soixante
mille livres de revenu, ce qui fait quinze
cent mille francs de rente au cours du
-jour.... Laroche, s noms et qualits,
-peut-il se laisser prendre quelque chose
+jour.... Laroche, ès noms et qualités,
+peut-il se laisser prendre à quelque chose
ou par quelqu'un? Crois pas.</p>
-<p>&mdash;Drle de corps! murmura la prsidente
+<p>&mdash;Drôle de corps!» murmura la présidente
comme on gronde pour rire un enfant
-gt.</p>
+gâté.</p>
-<p>Le pre est honnte et stupide, reprit
-le maraud, le frre est honnte et idiot, la
-fille est honnte et.... ma foi je ne sais:
-honnte et charmante, si vous voulez. Si
-elle n'avait t que charmante, monsieur
-nous aurait mis sur la paille!</p>
+<p>«Le père est honnête et stupide, reprit
+le maraud, le frère est honnête et idiot, la
+fille est honnête et.... ma foi je ne sais:
+honnête et charmante, si vous voulez. Si
+elle n'avait été que charmante, monsieur
+nous aurait mis sur la paille!»</p>
-<p>C'est peine si j'apprciai le sublime de
-ce <em>nous</em>. J'tais tout entier l'ide de cette
-famille d'exils qui repoussait du mme
-geste la fortune avec le dshonneur. Le
-pre avale du pain sec, avait dit Laroche.</p>
+<p>C'est à peine si j'appréciai le sublime de
+ce <em>nous</em>. J'étais tout entier à l'idée de cette
+famille d'exilés qui repoussait du même
+geste la fortune avec le déshonneur. «Le
+père avale du pain sec,» avait dit Laroche.</p>
-<p>Mais enfin, reprit Aurlie, encore incrdule,
-que s'est-il pass?</p>
+<p>«Mais enfin, reprit Aurélie, encore incrédule,
+que s'est-il passé?</p>
<p>&mdash;Rien du tout. Monsieur avait comme
- une ide que la chose ne se ferait pas
-toute seule. Nous protgions, quoi! En habit
-noir, j'ai une touche protger la veuve d'un
+çà une idée que la chose ne se ferait pas
+toute seule. Nous protégions, quoi! En habit
+noir, j'ai une touche à protéger la veuve d'un
pair de France! Nous faisions patte de velours,
-parlant raison au pre et au frre,
-exhortant la jeune fille rester toujours entre
+parlant raison au père et au frère,
+exhortant la jeune fille à rester toujours entre
les deux trottoirs du sentier de la vertu.
Ce braque fou de docteur Josaphat est venu
flairer la piste. J'ai dit: Laissez aller! C'est
-commode, un bta qui casse la glace. L,
-j'ai vu que le prsident perdait la tte. Il
+commode, un bêta qui casse la glace. Là,
+j'ai vu que le président perdait la tête. Il
<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
voulait attendre le docteur au coin d'une
-rue. J'ai eu toutes les peines du monde
+rue. J'ai eu toutes les peines du monde à
lui faire entendre raison. Il en tient, voyez-vous,
-mais l, la Marengo! Le docteur
-a commenc le feu, comme un tourneau
+mais là, à la Marengo! Le docteur
+a commencé le feu, comme un étourneau
qu'il est. Vlan! il a voulu entrer par la
-grand'porte. On lui a rpondu en franais;
+grand'porte. On lui a répondu en français;
il court encore. J'ai dit: mauvaise affaire;
-nous n'aurons ici que des dsagrments.
-Monsieur m'a appell butor, je lui pardonne;
-nous avons laiss passer encore quinze
+nous n'aurons ici que des désagréments.
+Monsieur m'a appellé butor, je lui pardonne;
+nous avons laissé passer encore quinze
jours, et puis je suis parti du pied gauche
-sur l'ordre exprs de monsieur. Je n'ai pas
-dit grand'chose; j'en tais encore tter le
-terrain, parlant en l'air de ce que j'ai nombr
-ci-dessus: htel, chle de l'Inde, bijoux,
-coup mignon. Patatras! je me suis
-trouv de l'autre ct de la porte, avec
-prire d'y rester dornavant, moi, mes cadeaux
-et monsieur. Avez-vous vu a?</p>
-
-<p>Je m'attendais sincrement un mot d'loge,
-dcern par ma cousine, cet obscur
-et noble dsintressement. Il y avait encore,
+sur l'ordre exprès de monsieur. Je n'ai pas
+dit grand'chose; j'en étais encore à tâter le
+terrain, parlant en l'air de ce que j'ai nombré
+ci-dessus: hôtel, châle de l'Inde, bijoux,
+coupé mignon. Patatras! je me suis
+trouvé de l'autre côté de la porte, avec
+prière d'y rester dorénavant, moi, mes cadeaux
+et monsieur. Avez-vous vu ça?»</p>
+
+<p>Je m'attendais sincèrement à un mot d'éloge,
+décerné par ma cousine, à cet obscur
+et noble désintéressement. Il y avait encore,
je le certifie, quelque chose au fond
de son c&oelig;ur. Mais les femmes comme elle
-ont une haine irrconciliable contre l'espce
- laquelle Annette Las appartenait.</p>
+ont une haine irréconciliable contre l'espèce
+à laquelle Annette Laïs appartenait.</p>
-<p>C'est ridicule! dit-elle avec une profonde
+<p>«C'est ridicule!» dit-elle avec une profonde
conviction.</p>
<p>Cela signifiait textuellement:</p>
-<p>Il y a indcence de la part d'une petite
-comdienne se montrer honnte.</p>
+<p>«Il y a indécence de la part d'une petite
+comédienne à se montrer honnête.»</p>
<p>Ce coquin de Laroche le comprit ainsi,
-car il rpondit:</p>
+car il répondit:</p>
-<p>Pour une fois, il ne faut pas leur en
-vouloir.</p>
+<p>«Pour une fois, il ne faut pas leur en
+vouloir.»</p>
-<p>&mdash;Et vous renoncez? reprit Aurlie.</p>
+<p>&mdash;Et vous renoncez? reprit Aurélie.</p>
-<p>&mdash;A peu prs.</p>
+<p>&mdash;A peu près.</p>
-<p>&mdash;Tout fait. J'ai vu cela hier sur la
-figure de M. de Kervign.</p>
+<p>&mdash;Tout à fait. J'ai vu cela hier sur la
+figure de M. de Kervigné.</p>
-<p>&mdash;A peu prs, rpta Laroche. Il resterait
-bien un moyen. Je suis sr qu'un petit
+<p>&mdash;A peu près, répéta Laroche. Il resterait
+bien un moyen. Je suis sûr qu'un petit
nigaud comme votre chevalier entrerait
-dans cette maison-l par la porte ou par la
-fentre.</p>
+dans cette maison-là par la porte ou par la
+fenêtre.</p>
-<p>&mdash;Faites un pas de ce ct, et je vous
+<p>&mdash;Faites un pas de ce côté, et je vous
chasse! dit vertement ma cousine.</p>
-<p>&mdash;Bon! bon! rpondit le drle. L'enfant
+<p>&mdash;Bon! bon! répondit le drôle. L'enfant
n'a pourtant pas l'air de prendre le mors
aux dents.... Mais monsieur est comme
vous: il ne veut pas.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi ne veut-il pas? demanda
-Aurlie, dont la curiosit fut tout coup
-veille.</p>
+<p>&mdash;Pourquoi ne veut-il pas?» demanda
+Aurélie, dont la curiosité fut tout à coup
+éveillée.</p>
-<p>Moi, je n'tais qu'oreilles.</p>
+<p>Moi, je n'étais qu'oreilles.</p>
-<p>Ah ! s'cria Laroche, croyez-vous que
+<p>«Ah çà! s'écria Laroche, croyez-vous que
monsieur ait pris chez lui le chevalier pour
vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je
suis de selle et de brancard. Il y a un truc
-pour le chevalier, et je l'ai devin.</p>
+pour le chevalier, et je l'ai deviné.</p>
<p>&mdash;Voyons le truc pour le chevalier.</p>
<p>&mdash;Je suis comme les grands artistes: je
ne me fais jamais prier. Le truc, c'est la
-dputation.</p>
+députation.</p>
-<p>&mdash;Comment, la dputation?</p>
+<p>&mdash;Comment, la députation?</p>
-<p>&mdash;Annette Las et le Palais-Bourbon,
-voil les deux dernires fantaisies de monsieur.
-Les lections sont au mois de mars.
-Les Kervign de Vannes ont de l'influence....</p>
+<p>&mdash;Annette Laïs et le Palais-Bourbon,
+voilà les deux dernières fantaisies de monsieur.
+Les élections sont au mois de mars.
+Les Kervigné de Vannes ont de l'influence....</p>
<p>&mdash;Il veut se porter dans le Morbihan?</p>
-<p>&mdash;a lui est gal o. Le chevalier mange
-ici les voix de ses amis et connaissances.</p>
+<p>&mdash;Ça lui est égal où. Le chevalier mange
+ici les voix de ses amis et connaissances.»</p>
-<p>Le soir mme de ce jour, sous prtexte
-d'aller quelque part o ma cousine ne pouvait
-me suivre, je montai en voiture aprs
-le dner. J'avais fait toilette de visite, car
+<p>Le soir même de ce jour, sous prétexte
+d'aller quelque part où ma cousine ne pouvait
+me suivre, je montai en voiture après
+le dîner. J'avais fait toilette de visite, car
je ne sortais jamais seul que pour remplir
mes devoirs de jeune homme qui se lance.
-Pour ces choses, ma cousine tait un guide
-trs sr; elle me faisait faire exactement ce
-qu'il fallait, comme il le fallait, et j'vitais,
-grce elle, ces deux cueils funestes aux
-dbutants, l'impolitesse et l'importunit.</p>
+Pour ces choses, ma cousine était un guide
+très sûr; elle me faisait faire exactement ce
+qu'il fallait, comme il le fallait, et j'évitais,
+grâce à elle, ces deux écueils funestes aux
+débutants, l'impolitesse et l'importunité.</p>
-<p>Rue de Varenne! avais-je dit au cocher;
-mais en route j'ouvris la portire pour
-changer mon itinraire, et je criai en quelque
-sorte malgr moi: Boulevard Beaumarchais!</p>
+<p>«Rue de Varenne! avais-je dit au cocher;
+mais en route j'ouvris la portière pour
+changer mon itinéraire, et je criai en quelque
+sorte malgré moi: Boulevard Beaumarchais!</p>
-<p>&mdash;Quel numro? me fut-il demand.</p>
+<p>&mdash;Quel numéro? me fut-il demandé.</p>
-<p>&mdash;Allez toujours.</p>
+<p>&mdash;Allez toujours.»</p>
-<p>Je puis affirmer qu'en sortant de l'htel
-je n'avais pas l'ide de me rendre au boulevard
+<p>Je puis affirmer qu'en sortant de l'hôtel
+je n'avais pas l'idée de me rendre au boulevard
Beaumarchais; mais je dois avouer,
d'autre part, qu'en sortant, je ne comptais
pas non plus faire ma visite rue de Varenne.
-Il m'avait pris fantaisie d'tre seul, ce soir,
-voil tout.</p>
+Il m'avait pris fantaisie d'être seul, ce soir,
+voilà tout.</p>
-<p>Si quelqu'un m'et dit que j'tais entran
-par la pense d'Annette Las, je lui aurais
+<p>Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné
+par la pensée d'Annette Laïs, je lui aurais
ri au nez franchement.</p>
-<p>Ce qui m'avait surtout frapp dans la
+<p>Ce qui m'avait surtout frappé dans la
conversation entre Laroche et ma cousine,
-c'tait ce qui me regardait personnellement.
+c'était ce qui me regardait personnellement.
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
Selon Laroche, je mangeais, chez mon
-cousin de Kervign, les voix de mes amis
-et connaissances. Je n'tais point humili
-de cette dcouverte qui me donnait, au
-contraire, de la marge. En franais, cela
-voulait dire que je payais ma pension; j'tais
- la fois trop ignorant et trop honnte
+cousin de Kervigné, les voix de mes amis
+et connaissances. Je n'étais point humilié
+de cette découverte qui me donnait, au
+contraire, de la marge. En français, cela
+voulait dire que je payais ma pension; j'étais
+à la fois trop ignorant et trop honnête
pour avoir des scrupules. Le fait me semblait
-drle et divertissant; je comptais en
-rfrer la tante Renotte dans ma prochaine
+drôle et divertissant; je comptais en
+référer à la tante Renotte dans ma prochaine
lettre.</p>
-<p>Mais quant la vertu antique d'Annette
-Las, je partageais peu les tonnements de
-Laroche et d'Aurlie. J'avais apport de
-Bretagne des ides toutes faites sur les
-comdiennes, il est vrai; mais ces ides
-taient en moi l'tat de renseignement indiffrent;
-il ne s'y mlait ni beaucoup d'amertume
-philosophique ni aucune piti humanitaire.
-Pour peindre par la vulgarit du
-mot le calme de ma conscience, la misre
-morale des femmes de thtre ne me faisait
+<p>Mais quant à la vertu antique d'Annette
+Laïs, je partageais peu les étonnements de
+Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de
+Bretagne des idées toutes faites sur les
+comédiennes, il est vrai; mais ces idées
+étaient en moi à l'état de renseignement indifférent;
+il ne s'y mêlait ni beaucoup d'amertume
+philosophique ni aucune pitié humanitaire.
+Pour peindre par la vulgarité du
+mot le calme de ma conscience, la misère
+morale des femmes de théâtre ne me faisait
ni chaud ni froid. Je n'admettais pas les
-cruels ddains de ma cousine, mais c'tait
+cruels dédains de ma cousine, mais c'était
tout.</p>
<p>J'eus comme un mouvement de surprise
-en m'coutant moi-mme, quand j'ordonnai
+en m'écoutant moi-même, quand j'ordonnai
au cocher de me conduire au boulevard
Beaumarchais. Je me souviens que je souris
-comme on fait aprs une bvue, mais je
-laissai aller. Mon cocher prit par l'htel de
+comme on fait après une bévue, mais je
+laissai aller. Mon cocher prit par l'hôtel de
ville.</p>
-<p>Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple
+<p>«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple
ou la rue Saint-Antoine? me demanda-t-il.</p>
-<p>&mdash;Cela m'est gal, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Cela m'est égal,» répondis-je.</p>
-<p>Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrtai
+<p>Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai
au coin de la rue des Filles-du-Calvaire.
Je descendis et je le payai.</p>
-<p>Il tait en quelque sorte convenu avec
-moi-mme que j'allais dpenser ma soire
+<p>Il était en quelque sorte convenu avec
+moi-même que j'allais dépenser ma soirée à
faire ce grand voyage des boulevards, du
-Marais la Madeleine. Depuis mon arrive
- Paris, je n'avais pas quitt l'aile d'Aurlie,
+Marais à la Madeleine. Depuis mon arrivée
+à Paris, je n'avais pas quitté l'aile d'Aurélie,
et je me sentais une certaine impatience de
-commencer le vrai mtier de touriste. Va
+commencer le vrai métier de touriste. Va
donc pour la Madeleine!</p>
-<p>Je tournai du ct de la Bastille. C'tait
+<p>Je tournai du côté de la Bastille. C'était
bien naturel. Ne fallait-il pas visiter tout
entier ce long et magnifique cordon qui est
la ceinture de Paris? Certes. Mais la chose
-inutile c'tait d'entrer au thtre Beaumarchais,
+inutile c'était d'entrer au théâtre Beaumarchais,
et j'y entrai.</p>
-<p>Dans les livres traduits de l'allemand
+<p>Dans les livres traduits de l'allemand à
l'usage de Mlle de Kerfily Bel-&OElig;il, ma
tante, c'est ainsi que les c&oelig;urs sensibles
-vont toujours o ils ne veulent point aller.
-Leur route est-elle gauche, ils courent
-droite, entrans par la bride invisible que
-le malin dieu d'amour a place dans leur
+vont toujours où ils ne veulent point aller.
+Leur route est-elle à gauche, ils courent à
+droite, entraînés par la bride invisible que
+le malin dieu d'amour a placée dans leur
bouche. Ces livres fatigants auraient-ils
donc raison? et faudrait-il absoudre la passion
que ma tante Bel-&OElig;il a pour eux? Je
n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour
-moi, l'heure mme o j'cris, est encore
+moi, à l'heure même où j'écris, est encore
inexplicable. En interrogeant mes souvenirs
avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve
-rien qui ait prcd cet instant. Ma vie
-commena l, non point avant, non point
-aprs. En prsence des vnements de cette
-soire, bien simples pourtant, bien dpourvus
+rien qui ait précédé cet instant. Ma vie
+commença là, non point avant, non point
+après. En présence des événements de cette
+soirée, bien simples pourtant, bien dépourvus
de toute couleur dramatique, mon opinion
est que notre libre arbitre ne fonctionne
-pas d'une faon permanente. Notre
-existence est marque de certains jalons
-qu'il nous faut toucher bon gr mal gr. En
+pas d'une façon permanente. Notre
+existence est marquée de certains jalons
+qu'il nous faut toucher bon gré mal gré. En
un mot, il est des heures fatales que rien
-n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, o
+n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où
il ne nous est pas permis de choisir notre
chemin.</p>
<p>J'entrai dans cette pauvre petite salle
avec un serrement de c&oelig;ur presque solennel.
-Ce fut l prcisment que mon motion
-naquit, ou tout au moins, ce fut l que j'en
-eus pour la premire fois conscience. J'allai
-m'asseoir l'orchestre, o il y avait
+Ce fut là précisément que mon émotion
+naquit, ou tout au moins, ce fut là que j'en
+eus pour la première fois conscience. J'allai
+m'asseoir à l'orchestre, où il y avait
beaucoup plus de monde que l'autre soir.
-Le nom d'Annette Las tait dans toutes les
-bouches; c'tait un grand succs, comme
-les thtres les plus excentriques peuvent
-en conqurir, par hasard, de longs intervalles.
+Le nom d'Annette Laïs était dans toutes les
+bouches; c'était un grand succès, comme
+les théâtres les plus excentriques peuvent
+en conquérir, par hasard, à de longs intervalles.
Dans le brouhaha des conversations
-de l'entr'acte, le nom d'Annette Las venait
- moi d'instinct et partout rpt.</p>
+de l'entr'acte, le nom d'Annette Laïs venait
+à moi d'instinct et partout répété.</p>
-<p>Je fus stupfait de sentir que j'tais plein
+<p>Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein
de ce nom et qu'il faisait vibrer tout mon
-tre.</p>
+être.</p>
-<p>La vue mme du lieu o j'tais me fournit
+<p>La vue même du lieu où j'étais me fournit
un choc inattendu. En me retournant,
-j'aperus la loge o j'avais t avec Aurlie
-et j'prouvai comme un contre-coup de l'enivrante
-angoisse qui m'avait terrass.
+j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie
+et j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante
+angoisse qui m'avait terrassé.
<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-J'eus la pense de fuir, mais je ne le pouvais
+J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais
plus.</p>
-<p>Pourquoi tais-je venu l? Je me fis cette
-question. C'tait l'endroit le moins propre
-cacher la petite fourberie dont je m'tais
-rendu coupable vis--vis de ma cousine; car,
-selon toute apparence, Laroche, le prsident,
-et peut-tre aussi le docteur Josaphat,
-allaient tre leur poste. On allait me deviner
-du premier coup et au moment o je
-me devinais moi-mme. Cela me fit peur,
+<p>Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette
+question. C'était l'endroit le moins propre à
+cacher la petite fourberie dont je m'étais
+rendu coupable vis-à-vis de ma cousine; car,
+selon toute apparence, Laroche, le président,
+et peut-être aussi le docteur Josaphat,
+allaient être à leur poste. On allait me deviner
+du premier coup et au moment où je
+me devinais moi-même. Cela me fit peur,
mais je restai.</p>
-<p>J'avais trs grande honte de mon motion.
+<p>J'avais très grande honte de mon émotion.
Il me semblait que tout le monde la
voyait clairement sur mon visage. Je me
-comparais au prsident l'afft dans sa
-loge et Josaphat qui devait s'afficher follement
-quelque part. J'tais l, moi aussi,
-pour Annette Las.</p>
+comparais au président à l'affût dans sa
+loge et à Josaphat qui devait s'afficher follement
+quelque part. J'étais là, moi aussi,
+pour Annette Laïs.</p>
<p>Je regardai autour de moi, cherchant ce
que j'avais frayeur de voir. Il faisait une
-chaleur intolrable. La salle tait comble et
-ne ressemblait pas du tout cette autre
-chambre dont j'avais gard un souvenir
-bien plus prcis que je ne le croyais. La
-jeunesse dore du quartier disparaissait
-dans la foule; on n'apercevait mme plus
-les grotesques qui taient nagure sur le
+chaleur intolérable. La salle était comble et
+ne ressemblait pas du tout à cette autre
+chambrée dont j'avais gardé un souvenir
+bien plus précis que je ne le croyais. La
+jeunesse dorée du quartier disparaissait
+dans la foule; on n'apercevait même plus
+les grotesques qui étaient naguère sur le
premier plan. Il y avait de vrais <em>beaux</em>,
dont le galbe sentait son boulevard Montmartre,
-et je suis sr que les dames des
-avant-scnes venaient pour le moins du faubourg
-Poissonnire.</p>
-
-<p>C'tait un succs, un fort succs, auquel
-les affiches du prsident et les courses du
-docteur n'taient peut-tre pas trangres.
-Le thtre ftait ce succs. Il y avait quatre
-violons de plus l'orchestre et un supplment
+et je suis sûr que les dames des
+avant-scènes venaient pour le moins du faubourg
+Poissonnière.</p>
+
+<p>C'était un succès, un fort succès, auquel
+les affiches du président et les courses du
+docteur n'étaient peut-être pas étrangères.
+Le théâtre fêtait ce succès. Il y avait quatre
+violons de plus à l'orchestre et un supplément
de gaz.</p>
<p>La toile se leva. Je reconnus tout le
-commencement de la pice, le Rhin, les
-brigands, etc. Au moment o la pluie de
+commencement de la pièce, le Rhin, les
+brigands, etc. Au moment où la pluie de
feuilles de roses et les applaudissements
-annonaient la fois Annette Las, je fermai
-les yeux et ma tte tomba sur ma poitrine.
+annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai
+les yeux et ma tête tomba sur ma poitrine.
Le reste fut un songe.</p>
<h2>XIII.<br />
<span class="medium">SORTIE DU THEATRE.</span></h2>
-<p class="p2">Le tonnerre des bravos m'veilla. La
-toile tait baisse. L'instant d'aprs, Annette
-rappele avec fureur, vint saluer
+<p class="p2">Le tonnerre des bravos m'éveilla. La
+toile était baissée. L'instant d'après, Annette
+rappelée avec fureur, vint saluer
l'enthousiasme du public. Je la vis, cette
-fois, je la vis enfin: une chre enfant au
+fois, je la vis enfin: une chère enfant au
visage modeste et souriant.... Mais je vous
la montrerai.</p>
<p>Je me levai, je quittai ma place tout
-chancelant; j'allais elle sans le savoir.</p>
+chancelant; j'allais à elle sans le savoir.</p>
-<p>Je sortis du thtre; l'air du dehors me
+<p>Je sortis du théâtre; l'air du dehors me
saisit. J'essayai de m'interroger. Je ne
-trouvai en moi qu'une pense: me mettre
- ses genoux pour lui dire que je l'aimais.
-Je me rvoltai contre cela, parce que rien
-ne m'y avait prpar. Cet amour tait en
-moi comme un tranger. Il m'opprimait.
+trouvai en moi qu'une pensée: me mettre
+à ses genoux pour lui dire que je l'aimais.
+Je me révoltai contre cela, parce que rien
+ne m'y avait préparé. Cet amour était en
+moi comme un étranger. Il m'opprimait.
Je ne le connaissais pas.</p>
-<p>Mais il se fit connatre. A ma premire
-rvolte, il m'treignit le c&oelig;ur comme s'il
-avait eu dj toute la force qui est dans la
+<p>Mais il se fit connaître. A ma première
+révolte, il m'étreignit le c&oelig;ur comme s'il
+avait eu déjà toute la force qui est dans la
main de Dieu.</p>
<p>Je pris ma course follement le long du
boulevard. J'avais conscience de fuir en
-vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-mme,
-et il n'y avait dj plus rien en moi
-que mon amour. Je traversai mon insu la
+vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-même,
+et il n'y avait déjà plus rien en moi
+que mon amour. Je traversai à mon insu la
place de la Bastille, et je tombai faible sur
-le premier banc du boulevard Bourbon. L,
-personne ne passait; j'tais seul, je me mis
- parler haut et pleurer.</p>
+le premier banc du boulevard Bourbon. Là,
+personne ne passait; j'étais seul, je me mis
+à parler haut et à pleurer.</p>
-<p>C'tait elle que je parlais, et peut-tre
- Dieu. J'ai ou bien des gens qui raillaient
-ces dlires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur
+<p>C'était à elle que je parlais, et peut-être
+à Dieu. J'ai ouï bien des gens qui raillaient
+ces délires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur
de railler quoi que ce soit, quand je songe
- la premire heure de ma solitude. Je sais
+à la première heure de ma solitude. Je sais
bien que je me couchai sur le banc et que
-je le saisis dans mes bras, qui frmissaient
+je le saisis dans mes bras, qui frémissaient
comme la chair d'un homme qu'on vient de
poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait
-en poussant des rles insenss. Je
-n'ai jamais aim qu'elle; en dehors d'elle,
-ma vie a t celle d'un cnobite; j'ai le
-droit d'affirmer que j'tais, au point de vue
-de la dcence, qui est la forme, et de la
+en poussant des râles insensés. Je
+n'ai jamais aimé qu'elle; en dehors d'elle,
+ma vie a été celle d'un cénobite; j'ai le
+droit d'affirmer que j'étais, au point de vue
+de la décence, qui est la forme, et de la
pudeur, qui est le fond, beaucoup au-dessus
-du niveau des jeunes gens de mon ge.
-Aucune lecture malsaine n'avait gt mon
-imagination; j'avais peu d'imagination; l'lment
+du niveau des jeunes gens de mon âge.
+Aucune lecture malsaine n'avait gâté mon
+imagination; j'avais peu d'imagination; l'élément
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-posie me manquait; aucun rve
-prcoce ne troublait ma cervelle.</p>
+poésie me manquait; aucun rêve
+précoce ne troublait ma cervelle.</p>
-<p>Mais j'tais neuf et j'tais lion; mon premier
+<p>Mais j'étais neuf et j'étais lion; mon premier
soupir d'amour fut un rugissement.</p>
<p>Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie,
-et j'applique ce mot mon amour seulement,
-car toute ma sve tait l. Sans
-elle, qui a t ma vaillance et ma Providence,
-je serais tomb au premier choc du
+et j'applique ce mot à mon amour seulement,
+car toute ma sève était là. Sans
+elle, qui a été ma vaillance et ma Providence,
+je serais tombé au premier choc du
malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement,
-un stimulant, une rvlation;
-j'en sais qui l'amour donna du gnie; moi,
-l'amour ne m'a men qu' aimer.</p>
+un stimulant, une révélation;
+j'en sais à qui l'amour donna du génie; moi,
+l'amour ne m'a mené qu'à aimer.</p>
-<p>J'ai aim et j'aime, c'est mon pass, c'est
-mon prsent. Les jours passeront, j'aimerai:
+<p>J'ai aimé et j'aime, c'est mon passé, c'est
+mon présent. Les jours passeront, j'aimerai:
c'est mon avenir. J'aimerai toujours la
-mme femme, parce qu'il n'y a pour moi
-qu'une femme. Je n'ai point de mrite
+même femme, parce qu'il n'y a pour moi
+qu'une femme. Je n'ai point de mérite à
cela; c'est ma vocation et ma passion: si le
-bien tait de changer, si le mal tait la
-constance, pour tre constant je deviendrais
+bien était de changer, si le mal était la
+constance, pour être constant je deviendrais
criminel.</p>
<p>Comme je la voyais ici bien mieux qu'au
-thtre! comme sa beaut m'apparaissait
-mille fois plus distincte qu' la lumire de
-la rampe! L-bas, l'blouissement avait
-gn mon regard; mais ici ma paupire
-ferme abritait la fois mon &oelig;il et son
+théâtre! comme sa beauté m'apparaissait
+mille fois plus distincte qu'à la lumière de
+la rampe! Là-bas, l'éblouissement avait
+gêné mon regard; mais ici ma paupière
+fermée abritait à la fois mon &oelig;il et son
image; je l'avais devant moi, toute pour
-moi, et la nave douceur de son sourire me
+moi, et la naïve douceur de son sourire me
parlait.</p>
-<p>Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'tait
-une enfant, non par la taille et la frle indigence
+<p>Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'était
+une enfant, non par la taille et la frêle indigence
des formes, mais par l'indicible
-candeur du regard, par la limpidit profonde
-de la prunelle, par la puret du trait,
-par le velout de la carnation, par ce signe
-mystrieux enfin qui ne se dcrit pas, mais
+candeur du regard, par la limpidité profonde
+de la prunelle, par la pureté du trait,
+par le velouté de la carnation, par ce signe
+mystérieux enfin qui ne se décrit pas, mais
qui se sent sous le pinceau ou sous la plume,
et qui est le nimbe virginal.</p>
-<p>Des bandeaux noirs, un peu onds et
-teints de reflets fauves, prenaient comme
-un diadme la courbe lumineuse de son
-front. Cela me rappelait vaguement et chrement
-le pieux clat du ch&oelig;ur o se chante
-la prire du soir, quand on aperoit de loin
-la lumire rpandue par les cierges derrire
-l'arc bris de la fentre gothique. Ils
+<p>Des bandeaux noirs, un peu ondés et
+teintés de reflets fauves, prenaient comme
+un diadème la courbe lumineuse de son
+front. Cela me rappelait vaguement et chèrement
+le pieux éclat du ch&oelig;ur où se chante
+la prière du soir, quand on aperçoit de loin
+la lumière répandue par les cierges derrière
+l'arc brisé de la fenêtre gothique. Ils
tombaient en ogives, ses bandeaux que ma
-folie effleurait de tant de baisers, et s'panouissaient
+folie effleurait de tant de baisers, et s'épanouissaient
vers la pointe des sourcils en
-deux gerbes de boucles lgres qui appelaient
+deux gerbes de boucles légères qui appelaient
le vent joueur et riaient avec lui, secouant
-et mlant leurs anneaux doucement
-balancs. L'arc des sourcils tait long et
-faisait ombre de longs yeux dont le regard
-humide m'enveloppait le c&oelig;ur: c'tait je
+et mêlant leurs anneaux doucement
+balancés. L'arc des sourcils était long et
+faisait ombre à de longs yeux dont le regard
+humide m'enveloppait le c&oelig;ur: c'était je
ne sais quelle languissante caresse qui couvait
-sous cette ligne hardiment cambre et
-frange de jais. La prunelle norme avait
-des lueurs rares, mais diamantes, derrire
-les cils, recourbs comme de petits
+sous cette ligne hardiment cambrée et
+frangée de jais. La prunelle énorme avait
+des lueurs rares, mais diamantées, derrière
+les cils, recourbés comme de petits
glaives.</p>
-<p>Elle tait Grecque, mais jamais fille de la
-Gorgie n'eut plus d'ombre et plus d'clat
-sous ses paupires. Je songeais malgr moi
+<p>Elle était Grecque, mais jamais fille de la
+Géorgie n'eut plus d'ombre et plus d'éclat
+sous ses paupières. Je songeais malgré moi
au fol enthousiasme du docteur qui avait
-parl de ses sourcils et des ailes de son nez.
+parlé de ses sourcils et des ailes de son nez.
Je voudrais faire mieux et donner des coups
-de pinceau plus prcis; je ne puis; la plume
+de pinceau plus précis; je ne puis; la plume
est plus habile sans doute que les muets
-instruments du peintre ou du sculpteur
+instruments du peintre ou du sculpteur à
dire les mobiles splendeurs de la nature
-vivante, mais que de nuances lui chappent
+vivante, mais que de nuances lui échappent
encore! Le docteur ne se trompait pas:
-l'esprit, la dlicatesse, la puissance aussi
-de cette adorable physionomie taient cachs
+l'esprit, la délicatesse, la puissance aussi
+de cette adorable physionomie étaient cachés
quelque part, autour de ces narines
-roses dont Dieu avait ptri les vives arrtes
+roses dont Dieu avait pétri les vives arrêtes
dans la substance qui est le sourire des
-anges, mais c'tait sa bouche qui riait et
-qui pensait, fine, gracieuse, espigle et si
+anges, mais c'était sa bouche qui riait et
+qui pensait, fine, gracieuse, espiègle et si
tendre!</p>
<p>Sans doute, ils voyaient cela comme moi,
-tous ceux qui l'admiraient; je m'pouvantais
- compter mes rivaux; je m'indignais
+tous ceux qui l'admiraient; je m'épouvantais
+à compter mes rivaux; je m'indignais
de ce fait que cent regards avides pussent
profaner chaque soir la blancheur flexible
de son cou.</p>
-<p>Euss-je mieux aim, pourtant, la perle
+<p>Eussé-je mieux aimé, pourtant, la perle
au fond de la mer, dans la nuit de sa prison
-nacre?</p>
+nacrée?</p>
-<p>Elle sera pour toi seul! me criait mon
+<p>«Elle sera pour toi seul!» me criait mon
amour. L'amour n'est jamais sans orgueil;
l'orgueil de mon amour ajoutait:</p>
-<p>L'univers entier t'enviera ton trsor!</p>
+<p>«L'univers entier t'enviera ton trésor!»</p>
-<p>Pauvre tre que j'tais, vautr sur un
-banc de bois, le cerveau pris, la tte perdue,
-j'avais ces rves! J'aurais fait piti au
-mendiant attard qui m'et pris pour un
-pileptique. Je voulais qu'on me jaloust.</p>
+<p>Pauvre être que j'étais, vautré sur un
+banc de bois, le cerveau pris, la tête perdue,
+j'avais ces rêves! J'aurais fait pitié au
+mendiant attardé qui m'eût pris pour un
+épileptique. Je voulais qu'on me jalousât.</p>
-<p>Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle tait
+<p>Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était
grande, sa taille avait autant de richesse
-que de souplesse, mais elle possdait en
+que de souplesse, mais elle possédait en
<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-mme temps une harmonie de formes si
-juvnile, si prs d'tre divine, que ses ailes
+même temps une harmonie de formes si
+juvénile, si près d'être divine, que ses ailes
de papillon lui allaient comme les ailes d'un
ange.</p>
-<p>Je restai l. Quand mon transport se calma
-pour faire place une extase plus profonde,
-je m'agenouillai prs du banc, comme pour
+<p>Je restai là. Quand mon transport se calma
+pour faire place à une extase plus profonde,
+je m'agenouillai près du banc, comme pour
prier, et je mis mon front dans mes mains.
-Je n'avais point le dsir de retourner au
-thtre pour la voir encore. Elle tait avec
-moi, je l'avais bien mieux ici qu'au thtre.</p>
+Je n'avais point le désir de retourner au
+théâtre pour la voir encore. Elle était avec
+moi, je l'avais bien mieux ici qu'au théâtre.</p>
<p>De temps en temps quelqu'un passait, me
regardant et se demandant, selon la formule
parisienne, comment on peut <em>se mettre
-dans des tats pareils</em>. Paris est une
-ville si bien habitue la temprance, qu'on
-y dit cela mme des cadavres, avant d'avoir
-constat la mort. Tout ce qui chancelle
+dans des états pareils</em>. Paris est une
+ville si bien habituée à la tempérance, qu'on
+y dit cela même des cadavres, avant d'avoir
+constaté la mort. Tout ce qui chancelle
est ivre, et, en tombant, le malheureux que
l'apoplexie foudroie peut s'entendre insulter
-par ce peuple sobre qui tait dimanche
- la Courtille.</p>
+par ce peuple sobre qui était dimanche
+à la Courtille.</p>
-<p>Et c'tait bien vrai, pourtant, l'ivresse me
+<p>Et c'était bien vrai, pourtant, l'ivresse me
tenait, l'ivresse qu'une nuit de lourd sommeil
-ne sait point gurir. Je n'tais plus
-que rves, moi, l'esprit prosaque, moi, l'imagination
-aux ailes coupes. Mon corps
-tait l, prs de ce banc, mon me allait
-planant dans les espaces clestes.</p>
-
-<p>Ce n'est pas la mmoire qui me manque;
-c'est la possibilit de donner une forme acceptable
- l'extravagance de mes songes.
+ne sait point guérir. Je n'étais plus
+que rêves, moi, l'esprit prosaïque, moi, l'imagination
+aux ailes coupées. Mon corps
+était là, près de ce banc, mon âme allait
+planant dans les espaces célestes.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la mémoire qui me manque;
+c'est la possibilité de donner une forme acceptable
+à l'extravagance de mes songes.
Je vois encore tout ce que je vis, comme si
-des annes ne me sparaient pas maintenant
-de ces heures dlicieuses et accablantes.
+des années ne me séparaient pas maintenant
+de ces heures délicieuses et accablantes.
Je ne renie rien. Ce n'est pas moi qui
-jette le voile sur ces pauvres chers dvergondages
+jette le voile sur ces pauvres chers dévergondages
du c&oelig;ur; le voile y est, et je ne
peux pas le soulever.</p>
-<p>Je n'ai pas oubli, parce que je suis rest
-le mme, parce que le simple contact de sa
+<p>Je n'ai pas oublié, parce que je suis resté
+le même, parce que le simple contact de sa
main effleurant la mienne fait revivre en
-moi de pareils frmissements, parce qu'il
+moi de pareils frémissements, parce qu'il
n'est pas de deuil si noir que ne puisse
-clairer pour moi de son sourire, parce que
-je l'aime perdument, follement, dans notre
-bonheur comme au temps de nos preuves;
+éclairer pour moi de son sourire, parce que
+je l'aime éperdument, follement, dans notre
+bonheur comme au temps de nos épreuves;
parce que, enfin, je vis en elle, si bien en
elle et si exclusivement que mon dernier
-soupir, mari avec le sien, rendra deux
-mes Dieu en une seule et mme agonie.</p>
+soupir, marié avec le sien, rendra deux
+âmes à Dieu en une seule et même agonie.</p>
-<p>Je l'aimerai au del de la mort, je le sais,
-j'en suis sr.</p>
+<p>Je l'aimerai au delà de la mort, je le sais,
+j'en suis sûr.</p>
<p>Le vent m'apporta le son d'une horloge;
je comptai onze coups; il y avait trois
-heures que j'tais l. Je ne songeai point
-regagner l'htel, mais je me levai brusquement:
-une ide venait de me traverser l'esprit.
-Je m'tais dit:</p>
-
-<p>Elle va sortir du thtre!</p>
-
-<p>Esprais-je lui parler? Je ne crois pas.
-Lors de ma rcente entre dans le monde
-du faubourg Saint-Germain, je ne m'tais
-pas montr fort entreprenant, mais je n'avais
-prouv aucune de ces timidits maladives
-qui, pour certains dbutants, font du
-premier pas une vritable torture. Ce qui
-engendre ces excessives timidits, c'est
-l'excs mme de l'amour-propre ou bien
-l'crasante conscience d'une infirmit ridicule:
-j'tais bien plant de corps et d'esprit,
+heures que j'étais là. Je ne songeai point à
+regagner l'hôtel, mais je me levai brusquement:
+une idée venait de me traverser l'esprit.
+Je m'étais dit:</p>
+
+<p>«Elle va sortir du théâtre!»</p>
+
+<p>Espérais-je lui parler? Je ne crois pas.
+Lors de ma récente entrée dans le monde
+du faubourg Saint-Germain, je ne m'étais
+pas montré fort entreprenant, mais je n'avais
+éprouvé aucune de ces timidités maladives
+qui, pour certains débutants, font du
+premier pas une véritable torture. Ce qui
+engendre ces excessives timidités, c'est
+l'excès même de l'amour-propre ou bien
+l'écrasante conscience d'une infirmité ridicule:
+j'étais bien planté de corps et d'esprit,
et les paresses de mon imagination me gardaient
-contre les puriles misres de la vanit.
+contre les puériles misères de la vanité.
Je n'avais point cette terrible conviction,
-commune presque tous les enfants,
+commune à presque tous les enfants,
et qui fait leur gaucherie, que leur apparition
dans un salon fixe sur eux tous les regards.
-Le parquet o l'on danse ne tremblait
+Le parquet où l'on danse ne tremblait
point sous mes pas; je n'avais jamais
vu cabrioler les lustres, et l'aspect de la
-matresse de maison, subissant les saluts,
-ne m'avait caus qu'une motion mdiocre.
-Mais lui parler, elle! Quel prtexte pour
-colorer tant d'audace! Tout tait contre
-moi: la nuit et la rue. Ce n'tait qu'une comdienne,
+maîtresse de maison, subissant les saluts,
+ne m'avait causé qu'une émotion médiocre.
+Mais lui parler, à elle! Quel prétexte pour
+colorer tant d'audace! Tout était contre
+moi: la nuit et la rue. Ce n'était qu'une comédienne,
il est vrai, mais je la voyais seule
et pressant le pas vers son humble demeure;
-cette solitude tait pour moi plus
-imposante que le cortge d'une reine.</p>
+cette solitude était pour moi plus
+imposante que le cortége d'une reine.</p>
-<p>Parler, c'est insulter, prcisment dans
+<p>Parler, c'est insulter, précisément dans
ce cas. Je pouvais ignorer bien des choses,
-mais je ne crois pas que l'ide de l'aborder
-me ft jamais venue.</p>
+mais je ne crois pas que l'idée de l'aborder
+me fût jamais venue.</p>
-<p>Je l'avais vue au thtre, entoure d'un
-rayonnement qui m'avait bloui, mais qui
-me gnait; je voulais glisser un regard sous
-son voile et la voir elle-mme, la voir jeune
+<p>Je l'avais vue au théâtre, entourée d'un
+rayonnement qui m'avait ébloui, mais qui
+me gênait; je voulais glisser un regard sous
+son voile et la voir elle-même, la voir jeune
fille. Ainsi, je la devinais plus belle.</p>
<p>Comme je quittais la place de la Bastille
pour reprendre le boulevard, je rencontrai
-les premiers groupes de la jeunesse dore
-qui sortait du thtre. C'est le quartier qui
-s'en va de ce ct; Paris prend vers le
+les premiers groupes de la jeunesse dorée
+qui sortait du théâtre. C'est le quartier qui
+s'en va de ce côté; Paris prend vers le
<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
nord-ouest, afin de regagner les latitudes
-fashionables. Mes beaux n'taient pas contents;
-ils se plaignaient haute voix de n'tre
-plus les matres chez eux. S'ils avaient
-pu faire une rvolution pour renvoyer la
-Chausse-d'Antin, il y aurait eu des barricades.
-L-bas, dans cette province qui,
-de certains gards, est plus loigne du
+fashionables. Mes beaux n'étaient pas contents;
+ils se plaignaient à haute voix de n'être
+plus les maîtres chez eux. S'ils avaient
+pu faire une révolution pour renvoyer la
+Chaussée-d'Antin, il y aurait eu des barricades.
+Là-bas, dans cette province qui, à
+de certains égards, est plus éloignée du
centre que Quimper-Corentin ou Bourg en
-Bresse, ils veulent leurs thtres pour eux,
-leur Paris eux. Le pote a dit: Ceci tuera
+Bresse, ils veulent leurs théâtres pour eux,
+leur Paris à eux. Le poète a dit: Ceci tuera
cela; il se peut. Ces lions de la place Baudoyer
-sont de terribles btes. L'ouvrier du
+sont de terribles bêtes. L'ouvrier du
faubourg est un chevalier en blouse qui a
-la bont de la force; mais le lion, songez-y,
-n'est pas fort. Son nom n'est qu'une catachrse
-emprunte aux fables de la Fontaine
-et fait allusion l'ne, cousu dans une peau
-qui ne lui appartenait point. Mfiez-vous
+la bonté de la force; mais le lion, songez-y,
+n'est pas fort. Son nom n'est qu'une catachrèse
+empruntée aux fables de la Fontaine
+et fait allusion à l'âne, cousu dans une peau
+qui ne lui appartenait point. Méfiez-vous
des lions.</p>
<p>A l'exemple du comte Rostopchin, qui
-incendia Moscou plutt que de le livrer aux
-Franais, la jeunesse dore voulait dj
+incendia Moscou plutôt que de le livrer aux
+Français, la jeunesse dorée voulait déjà
faire sauter son idole, afin de la soustraire
au culte des profanes. Il y avait conspiration;
-on parlait de cabale. Il tait opportun
+on parlait de cabale. Il était opportun
de battre les gens qui portaient des habits
bien faits et des gants frais sur le dos de
cette pauvre fille.</p>
-<p>Je ne savais pas ce que c'tait qu'une
+<p>Je ne savais pas ce que c'était qu'une
cabale; leurs voix passaient autour de mes
oreilles comme un bourdonnement.</p>
-<p>En arrivant aux abords du thtre, je
-trouvai le tumulte des quipages. Il y avait
+<p>En arrivant aux abords du théâtre, je
+trouvai le tumulte des équipages. Il y avait
beaucoup de voitures et plus de toilettes
sans doute que l'humble monument n'en
-avait jamais contempl. C'tait ici une autre
-histoire: au lieu de la sottise paisse, la
-sotte impertinence. On riait gorge dploye,
-on se moquait grand bruit, on se
-vengeait c&oelig;ur joie d'avoir applaudi. La
-fantaisie satisfaite s'excusait vis--vis d'elle-mme,
-et tout en dclarant que la huitime
-merveille du monde, close la foire, n'tait
-pas mal, pas mal du tout, on s'tonnait d'avoir
-tant voyag pour la voir.</p>
+avait jamais contemplé. C'était ici une autre
+histoire: au lieu de la sottise épaisse, la
+sotte impertinence. On riait à gorge déployée,
+on se moquait à grand bruit, on se
+vengeait à c&oelig;ur joie d'avoir applaudi. La
+fantaisie satisfaite s'excusait vis-à-vis d'elle-même,
+et tout en déclarant que la huitième
+merveille du monde, éclose à la foire, n'était
+pas mal, pas mal du tout, on s'étonnait d'avoir
+tant voyagé pour la voir.</p>
<p>J'entendis des choses dans ce genre-ci:</p>
-<p>Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin
-des plantes!</p>
+<p>«Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin
+des plantes!»</p>
-<p>Je crois que beaucoup de jeunes gens,
-ma place, auraient t blesss. Ma nature
-paisible avait parfois d'tranges et soudaines
-violences. Ici, je n'prouvai ni impatience
-ni colre. Je passai, rvant d'elle,
+<p>Je crois que beaucoup de jeunes gens, à
+ma place, auraient été blessés. Ma nature
+paisible avait parfois d'étranges et soudaines
+violences. Ici, je n'éprouvai ni impatience
+ni colère. Je passai, rêvant d'elle,
pourtant, et la voyant au travers de ces murailles,
maintenant si sombres. L'explication
-vient aprs coup, et je la donne pour
+vient après coup, et je la donne pour
ce qu'elle vaut. Je suppose que la notion
-de mpris ne pouvait s'allier en moi la
-pense d'Annette Las. On ne s'irrite pas
+de mépris ne pouvait s'allier en moi à la
+pensée d'Annette Laïs. On ne s'irrite pas
contre l'averse impuissante qui ruisselle sur
le sein de marbre des statues. C'est un soin
d'enfant que de chasser les mouches bourdonnant
@@ -7339,218 +7301,218 @@ autour de l'idole.</p>
<p>J'avais le chapeau sur les yeux, car je redoutais
vaguement trois rencontres: Laroche,
-Josaphat et le prsident; mais je n'aperus
+Josaphat et le président; mais je n'aperçus
aucune figure connue dans la foule
qui encombra un instant le boulevard.
-Trois minutes aprs, il n'y avait plus personne.
-Je repassai devant le thtre, dont
-les portes principales taient fermes. C'tait
+Trois minutes après, il n'y avait plus personne.
+Je repassai devant le théâtre, dont
+les portes principales étaient fermées. C'était
une solitude triste. Toutes ces pauvres
-industries qui vivent autour des petits thtres
-avaient pli bagage. Un chiffonnier
-glissait dans l'ombre l'endroit o piaffaient
-nagure les chevaux. J'tais adoss contre
+industries qui vivent autour des petits théâtres
+avaient plié bagage. Un chiffonnier
+glissait dans l'ombre à l'endroit où piaffaient
+naguère les chevaux. J'étais adossé contre
un arbre. Il vint ramasser un bout de cigare
- mes pieds, et, croyant qu'il me devait
+à mes pieds, et, croyant qu'il me devait
cette aubaine, il releva son regard sur
moi.</p>
-<p>Rassurez-vous: ce n'tait pas le chiffonnier
+<p>Rassurez-vous: ce n'était pas le chiffonnier
du roman et du drame,&mdash;cette grande
figure! Je n'ai point su s'il avait commis
quelque hardi forfait. Il se portait bien,
avait les yeux ronds, le nez en l'air et la
-bouche riante, malgr sa barbe sale. Il me
+bouche riante, malgré sa barbe sale. Il me
dit en touchant sa casquette et d'un ton
d'affable courtoisie:</p>
-<p>De mon temps, elles sortaient par la
-rue des Tournelles. Ah! les biches!</p>
+<p>«De mon temps, elles sortaient par la
+rue des Tournelles. Ah! les biches!»</p>
-<p>Et il piqua un <cite>Courrier des Thtres</cite> qui
+<p>Et il piqua un <cite>Courrier des Théâtres</cite> qui
dormait dans le ruisseau.</p>
-<p>C'tait un oncle de notre jeunesse dore.</p>
+<p>C'était un oncle de notre jeunesse dorée.</p>
-<p>Trois clats de rire, aigus comme des trilles
+<p>Trois éclats de rire, aigus comme des trilles
de fifre, sortirent d'un petit couloir, ouvert
- gauche du contrle. Mon chiffonnier
-poussa un soupir et s'loigna.</p>
+à gauche du contrôle. Mon chiffonnier
+poussa un soupir et s'éloigna.</p>
-<p>Henri, tu m'agaces!</p>
+<p>«Henri, tu m'agaces!»</p>
<p>Un couple jaillit du couloir.</p>
-<p>Tu m'agaces, Ferdinand!</p>
+<p>«Tu m'agaces, Ferdinand!»</p>
<p>Autre couple.</p>
-<p>Vous m'agacez tous deux!</p>
+<p>«Vous m'agacez tous deux!»</p>
-<p>Le troisime groupe tait une trilogie.
+<p>Le troisième groupe était une trilogie.
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></p>
<p>Henri, Ferdinand et les deux autres paraissaient
-enchants. Le fait est qu'elles
-ont de l'esprit comme des petits dmons.</p>
+enchantés. Le fait est qu'elles
+ont de l'esprit comme des petits démons.</p>
-<p>O soupons-nous? demanda-t-on en
+<p>«Où soupons-nous? demanda-t-on en
ch&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;O soupons-nous? rpta derrire
-moi un sombre jeune homme, biche mle,
-qu'une vieille dame mystrieuse venait d'accoster
+<p>&mdash;Où soupons-nous?» répéta derrière
+moi un sombre jeune homme, biche mâle,
+qu'une vieille dame mystérieuse venait d'accoster
et qu'elle emporta.</p>
<p>Le boulevard s'anima de nouveau. Des
-messieurs mrs qui semblaient dguiss,
+messieurs mûrs qui semblaient déguisés,
quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent
-de terre; je vis des fantmes de fiacres
-de l'autre ct de la chausse. Quand
-un comdien sortait du couloir, une dame
-voile surgissait ses cts. O soupons-nous?</p>
+de terre; je vis des fantômes de fiacres
+de l'autre côté de la chaussée. Quand
+un comédien sortait du couloir, une dame
+voilée surgissait à ses côtés. Où soupons-nous?</p>
-<p>O soupons-nous? cria un coquin de
+<p>«Où soupons-nous? cria un coquin de
bossu qui s'affichait au bras d'une figurante,
-haute comme une chelle.</p>
+haute comme une échelle.</p>
-<p>&mdash;Soupons-nous? se demandrent tristement
+<p>&mdash;Soupons-nous? se demandèrent tristement
deux pauvres laides.</p>
<p>&mdash;Maison d'Or, commanda un premier
sujet, en drapant d'un geste royal son vieux
burnous. Soupons!</p>
-<p>&mdash;Ma fille ne soupe pas! mentit une
-mre la face du ciel.</p>
+<p>&mdash;Ma fille ne soupe pas!» mentit une
+mère à la face du ciel.</p>
<p>Ah! les biches! Rires de scie! parfums
-passs! clat fan! gaiet frelate! Cela
+passés! éclat fané! gaieté frelatée! Cela
me faisait froid. Mon chiffonnier, cependant,
les regrettait. Henri et Ferdinand triomphaient.
Quels lutins! Elles dansaient au
lieu de marcher; la vraie danse des salons!
Toujours en train! du vif argent! Tu m'agaces!
-O soupons-nous! Pendez-vous,
-trangers! Londres est lourd, Vienne dort,
-Berlin bille, Paris s'amuse! O soupons-nous?
+Où soupons-nous! Pendez-vous,
+étrangers! Londres est lourd, Vienne dort,
+Berlin bâille, Paris s'amuse! Où soupons-nous?
Tu m'agaces! Elles ont tout l'esprit
de Paris, qui a tout l'esprit de l'univers. Je
-les crois plus fortes que mon oncle Blbon!</p>
+les crois plus fortes que mon oncle Bélébon!</p>
<p>Je n'eus pas peur non, pas un seul instant,
-de voir Annette Las dans cette cohue;
+de voir Annette Laïs dans cette cohue;
je n'eus pas peur d'entendre sa voix
-mle aux notes fausses de cet atroce concert.
+mêlée aux notes fausses de cet atroce concert.
Je laissais passer cela comme un mal
importun qui ne peut pas durer et j'attendais.</p>
-<p>Au moment o le dernier rire grinait au
-lointain, je la vis ou plutt je la sentis dans
-le couloir. Je me cachai derrire mon arbre;
+<p>Au moment où le dernier rire grinçait au
+lointain, je la vis ou plutôt je la sentis dans
+le couloir. Je me cachai derrière mon arbre;
je tremblais.</p>
<p>Ils sortirent trois ensemble: un vieillard
de grande taille, d'abord, puis Annette,
-vtue d'une petite robe d't, trs simple,
+vêtue d'une petite robe d'été, très simple,
avec un mantelet de soie, puis un jeune
-homme qui lui offrit le bras, ds que l'espace
+homme qui lui offrit le bras, dès que l'espace
le permit. Annette riait en mettant le
pied sur le boulevard: il semblait que ce
-ft tout exprs pour me montrer quelle diffrence
-il peut y avoir entre les gaiets humaines.</p>
+fût tout exprès pour me montrer quelle différence
+il peut y avoir entre les gaietés humaines.</p>
<p>Je ne sais pas pourquoi elle riait. Le
-vieillard passa tout prs de moi et je me
-pris le respecter comme un pre. Le
-jeune homme tait beau; il ressemblait
-trait pour trait sa s&oelig;ur, dont la vue mit
-des gouttes de sueur mon front. C'est ici
-une des plus grandes motions de ma vie.
-Je n'ai dire que cela. L'amour me pntrait
+vieillard passa tout près de moi et je me
+pris à le respecter comme un père. Le
+jeune homme était beau; il ressemblait
+trait pour trait à sa s&oelig;ur, dont la vue mit
+des gouttes de sueur à mon front. C'est ici
+une des plus grandes émotions de ma vie.
+Je n'ai à dire que cela. L'amour me pénétrait
comme une moiteur. Il y avait en moi
-un dbordement de fiert. Je triomphais
-parce qu'elle tait simple, noble, belle,
+un débordement de fierté. Je triomphais
+parce qu'elle était simple, noble, belle,
douce comme je la voulais.</p>
-<p>Je n'ai dire que cela, et pourtant mon
-c&oelig;ur et ma tte sont pleins. Il ne se passe
+<p>Je n'ai à dire que cela, et pourtant mon
+c&oelig;ur et ma tête sont pleins. Il ne se passe
rien en dehors de ce qui se passait dans
-mon me. Ils traversrent le boulevard en
-face du thtre. Je les suivis de trs loin;
-ils ne savaient mme pas que je les suivais.
-Je les aimais tous les trois dj et je
+mon âme. Ils traversèrent le boulevard en
+face du théâtre. Je les suivis de très loin;
+ils ne savaient même pas que je les suivais.
+Je les aimais tous les trois déjà et je
faisais d'eux ma famille.</p>
<p>Il est un charme exquis dont parfois
manquent les plus belles. J'ai fait ce livre
-pour dire Annette tout entire, telle que
-la voyait mon c&oelig;ur, et ds les premires
-pages, la parole fait dfaut ma pense.
-Vous l'avez eu, ce rve de la bien-aime,
-qui glisse dans de mystrieux sentiers; elle
-s'appuie votre propre bras, et pourtant
-vous la voyez par derrire, incline doucement
-et nouant vous ses deux mains que
+pour dire Annette tout entière, telle que
+la voyait mon c&oelig;ur, et dès les premières
+pages, la parole fait défaut à ma pensée.
+Vous l'avez eu, ce rêve de la bien-aimée,
+qui glisse dans de mystérieux sentiers; elle
+s'appuie à votre propre bras, et pourtant
+vous la voyez par derrière, inclinée doucement
+et nouant à vous ses deux mains que
croise la caresse. Exprimeriez-vous les ondulations
de ce pas qui ne touche plus la
terre?</p>
-<p>Fermez les yeux; regardez en vous-mme,
-au coin o sont les trsors des jeunes souvenirs.
-La distinguez-vous, l-bas, dans le vague
-des premires extases, penche sur votre
-nom, que partout crit son regard? La
-suivez-vous, gracieuse et pensive, s'pandant
-elle-mme en dlicieux mouvements,
+<p>Fermez les yeux; regardez en vous-même,
+au coin où sont les trésors des jeunes souvenirs.
+La distinguez-vous, là-bas, dans le vague
+des premières extases, penchée sur votre
+nom, que partout écrit son regard? La
+suivez-vous, gracieuse et pensive, s'épandant
+elle-même en délicieux mouvements,
comme une fleur s'effeuille? La voyez-vous,
-trahissant chaque pas Vnus, selon
+trahissant à chaque pas Vénus, selon
<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-le mot du pote, Vnus pudique, Vnus enfant,
-la vierge close, la premire souffrance
-des sens, exhale, mlange divin, avec les
-prmices du c&oelig;ur?</p>
+le mot du poète, Vénus pudique, Vénus enfant,
+la vierge éclose, la première souffrance
+des sens, exhalée, mélange divin, avec les
+prémices du c&oelig;ur?</p>
<p>C'est elle. C'est une page du livre d'amour
-que sa dmarche me fit lire, en cette
-nuit, vide d'vnements, qui est une fte
-solennelle dans ma mmoire.</p>
+que sa démarche me fit lire, en cette
+nuit, vide d'événements, qui est une fête
+solennelle dans ma mémoire.</p>
-<p>Si l'homme qui servait d'appui aux dlices
-de sa dmarche n'et pas t son frre,
+<p>Si l'homme qui servait d'appui aux délices
+de sa démarche n'eût pas été son frère,
je serais mort de chagrin cette nuit.</p>
-<p>Ils tournrent tous les trois l'angle du canal,
+<p>Ils tournèrent tous les trois l'angle du canal,
sur la place de la Bastille, et je les perdis
-un instant de vue. Je me mis courir.
-Je voulais savoir o elle dormait. C'tait
-un dsir puissant, mais confus; je faisais
-ainsi, sans le savoir, provision de rves. Je
+un instant de vue. Je me mis à courir.
+Je voulais savoir où elle dormait. C'était
+un désir puissant, mais confus; je faisais
+ainsi, sans le savoir, provision de rêves. Je
les vis prendre la rue de la Roquette, pauvre
rue, puis la rue Saint-Sabin, plus pauvre
-encore et dont les dix-neuf vingtimes
-de Paris ignorent l'existence. Ils s'arrtrent
+encore et dont les dix-neuf vingtièmes
+de Paris ignorent l'existence. Ils s'arrêtèrent
au bout d'une centaine de pas devant
-une maison de modeste apparence et y rentrrent,
-sans avoir mme jet un regard
-derrire eux.</p>
+une maison de modeste apparence et y rentrèrent,
+sans avoir même jeté un regard
+derrière eux.</p>
<p>J'arrivai comme la porte se refermait.
-Je regardai bien vite aux fentres pour voir
-celles qui allaient s'clairer. Aucune ne s'claira.
-Leur logis n'tait pas sur le devant.
-Ce fut une grande dception pour moi; je
-ne songeais pas plus rentrer que si mon
-habitude et t de passer la nuit dans la
-rue. J'tais dans l'impossibilit de rflchir
- quoi que ce soit. Toute rflexion suppose
-une recherche, un doute, je n'avais rien
-chercher; j'tais en pleine certitude. J'aimais
-passionnment Annette Las, je voulais
-l'pouser: c'tait clair, c'tait simple.
-Quand le point de dpart est ainsi l'vidence
-mme, quoi bon se creuser la
-tte?</p>
+Je regardai bien vite aux fenêtres pour voir
+celles qui allaient s'éclairer. Aucune ne s'éclaira.
+Leur logis n'était pas sur le devant.
+Ce fut une grande déception pour moi; je
+ne songeais pas plus à rentrer que si mon
+habitude eût été de passer la nuit dans la
+rue. J'étais dans l'impossibilité de réfléchir
+à quoi que ce soit. Toute réflexion suppose
+une recherche, un doute, je n'avais rien à
+chercher; j'étais en pleine certitude. J'aimais
+passionnément Annette Laïs, je voulais
+l'épouser: c'était clair, c'était simple.
+Quand le point de départ est ainsi l'évidence
+même, à quoi bon se creuser la
+tête?</p>
<h2>XIV.<br />
@@ -7558,90 +7520,90 @@ tte?</p>
<p class="p2">Aussi j'allai m'accouder tranquillement
au parapet du canal, sur la place, et je
-passai la une heure de complte quitude.
-J'ai dit que je n'tais pas un pote, mais
-l'amour jeune et profond dgage toujours
-une trs grande quantit de posie. Ce serait
-une vanterie purile de prtendre que
-je n'ai jamais cd aux avances de la folle
+passai la une heure de complète quiétude.
+J'ai dit que je n'étais pas un poète, mais
+l'amour jeune et profond dégage toujours
+une très grande quantité de poésie. Ce serait
+une vanterie puérile de prétendre que
+je n'ai jamais cédé aux avances de la folle
du logis. J'entends toujours par ces mots
-n'tre pas pote, la disposition habituelle
-o je suis voir les choses de sang-froid,
+n'être pas poète, la disposition habituelle
+où je suis à voir les choses de sang-froid,
sans les embellir ni les grossir; j'entends
-aussi par l le peu d'influence qu'exerce sur
-ma pense l'aspect d'une nature dite potique.</p>
+aussi par là le peu d'influence qu'exerce sur
+ma pensée l'aspect d'une nature dite poétique.</p>
-<p>Ce sont les intolrables refrains de certains
-potes en l'honneur du printemps, du
+<p>Ce sont les intolérables refrains de certains
+poètes en l'honneur du printemps, du
feuillage, du moulin, des bluets et autres
-jolies choses qui m'ont fait penser de trs
-bonne foi que le sens potique est oblitr
+jolies choses qui m'ont fait penser de très
+bonne foi que le sens poétique est oblitéré
en moi. Je vois tout cela autrement qu'eux,
- ce point que cela me repose tandis que
-leur chanson me fatigue. Aussitt que j'entends
+à ce point que cela me repose tandis que
+leur chanson me fatigue. Aussitôt que j'entends
leur voix quelque part dans le paysage,
je ne veux plus du paysage: leur petite
-mtaphore me gte l'immensit du dsert,
-et il m'a sembl our parfois le prtentieux
+métaphore me gâte l'immensité du désert,
+et il m'a semblé ouïr parfois le prétentieux
gloussement de leur phrase jusque
dans les vastes rumeurs qui vont se propageant,
-la nuit, sur nos grves.</p>
+la nuit, sur nos grèves.</p>
-<p>Je ne suis pas pote, puisqu'ils sont potes.</p>
+<p>Je ne suis pas poète, puisqu'ils sont poètes.</p>
<p>Tout ce que je sens est en moi; j'ai dans
mon amour tous les sourires du printemps
-et tous les rayons du soleil. J'aime ce
+et tous les rayons du soleil. J'aime à ce
point que, pour moi, le bonheur est en elle,
-indpendamment du reste de l'univers.
+indépendamment du reste de l'univers.
Mes meilleures joies, mes heures les plus
radieuses, je les ai eues entre les quatre
-murs d'une mansarde, d'o l'on voyait six
-mtres de toiture et un tuyau de pole. Je
+murs d'une mansarde, d'où l'on voyait six
+mètres de toiture et un tuyau de poêle. Je
veux bien un palais pour elle; pour elle, je
veux bien les enchantements de la mer ou
le cordial parfum de la nature alpestre;
pour moi, je ne veux qu'elle.</p>
<p>J'ai ma jeunesse et j'ai mon admirable
-passion. Qu'ai-je faire d'tre pote?</p>
+passion. Qu'ai-je à faire d'être poète?</p>
<p>Faut-il de la musique aux repas vaillants
-de nos paysans? J'ai soupon que la posie
+de nos paysans? J'ai soupçon que la poésie
comme l'entendent ceux dont je parle, n'est
-que le stimulant ncessaire l'apptit lass.
-Qu'ils se versent l'absinthe ou qu'ils pulvrisent
+que le stimulant nécessaire à l'appétit lassé.
+Qu'ils se versent l'absinthe ou qu'ils pulvérisent
la cantaride, j'ai ma jeunesse. Je
-serai pote plus tard.</p>
+serai poète plus tard.</p>
-<p>J'ai ma passion qui ne rve rien, en face
-de la ralit plus splendide que le rve, et
-qui, loin de l'objet aim, ne rve que la ralit
-mme.
+<p>J'ai ma passion qui ne rêve rien, en face
+de la réalité plus splendide que le rêve, et
+qui, loin de l'objet aimé, ne rêve que la réalité
+même.
<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></p>
<p>Je les ai vus, vieillards de vingt ans, finir
leur chanson sous la table. Je ne suis pas
-pote. Je les ai vus fltrir eux-mmes l'adorable
-fleur de leur gnie et broyer, ivres
-qu'ils taient, le bouquet de leurs penses.
+poète. Je les ai vus flétrir eux-mêmes l'adorable
+fleur de leur génie et broyer, ivres
+qu'ils étaient, le bouquet de leurs pensées.
Ils faisaient cela en beaux vers. La barbe
leur venait; ils parlaient d'illusions perdues.
-Ils taient comme ces enfants prodigues
- qui l'heure de la majorit n'apporte que
+Ils étaient comme ces enfants prodigues
+à qui l'heure de la majorité n'apporte que
des dettes. Ils chantaient pourtant le soleil,
-les roses; ils chantaient Dieu mme
+les roses; ils chantaient Dieu même
parfois, quand ils ne l'insultaient pas. Peut-on
faire pis? Oui. Ils chantaient l'amour!
-Je ne suis pas pote: je n'ai reconnu chez
+Je ne suis pas poète: je n'ai reconnu chez
eux ni mon amour, ni mon soleil, ni mon
-Dieu. J'aime Dieu qui me l'a donne, le soleil
+Dieu. J'aime Dieu qui me l'a donnée, le soleil
qui joue sur son front, les fleurs qui la
font sourire.</p>
<hr class="c15" />
-<p>Mais, except Dieu qui tient sa vie, il ne
+<p>Mais, excepté Dieu qui tient sa vie, il ne
me faut rien de tout cela pour l'aimer.</p>
<p>Ce n'est pas un paysage inspirateur que
@@ -7649,13 +7611,13 @@ celui du canal Saint-Martin. Il faisait une
nuit sombre et chaude. Par intervalles, les
larges gouttes d'une pluie orageuse tombaient
sur mon front nu. Je regardais la
-longue ligne des rverbres et je me laissais
-aller je ne sais quel engourdissement
+longue ligne des réverbères et je me laissais
+aller à je ne sais quel engourdissement
qui me charmait. Je ne voulais pas penser,
-j'tais trop heureux. Je ne voulais pas me
-demander ce que j'avais conquis, en dfinitive;
-je savais peut-tre que le calcul m'et
-rpondu: nant. Les mathmatiques mentent
+j'étais trop heureux. Je ne voulais pas me
+demander ce que j'avais conquis, en définitive;
+je savais peut-être que le calcul m'eût
+répondu: néant. Les mathématiques mentent
toujours; il n'y a de vraiment vrai que
la passion dont le bilan ne se dresse pas
avec des chiffres.</p>
@@ -7663,934 +7625,934 @@ avec des chiffres.</p>
<hr class="c15" />
<p>Ainsi ment tout ce qui est science exacte,
-tout ce qui a la prtention de raisonner ou
+tout ce qui a la prétention de raisonner ou
de calculer, en partant d'une base inflexible.
-L'exactitude vous commandera imprieusement
-de croire qu'on est mieux accoud
+L'exactitude vous commandera impérieusement
+de croire qu'on est mieux accoudé
sur le velours d'un balcon que sur le
pauvre parapet du canal Saint-Martin.
-Qu'en sait-elle? De quoi se mle-t-elle? La
-posie divague au moins et s'en vante.
-Si un baron des Adrets m'acculait la ncessit
+Qu'en sait-elle? De quoi se mêle-t-elle? La
+poésie divague au moins et s'en vante.
+Si un baron des Adrets m'acculait à la nécessité
barbare de choisir entre cette belle
-reinte que les uns appellent la Posie et
+éreintée que les uns appellent la Poésie et
cette vieille folle que d'autres nomment la
-Raison, j'aimerais mieux livrer ma tte.
-J'avais tout conquis; j'tais au pinacle, il
+Raison, j'aimerais mieux livrer ma tête.
+J'avais tout conquis; j'étais au pinacle, il
ne me manquait rien, et aucun bras de fauteuil
ne valait la pierre poudreuse de mon
-parapet. Voil le vrai.</p>
+parapet. Voilà le vrai.</p>
-<p>Comme je l'avais vue belle! Quel trange
+<p>Comme je l'avais vue belle! Quel étrange
contraste entre elle et ces hannetons femelles
-qu'on <em>agaait</em> et qui <em>soupaient</em>! Elle
-avait un cadre: bienfait suprme pour tout
+qu'on <em>agaçait</em> et qui <em>soupaient</em>! Elle
+avait un cadre: bienfait suprême pour tout
tableau. Ce beau vieillard, ce noble et doux
jeune homme! j'avais tout conquis, puisque
j'admirais tout.</p>
-<p>Dans le jour, la place o nous sommes
+<p>Dans le jour, la place où nous sommes
est une des plus vivantes de Paris et sert
-perptuellement de champ de foire. Maintenant
+perpétuellement de champ de foire. Maintenant
surtout que le canal a disparu sous
-le boulevard, c'est le thtre en plein vent
-o vient se dlasser le pauvre, dont le meilleur
+le boulevard, c'est le théâtre en plein vent
+où vient se délasser le pauvre, dont le meilleur
ami est toujours un charlatan. On y
-voit l'artiste intrpide qui arrache les dents
-avec une catapulte et le fameux mdecin
+voit l'artiste intrépide qui arrache les dents
+avec une catapulte et le fameux médecin
qui a su ployer la clarinette, la grosse caisse
-et le trombone l'enseignement public de
+et le trombone à l'enseignement public de
l'anatomie; on y vend des couteaux sans
manche et des saladiers sans fond, l'eau de
-jouvence, le saucisson lyonnais, dit rue
-Mouffetard, les anglaises blettes un sou
-le tas et l'art d'tre heureux en mnage.
-Le gnie d'or de la colonne de Juillet semble
-prsider ces joies plus naves que celles
+jouvence, le saucisson lyonnais, édité rue
+Mouffetard, les anglaises blettes à un sou
+le tas et l'art d'être heureux en ménage.
+Le génie d'or de la colonne de Juillet semble
+présider à ces joies plus naïves que celles
du village et calculer, lui aussi, au milieu
-de ces effrontes dceptions, les conqutes
+de ces effrontées déceptions, les conquêtes
de la science populaire.</p>
-<p>Mais la nuit, c'est un lieu dsert entre
+<p>Mais la nuit, c'est un lieu désert entre
tous; Paris qui veille est bien loin; on ne
-l'entend mme pas. Le jour travaille ici et
+l'entend même pas. Le jour travaille ici et
la nuit dort.</p>
-<p>Il est certain que je serais rest l jusqu'au
+<p>Il est certain que je serais resté là jusqu'au
jour sans un sergent de ville, qui
-vint moi d'un pas indolent et grave. Il
+vint à moi d'un pas indolent et grave. Il
m'indiqua mon chemin et me fit songer enfin
- regagner l'htel de Kervign.</p>
+à regagner l'hôtel de Kervigné.</p>
<p>Trois heures sonnaient aux vingt horloges
des couvents du quartier quand je soulevai
-le marteau de la porte cochre. Chez ma
-cousine, ce n'tait point du tout heure indue.
+le marteau de la porte cochère. Chez ma
+cousine, ce n'était point du tout heure indue.
Je rentrai dans ma chambre, je me mis
-au lit, comptant sincrement sur une nuit
+au lit, comptant sincèrement sur une nuit
d'insomnie, et je dormis le sommeil du juste
-pour ne m'veiller qu'au grand jour.</p>
+pour ne m'éveiller qu'au grand jour.</p>
-<p>Mon rveil fut une batitude. La pense
-d'Annette ne me vint point: elle tait en
+<p>Mon réveil fut une béatitude. La pensée
+d'Annette ne me vint point: elle était en
moi et ne pouvait plus me quitter. Il m'arrivait
rarement de chanter; j'eus besoin de
-chanter. J'aurais voulu parler quelqu'un
+chanter. J'aurais voulu parler à quelqu'un
<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-de mon bonheur, et pourtant je tenais
-mon secret comme un cher trsor. Il y
+de mon bonheur, et pourtant je tenais à
+mon secret comme à un cher trésor. Il y
avait autour de moi je ne sais quelle lueur
-qui tait faite de sourires.</p>
+qui était faite de sourires.</p>
-<p>Madame demande monsieur, dit Laroche,
- ma porte entrebille.</p>
+<p>«Madame demande monsieur,» dit Laroche,
+à ma porte entrebâillée.</p>
-<p>Je fis Laroche un petit signe de tte
+<p>Je fis à Laroche un petit signe de tête
amical, et je m'habillai paisiblement, sans
-mme songer au biais prendre pour raconter
-ma soire de la veille. Je trouvai petite
-maman son caf au lait. Elle avait le
+même songer au biais à prendre pour raconter
+ma soirée de la veille. Je trouvai petite
+maman à son café au lait. Elle avait le
plus vaporeux de tous ses peignoirs et du
blanc sur les joues au lieu de rouge, parce
-qu'elle tait un peu indispose. Elle me jeta
+qu'elle était un peu indisposée. Elle me jeta
un regard languissant et me tendit sa main,
que je baisai.</p>
-<p>Voyons, Ren, me dit-elle aussitt que
+<p>«Voyons, René, me dit-elle aussitôt que
je fus assis, tu as quelque chose. Es-tu
amoureux?</p>
-<p>&mdash;Moi! m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Moi!» m'écriai-je.</p>
-<p>Je pense que je plis, car elle me regarda
+<p>Je pense que je pâlis, car elle me regarda
curieusement. Mais une femme dans la position
de ma cousine n'est jamais bon juge.
-Son parti est pris son insu, et sa fantaisie
-met un vritable bandeau sur ses yeux.
-Quand elle parle, le mot amour et ses drivs
-forment, malgr elle, le fond de la
-langue; mais tout cela, dans sa pense, ne
-peut se rapporter qu' elle-mme. Elle est
-seule en cause; en dpit de son exprience
+Son parti est pris à son insu, et sa fantaisie
+met un véritable bandeau sur ses yeux.
+Quand elle parle, le mot amour et ses dérivés
+forment, malgré elle, le fond de la
+langue; mais tout cela, dans sa pensée, ne
+peut se rapporter qu'à elle-même. Elle est
+seule en cause; en dépit de son expérience
qui est grande, elle doit fatalement se
tromper.</p>
-<p>Es-tu amoureux? signifie dans sa
+<p>«Es-tu amoureux?» signifie dans sa
bouche:</p>
-<p>Ah ! chevalier, faudra-t-il vous dicter
-votre dclaration? Il y a un terme tout,
-et ceci passe les bornes. J'ai jet le pont,
-franchissez-le ou je me fche!</p>
+<p>«Ah çà! chevalier, faudra-t-il vous dicter
+votre déclaration? Il y a un terme à tout,
+et ceci passe les bornes. J'ai jeté le pont,
+franchissez-le ou je me fâche!»</p>
<p>Elle ne saurait voir un amour dont elle
-ne serait pas elle-mme l'objet. C'est la nature.</p>
+ne serait pas elle-même l'objet. C'est la nature.</p>
<p>Une femme dans la position de ma cousine
-est tout bonnement afflige d'une ide
+est tout bonnement affligée d'une idée
fixe. On ne la taxe point de folie, parce
-qu'il faudrait griller trop de fentres. Cette
-maladie, pour tre trs commune, n'en est
+qu'il faudrait griller trop de fenêtres. Cette
+maladie, pour être très commune, n'en est
pas moins curieuse. Elle existe chez toutes
les femmes qui mettent plus de deux lustres
- passer leur vingt-huitime anne. Or
-c'est norme ce que vous en trouveriez dans
-Paris! L'tude consciencieuse de ces symptmes
-produirait le chef-d'&oelig;uvre de la comdie
+à passer leur vingt-huitième année. Or
+c'est énorme ce que vous en trouveriez dans
+Paris! L'étude consciencieuse de ces symptômes
+produirait le chef-d'&oelig;uvre de la comédie
moderne. Notre sujet est ailleurs.
-J'cris l'histoire de mon amour. Mme de
-Kervign aura exactement la place qu'elle
+J'écris l'histoire de mon amour. Mme de
+Kervigné aura exactement la place qu'elle
prit dans ma vie.</p>
<p>Sa question fut pour moi le supplice de
-Tantale. Ce qui tait en moi voulait faire
-explosion, et le nom d'Annette me brlait
-la lvre. Je le retins cependant, quoique
+Tantale. Ce qui était en moi voulait faire
+explosion, et le nom d'Annette me brûlait
+la lèvre. Je le retins cependant, quoique
je fusse loin de comprendre tous les dangers
d'une confession.</p>
-<p>Mon Dieu! reprit la prsidente, quand
-mme tu serais amoureux!....</p>
+<p>«Mon Dieu! reprit la présidente, quand
+même tu serais amoureux!....</p>
<p>&mdash;Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez
-dj dit que ce n'tait pas un crime.</p>
+déjà dit que ce n'était pas un crime.</p>
<p>Elle fut jeune et jolie pendant le quart
-d'une minute. Pendant le mme espace de
+d'une minute. Pendant le même espace de
temps, j'eus l'intime conscience de notre
situation.</p>
-<p>Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine
+<p>«Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine
en victorieuse qui ne veut pas pousser trop
loin ses avantages, qu'avons-nous fait hier
-au soir?</p>
+au soir?»</p>
<p>Je sentis le feu qui me montait au visage.</p>
<p>Ce que j'avais fait, Dieu du ciel! J'avais
-pass trois heures sur un banc et deux heures
+passé trois heures sur un banc et deux heures
contre un parapet. Cela peut-il se
dire?</p>
-<p>Rien, rpliquai-je, affectant une humilit
+<p>«Rien, répliquai-je, affectant une humilité
profonde.</p>
-<p>&mdash;Comment, rien! Vous n'avez pas mme
-pens moi?</p>
+<p>&mdash;Comment, rien! Vous n'avez pas même
+pensé à moi?</p>
-<p>&mdash;Tenez, m'criai-je, je vous en supplie,
-petite maman, donnez-moi des leons
-comme un paysan. Je ne suis pas plus
-avanc que le premier jour. Cela me dsespre!
+<p>&mdash;Tenez, m'écriai-je, je vous en supplie,
+petite maman, donnez-moi des leçons
+comme à un paysan. Je ne suis pas plus
+avancé que le premier jour. Cela me désespère!
Quand je vais ouvrir la bouche, j'ai
-piti de ce que je vais dire!</p>
+pitié de ce que je vais dire!</p>
-<p>&mdash;Pauvre chri! Cela ne durera pas.
-Apprends d'abord me parler, moi....
-Ne suis-je pas une femme?</p>
+<p>&mdash;Pauvre chéri! Cela ne durera pas.
+Apprends d'abord à me parler, à moi....
+Ne suis-je pas une femme?»</p>
-<p>Elle s'arrta. Je restai muet. Peut-tre
-n'tais-je plus beaucoup l'entretien dj.</p>
+<p>Elle s'arrêta. Je restai muet. Peut-être
+n'étais-je plus beaucoup à l'entretien déjà.</p>
-<p>Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle
+<p>«Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle
en riant, mais d'un air modeste, si tu
m'aimais, pour me dire: Je vous aime.</p>
<p>&mdash;Ne le savez-vous pas sans que je vous
le dise, repartis-je.</p>
-<p>&mdash;Trs-bien! s'cria-t-elle en battant
+<p>&mdash;Très-bien!» s'écria-t-elle en battant
les mains.</p>
<p>Puis, avec impatience:
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p>
-<p>Il y a du Normand chez tous ces petits
-Bretons!</p>
+<p>«Il y a du Normand chez tous ces petits
+Bretons!»</p>
-<p>Elle se mit boire son caf au lait
-grandes gorges. Je murmurai d'un ton
+<p>Elle se mit à boire son café au lait à
+grandes gorgées. Je murmurai d'un ton
plein de soumission:</p>
-<p>Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon
+<p>«Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon
je vous aime!</p>
-<p>&mdash;Jamais! me rpondit-elle schement.</p>
+<p>&mdash;Jamais!» me répondit-elle sèchement.</p>
<p>Puis elle ajouta comme un docteur en
chaire:</p>
-<p>L'art de la conversation consiste savoir
-les dix mille manires de le dire.</p>
+<p>«L'art de la conversation consiste à savoir
+les dix mille manières de le dire.</p>
<p>&mdash;Mais si ce n'est pas vrai, pourtant...</p>
<p>&mdash;Est-il vrai, m'interrompit-elle, que tu
-sois le trs humble et le trs obissant serviteur
-de tous ceux qui tu cris des lettres?</p>
+sois le très humble et le très obéissant serviteur
+de tous ceux à qui tu écris des lettres?</p>
<p>&mdash;Je crois comprendre....</p>
-<p>&mdash;Ne te gne pas: dis ce que tu comprends.</p>
+<p>&mdash;Ne te gêne pas: dis ce que tu comprends.</p>
<p>&mdash;C'est une politesse?</p>
-<p>&mdash;Prcisment. La seule politesse avec
+<p>&mdash;Précisément. La seule politesse avec
les femmes.</p>
-<p>&mdash;Et de mme qu'on varie les formules
+<p>&mdash;Et de même qu'on varie les formules
au bas des lettres?</p>
-<p>&mdash;Il est charmant! Mon lve, je vous
-donne un bon point; embrassez-moi.</p>
+<p>&mdash;Il est charmant! Mon élève, je vous
+donne un bon point; embrassez-moi.»</p>
<p>Telle fut l'explication que je fournis au
-sujet de mon escapade. Ce jour-l, ma cousine
+sujet de mon escapade. Ce jour-là, ma cousine
s'empara de moi pour faire des emplettes.
-Nous courmes de magasin en magasin.
-J'tais page, et ma chtelaine, ce
-qu'il parut, n'prouvait pas peu de plaisir
+Nous courûmes de magasin en magasin.
+J'étais page, et ma châtelaine, à ce
+qu'il parut, n'éprouvait pas peu de plaisir à
montrer le nouvel officier dont elle avait
-orn sa maison.</p>
+orné sa maison.</p>
-<p>O allons-nous ce soir? me dit-elle au
-dner, en me voyant tout de noir habill.</p>
+<p>«Où allons-nous ce soir? me dit-elle au
+dîner, en me voyant tout de noir habillé.</p>
-<p>&mdash;Mon intention est de faire quelques visites,
-rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Mon intention est de faire quelques visites,»
+répondis-je.</p>
-<p>Elle frona le sourcil pour tout de bon cette
+<p>Elle fronça le sourcil pour tout de bon cette
fois.</p>
-<p>Et moi, je vais rester seule? repartit-elle
-avec aigreur. Je suis charge de vous, Ren;
+<p>«Et moi, je vais rester seule? repartit-elle
+avec aigreur. Je suis chargée de vous, René;
je ne veux pas que vous fassiez de mauvaises
-connaissances.</p>
+connaissances.»</p>
<p>J'essayai de lui prendre la main; elle la
retira. Je pris un ton froid et ferme pour
dire.</p>
-<p>Vous m'avez donn entendre, et ma
-mre m'a positivement enseign que, pour
-parvenir, le chemin le plus court tait le
+<p>«Vous m'avez donné à entendre, et ma
+mère m'a positivement enseigné que, pour
+parvenir, le chemin le plus court était le
monde.</p>
-<p>&mdash;Parvenir, rpta-t-elle d'un air tonn.
-Vous ne m'avez jamais parl de cela, chevalier!</p>
+<p>&mdash;Parvenir, répéta-t-elle d'un air étonné.
+Vous ne m'avez jamais parlé de cela, chevalier!</p>
-<p>&mdash;Si je suis venu Paris.... commenai-je.</p>
+<p>&mdash;Si je suis venu à Paris.... commençai-je.</p>
<p>&mdash;Bien! bien! Je sais qu'on <em>fourre</em> beaucoup
- la marquise et ce Grand diable de
-Grard. Vous tes comme un cadet de l'ancien
-rgime.... Ah! vous tes ambitieux,
-Ren!</p>
+à la marquise et à ce Grand diable de
+Gérard. Vous êtes comme un cadet de l'ancien
+régime.... Ah! vous êtes ambitieux,
+René!</p>
<p>&mdash;Jusqu'au bout des ongles, madame.</p>
<p>&mdash;Peste! quelle chaleur! Et ne craignez-vous
-pas de mcontenter du premier coup
+pas de mécontenter du premier coup
celle qui peut et qui veut le plus pour vous?</p>
-<p>Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnt
-sa main. Je la saisis d'autorit.</p>
+<p>Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnât
+sa main. Je la saisis d'autorité.</p>
-<p>Je juge votre c&oelig;ur d'aprs le mien!
+<p>«Je juge votre c&oelig;ur d'après le mien!»
murmurai-je.</p>
-<p>Elle serra ma main comme malgr elle,
+<p>Elle serra ma main comme malgré elle,
et dit tout bas:</p>
-<p>Je n'ai pas grande confiance en votre
+<p>«Je n'ai pas grande confiance en votre
c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;S'il me fallait tout quitter pour vous!
-m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;S'il me fallait tout quitter pour vous!»
+m'écriai-je.</p>
-<p>Je jouais mon rle pied lev, parce que
-la pice devait tre commence au thtre
-Beaumarchais. Ses yeux brillrent et j'eus
+<p>Je jouais mon rôle à pied levé, parce que
+la pièce devait être commencée au théâtre
+Beaumarchais. Ses yeux brillèrent et j'eus
honte.</p>
-<p>C'est la dernire fois que j'aimerai!
+<p>«C'est la dernière fois que j'aimerai!
murmura-t-elle d'un accent qui me rendit
-triste. Je me prpare peut-tre bien des
-chagrins. Allez o il vous plaira d'aller,
-Ren. Vous tes un gentilhomme, et vous
-ne voudriez pas tromper une femme!</p>
+triste. Je me prépare peut-être bien des
+chagrins. Allez où il vous plaira d'aller,
+René. Vous êtes un gentilhomme, et vous
+ne voudriez pas tromper une femme!»</p>
<p>Faites concorder, si vous pouvez, ces solennelles
paroles avec la morale de ma cousine,
-qui professait la ncessit de parler
-d'amour toutes les femmes. Moi, je ne
+qui professait la nécessité de parler
+d'amour à toutes les femmes. Moi, je ne
m'en charge pas. Au premier instant, cette
contradiction ne me frappa point, et j'eus
-un sincre mouvement de remords. Ces
-nafs scrupules ne sont pas particuliers
-l'ge que j'avais et ma complte inexprience.
-Tout homme est port se reprocher
-ses prtendues perfidies, et il semblerait
-qu'il y a un charme attach la pnitence
-du sducteur.</p>
-
-<p>J'ai vu en ma vie beaucoup de sduits; je
-ne me souviens pas d'avoir jamais rencontr
-un sducteur. Depuis la Galathe de
+un sincère mouvement de remords. Ces
+naïfs scrupules ne sont pas particuliers à
+l'âge que j'avais et à ma complète inexpérience.
+Tout homme est porté à se reprocher
+ses prétendues perfidies, et il semblerait
+qu'il y a un charme attaché à la pénitence
+du séducteur.</p>
+
+<p>J'ai vu en ma vie beaucoup de séduits; je
+ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré
+un séducteur. Depuis la Galathée de
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
Virgile, cette joueuse rustique qui vous
-lance une pomme et s'chappe vers les saules
+lance une pomme et s'échappe vers les saules
en se laissant voir, jusqu'aux petites
-mamans qui regardent perte de vue la
+mamans qui regardent à perte de vue la
fuite de leurs vingt-huit ans, elles ont toutes
-une manire d'attirer l'hameon, et,
+une manière d'attirer l'hameçon, et,
pour ce merle blanc de Clarisse, Lovelace a
-rencontr cent victimes savantes, qui se
-sont bel et bien moques de lui.</p>
+rencontré cent victimes savantes, qui se
+sont bel et bien moquées de lui.</p>
-<p>J'tais fort agit quand je montai dans
+<p>J'étais fort agité quand je montai dans
mon fiacre. Je me demandais de quelles
-tortures il et fallu punir un homme assez
-lchement barbare pour tromper Annette
-Las. C'tait purement une transition, et
-bientt, je fus tout entier mes penses de
+tortures il eût fallu punir un homme assez
+lâchement barbare pour tromper Annette
+Laïs. C'était purement une transition, et
+bientôt, je fus tout entier à mes pensées de
la veille. Je me fis conduire cette fois tout
-d'un temps la porte du thtre et j'y entrai
-en habitu. Je pris la mme stalle qui,
-dsormais, tait ma stalle. Mais je fus oblig,
-comme la veille, de sortir aprs le premier
+d'un temps à la porte du théâtre et j'y entrai
+en habitué. Je pris la même stalle qui,
+désormais, était ma stalle. Mais je fus obligé,
+comme la veille, de sortir après le premier
acte. Je me sentais malade et fou.</p>
-<p>J'allai promener ma fivre de l'autre ct
+<p>J'allai promener ma fièvre de l'autre côté
de l'eau, devant le Jardin des plantes. Il
-m'est fort difficile de rendre ce que j'prouvai
-ce soir-l et les soirs qui suivirent. Il y
+m'est fort difficile de rendre ce que j'éprouvai
+ce soir-là et les soirs qui suivirent. Il y
avait en moi une sourde angoisse, et je
-pense que je ressentais dj le chagrin jaloux
-de tout c&oelig;ur honnte qui a le malheur
-d'aimer une femme de thtre.</p>
+pense que je ressentais déjà le chagrin jaloux
+de tout c&oelig;ur honnête qui a le malheur
+d'aimer une femme de théâtre.</p>
-<p>Assurment, je ne dfinissais pas cette
+<p>Assurément, je ne définissais pas cette
souffrance, mais elle existait, puisque je
n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure
entre Annette et le public.</p>
<p>Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment.
-S'il est au monde une extrmit
-blessante, c'est celle-l. Le regard ne souille
-pas, mais c'est la condition de n'avoir
-point pay le droit de voir. Au thtre,
-quelque chose se vend, il n'y a pas dire
+S'il est au monde une extrémité
+blessante, c'est celle-là. Le regard ne souille
+pas, mais c'est à la condition de n'avoir
+point payé le droit de voir. Au théâtre,
+quelque chose se vend, il n'y a pas à dire
non. Personne n'entrerait si le droit seul
-de siffler s'achetait la porte. La rose demande
-ici un salaire quiconque respirera
-son parfum. Je cherche exprimer galamment
-une pense qui me navre, mais l'ide
-de banalit nat, quoi qu'on en fasse. Je ne
-suis pas pote: je n'aime pas les roses qui
-gagnent leur vie se faire respirer.</p>
-
-<p>Et toute mon me appartenait une
-femme de thtre! Je devais souffrir. Si,
-ds le dbut, j'avais clair ma pense,
-peut-tre aurais-je fait un effort contre moi-mme
+de siffler s'achetait à la porte. La rose demande
+ici un salaire à quiconque respirera
+son parfum. Je cherche à exprimer galamment
+une pensée qui me navre, mais l'idée
+de banalité naît, quoi qu'on en fasse. Je ne
+suis pas poète: je n'aime pas les roses qui
+gagnent leur vie à se faire respirer.</p>
+
+<p>Et toute mon âme appartenait à une
+femme de théâtre! Je devais souffrir. Si,
+dès le début, j'avais éclairé ma pensée,
+peut-être aurais-je fait un effort contre moi-même
et contre ma passion naissante.</p>
-<p>J'tais jeune. La plupart des ides qui
+<p>J'étais jeune. La plupart des idées qui
courent les rues m'arrivaient comme des
-dcouvertes et des nouveauts. J'inventais
-une une les choses que tout le monde sait
+découvertes et des nouveautés. J'inventais
+une à une les choses que tout le monde sait
par c&oelig;ur. Je souffris longtemps avant de
savoir.</p>
<p>Mais il y avait pour moi un baume exquis
dans ce tableau que je voyais tous les soirs
-aussi: la sortie du thtre, Annette Las
-plus belle sous son humble costume d'honnte
-fille, le cher trsor d'honneur et de modestie,
-gard par le pre et par le frre.</p>
+aussi: à la sortie du théâtre, Annette Laïs
+plus belle sous son humble costume d'honnête
+fille, le cher trésor d'honneur et de modestie,
+gardé par le père et par le frère.</p>
<p>Je vins pendant huit jours, et chaque fois
-je les suivis tous les trois du boulevard la
+je les suivis tous les trois du boulevard à la
petite maison de la rue Saint-Sabin. Je devenais
familier avec eux sans leur avoir jamais
-adress la parole. Je croyais tre dans
-leur vie, parce qu'ils taient dans la mienne.
+adressé la parole. Je croyais être dans
+leur vie, parce qu'ils étaient dans la mienne.
Les choses me semblaient s'arranger; ma
passion se calmait en prenant de la profondeur;
-je m'habituais ce genre de bonheur,
-dont la description m'et sans doute gay,
-s'il se ft agi d'autrui; j'tais on ne peut
-plus srieux dans l'enfantillage de ma conduite,
-et l'avenir ne m'inquitait point.</p>
-
-<p>Ce fut le huitime soir, en repassant le
-canal, que je me demandai, pour la premire
+je m'habituais à ce genre de bonheur,
+dont la description m'eût sans doute égayé,
+s'il se fût agi d'autrui; j'étais on ne peut
+plus sérieux dans l'enfantillage de ma conduite,
+et l'avenir ne m'inquiétait point.</p>
+
+<p>Ce fut le huitième soir, en repassant le
+canal, que je me demandai, pour la première
fois et par hasard, ce que je voulais.
-Je m'arrtai brusquement, comme si quelqu'un
-m'et pris au collet pour me proposer
-un problme fantastique. Ce que je voulais!
-La sueur me vint aux tempes. La rponse
-fut soudaine et nette. Une voix rpondit
-en moi distinctement: Je veux la
-possder ou mourir!</p>
+Je m'arrêtai brusquement, comme si quelqu'un
+m'eût pris au collet pour me proposer
+un problème fantastique. Ce que je voulais!
+La sueur me vint aux tempes. La réponse
+fut soudaine et nette. Une voix répondit
+en moi distinctement: «Je veux la
+posséder ou mourir!»</p>
<h2>XV.<br />
<span class="medium">VOIES ET MOYENS.</span></h2>
-<p class="p2">En disant ma cousine: Je suis ambitieux,
-je n'avais pas menti tout fait.
-Mon amour avait fait natre en moi la pense
-de parvenir; j'tais ambitieux pour Annette.
+<p class="p2">En disant à ma cousine: «Je suis ambitieux,»
+je n'avais pas menti tout à fait.
+Mon amour avait fait naître en moi la pensée
+de parvenir; j'étais ambitieux pour Annette.
Dans les huit jours qui venaient de
-s'couler, j'avais bti une foule de beaux
-chteaux; je devais me pousser la fois
+s'écouler, j'avais bâti une foule de beaux
+châteaux; je devais me pousser à la fois
par le travail et par le monde. En attendant,
-je cultivais le monde l'orchestre du
-thtre Beaumarchais et le long des grilles
+je cultivais le monde à l'orchestre du
+théâtre Beaumarchais et le long des grilles
du Jardin des plantes, et quant au travail,
-depuis mon lever jusqu'au dner, je servais
+depuis mon lever jusqu'au dîner, je servais
<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-de Sigisb ma cousine. Le ministre n'avait
+de Sigisbé à ma cousine. Le ministère n'avait
pas grand besoin de moi: il ne se plaignait
point; l'Ecole de droit ne connaissait
pas ma figure.</p>
<p>Allant toujours de ce train, je devais mettre
-du temps faire ma route.</p>
+du temps à faire ma route.</p>
<p>Ma cousine ne se doutait pas du tout de
mes trahisons. Le docteur ne mettait plus
-les pieds au thtre. Le prsident et son
-Laroche avaient t si rudement vincs
+les pieds au théâtre. Le président et son
+Laroche avaient été si rudement évincés
qu'ils ne se montraient plus. Depuis que
-j'avais <em>ma stalle</em>, je n'avais pas signal
+j'avais <em>ma stalle</em>, je n'avais pas signalé à
l'horizon une seule figure suspecte. Je ne
-voyais aucune raison de penser que la tempte
-soudaine pt succder ce calme.</p>
+voyais aucune raison de penser que la tempête
+soudaine pût succéder à ce calme.</p>
-<p>Je n'avais pas mme besoin de mentir
-dans mes entretiens avec la prsidente.
+<p>Je n'avais pas même besoin de mentir
+dans mes entretiens avec la présidente.
Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge
sans lui faire avouer cela, mais il est certain
-qu'elle n'aimait point parler des salons
-o j'tais reu sans elle. Ces salons,
-dont elle se moquait amrement, taient
+qu'elle n'aimait point à parler des salons
+où j'étais reçu sans elle. Ces salons,
+dont elle se moquait amèrement, étaient
pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil,
-et, quoi qu'elle pt dire, elle n'tait
-pas une exile politique.</p>
+et, quoi qu'elle pût dire, elle n'était
+pas une exilée politique.</p>
<p>D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de
-continuer mon ducation. Elle y mettait
-tous ses soins, et il ne tint pas elle que
+continuer mon éducation. Elle y mettait
+tous ses soins, et il ne tint pas à elle que
mes absences de l'Ecole de droit ne me fussent
hautement profitables. Entre elle et
moi, les choses marchaient bon pas; elle
-tait trs-franchement de mon parti contre
-Laroche, qui boudait de puissance
-puissance, appuy qu'il tait sur M. Kervign.
+était très-franchement de mon parti contre
+Laroche, qui boudait de puissance à
+puissance, appuyé qu'il était sur M. Kervigné.
Celui-ci, toujours grave, poli et froidement
-bienveillant, n'avait point chang
-son train de vie; il ne dnait jamais la
-maison. Comme le thtre Beaumarchais
-lui faussait compagnie, il est croire qu'il
-faisait valoir ses actions des Dlassements-Comiques.</p>
-
-<p>En thorie, nous tions fort avancs, ma
-cousine et moi. Il tait accept de part et
-d'autre qu'un jeune homme de mon ge devait
-avoir une matresse. Paris n'est pas le
+bienveillant, n'avait point changé
+son train de vie; il ne dînait jamais à la
+maison. Comme le théâtre Beaumarchais
+lui faussait compagnie, il est à croire qu'il
+faisait valoir ses actions des Délassements-Comiques.</p>
+
+<p>En théorie, nous étions fort avancés, ma
+cousine et moi. Il était accepté de part et
+d'autre qu'un jeune homme de mon âge devait
+avoir une maîtresse. Paris n'est pas le
Morbihan. Ma cousine comprenait admirablement
-ces choses-l. Restait le choix
+ces choses-là. Restait le choix à
faire. Ma cousine me donnait de bien bons
-conseils. Des grisettes, il n'tait pas mention;
+conseils. Des grisettes, il n'était pas mention;
des lorettes, sauf le respect qu'on se
doit entre auteur et lecteurs, fi donc! Nous
ne parlions jamais que du monde.</p>
-<p>A l'ge du prsident, me disait Aurlie,
-on prend o l'on trouve, mais ce n'est
+<p>«A l'âge du président, me disait Aurélie,
+on prend où l'on trouve, mais ce n'est
pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez
choisir autour de vous. Et qui vas-tu
-choisir? s'interrompait-elle avec son sourire
+choisir?» s'interrompait-elle avec son sourire
osanore.</p>
-<p>Moi, je soupirais. Ma journe n'tait
-qu'un temps d'preuve qui me servait gagner
-les enchantements de ma soire.</p>
+<p>Moi, je soupirais. Ma journée n'était
+qu'un temps d'épreuve qui me servait à gagner
+les enchantements de ma soirée.</p>
-<p>Un matin, je crois que c'tait le dernier
+<p>Un matin, je crois que c'était le dernier
jour de ma semaine d'amour, elle s'y prit
-de cette faon pour mettre les points sur
+de cette façon pour mettre les points sur
les <em>i</em>.</p>
-<p>Une jeune personne compromet, une
-veuve engage, une femme marie.... dame!
+<p>«Une jeune personne compromet, une
+veuve engage, une femme mariée.... dame!
quand on a des principes, tu m'entends
bien, c'est d'un grave! A moins qu'il
n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle
-pas mme de la disproportion des ges. Il
-faut, mon sens, que le mari, par sa conduite,
-ou plutt par son inconduite habituelle
-et notoire, comme M. de Kervign,
+pas même de la disproportion des âges. Il
+faut, à mon sens, que le mari, par sa conduite,
+ou plutôt par son inconduite habituelle
+et notoire, comme M. de Kervigné,
par exemple, je peux malheureusement le
citer.... Alors une pauvre femme qui souffre
en silence et noblement.... Encore, je
ne parle pas d'une trop jeune femme, qui
-est une responsabilit.... et assujettissante,
-exigeante, capricieuse, inconsidre,
-enfin un inconvnient! C'est dans tous les
+est une responsabilité.... et assujettissante,
+exigeante, capricieuse, inconsidérée,
+enfin un inconvénient! C'est dans tous les
vaudevilles. Mais une femme de vingt-cinq
- trente ans, qui a pris son parti, tout
-fait irrprochable, d'ailleurs, jolie fortune,
+à trente ans, qui a pris son parti, tout à
+fait irréprochable, d'ailleurs, jolie fortune,
et le mari dans une position honorable, pas
d'enfants, ou bien des enfants assez grands
pour ne pas se jeter dans vos jambes; un
-polisson Juilly, une minette au Sacr-C&oelig;ur:
+polisson à Juilly, une minette au Sacré-C&oelig;ur:
cela ne compte pas, puisqu'on ne
les voit jamais. De l'acquit, de l'esprit, de
-l'lgance, de la beaut. Ah! mon gaillard!
+l'élégance, de la beauté. Ah! mon gaillard!
comme cela vous pose un jeune homme,
- Paris! Et si quelque chose transpire
-jusqu' Vannes, la mre sourit, le papa se
+à Paris! Et si quelque chose transpire
+jusqu'à Vannes, la mère sourit, le papa se
frotte les mains. A la bonne heure! En
-cherchant bien, vois-tu, Ren, tu trouverais
-cela pas bien loin de toi. Et ta chtelaine
+cherchant bien, vois-tu, René, tu trouverais
+cela pas bien loin de toi. Et ta châtelaine
te mettrait dans du coton! et tu serais un
-heureux petit coquin de page!</p>
+heureux petit coquin de page!»</p>
-<p>En achevant ce discours, Aurlie baissa
-les yeux. Peut-tre mme qu'elle espra
+<p>En achevant ce discours, Aurélie baissa
+les yeux. Peut-être même qu'elle espéra
rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le
bout de ses doigts en poussant un soupir
-de b&oelig;uf qu'on gorge. Ce n'tait pas de la
+de b&oelig;uf qu'on égorge. Ce n'était pas de la
<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-comdie. Ce matin, par hasard, le jour
-tait clair comme son loquence, et un furtif
+comédie. Ce matin, par hasard, le jour
+était clair comme son éloquence, et un furtif
rayon de soleil ajoutait quinze mortelles
-annes ses vingt-huit ans passs.</p>
+années à ses vingt-huit ans passés.</p>
-<p>Je rtablis ici un dtail. Vous me pardonnerez
+<p>Je rétablis ici un détail. Vous me pardonnerez
de l'avoir omis: je n'avais vu ni Marguerite
ni Edouard; jamais on ne parlait
-d'Edouard ni de Marguerite. Aurlie avait
-deux enfants: un rhtoricien Juilly, une
-grande demoiselle au Sacr-C&oelig;ur, juste le
+d'Edouard ni de Marguerite. Aurélie avait
+deux enfants: un rhétoricien à Juilly, une
+grande demoiselle au Sacré-C&oelig;ur, juste le
polisson et la minette.</p>
-<p>C'tait un bombardement, et petite maman
-devait croire ma capitulation prochaine;
-mais, grce la tranquille insouciance
-qui me venait de ma bonne mre,
-ds que j'avais franchi le seuil de l'htel,
-je ne pensais absolument plus cela. J'oubliais
-ma cousine avec la mme facilit que
-l'cole ou mon bureau du ministre, je sautais
-en voiture, je me faisais conduire
-<em>mon</em> thtre, et j'tais heureux.</p>
-
-<p>Cette premire question que je m'adressai
- moi-mme aprs huit jours d'enfantine
-batitude, me jeta dans un trouble soudain.
-Quand il m'arrive de rflchir sous le coup
+<p>C'était un bombardement, et petite maman
+devait croire à ma capitulation prochaine;
+mais, grâce à la tranquille insouciance
+qui me venait de ma bonne mère,
+dès que j'avais franchi le seuil de l'hôtel,
+je ne pensais absolument plus à cela. J'oubliais
+ma cousine avec la même facilité que
+l'école ou mon bureau du ministère, je sautais
+en voiture, je me faisais conduire à
+<em>mon</em> théâtre, et j'étais heureux.</p>
+
+<p>Cette première question que je m'adressai
+à moi-même après huit jours d'enfantine
+béatitude, me jeta dans un trouble soudain.
+Quand il m'arrive de réfléchir sous le coup
d'une impression un peu forte, la lenteur
-de mon esprit disparat. Aussitt que je me
-fus enquis en moi de ce que je voulais, aussitt
-que ma conscience eut rpondu loyalement
-et distinctement, les ides m'assaillirent
+de mon esprit disparaît. Aussitôt que je me
+fus enquis en moi de ce que je voulais, aussitôt
+que ma conscience eut répondu loyalement
+et distinctement, les idées m'assaillirent
en foule. Je ne songeai pas seulement
-au moyen de raliser mon dsir ardent
+au moyen de réaliser mon désir ardent
et profond, j'eus aussi comme une
-intuition des difficults de l'avenir. Annette
-tait dsormais ma femme, voil le point
-acquis; j'affirme qu'il ne me vint mme pas
- la pense de la possder autrement. Annette
-tant ma femme, je lui devais un toit,
-une existence et cette portion matrielle
-du bonheur qu'on achte. O tait mon
-toit? Mes ressources? o taient-elles?</p>
-
-<p>J'aurai ma dot, pensai-je.</p>
-
-<p>Mais cette proposition n'tait pas entirement
-affirmative. Je sentis ds l'abord
-qu'il y avait l des difficults majeures, et
-je rsolus d'y revenir en un conseil spcial
-que je tiendrais avec moi-mme. A vue de
-pays, le plus sage tait toujours de travailler
-pour me crer une position indpendante.
-Cet article prliminaire fut consenti
- l'unanimit.</p>
-
-<p>Restait la route suivre pour obtenir la
+intuition des difficultés de l'avenir. Annette
+était désormais ma femme, voilà le point
+acquis; j'affirme qu'il ne me vint même pas
+à la pensée de la posséder autrement. Annette
+étant ma femme, je lui devais un toit,
+une existence et cette portion matérielle
+du bonheur qu'on achète. Où était mon
+toit? Mes ressources? où étaient-elles?</p>
+
+<p>«J'aurai ma dot,» pensai-je.</p>
+
+<p>Mais cette proposition n'était pas entièrement
+affirmative. Je sentis dès l'abord
+qu'il y avait là des difficultés majeures, et
+je résolus d'y revenir en un conseil spécial
+que je tiendrais avec moi-même. A vue de
+pays, le plus sage était toujours de travailler
+pour me créer une position indépendante.
+Cet article préliminaire fut consenti
+à l'unanimité.</p>
+
+<p>Restait la route à suivre pour obtenir la
main d'Annette: j'allais droit au but. J'entrai
-dans cet ordre d'ides, avec un incomparable
-lan. Devant le premier effort de
-mon intelligence, nul obstacle ne se prsenta.
-Je vis le chemin ouvert, tout ais, et
+dans cet ordre d'idées, avec un incomparable
+élan. Devant le premier effort de
+mon intelligence, nul obstacle ne se présenta.
+Je vis le chemin ouvert, tout aisé, et
le but au bout. Je tressaillis d'aise, et les
-rares passants du pont d'Austerlitz o j'tais,
-durent s'tonner de voir un jeune monsieur
+rares passants du pont d'Austerlitz où j'étais,
+durent s'étonner de voir un jeune monsieur
en habit noir et cravate blanche gesticuler
comme un fou sur le trottoir. Je
passai le pont tout joyeux; je me promenai
-le long du quai; j'tais ivre de joie au bout
+le long du quai; j'étais ivre de joie au bout
d'une demi-heure.</p>
<p>La seconde demi-heure me calma cependant;
-mon pas se ralentit la troisime.
-Quand dix heures sonnrent au clocher de
-la Salptrire, j'tais assis sur une borne,
-au coin du march aux vins, et j'avais la
-crte basse comme un coq battu.</p>
+mon pas se ralentit à la troisième.
+Quand dix heures sonnèrent au clocher de
+la Salpétrière, j'étais assis sur une borne,
+au coin du marché aux vins, et j'avais la
+crête basse comme un coq battu.</p>
<p>Comment faire pour suivre ce chemin
tout droit? Marcher. Comment marcher?
Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres
yeux voyaient le but se perdre dans le lointain
-de la route allonge. Partout des obstacles
-dsormais! Il fallait aborder le pre.
-Aborde-t-on un pre pour lui dire: Bonsoir;
+de la route allongée. Partout des obstacles
+désormais! Il fallait aborder le père.
+Aborde-t-on un père pour lui dire: «Bonsoir;
vous ne me connaissez pas; donnez-moi
-la main de votre fille.</p>
+la main de votre fille.»</p>
<p>C'est absurde. Il y a des situations qui
sont le fond d'un puits.</p>
-<p>Un puits sans fond, plutt! Se peut-il
-qu'on ne puisse aborder le pre d'une actrice
-du thtre Beaumarchais? Je me creusais
-la tte lamentablement. Je trouvais
-des choses superbes lui dire, en quantit,
- condition que j'eusse occasion de l'entretenir.
+<p>Un puits sans fond, plutôt! Se peut-il
+qu'on ne puisse aborder le père d'une actrice
+du théâtre Beaumarchais? Je me creusais
+la tête lamentablement. Je trouvais
+des choses superbes à lui dire, en quantité,
+à condition que j'eusse occasion de l'entretenir.
Mais l'occasion!</p>
-<p>Que diable! je n'tais pas le premier venu,
-le chevalier Ren de Kervign!....</p>
+<p>Que diable! je n'étais pas le premier venu,
+le chevalier René de Kervigné!....</p>
<p>Vous ne sauriez croire comme ce nom
-me serrait le c&oelig;ur. M. Las connaissait ce
-nom. M. Las avait chass de chez lui un
-homme de ce nom qui s'tait prsent sous
+me serrait le c&oelig;ur. M. Laïs connaissait ce
+nom. M. Laïs avait chassé de chez lui un
+homme de ce nom qui s'était présenté sous
le masque de la bienfaisance.</p>
-<p>Oh! ne croyez pas que ce ft ici un obstacle
-puril! Au moment mme o je m'tais
-pos la question brave et nette, l'enfantillage
-avait disparu. J'tais en prsence
+<p>Oh! ne croyez pas que ce fût ici un obstacle
+puéril! Au moment même où je m'étais
+posé la question brave et nette, l'enfantillage
+avait disparu. J'étais en présence
d'une muraille qui n'avait point de porte.</p>
-<p>Ecrire? c'est l'expdient qui se prsente.
+<p>Ecrire? c'est l'expédient qui se présente.
Ecrire quoi? ce que j'aurais dit. Une lettre
vaut encore moins que la parole.
<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></p>
-<p>Ecrire qui? au pre? Sa dfiance lgitime
-tait veille. On va la signature.
-Ce nom! ce misrable nom! Je voyais ma
-lettre froisse et dchire avec mpris.</p>
+<p>Ecrire à qui? au père? Sa défiance légitime
+était éveillée. On va à la signature.
+Ce nom! ce misérable nom! Je voyais ma
+lettre froissée et déchirée avec mépris.</p>
-<p>Ecrire Annette? Ecoutez! Je sentais
-du feu dans mes veines cette pense. Dire
-ma passion! pancher mon me! il y a l un
-attrait irrsistible. J'y rsistai. J'tais prudent
- force d'amour.</p>
+<p>Ecrire à Annette? Ecoutez! Je sentais
+du feu dans mes veines à cette pensée. Dire
+ma passion! épancher mon âme! il y a là un
+attrait irrésistible. J'y résistai. J'étais prudent
+à force d'amour.</p>
-<p>Et je revenais au pre; je ne voulais que
-le pre. Ah! si Annette avait eu sa mre!</p>
+<p>Et je revenais au père; je ne voulais que
+le père. Ah! si Annette avait eu sa mère!</p>
-<p>Je n'eusse pas os davantage, mais je me
+<p>Je n'eusse pas osé davantage, mais je me
disais:</p>
-<p>Avec une mre, j'aurais du courage!</p>
-
-<p>Un terrible homme que ce pre, avec sa
-belle figure et ses cheveux blancs! Qui
-tes-vous? Je l'entendais m'interroger
-ainsi distinctement. Je songeai prendre
-le nom de ma mre.</p>
-
-<p>Je songeai bien d'autres choses. Pendant
-plus d'une heure, je me creusai la tte
-pour lui fournir des preuves de mon honntet.
-Je remuai des ides qui m'arrachrent
- moi-mme un sourire. Je me surpris
-discutant avec ma cousine et la forant de
-tmoigner que je ne ressemblais pas au
-prsident.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, je m'criais:</p>
-
-<p>Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe
-un nom? Je vivrai prs de lui, je lui montrerai
-peu peu le fond de mon c&oelig;ur. Le
-moindre prtexte suffit pour entamer une
-conversation entre hommes? Si nous tions
+<p>«Avec une mère, j'aurais du courage!»</p>
+
+<p>Un terrible homme que ce père, avec sa
+belle figure et ses cheveux blancs! «Qui
+êtes-vous?» Je l'entendais m'interroger
+ainsi distinctement. Je songeai à prendre
+le nom de ma mère.</p>
+
+<p>Je songeai à bien d'autres choses. Pendant
+plus d'une heure, je me creusai la tête
+pour lui fournir des preuves de mon honnêteté.
+Je remuai des idées qui m'arrachèrent
+à moi-même un sourire. Je me surpris
+discutant avec ma cousine et la forçant de
+témoigner que je ne ressemblais pas au
+président.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, je m'écriais:</p>
+
+<p>«Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe
+un nom? Je vivrai près de lui, je lui montrerai
+peu à peu le fond de mon c&oelig;ur. Le
+moindre prétexte suffit pour entamer une
+conversation entre hommes? Si nous étions
dans les bois, je lui demanderais ma route.
-Il doit avoir une occupation, je la connatrai;
+Il doit avoir une occupation, je la connaîtrai;
des habitudes, je les saurai. J'irai dans
son quartier, dans sa maison, j'y louerai
une chambre; je lui rendrai un service; je
-le sauverai d'un danger.</p>
+le sauverai d'un danger.»</p>
-<p>Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingnieux
-me fournissait tous ces expdients.
-J'aurais d m'agenouiller devant les fcondits
+<p>Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingénieux
+me fournissait tous ces expédients.
+J'aurais dû m'agenouiller devant les fécondités
de mon cerveau, eh bien! non. Je
-battais grands coups de poing mon pauvre
+battais à grands coups de poing mon pauvre
front que la sueur mouillait; je m'accablais
d'injures.</p>
-<p>Voil ce que c'est que de n'avoir rien lu!
-Ce n'est pas en chassant la bcasse et en
-pchant le congre qu'on apprend se conduire.
-Si j'avais eu des romans et des comdies
-plein la tte, j'aurais trait mon embarras
+<p>Voilà ce que c'est que de n'avoir rien lu!
+Ce n'est pas en chassant la bécasse et en
+pêchant le congre qu'on apprend à se conduire.
+Si j'avais eu des romans et des comédies
+plein la tête, j'aurais traité mon embarras
par dessous ma jambe!</p>
-<p>Mon cousin le prsident, qui avait certes
-bien le droit d'tre svre en fait de morale,
+<p>Mon cousin le président, qui avait certes
+bien le droit d'être sévère en fait de morale,
tonnait volontiers contre les romans.
-Il attribuait ces sclrats de romans les
+Il attribuait à ces scélérats de romans les
trois quarts des assassinats commis en
-France et la totalit des suicides. Laroche
+France et la totalité des suicides. Laroche
aussi, autre Caton, disait qu'il fallait pendre
tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait
bandits ni fous avant l'invention du roman:
l'histoire l'enseigne. Mandrin lisait des romans;
-Cartouche en faisait peut-tre sous le
+Cartouche en faisait peut-être sous le
voile du pseudonyme. O vertu! quand donc
-le monde rendra-t-il justice Laroche?
+le monde rendra-t-il justice à Laroche?
Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle
-de fleurs la route nocturne qui mne de l'htel
-de Kervign chez le marchand d'acajou?
+de fleurs la route nocturne qui mène de l'hôtel
+de Kervigné chez le marchand d'acajou?
On parle toujours de saint Vincent de Paul;
eh quoi! meublait-il les jeunes filles? les faisait-il
-dbuter dans les feries? Avait-il
+débuter dans les féeries? Avait-il à
ses gages Laroche, cet admirable limier de
bonnes &oelig;uvres?</p>
<p>Qu'on se rassure! le monde marche, en
-dpit du roman, cet effront bavard, qui
-divulgue la charit secrte de M. de Kervign.
-En somme, il n'y a plus gure que le
-roman parler de Laroche et M. de Kervign,
-attribuant aux dangereuses lucubrations
+dépit du roman, cet effronté bavard, qui
+divulgue la charité secrète de M. de Kervigné.
+En somme, il n'y a plus guère que le
+roman à parler de Laroche et M. de Kervigné,
+attribuant aux dangereuses élucubrations
des romanciers la sauvagerie d'une
-dbutante, toufferont le roman entre deux
+débutante, étoufferont le roman entre deux
matelas. Ce sera bien fait.</p>
<p>Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du
roman. J'aurais voulu sonder d'un seul coup
d'&oelig;il les profondeurs d'un cabinet de lecture,
afin de choisir entre tous les moyens
-adroits, imagins par ces monstres d'auteurs.
-Il s'agissait d'aborder un pre honnte
-homme. Devant cette difficult, songez-y,
-le prsident, le docteur Josaphat et
-Laroche lui-mme avaient chou.</p>
-
-<p>Je fis dessein d'arranger ma vie de faon
- lire vingt cinq volumes par jour, tout en
-cultivant assidment mon bureau et l'Ecole
-de droit, mais sans ngliger ma cousine, ni
-abandonner surtout les chres joies de mes
-soires. Il fallait une rforme dans mon existence:
+adroits, imaginés par ces monstres d'auteurs.
+Il s'agissait d'aborder un père honnête
+homme. Devant cette difficulté, songez-y,
+le président, le docteur Josaphat et
+Laroche lui-même avaient échoué.</p>
+
+<p>Je fis dessein d'arranger ma vie de façon
+à lire vingt cinq volumes par jour, tout en
+cultivant assidûment mon bureau et l'Ecole
+de droit, mais sans négliger ma cousine, ni
+abandonner surtout les chères joies de mes
+soirées. Il fallait une réforme dans mon existence:
je la fis large et nette: vingt-quatre
heures de paresse et vingt-quatre heures
de travail tous les jours, tel fut mon programme.
-Je le recommande tous ceux
-qui ne savent o caser la multiplicit de
+Je le recommande à tous ceux
+qui ne savent où caser la multiplicité de
leurs occupations.</p>
<p>Je revenais vers le boulevard en songeant
<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-ainsi et, malgr le trouble o j'tais, je m'avouais
-avec dcouragement que je n'avais
-rien trouv, absolument rien, hlas! et la
+ainsi et, malgré le trouble où j'étais, je m'avouais
+avec découragement que je n'avais
+rien trouvé, absolument rien, hélas! et la
crainte venait de ne pas trouver davantage
-le lendemain. Mon nom tait un insurmontable
-obstacle. Il et mieux valu pour moi
-tre le cousin d'un romancier incendiaire,
-dpourvu de tout Laroche et ignorant l'art
+le lendemain. Mon nom était un insurmontable
+obstacle. Il eût mieux valu pour moi
+être le cousin d'un romancier incendiaire,
+dépourvu de tout Laroche et ignorant l'art
de moraliser la jeunesse pauvre par l'apport
d'un mobilier!</p>
-<p>A mesure que je me rapprochais du thtre,
-la conscience de ma dtresse augmentait
-en moi; j'avais d'abord souhait ardemment
-de rencontrer M. Las par un de ces
+<p>A mesure que je me rapprochais du théâtre,
+la conscience de ma détresse augmentait
+en moi; j'avais d'abord souhaité ardemment
+de rencontrer M. Laïs par un de ces
hasards qui favorisent les amants. Maintenant,
-j'apprciais le nant de ce souhait. Si
-j'avais aperu de loin M. Las sur ma route,
-j'aurais fait un dtour pour l'viter.</p>
+j'appréciais le néant de ce souhait. Si
+j'avais aperçu de loin M. Laïs sur ma route,
+j'aurais fait un détour pour l'éviter.</p>
-<p>J'allais avec lenteur et tte baisse: je ne
+<p>J'allais avec lenteur et tête baissée: je ne
cherchais plus: je m'engourdissais dans mon
abattement profond. En mettant le pied sur
le boulevard j'eus un choc qui me redressa
-et un tressaillement soudain. Le frre
-d'Annette tait assis la dernire table du
-caf qui fait le coin, et s'amusait finir une
-dcoupure, en buvant un verre d'eau glace.</p>
+et un tressaillement soudain. Le frère
+d'Annette était assis à la dernière table du
+café qui fait le coin, et s'amusait à finir une
+découpure, en buvant un verre d'eau glacée.</p>
-<p>Il fumait en mme temps une cigarette
-qu'il dposait frquemment sur la table
-pour donner plus de soin son &oelig;uvre.</p>
+<p>Il fumait en même temps une cigarette
+qu'il déposait fréquemment sur la table
+pour donner plus de soin à son &oelig;uvre.</p>
-<p>Je n'avais pas pens encore au frre
+<p>Je n'avais pas pensé encore au frère
d'Annette. Sa vue me fit reculer. J'eus envie
de fuir.</p>
<p>Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin
-et dans l'ombre, car, l'heure o Annette
-sortait du thtre, tout tait ferm du ct
+et dans l'ombre, car, à l'heure où Annette
+sortait du théâtre, tout était fermé du côté
du boulevard et dans les rues du quartier
-de la Roquette. Il avait la tte nue; la lumire
-tombait d'aplomb sur son front, o
-rayonnait une srnit d'enfant, mle je
-ne sais quoi de robuste et de grave. Il tait
-plus g que moi de deux ou trois mois. Sa
-ressemblance avec sa s&oelig;ur tait d'autant
-plus frappante qu'on dtaillait mieux les
+de la Roquette. Il avait la tête nue; la lumière
+tombait d'aplomb sur son front, où
+rayonnait une sérénité d'enfant, mêlée à je
+ne sais quoi de robuste et de grave. Il était
+plus âgé que moi de deux ou trois mois. Sa
+ressemblance avec sa s&oelig;ur était d'autant
+plus frappante qu'on détaillait mieux les
traits de son visage.</p>
<p>Je compris que je ne pouvais rester immobile
- le regarder, et je continuai mon
+à le regarder, et je continuai mon
chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une
-ide, du moins tait-elle trs vague: je n'aurais
+idée, du moins était-elle très vague: je n'aurais
pas pu la traduire par des paroles. Je
ne fumais pas et j'allai acheter un cigare,
-voil ce qui tmoignerait d'un plan confusment
-arrt.</p>
-
-<p>Ma tte tait lourde et chaude; j'avais le
-c&oelig;ur serr comme l'heure des grandes
-preuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare
- la table voisine de mon futur beau-frre,
-car je le nommais ainsi en moi-mme
+voilà ce qui témoignerait d'un plan confusément
+arrêté.</p>
+
+<p>Ma tête était lourde et chaude; j'avais le
+c&oelig;ur serré comme à l'heure des grandes
+épreuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare
+à la table voisine de mon futur beau-frère,
+car je le nommais ainsi en moi-même
et je l'aimais comme tel. Je demandai de
-l'eau glace sans trop savoir pourquoi, et
-j'essayai de calmer la fivre qui battait mon
+l'eau glacée sans trop savoir pourquoi, et
+j'essayai de calmer la fièvre qui battait mon
cerveau.</p>
-<p>Il dcoupait une Lda. C'tait, je dois le
+<p>Il découpait une Léda. C'était, je dois le
dire tout de suite, un artiste de premier
-ordre, aux prises avec une impossibilit.
-Vous avez tous rencontr de ces hommes,
-marqus pour la grande lutte et qui sont
-attards, saisis corps corps par la tentation
-d'une difficult vaincre ou d'une curiosit
- satisfaire. Cette fantaisie se guinde
-souvent la taille d'une vocation et tue
+ordre, aux prises avec une impossibilité.
+Vous avez tous rencontré de ces hommes,
+marqués pour la grande lutte et qui sont
+attardés, saisis corps à corps par la tentation
+d'une difficulté à vaincre ou d'une curiosité
+à satisfaire. Cette fantaisie se guinde
+souvent à la taille d'une vocation et tue
l'avenir en son germe.</p>
-<p>L'ide de dcouper un papier noir ne prsentait
-rien mon esprit et ne prsentera
-rien au vtre. L'art a des moyens tellement
-suprieurs ce naf procd qu'un pareil
-choix dnote un vice de l'intelligence ou un
-dfaut de rectitude dans le jugement. Il
+<p>L'idée de découper un papier noir ne présentait
+rien à mon esprit et ne présentera
+rien au vôtre. L'art a des moyens tellement
+supérieurs à ce naïf procédé qu'un pareil
+choix dénote un vice de l'intelligence ou un
+défaut de rectitude dans le jugement. Il
faut bien accepter cela, mais une lacune ou
-une dfaillance ne sauraient dtruire la facult
-artistique, et, tout au fond de sa spcialit
-purile, Philippe Las tait un grand
+une défaillance ne sauraient détruire la faculté
+artistique, et, tout au fond de sa spécialité
+puérile, Philippe Laïs était un grand
peintre.</p>
-<p>Dieu sait qu' cette heure je ne m'occupais
+<p>Dieu sait qu'à cette heure je ne m'occupais
point de son talent! Tout ce qu'il y
-avait en moi de volont, d'invention, de rflexion
+avait en moi de volonté, d'invention, de réflexion
et de sens, se concentrait en cette
-pense; trouver un moyen de dire mon
-voisin: Bonsoir, monsieur. Comment vous
-portez-vous?</p>
+pensée; trouver un moyen de dire à mon
+voisin: «Bonsoir, monsieur. Comment vous
+portez-vous?»</p>
-<p>C'tait l l'&oelig;uf d'o mon bonheur devait
-natre.</p>
+<p>C'était là l'&oelig;uf d'où mon bonheur devait
+naître.</p>
<p>Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir.
Ses ciseaux allaient et venaient dans son
papier verni, enlevant des copeaux d'une
-tnuit merveilleuse. Il chantonnait entre
+ténuité merveilleuse. Il chantonnait entre
ses dents un air triste et doux comme les
-chansons qui s'entendent parfois derrire
-les pierres-leves dans les landes interminables
+chansons qui s'entendent parfois derrière
+les pierres-levées dans les landes interminables
du Morbihan. Il ne savait pas qu'il
chantait.</p>
-<p>Aprs cinq minutes d'un terrible effort, je
+<p>Après cinq minutes d'un terrible effort, je
trouvai ceci:
<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p>
-<p>Voil un bien joli travail! Mais je ne
+<p>«Voilà un bien joli travail!» Mais je ne
le lui dis point, parce que j'eus trop de
honte.</p>
-<p>Il dposa son papier noir sur la table de
+<p>Il déposa son papier noir sur la table de
marbre blanc, afin de voir l'effet.</p>
-<p>Ds que le papier toucha le marbre, le
+<p>Dès que le papier toucha le marbre, le
dessin surgit, correct et si puissant que je
ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna.
C'est comme si je voyais encore
@@ -8598,127 +8560,127 @@ son grand &oelig;il noir, doux, pensif et paresseux,
tant le souvenir de cet instant est vivant
et tout jeune en moi! Son regard ne fit
que glisser sur mon visage inconnu. Il but
-une gorge d'eau et tira un briquet de sa
+une gorgée d'eau et tira un briquet de sa
poche pour allumer une nouvelle cigarette
-qui prenait forme entre ses longs doigts effmins.</p>
+qui prenait forme entre ses longs doigts efféminés.</p>
<p>Il n'y avait pas encore sur toutes les tables
-des cafs cette profusion de moyens
-pour brler le tabac. Depuis vingt ans, nous
+des cafés cette profusion de moyens
+pour brûler le tabac. Depuis vingt ans, nous
avons fait bien du chemin sur la route qui
conduit hors de France. Les Allemands et
-les Amricains sont contents de nous.</p>
+les Américains sont contents de nous.</p>
-<p>J'avais oubli mon cigare, mais d'instinct
-je m'en souvins cette heure, et, du ton
+<p>J'avais oublié mon cigare, mais d'instinct
+je m'en souvins à cette heure, et, du ton
d'un homme qui crie victoire, je demandai:</p>
-<p>Monsieur, seriez-vous assez bon pour
-me permettre....</p>
+<p>«Monsieur, seriez-vous assez bon pour
+me permettre....»</p>
-<p>Il me passa aussitt son allumette enflamme,
-sans cesser d'examiner sa Lda. J'allumai
+<p>Il me passa aussitôt son allumette enflammée,
+sans cesser d'examiner sa Léda. J'allumai
mon cigare; mon espoir s'en allait.
Je remerciai d'un accent plaintif.</p>
-<p>Comment feriez-vous, me demanda-t-il
+<p>«Comment feriez-vous, me demanda-t-il
brusquement, pour enlever le contour de
l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?....</p>
-<p>&mdash;Cela me parat difficile, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Cela me paraît difficile,» répondis-je.</p>
-<p>Il se tourna, cette fois, tout fait, rougit
-lgrement et s'inclina comme pour m'adresser
+<p>Il se tourna, cette fois, tout à fait, rougit
+légèrement et s'inclina comme pour m'adresser
une excuse.</p>
-<p>C'tait une famille de princes. Il y avait
-dans son attitude et dans son geste une dignit
+<p>C'était une famille de princes. Il y avait
+dans son attitude et dans son geste une dignité
royale.</p>
-<p>J'ai parl comme si j'avais eu l'honneur
-de vous connatre.... murmura-t-il avec
+<p>«J'ai parlé comme si j'avais eu l'honneur
+de vous connaître.... murmura-t-il avec
l'intention manifeste de rompre l'entretien.</p>
<p>&mdash;C'est une bonne fortune pour moi, monsieur,
interrompis-je assez couramment.
-Cela vous portera peut-tre pardonner
-mon indiscrtion. Je suivais votre travail...</p>
+Cela vous portera peut-être à pardonner
+mon indiscrétion. Je suivais votre travail...</p>
<p>&mdash;Une bagatelle, monsieur.</p>
<p>&mdash;Et je mourais d'envie de vous dire que
-je trouve cette bagatelle admirable.</p>
+je trouve cette bagatelle admirable.»</p>
<p>Il sourit avec toute sa belle et noble franchise.</p>
-<p>Vous n'tes pas artiste, n'est-ce pas?
-pronona-t-il.</p>
+<p>«Vous n'êtes pas artiste, n'est-ce pas?
+prononça-t-il.</p>
-<p>Je trouvai l-dedans une nuance d'amertume.
-Il avait d souffrir par les artistes.</p>
+<p>Je trouvai là-dedans une nuance d'amertume.
+Il avait dû souffrir par les artistes.</p>
-<p>Non, rpondis-je.</p>
+<p>«Non, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?</p>
+<p>&mdash;Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?»</p>
<p>Son sourire devenait plus gai.</p>
-<p>Ma foi, rpliquai-je encore, je viens
-d'un pays o les connaisseurs sont rares, et
+<p>«Ma foi, répliquai-je encore, je viens
+d'un pays où les connaisseurs sont rares, et
les borgnes sont rois au pays des aveugles.</p>
-<p>&mdash;D'o venez-vous?</p>
+<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
<p>&mdash;De la Bretagne.</p>
-<p>&mdash;Ah! fit-il pour la seconde fois.</p>
+<p>&mdash;Ah!» fit-il pour la seconde fois.</p>
-<p>Il mit la main sa poche et atteignit son
+<p>Il mit la main à sa poche et atteignit son
portefeuille.</p>
-<p>Et pourquoi trouvez-vous cela admirable?
+<p>«Et pourquoi trouvez-vous cela admirable?
me demanda-t-il en feuilletant son carnet.</p>
-<p>&mdash;Parce que c'est dessin de main de
-matre.</p>
+<p>&mdash;Parce que c'est dessiné de main de
+maître.</p>
<p>&mdash;Oh! oh!</p>
<p>&mdash;Je n'ai rien vu de pareil, ajoutai-je. Il
-m'tonne qu'avec des moyens si borns....</p>
+m'étonne qu'avec des moyens si bornés....</p>
-<p>&mdash;Les moyens ne sont pas borns, m'interrompit-il
-en mettant de ct son sourire.
-C'est la gravure comprise d'une certaine faon.</p>
+<p>&mdash;Les moyens ne sont pas bornés, m'interrompit-il
+en mettant de côté son sourire.
+C'est la gravure comprise d'une certaine façon.</p>
<p>&mdash;La gravure a les demi teintes....</p>
-<p>&mdash;Bon, bon! vous tes ferr glace....
-regardez cela.</p>
+<p>&mdash;Bon, bon! vous êtes ferré à glace....
+regardez cela.»</p>
-<p>Il venait d'tendre sa main sur un papier
-hach menu comme de la paille. Vous eussiez
+<p>Il venait d'étendre sa main sur un papier
+haché menu comme de la paille. Vous eussiez
dit un paquet de ces rognures qui servent
pour certains emballages. Quand il retira
sa main, il y avait sur le marbre un
-Pardon des Oiseaux, Quimpel, comportant
+Pardon des Oiseaux, à Quimpelé, comportant
deux cents personnages.</p>
<p>Cela vivait. Je n'ai jamais rien vu de plus
-profond que la perspective de la fort.</p>
+profond que la perspective de la forêt.</p>
-<p>C'est une merveille! m'criai-je.</p>
+<p>«C'est une merveille! m'écriai-je.</p>
<p>&mdash;Nous n'avons que le trait, dit-il, reprenant
son paisible sourire, mais le trait renferme
-tout, mme la couleur.</p>
+tout, même la couleur.»</p>
-<p>Le remue mnage qui avait lieu sur le
-boulevard annonait la fin du spectacle.
-Mon beau-frre se leva, remit ses papiers
-dans son portefeuille et s'loigna en m'adressant
+<p>Le remue ménage qui avait lieu sur le
+boulevard annonçait la fin du spectacle.
+Mon beau-frère se leva, remit ses papiers
+dans son portefeuille et s'éloigna en m'adressant
<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-ce bienveillant signe de tte qui se
+ce bienveillant signe de tête qui se
donne aux amis d'un moment qu'on ne doit
jamais revoir.</p>
@@ -8726,242 +8688,242 @@ jamais revoir.</p>
<span class="medium">LA CARTE DE PHILIPPE.</span></h2>
<p class="p2">S'il avait pu voir le flot de triomphante
-allgresse qui soulevait mon c&oelig;ur! La porte
+allégresse qui soulevait mon c&oelig;ur! La porte
du sanctuaire s'ouvrait; je l'entendais rouler
sur ses gonds. Je n'avais plus besoin de
l'inabordable M. Lais pour franchir le seuil
-de mon bonheur; Philippe tait une clef;
+de mon bonheur; Philippe était une clef;
j'avais Philippe.</p>
-<p>Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'tais
+<p>Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'étais
certes pas un bien profond observateur,
mais, depuis trois semaines que j'habitais
-l'htel de Kervign, j'avais acquis cette conviction
-que le premier venu aurait vid la
+l'hôtel de Kervigné, j'avais acquis cette conviction
+que le premier venu aurait vidé la
bourse de ma cousine en lui disant seulement
-que ses vingt huit ans restaient l,
-visibles l'&oelig;il nu, quelque part l'horizon.
+que ses vingt huit ans restaient là,
+visibles à l'&oelig;il nu, quelque part à l'horizon.
Je savais, en outre, que le marquis mon
-beau-frre lisait des romans traduits de
+beau-frère lisait des romans traduits de
l'allemand pour parler aux c&oelig;urs sensibles
-<i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> et conqurir ainsi les conomies
-de ma tante Bel-&OElig;il. Grard mon frre, le
+<i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> et conquérir ainsi les économies
+de ma tante Bel-&OElig;il. Gérard mon frère, le
chef d'escadron de cuirassiers, devenait
-gourmand avec ma tante Nougat, ds qu'il
-avait besoin de vingt louis, ce qui se prsentait
-frquemment. Je n'ignorais donc
-ni ce que c'est qu'un faible, ni la manire
+gourmand avec ma tante Nougat, dès qu'il
+avait besoin de vingt louis, ce qui se présentait
+fréquemment. Je n'ignorais donc
+ni ce que c'est qu'un faible, ni la manière
de l'exploiter.</p>
<p>Ce pauvre beau Philippe avait un faible;
-son faible tait mme si bien portant qu'on
+son faible était même si bien portant qu'on
pouvait l'appeler fixe. Dans les ateliers,
terre classique des partis-pris baroques et
-des systmes fantastiques, on nomme cette
+des systèmes fantastiques, on nomme cette
maladie: une <em>tocade</em>. Mon pauvre Philippe,
-mon vrai beau-frre, tait en puissance de
-tocade. Il suffisait de faire toc-toc l'endroit
-prcis o sa tocade lui toquait le cerveau
+mon vrai beau-frère, était en puissance de
+tocade. Il suffisait de faire toc-toc à l'endroit
+précis où sa tocade lui toquait le cerveau
pour avoir raison de lui.</p>
-<p>Etant donn le plus lmentaire de tous
+<p>Etant donné le plus élémentaire de tous
les agents, la ligne nue; le plus ingrat, le
-plus naf de tous les procds: la silhouette;
+plus naïf de tous les procédés: la silhouette;
le plus offensant de tous les contrastes: l'opposition
-du blanc au noir; tant supprim
+du blanc au noir; étant supprimé
le gris, cette ouate que la gravure, la lithographie
-et mme la photographie mettent
-entre les deux ples contraires du jour et
-de la nuit, Philippe Las prtendait faire
+et même la photographie mettent
+entre les deux pôles contraires du jour et
+de la nuit, Philippe Laïs prétendait faire
jaillir la couleur.</p>
-<p>Il se consentait pas mme, comme M. Ingres,
- mler les matires colorantes sur sa
-palette en doses homopathiques. Son rve
-se formulait ainsi: Donnez moi un papier
-blanc mettre sur un papier noir, et mes
+<p>Il se consentait pas même, comme M. Ingres,
+à mêler les matières colorantes sur sa
+palette en doses homéopathiques. Son rêve
+se formulait ainsi: «Donnez moi un papier
+blanc à mettre sur un papier noir, et mes
ciseaux qui sont un prisme, vont vous montrer
-toutes les dgradations du spectre solaire.</p>
+toutes les dégradations du spectre solaire.»</p>
<p>Au moins, le docteur Josaphat jouait un
-peu au hasard de la chane lectrique et
-ne savait pas bien au juste ce que c'tait
+peu au hasard de la chaîne électrique et
+ne savait pas bien au juste ce que c'était
que la juxtasonnance. Le docteur Josaphat,
un tiers de savant, un tiers de charlatan,
-un tiers d'original, n'tait qu'un toqu imparfait.
-Mais Philippe, bont du ciel!
-l'homme le plus pur, le plus rudit, le plus
-logique, le plus brave que j'aie rencontr
-en ma vie! Son ide fixe tait grosse comme
-un marteau de forge! Il avait bti autour
-de sa conviction des murs plus pais
+un tiers d'original, n'était qu'un toqué imparfait.
+Mais Philippe, bonté du ciel!
+l'homme le plus pur, le plus érudit, le plus
+logique, le plus brave que j'aie rencontré
+en ma vie! Son idée fixe était grosse comme
+un marteau de forge! Il avait bâti autour
+de sa conviction des murs plus épais
que ceux d'une forteresse. Ce qu'il professait,
il le voyait, car nos sens peuvent devenir
fous.</p>
-<p>Ce soir-l, je les suivis tous trois de bien
-plus loin qu' l'ordinaire. Dsormais, j'avais
-quelque chose perdre: on me connaissait;
-si j'avais t surpris, adieu mes chteaux
-en Espagne! Malgr son enttement, Philippe
-Las n'aurait pu croire, en effet, que
-je suivais ses dcoupures.</p>
+<p>Ce soir-là, je les suivis tous trois de bien
+plus loin qu'à l'ordinaire. Désormais, j'avais
+quelque chose à perdre: on me connaissait;
+si j'avais été surpris, adieu mes châteaux
+en Espagne! Malgré son entêtement, Philippe
+Laïs n'aurait pu croire, en effet, que
+je suivais ses découpures.</p>
-<p>On se fait des monstres! me disais-je
-en regagnant pied l'htel de Kervign.
+<p>«On se fait des monstres! me disais-je
+en regagnant à pied l'hôtel de Kervigné.
Il ne s'agit que de voir les gens. Chacun
-est vulnrable par un ct. Ce fameux foss
+est vulnérable par un côté. Ce fameux fossé
qui me donnait la chair de poule, un enfant
-le sauterait.</p>
+le sauterait.»</p>
-<p>Le lendemain au djeuner, petite maman
+<p>Le lendemain au déjeuner, petite maman
avait sa migraine. Au dessert, elle me dit
d'un air languissant:</p>
-<p>J'ai vu le docteur hier soir.</p>
+<p>»J'ai vu le docteur hier soir.</p>
<p>&mdash;Comment va la musique? demandai-je.</p>
-<p>&mdash;C'est lui qui ma donn ma migraine.</p>
+<p>&mdash;C'est lui qui ma donné ma migraine.</p>
<p>&mdash;Le docteur!</p>
-<p>&mdash;Il vous a rencontr deux fois, le soir,
-sur le boulevard Beaumarchais.</p>
+<p>&mdash;Il vous a rencontré deux fois, le soir,
+sur le boulevard Beaumarchais.»</p>
<p>En disant cela, elle me regardait attentivement.
-Je rpondis avec un sang-froid
-qui m'tonna moi-mme:</p>
+Je répondis avec un sang-froid
+qui m'étonna moi-même:</p>
-<p>Cela n'est pas impossible.
+<p>«Cela n'est pas impossible.
<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p>
<p>&mdash;Aucune de ces dames ne demeure de
-ce ct, murmura-t-elle.</p>
+ce côté, murmura-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Except la comtesse, place Royale.</p>
+<p>&mdash;Excepté la comtesse, place Royale.</p>
-<p>&mdash;Trs bien! fit-elle avec un demi-sourire.</p>
+<p>&mdash;Très bien!» fit-elle avec un demi-sourire.</p>
-<p>Puis elle ajouta ngligemment:</p>
+<p>Puis elle ajouta négligemment:</p>
-<p>Chevalier, n'auriez-vous point pris,
-vous aussi, quelques actions du thtre?</p>
+<p>«Chevalier, n'auriez-vous point pris,
+vous aussi, quelques actions du théâtre?</p>
-<p>&mdash;Quelle folie!</p>
+<p>&mdash;Quelle folie!»</p>
-<p>Elle menaa du doigt.</p>
+<p>Elle menaça du doigt.</p>
-<p>Si vous m'aviez tromp, Ren, pronona-t-elle
+<p>«Si vous m'aviez trompé, René, prononça-t-elle
d'un accent dramatique, vous auriez
-agi en malhonnte homme!</p>
+agi en malhonnête homme!»</p>
-<p>Dieu m'est tmoin que je ne l'avais point
-trompe. Dans nos entretiens, elle faisait
-assez gnralement les demandes et les rponses.
+<p>Dieu m'est témoin que je ne l'avais point
+trompée. Dans nos entretiens, elle faisait
+assez généralement les demandes et les réponses.
Pour tromper, il faut promettre; je
-n'avais pas eu la peine de promettre: c'tait
+n'avais pas eu la peine de promettre: c'était
elle qui arrangeait nos petites affaires
- elle toute seule.</p>
+à elle toute seule.</p>
-<p>Il faut t'aimer comme tu es, Ren, murmura-t-elle.
+<p>«Il faut t'aimer comme tu es, René, murmura-t-elle.
J'ai fait une folie, la punition
commence. Mais quand je souffrirais un
-peu plus, qu'importe, si tu es heureux.</p>
+peu plus, qu'importe, si tu es heureux.»</p>
-<p>Ceux de mon ge sont touchs aisment.</p>
+<p>Ceux de mon âge sont touchés aisément.</p>
<p>Je baisai sa main de tout mon c&oelig;ur. Elle
-me fit asseoir prs d'elle, essuya ses yeux
-o il n'y avait plus de larmes, et murmura
+me fit asseoir près d'elle, essuya ses yeux
+où il n'y avait plus de larmes, et murmura
dans son mouchoir qu'elle avait mis entre
ses dents:</p>
-<p>Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force
-d'entendre cela!</p>
+<p>«Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force
+d'entendre cela!»</p>
<p>Mais moi, je ne l'entendais pas ainsi le
moins du monde. Beaucoup de gens sont
-heureux de s'pancher, je le sais bien; je
-ne suis pas d'entre eux. J'avais vcu solitaire.
-Mon amour se suffisait lui-mme et
+heureux de s'épancher, je le sais bien; je
+ne suis pas d'entre eux. J'avais vécu solitaire.
+Mon amour se suffisait à lui-même et
je n'avais pas besoin de confident.</p>
-<p>Je n'aime pas, rpondis-je.</p>
+<p>«Je n'aime pas,» répondis-je.</p>
-<p>Il se rpandit une telle expression de joie
+<p>Il se répandit une telle expression de joie
sur son visage que j'eus regret d'avoir ainsi
-parl.</p>
+parlé.</p>
-<p>Tu as bon c&oelig;ur et tu es incapable de
-mentir! murmura-t-elle.</p>
+<p>«Tu as bon c&oelig;ur et tu es incapable de
+mentir!» murmura-t-elle.</p>
-<p>Puis elle s'cria:</p>
+<p>Puis elle s'écria:</p>
-<p>Je suis gurie! Je te prends ta journe....
-tout entire, entends-tu? et ta soire!
+<p>«Je suis guérie! Je te prends ta journée....
+tout entière, entends-tu? et ta soirée!
si tu refuses, je verrai bien que tu n'as
-pas dit la vrit.</p>
+pas dit la vérité.»</p>
<p>Je ne refusai pas.</p>
-<p>Sais-tu ce que nous allons faire ce soir!
+<p>«Sais-tu ce que nous allons faire ce soir!
me demanda-t-elle gaiement. Mon mari a
-mont en grade; il protge le drame, nous
-irons voir Mlle La Mouton, jeune premier
-rle de l'Ambigu-Comique.</p>
-
-<p>Nous allmes voir Mlle La Mouton, qui
-tait une belle brune, allaite au thtre
-Chantereine, prononant les rrrrr la faon
-de la bonne cole, et disant: Merci,
-mon Dieu! comme un sraphin. Le regard
-de celle-l promettait qu'elle ne refuserait
-jamais aucun mobilier. C'tait ici comme l-bas,
+monté en grade; il protége le drame, nous
+irons voir Mlle Léa Mouton, jeune premier
+rôle de l'Ambigu-Comique.»</p>
+
+<p>Nous allâmes voir Mlle Léa Mouton, qui
+était une belle brune, allaitée au théâtre
+Chantereine, prononçant les rrrrr à la façon
+de la bonne école, et disant: Merci,
+mon Dieu! comme un séraphin. Le regard
+de celle-là promettait qu'elle ne refuserait
+jamais aucun mobilier. C'était ici comme là-bas,
exactement. Laroche, en habit noir,
-trnait aux stalles d'orchestre, et le prsident
-se cachait dans une baignoire d'avant-scne.
-On lana des fleurs Mlle La Mouton;
+trônait aux stalles d'orchestre, et le président
+se cachait dans une baignoire d'avant-scène.
+On lança des fleurs à Mlle Léa Mouton;
quand on la rappela, selon le rite, Laroche
se leva pour l'applaudir galamment.</p>
-<p>Nous sortmes aprs le troisime acte:
-ma cousine tait de mauvaise humeur tout
- fait. Elle me dit que La Mouton tait
-marque de la petite vrole.</p>
+<p>Nous sortîmes après le troisième acte:
+ma cousine était de mauvaise humeur tout
+à fait. Elle me dit que Léa Mouton était
+marquée de la petite vérole.</p>
-<p>Baoque est Paris! nous dit le docteur
-Josaphat sous le pristyle, comme on annonce
-l'apparition d'une comte l'horizon.
-Il tudie la juxtasonnance. Comment trouvez-vous
+<p>«Baïoque est à Paris! nous dit le docteur
+Josaphat sous le péristyle, comme on annonce
+l'apparition d'une comète à l'horizon.
+Il étudie la juxtasonnance. Comment trouvez-vous
notre brebis? Eh! eh! chevalier,
-avez-vous fini, l-bas, du ct de la Bastille?
-Vous savez que ma chane a rduit en deux
+avez-vous fini, là-bas, du côté de la Bastille?
+Vous savez que ma chaîne a réduit en deux
jours une pleuro-pneumonie double avec
-ictre? C'est joli. J'invente un bracelet.
-Plus de phthisie! L'acadmie est aux
-champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie:
+ictère? C'est joli. J'invente un bracelet.
+Plus de phthisie! L'académie est aux
+champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie:»
Mlle Quilleb&oelig;uf, manicure,
-passage Tivoli, 9, chez M. Audri. Nous
-marchons. Sentez le prsident: cette La
-fume comme un amour. Je vais chez Baoque.</p>
+passage Tivoli, 9, chez M. Audrié.» Nous
+marchons. Sentez le président: cette Léa
+fume comme un amour. Je vais chez Baïoque.»</p>
-<p>Je reconduisis fidlement ma cousine
-l'htel. En chemin, elle me dit de lui acheter
-des cigarettes. On lui et fait avaler des
+<p>Je reconduisis fidèlement ma cousine à
+l'hôtel. En chemin, elle me dit de lui acheter
+des cigarettes. On lui eût fait avaler des
sabres!</p>
-<p>Dix heures et demie sonnant, j'tais
+<p>Dix heures et demie sonnant, j'étais à
mon poste, assis devant une carafe d'eau
-glace la seconde table du caf qui fait le
+glacée à la seconde table du café qui fait le
coin du boulevard et de la place de la Bastille,
-Philippe arriva presque aussitt aprs
+Philippe arriva presque aussitôt après
en fredonnant son air favori. Je le saluai
comme il s'asseyait.</p>
-<p>Ah! me dit-il, vous tes du quartier?
+<p>«Ah! me dit-il, vous êtes du quartier?
C'est le diable. Je n'ai pas pu enlever l'aile
-gauche de mon cygne.</p>
+gauche de mon cygne.»</p>
<p>Puis il demanda un journal, parce qu'il y
avait des nouvelles d'Orient.
@@ -8969,1255 +8931,1255 @@ avait des nouvelles d'Orient.
<p>J'aurais voulu l'Orient au fin fond de l'enfer.</p>
-<p>Peut-on voir?.... demandai-je aprs
-une mortelle demi-heure et au moment o
+<p>«Peut-on voir?.... demandai-je après
+une mortelle demi-heure et au moment où
il rejetait son journal.</p>
-<p>&mdash;Ma Lda. Je l'ai guillotine, j'en
+<p>&mdash;Ma Léda. Je l'ai guillotinée, j'en
perds beaucoup par impatience. En cherchant
bien, on devrait tout faire, car le
propre d'un groupe est de ne renfermer
que des lignes continues. Tout se tient dans
-un tableau, tout le moins par le sol qui
-supporte les personnages. Mais le beau mrite
-que de rendre la vie par la vie. Dlayez
+un tableau, à tout le moins par le sol qui
+supporte les personnages. Mais le beau mérite
+que de rendre la vie par la vie. Délayez
une vessie de rouge et vous aurez un vrai
sang. Est-ce que vous avez entendu parfois
-des gens parler en vers? C'est la difficult
-qui est l'art. Tout ce qui loigne l'art de la
-nature dans le sens de la difficult est un
-progrs. Voyez si les sculpteurs peinturlurent
+des gens parler en vers? C'est la difficulté
+qui est l'art. Tout ce qui éloigne l'art de la
+nature dans le sens de la difficulté est un
+progrès. Voyez si les sculpteurs peinturlurent
leurs statues. Je vous ferai une statue
en papier qui aura le relief que vous voudrez.
-J'ai dessin un bras tendu, en plein
+J'ai dessiné un bras tendu, en plein
raccourci, avec le doigt roide comme une
-pe. C'est l'<em>a b c</em>. La couleur! voil le
-grand problme.</p>
+épée. C'est l'<em>a b c</em>. La couleur! voilà le
+grand problème.</p>
-<p>Les portes de ce misrable thtre s'ouvraient.</p>
+<p>Les portes de ce misérable théâtre s'ouvraient.</p>
-<p>Ds que les portes du thtre s'ouvraient
-Philippe Las allait son devoir. Celui-l
+<p>Dès que les portes du théâtre s'ouvraient
+Philippe Laïs allait à son devoir. Celui-là
devait bien aimer sa s&oelig;ur, et pour cela je
l'aimais deux fois.</p>
-<p>Mais quelle devait tre cette famille?
-L'intrieur de cette maison m'apparaissait
+<p>Mais quelle devait être cette famille?
+L'intérieur de cette maison m'apparaissait
souvent comme un calme et noble sourire.
-Ma pense en tait toute claire. Ce n'taient
+Ma pensée en était toute éclairée. Ce n'étaient
pas des gens comme les autres; du
-moins je ne les voyais point sous le mme
-aspect que les autres. Ils taient plus beaux
-et ils taient autrement beaux. Ils posaient
+moins je ne les voyais point sous le même
+aspect que les autres. Ils étaient plus beaux
+et ils étaient autrement beaux. Ils posaient
devant moi, purs comme un groupe de
marbre. Cela venait-il de ce que je connaissais
-leur origine? Peut-tre, mais cela
-venait aussi de ce qu'ils taient, en ralit,
-models selon la ligne antique. J'avais peu
-de littrature, je le rpte, je ne pensais
+leur origine? Peut-être, mais cela
+venait aussi de ce qu'ils étaient, en réalité,
+modelés selon la ligne antique. J'avais peu
+de littérature, je le répète, je ne pensais
point, selon l'habitude d'un grand nombre,
- l'aide de potiques rminiscences.</p>
+à l'aide de poétiques réminiscences.</p>
-<p>Avouerai-je davantage? Avant de connatre
-cette famille hellne, je respectais
-les souvenirs de la Grce classique beaucoup
+<p>Avouerai-je davantage? Avant de connaître
+cette famille hellène, je respectais
+les souvenirs de la Grèce classique beaucoup
plus que je ne les aimais.</p>
-<p>Ce qui m'avait sduit, c'tait l'harmonie
-vivante de cette trinit groupe si navement:
-la fille, le trsor, garde par le vieillard
+<p>Ce qui m'avait séduit, c'était l'harmonie
+vivante de cette trinité groupée si naïvement:
+la fille, le trésor, gardée par le vieillard
et par le jeune homme; ce qui m'avait
-sduit aussi, c'tait la concordance
-idale, la symtrie douce et tendre de leurs
-beauts. Il et t pour moi impossible de
-rver cette enfant adore un autre pre.
-Son pre l'ornait. Elle tait la parure de
-son pre, doublement heureux, car il avait
+séduit aussi, c'était la concordance
+idéale, la symétrie douce et tendre de leurs
+beautés. Il eût été pour moi impossible de
+rêver à cette enfant adorée un autre père.
+Son père l'ornait. Elle était la parure de
+son père, doublement heureux, car il avait
un autre orgueil: il avait Philippe, le plus
beau des trois, sans doute, le type le plus
-lev de la beaut humaine qui ait jamais
-frapp mes regards.</p>
+élevé de la beauté humaine qui ait jamais
+frappé mes regards.</p>
<p>Quatre fois de suite je revins m'asseoir
-auprs de Philippe avant d'obtenir un rsultat.
+auprès de Philippe avant d'obtenir un résultat.
Comme presque toutes les natures
douces, il s'attachait par l'habitude et il
-prenait confiance l'us, sans qu'il y et
+prenait confiance à l'usé, sans qu'il y eût
pour cela aucune valable raison. Ce n'est
pas que je fusse sans faire tous mes efforts
pour captiver son affection; mais ces efforts
-que je faisais, se bornaient ncessairement
- bien peu de chose. J'coutais plus que je
-ne parlais, et peine, d'ailleurs, la conversation
-devenait-elle intressante, que cet
-odieux thtre vomissait sa foule et nous
-sparait.</p>
-
-<p>Paris est au monde la ville o se nouent
-le plus de relations de ce genre. Il est
-Paris des milliers d'amis de caf, de restaurant,
+que je faisais, se bornaient nécessairement
+à bien peu de chose. J'écoutais plus que je
+ne parlais, et à peine, d'ailleurs, la conversation
+devenait-elle intéressante, que cet
+odieux théâtre vomissait sa foule et nous
+séparait.</p>
+
+<p>Paris est au monde la ville où se nouent
+le plus de relations de ce genre. Il est à
+Paris des milliers d'amis de café, de restaurant,
d'omnibus et de promenade qui
-n'ont jamais song changer leurs noms.
-Ils sont runis par une communaut d'habitude;
-hors du cercle de l'habitude, peut-tre
-n'auraient-ils plus de plaisir se voir.
-On sait l'anecdote de ces deux habitus
-du Thtre-Italien qui, partageant depuis
-vingt ans les mmes enthousiasmes et les
-mme rancunes musicales, se trouvrent
-une fois face face hors de leurs stalles.
-Le hasard avait rapproch leurs enfants
-leur insu et ils devenaient frres en apprenant
+n'ont jamais songé à échanger leurs noms.
+Ils sont réunis par une communauté d'habitude;
+hors du cercle de l'habitude, peut-être
+n'auraient-ils plus de plaisir à se voir.
+On sait l'anecdote de ces deux habitués
+du Théâtre-Italien qui, partageant depuis
+vingt ans les mêmes enthousiasmes et les
+même rancunes musicales, se trouvèrent
+une fois face à face hors de leurs stalles.
+Le hasard avait rapproché leurs enfants à
+leur insu et ils devenaient frères en apprenant
mutuellement comme ils s'appelaient.
-Ce fut une grande joie; mais ils changrent
+Ce fut une grande joie; mais ils changèrent
de stalles.</p>
<p>Ce fut du reste l'impatience produite par
-cette interruption priodique de nos courtes
-entrevues qui mit fin mon purgatoire.
-Philippe mettait dvelopper ses thories
-une inconcevable passion. Rien n'entrane
-comme la dmonstration de l'impossible.
+cette interruption périodique de nos courtes
+entrevues qui mit fin à mon purgatoire.
+Philippe mettait à développer ses théories
+une inconcevable passion. Rien n'entraîne
+comme la démonstration de l'impossible.
<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-Les deux dernires fois, en me quittant, il
-s'tait cri: On ne peut causer ici!</p>
+Les deux dernières fois, en me quittant, il
+s'était écrié: On ne peut causer ici!</p>
-<p>Cela m'avait donn l'esprance. Le quatrime
-soir, je m'arrangeai de faon le
-pousser par quelques objections faciles
-rsoudre. Il prit feu comme un paquet d'amadou,
+<p>Cela m'avait donné l'espérance. Le quatrième
+soir, je m'arrangeai de façon à le
+pousser par quelques objections faciles à
+résoudre. Il prit feu comme un paquet d'amadou,
et quand les bourdonnements de la
-foule annoncrent la fin du spectacle, il
-frappa la table d'un matre coup de poing.</p>
+foule annoncèrent la fin du spectacle, il
+frappa la table d'un maître coup de poing.</p>
-<p>J'ai chez moi, me dit-il, des copies de
-Raphal et des copies de Rubens. C'est
-seulement en voyant les unes auprs des
+<p>«J'ai chez moi, me dit-il, des copies de
+Raphaël et des copies de Rubens. C'est
+seulement en voyant les unes auprès des
autres qu'on peut voir ce que j'entends par
la couleur.</p>
-<p>&mdash;Des copies de Raphal et de Rubens
-en dcoupures! m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Des copies de Raphaël et de Rubens
+en découpures! m'écriai-je.</p>
<p>&mdash;Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il,
-au lieu de rpondre.</p>
+au lieu de répondre.</p>
-<p>&mdash;Ren, rpliquai-je.</p>
+<p>&mdash;René, répliquai-je.</p>
<p>&mdash;Tout court?</p>
<p>&mdash;Tout court.</p>
<p>&mdash;Et que faites-vous? Je vous demande
-pardon: je suis chez mon pre et j'ai ma
+pardon: je suis chez mon père et j'ai ma
s&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Je suis attach au ministre de la justice.</p>
+<p>&mdash;Je suis attaché au ministère de la justice.»</p>
-<p>Il hsita, puis il reprit:</p>
+<p>Il hésita, puis il reprit:</p>
-<p>Voulez-vous me venir voir?</p>
+<p>«Voulez-vous me venir voir?</p>
<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;A quelle heure tes-vous libre?</p>
+<p>&mdash;A quelle heure êtes-vous libre?</p>
-<p>&mdash;L'aprs-midi.</p>
+<p>&mdash;L'après-midi.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! demain je vous attendrai
-trois heures.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! demain je vous attendrai à
+trois heures.»</p>
<p>Il me tendit la main, pendant que je lui
disais:</p>
-<p>C'est convenu.</p>
+<p>«C'est convenu.»</p>
-<p>J'tais si transport que je ne songeai
-point lui demander son nom ni son adresse.
-Je savais tout cela du reste, mais, vis--vis
+<p>J'étais si transporté que je ne songeai
+point à lui demander son nom ni son adresse.
+Je savais tout cela du reste, mais, vis-à-vis
de lui, je ne devais point le savoir.
-Heureusement, il eut la mme ide que moi,
-car, cinq minutes aprs, un garon du thtre
+Heureusement, il eut la même idée que moi,
+car, cinq minutes après, un garçon du théâtre
vint me remettre une carte portant:
-Philippe Las, rue Saint-Sabin n<sup>o</sup> 19.</p>
+Philippe Laïs, rue Saint-Sabin n<sup>o</sup> 19.</p>
<p>Il y avait maintenant six jours que je n'avais
-mis les pieds au thtre, car ma cousine
-avait pris, vis--vis de moi, le rle de
-victime et j'tais oblig de lui tenir compagnie
-aprs le dner. C'est moi qui tais vritablement
-victime, et je commenais
-me regarder comme un opprim. J'allais
-au ministre tous les 32 du mois; le concierge
+mis les pieds au théâtre, car ma cousine
+avait pris, vis-à-vis de moi, le rôle de
+victime et j'étais obligé de lui tenir compagnie
+après le dîner. C'est moi qui étais véritablement
+victime, et je commençais à
+me regarder comme un opprimé. J'allais
+au ministère tous les 32 du mois; le concierge
de l'Ecole de droit ne connaissait
pas encore mon visage. Ma cousine avait
-besoin de moi ds le matin, pour prendre
-son caf; elle avait encore besoin de moi
- midi pour me parler de ses vingt-huit
-ans en dvorant le second djeuner; de
-midi cinq heures, c'taient les emplettes,
-ses visites elle et le bois, o il lui fallait
-bien quelqu'un, en conscience. Le ministre
+besoin de moi dès le matin, pour prendre
+son café; elle avait encore besoin de moi
+à midi pour me parler de ses vingt-huit
+ans en dévorant le second déjeuner; de
+midi à cinq heures, c'étaient les emplettes,
+ses visites à elle et le bois, où il lui fallait
+bien quelqu'un, en conscience. Le ministère
n'est pas un lieu de plaisir, l'Ecole de droit
ne peut rivaliser avec le jardin d'Armide,
mais croyez que je regrettais bien souvent
-l'Ecole de droit et le ministre, occup que
-j'tais pendant quatre mortelles heures
+l'Ecole de droit et le ministère, occupé que
+j'étais pendant quatre mortelles heures à
entendre vanter le sort de celles qui n'ont
-plus rien mnager, ou bien encore compter
+plus rien à ménager, ou bien encore à compter
les mois de nourrice de toutes celles
qui chancelaient au sommet de leurs vingt-huit
-ans. Age terrible! ge odieux! chiffre
-froce qui frappait sans cesse mon
+ans. Age terrible! âge odieux! chiffre
+féroce qui frappait sans cesse mon
oreille comme une baguette bat le tambour.</p>
<p>Ma cousine avait une demi-douzaine
-d'amies qu'elle nommait spcialement: ces
-dames, qui taient comme elle un peu
-dclasses, un peu ravages, et que sa nouvelle
-suzerainet sur moi rendait jalouses.
-Cela l'enchantait. Elle courait aprs ces dames
-quand elle m'avait et m'et volontiers
-juch au bout d'une hampe comme un drapeau.</p>
-
-<p>Je savais, grce Dieu, les aventures de
-ces dames, par le menu. C'tait un recueil
-de temptes, quelque chose comme les
-<cite>Beauts de l'histoire des naufrages</cite>. Au
-contraire de ma cousine, qui avait pass au
+d'amies qu'elle nommait spécialement: «ces
+dames», qui étaient comme elle un peu
+déclassées, un peu ravagées, et que sa nouvelle
+suzeraineté sur moi rendait jalouses.
+Cela l'enchantait. Elle courait après ces dames
+quand elle m'avait et m'eût volontiers
+juché au bout d'une hampe comme un drapeau.</p>
+
+<p>Je savais, grâce à Dieu, les aventures de
+ces dames, par le menu. C'était un recueil
+de tempêtes, quelque chose comme les
+<cite>Beautés de l'histoire des naufrages</cite>. Au
+contraire de ma cousine, qui avait passé au
travers des plus horribles tourmentes sans
-jamais sombrer, ces dames chaviraient la
-moindre bourrasque; l'Ocan parisien roulait
- et l leurs dbris. Je m'tais engag
- ne pas faire la cour ces dames, et sur
-ma foi de chrtien, je fais serment de n'avoir
-jamais eu la moindre envie d'tre parjure.</p>
-
-<p>Chaque fois que j'ai voulu parler des soires
+jamais sombrer, ces dames chaviraient à la
+moindre bourrasque; l'Océan parisien roulait
+çà et là leurs débris. Je m'étais engagé
+à ne pas faire la cour à ces dames, et sur
+ma foi de chrétien, je fais serment de n'avoir
+jamais eu la moindre envie d'être parjure.</p>
+
+<p>Chaque fois que j'ai voulu parler des soirées
de ma cousine, la peur m'a pris. Je
-redoutais ces soires comme le cholra-morbus.
-Ces dames en taient l'honneur.
+redoutais ces soirées comme le choléra-morbus.
+Ces dames en étaient l'honneur.
Elles avaient toutes des <em>positions</em>, quoique
ces positions fussent toutes plus ou moins
-brches. Leurs titres sonnaient bien, elles
+ébréchées. Leurs titres sonnaient bien, elles
<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-formaient un snat, prsid par ma cousine,
-et dont la mission tait d'craser le <em>casuel</em>.</p>
+formaient un sénat, présidé par ma cousine,
+et dont la mission était d'écraser le <em>casuel</em>.</p>
-<p>Le casuel, autrement dit tiers-tat, se
+<p>Le casuel, autrement dit tiers-état, se
composait de visiteuses officielles qui venaient
-chez ma cousine cause de la dignit
-de son mari; bonnes vieilles conseillres,
-avocates gnrales et mme petites substitutes
-pointues, charmantes ailleurs peut-tre,
-mais ici en dfiance lgitime et
-cuirasses comme des plongeurs.</p>
-
-<p>Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandt
-sans cesse aide et protection; son rve
-tait de passer debout entre deux haies
-agenouilles. Elle n'avait, au demeurant,
-nulle mchancet dans le c&oelig;ur, mais je ne
-sais pas ce qu'elle et fait de son mari et
+chez ma cousine à cause de la dignité
+de son mari; bonnes vieilles conseillères,
+avocates générales et même petites substitutes
+pointues, charmantes ailleurs peut-être,
+mais ici en défiance légitime et
+cuirassées comme des plongeurs.</p>
+
+<p>Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandât
+sans cesse aide et protection; son rêve
+était de passer debout entre deux haies
+agenouillées. Elle n'avait, au demeurant,
+nulle méchanceté dans le c&oelig;ur, mais je ne
+sais pas ce qu'elle eût fait de son mari et
de la femme du ministre, si ce double escamotage
-avait d la conduire au portefeuille.</p>
+avait dû la conduire au portefeuille.</p>
-<p>On s'ennuyait chez elle d'une faon si
-navrante que le c&oelig;ur dfaillait. M. Kervign
+<p>On s'ennuyait chez elle d'une façon si
+navrante que le c&oelig;ur défaillait. M. Kervigné
avait coutume de faire un tour de salon
-vers les onze heures. S'il se trouvait l
+vers les onze heures. S'il se trouvait là
quelque magistrat important, il restait;
mais s'il n'y avait que du fretin, selon l'habitude,
il disparaissait dans un nuage. Josaphat
-appelait cela la bndiction. A partir
+appelait cela la bénédiction. A partir
de ce moment solennel, le casuel n'avait
-plus qu'une proccupation: la fuite. On
-glissait bas bruit vers la porte; onze heures
-et demie sonnant trouvaient la dernire
-substitute billant dans l'antichambre,
-et ces dames, runies en petit comit
-avec ces messieurs, prenaient le th
-au sucre de la mdisance.</p>
-
-<p>Qui taient ces messieurs? Hlas! qui
+plus qu'une préoccupation: la fuite. On
+glissait à bas bruit vers la porte; onze heures
+et demie sonnant trouvaient la dernière
+substitute bâillant dans l'antichambre,
+et ces dames, réunies en petit comité
+avec ces «messieurs,» prenaient le thé
+au sucre de la médisance.</p>
+
+<p>Qui étaient ces messieurs? Hélas! qui
l'on pouvait: d'anciens beaux fruits, des aigles
-empaills o la mite s'tait mise, quelques
+empaillés où la mite s'était mise, quelques
vicomtes de Landerneau en passant,
-un monsignor obse qui jouait la contre-partie
+un monsignor obèse qui jouait la contre-partie
de Tartuffe, le docteur Josaphat....
-Mais Josaphat tait ici comme le soleil.
+Mais Josaphat était ici comme le soleil.
Toutes ces dames regrettaient ses rayons et
-aspiraient se replonger dans sa gloire.</p>
+aspiraient à se replonger dans sa gloire.</p>
<p>Quel heureux perroquet j'aurais fait, si
-j'avais eu la moindre vocation pour l'tat
+j'avais eu la moindre vocation pour l'état
de Vert-Vert!</p>
<h2>XVII.<br />
<span class="medium">COMME NOUS NOUS PARLAMES.</span></h2>
<p class="p2">En regardant la rue du Regard, j'avais la
-carte de Philippe Las sur mon c&oelig;ur, mon
-trophe, ma conqute. C'tait comme une
-manation d'Annette. J'avais enfin le talisman!
-Mon sang me brlait, ma tte tournait,
+carte de Philippe Laïs sur mon c&oelig;ur, mon
+trophée, ma conquête. C'était comme une
+émanation d'Annette. J'avais enfin le talisman!
+Mon sang me brûlait, ma tête tournait,
ma joie me donnait le vertige.</p>
-<p>Oh! comme j'aimais! Et quel trsor d'adorables
-bonheurs recle l'amour enfant!
+<p>Oh! comme j'aimais! Et quel trésor d'adorables
+bonheurs recèle l'amour enfant!
Je sais bien que je ne ferai pleurer personne
-mais j'ai les larmes aux yeux en crivant
-ces lignes, qui ne parlent qu' moi-mme.
+mais j'ai les larmes aux yeux en écrivant
+ces lignes, qui ne parlent qu'à moi-même.
Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin
-dans ce ddale des rues tortueuses qui
-entouraient alors l'htel de ville; je m'entends
+dans ce dédale des rues tortueuses qui
+entouraient alors l'hôtel de ville; je m'entends
causer tout seul et dire en vain ces
-chres extravagances que la plume ne saurait
+chères extravagances que la plume ne saurait
point fixer. Le quai me parut une ville
-inconnue. Avais-je jamais pass ce pont?
-Le ciel n'avait que des toiles, et la rivire,
+inconnue. Avais-je jamais passé ce pont?
+Le ciel n'avait que des étoiles, et la rivière,
toute basse, chantait comme un ruisseau
au fond de son lit.</p>
<p>Oh! que tout me semblait beau, et comme
je remerciais Dieu!</p>
-<p>Cette fois, malgr la bonne habitude que
-j'avais de dormir sur mes motions, je ne pus
-fermer l'&oelig;il. Le grand jour me surprit rvant.
-Cette fois, je crois que je fus pote. Je vis
+<p>Cette fois, malgré la bonne habitude que
+j'avais de dormir sur mes émotions, je ne pus
+fermer l'&oelig;il. Le grand jour me surprit rêvant.
+Cette fois, je crois que je fus poète. Je vis
des rubans d'argent qui serpentaient dans
-un vallon vert, et sous une ombre paisse,
+un vallon vert, et sous une ombre épaisse,
je vis deux enfants heureux s'adorer.</p>
<p>Annette! Mon c&oelig;ur! mon c&oelig;ur!</p>
<p>Et certes vous avez bien le droit de vous
-tonner, car je ne parle pas des craintes
+étonner, car je ne parle pas des craintes
qui accompagnent tout amour, je passe sous
-silence les inquitudes insparables de la
-passion, mme dclare, mme accepte.
+silence les inquiétudes inséparables de la
+passion, même déclarée, même acceptée.
Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais
-rien dit encore celle que j'aimais,
-rien, ni par les lvres, ni par le regard;
-moi qui tais un tranger pour elle, moi
+rien dit encore à celle que j'aimais,
+rien, ni par les lèvres, ni par le regard;
+moi qui étais un étranger pour elle, moi
dont elle ne connaissait point le visage, moi
-qui portais un nom qu'elle devait dtester?</p>
+qui portais un nom qu'elle devait détester?</p>
<p>Si je faisais un roman, je m'occuperais
de cela. La fiction a besoin de vraisemblance,
-ce qui revient dire qu'il faut de
-l'habilet pour tre menteur.</p>
+ce qui revient à dire qu'il faut de
+l'habileté pour être menteur.</p>
<p>Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi
ne rapportent-ils pas purement et simplement
<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
ce qu'ils ont vu de leur propre
c&oelig;ur? Que leur importerait alors le petit
-code idiot dict par cette plate tyrannie:
-la vraisemblance? La vrit s'affirme elle-mme
-comme la lumire; elle met son pied
-nu sur les caprices pdantesques de la rgle;
-ds qu'elle parat, ce ftiche des paralytiques
-de la pense, la vraisemblance
+code idiot édicté par cette plate tyrannie:
+la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même
+comme la lumière; elle met son pied
+nu sur les caprices pédantesques de la règle;
+dès qu'elle paraît, ce fétiche des paralytiques
+de la pensée, la vraisemblance
s'enfuit comme une chouette devant le
jour.</p>
-<p>Je n'avais ni crainte ni inquitude. Je ne
-sais pas pourquoi je n'avais ni inquitude ni
+<p>Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne
+sais pas pourquoi je n'avais ni inquiétude ni
crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes souvenirs,
-plus vifs, plus lumineux mesure
-qu'ils s'loignent, et je n'y vois que certitude.
-Tout tait gagn pour moi: j'allais voir
+plus vifs, plus lumineux à mesure
+qu'ils s'éloignent, et je n'y vois que certitude.
+Tout était gagné pour moi: j'allais voir
Annette!</p>
-<p>Non, en toute conscience, l'ide ne me
+<p>Non, en toute conscience, l'idée ne me
vint point qu'Annette pourrait ne pas m'aimer.</p>
-<p>Ces ides-l viennent, le plus souvent,
-par le canal des gens sages qui l'on se
+<p>Ces idées-là viennent, le plus souvent,
+par le canal des gens sages à qui l'on se
confie. Je n'avais pas de confident.</p>
-<p>Au djeuner, ma cousine me regarda
-avec dfiance; srement, je portai mon bonheur
-crit en grosses lettres quelque part.
-Elle avait dj dispos de ma journe, lorsque
-le prsident vint s'asseoir table. J'avais
-de la veine. M. de Kervign, pour la
-premire fois de sa vie, me fit des reproches
+<p>Au déjeuner, ma cousine me regarda
+avec défiance; sûrement, je portai mon bonheur
+écrit en grosses lettres quelque part.
+Elle avait déjà disposé de ma journée, lorsque
+le président vint s'asseoir à table. J'avais
+de la veine. M. de Kervigné, pour la
+première fois de sa vie, me fit des reproches
et se plaignit de mon inexactitude au
bureau.</p>
-<p>Je confesse que le mot inexactitude tait
-le comble de la clmence. Saisissant la balle
-au bond, je promis d'aller au ministre le
-jour mme.</p>
+<p>Je confesse que le mot inexactitude était
+le comble de la clémence. Saisissant la balle
+au bond, je promis d'aller au ministère le
+jour même.</p>
-<p>J'ai dit que ma cousine tait une bonne
+<p>J'ai dit que ma cousine était une bonne
femme; je le prouve en ajoutant qu'elle prit
-franchement mes absences son compte.
-M. de Kervign, toujours galant, rpliqua:</p>
+franchement mes absences à son compte.
+M. de Kervigné, toujours galant, répliqua:</p>
-<p>Madame, si j'tais le chef de notre
+<p>«Madame, si j'étais le chef de notre
jeune cousin, vos explications suffiraient
-pour le prsent et pour l'avenir; mais si
+pour le présent et pour l'avenir; mais si
vous avez tout pouvoir sur moi, il n'en est
-pas de mme pour le fonctionnaire de qui
-dpend le chevalier de Kervign. Nous ne
-devons pas entraver sa carrire.</p>
+pas de même pour le fonctionnaire de qui
+dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne
+devons pas entraver sa carrière.</p>
-<p>&mdash;Vous avez vu, rpliqua Aurlie en
+<p>&mdash;Vous avez vu, répliqua Aurélie en
soupirant, vous avez vu que le pauvre enfant
-animait un peu ma solitude.... Ren,
+animait un peu ma solitude.... René,
je ne vous retiens plus. Je dois vivre seule
-et murer la porte de ma cellule.</p>
+et murer la porte de ma cellule.»</p>
-<p>Le prsident ne fut pas long djeuner.</p>
+<p>Le président ne fut pas long à déjeuner.</p>
-<p>Peut-tre, dans beaucoup de cas, M. de
-Kervign fait Aurlie, mais, neuf fois sur
-dix, Aurlie fait M. de Kervign. Moi,
-j'aime mieux le mnage du cordonnier o,
-aprs s'tre cogn, l'on s'embrasse.</p>
+<p>Peut-être, dans beaucoup de cas, M. de
+Kervigné fait Aurélie, mais, neuf fois sur
+dix, Aurélie fait M. de Kervigné. Moi,
+j'aime mieux le ménage du cordonnier où,
+après s'être cogné, l'on s'embrasse.</p>
-<p>J'tais libre, puisque j'allais au ministre.
+<p>J'étais libre, puisque j'allais au ministère.
Je montai chez moi tout de suite. Ma cousine
-tait trs curieuse de ma toilette, qui
+était très curieuse de ma toilette, qui
faisait en quelque sorte partie de la sienne,
-puisque j'tais son cavalier. J'avais ce qu'il
-fallait profusion. Je choisis un costume du
-matin fort lgant et propre minemment
- me faire prendre en grippe par n'importe
+puisque j'étais son cavalier. J'avais ce qu'il
+fallait à profusion. Je choisis un costume du
+matin fort élégant et propre éminemment
+à me faire prendre en grippe par n'importe
quel chef de bureau; je l'endossai, et
-ma glace me dit que j'tais en tenue convenable
-pour remplir mes fonctions. Il tait
-une heure peine. Quand je redescendis,
-Aurlie tait encore table. Laroche lui
-servait le caf.</p>
+ma glace me dit que j'étais en tenue convenable
+pour remplir mes fonctions. Il était
+une heure à peine. Quand je redescendis,
+Aurélie était encore à table. Laroche lui
+servait le café.</p>
-<p>Il y a M. Sauvagel, murmurait le drle
-au moment o j'entrais.</p>
+<p>«Il y a M. Sauvagel, murmurait le drôle
+au moment où j'entrais.</p>
<p>La cousine me regarda tendrement.</p>
-<p>A-t-il cette tournure-l? rpliqua-t-elle.</p>
+<p>«A-t-il cette tournure-là? répliqua-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Idal de coiffeur! grommela Laroche.</p>
+<p>&mdash;Idéal de coiffeur!» grommela Laroche.</p>
-<p>Ce n'tait pas de M. de Sauvagel qu'il
+<p>Ce n'était pas de M. de Sauvagel qu'il
parlait.</p>
-<p>Enfin, reprit Aurlie en me donnant
-une poigne de main; pour une fois....
-Roro, tu vas aller dire M. Sauvagel que
-nous ferons une promenade au bois.</p>
+<p>«Enfin, reprit Aurélie en me donnant
+une poignée de main; pour une fois....
+Roro, tu vas aller dire à M. Sauvagel que
+nous ferons une promenade au bois.»</p>
-<p>Elle soupira. Ce Sauvagel n'tait mme
-pas vicomte! il vendait des sardines Concarneau
-et disait: <em>Quoique </em>, comme Joson
+<p>Elle soupira. Ce Sauvagel n'était même
+pas vicomte! il vendait des sardines à Concarneau
+et disait: <em>Quoique çà</em>, comme Joson
Michais. Il avait cinquante mille francs de
rentes; il apprenait la vie de Paris pour pratiquer
- Concarneau.</p>
+à Concarneau.</p>
<p>Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste
-et heureux le chemin du ministre, qui,
-en dpit de tous les plans gravs, me conduisit
-juste la place de la Bastille.</p>
+et heureux le chemin du ministère, qui,
+en dépit de tous les plans gravés, me conduisit
+juste à la place de la Bastille.</p>
<p>Comme j'apercevais la colonne de Juillet
-une voix s'leva en moi qui posa inopinment
+une voix s'éleva en moi qui posa inopinément
cette question:</p>
-<p>Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?</p>
+<p>«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?»</p>
-<p>Je m'arrtai court. Je vivais dans l'esprance
+<p>Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance
d'un pareil bonheur, et, cependant,
-il m'blouit. Je m'exprime mal: la pense
+il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée
de ce bonheur m'embarrassa et m'effraya.
-Ma nature simple et sans prtentions m'avait
+Ma nature simple et sans prétentions m'avait
<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-jusqu'alors vit les petites misres de
-la timidit. Mais quelle prtention peut se
-comparer l'amour? Je me sentis devenir
-timide, mais timide jusqu' l'crasement.</p>
+jusqu'alors évité les petites misères de
+la timidité. Mais quelle prétention peut se
+comparer à l'amour? Je me sentis devenir
+timide, mais timide jusqu'à l'écrasement.</p>
-<p>Et la ncessit de me prparer me sauta
-aux yeux. Que lui dire, en effet? C'tait sa
-maison; elle pouvait tre l.</p>
+<p>Et la nécessité de me préparer me sauta
+aux yeux. Que lui dire, en effet? C'était sa
+maison; elle pouvait être là.</p>
-<p>Que lui dire! J'avais le temps: il n'tait
+<p>Que lui dire! J'avais le temps: il n'était
pas encore deux heures. Au lieu de traverser
la place, je pris le boulevard Bourbon,
-tmoin de mon premier rve, et j'allai demander
-une inspiration ses ombrages
+témoin de mon premier rêve, et j'allai demander
+une inspiration à ses ombrages
poudreux.</p>
<p>Je revis mon banc et je souris: cela me
remit dans la bonne voie et je fus sur le
point de trouver le mot de ma charade, car
-ces propres paroles me vinrent l'esprit:
-Je ferai comme je pourrai.</p>
+ces propres paroles me vinrent à l'esprit:
+«Je ferai comme je pourrai.»</p>
-<p>C'est l le mieux, toujours le mieux. Il
-n'y a point au monde d'habilet qui vaille
-cet expdient: faire comme on peut, tre
-soi-mme, parler si le c&oelig;ur vous dicte des
+<p>C'est là le mieux, toujours le mieux. Il
+n'y a point au monde d'habileté qui vaille
+cet expédient: faire comme on peut, être
+soi-même, parler si le c&oelig;ur vous dicte des
mots, se taire si le c&oelig;ur conseille la silencieuse
-loquence.</p>
+éloquence.</p>
-<p>Mais la timidit est une bte inquite qui
-dmange, qui tourmente et qui mord. Je ne
-la connaissais pas: je n'en tais que mieux
-en butte ses puriles tracasseries. La timidit
-revint la charge, demandant sans
-trve ni relche: Que lui dirais-tu? que
-lui dirais-tu?</p>
+<p>Mais la timidité est une bête inquiète qui
+démange, qui tourmente et qui mord. Je ne
+la connaissais pas: je n'en étais que mieux
+en butte à ses puériles tracasseries. La timidité
+revint à la charge, demandant sans
+trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que
+lui dirais-tu?»</p>
-<p>Et posant ce corollaire oblig:</p>
+<p>Et posant ce corollaire obligé:</p>
-<p>Il ne faut pourtant pas passer pour un
-sot!</p>
+<p>«Il ne faut pourtant pas passer pour un
+sot!»</p>
<p>Mon Dieu! non, il ne faut pas passer
-pour un sot. On est sr de ne point passer
-pour un sot, moins qu'on ne le soit rellement,
-ds qu'on ne cherche pas prparer
-des phrases. Je prparais des phrases; j'avais
-dj trouv des phrases; j'allais me noyer.</p>
+pour un sot. On est sûr de ne point passer
+pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement,
+dès qu'on ne cherche pas à préparer
+des phrases. Je préparais des phrases; j'avais
+déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer.</p>
<p>Je m'assis sur mon banc pour bien mettre
-mes phrases dans ma tte. Ce banc tait
-fe. Mes phrases s'envolrent.</p>
+mes phrases dans ma tête. Ce banc était
+fée. Mes phrases s'envolèrent.</p>
-<p>Je n'tais pas bien persuad, pourtant, de
-l'inutilit de mes phrases, car leur perte
+<p>Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de
+l'inutilité de mes phrases, car leur perte
m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure
-venait; je me jetai corps perdu entre les
+venait; je me jetai à corps perdu entre les
bras d'un faux-fuyant.</p>
-<p>Bah! me dis-je, je ne la verrai pas!
+<p>«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas!
Pourquoi la verrais-je? Ils la gardent comme
-une alme. N'allais-je pas penser qu'ils
-l'enverraient m'ouvrir la porte?</p>
+une almée. N'allais-je pas penser qu'ils
+l'enverraient m'ouvrir la porte?»</p>
-<p>J'eus un bon clat de rire cette burlesque
+<p>J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque
supposition.</p>
-<p>Remarquez ceci. Ce que je dsirais le
-plus au monde, c'tait de voir Annette, et
-la pense que je ne verrais pas Annette
-me procurait un vritable soulagement.</p>
+<p>Remarquez ceci. Ce que je désirais le
+plus au monde, c'était de voir Annette, et
+la pensée que je ne verrais pas Annette
+me procurait un véritable soulagement.</p>
<p>Uniquement parce que je n'avais pas la
phrase qu'il fallait pour l'aborder.</p>
<p>Dans deux ou trois jours, dans une semaine,
-il en devait tre autrement. J'aurais
-eu le temps de rdiger ma phrase
-tte repose, dans le silence du cabinet.</p>
+il en devait être autrement. J'aurais
+eu le temps de rédiger ma phrase à
+tête reposée, dans le silence du cabinet.</p>
<p>Je me levai, j'avais tout mon courage.
-J'entrai au No 19 de la rue Saint-Sabin, o
+J'entrai au No 19 de la rue Saint-Sabin, où
une vieille voisine m'indiqua la porte du
-fond, au rez-de-chausse; je frappai rsolument,
+fond, au rez-de-chaussée; je frappai résolument,
et ce fut Annette qui vint m'ouvrir.</p>
-<p>Phrase! tratresse de phrase, pourquoi
-avais-tu pris ta vole?</p>
+<p>Phrase! traîtresse de phrase, pourquoi
+avais-tu pris ta volée?</p>
<p>Faites donc des raisonnements selon les
plus rigoureuses de la plus saine logique,
-et Annette viendra vous ouvrir! Elle tait
-en dshabill du matin, mais cela ne ressemblait
-point au dshabill de la prsidente,
+et Annette viendra vous ouvrir! Elle était
+en déshabillé du matin, mais cela ne ressemblait
+point au déshabillé de la présidente,
qui avait toujours l'air d'un gros bolide
-entoure de nues. Annette avait un
+entourée de nuées. Annette avait un
petit peignoir de percale blanche avec un
-fichu de mousseline, et c'tait tout.</p>
+fichu de mousseline, et c'était tout.</p>
<p>Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques
-cheveux, rien pour garer l'&oelig;il qui
+cheveux, rien pour égarer l'&oelig;il qui
cherchait les jeunes perfections de sa
taille. J'ai vu des femmes belles et des femmes
-jolies; on peut tre belle sans tre la
-beaut, on peut tre jolie sans prsenter le
-type mme, accompli et parfait, de la grce;
-Annette tait la grce et la beaut.</p>
+jolies; on peut être belle sans être la
+beauté, on peut être jolie sans présenter le
+type même, accompli et parfait, de la grâce;
+Annette était la grâce et la beauté.</p>
-<p>Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau
-la main: elle faisait le mnage.</p>
+<p>Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau à
+la main: elle faisait le ménage.</p>
<p>Je la vis un instant, blanche comme je la
connaissais, avec ses tons de marbre de
-Paros qui la faisaient ressembler une exquise
+Paros qui la faisaient ressembler à une exquise
statue. Ce ne fut qu'un instant. La
-seconde qui suivit, elle tait toute rose: son
+seconde qui suivit, elle était toute rose: son
front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait
le fichu de mousseline.</p>
<p>Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du
ciel!</p>
-<p>Je sentis que mon visage tait du feu;
+<p>Je sentis que mon visage était du feu;
puis, ce fut une sensation de froid glacial.
<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-Mes jambes tremblrent. Elle sourit, me
+Mes jambes tremblèrent. Elle sourit, me
montrant toutes les perles de sa bouche.</p>
-<p>J'ignore ce que je balbutiai, peut-tre le
-nom de son frre.</p>
+<p>J'ignore ce que je balbutiai, peut-être le
+nom de son frère.</p>
<p>Elle me fit entrer et ferma la porte sur
moi.</p>
-<p>Puis, touchant de son doigt sa lvre souriante
+<p>Puis, touchant de son doigt sa lèvre souriante
et mutine, elle me fit signe que quelqu'un
pouvait nous entendre.</p>
<p>Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute
-la candeur des anges tait dans cette limpide
+la candeur des anges était dans cette limpide
prunelle.</p>
<p>Elle fit un pas vers la porte de la chambre
voisine, mais elle n'en toucha pas le
-bouton, au-dessus duquel sa main de fe
-resta suspendue. Elle se ravisa et revint
+bouton, au-dessus duquel sa main de fée
+resta suspendue. Elle se ravisa et revint à
moi. Ne me demandez point ce que je faisais.
Je sais que je la regardais et que je
l'aimais.</p>
-<p>Cela est bien, croyez-le. Malheur qui
+<p>Cela est bien, croyez-le. Malheur à qui
cherche mieux!</p>
-<p>Elle hsitait. Son hsitation se traduisit
-en une pantomime peine sensible et d'un
-gracieux qui ne peut se dire. Mon tonnement
-avait cess. Je trouvais tout simple
+<p>Elle hésitait. Son hésitation se traduisit
+en une pantomime à peine sensible et d'un
+gracieux qui ne peut se dire. Mon étonnement
+avait cessé. Je trouvais tout simple
de l'avoir pour complice. J'entrai en quelque
-sorte dans une magique atmosphre o
-tout s'expliquait par la magie mme de
+sorte dans une magique atmosphère où
+tout s'expliquait par la magie même de
la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je
-pas? tout l'heure je parlais de certitude.
-Mon bonheur m'touffait, mais je
+pas? tout à l'heure je parlais de certitude.
+Mon bonheur m'étouffait, mais je
n'avais point de surprise.</p>
<p>Elle me dit, gardant son doigt mignon
-sur sa lvre, qui lgrement frmissait:</p>
+sur sa lèvre, qui légèrement frémissait:</p>
-<p>Pourquoi n'tes-vous jamais rest aprs
+<p>«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après
le premier acte?</p>
-<p>&mdash;Parce que je n'ai jamais pu, balbutiai-je
-d'une voix dfaillante.</p>
+<p>&mdash;Parce que je n'ai jamais pu,» balbutiai-je
+d'une voix défaillante.</p>
<p>Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque
-fois sans doute. Mon amour l'avait attire,
-comme un appel, vers moi qui tais rest
+fois sans doute. Mon amour l'avait attirée,
+comme un appel, vers moi qui étais resté
toujours immobile et muet.</p>
-<p>J'ai pens cela depuis. Alors je ne pensais
-pas. Je me mourais en une dlicieuse extase.</p>
+<p>J'ai pensé cela depuis. Alors je ne pensais
+pas. Je me mourais en une délicieuse extase.</p>
-<p>Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle
+<p>«Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle
encore.</p>
-<p>&mdash;Parce qu'il m'et t impossible de ne
+<p>&mdash;Parce qu'il m'eût été impossible de ne
pas revenir.</p>
-<p>&mdash;Et pourtant, vous avez t six jours
-sans revenir!</p>
+<p>&mdash;Et pourtant, vous avez été six jours
+sans revenir!»</p>
-<p>Elle avait compt. Sa bouche charmante
-eut une petite moue qui tait un reproche.</p>
+<p>Elle avait compté. Sa bouche charmante
+eut une petite moue qui était un reproche.</p>
<p>On marcha dans la chambre voisine.</p>
-<p>C'est monsieur Ren, dit-elle tout haut
+<p>«C'est monsieur René, dit-elle tout haut
en tournant le bouton de la porte.</p>
-<p>&mdash;Qu'il entre! qu'il entre! dit la belle
+<p>&mdash;Qu'il entre! qu'il entre!» dit la belle
voix de Philippe.</p>
-<p>Je baissai la tte et j'entrai.</p>
+<p>Je baissai la tête et j'entrai.</p>
<h2>XVIII.<br />
-<span class="medium">LA FAMILLE LAS.</span></h2>
+<span class="medium">LA FAMILLE LAÏS.</span></h2>
-<p class="p2">Philippe me reut comme un ami. Sa
-chambre, toute petite, tait un muse en
-dsordre o il y avait de trs belles choses
-qu'on voyait mal. Son atelier tait auprs
-de la fentre: il consistait en une table supportant
+<p class="p2">Philippe me reçut comme un ami. Sa
+chambre, toute petite, était un musée en
+désordre où il y avait de très belles choses
+qu'on voyait mal. Son atelier était auprès
+de la fenêtre: il consistait en une table supportant
une douzaine de paires de ciseaux,
-ranges par ordre de taille, et deux ou trois
-emporte-pices de formes diverses. Auprs
-de la chaise o il se tenait, un immense
-carton renfermait ses &oelig;uvres, jetes ple-mle.</p>
+rangées par ordre de taille, et deux ou trois
+emporte-pièces de formes diverses. Auprès
+de la chaise où il se tenait, un immense
+carton renfermait ses &oelig;uvres, jetées pêle-mêle.</p>
-<p>Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurment
+<p>Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurément
d'excellentes choses, des choses
-nouvelles pour moi et dignes d'intrt; mais
+nouvelles pour moi et dignes d'intérêt; mais
Annette tenait tout mon esprit avec tout
-mon c&oelig;ur. Je ne voyais qu'Annette, je n'coutais
-qu'Annette; toute parole qui n'tait
-pas le nom d'Annette elle-mme glissait sur
+mon c&oelig;ur. Je ne voyais qu'Annette, je n'écoutais
+qu'Annette; toute parole qui n'était
+pas le nom d'Annette elle-même glissait sur
mon entendement comme un vain son. Philippe
-me montra un grand nombre de dcoupures
+me montra un grand nombre de découpures
magnifiques, non point pour me
-les faire admirer, mais comme preuves
-l'appui de sa dmonstration. Mes efforts
-pour comprendre taient sincres et mme
+les faire admirer, mais comme preuves à
+l'appui de sa démonstration. Mes efforts
+pour comprendre étaient sincères et même
douloureux. Je ne pouvais pas. Il s'animait,
-il me parlait avec une passion extrme. Je
+il me parlait avec une passion extrême. Je
distinguais les mots et je ne pouvais les attacher
ensemble.</p>
<p>Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A
-mon insu, nos mes communiquaient. Ma
-folie tait de la sagesse! Oh! comme je discernais
-merveilleusement cette heure les
-motions confuses de ma fivre crbrale!
-Je l'aimais dj! C'tait le travail providentiel,
+mon insu, nos âmes communiquaient. Ma
+folie était de la sagesse! Oh! comme je discernais
+merveilleusement à cette heure les
+émotions confuses de ma fièvre cérébrale!
+Je l'aimais déjà! C'était le travail providentiel,
la douleur qui accompagne toute naissance.
Mon amour naissait en moi sans le
-concours de ma volont; le germe se dveloppait
-quelque part o ne va pas l'&oelig;il de
-la conscience. Et de mme en elle sans
+concours de ma volonté; le germe se développait
+quelque part où ne va pas l'&oelig;il de
+la conscience. Et de même en elle sans
doute, car, souvenez-vous, elle avait souffert
<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-en mme temps que moi; en mme
+en même temps que moi; en même
temps que moi le docteur Josaphat l'avait
-soigne; il l'avait soigne pour la mme maladie!</p>
+soignée; il l'avait soignée pour la même maladie!</p>
-<p>N'tait-ce pas frappant? N'y avait-il pas
-l vidente prdestination.</p>
+<p>N'était-ce pas frappant? N'y avait-il pas
+là évidente prédestination.</p>
<p>Sur cette pente, on peut aller fort loin.
Il n'est pas de religion si bizarre que les
-faits ne semblent appuyer jusqu' un certain
+faits ne semblent appuyer jusqu'à un certain
point, et pour voir dans les nuages qui
-courent des gants couchs, des crocodiles
-antdiluviens, des danses de pris ou des
-batailles homriques, il suffit de regarder
+courent des géants couchés, des crocodiles
+antédiluviens, des danses de péris ou des
+batailles homériques, il suffit de regarder
fixement.</p>
<p>Pauvre beau Philippe! De temps en
-temps, il me demandait: La voyez-vous?
-la voyez-vous?</p>
+temps, il me demandait: «La voyez-vous?
+la voyez-vous?»</p>
<p>Et toujours il sous-entendait la couleur,
-son rve, comme ma pense moi sous-entendait
-Annette, ma destine.</p>
+son rêve, comme ma pensée à moi sous-entendait
+Annette, ma destinée.</p>
-<p>La voyez-vous, Ren? N'y a-t-il pas
+<p>«La voyez-vous, René? N'y a-t-il pas
dans cet arbre les teintes chaudes que vont
-prendre les feuilles l'automne? Vous y
-tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce l
+prendre les feuillées à l'automne? Vous y
+tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce là
les feuillages du printemps?</p>
-<p>&mdash;Non, non, certes, Philippe.</p>
+<p>&mdash;Non, non, certes, Philippe.»</p>
-<p>J'tais franc. Je n'aurais pas voulu le
+<p>J'étais franc. Je n'aurais pas voulu le
tromper pour un empire, mais je voyais ailleurs
que sur son papier, impitoyablement
blanc et noir, le baiser ardent du soleil sur
-la tte rougissante de nos htres, l-bas, au
-pays de Vannes, vers la lisire de ce bois
-connu qui festonne la lande dore, immense
+la tête rougissante de nos hêtres, là-bas, au
+pays de Vannes, vers la lisière de ce bois
+connu qui festonne la lande dorée, immense
et plate comme une mer. Je voyais nos
-grands chnes aux branches bossues, nos
-chtaigniers cossus o Dieu a jet le pain du
+grands chênes aux branches bossues, nos
+châtaigniers cossus où Dieu a jeté le pain du
pauvre parmi le plus opulent de tous les
feuillages. Et sous ces arbres propices,
-dans le sentier mystrieux qui incline vers
-la coule, ma vision glissait, non point ma
-vision du thtre, non point le papillon aux
+dans le sentier mystérieux qui incline vers
+la coulée, ma vision glissait, non point ma
+vision du théâtre, non point le papillon aux
ailes de gaze, tourbillonnant avec les roses,
mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant,
mais la robe de percale et le fichu de mousseline,
Annette, Annette, mon c&oelig;ur et ma
joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait,
-Annette Las, Annette de Kervign,
-ma fiance, ma femme, le meilleur de mon
-me!</p>
+Annette Laïs, Annette de Kervigné,
+ma fiancée, ma femme, le meilleur de mon
+âme!</p>
<p>Philippe disait:</p>
-<p>Vous tes un artiste.</p>
+<p>«Vous êtes un artiste.»</p>
<p>Puis, feuilletant du noir et du blanc, il
-s'criait:</p>
+s'écriait:</p>
-<p>Je prtends, parce que cela est vrai,
-que cette danseuse catalane n'a pas la mme
+<p>«Je prétends, parce que cela est vrai,
+que cette danseuse catalane n'a pas la même
carnation que cette fille de Circassie. Regardez
bien! Voici deux robes: laquelle est
-verte? Voici deux ttes: laquelle est blonde?</p>
+verte? Voici deux têtes: laquelle est blonde?»</p>
<p>Je tombai juste. Il y a une veine dans le
bonheur. Et puis ne croyez pas qu'il n'y eut
-rien, absolument rien de vrai dans la thorie
-de Philippe Las. On ne peut pas parler
-de rien. En outre, les efforts d'une volont
+rien, absolument rien de vrai dans la théorie
+de Philippe Laïs. On ne peut pas parler
+de rien. En outre, les efforts d'une volonté
puissante, servie par une intelligence
-d'lite, ne peuvent pas aboutir nant. La
+d'élite, ne peuvent pas aboutir à néant. La
couleur existait dans les &oelig;uvres de mon
-beau-frre: il l'y mettait de force. Mais,
+beau-frère: il l'y mettait de force. Mais,
comme tous ceux qui se trompent de ce
-ct en maniant le levier, il tournait contre
-lui-mme l'arme destine dcupler la vigueur
+côté en maniant le levier, il tournait contre
+lui-même l'arme destinée à décupler la vigueur
humaine. Il remuait un atome avec
-l'instrument qui branle les montagnes. Et
-mesurant l'importance du rsultat la terrible
-dpense de l'effort, il grossissait l'atome
+l'instrument qui ébranle les montagnes. Et
+mesurant l'importance du résultat à la terrible
+dépense de l'effort, il grossissait l'atome
au point d'y voir la montagne.</p>
-<p>La palette d'Eugne Delacroix tait dans
-ses yeux aveugls; il voyait entre son blanc
+<p>La palette d'Eugène Delacroix était dans
+ses yeux aveuglés; il voyait entre son blanc
rigide et son noir implacable tout un clavier
-d'blouissantes couleurs; il s'enivrait
+d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait
de gammes imaginaires, comme ce musicien
-sourd dont la perfide compagnie avait remplac
-le clavecin trop bruyant par une range
-de touches d'ivoire et d'bne qui taient
+sourd dont la perfide compagnie avait remplacé
+le clavecin trop bruyant par une rangée
+de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient
muettes.</p>
-<p>Il est dans le pays de Chteaulin, sur la
+<p>Il est dans le pays de Châteaulin, sur la
paroisse de Lannelio, un vieillard qui habite
une grande maison en ruines. C'est un
gentilhomme qui porte les braies de toile
-du paysan. Ceux du bourg l'appellent le
-Montreur, et offrent le spectacle de sa folie
-aux trangers comme une curiosit divertissante.
+du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le
+Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie
+aux étrangers comme une curiosité divertissante.
J'allai voir le Montreur une fois
-par une soire d't. Le soleil se couchait
-au loin derrire les collines, dcoupant le
-profil des grands bois. Au dtour du sentier
-j'aperus un vieillard de haute taille, vtu
-de toile blanche de la tte aux pieds, et
-dont les longs cheveux, clatants comme la
-neige, tombaient en masses ondes sous les
+par une soirée d'été. Le soleil se couchait
+au loin derrière les collines, découpant le
+profil des grands bois. Au détour du sentier
+j'aperçus un vieillard de haute taille, vêtu
+de toile blanche de la tête aux pieds, et
+dont les longs cheveux, éclatants comme la
+neige, tombaient en masses ondées sous les
bords larges de son chapeau. Il fumait sa
-pipe gravement; il regardait les bois, derrire
+pipe gravement; il regardait les bois, derrière
lesquels descendait le soleil.</p>
-<p>Habitu qu'il tait aux visites, il me salua
+<p>Habitué qu'il était aux visites, il me salua
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-d'une faon solennelle et courtoise qui
-rappelait les belles manires des tats de
-Bretagne, et, sans prambule, il me dit:</p>
+d'une façon solennelle et courtoise qui
+rappelait les belles manières des états de
+Bretagne, et, sans préambule, il me dit:</p>
-<p>Nos futaies vont jusqu' cet <em>arbre de
-pin</em> qui monte tout seul au dessus des chnes.
+<p>«Nos futaies vont jusqu'à cet <em>arbre de
+pin</em> qui monte tout seul au dessus des chênes.
Il y a douze cents journaux de bois d'un
tenant, savoir: sept cents sur Lannelio, cinq
-cents sur Phbihen, dont le cocher relve
-de nous. Tout le pays de prs, droite de
-la rivire, est maman; papa a les gurets,
+cents sur Phébihen, dont le cocher relève
+de nous. Tout le pays de prés, à droite de
+la rivière, est à maman; papa a les guérets,
la lande, les trois moulins et le bas taillis
qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez,
-si vous voulez visiter le chteau.</p>
+si vous voulez visiter le château.»</p>
-<p>Du chteau, il ne restait absolument que
-les murs, percs de vastes fentres dont les
-chssis de pierres formaient la croix latine.
+<p>Du château, il ne restait absolument que
+les murs, percés de vastes fenêtres dont les
+châssis de pierres formaient la croix latine.
Le soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures
-bantes et colorait vivement les
-amas de dcombres.</p>
+béantes et colorait vivement les
+amas de décombres.</p>
-<p>Ceci, me dit-il au seuil de la principale
-porte, est l'cusson du papa; d'azur aux six
+<p>«Ceci, me dit-il au seuil de la principale
+porte, est l'écusson du papa; d'azur aux six
merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la
-bande de gueules sur le tout, charg de trois
-macles d'or; l'autre est maman: de sable
- la croix ancre d'argent. Nous avons en
-haut les cussons d'alliance, depuis notre
-auteur, qui fut cuyer de Pierre Mauclerc,
-duc de Bretagne.... Voil le vestibule: six
-andouillers de bronze, six de chne, six de
+bande de gueules sur le tout, chargé de trois
+macles d'or; l'autre est à maman: de sable
+à la croix ancrée d'argent. Nous avons en
+haut les écussons d'alliance, depuis notre
+auteur, qui fut écuyer de Pierre Mauclerc,
+duc de Bretagne.... Voilà le vestibule: six
+andouillers de bronze, six de chêne, six de
cornes, six de fer, en tout vingt quatre,
pour pendre les chapeaux, les manteaux,
les fusils, si l'on veut. Ceux de bronze ont
-cot bon, tels que vous voyez. Ils furent
-achets du temps du roi Louis XV par mon
-trisaeul, qui tait snchal de Trguier.</p>
+coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent
+achetés du temps du roi Louis XV par mon
+trisaïeul, qui était sénéchal de Tréguier.»</p>
<p>Ce disant, le montreur me montrait avec
-une conviction profonde la muraille crevasse
-o il n'y avait rien, sinon des lambeaux
-poudreux, vieilles tapisseries tisses par des
-araignes mortes.</p>
-
-<p>Dans la salle manger, il me montra la
-table de chne, belle pice et qui avait de
-l'ge: les buffets, bourrs de vielle argenterie,
-poinonne cent marques, car chacune
-des aeules avait apport sa part; les
-dressoirs avec la porcelaine de Chine, achete
- Lorient, quand vivait la Compagnie
-des Indes, assassine par les Anglais; les
-chaises, dont chacune avait au dos une tte
+une conviction profonde la muraille crevassée
+où il n'y avait rien, sinon des lambeaux
+poudreux, vieilles tapisseries tissées par des
+araignées mortes.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, il me montra la
+table de chêne, belle pièce et qui avait de
+l'âge: les buffets, bourrés de vielle argenterie,
+poinçonnée à cent marques, car chacune
+des aïeules avait apporté sa part; les
+dressoirs avec la porcelaine de Chine, achetée
+à Lorient, quand vivait la Compagnie
+des Indes, assassinée par les Anglais; les
+chaises, dont chacune avait au dos une tête
de sanglier, de renard ou de loup; et les
quatre grands tableaux de chasse qui venaient
de loin et dont les amateurs offraient
beaucoup d'argent.</p>
-<p>La salle manger tait comme le vestibule.
+<p>La salle à manger était comme le vestibule.
Elle avait le ciel pour toit. Deux poules
y picotaient le sol. L'homme qui m'avait
-amen clignait de l'&oelig;il avec triomphe. Je
-me sentais le c&oelig;ur pris dans un tau.</p>
+amené clignait de l'&oelig;il avec triomphe. Je
+me sentais le c&oelig;ur pris dans un étau.</p>
-<p>Nous passmes au salon, o il y avait une
+<p>Nous passâmes au salon, où il y avait une
vache maigre qui allaitait languissamment un
avorton de veau. Le montreur ne vit ni le
veau, ni la vache qui lui barraient le chemin, mais il se
-dcouvrit pieusement devant le cordon des
+découvrit pieusement devant le cordon des
portraits de famille imaginaires.</p>
-<p>Papa disait, reprit-il, que la chemine
-de marbre fut la premire qu'on vit dans
+<p>«Papa disait, reprit-il, que la cheminée
+de marbre fut la première qu'on vit dans
ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent
sur champ d'azur, sans la bande, parce que
-nous brismes de la bande au temps de la
-duchesse Anne seulement. Nous n'tions
-pas les ans, mais les ans sont teints, et
-nous voil chefs de noms et d'armes.</p>
+nous brisâmes de la bande au temps de la
+duchesse Anne seulement. Nous n'étions
+pas les aînés, mais les aînés sont éteints, et
+nous voilà chefs de noms et d'armes.»</p>
<p>Il fit une pause et son visage prit une expression
-de fiert modeste.</p>
+de fierté modeste.</p>
-<p>Douze fauteuils et douze chaises en velours
-d'Utrecht cisel, poursuivit-il. Solide
-toffe et qui dure; les bergres en tapisserie,
-les canaps aussi. Maman travailla
-vingt cinq ans pour les recouvrir.</p>
+<p>«Douze fauteuils et douze chaises en velours
+d'Utrecht ciselé, poursuivit-il. Solide
+étoffe et qui dure; les bergères en tapisserie,
+les canapés aussi. Maman travailla
+vingt cinq ans pour les recouvrir.»</p>
-<p>Sa voix s'altra. De la main qui tenait
-son grand chapeau, il me dsigna deux endroits
+<p>Sa voix s'altéra. De la main qui tenait
+son grand chapeau, il me désigna deux endroits
de la muraille nue et ajouta, les larmes
aux yeux:</p>
-<p>Le portrait du bonhomme et le portrait
-de la bonne femme.</p>
+<p>«Le portrait du bonhomme et le portrait
+de la bonne femme.»</p>
<p>A Paris, vous ne savez pas ce que peut
-avoir de grand et de touchant cette faon
-de dsigner le pre et la mre.</p>
+avoir de grand et de touchant cette façon
+de désigner le père et la mère.</p>
-<p>Nous allmes dans cinquante chambres
+<p>Nous allâmes dans cinquante chambres
que la manie du vieillard reconstruisait et
meublait. Il nous conseilla de prendre garde
-en montant les escaliers qui n'taient plus,
+en montant les escaliers qui n'étaient plus,
et dix fois, avec une intention polie, quoique
-le sol ft uniformment battu, il nous prvint
+le sol fût uniformément battu, il nous prévint
qu'<em>il y avait un pas</em>.</p>
<p>Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis
-la chambre des ducs, qui servait Monseigneur
-l'vque de Quimper, jusqu'aux curies,
-o jamais il n'y avait eu moins de douze
-chevaux. Ces choses me saisissent nergiquement,
-bien que je ne sois pas pote. Je
-finis par prendre cette exhibition un plaisir
-trange, et j'aurais presque pu dire que
+la chambre des ducs, qui servait à Monseigneur
+l'évêque de Quimper, jusqu'aux écuries,
+où jamais il n'y avait eu moins de douze
+chevaux. Ces choses me saisissent énergiquement,
+bien que je ne sois pas poëte. Je
+finis par prendre à cette exhibition un plaisir
+étrange, et j'aurais presque pu dire que
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-je voyais les mille objets fantmes voqus
+je voyais les mille objets fantômes évoqués
par sa manie.</p>
-<p>Quand nous nous retirmes, le soleil tait
-couch depuis longtemps, et la lune pandait
-ses rayons ples au travers des fentres vides.
-Il vint nous reconduire jusqu' la porte
-extrieure, et pria Dieu d'tre avec nous.</p>
+<p>Quand nous nous retirâmes, le soleil était
+couché depuis longtemps, et la lune épandait
+ses rayons pâles au travers des fenêtres vides.
+Il vint nous reconduire jusqu'à la porte
+extérieure, et pria Dieu d'être avec nous.</p>
-<p>Est-ce cocasse assez? me demanda mon
+<p>«Est-ce cocasse assez? me demanda mon
guide, un esprit fort de Lannelio.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de l, il
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de là, il
en sait plus long que Monsieur-Recteur,
-(monsieur le cur).</p>
+(monsieur le curé).</p>
-<p>Philippe Las tait ainsi. Il avait son chteau
-illusoire qu'il parcourait tte nue. Mais
-tournait-il un instant le dos cette maison
-de sa folie, il vous dcouvrait des trsors
-d'intelligence et d'art. Comme peintre, c'tait
+<p>Philippe Laïs était ainsi. Il avait son château
+illusoire qu'il parcourait tête nue. Mais
+tournait-il un instant le dos à cette maison
+de sa folie, il vous découvrait des trésors
+d'intelligence et d'art. Comme peintre, c'était
un savant de premier ordre. Il asservissait
-des facults de gant une ide microscopique,
-parce que cette ide, agrandie
-en effet par le microscope de son rve,
+des facultés de géant à une idée microscopique,
+parce que cette idée, agrandie
+en effet par le microscope de son rêve,
lui apparaissait comme un gigantesque monument,
-et il dpensait sa vie cette tche
-de faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-mme.</p>
-
-<p>Je ne sais pas ce que je lui rpondis ce
-jour l de si convenable et de si parfaitement
-appropri son dada, mais je dus toucher
-bien juste, car il me proposa son amiti.
-Ce n'tait pas un petit cadeau qu'il
-me faisait l, part mme le prix immense
-que ma situation donnait son offre. Philippe
-ne se livrait pas tout le monde. Il
-avait t froiss souvent, raill presque toujours.
-La France n'est pas le pays du rve;
-on n'y voit de feries qu'au spectacle, et,
-pour y croire, on y demande toucher,
-aprs avoir vu. On dit que saint Thomas,
-l'aptre, convertit les Parthes; il aurait eu
-du succs dans les Gaules. Philippe, confiant
-par nature, tait devenu froid devant
-toutes ces dfiances.</p>
+et il dépensait sa vie à cette tâche
+de faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-même.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que je lui répondis ce
+jour là de si convenable et de si parfaitement
+approprié à son dada, mais je dus toucher
+bien juste, car il me proposa son amitié.
+Ce n'était pas un petit cadeau qu'il
+me faisait là, à part même le prix immense
+que ma situation donnait à son offre. Philippe
+ne se livrait pas à tout le monde. Il
+avait été froissé souvent, raillé presque toujours.
+La France n'est pas le pays du rêve;
+on n'y voit de féeries qu'au spectacle, et,
+pour y croire, on y demande à toucher,
+après avoir vu. On dit que saint Thomas,
+l'apôtre, convertit les Parthes; il aurait eu
+du succès dans les Gaules. Philippe, confiant
+par nature, était devenu froid devant
+toutes ces défiances.</p>
<p>Mais une croyance en moi, car il faut que
-chacun ait son ide fixe, c'est qu'il y avait
-une sympathie prexistante entre moi et
-cette famille. Ils m'aimrent tous avant de
-me connatre, et je pense bien que Philippe
+chacun ait son idée fixe, c'est qu'il y avait
+une sympathie préexistante entre moi et
+cette famille. Ils m'aimèrent tous avant de
+me connaître, et je pense bien que Philippe
saisit avec un empressement involontaire le
-premier prtexte venu pour m'aimer.</p>
+premier prétexte venu pour m'aimer.</p>
-<p>Voulez-vous tre mon lve? me demanda-t-il.</p>
+<p>«Voulez-vous être mon élève?» me demanda-t-il.</p>
<p>On juge si j'acceptai avec transport.</p>
-<p>Il appela son pre, qui arriva en pantoufles,
-s'enqurant d'o venait cette grande
-joie. Il avait la plume la main, car son
-mtier tait d'crire. Il connaissait plusieurs
+<p>Il appela son père, qui arriva en pantoufles,
+s'enquérant d'où venait cette grande
+joie. Il avait la plume à la main, car son
+métier était d'écrire. Il connaissait plusieurs
langues orientales et faisait des traductions
du persan pour une librairie savante: rude
-tat o l'on regrette parfois de ne savoir
+état où l'on regrette parfois de ne savoir
pas border des souliers.</p>
-<p>Quand il sut que Philippe avait trouv un
-ami et un lve, M. Las sourit avec bont.
+<p>Quand il sut que Philippe avait trouvé un
+ami et un élève, M. Laïs sourit avec bonté.
Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute
une histoire. Ce sourire avouait que M.
-Las ne partageait aucune des illusions de
-son fils; c'tait une tristesse douce, bienveillante,
-rsigne; ce sourire proclamait
-en mme temps l'affection sans bornes qu'il
+Laïs ne partageait aucune des illusions de
+son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante,
+résignée; ce sourire proclamait
+en même temps l'affection sans bornes qu'il
avait pour Philippe.</p>
-<p>Tout en souriant, il me considra attentivement.
+<p>Tout en souriant, il me considéra attentivement.
Il me sembla que mon secret
-tait perc jour par ce regard si courtois,
+était percé à jour par ce regard si courtois,
mais si fin.</p>
-<p>Peut-tre ne me trompais-je pas; un
+<p>Peut-être ne me trompais-je pas; un
nuage passa sous ses cheveux blancs et rida
-lgrement l'ivoire de son front. Il me tendit
+légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit
la main.</p>
-<p>J'aimerai l'ami de mon fils, pronona-t-il
-avec une solennit que n'en comportait
+<p>«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il
+avec une solennité que n'en comportait
la situation.</p>
<p>Je ne vis point en lui un adversaire, mais
-je sentis que le vritable gardien de la maison,
-c'tait lui.</p>
+je sentis que le véritable gardien de la maison,
+c'était lui.</p>
-<p>M. Las qui se nommait Philippe comme
-son fils, tait un insulaire de l'Archipel, o
-sa famille avait occup une haute position,
+<p>M. Laïs qui se nommait Philippe comme
+son fils, était un insulaire de l'Archipel, où
+sa famille avait occupé une haute position,
tant sous le rapport de l'influence politique
que sous celui de la fortune. Il y avait
-trente-huit ans qu'il habitait la France, o
-il s'tait rfugi, en 1804, aprs la dfaite
-totale des Souliotes et la conqute de l'Albanie
+trente-huit ans qu'il habitait la France, où
+il s'était réfugié, en 1804, après la défaite
+totale des Souliotes et la conquête de l'Albanie
par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq
-ans et ne savait pas d'autre mtier que
+ans et ne savait pas d'autre métier que
la guerre. Il avait son brevet de capitaine
dans les bandes Souliotes, mais comme la
-France ne lui offrait en change qu'un
-grade de sous-officier, il donna des leons
-d'italien pour vivre. A Corfou, ville o s'tait
-passe la plus grande partie de sa jeunesse,
+France ne lui offrait en échange qu'un
+grade de sous-officier, il donna des leçons
+d'italien pour vivre. A Corfou, ville où s'était
+passée la plus grande partie de sa jeunesse,
on parle l'italien autant que le grec.</p>
-<p>En 1805, il pousa une de ses lves, Mlle
-Coutard, qui apprenait l'italien pour dbuter
-aux Bouffes. Au thtre, Mlle Las
+<p>En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle
+Coutard, qui apprenait l'italien pour débuter
+aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs
s'appela Mme Martini; elle y tint avec un
<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-certain clat l'emploi de mezzo-soprano
-jusqu' en 1813, o une maladie de larynx
-la contraignit la retraite. Elle mourut en
-1825, en donnant la vie Annette.</p>
+certain éclat l'emploi de mezzo-soprano
+jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx
+la contraignit à la retraite. Elle mourut en
+1825, en donnant la vie à Annette.</p>
-<p>Ses dernires annes s'taient passes
-dans la retraite et dans la pit. A son lit
+<p>Ses dernières années s'étaient passées
+dans la retraite et dans la piété. A son lit
de mort, elle obtint de son mari la promesse
-qu'il se convertirait la religion catholique.</p>
+qu'il se convertirait à la religion catholique.</p>
-<p>M. Las restait veuf avec trois enfants:
-Marcos, filleul de Botzaris, qui tait n la
-premire anne de son mariage; Philippe
+<p>M. Laïs restait veuf avec trois enfants:
+Marcos, filleul de Botzaris, qui était né la
+première année de son mariage; Philippe
qui n'avait que cinq ans, et Annette au berceau.</p>
-<p>Depuis 1823, Marcos avait pass la mer
-et servait la cause de l'insurrection hellne
-auprs de son hroque parrain. M. Las
+<p>Depuis 1823, Marcos avait passé la mer
+et servait la cause de l'insurrection hellène
+auprès de son héroïque parrain. M. Laïs
mit Philippe en pension, confia le berceau
-d'Annette une parente, et, libre dsormais
+d'Annette à une parente, et, libre désormais
des obstacles que sa femme avait mis
- son dpart, il reprit le mousquet pour conqurir
-l'indpendance de la Grce. Marcos
-prit les armes la main. M. Las reut
-cinq blessures de 1825 1827 et fut port
-pour mort Navarin, o il combattait, comme
-simple soldat volontaire, bord d'une
-frgate franaise.</p>
-
-<p>L'oppression musulmane tait vaincue
-et l'Europe entire acclamait la Grce libre.
+à son départ, il reprit le mousquet pour conquérir
+l'indépendance de la Grèce. Marcos
+périt les armes à la main. M. Laïs reçut
+cinq blessures de 1825 à 1827 et fut porté
+pour mort à Navarin, où il combattait, comme
+simple soldat volontaire, à bord d'une
+frégate française.</p>
+
+<p>L'oppression musulmane était vaincue
+et l'Europe entière acclamait la Grèce libre.
Mais les acclamations prouvent peu.
-Sur ce trne qui sortait de terre, on coucha
-un marmot allemand. Athnes fut aux Bavarois,
-et M. Las, guri par miracle, revint
+Sur ce trône qui sortait de terre, on coucha
+un marmot allemand. Athènes fut aux Bavarois,
+et M. Laïs, guéri par miracle, revint
en France. Il avait senti, loin de cette
-terre o sa femme dormait, que la France
-tait pour lui une patrie.</p>
+terre où sa femme dormait, que la France
+était pour lui une patrie.</p>
-<p>Philippe annonait un peintre de talent;
+<p>Philippe annonçait un peintre de talent;
au couvent, Annette remportait tous les
-prix. Leur mre avait laiss quelque fortune,
+prix. Leur mère avait laissé quelque fortune,
et la famille vivait dans l'aisance. La
-ruine d'un notaire spculateur changea tout
-cela, et M. Las dut gagner le pain de ses
-enfants. C'tait un homme sens, dou de
-connaissances brillantes et varies, parfaitement
-distingu de formes, et c'tait, par-dessus
-tout, l'honneur mme; mais ce n'tait
-pas un homme d'expdients. Annette
-fut retire du couvent vers sa douzime anne;
-Philippe dut chercher un atelier o il
-pt utiliser son savoir-faire. M. Las esprait
+ruine d'un notaire spéculateur changea tout
+cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses
+enfants. C'était un homme sensé, doué de
+connaissances brillantes et variées, parfaitement
+distingué de formes, et c'était, par-dessus
+tout, l'honneur même; mais ce n'était
+pas un homme d'expédients. Annette
+fut retirée du couvent vers sa douzième année;
+Philippe dut chercher un atelier où il
+pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait
en son grand ouvrage sur l'art grec; il
-avait un grand ouvrage; adressez-vous
+avait un grand ouvrage; adressez-vous à
ceux qui font de grands ouvrages si vous
voulez savoir ce que la science ou l'art pur
-amnent de farine la maison.</p>
+amènent de farine à la maison.</p>
-<p>M. Las termina son grand ouvrage.
-C'est moi qui l'ai fait diter dix ans aprs
-sa mort. Le nom de M. Las a fleuri comme
-une plante seme sur sa tombe.</p>
+<p>M. Laïs termina son grand ouvrage.
+C'est moi qui l'ai fait éditer dix ans après
+sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme
+une plante semée sur sa tombe.</p>
<p>On vendit les meubles; on changea de
-logement; il y eut de la misre dans ce pauvre
-nid d'exils. Philippe ne trouvait rien
+logement; il y eut de la misère dans ce pauvre
+nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien
de ses toiles. Un jour, il rencontra un Anglais
au bois de Vincennes qui paya trois
-guines une carte de visite o Philippe dcoupait
+guinées une carte de visite où Philippe découpait
le donjon.</p>
-<p>Ce fut le point de dpart. Sans cet Anglais,
-Philippe aurait t un peintre:
-moins qu'il ne ft mort de faim avec son
-pre et sa s&oelig;ur.</p>
+<p>Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais,
+Philippe aurait été un peintre: à
+moins qu'il ne fût mort de faim avec son
+père et sa s&oelig;ur.</p>
<p>On ne sait jamais comment ces choses arrivent.
-Si quelqu'un avait dit M. Las,
+Si quelqu'un avait dit à M. Laïs,
plus fier qu'un roi dans son malheur, que
sa fille Annette, son doux et cher amour,
-danserait et jouerait la comdie au thtre
-Beaumarchais, M. Las se serait fch tout
-rouge. Annette dansait ravir, pourtant,
+danserait et jouerait la comédie au théâtre
+Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout
+rouge. Annette dansait à ravir, pourtant,
Annette chantait comme un rossignol, Annette
avait un charmant talent sur le piano.
-Elle trouva une leon.</p>
+Elle trouva une leçon.</p>
<p>Pauvre petit c&oelig;ur! Qu'il fut bon l'argent
-qu'elle rapporta pour la premire fois son
-pre! Philippe tait justement malade et
-M. Las bien embarrass. La premire
-lve en procura une seconde: singulire
-lve, celle-l, qui ne se souciait ni du nom
+qu'elle rapporta pour la première fois à son
+père! Philippe était justement malade et
+M. Laïs bien embarrassé. La première
+élève en procura une seconde: singulière
+élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom
ni de la valeur des notes, mais qui voulait
-apprendre en quinze jours <em>faire semblant</em>
+apprendre en quinze jours à <em>faire semblant</em>
de savoir jouer du piano.</p>
-<p>Vous avez devin que c'tait une actrice,
-et mme une lamentable actrice, car toute
-comdienne qui se respecte sait faire semblant
+<p>Vous avez deviné que c'était une actrice,
+et même une lamentable actrice, car toute
+comédienne qui se respecte sait faire semblant
de tout.</p>
-<p>C'tait une dbutante du thtre Beaumarchais,
+<p>C'était une débutante du théâtre Beaumarchais,
qui parlait savoyard, mais qui
-tait protge par un actionnaire.</p>
+était protégée par un actionnaire.</p>
<p>Annette vit cet actionnaire, qui lui parut
-tre de tout point un homme fort respectable.</p>
+être de tout point un homme fort respectable.</p>
<p>L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents,
etc. Il ne dit point son nom, mais, le
-lendemain, Annette trouva chez son lve un
+lendemain, Annette trouva chez son élève un
autre monsieur des plus aimables, qui s'appelait
M. Laroche. On lui dit qu'elle ferait
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-sa fortune au thtre et qu'il n'y avait qu'un
-saut de Beaumarchais l'Opra, quand on
-tait tourne comme elle. Annette ne savait
-pas ce qu'est une comdienne, soit en
-haut, soit en bas de l'chelle artistique; elle
-n'avait pour le thtre ni vocation ni rpugnance;
+sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un
+saut de Beaumarchais à l'Opéra, quand on
+était tournée comme elle. Annette ne savait
+pas ce qu'est une comédienne, soit en
+haut, soit en bas de l'échelle artistique; elle
+n'avait pour le théâtre ni vocation ni répugnance;
le mot fortune n'avait eu pour elle
-aucune signification sans l'espoir qu'il veillait
-d'apporter un bien-tre nouveau son
-pre et son frre. Elle disait tout la
-maison. M. Las fut inform le jour mme
-de ce qui s'tait pass, mais aussi il reut
+aucune signification sans l'espoir qu'il éveillait
+d'apporter un bien-être nouveau à son
+père et à son frère. Elle disait tout à la
+maison. M. Laïs fut informé le jour même
+de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut
la visite de ce bon M. Laroche. Je ne connaissais
pas tous les talents de Laroche:
-c'tait un diplomate. Il prouva deux choses
- M. Las: 1<sup>o</sup> que la salle Beaumarchais
-tait un conservatoire, un sminaire d'toiles,
-une ppinire de fleurs rares destine
- renouveler les plates-bandes des thtres
-royaux; 2<sup>o</sup> que lui, M. Las, n'avait pas le
+c'était un diplomate. Il prouva deux choses
+à M. Laïs: 1<sup>o</sup> que la salle Beaumarchais
+était un conservatoire, un séminaire d'étoiles,
+une pépinière de fleurs rares destinée
+à renouveler les plates-bandes des théâtres
+royaux; 2<sup>o</sup> que lui, M. Laïs, n'avait pas le
droit de refuser trente mille francs d'appointements
pour sa fille. Il ajouta quelques
mots adroits au sujet de protections
puissantes qui changent les conditions de
-la vie thtrale, dressant une vritable balustrade
-entre le pril banal et le jeune sujet
-qui ne connat de sa profession que les
-joies permises et les triomphes honntes. Il
-y avait deux faces au caractre de M. Las:
-c'tait la fois un soldat plein d'nergie et
-un savant trs timide, c'tait aussi un solitaire.
+la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade
+entre le péril banal et le jeune sujet
+qui ne connaît de sa profession que les
+joies permises et les triomphes honnêtes. Il
+y avait deux faces au caractère de M. Laïs:
+c'était à la fois un soldat plein d'énergie et
+un savant très timide, c'était aussi un solitaire.
Il ignorait beaucoup les choses qui
s'apprennent en vivant. Enfin, nous ne devons
pas oublier que la femme dont il aimait
-et respectait la mmoire avait t dix
-ans comdienne.</p>
+et respectait la mémoire avait été dix
+ans comédienne.</p>
-<p>Annette signa un engagement au thtre
+<p>Annette signa un engagement au théâtre
Beaumarchais, qui lui donna soixante-quinze
francs par mois, en attendant les
appointements de trente mille francs.</p>
-<p>Nous savons que M. de Kervign et son
+<p>Nous savons que M. de Kervigné et son
Laroche n'en furent pas beaucoup plus
-avancs pour cela.</p>
+avancés pour cela.</p>
-<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticip
-en donnant ces dtails au lecteur.
-L'histoire de la famille Las ne me fut point
-raconte ce jour-l.</p>
+<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé
+en donnant ces détails au lecteur.
+L'histoire de la famille Laïs ne me fut point
+racontée ce jour-là.</p>
-<p>Comme j'allais me retirer, aprs une entrevue
+<p>Comme j'allais me retirer, après une entrevue
de plus de deux heures, Annette,
qui avait pris sa gentille et modeste toilette
-de ville, entra dans l'atelier de son frre.
-Sa prsence me causait toujours une telle
-motion que je craignis de ne la pouvoir
-point cacher. Quelle allait tre d'ailleurs
-sa conduite vis--vis de moi? Savait-elle
-feindre? Cela m'et bless, quoique ce soit
+de ville, entra dans l'atelier de son frère.
+Sa présence me causait toujours une telle
+émotion que je craignis de ne la pouvoir
+point cacher. Quelle allait être d'ailleurs
+sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle
+feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit
une science infuse chez les femmes. Allait-elle
au contraire rougir, trembler, balbutier,
se trahir?....</p>
@@ -10225,21 +10187,21 @@ se trahir?....</p>
<p>Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu
qui refermait tout son bonheur, elle, Annette!
Oh! je ne connaissais personne qui
-pt m'aider la juger par analogie. Elle
-tait de celles qui vont toujours leur chemin
-tout droit et qui font natre ainsi chaque
-instant de charmantes frayeurs, aussitt
-guries. Elle donna son front son pre et
+pût m'aider à la juger par analogie. Elle
+était de celles qui vont toujours leur chemin
+tout droit et qui font naître ainsi à chaque
+instant de charmantes frayeurs, aussitôt
+guéries. Elle donna son front à son père et
me salua d'un sourire ami.</p>
-<p>Elle dit, et jamais je n'ai frmi de si bon
-c&oelig;ur! elle dit au moment o Philippe me
-prenait par la main pour me prsenter
+<p>Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon
+c&oelig;ur! elle dit au moment où Philippe me
+prenait par la main pour me présenter à
elle:</p>
-<p>C'est moi qui ai ouvert M. Ren. Nous
-avons caus.... et d'ailleurs, je le connais
-depuis plus longtemps que toi.</p>
+<p>«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous
+avons causé.... et d'ailleurs, je le connais
+depuis plus longtemps que toi.»</p>
<h2>XIX.<br />
@@ -10247,256 +10209,256 @@ depuis plus longtemps que toi.</p>
<p class="p2">Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la
plus malheureuse du monde. Je m'inclinai
- deux ou trois reprises, sans trouver une
-syllabe prononcer, et je m'enfuis comme
-un tratre de mlodrame surpris au moment
-o son monologue explique au spectateur la
+à deux ou trois reprises, sans trouver une
+syllabe à prononcer, et je m'enfuis comme
+un traître de mélodrame surpris au moment
+où son monologue explique au spectateur la
profondeur de ses machinations.</p>
-<p>J'tais furieux et j'tais attr. J'avais
+<p>J'étais furieux et j'étais attéré. J'avais
vu, de mes yeux, vu, un rapide regard,
-chang entre Philippe et son pre l'imprudente
-rvlation d'Annette.</p>
+échangé entre Philippe et son père à l'imprudente
+révélation d'Annette.</p>
<p>Imprudente n'est pas le mot; il faut dire
extravagante, et c'est trop peu.</p>
-<p>A quoi bon ce doigt mignon pos sur le
-sourire de ces lvres roses, lors de ma premire
-entre? C'est moi qui ai ouvert
-M. Ren! A quoi bon ce doux chuchotement??
-Nous avons caus! Autant valait
-crier tue-tte dans l'antichambre.</p>
+<p>A quoi bon ce doigt mignon posé sur le
+sourire de ces lèvres roses, lors de ma première
+entrée? «C'est moi qui ai ouvert à
+M. René!» A quoi bon ce doux chuchotement??
+«Nous avons causé!» Autant valait
+crier à tue-tête dans l'antichambre.</p>
-<p>Et ce terrible aveu: Je le connais depuis
-plus longtemps que toi!</p>
+<p>Et ce terrible aveu: «Je le connais depuis
+plus longtemps que toi!»</p>
<p>Quelle figure allais-je faire le lendemain?</p>
-<p>&mdash;L'ide me venait qu'Annette s'tait moque
+<p>&mdash;L'idée me venait qu'Annette s'était moquée
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
de moi, tant je trouvais sa conduite
folle ou cruelle!</p>
<p>Sans doute que vous devinez le plus mortel
-de mes embarras. J'tais perc jour.
+de mes embarras. J'étais percé à jour.
Moi, je n'en eus pas conscience tout de
suite. Cela me vint avec la sueur froide. A
cette heure, que pouvait penser mon ami
Philippe? Il savait le fin mot de ma passion
-subite pour les dcoupures. Il devait me
+subite pour les découpures. Il devait me
regarder comme un de ces coquins qui prennent
-les vieux subterfuges de comdie pour
-entrer dans les familles. J'tais perdu, je
-songeai me tuer.</p>
+les vieux subterfuges de comédie pour
+entrer dans les familles. J'étais perdu, je
+songeai à me tuer.</p>
-<p>Je ne rentrai pas l'htel pour dner. Je
-ne dnai pas. Comme les vnements se
+<p>Je ne rentrai pas à l'hôtel pour dîner. Je
+ne dînai pas. Comme les événements se
croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie!
-Tout l'heure j'tais le plus heureux des
+Tout à l'heure j'étais le plus heureux des
hommes, et maintenant....</p>
-<p>Qu'avait-elle dit aprs mon dpart? Avait-elle
-tout avou? Elle en tait capable!</p>
+<p>Qu'avait-elle dit après mon départ? Avait-elle
+tout avoué? Elle en était capable!</p>
-<p>Ce n'taient plus les paroles mmes qu'elle
-avait prononces qui bourdonnaient mon
-oreille, c'en tait la traduction, et voir la
+<p>Ce n'étaient plus les paroles mêmes qu'elle
+avait prononcées qui bourdonnaient à mon
+oreille, c'en était la traduction, et voir la
traduction que j'en faisais:</p>
-<p>Ne prends pas la peine de me prsenter
-M. Ren. Nous sommes d'accord: nous
+<p>«Ne prends pas la peine de me présenter
+M. René. Nous sommes d'accord: nous
nous aimons tous deux.</p>
-<p>&mdash;Et qui le lui a dit? m'criai-je du fond
-de mon innocente colre.</p>
+<p>&mdash;Et qui le lui a dit?» m'écriai-je du fond
+de mon innocente colère.</p>
<p>&mdash;Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce
-n'tait pas moi, et j'avais raison de la trouver
-bien ose!</p>
+n'était pas moi, et j'avais raison de la trouver
+bien osée!</p>
-<p>De quoi se mlait-elle! N'avais-je pas
-fourni mes preuves d'habilet? ne pouvait-elle
+<p>De quoi se mêlait-elle! N'avais-je pas
+fourni mes preuves d'habileté? ne pouvait-elle
me laisser le soin de conduire notre
-chre intrigue?</p>
+chère intrigue?</p>
-<p>Elle avait d tout avouer. Moi parti, on
-l'avait sans doute interroge. J'tais certain
-qu'elle avait tout avou.</p>
+<p>Elle avait dû tout avouer. Moi parti, on
+l'avait sans doute interrogée. J'étais certain
+qu'elle avait tout avoué.</p>
-<p>Avou quoi, cependant? Qu'avait-elle pu
-dire, sinon que j'avais pris la mme stalle
+<p>Avoué quoi, cependant? Qu'avait-elle pu
+dire, sinon que j'avais pris la même stalle
six jours de suite pour assister au prologue
-de sa pice? Il n'y a pas l de quoi pendre
+de sa pièce? Il n'y a pas là de quoi pendre
un homme.</p>
-<p>Et, courant tout coup d'un extrme
-l'autre, je cherchais ce qu'il y avait dcidment
+<p>Et, courant tout à coup d'un extrême à
+l'autre, je cherchais ce qu'il y avait décidément
entre nous. Mes terreurs me semblaient
alors burlesques; j'aurais voulu ravoir
mes terreurs; elles valaient mieux que
-le dsespoir o j'tais de ne trouver rien
-entre nous, rien, sinon je ne sais quel rve
+le désespoir où j'étais de ne trouver rien
+entre nous, rien, sinon je ne sais quel rêve
qui m'appartenait en propre et dont elle
-n'tait pas complice.</p>
+n'était pas complice.</p>
-<p>Elle m'avait adress trois questions qui
+<p>Elle m'avait adressé trois questions qui
n'avaient pas le sens commun, en somme,
-trois questions qui trahissaient une vritable
-incohrence d'esprit ou un suprme enfantillage.
+trois questions qui trahissaient une véritable
+incohérence d'esprit ou un suprême enfantillage.
Les voici, ces questions elliptiques,
-arrivant comme le rsum d'une explication
+arrivant comme le résumé d'une explication
qui n'avait pas eu lieu:</p>
-<p>Pourquoi n'tes-vous jamais rest aprs
+<p>«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après
le premier acte?</p>
-<p>Pourquoi revenez-vous?</p>
+<p>«Pourquoi revenez-vous?</p>
-<p>Pourquoi tes-vous rest six jours sans
-revenir?</p>
+<p>«Pourquoi êtes-vous resté six jours sans
+revenir?»</p>
-<p>Avant ces questions poses, il n'y avait eu
-d'elle moi, ni de moi elle, aucune communication,
-pas mme de celles qui s'changent
-par le regard. Nos yeux ne s'taient
-point parl.</p>
+<p>Avant ces questions posées, il n'y avait eu
+d'elle à moi, ni de moi à elle, aucune communication,
+pas même de celles qui s'échangent
+par le regard. Nos yeux ne s'étaient
+point parlé.</p>
-<p>Avait-elle la tte bien saine, cette ravissante
+<p>Avait-elle la tête bien saine, cette ravissante
fille?</p>
-<p>Voil le symptme le plus assur de folie.
-Ttez-vous, chaque fois que vous vous demandez
+<p>Voilà le symptôme le plus assuré de folie.
+Tâtez-vous, chaque fois que vous vous demandez
si quelqu'un de votre connaissance
a perdu la raison.</p>
<p>Ces questions, qui composaient tout mon
-avoir amoureux, ne signifiaient rien: c'tait
+avoir amoureux, ne signifiaient rien: c'était
donc un fait bien acquis.</p>
<p>Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous!
-Rien! ces trois questions qui taient
+Rien! ces trois questions qui étaient
le plus candide, le plus formel, le plus adorable
aveu. Rien! ces trois questions que je
-n'aurais pas donnes pour tout l'or de l'univers.
-Il faut s'entendre. L'vidence est l'vidence!
+n'aurais pas données pour tout l'or de l'univers.
+Il faut s'entendre. L'évidence est l'évidence!
Avait-elle eu le temps de me dire:
Je vous aime! Et cela se dit-il entre deux
-portes, quand on se voit pour la premire
-fois, deux pas d'un tiers, dans un entretien
+portes, quand on se voit pour la première
+fois, à deux pas d'un tiers, dans un entretien
de deux secondes?</p>
-<p>Je prfrais mes trois questions ce je
-vous aime impossible. Je ne me reprsentais
-pas Annette me disant: Je vous
-aime. Il n'y avait pas lieu. Elle avait fait
+<p>Je préférais mes trois questions à ce «je
+vous aime» impossible. Je ne me représentais
+pas Annette me disant: «Je vous
+aime.» Il n'y avait pas lieu. Elle avait fait
assez, elle avait fait trop: un fat aurait dit
-en pense qu'elle s'tait jete sa tte.</p>
+en pensée qu'elle s'était jetée à sa tête.</p>
-<p>Annette! Tout mon c&oelig;ur s'lanait vers
-elle; j'aurais voulu la remercier genoux.
-Jamais je ne l'avais si bien adore.</p>
+<p>Annette! Tout mon c&oelig;ur s'élançait vers
+elle; j'aurais voulu la remercier à genoux.
+Jamais je ne l'avais si bien adorée.</p>
-<p>Elle avait trop fait, disais-je. Hlas! hlas!
-elle avait dfait aussi. A rflchir srieusement,
-sa dernire dmarche biffait
-ses premires paroles. Deux fois, elle avait
+<p>Elle avait trop fait, disais-je. Hélas! hélas!
+elle avait défait aussi. A réfléchir sérieusement,
+sa dernière démarche biffait
+ses premières paroles. Deux fois, elle avait
<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-agi comme un enfant, et c'tait tout. Accorder
-une importance quelconque aux alles
-et venues de cet esprit fantasque, c'tait
-tomber soi-mme en enfance.</p>
-
-<p>La nuit me prit dans ces parages dserts
-o j'avais l'habitude de rder. J'avais plaid
-dj tant de fois le pour et le contre depuis
-quelques heures que mon misrable cerveau
+agi comme un enfant, et c'était tout. Accorder
+une importance quelconque aux allées
+et venues de cet esprit fantasque, c'était
+tomber soi-même en enfance.</p>
+
+<p>La nuit me prit dans ces parages déserts
+où j'avais l'habitude de rôder. J'avais plaidé
+déjà tant de fois le pour et le contre depuis
+quelques heures que mon misérable cerveau
se creusait et devenait vide. Je travaillais
-encore pourtant, car ces fivres sont implacables.
-Je tournais comme un cureuil la
+encore pourtant, car ces fièvres sont implacables.
+Je tournais comme un écureuil à la
peine dans le cercle vicieux de mes raisonnements.
-Je souffrais, j'tais heureux, j'esprais,
+Je souffrais, j'étais heureux, j'espérais,
je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais!</p>
-<p>Hol! mon lve, me dit la voix franche
-et sonore de Philippe, qui marchait
-mon insu auprs de moi, vous tes donc
-amoureux, vous aussi?</p>
+<p>«Holà! mon élève, me dit la voix franche
+et sonore de Philippe, qui marchait à
+mon insu auprès de moi, vous êtes donc
+amoureux, vous aussi?»</p>
-<p>Je faillis tomber la renverse, et il fut
-oblig de me soutenir.</p>
+<p>Je faillis tomber à la renverse, et il fut
+obligé de me soutenir.</p>
-<p>Nous restmes un instant silencieux. Il
+<p>Nous restâmes un instant silencieux. Il
me pressa contre sa poitrine.</p>
-<p>A l'heure o j'cris, je suis prt donner
+<p>A l'heure où j'écris, je suis prêt à donner
le meilleur de ma vie pour Philippe
-Las, mon frre, qui est une part de moi,
+Laïs, mon frère, qui est une part de moi,
tout comme ma femme et mes enfants. A
l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion,
-comme un dlire; je baignai son visage
+comme un délire; je baignai son visage
de larmes en le couvrant de baisers.</p>
-<p>Il m'tait impossible de parler. Je voyais
+<p>Il m'était impossible de parler. Je voyais
un sourire triste qui jouait autour de ses
-lvres.</p>
+lèvres.</p>
-<p>Je connais cela, je connais cela....
-murmurait-il, sans avoir conscience peut-tre
-des paroles qu'il prononait.</p>
+<p>«Je connais cela, je connais cela....»
+murmurait-il, sans avoir conscience peut-être
+des paroles qu'il prononçait.</p>
-<p>Nous tions au coin de la rue Saint-Bernard
+<p>Nous étions au coin de la rue Saint-Bernard
et du quai.</p>
-<p>Vous aimez! m'criai-je.</p>
+<p>«Vous aimez!» m'écriai-je.</p>
<p>Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant
-en quelque sorte,&mdash;car, de certains
+en quelque sorte,&mdash;car, à de certains
moments, il avait la vigueur d'un Hercule,&mdash;il
me fit faire quelques pas en avant. Ce
-mouvement dmasqua pour nous une maison
-haute et d'aspect plus lgant que celles
-de ce quartier. Elle tait blanche et
-toute neuve. Le premier tage avait six fentres,
-dont deux taient claires: une
-l'extrmit de droite, l'autre l'extrmit
+mouvement démasqua pour nous une maison
+haute et d'aspect plus élégant que celles
+de ce quartier. Elle était blanche et
+toute neuve. Le premier étage avait six fenêtres,
+dont deux étaient éclairées: une à
+l'extrémité de droite, l'autre à l'extrémité
de gauche.</p>
-<p>C'est un peintre aussi, me dit-il. Le
-bonheur lui a donn du talent. Il travaille
-comme doit le faire un honnte homme qui
-a de la famille: rudement et sans relche.
-Il est l, cette lampe l'claire. Je l'ai
-guett longtemps pour voir s'il rendait sa
+<p>«C'est un peintre aussi, me dit-il. Le
+bonheur lui a donné du talent. Il travaille
+comme doit le faire un honnête homme qui
+a de la famille: rudement et sans relâche.
+Il est là, cette lampe l'éclaire. Je l'ai
+guetté longtemps pour voir s'il rendait sa
femme heureuse. Il la rend heureuse. Tant
mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais
quelque chose pour lui, je le servirais de
-bon c&oelig;ur.</p>
+bon c&oelig;ur.»</p>
<p>Je ne comprenais pas bien encore, mais
-cette mle rsignation me tenait l'me en
+cette mâle résignation me tenait l'âme en
suspens.</p>
-<p>On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant
+<p>«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant
effort pour affermir sa voix qui tremblait.
-On ne m'a jamais aim. Moi, j'aimais bien:
-je n'aimerai qu'une fois. Elle tait le gnie
-que j'aurais eu. Je ne parviendrai pas.</p>
-
-<p>Je lui serrai les mains en silence.</p>
-
-<p>Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon
-c&oelig;ur. Nous avons dit cela, le pre et moi.
-Le pre s'y connat, moi aussi. Nous allons
-reparler de vous.... Elle tait ma volont,
-ma force et mon avenir. Un jour j'ai espr;
-ce jour-l j'ai rv un tableau; je l'ai
-vu dans ma pense blouie. Je l'ai peint
-depuis, c'est le seul; il tait beau, quoique
-je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brl. Personne
-ne l'a vu. Maintenant, je dcoupe
+On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien:
+je n'aimerai qu'une fois. Elle était le génie
+que j'aurais eu. Je ne parviendrai pas.»</p>
+
+<p>«Je lui serrai les mains en silence.</p>
+
+<p>«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon
+c&oelig;ur. Nous avons dit cela, le père et moi.
+Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons
+reparler de vous.... Elle était ma volonté,
+ma force et mon avenir. Un jour j'ai espéré;
+ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai
+vu dans ma pensée éblouie. Je l'ai peint
+depuis, c'est le seul; il était beau, quoique
+je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne
+ne l'a vu. Maintenant, je découpe
mon deuil: du noir sur du blanc, comme
-les tentures funbres qui sont noires. A quoi
+les tentures funèbres qui sont noires. A quoi
me servirait la gloire?</p>
<p>&mdash;La gloire remplace l'amour, voulus-je
@@ -10505,435 +10467,435 @@ dire.</p>
<p>&mdash;Non, c'est une erreur: la gloire n'est
bonne que dans l'amour. C'est pour l'idole
qu'on veut la parure et la couronne. Rien
-ne vaut que par le bonheur. Tout se fltrit
+ne vaut que par le bonheur. Tout se flétrit
quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus
-peindre.</p>
+peindre.»</p>
-<p>Il me montra du doigt la seconde fentre
-claire:</p>
+<p>«Il me montra du doigt la seconde fenêtre
+éclairée:</p>
-<p>C'est l qu'elle est, reprit-il, avec ses
+<p>«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses
enfants. Elle a vingt ans, elle est belle et
-bonne comme Annette. Elle a pleur de ne
+bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne
pas pouvoir m'aimer. Il y a deux ans que
je ne l'ai vue, mais je viens tous les soirs.
-Je connais ses petits enfants. J'ai t des
+Je connais ses petits enfants. J'ai été des
mois avant de pouvoir les aimer. Maintenant
-je les aime.</p>
+je les aime.»</p>
<p>Il se tut. Un mouvement se fit dans la
-chambre claire. Sur les rideaux, une silhouette
+chambre éclairée. Sur les rideaux, une silhouette
s'accusa. Je sentis que Philippe
-frmissait entre mes bras.</p>
+frémissait entre mes bras.</p>
-<p>Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est
+<p>«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est
<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-l'ombre du bonheur. Toute la cration est
-l pour moi, et je ne vois plus d'autre vrit.</p>
+l'ombre du bonheur. Toute la création est
+là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.»</p>
-<p>Il tourna le dos la maison neuve, et
-nous remontmes le quai, bras dessus, bras
+<p>Il tourna le dos à la maison neuve, et
+nous remontâmes le quai, bras dessus, bras
dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz.
-Je m'tais oubli moi-mme pour ne songer
-qu' lui.</p>
+Je m'étais oublié moi-même pour ne songer
+qu'à lui.</p>
-<p>Eh bien! Ren, me dit-il presque gaiement,
+<p>«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement,
voulez-vous toujours prendre de mes
-leons?</p>
+leçons?</p>
-<p>&mdash;Toujours, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Toujours, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Le pre prtend que vous vous tes
-moqu de moi....</p>
+<p>&mdash;Le père prétend que vous vous êtes
+moqué de moi....</p>
-<p>&mdash;M. Las? interrompis-je.</p>
+<p>&mdash;M. Laïs? interrompis-je.</p>
-<p>&mdash;Il a t bien souvent tromp, m'interrompit-il
- son tour. Il se vante d'tre dfiant
+<p>&mdash;Il a été bien souvent trompé, m'interrompit-il
+à son tour. Il se vante d'être défiant
et fait de son mieux pour ne plus
croire. Mais, au fond, il est incorrigible,
-allez! C'est un homme des temps passs.
-Je n'ai qu' le regarder pour voir nos aeux
-des sicles hroques. Je lui ai dit: Je connais
-Ren, je l'ai vu trois fois. Il est trop intelligent
-pour n'avoir pas compris le srieux
-de ma pense; il est trop honnte pour
-railler une pense srieuse. Ma s&oelig;ur, alors,
-s'est approche.... Mais d'abord, Ren,
-comment l'aimez-vous?</p>
-
-<p>Il s'tait arrt tout d'un coup et me regardait
-en face sous un rverbre qui m'clairait
+allez! C'est un homme des temps passés.
+Je n'ai qu'à le regarder pour voir nos aïeux
+des siècles héroïques. Je lui ai dit: Je connais
+René, je l'ai vu trois fois. Il est trop intelligent
+pour n'avoir pas compris le sérieux
+de ma pensée; il est trop honnête pour
+railler une pensée sérieuse. Ma s&oelig;ur, alors,
+s'est approchée.... Mais d'abord, René,
+comment l'aimez-vous?»</p>
+
+<p>Il s'était arrêté tout d'un coup et me regardait
+en face sous un réverbère qui m'éclairait
d'aplomb.</p>
-<p>Comme vous aimiez celle qui et t
-votre inspiration et votre force, rpondis-je.</p>
+<p>«Comme vous aimiez celle qui eût été
+votre inspiration et votre force,» répondis-je.</p>
-<p>Il se reprit marcher d'un pas plus rapide.</p>
+<p>Il se reprit à marcher d'un pas plus rapide.</p>
-<p>Bien, Ren, bien, me dit-il. Quand je
+<p>«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je
ne vous parle pas d'elle, ne me faites point
souvenir. Mais, puisque nous y sommes,
-allons. Comprenez-moi: comme j'ai guett
+allons. Comprenez-moi: comme j'ai guetté
celui qu'elle aime, je surveillerai celui que
ma s&oelig;ur aimera. Il me faut ces deux bonheurs
-complets pour payer ma misre.</p>
+complets pour payer ma misère.</p>
-<p>Si je pouvais vous ouvrir mon c&oelig;ur!
-m'criai-je.</p>
+<p>«Si je pouvais vous ouvrir mon c&oelig;ur!
+m'écriai-je.</p>
<p>&mdash;Je crois en vous, m'interrompit-il encore,
-parce que vous tes tout jeune. Le
-pre a frayeur de vous, parce que vous tes
-trop jeune. Voil dj plusieurs semaines
-qu'il avait parl mariage. Il dit qu'il se sent
-mourir.</p>
+parce que vous êtes tout jeune. Le
+père a frayeur de vous, parce que vous êtes
+trop jeune. Voilà déjà plusieurs semaines
+qu'il avait parlé mariage. Il dit qu'il se sent
+mourir.»</p>
-<p>Le ton de Philippe me parut froid, vis--vis
-d'une pareille pense.</p>
+<p>Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis
+d'une pareille pensée.</p>
-<p>M. Las ne m'a pas sembl malade, objectai-je,
-et la manire dont vous parlez me
+<p>«M. Laïs ne m'a pas semblé malade, objectai-je,
+et la manière dont vous parlez me
prouve que vous ne partagez point ses
craintes.</p>
-<p>&mdash;J'ai appris parler de tout courageusement,
-Ren. Le pre ne craint rien. A la
+<p>&mdash;J'ai appris à parler de tout courageusement,
+René. Le père ne craint rien. A la
maison, il y a plus d'un genre de souffrance.
-Tout ce que dit le pre est vrai. Il a
+Tout ce que dit le père est vrai. Il a
soixante-sept ans. L'automne dernier, une
de ses blessures s'est rouverte pour ne plus
-se refermer. Il va souvent la tombe de
-ma mre. Il fait bien de songer sa fille.</p>
+se refermer. Il va souvent à la tombe de
+ma mère. Il fait bien de songer à sa fille.</p>
<p>&mdash;Vous lui resterez, du moins, vous,
-Philippe.</p>
+Philippe.»</p>
-<p>Il tourna la tte et rpondit tout bas:</p>
+<p>Il tourna la tête et répondit tout bas:</p>
-<p>Quand un homme cherche la couleur
-dans le blanc et le noir, il est permis, mme
- son pre, de n'avoir pas confiance
-dans la solidit de sa raison. Pour que le
-pre s'en aille tranquille et content, il faut
-qu'Annette soit marie.</p>
+<p>«Quand un homme cherche la couleur
+dans le blanc et le noir, il est permis, même
+à son père, de n'avoir pas confiance
+dans la solidité de sa raison. Pour que le
+père s'en aille tranquille et content, il faut
+qu'Annette soit mariée.</p>
<p>&mdash;Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche!</p>
-<p>&mdash;Etes-vous riche, Ren?</p>
+<p>&mdash;Etes-vous riche, René?</p>
<p>&mdash;Je ne suis pas pauvre.</p>
<p>&mdash;Etes-vous libre?</p>
-<p>&mdash;Mon pre et ma mre sont d'honntes
+<p>&mdash;Mon père et ma mère sont d'honnêtes
gens qui m'aiment et qui ne voudraient pas
faire mon malheur.</p>
-<p>&mdash;Avez-vous aim d'autre femme que
+<p>&mdash;Avez-vous aimé d'autre femme que
ma s&oelig;ur!</p>
<p>&mdash;Jamais!</p>
<p>&mdash;Feriez-vous serment de cela?</p>
-<p>&mdash;Je vous le jure sur mon honneur.</p>
+<p>&mdash;Je vous le jure sur mon honneur.»</p>
-<p>Il reprit mon bras qu'il avait quitt et
+<p>Il reprit mon bras qu'il avait quitté et
poursuivit:</p>
-<p>Je ne suis point charg de vous demander
+<p>«Je ne suis point chargé de vous demander
tout cela, mais j'ai voix au chapitre,
-malgr le noir et le blanc.... Ma s&oelig;ur
-s'est donc approche, comme je vous le disais.
-C'est de l'adoration que le pre a pour
+malgré le noir et le blanc.... Ma s&oelig;ur
+s'est donc approchée, comme je vous le disais.
+C'est de l'adoration que le père a pour
elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le
droit de tout dire. Elle s'est assise sur les
-genoux du pre et j'ai entendu qu'elle murmurait:
+genoux du père et j'ai entendu qu'elle murmurait:
Veux-tu encore me marier! Il a
fait signe qu'il le voulait. Annette a repris:
Alors, c'est celui-ci que je choisis pour
mari.</p>
-<p>&mdash;Et M. Las? demandai-je.</p>
+<p>&mdash;Et M. Laïs? demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! M. Las a un peu fronc le
+<p>&mdash;Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le
<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-sourcil. M. Las a voulu savoir o et comment
-vous vous tiez parl.</p>
+sourcil. M. Laïs a voulu savoir où et comment
+vous vous étiez parlé.</p>
-<p>&mdash;Nous ne nous sommes jamais parl!
-m'criai-je!</p>
+<p>&mdash;Nous ne nous sommes jamais parlé!
+m'écriai-je!</p>
-<p>&mdash;Voil ce qu'a rpondu Annette. Mais
-alors, lui a dit le pre, il faudra donc que
-j'aille solliciter la main de ce garon pour
-toi? Elle a souri en rpliquant: Il est fou
-de moi!</p>
+<p>&mdash;Voilà ce qu'a répondu Annette. Mais
+alors, lui a dit le père, il faudra donc que
+j'aille solliciter la main de ce garçon pour
+toi? Elle a souri en répliquant: Il est fou
+de moi!»</p>
<p>Philippe s'interrompit.</p>
-<p>Jusqu' prsent, murmura-t-il, Annette
-tait pour moi la raison enfantine et nave,
-c'est--dire la vraie raison, la seule raison;
-mais il parat que nous avons tous quelque
-chose dans la famille. C'est aussi drle que
+<p>«Jusqu'à présent, murmura-t-il, Annette
+était pour moi la raison enfantine et naïve,
+c'est-à-dire la vraie raison, la seule raison;
+mais il paraît que nous avons tous quelque
+chose dans la famille. C'est aussi drôle que
mon noir et mon blanc, au moins. Je vous
-parle comme cela, Ren, pour qu'il n'y ait
+parle comme cela, René, pour qu'il n'y ait
pas de surprise. Annette a dit: il est fou
de moi!</p>
-<p>&mdash;S'il y avait un mot plus fort!.... m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;S'il y avait un mot plus fort!.... m'écriai-je.</p>
-<p>&mdash;Bien, bien! Elle a devin, alors, voil
-tout. Vous ferez bien de dire au pre qu'elle
-a devin, et, s'il se peut, comment elle a
+<p>&mdash;Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà
+tout. Vous ferez bien de dire au père qu'elle
+a deviné, et, s'il se peut, comment elle a
fait pour deviner.</p>
<p>&mdash;Elle a fait comme moi!</p>
-<p>&mdash;Trs bien, Ren. Je suis un pauvre
-maniaque, et, certes, vous tes tous des
+<p>&mdash;Très bien, René. Je suis un pauvre
+maniaque, et, certes, vous êtes tous des
gens sages. Mais je ne sais pas railler,
voyez-vous. Il y a deux voix qui parlent en
-moi, cette heure o je sens votre c&oelig;ur
+moi, à cette heure où je sens votre c&oelig;ur
qui bat contre mon bras. L'une me dit:
Leur folie s'appelle le bonheur; l'autre me
-dit de prendre garde. Prendre garde
-quoi? Au bonheur? A qui? A vous, Ren,
-qui n'avez ni l'exprience ni la volont du
-mal? C'est la premire voix qui est la
-bonne. Je donne mon consentement votre
-mariage avec ma s&oelig;ur.</p>
+dit de prendre garde. Prendre garde à
+quoi? Au bonheur? A qui? A vous, René,
+qui n'avez ni l'expérience ni la volonté du
+mal? C'est la première voix qui est la
+bonne. Je donne mon consentement à votre
+mariage avec ma s&oelig;ur.»</p>
<p>Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement
-si passionn que je l'enlevai de terre,
-bien qu'il ft beaucoup plus grand et plus
+si passionné que je l'enlevai de terre,
+bien qu'il fût beaucoup plus grand et plus
robuste que moi.</p>
<p>Je raconte ces choses exactement; je fais
-un procs-verbal plutt qu'un livre, jetant
-sur le papier, sans artifice ni prcaution, le
-fond mme de mes souvenirs. Je sais bien
+un procès-verbal plutôt qu'un livre, jetant
+sur le papier, sans artifice ni précaution, le
+fond même de mes souvenirs. Je sais bien
que ces m&oelig;urs ne sont pas de notre temps
non plus que de notre pays. Cela ressemble
- l'Inde de Bernardin de Saint-Pierre.
-Nous tions pourtant Paris, en 1842.</p>
+à l'Inde de Bernardin de Saint-Pierre.
+Nous étions pourtant à Paris, en 1842.</p>
<p>Il y a des peuples primitifs, des races
-vantes. On peut prter beaucoup, en fait
+vantées. On peut prêter beaucoup, en fait
de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais,
-aux Allemands mme, cause des livres
+aux Allemands même, à cause des livres
qu'ils font pour les c&oelig;urs sensibles.</p>
-<p>Mais ces Las taient des Grecs. Je n'ai
-jamais ou vanter la navet anglique des
+<p>Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai
+jamais ouï vanter la naïveté angélique des
Grecs modernes. J'ai lu des &oelig;uvres charmantes,
-romans, pamphlets, comdies, qui
+romans, pamphlets, comédies, qui
malmenaient rudement les fils de Socrate
et d'Alcibiade. La sagesse des nations a
fait de leur nom une injure; vous le voyez
toujours pris en mauvaise part, comme le
-mot Franais Londres, comme le mot
-Anglais Paris, comme en toutes contres
+mot Français à Londres, comme le mot
+Anglais à Paris, comme en toutes contrées
les noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque
ou de Juif.</p>
-<p>Je n'ai pas vu les Grecs en Grce, et je
-n'ai pas d'ailleurs la science d'crire qu'il
-faudrait pour les dfendre contre leurs loquents
+<p>Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je
+n'ai pas d'ailleurs la science d'écrire qu'il
+faudrait pour les défendre contre leurs éloquents
accusateurs. Je n'ai vu que mes
-bons amis, M. Las, Philippe, le frre de
+bons amis, M. Laïs, Philippe, le frère de
mon c&oelig;ur, et Annette, la fleur de ma vie.
-Tous les trois eussent t peut-tre des fous
-en Grce comme en France.</p>
+Tous les trois eussent été peut-être des fous
+en Grèce comme en France.</p>
-<p>Je raconte. Au moment o Philippe me
-parlait ainsi, m'engageant sa foi qui tait
+<p>Je raconte. Au moment où Philippe me
+parlait ainsi, m'engageant sa foi qui était
solide comme un roc, il ne m'avait pas encore
-adress une seule question sur ma famille
-ni sur moi-mme. On et dit qu'il appliquait
- ce grand acte, l'introduction d'un
-tranger au c&oelig;ur de la maison, les dlicatesses
-exagres de l'hospitalit antique.</p>
-
-<p>Que je n'eusse pas l'ide de faire une enqute,
-moi, c'tait la nature mme: j'tais
+adressé une seule question sur ma famille
+ni sur moi-même. On eût dit qu'il appliquait
+à ce grand acte, l'introduction d'un
+étranger au c&oelig;ur de la maison, les délicatesses
+exagérées de l'hospitalité antique.</p>
+
+<p>Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête,
+moi, c'était la nature même: j'étais
amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais
-un peu au-dessous du niveau de mon ge;
-mon rle tait d'aller tte baisse en avant,
-toujours en avant. Mais Philippe avait l'ge
+un peu au-dessous du niveau de mon âge;
+mon rôle était d'aller tête baissée en avant,
+toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge
d'homme.</p>
-<p>Mais M. Las tait un vieillard. Philippe
-venait de me le dire: M. Las avait t
-tromp bien souvent; il se vantait d'tre dfiant.</p>
+<p>Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe
+venait de me le dire: M. Laïs avait été
+trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant.</p>
<p>Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces
pauvres bons c&oelig;urs. Ils ne veulent plus
croire.</p>
-<p>Malgr ma complte inexprience, le consentement
-solennel de Philippe Las m'tonna
+<p>Malgré ma complète inexpérience, le consentement
+solennel de Philippe Laïs m'étonna
d'autant plus que je ne l'avais pas
-mme sollicit. Une fois le premier enthousiasme
-pass, une crainte essaya de natre
-en moi. Je l'touffai, je fis bien; ce n'est pas
+même sollicité. Une fois le premier enthousiasme
+passé, une crainte essaya de naître
+en moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas
<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
ainsi que s'y prennent ceux qui veulent
tromper.</p>
-<p>Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un
-thtre? me demanda-t-il tout coup.</p>
+<p>«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un
+théâtre?» me demanda-t-il tout à coup.</p>
-<p>Et sans attendre ma rponse, il ajouta:</p>
+<p>Et sans attendre ma réponse, il ajouta:</p>
-<p>Allons faire une petite visite ma
-s&oelig;ur.</p>
+<p>«Allons faire une petite visite à ma
+s&oelig;ur.»</p>
-<p>L'ide me vint que M. Las serait l.
-Malgr tout, il me faisait peur. Je cherchai
+<p>L'idée me vint que M. Laïs serait là.
+Malgré tout, il me faisait peur. Je cherchai
un biais pour dissimuler ma couardise.</p>
-<p>J'aime mieux la voir partout ailleurs
-que l, rpliquai-je.</p>
+<p>«J'aime mieux la voir partout ailleurs
+que là, répliquai-je.</p>
<p>&mdash;Quand elle sera votre femme, vous ne
-la laisserez donc pas au thtre? m'interrogea
-Philippe en s'arrtant.</p>
+la laisserez donc pas au théâtre? m'interrogea
+Philippe en s'arrêtant.</p>
-<p>&mdash;Non, assurment, s'il dpend de moi
-de l'en loigner.</p>
+<p>&mdash;Non, assurément, s'il dépend de moi
+de l'en éloigner.»</p>
<p>Il frappa ses mains l'une contre l'autre.</p>
-<p>Elle a dit cela! s'cria-t-il Notre Annette
-est une fe! ou bien c'est une sorcellerie
-que l'amour? Rptez-moi encore une
-fois que vous ne vous tes jamais parl.</p>
+<p>«Elle a dit cela! s'écria-t-il Notre Annette
+est une fée! ou bien c'est une sorcellerie
+que l'amour? Répétez-moi encore une
+fois que vous ne vous êtes jamais parlé.</p>
<p>&mdash;Jamais, je l'affirme.</p>
-<p>&mdash;Le pre a fait pour le mieux, reprit
-Philippe d'un ton de dignit o il y avait
-bien de la tristesse. Mon avis n'tait pas le
+<p>&mdash;Le père a fait pour le mieux, reprit
+Philippe d'un ton de dignité où il y avait
+bien de la tristesse. Mon avis n'était pas le
sien. On l'avait induit en erreur. Ce fut en
-discutant cette question du thtre qu'il me
-parla pour la premire fois de ses ides de
-mort prochaine. Il voulait faire notre Annette
-une situation indpendante. Maintenant
-qu'il est dsabus, il cherche rompre
-l'engagement. Mais le succs d'Annette est
-un obstacle.</p>
-
-<p>Il allait toujours, malgr mon demi-refus.
-Nous arrivmes la porte du thtre; il la
+discutant cette question du théâtre qu'il me
+parla pour la première fois de ses idées de
+mort prochaine. Il voulait faire à notre Annette
+une situation indépendante. Maintenant
+qu'il est désabusé, il cherche à rompre
+l'engagement. Mais le succès d'Annette est
+un obstacle.»</p>
+
+<p>Il allait toujours, malgré mon demi-refus.
+Nous arrivâmes à la porte du théâtre; il la
franchit, sans me consulter de nouveau. Je
-n'avais pas choisir: il me fallut bien le
+n'avais pas à choisir: il me fallut bien le
suivre.</p>
-<p>La comparaison de la sirne peut s'appliquer
- tous les thtres. Il ne faut point
-les regarder l'envers. Je ne parle pas
-seulement de cette pauvre petite salle destine
-aux dlassements populaires. Les directeurs
+<p>La comparaison de la sirène peut s'appliquer
+à tous les théâtres. Il ne faut point
+les regarder à l'envers. Je ne parle pas
+seulement de cette pauvre petite salle destinée
+aux délassements populaires. Les directeurs
les plus opulents de Paris ne peuvent
entrer chez eux qu'en traversant des
-tnbres extrieures dont la peinture serait
-nausabonde. Il parat que c'est ncessaire.
-A toutes les splendeurs qu'on prsente au
-public, il faut une compensation cache.
-Toutes ces clarts, toute cette beaut, tout
-cet or, tout ce velours, toutes ces sductions
+ténèbres extérieures dont la peinture serait
+nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire.
+A toutes les splendeurs qu'on présente au
+public, il faut une compensation cachée.
+Toutes ces clartés, toute cette beauté, tout
+cet or, tout ce velours, toutes ces séductions
dont le raffinement grandit sans cesse
ne pourraient exister sans la fange qui les
double. Je parle, bien entendu, sans figure;
le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi;
-il ne s'agit que d'une constatation matrielle.</p>
+il ne s'agit que d'une constatation matérielle.</p>
-<p>On a fait remarquer parfois que c'tait l
-un lamentable miroir de la vie de thtre.
+<p>On a fait remarquer parfois que c'était là
+un lamentable miroir de la vie de théâtre.
Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais
rien voulu savoir.</p>
-<p>J'admire seulement l'intrpidit dont
-font preuve nos toiles en traversant chaque
+<p>J'admire seulement l'intrépidité dont
+font preuve nos étoiles en traversant chaque
soir de pareilles horreurs et de pareilles
odeurs. Marguerite de Bourgogne, encore
passe; c'est une reine apocryphe et
-tanne comme un vieux cuir, mais la Dame
-aux Camlias, cette sensitive nerve par
-nos parfums, cet ange de notre dbauche,
-cette pure manation de nos vices, doit-on
+tannée comme un vieux cuir, mais la Dame
+aux Camélias, cette sensitive énervée par
+nos parfums, cet ange de notre débauche,
+cette pure émanation de nos vices, doit-on
lui rappeler sans cesse la route qu'elle suivit
-une premire fois pour monter jusqu'
+une première fois pour monter jusqu'à
son boudoir?</p>
<p>Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer
-est tout jonch de roses! Allez-y voir,
-et prenez seulement par derrire le thtre
+est tout jonché de roses! Allez-y voir,
+et prenez seulement par derrière le théâtre
du Vaudeville, que l'esprit de Doche
illumine encore et fleurit, ou ce splendide
-thtre de la Porte-Saint-Martin, dont le
-cher directeur fait envie tous les directeurs
+théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le
+cher directeur fait envie à tous les directeurs
de l'Europe.</p>
-<p>Je serai gnreux et je vous pargnerai
-toute espce de description, bien qu'il y
-et et l dans les coulisses quelques profils
-appartenant la jeunesse de chrysocale
-qui, certes, vaudraient la peine d'tre esquisss.</p>
-
-<p>La premire personne que je vis fut M.
-Las, srieux et doux, feuilletant un elzvir
-sous un quinquet. C'tait sa place accoutume;
-la loge d'Annette s'ouvrait quelques
-pas de l. M. Las passait en ce lieu ses soires;
-il s'tait rsign entendre les mauvaises
+<p>Je serai généreux et je vous épargnerai
+toute espèce de description, bien qu'il y
+eût çà et là dans les coulisses quelques profils
+appartenant à la jeunesse de chrysocale
+qui, certes, vaudraient la peine d'être esquissés.</p>
+
+<p>La première personne que je vis fut M.
+Laïs, sérieux et doux, feuilletant un elzévir
+sous un quinquet. C'était sa place accoutumée;
+la loge d'Annette s'ouvrait à quelques
+pas de là. M. Laïs passait en ce lieu ses soirées;
+il s'était résigné à entendre les mauvaises
plaisanteries de ces dames, mais ces
-messieurs ne l'avaient jamais raill qu'une
+messieurs ne l'avaient jamais raillé qu'une
fois.</p>
-<p>Il connaissait le pas de Philippe, notre
+<p>Il connaissait le pas de Philippe, à notre
approche, il quitta sa lecture. Son regard
clair et franc, comme le reflet d'une conscience
-d'honnte homme, se fixa sur moi
+d'honnête homme, se fixa sur moi
attentivement.</p>
-<p>Nous avons causer, mon jeune ami,
+<p>«Nous avons à causer, mon jeune ami,
me dit-il avec un bon sourire. Hier, je ne
<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous tes
+vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes
pour moi le plus important personnage qui
soit en France. On peut causer ici aussi bien
qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui
nous sommes.</p>
-<p>Je restai muet. Je m'attendais tre
-questionn; j'avais rassembl mon courage
-pour rpondre. Il me sembla que la faon
-d'agir de M. Las ajoutait une solennit singulire
- l'interrogatoire qui sans doute
-allait suivre. Contre toutes les rgles de
-notre jurisprudence mondaine, c'tait ici le
-dfendeur qui plaidait sa cause le premier.
-Le matre du logis ne se bornait point ne
-rien demander l'hte, il lui ouvrait les pages
+<p>Je restai muet. Je m'attendais à être
+questionné; j'avais rassemblé mon courage
+pour répondre. Il me sembla que la façon
+d'agir de M. Laïs ajoutait une solennité singulière
+à l'interrogatoire qui sans doute
+allait suivre. Contre toutes les règles de
+notre jurisprudence mondaine, c'était ici le
+défendeur qui plaidait sa cause le premier.
+Le maître du logis ne se bornait point à ne
+rien demander à l'hôte, il lui ouvrait les pages
de son livre de famille.</p>
<p>Quand on donne autant que cela, on gagne
le droit d'exiger beaucoup.</p>
-<p>Annette quitta sa loge pour faire son entre.
+<p>Annette quitta sa loge pour faire son entrée.
En passant, elle m'adressa un signe
-de tte souriant et familier. Vivaient-ils
-donc des mois en une journe? Le signe
+de tête souriant et familier. Vivaient-ils
+donc des mois en une journée? Le signe
d'Annette et son sourire avaient l'aplomb
-d'une vieille amiti.</p>
+d'une vieille amitié.</p>
-<p>Eh bien! oui, j'eus dfiance. Ma sauvagerie
-n'tait pas leur candeur. Je sentis que
-j'aimais jusqu' mourir, mais j'eus dfiance.
+<p>Eh bien! oui, j'eus défiance. Ma sauvagerie
+n'était pas leur candeur. Je sentis que
+j'aimais jusqu'à mourir, mais j'eus défiance.
Mon c&oelig;ur se serra et l'angoisse fit percer
la sueur froide sous mes cheveux.</p>
@@ -10941,270 +10903,270 @@ la sueur froide sous mes cheveux.</p>
<h2>XX.<br />
<span class="medium">SERIEUSE EXPLICATION.</span></h2>
-<p class="p2">Je respecte la mmoire de M. Las comme
-celle d'un saint, mais je ne prtends pas le
-donner pour modle de conduite suivre
+<p class="p2">Je respecte la mémoire de M. Laïs comme
+celle d'un saint, mais je ne prétends pas le
+donner pour modèle de conduite à suivre
dans cette grande affaire de l'introduction
-d'un gendre la maison. Bien qu' Paris
+d'un gendre à la maison. Bien qu'à Paris
nous ne soyons pas des Grecs, une confiance
-pareille la sienne serait trs souvent
-mal rcompense. Notre civilisation
-demande d'autres enqutes, parce que, pratiquant
+pareille à la sienne serait très souvent
+mal récompensée. Notre civilisation
+demande d'autres enquêtes, parce que, pratiquant
la sagesse de la maxime antique,
-elle se connat elle-mme.</p>
+elle se connaît elle-même.</p>
-<p>Il avait tort, tant donnes nos m&oelig;urs;
-tant donn l'tat de notre socit, il avait
+<p>Il avait tort, étant données nos m&oelig;urs;
+étant donné l'état de notre société, il avait
tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus
-dfiance, moi qui participais peine ces
-m&oelig;urs; moi qui appartenais si peu cette
-socit, j'eus dfiance. En prsence du bon
-march inattendu, l'acheteur novice est
+défiance, moi qui participais à peine à ces
+m&oelig;urs; moi qui appartenais si peu à cette
+société, j'eus défiance. En présence du bon
+marché inattendu, l'acheteur novice est
comme l'acheteur habile: ils ont peur tous
-deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honntet
+deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honnêteté
de celui qui vend ne se suppose pas. Pour
inspirer confiance, il faut surfaire. Vous
-connaissez tous ce mdecin ignare, mais spirituel,
-qui gagne de l'or tre bourru. Il
-reste un charme la vieillesse d'Aspasie,
-c'est de battre Pricls.</p>
+connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel,
+qui gagne de l'or à être bourru. Il
+reste un charme à la vieillesse d'Aspasie,
+c'est de battre Périclès.</p>
-<p>La joie fait peur, dit un des plus ingnieux
-crivains de ce sicle. Ce n'tait pas
+<p>La joie fait peur, dit un des plus ingénieux
+écrivains de ce siècle. Ce n'était pas
assez dire, tout ce qui est bon fait peur.</p>
-<p>Je ne crois pas que j'eusse t capable de
-supporter une dception. Mon amour a pu
-pntrer en moi plus profondment depuis
-lors et mieux englober tout mon tre dans
-le rseau de ses racines, mais il tait n tout
-entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgr
-moi sur cette chance unique. Annette tait
-la ncessit de mon existence, je le sentais
+<p>Je ne crois pas que j'eusse été capable de
+supporter une déception. Mon amour a pu
+pénétrer en moi plus profondément depuis
+lors et mieux englober tout mon être dans
+le réseau de ses racines, mais il était né tout
+entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgré
+moi sur cette chance unique. Annette était
+la nécessité de mon existence, je le sentais
pleinement. Pendant quelques minutes, je
le sentis douloureusement et c'est ce que
-j'appelle avoir dfiance. L'ide ne me vint
-point de m'arrter sur la pente o j'tais;
-j'eus conscience d'tre en quilibre entre le
-bonheur et le malheur, voil tout, et la prsence
-mme du danger n'veilla point en
-moi la volont de reculer.</p>
+j'appelle avoir défiance. L'idée ne me vint
+point de m'arrêter sur la pente où j'étais;
+j'eus conscience d'être en équilibre entre le
+bonheur et le malheur, voilà tout, et la présence
+même du danger n'éveilla point en
+moi la volonté de reculer.</p>
-<p>M. Las et Philippe changrent quelques
-paroles. A une question de son pre,
-j'entendis Philippe qui rpondait:</p>
+<p>M. Laïs et Philippe échangèrent quelques
+paroles. A une question de son père,
+j'entendis Philippe qui répondait:</p>
-<p>Tout est comme Annette l'a dit, exactement.</p>
+<p>«Tout est comme Annette l'a dit, exactement.»</p>
-<p>Il commena une promenade de long en
-large derrire la toile de fond et M. Las
+<p>Il commença une promenade de long en
+large derrière la toile de fond et M. Laïs
me fit entrer dans la loge d'Annette.</p>
-<p>Tout le monde connat ce laboratoire
+<p>Tout le monde connaît ce laboratoire
qu'on appelle la loge d'une actrice, et vraiment
-mon livre n'est point crit pour initier
+mon livre n'est point écrit pour initier
les profanes aux pauvres secrets de
-l'envers de la comdie. Si je ne m'tais astreint
- toutes les rigueurs de la vrit
+l'envers de la comédie. Si je ne m'étais astreint
+à toutes les rigueurs de la vérité
vraie, je sortirais bien vite de ce lieu qui
m'irrite et m'offusque. Je n'y ai pas d'air;
-tout m'y dplat bien plus violemment encore
+tout m'y déplaît bien plus violemment encore
que je ne veux le dire, car le vice apparent
n'est souvent que la forfanterie de
-la souffrance, et cette pense retient sur
-ma lvre des paroles svres.</p>
+la souffrance, et cette pensée retient sur
+ma lèvre des paroles sévères.</p>
-<p>Et n'tait-ce point du lieu mme que
-naissait ma dfiance? Me serais-je dfi ailleurs?
+<p>Et n'était-ce point du lieu même que
+naissait ma défiance? Me serais-je défié ailleurs?
Chaque lieu a son parfum moral, son
-influence, son magntisme. Le pav de l'glise
+influence, son magnétisme. Le pavé de l'église
<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-sue la prire, le logis paternel exhale
+sue la prière, le logis paternel exhale
la tendresse et le respect, l'amour est partout
-dans ce rduit blanc o dort la bien-aime.
-C'est l, oh! c'est l qu'il faut faire
+dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée.
+C'est là, oh! c'est là qu'il faut faire
parler le c&oelig;ur.</p>
<p>Mais nous sommes dans les coulisses d'un
-petit thtre, la porte de l'touffante officine
-o se fabriquent les longs yeux, les
-bouches roses, les tempes veines d'azur,
+petit théâtre, à la porte de l'étouffante officine
+où se fabriquent les longs yeux, les
+bouches roses, les tempes veinées d'azur,
les fleurs du teint, les perles du sourire,
pour notre cher tableau d'honneur modeste
-et sincre, nous avons le clinquant ddor
-de ce cadre. Soyons rsigns.</p>
+et sincère, nous avons le clinquant dédoré
+de ce cadre. Soyons résignés.</p>
-<p>Elle reste en scne une demi-heure, me
-dit M. Las en m'offrant l'une des deux
+<p>«Elle reste en scène une demi-heure, me
+dit M. Laïs en m'offrant l'une des deux
chaises qui composaient le mobilier de la
loge. Mon histoire n'est pas bien longue,
-nous avons le temps. Vous tes tout jeune,
-monsieur Ren. Il me semble que j'tais
+nous avons le temps. Vous êtes tout jeune,
+monsieur René. Il me semble que j'étais
jeune hier encore. Mes deux enfants vous
-aiment. La faon dont nat l'affection importe
+aiment. La façon dont naît l'affection importe
peu, et il est certain que je me suis
-senti port pour vous premire vue. Je
+senti porté pour vous à première vue. Je
tiens grand compte de ceci: on ne voit bien
-les gens que du premier coup. J'aurais souhait
-que mon gendre et quatre ou cinq
-annes de plus, mais nous ne sommes pas
+les gens que du premier coup. J'aurais souhaité
+que mon gendre eût quatre ou cinq
+années de plus, mais nous ne sommes pas
de ceux qui choisissent. Pour le c&oelig;ur seulement,
-j'ai le droit d'tre difficile, car nous
-sommes trois bons c&oelig;urs la maison. Les
-deux enfants aiment bien leur pre. On n'est
-pas trop de trois. L'ide de marier Annette
-m'est venue en mme temps que l'ide de
-mourir.</p>
+j'ai le droit d'être difficile, car nous
+sommes trois bons c&oelig;urs à la maison. Les
+deux enfants aiment bien leur père. On n'est
+pas trop de trois. L'idée de marier Annette
+m'est venue en même temps que l'idée de
+mourir.»</p>
<p>J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria
-d'couter encore.</p>
+d'écouter encore.</p>
-<p>Philippe a d vous dire cela, reprit-il.
-La sparation sera un grand deuil, car nous
+<p>«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il.
+La séparation sera un grand deuil, car nous
vivons les uns par les autres. Philippe sait;
Annette ne veut pas croire. Je suis un
vieux soldat, mais pour elle j'ai peur de
mourir....</p>
-<p>Vous tes bon, s'interrompit-il en raffermissant
-sa voix qui s'altrait; je vois cela
-dans vos yeux. Seulement vous tes bien
+<p>«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant
+sa voix qui s'altérait; je vois cela
+dans vos yeux. Seulement vous êtes bien
jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de
-diffrence! Je vous manquerai. J'aurais
-voulu un gendre.... C'est peut-tre de l'ingratitude
+différence! Je vous manquerai. J'aurais
+voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude
envers Dieu qui vous envoie. Elle
-n'a rien que la bont de son me. L'preuve
-du thtre est faite. A Paris, la misre est
-un gouffre. Je laisse parler ma pense,
-monsieur Ren: quelque chose me dit que
+n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve
+du théâtre est faite. A Paris, la misère est
+un gouffre. Je laisse parler ma pensée,
+monsieur René: quelque chose me dit que
je suis pleinement compris par vous.</p>
-<p>Pleinement, rptai-je d'un accent
-pntr.</p>
+<p>«Pleinement,» répétai-je d'un accent
+pénétré.</p>
<p>Il prit ma main et la serra.</p>
-<p>La pauvret n'est pas encore chez nous,
+<p>«La pauvreté n'est pas encore chez nous,
poursuivit-il, et je ne saurais exprimer
quelle noblesse relevait dans sa bouche la
-vulgarit de ces dtails. Annette n'a jamais
-connu la vraie pauvret. Philippe gagne
+vulgarité de ces détails. Annette n'a jamais
+connu la vraie pauvreté. Philippe gagne
quelque chose, et tout ce qu'il gagne
est pour nous. Mais Philippe a une blessure
aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir,
-car jamais elle n'a t ferme. Sa
-blessure, qui est au c&oelig;ur, lui rpond dans
-la tte. Annette ne peut rester la seule
-garde de Philippe.</p>
+car jamais elle n'a été fermée. Sa
+blessure, qui est au c&oelig;ur, lui répond dans
+la tête. Annette ne peut rester à la seule
+garde de Philippe.»</p>
-<p>Il s'arrta et demeura pensif un instant,
+<p>Il s'arrêta et demeura pensif un instant,
pour reprendre en baissant la voix.</p>
-<p>Est-ce bien sa blessure? Nous avons
+<p>«Est-ce bien sa blessure? Nous avons
tous quelque tour singulier dans l'esprit.
Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de
vous aujourd'hui.... Mais nous sommes
-trois vous juger. Je ferais serment que
+trois à vous juger. Je ferais serment que
vous n'apporterez jamais sous un pauvre
-toit comme le ntre ni le chagrin ni la honte.</p>
+toit comme le nôtre ni le chagrin ni la honte.</p>
-<p>&mdash;Puiss-je y ramener la joie au prix de
-tout mon bonheur! m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Puissé-je y ramener la joie au prix de
+tout mon bonheur! m'écriai-je.</p>
-<p>La jeunesse a son bon ct! se dit-il
- lui-mme.</p>
+<p>«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il
+à lui-même.</p>
<p>Il me semble encore que je vois son sourire
paternel dans le cadre de ses beaux
cheveux blancs.</p>
-<p>Elle a perdu sa mre de bonne heure,
-poursuivit-il. C'tait une enfant faible qu'on
-pouvait rendre malade en fronant le sourcil
-ou en levant la voix: gaie comme un
+<p>«Elle a perdu sa mère de bonne heure,
+poursuivit-il. C'était une enfant faible qu'on
+pouvait rendre malade en fronçant le sourcil
+ou en élevant la voix: gaie comme un
oiseau chanteur au printemps, et si belle
-dans ses rieuses allgresses! mais une sensitive!
+dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive!
Nous ne savions pas la contrarier,
-elle a toujours t notre reine; ses dsirs
+elle a toujours été notre reine; ses désirs
devenaient nos caprices. Elle nous payait
en baisers. Ah! vous verrez quelle douce
-chose c'est de lui obir! J'en voulais arriver
- ceci; elle aime, elle nous l'a dit, parce
+chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver
+à ceci; elle aime, elle nous l'a dit, parce
qu'elle ne nous cache jamais rien; elle nous
-a demand celui qu'elle aime, parce que jamais
-nous ne lui avons rien refus.</p>
+a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais
+nous ne lui avons rien refusé.»</p>
-<p>J'coutais les yeux humides. Vous verrez
-quelle douce chose c'est de lui obir!
-Philippe m'avait dj donn son consentement;
-n'tait-ce pas l celui de M. Las.
+<p>J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez
+quelle douce chose c'est de lui obéir!»
+Philippe m'avait déjà donné son consentement;
+n'était-ce pas là celui de M. Laïs.
<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></p>
-<p>Le temps passe, reprit-il avec un brusque
-soupir, comme s'il et chass de force
-un vol de penses pnibles. Je ne vous ai
+<p>«Le temps passe, reprit-il avec un brusque
+soupir, comme s'il eût chassé de force
+un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai
rien dit encore de ce qu'il vous faut savoir.
Ecoutez-moi et ne m'interrompez pas, afin
-que tout soit fini, quand Annette va revenir.</p>
+que tout soit fini, quand Annette va revenir.»</p>
-<p>Je n'avais pas l'interrompre. Il me dit
-la courte histoire que j'ai dj raconte,
-depuis son premier dpart de Corfou, jusqu'
-l'entre d'Annette au thtre. J'attendais,
+<p>Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit
+la courte histoire que j'ai déjà racontée,
+depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à
+l'entrée d'Annette au théâtre. J'attendais,
je dois le dire, un mot, une allusion au
moins, ayant trait aux tentatives de mon
-cousin de Kervign, mais ce nom ne fut
-point prononc.</p>
-
-<p>Annette, dit-il seulement en terminant,
-a t fort malade au commencement du
-mois dernier. Nous avons t mcontents
-du mdecin qui l'a soigne, et peut-tre l'avons-nous
-trop vite prive de ses conseils.
-Physiquement, le thtre la fatigue; au moral,
+cousin de Kervigné, mais ce nom ne fut
+point prononcé.</p>
+
+<p>«Annette, dit-il seulement en terminant,
+a été fort malade au commencement du
+mois dernier. Nous avons été mécontents
+du médecin qui l'a soignée, et peut-être l'avons-nous
+trop vite privée de ses conseils.
+Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral,
elle est comme le diamant, dont rien ne
-peut ternir le pur clat. Nous sommes des
-trangers, mon jeune ami, j'ai d vous faire
-connatre notre vie, notre origine, nos
+peut ternir le pur éclat. Nous sommes des
+étrangers, mon jeune ami, j'ai dû vous faire
+connaître notre vie, notre origine, nos
croyances. Annette n'a pas de dot pour le
-prsent, dans l'avenir elle n'attend rien.
-Vous n'avez point me rpondre. La nuit
-porte conseil; vous viendrez me voir demain.</p>
+présent, dans l'avenir elle n'attend rien.
+Vous n'avez point à me répondre. La nuit
+porte conseil; vous viendrez me voir demain.»</p>
-<p>Il se leva. On entendait la tempte d'applaudissements
-qui annonait la sortie d'Annette.</p>
+<p>Il se leva. On entendait la tempête d'applaudissements
+qui annonçait la sortie d'Annette.</p>
-<p>La premire fois, murmura-t-il, ce bruit
+<p>«La première fois, murmura-t-il, ce bruit
m'a fait battre le c&oelig;ur. Maintenant il m'attriste.</p>
-<p>&mdash;Ce bruit m'a toujours attrist, rpliquai-je.</p>
+<p>&mdash;Ce bruit m'a toujours attristé,» répliquai-je.</p>
-<p>Il mit la main sur mon paule, et me
+<p>Il mit la main sur mon épaule, et me
dit:</p>
-<p>Vous avez le c&oelig;ur haut. Cherchez bien
-en vous-mme: s'il se pouvait que vous eussiez
+<p>«Vous avez le c&oelig;ur haut. Cherchez bien
+en vous-même: s'il se pouvait que vous eussiez
un regret....</p>
<p>&mdash;Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien
-n'altre le diamant.</p>
+n'altère le diamant.</p>
-<p>Son noble front s'claira si visiblement,
-que ce fut comme une lueur qui l'et frapp
- l'improviste.</p>
+<p>Son noble front s'éclaira si visiblement,
+que ce fut comme une lueur qui l'eût frappé
+à l'improviste.</p>
-<p>J'ai confiance! pronona-t-il avec force.</p>
+<p>«J'ai confiance! prononça-t-il avec force.</p>
-<p>&mdash;Ce Laroche est revenu! s'cria Annette
-en foulant aux pieds un norme bouquet
-de roses. Il m'a jet ces fleurs.</p>
+<p>&mdash;Ce Laroche est revenu! s'écria Annette
+en foulant aux pieds un énorme bouquet
+de roses. Il m'a jeté ces fleurs.»</p>
-<p>M. Las plit et je sentis que j'avais le visage
+<p>M. Laïs pâlit et je sentis que j'avais le visage
en feu.</p>
-<p>Allons, pre, reprit Annette, j'ai les
+<p>«Allons, père, reprit Annette, j'ai les
deux entr'actes et tout ce tableau pour retourner
-M. Ren comme un gant. Laissez-moi
+M. René comme un gant. Laissez-moi
faire. Dans une demi-heure, je vous
dirai au juste si nous sommes des sages ou
des fous.</p>
@@ -11212,480 +11174,480 @@ des fous.</p>
<p>Le vieillard me tendit la main avec quelque
embarras, ajoutant:</p>
-<p>Elle a dsir cela. Elle dit que nous
+<p>«Elle a désiré cela. Elle dit que nous
sommes trop bons et qu'elle sera bien plus
-svre que nous. Je n'ai pas besoin de vous
+sévère que nous. Je n'ai pas besoin de vous
faire souvenir que vous lui devez l'exacte
-vrit.</p>
+vérité.»</p>
-<p>La surprise me rduisit au silence. Je
-cherchais encore ma rponse que dj la
-porte tait ferme sur Annette et sur moi
-Nous tions seuls.</p>
+<p>La surprise me réduisit au silence. Je
+cherchais encore ma réponse que déjà la
+porte était fermée sur Annette et sur moi
+Nous étions seuls.</p>
-<p>J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit
-au moment o son pre sortait. Je ne suis
-pas du tableau. Que personne ne nous drange.</p>
+<p>«J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit
+au moment où son père sortait. Je ne suis
+pas du tableau. Que personne ne nous dérange.»</p>
<p>Elle avait, en parlant ainsi, un petit air
-d'importance qui me fit frissonner. J'tais
-troubl jusqu' la dtresse, et, certes, je ne
-songeais gure parler d'amour. Je me disais:
+d'importance qui me fit frissonner. J'étais
+troublé jusqu'à la détresse, et, certes, je ne
+songeais guère à parler d'amour. Je me disais:
Elle est la raison, elle est le bon sens
de cette famille. L'examen que les autres
n'ont su faire, je vais le subir ici. Et par
-combien de points ne suis-je pas vulnrable!
-Ma minorit, la dpendance o je suis
-vis--vis de mes parents, la tutelle de cet
-odieux cousin de Kervign, pas de bien
-venu, pas d'tat! L'ide d'pouser une jeune
+combien de points ne suis-je pas vulnérable!
+Ma minorité, la dépendance où je suis
+vis-à-vis de mes parents, la tutelle de cet
+odieux cousin de Kervigné, pas de bien
+venu, pas d'état! L'idée d'épouser une jeune
fille sans fortune et d'entrer chez ces bonnes
-gens en qualit de protecteur me sembla
+gens en qualité de protecteur me sembla
en ce moment si impossible et si absurde,
-que je restai comme cras. Philippe, au
-moins, avait ses dcoupures; moins de pcher
-des congres, et la rivire de Seine
-n'est pas favorable cette industrie, moi,
+que je restai comme écrasé. Philippe, au
+moins, avait ses découpures; à moins de pêcher
+des congres, et la rivière de Seine
+n'est pas favorable à cette industrie, moi,
je ne savais rien faire de mes dix doigts.</p>
<p>Annette jeta sur son costume de papillon
-son petit chle-mantelet de soie noire. Gavarni
-a crayonn souvent cette tenue de
-l'actrice qui attend son tour de reparatre
-en scne. Les croquis de celui-l gardent
-la grce dans leur gaiet et n'enlaidissent
+son petit châle-mantelet de soie noire. Gavarni
+a crayonné souvent cette tenue de
+l'actrice qui attend son tour de reparaître
+en scène. Les croquis de celui-là gardent
+la grâce dans leur gaieté et n'enlaidissent
pas la nature, au contraire. Cependant,
-mme chez Gavarni, cette opposition a
+même chez Gavarni, cette opposition a
quelque chose de si franchement burlesque
<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-qu'elle ferait fuir le rve d'amour le plus
-entt. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice,
-ainsi fagote, porte sa petite tenue
+qu'elle ferait fuir le rêve d'amour le plus
+entêté. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice,
+ainsi fagotée, porte sa petite tenue
comme le superbe carabinier qui coiffe un
bonnet de coton au lieu de son casque, et
-chausse, la place de ses bottes, de gros
+chausse, à la place de ses bottes, de gros
sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion
-s'enfuit, chass par l'odeur du mtier
+s'enfuit, chassé par l'odeur du métier
qui empeste.</p>
-<p>Hlas! oui, tout cela est la vrit mme.
-Il n'y avait rien autour de nous qui ne ft
-contre Annette, et j'essayai lchement d'lever
+<p>Hélas! oui, tout cela est la vérité même.
+Il n'y avait rien autour de nous qui ne fût
+contre Annette, et j'essayai lâchement d'élever
entre elle et moi cette prose ignominieuse
-comme un rempart. J'tais prcisment
+comme un rempart. J'étais précisément
fait pour user de cet avantage mieux
-qu'un autre, car je hais, oui, je hais le thtre
+qu'un autre, car je hais, oui, je hais le théâtre
jusque dans ses splendeurs.</p>
-<p>Or, jugez: j'avais ici pour moi le ct caricatural
-du thtre, et de quel thtre! Ce
-trou semblait fait tout exprs pour rencontrer
-le ridicule en drogue amre et capable
-d'empoisonner la passion mme.</p>
+<p>Or, jugez: j'avais ici pour moi le côté caricatural
+du théâtre, et de quel théâtre! Ce
+trou semblait fait tout exprès pour rencontrer
+le ridicule en drogue amère et capable
+d'empoisonner la passion même.</p>
-<p>Je le crus, tant j'avais peur de ma misre.
-Je l'esprai, tant j'tais furieusement
+<p>Je le crus, tant j'avais peur de ma misère.
+Je l'espérai, tant j'étais furieusement
l'ennemi d'Annette perdue pour moi.</p>
-<p>Elle s'assit sur la chaise o nagure tait M.
-Las. La petite lampe pose sur la table de
-toilette l'clairait par derrire et jouait
+<p>Elle s'assit sur la chaise où naguère était M.
+Laïs. La petite lampe posée sur la table de
+toilette l'éclairait par derrière et jouait
dans les masses admirablement soyeuses de
-ses cheveux. Je voyais ressortir en lumire
+ses cheveux. Je voyais ressortir en lumière
le profil de sa joue et le pur contour de son
cou, tandis que ses yeux, demi-perdus dans
l'ombre, rayonnaient la douce lueur de ses
-prunelles. O tait la mascarade? Par o
-s'panouissait le ridicule du costume? Il n'y
-avait l qu'une chre jeune fille la pose
-digne et la fois familire, une enfant gracieuse
-et modeste, un dlice de candeur et
+prunelles. Où était la mascarade? Par où
+s'épanouissait le ridicule du costume? Il n'y
+avait là qu'une chère jeune fille à la pose
+digne et à la fois familière, une enfant gracieuse
+et modeste, un délice de candeur et
de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la
plus suave des vierges.</p>
-<p>C'est peine si mes projets de rvolte
-eurent le temps de natre.</p>
+<p>C'est à peine si mes projets de révolte
+eurent le temps de naître.</p>
<p>Annette me fit signe de prendre place.
-J'obis. J'attendais sa premire question
-avec une vritable angoisse.</p>
+J'obéis. J'attendais sa première question
+avec une véritable angoisse.</p>
-<p>Je ne sais pas par o commencer, me
-dit-elle enfin. Il faut tre franc avec moi,
-monsieur Ren. Est-ce que vous me trouvez
+<p>«Je ne sais pas par où commencer, me
+dit-elle enfin. Il faut être franc avec moi,
+monsieur René. Est-ce que vous me trouvez
du talent?</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle....balbutiai-je littralement
+<p>&mdash;Mademoiselle....balbutiai-je littéralement
abasourdi.</p>
<p>&mdash;Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle.
Ni moi non plus. Ce n'est pas du tout de
cela que je voulais vous parler. J'avais bien
-des choses vous dire. Attendez!</p>
+des choses à vous dire. Attendez!»</p>
<p>Son doigt mignon toucha son front entre
ses deux yeux. Je ne crois pas l'avoir vue
si jolie.</p>
-<p>Nous y voil! s'cria-t-elle. Vous tiez
-dj venu auparavant?</p>
+<p>«Nous y voilà! s'écria-t-elle. Vous étiez
+déjà venu auparavant?</p>
-<p>&mdash;Auparavant?.... rptai-je, car mon
-cerveau tait plein d'imbcile engourdissement.</p>
+<p>&mdash;Auparavant?.... répétai-je, car mon
+cerveau était plein d'imbécile engourdissement.</p>
<p>&mdash;Oui, fit-elle avec douceur et comme un
-juge clment qui ne veut pas brusquer son
-accus, avant le premier soir o vous prtes
+juge clément qui ne veut pas brusquer son
+accusé, avant le premier soir où vous prîtes
une stalle d'orchestre.</p>
-<p>&mdash;En effet, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;En effet, répondis-je.</p>
<p>&mdash;Quel jour?</p>
<p>&mdash;Il doit y avoir un mois.</p>
-<p>&mdash;Le jour o je tombai?</p>
+<p>&mdash;Le jour où je tombai?</p>
-<p>&mdash;Prcisment, mademoiselle.</p>
+<p>&mdash;Précisément, mademoiselle.</p>
-<p>&mdash;Me vtes-vous tomber?</p>
+<p>&mdash;Me vîtes-vous tomber?</p>
-<p>&mdash;Non, j'tais tomb avant vous.</p>
+<p>&mdash;Non, j'étais tombé avant vous.</p>
-<p>&mdash;Vous tiez bien ple.... Dans la loge
-de ct, n'est-ce pas, droite?</p>
+<p>&mdash;Vous étiez bien pâle.... Dans la loge
+de côté, n'est-ce pas, à droite?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Avec une vieille dame trs-lgante?</p>
+<p>&mdash;Avec une vieille dame très-élégante?»</p>
-<p>Les vingt-huit ans passs d'Aurlie.</p>
+<p>Les vingt-huit ans passés d'Aurélie.</p>
-<p>Oui, rpondis-je encore.</p>
+<p>«Oui, répondis-je encore.</p>
-<p>&mdash;C'est votre mre cette dame?</p>
+<p>&mdash;C'est votre mère cette dame?</p>
<p>&mdash;Non, c'est ma tante.</p>
-<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+<p>&mdash;Tant mieux.»</p>
<p>Il y eut un instant de silence, puis elle
me dit gravement:</p>
-<p>Voil ce que je voulais savoir.</p>
+<p>«Voilà ce que je voulais savoir.</p>
<p>&mdash;Et encore, pourtant, reprit-elle, comment
-aimez-vous votre mre?</p>
+aimez-vous votre mère?</p>
<p>&mdash;Comme il me semble que j'aimerais
-votre pre! rpliquai-je.</p>
+votre père! répliquai-je.</p>
-<p>&mdash;Mon pauvre bon pre! murmura-t-elle
+<p>&mdash;Mon pauvre bon père! murmura-t-elle
pendant que ses yeux charmants se mouillaient.
Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce
pas?</p>
-<p>&mdash;Jamais! j'pouse aussi votre famille.</p>
+<p>&mdash;Jamais! j'épouse aussi votre famille.»</p>
-<p>Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'ide
-de la porter mes lvres. Nos deux
-mains taient glaces. J'ignore pourquoi
+<p>Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'idée
+de la porter à mes lèvres. Nos deux
+mains étaient glacées. J'ignore pourquoi
nous ne nous disions rien de ce que nous
-sentions. A nous couter, nous voir mme,
-personne n'et devin la passion qui
-nous entranait l'un vers l'autre. Annette
-avait l'air d'tre satisfaite du rsultat de son
-interrogatoire frivole. Je lui ai demand
+sentions. A nous écouter, à nous voir même,
+personne n'eût deviné la passion qui
+nous entraînait l'un vers l'autre. Annette
+avait l'air d'être satisfaite du résultat de son
+interrogatoire frivole. Je lui ai demandé
<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
bien souvent depuis ce qu'elle sentait et
-quelle tait la signification de sa conduite.
-Elle m'a rpondu: Je t'aimais.</p>
+quelle était la signification de sa conduite.
+Elle m'a répondu: Je t'aimais.</p>
-<p>Et pourtant cette premire entrevue restait
+<p>Et pourtant cette première entrevue restait
glaciale comme nos mains. Il semblait
-que nous n'eussions faire aucun change
-de penses. Il m'est arriv de croire que
-l'change tait opr dj et que cet trange
-amour vivait en nous de lui-mme. Il
+que nous n'eussions à faire aucun échange
+de pensées. Il m'est arrivé de croire que
+l'échange était opéré déjà et que cet étrange
+amour vivait en nous de lui-même. Il
en fut longtemps ainsi. Pendant des semaines,
notre bonheur fut sans voix. Je ne
saurais mieux peindre la physionomie de
nos premiers entretiens qu'en les comparant
-au calme plat d'un mnage o perce
+au calme plat d'un ménage où perce
le bout d'oreille de l'ennui qui va grandir.
-C'tait l'apparence, mais comme l'apparence
-mentait! Nous tions un mnage, en
-effet, par l'accord de volonts, par l'incroyable
-identit de nos dsirs. Mais comment
-la fatigue aurait-elle pu natre? Notre bonheur
-n'tait qu'un bouton, lent s'panouir.
+C'était l'apparence, mais comme l'apparence
+mentait! Nous étions un ménage, en
+effet, par l'accord de volontés, par l'incroyable
+identité de nos désirs. Mais comment
+la fatigue aurait-elle pu naître? Notre bonheur
+n'était qu'un bouton, lent à s'épanouir.
A nous deux, nous n'avions qu'un c&oelig;ur qui
-ne savait pas encore se parler lui-mme.</p>
+ne savait pas encore se parler à lui-même.</p>
<p>Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais
cette double conscience de subir un examen
-mystrieux qui suffisait ma belle Annette
-et d'en sortir vainqueur, mais ce n'tait pas
-l l'examen demand par M. Las et il fallait
+mystérieux qui suffisait à ma belle Annette
+et d'en sortir vainqueur, mais ce n'était pas
+là l'examen demandé par M. Laïs et il fallait
y arriver.</p>
-<p>Je dois vous dire, mademoiselle, commenai-je
+<p>«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je
en faisant un effort capable de
-soulever une montagne, que j'ai tromp votre
-frre......</p>
+soulever une montagne, que j'ai trompé votre
+frère......</p>
<p>&mdash;Vous! m'interrompit-elle d'un accent
-incrdule.</p>
+incrédule.</p>
-<p>&mdash;J'ai une excuse. Vous devez tous dtester
-le nom que je porte.</p>
+<p>&mdash;J'ai une excuse. Vous devez tous détester
+le nom que je porte.»</p>
<p>Son regard curieux se releva sur moi.</p>
-<p>Ren n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.</p>
+<p>«René n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Si fait, mon nom de baptme.</p>
+<p>&mdash;Si fait, mon nom de baptême.</p>
-<p>&mdash;Ah! vous tes noble, n'est-ce pas?</p>
+<p>&mdash;Ah! vous êtes noble, n'est-ce pas?</p>
-<p>Cette question fut faite avec vivacit.</p>
+<p>Cette question fut faite avec vivacité.</p>
-<p>Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre
-ma rponse, nous avons t nobles,
-riches et mme puissants.</p>
+<p>«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre
+ma réponse, nous avons été nobles,
+riches et même puissants.»</p>
-<p>Puis souriant, comme pour railler elle-mme
-cette bouffe de son orgueil d'enfant,
+<p>Puis souriant, comme pour railler elle-même
+cette bouffée de son orgueil d'enfant,
elle ajouta:</p>
-<p>Tout cela est bien loin de nous. Quel
-est votre nom de famille, monsieur Ren?
-Mon pre et mon frre ne dtestent personne,
+<p>«Tout cela est bien loin de nous. Quel
+est votre nom de famille, monsieur René?
+Mon père et mon frère ne détestent personne,
sinon les oppresseurs de notre pays,
-l-bas. Vous tes Franais; la France a
-fait de son mieux pour la Grce.</p>
+là-bas. Vous êtes Français; la France a
+fait de son mieux pour la Grèce.</p>
-<p>&mdash;Je m'appelle Ren de Kervign.</p>
+<p>&mdash;Je m'appelle René de Kervigné.»</p>
-<p>En laissant tomber ce nom, j'eus un frmissement
-par tout le corps, et je pris malgr
+<p>En laissant tomber ce nom, j'eus un frémissement
+par tout le corps, et je pris malgré
moi le ton qui convient quand on fait
un aveu terrible. Je regardai Annette du
coin de l'&oelig;il, je ne vis point son visage
changer.</p>
-<p>Eh bien? me dit-elle.</p>
+<p>«Eh bien? me dit-elle.»</p>
-<p>Je restai stupfait.</p>
+<p>Je restai stupéfait.</p>
-<p>Je croyais.... balbutiai-je.</p>
+<p>«Je croyais.... balbutiai-je.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle
-avec ptulance.</p>
+avec pétulance.</p>
-<p>&mdash;On m'avait dit que M. Las avait chass
-de chez lui, tout rcemment....</p>
+<p>&mdash;On m'avait dit que M. Laïs avait chassé
+de chez lui, tout récemment....</p>
<p>&mdash;Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche
et le docteur Josaphat, mais je n'ai jamais
-entendu prononcer ce nom de Kervign........
-A moins, se reprit-elle,
+entendu prononcer ce nom de Kervigné........
+A moins, se reprit-elle, à
moins....</p>
-<p>Elle s'interrompit en un clat de rire et
+<p>Elle s'interrompit en un éclat de rire et
ajouta:</p>
-<p>A moins que ce ne soit le vieux bonhomme
+<p>«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme
qui se mettait dans la baignoire d'avant
-scne, gauche. Mais qu'est-ce qu'ils
-veulent donc? le pre avait envie de battre
-M. Laroche et je crois qu'il a battu tout
+scène, à gauche. Mais qu'est-ce qu'ils
+veulent donc? le père avait envie de battre
+M. Laroche et je crois qu'il a battu tout à
fait le docteur Josaphat. Mais le docteur
-Josaphat avait gliss une lettre sous mon
+Josaphat avait glissé une lettre sous mon
oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien
-gal que vous vous appeliez Ren de Kervign.
+égal que vous vous appeliez René de Kervigné.
Je ne vous ai rien dit de ce que j'avais
- vous dire, et vous?</p>
+à vous dire, et vous?</p>
-<p>&mdash;Oh! moi...... commenai-je imptueusement.</p>
+<p>&mdash;Oh! moi...... commençai-je impétueusement.</p>
<p>&mdash;Vous, je sais tout ce que vous pensez.
D'ailleurs il est trop tard. Laissez-moi, et
appelez l'habilleuse.</p>
-<p>Son sein battait. Dieu sait mon loquence
-n'y tait pour rien. Moi, j'tais mu jusqu'au
-tremblement, et j'aurais cherch en
+<p>Son sein battait. Dieu sait mon éloquence
+n'y était pour rien. Moi, j'étais ému jusqu'au
+tremblement, et j'aurais cherché en
vain dans ses paroles le motif de ce trouble
excessif. Nous n'avions rien dit de ce que
-nous avions dire.</p>
+nous avions à dire.</p>
-<p>Nos regards eux-mmes, il faut ajouter
-cela, taient rests muets. A quoi servent
+<p>Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter
+cela, étaient restés muets. A quoi servent
donc les paroles et les regards, puisque nul
-pouvoir humain n'et t capable dsormais
-de sparer nos c&oelig;urs?</p>
+pouvoir humain n'eût été capable désormais
+de séparer nos c&oelig;urs?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
<h2>XXI.<br />
-<span class="medium">FIANAILLES.</span></h2>
+<span class="medium">FIANÇAILLES.</span></h2>
-<p class="p2">En sortant du thtre, j'vitai dessein
-M. Las et Philippe. Il tait plus de minuit
-quand je regagnai l'htel. Le djeuner du
+<p class="p2">En sortant du théâtre, j'évitai à dessein
+M. Laïs et Philippe. Il était plus de minuit
+quand je regagnai l'hôtel. Le déjeuner du
lendemain, comme on le pense, fut un peu
-orageux, bien que le prsident et sa femme
+orageux, bien que le président et sa femme
ne connussent point encore l'emploi que
-j'avais donn mes heures de bureau. Le
-prsident me dit qu'il avait crit mon
-pre tout exprs pour l'informer de ce fait
-que j'avais enfin pris la rsolution d'aller
-rgulirement au ministre. Ceci tait une
+j'avais donné à mes heures de bureau. Le
+président me dit qu'il avait écrit à mon
+père tout exprès pour l'informer de ce fait
+que j'avais enfin pris la résolution d'aller
+régulièrement au ministère. Ceci était une
menace pour l'avenir et impliquait la condamnation
-du pass. Petite maman, opposition
-systmatique et vivante tous actes
-de son seigneur et matre, annona qu'elle
-allait crire ma mre pour lui dire de
+du passé. Petite maman, opposition
+systématique et vivante à tous actes
+de son seigneur et maître, annonça qu'elle
+allait écrire à ma mère pour lui dire de
moi tout le bien possible, mais quand le
-prsident eut quitt la table aprs son frugal
+président eut quitté la table après son frugal
repas, petite maman fit semblant de
-pleurer et j'eus une scne. Il fallait qu'elle
-ft tombe sur un mauvais c&oelig;ur! Je lui
-arrachais les dernires illusions de sa
-jeunesse! Je n'y mettais pas mme les formes!
+pleurer et j'eus une scène. Il fallait qu'elle
+fût tombée sur un mauvais c&oelig;ur! Je lui
+arrachais les dernières illusions de sa
+jeunesse! Je n'y mettais pas même les formes!
Je l'abandonnais brutalement! insolemment!
-J'tais ingrat comme peuvent
-l'tre les cochers de fiacre! La baronne
-tait venue et lui avait dit: On ne voit
-dj plus le cousin! La vicomtesse tait
-venue et lui avait dit: J'avais pronostiqu
-cela sans tre sorcire! Une substitute enfin,
-hlas! oui, une substitute qui n'avait
-point pass vingt-huit ans, tait venue et
-avait dit: C'est bien grave ici pour un garon
-de son ge!</p>
-
-<p>Etais-je donc grave avec toi, Ren?
-Quel ge croient-elles donc me donner?
+J'étais ingrat comme peuvent
+l'être les cochers de fiacre! La baronne
+était venue et lui avait dit: On ne voit
+déjà plus le cousin! La vicomtesse était
+venue et lui avait dit: J'avais pronostiqué
+cela sans être sorcière! Une substitute enfin,
+hélas! oui, une substitute qui n'avait
+point passé vingt-huit ans, était venue et
+avait dit: C'est bien grave ici pour un garçon
+de son âge!</p>
+
+<p>«Etais-je donc grave avec toi, René?
+Quel âge croient-elles donc me donner?
Leurs calomnies ne peuvent pas faire que
j'aie vingt-quatre heures de plus? Te faut-il
des plaisirs? Mais je ne demande pas
mieux! Nous irons tous les soirs au spectacle.
-Cet hiver, en domino, je peux trs bien
-risquer le bal de l'Opra. Et cet atroce Josaphat
+Cet hiver, en domino, je peux très bien
+risquer le bal de l'Opéra. Et cet atroce Josaphat
est venu aussi! Et sais-tu ce qu'il
m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin
-de leur attacher un fil la patte...... Mais
-c'est un homme, lui, au moins! J'avais pay
+de leur attacher un fil à la patte...... Mais
+c'est un homme, lui, au moins! J'avais payé
quelqu'un pour arracher les yeux de la
substitute! Qu'as-tu fait hier au soir?</p>
-<p>&mdash;J'ai dn avec des camarades de bureau,
-rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;J'ai dîné avec des camarades de bureau,»
+répondis-je.</p>
-<p>Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'tait
-de la bont d'me.</p>
+<p>Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'était
+de la bonté d'âme.</p>
-<p>Dj! s'cria-t-elle. Du premier coup!
-Ces ministres sont de mauvais lieux! Et
-crois-tu que ton excellente mre t'ait envoy
- Paris pour de pareilles orgies! On s'chauffe
-la tte, on perd sa sant. Y avait-il
+<p>«Déjà! s'écria-t-elle. Du premier coup!
+Ces ministères sont de mauvais lieux! Et
+crois-tu que ton excellente mère t'ait envoyé
+à Paris pour de pareilles orgies! On s'échauffe
+la tête, on perd sa santé. Y avait-il
des femmes?</p>
-<p>&mdash;Nous tions entre hommes.</p>
+<p>&mdash;Nous étions entre hommes.</p>
-<p>&mdash;Voil qu'il apprend mentir! s'cria
-Aurlie. Mettez les jeunes gens aux ministres!
+<p>&mdash;Voilà qu'il apprend à mentir! s'écria
+Aurélie. Mettez les jeunes gens aux ministères!
Et sais-tu ce que sont ces femmes
-qui vont avec les jeunes gens des ministres?
-Je vais crire Vannes. Ta maman tait
-pour moi une s&oelig;ur ane, presque une
-mre: Je vais tout lui raconter, c'est mon
+qui vont avec les jeunes gens des ministères?
+Je vais écrire à Vannes. Ta maman était
+pour moi une s&oelig;ur aînée, presque une
+mère: Je vais tout lui raconter, c'est mon
devoir! Y en avait-il de jolies?</p>
<p>&mdash;Mais, petite maman.... voulus-je dire.</p>
<p>&mdash;Certes, certes! tu vas soutenir ton
-mensonge! Vous tes Normands doubles
-en Bretagne! Ah! c'est la dernire fois!
+mensonge! Vous êtes Normands doubles
+en Bretagne! Ah! c'est la dernière fois!
Ah! je ne m'y laisserai plus prendre! Ah!
chevalier, vous m'avez fait aussi par trop
-de mal!</p>
+de mal!»</p>
-<p>Eh bien! vrai, ce n'tait pas ma faute,
-car j'avais un fond de sincre affection pour
-ma cousine, qui n'tait pas sans le mriter
- de certains gards. Elle avait t bonne
-pour moi, en dfinitive; j'ajoute tout de
+<p>Eh bien! vrai, ce n'était pas ma faute,
+car j'avais un fond de sincère affection pour
+ma cousine, qui n'était pas sans le mériter
+à de certains égards. Elle avait été bonne
+pour moi, en définitive; j'ajoute tout de
suite qu'elle fut bonne pour moi dans la
suite et jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels
on pourrait appliquer un nom plus
-svre, ne m'loignaient point d'elle. Je lui
+sévère, ne m'éloignaient point d'elle. Je lui
pardonnais toutes ses anciennes faiblesses,
-en faveur de sa faiblesse actuelle dont j'tais
+en faveur de sa faiblesse actuelle dont j'étais
le trop heureux objet. Je ne peux pas
-dire que je prisse fort au srieux ses plaintes
-tragi-comiques, mais j'prouvais le besoin
-de la consoler, travers l'gosme mme
-de ma proccupation amoureuse.</p>
+dire que je prisse fort au sérieux ses plaintes
+tragi-comiques, mais j'éprouvais le besoin
+de la consoler, à travers l'égoïsme même
+de ma préoccupation amoureuse.</p>
-<p>Elle but son caf trop chaud et m'en fit
-le reproche. J'tais cause, ce matin, de
+<p>Elle but son café trop chaud et m'en fit
+le reproche. J'étais cause, ce matin, de
tous les malheurs.</p>
-<p>Encore, s'cria-t-elle tout coup,
+<p>«Encore, s'écria-t-elle tout à coup,
monstre de bambin, si tu ne m'avais pas
-affiche vis--vis de toutes ces dames!</p>
+affichée vis-à-vis de toutes ces dames!»</p>
-<p>Ici, je mritai mon pardon d'un seul
+<p>Ici, je méritai mon pardon d'un seul
coup: j'eus la force de comprimer le violent
-clat de rire qui chatouillait tous les
+éclat de rire qui chatouillait tous les
muscles de ma face.
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></p>
-<p>Je vais tre la fable de tout notre petit
-cercle, reprit-elle en versant une jolie
+<p>«Je vais être la fable de tout notre petit
+cercle,» reprit-elle en versant une jolie
dose d'eau-de-vie dans sa tasse.</p>
-<p>Jusqu' ce jour, elle n'avait mme pas
-regard l'eau-de-vie. Ses vaisseaux taient
-brls. Outre ses vingt-huit ans, elle avait
-pass le Rubicon!</p>
+<p>Jusqu'à ce jour, elle n'avait même pas
+regardé l'eau-de-vie. Ses vaisseaux étaient
+brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait
+passé le Rubicon!</p>
-<p>Est-ce toi qui vas payer les verres casss?
+<p>«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?»
reprit-elle brusquement.</p>
-<p>Le ciel sait bien que je n'avais cass aucun
+<p>Le ciel sait bien que je n'avais cassé aucun
verre.</p>
<p>Elle but son <em>gloria</em> d'un seul trait, car en
-touchant les lvres d'une fille des croiss,
-ce vulgaire mlange ne pouvait devenir
+touchant les lèvres d'une fille des croisés,
+ce vulgaire mélange ne pouvait devenir
ambroisie.</p>
-<p>Puis elle me regarda d'un air de dfi et
+<p>Puis elle me regarda d'un air de défi et
son &oelig;il prit une expression mauvaise, pour
le coup.</p>
-<p>L-bas, Vannes, murmura-t-elle entre
-ses dents serres, ils t'auront dit que
-j'avais quarante ans.</p>
+<p>«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre
+ses dents serrées, ils t'auront dit que
+j'avais quarante ans.»</p>
<p>Je protestai encore.</p>
-<p>Quarante ans! reprit-elle avec une
-amertume profonde. Madame Aurlie de
-Kervign! La province est un tonneau o
-grouillent des vipres! Quarante ans! C'est
+<p>«Quarante ans! reprit-elle avec une
+amertume profonde. Madame Aurélie de
+Kervigné! La province est un tonneau où
+grouillent des vipères! Quarante ans! C'est
absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je
-t'aurais tourn la tte! Voyons! la main
-sur la conscience, quel ge me donnes-tu?</p>
+t'aurais tourné la tête! Voyons! la main
+sur la conscience, quel âge me donnes-tu?</p>
-<p>&mdash;L'ge d'une femme charmante......</p>
+<p>&mdash;L'âge d'une femme charmante......</p>
-<p>&mdash;Serpent! tu as fait une <em>connaissance</em>!</p>
+<p>&mdash;Serpent! tu as fait une <em>connaissance</em>!»</p>
<p>Je maintiens ce mot qui, comme le <em>gloria</em>,
franchit des seuils illustres.</p>
@@ -11693,58 +11655,58 @@ franchit des seuils illustres.</p>
<p>Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un
bras vigoureux et la rapprocha de la sienne.</p>
-<p>Elles seraient trop contentes! s'cria-t-elle
-imptueusement. Si tu savais comme
-elles taient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!....
-Je mettrais le feu Vannes,
+<p>«Elles seraient trop contentes! s'écria-t-elle
+impétueusement. Si tu savais comme
+elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!....
+Je mettrais le feu à Vannes,
vois-tu!</p>
-<p>Ce n'est pas que je sois court, au
+<p>«Ce n'est pas que je sois à court, au
moins? s'interrompit-elle ici en se redressant
-avec fiert. Tu as vu Sauvagel? C'est
-un garon comme il faut et qui se tient
-bien. Mais tu leur avais plu toutes: c'tait
-un succs. Sauvagel est un peu nigaud
+avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C'est
+un garçon comme il faut et qui se tient
+bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c'était
+un succès. Sauvagel est un peu nigaud
et ses parents sont des bourgeois. Allons!
je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en
-parlons plus.</p>
+parlons plus.»</p>
-<p>J'obis de bon c&oelig;ur, et le trait de paix
-fut sign aux conditions suivantes:</p>
+<p>J'obéis de bon c&oelig;ur, et le traité de paix
+fut signé aux conditions suivantes:</p>
-<p>Article premier: comme j'avais affich
-ma cousine, je m'engageai loyalement ne
-rien faire qui pt modifier l'opinion de son
-cercle au sujet de nos prtendues relations;
-au contraire, je promis d'tre amoureux
-devant ces dames et de dsoler Sauvagel.</p>
+<p>Article premier: comme j'avais affiché
+ma cousine, je m'engageai loyalement à ne
+rien faire qui pût modifier l'opinion de son
+cercle au sujet de nos prétendues relations;
+au contraire, je promis d'être amoureux
+devant ces dames et de désoler Sauvagel.</p>
-<p>Article deux: franchise entire, rcit
-complet de mes orgies avec les amis du ministre,
+<p>Article deux: franchise entière, récit
+complet de mes orgies avec les amis du ministère,
description authentique des femmes,
-procs-verbaux de mes amours.</p>
+procès-verbaux de mes amours.</p>
<p>Article trois: pas d'attache! pas de passion
-srieuse! voltige habituelle de fleur en
-fleur comme il convient don Juan qui a
-l'honneur d'appartenir la fois la noblesse
-historique et la jeune administration.</p>
+sérieuse! voltige habituelle de fleur en
+fleur comme il convient à don Juan qui a
+l'honneur d'appartenir à la fois à la noblesse
+historique et à la jeune administration.</p>
-<p>Je commenai tout de suite, et je lui fis
-un conte dormir debout qui la divertit outre
+<p>Je commençai tout de suite, et je lui fis
+un conte à dormir debout qui la divertit outre
mesure.</p>
-<p>T'es-tu gris? me demanda-t-elle.</p>
+<p>«T'es-tu grisé? me demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Un peu. Gaiet d'officier.</p>
+<p>&mdash;Un peu. Gaieté d'officier.</p>
-<p>&mdash;Ah! il les sait dj toutes! Je voudrais
+<p>&mdash;Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais
te voir gris.</p>
<p>&mdash;J'aurais honte, ma cousine.</p>
<p>&mdash;Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous,
-quand vous tes gris?</p>
+quand vous êtes gris?</p>
<p>&mdash;Comme un Polonais.</p>
@@ -11764,333 +11726,333 @@ aujourd'hui?</p>
<p>&mdash;Certes.</p>
-<p>&mdash;J'ai bien envie de te nouer un fil la
+<p>&mdash;J'ai bien envie de te nouer un fil à la
patte, comme dit le docteur.</p>
<p>&mdash;Ah! ma cousine!</p>
-<p>&mdash;Si j'avais t homme!....</p>
+<p>&mdash;Si j'avais été homme!....</p>
<p>Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa
phrase, ce fut un ouragan.</p>
-<p>Ah! qu'et-elle fait, dieux immortels!</p>
+<p>Ah! qu'eût-elle fait, dieux immortels!</p>
-<p>La matine tait bonne; tout se trouvait
-ainsi arrang pour le mieux. A deux heures,
+<p>La matinée était bonne; tout se trouvait
+ainsi arrangé pour le mieux. A deux heures,
je partis pour mon bureau de la rue
Saint-Sabin.</p>
<p>En route, je me demandais ce qu'aurait
-dit ma cousine, si je lui avais racont au
+dit ma cousine, si je lui avais raconté au
vrai mon entrevue avec Annette.</p>
<p>Pauvre cher entretien dont le souvenir
<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
gardait mon c&oelig;ur sous le charme et, en
-mme temps, remplissait mon esprit d'tonnement.
+même temps, remplissait mon esprit d'étonnement.
Se pouvait-il que nous ne nous fussions
rien dit? Rien absolument. Tout cet
-amour qui dbordait en moi, se pouvait-il
-que je n'en eusse point vers une seule
+amour qui débordait en moi, se pouvait-il
+que je n'en eusse point versé une seule
goutte?</p>
-<p>Et se pouvait-il cependant qu'il y et
-dans mon me l'impression nette et profonde
-d'aveux changs, la saveur de toute
-une scne de passion, l'empreinte et la
-chre fatigue d'une adorable lutte d'amour.</p>
+<p>Et se pouvait-il cependant qu'il y eût
+dans mon âme l'impression nette et profonde
+d'aveux échangés, la saveur de toute
+une scène de passion, l'empreinte et la
+chère fatigue d'une adorable lutte d'amour.</p>
<p>Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet?
Je n'ai vu rien de pareil en aucun livre,
-mme dans ceux de ma tante Kerfily Bel-&OElig;il.</p>
+même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-&OElig;il.</p>
<p>Cela est, nous avions tout dit, je ne sais
-comment, sans mme employer l'loquent
+comment, sans même employer l'éloquent
langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait
plus rien de moi, et je savais tout
d'elle.</p>
<p>Mais que de choses pourtant j'avais encore
- dire! surtout que de choses entendre!
-Quand je n'tais pas auprs d'elle, j'avais
-un imprieux besoin de lui parler. Je
-lui parlais tout seul. Je l'chauffais et je me
-brlais. Il me semblait que mon c&oelig;ur s'pandait
+à dire! surtout que de choses à entendre!
+Quand je n'étais pas auprès d'elle, j'avais
+un impérieux besoin de lui parler. Je
+lui parlais tout seul. Je l'échauffais et je me
+brûlais. Il me semblait que mon c&oelig;ur s'épandait
hors de ma poitrine et se faisait
parole pour entrer dans le sien.</p>
-<p>Je n'tais pas sans inquitude. La veille
-au soir, j'avais laiss volontairement les choses
-en suspens. Annette tait en quelque
-sorte charge de soumettre son pre le
-rsultat de l'examen subi par moi. En me
-reportant cet examen, je ne pouvais certes
-pas tre tranquille.</p>
+<p>Je n'étais pas sans inquiétude. La veille
+au soir, j'avais laissé volontairement les choses
+en suspens. Annette était en quelque
+sorte chargée de soumettre à son père le
+résultat de l'examen subi par moi. En me
+reportant à cet examen, je ne pouvais certes
+pas être tranquille.</p>
-<p>De mes dclarations, un seul fait positif
-ressortait: savoir, que j'avais nom Ren
+<p>De mes déclarations, un seul fait positif
+ressortait: à savoir, que j'avais nom René
tout court.</p>
-<p>En dehors de ce fait qui n'tait pas mon
-crdit, il y avait le malheur du nom lui-mme.</p>
-
-<p>Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, o
-mon sort allait se dcider, plus mon trouble
-augmentait. Il tait au-dessous cependant,
-beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait d
-tre, car en consultant les lois de la sagesse
-mondaine, je n'avais aucune chance de russir.
-Bien plus, et suivant les mmes lois,
-ma russite mme devrait constituer un cas
+<p>En dehors de ce fait qui n'était pas à mon
+crédit, il y avait le malheur du nom lui-même.</p>
+
+<p>Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, où
+mon sort allait se décider, plus mon trouble
+augmentait. Il était au-dessous cependant,
+beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait dû
+être, car en consultant les lois de la sagesse
+mondaine, je n'avais aucune chance de réussir.
+Bien plus, et suivant les mêmes lois,
+ma réussite même devrait constituer un cas
d'accusation grave contre la famille capable
d'accueillir un jeune homme dans ma situation.
-Cette dernire phase de la question
-m'chappait; quant l'autre, j'avais
+Cette dernière phase de la question
+m'échappait; quant à l'autre, j'avais
conscience du pouvoir absolu d'Annette et
-j'tais sr qu'Annette m'appartenait.</p>
-
-<p>Je trouvai M. Las seul, et je pense qu'il
-avait loign ses enfants dessein, parce
-qu'il comptait tre trs svre. Il tait
-ple comme un malade qui a pass une nuit
-sans sommeil. Son regard morne et fatigu
-annonait la souffrance. Involontairement,
-douloureusement aussi, je songeai cette
-attente o il tait de sa fin prochaine. J'avais
-trait jusqu'alors ses pressentiments
-avec lgret. Je fus converti aujourd'hui
+j'étais sûr qu'Annette m'appartenait.</p>
+
+<p>Je trouvai M. Laïs seul, et je pense qu'il
+avait éloigné ses enfants à dessein, parce
+qu'il comptait être très sévère. Il était
+pâle comme un malade qui a passé une nuit
+sans sommeil. Son regard morne et fatigué
+annonçait la souffrance. Involontairement,
+douloureusement aussi, je songeai à cette
+attente où il était de sa fin prochaine. J'avais
+traité jusqu'alors ses pressentiments
+avec légèreté. Je fus converti aujourd'hui
d'un seul regard.</p>
-<p>M. Las me sembla condamn.</p>
+<p>M. Laïs me sembla condamné.</p>
<p>Il ne me tendit pas la main.</p>
-<p>Monsieur de Kervign, me dit-il avec
+<p>«Monsieur de Kervigné, me dit-il avec
une froide douceur, le fils peut ne point
-ressembler son pre, il ne m'tonne point
-que vous nous ayez cach un nom devant
+ressembler à son père, il ne m'étonne point
+que vous nous ayez caché un nom devant
lequel la porte de notre maison se serait
-ferme d'elle-mme. Ce qui m'tonne et
-ce qui m'indignerait si votre ge ne plaidait
-pour vous, c'est que vous ayez os renouveler
-la tentative de votre pre.</p>
+fermée d'elle-même. Ce qui m'étonne et
+ce qui m'indignerait si votre âge ne plaidait
+pour vous, c'est que vous ayez osé renouveler
+la tentative de votre père.»</p>
-<p>Je n'tais pas bien habile, mais pourtant
+<p>Je n'étais pas bien habile, mais pourtant
je compris tout de suite l'avantage que me
donnait sur lui son erreur. Aussi ne l'interrompis-je
point.</p>
-<p>Comme vous pouvez le penser, reprit-il,
+<p>«Comme vous pouvez le penser, reprit-il,
voyant que je gardais le silence, toute explication
-est dsormais inutile.</p>
+est désormais inutile.</p>
<p>&mdash;Permettez-moi de croire le contraire,
-monsieur, rpliquai-je cette fois avec fermet.
-Mon pre est un loyal gentilhomme,
-qui a pass comme vous une vie dj longue
- se faire aimer et respecter dans une
-sphre modeste. Je ne suis pas le fils de M.
-le prsident de Kervign.</p>
+monsieur, répliquai-je cette fois avec fermeté.
+Mon père est un loyal gentilhomme,
+qui a passé comme vous une vie déjà longue
+à se faire aimer et respecter dans une
+sphère modeste. Je ne suis pas le fils de M.
+le président de Kervigné.</p>
-<p>&mdash;Ah!.... fit M. Las dont le front se
-drida.</p>
+<p>&mdash;Ah!....» fit M. Laïs dont le front se
+dérida.</p>
-<p>Car nous tions tous complices, et il ne
-demandait qu' pardonner.</p>
+<p>Car nous étions tous complices, et il ne
+demandait qu'à pardonner.</p>
-<p>Je ne juge pas mon cousin le prsident,
-poursuivis-je. Si j'avais ma femme dfendre,
+<p>«Je ne juge pas mon cousin le président,
+poursuivis-je. Si j'avais ma femme à défendre,
je saurais ce que je dois faire pour repousser
-des tentatives semblables la sienne.
-Je suis son oblig jusqu' ce jour, et Annette
-Las me semble tellement au-dessus de ces
-petites hontes que je ne garde mme pas
-de rancune celui qui l'a mconnue. J'tablis
+des tentatives semblables à la sienne.
+Je suis son obligé jusqu'à ce jour, et Annette
+Laïs me semble tellement au-dessus de ces
+petites hontes que je ne garde même pas
+de rancune à celui qui l'a méconnue. J'établis
<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
seulement ce fait, que je suis le fils d'un
-honnte homme et d'une vertueuse femme.</p>
+honnête homme et d'une vertueuse femme.</p>
<p>&mdash;Ah!.... fit une seconde fois M. Lais.</p>
<p>Il me donna sa main en murmurant:</p>
-<p>Je vous demande pardon, monsieur de
-Kervign, je vous demande pardon. Je n'avais
-pas l'intention de vous offenser.</p>
+<p>«Je vous demande pardon, monsieur de
+Kervigné, je vous demande pardon. Je n'avais
+pas l'intention de vous offenser.»</p>
-<p>Puis, pesant sur ma main jusqu' ce que
-mon front ft porte de ses lvres, il y
+<p>Puis, pesant sur ma main jusqu'à ce que
+mon front fût à portée de ses lèvres, il y
mit un baiser en ajoutant:</p>
-<p>Je n'avais que cette objection-l, monsieur
-Ren. Le reste est une chose qui ne
-vaut pas la peine d'tre dite. C'est un pressentiment:
+<p>«Je n'avais que cette objection-là, monsieur
+René. Le reste est une chose qui ne
+vaut pas la peine d'être dite. C'est un pressentiment:
j'ai la crainte d'un malheur.</p>
-<p>&mdash;Mon amour est profond et sincre, rpliquai-je
+<p>&mdash;Mon amour est profond et sincère, répliquai-je
en serrant ses pauvres mains froides
sur ma poitrine; c'est beaucoup contre
le malheur.</p>
<p>&mdash;Ce n'est pas assez, si le malheur est tel
que je le crains. Pensez-vous donc que j'aie
-moins peur pour vous que pour elle?</p>
+moins peur pour vous que pour elle?»</p>
-<p>Je ne pus me retenir de sauter son cou.
+<p>Je ne pus me retenir de sauter à son cou.
Il me pressa sur son c&oelig;ur en un long et paternel
embrassement.</p>
-<p>Vous tes un cher jeune homme, reprit-il,
-et le mari d'Annette sera le plus aim de
-mes fils. Elle m'a rapport ce que vous vous
-tes dit hier. Vous vous aimez saintement, et
+<p>«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il,
+et le mari d'Annette sera le plus aimé de
+mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous
+êtes dit hier. Vous vous aimez saintement, et
que faudrait-il, mon Dieu, pour que cet
-amour ft la consolation de ma dernire
-heure?</p>
+amour fût la consolation de ma dernière
+heure?»</p>
<p>Nous nous aimions, en effet, nous nous
aimions saintement, s'il est vrai que l'amour
parfait soit une sainte chose; mais que pouvait
-lui avoir rapport Annette? Peut-tre
-ce que nous nous tions dit sans parler. Je
-ne l'ai jamais interroge ce sujet, parce
+lui avoir rapporté Annette? Peut-être
+ce que nous nous étions dit sans parler. Je
+ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce
qu'il est entre nous des choses qui n'ont pas
-encore t exprimes, mais il arriva plus
+encore été exprimées, mais il arriva plus
d'une fois dans les semaines qui suivirent
-que Philippe et M. Las firent des allusions
- nos entretiens. Je rpte que nos entretiens
-furent trs longtemps de silencieux
-tte--tte, coups par des observations si
+que Philippe et M. Laïs firent des allusions
+à nos entretiens. Je répète que nos entretiens
+furent très longtemps de silencieux
+tête-à-tête, coupés par des observations si
frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou
parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand
-j'tais seul, moi qui n'avais point de confident,
+j'étais seul, moi qui n'avais point de confident,
Annette le pensait tout haut devant
-son pre et son frre. Elle traduisait en langage
+son père et son frère. Elle traduisait en langage
vulgaire le bizarre idiome de notre
bonheur.</p>
<p>Il y avait, du reste, quelque chose de semblable
en moi. Jamais ces entrevues muettes
et insignifiantes en apparence ne me
-laissrent un vide dans l'esprit ni dans le
+laissèrent un vide dans l'esprit ni dans le
c&oelig;ur. Et quand la langue d'aimer nous fut
-donne, il nous parut que nous rptions les
-mlodies dj connues d'un rpertoire charmant.
+donnée, il nous parut que nous répétions les
+mélodies déjà connues d'un répertoire charmant.
Ce fut du plaisir de plus, mais cela
n'ajouta rien au bonheur.</p>
-<p>M. Las aborda enfin, cette fois, les questions
+<p>M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions
principales et sur lesquelles, avec tout
-autre que lui, j'aurais t renvoy avec boules
+autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules
noires. J'entends parler de ma situation
-de fils de famille mineur et de la dpendance
-complte o j'tais sous le rapport
-pcuniaire. J'arrangeais cela de mon mieux
-sans rien avancer cependant qui ne ft rigoureusement
+de fils de famille mineur et de la dépendance
+complète où j'étais sous le rapport
+pécuniaire. J'arrangeais cela de mon mieux
+sans rien avancer cependant qui ne fût rigoureusement
vrai. Je mis en avant la
tante Renotte, ma protectrice, et l'excellent
-naturel de mes parents. M. Las, esprit naf
+naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf
et large, mais fin, toutes les fois qu'il consentait
- fixer sur un objet l'&oelig;il de son intelligence,
+à fixer sur un objet l'&oelig;il de son intelligence,
me montra qu'il voyait les endroits
faibles de mon explication. Mais pour
-rpter un mot qui est crit dj, il me
-montra aussi qu'il tait complice. Annette
-avait dit: Je veux, et Annette tait reine.</p>
+répéter un mot qui est écrit déjà, il me
+montra aussi qu'il était complice. Annette
+avait dit: Je veux, et Annette était reine.</p>
<p>Il fut convenu entre nous que je solliciterais
sur-le-champ le consentement de mon
-pre. Comme je me faisais fort de l'obtenir,
+père. Comme je me faisais fort de l'obtenir,
et cela de la meilleure foi du monde, M.
-Las secoua la tte et murmura:</p>
+Laïs secoua la tête et murmura:</p>
-<p>Nous sommes des trangers, des trangers
+<p>«Nous sommes des étrangers, des étrangers
pauvres. On dit que les Bretons sont
-fiers et qu'ils sont obstins. Tout ceci est entre
+fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre
les mains de Dieu.</p>
-<p>&mdash;Vous tes ici chez vous, monsieur de
-Kervign, ajouta-t-il en se redressant avec
-une solennelle dignit. Je mets ma fille sous
-la garde de votre amour et de votre bonheur.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes ici chez vous, monsieur de
+Kervigné, ajouta-t-il en se redressant avec
+une solennelle dignité. Je mets ma fille sous
+la garde de votre amour et de votre bonheur.»</p>
-<p>Nous dnmes ensemble ce jour-l. Le
+<p>Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le
repas fut triste. J'appris qu'Annette et Philippe
-taient alls ensemble au tombeau de
-leur mre.</p>
+étaient allés ensemble au tombeau de
+leur mère.</p>
-<p>Aprs le repas, qui finit de bonne heure,
- cause du spectacle, Annette me dit:</p>
+<p>Après le repas, qui finit de bonne heure,
+à cause du spectacle, Annette me dit:</p>
-<p>Il ne faudra jamais venir me voir au
-thtre. Hier, c'tait le thtre qui nous
-empchait de parler.</p>
+<p>«Il ne faudra jamais venir me voir au
+théâtre. Hier, c'était le théâtre qui nous
+empêchait de parler.</p>
<p>&mdash;Quand faudra-t-il venir? demandai-je.</p>
<p>&mdash;Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue
au piano. Je sais des airs qui m'entretiennent
<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-de vous: ils vous parleront de moi.</p>
+de vous: ils vous parleront de moi.»</p>
-<p>Elle me donna son front. M. Las tait retir
-dj. Philippe me dit:</p>
+<p>Elle me donna son front. M. Laïs était retiré
+déjà. Philippe me dit:</p>
-<p>Quand j'ai pass une heure avec ma
-mre il faut que je sois seul le soir.</p>
+<p>«Quand j'ai passé une heure avec ma
+mère il faut que je sois seul le soir.»</p>
<p>Il me serra la main et je fus seul.</p>
-<p>Mais de ces mlancolies, une dlicieuse
-impression se dgageait pour moi. Annette
+<p>Mais de ces mélancolies, une délicieuse
+impression se dégageait pour moi. Annette
ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un
-dsir fougueux d'entendre causer le piano
+désir fougueux d'entendre causer le piano
d'Annette.</p>
-<p>J'eus beau prendre le chemin des coliers,
-j'tais huit heures la porte de l'htel. Il
-y avait longtemps que je n'tais rentr de
-si bonne heure. Aurlie m'entendit monter
+<p>J'eus beau prendre le chemin des écoliers,
+j'étais à huit heures à la porte de l'hôtel. Il
+y avait longtemps que je n'étais rentré de
+si bonne heure. Aurélie m'entendit monter
et m'appela. Sauvagel, en grande tenue de
-sducteur, perchait au coin d'une jardinire
-et gardait sur les lvres sa dernire fadeur
+séducteur, perchait au coin d'une jardinière
+et gardait sur les lèvres sa dernière fadeur
comme les enfants gourmands se barbouillent
-avec des confitures. J'eus piti de lui,
-tant son mtier me parut lamentable. Il fut
-congdi ignominieusement.</p>
+avec des confitures. J'eus pitié de lui,
+tant son métier me parut lamentable. Il fut
+congédié ignominieusement.</p>
-<p>Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda
-Aurlie. Vous prenez dcidment
+<p>«Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda
+Aurélie. Vous prenez décidément
votre pension hors de chez nous.</p>
-<p>&mdash;Une invitation.... rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Une invitation.... répondis-je.</p>
<p>&mdash;C'est convenu. Et il n'y a pas eu de
-dbauche!</p>
+débauche!</p>
-<p>&mdash;Pas tous les jours.</p>
+<p>&mdash;Pas tous les jours.»</p>
-<p>Son ventail frappa gaillardement le bout
+<p>Son éventail frappa gaillardement le bout
de mes doigts.</p>
-<p>Sais-tu pourquoi j'ai renvoy M. Sauvagel?</p>
+<p>«Sais-tu pourquoi j'ai renvoyé M. Sauvagel?</p>
<p>&mdash;Parce qu'il vous ennuyait.</p>
-<p>&mdash;Toujours. Ah! si vous aviez t un bon
+<p>&mdash;Toujours. Ah! si vous aviez été un bon
sujet. Mais c'est de l'histoire ancienne. J'ai
-renvoy Sauvagel parce qu'il y a du nouveau
-et que je suis la tte d'une magnifique
-ide.</p>
+renvoyé Sauvagel parce qu'il y a du nouveau
+et que je suis à la tête d'une magnifique
+idée.</p>
<p>&mdash;Voyons la nouvelle.</p>
-<p>&mdash;La Mouton n'a pas vcu. M. le prsident
-a trouv sur son &oelig;il un noir qu'il n'avait
+<p>&mdash;Léa Mouton n'a pas vécu. M. le président
+a trouvé sur son &oelig;il un noir qu'il n'avait
pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est
-plaint; La Mouton, qui n'est pas polie, l'a
-dcoiff d'un coup de pied hauteur de prsident.
+plaint; Léa Mouton, qui n'est pas polie, l'a
+décoiffé d'un coup de pied à hauteur de président.
Devine le reste.</p>
<p>&mdash;Une autre Irma....</p>
@@ -12099,927 +12061,927 @@ Devine le reste.</p>
<p>&mdash;Je renonce.</p>
-<p>-Annette Las! s'cria-t-elle en clatant
-de rire. Laroche prtend qu'il a t battu
-dj. Il va bien!</p>
+<p>-Annette Laïs! s'écria-t-elle en éclatant
+de rire. Laroche prétend qu'il a été battu
+déjà. Il va bien!»</p>
-<p>Cela ne m'mut point.</p>
+<p>Cela ne m'émut point.</p>
-<p>Et l'ide? demandai-je froidement.</p>
+<p>«Et l'idée? demandai-je froidement.</p>
-<p>&mdash;Puisque tu en es faire des fredaines,
+<p>&mdash;Puisque tu en es à faire des fredaines,
petit, une de plus, une de moins, peu importe.
-Ne te fche pas: on a beau tre un
+Ne te fâche pas: on a beau être un
amour comme toi, avec ces demoiselles, il
-faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un crdit
+faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un crédit
de cinquante louis, si tu veux nous souffler
-Annette Las!</p>
+Annette Laïs!»</p>
<h2>XXII.<br />
<span class="medium">LE PIANO D'ANNETTE.</span></h2>
-<p class="p2">C'tait une bonne ide, une de ces excellentes
-ides qui servent faire des comdies:
-une ide riche, fconde, inpuisable.
-Aurlie, je le suppose bien, ne connaissait
-pas elle-mme tous les mrites de son ide.
-Elle mettait ma disposition sa liste civile
-pour jouer un tour son mari, et ne voyait
-rien au del; mais il est certain que
-son ide ne s'arrtait point ces surfaces:
+<p class="p2">C'était une bonne idée, une de ces excellentes
+idées qui servent à faire des comédies:
+une idée riche, féconde, inépuisable.
+Aurélie, je le suppose bien, ne connaissait
+pas elle-même tous les mérites de son idée.
+Elle mettait à ma disposition sa liste civile
+pour jouer un tour à son mari, et ne voyait
+rien au delà; mais il est certain que
+son idée ne s'arrêtait point à ces surfaces:
en ce qui me concerne, elle gantait la situation
avec un si rare bonheur qu'on aurait
-pu l'attribuer un matre du vaudeville,
-ml de couplets. Petite maman tait une
+pu l'attribuer à un maître du vaudeville,
+mêlé de couplets. Petite maman était une
femme d'esprit, en somme, et ne manquait
point de c&oelig;ur; elle avait de la vaillance;
-elle avait de l'influence Paris et aussi en
-Bretagne, parmi les gens qui taient les
+elle avait de l'influence à Paris et aussi en
+Bretagne, parmi les gens qui étaient les
arbitres de mon sort. Supposez que je fusse
-entr ou seulement que j'eusse feint d'entrer
-dans son caprice, elle tait intresse
- me soutenir. Etant donn son caractre,
+entré ou seulement que j'eusse feint d'entrer
+dans son caprice, elle était intéressée
+à me soutenir. Etant donné son caractère,
je puis affirmer qu'elle m'aurait soutenu.</p>
-<p>En creusant l'ide, qu'y trouve-t-on? Une
-femme ayant charge d'me, une sorte de
-tutrice envoyant son pupille la bataille et
+<p>En creusant l'idée, qu'y trouve-t-on? Une
+femme ayant charge d'âme, une sorte de
+tutrice envoyant son pupille à la bataille et
disant au papillon: Tu vas t'approcher de
la chandelle.</p>
<p>Il est vrai que le papillon avait, d'avance,
-les ailes brles jusqu'aux aisselles,
-mais elle n'en savait rien, et l gt prcisment
-le vaudeville. Les ailes brles se
-voient tt ou tard; quand on et dcouvert
-l'horrible vrit, quand le papillon,
-puni de ses tmraires escarmouches, serait
+les ailes brûlées jusqu'aux aisselles,
+mais elle n'en savait rien, et là gît précisément
+le vaudeville. Les ailes brûlées se
+voient tôt ou tard; quand on eût découvert
+l'horrible vérité, quand le papillon,
+puni de ses téméraires escarmouches, serait
venu dire: Je suis vaincu, j'aime, il
-faut que j'pouse, reprsentez-vous la figure
+faut que j'épouse, représentez-vous la figure
de ma cousine!</p>
-<p>C'tait une rvolte; elle avait un trs
+<p>C'était une révoltée; elle avait à un très
<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-haut degr l'honneur et la loyaut du bandit
-d'opra comique. Son affection pour moi
-tait vraie, malgr l'trange toilette sous
+haut degré l'honneur et la loyauté du bandit
+d'opéra comique. Son affection pour moi
+était vraie, malgré l'étrange toilette sous
laquelle ce sentiment disparaissait. J'aurais
-eu en elle une allie solide, intrpide et fidle.</p>
+eu en elle une alliée solide, intrépide et fidèle.</p>
-<p>Mais je ne suis pas pote, mais je ne suis
-pas mme vaudevilliste! Je ne compris
-point cela. L'euss-je compris, j'avoue que
+<p>Mais je ne suis pas poète, mais je ne suis
+pas même vaudevilliste! Je ne compris
+point cela. L'eussé-je compris, j'avoue que
je n'aurais pas agi mieux ni plus adroitement.
Il est des vocations. Ma nature ne
-contenait pas un atome de comdie.</p>
+contenait pas un atome de comédie.</p>
-<p>Annette, je ne dis pas. Annette tait
+<p>Annette, je ne dis pas. Annette était
franche comme l'or, mais son intelligence
-subtile se plaisait parfois combiner des
+subtile se plaisait parfois à combiner des
calculs pleins de finesse. Annette devait un
-jour venir en aide son mari et ses enfants,
-au moyen de la comdie la plus gracieuse,
+jour venir en aide à son mari et à ses enfants,
+au moyen de la comédie la plus gracieuse,
la plus charmante, la plus touchante
-qu'ait jamais reprsente dvouement de
-femme et de mre.</p>
+qu'ait jamais représentée dévouement de
+femme et de mère.</p>
<p>Moi, je restai froid comme un marbre. Je
-n'eus pas mme l'esprit de faire la triomphante
-ide d'Aurlie l'aumne de quelques
-applaudissements. Petite maman se fcha,
-car elle tait possde d'une soif permanente
-de flatterie. Elle me dit que j'tais un sot
+n'eus pas même l'esprit de faire à la triomphante
+idée d'Aurélie l'aumône de quelques
+applaudissements. Petite maman se fâcha,
+car elle était possédée d'une soif permanente
+de flatterie. Elle me dit que j'étais un sot
et m'envoya me coucher.</p>
<p>J'y allai paisiblement. Que m'importait
-une disgrce dans cette maison, qui tait
+une disgrâce dans cette maison, qui était
pour moi l'exil?</p>
-<p>La route de la rue du Regard la Bastille
+<p>La route de la rue du Regard à la Bastille
me semblait longue, longue! Tout Paris
-me sparait de ce que j'aimais. Je n'avais
+me séparait de ce que j'aimais. Je n'avais
pas fait encore dessein de quitter le
-toit de mon cousin le prsident, je n'avais
-fait aucun dessein, vrai dire, mais le besoin
+toit de mon cousin le président, je n'avais
+fait aucun dessein, à vrai dire, mais le besoin
naissait en moi de me rapprocher et
-d'tre libre.</p>
+d'être libre.</p>
-<p>Que m'importait la colre d'Aurlie?
-C'est peine si je pensais Aurlie pendant
+<p>Que m'importait la colère d'Aurélie?
+C'est à peine si je pensais à Aurélie pendant
qu'elle me parlait. J'avais le c&oelig;ur
-plein d'une autre image. Annette tait l,
-toujours l, devant mes yeux.</p>
+plein d'une autre image. Annette était là,
+toujours là, devant mes yeux.</p>
-<p>Ceci est la nature mme; tout le monde
+<p>Ceci est la nature même; tout le monde
me comprendra et m'excusera. Mais ce qui
-fut moins naturel, parce que cela tenait
-la maladie exceptionnelle de mon caractre,
-c'est la scurit fainante et profonde o
-je m'endormis. Je m'tais engag de bonne
-foi obtenir le consentement de mon
-pre et de ma mre; en rentrant chez lui,
-un autre et pris la plume et plaid ardemment
+fut moins naturel, parce que cela tenait à
+la maladie exceptionnelle de mon caractère,
+c'est la sécurité fainéante et profonde où
+je m'endormis. Je m'étais engagé de bonne
+foi à obtenir le consentement de mon
+père et de ma mère; en rentrant chez lui,
+un autre eût pris la plume et plaidé ardemment
sa cause; moi je me mis au lit, me disant:
-Je verrai demain. Je comptais crire,
-oh! certes. J'esprais mme russir, mais
-la pense du devoir accomplir ne pesa jamais
-suffisamment sur moi. Duss-je tuer
-l'intrt de ma pauvre pope d'amour, il
+Je verrai demain. Je comptais écrire,
+oh! certes. J'espérais même réussir, mais
+la pensée du devoir à accomplir ne pesa jamais
+suffisamment sur moi. Dussé-je tuer
+l'intérêt de ma pauvre épopée d'amour, il
me faut bien le confesser: devant tout effort
-qui n'a pas pour but immdiat mon amour
-mme, je suis lent, c'est--dire lche. Je
-n'tais capable de rien, sinon d'aimer.
-Je l'ai trop prouv en ma vie. Je suis le fils
-paresseux de ma bonne mre. Sa placidit
+qui n'a pas pour but immédiat mon amour
+même, je suis lent, c'est-à-dire lâche. Je
+n'étais capable de rien, sinon d'aimer.
+Je l'ai trop prouvé en ma vie. Je suis le fils
+paresseux de ma bonne mère. Sa placidité
expectante est en moi. Je dors comme elle,
-et comme elle je m'veille dans une angoisse
+et comme elle je m'éveille dans une angoisse
ou dans une caresse.</p>
<p>Demain, c'est le mot funeste; demain,
-c'est l'aurore qui ne se lve jamais. J'ai
-dormi des annes en disant: Demain.</p>
+c'est l'aurore qui ne se lève jamais. J'ai
+dormi des années en disant: Demain.</p>
-<p>Avant de me donner tout entier la pense
+<p>Avant de me donner tout entier à la pensée
d'Annette, je fis cependant l'effort d'accorder
-dix minutes un travail indolent et
-strile. J'voquai en moi mme la famille
-de Vannes et je me demandai quel devait tre
-l'effet de cette lettre que je n'crivais pas.</p>
-
-<p>Ils vinrent tous mon appel. Je les vis
-o j'avais coutume autrefois de les voir:
-table. L'norme soupire d'argent, blasonne,
-mais bossele, trnait au milieu de la
+dix minutes à un travail indolent et
+stérile. J'évoquai en moi même la famille
+de Vannes et je me demandai quel devait être
+l'effet de cette lettre que je n'écrivais pas.</p>
+
+<p>Ils vinrent tous à mon appel. Je les vis
+où j'avais coutume autrefois de les voir: à
+table. L'énorme soupière d'argent, blasonnée,
+mais bosselée, trônait au milieu de la
nappe bien blanche et fumait comme une
-chemine vapeur; Charlot et Mimi pendaient
- droite et gauche aux jupons de
-ma mre. Mon beau frre le marquis, tir
- quatre pingles dans son costume de chasse,
-avait perdu des cheveux noirs et gagn
-des cheveux gris; ma s&oelig;ur tait de mauvaise
+cheminée à vapeur; Charlot et Mimi pendaient
+à droite et à gauche aux jupons de
+ma mère. Mon beau frère le marquis, tiré
+à quatre épingles dans son costume de chasse,
+avait perdu des cheveux noirs et gagné
+des cheveux gris; ma s&oelig;ur était de mauvaise
humeur; Bel-&OElig;il avait sous l'une et
-l'autre paupire des larmes traduites de l'allemand;
-Nougat, enfle comme une daube,
-gardait cette pleur bleue des tantes apoplectiques
-qui s'obstinent trop digrer;
-l'abb Raffroy, qui venait de donner raison
- deux opinions ennemies, attachait,
-d'un air content, sa serviette l'aide d'une
-pingle; ma tante Renotte, veille comme
-une souris, arrivait de Landevan tout exprs
+l'autre paupière des larmes traduites de l'allemand;
+Nougat, enflée comme une daube,
+gardait cette pâleur bleue des tantes apoplectiques
+qui s'obstinent à trop digérer;
+l'abbé Raffroy, qui venait de donner raison
+à deux opinions ennemies, attachait,
+d'un air content, sa serviette à l'aide d'une
+épingle; ma tante Renotte, éveillée comme
+une souris, arrivait de Landevan tout exprès
pour avoir de mes nouvelles; l'oncle
-Blbon ressassait impudemment pour la
-millime fois tout l'esprit de la famille, et
+Bélébon ressassait impudemment pour la
+millième fois tout l'esprit de la famille, et
l'ignoble Vincent, se trompant de carafe,
trempait son vin rouge avec du vin blanc.</p>
-<p>Quoique a, Joson Michais avait sa serviette
+<p>Quoique ça, Joson Michais avait sa serviette
<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
sur le bras et regardait ma lettre que
-mon pre tenait la main.</p>
+mon père tenait à la main.</p>
-<p>Car elle tait l, ma lettre. Mon pre disait:</p>
+<p>Car elle était là, ma lettre. Mon père disait:</p>
-<p>A la soupe! la soupe! Bon apptit,
+<p>«A la soupe! à la soupe! Bon appétit,
bonne conscience! Je voudrais que le chevalier
-et sa part de la trempe. Ah! ah!
-mangeons d'abord. Voil un potage qui va
-tomber dans mes bottes.</p>
+eût sa part de la trempée. Ah! ah!
+mangeons d'abord. Voilà un potage qui va
+tomber dans mes bottes.»</p>
-<p>Ma mre rclamait tout doucement la lecture
-pralable de la lettre, et ma tante Renotte
-l'exigeait grands cris, mais une imposante
-majorit soutenait le potage.</p>
+<p>Ma mère réclamait tout doucement la lecture
+préalable de la lettre, et ma tante Renotte
+l'exigeait à grands cris, mais une imposante
+majorité soutenait le potage.</p>
<p>Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait
le potage, on parla de moi. Ma s&oelig;ur
-dit que j'tais bien heureux de n'avoir que
-moi penser. Les enfants, c'est la ruine.
-Nougat fit l'loge de l'eau-de-vie stomachique,
+dit que j'étais bien heureux de n'avoir que
+moi à penser. Les enfants, c'est la ruine.
+Nougat fit l'éloge de l'eau-de-vie stomachique,
objet de mon dernier envoi, et Bel-&OElig;il
-se plaignit de n'avoir pas encore reu <cite>La
+se plaignit de n'avoir pas encore reçu <cite>La
famille d'Anspach ou l'Heureuse torture</cite>,
-par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, ne
-Frderica Bierbrawer.</p>
+par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, née
+Fréderica Bierbrawer.</p>
-<p>Bon c&oelig;ur et ne manquant pas d'intelligence,
-plaa l'abb Raffroy entre deux
-cuilleres trop chaudes.</p>
+<p>«Bon c&oelig;ur et ne manquant pas d'intelligence,
+plaça l'abbé Raffroy entre deux
+cuillerées trop chaudes.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas Grard, approuva Nougat,
+<p>&mdash;Ce n'est pas Gérard, approuva Nougat,
mais enfin....</p>
-<p>&mdash;Ah! Grard, riposta aigrement Bel-&OElig;il,
-s'il est beau, il cote cher.</p>
+<p>&mdash;Ah! Gérard, riposta aigrement Bel-&OElig;il,
+s'il est beau, il coûte cher.</p>
-<p>&mdash;On ne l'a pas envoy l-bas, fit observer
-l'oncle Blbon, pour faire l'ornement
+<p>&mdash;On ne l'a pas envoyé là-bas, fit observer
+l'oncle Bélébon, pour faire l'ornement
de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret
-pour chauffer les pieds de la prsidente.
-Il passera trois ans l bas, et il reviendra
- votre charge!</p>
+pour chauffer les pieds de la présidente.
+Il passera trois ans là bas, et il reviendra
+à votre charge!»</p>
<p>Le croirait-on? Je m'endormis au moment
-o l'on allait ouvrir ma lettre! Je rvai d'Annette,
-comme c'tait mon droit et mon devoir.
-Avant dix heures, le lendemain, j'tais
-assis auprs d'Annette, dont les doigts
-blancs rvaient sur les touches de son
+où l'on allait ouvrir ma lettre! Je rêvai d'Annette,
+comme c'était mon droit et mon devoir.
+Avant dix heures, le lendemain, j'étais
+assis auprès d'Annette, dont les doigts
+blancs rêvaient sur les touches de son
piano.</p>
<p>Elle avait dit vrai, rigoureusement vrai,
-son piano parlait; ce fut notre premire conversation
-d'amour. Mon me vibre encore
- ces chants dont le souvenir l'imprgnera
-jusqu'au dernier jour de ma vie. J'coutais
-en extase, je naissais une existence nouvelle.
+son piano parlait; ce fut notre première conversation
+d'amour. Mon âme vibre encore
+à ces chants dont le souvenir l'imprégnera
+jusqu'au dernier jour de ma vie. J'écoutais
+en extase, je naissais à une existence nouvelle.
Pour moi, la passion est quelque
-chose de suave et de profond qui pntre
+chose de suave et de profond qui pénètre
et qui berce. Je ne me suis jamais senti si
-bien moi-mme qu'en coutant ce langage
-inarticul des sons.</p>
+bien moi-même qu'en écoutant ce langage
+inarticulé des sons.</p>
-<p>Tous les aveux taient l dedans, tous les
-serments, et aussi toutes les dlicatesses infinies
+<p>Tous les aveux étaient là dedans, tous les
+serments, et aussi toutes les délicatesses infinies
de la gamme d'aimer que la parole
ne sut jamais rendre. Je contemplais le
profil si pur d'Annette et le rayon de sa
prunelle qui allait au ciel. Quand ses doigts
-s'arrtaient, elle se retournait vers moi souriante.</p>
+s'arrêtaient, elle se retournait vers moi souriante.</p>
-<p>Etes-vous pieux, Ren? me demanda-t-elle
+<p>«Etes-vous pieux, René? me demanda-t-elle
pendant que le dernier accord d'un
cantique de Haydn errait encore autour de
nous.</p>
-<p>&mdash;J'adore Dieu en vous, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;J'adore Dieu en vous,» répondis-je.</p>
-<p>Et, comme si ma langue se ft dlie par
+<p>Et, comme si ma langue se fût déliée par
un charme:</p>
-<p>Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me
+<p>«Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me
semble que je n'existais pas avant d'avoir
-port mes lvres cette coupe qui est notre
+porté à mes lèvres cette coupe qui est notre
tendresse. Je n'ai pas le c&oelig;ur ivre, mais je
-languis comme si je me mourais touff par
+languis comme si je me mourais étouffé par
des parfums. Vous m'entourez, je vous respire,
je suis pieux de vous.</p>
-<p>&mdash;Paen, me dit-elle en riant.</p>
+<p>&mdash;Païen,» me dit-elle en riant.</p>
-<p>Mais sa belle bouche tait toute ple.</p>
+<p>Mais sa belle bouche était toute pâle.</p>
-<p>Et ses doigts, promens sur les touches,
-exhalrent je ne sais quels sons qui renvoyaient
-du ciel l'cho de mes paroles terrestres.</p>
+<p>Et ses doigts, promenés sur les touches,
+exhalèrent je ne sais quels sons qui renvoyaient
+du ciel l'écho de mes paroles terrestres.</p>
<p>Elle me dit encore:</p>
-<p>Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.</p>
+<p>«Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.»</p>
<p>Entendez-vous? Notre Bretagne! Oh! je
l'avais vue dans nos champs et sous nos
-ombrages. Mais les anges eux-mmes, ces
-mes ailes qui sont des femmes, n'auraient
-pu trouver un mot pour remuer plus dlicieusement
-les volupts entasses dans mon
+ombrages. Mais les anges eux-mêmes, ces
+âmes ailées qui sont des femmes, n'auraient
+pu trouver un mot pour remuer plus délicieusement
+les voluptés entassées dans mon
c&oelig;ur.</p>
<p>Notre Bretagne! sa bouche gardait la
-forme de ce mot, qui tait rpt dans l'enchantement
+forme de ce mot, qui était répété dans l'enchantement
de son sourire.</p>
-<p>J'obis.... Je ne savais pas que j'avais
+<p>J'obéis.... Je ne savais pas que j'avais
une belle voix. Elle me le dit et je fus heureux,
-car j'tais heureux de tout ce qui
-tombait de ses lvres.</p>
+car j'étais heureux de tout ce qui
+tombait de ses lèvres.</p>
<p>Je chantai un de ces refrains que se renvoient
-les ptures au travers de la lande.
-Des larmes roulrent sur sa joue.</p>
+les pâtures au travers de la lande.
+Des larmes roulèrent sur sa joue.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i5">Ma lon la</div>
-<div class="line i3">Les enfants sont l,</div>
-<div class="line">La vache est rentre l'table;</div>
+<div class="line i3">Les enfants sont là,</div>
+<div class="line">La vache est rentrée à l'étable;</div>
<div class="line i5">Ma lon la</div>
<div class="line i4">Ave Maria,</div>
<div class="line i1">L'Angelus les endormira.</div>
</div></div></div>
-<p>Je voudrais voir la mer, murmura-t-elle.</p>
+<p>«Je voudrais voir la mer,» murmura-t-elle.</p>
<p>Je lui racontai la mer, vaste et sereine
comme le ciel.</p>
-<p>C'est l, sur la cte, l'abri des derniers
-arbres, que nous btmes la maison de notre
-bonheur. Il y avait un champ de bl
-qu'une vieille haie d'aubpine aux troncs
-bossus protgeait contre le vent du large.
-Devant le champ de bl, c'tait la lande qui
-allait s'affaissant jusqu'aux sables o commenait
+<p>C'est là, sur la côte, à l'abri des derniers
+arbres, que nous bâtîmes la maison de notre
+bonheur. Il y avait un champ de blé
+qu'une vieille haie d'aubépine aux troncs
+bossus protégeait contre le vent du large.
+Devant le champ de blé, c'était la lande qui
+allait s'affaissant jusqu'aux sables où commençait
la prairie marine, avec ses herbes
-bleues qui sentent le sel. La dune faisait
-cet horizon une bordure d'or, au del de laquelle
-brillait l'Ocan, glorieuse ceinture de
+bleues qui sentent le sel. La dune faisait à
+cet horizon une bordure d'or, au delà de laquelle
+brillait l'Océan, glorieuse ceinture de
la terre.</p>
-<p>Les fentres de notre maison regardaient
-en face l'Ocan. Son mur blanc servait de
+<p>Les fenêtres de notre maison regardaient
+en face l'Océan. Son mur blanc servait de
phare aux mariniers qui la voyaient au loin,
qui la connaissaient, qui l'aimaient.</p>
-<p>Par derrire, il y avait un jardin, le verger,
-puis la fort, autre immensit.</p>
+<p>Par derrière, il y avait un jardin, le verger,
+puis la forêt, autre immensité.</p>
-<p>J'ai ou dire: C'est triste! Bont de Dieu!
+<p>J'ai ouï dire: C'est triste! Bonté de Dieu!
L'amour entre la mer et les bois!</p>
<p>Mais oui, c'est triste comme toute grandeur,
-triste comme la suprme flicit.</p>
+triste comme la suprême félicité.</p>
-<p>Il n'y a l ni petites gaiets, ni grimaants
-clats de rire. Il n'y faut point exiler celles
-qui soupent la Maison d'Or, ni celles qui
-rvent le long des rives du lac, au bois de
-Boulogne, prives comme les canards de
+<p>Il n'y a là ni petites gaietés, ni grimaçants
+éclats de rire. Il n'y faut point exiler celles
+qui soupent à la Maison d'Or, ni celles qui
+rêvent le long des rives du lac, au bois de
+Boulogne, privées comme les canards de
ces ondes domestiques. Elles y mourraient
-peut-tre si elles y vivaient, leurs piaulements
+peut-être si elles y vivaient, leurs piaulements
insulteraient au silence et leurs bons
-mots, extraits de Djazet, offenseraient la
+mots, extraits de Déjazet, offenseraient la
solitude.</p>
-<p>A chaque contre sa flore. Paris s'amuse,
+<p>A chaque contrée sa flore. Paris s'amuse,
il a raison, ne pouvant mieux faire. Pourquoi
transporter ses jouets? Je sais des
-lieux o la posie des Bouffes-Parisiens serait
+lieux où la poésie des Bouffes-Parisiens serait
lugubre; je sais de pauvres gens qui ne
comprendraient pas le sire de Framboisy.</p>
-<p>Mais mditez bien ceci: tout besoin d'amusette
+<p>Mais méditez bien ceci: tout besoin d'amusette
suppose l'ennui, car les gens bien
-portants ne font pas queue la porte des
+portants ne font pas queue à la porte des
pharmaciens.</p>
<p>Eh bien! je vous jure qu'on ne s'ennuie
-jamais entre la fort et la mer.</p>
+jamais entre la forêt et la mer.</p>
-<p>Le charme tait rompu cependant, notre
+<p>Le charme était rompu cependant, notre
amour avait une voix, nous trouvions des
paroles pour ajouter sans cesse aux joies
-de ce paradis lointain qui tait notre avenir.
+de ce paradis lointain qui était notre avenir.
Le mot aimer ne revient pas si souvent
-qu'on le dit dans l'change des caressantes
-penses. Entre nous deux, il tait sous-entendu
+qu'on le dit dans l'échange des caressantes
+pensées. Entre nous deux, il était sous-entendu
sans cesse, et il arrivait ceci que
tous les autres mots du langage lui volaient
son sens pour signifier: je t'aime.</p>
<p>Je m'en allai, le c&oelig;ur gros de bonheur.
-M. Las m'avait appel son fils et Philippe
-son frre. Dans la rue, sous la fentre d'Annette,
+M. Laïs m'avait appelé son fils et Philippe
+son frère. Dans la rue, sous la fenêtre d'Annette,
j'entendis son piano qui chantait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i2">Ma lon la</div>
-<div class="line">Les enfants sont l....</div>
+<div class="line">Les enfants sont là....</div>
</div></div></div>
-<p>Les enfants! nos enfants! La jeune mre
-auprs du berceau! Est-ce parce que ce furent
-l mes seules folies que jeunesse en
-moi ne s'est jamais passe?</p>
+<p>Les enfants! nos enfants! La jeune mère
+auprès du berceau! Est-ce parce que ce furent
+là mes seules folies que jeunesse en
+moi ne s'est jamais passée?</p>
-<p>Nous brlons cependant, comme disent
+<p>Nous brûlons cependant, comme disent
les bambins dans leurs jeux. Nous arrivons
-aux scnes importantes de notre drame, et
-il faut faire trve aux dtails. Quinze jours
-se passrent ainsi, durant lesquels je ne fis
-rien absolument de ce qui tait ncessaire
+aux scènes importantes de notre drame, et
+il faut faire trêve aux détails. Quinze jours
+se passèrent ainsi, durant lesquels je ne fis
+rien absolument de ce qui était nécessaire
pour sauvegarder au moins ma situation. Je
-n'crivis point la fameuse lettre ma famille,
+n'écrivis point la fameuse lettre à ma famille,
et pas une seule fois je ne mis le pied
-au ministre.</p>
-
-<p>J'ai dit que je ressemblais ma mre.
-Certes, ma bonne mre elle-mme n'aurait
-point pouss jusque l l'imprvoyance et
-l'insouciance. Je me laissais aller mon
-bonheur comme un bateau la drive; je
-ne pensais rien, je ne craignais rien. Il
+au ministère.</p>
+
+<p>J'ai dit que je ressemblais à ma mère.
+Certes, ma bonne mère elle-même n'aurait
+point poussé jusque là l'imprévoyance et
+l'insouciance. Je me laissais aller à mon
+bonheur comme un bateau à la dérive; je
+ne pensais à rien, je ne craignais rien. Il
ne m'arrivait jamais de me dire que, de
-toute ncessit, mon cousin de Kervign
-apprendrait tt ou tard mes absences au ministre;
-je ne faisais pas rflexion que mon
-sans-gne l'gard du bureau et de l'Ecole
-de droit avait t jusqu' l'impudence. Et
+toute nécessité, mon cousin de Kervigné
+apprendrait tôt ou tard mes absences au ministère;
+je ne faisais pas réflexion que mon
+sans-gêne à l'égard du bureau et de l'Ecole
+de droit avait été jusqu'à l'impudence. Et
tout en n'ayant pas l'ombre de remords, je
me disais toujours: Il faut que je travaille!
-Il faut que je me cre une indpendance!
+Il faut que je me crée une indépendance!
<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-Je vais commencer, mais l, srieusement...</p>
+Je vais commencer, mais là, sérieusement...</p>
<p>Quand? demain.</p>
<p>Il y avait une chose pourtant qui me tenait
au c&oelig;ur: la lettre. Je n'avais garde d'oublier
-la lettre, cause des transes qui me serraient
+la lettre, à cause des transes qui me serraient
la poitrine chaque fois que je passais
-le seuil de M. Las. A ce moment-l, je me
-promettais sous les serments les plus sacrs
-d'crire ma lettre ds le soir mme. Je la
-rdigeais tout entire dans ma tte, quoique
-j'eusse pu dj la rciter par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mais M. Las me donnait une poigne de
-main et me disait: Annette est l, en
-poursuivant sa ligne commence. J'entrais
+le seuil de M. Laïs. A ce moment-là, je me
+promettais sous les serments les plus sacrés
+d'écrire ma lettre dès le soir même. Je la
+rédigeais tout entière dans ma tête, quoique
+j'eusse pu déjà la réciter par c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais M. Laïs me donnait une poignée de
+main et me disait: «Annette est là,» en
+poursuivant sa ligne commencée. J'entrais
dans la chambre d'Annette; le charme m'enveloppait,
-tout tait dit.</p>
+tout était dit.</p>
<p>Je pense bien que Philippe, toujours tendre
-et bon, mais absorb dans sa manie,
-avait oubli parfaitement qu'il y avait une
-lettre crire. J'tais son frre, puisque
-les paroles taient changes. Cela lui suffisait.</p>
+et bon, mais absorbé dans sa manie,
+avait oublié parfaitement qu'il y avait une
+lettre à écrire. J'étais son frère, puisque
+les paroles étaient échangées. Cela lui suffisait.</p>
-<p>Ce qui m'tonne, c'est que cette situation
+<p>Ce qui m'étonne, c'est que cette situation
ait pu durer quinze jours. Je ne parle pas des
-Las, mais bien de mon cousin de Kervign
+Laïs, mais bien de mon cousin de Kervigné
qui avait des rapports journaliers
-avec le ministre de la justice. D'un autre
-ct, c'est peine si l'on me voyait de
-temps en temps l'htel. Je n'avais observ
-aucun des articles du trait de paix
-sign avec ma cousine. Elle n'tait pas du
+avec le ministère de la justice. D'un autre
+côté, c'est à peine si l'on me voyait de
+temps en temps à l'hôtel. Je n'avais observé
+aucun des articles du traité de paix
+signé avec ma cousine. Elle n'était pas du
tout ma confidente; je ne lui racontais jamais
-ni orgies, ni fredaines. J'tais, en vrit,
-protg par le hasard, ce dieu qui donne si
+ni orgies, ni fredaines. J'étais, en vérité,
+protégé par le hasard, ce dieu qui donne si
souvent raison aux insouciants.</p>
-<p>Le prsident, en effet, ne s'occupait pas
-de moi, et quant Aurlie, elle avait lev
-son Sauvagel la hauteur d'un personnage.</p>
+<p>Le président, en effet, ne s'occupait pas
+de moi, et quant à Aurélie, elle avait élevé
+son Sauvagel à la hauteur d'un personnage.</p>
-<p>J'tais libre comme l'air.</p>
+<p>J'étais libre comme l'air.</p>
<p>Et, pour casser les vitres, il fallut une
circonstance fortuite. Si Laroche ne m'avait
-pas vu entrer chez les Las, je ne sais pas
-quand le dnoment serait venu.</p>
+pas vu entrer chez les Laïs, je ne sais pas
+quand le dénoûment serait venu.</p>
-<p>Laroche dut prouver ici une joie sans
-mlange, car il tait pour moi un ennemi
+<p>Laroche dut éprouver ici une joie sans
+mélange, car il était pour moi un ennemi
venimeux et mortel. Il s'informa; il apprit
-aisment dans le voisinage que je ne quittais
+aisément dans le voisinage que je ne quittais
presque plus la maison.</p>
-<p>J'ai su plus tard par Aurlie qu'il m'accusa
-formellement, auprs du prsident,
-d'avoir accept les subsides offerts et rempli
-mon rle dans cette comdie dont elle
-m'avait propos le scnario.</p>
+<p>J'ai su plus tard par Aurélie qu'il m'accusa
+formellement, auprès du président,
+d'avoir accepté les subsides offerts et rempli
+mon rôle dans cette comédie dont elle
+m'avait proposé le scénario.</p>
<p>Ce fut un matin, et le lendemain du jour
-o il avait t dcid chez les Las qu'Annette
-payerait le ddit pour quitter dcidment
-le thtre, qu'eut lieu la scne que je
+où il avait été décidé chez les Laïs qu'Annette
+payerait le dédit pour quitter décidément
+le théâtre, qu'eut lieu la scène que je
vais rapporter.</p>
<p>Laroche vint de grand matin dans ma
chambre et me pria, de la part de mon
-cousin, de ne point manquer au second djeuner.
-Je descendis chez Aurlie pour savoir
-de quoi il s'agissait. Aurlie n'tait pas
-dans la confidence; nanmoins, elle prvoyait
-une catastrophe, cause de Laroche,
+cousin, de ne point manquer au second déjeuner.
+Je descendis chez Aurélie pour savoir
+de quoi il s'agissait. Aurélie n'était pas
+dans la confidence; néanmoins, elle prévoyait
+une catastrophe, à cause de Laroche,
qui riait et se frottait les mains en parlant
de moi.</p>
-<p>Vous comprenez, chevalier, me dit-elle,
+<p>«Vous comprenez, chevalier, me dit-elle,
moi, je ne sais plus rien de vos affaires.
-Vous tes cause que j'ai dcouvert en notre
-jeune ami, M. Sauvagel, des qualits que je
-ne souponnais vraiment pas, et j'aurais
-grand tort de me plaindre. M. de Kervign
-s'intresse beaucoup maintenant M. Sauvagel.
+Vous êtes cause que j'ai découvert en notre
+jeune ami, M. Sauvagel, des qualités que je
+ne soupçonnais vraiment pas, et j'aurais
+grand tort de me plaindre. M. de Kervigné
+s'intéresse beaucoup maintenant à M. Sauvagel.
C'est trop juste. Je ne veux pas dire
-que vous ayez perdu toute mon amiti. Voyons,
+que vous ayez perdu toute mon amitié. Voyons,
avez-vous fait quelque sottise un peu
-trop pomme? Cela peut-il se rparer avec
+trop pommée? Cela peut-il se réparer avec
de l'argent? Les jeunes gens qui, au lieu de
-frquenter la bonne compagnie, se lancent
-parmi ces demoiselles des ministres.....
+fréquenter la bonne compagnie, se lancent
+parmi ces demoiselles des ministères.....
enfin, n'importe, ma petite bourse est toujours
- votre disposition.</p>
+à votre disposition.»</p>
<p>Je remerciai comme je le devais et j'attendis
-le djeuner.</p>
+le déjeuner.</p>
-<p>Au djeuner, mon cousin fut tout particulirement
+<p>Au déjeuner, mon cousin fut tout particulièrement
bienveillant et poli, mais, vers le
dessert, il me dit:</p>
-<p>Ren, vous tes destitu de votre emploi
-au ministre. J'ai appris avec surprise
+<p>«René, vous êtes destitué de votre emploi
+au ministère. J'ai appris avec surprise
que personne ne vous y connaissait.</p>
-<p>&mdash;Comment! s'cria ma cousine rouge de
-colre. Il m'avait dit....</p>
+<p>&mdash;Comment! s'écria ma cousine rouge de
+colère. Il m'avait dit....</p>
<p>&mdash;Je vous ai menti, madame, l'interrompis-je.</p>
-<p>&mdash;Ah!.... ah!.... voil qui est rpondre
-la bouche ouverte.</p>
+<p>&mdash;Ah!.... ah!.... voilà qui est répondre
+la bouche ouverte.»</p>
-<p>M. de Kervign reprit:</p>
+<p>M. de Kervigné reprit:</p>
-<p>Je n'ai adress votre sujet aucune
-plainte votre famille, Ren. Je n'en
-adresserai aucune, si vous consentez partir
-pour Vannes, ce soir mme.
+<p>«Je n'ai adressé à votre sujet aucune
+plainte à votre famille, René. Je n'en
+adresserai aucune, si vous consentez à partir
+pour Vannes, ce soir même.
<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></p>
-<p>&mdash;Ce soir! rpta ma cousine. Et pourquoi?</p>
+<p>&mdash;Ce soir! répéta ma cousine. Et pourquoi?</p>
<p>&mdash;Il s'agit d'une affaire malheureuse et
-grave, madame, rpondit M. de Kervign.
-Je pense que notre jeune cousin apprciera
-ma faon d'agir et entrera dans mes vues...</p>
+grave, madame, répondit M. de Kervigné.
+Je pense que notre jeune cousin appréciera
+ma façon d'agir et entrera dans mes vues...</p>
<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, l'interrompis-je
-avec la fermet tranquille qui me
-venait toujours en ces occasions. Votre faon
-d'agir m'tonne et vos vues ne peuvent
-pas tre les miennes. J'ai l'intention de
-rester Paris: j'y resterai.</p>
+avec la fermeté tranquille qui me
+venait toujours en ces occasions. Votre façon
+d'agir m'étonne et vos vues ne peuvent
+pas être les miennes. J'ai l'intention de
+rester à Paris: j'y resterai.»</p>
<h2>XXIII.<br />
<span class="medium">CHATEAUX EN ESPAGNE.</span></h2>
-<p class="p2">J'tais un singulier mlange de force et
+<p class="p2">J'étais un singulier mélange de force et
d'enfantillage; mais l'enfantillage l'emportait
de beaucoup en moi sur la force, qui
-procdait encore directement de la nature
-de ma mre. Cette force, malgr la prcision
-et l'-propos de certaines rponses
-qui me sont chappes dans des circonstances
-solennelles, n'tait que mon
-inertie soudainement modifie. Elle a droit
-au titre de sang-froid. Le mien tait passif
+procédait encore directement de la nature
+de ma mère. Cette force, malgré la précision
+et l'à-propos de certaines réponses
+qui me sont échappées dans des circonstances
+solennelles, n'était que mon
+inertie soudainement modifiée. Elle a droit
+au titre de sang-froid. Le mien était passif
et l'action ne tenait pas chez moi ce que
-promettait la fiert de la parole.</p>
+promettait la fierté de la parole.</p>
-<p>M. le prsident de Kervign n'en fut pas
-moins dsaronn du coup.</p>
+<p>M. le président de Kervigné n'en fut pas
+moins désarçonné du coup.</p>
-<p>Quel garon! s'cria Aurlie avec admiration:
-quel garon! c'est de l'acier! Ah!
-nous autres Bretons!</p>
+<p>«Quel garçon! s'écria Aurélie avec admiration:
+quel garçon! c'est de l'acier! Ah!
+nous autres Bretons!»</p>
-<p>Elle me fit en mme temps un signe de
-tte protecteur comme pour me dire: Courage!</p>
+<p>Elle me fit en même temps un signe de
+tête protecteur comme pour me dire: Courage!</p>
-<p>Le prsident surprit le signe. Il avait eu
+<p>Le président surprit le signe. Il avait eu
le temps de se remettre.</p>
-<p>Je suis forc de vous avouer, madame,
+<p>«Je suis forcé de vous avouer, madame,
reprit-il avec un redoublement de douceur,
-que vous tes pour beaucoup dans la dtermination
-que j'ai prise l'gard de notre
-jeune parent. Il appartient une famille
-chrtienne et svre sur le chapitre des
+que vous êtes pour beaucoup dans la détermination
+que j'ai prise à l'égard de notre
+jeune parent. Il appartient à une famille
+chrétienne et sévère sur le chapitre des
m&oelig;urs.</p>
-<p>&mdash;Est-ce moi que vous parlez, monsieur!
-s'cria ma cousine en bondissant sur
+<p>&mdash;Est-ce à moi que vous parlez, monsieur!
+s'écria ma cousine en bondissant sur
sa chaise.</p>
-<p>&mdash;Je vous supplie de m'couter sans emportement,
+<p>&mdash;Je vous supplie de m'écouter sans emportement,
madame. Je ne pense pas avoir
-jamais manqu aux convenances votre
-gard....</p>
+jamais manqué aux convenances à votre
+égard....</p>
<p>&mdash;Et vous avez bien fait, c'est moi qui
vous le dis. Les m&oelig;urs! les m&oelig;urs! Verse-moi
-un verre d'eau, Ren mon ami, car il
-y a des mots qui touffent, vois-tu!</p>
+un verre d'eau, René mon ami, car il
+y a des mots qui étouffent, vois-tu!»</p>
-<p>Le prsident repoussa son sige et plia
+<p>Le président repoussa son siége et plia
sa serviette paisiblement.</p>
-<p>Si vous m'aviez fait l'honneur de m'couter
+<p>«Si vous m'aviez fait l'honneur de m'écouter
sans m'interrompre, dit-il, vous auriez
-vu que nul ne songe s'attaquer
+vu que nul ne songe à s'attaquer à
vous, et vous n'auriez pas rendu notre jeune
-parent, aux derniers moments de son sjour
-dans notre famille, tmoin d'excs dont le
-rcit sera peu difiant aux oreilles de nos
+parent, aux derniers moments de son séjour
+dans notre famille, témoin d'excès dont le
+récit sera peu édifiant aux oreilles de nos
cousins de Bretagne.</p>
<p>&mdash;Vous pouvez compter, monsieur, dis-je
en me levant, que je n'ai rien entendu,
-sinon le cong que vous me donnez.</p>
+sinon le congé que vous me donnez.</p>
-<p>&mdash;Et que je ne ratifie pas, Ren, mon
-enfant chri, interrompit Aurlie. Il y a
-quelque chose l-dessous. Je saurai le fin
-mot! Et si l'on crit en Bretagne, il y aura
+<p>&mdash;Et que je ne ratifie pas, René, mon
+enfant chéri, interrompit Aurélie. Il y a
+quelque chose là-dessous. Je saurai le fin
+mot! Et si l'on écrit en Bretagne, il y aura
deux lettres!</p>
-<p>M. de Kervign tait trs ple. Evidemment,
+<p>M. de Kervigné était très pâle. Evidemment,
les choses ne tournaient point comme
-il l'aurait souhait.</p>
+il l'aurait souhaité.</p>
-<p>Il y a quelque chose, en effet, l-dessous,
+<p>«Il y a quelque chose, en effet, là-dessous,
madame, reprit-il, faisant un violent
effort pour garder son sang-froid, et je vous
demande la permission de vous prendre
-pour juge, puisque, parat-il, je ne suis plus
-le matre ici. Notre jeune cousin, non content
-de ngliger l'Ecole et son bureau, passe
+pour juge, puisque, paraît-il, je ne suis plus
+le maître ici. Notre jeune cousin, non content
+de négliger l'Ecole et son bureau, passe
sa vie, sa vie, entendez-vous, chez une fille
-appartenant l'un des thtres les plus infimes
+appartenant à l'un des théâtres les plus infimes
du boulevard......</p>
-<p>&mdash;Ah bah! fit Aurlie, au hasard de son
-impitoyable rancune, aurait-il eu l'indiscrtion
-de s'adresser son Altesse Prsidentissime
-Mlle Annette Las.</p>
-
-<p>Elle resta effraye. La joue du prsident
-avait des tons verdtres, et j'tais aussi
-ple que lui. Un instant son regard alla
-de lui moi, exprimant un certain embarras;
-et tous les muscles de sa face se dtendirent
-en un audacieux clat de gaiet.
+<p>&mdash;Ah bah! fit Aurélie, au hasard de son
+impitoyable rancune, aurait-il eu l'indiscrétion
+de s'adresser à son Altesse Présidentissime
+Mlle Annette Laïs.»</p>
+
+<p>Elle resta effrayée. La joue du président
+avait des tons verdâtres, et j'étais aussi
+pâle que lui. Un instant son regard alla
+de lui à moi, exprimant un certain embarras;
+et tous les muscles de sa face se détendirent
+en un audacieux éclat de gaieté.
Son rire me blessa et fit lever mon cousin
-comme si un ressort l'et lanc hors de son
+comme si un ressort l'eût lancé hors de son
fauteuil.</p>
-<p>Madame! menaa-t-il entre ses dents
-serres.
+<p>«Madame! menaça-t-il entre ses dents
+serrées.
<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></p>
<p>&mdash;Monsieur! repartit ma cousine les larmes
-aux yeux, ne vous fchez pas, c'est involontaire.
+aux yeux, ne vous fâchez pas, c'est involontaire.
Ah! vous me tueriez bien que
-ce serait tout de mme. Ah! le sclrat de
+ce serait tout de même. Ah! le scélérat de
chevalier! Ah! cette coupable Annette
-Las! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez
-vous, une crise. Je voudrais de l'ther.
-Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.</p>
+Laïs! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez
+vous, une crise. Je voudrais de l'éther.
+Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.»</p>
-<p>Et le rire allait, donnant tout son corps
+<p>Et le rire allait, donnant à tout son corps
un peu replet des secousses spasmodiques.
Et les larmes abondantes creusaient des rigoles
dans le badigeon de ses joues.</p>
-<p>Je crois que M. de Kervign l'aurait volontiers
-poignarde. Mais c'tait un gentilhomme
- sa manire et presque un grand
-seigneur. Il fut trs beau. Il sonna et dit
+<p>Je crois que M. de Kervigné l'aurait volontiers
+poignardée. Mais c'était un gentilhomme
+à sa manière et presque un grand
+seigneur. Il fut très beau. Il sonna et dit
froidement au domestique qui parut d'apporter
le flacon de Mme la vicomtesse.</p>
-<p>Aurlie le remercia en une dernire convulsion
-et fut calme du coup.</p>
+<p>Aurélie le remercia en une dernière convulsion
+et fut calmée du coup.</p>
-<p>Voyons, Ren, me dit-elle avec une impertinente
+<p>«Voyons, René, me dit-elle avec une impertinente
componction, avez-vous eu vraiment
le courage de chasser, vous aussi, un
-pareil gibier?</p>
+pareil gibier?»</p>
-<p>J'eus un mot sanglant sur la lvre, car
-la colre me montait au cerveau; mais ce
-fut le prsident qui rpondit:</p>
+<p>J'eus un mot sanglant sur la lèvre, car
+la colère me montait au cerveau; mais ce
+fut le président qui répondit:</p>
-<p>Madame, pronona-t-il avec une vritable
-dignit, j'ignore quels vnements
-comiques il vous plat de faire allusion. Moi
+<p>«Madame, prononça-t-il avec une véritable
+dignité, j'ignore à quels événements
+comiques il vous plaît de faire allusion. Moi
je ne ris jamais quand il s'agit de l'avenir
perdu d'un jeune homme. Je ne veux pas
vous demander comment il se fait que vous
en sachiez plus long que moi sur des
choses et des personnes qui ne sont pas de
-notre sphre....</p>
+notre sphère....</p>
-<p>&mdash;Si vous appelez cela des sphres, murmura
-Aurlie, je connais des gens qui en
+<p>&mdash;Si vous appelez cela des sphères, murmura
+Aurélie, je connais des gens qui en
ont deux: une de jour, une de nuit.</p>
<p>&mdash;Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit
-le prsident, qui fit, cette fois, comme
-s'il n'et point entendu; ceci non-seulement
-par gard pour notre famille de Bretagne,
-mais encore par amiti pour lui. Mais ne
-voulant, sous aucun prtexte, assumer une
-responsabilit fcheuse, je lui indique la
-route suivre.</p>
+le président, qui fit, cette fois, comme
+s'il n'eût point entendu; ceci non-seulement
+par égard pour notre famille de Bretagne,
+mais encore par amitié pour lui. Mais ne
+voulant, sous aucun prétexte, assumer une
+responsabilité fâcheuse, je lui indique la
+route à suivre.</p>
<p>&mdash;La route de Vannes! interrompit encore
-Aurlie. Cela ne fera pas votre lection.</p>
+Aurélie. Cela ne fera pas votre élection.</p>
-<p>Le prsident ddaigna ce dernier trait.</p>
+<p>Le président dédaigna ce dernier trait.</p>
-<p>J'ai dsormais peu de paroles prononcer,
-madame, rpliqua-t-il, et je vous
-prie de me laisser achever. J'indique
-mon jeune cousin la route suivre pour sortir
+<p>«J'ai désormais peu de paroles à prononcer,
+madame, répliqua-t-il, et je vous
+prie de me laisser achever. J'indique à
+mon jeune cousin la route à suivre pour sortir
d'une situation qui est dangereuse et qui
-n'est pas honorable. Les deux rles que
+n'est pas honorable. Les deux rôles que
nous jouons, madame, ne se ressemblent
-pas: permettez-moi de prfrer le mien.
-Ren de Kervign est un ge o les folies,
-faciles commettre, sont faciles expier.
+pas: permettez-moi de préférer le mien.
+René de Kervigné est à un âge où les folies,
+faciles à commettre, sont faciles à expier.
Je ne veux pas,&mdash;je m'exprime clairement,&mdash;je
-ne veux pas couvrir de mon hospitalit
-une conduite semblable la sienne;
-mais s'il s'engage sur sa parole d'honnte
-homme rompre d'ignominieuses relations....</p>
+ne veux pas couvrir de mon hospitalité
+une conduite semblable à la sienne;
+mais s'il s'engage sur sa parole d'honnête
+homme à rompre d'ignominieuses relations....</p>
-<p>&mdash;Le laisserez-vous ici? s'cria Aurlie.</p>
+<p>&mdash;Le laisserez-vous ici? s'écria Aurélie.</p>
<p>&mdash;Je consens de tout mon c&oelig;ur, acheva
-le prsident, oublier purement et simplement
-le pass.</p>
+le président, à oublier purement et simplement
+le passé.</p>
-<p>&mdash;A la bonne heure donc! dit Aurlie,
+<p>&mdash;A la bonne heure donc! dit Aurélie,
non sans un reste de persiflage. Que ne
-commenciez-vous par l? Allons, chevalier,
-ne faisons pas la mauvaise tte. Promettons!
+commenciez-vous par là? Allons, chevalier,
+ne faisons pas la mauvaise tête. Promettons!
jurons! Si vous saviez tout ce que
-M. le prsident m'a promis autrefois! Jurons!
+M. le président m'a promis autrefois! Jurons!
promettons! embrassons-nous et que
-cela finisse!</p>
+cela finisse!»</p>
-<p>Il y avait longtemps que je n'avais parl.
+<p>Il y avait longtemps que je n'avais parlé.
J'ai dit qu'en ces heures de bataille j'avais
-l'esprit lucide, prompt et singulirement
-net. J'avais rflchi vite, sinon bien. Je
-me sentais matre de moi un trs haut
-degr.</p>
+l'esprit lucide, prompt et singulièrement
+net. J'avais réfléchi vite, sinon bien. Je
+me sentais maître de moi à un très haut
+degré.</p>
-<p>Mon cousin, dis-je, avec une douceur
-qui ouvrit tout grands les yeux d'Aurlie,
+<p>«Mon cousin, dis-je, avec une douceur
+qui ouvrit tout grands les yeux d'Aurélie,
je vous remercie de vos bonnes intentions;
moi aussi, je m'exprime clairement; je vous
remercie. J'ai conscience de mes torts. Si
d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en
-position ni en ge de les en faire rougir.
-J'accepte vos reproches; ils sont mrits;
+position ni en âge de les en faire rougir.
+J'accepte vos reproches; ils sont mérités;
je me regarde comme justement puni. Mais
il est une personne dont vous n'avez point
-prononc le nom et vous avez bien fait....</p>
+prononcé le nom et vous avez bien fait....</p>
-<p>&mdash;Tu es un rodomont, Ren! voulut
-m'interrompre Aurlie.</p>
+<p>&mdash;Tu es un rodomont, René! voulut
+m'interrompre Aurélie.»</p>
<p>Le calme de mon regard lui ferma la
bouche. Je poursuivis:</p>
-<p>Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de
-Kervign, de ne point prononcer le nom de
+<p>«Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de
+Kervigné, de ne point prononcer le nom de
cette personne, car cela me permet de quitter
-votre maison dignement et sans chtier
+votre maison dignement et sans châtier
<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
- mon tour. En faveur de cette rserve, il
-me plat de passer sur le malheur de certaines
+à mon tour. En faveur de cette réserve, il
+me plaît de passer sur le malheur de certaines
expressions. Nous nous comprenons
- demi-mot tous les deux, je le sais, et je
-devine l'effort qu'ont d vous coter vos paroles.
+à demi-mot tous les deux, je le sais, et je
+devine l'effort qu'ont dû vous coûter vos paroles.
Vous ne renouvellerez jamais ces
-carts devant moi, monsieur; je vous tiens
-pour averti; j'aime Mlle Las comme un
-homme de c&oelig;ur aime une honnte femme;
-un autre l'avait mise au thtre; un autre a
-tent vainement de la dshonorer: je lui
+écarts devant moi, monsieur; je vous tiens
+pour averti; j'aime Mlle Laïs comme un
+homme de c&oelig;ur aime une honnête femme;
+un autre l'avait mise au théâtre; un autre a
+tenté vainement de la déshonorer: je lui
donne mon nom et je fais d'elle ma femme.
-Adieu, monsieur.</p>
+Adieu, monsieur.»</p>
-<p>En finissant, je m'tais rapproch de ma
+<p>En finissant, je m'étais rapproché de ma
cousine, dont je baisai la main. Elle resta
muette. Je me dirigeai vers la porte.</p>
-<p>J'entendis le prsident qui disait:</p>
+<p>J'entendis le président qui disait:</p>
-<p>C'est de la dmence.</p>
+<p>«C'est de la démence.»</p>
-<p>Et la porte oppose se ferma avec bruit.</p>
+<p>Et la porte opposée se ferma avec bruit.</p>
-<p>Ici! me cria Aurlie comme je passais
-le seuil.</p>
+<p>«Ici! me cria Aurélie comme je passais
+le seuil.»</p>
<p>Il y avait dans cet appel presque autant
-de c&oelig;ur que de brutalit. Il ne m'arrta
-point, et j'tais dj dans le corridor quand
+de c&oelig;ur que de brutalité. Il ne m'arrêta
+point, et j'étais déjà dans le corridor quand
ma cousine, forte comme un homme, me
-saisit par les paules, me fit tourner sur
-moi-mme et me ramena dans la salle
+saisit par les épaules, me fit tourner sur
+moi-même et me ramena dans la salle à
manger.</p>
-<p>Elle m'assit auprs d'elle de force et
+<p>Elle m'assit auprès d'elle de force et
m'emprisonna les deux mains.</p>
-<p>Ah ! me dit-elle, ah ! mais, mais,
-mais, mais.... Bigre!!!</p>
+<p>«Ah çà! me dit-elle, ah çà! mais, mais,
+mais, mais.... Bigre!!!»</p>
-<p>Elle avait le sang la tte; elle avait besoin
- la fois de rire et de pleurer. Elle
+<p>Elle avait le sang à la tête; elle avait besoin
+à la fois de rire et de pleurer. Elle
m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un
-baiser de mre.</p>
+baiser de mère.</p>
-<p>Tu as t superbe, mon chri, reprit-elle.
-Quelles ttes nous avons en Bretagne!
-Ma parole! tu as t de toute beaut! M.
-de Kervign me faisait mal. Il avait cru te
+<p>«Tu as été superbe, mon chéri, reprit-elle.
+Quelles têtes nous avons en Bretagne!
+Ma parole! tu as été de toute beauté! M.
+de Kervigné me faisait mal. Il avait cru te
rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette
-fille tait de qualit, ce serait une pice
-pour le Thtre-Franais! Ma parole! ma
-parole! le prsident a t cras! Tu as
-pass sur lui comme une diligence! Misricorde!
+fille était de qualité, ce serait une pièce
+pour le Théâtre-Français! Ma parole! ma
+parole! le président a été écrasé! Tu as
+passé sur lui comme une diligence! Miséricorde!
si j'avais le quart de ton flegme, il
ne me faudrait pas six semaines pour le
rendre fou! Moi je ne trouve pas que tu
-aies frapp trop fort. Ma foi, non! il fallait
+aies frappé trop fort. Ma foi, non! il fallait
bien lui faire un noir ou deux. Avez-vous
-vu! Entamer cette matire-l devant moi!
-Tu sais que c'est Laroche, qui t'a jou le
-tour! J'en suis sre. Ah! le coquin! il est
-mchant comme un singe! Il parviendrait
- tout, si ce n'tait pas un domestique. Dis
+vu! Entamer cette matière-là devant moi!
+Tu sais que c'est Laroche, qui t'a joué le
+tour! J'en suis sûre. Ah! le coquin! il est
+méchant comme un singe! Il parviendrait
+à tout, si ce n'était pas un domestique. Dis
donc, tu restes, n'est-ce pas? Laroche dira
-ce qu'il voudra. Moi d'abord, je suis dtermine
- faire des barricades pour que tu
+ce qu'il voudra. Moi d'abord, je suis déterminée
+à faire des barricades pour que tu
restes!</p>
-<p>&mdash;Ma bonne, ma chre petite maman, rpondis-je,
-je le voudrais, cause de vous,
+<p>&mdash;Ma bonne, ma chère petite maman, répondis-je,
+je le voudrais, à cause de vous,
mais c'est impossible.</p>
-<p>&mdash;Ah ! rpta-t-elle encore par trois
-fois, ah ! ah !....</p>
+<p>&mdash;Ah çà! répéta-t-elle encore par trois
+fois, ah çà! ah çà!....</p>
-<p>Et son front se rembrunissait vue d'&oelig;il.</p>
+<p>Et son front se rembrunissait à vue d'&oelig;il.</p>
-<p>Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans
+<p>«Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans
ce que tu lui as dit? ajouta-t-elle.</p>
<p>&mdash;Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai,
-rpliquai-je.</p>
+répliquai-je.</p>
<p>&mdash;Tu es amoureux?....</p>
-<p>&mdash;Passionnment.</p>
+<p>&mdash;Passionnément.</p>
<p>&mdash;Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal
-vue, moi, cette Annette Las. Aprs tout,
+vue, moi, cette Annette Laïs. Après tout,
les femmes ne savent pas s'entre-regarder.
-Tu es amoureux, c'est trs-bien. Ce n'est
-pas une raison pour te jeter l'eau avec
+Tu es amoureux, c'est très-bien. Ce n'est
+pas une raison pour te jeter à l'eau avec
une pierre au cou. En amour, on fait des
promesses. A propos! tu m'as menti assez
bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et
-le reste. D'o viens que tu as parl si raide
-au prsident!</p>
+le reste. D'où viens que tu as parlé si raide
+au président!</p>
-<p>&mdash;Il est vrai, rpondis-je en rougissant
-de honte; j'ai menti vous et d'autres encore.
-Je ne mentirai plus jamais.</p>
+<p>&mdash;Il est vrai, répondis-je en rougissant
+de honte; j'ai menti à vous et à d'autres encore.
+Je ne mentirai plus jamais.»</p>
-<p>Elle fixa sur moi un regard o il y avait
-de l'tonnement.</p>
+<p>Elle fixa sur moi un regard où il y avait
+de l'étonnement.</p>
-<p>Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais
-pas ce qui s'est pass en toi, te voil grand
-comme pre et mre; d'aujourd'hui tu es
+<p>«Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais
+pas ce qui s'est passé en toi, te voilà grand
+comme père et mère; d'aujourd'hui tu es
un homme! Raison de plus pour te conduire
en homme. Fais tes farces tant que
tu voudras avec Annette Lais; plus tu en
-feras, mieux le prsident sera battu; mais
-ne prends pas la chose au srieux, je t'en
+feras, mieux le président sera battu; mais
+ne prends pas la chose au sérieux, je t'en
supplie!</p>
-<p>&mdash;Ma cousine, rpondis-je en me levant,
-il est inutile d'insister; ma rsolution est irrvocable.</p>
+<p>&mdash;Ma cousine, répondis-je en me levant,
+il est inutile d'insister; ma résolution est irrévocable.»</p>
-<p>Elle se pina les lvres pour ne pas rire,
-car elle avait d prendre, elle aussi, dans
-sa vie, bien des rsolutions irrvocables qui
-avaient vcu ce que vivent les roses. On ne
-croit jamais aux rsolutions irrvocables
+<p>Elle se pinça les lèvres pour ne pas rire,
+car elle avait dû prendre, elle aussi, dans
+sa vie, bien des résolutions irrévocables qui
+avaient vécu ce que vivent les roses. On ne
+croit jamais aux résolutions irrévocables
des jeunes premiers.
<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></p>
-<p>Au fait, dit-elle, nous avons le temps
-d'y songer. Mlle Annette Las ne refera
+<p>«Au fait, dit-elle, nous avons le temps
+d'y songer. Mlle Annette Laïs ne refera
pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un,
-il faut M. le maire, indpendamment de
-M. le cur. Une dernire fois, veux-tu rester?</p>
+il faut M. le maire, indépendamment de
+M. le curé. Une dernière fois, veux-tu rester?</p>
<p>&mdash;Non, ma cousine.</p>
@@ -13028,580 +12990,580 @@ monstre. Viens me voir souvent et donne-moi
ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser
qu'il va se machiner quelque chose
contre toi. Je suis de ton parti quand
-mme. Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive.
-Et, bonsoir, roi des entts! Si tu avais
-voulu, on t'aurait mis dans du coton.</p>
+même. Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive.
+Et, bonsoir, roi des entêtés! Si tu avais
+voulu, on t'aurait mis dans du coton.»</p>
-<p>Elle me pina la joue et nous nous sparmes.</p>
+<p>Elle me pinça la joue et nous nous séparâmes.</p>
<p>Dans le vestibule, je rencontrai Laroche,
-qui m'vita par un large et prudent circuit.</p>
+qui m'évita par un large et prudent circuit.</p>
<p>Savez-vous quelle impression me resta
-de tout ceci? J'tais libre! Ma poitrine fut
-soulage d'un poids quand je mis le pied
-dans la rue. J'allais tre dsormais tout
-entier Annette! Je me sentais content.</p>
+de tout ceci? J'étais libre! Ma poitrine fut
+soulagée d'un poids quand je mis le pied
+dans la rue. J'allais être désormais tout
+entier à Annette! Je me sentais content.</p>
<p>Ce fut seulement vers le milieu de ma
route, en traversant les ponts, qu'une vague
-inquitude me vint. Qu'allait-il arriver
-de tout ceci? Le prsident ne pouvait manquer
+inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver
+de tout ceci? Le président ne pouvait manquer
d'avertir ma famille. Il le devait, et
-ceci, de sa part, n'tait mme pas un mauvais
-procd. Quel effet sa lettre allait-elle
+ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais
+procédé. Quel effet sa lettre allait-elle
produire?</p>
-<p>Cette inquitude qui voulait natre, je l'touffai.
-J'avais rpugnance rflchir en ce
-moment. Je pressai le pas pour tre plus
-tt auprs d'Annette.</p>
+<p>Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai.
+J'avais répugnance à réfléchir en ce
+moment. Je pressai le pas pour être plus
+tôt auprès d'Annette.</p>
-<p>Elle m'avait attendu; elle tait triste: je
+<p>Elle m'avait attendu; elle était triste: je
la trouvai si belle que mon c&oelig;ur se fondit
-en une incroyable joie. Elle tait moi,
-toute moi, dsormais. Entre nous, le dernier
-obstacle tait rompu.</p>
+en une incroyable joie. Elle était à moi,
+toute à moi, désormais. Entre nous, le dernier
+obstacle était rompu.</p>
-<p>Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais
+<p>«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais
plus attendre, je suis libre; nous vivrons
-l'un prs de l'autre, et nous nous verrons
- toutes les heures du jour.</p>
+l'un près de l'autre, et nous nous verrons
+à toutes les heures du jour.»</p>
<p>Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir.
-Mais ce que je voulais, moi, c'tait la
+Mais ce que je voulais, moi, c'était la
paresse de mon bonheur, et ce sommeil
-plein d'extase que je dormais auprs d'elle.
+plein d'extase que je dormais auprès d'elle.
Je la conduisis au piano et je m'agenouillai
- ses cts.</p>
+à ses côtés.</p>
-<p>Que s'est-il pass, Ren? me demanda-t-elle.</p>
+<p>«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle.</p>
-<p>Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lvres
-jusqu' mon front.</p>
+<p>Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres
+jusqu'à mon front.</p>
-<p>Au bord de la mer, lui dis-je, l-bas, je
-sais l'endroit, dans l'anse du Pouldu, l'embouchure
-de la rivire de Quimperl, qui a
-deux noms si doux, l'Isole et l'Ell, il y a
-une maison qui s'accoude la dune comme
-une jeune fille penche son balcon. Une
+<p>«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je
+sais l'endroit, dans l'anse du Pouldu, à l'embouchure
+de la rivière de Quimperlé, qui a
+deux noms si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a
+une maison qui s'accoude à la dune comme
+une jeune fille penchée à son balcon. Une
vieille maison, avec un enclos de murs gris
au-dessus desquels le vent fouette les pampres
-de la vigne. J'en ai rv toute cette
+de la vigne. J'en ai rêvé toute cette
nuit. Je la connais, mais on ne voit rien,
quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que
-dans mon rve. A mare basse, les sables
-font un grand tapis d'or, rid comme un
-lac, caress doucement par la brise. La rivire,
+dans mon rêve. A marée basse, les sables
+font un grand tapis d'or, ridé comme un
+lac, caressé doucement par la brise. La rivière,
plus limpide qu'un cristal, passe entre
les deux piles d'un pont celtique qui n'a
plus de manteau; son cours tortueux remonte
-et va se perdre dans la fort, sous le
-chteau de Saint-Maurice, un palais des
-vieux temps. L'Ocan est au sud, portant
-l'le de Groix comme une nef immense;
-l'ouest, encore l'Ocan, tout parsem de
+et va se perdre dans la forêt, sous le
+château de Saint-Maurice, un palais des
+vieux temps. L'Océan est au sud, portant
+l'île de Groix comme une nef immense; à
+l'ouest, encore l'Océan, tout parsemé de
barques aux voiles blanches ou vermeilles,
-parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystrieux
+parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux
steamer, trahi par sa longue chevelure.
A l'est, la lande morbihannaise, un
-peu de terre de bruyre sur la gigantesque
-masse des granits, grimpe la montagne escarpe
-o serpentent les caprices de tout
-un cheveau de sentiers. Au nord, enfin,
-nos jardins, nos fleurs, nos fruits du Finistre,
-les chnes, dont la racine norme
-perce le roc, les chtaigniers touffus, les
-htres lancs comme des femmes. C'est l,
-c'est l que nous allons tous deux, dans les
-chemins pleins d'ombre creuss par la route
+peu de terre de bruyère sur la gigantesque
+masse des granits, grimpe la montagne escarpée
+où serpentent les caprices de tout
+un écheveau de sentiers. Au nord, enfin,
+nos jardins, nos fleurs, nos fruits du Finistère,
+les chênes, dont la racine énorme
+perce le roc, les châtaigniers touffus, les
+hêtres élancés comme des femmes. C'est là,
+c'est là que nous allons tous deux, dans les
+chemins pleins d'ombre creusés par la route
patiente et par le temps entre deux haies
de prunelliers, qui s'inclinent sous le poids
-fleuri des chvrefeuilles. C'est l. Les enfants
+fleuri des chèvrefeuilles. C'est là. Les enfants
rient, la bouche teinte du jus des cerises
noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent
et nous provoquent avec des paquets
-de primevres.... Oh! voici deux
+de primevères.... Oh! voici deux
pauvres amours! des rouges-gorges dont
-ils menacent la couve, ici, dans la mousse
-de ce pommier! Halte-l! nous rachetons
-les petits des rouges-gorges, et vous voil
+ils menacent la couvée, ici, dans la mousse
+de ce pommier! Halte-là! nous rachetons
+les petits des rouges-gorges, et vous voilà
plus rose que la cerise, Annette, car c'est
<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
aussi notre printemps; Dieu a mis en vous
une promesse et vous avez senti la caresse
-de la couve invisible. Nous chantons comme
-les oiseaux l'heure des fcondes
+de la couvée invisible. Nous chantons comme
+les oiseaux à l'heure des fécondes
amours. La nature qui leur sourit vous fait
-plus belle. Appuyez-vous mon bras, car il
-faut de la prudence, jeune mre! Le pre
-l'a recommand, le bon pre qui nous attend
- la maison, avec Philippe, guri du
-mal de son me! Oh! que Dieu est bon, ma
-bien-aime! et que ceux qui vivent par le
-c&oelig;ur sont heureux!</p>
-
-<p>Elle m'coutait, la bouche entr'ouverte,
-comme si mes paroles fussent tombes de
-ses propres lvres. Je ne suis pas pote, et
-je voudrais l'tre cette heure pour dire
-les dlices de notre commun rve. Je ne
+plus belle. Appuyez-vous à mon bras, car il
+faut de la prudence, ô jeune mère! Le père
+l'a recommandé, le bon père qui nous attend
+à la maison, avec Philippe, guéri du
+mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma
+bien-aimée! et que ceux qui vivent par le
+c&oelig;ur sont heureux!»</p>
+
+<p>Elle m'écoutait, la bouche entr'ouverte,
+comme si mes paroles fussent tombées de
+ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et
+je voudrais l'être à cette heure pour dire
+les délices de notre commun rêve. Je ne
sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je
-sais bien aimer! En m'coutant, ses yeux
-se mouillaient et il me semblait que j'tais
-inond par les larmes qui perlaient ses
+sais bien aimer! En m'écoutant, ses yeux
+se mouillaient et il me semblait que j'étais
+inondé par les larmes qui perlaient à ses
cils. Quand je me tus, ses doigts distraits
-effleurrent les touches du piano, qui chanta
+effleurèrent les touches du piano, qui chanta
parmi de confuses harmonies:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i5">Ma lon la</div>
-<div class="line i3">Les enfants sont l,</div>
-<div class="line">La vache est rentre l'table;</div>
+<div class="line i3">Les enfants sont là,</div>
+<div class="line">La vache est rentrée à l'étable;</div>
<div class="line i5">Ma lon la</div>
<div class="line i4">Ave Maria,</div>
<div class="line i1">L'Angelus les endormira.</div>
</div></div></div>
<p>Puis ce fut un long silence. Nos mains se
-cherchrent et se joignirent.</p>
+cherchèrent et se joignirent.</p>
<p>Il y avait une grande heure que nous
-tions ainsi.</p>
+étions ainsi.</p>
-<p>Ren, me dit-elle, vous avez quelque
+<p>«René, me dit-elle, vous avez quelque
chose.</p>
-<p>&mdash;Appelez votre pre et votre frre,
-rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Appelez votre père et votre frère,»
+répondis-je.</p>
<p>Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui
-s'tait pass dans la matine l'htel de
-Kervign, et j'avouai, la pleur au front,
-que je n'avais pas encore crit mon pre.
-Le vieillard et Philippe restrent muets.</p>
+s'était passé dans la matinée à l'hôtel de
+Kervigné, et j'avouai, la pâleur au front,
+que je n'avais pas encore écrit à mon père.
+Le vieillard et Philippe restèrent muets.</p>
-<p>Pourquoi ne lui rpondez-vous pas?
-demanda Annette d'un air presque menaant.</p>
+<p>«Pourquoi ne lui répondez-vous pas?»
+demanda Annette d'un air presque menaçant.</p>
-<p>Philippe et M. Lais changrent un regard.
-M. Las dit:</p>
+<p>Philippe et M. Lais échangèrent un regard.
+M. Laïs dit:</p>
-<p>Il y a un malheur au bout de tout ceci.</p>
+<p>«Il y a un malheur au bout de tout ceci.</p>
-<p>&mdash;Il peut crire, objecta Philippe.</p>
+<p>&mdash;Il peut écrire, objecta Philippe.</p>
-<p>&mdash;S'il n'a pas crit, c'est qu'il n'espre
-rien, rpliqua le vieillard.</p>
+<p>&mdash;S'il n'a pas écrit, c'est qu'il n'espère
+rien,» répliqua le vieillard.</p>
-<p>C'tait trop vrai. Je n'esprais rien.</p>
+<p>C'était trop vrai. Je n'espérais rien.</p>
-<p>J'ai bientt vingt ans! m'criai-je;
+<p>«J'ai bientôt vingt ans! m'écriai-je; à
vingt et un ans, on est majeur.</p>
-<p>&mdash;Oui, m'appuyrent ensemble Annette
-et Philippe, on est majeur vingt et un
-ans.</p>
+<p>&mdash;Oui, m'appuyèrent ensemble Annette
+et Philippe, on est majeur à vingt et un
+ans.»</p>
-<p>M. Las secoua la tte en murmurant:</p>
+<p>M. Laïs secoua la tête en murmurant:</p>
-<p>Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-l.</p>
+<p>«Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-là.»</p>
-<p>Puis, avec une douceur mlancolique, il
+<p>Puis, avec une douceur mélancolique, il
ajouta:</p>
-<p>Mes pauvres enfants, ce n'est pas par
-ignorance que j'ai pch: c'est par faiblesse.
-Nous aimons tous Ren de la mme
-manire. Pour se marier, on n'est pas majeur
- vingt et un ans. Ne me demandez
+<p>«Mes pauvres enfants, ce n'est pas par
+ignorance que j'ai péché: c'est par faiblesse.
+Nous aimons tous René de la même
+manière. Pour se marier, on n'est pas majeur
+à vingt et un ans. Ne me demandez
pas ce qu'il faut faire: il est trop tard pour
reculer. Si le malheur vient, nous le subirons
-en nous mettant la garde de Dieu.</p>
+en nous mettant à la garde de Dieu.»</p>
<h2>XXIV.<br />
<span class="medium">LA POULE NOIRE.</span></h2>
<p class="p2">Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon
-le monde, et fait la place de M. Las.
-Il avait t trs faible au dbut, je ne le
-dissimule point, mais il ne faudrait pas exagrer
-la part de sa faiblesse. Etant donns
-le caractre d'Annette et le mien, tant
-donne surtout la qualit rsistante et en
+le monde, eût fait à la place de M. Laïs.
+Il avait été très faible au début, je ne le
+dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer
+la part de sa faiblesse. Etant donnés
+le caractère d'Annette et le mien, étant
+donnée surtout la qualité résistante et en
quelque sorte fatale de notre amour, nous
-eussions us tous les obstacles. C'est ma
+eussions usé tous les obstacles. C'est ma
croyance. Je ne pense pas qu'il ait jamais
-t au pouvoir d'un tre humain d'empcher
+été au pouvoir d'un être humain d'empêcher
Annette et moi de nous aimer.</p>
-<p>Pour revenir la situation actuelle, si
-l'homme sage avait essay de trancher le
-n&oelig;ud si fort dj qui nous unissait, de deux
-choses l'une: ou notre rsistance aurait
-bris son effort, ou son effort et bris notre
+<p>Pour revenir à la situation actuelle, si
+l'homme sage avait essayé de trancher le
+n&oelig;ud si fort déjà qui nous unissait, de deux
+choses l'une: ou notre résistance aurait
+brisé son effort, ou son effort eût brisé notre
vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la
-certitude mme. Mais M. Las avait dit la
-vrit vraie; il n'y avait rien faire, sinon
- attendre le jugement de Dieu.</p>
-
-<p>Nous attendmes, ou plutt il attendit,
-car nous tions tous deux, Annette et moi,
-sous le charme ce point que tout ce qui
-n'tait pas nous-mmes directement et actuellement
+certitude même. Mais M. Laïs avait dit la
+vérité vraie; il n'y avait rien à faire, sinon
+à attendre le jugement de Dieu.</p>
+
+<p>Nous attendîmes, ou plutôt il attendit,
+car nous étions tous deux, Annette et moi,
+sous le charme à ce point que tout ce qui
+n'était pas nous-mêmes directement et actuellement
disparaissait pour nous. Tout est
<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
contagieux en amour. Ma langueur l'avait
-prise. Elle ne pensait plus que selon sa pense.
-Nous tions enchants, comme la Belle
-au bois dormant. Le monde extrieur
+prise. Elle ne pensait plus que selon sa pensée.
+Nous étions enchantés, comme la Belle
+au bois dormant. Le monde extérieur
n'existait plus pour nous.</p>
-<p>Je ne sais pas o M. Las se procura l'argent
-qu'il fallait pour l'humble ddit stipul
+<p>Je ne sais pas où M. Laïs se procura l'argent
+qu'il fallait pour l'humble dédit stipulé
dans l'engagement d'Annette, mais il le
-paya. Elle quitta le thtre le lendemain
-du jour o j'abandonnai l'htel de Kervign.
-Nous fmes entirement l'un l'autre
+paya. Elle quitta le théâtre le lendemain
+du jour où j'abandonnai l'hôtel de Kervigné.
+Nous fûmes entièrement l'un à l'autre à
dater de ce moment.</p>
<p>Je louai une chambre dans la maison
-mme de M. Las. J'avais reu plusieurs
-cadeaux d'argent depuis mon dpart de
-Bretagne, et mon crdit chez le banquier
-de Paris n'tait pas encore entam. Je savais,
+même de M. Laïs. J'avais reçu plusieurs
+cadeaux d'argent depuis mon départ de
+Bretagne, et mon crédit chez le banquier
+de Paris n'était pas encore entamé. Je savais,
en outre, que la bourse de ma tante
-Renotte tait ma disposition.</p>
+Renotte était à ma disposition.</p>
-<p>Une fois passe l'preuve de l'aveu, tout
-fut dit. Je laissai l'angoisse prvoyante
-ce pauvre excellent M. Las et je m'engourdis
-de nouveau dans ma flicit. J'avais confess
+<p>Une fois passée l'épreuve de l'aveu, tout
+fut dit. Je laissai l'angoisse prévoyante à
+ce pauvre excellent M. Laïs et je m'engourdis
+de nouveau dans ma félicité. J'avais confessé
mes fautes; le poids du mensonge ou
-de la restriction mentale n'tait plus sur ma
+de la restriction mentale n'était plus sur ma
conscience; personne ne pouvait me demander
-davantage. Les vnements n'avaient
-qu' passer leur chemin; c'tait l'affaire de
-la Providence. Je suis bien sr qu'il n'y a
+davantage. Les événements n'avaient
+qu'à passer leur chemin; c'était l'affaire de
+la Providence. Je suis bien sûr qu'il n'y a
pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma
-force. J'tais n tout spcialement pour me
+force. J'étais né tout spécialement pour me
croiser les jambes devant l'avenir en marmottant:
-C'tait crit. Notre dur chapeau
-m'a souvent froiss le crne, le turban
-m'et convenu mieux.</p>
+C'était écrit. Notre dur chapeau
+m'a souvent froissé le crâne, le turban
+m'eût convenu mieux.</p>
-<p>Quinze jours s'coulrent. Avais-je vcu
-jamais autrement? Quinze autres jours passrent:
-cela faisait un grand mois rvolu.
+<p>Quinze jours s'écoulèrent. Avais-je vécu
+jamais autrement? Quinze autres jours passèrent:
+cela faisait un grand mois révolu.
Le calme plat m'entourait. Ma paresseuse
-somnolence avait raison, les inquitudes de
-M. Las avaient tort. L'univers nous rendait
-l'oubli o nous le tenions. Rien ne menaait.
-Pas l'ombre de tempte l'horizon.
-Ma lthargie avait engourdi la destine.</p>
-
-<p>Un matin, je m'veillai en songeant
-l'htel de la rue du Regard. Je crois que je
-n'avais pas pens une seule fois ceux qui
-l'habitaient, depuis mon dmnagement. Je
-vis passer le prsident, Aurlie et Laroche
+somnolence avait raison, les inquiétudes de
+M. Laïs avaient tort. L'univers nous rendait
+l'oubli où nous le tenions. Rien ne menaçait.
+Pas l'ombre de tempête à l'horizon.
+Ma léthargie avait engourdi la destinée.</p>
+
+<p>Un matin, je m'éveillai en songeant à
+l'hôtel de la rue du Regard. Je crois que je
+n'avais pas pensé une seule fois à ceux qui
+l'habitaient, depuis mon déménagement. Je
+vis passer le président, Aurélie et Laroche
au lointain et si petits, si petits que je leur
souris comme on fait aux souvenirs de la
-premire enfance. Un sicle me sparait
-d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre prsident!
+première enfance. Un siècle me séparait
+d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président!
ce superbe Laroche! Je me reprochai
-ma conduite l'gard d'Aurlie et je
-rsolus de lui payer la dette que m'imposait
+ma conduite à l'égard d'Aurélie et je
+résolus de lui payer la dette que m'imposait
non pas seulement la reconnaissance, mais
la plus vulgaire politesse. Je pris la route
du faubourg Saint-Germain vers les trois
-heures de l'aprs-midi, afin d'tre bien sr
-de ne point rencontrer le prsident. Ce ne
+heures de l'après-midi, afin d'être bien sûr
+de ne point rencontrer le président. Ce ne
fut pas pourtant sans un certain battement
de c&oelig;ur que je soulevai la griffe de lion qui
-servait de marteau la porte cochre.</p>
-
-<p>Ce long sicle n'avait rien chang. Chose
-singulire, les petits de la concierge en
-taient encore jouer aux billes entre les
-pavs de la cour grise et solitaire. La concierge
-elle-mme, du seuil de sa maisonnette,
-me salua comme si elle m'et tir le
+servait de marteau à la porte cochère.</p>
+
+<p>Ce long siècle n'avait rien changé. Chose
+singulière, les petits de la concierge en
+étaient encore à jouer aux billes entre les
+pavés de la cour grise et solitaire. La concierge
+elle-même, du seuil de sa maisonnette,
+me salua comme si elle m'eût tiré le
cordon la veille. Laroche sortit sur le perron
pour me souhaiter la bienvenue.</p>
-<p>M. le chevalier se fait rare! me dit-il
+<p>«M. le chevalier se fait rare! me dit-il
en veloutant l'impertinence de son sourire.
Nous avons ici toute une botte de lettres
-pour M. le chevalier. J'aurais bien t chercher
-son adresse rue Saint-Sabin, l-bas,
+pour M. le chevalier. J'aurais bien été chercher
+son adresse rue Saint-Sabin, là-bas,
mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis.</p>
<p>&mdash;Ma cousine est-elle visible? demandai-je.</p>
<p>&mdash;Toujours, pour M. le chevalier. M. le
-chevalier la fera penser lui remettre sa
-correspondance.</p>
+chevalier la fera penser à lui remettre sa
+correspondance.»</p>
-<p>Il y avait des pingles dans la faon dont
-le drle pronona ce mot: correspondance.
+<p>Il y avait des épingles dans la façon dont
+le drôle prononça ce mot: correspondance.
Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage.
-L-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le
-temps tait clair; ici, le ciel se couvrait.</p>
+Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le
+temps était clair; ici, le ciel se couvrait.</p>
-<p>La premire condition pour tre un Laroche,
-c'est de possder un regard qui perce
+<p>La première condition pour être un Laroche,
+c'est de posséder un regard qui perce
l'enveloppe des lettres. Le maraud devait
-tre initi avant moi aux secrets de cette
+être initié avant moi aux secrets de cette
correspondance dont il parlait avec tant
d'emphase.</p>
-<p>Aurlie tait avec son Sauvagel, mais
-cette fois elle ne le congdia point pour me
-recevoir. Sauvagel avait mont en grade; il
-portait la chose crite en lisibles caractres
+<p>Aurélie était avec son Sauvagel, mais
+cette fois elle ne le congédia point pour me
+recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il
+portait la chose écrite en lisibles caractères
dans le triomphe niais de son sourire. On
-lui devait videmment de ne plus le renvoyer.
-Il n'tait pas mal, ce garon. Il avait
-une belle barbe et un lorgnon sculpt. Son
+lui devait évidemment de ne plus le renvoyer.
+Il n'était pas mal, ce garçon. Il avait
+une belle barbe et un lorgnon sculpté. Son
pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate
<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-tait mise peu prs et il sentait la cigarette.
+était mise à peu près et il sentait la cigarette.
J'en ai vu qui ne le valaient pas.</p>
-<p>Quant Aurlie, c'tait un blouissement.
+<p>Quant à Aurélie, c'était un éblouissement.
Sa toilette avait rajeuni de dix ans, en ces
-quelques semaines. Sa figure prsentait de
-ces hardis emptements dont elle seule et
-Decamps ont, ma connaissance, possd
-le secret. Son front seul tait un chef-d'&oelig;uvre:
-vous eussiez dit un &oelig;uf de Pques en
-sucre rose. Elle avait ajout sa chevelure
-de nombreuses boucles qui la coiffaient
+quelques semaines. Sa figure présentait de
+ces hardis empâtements dont elle seule et
+Decamps ont, à ma connaissance, possédé
+le secret. Son front seul était un chef-d'&oelig;uvre:
+vous eussiez dit un &oelig;uf de Pâques en
+sucre rose. Elle avait ajouté à sa chevelure
+de nombreuses boucles qui la coiffaient à
l'enfant; elle faisait jouer cette perruque, en
parlant, comme pour chasser les mouches.
Je ne suis pas fort en chiffons, je ne saurais
-pas dcrire par le menu les rayons de ce
+pas décrire par le menu les rayons de ce
gros soleil. Il y avait de la gaze, de la
mousseline, du tulle, de la soie, des dentelles.
-En supprimant Aurlie, on aurait
+En supprimant Aurélie, on aurait
vendu cela un prix fou. Dans mon souvenir,
je la vois comme une immense meringue
-panache des plus tendres couleurs.</p>
+panachée des plus tendres couleurs.</p>
-<p>Au fond, cet austre prsident avait de
-terribles sabres avaler. Mais quelle est la
-rcompense des Sauvagel dans un monde
+<p>Au fond, cet austère président avait de
+terribles sabres à avaler. Mais quelle est la
+récompense des Sauvagel dans un monde
meilleur?</p>
<p>Elle me tendit la main sans se lever. Elle
-en tait la langueur: genre crole. Malfaiteur
-de Sauvagel! C'tait pour lui, ces
-airs inclins et toute l'adorable mollesse de
-ces simagres.</p>
+en était à la langueur: genre créole. Malfaiteur
+de Sauvagel! C'était pour lui, ces
+airs inclinés et toute l'adorable mollesse de
+ces simagrées.</p>
-<p>On vous croyait mort, me dit-elle. Hier
-M. <em>de</em> Sauvagel a eu la bont d'crire un
-mot sous ma dicte pour demander de
-vos nouvelles Vannes.</p>
+<p>«On vous croyait mort, me dit-elle. Hier
+M. <em>de</em> Sauvagel a eu la bonté d'écrire un
+mot sous ma dictée pour demander de
+vos nouvelles à Vannes.»</p>
-<p>Voil la rcompense ici-bas. Elles sont
+<p>Voilà la récompense ici-bas. Elles sont
comme les rois: elles font des nobles. Ce
nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel,
m'adressa un sourire bon enfant. Je m'assis
- sa place, auprs d'Aurlie, et je le laissai
+à sa place, auprès d'Aurélie, et je le laissai
feuilleter un album.</p>
-<p>Vous permettez, baron? demanda-t-elle.</p>
+<p>«Vous permettez, baron?» demanda-t-elle.</p>
-<p>Un titre aussi. Rien ne lui cotait. Le
+<p>Un titre aussi. Rien ne lui coûtait. Le
baron de Sauvagel voulut bien permettre.
Elle ajouta entre haut et bas:</p>
-<p>Tu es un petit sot et tout cela finira
-mal. Il parat que tu ne t'es mme pas
-donn la peine d'crire l-bas. On te coupera
-les vivres. On fera pis encore. Le prsident
-n'a pas t trop svre, j'ai vu sa
+<p>«Tu es un petit sot et tout cela finira
+mal. Il paraît que tu ne t'es même pas
+donné la peine d'écrire là-bas. On te coupera
+les vivres. On fera pis encore. Le président
+n'a pas été trop sévère, j'ai vu sa
lettre, mais il y a Laroche. Et d'ailleurs,
-tu as un ennemi en Bretagne. On a d agir
-sur ton pre et ta mre, qui me semblent
-exasprs. Comment se portent tes
-amours?</p>
+tu as un ennemi en Bretagne. On a dû agir
+sur ton père et ta mère, qui me semblent
+exaspérés. Comment se portent tes
+amours?»</p>
-<p>Je dus rpondre de faon ne point lui
-plaire, car elle reprit d'un air pinc:</p>
+<p>Je dus répondre de façon à ne point lui
+plaire, car elle reprit d'un air pincé:</p>
-<p>Bien, bien! nous ne te demandons pas
-tes secrets, mon ami. L'intrt qu'on porte
-aux gens a des bornes.... Voil qui est
-fini, monsieur de Sauvagel!</p>
+<p>«Bien, bien! nous ne te demandons pas
+tes secrets, mon ami. L'intérêt qu'on porte
+aux gens a des bornes.... Voilà qui est
+fini, monsieur de Sauvagel!»</p>
-<p>Je me levai aussitt; elle me retint en
+<p>Je me levai aussitôt; elle me retint en
disant:</p>
-<p>Mais restez, mais restez, chevalier. On
-peut causer autrement qu'en tte--tte.</p>
+<p>«Mais restez, mais restez, chevalier. On
+peut causer autrement qu'en tête-à-tête.»</p>
-<p>Il me parut convenable de donner ma
+<p>Il me parut convenable de donner à ma
visite la longueur due et je me rassis. Pendant
-vingt minutes nous joumes au jeu fatigant
+vingt minutes nous jouâmes au jeu fatigant
de la conversation parisienne. Je dis
fatigant pour un sauvage comme moi, car
je sais beaucoup de gens d'esprit qui font
-de ce jeu leurs dlices. M. le baron avait,
+de ce jeu leurs délices. M. le baron avait,
en causant, le charme d'une <cite>Revue du
-monde lgant</cite>, traduite et grasseye en
-franais du Finistre. Il savait les mots de
-Grassot. Il tait de la force d'un docteur
-Josaphat, frapp d'innocence foudroyante.
-Aurlie ne put s'empcher de me dire:</p>
+monde élégant</cite>, traduite et grasseyée en
+français du Finistère. Il savait les mots de
+Grassot. Il était de la force d'un docteur
+Josaphat, frappé d'innocence foudroyante.
+Aurélie ne put s'empêcher de me dire:</p>
-<p>Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!</p>
+<p>«Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!»</p>
<p>Inutiles regrets! Occasion perdue ne se
retrouve pas! Quand je me levai pour la
seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de
lui passer sa corbeille. Elle y prit un paquet
-de lettres, runies par un ruban, et
+de lettres, réunies par un ruban, et
me les remit.</p>
-<p>Si vous tes encore un mois sans venir
+<p>«Si vous êtes encore un mois sans venir
me voir, chevalier, me dit-elle, j'ai bien
peur que, dans l'intervalle, il n'y ait pour
vous du nouveau.</p>
<p>&mdash;M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance?
me demanda Laroche, comme
-je traversais le vestibule.</p>
+je traversais le vestibule.»</p>
<p>Puis il ajouta:</p>
-<p>M. le prsident sera bien contrari
-de ne s'tre pas trouv la maison.</p>
+<p>«M. le président sera bien contrarié
+de ne s'être pas trouvé à la maison.»</p>
<p>Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup
dire en parlant de moi. Au lieu de suivre
mon chemin ordinaire pour regagner la
Bastille, je me dirigeai vers le Luxembourg
et je franchis la grille du jardin. Je voulais
-tre seul pour lire mes lettres.</p>
+être seul pour lire mes lettres.</p>
-<p>Je dcachetai la premire tout en marchant.
-Elle tait de ma mre et antrieure
+<p>Je décachetai la première tout en marchant.
+Elle était de ma mère et antérieure
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-aux vnements. Elle me demandait je ne
-sais quels jouets pour les petits, des remdes
+aux événements. Elle me demandait je ne
+sais quels jouets pour les petits, des remèdes
contre la gourme, et l'eau du docteur
-Calomel qui empche les cheveux de blanchir.
-C'tait pour ma s&oelig;ur. Julie avait les
-cheveux blancs, tant elle prenait au srieux
-les soucis du mnage. Mais le marquis se
-maintenait dans un tat surprenant de conservation.
-Il avait pris son parti: c'tait
+Calomel qui empêche les cheveux de blanchir.
+C'était pour ma s&oelig;ur. Julie avait les
+cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux
+les soucis du ménage. Mais le marquis se
+maintenait dans un état surprenant de conservation.
+Il avait pris son parti: c'était
un philosophe.</p>
-<p>La seconde tait de l'oncle Blbon et se
-disait crite sous la dicte de mon pre.
-Elle rpondait la dpche du prsident.
-Mon pre n'aimait pas prendre la plume;
-sans aucun doute il avait dict, mais l'oncle
-Blbon, secrtaire infidle, avait mis son
-style la place de celui de mon pre. C'tait
-sec, c'tait raide, cela visait mme
-l'imbcile esprit qui avait fait la rputation
-de l'oncle Blbon dans la famille. Il ne
-faut qu'une lettre comme celle-l pour
-pousser un enfant la rvolte par la colre.</p>
+<p>La seconde était de l'oncle Bélébon et se
+disait écrite sous la dictée de mon père.
+Elle répondait à la dépêche du président.
+Mon père n'aimait pas prendre la plume;
+sans aucun doute il avait dicté, mais l'oncle
+Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son
+style à la place de celui de mon père. C'était
+sec, c'était raide, cela visait même à
+l'imbécile esprit qui avait fait la réputation
+de l'oncle Bélébon dans la famille. Il ne
+faut qu'une lettre comme celle-là pour
+pousser un enfant à la révolte par la colère.</p>
<p>Je ne regarde pas que ma conduite ait
-besoin d'excuse. J'ai pch dans les dtails;
-le fond mme de ma vie me semble l'abri
+besoin d'excuse. J'ai péché dans les détails;
+le fond même de ma vie me semble à l'abri
de tout reproche grave. Ce n'est donc pas
pour m'excuser que je consigne ici l'observation
-qui prcde. Je le prouve en ajoutant
+qui précède. Je le prouve en ajoutant
que le <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, tout entier de la
-main de mon pre et ajout en cachette de
-l'oncle Blbon, dmentait le style de la
-lettre. Le <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, tait ainsi conu:</p>
+main de mon père et ajouté en cachette de
+l'oncle Bélébon, démentait le style de la
+lettre. Le <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, était ainsi conçu:</p>
<div class="blockquote">
-<p>Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes!
-L'oncle a arrang l'criture ci-dessus et
-d'autre part. Je ne suis pas fch du tout
-que tu voies combien nous sommes mcontents.
-Je t'avais pourtant parl au sujet
-des msalliances. Tu sens, c'est comme si
-tu chantais. Mais, tout pch misricorde,
-chevalier. Aie bon apptit, si tu n'as pas
-bonne conscience. Tu aurais redemand de
+<p>«Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes!
+L'oncle a arrangé l'écriture ci-dessus et
+d'autre part. Je ne suis pas fâché du tout
+que tu voies combien nous sommes mécontents.
+Je t'avais pourtant parlé au sujet
+des mésalliances. Tu sens, c'est comme si
+tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde,
+chevalier. Aie bon appétit, si tu n'as pas
+bonne conscience. Tu aurais redemandé de
notre potage d'hier; il est descendu droit
dans mes bottes! Madame n'est pas trop
-mal, quoique contrarie, rapport toi. Julie
-est toute chose. Les tantes vont t'crire.
+mal, quoique contrariée, rapport à toi. Julie
+est toute chose. Les tantes vont t'écrire.
Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles
-de Grard: il va passer colonel. Tu
-vas me faire l'amiti, aussitt la prsente
-reue, d'aller retenir ta place la malle-poste.
+de Gérard: il va passer colonel. Tu
+vas me faire l'amitié, aussitôt la présente
+reçue, d'aller retenir ta place à la malle-poste.
La chasse est ouverte d'avant-hier;
-tu trouveras un pt de perdreaux. A la
-soupe! Ton pre qui t'aime.</p>
+tu trouveras un pâté de perdreaux. A la
+soupe! Ton père qui t'aime.</p>
-<p class="signature">KERVIGN.</p>
+<p class="signature">»KERVIGNÉ.»</p>
</div>
-<p>Il signait la grande mode des vrais
-gentilshommes: Kervign tout court. Le
-roi signait Louis. Sauvagel signe baron,
-moins qu'Aurlie ne l'ait fait vicomte depuis
+<p>Il signait à la grande mode des vrais
+gentilshommes: Kervigné tout court. Le
+roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à
+moins qu'Aurélie ne l'ait fait vicomte depuis
le temps.</p>
-<p>Il tait tout entier dans ces quelques lignes,
-mon pauvre bonhomme de pre. Depuis
+<p>Il était tout entier dans ces quelques lignes,
+mon pauvre bonhomme de père. Depuis
bien longtemps il n'avait fait pareille
-dpense pistolaire. Je fus rconfort comme
-si j'eusse reu une franche et chaude
-poigne de main.</p>
+dépense épistolaire. Je fus réconforté comme
+si j'eusse reçu une franche et chaude
+poignée de main.</p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">Mon cher frre,</p>
-
-<p>Il est, en vrit, des choses qui ne sont
-pas croyables. J'ai la migraine et ma nvralgie
-depuis que nous avons reu la lettre
-de M. le vicomte de Kervign. Comment
-Mme de Kervign ne t'a-t-elle pas
-sauv de ce prcipice? Ah! Ren! avec tes
+<p class="left5">«Mon cher frère,</p>
+
+<p>«Il est, en vérité, des choses qui ne sont
+pas croyables. J'ai la migraine et ma névralgie
+depuis que nous avons reçu la lettre
+de M. le vicomte de Kervigné. Comment
+Mme de Kervigné ne t'a-t-elle pas
+sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes
principes et sachant combien j'ai de peine
-dans mon mnage! L'argent que tu engloutis
-dans ces gouffres de la dpravation nourrirait
-et vtirait mes enfants pendant
-six mois! Il faut que Mme de Kervign
-t'ait laiss trop de libert. Je ne l'accuse
-pas, mais on dit qu'elle est lgre et dpensire.
+dans mon ménage! L'argent que tu engloutis
+dans ces gouffres de la dépravation nourrirait
+et vêtirait mes enfants pendant
+six mois! Il faut que Mme de Kervigné
+t'ait laissé trop de liberté. Je ne l'accuse
+pas, mais on dit qu'elle est légère et dépensière.
On ajoute qu'elle a pourtant deux
-enfants dont l'un a tir la conscription et
-dont l'autre est en ge d'tre marie. Jamais
+enfants dont l'un a tiré à la conscription et
+dont l'autre est en âge d'être mariée. Jamais
tu n'en as ouvert la bouche. Mais du
-reste, tu as fait de mme pour tout. Ma
-tante Renotte prtendait que tu travaillais
+reste, tu as fait de même pour tout. Ma
+tante Renotte prétendait que tu travaillais
trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord,
-j'avais toujours t oppose ce voyage.
+j'avais toujours été opposée à ce voyage.
Le marquis m'en a dit de belles sur ce Paris!
-Et tu vas justement choisir une comdienne!
+Et tu vas justement choisir une comédienne!
la fille d'un schismatique! Je te
-prviens qu'on emploiera avec toi tous les
-moyens de rigueur, si la douceur ne russit
+préviens qu'on emploiera avec toi tous les
+moyens de rigueur, si la douceur ne réussit
pas. Nous sommes furieux. Maman aura
-beau prcher l'indulgence! Et encore,
-maman est outre de ce que ce soit avec
-une schismatique. Si tu me rponds avant
-de partir, dis-moi quel ge elle a et quelle
-femme c'est. On prtend que le prsident...
-Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frre,
-on se noircit les doigts en crivant aux
+beau prêcher l'indulgence! Et encore,
+maman est outrée de ce que ce soit avec
+une schismatique. Si tu me réponds avant
+de partir, dis-moi quel âge elle a et quelle
+femme c'est. On prétend que le président...
+Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère,
+on se noircit les doigts en écrivant aux
<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
mauvais sujets. Sois gentil. Ecoute la voix
de la raison. Les plus courtes folies sont les
@@ -13609,420 +13571,420 @@ meilleures. Reviens vite, je serai encore ta
s&oelig;ur et amie.</p>
<p class="sign70 smcap">JULIE,</p>
-<p class="sign60 smcap">MARQUISE DE TREFONTAINE.</p>
+<p class="sign60 smcap">»MARQUISE DE TREFONTAINE.»</p>
</div>
-<p>Celle-l signait: marquise. Elle tait
+<p>Celle-là signait: marquise. Elle était
pointue ma pauvre petite s&oelig;ur, et j'ai connu
de plus larges c&oelig;urs que le sien.</p>
<p>Mais la lettre avait aussi un <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>.</p>
<div class="blockquote">
-<p>Je m'tais pourtant lev cinq heures
-du matin le jour de ton dpart! Tu as donc
-la tte bien dure! Comdienne, c'est mauvais;
+<p>«Je m'étais pourtant levé à cinq heures
+du matin le jour de ton départ! Tu as donc
+la tête bien dure! Comédienne, c'est mauvais;
schismatique, c'est absurde. On se
-marie, en Bretagne, aprs la guerre. Parbleu!
-tu auras le temps d'tre mari! Il y
-a des machines qui sont des grelots. Comdienne!
+marie, en Bretagne, après la guerre. Parbleu!
+tu auras le temps d'être marié! Il y
+a des machines qui sont des grelots. Comédienne!
schismatique? Tu pourrais entendre
-d'ici le tapage que le tonton Blbon
-fait avec ces deux mots-l! On les a appris
- Charlot et Mimi! Schismatique! comdienne!
-J'en ai la tte rompue. Rgle gnrale:
-ne jamais s'adresser la matresse
-du prsident chez qui on prend ses repas.
-Est-ce que la brune Aurlie est dcidment
-rforme? Hlas je te parle de vingt ans!
-Voil une affaire commode! et honorable!
-et sans danger! Ni comdienne ni schismatique,
-celle-l! Paenne! la bonne heure!
-Les paens ne sont jamais hrtiques. A
-propos, la tante Renotte a consult la Poule
+d'ici le tapage que le tonton Bélébon
+fait avec ces deux mots-là! On les a appris
+à Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne!
+J'en ai la tête rompue. Règle générale:
+ne jamais s'adresser à la maîtresse
+du président chez qui on prend ses repas.
+Est-ce que la brune Aurélie est décidément
+réformée? Hélas je te parle de vingt ans!
+Voilà une affaire commode! et honorable!
+et sans danger! Ni comédienne ni schismatique,
+celle-là! Païenne! à la bonne heure!
+Les païens ne sont jamais hérétiques. A
+propos, la tante Renotte a consulté la Poule
Noire de Landevan; tu auras de ses nouvelles.
A cause de ta liaison avec la schismatique,
-la Poule Noire a pronostiqu les
-plus affreux malheurs. Tu seras lapid, s'il
-y a une maladie sur les bestiaux, cette anne.
+la Poule Noire a pronostiqué les
+plus affreux malheurs. Tu seras lapidé, s'il
+y a une maladie sur les bestiaux, cette année.
Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si
-la Poule Noire me prenait tic, je m'expatrierais.
+la Poule Noire me prenait à tic, je m'expatrierais.
Reviens, crois-moi. Envoie au diable
-le schisme et la comdie. Et brle ma
+le schisme et la comédie. Et brûle ma
lettre.</p>
-<p class="smcap signature">TREFONTAINE.</p>
+<p class="smcap signature">»TREFONTAINE.»</p>
</div>
-<p>Je restai un instant pensif aprs la lecture
+<p>Je restai un instant pensif après la lecture
de cette missive. Sous son scepticisme
-de vaincu, mon beau-frre tait un honnte
-homme et mme un bon c&oelig;ur. Je l'avais
-compar souvent chez nous un souverain
-dtrn qui l'on rend encore de
-grands honneurs l'tranger. On lui <em>fourrait</em>
-beaucoup la maison; il se laissait
-faire plutt qu'il n'intriguait. Sa femme et
-lui s'aimaient coups d'pingles. On l'accusait
-d'avoir affaire trop souvent Nantes,
+de vaincu, mon beau-frère était un honnête
+homme et même un bon c&oelig;ur. Je l'avais
+comparé souvent chez nous à un souverain
+détrôné à qui l'on rend encore de
+grands honneurs à l'étranger. On lui <em>fourrait</em>
+beaucoup à la maison; il se laissait
+faire plutôt qu'il n'intriguait. Sa femme et
+lui s'aimaient à coups d'épingles. On l'accusait
+d'avoir affaire trop souvent à Nantes,
pays de perdition, et d'y risquer encore de
temps en temps de sourdes fredaines. Il
-vieillissait; moins naf que la prsidente ou
-moins effront, il n'osait dire le contraire,
+vieillissait; moins naïf que la présidente ou
+moins effronté, il n'osait dire le contraire,
mais, en avalant les jours, il faisait la grimace.
-C'tait bien un mle d'Aurlie.</p>
+C'était bien un mâle d'Aurélie.</p>
-<p>Quant la Poule Noire, oubliez que nous
-sommes au dix-neuvime sicle. Entre Landevan
-et Auray, il y a une lande o les cailloux
-sont des mes. Pour s'en assurer, il
+<p>Quant à la Poule Noire, oubliez que nous
+sommes au dix-neuvième siècle. Entre Landevan
+et Auray, il y a une lande où les cailloux
+sont des âmes. Pour s'en assurer, il
suffit de traverser cette lande vers minuit,
-la veille de Nol. A minuit moins le quart,
-une voix s'lve vers l'est o est le grand
+la veille de Noël. A minuit moins le quart,
+une voix s'élève vers l'est où est le grand
men-hir de Loch-Eltas, et toutes les pierres
-parses dans la bruyre s'animent en poussant
+éparses dans la bruyère s'animent en poussant
un long soupir. Comme toutes les
-gouttes tombes d'une averse vont la rigole
-pour former un torrent, elles se prcipitent
+gouttes tombées d'une averse vont à la rigole
+pour former un torrent, elles se précipitent
vers le sentier qu'elles ont fait. Elles
ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner
la paroisse de Sainte-Anne d'Auray
-o tinte le dernier son de la messe nocturne.
-Elles s'arrtent sur la place o se
-tient le march des mdailles et des amulettes.
+où tinte le dernier son de la messe nocturne.
+Elles s'arrêtent sur la place où se
+tient le marché des médailles et des amulettes.
Comme elles n'ont pas fini leur
temps de purgatoire, il ne leur est pas permis
-de franchir les portes de l'glise. Mais
+de franchir les portes de l'église. Mais
le saint sacrifice sera pour elles tout de
-mme, car la messe de minuit les portes
-de l'glise de Sainte-Anne ne se ferment
+même, car à la messe de minuit les portes
+de l'église de Sainte-Anne ne se ferment
jamais.</p>
-<p>Elles sont l, foule immense et muette,
-partout o il y a place, le long des chemins,
+<p>Elles sont là, foule immense et muette,
+partout où il y a place, le long des chemins,
dans les vergers, sur la prairie. Vous les
prendriez parfois pour cette brume que la
-lune pleine arrache aux sillons mouills.
-Chaque anne leur cohue augmente, car le
+lune pleine arrache aux sillons mouillés.
+Chaque année leur cohue augmente, car le
monde vieillit, et les hommes ne deviennent
point meilleurs. L'hiver dernier, la
-procession interminable droulait ses anneaux
+procession interminable déroulait ses anneaux
par-dessus la montagne et s'en allait
-grouillant jusqu'aux prs gras qui entourent
-le grand tang du Cosquer.</p>
+grouillant jusqu'aux prés gras qui entourent
+le grand étang du Cosquer.</p>
-<p>Croient-ils donc cela, vraiment, ces
+<p>Croient-ils donc à cela, vraiment, ces
pauvres gens? Oui, belle dame. Ils y croient
dur comme fer. Mais serais-je indiscret en
vous demandant combien il y a de semaines
<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
que vous ne croyez plus aux tables tournantes?</p>
-<p>Dj deux ans! La mode en est passe.
-Eh bien! l-bas, la mode est entte comme
-une bretonne. Elle ne passe jamais. Voil
+<p>Déjà deux ans! La mode en est passée.
+Eh bien! là-bas, la mode est entêtée comme
+une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà
mille ans et plus que les cailloux de Landevan
vont entendre la messe de minuit, quelque
-temps qu'il fasse, l'glise de Sainte-Anne
+temps qu'il fasse, à l'église de Sainte-Anne
d'Auray.</p>
<p>Mais la Poule Noire? L'histoire des cailloux
-de Landevan tait pour vous dire que,
-dans mon pays, on croit encore beaucoup
+de Landevan était pour vous dire que,
+dans mon pays, on croit encore à beaucoup
de choses.</p>
-<p>La Poule Noire est une femme, une trs
+<p>La Poule Noire est une femme, une très
vieille femme, car je crois qu'elle existe toujours,
-malgr la police correctionnelle qui
-s'acharne lui faire de la peine. Elle meurt
+malgré la police correctionnelle qui
+s'acharne à lui faire de la peine. Elle meurt
quelquefois, mais le lendemain, sa maison
-est occupe par une autre Poule Noire
+est occupée par une autre Poule Noire
toute pareille, et bien des gens pensent que
-c'est la mme. Elle est riche comme un
-puits. On lui apporte de l'argent en dpt
-de vingt lieues la ronde.</p>
+c'est la même. Elle est riche comme un
+puits. On lui apporte de l'argent en dépôt
+de vingt lieues à la ronde.</p>
<p>Longtemps avant la bienfaisante institution
-du Crdit mobilier, elle promettait dj
+du Crédit mobilier, elle promettait déjà
de merveilleux dividendes qui jamais ne
venaient. Elle les promet toujours. Il est
-vident pour moi que certaines maisons de
-banque parisiennes ont pill l'ide de la
+évident pour moi que certaines maisons de
+banque parisiennes ont pillé l'idée de la
Poule Noire.</p>
-<p>Une fois ou deux, chaque anne, son caprice
+<p>Une fois ou deux, chaque année, son caprice
choisit parmi la foule de ses clients un
gros gars ou une fille chanceuse pour leur
-rendre trente fois la somme qu'ils ont prte.
-Cela se rpand, sans l'aide de la presse
-ni du tlgraphe, avec une prestigieuse rapidit.
-De Lorient Vannes, on va se racontant
+rendre trente fois la somme qu'ils ont prêtée.
+Cela se répand, sans l'aide de la presse
+ni du télégraphe, avec une prestigieuse rapidité.
+De Lorient à Vannes, on va se racontant
les uns aux autres cette miraculeuse
aubaine, et pendant deux mois, il y a
presse autour de la maison de la Poule
-Noire. On se bat pour dposer.</p>
+Noire. On se bat pour déposer.</p>
-<p>Ils se mettent deux cents la Bourse
+<p>Ils se mettent deux cents à la Bourse
pour <em>faire mousser</em> des actions. La Poule
-Noire travaille toute seule et sans compre.
-Il ne faut pas laisser croire ces
-messieurs qu'ils sont les plus habiles gibecires
+Noire travaille toute seule et sans compère.
+Il ne faut pas laisser croire à ces
+messieurs qu'ils sont les plus habiles gibecières
de l'univers.</p>
<p>La Poule Noire, outre la banque, fait les
-mariages, la mdecine et toute autre besogne
-quelconque. Elle gurit la strilit,
-chasse les fivres, dfend les jeunes gens
+mariages, la médecine et toute autre besogne
+quelconque. Elle guérit la stérilité,
+chasse les fièvres, défend les jeunes gens
contre la conscription, conjure les naufrages
et s'oppose aux incendies. Elle a la connaissance
-du pass, du prsent et de l'avenir;
+du passé, du présent et de l'avenir;
elle rend la vue aux aveugles et fait
courir les paralytiques. L'ensemble de tous
-les charlatanismes, parpills dans Paris
-de manire faire vivre des milliers de coquins,
-bien ou mal vtus, se concentre
-Landevan sur une seule tte.</p>
+les charlatanismes, éparpillés dans Paris
+de manière à faire vivre des milliers de coquins,
+bien ou mal vêtus, se concentre à
+Landevan sur une seule tête.</p>
-<p>Aussi est-ce une tte illustre. La Poule
+<p>Aussi est-ce une tête illustre. La Poule
Noire, dans le Morbihan, est beaucoup
-plus connue que le prfet civil de Vannes
-et que le prfet maritime de Lorient.</p>
+plus connue que le préfet civil de Vannes
+et que le préfet maritime de Lorient.</p>
-<p>Or, ma bonne tante Renotte tait de Landevan.
+<p>Or, ma bonne tante Renotte était de Landevan.
Au premier vent des nouvelles de
Paris, elle avait couru chez la Poule Noire
chercher les moyens d'arracher son neveu
-aux griffes de la comdienne schismatique.
-Libre vous de sourire et de hausser les
-paules avec piti, mais souvenez-vous qu'
-Paris, centre des lumires, une consultation
-de somnambule trana rcemment une
+aux griffes de la comédienne schismatique.
+Libre à vous de sourire et de hausser les
+épaules avec pitié, mais souvenez-vous qu'à
+Paris, centre des lumières, une consultation
+de somnambule traîna récemment une
femme innocente devant les tribunaux et
-plongea toute une famille dans le dsespoir.</p>
+plongea toute une famille dans le désespoir.</p>
<h2>XXV.<br />
<span class="medium">CORRESPONDANCE.</span></h2>
-<p class="p2">J'tais loin d'en avoir fini avec ma correspondance.
-La lettre suivante, crite
+<p class="p2">J'étais loin d'en avoir fini avec ma correspondance.
+La lettre suivante, écrite
d'une main lourde et tremblante, me disait:</p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">Mon cher neveu,</p>
+<p class="left5">«Mon cher neveu,</p>
-<p>Je n'tais pas porte plus qu'il ne fallait
-pour qu'on t'envoie Paris, mais Kervign
+<p>»Je n'étais pas portée plus qu'il ne fallait
+pour qu'on t'envoie à Paris, mais Kervigné
a fait ce qu'il a voulu, n'est-ce pas?
-Nous voil bien! Si Grard n'est pas un Caton,
-a appartient l'tat qu'il fait. Et puis,
-c'est l'an, et puis, on n'en voit pas tous
+Nous voilà bien! Si Gérard n'est pas un Caton,
+ça appartient à l'état qu'il fait. Et puis,
+c'est l'aîné, et puis, on n'en voit pas tous
les jours pour avancer comme lui. Toi, tu
-n'avais qu' faire le mort. Il tait pour soutenir
-le nom. J'ai le sang la tte, quand
-j'cris maintenant, et la lettre du prsident
-m'a donn un coup.</p>
-
-<p>C'tait le soir de l'ouverture de la
-chasse; nous avions l'abb Raffroy et Blbon.
-Tu sais comme je m'observe table;
-mais Kervign m'a servi trois fois du livre,
+n'avais qu'à faire le mort. Il était pour soutenir
+le nom. J'ai le sang à la tête, quand
+j'écris maintenant, et la lettre du président
+m'a donné un coup.</p>
+
+<p>»C'était le soir de l'ouverture de la
+chasse; nous avions l'abbé Raffroy et Bélébon.
+Tu sais comme je m'observe à table;
+mais Kervigné m'a servi trois fois du lièvre,
et je ne faisais pas attention, parce qu'on
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-parlait de Grard, qui n'a t que six
+parlait de Gérard, qui n'a été que six
mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui
-va passer colonel. Quel garon! Il parat
+va passer colonel. Quel garçon! Il paraît
qu'il s'est battu comme un diable en Afrique.
-Il a envoy des dattes et des conserves.
-Ce n'est ni bon ni mauvais. Aprs le civet,
-je vis les perdreaux rtis, et a me fit envie.
-Kervign me servit les deux ailes et la
+Il a envoyé des dattes et des conserves.
+Ce n'est ni bon ni mauvais. Après le civet,
+je vis les perdreaux rôtis, et ça me fit envie.
+Kervigné me servit les deux ailes et la
carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal.
-Mais, paf! voil la lettre de Paris. Une comdienne!
+Mais, paf! voilà la lettre de Paris. Une comédienne!
une Grecque! Toute la nuit j'ai
-touff. Mon manger n'a pass qu'au bout de
+étouffé. Mon manger n'a passé qu'au bout de
trente-six heures. On peut bien dire que
c'est une indigestion de chagrin! Julie a
-cri; elle devient pie griche; l'oncle Blbon
+crié; elle devient pie grièche; l'oncle Bélébon
ne t'aime pas beaucoup. Il dit que si
-Vincent avait eu tes occasions...... Voil!
+Vincent avait eu tes occasions...... Voilà!
chacun tire aux siens. Tu connais ma
-s&oelig;ur, elle a fait des hlas! n'en plus finir:
-l'abb n'a pas dit grand'chose, il baisse assez;
-mais ne voil-t-il pas que Renotte
-donn cent sous la Poule Noire? Des btises!
-oui, mais a frappe. La Poule Noire
-a prdit malheur, et ta mre est toute triste
-en regardant les petits. Si Grard avait t
-fils unique, tout a ne serait pas arriv...</p>
+s&oelig;ur, elle a fait des hélas! à n'en plus finir:
+l'abbé n'a pas dit grand'chose, il baisse assez;
+mais ne voilà-t-il pas que Renotte à
+donné cent sous à la Poule Noire? Des bêtises!
+oui, mais ça frappe. La Poule Noire
+a prédit malheur, et ta mère est toute triste
+en regardant les petits. Si Gérard avait été
+fils unique, tout ça ne serait pas arrivé...»</p>
</div>
-<p>Le reste l'avenant. Ma tante Nougat
-concluait au retour immdiat, et demandait
+<p>Le reste à l'avenant. Ma tante Nougat
+concluait au retour immédiat, et demandait
six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique.</p>
<div class="blockquote">
-<p class="left">Mon cher neveu,</p>
+<p class="left">«Mon cher neveu,</p>
-<p>Aprs les conseils que je t'avais donns
-lors de ton dpart, non, je ne m'attendais
-pas te voir si tt plong au sein des drglements
+<p>»Après les conseils que je t'avais donnés
+lors de ton départ, non, je ne m'attendais
+pas à te voir si tôt plongé au sein des déréglements
du c&oelig;ur! S'il est vrai que rien ne
-rsiste l'amour, ce dieu cruel dont l'empire
-s'tend sur les contres les plus barbares,
+résiste à l'amour, ce dieu cruel dont l'empire
+s'étend sur les contrées les plus barbares,
il est des principes qui opposent une
-panoplie ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer.
+panoplie à ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer.
Vois ma vie pure et sans tache. Penses-tu
-que je n'ai point souffert? Le Matre
-de nos destines m'avait doue d'une me
-sensible et dlicate: prsent funeste! Il a fait
+que je n'ai point souffert? Le Maître
+de nos destinées m'avait douée d'une âme
+sensible et délicate: présent funeste! Il a fait
le malheur de ma vie. Ah! combien souvent
-ai-je envi le sort de ces c&oelig;urs froids qui
-fournissent leur carrire sans jamais prouver
+ai-je envié le sort de ces c&oelig;urs froids qui
+fournissent leur carrière sans jamais éprouver
l'angoisse du sentiment! Personne ne
-me connat; nul ne sait les combats terribles
-que je me suis livrs moi-mme.
-Jeune, possdant une fortune suffisante et
-quelque beaut, si j'en crois mes flatteurs, j'avais
+me connaît; nul ne sait les combats terribles
+que je me suis livrés à moi-même.
+Jeune, possédant une fortune suffisante et
+quelque beauté, si j'en crois mes flatteurs, j'avais
le droit de choisir entre une foule de
partis convenables; mais, parmi ceux qui
-m'entouraient, je cherchai en vain l'idal de
-mes rves. Me diras-tu: Vous tiez une
-vierge noble; vous avez t sauvegarde
-la fois par votre ducation et la pudeur naturelle
- votre sexe. Vains mots! Mille autres
-sont tombes! Et pour ce qui regarde
+m'entouraient, je cherchai en vain l'idéal de
+mes rêves. Me diras-tu: Vous étiez une
+vierge noble; vous avez été sauvegardée à
+la fois par votre éducation et la pudeur naturelle
+à votre sexe. Vains mots! Mille autres
+sont tombées! Et pour ce qui regarde
ton sexe, lis <cite>Friedrick ou les Combats de la
-vertu</cite>. Dans cet intressant volume de Mlle
-Louisa Schontz, un des auteurs les plus apprcis
+vertu</cite>. Dans cet intéressant volume de Mlle
+Louisa Schontz, un des auteurs les plus appréciés
en Allemagne, tu verras que le sexe
-n'y fait rien. Il s'agit de mettre un frein
-ses passions. Voil tout. Friedrick tait ardent
-et fougueux comme le lion du dsert;
+n'y fait rien. Il s'agit de mettre un frein à
+ses passions. Voilà tout. Friedrick était ardent
+et fougueux comme le lion du désert;
nonobstant, il garda comme moi la blancheur
de sa robe nuptiale. Aimes-tu vraiment?
malheureux enfant! Connais-tu les
-fureurs de ce fatal dlire? Je ne suis point
-de celles qui te reprocheront son tat de comdienne.
-Je mprise les prjugs. Nous
-sommes tous gaux sous le sceptre de l'Humanit
+fureurs de ce fatal délire? Je ne suis point
+de celles qui te reprocheront son état de comédienne.
+Je méprise les préjugés. Nous
+sommes tous égaux sous le sceptre de l'Humanité
reine! Je ne suis point de celles qui
te reprocheront sa naissance et sa religion.
-L'tre suprme est notre pre tous, et
-c'est dans les crits de l'Allemagne protestante
-que j'ai trouv ce doux lixir qui calme
+L'Être suprême est notre père à tous, et
+c'est dans les écrits de l'Allemagne protestante
+que j'ai trouvé ce doux élixir qui calme
mes sens et mon c&oelig;ur comme un baume
-divin. Ne crains rien cet gard d'un esprit
-d'lite qui connat et comprend toutes
+divin. Ne crains rien à cet égard d'un esprit
+d'élite qui connaît et comprend toutes
les philosophies; ne crains pas davantage
une allusion aux pratiques superstitieuses
-qui dsolent encore nos contres, au sein
-des splendeurs de ce sicle. L'ignorance infime
+qui désolent encore nos contrées, au sein
+des splendeurs de ce siècle. L'ignorance infime
de Renotte peut consulter la Poule
Noire et mettre ainsi le trouble dans les
faibles intelligences de la famille. Je suis
-trop avance pour donner ces misres un
-autre tribut que celui de mon amer ddain.
-Mais que prtends-tu faire? Chercher avec
-<span class="smcap">ELLE</span> un refuge dans le suicide? Arrte! Ton
-existence ne t'appartient pas! Cette ide sduit
-gnralement la jeunesse, et j'ai voulu
-prir moi-mme aprs avoir savour le cleste
+trop avancée pour donner à ces misères un
+autre tribut que celui de mon amer dédain.
+Mais que prétends-tu faire? Chercher avec
+<span class="smcap">ELLE</span> un refuge dans le suicide? Arrête! Ton
+existence ne t'appartient pas! Cette idée séduit
+généralement la jeunesse, et j'ai voulu
+périr moi-même après avoir savouré le céleste
breuvage que contiennent les pages de
Werther. Mais je respire encore. Suis cet
-exemple. L'autorit d'un pre est sacre.
-Garde-toi de discuter ses arrts. Cherche
-un lieu cart pour faire tes adieux ta
-bien-aime et fuis courageusement. Qu'elle
+exemple. L'autorité d'un père est sacrée.
+Garde-toi de discuter ses arrêts. Cherche
+un lieu écarté pour faire tes adieux à ta
+bien-aimée et fuis courageusement. Qu'elle
<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-se confine dans un clotre: c'est l'asile des
-incurables douleurs. Toi, tu appartiens ce
-sexe infrieur qui oublie; tu es d'une nature
+se confine dans un cloître: c'est l'asile des
+incurables douleurs. Toi, tu appartiens à ce
+sexe inférieur qui oublie; tu es d'une nature
assez ordinaire; un mariage de raison
sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi
-en revenant <cite>l'Incendie du c&oelig;ur teint
-par les larmes</cite>, rcent ouvrage de l'auteur
-dj nomm, Mlle Louisa Schontz, et <cite>le Brigand
-comme il y a peu d'honntes gens</cite>,
-par Mlle Ida Munkhausen. Ton amie plutt
+en revenant <cite>l'Incendie du c&oelig;ur éteint
+par les larmes</cite>, récent ouvrage de l'auteur
+déjà nommé, Mlle Louisa Schontz, et <cite>le Brigand
+comme il y a peu d'honnêtes gens</cite>,
+par Mlle Ida Munkhausen. Ton amie plutôt
que ta tante pour la vie.</p>
-<p class="sign60">EGERIE DE KERFILY.</p>
+<p class="sign60">»EGERIE DE KERFILY.»</p>
</div>
-<p>Ainsi parlait Bel-&OElig;il. Il y avait l dedans
+<p>Ainsi parlait Bel-&OElig;il. Il y avait là dedans
le secret espoir d'une catastrophe. Bel-&OElig;il
-aimait tant pleurer! Elle m'engageait viter
-le suicide comme la chanson grillarde
+aimait tant à pleurer! Elle m'engageait à éviter
+le suicide comme la chanson égrillarde
dit aux jeunes filles: N'allez pas, n'allez pas
-dans la fort Noire!</p>
+dans la forêt Noire!</p>
<p>La lettre de Renotte suivait: un papier
-sur lequel l'encre, souvent retrempe d'eau,
-marquait peine de lourds jambages avec
+sur lequel l'encre, souvent retrempée d'eau,
+marquait à peine de lourds jambages avec
des barres pour terminer les lignes comme
-on fait dans les baux notaris, le style simple
+on fait dans les baux notariés, le style simple
et militaire d'un conscrit, l'orthographe
-d'une jeune personne du temps de la Rpublique,
-qui n'avait jamais eu le temps d'tudier.</p>
+d'une jeune personne du temps de la République,
+qui n'avait jamais eu le temps d'étudier.</p>
-<p>Mon nepveu, je te marque, par la prsente,
-que j'ay est chs la veuve Marie-Hlne
+<p>«Mon nepveu, je te marque, par la présente,
+que j'ay esté chés la veuve Marie-Hélène
Marker du Clos sous le vent, qu'on
-aple aussi la Poule Noire dans le district
-du canton, cette fin de savoir de quoy il
+apèle aussi la Poule Noire dans le district
+du canton, à cette fin de savoir de quoy il
retourne au sujet de ta conduicte avec la
donzelle en question, selon que nous le
-marque le prsident par sa dernire, en
+marque le président par sa dernière, en
date du 3 courant du mesme moys, dans
-laquelle nous avons trouv la relation des
-imprudences de ton ge, la Comdie,
-comme quoy tu t'es fourr jusqu'au col entre
-les mains du loup, parmy des trangers
+laquelle nous avons trouvé la relation des
+imprudences de ton âge, à la Comédie,
+comme quoy tu t'es fourré jusqu'au col entre
+les mains du loup, parmy des étrangers
sans patrie et aigrefins de saltimbanques,
-dont la fille, pour lors, a su abuser de ton
-innocence. Je ne te marque pas le mcontentement
-de tes pre et mre, qui sera
-l'objet d'un envoy spcial et particulier de
+dont la fille, pour lors, a sçu abuser de ton
+innocence. Je ne te marque pas le mécontentement
+de tes père et mère, qui sera
+l'objet d'un envoy spécial et particulier de
leur part, ayant droit sur toi en religion et
par le Code; je te marque seulement que
j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite
-Marie Hlne Marker, dite la Poule
-Noire, dont tu as sans doute ou parler,
-tant bien connue, Dieu mercy, par tout le
-dpartement, comme pour prognostiquer
-les rcoltes, les numros la conscription
-et si les femmes grosses auront un garon
+Marie Hélène Marker, dite la Poule
+Noire, dont tu as sans doute ouï parler,
+étant bien connue, Dieu mercy, par tout le
+département, comme pour prognostiquer
+les récoltes, les numéros à la conscription
+et si les femmes grosses auront un garçon
ou une fille. Ladite Poule Noire a fait pour
moy le grand jeu et le sort des cendres
-dont les rponses ont toujours t les mmes,
+dont les réponses ont toujours été les mêmes,
ainsi que je vais te le marquer: que tu
-tais la souillure de la maison par tes farces
-avec une excommunie, que la punition
-suivrait de prs l'offense, et que tu apporterais
+étais la souillure de la maison par tes farces
+avec une excommuniée, que la punition
+suivrait de près l'offense, et que tu apporterais
la mort subite dans ta famille. Je te
-marque pareillement que le tonton Blbon
-avait t avant moy chs la veuve Marie
-Hlne Marker, dite la Poule Noire, et a
-dclar avoir eu mesmes rponses, ainsi
+marque pareillement que le tonton Bélébon
+avait été avant moy chés la veuve Marie
+Hélène Marker, dite la Poule Noire, et a
+déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi
qu'il est dit. Je n'ai donc rien de nouveau
- te marquer, sinon que tu as perdu mon
-estime par ta faute, pour avoir t choisir
-justement une hrtique et une porte-malheur.
-Je pars ce soir pour Vannes, cette
+à te marquer, sinon que tu as perdu mon
+estime par ta faute, pour avoir été choisir
+justement une hérétique et une porte-malheur.
+Je pars ce soir pour Vannes, à cette
fin de changer mon testament. Je te salue
-avec amiti.</p>
+avec amitié.»</p>
<p>Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais
-une vritable et sincre affection pour
+une véritable et sincère affection pour
ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa
surtout dans son contenu, ce fut cette mention:
-Mon oncle Blbon l'avait prcde
+Mon oncle Bélébon l'avait précédée
chez la Poule Noire. Il y a huit grandes
-lieues de Vannes Landevan, et l'oncle
-Blbon ne se mettait jamais en route sans
+lieues de Vannes à Landevan, et l'oncle
+Bélébon ne se mettait jamais en route sans
avoir de bonnes raisons pour cela.</p>
<p>En ce moment, j'eus vaguement conscience
@@ -14032,1368 +13994,1368 @@ d'une conspiration qui m'enveloppait.</p>
<div class="blockquote">
-<p>Mon drle, votre bon pre voit bien
-dsormais qu'il est inutile de vous prendre
-par la douceur. Toute la famille est indigne
+<p>«Mon drôle, votre bon père voit bien
+désormais qu'il est inutile de vous prendre
+par la douceur. Toute la famille est indignée
de votre impertinent silence. On vous
-somme de quitter Paris l'instant mme.
-Essayez de rsister, il vous en cuira.</p>
+somme de quitter Paris à l'instant même.
+Essayez de résister, il vous en cuira.</p>
-<p>Pour mon grand-pre, qui a la goutte.</p>
+<p>»Pour mon grand-père, qui a la goutte.</p>
-<p class="sign70 smcap">VINCENT DE BLBON.</p>
+<p class="sign70 smcap">»VINCENT DE BÉLÉBON.»</p>
</div>
-<p>Je regardai la date de cette ptre. Elle
-tait de quinze jours plus rcente que les
+<p>Je regardai la date de cette épître. Elle
+était de quinze jours plus récente que les
autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu
-l'criture lgante et indcise de
-l'abb Raffroy, disait:</p>
+l'écriture élégante et indécise de
+l'abbé Raffroy, disait:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">Mon cher enfant,</p>
+<p class="left5">«Mon cher enfant,</p>
-<p>Il est bien tonnant que vous n'ayez pas
-rpondu vos bons parents. Seriez-vous
-malade? Votre excellente mre a fait prendre
-des informations chez Mme de Kervign
+<p>»Il est bien étonnant que vous n'ayez pas
+répondu à vos bons parents. Seriez-vous
+malade? Votre excellente mère a fait prendre
+des informations chez Mme de Kervigné
de Paris par Chauvelot, le marchand
-d'toffes, qui est all faire ses provisions
-d'hiver. Mme de Kervign ignore votre
-adresse. Si vous tes malade, faites crire
-immdiatement. On vous aime dans votre
-famille, et vous avez tout le moins un ami
-hors de votre famille. Personne ici n'a mrit
+d'étoffes, qui est allé faire ses provisions
+d'hiver. Mme de Kervigné ignore votre
+adresse. Si vous êtes malade, faites écrire
+immédiatement. On vous aime dans votre
+famille, et vous avez à tout le moins un ami
+hors de votre famille. Personne ici n'a mérité
le traitement que vous nous faites subir.
Croyez-en les conseils de votre vieux
confesseur: votre obstination double votre
faute. Revenez, cher enfant, revenez bien
-vite et l'on tuera le veau gras l'htel de
-la place des Lices.</p>
+vite et l'on tuera le veau gras à l'hôtel de
+la place des Lices.»</p>
</div>
-<p>Aprs cette lettre, qui avait juste huit
+<p>Après cette lettre, qui avait juste huit
jours de date, il n'en restait que deux. La
-premire tait une demi-feuille de papier
-colier plie avec ce soin rigoureux qui est
-l'art de l'crivain public; la seconde avait
-un large cachet de cire rouge, nos armes,
-sur une belle enveloppe anglaise, azure,
-verge, satine et lourde comme un carton.
-Le papier colier disait:</p>
+première était une demi-feuille de papier
+écolier pliée avec ce soin rigoureux qui est
+l'art de l'écrivain public; la seconde avait
+un large cachet de cire rouge, à nos armes,
+sur une belle enveloppe anglaise, azurée,
+vergée, satinée et lourde comme un carton.
+Le papier écolier disait:</p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">Monsieur le chevalier,</p>
+<p class="left5">«Monsieur le chevalier,</p>
-<p>Dans la circonstance, je prends la libert
+<p>»Dans la circonstance, je prends la liberté
de vous adresser ces lignes pour vous
-informer que la famille est en bonne sant,
+informer que la famille est en bonne santé,
quoique madame est malade, madame la
marquise aussi et les petits tous deux de la
-rougeole la peau. C'tait vous qui avait la
-complaisance de m'crire mes lettres autrefois,
-par quoi j'ai d aller chez Toutain, sur
-la place, qui sait tourner les ptitions et
+rougeole à la peau. C'était vous qui avait la
+complaisance de m'écrire mes lettres autrefois,
+par quoi j'ai dû aller chez Toutain, sur
+la place, qui sait tourner les pétitions et
compliments de toute sorte, pour vous informer
qu'il y a un voyage sous jeu dont on
fait les malles. On parle contre vous, et
-monsieur coute les Blbon plus que je ne
-voudrais. Ils vont partir cinq ou six aprs
-vous. Je pense que a vous sera utile de le
-savoir l'avance. Si je suis du voyage et
+monsieur écoute les Bélébon plus que je ne
+voudrais. Ils vont partir cinq ou six après
+vous. Je pense que ça vous sera utile de le
+savoir à l'avance. Si je suis du voyage et
que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur
- gages, mme pour rien et gratis,
-vous n'aurez qu' me le dire, car ce n'tait
-pas Paris qui me dplaisait, mais bien ce
-grand <em>blche</em> de Laroche et sa dame, qui
-me regardait comme une bte sauvage de
-curiosit. Veillez au grain, sans vous commander.
-La prsente est de Joson Michais,
+à gages, même pour rien et gratis,
+vous n'aurez qu'à me le dire, car ce n'était
+pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce
+grand <em>blêche</em> de Laroche et sa dame, qui
+me regardait comme une bête sauvage de
+curiosité. Veillez au grain, sans vous commander.
+La présente est de Joson Michais,
votre matelot, qui a fait au bas sa croix de
-Dieu, ne sachant pas signer.</p>
+Dieu, ne sachant pas signer.»</p>
</div>
<p>Elle avait six jours de date.</p>
-<p>Le papier bleu verg n'avait que quatre
+<p>Le papier bleu vergé n'avait que quatre
jours.</p>
<div class="blockquote">
-<p>Je ne sais pas si je t'ai jamais crit,
-petit bta. Nous partons pour te frotter les
-oreilles d'importance. Je suis arriv d'Afrique
+<p>«Je ne sais pas si je t'ai jamais écrit,
+petit bêta. Nous partons pour te frotter les
+oreilles d'importance. Je suis arrivé d'Afrique
avant-hier, et je n'entends parler ici
-que de toi. L'oncle Blbon m'a demand
+que de toi. L'oncle Bélébon m'a demandé
si l'on obtenait encore des lettres de cachet,
- Paris; je lui ai rpondu que non, mais que
-Louis-Philippe avait rtabli la Bastille. Tu
+à Paris; je lui ai répondu que non, mais que
+Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu
peux faire ton paquet. L'oncle, soutenu par
-nos deux tantes Kerfily, va te fourrer la
-Bastille. Vincent prfrerait la guillotine.</p>
+nos deux tantes Kerfily, va te fourrer à la
+Bastille. Vincent préférerait la guillotine.</p>
-<p>Plaisanterie part, petit frre, dans
-quel ptrin t'es-tu noy? Des Grecs! une
-dangereuse du Marais! a me parat fantastique.
-Et tu parles de mariage? Ah !
+<p>»Plaisanterie à part, petit frère, dans
+quel pétrin t'es-tu noyé? Des Grecs! une
+dangereuse du Marais! Ça me paraît fantastique.
+Et tu parles de mariage? Ah çà!
tu veux donc que je te casse les deux jambes
-et la tte! Il y a cent ans qu'on ne s'est
-mari!</p>
+et la tête! Il y a cent ans qu'on ne s'est
+marié!</p>
-<p>Je suis colonel, l'ge de ceux de M.
+<p>»Je suis colonel, à l'âge de ceux de M.
Scribe. J'ai dix ans de moins que le plus
-jeune de mes collgues. Tu me dois du respect:
+jeune de mes collègues. Tu me dois du respect:
je suis un enfant prodige. Mon nouveau
-rgiment est Versailles: je t'aurai
+régiment est à Versailles: je t'aurai
sous la main. Nous allons arranger cette
-affaire-l au galop.</p>
+affaire-là au galop.</p>
-<p>Nous partons ce soir. C'est une razzia
-qui se prpare contre toi. Les deux Blbon
-veulent te mettre feu et sang. N'aie
-pas trop peur, je suis l, prt dserter
+<p>»Nous partons ce soir. C'est une razzia
+qui se prépare contre toi. Les deux Bélébon
+veulent te mettre à feu et à sang. N'aie
+pas trop peur, je suis là, prêt à déserter
avec armes et bagages. Je n'ai encore rien
dit, parce que je ne comprends pas trop
cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine
-de te molester srieusement, nous verrions
+de te molester sérieusement, nous verrions
bien. Je t'aime et je grille de te voir.</p>
-<p class="sign70"><span class="i1">Ton meilleur ami,</span><br />
-<span class="smcap">GRARD DE KERVIGNɻ</span></p>.
+<p class="sign70"><span class="i1">»Ton meilleur ami,</span><br />
+<span class="smcap">»GÉRARD DE KERVIGNÉ»</span></p>.
</div>
-<p>Depuis que j'avais l'ge de raison, mon
-frre Grard vivait loin de nous. Ce n'tait
-pas un officier semestres. Il prenait sa
-carrire au srieux, en garnison comme en
+<p>Depuis que j'avais l'âge de raison, mon
+frère Gérard vivait loin de nous. Ce n'était
+pas un officier à semestres. Il prenait sa
+carrière au sérieux, en garnison comme en
<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-campagne; il menait du mme train sa rputation
-de marchal de France en herbe
-et sa renomme d'homme de plaisirs. Je
-n'exagre point. L'arme le regardait comme
-promis aux plus hautes destines. Il
-tait venu Vannes plusieurs fois quand
-j'tais au collge; ailleurs, je puis dire que
-je l'avais peine entrevu pendant les annes
+campagne; il menait du même train sa réputation
+de maréchal de France en herbe
+et sa renommée d'homme de plaisirs. Je
+n'exagère point. L'armée le regardait comme
+promis aux plus hautes destinées. Il
+était venu à Vannes plusieurs fois quand
+j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que
+je l'avais à peine entrevu pendant les années
de mon adolescence. Je ne le connaissais
bien que par cette fameuse miniature
-o il tait reprsent, en costume de chef
-d'escadron, sur la vaste tabatire de ma
+où il était représenté, en costume de chef
+d'escadron, sur la vaste tabatière de ma
tante Nougat.</p>
<p>Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je
-l'admirais davantage. La diffrence mme
-de nos caractres et de nos propensions me
-portait faire de lui mon hros. Il se mlait
+l'admirais davantage. La différence même
+de nos caractères et de nos propensions me
+portait à faire de lui mon héros. Il se mêlait
bien un peu de frayeur dans cette affection,
- cause de mon vidente infriorit,
-mais je lui pardonnais cette infriorit.
+à cause de mon évidente infériorité,
+mais je lui pardonnais cette infériorité.
D'un mot, je pense que c'est tout dire.</p>
<p>Cette lettre me le montra tout entier, tel
-que je l'avais devin, brusque, tourdi, moqueur,
-mais bon comme il tait brave. Je
+que je l'avais deviné, brusque, étourdi, moqueur,
+mais bon comme il était brave. Je
le vis devant mes yeux qui me regardait en
souriant. Cela me consola pour un instant
-de toutes mes disgrces. Je me servis de
-lui comme d'un cran pour ne plus voir les
+de toutes mes disgrâces. Je me servis de
+lui comme d'un écran pour ne plus voir les
tristesses et les menaces de ma terrible correspondance.</p>
-<p>Je suis sujet cela. La premire chose
+<p>Je suis sujet à cela. La première chose
que je cherche dans les moments difficiles,
-c'est l'cran. A l'abri de l'cran, il y a toujours
-quelque oreiller o l'on peut endormir
+c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a toujours
+quelque oreiller où l'on peut endormir
une souffrance ou une terreur.</p>
-<p>Quel chemin il avait fait! Je me pris
+<p>Quel chemin il avait fait! Je me pris à
compter ses grades avec complaisance. Quel
chemin il allait faire encore! Une fois qu'on
a le pied sur ce sommet qu'il avait atteint
-si jeune, on monte par bonds. Le succs
-pass engage le succs venir. Oh! certes,
-il tait l'honneur de la famille, et la famille
-dj le regardait d'en bas. Que tous
+si jeune, on monte par bonds. Le succès
+passé engage le succès à venir. Oh! certes,
+il était l'honneur de la famille, et la famille
+déjà le regardait d'en bas. Que tous
les autres fussent contre moi, peu m'importait,
-s'il tait avec moi.</p>
+s'il était avec moi.</p>
-<p>Et il tait avec moi, je m'efforais le
+<p>Et il était avec moi, je m'efforçais à le
croire.</p>
<p>Le bon sens essayait bien de me dire
qu'il serait avec moi seulement pour m'obtenir
une capitulation honorable et qu'il poserait,
lui aussi, comme tout le monde, en
-premire ligne, la question d'abandonner
-Annette. Je ne voulais pas couter le bon
-sens. Je faisais ce rve: mon frre le colonel,
-dfenseur d'Annette! mon frre, ce
+première ligne, la question d'abandonner
+Annette. Je ne voulais pas écouter le bon
+sens. Je faisais ce rêve: mon frère le colonel,
+défenseur d'Annette! mon frère, ce
chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!</p>
<p>Je fus une heure ainsi; puis, comme mes
-inquitudes revenaient peu peu, je voulus
+inquiétudes revenaient peu à peu, je voulus
relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle
dose d'illusion. Mon regard tomba sur la
-date: 27 octobre 1842. Nous tions au 31,
+date: 27 octobre 1842. Nous étions au 31,
et sa lettre disait: Nous partons ce soir.</p>
-<p>Ils allaient arriver aujourd'hui mme. Je
-consultai ma montre. Ils taient arrivs.</p>
+<p>Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je
+consultai ma montre. Ils étaient arrivés.</p>
-<p>Ils taient arrivs depuis plusieurs heures.</p>
+<p>Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.</p>
<p>Je me levai tout chancelant, et je gagnai
-comme je pus la place Saint-Sulpice, o je
+comme je pus la place Saint-Sulpice, où je
me jetai dans un fiacre.</p>
-<p>J'avais le c&oelig;ur serr par une pouvante
-nouvelle qui venait de natre en moi. A
+<p>J'avais le c&oelig;ur serré par une épouvante
+nouvelle qui venait de naître en moi. A
cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin
-devait tre dj viol. Mon adresse
-tait, en dfinitive, le secret de la comdie.
+devait être déjà violé. Mon adresse
+était, en définitive, le secret de la comédie.
Ma cousine avait fait semblant de le respecter,
-mais il tait impossible qu'elle ignort
-ma retraite. J'avais quitt son htel pour
-me runir aux Las; l o taient les Las,
-je devais tre.</p>
+mais il était impossible qu'elle ignorât
+ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour
+me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs,
+je devais être.</p>
<p>Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait
-rencontr rue Saint-Sabin.</p>
+rencontré rue Saint-Sabin.</p>
-<p>Si ma famille tait l-bas! Tout ce dtachement
-qui, selon l'expression de Grard,
+<p>Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement
+qui, selon l'expression de Gérard,
venait faire une razzia contre moi! Mon
-pre, mes deux tantes Kerfily, l'oncle Blbon
+père, mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon
et son abominable Vincent!</p>
-<p>Ces choses vont se perdant cause des
+<p>Ces choses vont se perdant à cause des
chemins de fer, mais, encore en 1842, les
-gens de Vannes qui faisaient une expdition
-sur Paris, arrivaient avec toute la frocit
-de la conqute. A l'poque de l'Exposition
+gens de Vannes qui faisaient une expédition
+sur Paris, arrivaient avec toute la férocité
+de la conquête. A l'époque de l'Exposition
universelle, on vit des provinciaux
marchander la carte des restaurants et
exiger des <em>diminutions</em> sous menace du
commissaire de police. Personne n'ignore
-l'axiome de Quimper: <span class="smcap">A Paris, on peut
-tout se permettre!</span></p>
+l'axiome de Quimper: «<span class="smcap">A Paris, on peut
+tout se permettre!</span>»</p>
<p>Ces choses vont se perdant. La prodigieuse
-solennit de cette phrase: <em>Faire le
-voyage de Paris</em>, s'est vanouie. Les tudes
-de notaires, Landerneau, ont baiss de
+solennité de cette phrase: <em>Faire le
+voyage de Paris</em>, s'est évanouie. Les études
+de notaires, à Landerneau, ont baissé de
cent pour cent depuis qu'on ne signe plus
son testament avant de monter en diligence.
-La capitale cesse d'tre un lieu ferique et
+La capitale cesse d'être un lieu féerique et
<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-mystrieux, propice aux mensonges des
-voyageurs comme l'intrieur de l'Australie
+mystérieux, propice aux mensonges des
+voyageurs comme l'intérieur de l'Australie
ou les sources du Nil. La phrase est toute
-faite pour exprimer ce nouvel tat. La province
+faite pour exprimer ce nouvel état. La province
dit maintenant: <em>Il ne faut pas se faire
un monstre de Paris</em>.</p>
<p>Cela signifie: Paris est plus grand que
Carpentras, mais c'est tout simple, puisqu'il
y a plus de monde. Les maisons n'y sont
-pas en or. On y trouve peu de Parisiens
-cinq pattes. Il faut payer les ctelettes
+pas en or. On y trouve peu de Parisiens à
+cinq pattes. Il faut payer les côtelettes
qu'on y mange.</p>
-<p>Les thories dnigrantes de l'oncle Blbon
+<p>Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon
sont mortes du premier coup.</p>
-<p>Mortes aussi les apprciations profondes
+<p>Mortes aussi les appréciations profondes
comme celle-ci, qui a rebattu mes oreilles
-d'enfant: Les Parisiens sont forts pour
-donner des billets de spectacle.</p>
+d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour
+donner des billets de spectacle.»</p>
-<p>Il n'y a plus, proprement parler, de
+<p>Il n'y a plus, à proprement parler, de
Parisiens, parce qu'il n'y a plus de provinciaux.
-Quand Paris aura dpens un milliard
-ou deux pour ressembler un peu
-Saint-Ptersbourg les Anglais l'achteront
- 80% de perte, et il n'y aura plus que les
+Quand Paris aura dépensé un milliard
+ou deux pour ressembler un peu à
+Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront
+à 80% de perte, et il n'y aura plus que les
Chinois pour le venir voir, en se promenant,
le dimanche.</p>
-<p>En 1842, Paris tait Paris. La province,
-qui tait la province, y dbarquait arme
-jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressrent
-sur ma tte en songeant que mon pre,
-mes deux tantes et les atroces Blbon
+<p>En 1842, Paris était Paris. La province,
+qui était la province, y débarquait armée
+jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent
+sur ma tête en songeant que mon père,
+mes deux tantes et les atroces Bélébon
avaient, selon toute apparence, envahi la
-rue Saint-Sabin. Que s'tait-il pass? L'imagination
-avait ici le champ libre. L'hypothse
-pouvait s'taler en long et en large.
-Aucune horreur n'tait en dehors de la
+rue Saint-Sabin. Que s'était-il passé? L'imagination
+avait ici le champ libre. L'hypothèse
+pouvait s'étaler en long et en large.
+Aucune horreur n'était en dehors de la
vraisemblance.</p>
-<p>Les Las! Philippe, si fougueux, si terrible
-mme, quand il n'tait pas plus doux
-qu'une jeune fille! le pre! cette me honnte
-et dlicate jusqu' la souffrance! et
-Annette, enfin, Annette elle-mme, mon
+<p>Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible
+même, quand il n'était pas plus doux
+qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête
+et délicate jusqu'à la souffrance! et
+Annette, enfin, Annette elle-même, mon
amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal
-de cette horde? N'avait-on point essay
+de cette horde? N'avait-on point essayé
contre eux quelque stupide avanie?</p>
-<p>Mon pre tait le meilleur et le plus pacifique
+<p>Mon père était le meilleur et le plus pacifique
des hommes, mais le plus faible
-aussi; et qui ne connat le pouvoir de l'entourage?
-Avec ces loups de Blbon, il
-tait capable de hurler. Et les deux tantes!
-pauvres excellentes femmes, vgtant aux
-deux ples opposs de l'absurdit humaine!
-Il n'tait rien que mes deux tantes ne pussent
-oser Paris. Et souvenez-vous qu'elles
-taient Paris pour faire justice.</p>
-
-<p>Tout ce monde, c'tait une croisade.
-Toutes ces ttes avaient jet leurs bonnets
+aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage?
+Avec ces loups de Bélébon, il
+était capable de hurler. Et les deux tantes!
+pauvres excellentes femmes, végétant aux
+deux pôles opposés de l'absurdité humaine!
+Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent
+oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles
+étaient à Paris pour faire justice.</p>
+
+<p>Tout ce monde, c'était une croisade.
+Toutes ces têtes avaient jeté leurs bonnets
par-dessus les moulins.</p>
-<p>Je vous le dis: on pouvait tuer M. Las
+<p>Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs
par un mot. Annette! Oh! je ne saurais
-pas exprimer mes craintes l'gard d'Annette!
-La seule pens d'Annette outrage
+pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette!
+La seule pensé d'Annette outragée
me faisait monter la folie au cerveau.</p>
-<p>Et ils taient capables de cela. Bien plus,
-cela devait faire ncessairement partie du
+<p>Et ils étaient capables de cela. Bien plus,
+cela devait faire nécessairement partie du
programme de leur voyage: Il faut se montrer
-vis--vis de ces misrables filles! Ah!
+vis-à-vis de ces misérables filles! Ah!
ah! la province a bec et ongles!</p>
<p>J'eus du sang dans les yeux, parce que je
vis Vincent au milieu de la modeste chambre,
-arrogant, insolent, grossier, sr qu'il
-croyait tre d'insulter sans danger. Je ne
-suis pas pote, mais j'ai des visions qui me
+arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il
+croyait être d'insulter sans danger. Je ne
+suis pas poète, mais j'ai des visions qui me
passent: Philippe se dressa, secouant ses
-cheveux comme une crinire de lion. La
-tte de Vincent rebondit et sonna sur les
-marches de l'escalier. M. Las s'affaissa tout
-ple et Annette se jeta aux genoux de mon
-pre, qui balbutiait le nom du procureur du
+cheveux comme une crinière de lion. La
+tête de Vincent rebondit et sonna sur les
+marches de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout
+pâle et Annette se jeta aux genoux de mon
+père, qui balbutiait le nom du procureur du
roi.</p>
<p>Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin,
-j'ouvris la portire, je pris ma course comme
+j'ouvris la portière, je pris ma course comme
un fou et je franchis le seuil de la pauvre
-maison. J'touffais. Je m'arrtai dans
-l'escalier pour couter, mais le bruit des
-battements de mon c&oelig;ur m'empchait d'entendre.
+maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans
+l'escalier pour écouter, mais le bruit des
+battements de mon c&oelig;ur m'empêchait d'entendre.
Le premier son que je saisis fut un
-clat de rire et mes deux genoux se plirent
-d'eux-mmes, tant j'avais besoin de remercier
+éclat de rire et mes deux genoux se plièrent
+d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier
Dieu.</p>
-<p>Une voix parlait qui m'tait inconnue. Je
-poussai la porte et je restai comme foudroy
+<p>Une voix parlait qui m'était inconnue. Je
+poussai la porte et je restai comme foudroyé
par la joie qui me dilata le c&oelig;ur.
-Mon frre Grard tait l, entre M. Las et
+Mon frère Gérard était là, entre M. Laïs et
Philippe; chacun d'eux tenait une de ses
-mains et il mettait en mme temps un baiser
+mains et il mettait en même temps un baiser
sur le front rougissant d'Annette.</p>
<h2>XXVI.<br />
-<span class="medium">MON FRRE GRARD.</span></h2>
+<span class="medium">MON FRÈRE GÉRARD.</span></h2>
-<p class="p2">C'est assurment la plus joyeuse surprise
-que j'aie jamais prouve. Mon contentement
+<p class="p2">C'est assurément la plus joyeuse surprise
+que j'aie jamais éprouvée. Mon contentement
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-fut augment de toute mon angoisse
-rcente et je ne saurais dire sous quel aspect
-hroque et charmant mon frre Grard
-m'apparut. Il aimait son mtier avec passion
+fut augmenté de toute mon angoisse
+récente et je ne saurais dire sous quel aspect
+héroïque et charmant mon frère Gérard
+m'apparut. Il aimait son métier avec passion
et quittait rarement le costume militaire;
-mais, en voyage, il se mettait son
-aise et sacrifiait un peu la fantaisie. Sa
-petite tenue n'appartenait aucun grade;
-elle tait simple, gracieuse et tout particulirement
-coquette. J'ai parl propos de
+mais, en voyage, il se mettait à son
+aise et sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa
+petite tenue n'appartenait à aucun grade;
+elle était simple, gracieuse et tout particulièrement
+coquette. J'ai parlé à propos de
lui des colonels de M. Scribe. Moi, je les
-trouve fort jolis. Cependant mon frre Grard
-ne leur ressemblait point. Il n'tait ni pomponn
-ni musqu: c'tait un prince artiste
+trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard
+ne leur ressemblait point. Il n'était ni pomponné
+ni musqué: c'était un prince artiste
sous le harnais d'un lieutenant.</p>
-<p>Il tait jeune incroyablement. Depuis que
-l'arme franaise existe, jamais plus gracieux
+<p>Il était jeune incroyablement. Depuis que
+l'armée française existe, jamais plus gracieux
ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme.
-Ce qu'il fallait aimer en lui, c'tait
-l'lment soldat; il n'y avait rien dans toute
-sa personne qui n'appartnt au soldat. Son
-esprit, sa beaut, sa gaiet, sa bont, tout
-tait d'un soldat.</p>
+Ce qu'il fallait aimer en lui, c'était
+l'élément soldat; il n'y avait rien dans toute
+sa personne qui n'appartînt au soldat. Son
+esprit, sa beauté, sa gaieté, sa bonté, tout
+était d'un soldat.</p>
-<p>Mon Dieu, je ne crois pas tre partial, et
+<p>Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et
cependant, on voit au travers d'un prisme
ceux qui ne font que passer. Pauvre c&oelig;ur
-vaillant et charmant! Il a laiss dans mon
+vaillant et charmant! Il a laissé dans mon
souvenir l'empreinte gracieuse et vaillante
d'une vision chevaleresque.</p>
<p>Je le reconnus d'un coup d'&oelig;il, bien que
-ses traits me fussent peu prs trangers;
-je le reconnus indpendamment de son uniforme,
+ses traits me fussent à peu près étrangers;
+je le reconnus indépendamment de son uniforme,
auquel je ne fis d'abord aucune attention;
-je le reconnus mon motion mme
+je le reconnus à mon émotion même
et au cher sourire de mon Annette, qui lui
-donnait son front baiser.</p>
+donnait son front à baiser.</p>
-<p>Ds qu'il m'aperut, ses yeux brillrent.</p>
+<p>Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent.</p>
-<p>Ici, cadet! s'cria-t-il. As-tu bien eu
+<p>«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu
l'audace d'aimer une jeune fille sans le
-consentement de ton an! Tu seras mis en
-pnitence!</p>
+consentement de ton aîné! Tu seras mis en
+pénitence!»</p>
-<p>J'tais dj dans ses bras. Il me prit la
-tte deux mains et m'embrassa bruyamment.
-Puis il me tint distance pour me
+<p>J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la
+tête à deux mains et m'embrassa bruyamment.
+Puis il me tint à distance pour me
regarder.</p>
-<p>Parbleu! grommela-t-il entre ses dents;
-parbleu j'tais bien sr que ce vieux chat-huant
-de Blbon mentait! Ce garon-l a
-de la tte et du c&oelig;ur!</p>
+<p>«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents;
+parbleu j'étais bien sûr que ce vieux chat-huant
+de Bélébon mentait! Ce garçon-là a
+de la tête et du c&oelig;ur!</p>
-<p>&mdash;Une tte intelligente, dit Philippe.</p>
+<p>&mdash;Une tête intelligente, dit Philippe.</p>
-<p>&mdash;Et un bon c&oelig;ur, ajouta M. Las.</p>
+<p>&mdash;Et un bon c&oelig;ur, ajouta M. Laïs.</p>
<p>&mdash;Et la Minette n'ajoute pas son mot!
-demanda Grard.</p>
+demanda Gérard.</p>
-<p>&mdash;Je l'aime, rpondit Annette si fermement
-et si franchement que Grard tressaillit.</p>
+<p>&mdash;Je l'aime,» répondit Annette si fermement
+et si franchement que Gérard tressaillit.</p>
<p>Je vis comme un nuage passer sur son
front. Il y avait de l'admiration, mais aussi
-de la piti dans le regard qu'il jeta sur elle,
+de la pitié dans le regard qu'il jeta sur elle,
et j'eus peur.</p>
-<p>Mais il m'embrassa et je fus rassur. Que
+<p>Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que
pouvait-on craindre de ce noble et beau
sourire?</p>
-<p>Il n'y a pas une heure que je suis ici,
-reprit-il, et j'en sais dj plus long que toi,
-petit Ren. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?</p>
+<p>«Il n'y a pas une heure que je suis ici,
+reprit-il, et j'en sais déjà plus long que toi,
+petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?</p>
-<p>&mdash;Vaguement, rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Vaguement, répondis-je.</p>
-<p>&mdash;Le frre de Bel-&OElig;il? Un vrai loup de
-mer, celui-l, qui faisait toujours taire le
-vieux Blbon en l'appelant soldat marin.
+<p>&mdash;Le frère de Bel-&OElig;il? Un vrai loup de
+mer, celui-là, qui faisait toujours taire le
+vieux Bélébon en l'appelant soldat marin.
Eh bien! l'oncle Kerfily me racontait ses
-batailles. Il avait connu deux Las dans la
-guerre de More: un jeune hros....</p>
+batailles. Il avait connu deux Laïs dans la
+guerre de Morée: un jeune héros....</p>
-<p>&mdash;Mon frre Marcos! l'interrompit Philippe.</p>
+<p>&mdash;Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe.</p>
<p>&mdash;Et un vaillant volontaire qui le couvrit
de son corps pendant la fausse man&oelig;uvre
-de <em>la Dana</em>, et qui reut sa place une
+de <em>la Danaé</em>, et qui reçut à sa place une
blessure en pleine poitrine.</p>
-<p>&mdash;Mon cher et bon pre, dit Annette.</p>
+<p>&mdash;Mon cher et bon père,» dit Annette.</p>
-<p>M. Las ajouta avec son mlancolique
+<p>M. Laïs ajouta avec son mélancolique
sourire:</p>
-<p>Si j'avais oubli, ma blessure qui s'est
-rouverte me ferait souvenir.</p>
+<p>«Si j'avais oublié, ma blessure qui s'est
+rouverte me ferait souvenir.»</p>
-<p>Grard donna deux poignes de main,
-une droite, l'autre gauche.</p>
+<p>Gérard donna deux poignées de main,
+une à droite, l'autre à gauche.</p>
-<p>Tu vois, reprit-il, j'tais venu ici arm
-en guerre et me voil cern, envelopp, rduit
- capituler!</p>
+<p>«Tu vois, reprit-il, j'étais venu ici armé
+en guerre et me voilà cerné, enveloppé, réduit
+à capituler!»</p>
-<p>Je dclare qu'en ce moment tous les obstacles
+<p>Je déclare qu'en ce moment tous les obstacles
avaient disparu pour moi. Je me
-tournai triomphant vers les Las et je m'criai:</p>
+tournai triomphant vers les Laïs et je m'écriai:</p>
-<p>Que vous avais-je dit!</p>
+<p>«Que vous avais-je dit!»</p>
-<p>La figure de Grard changea d'expression
+<p>La figure de Gérard changea d'expression
incontinent.</p>
-<p>Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il
- son tour.</p>
+<p>«Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il
+à son tour.</p>
-<p>Et, certes, les professeurs de dclamation
-thtrale ne pourraient donner la mme
-question deux physionomies plus compltement
-opposes.
+<p>Et, certes, les professeurs de déclamation
+théâtrale ne pourraient donner à la même
+question deux physionomies plus complétement
+opposées.
<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
-<p>Ce fut comme si un seau d'eau froide et
-tomb sur mon enthousiasme.</p>
+<p>Ce fut comme si un seau d'eau froide eût
+tombé sur mon enthousiasme.</p>
-<p>Ren nous a dit, rpliqua cependant M.
-Las, qu'il avait un bon pre et une bonne
-mre....</p>
+<p>«René nous a dit, répliqua cependant M.
+Laïs, qu'il avait un bon père et une bonne
+mère....</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, jusque-l, l'interrompit Grard.</p>
+<p>&mdash;C'est vrai, jusque-là, l'interrompit Gérard.</p>
<p>&mdash;Et que l'un et l'autre consentiraient
-tt ou tard faire son bonheur.</p>
+tôt ou tard à faire son bonheur.»</p>
-<p>Grard secoua la tte.</p>
+<p>Gérard secoua la tête.</p>
-<p>Quoi! m'criai-je, si notre pre tait assis
- la place o tu es, tu crois qu'il n'prouverait
-pas les mmes sentiments que toi?</p>
+<p>«Quoi! m'écriai-je, si notre père était assis
+à la place où tu es, tu crois qu'il n'éprouverait
+pas les mêmes sentiments que toi?</p>
-<p>&mdash;Pas de questions indiscrtes, conscrit!
-me dit-il d'un ton qui me dplut absolument.
-Nous n'avons pas l'ge requis pour juger les
+<p>&mdash;Pas de questions indiscrètes, conscrit!
+me dit-il d'un ton qui me déplut absolument.
+Nous n'avons pas l'âge requis pour juger les
papas ni les officiers.</p>
-<p>&mdash;Voyons, mon frre, repartis-je en le
-couvrant de mon regard, vous tes un homme
+<p>&mdash;Voyons, mon frère, repartis-je en le
+couvrant de mon regard, vous êtes un homme
du monde, vous savez le langage du
monde. Pourquoi cet argot de caserne en
-prsence d'une jeune personne qui, en dfinitive,
-sera Mme de Kervign comme notre
-mre.</p>
+présence d'une jeune personne qui, en définitive,
+sera Mme de Kervigné comme notre
+mère.</p>
-<p>&mdash;Oh! je ne me plains pas! s'cria Annette
+<p>&mdash;Oh! je ne me plains pas!» s'écria Annette
qui essaya de sourire.</p>
-<p>Grard plit visiblement.</p>
+<p>Gérard pâlit visiblement.</p>
-<p>Ren, vous avez bien parl, me dit-il
-aprs un court silence. On s'exprime mal,
-quand on a quelque chose cacher. Je ne
-peux pas dire ici toute ma pense.</p>
+<p>«René, vous avez bien parlé, me dit-il
+après un court silence. On s'exprime mal,
+quand on a quelque chose à cacher. Je ne
+peux pas dire ici toute ma pensée.»</p>
-<p>Les deux Las se levrent la fois; Grard
+<p>Les deux Laïs se levèrent à la fois; Gérard
les retint.</p>
-<p>Que le diable m'emporte! s'cria-t-il
-cette fois de tout son c&oelig;ur, c'est la premire
-fois de ma vie que je joue ce rle-l. Ai-je
+<p>«Que le diable m'emporte! s'écria-t-il
+cette fois de tout son c&oelig;ur, c'est la première
+fois de ma vie que je joue ce rôle-là. Ai-je
l'air d'un bien noir diplomate? Le petit m'a
mis sens dessus dessous du premier coup.
C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je
-ne t'en veux pas, Ren, mais je n'en suis
-pas plus l'aise pour cela. Si j'tais vis--vis
-des gens du monde, je ne me gnerais
+ne t'en veux pas, René, mais je n'en suis
+pas plus à l'aise pour cela. Si j'étais vis-à-vis
+des gens du monde, je ne me gênerais
pas, crois-le bien, mais on vaut mieux que
le monde, ici, ou du moins telle est mon
-impression premire. J'ai fait deux amis
+impression première. J'ai fait deux amis
aujourd'hui: ce digne vieillard, ce brave
jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune
fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite
-s&oelig;ur; j'ai retrouv un Kervign de la
+s&oelig;ur; j'ai retrouvé un Kervigné de la
bonne souche, et, vois-tu, quand je parle
ainsi, moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne
suis pas content. Nous aurons du mal; j'aurais
-mieux aim n'avoir qu' tailler en plein
-bois pour te dbarrasser d'une liaison indigne.
+mieux aimé n'avoir qu'à tailler en plein
+bois pour te débarrasser d'une liaison indigne.
A la maison, je te l'apprends si tu l'ignores,
-les vrais matres ne sont rien; c'est l'entourage
+les vrais maîtres ne sont rien; c'est l'entourage
qui pense et qui agit. Tout cela, Dieu
sait comme! Regardez-moi bien tous: je suis
-un honnte garon, et vous m'avez mis malgr
+un honnête garçon, et vous m'avez mis malgré
moi de votre parti, mais......</p>
-<p>&mdash;Point de mais, Grard, mon bon frre!
+<p>&mdash;Point de mais, Gérard, mon bon frère!
l'interrompis-je. Tu es leur gloire. Tu ne te
doutes pas de ce que tu peux sur eux tous!
Si tu es vraiment de notre parti....</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas honte de vous demander
-votre appui, monsieur, dit le pre, dont le
-fier visage tait peindre en ce moment.</p>
+votre appui, monsieur, dit le père, dont le
+fier visage était à peindre en ce moment.</p>
-<p>&mdash;Vous m'avez appel votre ami.. murmura
+<p>&mdash;Vous m'avez appelé votre ami..» murmura
Philippe.</p>
<p>Et Annette:</p>
-<p>Je vous aime tant, depuis que vous avez
+<p>«Je vous aime tant, depuis que vous avez
dit: Je souhaiterais celle-ci pour ma petite
-s&oelig;ur!</p>
+s&oelig;ur!»</p>
-<p>Je trouvais que c'tait trop. J'avais honte
-et la colre me prenait. Je dis Grard:</p>
+<p>Je trouvais que c'était trop. J'avais honte
+et la colère me prenait. Je dis à Gérard:</p>
-<p>Sortons, et souviens-toi de ceci: contre
+<p>«Sortons, et souviens-toi de ceci: contre
nous, vous ne pouvez rien, sinon nous tuer
-tous les deux dans les bras l'un de l'autre.</p>
+tous les deux dans les bras l'un de l'autre.»</p>
-<p>Il frona le sourcil, mais son regard vita
+<p>Il fronça le sourcil, mais son regard évita
le mien.</p>
-<p>Mon c&oelig;ur bat en crivant ces lignes, qui
-pour vous sont sans motions. C'tait une
-noble et tendre crature que ce beau soldat.
+<p>Mon c&oelig;ur bat en écrivant ces lignes, qui
+pour vous sont sans émotions. C'était une
+noble et tendre créature que ce beau soldat.
Je l'accusais parce qu'il ne pouvait pas
-juger ma situation comme je la jugeais moi-mme.
-Les Las, plus raisonnables et meilleurs
+juger ma situation comme je la jugeais moi-même.
+Les Laïs, plus raisonnables et meilleurs
que moi, ne s'irritaient point, quoique
-toute l'amertume du calice ft pour eux.
-Leur fiert n'tait pas du mme genre que la
-mienne. En de certains cas, leur fiert dpassait
-la mienne de cent coudes, mais elle
-n'tait jamais de l'orgueil. La diffrence entre
-l'orgueil et la fiert, c'est que l'orgueil
-est sourd la voix du c&oelig;ur.</p>
+toute l'amertume du calice fût pour eux.
+Leur fierté n'était pas du même genre que la
+mienne. En de certains cas, leur fierté dépassait
+la mienne de cent coudées, mais elle
+n'était jamais de l'orgueil. La différence entre
+l'orgueil et la fierté, c'est que l'orgueil
+est sourd à la voix du c&oelig;ur.</p>
-<p>En eux, le c&oelig;ur tait tout. Je les ai vus
-toujours prts au sacrifice.</p>
+<p>En eux, le c&oelig;ur était tout. Je les ai vus
+toujours prêts au sacrifice.</p>
-<p>Grard consulta sa montre et reprit:</p>
+<p>Gérard consulta sa montre et reprit:</p>
-<p>Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais
+<p>«Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais
qu'importe ce que je pourrais dire? Ce sont
les faits qui parlent. Sortons, en effet,
-Ren: ils doivent maintenant nous attendre.</p>
+René: ils doivent maintenant nous attendre.</p>
-<p>&mdash;Qui? demandai-je; mon pre?</p>
+<p>&mdash;Qui? demandai-je; mon père?</p>
-<p>&mdash;Notre pre et tous ceux qui sont venus
- Paris pour toi.
+<p>&mdash;Notre père et tous ceux qui sont venus
+à Paris pour toi.»
<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></p>
<p>Avant de coiffer sa casquette militaire,
-il donna ses deux mains aux Las.</p>
+il donna ses deux mains aux Laïs.</p>
-<p>Je suis content de vous avoir vus, dit-il.
-Peut-tre ne me jugerez-vous jamais bien,
-car des vnements se prparent qui vont
-nous sparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime
-mon jeune frre de tout mon c&oelig;ur! je
+<p>«Je suis content de vous avoir vus, dit-il.
+Peut-être ne me jugerez-vous jamais bien,
+car des événements se préparent qui vont
+nous séparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime
+mon jeune frère de tout mon c&oelig;ur! je
vous aime non-seulement pour lui, mais pour
-vous-mmes. J'ai fait une promesse ceux
+vous-mêmes. J'ai fait une promesse à ceux
qui vous attaquent aujourd'hui; votre cas
est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma
promesse surtout pour vous sauvegarder
-contre la loi. Au revoir, et plus tt que
-vous ne pensez!</p>
+contre la loi. Au revoir, et plus tôt que
+vous ne pensez!»</p>
<p>Il baisa galamment la main d'Annette et
-le regard qu'il lui jeta m'tonna jusqu'au
+le regard qu'il lui jeta m'étonna jusqu'au
trouble. Elle ne le vit point sans doute, car
-son sourire d'ange resta autour de ses lvres.</p>
+son sourire d'ange resta autour de ses lèvres.</p>
<p>Comme je passais le seuil, ils me dirent
tous les trois:</p>
-<p>Ren, soyez prudent!</p>
+<p>«René, soyez prudent!</p>
-<p>&mdash;Ah a! m'criai-je ds que Grard et
-moi nous fmes seuls, est-ce pour moi aussi,
-l'nigme? J'exige une explication.</p>
+<p>&mdash;Ah ça! m'écriai-je dès que Gérard et
+moi nous fûmes seuls, est-ce pour moi aussi,
+l'énigme? J'exige une explication.</p>
-<p>&mdash;Ce sont de braves gens! murmura
-mon frre qui tait tout pensif.</p>
+<p>&mdash;Ce sont de braves gens!» murmura
+mon frère qui était tout pensif.</p>
-<p>Et il rpta plusieurs fois sans savoir qu'il
+<p>Et il répéta plusieurs fois sans savoir qu'il
parlait:</p>
-<p>Ce sont de braves gens! Ce sont de
+<p>«Ce sont de braves gens! Ce sont de
braves gens!</p>
-<p>&mdash;L'nigme? s'interrompit-il brusquement.
+<p>&mdash;L'énigme? s'interrompit-il brusquement.
Elle est pour toi surtout, mon bonhomme!
Vois-tu il y a du vrai dans ce
-qu'ils disent, l-bas: tu te casses le cou,
-c'est clair. Fais-moi l'amiti de me pardonner
+qu'ils disent, là-bas: tu te casses le cou,
+c'est clair. Fais-moi l'amitié de me pardonner
si je ne mets pas un habit noir et des
-gants blancs pour te parler. Tu m'as rappel
-si svrement mes devoirs d'homme
-du monde dans ce pauvre taudis....</p>
+gants blancs pour te parler. Tu m'as rappelé
+si sévèrement à mes devoirs d'homme
+du monde dans ce pauvre taudis....»</p>
-<p>Je l'arrtai net.</p>
+<p>Je l'arrêtai net.</p>
-<p>Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je.</p>
+<p>«Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Montons en voiture, me rpondit-il.
+<p>&mdash;Montons en voiture, me répondit-il.
Dans deux heures d'ici, je ne jurerais pas
que tu n'eusses envie de te couper la gorge
-avec moi!</p>
+avec moi!»</p>
<p>Je me sentais si parfaitement capable du
fait, s'il essayait de se mettre entre Annette
et moi, que le c&oelig;ur me manqua.</p>
-<p>Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante
-pas avec cela, Grard!</p>
+<p>«Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante
+pas avec cela, Gérard!</p>
-<p>&mdash;Je te prviens pour ta gouverne, petit,
-rpliqua-t-il en ouvrant la portire du
+<p>&mdash;Je te préviens pour ta gouverne, petit,
+répliqua-t-il en ouvrant la portière du
fiacre, que j'ai envie de plaisanter comme
-d'aller me pendre!</p>
+d'aller me pendre!»</p>
<p>Il ajouta, en s'adressant au cocher:</p>
-<p>Palais-Royal, aux Frres-Provenaux!</p>
+<p>«Palais-Royal, aux Frères-Provençaux!»</p>
<p>Il avait de la sueur aux tempes. J'essayai
de prendre une de ses mains, il m'attira
sur sa poitrine et m'embrassa. Je ne puis
-dire combien son motion me navrait. J'y
+dire combien son émotion me navrait. J'y
voyais une mortelle menace.</p>
-<p>Ce sont d'honntes et braves gens, rpta-t-il
-encore. Des gens distingus, sur
-ma foi! Et cette petite est tout uniment dlicieuse!
+<p>«Ce sont d'honnêtes et braves gens, répéta-t-il
+encore. Des gens distingués, sur
+ma foi! Et cette petite est tout uniment délicieuse!
Tu n'en trouveras pas beaucoup
dans la famille ni ailleurs pour t'aimer autant
-que moi, Ren. Je crois tre un bon
-frre pour notre Julie, mais nos deux caractres
-ne s'embotent pas, parce que j'ai
-ide que ce monument en parfait tat de
+que moi, René. Je crois être un bon
+frère pour notre Julie, mais nos deux caractères
+ne s'emboîtent pas, parce que j'ai
+idée que ce monument en parfait état de
conservation, M. le marquis, son mari, tout
en me faisant bonne mine en face, me joue
-des tours par derrire. C'est un ancien bandit,
-et j'ai peur des ermites qui ont t diables.
-De tout temps, quand je songeais
-notre maison, c'tait toi qui tais entre mon
-pre et ma mre. J'ai cot beaucoup d'argent,
-l-bas; j'en sais peu prs le compte
-et je regarde que je te le dois, toi, principalement,
+des tours par derrière. C'est un ancien bandit,
+et j'ai peur des ermites qui ont été diables.
+De tout temps, quand je songeais à
+notre maison, c'était toi qui étais entre mon
+père et ma mère. J'ai coûté beaucoup d'argent,
+là-bas; j'en sais à peu près le compte
+et je regarde que je te le dois, à toi, principalement,
car notre s&oelig;ur a eu pour le
moins autant que moi. Je te le rendrai. Il
-est dans les ncessits de ma vie de faire
+est dans les nécessités de ma vie de faire
un grand mariage. A quoi penses-tu, petit?</p>
-<p>&mdash;Je pense, rpondis-je, et je sentais
-ma voix trs altre, je pense qu'une lutte
-entre frres doit tre quelque chose de terrible.</p>
+<p>&mdash;Je pense, répondis-je, et je sentais
+ma voix très altérée, je pense qu'une lutte
+entre frères doit être quelque chose de terrible.</p>
-<p>&mdash;Les <em>Frres ennemis</em>! s'cria-t-il d'un
-accent de gaiet qui sonna faux mes oreilles.
-C'est une tragdie, ni plus ni moins!
-J'ai beau tre colonel, je reste lieutenant
-par ma haine de la tragdie.</p>
+<p>&mdash;Les <em>Frères ennemis</em>! s'écria-t-il d'un
+accent de gaieté qui sonna faux à mes oreilles.
+C'est une tragédie, ni plus ni moins!
+J'ai beau être colonel, je reste lieutenant
+par ma haine de la tragédie.»</p>
<p>Le fiacre allait cahotant aux environs de
-l'Htel-de-Ville. Je mis ma tte entre mes
+l'Hôtel-de-Ville. Je mis ma tête entre mes
deux mains. Il y avait un vertige autour de
mon cerveau.</p>
-<p>Ren, reprit-il trs doucement, j'ai des
-choses te dire. Si tu avais eu seulement
+<p>«René, reprit-il très doucement, j'ai des
+choses à te dire. Si tu avais eu seulement
deux ou trois ans de plus, j'aurais eu recours
- toi demain. Nous ne dormirons pas
+à toi demain. Nous ne dormirons pas
<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
beaucoup cette nuit: il faut que je te
-parle.</p>
+parle.»</p>
<p>Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences.
Je le lui fis entendre avec rudesse.</p>
-<p>Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes
-vritablement. L'inquitude te rend goste:
+<p>«Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes
+véritablement. L'inquiétude te rend égoïste:
je ne t'en veux point pour cela. Mais ils
sont dans leur droit aussi, ceux qui te barrent
la route d'une sottise. Rassemble un
-tribunal compos de dix mille personnes
+tribunal composé de dix mille personnes
choisies par le hasard, et tu auras dix mille
voix contre toi. Si tu savais prendre ton
monde et jouer ta partie gaiement....
-Mais tu ne sauras pas, et malgr ce que j'ai
-vu, il y a dix parier contre un que ce mariage
+Mais tu ne sauras pas, et malgré ce que j'ai
+vu, il y a dix à parier contre un que ce mariage
est un trou dans lequel tu te jettes.</p>
<p>&mdash;Si tu les connaissais comme je les connais....
repartis-je avec plus de calme, car
-j'tais heureux ds que je voyais jour
+j'étais heureux dès que je voyais jour à
plaider ma cause.</p>
-<p>&mdash;Je les connatrai! m'interrompit Grard.
+<p>&mdash;Je les connaîtrai! m'interrompit Gérard.
J'agis pour toi bien plus encore que
pour nos gens de Vannes. Et, cependant,
-c'est eux que je l'ai promis. Mais, sois
+c'est à eux que je l'ai promis. Mais, sois
tranquille! si Vincent gagne la partie, je le
-fais mourir sous le bton!</p>
+fais mourir sous le bâton!»</p>
<p>A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger,
-il ne me rpondit plus.</p>
+il ne me répondit plus.</p>
-<p>Je me disais en moi-mme: C'est bien! Il
+<p>Je me disais en moi-même: C'est bien! Il
y a un complot. Je ferai sentinelle. Il faudra
qu'on me passe sur le corps pour arriver
-jusqu' eux!</p>
+jusqu'à eux!</p>
-<p>Quand le fiacre s'arrta dans la rue de
-Beaujolais, Grard mit sa main sur mon
-paule.</p>
+<p>Quand le fiacre s'arrêta dans la rue de
+Beaujolais, Gérard mit sa main sur mon
+épaule.</p>
-<p>Cette nuit, nous causerons, pronona-t-il
+<p>«Cette nuit, nous causerons, prononça-t-il
tout bas, de toi et de moi. Les gens qui
-sont l-haut ne feront rien contre toi, ce
-soir. Tiens-toi en paix et tche d'tre bien
-avec tout le monde. Tu n'as l que deux
+sont là-haut ne feront rien contre toi, ce
+soir. Tiens-toi en paix et tâche d'être bien
+avec tout le monde. Tu n'as là que deux
ennemis. Si je le veux bien&mdash;et il se peut
que je le veuille&mdash;demain soir, tu seras
heureux. Ecoute bien: si je ne le veux pas,
c'est que j'aurai de bonnes raisons pour
cela, ou que je serai mort.</p>
-<p>&mdash;Mort! rptai-je saisi par ce mot qui
-tombait l'improviste.</p>
+<p>&mdash;Mort! répétai-je saisi par ce mot qui
+tombait à l'improviste.</p>
-<p>&mdash;Je te rpte que nous avons beaucoup
- causer, cette nuit. Montons.</p>
+<p>&mdash;Je te répète que nous avons beaucoup
+à causer, cette nuit. Montons.»</p>
-<p>Mes ides vacillaient et j'avais des pressentiments
+<p>Mes idées vacillaient et j'avais des pressentiments
plus sinistres que la situation ne
semblait le comporter. Je ne comprenais
-pas pourquoi j'tais ainsi convoqu dans un
-restaurant. Mon pre n'avait-il pas la maison
-du prsident de Kervign? Malgr les
-paroles rassurantes de Grard, je m'attendais
- tomber au milieu d'une sorte de lit
-de justice o j'allais tre jug solennellement
-et svrement.</p>
-
-<p>Socit Blbon! dit un garon.</p>
-
-<p>&mdash;Salon bleu! second! rpondit un autre.
-Conduisez.</p>
-
-<p>Aurlie m'avait menac souvent d'une
-partie fine aux Frres-Provenaux ou ailleurs,
-mais les vnements avaient tourn
-court, et, par le fait, je ne savais mme pas
-ce que c'tait qu'un restaurant la mode.
-Mes petits tonnements n'intresseraient
-personne, et je me garderai bien de dcrire
-ce que tout le monde connat. Je fus introduit
-dans un paradis, bas d'tage, orn
-comme le dessus d'une bote de bonbons et
-violemment chauff par un clairage surabondant.
-Il y avait l, autour d'une table,
+pas pourquoi j'étais ainsi convoqué dans un
+restaurant. Mon père n'avait-il pas la maison
+du président de Kervigné? Malgré les
+paroles rassurantes de Gérard, je m'attendais
+à tomber au milieu d'une sorte de lit
+de justice où j'allais être jugé solennellement
+et sévèrement.</p>
+
+<p>«Société Bélébon! dit un garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Salon bleu! second! répondit un autre.
+Conduisez.»</p>
+
+<p>Aurélie m'avait menacé souvent d'une
+partie fine aux Frères-Provençaux ou ailleurs,
+mais les événements avaient tourné
+court, et, par le fait, je ne savais même pas
+ce que c'était qu'un restaurant à la mode.
+Mes petits étonnements n'intéresseraient
+personne, et je me garderai bien de décrire
+ce que tout le monde connaît. Je fus introduit
+dans un paradis, bas d'étage, orné
+comme le dessus d'une boîte de bonbons et
+violemment chauffé par un éclairage surabondant.
+Il y avait là, autour d'une table,
servie comme sait le faire le plus illustre
-des matres d'htel parisiens, une douzaine
-de personnes dj parvenues au paroxysme
-des allgresses gastronomiques.</p>
-
-<p>Toutes ces personnes taient de Vannes;
-mais, bont du ciel! quel assemblage et qui
-se serait attendu ces criminels rapprochements!
-Mon pre, ce miroir du lgitimisme
-le plus pur, tait assis entre l'adjoint Mahureau,
-l'un des plus abandonns parmi les
+des maîtres d'hôtel parisiens, une douzaine
+de personnes déjà parvenues au paroxysme
+des allégresses gastronomiques.</p>
+
+<p>Toutes ces personnes étaient de Vannes;
+mais, bonté du ciel! quel assemblage et qui
+se serait attendu à ces criminels rapprochements!
+Mon père, ce miroir du légitimisme
+le plus pur, était assis entre l'adjoint Mahureau,
+l'un des plus abandonnés parmi les
sicaires du juste-milieu, et M. Kerjouhou,
commandant de la garde nationale! Bel-&OElig;il
-potisait avec un capitaine de la gendarmerie,
-clbre par sa svrit contre les
-rfractaires; Nougat, la fire Nougat, trinquait
+poétisait avec un capitaine de la gendarmerie,
+célèbre par sa sévérité contre les
+réfractaires; Nougat, la fière Nougat, trinquait
avec Mme Rimassu!</p>
-<p>Qu'tait, cependant, Mme Rimassu? J'hsite
- le dire. Une femme qui vendait des
+<p>Qu'était, cependant, Mme Rimassu? J'hésite
+à le dire. Une femme qui vendait des
chapeaux! Mais, tudieu! qu'elle buvait
-abondamment, cette roturire! Nougat lui
-ouvrait avec libralit la large bote o
-tait le portrait de Grard et disait chaque
+abondamment, cette roturière! Nougat lui
+ouvrait avec libéralité la large boîte où
+était le portrait de Gérard et disait à chaque
communion nouvelle:</p>
-<p>A Paris comme Paris!</p>
+<p>«A Paris comme à Paris!»</p>
-<p>L'oncle Blbon avait prs de lui un sordide
-avou qui suait la chicane malhonnte
-et qu' Vannes personne ne touchait sans
-mettre des gants fourrs. Vincent s'tait
-flanqu de deux redoutables commres:
+<p>L'oncle Bélébon avait près de lui un sordide
+avoué qui suait la chicane malhonnête
+et qu'à Vannes personne ne touchait sans
+mettre des gants fourrés. Vincent s'était
+flanqué de deux redoutables commères:
<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
une marchande de poisson de Lorient et
une veuve de plusieurs officiers de marine.</p>
-<p>Vous l'avez devin, c'tait la diligence
-qui tait l, la diligence tout entire! On
-continuait la table d'hte. En voyage, dit
+<p>Vous l'avez deviné, c'était la diligence
+qui était là, la diligence tout entière! On
+continuait la table d'hôte. En voyage, dit
l'axiome provincial, on fait si vite connaissance!</p>
<p>Loin de la patrie, il est si doux de contempler
des visages de son endroit!</p>
-<p>D'ailleurs, Paris comme Paris!</p>
+<p>D'ailleurs, à Paris comme à Paris!</p>
-<p>L, les distances se rapprochent, l'orgueil
-des castes disparat, ainsi que l'amertume
-des dissidences politiques. Il n'y a plus
+<p>Là, les distances se rapprochent, l'orgueil
+des castes disparaît, ainsi que l'amertume
+des dissidences politiques. Il n'y a plus à
Paris ni royalistes, ni ligueurs. Tous Bretons
ou tous Auvergnats! Le c&oelig;ur dans
-l'estomac, le sang la peau, la bouche
+l'estomac, le sang à la peau, la bouche
pleine!</p>
-<p>Il y avait beaucoup dire sur les m&oelig;urs
+<p>Il y avait beaucoup à dire sur les m&oelig;urs
de Mme Rimassu. Ah! beaucoup! Elle parlait
-gras. La poissonnire vous avait une
-odeur tout casser. La veuve des lieutenants
+gras. La poissonnière vous avait une
+odeur à tout casser. La veuve des lieutenants
de vaisseau sentait aussi lamentablement
-son fruit. C'est gal: Paris comme
- Paris! Libert libertas! comme criait ce
-dbauch de Blbon. Vincent ajoutait, les
-yeux hors de la tte: Et houp! Jabada!
+son fruit. C'est égal: à Paris comme
+à Paris! Liberté libertas! comme criait ce
+débauché de Bélébon. Vincent ajoutait, les
+yeux hors de la tête: Et houp! Jabadaô!
ce qui est une plaisanterie celtique.</p>
-<p>Quoique a, le seul qui gardt une posture
-dcente tait le pauvre Joson Michais,
-assis l'cart, au bas bout de la table. Il
-avait l'air tout contrit, mais il avait chang
-dj trois fois de bouteille.</p>
+<p>Quoique ça, le seul qui gardât une posture
+décente était le pauvre Joson Michais,
+assis à l'écart, au bas bout de la table. Il
+avait l'air tout contrit, mais il avait changé
+déjà trois fois de bouteille.</p>
-<p>Notre entre fut salue par une terrible
+<p>Notre entrée fut saluée par une terrible
acclamation.</p>
-<p>A la soupe! la soupe! cria mon pre.
-Viens que je t'embrasse, mon sclrat!
+<p>«A la soupe! à la soupe! cria mon père.
+Viens que je t'embrasse, mon scélérat!
Nous avons le capitaine de gendarmerie
-pour te conduire Vannes de brigade en
+pour te conduire à Vannes de brigade en
brigade.</p>
-<p>&mdash;Colonel! auprs de moi! ordonna Nougat.
+<p>&mdash;Colonel! auprès de moi! ordonna Nougat.
Je n'ai fait que grignoter en t'attendant.
-Bonsoir, Ren, mon drle! Croirais-tu
-que depuis mon dpart de Vannes je
-n'ai pas eu de mal l'estomac une seule
+Bonsoir, René, mon drôle! Croirais-tu
+que depuis mon départ de Vannes je
+n'ai pas eu de mal à l'estomac une seule
fois!</p>
<p>&mdash;Comme on voit bien qu'il a souffert par
le c&oelig;ur! soupira Bel-&OElig;il dans l'oreille du
gendarme.</p>
-<p>&mdash;Il a la ppie, ce bibi-l, fit observer
+<p>&mdash;Il a la pépie, ce bibi-là, fit observer
Mme Rimassu.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'touffe!
-lana aigrement le vieux Blbon.
-Bonsoir, innocent. a va bien, ta donzelle?</p>
+<p>&mdash;Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'étouffe!
+lança aigrement le vieux Bélébon.
+Bonsoir, innocent. Ça va bien, ta donzelle?»</p>
-<p>Il resta bouche bante, parce que Grard
-le regardait en face. Le vieux Blbon savait
-qu'il fallait respecter Grard. Mais mon
-pre, pleine voix:</p>
+<p>Il resta bouche béante, parce que Gérard
+le regardait en face. Le vieux Bélébon savait
+qu'il fallait respecter Gérard. Mais mon
+père, à pleine voix:</p>
-<p>A la soupe! la soupe! Bon apptit,
+<p>«A la soupe! à la soupe! Bon appétit,
bonne conscience! Les affaires seront pour
plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la
garde nationale! Que tout le monde vive...
-mme les gendarmes! A ta sant, chevalier!
-Sans toi, je ne serais pas Paris.</p>
+même les gendarmes! A ta santé, chevalier!
+Sans toi, je ne serais pas à Paris.»</p>
<h2>XXVII.<br />
<span class="medium">A PARIS COMME A PARIS!</span></h2>
<p class="p2">Il y avait dans ces derniers mots de mon
-bon pre: Sans toi, je ne serais pas
-Paris, une vive et chaude reconnaissance.
-J'eus grand plaisir l'embrasser, ainsi que
+bon père: «Sans toi, je ne serais pas à
+Paris,» une vive et chaude reconnaissance.
+J'eus grand plaisir à l'embrasser, ainsi que
mes deux tantes, qui, au demeurant, avaient
-t les amies de mon enfance. Quant aux
-deux Blbon, je ne les embrassai point.
-La guerre tait dclare. Toute la diligence,
+été les amies de mon enfance. Quant aux
+deux Bélébon, je ne les embrassai point.
+La guerre était déclarée. Toute la diligence,
ceux qui me connaissaient et ceux
-qui ne me connaissaient pas, me firent fte.
-La Rimassu dclara que j'avais grandi et
-pris du <em>truc</em>. La poissonnire et la veuve
-de la flotte m'adressrent d'aimables paroles.
+qui ne me connaissaient pas, me firent fête.
+La Rimassu déclara que j'avais grandi et
+pris du <em>truc</em>. La poissonnière et la veuve
+de la flotte m'adressèrent d'aimables paroles.
Pour m'utiliser, on but tout de suite
- ma sant, et ce Judas de Vincent doubla
+à ma santé, et ce Judas de Vincent doubla
la politesse.</p>
-<p>Grard semblait surpris et mcontent de
-trouver l des trangers. Il s'assit entre
-Nougat et l'adjoint. Aussitt qu'il eut pris
-place, il me fut ais de voir qu'on lui dcochait
-de tous cts des &oelig;illades interrogatives.
+<p>Gérard semblait surpris et mécontent de
+trouver là des étrangers. Il s'assit entre
+Nougat et l'adjoint. Aussitôt qu'il eut pris
+place, il me fut aisé de voir qu'on lui décochait
+de tous côtés des &oelig;illades interrogatives.
Il ne se pouvait point, cependant, que
-ce loyal et fier soldat, si lev au-dessus du
-niveau des autres convives, ft engag avec
+ce loyal et fier soldat, si élevé au-dessus du
+niveau des autres convives, fût engagé avec
eux dans une conspiration contre moi.</p>
<p>Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait
-eu folie le croire.</p>
+eu folie à le croire.</p>
<p>Je m'assis au bas bout de la table, non
loin de Joson Michais, qui me faisait des
-signes en tirant les mches de ses cheveux
+signes en tirant les mèches de ses cheveux
plats et me regardait avec des yeux humides.
Je lui tendis la main. Il la baisa bel et
bien et me dit tout bas:</p>
-<p>Ah! monsi el chevlier! y a du tbc!
+<p>«Ah! monsié el chevâlier! y a du tâbâc!
<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></p>
<p>&mdash;Qu'est-ce? demandai-je en me cachant
-derrire ma serviette que je dpliai.</p>
+derrière ma serviette que je dépliai.</p>
-<p>&mdash;E j'ne sais point, me rpondit Joson;
-mais, quoique a, y en ! aussi vrai comme
-ej'ne mens point, faut dire la vrit!</p>
+<p>&mdash;E j'ne sais point, me répondit Joson;
+mais, quoique ça, y en â! aussi vrai comme
+ej'ne mens point, faut dire la vérité!</p>
-<p>&mdash;Pstt! me fit Bel-&OElig;il mystrieusement.</p>
+<p>&mdash;Pstt!» me fit Bel-&OElig;il mystérieusement.</p>
<p>Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix,
elle me dit, en confidence, au travers
de la table:</p>
-<p>Tu as souffert, Ren! T'avais-je mis en
-garde contre les entranements de cette funeste
+<p>«Tu as souffert, René! T'avais-je mis en
+garde contre les entraînements de cette funeste
passion?</p>
-<p>&mdash;Qu'elle est bte! grommela Vincent.</p>
+<p>&mdash;Qu'elle est bête!» grommela Vincent.</p>
-<p>Je ne prtends pas qu'il et tout fait
-tort au fond; mais, sur un geste de Grard,
-il se hta de mettre son nez dans son
+<p>Je ne prétends pas qu'il eût tout à fait
+tort au fond; mais, sur un geste de Gérard,
+il se hâta de mettre son nez dans son
verre.</p>
-<p>Grard tait le matre ici. Cela sautait
-aux yeux et je ne pouvais me dfendre de
-penser: Si je suis condamn, c'est qu'il
-l'aura bien voulu.</p>
+<p>Gérard était le maître ici. Cela sautait
+aux yeux et je ne pouvais me défendre de
+penser: «Si je suis condamné, c'est qu'il
+l'aura bien voulu.»</p>
-<p>Pauvre frre chri! si beau! si jeune!
+<p>Pauvre frère chéri! si beau! si jeune!
si heureux! Les secrets desseins de la
-Providence ressemblent parfois un jeu
+Providence ressemblent parfois à un jeu
cruel.</p>
<p>Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses
-toilettes qui maillaient, ce soir-l,
-le salon bleu des Frres-Provenaux!
-A Paris comme Paris, c'est clair. On peut
+toilettes qui émaillaient, ce soir-là,
+le salon bleu des Frères-Provençaux!
+A Paris comme à Paris, c'est clair. On peut
tout se permettre dans cette grande cohue
-o chacun passe inaperu: c'est vident.
+où chacun passe inaperçu: c'est évident.
Retournez vos habits, si vous voulez, et
-portez une paire de volailles plumes sous
+portez une paire de volailles plumées sous
vos aisselles, personne ne vous dira: mon
-c&oelig;ur. Voil l'axiome. Vous iriez tout nus
+c&oelig;ur. Voilà l'axiome. Vous iriez tout nus
dans les rues sans les sergents de ville.</p>
-<p>Partant de l, pourquoi la province arrive-t-elle
-toujours avec l'ide bien arrte
-d'blouir ce Paris qui ne la regardera pas?
+<p>Partant de là, pourquoi la province arrive-t-elle
+toujours avec l'idée bien arrêtée
+d'éblouir ce Paris qui ne la regardera pas?
Ma tante Bel-&OElig;il avait une robe de velours
-amarante, achete pour les noces de ma
-s&oelig;ur et un certain crpe de Chine bleu tendre,
+amarante, achetée pour les noces de ma
+s&oelig;ur et un certain crêpe de Chine bleu tendre,
je dis tendre comme son c&oelig;ur sensible.
-Sur son front jouait une ferronnire, et un
-oiseau de paradis un peu pel hrissait ses
-cheveux. Elle tait splendide, mais moins
+Sur son front jouait une ferronnière, et un
+oiseau de paradis un peu pelé hérissait ses
+cheveux. Elle était splendide, mais moins
que Nougat, rouge comme une tomate dans
un spencer collant de satin blanc, sur lequel
-se drapait une charpe de barge vert
-fonc frange d'or. Un collier de topazes
+se drapait une écharpe de barége vert
+foncé frangée d'or. Un collier de topazes
serrait son gros cou, et un perruquier de
-Paris lui avait arrang sur la tte un effrayant
-turban apport de Bretagne. Les
-garons cassaient les assiettes en la regardant.</p>
-
-<p>Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythre
-provinciale, avait dploy le chle Ternaux
-de ses anciens triomphes. Son comique tait
-moins effrn que celui de mes tantes. La
-veuve de l'arme navale tait presque la
+Paris lui avait arrangé sur la tête un effrayant
+turban apporté de Bretagne. Les
+garçons cassaient les assiettes en la regardant.</p>
+
+<p>Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythère
+provinciale, avait déployé le châle Ternaux
+de ses anciens triomphes. Son comique était
+moins effréné que celui de mes tantes. La
+veuve de l'armée navale était presque à la
mode, parce que le corps de MM. les officiers
-se fournit Paris. C'tait en sa personne
-mme que le ravage apparaissait. On
+se fournit à Paris. C'était en sa personne
+même que le ravage apparaissait. On
a beau dire: le service de la mer use la
chair comme le fer et le bois.</p>
-<p>Parlez-moi des poissonnires de Lorient!
-Savez-vous ce que cote au pcheur qui le
-prend ce faisan de la mer, ce poisson vtu
+<p>Parlez-moi des poissonnières de Lorient!
+Savez-vous ce que coûte au pêcheur qui le
+prend ce faisan de la mer, ce poisson vêtu
d'argent mat, le plus beau, le mieux fait, le
-plus dlicat de nos ctes, le lupus d'Horace,
-le bar de Vfour? Les bars s'en vont.
+plus délicat de nos côtes, le lupus d'Horace,
+le bar de Véfour? Les bars s'en vont.
Le prix d'un bar de vingt livres varie entre
-une journe et la noyade. La poissonnire
-de Lorient l'achte quarante sous et le revend
-un louis. A Paris, il vous cotera
+une journée et la noyade. La poissonnière
+de Lorient l'achète quarante sous et le revend
+un louis. A Paris, il vous coûtera
soixante francs. Nos bateliers seraient bien
riches s'ils avaient seulement le quart du
-prix rel de leurs pches. Mais ils sont trs
-pauvres. La poissonnire a des pendants
-d'or qui allongent ses oreilles jusqu' l'paule.
+prix réel de leurs pêches. Mais ils sont très
+pauvres. La poissonnière a des pendants
+d'or qui allongent ses oreilles jusqu'à l'épaule.
Le conducteur de diligence <em>met de
-ct</em>. Le consignataire de Paris devient
-millionnaire ds sa seconde faillite. Ainsi
-va la mare.</p>
+côté</em>. Le consignataire de Paris devient
+millionnaire dès sa seconde faillite. Ainsi
+va la marée.</p>
-<p>Quant aux hommes, ils avaient gnralement
-l'habit bleu barbeau boutons d'or, sauf
-le gendarme, agraf dans une redingote
+<p>Quant aux hommes, ils avaient généralement
+l'habit bleu barbeau à boutons d'or, sauf
+le gendarme, agrafé dans une redingote
longue dite demi-solde. La cuisine des
-Frres-Provenaux tait trs franchement
-de leur got. Les deux sexes faisaient assaut
+Frères-Provençaux était très franchement
+de leur goût. Les deux sexes faisaient assaut
de bonnes dispositions, et les encouragements
-de mon pre obtenaient l'approbation
-gnrale.</p>
+de mon père obtenaient l'approbation
+générale.</p>
-<p>J'entendis Nougat qui demandait Grard:</p>
+<p>J'entendis Nougat qui demandait à Gérard:</p>
-<p>L'as-tu vue, mon colonel?</p>
+<p>«L'as-tu vue, mon colonel?»</p>
-<p>L'oncle Blbon ajouta en clignant de
+<p>L'oncle Bélébon ajouta en clignant de
l'&oelig;il:</p>
-<p>C'est peut-tre dj chose faite, dis
-donc?</p>
+<p>«C'est peut-être déjà chose faite, dis
+donc?»</p>
-<p>Tous les membres de ma famille, et mme
-les gens de Vannes, semblrent comprendre
+<p>Tous les membres de ma famille, et même
+les gens de Vannes, semblèrent comprendre
<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-cette question dont le sens m'chappait.
-Je m'tais promis d'tre calme; mais cette
-convocation de toute la diligence,&mdash;coup,
-intrieur et rotonde,&mdash;m'exasprait sourdement.
-C'tait un surcrot de torture dont
-l'ide devait appartenir cet abominable
-Blbon.</p>
-
-<p>J'attendis avec anxit la rponse de
-Grard. Tout me faisait peur. Grard ne
-rpondit que par un geste d'impatience.</p>
-
-<p>Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre
-heures. C'est la premire fois que je vois la
+cette question dont le sens m'échappait.
+Je m'étais promis d'être calme; mais cette
+convocation de toute la diligence,&mdash;coupé,
+intérieur et rotonde,&mdash;m'exaspérait sourdement.
+C'était un surcroît de torture dont
+l'idée devait appartenir à cet abominable
+Bélébon.</p>
+
+<p>J'attendis avec anxiété la réponse de
+Gérard. Tout me faisait peur. Gérard ne
+répondit que par un geste d'impatience.</p>
+
+<p>«Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre
+heures. C'est la première fois que je vois la
capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait
-pas tant de faons, hein, Vincent?</p>
+pas tant de façons, hein, Vincent?</p>
-<p>&mdash;Ah! mais, rpliqua le rustre, c'est que
-tu tais un gaillard, papa!</p>
+<p>&mdash;Ah! mais, répliqua le rustre, c'est que
+tu étais un gaillard, papa!</p>
-<p>&mdash;Nous les savions toutes! A la sant du
+<p>&mdash;Nous les savions toutes! A la santé du
colonel, dont le rapide avancement honore
- la fois sa famille et le pays qui l'a vu natre!</p>
+à la fois sa famille et le pays qui l'a vu naître!»</p>
-<p>Mon pre avait dj fronc le sourcil,
-mais ce toast le drida. Ce vieux Blbon
-tait un idiot d'esprit.</p>
+<p>Mon père avait déjà froncé le sourcil,
+mais ce toast le dérida. Ce vieux Bélébon
+était un idiot d'esprit.</p>
-<p>Les verres se choqurent avec fracas.</p>
+<p>Les verres se choquèrent avec fracas.</p>
-<p>Voyons, Parisien, reprit l'oncle haute
+<p>«Voyons, Parisien, reprit l'oncle à haute
et intelligible voix, vas-tu nous parler de ta
-donzelle, la fin! Tu as d faire danser les
-cus bretons! Je voudrais bien savoir
-qu'est-ce que c'est que cette paroissienne-l,
-pour s'tre mise avec un oiseau comme
-toi!</p>
+donzelle, à la fin! Tu as dû faire danser les
+écus bretons! Je voudrais bien savoir
+qu'est-ce que c'est que cette paroissienne-là,
+pour s'être mise avec un oiseau comme
+toi!»</p>
<p>Sans les gens de la diligence, il est fort
-possible que j'eusse rpondu tranquillement,
-tant j'tais fait aux despotiques boutades
-du vieux Blbon. Mais sur tous ces
-vulgaires visages, le mme sourire satisfait
+possible que j'eusse répondu tranquillement,
+tant j'étais fait aux despotiques boutades
+du vieux Bélébon. Mais sur tous ces
+vulgaires visages, le même sourire satisfait
se montra. Je perdis patience du premier
coup:</p>
-<p>Chez nous, les portes taient fermes,
-mon oncle, rpliquai-je en contenant ma
+<p>«Chez nous, les portes étaient fermées,
+mon oncle, répliquai-je en contenant ma
voix, et il y a dans toutes les maisons des
-inconvnients qu'il faut supporter de son
+inconvénients qu'il faut supporter de son
mieux. Mais ici, nous ne sommes pas chez
nous et nous ne sommes pas seuls. Je vous
-prviens que les oreilles de Vincent payeront
-votre premire impertinence!</p>
+préviens que les oreilles de Vincent payeront
+votre première impertinence!</p>
-<p>&mdash;Attrape scier, quoique a! grogna
+<p>&mdash;Attrape à scier, quoique ça! grogna
voluptueusement Joson Michais.</p>
<p>&mdash;Tiens! tiens! fit le gendarme.</p>
-<p>&mdash;Peste! dit l'adjoint, qui lana une &oelig;illade
- la garde civique. Ah! diable!</p>
+<p>&mdash;Peste! dit l'adjoint, qui lança une &oelig;illade
+à la garde civique. Ah! diable!»</p>
<p>La garde civique repartit:</p>
-<p>Ah! diable! Peste!</p>
+<p>«Ah! diable! Peste!»</p>
-<p>Rimassu me lana une boulette de mie de
-pain qui tmoignait de son estime; la veuve
-maritime battit des mains, et la poissonnire
-s'cria au milieu d'un fou rire:</p>
+<p>Rimassu me lança une boulette de mie de
+pain qui témoignait de son estime; la veuve
+maritime battit des mains, et la poissonnière
+s'écria au milieu d'un fou rire:</p>
-<p>Tranche, la vieille morue! Pare,
-vide, sale, sche! Que faut-il avec a?</p>
+<p>«Tranchée, la vieille morue! Parée,
+vidée, salée, séchée! Que faut-il avec ça?»</p>
-<p>Vincent s'tait lev demi, blme de
-rage, Grard le fit rasseoir d'un coup de
-plat de main au sommet du crne. Mon
-pre, moiti riant, moiti contrit, me dit:</p>
+<p>Vincent s'était levé à demi, blême de
+rage, Gérard le fit rasseoir d'un coup de
+plat de main au sommet du crâne. Mon
+père, moitié riant, moitié contrit, me dit:</p>
-<p>Ren! Ren! monsieur.</p>
+<p>«René! René! monsieur.»</p>
-<p>Puis, s'adressant au Blbon il ajouta:</p>
+<p>Puis, s'adressant au Bélébon il ajouta:</p>
-<p>C'est pour rire, mon oncle. Mais vous
+<p>«C'est pour rire, mon oncle. Mais vous
avez quelquefois trop d'esprit. Voyons, la
paix! On ne prend pas les mouches avec du
-vinaigre.</p>
+vinaigre.»</p>
-<p>Ceci tait norme de la part de mon pre,
-car rien ne saurait donner une ide de l'influence
-qu'avait prise sur lui le vieux Blbon.</p>
+<p>Ceci était énorme de la part de mon père,
+car rien ne saurait donner une idée de l'influence
+qu'avait prise sur lui le vieux Bélébon.</p>
-<p>L'oncle va souvent trop loin! dit aussitt
+<p>«L'oncle va souvent trop loin! dit aussitôt
Nougat.</p>
-<p>&mdash;Si ce n'tait son ge et son dfaut de
+<p>&mdash;Si ce n'était son âge et son défaut de
fortune.... ajouta Bel-&OElig;il qui avait d'anciennes
-querelles vider.</p>
+querelles à vider.</p>
-<p>&mdash;La paix! la paix! rpta mon pre.
+<p>&mdash;La paix! la paix! répéta mon père.
Au fricot! Qui veut de la perdrix au choux?
-C'est cuisin la papa! Mange cette corporaille,
-fils Ren, ou je te dshrite! Ah!
-ah! mon oncle! coutez donc! il a son franc
-parler: il n'est pas encore msalli. Nage
+C'est cuisiné à la papa! Mange cette corporaille,
+fils René, ou je te déshérite! Ah!
+ah! mon oncle! écoutez donc! il a son franc
+parler: il n'est pas encore mésallié. Nage
partout, matelots! et en mesure! Les truffes
-vont venir! Bon apptit, bonne conscience!
-A la sant de sainte casserole!</p>
+vont venir! Bon appétit, bonne conscience!
+A la santé de sainte casserole!</p>
-<p>&mdash;Bravo! cria la poissonnire. Des marquis
-comme a, a fait plaisir voir!</p>
+<p>&mdash;Bravo! cria la poissonnière. Des marquis
+comme ça, ça fait plaisir à voir!</p>
-<p>&mdash;J'avais oubli de te dire, Ren, chanta
-Nougat, exalte; depuis mon dpart de
-Vannes, je n'ai pas eu mal l'estomac une
-seule fois. J'tais faite pour les voyages.
+<p>&mdash;J'avais oublié de te dire, René, chanta
+Nougat, exaltée; depuis mon départ de
+Vannes, je n'ai pas eu mal à l'estomac une
+seule fois. J'étais faite pour les voyages.
Paris est un paradis.</p>
-<p>&mdash;Loin du bruit, murmura Bel-&OElig;il,
-l'heure mme o nous sommes, combien de
-c&oelig;urs sensibles doivent y chercher le bonheur!</p>
+<p>&mdash;Loin du bruit, murmura Bel-&OElig;il, à
+l'heure même où nous sommes, combien de
+c&oelig;urs sensibles doivent y chercher le bonheur!»</p>
<p>Vincent absorbait pour se consoler; l'oncle
-Blbon cherchait un moyen de prendre
+Bélébon cherchait un moyen de prendre
sa revanche. Si j'avais pu manger la carcasse
-de perdrix que mon pre m'avait impose,
-j'aurais gagn cent pour cent, mais
-c'tait l'impossible.
+de perdrix que mon père m'avait imposée,
+j'aurais gagné cent pour cent, mais
+c'était l'impossible.
<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></p>
-<p>J'touffais dans cette atmosphre chaude
-et charge de vapeurs culinaires. Ma tte
-brlait. Je travaillais comme jadis aux
-heures de ma fivre, poursuivant toujours
-le mot d'une nigme qui sans cesse me
+<p>J'étouffais dans cette atmosphère chaude
+et chargée de vapeurs culinaires. Ma tête
+brûlait. Je travaillais comme jadis aux
+heures de ma fièvre, poursuivant toujours
+le mot d'une énigme qui sans cesse me
fuyait.</p>
-<p>Quel tait ici le rle de Grard? Il n'y
-avait pas s'y tromper; j'avais surpris des
+<p>Quel était ici le rôle de Gérard? Il n'y
+avait pas à s'y tromper; j'avais surpris des
signes d'intelligence. Il avait honte de ses
-allis, mais il avait des allis. Contre qui
+alliés, mais il avait des alliés. Contre qui
cette alliance? Contre moi? Et pourtant,
-Grard m'aimait, j'en tais sr: je l'aurais
-jur.</p>
+Gérard m'aimait, j'en étais sûr: je l'aurais
+juré.</p>
-<p>Il est des circonstances o ceux qui vous
-aiment peuvent tre contre vous. Je n'avais
+<p>Il est des circonstances où ceux qui vous
+aiment peuvent être contre vous. Je n'avais
pas le sang-froid qu'il faut pour raisonner
-dans cet ordre d'ides, trs multiples et
-trs subtiles, dont le rsum est la phrase
-proverbiale: <em>Sauver un noy malgr lui</em>.
-Les demi teintes m'chappaient. Grard
-devait tre mon ami ou mon ennemi; entre
-ces deux extrmes, point de milieu.</p>
+dans cet ordre d'idées, très multiples et
+très subtiles, dont le résumé est la phrase
+proverbiale: <em>Sauver un noyé malgré lui</em>.
+Les demi teintes m'échappaient. Gérard
+devait être mon ami ou mon ennemi; entre
+ces deux extrêmes, point de milieu.</p>
<p>A chaque instant, des frissons me passaient
par le corps. La grotesque bombance
qui m'entourait ne faisait sur moi qu'une
-impression trs vague. Toute autre chose
-m'et gn pareillement et peut-tre davantage.
-Je travaillais, je cherchais, j'puisais
-mon effort m'isoler. Je souffrais un degr
+impression très vague. Toute autre chose
+m'eût gêné pareillement et peut-être davantage.
+Je travaillais, je cherchais, j'épuisais
+mon effort à m'isoler. Je souffrais à un degré
terrible, et je n'aurais pas su dire de quoi
je souffrais.</p>
-<p>Quelque chose menaait, voil le vrai.
+<p>Quelque chose menaçait, voilà le vrai.
Tout grand malheur qui pend a son cri
-muet. On l'coute, il trouble, il navre.</p>
+muet. On l'écoute, il trouble, il navre.</p>
-<p>La pense d'Aurlie me vint. Pourquoi?
-Et-elle t sa place, si svrement que
-je l'aie pu juger, parmi ces incongruits de
-bas tage? Et, cependant, son absence me
-causait de l'tonnement et de la peur.</p>
+<p>La pensée d'Aurélie me vint. Pourquoi?
+Eût-elle été à sa place, si sévèrement que
+je l'aie pu juger, parmi ces incongruités de
+bas étage? Et, cependant, son absence me
+causait de l'étonnement et de la peur.</p>
-<p>Elle tait la correspondante naturelle de
-ma famille Paris, tant cause du lien de
-parent qu'en raison de mon sjour chez
+<p>Elle était la correspondante naturelle de
+ma famille à Paris, tant à cause du lien de
+parenté qu'en raison de mon séjour chez
elle. Seule elle pouvait fournir sur moi certains
-renseignements. On avait d l'aller
+renseignements. On avait dû l'aller
voir au saut de la voiture.</p>
-<p>A moins que ce voyage ne ft un pur prtexte
-pour s'empter aux Frres-Provenaux.</p>
+<p>A moins que ce voyage ne fût un pur prétexte
+pour s'empâter aux Frères-Provençaux.</p>
-<p>Cette dernire hypothse n'tait pas l'absurde,
+<p>Cette dernière hypothèse n'était pas l'absurde,
comme le lecteur pourrait le supposer.
On a vu parfois la province se ruer
-sur Paris, les mains pleines d'intrts encore
+sur Paris, les mains pleines d'intérêts encore
plus respectables, et revenir chez elle,
-vaincue plus qu'Annibal, par les dlices
+vaincue plus qu'Annibal, par les délices
du Palais-Royal, cette Capoue des vaillances
-dpartementales. Cependant je n'admis
-point qu'il en pt tre ainsi. L'absence
-d'Aurlie en vint me proccuper de plus
+départementales. Cependant je n'admis
+point qu'il en pût être ainsi. L'absence
+d'Aurélie en vint à me préoccuper de plus
en plus.</p>
-<p>Elle tait la femme des escapades. Elle
+<p>Elle était la femme des escapades. Elle
avait l'esprit qu'il fallait pour rire aux larmes
et savourer le comique de cette prodigieuse
-exhibition. Elle tait du monde, mais
- sa faon, et ce qu'on appelle la distinction
-tait pour elle un vtement plutt qu'une
-peau. Cette soire et t mmorable dans
-sa vie. Elle y aurait pay place au poids de
+exhibition. Elle était du monde, mais
+à sa façon, et ce qu'on appelle la distinction
+était pour elle un vêtement plutôt qu'une
+peau. Cette soirée eût été mémorable dans
+sa vie. Elle y aurait payé place au poids de
l'or.</p>
-<p>Ne l'avait-on point invite? Etait-ce rserve?
-La rserve n'touffait ici personne,
-et mon bon pre, qui dtestait si cruellement
-les msalliances, n'avait pas honte du
-tout de ses convives. A Paris comme
+<p>Ne l'avait-on point invitée? Etait-ce réserve?
+La réserve n'étouffait ici personne,
+et mon bon père, qui détestait si cruellement
+les mésalliances, n'avait pas honte du
+tout de ses convives. A Paris comme à
Paris! La truffe purifie toutes choses.</p>
-<p>L'ide naissait en moi qu'Aurlie pouvait
-tre employe quelque tnbreuse machination.</p>
+<p>L'idée naissait en moi qu'Aurélie pouvait
+être employée à quelque ténébreuse machination.</p>
-<p>Mais on me gardait vue. Les truffes venaient
-d'arriver. L'oncle Blbon avait rdit
+<p>Mais on me gardait à vue. Les truffes venaient
+d'arriver. L'oncle Bélébon avait réédité
coup sur coup trois de ses plus forts
calembours; sa faveur renaissait de ses
ruines.</p>
-<p>Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il
+<p>«Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il
faut prendre des gants de satin blanc
pour vous parler, vous n'avez pas encore
-demand des nouvelles de votre tante Renotte
-qui, Dieu merci, vous en a assez fourr.
+demandé des nouvelles de votre tante Renotte
+qui, Dieu merci, vous en a assez fourré.
Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte
-est reste malade de l'affaire de la
-Poule Noire, et c'est elle qui partira la premire,
- ce qu'elle dit. Vincent n'est pas
-si bien habill que vous, mais il n'a pas
-port malheur sa famille.</p>
+est restée malade de l'affaire de la
+Poule Noire, et c'est elle qui partira la première,
+à ce qu'elle dit. Vincent n'est pas
+si bien habillé que vous, mais il n'a pas
+porté malheur à sa famille.»</p>
<p>Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient
-savoir fond l'affaire de la Poule
-Noire, les autres maudissaient l'oncle Blbon
-qui mettait du noir dans la fte. Mon
-pre jeta sur moi un regard attrist.</p>
+savoir à fond l'affaire de la Poule
+Noire, les autres maudissaient l'oncle Bélébon
+qui mettait du noir dans la fête. Mon
+père jeta sur moi un regard attristé.</p>
-<p>On a du chagrin la maison, Ren,
+<p>«On a du chagrin à la maison, René,
murmura-t-il; les deux petits sont malades
-aussi. Mais servez le chambertin, garon,
+aussi. Mais servez le chambertin, garçon,
et toi, l'oncle, que le diable t'emporte!</p>
<p>&mdash;L'ignorance engendre la superstition,
@@ -15402,126 +15364,126 @@ formula Bel-&OElig;il.
<p>&mdash;T'ai-je dit, me demanda Nougat, que
depuis Vannes, je n'avais pas senti mon estomac?
-Quelques truffes, Kervign, s'il
-vous plat. Figurez-vous, ma bonne madame
-Rimassu, qu' Vannes, je ne peux pas digrer
+Quelques truffes, Kervigné, s'il
+vous plaît. Figurez-vous, ma bonne madame
+Rimassu, qu'à Vannes, je ne peux pas digérer
un blanc de poulet!</p>
-<p>&mdash;Quoique a, glissa Joson Michais
-mon oreille, o donc qu'est all notre monsi
-Grard?</p>
+<p>&mdash;Quoique ça, glissa Joson Michais à
+mon oreille, où donc qu'est allé notre monsié
+Gérard?»</p>
-<p>Je tressaillis comme si j'avais reu un
-coup violent. Grard, en effet, n'tait plus
- sa place.</p>
+<p>Je tressaillis comme si j'avais reçu un
+coup violent. Gérard, en effet, n'était plus
+à sa place.</p>
-<p>Pour sr et pour vrai, acheva Joson, y
-a du tbc, ej'ne mens pas!</p>
+<p>«Pour sûr et pour vrai, acheva Joson, y
+a du tâbâc, ej'ne mens pas!»</p>
-<p>Mon pre arrivait en ce moment de joie
-qui prcde la plnitude.</p>
+<p>Mon père arrivait en ce moment de joie
+qui précède la plénitude.</p>
-<p>Garon! dit-il avec une emphase symptomatique,
-versez aussi du chambertin ce
+<p>«Garçon! dit-il avec une emphase symptomatique,
+versez aussi du chambertin à ce
simple villageois que j'ai fait aujourd'hui
-asseoir notre table. Jadis nos anctres
+asseoir à notre table. Jadis nos ancêtres
avaient la coutume de s'entourer de leurs
-serviteurs. J'aime le souvenir de ces poques
+serviteurs. J'aime le souvenir de ces époques
patriarcales.</p>
-<p>&mdash;Ah! Kervign! soupira ma tante Bel-&OElig;il,
-que n'avez-vous toujours ce style lev!</p>
+<p>&mdash;Ah! Kervigné! soupira ma tante Bel-&OElig;il,
+que n'avez-vous toujours ce style élevé!</p>
<p>&mdash;Demain, nous serons au noble faubourg,
risqua Nougat imprudemment. On
peut bien s'encanailler un peu aujourd'hui.</p>
<p>&mdash;De quoi, ma grosse? interrogea la
-poissonnire de Lorient, hrisse comme
+poissonnière de Lorient, hérissée comme
une brosse. Dites-vous cela pour les personnes
qui sont dans le commerce?</p>
<p>&mdash;Nous ne sommes plus sous l'ancien
-rgime! proclama la garde nationale.</p>
+régime! proclama la garde nationale.</p>
<p>&mdash;Mords la! excita Vincent. Kiss! kiss!
kiss!</p>
-<p>&mdash;La canaille, s'cria loyalement le gendarme,
-c'est les rfractaires et les perturbateurs
+<p>&mdash;La canaille, s'écria loyalement le gendarme,
+c'est les réfractaires et les perturbateurs
de l'ordre public, sous un prince
ami de la Fayette!</p>
-<p>&mdash;Et de son cheval blanc, grina le vieux
-Blbon. Un sou qui chantera <cite>la Parisienne</cite>!</p>
+<p>&mdash;Et de son cheval blanc, grinça le vieux
+Bélébon. Un sou à qui chantera <cite>la Parisienne</cite>!»</p>
-<p>L'adjoint chercha son charpe. Je vis
-bien que mon pre allait hisser le drapeau
+<p>L'adjoint chercha son écharpe. Je vis
+bien que mon père allait hisser le drapeau
blanc, mais le champagne parut. On s'embrassa.
-Nougat et Mme Rimassu pleurrent.
-Au troisime verre de champagne, ils taient
-tous Franais et militaires. La poissonnire
-de Lorient et pu crier vive l'Empereur
+Nougat et Mme Rimassu pleurèrent.
+Au troisième verre de champagne, ils étaient
+tous Français et militaires. La poissonnière
+de Lorient eût pu crier vive l'Empereur
sans rencontrer la moindre opposition.</p>
-<p>A la musique, mon oncle! ordonna mon
-pre d'une voix tonnante.</p>
+<p>«A la musique, mon oncle! ordonna mon
+père d'une voix tonnante.»</p>
-<p>Aussitt Blbon:</p>
+<p>Aussitôt Bélébon:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">On dit qu'aux noces de Thtis</div>
-<div class="line">Tous les dieux s'assemblrent:</div>
-<div class="line">Junon, Pallas, Crs, Iris</div>
-<div class="line">Et Vnus s'y trouvrent.</div>
+<div class="line">On dit qu'aux noces de Thétis</div>
+<div class="line">Tous les dieux s'assemblèrent:</div>
+<div class="line">Junon, Pallas, Cérès, Iris</div>
+<div class="line">Et Vénus s'y trouvèrent.</div>
</div></div></div>
-<p>Mais il ne chantait pas seul. La poissonnire
+<p>Mais il ne chantait pas seul. La poissonnière
faux-bourdonnait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Ce sont les maires et les prfets</div>
+<div class="line">Ce sont les maires et les préfets</div>
<div class="line i1">Qui sont de jolis cadets;</div>
<div class="line i1">Ils nous font tirer z'au sort,</div>
<div class="line i3">Tirer z'au sort,</div>
<div class="line i3">Tirer z'au sort,</div>
-<div class="line">Et nous envoient-z- la mort!</div>
+<div class="line">Et nous envoient-z-à la mort!</div>
</div></div></div>
-<p>Rimassu grinait en fifre:</p>
+<p>Rimassu grinçait en fifre:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Ah! la jolie vie que l'on mne</div>
-<div class="line">Dans un rgiment de hussards!</div>
+<div class="line">Ah! la jolie vie que l'on mène</div>
+<div class="line">Dans un régiment de hussards!</div>
<div class="line">L'on rit, l'on chante, l'on aime</div>
<div class="line">Et l'on ne craint point les hasards.</div>
</div></div></div>
<p>Le capitaine de gendarmerie, sans respect
-pour son uniforme, se mit siffler la
+pour son uniforme, se mit à siffler la
<cite>Marseillaise</cite>, Vincent fit le coq, ma tante
Bel-&OElig;il roucoula:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Pour gente bergre,</div>
+<div class="line">Pour gente bergère,</div>
<div class="line">Galant cavalier......</div>
</div></div></div>
-<p>Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux
+<p>«Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux
de ne pas savoir une chanson: trois
moines passant, trois poires pendant, chacun
en prit une et il en resta deux....</p>
<p>&mdash;Mon premier, proposa Bel-&OElig;il, est un
-mtal prcieux, mon second un envoy des
-cieux, mon tout un fruit dlicieux: un baiser
- qui devinera ma charade!</p>
+métal précieux, mon second un envoyé des
+cieux, mon tout un fruit délicieux: un baiser
+à qui devinera ma charade!</p>
-<p>&mdash;Jouons la main chaude! opina Nougat:</p>
+<p>&mdash;Jouons à la main chaude! opina Nougat:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -15529,1347 +15491,1347 @@ cieux, mon tout un fruit dlicieux: un baiser
<div class="line">Avec un bandeau sur les yeux....</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;Eh! houp, Jabado! criait Joson, en
+<p>&mdash;Eh! houp, Jabadâo! criait Joson, en
brandissant son verre de champagne, c'est
-mignon, cte petit cidre, monsi el chevlier.
-Ej' suis vot'mtelot la vie, la mort,
-faut pas mentir.... Mais n'empche qu'y
-a du tbc!
+mignon, cte petit cidre, monsié el chevâlier.
+Ej' suis vot'mâtelot à la vie, à la mort,
+faut pas mentir.... Mais n'empêche qu'y
+a du tâbâc!
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span></p>
-<p>&mdash;Grenadiers! dclama tout coup la
-garde civique, vous tes la nation arme!
-La France librale vous a confi ses institutions.
-Si jamais l'tranger....</p>
+<p>&mdash;Grenadiers! déclama tout à coup la
+garde civique, vous êtes la nation armée!
+La France libérale vous a confié ses institutions.
+Si jamais l'étranger....</p>
<p>&mdash;A bas les Anglais!</p>
-<p>&mdash;Ah! l'Allemagne! fit Bel-&OElig;il, la rveuse
+<p>&mdash;Ah! l'Allemagne! fit Bel-&OElig;il, la rêveuse
Allemagne. Que Dieu m'envoie l'auteur de <cite>Lottchen ou
-la Filleule du Rhingrave</cite>!</p>
+la Filleule du Rhingrave</cite>!»</p>
<p>L'adjoint demanda:</p>
-<p>Jetez-vous vos langues aux chiens? Un
-des trois moines s'appelait Chacun.... Btes!</p>
+<p>«Jetez-vous vos langues aux chiens? Un
+des trois moines s'appelait Chacun.... Bêtes!»</p>
-<p>Et il s'affaissa dans un rire homrique.
-Vincent lui versa une demi-tasse de caf
-l'intrieur de sa cravate.</p>
+<p>Et il s'affaissa dans un rire homérique.
+Vincent lui versa une demi-tasse de café à
+l'intérieur de sa cravate.</p>
-<p>Celui qui s'appelait Chacun prit une
+<p>«Celui qui s'appelait Chacun prit une
poire, continua l'adjoint qui essaya de l'embrasser,
et de la sorte il restait deux poires.....
-Btes!.... madame me croit dans
+Bêtes!.... madame me croit dans
mon lit.</p>
<p>&mdash;Viens danser, pataud! dit Nougat qui
-saisit le gendarme bras-le-corps. Je n'ai
-pas mal l'estomac!</p>
+saisit le gendarme à bras-le-corps. Je n'ai
+pas mal à l'estomac!</p>
<p>&mdash;A la danse! A la danse!</p>
-<p>&mdash;Garon, des violons!</p>
+<p>&mdash;Garçon, des violons!</p>
<p>&mdash;Nous deux, me dit Bel-&OElig;il en se pendant
- mon bras, comme si j'eusse t l'auteur
+à mon bras, comme si j'eusse été l'auteur
de <cite>Lottchen ou la Filleule du Rhingrave</cite>,
-cherchons un lieu cart pour parler
+cherchons un lieu écarté pour parler
la seule langue qui convienne aux c&oelig;urs
-sensibles.</p>
+sensibles.»</p>
<h2>XXVIII.<br />
<span class="medium">L'EPREUVE.</span></h2>
<p class="p2">On dansa. Quatre couples, suivis par la
-galerie, passrent dans le salon voisin, o
-il y avait un piano. Le piano fut touch par
-un garon du restaurant que la duret des
-temps avait prcipit des sommets de l'art.
-Le personnel des Frres-Provenaux prouvait
+galerie, passèrent dans le salon voisin, où
+il y avait un piano. Le piano fut touché par
+un garçon du restaurant que la dureté des
+temps avait précipité des sommets de l'art.
+Le personnel des Frères-Provençaux éprouvait
un malaise visible. On fit des choses
-insenses, en vertu du principe: A Paris
-comme Paris. Rimassu et la veuve des
-marins taient deux matresses femmes,
-rompues toutes les excentricits chorgraphiques;
-elles enseignrent le cancan
-Nougat, qui ne se possdait pas de joie. La
-poissonnire tutoyait tout le monde et fumait
-sa pipe en excutant la pure danse de
-l'ours, telle qu'on peut l'admirer, Lorient,
-dans les bouges les mieux frquents de la
+insensées, en vertu du principe: «A Paris
+comme à Paris.» Rimassu et la veuve des
+marins étaient deux maîtresses femmes,
+rompues à toutes les excentricités chorégraphiques;
+elles enseignèrent le cancan à
+Nougat, qui ne se possédait pas de joie. La
+poissonnière tutoyait tout le monde et fumait
+sa pipe en exécutant la pure danse de
+l'ours, telle qu'on peut l'admirer, à Lorient,
+dans les bouges les mieux fréquentés de la
rue du Port. Vincent et elle, en guise de
-galanteries, se livraient de vritables combats
- coup de poing. Mon pauvre pre regardait
-tout cela d'un air bat et battait la
-mesure sur le dos du garon virtuose en
+galanteries, se livraient de véritables combats
+à coup de poing. Mon pauvre père regardait
+tout cela d'un air béat et battait la
+mesure sur le dos du garçon virtuose en
criant:</p>
-<p>C'est Paris! voil ce que c'est que Paris!</p>
+<p>«C'est Paris! voilà ce que c'est que Paris!»</p>
-<p>L'oncle Blbon, lche flatteur, venait de
+<p>L'oncle Bélébon, lâche flatteur, venait de
temps en temps lui chatouiller les flancs
-par derrire et c'taient d'interminables
-clats de rire. On se mit chanter en dansant.
-Je n'oserais citer mme les titres des
-posies exhumes par la coupable Rimassu.
-Nougat en voulut des copies. Si le matre
-et seigneur des Frres-Provenaux n'avait
+par derrière et c'étaient d'interminables
+éclats de rire. On se mit à chanter en dansant.
+Je n'oserais citer même les titres des
+poésies exhumées par la coupable Rimassu.
+Nougat en voulut des copies. Si le maître
+et seigneur des Frères-Provençaux n'avait
pas vu avec nous un instant le colonel vicomte
-de Kervign, un de ses habitus les
-plus respectables, il nous aurait lancs vingt
-fois la porte.</p>
+de Kervigné, un de ses habitués les
+plus respectables, il nous aurait lancés vingt
+fois à la porte.</p>
<p>Dans l'intervalle des quadrilles, on se
-<em>hercaillait</em>, selon l'expression de la poissonnire.
-La hercaille est une pousse gnrale,
-mle de horions sincres et de cris
-appropris. Vincent qui cachait sous un extrieur
-grossier des talents de socit fort
-tendus, imitait en ces occasions la voix de
+<em>hercaillait</em>, selon l'expression de la poissonnière.
+La hercaille est une poussée générale,
+mêlée de horions sincères et de cris
+appropriés. Vincent qui cachait sous un extérieur
+grossier des talents de société fort
+étendus, imitait en ces occasions la voix de
tous les animaux domestiques. On aurait
-cru qu'il y avait l des nes, des vaches,
+cru qu'il y avait là des ânes, des vaches,
des cochons, des dindons, des canards et
des oies.</p>
-<p>Ah! c'tait Paris! c'tait bien Paris!
+<p>Ah! c'était Paris! c'était bien Paris!
chacun se promettait d'y revenir.</p>
-<p>Amusez-vous, mes enfants, disait mon
-pre. C'est de votre ge. La Bretagne fut
-toujours renomme pour sa franche et cordiale
-gaiet. Nous ne sommes pas des Anglais!
+<p>«Amusez-vous, mes enfants, disait mon
+père. C'est de votre âge. La Bretagne fut
+toujours renommée pour sa franche et cordiale
+gaieté. Nous ne sommes pas des Anglais!
On va monter les glaces et le punch.
-Quand vous voudrez, nous souperons. Voil
+Quand vous voudrez, nous souperons. Voilà
Paris!</p>
-<p>&mdash;Tu es un c&oelig;ur, toi, ancien marquis!
-applaudissait la poissonnire.</p>
+<p>&mdash;Tu es un c&oelig;ur, toi, ancien marquis!»
+applaudissait la poissonnière.</p>
<p>Et par-dessus les acclamations, on entendait
la voix triomphante de Nougat qui
criait:</p>
-<p>Je ne sens pas mon estomac!</p>
+<p>Je ne sens pas mon estomac!»</p>
<p>Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver,
-mais j'avais peur de mcontenter mon pre
-et il me semblait que je gagnais auprs de
-lui quelque mrite, en subissant ce purgatoire.
+mais j'avais peur de mécontenter mon père
+et il me semblait que je gagnais auprès de
+lui quelque mérite, en subissant ce purgatoire.
<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-D'ailleurs, j'attendais toujours Grard.
-A force d'hsiter, je me laissai prendre,
+D'ailleurs, j'attendais toujours Gérard.
+A force d'hésiter, je me laissai prendre,
comme je l'ai dit, par ma tante Bel-&OElig;il,
et la fuite devint impossible.</p>
<p>Ma tante Bel-&OElig;il ne dansait pas et la
gaudriole soulevait son c&oelig;ur sensible, mais
-elle avait soif de thories sentimentales.
-Son aspect tait un peu effrayant. Ses cheveux
-grisonnants s'bouriffaient sous un
-bonnet terriblement couronn de fleurs des
+elle avait soif de théories sentimentales.
+Son aspect était un peu effrayant. Ses cheveux
+grisonnants s'ébouriffaient sous un
+bonnet terriblement couronné de fleurs des
champs; sa longue figure se marbrait de
tons livides et lilas; son <em>grand zieu</em> restait
-fixe et demesurment ouvert, tandis que
-son <em>petit zieu</em> excutait des merveilles de
+fixe et demesurément ouvert, tandis que
+son <em>petit zieu</em> exécutait des merveilles de
gymnastique.</p>
-<p>Hlas! me dit-elle avec un soupir gastrique,
+<p>«Hélas! me dit-elle avec un soupir gastrique,
voici donc Paris et les orgies sans
frein de la Babylone moderne! Se peut-il
-que je m'y trouve compromise aprs tant
-d'annes d'une existence virginale! J'en
-avais lu la description dans les <cite>Exils de Heilbronn,
-ou quoi sert la vertu?</cite> un livre
+que je m'y trouve compromise après tant
+d'années d'une existence virginale! J'en
+avais lu la description dans les <cite>Exilés de Heilbronn,
+ou à quoi sert la vertu?</cite> un livre
charmant, quoique rempli de dangereuses
-peintures. As-tu t la Chaumire?</p>
+peintures. As-tu été à la Chaumière?</p>
-<p>&mdash;Non, ma tante rpondis-je.</p>
+<p>&mdash;Non, ma tante répondis-je.</p>
<p>&mdash;Sois franc. Notre patrie a aussi des
-auteurs. Je connais les m&oelig;urs vives et dvergondes
+auteurs. Je connais les m&oelig;urs vives et dévergondées
du pays latin. Je voudrais voir
quelques grisettes de Paul de Kock avant
-de mourir!</p>
+de mourir!»</p>
-<p>Elle me serra tout coup le bras:</p>
+<p>Elle me serra tout à coup le bras:</p>
-<p>Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu
-as gt ta vie! Nous vivons dans un sicle
-o l'amour est proscrit. Le dmon de l'or
-s'est empar de toutes les consciences. Et
-tu t'es avis de chercher un c&oelig;ur pour ton
-c&oelig;ur! Ce n'est pas moi qui te blme: la
-religion naturelle ne connat pas de schisme
+<p>«Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu
+as gâté ta vie! Nous vivons dans un siècle
+où l'amour est proscrit. Le démon de l'or
+s'est emparé de toutes les consciences. Et
+tu t'es avisé de chercher un c&oelig;ur pour ton
+c&oelig;ur! Ce n'est pas moi qui te blâme: la
+religion naturelle ne connaît pas de schisme
et, du haut de ma philosophie, je vois
-les comdiennes au niveau des princesses.
-Passez le punch, monsieur le garon. Ah!
+les comédiennes au niveau des princesses.
+Passez le punch, monsieur le garçon. Ah!
qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum
-pour le rafrachir. C'est bien! Nous disions
-donc que ton Annette Las.... D'abord j'aime
-ce nom: <cite>Annette Las, ou les secrets
-de la comdie</cite>. Combien de fois n'ai-je pas
-t sur le point de composer un livre, afin
-d'pancher dans le sein de l'humanit les
-motions brlantes de mon me! Ecoute-moi.
-Et ne te mprends pas sur mes intentions.
-C'est la tendresse dsintresse d'une
+pour le rafraîchir. C'est bien! Nous disions
+donc que ton Annette Laïs.... D'abord j'aime
+ce nom: <cite>Annette Laïs, ou les secrets
+de la comédie</cite>. Combien de fois n'ai-je pas
+été sur le point de composer un livre, afin
+d'épancher dans le sein de l'humanité les
+émotions brûlantes de mon âme! Ecoute-moi.
+Et ne te méprends pas sur mes intentions.
+C'est la tendresse désintéressée d'une
parente qui va dicter mes paroles. Cette
-jeune fille avait-elle dj connu l'amour? ou
+jeune fille avait-elle déjà connu l'amour? ou
bien l'as-tu conduite le premier dans ce
-sentier maill de fleurs fatales o le dieu
-qui porte un carquois?...</p>
+sentier émaillé de fleurs fatales où le dieu
+qui porte un carquois?...»</p>
<p>Elle me donna un coup sur les doigts, et
son <em>petit zieu</em> fit pour le moins cinquante
tours en une seconde.</p>
-<p>Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant
+<p>«Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant
soudain de traduire l'allemand, ne
-crains pas de tout dire. C'est comme si j'tais
-ton confesseur. Tu conois, si je suis
-contente des dtails, je te fourre de quoi
+crains pas de tout dire. C'est comme si j'étais
+ton confesseur. Tu conçois, si je suis
+contente des détails, je te fourre de quoi
lui faire un mignon cadeau.</p>
-<p>&mdash;Prenez moi ce gaillard l! ordonna
-mon pre, et qu'on me le fasse danser de
-force.</p>
+<p>&mdash;Prenez moi ce gaillard là! ordonna
+mon père, et qu'on me le fasse danser de
+force.»</p>
-<p>On fit mine d'obir, mais Bel-&OElig;il m'entoura
-de ses deux maigres bras; prte dfendre
-par la force le trsor de confidences
+<p>On fit mine d'obéir, mais Bel-&OElig;il m'entoura
+de ses deux maigres bras; prête à défendre
+par la force le trésor de confidences
intimes qu'elle attendait de moi.</p>
<p>En ce moment, Joson Michais me glissa
- l'oreille par derrire:</p>
+à l'oreille par derrière:</p>
-<p>Notre monsi Grard est en bas qui
-vous attend. Il est plot et blme cens
+<p>«Notre monsié Gérard est en bas qui
+vous attend. Il est pâlot et blême censé
comme un linge, et je ne mens pas! Pour le
-tbc, il y a du tbc!</p>
+tâbâc, il y a du tâbâc!»</p>
-<p>Je ne fis qu'un saut jusqu' la porte et je
+<p>Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte et je
m'enfuis.</p>
-<p>Grard tait bien ple, en effet. Il m'attendait,
-appuy contre l'entre du vestibule,
+<p>Gérard était bien pâle, en effet. Il m'attendait,
+appuyé contre l'entrée du vestibule,
sur ce petit trottoir en contre bas qui
borde la rue de Beaujolais. Il semblait
-avoir peine se soutenir. L'ide me saisit
+avoir peine à se soutenir. L'idée me saisit
qu'il venait de commettre une mauvaise
action.</p>
-<p>Ah! me dit-il, te voil.</p>
+<p>«Ah! me dit-il, te voilà.»</p>
-<p>Il posa ses deux mains sur mes paules
+<p>Il posa ses deux mains sur mes épaules
et je le sentis chanceler.</p>
-<p>Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte
-machinalement. Sois homme!</p>
+<p>«Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte
+machinalement. Sois homme!»</p>
<p>Le vertige me monta tout de suite au cerveau.
-J'eus la pense furieuse de lui briser
-le crne contre la rampe de fer qui tait
-derrire nous. Je sentais, vrai dire, le
+J'eus la pensée furieuse de lui briser
+le crâne contre la rampe de fer qui était
+derrière nous. Je sentais, à vrai dire, le
coup de poignard qu'il venait de me porter
en plein c&oelig;ur.</p>
-<p>Qu'as-tu fait?.... balbutiai-je d'une
-voix trangle.</p>
+<p>«Qu'as-tu fait?....» balbutiai-je d'une
+voix étranglée.</p>
-<p>Il rpta:</p>
+<p>Il répéta:</p>
-<p>Sois homme! sois homme!</p>
+<p>«Sois homme! sois homme!»</p>
-<p>Je vis que ses yeux taient rouges et que
+<p>Je vis que ses yeux étaient rouges et que
des larmes roulaient sur sa joue.
<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p>
<p>Je ne saurais rendre l'angoisse poignante
-que j'prouvai. Ce doit tre ainsi quand on
-meurt, ma colre tomba, mon nergie aussi.
-Il fut oblig de me soutenir son tour.</p>
+que j'éprouvai. Ce doit être ainsi quand on
+meurt, ma colère tomba, mon énergie aussi.
+Il fut obligé de me soutenir à son tour.</p>
-<p>Il me porta peut-tre, peut-tre eus-je la
+<p>Il me porta peut-être, peut-être eus-je la
force de marcher. Je n'ai pas souvenir. Je
me retrouvai assis sur un des bancs de
-pierre colls aux arcades qui donnaient au
-jardin du Palais Royal un aspect de familire
-hospitalit. Il tait tard dj. De rares
+pierre collés aux arcades qui donnaient au
+jardin du Palais Royal un aspect de familière
+hospitalité. Il était tard déjà. De rares
promeneurs allaient et venaient dans les
-alles. Sous les fentres des Frres Provenaux,
-il y avait nanmoins un groupe
-assez nombreux form par des badauds qui
-coutaient crier nos gens de Vannes.</p>
+allées. Sous les fenêtres des Frères Provençaux,
+il y avait néanmoins un groupe
+assez nombreux formé par des badauds qui
+écoutaient crier nos gens de Vannes.</p>
-<p>La premire parole de Grard fut celle-ci:</p>
+<p>La première parole de Gérard fut celle-ci:</p>
-<p>Il faut renoncer elle.</p>
+<p>«Il faut renoncer à elle.»</p>
-<p>Puis, comme je ne rpondais pas, il ajouta:</p>
+<p>Puis, comme je ne répondais pas, il ajouta:</p>
-<p>Petit frre, je te jure devant Dieu que
-je t'aime! Aprs notre mre, tu es ce que
-j'aime le mieux au monde!</p>
+<p>«Petit frère, je te jure devant Dieu que
+je t'aime! Après notre mère, tu es ce que
+j'aime le mieux au monde!»</p>
-<p>Je gardais toujours le silence. J'tais
+<p>Je gardais toujours le silence. J'étais
mort. Je n'aurais pu faire un mouvement ni
prononcer une parole. Seulement il y avait
en moi un sauvage besoin de frapper. Si j'avais
-eu la force j'aurais tu. Je le dis comme
-cela est: je suis sr que j'aurais tu.</p>
+eu la force j'aurais tué. Je le dis comme
+cela est: je suis sûr que j'aurais tué.</p>
<p>Il me baisa au front. Je sentis ses larmes
qui me mouillaient. De quoi se repentait-il?
J'aurais voulu avoir les griffes d'un
tigre.</p>
-<p>Car on s'tait attaqu elle! On me l'avait
-frappe! Je ne me serais pas dfendu
-moi-mme, non! Moi-mme, je ne me serais
-pas veng! Mais elle!</p>
+<p>Car on s'était attaqué à elle! On me l'avait
+frappée! Je ne me serais pas défendu
+moi-même, non! Moi-même, je ne me serais
+pas vengé! Mais elle!</p>
-<p>C'est un ange! murmura Grard, c'est
-un pauvre bel ange!</p>
+<p>«C'est un ange! murmura Gérard, c'est
+un pauvre bel ange!»</p>
-<p>Il s'assit auprs de moi, et appuya sa
-tte contre mon paule.</p>
+<p>Il s'assit auprès de moi, et appuya sa
+tête contre mon épaule.</p>
<p>Il me faisait horreur, car sa voix sonnait
- mon entendement comme s'il et
-parl d'une morte.</p>
+à mon entendement comme s'il eût
+parlé d'une morte.</p>
<p>Je devais souffrir encore davantage.</p>
-<p>Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais
+<p>«Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais
pas mentir avec toi. J'ai eu mes amours
de jeune homme. On juge les autres par
-soi-mme. L bas, en Bretagne, lors de
-mon arrive, ils m'ont tous dit: Ce pauvre
-Ren est en train de se casser le cou! Et
-dj, j'tais bien mcontent de toi, frre; tu
+soi-même. Là bas, en Bretagne, lors de
+mon arrivée, ils m'ont tous dit: Ce pauvre
+René est en train de se casser le cou! Et
+déjà, j'étais bien mécontent de toi, frère; tu
vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de
-l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?</p>
+l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?»</p>
-<p>J'prouvai une sorte de surprise pouvoir
-rpondre. Ma langue joua dans mon
-palais. Tout le surplus de mon tre restait
+<p>J'éprouvai une sorte de surprise à pouvoir
+répondre. Ma langue joua dans mon
+palais. Tout le surplus de mon être restait
rigide et perclus, mais je pus dire comme
un automate qui parle:</p>
-<p>Oui, je t'entends.</p>
+<p>«Oui, je t'entends.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! petit frre, je leur avais promis
-de t'empcher de te casser le cou, en principe
-et sans rien spcifier. L'oncle Blbon
-me mettait les perons dans le ventre en
+<p>&mdash;Eh bien! petit frère, je leur avais promis
+de t'empêcher de te casser le cou, en principe
+et sans rien spécifier. L'oncle Bélébon
+me mettait les éperons dans le ventre en
me parlant du jeune Sauvagel, un fils de
-bourgeois qui est en train de parvenir trs
-haut, Paris, par le crdit de la prsidente.
-J'tais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et
+bourgeois qui est en train de parvenir très
+haut, à Paris, par le crédit de la présidente.
+J'étais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et
je me disais: il a un boulet au pied, je l'en
-dbarrasserai, il reviendra sur l'eau. En
-voiture, nous n'avons parl que de toi. Notre
-pre est le meilleur des hommes, mais
-il roule dans un cercle d'ides qui va se rtrcissant,
-et le mtier de ces Blbons est
-de l'abrutir. Quelque jour, je me mlerai
+débarrasserai, il reviendra sur l'eau. En
+voiture, nous n'avons parlé que de toi. Notre
+père est le meilleur des hommes, mais
+il roule dans un cercle d'idées qui va se rétrécissant,
+et le métier de ces Bélébons est
+de l'abrutir. Quelque jour, je me mêlerai
de cela.... Mais non! que le diable m'emporte
-s'il m'arrive de me mler jamais de la
-moindre des choses!.... Notre pre a donc
-son tic contre les msalliances. Moi, je ne
-suis pas partisan des msalliances, mais je
+s'il m'arrive de me mêler jamais de la
+moindre des choses!.... Notre père a donc
+son tic contre les mésalliances. Moi, je ne
+suis pas partisan des mésalliances, mais je
ne sais pas ce que je ferais pour toi. Mon
-pre, c'est indiffrent: il m'a dit cent fois,
- moi, qu'il aimerait mieux me voir mort
-que msalli. Or, voil: en diligence, le
-vieux Blbon dit: Le meilleur moyen serait
-de lui souffler sa donzelle....</p>
+père, c'est indifférent: il m'a dit cent fois,
+à moi, qu'il aimerait mieux me voir mort
+que mésallié. Or, voilà: en diligence, le
+vieux Bélébon dit: Le meilleur moyen serait
+de lui souffler sa donzelle....»</p>
-<p>Je poussai un sourd gmissement.</p>
+<p>Je poussai un sourd gémissement.</p>
-<p>Tu vas voir, reprit Grard. Sur ma foi,
-j'ai t puni! Nous sommes fanfarons, en
-Bretagne, et ce n'est pas le rgiment qui
+<p>«Tu vas voir, reprit Gérard. Sur ma foi,
+j'ai été puni! Nous sommes fanfarons, en
+Bretagne, et ce n'est pas le régiment qui
corrige de cela. Tout le monde me poussa,
-disant: Si le petit se voit tromp, il est fier,
-il sera guri d'emble. Moi, vois-tu, j'ai rencontr
-en ma vie cent prsidentes, les unes
-plus, les autres moins folles qu'Aurlie.
-Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-tre
+disant: Si le petit se voit trompé, il est fier,
+il sera guéri d'emblée. Moi, vois-tu, j'ai rencontré
+en ma vie cent présidentes, les unes
+plus, les autres moins folles qu'Aurélie.
+Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-être
pas aux meilleures places pour bien voir
les femmes. Celles qui nous laissent approcher
savent ce qu'elles font et cachent les
-autres. Il s'agissait d'une comdienne qui
-s'tait fait promettre le mariage par un enfant
+autres. Il s'agissait d'une comédienne qui
+s'était fait promettre le mariage par un enfant
de dix-huit ans....</p>
-<p>&mdash;Grard, l'interrompis-je, mon immobilit
+<p>&mdash;Gérard, l'interrompis-je, mon immobilité
<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
cataleptique me donnant les apparences
de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi
-ce que tu as fait.</p>
+ce que tu as fait.»</p>
-<p>Il se mprit.</p>
+<p>Il se méprit.</p>
-<p>Te voil plus calme, murmura-t-il. Pauvre
-fille!</p>
+<p>«Te voilà plus calme, murmura-t-il. Pauvre
+fille!»</p>
-<p>Il la plaignait presque de ma rsignation.</p>
+<p>Il la plaignait presque de ma résignation.</p>
-<p>Je suis retourn chez M. Las, poursuivit-il.
-J'ai dit que tu m'avais charg de la venir prendre....</p>
+<p>«Je suis retourné chez M. Laïs, poursuivit-il.
+J'ai dit que tu m'avais chargé de la venir prendre....</p>
-<p>&mdash;Pour la prsenter mon pre? devinai-je.</p>
+<p>&mdash;Pour la présenter à mon père? devinai-je.</p>
-<p>&mdash;Oui, pour la prsenter notre pre.</p>
+<p>&mdash;Oui, pour la présenter à notre père.</p>
<p>&mdash;Et ils t'ont cru, car ils croient tout.</p>
-<p>&mdash;Oui...... ce sont de bonnes mes. Ils
-m'ont cru, en effet, la fille, le pre et le fils.</p>
+<p>&mdash;Oui...... ce sont de bonnes âmes. Ils
+m'ont cru, en effet, la fille, le père et le fils.</p>
-<p>&mdash;C'est bien, Grard, continue.</p>
+<p>&mdash;C'est bien, Gérard, continue.»</p>
-<p>Je pensais: Si je ne peux pas le tuer,
-M. Las ou Philippe se chargeront de cela.</p>
+<p>Je pensais: «Si je ne peux pas le tuer,
+M. Laïs ou Philippe se chargeront de cela.»</p>
<p>Il reprit:</p>
-<p>Annette s'est habille la hte, tremblant
+<p>«Annette s'est habillée à la hâte, tremblant
un peu, mais souriant aussi. Au bout
-de dix minutes, elle tait prte. Le pre et
+de dix minutes, elle était prête. Le père et
le fils sont venus nous conduire jusqu'au fiacre
-et l'ont aide y monter. Le pre a
-dit: Ne crains rien; celui-l est un gentilhomme
-de Bretagne et un soldat franais.</p>
+et l'ont aidée à y monter. Le père a
+dit: Ne crains rien; celui-là est un gentilhomme
+de Bretagne et un soldat français.</p>
-<p>Mon c&oelig;ur qui avait cess de battre, se
-prit tout coup bondir dans ma poitrine.
-Je voyais et j'entendais M. Las.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur qui avait cessé de battre, se
+prit tout à coup à bondir dans ma poitrine.
+Je voyais et j'entendais M. Laïs.</p>
-<p>Grard reprit encore:</p>
+<p>Gérard reprit encore:</p>
-<p>Annette me demanda: O donc sont-ils?
-Je rpondis: loin d'ici, dans le faubourg
-Saint Germain. Et je me mis songer aux
-moyens d'accomplir ma promesse....</p>
+<p>«Annette me demanda: Où donc sont-ils?
+Je répondis: loin d'ici, dans le faubourg
+Saint Germain. Et je me mis à songer aux
+moyens d'accomplir ma promesse....»</p>
-<p>Grard s'arrta et passa son mouchoir
+<p>Gérard s'arrêta et passa son mouchoir
sur son front.</p>
<p>La sueur froide coulait en ruisseaux le
-long de mon corps. Je n'essayais mme pas
+long de mon corps. Je n'essayais même pas
de savoir si je pouvais bouger maintenant.
-Je n'avais qu'une pense: couter. J'tais
+Je n'avais qu'une pensée: écouter. J'étais
avide de chaque mot qui retournait le poignard
dans ma blessure.</p>
-<p>Par bouffes, les clats de rire et les
-chants sortaient par les fentres ouvertes
-des Frres-Provenaux.</p>
+<p>Par bouffées, les éclats de rire et les
+chants sortaient par les fenêtres ouvertes
+des Frères-Provençaux.</p>
-<p>Oui, poursuivit Grard, et Dieu sait si
-j'avais envie de russir! C'est la sottise des
+<p>«Oui, poursuivit Gérard, et Dieu sait si
+j'avais envie de réussir! C'est la sottise des
gens comme moi, que veux-tu? Ils croient
- leurs mres et ils ne croient pas aux
+à leurs mères et ils ne croient pas aux
femmes! comme si chacun n'avait pas sa
-mre et comme si toutes les mres ne faisaient
+mère et comme si toutes les mères ne faisaient
pas toutes les femmes! Je ne sais pas
-si tu es irrit contre moi, depuis que mon
+si tu es irrité contre moi, depuis que mon
aveu franc et complet te demande pardon,
mais je te demande pardon deux fois que
j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis:
-ce sera trop facile! Je pris sa main, ou plutt
+ce sera trop facile! Je pris sa main, ou plutôt
elle me la donna; je la tirai vers moi, elle
-fit les trois quarts du chemin: sur l'troite
+fit les trois quarts du chemin: sur l'étroite
banquette de la voiture, nous eussions tenu
quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point
-rencontr de femme si belle que vous.....</p>
+rencontré de femme si belle que vous.....»</p>
-<p>Il s'arrta encore et je voulus parler. Ma
-langue tait de nouveau frappe. Je vivais
+<p>Il s'arrêta encore et je voulus parler. Ma
+langue était de nouveau frappée. Je vivais
seulement par l'atroce angoisse qui me tordait
le c&oelig;ur. Oh! pourtant, mon intelligence
-tait nette. Je sentais chaque coup distinctement,
+était nette. Je sentais chaque coup distinctement,
et il semblait que mon martyre, arrivant
-sans cesse son comble, pt indfiniment
+sans cesse à son comble, pût indéfiniment
s'aggraver.</p>
-<p>Je te dis, continua Grard en se redressant,
+<p>«Je te dis, continua Gérard en se redressant,
que je ne connais pas la femme ainsi
-faite. La rsistance a t pour moi jusqu'ici
-le souverain gage de la vertu. Celle-l qui
-est une anglique crature, ne m'a point
-rsist. Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai
-ajout: Je suis majeur, moi, je suis colonel,
-la femme que j'aime, je puis l'pouser. Et,
-en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main
-mes lvres. Elle m'a tendu son front. Puis,
-attirant son tour ma main jusqu' sa bouche,
-elle l'a baise en murmurant: Mon
-frre.....</p>
-
-<p>Grard pleurait. Ses larmes attirrent
-les miennes. Un dlire de joie remplaa ma
+faite. La résistance a été pour moi jusqu'ici
+le souverain gage de la vertu. Celle-là qui
+est une angélique créature, ne m'a point
+résisté.» Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai
+ajouté: Je suis majeur, moi, je suis colonel,
+la femme que j'aime, je puis l'épouser. Et,
+en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main à
+mes lèvres. Elle m'a tendu son front. Puis,
+attirant à son tour ma main jusqu'à sa bouche,
+elle l'a baisée en murmurant: Mon
+frère.....</p>
+
+<p>Gérard pleurait. Ses larmes attirèrent
+les miennes. Un délire de joie remplaça ma
torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais
-pu, je me serais prcipit dans ses
+pu, je me serais précipité dans ses
bras.</p>
-<p>Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire,
+<p>«Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire,
il y avait bien longtemps que je n'avais
-pleur Mon frre! Elle a seulement prononc
-ce mot. La honte m'a pntr comme
-une sueur. Ren! comme elle t'aime! comme
+pleuré «Mon frère!» Elle a seulement prononcé
+ce mot. La honte m'a pénétré comme
+une sueur. René! comme elle t'aime! comme
elle t'aime!</p>
-<p>Et avec un lan d'enthousiasme:</p>
+<p>Et avec un élan d'enthousiasme:</p>
-<p>J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus
+<p>«J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus
de la vertu qui s'irrite, la vertu qui
-reste calme, tant il est loin de sa pense
-qu'elle puisse tre en danger de faillir; la
-vertu qui pardonne du haut de sa saintet
-misricordieuse, la vertu anglique, pour
+reste calme, tant il est loin de sa pensée
+qu'elle puisse être en danger de faillir; la
+vertu qui pardonne du haut de sa sainteté
+miséricordieuse, la vertu angélique, pour
employer ce mot qu'on prodigue si follement,
<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
vertu de celle que je te donnerais
-pour femme l'instant mme, si Dieu avait
-voulu que je fusse ton pre!</p>
+pour femme à l'instant même, si Dieu avait
+voulu que je fusse ton père!»</p>
-<p>J'eus froid. Ma joie se glaa. Un instant,
-j'avais cru que tout tait fini et qu'ici tait
-le dnoment heureux de mon supplice.
-Mais les dernires paroles de Grard firent
+<p>J'eus froid. Ma joie se glaça. Un instant,
+j'avais cru que tout était fini et qu'ici était
+le dénoûment heureux de mon supplice.
+Mais les dernières paroles de Gérard firent
entrer en moi une terreur nouvelle, plus
-subtile et plus pntrante, quoiqu'il ne s'y
-mlt point encore de colre.</p>
+subtile et plus pénétrante, quoiqu'il ne s'y
+mêlât point encore de colère.</p>
<p>Je retrouvai la parole pour demander:</p>
-<p>O est-elle? Ai-je rv ou n'as-tu pas
-dit qu'elle tait perdue pour moi?</p>
+<p>«Où est-elle? Ai-je rêvé ou n'as-tu pas
+dit qu'elle était perdue pour moi?»</p>
-<p>Grard baissa la tte.</p>
+<p>Gérard baissa la tête.</p>
-<p>Nous tions la porte de l'htel de Kervign....
-pronona-t-il pniblement.</p>
+<p>«Nous étions à la porte de l'hôtel de Kervigné....
+prononça-t-il péniblement.</p>
-<p>&mdash;Ah! fis-je en m'accrochant ses habits,
+<p>&mdash;Ah! fis-je en m'accrochant à ses habits,
il y avait un complot! un odieux complot!
contre une enfant!</p>
-<p>&mdash;Mon frre, ceci n'est plus ma confession,
-m'interrompit Grard. Je t'ai dit toute
+<p>&mdash;Mon frère, ceci n'est plus ma confession,
+m'interrompit Gérard. Je t'ai dit toute
ma faute. A dater de ce moment, je n'ai
-fait que remplir un devoir. Mlle Las a agi
-librement. Nul ne l'a force. Son dvouement
-s'est accompli dans la plnitude de sa
-volont.</p>
-
-<p>&mdash;Mais o est-elle? m'criai-je en luttant
-contre ma dfaillance et refoulant le rle
-qui obstruait ma gorge, o est-elle? Qu'avez-vous
+fait que remplir un devoir. Mlle Laïs a agi
+librement. Nul ne l'a forcée. Son dévouement
+s'est accompli dans la plénitude de sa
+volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est-elle? m'écriai-je en luttant
+contre ma défaillance et refoulant le râle
+qui obstruait ma gorge, où est-elle? Qu'avez-vous
fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin,
s'il le faut, et, si l'on m'y pousse, parricide!
Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je
ne vous tuerai pas! Je ferai mieux, je me
-tuerai devant vous! Vous serez tous clabousss
+tuerai devant vous! Vous serez tous éclaboussés
de mon sang! Je la veux! Annette!
-Annette! mon me! Soyez maudits, vous
-tous qui m'avez arrach le c&oelig;ur!</p>
+Annette! mon âme! Soyez maudits, vous
+tous qui m'avez arraché le c&oelig;ur!»</p>
<h2>XXIX.<br />
<span class="medium">LE COMPLOT.</span></h2>
-<p class="p2">Je tombai. Grard me reut dans ses
+<p class="p2">Je tombai. Gérard me reçut dans ses
bras, et j'y restai quelques minutes sans
connaissance. Il y avait eu complot, en effet.
-On avait excut ici la stricte volont de
-mon pre, qui avait particip la conception
-du plan et fourni les fonds ncessaires.</p>
+On avait exécuté ici la stricte volonté de
+mon père, qui avait participé à la conception
+du plan et fourni les fonds nécessaires.</p>
<p>Je vais raconter le fait comme je le sus
-plus tard, car l'explication de Grard finit
-l pour ce soir, et les vnements qui suivirent
-ne laissrent point de place aux longs
+plus tard, car l'explication de Gérard finit
+là pour ce soir, et les événements qui suivirent
+ne laissèrent point de place aux longs
discours.</p>
-<p>Annette entra dans la maison du prsident
-de Kervign sans connatre les noms
-des matres de cans. Au lieu de moi qu'elle
-attendait, on la mit en prsence d'Aurlie.
-Elle avait aperu Aurlie une seule fois,
-avec moi, dans la loge du thtre Beaumarchais;
+<p>Annette entra dans la maison du président
+de Kervigné sans connaître les noms
+des maîtres de céans. Au lieu de moi qu'elle
+attendait, on la mit en présence d'Aurélie.
+Elle avait aperçu Aurélie une seule fois,
+avec moi, dans la loge du théâtre Beaumarchais;
elle la reconnut, mais cela ne lui apprit
-rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rle jou
-par le prsident auprs de sa famille.</p>
+rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rôle joué
+par le président auprès de sa famille.</p>
<p>On se garda bien de lui montrer Laroche.</p>
-<p>Elle demanda mon pre. Aurlie rpondit
+<p>Elle demanda mon père. Aurélie répondit
qu'elle avait mission de parler pour
lui.</p>
-<p>Annette et Aurlie taient seules dsormais.
-Grard avait pass dans un appartement
-voisin, aprs s'tre exprim ainsi:</p>
+<p>Annette et Aurélie étaient seules désormais.
+Gérard avait passé dans un appartement
+voisin, après s'être exprimé ainsi:</p>
-<p>Mademoiselle Las mrite plus que des
-gards. Quelles que soient les apparences,
-je dclare que mes sentiments pour elle
-sont une tendre affection et un sincre respect.</p>
+<p>«Mademoiselle Laïs mérite plus que des
+égards. Quelles que soient les apparences,
+je déclare que mes sentiments pour elle
+sont une tendre affection et un sincère respect.»</p>
-<p>Aurlie put tre tonne, mais elle ne le
-fit point paratre. Elle avait du c&oelig;ur et savait
-vivre. Son ridicule n'tait point en jeu.
-Elle s'acquitta dcemment et bien de la difficile
-mission qui lui tait confie.</p>
+<p>Aurélie put être étonnée, mais elle ne le
+fit point paraître. Elle avait du c&oelig;ur et savait
+vivre. Son ridicule n'était point en jeu.
+Elle s'acquitta décemment et bien de la difficile
+mission qui lui était confiée.</p>
-<p>Mademoiselle, lui dit-elle en substance,
-je suis presque une mre pour celui que
-vous aimez; nanmoins, je n'aurais point
+<p>«Mademoiselle, lui dit-elle en substance,
+je suis presque une mère pour celui que
+vous aimez; néanmoins, je n'aurais point
pris sur moi d'agir comme je vais le faire.
Ecoutez mes paroles comme si elles tombaient
-de la bouche mme de M. le comte
-de Kervign, pre du chevalier. Votre mariage
+de la bouche même de M. le comte
+de Kervigné, père du chevalier. Votre mariage
avec ce dernier est impossible. M. de
-Kervign n'y consentira jamais de son vivant
-et il s'arrangera de manire ce que
-sa volont lui survive. Les raisons de ce refus
-n'ont point trait vous personnellement:
+Kervigné n'y consentira jamais de son vivant
+et il s'arrangera de manière à ce que
+sa volonté lui survive. Les raisons de ce refus
+n'ont point trait à vous personnellement:
c'est pourquoi il n'est pas besoin de vous
-les faire connatre. Ce sont des opinions,
-des prjugs de caste, si vous voulez, et des
+les faire connaître. Ce sont des opinions,
+des préjugés de caste, si vous voulez, et des
arrangements de famille. Le chevalier doit
-pouser une de ses cousines, riche et belle;
-il l'aimait avant de vous connatre.</p>
+épouser une de ses cousines, riche et belle;
+il l'aimait avant de vous connaître.»</p>
-<p>Ce dernier dtail, le seul qui fit impression
-sur Annette, tait aussi le seul qui ft
-controuv. Quant au mariage, il tait en effet
-arrang. Si je n'en ai point parl, c'est
+<p>Ce dernier détail, le seul qui fit impression
+sur Annette, était aussi le seul qui ft
+controuvé. Quant au mariage, il était en effet
+arrangé. Si je n'en ai point parlé, c'est
<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-qu'on avait cru pouvoir en poser les prliminaires
+qu'on avait cru pouvoir en poser les préliminaires
sans me consulter.</p>
<p>Je n'ai pas besoin de peindre la situation
-d'Annette, isole et prive de ses conseils
-naturels, en face d'une pareille dclaration.
-Elle n'eut d'abord donner que ses larmes.</p>
+d'Annette, isolée et privée de ses conseils
+naturels, en face d'une pareille déclaration.
+Elle n'eut d'abord à donner que ses larmes.</p>
-<p>Aurlie poursuivit.</p>
+<p>Aurélie poursuivit.</p>
-<p>La loi franaise ne nous accorde aucun
+<p>«La loi française ne nous accorde aucun
moyen de vous combattre, mademoiselle,
en dehors des actions criminelles qui nous
-rpugnent et qui seraient, paratrait-il,
-d'une souveraine injustice, employes contre
-vous. Nanmoins, je dois vous dire que
-le chevalier, mineur et attir dans la maison
-d'une comdienne, par le pre et le frre de
-celle-ci, fournit M. de Kervign un motif
-lgitime d'intervenir. J'ajoute que cette intervention,
+répugnent et qui seraient, paraîtrait-il,
+d'une souveraine injustice, employées contre
+vous. Néanmoins, je dois vous dire que
+le chevalier, mineur et attiré dans la maison
+d'une comédienne, par le père et le frère de
+celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif
+légitime d'intervenir. J'ajoute que cette intervention,
si elle avait lieu, ne serait pas
-sans danger pour MM. Las.</p>
+sans danger pour MM. Laïs.»</p>
-<p>Annette voulut protester. Aurlie l'arrta
+<p>Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta
d'un mot.</p>
-<p>Je plaide la cause d'une famille malheureuse,
+<p>«Je plaide la cause d'une famille malheureuse,
dit-elle. Dieu me garde d'accuser
ni surtout d'insulter ceux qui vous sont
chers! Je veux seulement vous faire comprendre
-que leur qualit d'trangers prte
-une gravit nouvelle la situation. Coupables
-ou non, MM. Las prtent ici le flanc,
-et vous savez bien que, pour se dfendre,
+que leur qualité d'étrangers prête
+une gravité nouvelle à la situation. Coupables
+ou non, MM. Laïs prêtent ici le flanc,
+et vous savez bien que, pour se défendre,
il est parfois besoin d'attaquer. Mais ne
parlons point de ceci, mademoiselle. Vous
-tes en prsence d'une femme qui connat
-et qui excuse les entranements du c&oelig;ur.
-Moins jeune que vous et peut-tre moins
-belle, cette femme possde encore quelque
-beaut. Pour tre un juge rigoureux dans
-un procs de cette sorte, il faudrait avoir
-pass l'ge des charmantes imprudences et
-des passions irrsistibles. Tel n'est point
+êtes en présence d'une femme qui connaît
+et qui excuse les entraînements du c&oelig;ur.
+Moins jeune que vous et peut-être moins
+belle, cette femme possède encore quelque
+beauté. Pour être un juge rigoureux dans
+un procès de cette sorte, il faudrait avoir
+passé l'âge des charmantes imprudences et
+des passions irrésistibles. Tel n'est point
mon cas: vous ne trouverez en moi que
-clmence. Je ne veux point vous menacer;
+clémence. Je ne veux point vous menacer;
je veux vous prier, non pas tant au nom
d'une famille au sein de laquelle vous avez
-jet involontairement le trouble, qu'au nom
-de Ren lui-mme. Vous ne pouvez pas
-tre sa femme, vous pouvez seulement briser
-son avenir en restant sa matresse.
-Voyez le vrai des choses: Ren a dix-neuf
+jeté involontairement le trouble, qu'au nom
+de René lui-même. Vous ne pouvez pas
+être sa femme, vous pouvez seulement briser
+son avenir en restant sa maîtresse.
+Voyez le vrai des choses: René a dix-neuf
ans; il est dans toute la force du terme, en
-quilibre entre le bonheur et le malheur.
+équilibre entre le bonheur et le malheur.
Je vous fais observer, avant de poursuivre,
qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes
-gens, la possibilit de parer par lui-mme
-aux embarras matriels de la vie; il n'est
-ni peintre, ni sculpteur, ni crivain, ni avocat,
-ni mdecin. J'entends en herbe. Non-seulement
-il n'a pas d'tat, mais il n'a pas
-mme de vocation. Je le connais aussi bien
+gens, la possibilité de parer par lui-même
+aux embarras matériels de la vie; il n'est
+ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat,
+ni médecin. J'entends en herbe. Non-seulement
+il n'a pas d'état, mais il n'a pas
+même de vocation. Je le connais aussi bien
que vous. Lui retirer l'appui de sa famille,
-c'est le plonger matriellement dans une
-misre dont il n'aura aucun moyen de sortir.
-Pour un homme tel que lui, la misre
-est une impasse o l'on meurt. Peut-tre
-avez-vous fait ce rve de prendre sa place
-dans la lutte et de combattre la misre par
-votre talent. Ce n'est qu'un rve. On meurt
-aussi de honte, et un Kervign ne vit pas
+c'est le plonger matériellement dans une
+misère dont il n'aura aucun moyen de sortir.
+Pour un homme tel que lui, la misère
+est une impasse où l'on meurt. Peut-être
+avez-vous fait ce rêve de prendre sa place
+dans la lutte et de combattre la misère par
+votre talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt
+aussi de honte, et un Kervigné ne vit pas
d'une femme. Vous pouvez briser son existence,
mais vous ne pouvez rien pour son
-salut.</p>
+salut.»</p>
-<p>Annette coutait atterre. Les arguments
-d'Aurlie la frappaient comme le choc rpt
+<p>Annette écoutait atterrée. Les arguments
+d'Aurélie la frappaient comme le choc répété
d'un marteau qui aurait battu son
c&oelig;ur. Elle ne pleurait plus; elle regardait
-avec garement cette femme qui lui arrachait
-une une toutes ses esprances et
+avec égarement cette femme qui lui arrachait
+une à une toutes ses espérances et
toutes ses joies. Elle ne discutait point en
-elle-mme la valeur de ces diverses affirmations.
-Toutes, au mme degr, lui semblaient
-claires comme l'vidence. Mais,
-l'encontre de ce plaidoyer crasant, il y
-avait une autre vidence: l'impossibilit de
-renoncer son amour.</p>
-
-<p>Elle restait l, silencieuse et la tte baisse,
+elle-même la valeur de ces diverses affirmations.
+Toutes, au même degré, lui semblaient
+claires comme l'évidence. Mais, à
+l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y
+avait une autre évidence: l'impossibilité de
+renoncer à son amour.</p>
+
+<p>Elle restait là, silencieuse et la tête baissée,
comme une pauvre enfant, trahie par
son angoisse et qui ne trouve plus de paroles
-pour repousser une accusation immrite.
-C'tait si bien une enfant, une chre
-et adorable enfant, elle tait si belle et
-d'une beaut si touchante, la candeur de
-son inexprience parlait si haut, dfaut
-de sa voix, que la prsidente eut piti.
-Parmi les banalits de ce c&oelig;ur, il y avait
-des lans sincres. Elle eut remords de son
-succs, et regretta sans doute la mission
-qu'elle avait accepte, car elle rapprocha
+pour repousser une accusation imméritée.
+C'était si bien une enfant, une chère
+et adorable enfant, elle était si belle et
+d'une beauté si touchante, la candeur de
+son inexpérience parlait si haut, à défaut
+de sa voix, que la présidente eut pitié.
+Parmi les banalités de ce c&oelig;ur, il y avait
+des élans sincères. Elle eut remords de son
+succès, et regretta sans doute la mission
+qu'elle avait acceptée, car elle rapprocha
d'elle Annette et la baisa au front d'un
brusque mouvement.</p>
-<p>J'affirme que ce ne dut pas tre une comdie,
-mais cela russit comme le plus
-habile des stratagmes. Il n'y avait de
+<p>J'affirme que ce ne dut pas être une comédie,
+mais cela réussit comme le plus
+habile des stratagèmes. Il n'y avait de
vaincu chez Annette que sa raison. Restait
l'instinct, que les arguments ne trompent
<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette
-et rsist.</p>
+eût résisté.</p>
-<p>Madame, madame! s'cria-t-elle tandis
+<p>«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis
que les larmes jaillissaient inondant son visage,
-vous tes bonne et j'ai confiance en
+vous êtes bonne et j'ai confiance en
vous. Il vaut bien mieux que ce soit moi qui
meure! oh! je le laisse libre! Je lui rends
sa parole! Mais s'il revenait, madame, et
s'il me disait: Je souffre....</p>
<p>&mdash;Pauvre fille! pauvre fille! murmura
-Aurlie, qui avait aussi des larmes dans les
+Aurélie, qui avait aussi des larmes dans les
yeux.</p>
<p>&mdash;Et s'il me disait, poursuivit Annette:
J'aime mieux mourir avec toi que de vivre
sans toi!....</p>
-<p>Elle joignait ses chres petites mains
+<p>Elle joignait ses chères petites mains
tremblantes et regardait son bourreau comme
on implore Dieu.</p>
-<p>Aurlie s'essuya les yeux. Ah! c'tait de
+<p>Aurélie s'essuya les yeux. Ah! c'était de
bien bon c&oelig;ur qu'elle pleurait! Mais les larmes
-d'Aurlie sont de cette espce toute
-particulire qui coulent torrents sous les
-banquettes d'un thtre, au cinquime acte
-d'un mlodrame. Ces larmes viennent aussi
+d'Aurélie sont de cette espèce toute
+particulière qui coulent à torrents sous les
+banquettes d'un théâtre, au cinquième acte
+d'un mélodrame. Ces larmes viennent aussi
du c&oelig;ur, je le pense, comme la sueur sort
de la peau. C'est l'expulsion d'un liquide.
-J'ai connu une brave dame fort son aise
-qui plaidait depuis cinq ans contre sa mre
-trs pauvre, au sujet d'une pension alimentaire,
+J'ai connu une brave dame fort à son aise
+qui plaidait depuis cinq ans contre sa mère
+très pauvre, au sujet d'une pension alimentaire,
et qui mouillait comme cela tout d'un
-coup trois mouchoirs ce moment suprme
-o le premier rle ouvre ses robustes bras
- l'ingnue, au son de cette musique: Ma
-fille! ma mre! Est-ce bien toi! Mon Dieu!
-merci!</p>
+coup trois mouchoirs à ce moment suprême
+où le premier rôle ouvre ses robustes bras
+à l'ingénue, au son de cette musique: «Ma
+fille! ma mère! Est-ce bien toi! Mon Dieu!
+merci!»</p>
-<p>Elle perdit son procs et interjeta appel.</p>
+<p>Elle perdit son procès et interjeta appel.</p>
-<p>Aurlie tait loin de l. Nanmoins, les
+<p>Aurélie était loin de là. Néanmoins, les
larmes ne lui enlevaient jamais tout son
sang-froid.</p>
-<p>Il vous dira cela, mon enfant, rpondit-elle.
+<p>«Il vous dira cela, mon enfant, répondit-elle.
Comptez-y bien! Ils disent tous cela!
-Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifie
-ds l'ge de quinze ans et livre
-un homme qui tait dj presque un vieillard,
-j'ai prouv des peines, dont le rcit....
-Mais il ne s'agit pas de cela!</p>
+Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifiée
+dès l'âge de quinze ans et livrée à
+un homme qui était déjà presque un vieillard,
+j'ai éprouvé des peines, dont le récit....
+Mais il ne s'agit pas de cela!»</p>
<p>Elle eut la force de ne pas raconter son
histoire!</p>
-<p>C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il
-vous dira cela: c'est le refrain oblig. On
+<p>«C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il
+vous dira cela: c'est le refrain obligé. On
me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon
innocence! Ah! il faut de la force dans
notre sexe! Il ne faut pas qu'il vous dise
-cela. Comment l'en empcher? Je rponds
+cela. Comment l'en empêcher? Je réponds
nettement et franchement: vous devez
fuir.</p>
-<p>&mdash;Fuir!... rpta Annette stupfaite.</p>
+<p>&mdash;Fuir!... répéta Annette stupéfaite.</p>
-<p>&mdash;Il n'y a pas deux manire de trancher
-la question. C'est savoir si vous voulez le
+<p>&mdash;Il n'y a pas deux manière de trancher
+la question. C'est à savoir si vous voulez le
perdre ou le sauver.</p>
<p>&mdash;Je veux le sauver, madame! Sur tout
ce que j'ai de plus cher au monde, je vous
jure que je veux le sauver!</p>
-<p>&mdash;Vous tes une chre et digne crature.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes une chère et digne créature.</p>
-<p>&mdash;Mais pourquoi fuir? et o fuir? et
-comment?</p>
+<p>&mdash;Mais pourquoi fuir? et où fuir? et
+comment?»</p>
-<p>L'accent d'Aurlie devint solennel.</p>
+<p>L'accent d'Aurélie devint solennel.</p>
-<p>C'est ici, ma chre demoiselle, dit-elle,
-que vous allez mesurer par vous-mme
-toute la gravit des circonstances. Les parents
-taient dcids tout. Et laissez-moi
+<p>«C'est ici, ma chère demoiselle, dit-elle,
+que vous allez mesurer par vous-même
+toute la gravité des circonstances. Les parents
+étaient décidés à tout. Et laissez-moi
vous dire, quoique mon intention ne soit
point de marchander, ah! certes, laissez-moi
vous dire que vous n'avez pas ici affaire
- des millionnaires. Il se peut que vous
-ayez nourri quelque petite illusion cet
-gard. Je vous crois le dsintressement
-mme; cependant l'imagination va, on se
-fait des ides: il y a en Bretagne de ces
+à des millionnaires. Il se peut que vous
+ayez nourri quelque petite illusion à cet
+égard. Je vous crois le désintéressement
+même; cependant l'imagination va, on se
+fait des idées: il y a en Bretagne de ces
vieilles maisons qui ont l'opulence du marquis
de Carabas.</p>
-<p>&mdash;Dieu m'est tmoin, madame.... voulut
+<p>&mdash;Dieu m'est témoin, madame.... voulut
l'interrompre Annette.</p>
-<p>&mdash;Evidemment, ma fille, videmment.
+<p>&mdash;Evidemment, ma fille, évidemment.
Je suis comme cela. Je n'ai jamais pu me
-mettre en tte une ide d'argent. Je gagnerais
-deux mille cus par an savoir
-marchander. Cela dpend des natures. On
+mettre en tête une idée d'argent. Je gagnerais
+deux mille écus par an à savoir
+marchander. Cela dépend des natures. On
ne se fait pas. Je constate seulement que
-les Kervign ont une fortune honnte et
-voil tout. Ils sont trois enfants; Ren est
-le cadet; on a fourr beaucoup aux deux
-ans, qui seront avantags. Une fortune
-honnte de Bretagne n'est pas une fortune
-honnte de Paris. En somme, s'il y a en
-tout trente quarante mille livres de
+les Kervigné ont une fortune honnête et
+voilà tout. Ils sont trois enfants; René est
+le cadet; on a fourré beaucoup aux deux
+aînés, qui seront avantagés. Une fortune
+honnête de Bretagne n'est pas une fortune
+honnête de Paris. En somme, s'il y a en
+tout trente à quarante mille livres de
rente.... c'est encore joli, je suis de votre
-avis, mais ce n'est pas le Prou!</p>
+avis, mais ce n'est pas le Pérou!»</p>
-<p>Annette Las tait muette maintenant.</p>
+<p>Annette Laïs était muette maintenant.</p>
-<p>J'arrive la conclusion, poursuivit Aurlie,
+<p>«J'arrive à la conclusion, poursuivit Aurélie,
car ceci est tout un raisonnement.
Comme je vous le disais, vous allez juger
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-de la gravit des circonstances par le sacrifice
-que la famille consent s'imposer.</p>
+de la gravité des circonstances par le sacrifice
+que la famille consent à s'imposer.»</p>
-<p>Annette releva la tte involontairement
-et devint ple, mais elle n'interrompit
+<p>Annette releva la tête involontairement
+et devint pâle, mais elle n'interrompit
point.</p>
-<p>Le docteur Josaphat trouve cela norme!
-continua Aurlie. C'est notre mdecin,
+<p>«Le docteur Josaphat trouve cela énorme!
+continua Aurélie. C'est notre médecin,
et je crois que vous le connaissez. Il a
-dit le mot: norme! La famille offre dix
-mille francs.</p>
+dit le mot: énorme! La famille offre dix
+mille francs.»</p>
<p>Annette resta immobile.</p>
-<p>Aurlie attendit un instant, puis elle reprit:</p>
+<p>Aurélie attendit un instant, puis elle reprit:</p>
-<p>Mademoiselle, j'avoue que vous m'tonnez.
+<p>«Mademoiselle, j'avoue que vous m'étonnez.
La somme est ronde et l'on ne vous
-doit rien du tout, puisque Ren est mineur.</p>
+doit rien du tout, puisque René est mineur.»</p>
<p>Ce ne furent pas des larmes, cette fois,
ce fut un feu qui jaillit des prunelles d'Annette
-Las. Aurlie eut peur. Bien que le
-fond de sa pense ne ft pas la dlicatesse
-mme, son expression avait t plus malheureuse
-encore que sa pense. Elle le sentit
+Laïs. Aurélie eut peur. Bien que le
+fond de sa pensée ne fût pas la délicatesse
+même, son expression avait été plus malheureuse
+encore que sa pensée. Elle le sentit
et recula.</p>
-<p>Mon enfant, dit-elle avec bonhomie,
+<p>«Mon enfant, dit-elle avec bonhomie,
nous ne sommes pas ici dans le joli pays du
roman. Je serais au regret de vous avoir
-blesse, mais il faut appeler les choses par
-leur nom. Pour se dplacer, il faut de l'argent.
-Nul ne songe vous payer. Vous n'avez
-point mrit d'tre humilie; si vous
-l'aviez mrit, peut-tre ne me serais-je
-point charge de la mission difficile que je
-remplis auprs de vous. Ces dix mille
-francs sont pour les frais de votre voyage.</p>
+blessée, mais il faut appeler les choses par
+leur nom. Pour se déplacer, il faut de l'argent.
+Nul ne songe à vous payer. Vous n'avez
+point mérité d'être humiliée; si vous
+l'aviez mérité, peut-être ne me serais-je
+point chargée de la mission difficile que je
+remplis auprès de vous. Ces dix mille
+francs sont pour les frais de votre voyage.»</p>
-<p>Annette rpta:</p>
+<p>Annette répéta:</p>
-<p>Mon voyage!....</p>
+<p>«Mon voyage!....»</p>
-<p>Aurlie eut un geste d'impatience.</p>
+<p>Aurélie eut un geste d'impatience.</p>
-<p>Ne vous fchez pas, madame, dit Annette
+<p>«Ne vous fâchez pas, madame, dit Annette
avec douceur. Je suis avec vous contre
-moi-mme. J'ai compris une partie de
-ce que vous m'avez expliqu, surtout ceci:
+moi-même. J'ai compris une partie de
+ce que vous m'avez expliqué, surtout ceci:
je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne
veux pas lui faire de mal. Expliquez encore.</p>
-<p>&mdash;Chre petite! murmura Aurlie, sincrement
-touche. Vous voulez donc que
-je leur dise tous: C'est un ange, cette enfant-l!
-Je ne sais plus o j'en suis, moi...
+<p>&mdash;Chère petite! murmura Aurélie, sincèrement
+touchée. Vous voulez donc que
+je leur dise à tous: C'est un ange, cette enfant-là!
+Je ne sais plus où j'en suis, moi...
Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez
- Paris, comment empcher Ren de vous
+à Paris, comment empêcher René de vous
voir?</p>
<p>&mdash;Il ne faut plus qu'il me voie, murmura
-Annette, c'est juste.</p>
+Annette, c'est juste.»</p>
-<p>La prsidente lui jeta un regard dfiant,
-tant ceci dpassait les bornes de la rsignation
+<p>La présidente lui jeta un regard défiant,
+tant ceci dépassait les bornes de la résignation
vraisemblable. Annette reprit:</p>
-<p>Mon pre et mon frre ne consentiront
-jamais cela.</p>
+<p>«Mon père et mon frère ne consentiront
+jamais à cela.</p>
<p>&mdash;Si vous leur dites....</p>
<p>&mdash;Madame, chez nous, chacun sait lire
-dans le c&oelig;ur des autres. J'ai montr mon
-amour. J'aurais beau dire moi-mme au
-pre et Philippe: je ne l'aime plus, ils ne
-me croiraient pas. Ce sont des exils, mais
+dans le c&oelig;ur des autres. J'ai montré mon
+amour. J'aurais beau dire moi-même au
+père et à Philippe: je ne l'aime plus, ils ne
+me croiraient pas. Ce sont des exilés, mais
ils sont fiers autant que pas un d'entre
-vous. Je partirai seule.</p>
+vous. Je partirai seule.»</p>
-<p>Aurlie ouvrit de grands yeux.</p>
+<p>Aurélie ouvrit de grands yeux.</p>
-<p>Je partirai seule, rpta Annette, dont
+<p>«Je partirai seule, répéta Annette, dont
la voix devenait paisible et qui essayait de
comprimer ses sanglots. Je ne veux pas
-tre entre lui et le bonheur. Oh! non! Je
-n'ai rien lui donner. Vous avez dit la vrit,
+être entre lui et le bonheur. Oh! non! Je
+n'ai rien à lui donner. Vous avez dit la vérité,
madame: il n'accepterait pas le pain
-qui se gagne au thtre. J'en suis sre. Et
+qui se gagne au théâtre. J'en suis sûre. Et
en dehors de cela, que puis-je faire? Nous
sommes deux pauvres malheureux, nous ne
-savons qu'aimer. Je n'avais jamais pens
-cela. Dites son pre et sa mre qu'ils
-me pardonnent: je n'avais pas la volont
-de les offenser.... et lui.... Oh! lui,
+savons qu'aimer. Je n'avais jamais pensé à
+cela. Dites à son père et à sa mère qu'ils
+me pardonnent: je n'avais pas la volonté
+de les offenser.... et à lui.... Oh! à lui,
ne lui dites rien, madame. Il saurait bien
que vous mentez, si vous lui disiez que je
-l'ai oubli!</p>
+l'ai oublié!»</p>
<p>Elle se leva et fit un pas vers la porte.
-Aurlie, presque aussi mue qu'elle, lui demanda
-o elle allait.</p>
+Aurélie, presque aussi émue qu'elle, lui demanda
+où elle allait.</p>
-<p>Je ne sais pas, rpondit Annette.</p>
+<p>«Je ne sais pas, répondit Annette.</p>
-<p>&mdash;Pensez-vous donc, chre enfant, que
-nous puissions vous abandonner ainsi?</p>
+<p>&mdash;Pensez-vous donc, chère enfant, que
+nous puissions vous abandonner ainsi?»</p>
<p>Annette appuya ses deux mains contre
son front. Elle se sentait devenir folle.</p>
-<p>Ren! Ren! murmura-t-elle.</p>
+<p>«René! René!» murmura-t-elle.</p>
-<p>Puis, regardant la prsidente en face avec
-une farouche nergie:</p>
+<p>Puis, regardant la présidente en face avec
+une farouche énergie:</p>
-<p>Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!
+<p>«Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!»
dit-elle.</p>
-<p>Aurlie ouvrait la bouche; elle lui imposa
+<p>Aurélie ouvrait la bouche; elle lui imposa
silence d'un geste et ajouta:</p>
-<p>Est-ce que vous savez comme il m'aime?
+<p>«Est-ce que vous savez comme il m'aime?
Il n'y a que moi pour le savoir, parce que
nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi,
j'en mourrai, je le sais. S'il allait mourir!</p>
-<p>&mdash;Ma pauvre chrie, murmura Mme de
+<p>&mdash;Ma pauvre chérie, murmura Mme de
<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-Kervign, nos jeunes Franais ne meurent
-pas de cela! Et quant vous, le temps,
-l'absence....</p>
+Kervigné, nos jeunes Français ne meurent
+pas de cela! Et quant à vous, le temps,
+l'absence....»</p>
<p>Son sourire sceptique ne tint pas contre
-la pleur indigne d'Annette.</p>
+la pâleur indignée d'Annette.</p>
-<p>Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que
-deux mourir, murmura celle-ci d'une voix
-brise: le pre et moi! ceux-l sont condamns.</p>
+<p>«Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que
+deux à mourir, murmura celle-ci d'une voix
+brisée: le père et moi! ceux-là sont condamnés.»</p>
<p>Elle revint d'un pas ferme vers le milieu
de la chambre.</p>
-<p>Vous aviez un projet, dit-elle, un plan
-arrt. Tout ceci n'a pas t fait la lgre.
-La conduite du frre de Ren prouve
+<p>«Vous aviez un projet, dit-elle, un plan
+arrêté. Tout ceci n'a pas été fait à la légère.
+La conduite du frère de René prouve
qu'on voulait tenter plus d'un moyen de se
-dfaire de moi. Me voici prte entrer
+défaire de moi. Me voici prête à entrer
dans vos vues, quelles qu'elles soient,
pour lui garder sa famille et son bonheur.
-Ne craignez pas de parler franchement: j'coute.</p>
+Ne craignez pas de parler franchement: j'écoute.</p>
-<p>&mdash;En vrit, balbutia la prsidente qui
+<p>&mdash;En vérité, balbutia la présidente qui
perdait contenance, je ne m'attendais pas...
Nous comptions tout uniment obtenir votre
-dpart et celui de MM. Las pour l'tranger.</p>
+départ et celui de MM. Laïs pour l'étranger.</p>
-<p>&mdash;Ne songez plus cela. N'esprez
-rien que de mon isolement. S'ils taient ici,
-je me souviendrais que Ren m'aime et je
+<p>&mdash;Ne songez plus à cela. N'espérez
+rien que de mon isolement. S'ils étaient ici,
+je me souviendrais que René m'aime et je
vous braverais.</p>
<p>&mdash;Un couvent....</p>
-<p>&mdash;Un couvent soit. J'y pensais. Mais htez-vous.
+<p>&mdash;Un couvent soit. J'y pensais. Mais hâtez-vous.
Je ne sais plus si je suis folle et si
-mon rveil sera la raison, ou bien si j'ai ma
-raison et si je me rveillerai dans la folie,
-mais je sais que je vais m'veiller: htez-vous!</p>
-
-<p>Aurlie hsita. Un instant, tout ce qui
-restait en elle de noblesse et de gnrosit
-se rvolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est
-une comdienne.</p>
-
-<p>Elle tait tout habille et coiffe. Elle jeta
-son mantelet sur ses paules.</p>
-
-<p>Vous avez devin juste, pronona-t-elle
-rsolment. Nos mesures taient prises.
-Rien ne devait nous arrter, sinon la violence
-matrielle. Ce qui arrive me fend le
-c&oelig;ur, mais je jure que c'est la ncessit.
-Mademoiselle Las, je vous estime et je
+mon réveil sera la raison, ou bien si j'ai ma
+raison et si je me réveillerai dans la folie,
+mais je sais que je vais m'éveiller: hâtez-vous!»</p>
+
+<p>Aurélie hésita. Un instant, tout ce qui
+restait en elle de noblesse et de générosité
+se révolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est
+une comédienne.</p>
+
+<p>Elle était tout habillée et coiffée. Elle jeta
+son mantelet sur ses épaules.</p>
+
+<p>«Vous avez deviné juste, prononça-t-elle
+résolûment. Nos mesures étaient prises.
+Rien ne devait nous arrêter, sinon la violence
+matérielle. Ce qui arrive me fend le
+c&oelig;ur, mais je jure que c'est la nécessité.
+Mademoiselle Laïs, je vous estime et je
vous aime; si, quelque jour, vous avez besoin
de moi....</p>
<p>&mdash;Moi, je vous jure que je n'aurai jamais
besoin de vous, madame! l'interrompit Annette.
-Je suis prte: htez-vous!</p>
+Je suis prête: hâtez-vous!»</p>
-<p>Il y avait une voiture attele dans la cour
-de l'htel. Elles partirent, et Grard se
-prcipita comme un fou hors du cabinet o
-il avait tout entendu. Il tait ivre en faisant
+<p>Il y avait une voiture attelée dans la cour
+de l'hôtel. Elles partirent, et Gérard se
+précipita comme un fou hors du cabinet où
+il avait tout entendu. Il était ivre en faisant
le chemin de la rue du Regard au Palais-Royal.
-Il me dit, ce soir-l mme, que jamais
-en sa vie il n'avait prouv de torture
+Il me dit, ce soir-là même, que jamais
+en sa vie il n'avait éprouvé de torture
pareille.</p>
<p>Mais il n'eut pas le loisir de me faire le
-rcit qui prcde, et ce fut ici ma dernire
-entrevue avec le colonel vicomte de Kervign,
-mon frre, qui Dieu laissa juste le
+récit qui précède, et ce fut ici ma dernière
+entrevue avec le colonel vicomte de Kervigné,
+mon frère, à qui Dieu laissa juste le
temps de me montrer son loyal c&oelig;ur.</p>
-<p>Il tait agenouill prs de moi quand je
-sortis de mon vanouissement et me tenait
-serr dans ses bras.</p>
+<p>Il était agenouillé près de moi quand je
+sortis de mon évanouissement et me tenait
+serré dans ses bras.</p>
-<p>Petit frre! me dit-il, au moment o je
+<p>«Petit frère! me dit-il, au moment où je
rouvrais les yeux, je crois que j'ai bien fait.
Il y a des choses impossibles. Je me suis
-jet entre toi et un malheur. On ne fera jamais
-revenir mon pre: voil pour la raison.
-Au diable la raison! je sais o est ton
+jeté entre toi et un malheur. On ne fera jamais
+revenir mon père: voilà pour la raison.
+Au diable la raison! je sais où est ton
Annette: je vais aller te la chercher, si tu
-veux!</p>
+veux!»</p>
-<p>Je me pendis son cou dans un transport
-de joie. Je ne savais pas encore ce qui tait
-arriv; mais je devinais au pire, et cette
-bonne parole tait pour moi comme la corde
-lance l'homme qui se noie.</p>
+<p>Je me pendis à son cou dans un transport
+de joie. Je ne savais pas encore ce qui était
+arrivé; mais je devinais au pire, et cette
+bonne parole était pour moi comme la corde
+lancée à l'homme qui se noie.</p>
-<p>Partons! m'criai-je. Crois-tu que je ne
-puisse pas te suivre?</p>
+<p>«Partons! m'écriai-je. Crois-tu que je ne
+puisse pas te suivre?»</p>
-<p>Et je bondis sur mes pieds, frmissant
+<p>Et je bondis sur mes pieds, frémissant
d'aise et d'impatience.</p>
-<p>Ma parole! murmura Grard, il tait
-mort tout l'heure, et maintenant le voil
+<p>«Ma parole! murmura Gérard, il était
+mort tout à l'heure, et maintenant le voilà
qui danse comme un cheval trop ardent. On
-n'apprend pas tout l'cole, ni mme au
-rgiment. Je ne connaissais pas de femme
-pareille Annette et je pensais que les
-amours comme le tien taient bons mettre
-dans les livres. Oui. Et je suis arriv
+n'apprend pas tout à l'école, ni même au
+régiment. Je ne connaissais pas de femme
+pareille à Annette et je pensais que les
+amours comme le tien étaient bons à mettre
+dans les livres. Oui. Et je suis arrivé
jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir
si long que cela!</p>
<p>&mdash;Mais partons donc!</p>
<p>&mdash;C'est qu'il nous faut des chevaux, petit
-frre.</p>
+frère.</p>
-<p>&mdash;Quoi! dj enleve!</p>
+<p>&mdash;Quoi! déjà enlevée!</p>
-<p>&mdash;Presque nonne! Ah! c'tait bien men!
+<p>&mdash;Presque nonne! Ah! c'était bien mené!
Mais nous avons dix lieues de marge, et
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
je te promets que nous la rattraperons en
-route.</p>
+route.»</p>
<p>Le tambour roulait pour la fermeture du
-jardin. Tous les gens de Vannes s'taient
-mis aux fentres des Frres-Provenaux
+jardin. Tous les gens de Vannes s'étaient
+mis aux fenêtres des Frères-Provençaux
pour voir cette chose curieuse. Les badauds,
-de leur ct, avaient peine quitter leur
+de leur côté, avaient peine à quitter leur
poste et jetaient un dernier regard d'envie
-aux croises du restaurant.</p>
+aux croisées du restaurant.</p>
-<p>Si nous avions quelqu'un.... commena
-Grard.</p>
+<p>«Si nous avions quelqu'un.... commença
+Gérard.</p>
-<p>&mdash;Prsent, quoique a! l'interrompit la
-bonne voix de Joson. Ej' savais qu'y vait
-du tbc! Faut pas mentir. J'coutais....
-sans couter, comme on dit....</p>
+<p>&mdash;Présent, quoique ça! l'interrompit la
+bonne voix de Joson. Ej' savais qu'y âvait
+du tâbâc! Faut pas mentir. J'écoutais....
+sans écouter, comme on dit....</p>
-<p>&mdash;Mon cheval est ici prs, aux curies
-de l'htel des Princes, dit Grard. Va prvenir
+<p>&mdash;Mon cheval est ici près, aux écuries
+de l'hôtel des Princes, dit Gérard. Va prévenir
qu'on le selle avec deux autres bons
-coureurs: tu viendras avec nous.</p>
+coureurs: tu viendras avec nous.»</p>
<p>Joson poussa un long cri de triomphe et
-fit la roue sur place, une fois droite, une
-fois gauche.</p>
+fit la roue sur place, une fois à droite, une
+fois à gauche.</p>
-<p>Nge, tribord! appuie, bbord! allume
+<p>«Nâge, tribord! appuie, bâbord! allume
partout, courtequeue! J'ai bu du <em>punje</em>!
-A la houp! Et des glces! C'est-il froid,
-pour sr et pour vrai? Nge!</p>
+A la houp! Et des glâces! C'est-il froid,
+pour sûr et pour vrai? Nâge!»</p>
-<p>Il perait dj le groupe des badauds
+<p>Il perçait déjà le groupe des badauds à
coups de poing.</p>
-<p>Cinq minutes aprs, nous allions franc
-trier sur la route de Versailles.</p>
+<p>Cinq minutes après, nous allions à franc
+étrier sur la route de Versailles.</p>
<h2>XXX.<br />
<span class="medium">BATAILLE.</span></h2>
-<p class="p2">Quoique , y avait du tbc! Nge,
+<p class="p2">«Quoique çâ, y avait du tâbâc! Nâge,
bijou! saille de l'avant, blaireau! C'est-il
bon el' <em>punje</em>, aussi vrai comme Dieu est
-not' matre! Les glces, c'est trop froid!
-Serre un peu voir le vent, mauvaise brque!
-Nge partout ou gare l'avancement
+not' maître! Les glâces, c'est trop froid!
+Serre un peu voir le vent, mauvaise bârque!
+Nâge partout ou gare l'avancement
que j'te vas donner, soldat marin de mousse
de carcan de girafe!</p>
<p>Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait
-de son mieux une cinquantaine de pas
-derrire nous. A la mer, il et t le premier,
-sans contredit, mais mon frre Grard
-tait un cavalier accompli, et moi-mme
+de son mieux à une cinquantaine de pas
+derrière nous. A la mer, il eût été le premier,
+sans contredit, mais mon frère Gérard
+était un cavalier accompli, et moi-même
j'avais une grande habitude du cheval. La
distance entre Paris et Versailles fut franchie
-en cinquante minutes. Il m'est arriv
-de faire la mme route en chemin de fer et
+en cinquante minutes. Il m'est arrivé
+de faire la même route en chemin de fer et
plus lentement.</p>
-<p>Nous traversmes Versailles sans nous
-arrter. Il tait onze heures et demie du
+<p>Nous traversâmes Versailles sans nous
+arrêter. Il était onze heures et demie du
soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour
-passer entre l'escalier des gants et la
-pice d'eau des Suisses, Grard me dit:</p>
+passer entre l'escalier des géants et la
+pièce d'eau des Suisses, Gérard me dit:</p>
-<p>S'il tait seulement sept heures du matin,
-je me trouverais ici tout port.</p>
+<p>«S'il était seulement sept heures du matin,
+je me trouverais ici tout porté.»</p>
-<p>Je lui demandai ce qu'il entendait par l.
-Il me rpondit:</p>
+<p>Je lui demandai ce qu'il entendait par là.
+Il me répondit:</p>
-<p>C'est une autre histoire. Je vais te
-toucher un mot ou deux de cela, ds que
-nous aurons rattrap la petite s&oelig;ur.</p>
+<p>«C'est une autre histoire. Je vais te
+toucher un mot ou deux de cela, dès que
+nous aurons rattrapé la petite s&oelig;ur.»</p>
<p>Je lui tendis la main tout en courant pour
-le remercier d'avoir appel Annette: <em>la
+le remercier d'avoir appelé Annette: <em>la
petite s&oelig;ur</em>.</p>
-<p>C'taient les premiers mots que nous eussions
-changs depuis Paris.</p>
-
-<p>Il n'y avait parler que Joson Michais,
-et Joson Michais ne parlait qu' son cheval.
-Son cheval, qui tait le moins bon des trois,
-commenait renifler et la distance s'largissait
-entre lui et les ntres, qui restaient
-frais comme au sortir de l'curie. Joson,
-voyant que le franais n'y pouvait rien, se
-mit parler breton. Son cheval tait normand;
+<p>C'étaient les premiers mots que nous eussions
+échangés depuis Paris.</p>
+
+<p>Il n'y avait à parler que Joson Michais,
+et Joson Michais ne parlait qu'à son cheval.
+Son cheval, qui était le moins bon des trois,
+commençait à renifler et la distance s'élargissait
+entre lui et les nôtres, qui restaient
+frais comme au sortir de l'écurie. Joson,
+voyant que le français n'y pouvait rien, se
+mit à parler breton. Son cheval était normand;
on ne s'entendit pas; ce que, voyant,
-Joson Michais accomplit la promesse dj
-faite et prodigua <em>de l'avancement</em>, l'aide
-d'un bon bton de houx qu'il avait en guise
+Joson Michais accomplit la promesse déjà
+faite et prodigua <em>de l'avancement</em>, à l'aide
+d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise
de cravache. Le Normand parut ne point
-goter ce nouveau langage et donna des
-<em>embardes</em>, selon l'expression de Joson, qui
-mirent le cou de ce dernier en pril.</p>
+goûter ce nouveau langage et donna des
+<em>embardées</em>, selon l'expression de Joson, qui
+mirent le cou de ce dernier en péril.</p>
-<p>Nge, banian! Avant partout, mchant
-balaou! c'est-il une embarcation? Je
-vas t'en casser une, faut dire la vrit,
-gendarme!</p>
+<p>«Nâge, banian! Avant partout, méchant
+balaou! c'est-il çâ une embarcation? Je
+vas t'en casser une, faut dire la vérité,
+gendarme!»</p>
-<p>Nous apercevions les lumires de Saint-Cyr.</p>
+<p>Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr.</p>
-<p>Est-ce loin encore? demandai-je.</p>
+<p>«Est-ce loin encore? demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Auprs de Neauphle-le-Chteau: cinq
+<p>&mdash;Auprès de Neauphle-le-Château: cinq
lieues.</p>
-<p>&mdash;Il y a un couvent dont la suprieure
-est la cousine de la prsidente.</p>
+<p>&mdash;Il y a un couvent dont la supérieure
+est la cousine de la présidente.»</p>
<p>Mon cheval eut de la cravache et bondit
comme un cerf.</p>
-<p>Mais, ce moment, nous entendmes derrire
-nous un cri de dtresse. Joson Michais
-avait lass la patience de son normand
-qui, fournissant une dernire et triomphante
+<p>Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière
+nous un cri de détresse. Joson Michais
+avait lassé la patience de son normand
+qui, fournissant une dernière et triomphante
<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-embarde, l'avait lanc par-dessus
-ses oreilles, sur la route, une demi-douzaine
+embardée, l'avait lancé par-dessus
+ses oreilles, sur la route, à une demi-douzaine
de pas en avant.</p>
-<p>Cela fait, le mchant balaou se tenait
-tranquille et broutait mme quelques brins
-d'herbe sur le bord du foss. Joson hurlait
+<p>Cela fait, le méchant balaou se tenait
+tranquille et broutait même quelques brins
+d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait
comme un diable. Il traitait sa monture de
-caman, de merluche, de Savoyard, de
-Malgache, de Nantais, de calfat et mme
-de commissaire, ce qui est la suprme injure.
+caïman, de merluche, de Savoyard, de
+Malgache, de Nantais, de calfat et même
+de commissaire, ce qui est la suprême injure.
Le banian n'y prenait point garde et
jouissait modestement de sa victoire. Nous
-fmes obligs de mettre pied terre. Joson
-prtendait avoir le cou dmoli et les
-deux jambes casses.</p>
+fûmes obligés de mettre pied à terre. Joson
+prétendait avoir le cou démoli et les
+deux jambes cassées.</p>
-<p>Quoique a, grondait-il pendant que
+<p>«Quoique ça, grondait-il pendant que
nous le relevions chacun par une aisselle,
c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non
plus, j'ne mens point! Roches partout, coraux,
-cailloux, coquillages. J'ai touch en
-grand, quoi! Portez-moi jusqu' cette girafe
+cailloux, coquillages. J'ai touché en
+grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe
de soldat-marin que je le saborde! Foi
-de Dieu! c'est un coup de mer! Sans
-vous commander, notre monsi Grard,
+de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans
+vous commander, notre monsié Gérard,
nous sommes ici en rade d'une paroisse,
-rapport aux feux qui paraissent l au <em>sur-sur-ou</em>
+rapport aux feux qui paraissent là au <em>sur-sur-ouâ</em>
de nous, dans le vent. Mettez-moi
- la buvette.</p>
+à la buvette.»</p>
-<p>Au train dont nous allions nagure, nous
-aurions travers Saint-Cyr comme Versailles,
-sans dire gare, et il y a dix parier
-contre un que nous n'eussions point aperu
-l'lgante calche qui stationnait, toute attele,
+<p>Au train dont nous allions naguère, nous
+aurions traversé Saint-Cyr comme Versailles,
+sans dire gare, et il y a dix à parier
+contre un que nous n'eussions point aperçu
+l'élégante calèche qui stationnait, toute attelée,
dans la cour du meilleur cabaret du
pays. A quelque chose malheur est bon:
-cette calche tait celle d'Aurlie.</p>
+cette calèche était celle d'Aurélie.</p>
<p>Le premier objet qui frappa mes regards
en entrant dans la salle basse du cabaret
fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle
-tait tendue comme une morte, sur un matelas,
+était étendue comme une morte, sur un matelas,
au milieu de la chambre. Des routiers
et des paysans formaient autour d'elle un
-cercle bavard. Aurlie, agenouille auprs
-d'elle, se tordait les mains, et derrire
-Aurlie, il y avait une espce de frater qui
+cercle bavard. Aurélie, agenouillée auprès
+d'elle, se tordait les mains, et derrière
+Aurélie, il y avait une espèce de frater qui
choisissait une lancette dans une trousse.</p>
<p>Je vis cela du dehors, et je ne sais comment.
Si j'en croyais la forme bizarre de
mon souvenir, je dirais que je vis Annette
au travers du groupe qui me la cachait.
-Comme je franchissais le seuil, tte baisse,
+Comme je franchissais le seuil, tête baissée,
un homme me barra le passage. Je le saisis
-des deux mains aux cheveux, et sa tte
-sonna sur le pav derrire moi. Je ne me
-retournai point. C'tait Laroche.</p>
+des deux mains aux cheveux, et sa tête
+sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me
+retournai point. C'était Laroche.</p>
-<p>Quand Aurlie m'aperut, elle poussa un
+<p>Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un
grand cri. Ses jambes tremblaient et l'on
entendait ses genoux se choquer sous sa
-robe. Je devais tre effrayant voir. Elle
-eut peur d'tre tue.</p>
+robe. Je devais être effrayant à voir. Elle
+eut peur d'être tuée.</p>
-<p>Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'cria-t-elle.
+<p>«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle.
Je jure que je ne lui ai pas fait de
-mal!</p>
+mal!»</p>
-<p>Je ne l'coutais pas. Je ne sais pas si je
+<p>Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je
la voyais. Je tombai de mon haut sur mes
-deux genoux et je regardai la figure blme
+deux genoux et je regardai la figure blême
d'Annette.</p>
-<p>J'tais convaincu que j'avais une morte
-devant les yeux. Je ne pleurai point. J'tais
+<p>J'étais convaincu que j'avais une morte
+devant les yeux. Je ne pleurai point. J'étais
assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni
-l'envie d'interroger: il me semblait si ais
+l'envie d'interroger: il me semblait si aisé
de la rejoindre, et si impossible de rester
-dans la vie o elle n'tait plus!</p>
+dans la vie où elle n'était plus!</p>
-<p>Seulement, j'tais comme un enfant qui
-s'attarde un spectacle que le hasard lui
-prsente sur la route. Je voulais la voir encore
+<p>Seulement, j'étais comme un enfant qui
+s'attarde à un spectacle que le hasard lui
+présente sur la route. Je voulais la voir encore
et la contempler si admirablement
-belle dans sa pleur. Ces gens qui continuaient
+belle dans sa pâleur. Ces gens qui continuaient
de radoter autour d'elle les stupides
-commrages du cabaret campagnard me
-gnaient. Je m'impatientais les entendre
+commérages du cabaret campagnard me
+gênaient. Je m'impatientais à les entendre
interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance,
parler de la justice et des gendarmes,
-proposer chacun son remde et dire
-avec prolixit ce qu'on aurait d faire.
-Pour moi, elle tait morte de notre sparation,
-comme j'en serais mort moi-mme si
+proposer chacun son remède et dire
+avec prolixité ce qu'on aurait dû faire.
+Pour moi, elle était morte de notre séparation,
+comme j'en serais mort moi-même si
je n'avais eu le devoir de la poursuivre et
-de la sauver. Que faire cela? Une chose
-m'tonnait, c'est qu'on ne me laissait point
-seul avec elle. Qui donc avait droit d'tre
-l, except moi? J'avais l'intention formelle
+de la sauver. Que faire à cela? Une chose
+m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point
+seul avec elle. Qui donc avait droit d'être
+là, excepté moi? J'avais l'intention formelle
de chasser tout ce monde et d'ordonner en
-homme qui doit tre obi, mais je ne disais
-rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'
+homme qui doit être obéi, mais je ne disais
+rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à
force de regarder, j'allais retrouver son
sourire dans les lignes immobiles de ce visage
livide.</p>
@@ -16877,387 +16839,387 @@ livide.</p>
<p>J'entendis le chirurgien villageois qui demandait
du linge et une cuvette. Je ne compris
son intention qu'en voyant reluire l'acier
-auprs du bras d'Annette. J'cartai le
-bonhomme sans effort et sans colre, je lui
+auprès du bras d'Annette. J'écartai le
+bonhomme sans effort et sans colère, je lui
dis:
<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p>
-<p>Elle n'a plus de sang.</p>
+<p>«Elle n'a plus de sang.»</p>
<p>Le frater leva sur moi son &oelig;il rouge de
-vin. La foule se mit dire:</p>
+vin. La foule se mit à dire:</p>
-<p>Il faut saigner! il faut saigner!</p>
+<p>«Il faut saigner! il faut saigner!»</p>
-<p>J'ai remarqu qu'un coup de lancette
-fait toujours plaisir la foule. Ma cousine
-criait dans un coin o elle s'tait rfugie:</p>
+<p>J'ai remarqué qu'un coup de lancette
+fait toujours plaisir à la foule. Ma cousine
+criait dans un coin où elle s'était réfugiée:</p>
-<p>Vous voyez! J'ai envoy chercher le mdecin!
+<p>«Vous voyez! J'ai envoyé chercher le médecin!
J'ai fait tout ce que j'ai pu! Ah! quel
malheur! Une femme comme moi dans des
-embarras pareils! Mlez-vous donc de rendre
-service! Je suis sre d'en faire une maladie.</p>
+embarras pareils! Mêlez-vous donc de rendre
+service! Je suis sûre d'en faire une maladie.»</p>
-<p>Il est croire qu'elle avait perdu la tte,
-car il n'tait pas dans sa nature de penser
-uniquement elle-mme en face d'un si
-cruel vnement.</p>
+<p>Il est à croire qu'elle avait perdu la tête,
+car il n'était pas dans sa nature de penser
+uniquement à elle-même en face d'un si
+cruel événement.</p>
-<p>Grard entra en ce moment. Il venait de
+<p>Gérard entra en ce moment. Il venait de
remettre sur pied Joson Michais, qui avait
-eu plus de peur que de mal. Aurlie lui dit,
-comme il passait prs d'elle:</p>
+eu plus de peur que de mal. Aurélie lui dit,
+comme il passait près d'elle:</p>
-<p>J'ai donn mon flacon. Il faut que ce
-mdecin fasse quelque chose. Me voyez-vous
-dans la calche avec une morte? J'aurais
-dbours cinquante louis pour avoir Josaphat.</p>
+<p>«J'ai donné mon flacon. Il faut que ce
+médecin fasse quelque chose. Me voyez-vous
+dans la calèche avec une morte? J'aurais
+déboursé cinquante louis pour avoir Josaphat.»</p>
-<p>Grard fit comme moi, il se mit genoux,
- ct du matelas, mais il fit mieux que moi,
+<p>Gérard fit comme moi, il se mit à genoux,
+à côté du matelas, mais il fit mieux que moi,
car son premier soin fut de prendre ce pauvre
bras de marbre pour y chercher le
-pouls. Aussitt un <em>toll</em> gnral s'leva.
+pouls. Aussitôt un <em>tollé</em> général s'éleva.
C'est dans les environs de Paris surtout
-qu'est rpandue cette bizarre croyance qu'il
+qu'est répandue cette bizarre croyance qu'il
ne faut point toucher la victime d'un accident
-avant l'arrive de la justice. Les environs
+avant l'arrivée de la justice. Les environs
de Paris ne forment pas la zone de l'univers.
On y lit beaucoup de journaux.</p>
-<p>Il y eut un instant o les bonnes gens de
-Saint Cyr, qui se consultaient haute et intelligible
+<p>Il y eut un instant où les bonnes gens de
+Saint Cyr, qui se consultaient à haute et intelligible
voix, furent sur le point d'intervenir
-par la force pour empcher Grard de
+par la force pour empêcher Gérard de
se compromettre. La main de celui-ci avait
-dj quitt le pouls d'Annette et interrogeait
+déjà quitté le pouls d'Annette et interrogeait
son c&oelig;ur.</p>
-<p>Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans
+<p>«Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans
se retourner vers les assistants.</p>
-<p>&mdash;Un demi-quart de lieue, lui fut-il rpondu.</p>
+<p>&mdash;Un demi-quart de lieue, lui fut-il répondu.</p>
-<p>&mdash;Deux louis qui ramnera le mdecin
+<p>&mdash;Deux louis à qui ramènera le médecin
en chef dans dix minutes. On lui dira que
-c'est pour le colonel de Kervign.</p>
+c'est pour le colonel de Kervigné.»</p>
-<p>Tout le monde s'lana dehors, y compris
+<p>Tout le monde s'élança dehors, y compris
le frater, qui semblait avoir des ailes. A
Saint Cyr, on saigne quarante fois pour
-deux louis. Ce dut tre, dans la grande
-rue, une terrible course au clocher. Aurlie,
-cependant, ramena prcipitamment son
-voile et s'cria d'une voix gmissante:</p>
+deux louis. Ce dut être, dans la grande
+rue, une terrible course au clocher. Aurélie,
+cependant, ramena précipitamment son
+voile et s'écria d'une voix gémissante:</p>
-<p>Je connais le mdecin en chef. Aucun
-scandale ne me sera pargn. Ah! quelle
-aventure?</p>
+<p>«Je connais le médecin en chef. Aucun
+scandale ne me sera épargné. Ah! quelle
+aventure?»</p>
-<p>Grard avait soulev doucement la tte
+<p>Gérard avait soulevé doucement la tête
d'Annette. Je le regardais faire. Mon cerveau
-tait vide horriblement. Quand je vis
-Grard ouvrir le flacon de sels, j'eus une
-impression de rpugnance mle de piti.
+était vide horriblement. Quand je vis
+Gérard ouvrir le flacon de sels, j'eus une
+impression de répugnance mêlée de pitié.
J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas.</p>
-<p>De l'eau! rclama Grard. De l'eau
+<p>«De l'eau! réclama Gérard. De l'eau
froide!</p>
-<p>&mdash;Un verre aussi pour moi, dit Aurlie.
-Il y a des grces d'tat. Je n'ai pas perdu
-connaissance une seule minute!</p>
+<p>&mdash;Un verre aussi pour moi, dit Aurélie.
+Il y a des grâces d'état. Je n'ai pas perdu
+connaissance une seule minute!»</p>
-<p>Comme Grard baignait les tempes d'Annette
-avec son mouchoir tremp d'eau, elle
+<p>Comme Gérard baignait les tempes d'Annette
+avec son mouchoir trempé d'eau, elle
rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus
point qu'elle vivait.</p>
<p>Il fallut son premier cri, qui fut mon nom.</p>
<p>Alors, je tombai la face contre terre,
-comme si la balle d'un pistolet m'et travers
-la poitrine bout portant.</p>
+comme si la balle d'un pistolet m'eût traversé
+la poitrine à bout portant.</p>
<p>Il y eut un mouvement auquel je ne participai
point. On alla, on vint autour de moi.
-J'entendis Aurlie qui demandait d'un ton
-dgag:</p>
+J'entendis Aurélie qui demandait d'un ton
+dégagé:</p>
-<p>Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous
- prsent?</p>
+<p>«Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous
+à présent?»</p>
-<p>Une main me tta le pouls. Ce devait tre
-le mdecin en chef de l'Ecole.</p>
+<p>Une main me tâta le pouls. Ce devait être
+le médecin en chef de l'Ecole.</p>
-<p>Un peu de grimace dans tout cela,
-n'est-ce pas docteur? lui dit Aurlie. Ne me
+<p>«Un peu de grimace dans tout cela,
+n'est-ce pas docteur? lui dit Aurélie. Ne me
demandez pas comment je me trouve dans
-cette bagarre. J'aime rendre service. Ce
-Grard fait de moi ce qu'il veut, et quant
- ce mauvais petit sujet de chevalier, nous
-l'avons eu chez nous, Paris, vous savez.
-Le prsident se plaint de ne plus vous
-voir.</p>
-
-<p>Ds que le docteur fut parti, aprs avoir
-dclar qu'il n'y avait aucun danger dans la
-position d'Annette, Aurlie se fit servir un
+cette bagarre. J'aime à rendre service. Ce
+Gérard fait de moi ce qu'il veut, et quant
+à ce mauvais petit sujet de chevalier, nous
+l'avons eu chez nous, à Paris, vous savez.
+Le président se plaint de ne plus vous
+voir.»</p>
+
+<p>Dès que le docteur fut parti, après avoir
+déclaré qu'il n'y avait aucun danger dans la
+position d'Annette, Aurélie se fit servir un
blanc de poulet et une bouteille de bordeaux.
-Elle tait d'une humeur dtestable.
-Elle maudissait son caractre obligeant, qui
+Elle était d'une humeur détestable.
+Elle maudissait son caractère obligeant, qui
<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-l'entranait sans cesse dans de nouveaux
-embarras. Le poulet tait dur, le vin vent.
-Elle dfiait l'univers entier de la reprendre
-jamais une pareille fte.</p>
-
-<p>Grard tait assis entre Annette, couche
-sur le lit, et moi, qui m'tendais sur une
-vieille bergre. Il tenait nos mains. J'ouvris
+l'entraînait sans cesse dans de nouveaux
+embarras. Le poulet était dur, le vin éventé.
+Elle défiait l'univers entier de la reprendre
+jamais à une pareille fête.</p>
+
+<p>Gérard était assis entre Annette, couchée
+sur le lit, et moi, qui m'étendais sur une
+vieille bergère. Il tenait nos mains. J'ouvris
les yeux parce qu'il disait d'une voix
-mue:</p>
+émue:</p>
-<p>Vous tes bien vritablement ma s&oelig;ur,
-maintenant, et je m'engage rparer le
-mal que je vous ai fait.</p>
+<p>«Vous êtes bien véritablement ma s&oelig;ur,
+maintenant, et je m'engage à réparer le
+mal que je vous ai fait.»</p>
-<p>Mon second regard vit Aurlie qui avait
-la bouche pleine et qui haussait les paules.</p>
+<p>Mon second regard vit Aurélie qui avait
+la bouche pleine et qui haussait les épaules.</p>
-<p>Ma confiance en Grard n'tait plus entire.
-Je croyais la gnrosit de son premier
+<p>Ma confiance en Gérard n'était plus entière.
+Je croyais à la générosité de son premier
mouvement, mais j'avais peur de la
-versatilit qui me semblait tre le fond de
-son caractre. Il se tourna vers moi, et rapprochant
+versatilité qui me semblait être le fond de
+son caractère. Il se tourna vers moi, et rapprochant
ma main de celle d'Annette:</p>
-<p>Je vous marie, ajouta-t-il en riant.</p>
+<p>«Je vous marie, ajouta-t-il en riant.</p>
-<p>&mdash;Grand fou! gronda la prsidente.</p>
+<p>&mdash;Grand fou! gronda la présidente.</p>
-<p>&mdash;Et vous m'aiderez, petite maman!
-poursuivit Grard gaiement.</p>
+<p>&mdash;Et vous m'aiderez, petite maman!»
+poursuivit Gérard gaiement.</p>
-<p>Il parat qu'Aurlie avait t aussi la petite
-maman de Grard!</p>
+<p>Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite
+maman de Gérard!</p>
<p>Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette,
qui n'en pouvait plus.</p>
-<p>Ah! par exemple! s'cria-t-elle. Voil
-bien mon impertinent traneur de sabre. Ta
-petite maman, toi! Je t'aurais donc eu
-avec mes dents de lait! J'ai pass vingt-huit
+<p>«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà
+bien mon impertinent traîneur de sabre. Ta
+petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu
+avec mes dents de lait! J'ai passé vingt-huit
ans, c'est vrai, mais je ne veux pas d'un fils
-colonel. Ta petite maman! mais, en vrit,
+colonel. Ta petite maman! mais, en vérité,
tu me ferais donner la quarantaine!</p>
-<p>&mdash;Du tout, ma nice! lui rpondit Grard
+<p>&mdash;Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard
qui prit un grand partit. Vous faisiez votre
-premire communion le jour o je sortis de
-Saumur!</p>
+première communion le jour où je sortis de
+Saumur!»</p>
-<p>Elle le regarda avec inquitude, puis, reprenant
-sa fourchette, elle d'un dit ton trs
-srieux:</p>
+<p>Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant
+sa fourchette, elle d'un dit ton très
+sérieux:</p>
-<p>N'exagrons rien. J'tais marie, mais
-je me suis marie quinze ans.</p>
+<p>«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais
+je me suis mariée à quinze ans.</p>
<p>&mdash;Si bien que je pus me tromper et prendre
votre voile de noces pour celui de votre
-baptme. Ma tante, il faut que ces enfants
-l soient heureux. Je ne suis pas mchant,
+baptême. Ma tante, il faut que ces enfants
+là soient heureux. Je ne suis pas méchant,
vous savez: mais vous pouvez beaucoup, et
-si vous n'tes pas avec nous, je vous dclare
-une guerre outrance.</p>
+si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare
+une guerre à outrance.»</p>
-<p>Elle se leva, carlate de colre. J'ignore
-quelles armes mystrieuses mon frre Grard
+<p>Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore
+quelles armes mystérieuses mon frère Gérard
avait contre elle, mais, en faisant les
-dix pas qui la sparaient du lit, elle se ravisa.
-Un sourire la bourru-bienfaisant
-joua autour de ses lvres. Elle embrassa
+dix pas qui la séparaient du lit, elle se ravisa.
+Un sourire à la bourru-bienfaisant
+joua autour de ses lèvres. Elle embrassa
Annette et dit:</p>
-<p>Je ne rponds de rien! Ces vieux Kervign
-sont entts comme des cailloux. Mais
-je ne refuse pas de donner un coup d'paule.</p>
+<p>«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné
+sont entêtés comme des cailloux. Mais
+je ne refuse pas de donner un coup d'épaule.</p>
-<p>Ah! s'interrompit-elle en dposant un
+<p>«Ah! s'interrompit-elle en déposant un
second baiser sur le front d'Annette, je connais
les souffrances du c&oelig;ur et je sais y
-compatir.... Mais sont-ils drles! Ils ne se
-sont pas dit un mot depuis que les voil libre
+compatir.... Mais sont-ils drôles! Ils ne se
+sont pas dit un mot depuis que les voilà libre
de se parler! Seigneur colonel, avez-vous
vu des pareils amoureux dans vos voyages?
On dirait les jumeaux siamois qui se communiquent
-leurs penses par un cordon. Moi,
-je voudrais les entendre roucouler.</p>
+leurs pensées par un cordon. Moi,
+je voudrais les entendre roucouler.»</p>
-<p>Grard me dit tout bas:</p>
+<p>Gérard me dit tout bas:</p>
-<p>C'est une moiti de marquise et une
-moiti de vivandire.</p>
+<p>«C'est une moitié de marquise et une
+moitié de vivandière.</p>
-<p>&mdash;Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'-prsent
-que je m'tonne. J'ai eu le temps de
-m'tonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord
+<p>&mdash;Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent
+que je m'étonne. J'ai eu le temps de
+m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord
suivie roide comme balle et j'ai cru
-que c'tait une affaire finie. Elle n'avait pas
-mme demand revoir une dernire fois,
-comme c'est la coutume, son Ren ni ses parents.
-A la barrire de Passy, je l'ai entendue
+que c'était une affaire finie. Elle n'avait pas
+même demandé à revoir une dernière fois,
+comme c'est la coutume, son René ni ses parents.
+A la barrière de Passy, je l'ai entendue
qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il
-fallait bien s'attendre quelques larmes. Au
+fallait bien s'attendre à quelques larmes. Au
bas d'Auteuil, elle a eu un spasme. Je n'aime
-pas les spasmes; mais on ne peut pas empcher
-cela. D'ailleurs Laroche tait sur le
-sige ct du cocher. Aprs les spasmes,
+pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher
+cela. D'ailleurs Laroche était sur le
+siége à côté du cocher. Après les spasmes,
je craignais bien quelques cris, des sanglots,
une bonne attaque de nerfs. Mais il n'y eut
rien, sinon quelques paroles de sa voix dont
le son m'effraya comme une chose surnaturelle:</p>
-<p>Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononc
-son nom. Ren, mon Ren, adieu!</p>
+<p>«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé
+son nom. René, mon René, adieu!»</p>
-<p>Elle tomba aussitt sur moi tout d'une
-pice, comme une morte.</p>
+<p>«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une
+pièce, comme une morte.»</p>
-<p>Je collai mes lvres sur les pauvres doigts
-d'Annette froids et ples comme l'albtre.
+<p>Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts
+d'Annette froids et pâles comme l'albâtre.
Elle me sourit doucement, mais si tristement!</p>
<p>Ma cousine reprit:
<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></p>
-<p>Versailles tait pass, nous tions en
+<p>«Versailles était passé, nous étions en
plein champ. Allez donc chercher du secours!
Je fis descendre Laroche, qui s'assit
entre elle et moi, car j'avais peur. Impossible
de la ranimer. De temps en temps
Laroche disait:</p>
-<p>Elle froidit, elle froidit....</p>
+<p>«Elle froidit, elle froidit....»</p>
-<p>&mdash;Quelle galre! mon obligeance me portera
-malheur! Je n'avais pas dn. J'avais
-des crampes d'estomac tout briser. Et encore
+<p>&mdash;Quelle galère! mon obligeance me portera
+malheur! Je n'avais pas dîné. J'avais
+des crampes d'estomac à tout briser. Et encore
cinq lieues pour le moins avant d'arriver
-chez la suprieure, o j'aurais pu prendre
-quelque chose. Ah a, Minette, tout cela
+chez la supérieure, où j'aurais pu prendre
+quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela
est bel et bon, mais j'ai l'air de la femme de
-Croquemitaine, moi! Dites au moins ces
-messieurs que vous n'avez pas vous plaindre
+Croquemitaine, moi! Dites au moins à ces
+messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre
de moi.</p>
<p>&mdash;Ah! madame!.... protesta Annette.</p>
-<p>&mdash;C'est gal! Demain j'aurai une migraine
+<p>&mdash;C'est égal! Demain j'aurai une migraine
qui pourra compter! Je la sens venir. Tu
-fais le bon aptre maintenant, seigneur
-colonel, mais c'est toi qui m'as embarque
+fais le bon apôtre maintenant, seigneur
+colonel, mais c'est toi qui m'as embarquée
dans cette histoire. Que vont dire M. Sauvagel
-et le prsident!</p>
+et le président!</p>
-<p>Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant
-l'oreiller sous la tte d'Annette, cette
-petite est mignonne croquer! Et douce! et
+<p>«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant
+l'oreiller sous la tête d'Annette, cette
+petite est mignonne à croquer! Et douce! et
bonne! Elle serait morte sans que je l'eusse
-entendue se plaindre! Si cela dpendait de
-moi, je ferais la sottise.... Mais l'ge de
-ta mre, mon pauvre chevalier, on ne se
-sent plus comme au mien.</p>
+entendue se plaindre! Si cela dépendait de
+moi, je ferais la sottise.... Mais à l'âge de
+ta mère, mon pauvre chevalier, on ne se
+sent plus comme au mien.»</p>
-<p>L'aube commenait de poindre derrire
-les carreaux enfums de la croise. Grard
+<p>L'aube commençait de poindre derrière
+les carreaux enfumés de la croisée. Gérard
consulta sa montre et se leva.</p>
-<p>Je voudrais te parler un instant, me
+<p>«Je voudrais te parler un instant,» me
dit-il.</p>
-<p>Je le suivis aussitt. Il me fit descendre
+<p>Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre
l'escalier et me conduisit sur la grand'route,
devant la porte de l'auberge. Il faisait froid.
Comme il passait son bras sous le mien, il
me sembla que je le sentais frissonner. A
-cette heure humide et triste du crpuscule
-du matin, on est ple, mais sa pleur allait
+cette heure humide et triste du crépuscule
+du matin, on est pâle, mais sa pâleur allait
jusqu'au livide. Il riait, cependant, et ce fut
-d'un ton de gaiet qu'il reprit:</p>
+d'un ton de gaieté qu'il reprit:</p>
-<p>Petit frre, il y a un proverbe qui dit:
+<p>«Petit frère, il y a un proverbe qui dit:
Aux innocents les mains pleines: Tu as mis
- la loterie comme un fou et tu es tomb
+à la loterie comme un fou et tu es tombé
sur le gros lot. Je ne regrette pas ce que
-j'ai fait; les apparences taient tellement
+j'ai fait; les apparences étaient tellement
contre cette jeune fille et contre sa famille,
-qu'il n'y avait pas pour moi deux manires
-d'envisager mon devoir. Le principal tait
+qu'il n'y avait pas pour moi deux manières
+d'envisager mon devoir. Le principal était
de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que
-j'ai employe; je te jure que je suis un honnte
-garon. Annette Las est dsormais
-ma s&oelig;ur: tu peux compter l-dessus. On
-m'aime, la maison, et le bonheur que j'ai
-eu dans ma carrire me donne un certain
+j'ai employée; je te jure que je suis un honnête
+garçon. Annette Laïs est désormais
+ma s&oelig;ur: tu peux compter là-dessus. On
+m'aime, à la maison, et le bonheur que j'ai
+eu dans ma carrière me donne un certain
poids. Toute mon influence t'appartient.
-Supposons qu'elle choue: j'ai reu beaucoup
+Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu beaucoup
trop d'argent de chez nous depuis dix
ans. Si l'on essaye de te prendre par la famine,
-je suis l: ce ne sera qu'une restitution.</p>
+je suis là: ce ne sera qu'une restitution.»</p>
-<p>Je lui serrai la main sans rpondre.</p>
+<p>Je lui serrai la main sans répondre.</p>
-<p>Voici une affaire rgle, poursuivit-il,
-moins que je ne reoive, ce matin, une balle
-de pistolet dans la tte ou un coup d'pe
-au c&oelig;ur.</p>
+<p>«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à
+moins que je ne reçoive, ce matin, une balle
+de pistolet dans la tête ou un coup d'épée
+au c&oelig;ur.»</p>
-<p>Sa voix avait baiss malgr lui; je lchai
+<p>Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai
sa main et je reculai.</p>
-<p>Ce matin, rptai-je. Et pourquoi?</p>
+<p>«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi?</p>
-<p>&mdash;J'ai eu plusieurs duels en ma vie, rpondit-il
-d'un accent rveur. Je crois n'tre
+<p>&mdash;J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il
+d'un accent rêveur. Je crois n'être
ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est
certain que je ne me souviens point d'avoir
-prouv jamais une pareille tristesse au moment
+éprouvé jamais une pareille tristesse au moment
d'aller sur le terrain.</p>
<p>&mdash;Mais quels sont les motifs de ce duel,
-frre!</p>
+frère!</p>
-<p>&mdash;Il y a trois ans, j'tais au 2e cuirassiers,
+<p>&mdash;Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers,
chef d'escadron, sous le colonel Offroy
d'Aubemas, un brave officier, mais de
m&oelig;urs un peu rudes. Un jour, il me traita
-publiquement d'une faon qui me parut offensante,
+publiquement d'une façon qui me parut offensante,
et publiquement aussi je lui dis:</p>
-<p>Colonel, il ne me faut plus que deux
+<p>«Colonel, il ne me faut plus que deux
grades pour avoir le droit de vous payer
mes dettes avec usure.</p>
-<p>&mdash;Et si je passe gnral? me rpliqua-t-il
+<p>&mdash;Et si je passe général? me répliqua-t-il
en riant.</p>
<p>&mdash;Ce sera trois grades, colonel.</p>
-<p>&mdash;Et aprs trois ans, l'interrompis-je,
+<p>&mdash;Et après trois ans, l'interrompis-je,
pour un motif si frivole! Quand tu avoues
-toi-mme que c'est un brave officier!....
-C'est l une misrable rancune, Grard, et
-qui n'est pas digne de toi!</p>
+toi-même que c'est un brave officier!....
+C'est là une misérable rancune, Gérard, et
+qui n'est pas digne de toi!»</p>
-<p>Il secoua la tte.</p>
+<p>Il secoua la tête.</p>
-<p>Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il.
+<p>«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il.
Je ne sais pas si, depuis que je suis au
-monde, j'ai gard jamais rancune personne.
+monde, j'ai gardé jamais rancune à personne.
D'ailleurs, il y un fait bien connu: quand
<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
on rattrape ses chefs, on ne leur en veut
@@ -17265,752 +17227,752 @@ plus.</p>
<p>&mdash;Eh bien, alors.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! petit frre, pronona-t-il,
+<p>&mdash;Eh bien! petit frère, prononça-t-il,
avec un sourire triste, je ne pense pas qu'il
-y ait au rgiment un registre spcial pour
+y ait au régiment un registre spécial pour
cela, mais il est certain que rien ne se perd.
Je te l'ai dit: la chose a eu lieu publiquement.
D'autres que moi s'en souviennent.
-Le jour o ma nomination a paru au <cite>Moniteur</cite>,
-on a dit la table des officiers du deuxime:</p>
+Le jour où ma nomination a paru au <cite>Moniteur</cite>,
+on a dit à la table des officiers du deuxième:</p>
-<p>&mdash;Colonel et colonel: bataille!</p>
+<p>&mdash;Colonel et colonel: bataille!»</p>
<h2>XXXI.<br />
<span class="medium">LA LETTRE ANONYME.</span></h2>
-<p class="p2">Je me souviens alors de ce que mon frre
+<p class="p2">Je me souviens alors de ce que mon frère
avait dit, la veille au soir, comme nous passions
-sur la route, entre l'escalier des gants
-et la pice d'eau des Suisses, Versailles,
+sur la route, entre l'escalier des géants
+et la pièce d'eau des Suisses, à Versailles,
il avait dit:</p>
-<p>Si nous tions au matin, je me trouverais
-l tout port.</p>
+<p>«Si nous étions au matin, je me trouverais
+là tout porté.»</p>
-<p>Au rgiment, ces fadaises sont des affaires
-srieuses. Le colonel Offroy et mon
-frre n'avaient certes pas plus envie l'un
+<p>Au régiment, ces fadaises sont des affaires
+sérieuses. Le colonel Offroy et mon
+frère n'avaient certes pas plus envie l'un
que l'autre de se couper la gorge. Mais il y
-a un mauvais esprit qui veille et une mchante
-mmoire qui tient tat de ces lugubres
-promesses. C'tait comme une vieille
-lettre de change qui arrivait chance.
+a un mauvais esprit qui veille et une méchante
+mémoire qui tient état de ces lugubres
+promesses. C'était comme une vieille
+lettre de change qui arrivait à échéance.
Impossible de la protester.</p>
-<p>Je compris bien vite qu'il n'y avait plus
-revenir. Les prliminaires du duel s'taient
-en quelque sorte rgls d'eux-mmes comme
-si l'insulte et t toute frache. Je regarde
+<p>Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à
+revenir. Les préliminaires du duel s'étaient
+en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme
+si l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde
comme parfaitement inutile de parler
ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a
-suscit pareille surabondance de plaidoyers
+suscité pareille surabondance de plaidoyers
prolixes. Puisque le duel n'est pas mort
sous les coups de ses adversaires, puisqu'il
-vit malgr l'loquence de ses dfenseurs, il
-faut croire qu'il est une des ncessits de
+vit malgré l'éloquence de ses défenseurs, il
+faut croire qu'il est une des nécessités de
notre excellente civilisation. C'est un courtois
-appendice l'hrosme de cet autre remde:
+appendice à l'héroïsme de cet autre remède:
la peine de mort. Pour divertir une
douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui
-leur revanche, deux officiers suprieurs,
+leur revanche, deux officiers supérieurs,
se servent mutuellement de cible.
-Cela est bien. Comment notre sicle en progrs
-rsisterait-il la tentation de railler
-les sottises du pass?</p>
-
-<p>Je voulus tout le moins accompagner
-mon frre, mais il me fit aisment comprendre
-que ma prsence tait indispensable ici.
-L bas, du reste, il devait trouver tout ce
-qu'il lui fallait: des tmoins et le chirurgien
+Cela est bien. Comment notre siècle en progrès
+résisterait-il à la tentation de railler
+les sottises du passé?</p>
+
+<p>Je voulus à tout le moins accompagner
+mon frère, mais il me fit aisément comprendre
+que ma présence était indispensable ici.
+Là bas, du reste, il devait trouver tout ce
+qu'il lui fallait: des témoins et le chirurgien
major.</p>
<p>Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent
pour tuer. Au lieu d'amener ce meuble
incroyable, le chirurgien, on prend une autre
-prcaution qui me parat bien plus logique:
+précaution qui me paraît bien plus logique:
on creuse la fosse d'avance.</p>
-<p>A mon sens, cette fatalit seule de la
+<p>A mon sens, cette fatalité seule de la
mort peut expliquer le duel.</p>
-<p>Pourquoi, chez nous, prennent-ils des pes
-(je parle des militaires surtout) ces deux-l
-qui, dans leur me et conscience n'ont pas
-le dsir de s'exterminer?</p>
+<p>Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées
+(je parle des militaires surtout) ces deux-là
+qui, dans leur âme et conscience n'ont pas
+le désir de s'exterminer?</p>
-<p>Est-ce dcidment pour fournir une preuve
-de leur courage? Notre arme travaille depuis
-dix sicles mriter qu'on veuille
+<p>Est-ce décidément pour fournir une preuve
+de leur courage? Notre armée travaille depuis
+dix siècles à mériter qu'on veuille
bien regarder cette preuve comme faite.
-J'ajoute que la preuve est purile et ne dmontre
+J'ajoute que la preuve est puérile et ne démontre
rien.</p>
<p>L'usage ici vous prend l'homme par les
-paules et le mne bon gr, mal gr. Refusez
+épaules et le mène bon gré, mal gré. Refusez
un duel, vous qui portez l'uniforme et
-vous serez montr en foire comme un mouton
- cinq pattes.</p>
+vous serez montré en foire comme un mouton
+à cinq pattes.</p>
-<p>On a connu des lches qui se sont battus
-une bonne fois pour toutes, afin d'acqurir
+<p>On a connu des lâches qui se sont battus
+une bonne fois pour toutes, afin d'acquérir
le droit de ne plus se battre jamais.</p>
<p>Dans la vie civile, on ne peut le nier, le
duel a une signification quelconque. C'est
-un fait grave que de prendre l'pe quand
-on ne l'a pas pendue au ct. Mais sous l'uniforme
+un fait grave que de prendre l'épée quand
+on ne l'a pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme
c'est voler le canon.</p>
-<p>Nous allmes veiller Joson Michais qui,
-tout moulu qu'il tait, se dclara prt monter
- cheval. Quatre heures sonnaient l'glise
-de Saint-Cyr quand Grard, dj en
+<p>Nous allâmes éveiller Joson Michais qui,
+tout moulu qu'il était, se déclara prêt à monter
+à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église
+de Saint-Cyr quand Gérard, déjà en
selle, me tendit la main.</p>
-<p>Je ne crois pas la Poule-Noire, au
+<p>«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au
moins, me dit-il en souriant, mais j'ai froid
-et j'aurais voulu rester avec vous deux.</p>
+et j'aurais voulu rester avec vous deux.»</p>
<p>C'est toujours ce dernier sourire que je
-vois quand je pense mon frre.</p>
+vois quand je pense à mon frère.</p>
-<p>En partant, il me donna rendez-vous
-Paris chez M. Las.</p>
+<p>En partant, il me donna rendez-vous à
+Paris chez M. Laïs.</p>
-<p>Moi non plus je ne croyais pas la
+<p>Moi non plus je ne croyais pas à la
Poule-Noire! Encore maintenant, je ne
<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-crois pas plus la pauvre sibylle de Landeven
-qu' ces autres prophtesses dont les antres
-bien meubls sont encombrs chaque
+crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven
+qu'à ces autres prophétesses dont les antres
+bien meublés sont encombrés chaque
jour de Parisiens et de Parisiennes, formant
-partie intgrante de la population la plus
-claire de l'univers. Car Paris, superstitieux
+partie intégrante de la population la plus
+éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux
au moins autant que Quimper-Corentin,
-passe sa vie consulter des somnambules
-et se laisser dire, pour vingt-cinq
+passe sa vie à consulter des somnambules
+et à se laisser dire, pour vingt-cinq
sous, au Vaudeville, pour deux sous, dans
un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit,
galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est
-la prtention de Paris! Les nes eux-mmes
+la prétention de Paris! Les ânes eux-mêmes
y braient avec finesse.</p>
-<p>Je ne crois pas la Poule-Noire; je ne
+<p>Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne
crois qu'en Dieu. La Poule-Noire avait
-parl au hasard, comme elles font toutes.
+parlé au hasard, comme elles font toutes.
Seulement les malheurs vont en troupe. Le
-bataillon des malheurs passa, frappant
-droite et gauche, dans le rayon indiqu
-par elle. Ce fut trange, ce fut terrible au
-point qu'on ne saurait blmer les esprits
-ignorants et faibles, qui restrent effrays
-de la concidence.</p>
-
-<p>Nous partmes, Annette et moi, de Saint-Cyr
-dans la calche de la prsidente. Elle
-ne nous parla mme plus du couvent. Sa
-principale proccupation, pendant le voyage,
+bataillon des malheurs passa, frappant à
+droite et à gauche, dans le rayon indiqué
+par elle. Ce fut étrange, ce fut terrible au
+point qu'on ne saurait blâmer les esprits
+ignorants et faibles, qui restèrent effrayés
+de la coïncidence.</p>
+
+<p>Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr
+dans la calèche de la présidente. Elle
+ne nous parla même plus du couvent. Sa
+principale préoccupation, pendant le voyage,
fut de chercher le coin le plus obscur
-de la calche et de laisser tomber en double
-son visage, cause du lamentable tat
-de ses peintures. La tableau avait coul
-compltement. Elle tait d'une humeur massacrante.</p>
+de la calèche et de laisser tomber en double
+son visage, à cause du lamentable état
+de ses peintures. La tableau avait coulé
+complétement. Elle était d'une humeur massacrante.</p>
<p>Laroche avait disparu. Je ne sais comment
-il avait dj trouv moyen de se mettre
-en relations avec les Blbon. Ces braves
-s'entre-devinent. Sans doute, il tait
+il avait déjà trouvé moyen de se mettre
+en relations avec les Bélébon. Ces braves
+s'entre-devinent. Sans doute, il était à
faire son rapport.</p>
-<p>En passant Versailles, je ne pus rsister
-au dsir de prendre langue. J'entrai
-dans un caf qui s'ouvrait et o se trouvaient
-dj des militaires, mais rien n'avait
-encore transpir de ce que je voulais savoir.</p>
+<p>En passant à Versailles, je ne pus résister
+au désir de prendre langue. J'entrai
+dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient
+déjà des militaires, mais rien n'avait
+encore transpiré de ce que je voulais savoir.</p>
-<p>Aurlie nous mit la porte de M. Las et
+<p>Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et
nous quitta en nous souhaitant bonne
-chance. Elle avait rellement de l'amiti
+chance. Elle avait réellement de l'amitié
pour moi, et pour Annette un petit peu de
sympathie combattue par beaucoup de jalousie.
-Aurlie aurait eu le meilleur c&oelig;ur
-du monde si elle avait pu passer dfinitivement
+Aurélie aurait eu le meilleur c&oelig;ur
+du monde si elle avait pu passer définitivement
la trentaine.</p>
<p>Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette
silencieuse et triste. Je savais qu'elle
-pensait son pre et je partageais trs-srieusement
-ses inquitudes. Grard avait
-promis M. Las que sa fille serait de retour
-avant minuit; il tait huit heures du
-matin, quand nous passmes la barrire. Il
-y a longtemps que je n'ai parl de la sant
-du pre: il allait mal: ses forces dclinaient
-et le mdecin redoutait pour lui la moindre
-motion. Dans l'tat o il tait, ce long retard
-pouvait dterminer une crise funeste.
-Dj bien des fois, cette nuit, j'avais eu l'ide
-de monter cheval et de courir Paris
+pensait à son père et je partageais très-sérieusement
+ses inquiétudes. Gérard avait
+promis à M. Laïs que sa fille serait de retour
+avant minuit; il était huit heures du
+matin, quand nous passâmes la barrière. Il
+y a longtemps que je n'ai parlé de la santé
+du père: il allait mal: ses forces déclinaient
+et le médecin redoutait pour lui la moindre
+émotion. Dans l'état où il était, ce long retard
+pouvait déterminer une crise funeste.
+Déjà bien des fois, cette nuit, j'avais eu l'idée
+de monter à cheval et de courir à Paris
lui porter des nouvelles. Mais ma confiance
-en Grard n'tait pas revenue tout
-d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurlie.
-L'ide d'abandonner la garde de mon
-cher trsor m'avait trouv sans force.</p>
-
-<p>Je comptais d'ailleurs sur l'lment chevaleresque,
-qui tait le fond du caractre
-des Las, surtout chez le pre et qui loignait
-d'eux sans cesse la pense d'une trahison.
-La premire parole d'Annette, ds
-que nous fmes seuls, me tmoigna que cet
-espoir tait prcisment le sien.</p>
-
-<p>Le pre m'a dit hier, murmura-t-elle en
+en Gérard n'était pas revenue tout
+d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie.
+L'idée d'abandonner la garde de mon
+cher trésor m'avait trouvé sans force.</p>
+
+<p>Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque,
+qui était le fond du caractère
+des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait
+d'eux sans cesse la pensée d'une trahison.
+La première parole d'Annette, dès
+que nous fûmes seuls, me témoigna que cet
+espoir était précisément le sien.</p>
+
+<p>«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en
s'appuyant sur mon bras pour descendre
-de voiture: Je douterais de moi mme
-avant de rien craindre de ce soldat franais,
+de voiture: Je douterais de moi même
+avant de rien craindre de ce soldat français,
de ce gentilhomme breton, de ce jeune
homme qui a son c&oelig;ur dans ses yeux et qui
-est le frre de notre ami Ren.</p>
+est le frère de notre ami René.»</p>
-<p>Je ne rpondis point, mais je pensai: Quand
-on parle ainsi, c'est que dj la
-crainte est ne.</p>
+<p>Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand
+on parle ainsi, c'est que déjà la
+crainte est née.»</p>
-<p>Nous montmes. Malgr tout, quelque
+<p>Nous montâmes. Malgré tout, quelque
chose nous serrait le c&oelig;ur. Dans la chambre
-d'entre, nous trouvmes Philippe tout
-seul. C'tait une bien pauvre maison: ils
-mettaient le bois brler dans l'antichambre:
-Philippe tait assis sur le bois et tenait
-sa tte entre ses deux mains.</p>
+d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout
+seul. C'était une bien pauvre maison: ils
+mettaient le bois à brûler dans l'antichambre:
+Philippe était assis sur le bois et tenait
+sa tête entre ses deux mains.</p>
<p>Eu nous voyant, il tendis ses bras vers
-nous et un sourire claira ses larmes.</p>
+nous et un sourire éclaira ses larmes.</p>
-<p>Il a sa connaissance, nous dit-il d'une
-voix qui me navra jusqu'au fond de l'me.
-Vous n'arriverez pas trop tard.</p>
+<p>«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une
+voix qui me navra jusqu'au fond de l'âme.
+Vous n'arriverez pas trop tard.»</p>
-<p>Je soutins, chancelant que j'tais, Annette
-qui s'affaissait la renverse.
+<p>Je soutins, chancelant que j'étais, Annette
+qui s'affaissait à la renverse.
<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></p>
<p>Philippe ajouta:</p>
-<p>Il est avec le prtre.</p>
+<p>«Il est avec le prêtre.»</p>
-<p>En mme temps, il me prsenta un papier
+<p>En même temps, il me présenta un papier
qui contenait ces mots sans signature:</p>
-<p>Mademoiselle Annette Las tait voue
-aux Kervign. Le prsident de Kervign
-l'a invente, Ren de Kervign l'a promene,
-Grard de Kervign l'a enleve.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais su qui avait crit cet infme
-billet. Ma premire pense alla vers
-l'oncle Blbon, mais malgr tout le mal
-qu'il m'avait fait dj, j'cartai mes soupons
-de la tte de ce vieillard. Restaient
-Vincent et Laroche. Ils taient, l'un et l'autre,
-capables de tout. Cela tait trop bien
+<p>«Mademoiselle Annette Laïs était vouée
+aux Kervigné. Le président de Kervigné
+l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée,
+Gérard de Kervigné l'a enlevée.»</p>
+
+<p>Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme
+billet. Ma première pensée alla vers
+l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal
+qu'il m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons
+de la tête de ce vieillard. Restaient
+Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre,
+capables de tout. Cela était trop bien
fait pour Vincent, lourde brute dont la
-plume n'aurait su tracer que de grossires
-injures, derrire l'abri de l'anonyme. Quant
- Laroche....</p>
+plume n'aurait su tracer que de grossières
+injures, derrière l'abri de l'anonyme. Quant
+à Laroche....</p>
-<p>Mais il et fallu ici des preuves certaines.
-Il s'agissait de condamner un homme
+<p>Mais il eût fallu ici des preuves certaines.
+Il s'agissait de condamner un homme à
mort.</p>
-<p>M. Las avait reu cette lettre la veille,
-vers onze heures avant minuit, c'est--dire
- l'heure o Grard et moi nous montions
- cheval aprs notre explication termine.
-Il avait pass une journe excellente; la visite
-de Grard l'avait charm; il ne parlait
-que de Grard. Il disait Philippe: Ren
+<p>M. Laïs avait reçu cette lettre la veille,
+vers onze heures avant minuit, c'est-à-dire
+à l'heure où Gérard et moi nous montions
+à cheval après notre explication terminée.
+Il avait passé une journée excellente; la visite
+de Gérard l'avait charmé; il ne parlait
+que de Gérard. Il disait à Philippe: «René
nous a toujours dit que ses parents avaient
-bon c&oelig;ur; cela doit tre vrai puisqu'ils ont
-lev de pareils enfants. Le colonel de Kervign
-ressemble ces jeune hros de nos
-pomes, princes par le sang et par la vaillance.
+bon c&oelig;ur; cela doit être vrai puisqu'ils ont
+élevé de pareils enfants. Le colonel de Kervigné
+ressemble à ces jeune héros de nos
+poèmes, princes par le sang et par la vaillance.
Il est de ceux qu'on ne peut voir
-sans les aimer.</p>
+sans les aimer.»</p>
<p>Puis il reprenait, joyeux et attendri de
-ses esprances:</p>
+ses espérances:</p>
-<p>Notre Annette n'est-elle pas ainsi!
-N'avons-nous pas un trsor dans notre
-humble maison? De loin, ils l'ont rpudie,
+<p>«Notre Annette n'est-elle pas ainsi!
+N'avons-nous pas un trésor dans notre
+humble maison? De loin, ils l'ont répudiée,
mais il leur suffira d'un coup d'&oelig;il pour l'aimer.
-Cette Bretagne est un noble pays.</p>
-
-<p>Cependant, ce ne fut pas sans inquitude
-qu'il vit partir Annette, non point que Grard
-lui inspirt aucune dfiance personnelle,
-mais parce qu'il lui parut trange que
-je ne fusse pas venu moi-mme chercher
-ma fiance. Philippe tait plus inquiet que
+Cette Bretagne est un noble pays.»</p>
+
+<p>Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude
+qu'il vit partir Annette, non point que Gérard
+lui inspirât aucune défiance personnelle,
+mais parce qu'il lui parut étrange que
+je ne fusse pas venu moi-même chercher
+ma fiancée. Philippe était plus inquiet que
lui.</p>
-<p>Toute la soire, ils essayrent de se rassurer
+<p>Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer
mutuellement et de se consoler aussi,
-car le pre disait:</p>
+car le père disait:</p>
-<p>Il faut nous habituer tre seuls et
-nous suffire dsormais l'un l'autre. La
+<p>«Il faut nous habituer à être seuls et à
+nous suffire désormais l'un à l'autre. La
femme suit son mari. Je crois bien que la
-volont de Ren est de ne nous abandonner
+volonté de René est de ne nous abandonner
jamais. Je le crois: c'est mon autre fils;
mais peut-on compter pour rien les parents
-de Bretagne? Ils auront leurs prtentions
-naturelles et justes comme les ntres; ils
-souhaiteront d'avoir leurs enfants auprs
+de Bretagne? Ils auront leurs prétentions
+naturelles et justes comme les nôtres; ils
+souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès
d'eux. Philippe, Philippe, que sera notre
-maison sans le sourire d'Annette!</p>
+maison sans le sourire d'Annette!»</p>
<p>Ce fut une voisine qui apporta la lettre
anonyme: il n'y avait pas de concierge. M.
-Las examina l'adresse longuement. Il mit
+Laïs examina l'adresse longuement. Il mit
la lettre sur la table et la reprit par deux
fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant, il dit:</p>
-<p>Ceci contient l'annonce d'un grand
-malheur.</p>
+<p>«Ceci contient l'annonce d'un grand
+malheur.»</p>
-<p>Philippe le vit plir terriblement. Il tait
-en quelque sorte frapp avant d'avoir lu.</p>
+<p>Philippe le vit pâlir terriblement. Il était
+en quelque sorte frappé avant d'avoir lu.</p>
-<p>Il passa le papier Philippe. Pendant
+<p>Il passa le papier à Philippe. Pendant
que celui-ci en parcourait le contenu d'un
-seul regard, M. Las glissa de ct sur la
-chaise et tomba vanoui.</p>
+seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la
+chaise et tomba évanoui.</p>
-<p>Cette premire syncope dura peu. Il reprit
+<p>Cette première syncope dura peu. Il reprit
ses sens au bout de quelques minutes
-et se reprocha sa faiblesse amrement.
+et se reprocha sa faiblesse amèrement.
Croit-on aux lettres anonymes? Mais pendant
-qu'il parlait avec nergie, plaidant
-contre lui-mme la cause de notre loyaut
+qu'il parlait avec énergie, plaidant
+contre lui-même la cause de notre loyauté
bretonne, une seconde syncope survint.
-Philippe, ayant desserr ses vtements, vit
+Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit
que sa blessure rendait du sang frais en
-abondance. Il porta le pre vanoui sur son
-lit. En quelques minutes, le lit fut inond.</p>
+abondance. Il porta le père évanoui sur son
+lit. En quelques minutes, le lit fut inondé.</p>
-<p>Le mdecin, qu'on avait t querir en
-toute hte arriva sur le minuit. M. Las
-avait recouvr sa connaissance; comme il
-demandait un prtre, le mdecin dit; Si
-nous n'arrtons pas l'hmorragie avant le
-lever du jour, il y aura lieu.</p>
+<p>Le médecin, qu'on avait été querir en
+toute hâte arriva sur le minuit. M. Laïs
+avait recouvré sa connaissance; comme il
+demandait un prêtre, le médecin dit; «Si
+nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le
+lever du jour, il y aura lieu.»</p>
<p>Philippe acheva en disant que, depuis
-une heure environ, le prtre tait avec M.
-Las.</p>
+une heure environ, le prêtre était avec M.
+Laïs.</p>
-<p>Annette avait cout, immobile et silencieuse.
-Elle tait assise entre nous et tenait
-nos mains serres contre sa poitrine. Le
-prtre sortit et nous dit:</p>
+<p>Annette avait écouté, immobile et silencieuse.
+Elle était assise entre nous et tenait
+nos mains serrées contre sa poitrine. Le
+prêtre sortit et nous dit:</p>
-<p>Allez voir mourir un saint.</p>
+<p>«Allez voir mourir un saint.»</p>
<p>Philippe le pria de rentrer pour annoncer
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
- son pre le retour d'Annette et le
+à son père le retour d'Annette et le
mien.</p>
-<p>Nous entendmes presque aussitt aprs la
-voix de M. Las, forte et profonde, qui
+<p>Nous entendîmes presque aussitôt après la
+voix de M. Laïs, forte et profonde, qui
disait:</p>
-<p>Bni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent,
-qu'ils viennent!</p>
+<p>«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent,
+qu'ils viennent!»</p>
-<p>Nous fmes obligs de porter Annette.
-M. Las tait soulev sur son sant. Ce qui
-me frappa, ce fut l'idale beaut de ce visage
-de vieillard. C'tait un buste de marbre,
-illumin par l'aurole. Nulle contraction
-ne drangeait le dessin correct et antique
+<p>Nous fûmes obligés de porter Annette.
+M. Laïs était soulevé sur son séant. Ce qui
+me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage
+de vieillard. C'était un buste de marbre,
+illuminé par l'auréole. Nulle contraction
+ne dérangeait le dessin correct et antique
de ses traits; les masses de ses cheveux
blancs tombaient, comme la veille, sur la
blancheur de ses joues: rien ne me semblait
-chang, sinon le regard de ses yeux
+changé, sinon le regard de ses yeux
agrandis.</p>
-<p>Ren, me dit-il, comme je m'agenouillais,
-baisant sa pauvre main froide et mouille,
+<p>«René, me dit-il, comme je m'agenouillais,
+baisant sa pauvre main froide et mouillée,
je crois que je vous aime mieux que mes
propres enfants. Je vous aime pour vous et
pour Annette. Vous avez deux parts dans
-mon c&oelig;ur. Ren, mon cher fils, je serais
-mort triste si j'tais mort en doutant de votre
-frre.</p>
+mon c&oelig;ur. René, mon cher fils, je serais
+mort triste si j'étais mort en doutant de votre
+frère.»</p>
-<p>Je lui rptai les propres paroles de Grard.
-Je lui dis combien il tait nous et le
+<p>Je lui répétai les propres paroles de Gérard.
+Je lui dis combien il était à nous et le
jugement qu'il portait sur Annette.</p>
-<p>Tu me caches quelque chose! murmura-t-il.</p>
+<p>«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il.</p>
<p>Et Philippe ajouta:</p>
-<p>Le pre a droit de tout savoir.</p>
+<p>«Le père a droit de tout savoir.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, m'criai-je. J'ai soustrait
+<p>&mdash;C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait
l'amertume du baume, et j'ai mal fait. Sachez
-donc toute votre fille.</p>
+donc toute votre fille.»</p>
-<p>Et je lui racontai l'preuve folle tente
-par Grard. Il m'couta en souriant. Ses
-yeux rendaient grces au ciel.</p>
+<p>Et je lui racontai l'épreuve folle tentée
+par Gérard. Il m'écouta en souriant. Ses
+yeux rendaient grâces au ciel.</p>
-<p>Elle ne s'est point dfendue! dit-il,
+<p>«Elle ne s'est point défendue! dit-il,
comme on chante un cantique; elle n'a point
-t indigne; elle a pris la main qui voulait
-l'outrager, elle l'a appuye contre son
-c&oelig;ur; elle a dit un seul mot: Mon frre! et
-toute l'me de ce bon soldat s'est rveille!
-Ah! je suis comme elle, je n'en veux pas
-Grard de Kervign. Moi aussi, je lui donne
+été indignée; elle a pris la main qui voulait
+l'outrager, elle l'a appuyée contre son
+c&oelig;ur; elle a dit un seul mot: Mon frère! et
+toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée!
+Ah! je suis comme elle, je n'en veux pas à
+Gérard de Kervigné. Moi aussi, je lui donne
le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant
-Dieu.</p>
+Dieu.»</p>
-<p>Il se pencha; je sentis ses lvres glaces
+<p>Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées
sur mon front.</p>
<p>A ce moment, sa voix changea et reprit
une vague expression de frayeur pour nous
dire:</p>
-<p>Mes enfants, quelque chose a pass devant
-mes yeux. Voil que j'ai grand'peine
- vous voir. C'est comme un voile qui tombe
+<p>«Mes enfants, quelque chose a passé devant
+mes yeux. Voilà que j'ai grand'peine
+à vous voir. C'est comme un voile qui tombe
entre nous. Je ne vous vois plus. Etes-vous
-toujours l?</p>
+toujours là?»</p>
-<p>Trois voix, brises par les larmes, lui rpondirent
-en mme temps:</p>
+<p>Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent
+en même temps:</p>
-<p>Pre, toujours.</p>
+<p>«Père, toujours.»</p>
-<p>La srnit revint son front et nous vmes
+<p>La sérénité revint à son front et nous vîmes
le sourire qui renaissait autour de ses
-lvres.</p>
+lèvres.</p>
-<p>Je sais comment il faut appeler ce
+<p>«Je sais comment il faut appeler ce
quelque chose, reprit-il avec une douceur
-d'accent qui dj ne sentait plus la terre.
-Il est permis de ne pas reconnatre ce
+d'accent qui déjà ne sentait plus la terre.
+Il est permis de ne pas reconnaître ce
voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit
qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je
ne souffre pas; je sens que je reste autour
de vous et en vous. Aimez-vous tendrement:
-ce sera encore m'aimer.</p>
+ce sera encore m'aimer.»</p>
<p>Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette
et l'attira tout contre lui. Deux belles
-larmes roulrent lentement sur sa joue, tandis
+larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis
qu'il murmurait:</p>
-<p>Toi, je vais dire ta mre comme tu lui
-ressembles, et tout ce que tu m'as donn de
+<p>«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui
+ressembles, et tout ce que tu m'as donné de
joie. C&oelig;ur de mon c&oelig;ur, ange de mon foyer
ma fille, ma douce et sainte fille, c'est par
toi que j'aime Dieu; tu es le bonheur de ma
-mort comme tu as t le sourire de ma
-vie....</p>
+mort comme tu as été le sourire de ma
+vie....»</p>
-<p>Ce fut un baiser long et tout plein de suavits
+<p>Ce fut un baiser long et tout plein de suavités
cruelles. Les sanglots faisaient bondir
le corps d'Annette.</p>
-<p>Votre main, Ren, reprit M. Las dont
-la voix sembla raffermie tout coup.</p>
+<p>«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont
+la voix sembla raffermie tout à coup.</p>
-<p>Je la lui donnai, tremblante qu'elle tait.
-Il la runit dans les siennes celle d'Annette
-et pronona solennellement:</p>
+<p>Je la lui donnai, tremblante qu'elle était.
+Il la réunit dans les siennes à celle d'Annette
+et prononça solennellement:</p>
-<p>J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de
-Dieu, je vous marie!</p>
+<p>«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de
+Dieu, je vous marie!»</p>
<p>Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.</p>
-<p>C'tait la seconde fois que nous entendions
-ces mots aujourd'hui. Grard aussi, d'un ton
-moiti badin, moiti srieux, nous avait dit:
+<p>C'était la seconde fois que nous entendions
+ces mots aujourd'hui. Gérard aussi, d'un ton
+moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit:
Je vous marie!</p>
-<p>Je ne sais pourquoi l'identit de cette formule
-fit natre en moi une comparaison entre
+<p>Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule
+fit naître en moi une comparaison entre
le vieillard mourant et le robuste jeune homme
en qui surabondaient le mouvement et la
<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
vie. Mon sang eut froid dans mes veines.
Pour exprimer la chose comme je la sentis,
-je perus la saveur de deux agonies.</p>
+je perçus la saveur de deux agonies.</p>
-<p>M. Las nous repoussa et dit en se parlant
- lui-mme:</p>
+<p>M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant
+à lui-même:</p>
-<p>Philippe va croire que je l'oublie!</p>
+<p>«Philippe va croire que je l'oublie!</p>
-<p>&mdash;Non, mon bien-aim pre, non, rpliqua
+<p>&mdash;Non, mon bien-aimé père, non, répliqua
Philippe, ce n'est pas m'oublier que de
-songer eux.</p>
+songer à eux.</p>
-<p>&mdash;Viens ici. Te voil le dernier Las, le
-chef et le pre. Sois pour eux ce que tu as
-t pour moi, gnreux et fidle ami. Tu es
-la scurit de ma dernire heure, et je ne
-crains rien, puisque tu restes aprs moi.</p>
+<p>&mdash;Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le
+chef et le père. Sois pour eux ce que tu as
+été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es
+la sécurité de ma dernière heure, et je ne
+crains rien, puisque tu restes après moi.»</p>
<p>Il voulut parler encore, mais sa gorge eut
-un rle, et Philippe, devinant son dsir, dposa
-doucement sa tte sur l'oreiller.</p>
+un râle, et Philippe, devinant son désir, déposa
+doucement sa tête sur l'oreiller.</p>
-<p>En ce moment, l'agonie commena, si
+<p>En ce moment, l'agonie commença, si
l'on peut appeler agonie la courte lutte qui
-eut lieu entre le corps puis et l'me impatiente
+eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente
de jaillir hors de sa prison.</p>
-<p>Nous tions agenouills tous trois et nos
+<p>Nous étions agenouillés tous trois et nos
regards avides retenaient le souffle sur ses
-lvres.</p>
+lèvres.</p>
-<p>Je vous vois, pronona-t-il si bas que
-nous pmes peine l'entendre. Le voile est
-tomb. Je vous vois encore une fois, mes
-enfants chris.... Adieu!</p>
+<p>«Je vous vois, prononça-t-il si bas que
+nous pûmes à peine l'entendre. Le voile est
+tombé. Je vous vois encore une fois, mes
+enfants chéris.... Adieu!»</p>
-<p>Sa bouche resta ouverte, dans ce suprme
-sourire qui remerciait la bont de Dieu. Il
+<p>Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême
+sourire qui remerciait la bonté de Dieu. Il
ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.</p>
<p>Il se fit un grand bruit dans l'antichambre,
et je reconnus la voix de Joson Michais
qui criait:</p>
-<p>Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!</p>
+<p>«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!»</p>
-<p>Je croyais courir, mais je me tranais
+<p>Je croyais courir, mais je me traînais
chancelant. Il y avait une main de fer qui
-treignait ma poitrine.</p>
+étreignait ma poitrine.</p>
<p>Je trouvai Joson Michais accroupi par
terre au milieu de l'antichambre. Il leva
sur moi des yeux stupides et me dit:</p>
-<p>Faut pas mentir! Notre monsieur Grard
-a tir sans viser. Ils n'avaient rien pu
-se faire avec leurs pes. La balle de l'autre
-colonel l'a frapp l, sous l'aisselle. Il a fait:
-Ah!&mdash;il est tomb roide, la figure dans
-l'herbe, il tait mort.</p>
+<p>«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard
+a tiré sans viser. Ils n'avaient rien pu
+se faire avec leurs épées. La balle de l'autre
+colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait:
+Ah!&mdash;il est tombé roide, la figure dans
+l'herbe, il était mort.</p>
<h2>XXXII.<br />
<span class="medium">LES NOCES.</span></h2>
-<p class="p2">Je ne crois pas la Poule-Noire. L'oracle
-de la sorcire de Landevan s'appuyait
-sur deux faits galement faux: Annette
-n'tait plus une comdienne et les Las n'taient
+<p class="p2">Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle
+de la sorcière de Landevan s'appuyait
+sur deux faits également faux: Annette
+n'était plus une comédienne et les Laïs n'étaient
pas des schismatiques. J'avais vu
-mourir le pre, et je souhaite aux plus
-saints le calme de sa dernire heure. Annette
-avait la pit d'un ange. L'oracle
-ignorait le pass et le prsent, comment
+mourir le père, et je souhaite aux plus
+saints le calme de sa dernière heure. Annette
+avait la piété d'un ange. L'oracle
+ignorait le passé et le présent, comment
aurait-il connu l'avenir?</p>
-<p>Mais je crois une chose terrible, c'est
-que le prophte qui prdit vaguement le
+<p>Mais je crois à une chose terrible, c'est
+que le prophète qui prédit vaguement le
malheur a grande chance de ne se point
tromper.</p>
-<p>Cela faisait dj deux deuils qui me touchaient
+<p>Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient
et dont l'un frappait directement
-ceux qui taient menacs par l'oracle: M.
-Las et Grard!</p>
+ceux qui étaient menacés par l'oracle: M.
+Laïs et Gérard!</p>
-<p>La mort entrait dans la maison de Kervign.
-Son coup d'essai clatait comme la
+<p>La mort entrait dans la maison de Kervigné.
+Son coup d'essai éclatait comme la
foudre. Elle choisissait parmi nous tous le
-plus fort, le plus heureux. Grard n'tait
-plus, celui-l que tous les officiers de l'arme
-franaise admiraient et enviaient hier,
-Grard, le favori de la fortune, l'blouissant
-soldat, marqu pour le succs certain,
-le plus jeune des colonels, le mieux aim,
+plus fort, le plus heureux. Gérard n'était
+plus, celui-là que tous les officiers de l'armée
+française admiraient et enviaient hier,
+Gérard, le favori de la fortune, l'éblouissant
+soldat, marqué pour le succès certain,
+le plus jeune des colonels, le mieux aimé,
celui qui avait tout pour lui: le nom, la richesse
-et dj la gloire, Grard, si beau, si
+et déjà la gloire, Gérard, si beau, si
joyeux, si brave et si bon!</p>
-<p>Je n'ai pas honte de l'avouer: l'ide que
-j'tais un porte-malheur naquit en moi en
-dpit de ma raison et m'crasa.</p>
+<p>Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que
+j'étais un porte-malheur naquit en moi en
+dépit de ma raison et m'écrasa.</p>
<p>Je ne suis pas superstitieux, mais quand
le pauvre Joson Michais balbutia en pleurant:
-Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!
-ce fut comme un poignard qu'on
-et retourn dans mon c&oelig;ur.</p>
+«Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!»
+ce fut comme un poignard qu'on»
+eût retourné dans mon c&oelig;ur.</p>
-<p>Comme la foudre aussi, la mort de Grard
-chassa de Paris tous ceux qui taient
+<p>Comme la foudre aussi, la mort de Gérard
+chassa de Paris tous ceux qui étaient
venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal
n'eut pas de lendemain.</p>
-<p>De nous tous, c'tait Grard que mon
-pauvre excellent pre aimait le mieux. Les
-succs militaires de Grard le flattaient outre
-mesure. Grard tait vritablement le
+<p>De nous tous, c'était Gérard que mon
+pauvre excellent père aimait le mieux. Les
+succès militaires de Gérard le flattaient outre
+mesure. Gérard était véritablement le
lustre de sa maison.</p>
-<p>Le dpart de Paris fut bien diffrent de
+<p>Le départ de Paris fut bien différent de
<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-l'arrive. On tait venu arm pour la guerre
+l'arrivée. On était venu armé pour la guerre
et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre
-et dsole. On emportait les restes mortels
-du colonel vicomte de Kervign, pour
-leur donner place dans la spulture de famille,
-au cimetire de Carnac.</p>
+et désolée. On emportait les restes mortels
+du colonel vicomte de Kervigné, pour
+leur donner place dans la sépulture de famille,
+au cimetière de Carnac.</p>
-<p>La guerre prenait fin en mme temps que
+<p>La guerre prenait fin en même temps que
le plaisir. Je sus plus tard qu'au moment
-de la catastrophe, Laroche et les Blbon
-taient en pleine conspiration. Ce Laroche,
+de la catastrophe, Laroche et les Bélébon
+étaient en pleine conspiration. Ce Laroche,
comme presque tous les coquins, connaissait
-assez bien la loi. Il tait le meneur et le
-conseil des Blbon, qui ne connaissaient
-rien du tout. On comptait attaquer M. Las
-en justice pour captation et dtournement
+assez bien la loi. Il était le meneur et le
+conseil des Bélébon, qui ne connaissaient
+rien du tout. On comptait attaquer M. Laïs
+en justice pour captation et détournement
de mineur.</p>
-<p>Grard nous et dfendus, vivant; mort,
-il nous protgea; car le coup de foudre dispersa
-momentanment nos ennemis.</p>
+<p>Gérard nous eût défendus, vivant; mort,
+il nous protégea; car le coup de foudre dispersa
+momentanément nos ennemis.</p>
-<p>De tous ceux qui taient venus de Vannes,
-il ne resta que Joson Michais, et celui-l
-n'tait pas contre nous.</p>
+<p>De tous ceux qui étaient venus de Vannes,
+il ne resta que Joson Michais, et celui-là
+n'était pas contre nous.</p>
<p>Mais nous n'en avons pas fini avec la
-Poule-Noire. Le jeudi qui suivit le dpart
-de ma famille, Joson reut une lettre du
-pays qui lui annonait le dcs de ma bonne
+Poule-Noire. Le jeudi qui suivit le départ
+de ma famille, Joson reçut une lettre du
+pays qui lui annonçait le décès de ma bonne
tante Renotte de Landevan. A l'article de
-la mort, elle m'avait dshrit comme tant
-la cause immdiate de tous les dsastres qui
-allaient fondre sur la maison de Kervign.</p>
+la mort, elle m'avait déshérité comme étant
+la cause immédiate de tous les désastres qui
+allaient fondre sur la maison de Kervigné.</p>
-<p>Le dimanche un billet d'Aurlie m'apprit
+<p>Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit
la mort du petit Charles, mon neveu, et la
-maladie trs dangereuse de ma petite nice
+maladie très dangereuse de ma petite nièce
Mimi.</p>
-<p>Le mardi de la mme semaine, une lettre
-de ma pauvre bonne mre, largement encadre
+<p>Le mardi de la même semaine, une lettre
+de ma pauvre bonne mère, largement encadrée
de noir, arriva. La vue seule de
-l'enveloppe me terrifia. Je crus la mort
-de mon pre. Ce n'tait pas mon pre. J'tais
-fils unique. Ma s&oelig;ur n'tait plus, et
-Mimi rlait son agonie.</p>
-
-<p>Je me mis au lit, frapp d'une congestion
-crbrale. La lettre de ma mre me disait
-en propres termes que j'avais tu mon frre,
+l'enveloppe me terrifia. Je crus à la mort
+de mon père. Ce n'était pas mon père. J'étais
+fils unique. Ma s&oelig;ur n'était plus, et
+Mimi râlait son agonie.</p>
+
+<p>Je me mis au lit, frappé d'une congestion
+cérébrale. La lettre de ma mère me disait
+en propres termes que j'avais tué mon frère,
ma s&oelig;ur, les enfants, ma tante Renotte,
tout le monde.</p>
-<p>Elle tait folle de douleur, la pauvre
-femme! Ma s&oelig;ur et les deux petits taient
+<p>Elle était folle de douleur, la pauvre
+femme! Ma s&oelig;ur et les deux petits étaient
tout son c&oelig;ur.</p>
-<p>Cela tait inou, n'est-il pas vrai? Cela
-rappelait les temps tnbreux o la chambre
-ardente, sigeant nuit et jour, ne pouvait
-empcher la mort de faucher des familles
-entires.</p>
-
-<p>J'eus le dlire pendant deux semaines.
-Je croyais la Poule-Noire, ou plutt une
-lugubre pense m'tait venue, je croyais au
-mauvais &oelig;il, la sorcellerie, au poison. Il
-y avait l une influence physique ou surnaturelle.
+<p>Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela
+rappelait les temps ténébreux où la chambre
+ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait
+empêcher la mort de faucher des familles
+entières.</p>
+
+<p>J'eus le délire pendant deux semaines.
+Je croyais à la Poule-Noire, ou plutôt une
+lugubre pensée m'était venue, je croyais au
+mauvais &oelig;il, à la sorcellerie, au poison. Il
+y avait là une influence physique ou surnaturelle.
On tuait, chez moi, on tuait!</p>
<p>Vers le milieu de ma convalescence, je
-trouvai deux lettres qui taient vieilles de
-date. La premire annonait deux dcs, la
+trouvai deux lettres qui étaient vieilles de
+date. La première annonçait deux décès, la
seconde un: mes deux tantes de Kerfily et
-mon beau-frre le marquis.</p>
+mon beau-frère le marquis.</p>
-<p>C'tait tout! Rien ne protgeait plus mon
-pre et ma mre.</p>
+<p>C'était tout! Rien ne protégeait plus mon
+père et ma mère.</p>
-<p>Il ne restait que les deux Blbon!</p>
+<p>Il ne restait que les deux Bélébon!</p>
-<p>Sans doute c'tait ma fivre, mais il me parut
+<p>Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut
en ce moment plus clair que le jour que
-cette prodigieuse pidmie avait un nom et
-qu'elle s'appelait Blbon.</p>
+cette prodigieuse épidémie avait un nom et
+qu'elle s'appelait Bélébon.</p>
-<p>Mais, alors, le monstre se mordait lui-mme,
-car une dernire lettre m'apprit que
-l'oncle Blbon venait de recevoir les derniers
+<p>Mais, alors, le monstre se mordait lui-même,
+car une dernière lettre m'apprit que
+l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers
sacrements.</p>
-<p>A dater de cette missive, qui tait de
-l'abb Raffroy, je ne reus plus aucune nouvelle.
-Philippe avait dsir quitter une demeure
+<p>A dater de cette missive, qui était de
+l'abbé Raffroy, je ne reçus plus aucune nouvelle.
+Philippe avait désiré quitter une demeure
qui lui rappelait trop de souvenirs.
-La maison tait pleine de M. Las; nous le
+La maison était pleine de M. Laïs; nous le
voyions partout, et Philippe, nature tendre
- l'excs, malgr ses apparences de froideur,
+à l'excès, malgré ses apparences de froideur,
perdait le boire et le manger.</p>
-<p>Deux mois se passrent. Nous habitions
+<p>Deux mois se passèrent. Nous habitions
une petite maison au revers des collines de
-Mnilmontant. Notre jardin, modeste et
-peine large comme la faade exigu de notre
+Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à
+peine large comme la façade exiguë de notre
demeure, s'enlevait dans de magnifiques
vergers.</p>
<p>Nous dominions Vincennes avec son donjon
-triste, entour de riantes forts et le
-cours sinueux de la Marne. J'tais homme
- trouver dans cet humble paradis Capoue
-et ses dlices; j'avais fait mes preuves cet
-gard; de parti-pris je m'arrangeai pour
+triste, entouré de riantes forêts et le
+cours sinueux de la Marne. J'étais homme
+à trouver dans cet humble paradis Capoue
+et ses délices; j'avais fait mes preuves à cet
+égard; de parti-pris je m'arrangeai pour
oublier l'univers, engourdi que je comptais
-tre bientt dans mon paisible bonheur.</p>
+être bientôt dans mon paisible bonheur.</p>
<p>J'aimais tant, qu'il me semblait que je
pouvais vivre toujours content de mon
-amour mme. N'avais-je pas le sourire
-d'Annette, et que me fallait-il au del?</p>
+amour même. N'avais-je pas le sourire
+d'Annette, et que me fallait-il au delà?</p>
-<p>Annette devint ple. Il y eut entre nous
-tout coup des malaises sans nom et d'tranges
+<p>Annette devint pâle. Il y eut entre nous
+tout à coup des malaises sans nom et d'étranges
<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-dfiances. La prsence de Philippe
-nous gnait; nous avions frayeur de son absence.
-L'amour tel que je l'prouvais ne
-devine pas cet cueil qui est la nature mme,
+défiances. La présence de Philippe
+nous gênait; nous avions frayeur de son absence.
+L'amour tel que je l'éprouvais ne
+devine pas cet écueil qui est la nature même,
et fatal comme tout ce qui est la nature.
-Cette souffrance inconnue tonnait
-Annette et m'pouvantait. Nous tions trop
-prs l'un de l'autre et trop loin. Au matin,
+Cette souffrance inconnue étonnait
+Annette et m'épouvantait. Nous étions trop
+près l'un de l'autre et trop loin. Au matin,
il me semblait parfois que les grands yeux
-d'Annette, plus grands dans sa pleur amaigrie,
+d'Annette, plus grands dans sa pâleur amaigrie,
avaient des traces de larmes.</p>
<p>Et nous nous disions cependant: Nous
@@ -18020,601 +17982,601 @@ sommes heureux! nous sommes heureux!</p>
souriait, d'autres fois, en nous regardant.</p>
<p>Joson Michais, qui remplissait chez nous
-l'office de factotum avec un zle que le succs
+l'office de factotum avec un zèle que le succès
ne couronnait pas toujours, me dit un
soir:</p>
-<p>Quoique , monsi el' chevalier, avz-vous
-les fivres? Vous qu'tiez si c&oelig;uru,
-vous v'l comme un linge! Aussi vrai! faut
-pas mentir, fait mal au c&oelig;ur ed' vous
-voir chang ed' bout en bout! Est-ce que,
-par Pris, nan ne vend point ed' l bonne
-mdecine?</p>
+<p>«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous
+les fièvres? Vous qu'étiez si c&oelig;uru,
+vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut
+pas mentir, çâ fait mal au c&oelig;ur ed' vous
+voir changé ed' bout en bout! Est-ce que,
+par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne
+médecine?»</p>
-<p>Ce mme soir, quand je voulus prendre
-Annette dans mes bras, comme l'ordinaire,
+<p>Ce même soir, quand je voulus prendre
+Annette dans mes bras, comme à l'ordinaire,
avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se
retira de moi.</p>
-<p>Ah! m'criai-je, il y a longtemps que
-je redoutais cela: vous ne m'aimez plus!</p>
+<p>«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que
+je redoutais cela: vous ne m'aimez plus!»</p>
<p>Elle bondit. Je sentis un feu sur ma
-bouche. C'taient ses lvres. Mes doigts
-essayrent de se nouer autour de sa taille.
-Elle tait en fuite dj.</p>
+bouche. C'étaient ses lèvres. Mes doigts
+essayèrent de se nouer autour de sa taille.
+Elle était en fuite déjà.</p>
<p>Philippe entra.</p>
-<p>A ce jeu-l, gronda-t-il les sourcils
-froncs comme un homme en colre, on
-meurt ou l'on devient fou!</p>
+<p>«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils
+froncés comme un homme en colère, on
+meurt ou l'on devient fou!»</p>
-<p>Je le regardais bahi; j'avais l'esprit tout
+<p>Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout
chancelant. Il ajouta:</p>
-<p>Il faut vous marier.</p>
+<p>«Il faut vous marier.»</p>
<p>Annette se glissa dans la chambre. Il y
-avait de la honte et de l'garement dans ses
+avait de la honte et de l'égarement dans ses
yeux.</p>
-<p>J'irai au couvent, murmura-t-elle, et,
-cette fois, je ne veux pas qu'on m'arrte en
+<p>«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et,
+cette fois, je ne veux pas qu'on m'arrête en
chemin!</p>
-<p>&mdash;Au couvent! balbutiai-je.</p>
+<p>&mdash;Au couvent!» balbutiai-je.</p>
-<p>Et je rptais comme un malheureux insens:</p>
+<p>Et je répétais comme un malheureux insensé:</p>
-<p>Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez
-plus!</p>
+<p>«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez
+plus!»</p>
-<p>Philippe tait grave. Il avait l'air d'un
-juge l'audience ou mieux d'un docteur au
+<p>Philippe était grave. Il avait l'air d'un
+juge à l'audience ou mieux d'un docteur au
lit du malade.</p>
-<p>Il faut vous marier! pronona-t-il
+<p>«Il faut vous marier!» prononça-t-il
pour la seconde fois.</p>
-<p>Mon frre Grard avait dit, quelques heures
+<p>Mon frère Gérard avait dit, quelques heures
avant de mourir: Je vous marie. Je
-vous marie! avait rpt M. Las en mourant.
-C'taient deux solennelles bndictions.
-Nous tions maris moralement et,
-dans la pense de chacun de nous, le divorce
+vous marie! avait répété M. Laïs en mourant.
+C'étaient deux solennelles bénédictions.
+Nous étions mariés moralement et,
+dans la pensée de chacun de nous, le divorce
restait impossible. Mais pour que ce
-mariage nous ft poux, il fallait l'glise et
-la loi: l'une des deux tout le moins. Et
+mariage nous fît époux, il fallait l'église et
+la loi: l'une des deux à tout le moins. Et
quel moyen prendre? La loi nous fermait la
-porte de son temple, l'glise ne s'ouvre
+porte de son temple, l'église ne s'ouvre
qu'avec la protection de la loi.</p>
<p>Cette nuit, je ne fermai pas l'&oelig;il. Annette
-couchait tout l'autre bout de la maison
+couchait tout à l'autre bout de la maison
et il me semblait que je ressentais les
agitations de son insomnie. Le mot de Philippe
-tait pour moi la lumire. Dsormais,
-je savais donner un nom au dprissement
-trange et semblable qui s'oprait en nous
-deux. Notre pouls battait la mme fivre.
-Nous avions le mal d'amour, chant ingnment
-par les vieux potes, mais dont on
+était pour moi la lumière. Désormais,
+je savais donner un nom au dépérissement
+étrange et semblable qui s'opérait en nous
+deux. Notre pouls battait la même fièvre.
+Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment
+par les vieux poètes, mais dont on
ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant
nos hypocrisies modernes montent haut leur
-collet. Dsormais, nous entendons malice
-tout. Le mot baiser commence devenir
-un peu bien obscne. Nous mettons sur notre
-langage le voile derrire lequel brille
-bien plus srement et bien mieux la prunelle
+collet. Désormais, nous entendons malice à
+tout. Le mot baiser commence à devenir
+un peu bien obscène. Nous mettons sur notre
+langage le voile derrière lequel brille
+bien plus sûrement et bien mieux la prunelle
provocante du plaisir. Nos livres, tous
-vtus de feuilles de figuier, ressemblent
-ces trous, recouverts de rame, piges perfides
-o doit tomber le gibier imprudent.</p>
+vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à
+ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides
+où doit tomber le gibier imprudent.</p>
<p>L'art, et il s'en vante bien haut, consiste
- tout dire sans rien parler. Le talent
-passe l'tat de pantomime, moins qu'il
-ne prfre vaguer dans ce pays des prcieuses
-mtaphores dont Molire s'est tant
-amus. On dirait que le grand problme
-consiste dsormais renfermer le vice dans
-des capsules sucres, comme on fait pour
-certains mdicaments trop amers.</p>
-
-<p>Singulire pharmacie! Habillez-moi
-cela! disait un censeur du temps de
-Louis-Philippe; l'attentat la pudeur
+à tout dire sans rien parler. Le talent
+passe à l'état de pantomime, à moins qu'il
+ne préfère vaguer dans ce pays des précieuses
+métaphores dont Molière s'est tant
+amusé. On dirait que le grand problème
+consiste désormais à renfermer le vice dans
+des capsules sucrées, comme on fait pour
+certains médicaments trop amers.</p>
+
+<p>Singulière pharmacie! «Habillez-moi
+cela!» disait un censeur du temps de
+Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur
<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-peut courir les rues s'il boutonne son paletot.</p>
+peut courir les rues s'il boutonne son paletot.»</p>
-<p>Messieurs, diront bientt aux filous les
+<p>«Messieurs, diront bientôt aux filous les
passants et les sergents de ville complices,
-faites votre tat, mais soyez dcents. On
+faites votre état, mais soyez décents. On
n'entre plus dans la poche du prochain
-qu'en gants paille!</p>
+qu'en gants paille!»</p>
<p>Qui trompe-t-on, cependant, avec ces
-naves hypocrisies?</p>
+naïves hypocrisies?</p>
<p>Annette et moi nous avions le mal d'amour;
-nous vivions sous le mme toit; aucune
-barrire n'tait entre nous, sinon l'innocence
+nous vivions sous le même toit; aucune
+barrière n'était entre nous, sinon l'innocence
d'Annette et mon respect. Philippe
-parlait vrai: ce jeu, il faut mourir
+parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir
ou devenir fou.</p>
-<p>Philippe avait bien trouv le remde: le
-mariage; mais l'imagination a beau s'vertuer,
-on ne se marie pas malgr la loi,
+<p>Philippe avait bien trouvé le remède: le
+mariage; mais l'imagination a beau s'évertuer,
+on ne se marie pas malgré la loi, à
moins d'aller faire emplette d'une de ces
-malodorantes bndictions dont l'Ecosse
+malodorantes bénédictions dont l'Ecosse
puritaine tient boutique. Comme marieur,
-le forgeron de Gretna-Green me parat de
-la mme force que la Poule-Noire en tant
-qu'oracle; Philippe ne songea pas cette
-banale excentricit.</p>
+le forgeron de Gretna-Green me paraît de
+la même force que la Poule-Noire en tant
+qu'oracle; Philippe ne songea pas à cette
+banale excentricité.</p>
<p>Mais il nous aimait bien, et il avait peur
de nous. Pour tout ce qui regardait ceux
qu'il aimait, son esprit paresseux devenait
actif et tenace. Quand il nous dit: il faut
-vous marier, c'est qu'il avait trouv moyen
+vous marier, c'est qu'il avait trouvé moyen
de nous unir, non point selon la loi, mais de
-manire contenter sa conscience et la ntre.</p>
-
-<p>Il y avait un prtre d'origine grecque
-la paroisse de Bagnolet, dont nous tions
-trs voisins. C'tait un jeune homme savant
-et doux qui avait nom l'abb de Brienne.
-Philippe levait trs haut sa naissance, dont
-lui ne parlait jamais. L'abb de Brienne
-vint la maison; il nous entretint ensemble,
-puis sparment. Je n'ai aucunement l'intention
-de plaider la rgularit de l'acte
+manière à contenter sa conscience et la nôtre.</p>
+
+<p>Il y avait un prêtre d'origine grecque à
+la paroisse de Bagnolet, dont nous étions
+très voisins. C'était un jeune homme savant
+et doux qui avait nom l'abbé de Brienne.
+Philippe élevait très haut sa naissance, dont
+lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne
+vint à la maison; il nous entretint ensemble,
+puis séparément. Je n'ai aucunement l'intention
+de plaider la régularité de l'acte
qu'il crut pouvoir oser et qui devait recevoir
plus tard toutes les sanctions que la religion
-et la socit exigent. Je dis que c'tait
+et la société exigent. Je dis que c'était
un saint jeune homme, suivant de son
-mieux la trace misricordieuse de son divin
-matre, un prtre loquent et hautement
-dou, une me belle et modeste. Il nous
+mieux la trace miséricordieuse de son divin
+maître, un prêtre éloquent et hautement
+doué, une âme belle et modeste. Il nous
confessa tous les deux. Le sacrifice de la
-messe fut clbr par lui dans une chapelle
-improvise; il bnit notre union en prsence
-de deux tmoins, Philippe et Joson Michais,
-sous promesse que nous lui fmes tous les
-quatre d'accomplir, aussitt que les circonstances
-le permettraient, les rites et formalits
-imposs par l'Eglise.</p>
-
-<p>Il y eut fte. Nous allmes au tombeau
-de M. Las, qui tait notre voisin aussi, car
-il reposait en un petit coin de cette norme
-ville des morts: le cimetire du Pre-Lachaise.</p>
+messe fut célébré par lui dans une chapelle
+improvisée; il bénit notre union en présence
+de deux témoins, Philippe et Joson Michais,
+sous promesse que nous lui fîmes tous les
+quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances
+le permettraient, les rites et formalités
+imposés par l'Eglise.</p>
+
+<p>Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau
+de M. Laïs, qui était notre voisin aussi, car
+il reposait en un petit coin de cette énorme
+ville des morts: le cimetière du Père-Lachaise.</p>
<p>En chemin, Joson Michais nous quitta. Il
-avait son ide. Nous le retrouvmes la
-maison, qui chantait tue-tte les interminables
+avait son idée. Nous le retrouvâmes à la
+maison, qui chantait à tue-tête les interminables
antiennes celtiques du mariage morbihannais.
-Il tait ivre, mais l, solidement.
-D'ordinaire, il ne se drangeait jamais. Il
-avait agi de parti-pris et par dvouement
+Il était ivre, mais là, solidement.
+D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il
+avait agi de parti-pris et par dévouement
tout pur.</p>
-<p>Ds qu'il nous aperut, il se mit danser.</p>
+<p>Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.</p>
-<p>Oui mais! s'cria-t-il joyeusement, oui
-mais! sr et vrai, monsi el chevlier, faut
+<p>«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui
+mais! sûr et vrai, monsié el chevâlier, faut
pas mentir! y aura eu tant seulement un
-quelqu'un de <em>cyaud-de-boire</em> vos noces!</p>
+quelqu'un de <em>cyaud-de-boire</em> à vos noces!»</p>
<p>Le contraire porte malheur. Joson Michais
-avait rempli un devoir sacr.</p>
+avait rempli un devoir sacré.</p>
<h2>XXXIII.<br />
<span class="medium">JOSON MICHAIS.</span></h2>
-<p class="p2">Nous vcmes cinq mois Mnilmontant.
-La sant tait revenue, le calme aussi; je
+<p class="p2">Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant.
+La santé était revenue, le calme aussi; je
ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur:
-il est convenu que le bonheur racont
+il est convenu que le bonheur raconté
fatigue. Nous avions eu autrefois ce
-rve d'tre heureux au bord de la mer;
-souvent, cette ide nous revenait tous
-deux, moi par le souvenir, elle par les
-peintures que je lui traais de ces merveilles
+rêve d'être heureux au bord de la mer;
+souvent, cette idée nous revenait à tous
+deux, à moi par le souvenir, à elle par les
+peintures que je lui traçais de ces merveilles
inconnues, mais il ne fallait pas songer
- quitter Paris. Philippe tait attach
-Paris par son malheur. C'tait un de ces
-hommes au c&oelig;ur obstin qui entretiennent
+à quitter Paris. Philippe était attaché à
+Paris par son malheur. C'était un de ces
+hommes au c&oelig;ur obstiné qui entretiennent
patiemment leur propre souffrance.</p>
-<p>Chaque soir il sortait seul. Je savais o
+<p>Chaque soir il sortait seul. Je savais où
il allait. Il avait besoin de cette promenade
solitaire et triste qui toujours le menait au
-mme endroit, l-bas, le long du quai, de
-l'autre ct du Jardin des Plantes, devant
-cette fentre claire sur laquelle passait
+même endroit, là-bas, le long du quai, de
+l'autre côté du Jardin des Plantes, devant
+cette fenêtre éclairée sur laquelle passait
<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
de temps en temps l'ombre du bonheur,
perdu pour jamais.</p>
<p>Philippe rentra une fois tout soucieux. Il
-tait all la maison de la rue Saint-Sabin.</p>
-
-<p>Il faudrait faire une visite l'htel de
-Kervign, mon frre, me dit-il. J'ai ide
-qu'il se trame quelque chose contre vous.</p>
-
-<p>Ce fut comme si l'on m'et parl d'un autre
-monde. L'htel de Kervign! il y avait
-des sicles entre ces souvenirs et moi! Ma
-vie ne sortait pas de notre intrieur, qui
-vivait anim par une seule me: Annette.
-Je fus comme effray l'ide de ces distances
-qui me sparaient du pass. J'interrogeai
-pourtant Philippe. On tait venu me
+était allé à la maison de la rue Saint-Sabin.</p>
+
+<p>«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de
+Kervigné, mon frère, me dit-il. J'ai idée
+qu'il se trame quelque chose contre vous.»</p>
+
+<p>Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre
+monde. L'hôtel de Kervigné! il y avait
+des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma
+vie ne sortait pas de notre intérieur, qui
+vivait animé par une seule âme: Annette.
+Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances
+qui me séparaient du passé. J'interrogeai
+pourtant Philippe. On était venu me
demander rue Saint-Sabin: des personnes
inconnues qui n'avaient pas voulu dire leur
-nom. La voisine qui donnait ces dtails
-avait ajout: Ils avaient l'air de gens de
-justice.</p>
+nom. La voisine qui donnait ces détails
+avait ajouté: «Ils avaient l'air de gens de
+justice.»</p>
-<p>Je rpondis: Je verrai. Mais cela ne
+<p>Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne
me frappa point.</p>
-<p>J'allai m'asseoir ou plutt me coucher
-sur le tapis, aux pieds d'Annette, qui tait
+<p>J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher
+sur le tapis, aux pieds d'Annette, qui était
au piano et qui chantait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i5">Ma lon la</div>
-<div class="line i3">Les enfants sont l,</div>
-<div class="line">La vache est rentre l'table;</div>
+<div class="line i3">Les enfants sont là,</div>
+<div class="line">La vache est rentrée à l'étable;</div>
<div class="line i5">Ma lon la</div>
<div class="line i4">Ave Maria,</div>
<div class="line i1">L'Angelus les endormira.</div>
</div></div></div>
<p>Ce refrain me montrait toujours la mer,
-la petite mer, avec son troupeau d'les moutonnantes,
-au del desquelles bleuit l'immense
-horizon de l'Ocan. Je l'entendais
-autrefois, l'Ocan, les soirs d't, du mouillage
-o le flot berait ma baleinire, parmi
+la petite mer, avec son troupeau d'îles moutonnantes,
+au delà desquelles bleuit l'immense
+horizon de l'Océan. Je l'entendais
+autrefois, l'Océan, les soirs d'été, du mouillage
+où le flot berçait ma baleinière, parmi
les mugissements joyeux des bestiaux revenant
-au bercail et les chos murmurants du
+au bercail et les échos murmurants du
village. La cloche tintait au lointain, la
-cloche qui appelle la prire et qui secoue le
+cloche qui appelle la prière et qui secoue le
sommeil au-dessus des berceaux.</p>
-<p>Ah! qu'elle tait belle et jolie! et comme
-je l'aimais! C'tait le soir aussi. Le soleil
+<p>Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme
+je l'aimais! C'était le soir aussi. Le soleil
couchant tremblait au travers des jeunes
-feuilles du printemps. Les vergers fleuris
+feuillées du printemps. Les vergers fleuris
nous envoyaient la douceur de leurs parfums.
Mille fois mieux que les parfums, sa
-voix pntrait tout mon tre.</p>
+voix pénétrait tout mon être.</p>
<p>Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour
est enfant! Il y avait un beau merle,
fier et noir comme un petit corbeau. Le
merle est un artiste campagnard qui vient
-volontiers faire un tour Paris. Je ne sais
+volontiers faire un tour à Paris. Je ne sais
pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous
-son plumage svre. Et quel chanteur!</p>
+son plumage sévère. Et quel chanteur!</p>
<p>Ce merle me parlait de la Bretagne presque
-aussi loquemment que la chanson
+aussi éloquemment que la chanson
d'Annette. Les merles ne gazouillent pas,
-ils chantent. Le rossignol ressemble ces
-virtuoses, favoris du succs, dont tout le
+ils chantent. Le rossignol ressemble à ces
+virtuoses, favoris du succès, dont tout le
monde parle. C'est un beau talent, et Dieu
-me garde de mdire du rossignol! Mais le
-merle a ce chant triomphal o clate l'orgueil
+me garde de médire du rossignol! Mais le
+merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil
de la nature.</p>
-<p>Oh! qu'elle tait belle! comme tout s'embellissait
+<p>Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait
autour d'elle! Quel paradis charmant
elle faisait de cette humble demeure!</p>
-<p>A mon rveil, le lendemain matin, Joson
+<p>A mon réveil, le lendemain matin, Joson
Michais m'apporta solennellement mes bottes
-cires et mon habit de ville que je n'avais
+cirées et mon habit de ville que je n'avais
pas mis depuis des mois.</p>
-<p>Tout de mme, me dit-il, monsi Philippe
-veut qu'ous alliez c't'htel.</p>
+<p>«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe
+veut qu'ous alliez à c't'hôtel.»</p>
-<p>Pour la premire fois, je sautai hors de
-mon lit sans sourire. Dcidment, il fallait
-aller cet htel. Je m'habillai. Toutes ces
-choses ne m'taient plus familires. Annette
+<p>Pour la première fois, je sautai hors de
+mon lit sans sourire. Décidément, il fallait
+aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces
+choses ne m'étaient plus familières. Annette
m'embrassa comme pour un long
voyage et je partis.</p>
-<p>C'tait un long voyage, en effet. De ce
-jour-l, je n'ai jamais revu notre ermitage
-de Mnilmontant.</p>
+<p>C'était un long voyage, en effet. De ce
+jour-là, je n'ai jamais revu notre ermitage
+de Ménilmontant.</p>
-<p>Paris me sembla tumultueux, troubl, insupportable.
+<p>Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable.
Je ne savais plus Paris. Je ne
comprenais plus comment chaque roue de
-voiture n'crasait pas un passant. Le bruit
-m'tourdissait; je ne voyais rien.</p>
+voiture n'écrasait pas un passant. Le bruit
+m'étourdissait; je ne voyais rien.</p>
<p>Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis
appeler par mon nom.</p>
-<p>Une tte s'allongea hors de la portire
-d'un coup, tout prs de moi, et me dit:</p>
+<p>Une tête s'allongea hors de la portière
+d'un coupé, tout près de moi, et me dit:</p>
-<p>Parbleu! voil un miracle! D'o sortez-vous?
+<p>«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous?
J'ai mis votre nom parmi ceux
-qui peuvent tmoigner en faveur de ma
-chane. Cela vous contrarie-t-il? Je lorgne
-l'Acadmie. Mais ils abominent les ides.
+qui peuvent témoigner en faveur de ma
+chaîne. Cela vous contrarie-t-il? Je lorgne
+l'Académie. Mais ils abominent les idées.
Vous savez que Meyerbeer a dit que la
-juxtasonnance tait une absurdit. Toute
+juxtasonnance était une absurdité. Toute
l'harmonie de la valse infernale de <em>Robert</em>
-est fonde l-dessus. J'ai rpondu dans le
-<cite>Mnestrel</cite>. Il a trois pieds et demi de nez!
+est fondée là-dessus. J'ai répondu dans le
+<cite>Ménestrel</cite>. Il a trois pieds et demi de nez!
<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin!
-vous nous avez vol cet amour d'Annette
-Las... Dites donc! c'est prodigieux,
-ces dcs, chez vous l-bas! Aurlie m'a
-cont pour la Poule-Noire. Je trouve le cas
-tonnant. J'ai par devers moi des observations
-congnres. Avec la chane, on et
-rgl tout cela. Voulez-vous que je vous
-mne?</p>
-
-<p>J'tais si bien noy, qu'il me fallut le mot
-juxtasonnance pour reconnatre le docteur
+vous nous avez volé cet amour d'Annette
+Laïs... Dites donc! c'est prodigieux,
+ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a
+conté pour la Poule-Noire. Je trouve le cas
+étonnant. J'ai par devers moi des observations
+congénères. Avec la chaîne, on eût
+réglé tout cela. Voulez-vous que je vous
+mène?</p>
+
+<p>J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot
+juxtasonnance pour reconnaître le docteur
Josaphat. Comme je refusais son offre obligeante,
il me prit par le bouton de ma redingote
et ajouta tout bas:</p>
-<p>Vous aurez peut-tre entendu parler
+<p>«Vous aurez peut-être entendu parler
du bain galvanique? C'est une grosse affaire.
Ah! ah! s'ils croient que je vais
-m'arrter des badauderies comme les cigarettes
+m'arrêter à des badauderies comme les cigarettes
Raspail. J'entrevois le criterium,
c'est clair! Il faut renouveler de fond en
-comble: cela drange leur petit train-train
-de clinique. J'ai remplac le forceps, l'autre
-jour, par la chane, dans un accouchement
-dsespr: trois jumeaux, mes enfants! Je
+comble: cela dérange leur petit train-train
+de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre
+jour, par la chaîne, dans un accouchement
+désespéré: trois jumeaux, mes enfants! Je
peux le dire, car sans moi ils arrivaient
-morts! Ils ont vcu soixante-seize heures.
-Hein! Ma chane arrachera les dents quand
-je voudrai. A propos! ai-je rv qu'on parlait
-de vous interdire?</p>
+morts! Ils ont vécu soixante-seize heures.
+Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand
+je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait
+de vous interdire?»</p>
<p>Un embarras de voitures eut lieu. Il me
salua de la main en criant:</p>
-<p>On n'en meurt pas. Venez me voir! Je
-vous montrerai mon piano juxtasonnant,
+<p>«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je
+vous montrerai mon piano juxtasonnant, à
compteur, pour savoir le nombre exact des
-vibrations. C'est ncessaire. L'oreille ne
+vibrations. C'est nécessaire. L'oreille ne
vaut rien pour la musique. Il faut un compas.
-Mille choses aimables notre Annette.</p>
+Mille choses aimables à notre Annette.»</p>
-<p>M'interdire! Pourquoi pas me dlivrer
-une lettre de cachet? Avions-nous rtrograd
-de soixante-dix ans? L'oncle Blbon
-tait-il parvenu faire rdifier la Bastille!</p>
+<p>M'interdire! Pourquoi pas me délivrer
+une lettre de cachet? Avions-nous rétrogradé
+de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon
+était-il parvenu à faire réédifier la Bastille!</p>
-<p>Bon! ce n'est que toi! s'cria Aurlie
-en m'apercevant. J'attendais M. de Sauvagel.</p>
+<p>«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie
+en m'apercevant. J'attendais M. de Sauvagel.»</p>
-<p>Elle tait en deuil.</p>
+<p>Elle était en deuil.</p>
-<p>Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle.
-C'est un massacre, l-bas! On dirait
-le cholra! Moi qui suis une Parisienne,
+<p>«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle.
+C'est un massacre, là-bas! On dirait
+le choléra! Moi qui suis une Parisienne,
maintenant, je n'ai pas peur de la Poule-Noire.
-Mais, en Bretagne, on est si recul!
+Mais, en Bretagne, on est si reculé!
M. de Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions
bretonnes; en connais-tu de curieuses?
C'est un jeune homme qui percera,
-dsormais. Le docteur et lui ont beaucoup
-discut propos de la Poule-Noire. M. de
+désormais. Le docteur et lui ont beaucoup
+discuté à propos de la Poule-Noire. M. de
Sauvagel prend la chose de haut et rattache
-le fait l'ancien culte des druides, d'autant
-qu'il y a des dolmens Landevan. La
-Poule-Noire, pour lui, est le mme tre que
-la Vnus-Noire de Locmin. Il est d'accord
-avec le Dictionnaire d'Oge, et pense que
-ce doit tre une divinit thiopienne. Il
+le fait à l'ancien culte des druides, d'autant
+qu'il y a des dolmens à Landevan. La
+Poule-Noire, pour lui, est le même être que
+la Vénus-Noire de Locminé. Il est d'accord
+avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que
+ce doit être une divinité éthiopienne. Il
parle de tout cela dans son livre, qui sera
-couronn par l'Acadmie franaise; nous
-avons des promesses. Le docteur, lui, prtend
-que Sauvagel n'a pas invent la poudre;
+couronné par l'Académie française; nous
+avons des promesses. Le docteur, lui, prétend
+que Sauvagel n'a pas inventé la poudre;
mais c'est jalousie. Il ajoute qu'une
-ide biscornue comme cela peut tuer tout
-un pays. C'est du magntisme, ce qu'il
-dit. Et le fait est que j'ai t bien malade,
+idée biscornue comme cela peut tuer tout
+un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il
+dit. Et le fait est que j'ai été bien malade,
une fois que je croyais avoir bu du laudanum.
Mais que vas-tu devenir, malheureux
enfant, que vas-tu devenir?</p>
-<p>&mdash;J'ignore ce dont je suis menac, rpondis-je,
-mais, au moins, d'aprs vos paroles,
+<p>&mdash;J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je,
+mais, au moins, d'après vos paroles,
je vois que le malheur n'a atteint ni
-mon pre ni ma mre.</p>
+mon père ni ma mère.</p>
<p>&mdash;Qu'entends-tu par le malheur? La
mort? Ils sont en vie, c'est vrai; mais c'est
-tout. Ils ont t tous les deux trs malades
-et ta mre est reste comme folle de la
+tout. Ils ont été tous les deux très malades
+et ta mère est restée comme folle de la
perte de ses deux petits-enfants. Te figures-tu
la maison vide et deux pauvres vieillards
-abandonns.... Qu'est-ce qu'on me veut?</p>
+abandonnés.... Qu'est-ce qu'on me veut?»</p>
<p>Une grande jeune fille, pensionnaire des
-pieds la tte, entra et vint gauchement
+pieds à la tête, entra et vint gauchement
l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles
- qui l'on dfend de natre femmes, mais
-on voyait bien que, malgr tout, la beaut,
-la grce et le charme allaient faire explosion
+à qui l'on défend de naître femmes, mais
+on voyait bien que, malgré tout, la beauté,
+la grâce et le charme allaient faire explosion
en elle au premier jour.</p>
-<p>C'est Marguerite! me dit Aurlie avec
-mauvaise humeur; notre ane: une perche
+<p>«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec
+mauvaise humeur; notre aînée: une perche
pour la taille; deux fois trop grande pour
-son ge! Edouard est mieux quoiqu'il essaye
+son âge! Edouard est mieux quoiqu'il essaye
de faire l'homme. Ces bambins! ils
-sont venus pour les vacances de Pques.
-Ah! nous avons pass vingt-huit ans!</p>
+sont venus pour les vacances de Pâques.
+Ah! nous avons passé vingt-huit ans!»</p>
<p>Ma cousine Marguerite baissa les yeux.
Elle n'avait garde de rire.</p>
-<p>Va, biche, reprit Aurlie. C'est le pauvre
-petit cousin de Bretagne. Dis Julienne
+<p>«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre
+petit cousin de Bretagne. Dis à Julienne
de jouer avec toi au corbillon.
<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></p>
-<p>Cela ne veut plus de poupe! s'interrompit-elle
-en s'adressant moi.</p>
+<p>«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle
+en s'adressant à moi.</p>
<p>Edouard vint aussi: un beau gars dont la
-barbe se permettait de pousser! Aurlie
-faisait piti. Elle aurait tant voulu me les
+barbe se permettait de pousser! Aurélie
+faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les
montrer au biberon. Elle m'avoua qu'elle
-avait envoy Sauvagel en Bretagne pendant
-les vacances de Pques. Dans l'escalier,
+avait envoyé Sauvagel en Bretagne pendant
+les vacances de Pâques. Dans l'escalier,
elle avait pris mon pas pour celui de
-Sauvagel, et telle tait la cause de sa mauvaise
+Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise
humeur.</p>
-<p>Et vous tes ensemble? me demanda-t-elle
-brusquement, ds que nous fmes
-seuls. Tu as le cou cass tout net.... Maintenant,
-voil l'histoire; j'ai cru d'abord que
-mon mari en tait, par rancune contre la
+<p>«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle
+brusquement, dès que nous fûmes
+seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant,
+voilà l'histoire; j'ai cru d'abord que
+mon mari en était, par rancune contre la
petite; mais c'est un homme comme il faut,
-en dfinitive, et il reste bien au-dessus de
-tout cela. D'ailleurs, l'ge vient, la goutte
-le mord, il laisse de ct ses habitudes et se
-rfugie dans le travail. Il grandit, au palais.
+en définitive, et il reste bien au-dessus de
+tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte
+le mord, il laisse de côté ses habitudes et se
+réfugie dans le travail. Il grandit, au palais.
Sais-tu que je serais encore bien jeune
-pour tre la femme d'un garde des sceaux!
-Voil donc l'histoire: c'est Laroche. Il nous
-a quitts et fait des affaires. Un fin matois!
+pour être la femme d'un garde des sceaux!
+Voilà donc l'histoire: c'est Laroche. Il nous
+a quittés et fait des affaires. Un fin matois!
Bel homme et capable d'entrer chez le roi
-sans se faire annoncer! Ton pauvre pre et
-ta pauvre mre sont rduits rien, tu sais.
-Les Blbon taillent en plein drap....</p>
+sans se faire annoncer! Ton pauvre père et
+ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais.
+Les Bélébon taillent en plein drap....</p>
-<p>&mdash;Comment, les Blbon! m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Comment, les Bélébon! m'écriai-je.</p>
<p>&mdash;Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur.
-a vit cent ans, pas une heure de moins! Le
-bonhomme a t administr deux fois, et il
+Ça vit cent ans, pas une heure de moins! Le
+bonhomme a été administré deux fois, et il
court comme un chat maigre. Laroche fait
des voyages en Bretagne. On parle d'adoption
-pour Vincent. Ce doit tre une ide de
+pour Vincent. Ce doit être une idée de
Laroche, qui est un Normand et demi.
-Quant toi, tu vas tre coffr bel et bien,
+Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien,
mon mignon!</p>
<p>&mdash;Mais de quel droit?</p>
-<p>&mdash;J'ai caus de cela avec le prsident. Il
-est assez de ton ct, parce qu'il connat le
-Blbon.... et surtout Laroche. Mais il ne
+<p>&mdash;J'ai causé de cela avec le président. Il
+est assez de ton côté, parce qu'il connaît le
+Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne
fera rien; il est en hausse et a besoin plus
-que jamais des gens de l-bas pour la dputation.
-La dputation peut le mener loin.
-Le premier prsident s'en va. Le moment
+que jamais des gens de là-bas pour la députation.
+La députation peut le mener loin.
+Le premier président s'en va. Le moment
est d'or! Il dit que, dans ton affaire, tout
-est possible. Tu as donn prise. Il y a de
-gros mots prononcer, et il suffit d'un seul,
-comdienne....</p>
+est possible. Tu as donné prise. Il y a de
+gros mots à prononcer, et il suffit d'un seul,
+comédienne....</p>
-<p>&mdash;Le docteur Josaphat m'a parl d'interdiction....</p>
+<p>&mdash;Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction....</p>
<p>&mdash;Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien.
A quoi bon t'interdire! Tous les mineurs
sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre
<cite>De la puissance paternelle</cite>. Moi, je l'ai
parcouru pour toi. L'interdiction viendra
-plus tard. Maintenant, je te le rpte, on va
-te coffrer purement et simplement. Djeunes-tu
-avec nous?</p>
+plus tard. Maintenant, je te le répète, on va
+te coffrer purement et simplement. Déjeunes-tu
+avec nous?»</p>
-<p>Pour la premire fois, l'ide que je pourrais
-tre spar d'Annette naquit en moi.
+<p>Pour la première fois, l'idée que je pourrais
+être séparé d'Annette naquit en moi.
Mon c&oelig;ur cessa de battre et je chancelai
sur ma chaise.</p>
-<p>Bah! bah! me dit Aurlie, on te tiendra
+<p>«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra
huit jours, tu feras ta soumission et tout
-sera fini. Les Blbon veulent te marier.</p>
+sera fini. Les Bélébon veulent te marier.»</p>
-<p>Ma tte tomba sur ma poitrine.</p>
+<p>Ma tête tomba sur ma poitrine.</p>
-<p>Ah a! s'cria ma cousine, voil pourtant
+<p>«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant
six ou sept mois que cet amour dure.
-Il faut un terme tout!</p>
+Il faut un terme à tout!</p>
-<p>&mdash;Savent-ils o me trouver? balbutiai-je.</p>
+<p>&mdash;Savent-ils où me trouver? balbutiai-je.</p>
<p>&mdash;Ah! pauvre minet! La police de Paris!
-Et Laroche derrire!</p>
+Et Laroche derrière!»</p>
<p>Je me levai tout tremblant.</p>
-<p>Voyons! voyons! vas-tu faire comme
+<p>«Voyons! voyons! vas-tu faire comme
elle et te trouver mal! dit ma cousine avec
-inquitude. Je m'en souviendrai longtemps
+inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps
de l'affaire de Saint-Cyr! on est toujours
-dupe de son obligeance. Ecoute, si tu tais
+dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais
tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici.
Et encore que penserait M. de Sauvagel!...
-Mais ta Dana, il ne faut pas y songer.
-Vous vivez aux crochets du frre, ce
-qu'on dit?</p>
+Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer.
+Vous vivez aux crochets du frère, à ce
+qu'on dit?»</p>
-<p>Je ne rpliquai point. Elle poursuivit:</p>
+<p>Je ne répliquai point. Elle poursuivit:</p>
-<p>Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-l? Des
-dcoupures. Est-ce vrai? L dedans, vois-tu,
+<p>«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des
+découpures. Est-ce vrai? Là dedans, vois-tu,
tout a une odeur de saltimbanquerie.
-Des dcoupures! Moi, j'ai cru que tu allais
-te mettre au thtre. Si tu as besoin d'un
-peu d'argent, tu sais, c'est de bon c&oelig;ur.</p>
+Des découpures! Moi, j'ai cru que tu allais
+te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un
+peu d'argent, tu sais, c'est de bon c&oelig;ur.»</p>
<p>Je saluai ma cousine et je sortis, bien
-qu'elle essayt de me retenir.</p>
+qu'elle essayât de me retenir.</p>
-<p>J'avais la tte en feu. Ma poitrine tait
-serre comme dans un tau. J'essayais en
+<p>J'avais la tête en feu. Ma poitrine était
+serrée comme dans un étau. J'essayais en
vain de faire le jour parmi le trouble de mes
-penses.</p>
+pensées.</p>
-<p>Au moment o je mettais le pied dans la
+<p>Au moment où je mettais le pied dans la
rue, je vis Joson Michais qui se promenait
de long en large sur le trottoir et qui semblait
-me guetter. Il accourut moi.
+me guetter. Il accourut à moi.
<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></p>
-<p>M. Philippe m'a envoy, me dit-il. Y
-du tbc, aussi vrai!</p>
+<p>«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â
+du tâbâc, aussi vrai!»</p>
-<p>Je le regardai d'un air absorb. Les paroles
+<p>Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles
ne me venaient point pour l'interroger.</p>
-<p>Faut pas vous faire trop de chagrin,
-quoique , poursuivit-il. Je ne mens point,
-y du tbc! Mais on nvigue au plus prs,
+<p>«Faut pas vous faire trop de chagrin,
+quoique çà, poursuivit-il. Je ne mens point,
+y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près,
un aviron sous le vent, et on attend le
flot.... Ils sont venus pour vous pincer,
quoi!</p>
@@ -18622,832 +18584,832 @@ quoi!</p>
<p>&mdash;Qui donc est venu?</p>
<p>&mdash;Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas
-des contre-amiraux, prfets maritimes!
+des contre-amiraux, préfets maritimes! Çà
vous a l'&oelig;il de commissaires ou riz-pain-sel
et soldats-marins, de gendarmes en permission.
-L'ancien domestique ed' mme la
-prsidente rde dans les vergers. Quand
+L'ancien domestique ed' mâme la
+présidente rôde dans les vergers. Quand
c'est qu'on aura l'occasion de lui glisser
-deux mots l'oreille, celui-l, c'est avec
-plaisir.... comme quoi, monsi Philippe
-m'a coul: rue du Regard! Nge!</p>
+deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est avec
+plaisir.... comme quoi, monsié Philippe
+m'a coulé: rue du Regard! Nâge!</p>
-<p>&mdash;Je ne peux pas rentrer la maison?</p>
+<p>&mdash;Je ne peux pas rentrer à la maison?</p>
-<p>&mdash;Pas mche!</p>
+<p>&mdash;Pas mêche!</p>
<p>&mdash;Que faire? mon Dieu! que faire?</p>
<p>Il n'y a pas beaucoup de passants dans la
-rue du Regard. Nanmoins, je commenais
- faire spectacle, criant et me tordant les
+rue du Regard. Néanmoins, je commençais
+à faire spectacle, criant et me tordant les
mains sur le trottoir.</p>
-<p>Viens! ordonnai-je Joson Michais.</p>
+<p>«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais.</p>
<p>Et je pris ma course vers le jardin du
Luxembourg.</p>
-<p>La premire ide qui me vint fut de fuir
+<p>La première idée qui me vint fut de fuir
en Angleterre avec Annette.</p>
<p>Mais de l'argent!</p>
<p>Je parlais tout haut. Joson m'entendait.</p>
-<p>Pour quant , me dit-il, j'ai un petit
-saint-frusquin, l-bas, par Plouharnel: une
-vingtaine d'cus, pas moins... mais le
-manger cote cher en Angleterre.</p>
+<p>«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit
+saint-frusquin, là-bas, par Plouharnel: une
+vingtaine d'écus, pas moins... mais le
+manger coûte cher en Angleterre.»</p>
-<p>On travaillait transformer en jardin anglais
-la ppinire du Luxembourg. Je m'arrtai
-au milieu d'un massif et l'ide ne me
-vint mme pas de remercier ce pauvre bon
-garon.</p>
+<p>On travaillait à transformer en jardin anglais
+la pépinière du Luxembourg. Je m'arrêtai
+au milieu d'un massif et l'idée ne me
+vint même pas de remercier ce pauvre bon
+garçon.</p>
-<p>Va me chercher Annette, m'criai-je,
+<p>«Va me chercher Annette, m'écriai-je,
tout de suite.</p>
-<p>&mdash;C'est que, monsi el chevlier....</p>
+<p>&mdash;C'est que, monsié el chevâlier....</p>
-<p>&mdash;Rpliques-tu?</p>
+<p>&mdash;Répliques-tu?</p>
-<p>&mdash;Non, monsi el chevalier.... Mais....</p>
+<p>&mdash;Non, monsié el chevalier.... Mais....»</p>
<p>Il prit sa course, je le rappelai.</p>
-<p>Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle
+<p>«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle
prenne mes habits, ses hardes. Nous partons.</p>
<p>&mdash;Pour quel endroit?</p>
<p>&mdash;Je n'en sais rien.... Va!</p>
-<p>&mdash;Oui, monsi el chevlier.</p>
+<p>&mdash;Oui, monsié el chevâlier.»</p>
<p>Je le rappelai encore pour lui ordonner
de revenir avec Annette. Cette fois, il se
-fcha et me rpondit la tte haute:</p>
+fâcha et me répondit la tête haute:</p>
-<p>Faut pas mentir! Si monsi el chevlier
+<p>«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier
a cru que je le laisserais partir seul....</p>
<p>&mdash;Va, et ne sois pas longtemps.</p>
-<p>&mdash;Nge partout!</p>
+<p>&mdash;Nâge partout!»</p>
<p>Il s'enfuit comme un cerf qui serait
-chauss de gros souliers ferrs.</p>
+chaussé de gros souliers ferrés.</p>
-<p>Moi j'eus peur ds que je fus seul. Il me
-sembla que ces bosquets taient pleins d'agents
-de police occups me poursuivre.
-Je me sentais positivement traqu. Les promeneurs,
+<p>Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me
+sembla que ces bosquets étaient pleins d'agents
+de police occupés à me poursuivre.
+Je me sentais positivement traqué. Les promeneurs,
les gardiens, les terrassiers, tous
me regardaient d'un mauvais &oelig;il.</p>
<p>La puissance paternelle! J'aurais voulu
avoir le Code et lire ces terribles articles
qui me condamnaient. Etait-il possible que
-j'eusse nglig d'apprendre ce que j'avais
+j'eusse négligé d'apprendre ce que j'avais
tant besoin de savoir.</p>
-<p>Ce n'tait pas la prison elle-mme qui
-m'pouvantait, c'tait la perte d'Annette.
-La seule ide que je pouvais tre spar
-d'Annette me laissait cras, sans force et
+<p>Ce n'était pas la prison elle-même qui
+m'épouvantait, c'était la perte d'Annette.
+La seule idée que je pouvais être séparé
+d'Annette me laissait écrasé, sans force et
sans courage.</p>
-<p>Il y a loin du Luxembourg Mnilmontant.
-J'attendis environ deux heures. C'tait
+<p>Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant.
+J'attendis environ deux heures. C'était
peu. Je ne puis exprimer ce que cet
espace de temps me dura. J'essayais de
-trouver un expdient; je cherchais de me
+trouver un expédient; je cherchais de me
tracer une ligne de conduite. Impossible.
-Le chaos tait dans mon cerveau; chaque
-fois qu'une ide y voulait natre, elle tait
-aussitt touffe. Je ne pouvais penser qu'
-Annette. Je me reprsentais notre pauvre
-maison entoure d'une espce d'arme. Je
-me reprochais d'avoir parl de hardes et de
+Le chaos était dans mon cerveau; chaque
+fois qu'une idée y voulait naître, elle était
+aussitôt étouffée. Je ne pouvais penser qu'à
+Annette. Je me représentais notre pauvre
+maison entourée d'une espèce d'armée. Je
+me reprochais d'avoir parlé de hardes et de
paquets: comment traverser avec des paquets
ces lignes de circonvallation formidables?
Ces paquets allaient trahir Annette;
-on allait faire main-basse sur elle, l'arrter
-peut-tre; non, mieux que cela, la suivre!
-J'avais vent ma propre piste; j'avais mis
+on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter
+peut-être; non, mieux que cela, la suivre!
+J'avais éventé ma propre piste; j'avais mis
l'ennemi sur mes traces!</p>
<p>Tout cela me paraissait tellement certain
-que je me couchai, dcourag, sur l'herbe.
-La rsistance tait impossible. J'en tais
+que je me couchai, découragé, sur l'herbe.
+La résistance était impossible. J'en étais à
<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
me dire que j'allais me laisser prendre et
emmener par les sbires, quand la voix de
-Joson Michais m'veilla.</p>
+Joson Michais m'éveilla.</p>
-<p>L v'l, monsieur el chevlier, me dit-il
-en essuyant son front baign de sueur.</p>
+<p>«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il
+en essuyant son front baigné de sueur.</p>
-<p>Il avait un lourd paquet sur les paules.
-Annette elle-mme tait charge.</p>
+<p>Il avait un lourd paquet sur les épaules.
+Annette elle-même était chargée.</p>
-<p>Je sautai sur mes pieds, et je me jetai
+<p>Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à
son cou. Il y avait des mois que je ne l'avais
vue.</p>
-<p>Annette! ma petite femme chrie! m'criai-je,
+<p>«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je,
tu me suivras partout, n'est-ce pas?
-Il n'est pas en leur pouvoir de nous sparer!</p>
+Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!»</p>
<p>Elle passa son bras sous le mien.</p>
-<p>Philippe est rest, me dit-elle pour ne
-pas donner de soupons. Il voulait que je
-prisse tout son argent. J'ai arrt nos places
- la diligence pour Vannes.</p>
+<p>«Philippe est resté, me dit-elle pour ne
+pas donner de soupçons. Il voulait que je
+prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places
+à la diligence pour Vannes.</p>
-<p>&mdash;Pour Vannes! rptai-je abasourdi.</p>
+<p>&mdash;Pour Vannes! répétai-je abasourdi.</p>
-<p>&mdash;Nous n'irons que jusqu'.... Comment
-appelles-tu cet endroit-l, Joson?</p>
+<p>&mdash;Nous n'irons que jusqu'à.... Comment
+appelles-tu cet endroit-là, Joson?</p>
-<p>&mdash;Jusqu' Bilher, en haut de la cte,
-c'est sr.</p>
+<p>&mdash;Jusqu'à Bilher, en haut de la côte,
+c'est sûr.</p>
-<p>&mdash;De l, poursuivit Annette, nous prendrons
+<p>&mdash;De là, poursuivit Annette, nous prendrons
une charrette pour gagner Auray, et
-d'Auray une voiture qui nous conduira
+d'Auray une voiture qui nous conduira à
Etel. Ai-je bien retenu tous les noms, au
moins, Joson?</p>
-<p>&mdash;Je ne comprends pas... commenai-je.</p>
+<p>&mdash;Je ne comprends pas... commençai-je.</p>
<p>&mdash;C'est convenu avec Philippe.</p>
-<p>-Qu'est-ce que nous ferons Etel?</p>
+<p>-Qu'est-ce que nous ferons à Etel?</p>
<p>&mdash;Et Philippe viendra nous y voir! Allons,
-Joson! explique Ren, puisque l'ide
-est de toi.</p>
+Joson! explique à René, puisque l'idée
+est de toi.»</p>
<p>Joson se recueillit et parla ainsi:</p>
-<p>Il y a donc que vous ne pouvez pas poser
+<p>«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser
ici, dans Paris, puisque l'argousin vous
-y suit sur vos talons depuis ce matin et
-qu'y du tbc, aux quatre aires de vent
-dans le temps.</p>
+y suit sur vos talons depuis â ce matin et
+qu'y â du tâbâc, aux quatre aires de vent
+dans le temps.»</p>
-<p>Je regardai autour de moi avec inquitude.</p>
+<p>Je regardai autour de moi avec inquiétude.</p>
-<p>Quoique , n'y a pas de danger,
-c't'heure, s'interrompit Joson, rapport ce
+<p>«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à
+c't'heure, s'interrompit Joson, rapport à ce
que nous avons couru des bords, vent devant,
- droite, gauche et partout. J'ai
+à droite, à gauche et partout. J'ai
donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y vivre
dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez
-nous, d'o je suis natif de pre et mre,
-mais trop connu et sujet ce que le Vincent
-Blbon y vient ribotter de temps en temps
-avec les bambochardes qui frquentent les
-soldats du port Penthivre. En plus que
-c'est bien proche de Carnac o est le chteau
+nous, d'où je suis natif de père et mère,
+mais trop connu et sujet à ce que le Vincent
+Bélébon y vient ribotter de temps en temps
+avec les bambochardes qui fréquentent les
+soldats du port Penthièvre. En plus que
+c'est bien proche de Carnac où est le château
de Monsieur et Madame. Ej'ne mens
-point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pche comme
-mousse au Magor, de l'autre bord de
-la rivire d'Etel. C'est propre et blanc comme
+point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme
+mousse au Magoër, de l'autre bord de
+la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme
un linge. Les ceux de Vannes n'y a pas
mis les pieds depuis que le monde dure,
-rapport la rivire, et que ne mne nulle
-part. J'arrive donc au Magor avec les Castaout
-de Paimpol: les Castaout, c'est vous,
-sauf respect: des mtayers ruins qui se fait
-pcheurs. Ni vu ni connu. Cent francs de
-maison, cent francs de pommes de terre:
-fait l'anne, et si la pche donne, nom d'un
+rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle
+part. J'arrive donc au Magoër avec les Castaouët
+de Paimpol: les Castaouët, c'est vous,
+sauf respect: des métayers ruinés qui se fait
+pêcheurs. Ni vu ni connu. Cent francs de
+maison, cent francs de pommes de terre: çâ
+fait l'année, et si la pêche donne, nom d'un
c&oelig;ur, faut pas mentir, on la passera douce,
- l'abri du danger! Cric, crac! mon pre
-tait pas l'vque. As-tu ton sac? pends ton
+à l'abri du danger! Cric, crac! mon père
+était pas l'évêque. As-tu ton sac? pends ton
hamac au clou qu'est dans le mur, ma
-vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris la
-grand'voile et va-t'en voir midi s'il fait
-nuit dans Paris.</p>
+vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la
+grand'voile et va-t'en voir à midi s'il fait
+nuit dans Paris.»</p>
<p>Tel fut le discours de Joson, qui mit le
-chapeau de cuir la main et se tint immobile,
+chapeau de cuir à la main et se tint immobile,
dans la position d'un matelot au cabotage,
satisfait des talents oratoires que la
-bont du ciel lui a prodigus.</p>
+bonté du ciel lui a prodigués.</p>
<h2>XXXIV.<br />
<span class="medium">ETEL.</span></h2>
<p class="p2">A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte
-encore ses neveux de Basse Bretagne
-comme quoi monsi el chevlier jetait sa
+encore à ses neveux de Basse Bretagne
+comme quoi monsié el chevâlier jetait sa
langue aux chiens dans Paris, et comme
quoi, lui, Joson, mit la barre tout au vent
-et sauva l'quipage.</p>
+et sauva l'équipage.</p>
-<p>En foi de quoi, petit merlus du saint
+<p>«En foi de quoi, petit merlus du saint
bon Dieu, ajouta-t-il, jamais mentir! Un
-quelqu'un qu'a perdu la crte est bon qu'
-noyer, v'l la vraie vrit. S'y a du tbc,
-ouvre l'&oelig;il, la main l'coute, et pare
-m'en chauffer une chopine la sant de
+quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à
+noyer, v'lâ la vraie vérité. S'y a du tâbâc,
+ouvre l'&oelig;il, la main à l'écoute, et pare à
+m'en chauffer une chopine à la santé de
Monsieur, Madame et les enfants, quoique
-!</p>
+çâ!»</p>
-<p>Deux heures aprs avoir quitt la ppinire
-du Luxembourg, nous tions dans la diligence
+<p>Deux heures après avoir quitté la pépinière
+du Luxembourg, nous étions dans la diligence
de Bretagne: nous deux en bas, Joson
-sous la bche, o il chantait tue-tte
-la chanson des gars de Locmin pour
+sous la bâche, où il chantait à tue-tête
+la chanson des gars de Locminé «pour
<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
pas faire semblant d'avoir peur de l'argousin,
-soldat-marin ou gendarme de terre.</p>
+soldat-marin ou gendarme de terre.»</p>
-<p>Annette laissait Paris son meilleur ami,
-Philippe, qu'elle n'avait jamais quitt d'un
-jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aim;
+<p>Annette laissait à Paris son meilleur ami,
+Philippe, qu'elle n'avait jamais quitté d'un
+jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé;
je voyais parfois ses yeux se mouiller,
-mais elle me souriait travers ses larmes.
-Le voyage fut gai, malgr tout. Nous
-ne pouvions pas tre malheureux l'un prs
+mais elle me souriait à travers ses larmes.
+Le voyage fut gai, malgré tout. Nous
+ne pouvions pas être malheureux l'un près
de l'autre. Dans les millions de pages que
-l'on a crites sur l'amour, il n'y a qu'une
+l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une
chose absolument et souverainement vraie,
-c'est l'accusation d'gosme. L'amour qui
+c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui
confond deux c&oelig;urs en les isolant du reste
du monde, amoindrit tout sentiment qui
-sort de son cercle troit.</p>
-
-<p>Son but providentiel tant la fondation, il
-cherche l'avenir en lui-mme, cartant la
-fois, par une force instinctive, l'extrieur
-et le pass. Il se suffit, parce qu'il est famille,
-ds l'instant o il nat. De l vient
-l'angoisse, mle la joie du vieux pre et
-de la vieille mre, quand le c&oelig;ur de l'enfant
-chri bat et va s'veiller. C'est dj la
+sort de son cercle étroit.</p>
+
+<p>Son but providentiel étant la fondation, il
+cherche l'avenir en lui-même, écartant à la
+fois, par une force instinctive, l'extérieur
+et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille,
+dès l'instant où il naît. De là vient
+l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et
+de la vieille mère, quand le c&oelig;ur de l'enfant
+chéri bat et va s'éveiller. C'est déjà la
conception de la nouvelle famille; l'autre ne
sera plus que le second plan du bonheur: le
-pass d'o l'on s'arrache pour s'lancer dans
+passé d'où l'on s'arrache pour s'élancer dans
l'avenir.</p>
<p>J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites,
-des parents abandonns, maudissant la nature
-et revtant un deuil qui ne devait jamais
+des parents abandonnés, maudissant la nature
+et revêtant un deuil qui ne devait jamais
finir.</p>
-<p>Mais nous n'avions point rejet le souvenir de
-Philippe, ce grand, ce gnreux ami.
-Philippe tait avec nous; son nom venait
-chaque instant sur nos lvres. Nous le mettions
-de nos gaiets et de nos mlancolies.</p>
+<p>Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de
+Philippe, ce grand, ce généreux ami.
+Philippe était avec nous; son nom venait à
+chaque instant sur nos lèvres. Nous le mettions
+de nos gaietés et de nos mélancolies.</p>
<p>Tout se passa comme Joson Michais l'avait
-rgl dans sa sagesse. Comme nous
-manquions de passe-ports, nous emes bien
+réglé dans sa sagesse. Comme nous
+manquions de passe-ports, nous eûmes bien
quelques alertes aux relais, le brave uniforme
de la gendarmerie nous procura
-quelques motions; mais, en somme, on
-n'avait pas fait jouer le tlgraphe cause
+quelques émotions; mais, en somme, on
+n'avait pas fait jouer le télégraphe à cause
de nous et personne ne nous adressa de questions
-indiscrtes. Joson descendait de temps
-en temps et venait la portire nous dire
+indiscrètes. Joson descendait de temps
+en temps et venait à la portière nous dire
avec triomphe:</p>
-<p>Oui, mais! z-vous entendu ce que je
+<p>«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je
leur chante, quand c'est qu'ils font mine
-d'y mettre leur nez? Quoique c, appuie,
-si tu veux, camans! Pas de risque, avec
-cette brise-l, tant que je suis en vigie sur
-la dunette. Chauffe!</p>
+d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie,
+si tu veux, caïmans! Pas de risque, avec
+cette brise-là, tant que je suis en vigie sur
+la dunette. Chauffe!»</p>
<p>Je me souviens de l'effet que produisit
-sur Annette notre entre dans le Morbihan
+sur Annette notre entrée dans le Morbihan
par la grande lande de Beignon. Nous
-tions en Bretagne depuis la veille au soir,
-mais le dpartement d'Ille-et-Vilaine est
-une Bretagne normande qui ne dit rien
+étions en Bretagne depuis la veille au soir,
+mais le département d'Ille-et-Vilaine est
+une Bretagne normande qui ne dit rien à
l'imagination. A Beignon seulement commence
-la terre de granit. <em>Mor-bihan,
+«la terre de granit.» <em>Mor-bihan,
Men-bras</em>, dit le proverbe celtique: Petite
mer, grande pierre!</p>
<p>Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis
-la rivire d'Aff jusqu' l'Ocan, une pierre
-que le gent drape de son manteau d'or,
-parmi les forts de pins qui grondent comme
-la tempte et l'interminable chiquier
-des fosss couronns de chnes. La dent du
-roc est partout, perant la bruyre ou le
+la rivière d'Aff jusqu'à l'Océan, une pierre
+que le genêt drape de son manteau d'or,
+parmi les forêts de pins qui grondent comme
+la tempête et l'interminable échiquier
+des fossés couronnés de chênes. La dent du
+roc est partout, perçant la bruyère ou le
sillon.</p>
-<p>Le jour naissait au moment o le sabot
+<p>Le jour naissait au moment où le sabot
de nos chevaux fit tinter les cailloux de la
-lande. Il y a l du vent toujours. Le froid
-veilla Annette, qui mit la tte la portire
-et s'cria:</p>
+lande. Il y a là du vent toujours. Le froid
+éveilla Annette, qui mit la tête à la portière
+et s'écria:</p>
-<p>Est-ce que c'est dj la mer?</p>
+<p>«Est-ce que c'est déjà la mer?»</p>
<p>Dans cette aube, la lande grise ondulait
- perte de vue comme un lac immense que
-la gele et tout coup ptrifi. La route
+à perte de vue comme un lac immense que
+la gelée eût tout à coup pétrifié. La route
montait une pente monotone. Rien ne la
bornait. Le ciel avait des tons de cendre.
-Le vent apportait l'odeur des bruyres, qui
-ressemble l'odeur d'un lointain incendie.</p>
+Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui
+ressemble à l'odeur d'un lointain incendie.</p>
-<p>Non, ce n'est pas la mer, rpondis-je.</p>
+<p>«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je.</p>
<p>J'avais le c&oelig;ur plein. On a beau faire.
-Le vent de la patrie caresse l'me. C'tait
+Le vent de la patrie caresse l'âme. C'était
pour moi comme un amer et doux baiser.</p>
<p>A l'horizon, une plaie de pourpre apparut,
qui alla s'ouvrant avec lenteur comme
-les lvres d'une longue blessure. Des clairs
-mystrieux se firent dans la masse des nuages,
-dont les contours se frangrent de nuances
-mtalliques. Au loin, par del les vagues
+les lèvres d'une longue blessure. Des clairs
+mystérieux se firent dans la masse des nuages,
+dont les contours se frangèrent de nuances
+métalliques. Au loin, par delà les vagues
immobiles de cette mer qui nous entourait,
des paysages naquirent et moururent,
-clairs de lueurs bizarres. C'tait
-comme une ferie mouvante voile tout
-coup et tout coup revenant en lumire;
-des forts, dcoupant sur un ciel d'acier
+éclairés de lueurs bizarres. C'était
+comme une féerie mouvante voilée tout à
+coup et tout à coup revenant en lumière;
+des forêts, découpant sur un ciel d'acier
poli la dentelle de leurs cimes, un clocher
noir poignardant l'aurore, des sapins tranchant
la silhouette de leur plumage au-devant
<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-du miroir de l'tang, des moulins
+du miroir de l'étang, des moulins à
vent tournant avec une vitesse folle, un
-chteau carr, sombre sur la pelouse o
-courait le caprice des blanches alles et
-perc de cent fentres dont chacune tait
+château carré, sombre sur la pelouse où
+courait le caprice des blanches allées et
+percé de cent fenêtres dont chacune était
un diamant.</p>
-<p>Et plus prs, car l'industrie est l et le
-miracle, c'est que sa prose a gagn la posie
-contagieuse, plus prs un oblisque de
-briques, chevelant le dsordre de son
-paisse fume.</p>
+<p>Et plus près, car l'industrie est là et le
+miracle, c'est que sa prose a gagné la poésie
+contagieuse, plus près un obélisque de
+briques, échevelant le désordre de son
+épaisse fumée.</p>
-<p>Est-ce vrai, tout cela? me demanda
+<p>«Est-ce vrai, tout cela?» me demanda
encore Annette.</p>
<p>Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu.</p>
<p>Il est une heure pour voir la lande bretonne;
-deux heures, vrai dire: le lever
+deux heures, à vrai dire: le lever
et le coucher du soleil. Les clochers sortent
mieux le soir sur la ligne bleue qui
-surmonte l'horizon de nuages; mais la fort,
-mais le grand sapin isol, mais le
-moulin, veill avant l'aube, tout ce prodigieux
-dcor o vivent les contes du chercheur
+surmonte l'horizon de nuages; mais la forêt,
+mais le grand sapin isolé, mais le
+moulin, éveillé avant l'aube, tout ce prodigieux
+décor où vivent les contes du chercheur
de pain, c'est le matin. Il y a des
-mes plein l'air. Aveugle qui ne reconnat
-pas l le pays des fes!</p>
+âmes plein l'air. Aveugle qui ne reconnaît
+pas là le pays des fées!</p>
<p>La diligence montait, le vent allait par
-rafales courtes et rares. La lumire tait
-lente, lente venir. Quelque chose passa
+rafales courtes et rares. La lumière était
+lente, lente à venir. Quelque chose passa
sur la gloire du ciel ouvert; les contours de
-l'horizon s'amollirent, puis se noyrent.
-C'tait la brume qui jamais ne manque.
-Nous ne vmes plus que la lande nue avec
-ses ranges d'arbres maigres, courant selon
+l'horizon s'amollirent, puis se noyèrent.
+C'était la brume qui jamais ne manque.
+Nous ne vîmes plus que la lande nue avec
+ses rangées d'arbres maigres, courant selon
des lignes fantastiques et ses pierres
-groupes qui ressemblent d'immenses troupeaux
+groupées qui ressemblent à d'immenses troupeaux
endormis.</p>
-<p>Cet aspect vous pntre comme un froid.
+<p>Cet aspect vous pénètre comme un froid.
Annette murmura toute frissonnante:</p>
-<p>Oh! c'est triste, triste.</p>
+<p>«Oh! c'est triste, triste.»</p>
<p>C'est triste. Elle avait raison. Cela parle
-un langage austre qui s'est perdu dans le
+un langage austère qui s'est perdu dans le
temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs,
-il faut la ruine peuple de fantmes
-pour voquer le pass; ici, non. Le pass
+il faut la ruine peuplée de fantômes
+pour évoquer le passé; ici, non. Le passé
va le long de la route que nul monument
-ne borde, les fantmes sont partout; c'est
-la patrie du souvenir obstin. Cette croix
-brise qu'il faut deviner sous l'herbe chante
+ne borde, les fantômes sont partout; c'est
+la patrie du souvenir obstiné. Cette croix
+brisée qu'il faut deviner sous l'herbe chante
plus haut qu'une haute tour.</p>
-<p>Avant d'tre croix, ne fut-elle pas menhir?
-Combien s'coula-t-il de jours depuis
+<p>Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir?
+Combien s'écoula-t-il de jours depuis
que le druide mit sa pointe en terre? C'est
-vieux. Rien n'a chang ici pendant les sicles.
+vieux. Rien n'a changé ici pendant les siècles.
Ce qui vous serre la poitrine, c'est le
temps.</p>
<p>La diligence montait; les chevaux fumaient
-grandis par la vapeur. Nous franchmes le
-sommet de la cte.</p>
+grandis par la vapeur. Nous franchîmes le
+sommet de la côte.</p>
-<p>Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgr
-moi par cette vaste et morne uniformit.</p>
+<p>«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré
+moi par cette vaste et morne uniformité.</p>
-<p>&mdash;C'est grand, pensa tout haut Annette
+<p>&mdash;C'est grand,» pensa tout haut Annette
qui eut un soupir.</p>
<p>Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain
-de Campnac qui semblait un point
+de Campénéac qui semblait un point
dans l'espace, la lande, toujours la lande,
-traverse par la route troite et droite.</p>
+traversée par la route étroite et droite.</p>
<p>Annette se renversa au fond de la voiture.
J'eus peine pour mon pays. Nous autres
Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.</p>
-<p>Je ne suis pas pote. Si j'avais t pote,
-j'aurais initi ma compagne aux arcanes de
-cette svre beaut. C'est grand! avait-elle
+<p>Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète,
+j'aurais initié ma compagne aux arcanes de
+cette sévère beauté. C'est grand! avait-elle
dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.</p>
-<p>Je gardai le silence: je ne suis pas pote.
-Mais, Dieu soit lou, la nature n'a pas besoin
-des potes. Je les aimerais, les potes,
-n'tait la nature, et ma rancune vient de ce
-qu'ils me l'ont trop souvent gte. Elle n'a
-dit aucun tous ses secrets.</p>
+<p>Je gardai le silence: je ne suis pas poète.
+Mais, Dieu soit loué, la nature n'a pas besoin
+des poètes. Je les aimerais, les poètes,
+n'était la nature, et ma rancune vient de ce
+qu'ils me l'ont trop souvent gâtée. Elle n'a
+dit à aucun tous ses secrets.</p>
-<p>Il est de muettes correspondances, crites
+<p>Il est de muettes correspondances, écrites
avec cette encre qu'on nomme sympathique.
Vous ne voyez que la page blanche
-jusqu' l'heure o vous communiquez au
-papier le degr de chaleur qu'il faut pour
-vivifier les caractres. Alors, l'&oelig;il tonn
-voit la pense surgir.</p>
-
-<p>Il plut la nature de soulever son voile.
-Ce n'est pas la lumire de midi qui convient
- ce mystique paysage; ce n'est pas non
-plus la grise lueur du crpuscule. Le soleil
-dpassa l'horizon et resta sous les nues,
-tageant les plans discrtement et donnant
- chaque relief le pidestal de son ombre.
-La couleur naquit, riche et remplie de suprmes
-harmonies dans son apparente uniformit.
-La masse dore des gents pineux
-ondula, formant de grandes les, dans ce
-lac d'un rose obscur, glac de vert, que faisait
-la bruyre; le tronc des pins montra
-ses fentes carmines, la cime lointaine des
-chnes rougit, la foule des pierres prit une
+jusqu'à l'heure où vous communiquez au
+papier le degré de chaleur qu'il faut pour
+vivifier les caractères. Alors, l'&oelig;il étonné
+voit la pensée surgir.</p>
+
+<p>Il plut à la nature de soulever son voile.
+Ce n'est pas la lumière de midi qui convient
+à ce mystique paysage; ce n'est pas non
+plus la grise lueur du crépuscule. Le soleil
+dépassa l'horizon et resta sous les nuées,
+étageant les plans discrètement et donnant
+à chaque relief le piédestal de son ombre.
+La couleur naquit, riche et remplie de suprêmes
+harmonies dans son apparente uniformité.
+La masse dorée des genêts épineux
+ondula, formant de grandes îles, dans ce
+lac d'un rose obscur, glacé de vert, que faisait
+la bruyère; le tronc des pins montra
+ses fentes carminées, la cime lointaine des
+chênes rougit, la foule des pierres prit une
forme.
<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></p>
-<p>Nous vmes les unes, couches firement
-semblables des sphinx normes, tandis
-que les autres, ranges en rond, tenaient
+<p>Nous vîmes les unes, couchées fièrement
+semblables à des sphinx énormes, tandis
+que les autres, rangées en rond, tenaient
un grave conseil et que d'autres encore,
-horde turbulente, prcipitaient vers le val
-leur course dsordonne. et l, le foss
-dchirant la terre, faisait clater des nuances
+horde turbulente, précipitaient vers le val
+leur course désordonnée. Çà et là, le fossé
+déchirant la terre, faisait éclater des nuances
violentes; un ormeau, sorti de la fente
d'une roche, pendait sur la route, une
-flaque d'eau mirait le ciel; et tout prs, sur
-un tertre, tombeau d'un hros inconnu, la
-fougre agite secouait ses ailes, parmi les
+flaque d'eau mirait le ciel; et tout près, sur
+un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la
+fougère agitée secouait ses ailes, parmi les
troncs difformes et farineux des bouleaux.</p>
-<p>Tout s'animait; la fume bleutre montait
+<p>Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait
du toit du sabotier; devant le bouquet
-de htres, l'aigle bretonne, la cocarde aux
-ailes de goland, planait et criait au plus
-haut des airs, et l'horizon largi montrait
-les opulents rivages de cet ocan, infcond
+de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux
+ailes de goëland, planait et criait au plus
+haut des airs, et l'horizon élargi montrait
+les opulents rivages de cet océan, infécond
mais superbe.</p>
-<p>C'est beau! c'est beau! murmura
+<p>«C'est beau! c'est beau!» murmura
Annette qui se laissa glisser dans mes bras.</p>
-<p>Le lendemain, nous couchmes dans une
-cabane de pcheurs, au Magor, en la paroisse
+<p>Le lendemain, nous couchâmes dans une
+cabane de pêcheurs, au Magoër, en la paroisse
de Plouhinec, sur la rive droite de la
-rivire d'Etel.</p>
+rivière d'Etel.</p>
-<p>On ment assez, en Bretagne, malgr
-l'axiome! Faut pas mentir; mais pour
+<p>On ment assez, en Bretagne, malgré
+l'axiome! «Faut pas mentir;» mais pour
mentir avec fruit, quand on veut cacher
son origine et son pays, il faut beaucoup
-de talent. Il y a d'abord le langage, divis
+de talent. Il y a d'abord le langage, divisé
en trois dialectes principaux; Vannes,
-Quimper, Trguier, qui eux-mmes se subdivisent
-en une quantit de patois, de telle
-sorte qu'un vrai bretonnant reconnat la provenance
-d'un passant rien qu' la manire
-dont il dit: Dieu vous bnisse. Il y a
+Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se subdivisent
+en une quantité de patois, de telle
+sorte qu'un vrai bretonnant reconnaît la provenance
+d'un passant rien qu'à la manière
+dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a
ensuite le costume, chose importante, solennelle,
-sacre, qui varie, non pas de district
- district, mais de paroisse paroisse,
+sacrée, qui varie, non pas de district
+à district, mais de paroisse à paroisse,
et qu'on ne peut abandonner sans honte.</p>
-<p>Nous tions les Costout de Paimpol, le
-mari et la femme, Jean Costout et Anna
-Costout. Il peut vous sembler que le nom
-manque d'euphonie, mais il tait bien choisi.
-Chez nous, le Floch, le Goff et Costaout
-peuplent des communes entires, comme
+<p>Nous étions les Costouët de Paimpol, le
+mari et la femme, Jean Costouët et Anna
+Costouët. Il peut vous sembler que le nom
+manque d'euphonie, mais il était bien choisi.
+Chez nous, le Floch, le Goff et Costaouët
+peuplent des communes entières, comme
Martin, Picard et Durand en France, comme
-Meyer, Schwartz et Mller en Allemagne,
+Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne,
comme Brown, Smith et Johnson en
Angleterre.</p>
-<p>Les Costaout de Paimpol devaient parler
+<p>Les Costaouët de Paimpol devaient parler
breton d'abord et subsidiairement le dialecte
de Cornouailles. Ils devaient avoir le
costume de Paimpol et leurs papiers.</p>
-<p>Faut dire la vrit! Joson Michais fut
-oblig d'entasser un vritable monceau de
-mensonges pour nous faire un tat civil dans
-ce hameau du Magor, o il y avait une
-quinzaine de feux, sans autre autorit constitue
+<p>Faut dire la vérité! Joson Michais fut
+obligé d'entasser un véritable monceau de
+mensonges pour nous faire un état civil dans
+ce hameau du Magoër, où il y avait une
+quinzaine de feux, sans autre autorité constituée
que le brigadier de la douane.</p>
-<p>Le maire tait Plouhinec, le syndic des
-gens de mer Etel, de l'autre ct de l'eau.
-Nous donnmes quelques douceurs au brigadier
-de la douane et ses prposs, des
+<p>Le maire était à Plouhinec, le syndic des
+gens de mer à Etel, de l'autre côté de l'eau.
+Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier
+de la douane et à ses préposés, des
sans c&oelig;urs de soldat-marins, au dire de Joson,
-et nous envoymes de temps en temps
+et nous envoyâmes de temps en temps
une douzaine de rougets, frais comme la
-rose, M. le maire. Cela suffit pour nous
-mettre en rgle. Deux de nos enfants furent
-inscrits la mairie et baptiss la paroisse
-sans autres papiers que notre rle
-d'quipage.</p>
+rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous
+mettre en règle. Deux de nos enfants furent
+inscrits à la mairie et baptisés à la paroisse
+sans autres papiers que notre rôle
+d'équipage.</p>
-<p>Mais le rle d'quipage, par quel moyen
+<p>Mais le rôle d'équipage, par quel moyen
le put-on obtenir?</p>
-<p>Quelques annes avant l'poque dont je
-parle, Etel tait un pauvre hameau comme
-le Magor. Un homme s'tait trouv, un
-humble fondateur, qui dpensait son argent
-et sa vie l'&oelig;uvre qu'il s'tait impose. Il
-venait d'lever Etel la position de commune;
-il tait en train d'y btir une glise.
-A l'heure o j'cris, Etel a prs de deux
+<p>Quelques années avant l'époque dont je
+parle, Etel était un pauvre hameau comme
+le Magoër. Un homme s'était trouvé, un
+humble fondateur, qui dépensait son argent
+et sa vie à l'&oelig;uvre qu'il s'était imposée. Il
+venait d'élever Etel à la position de commune;
+il était en train d'y bâtir une église.
+A l'heure où j'écris, Etel a près de deux
mille habitants, c'est un port de mer. Cela
grandit et va devenir une ville.</p>
<p>Je ne demande pas pour ce digne homme
la gloire de Romulus, et je pense qu'on
-l'embarrasserait fort en lui rigeant une statue.
+l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue.
Mais depuis qu'Etel est une ville, des
gens riches y sont venus qui oppriment le
pauvre fondateur. Eternelle histoire. <i lang="la" xml:lang="la">Sic vos
non vobis!</i> criait Virgile. Le maire d'Etel
-a travaill pour des gros marchands de sardines
-qui jamais n'ont travaill que pour
-eux-mmes et qui sont arrivs tranquillement
-aprs la besogne faite. Je me souviens
+a travaillé pour des gros marchands de sardines
+qui jamais n'ont travaillé que pour
+eux-mêmes et qui sont arrivés tranquillement
+après la besogne faite. Je me souviens
du maire d'Etel comme d'un ami.</p>
-<p>En sa qualit de syndic des gens de
-mer, ce brave maire, M. Bourgeais, fit dlivrer
-un rle de pche Joson qui avait
-ses papiers en rgle; Joson eut droit et devoir
+<p>En sa qualité de syndic des gens de
+mer, ce brave maire, M. Bourgeais, fit délivrer
+un rôle de pêche à Joson qui avait
+ses papiers en règle; Joson eut droit et devoir
d'embarquer deux mousses. Je fus l'un
-et Annette l'autre: Jean et Anna Costaout
+et Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët
de Paimpol, l'homme et la femme. Il ne
<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-fallut pas une anne pour faire d'Anna Costaout
+fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët
un matelot fini.</p>
-<p>A ceux qui jugent les pcheurs de nos ctes
-par l'excellente littrature de l'Opra-Comique,
-je n'ai rien expliquer. Ils trouveront
-le fait tout simple. Pour tre pcheuse,
-on met une tunique rouge, lisere
+<p>A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes
+par l'excellente littérature de l'Opéra-Comique,
+je n'ai rien à expliquer. Ils trouveront
+le fait tout simple. Pour être pêcheuse,
+on met une tunique rouge, liserée
de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber,
cela suffit amplement. A ceux qui connaissent
-la mer et le mtier, je dirai: Annette
+la mer et le métier, je dirai: Annette
le voulut.</p>
-<p>O tu iras, j'irai, dcida-t-elle; ce que tu
-feras, je le ferai.</p>
+<p>«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu
+feras, je le ferai.»</p>
<p>Elle vint avec moi, elle fit comme moi.
Plus d'une fois, en franchissant la barre de
-la rivire d'Etel, qui est dure en tout temps
-et terrible ds qu'il y a un peu de mer, elle
-fut couverte par la lame. Elle riait. J'tais
-l.</p>
-
-<p>Nous emes notre premier enfant; Philippe
-Costaout, quatre mois aprs notre
-arrive au Magor. Joson Michais fut son
+la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps
+et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle
+fut couverte par la lame. Elle riait. J'étais
+là.</p>
+
+<p>Nous eûmes notre premier enfant; Philippe
+Costaouët, quatre mois après notre
+arrivée au Magoër. Joson Michais fut son
parrain et l'une de nos voisines sa marraine.
-Nous tions trop heureux, et souvent il
-m'arrivait de remercier Dieu passionnment.
+Nous étions trop heureux, et souvent il
+m'arrivait de remercier Dieu passionnément.
Annette ne regrettait rien: je le croyais
-alors. J'aimais veiller prs de son
-souriant sommeil, cherchant deviner quelles
-joies tranquilles passaient dans son rve.
-Au pied du lit, dans le coffre de chne aux
-parois hautes et navement sculptes, le petit
+alors. J'aimais à veiller près de son
+souriant sommeil, cherchant à deviner quelles
+joies tranquilles passaient dans son rêve.
+Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux
+parois hautes et naïvement sculptées, le petit
Philippe dormait. Je le trouvais plus
-beau que l'Amour: il ressemblait sa mre.</p>
+beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère.</p>
-<p>Annette s'veillait son moindre cri. Pour
-elle, le rveil tait encore un sourire. Son
-devoir de mre devenait le plus charmant
-de tous les jeux, et l'enfant rassasi qui s'endormait
+<p>Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour
+elle, le réveil était encore un sourire. Son
+devoir de mère devenait le plus charmant
+de tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait
de nouveau sur sa poitrine l'embellissait
mieux qu'une splendide parure. C'est
au milieu d'un pauvre cadre aussi que rayonnent
-les vierges de Raphal.</p>
+les vierges de Raphaël.</p>
<p>C'est bien le cher, l'admirable tableau
-qui tente le pinceau et le gnie: la trinit
-humaine qui reflte le divin mystre de l'autre
-Trinit: un mme amour en trois personnes:
+qui tente le pinceau et le génie: la trinité
+humaine qui reflète le divin mystère de l'autre
+Trinité: un même amour en trois personnes:
un seul bonheur, mais tout le bonheur.</p>
-<p>La fentre de notre maisonnette regardait
+<p>La fenêtre de notre maisonnette regardait
le sud-est. Ce ne sont pas les arbres ici qui
font le paysage. L'herbe est rare. Nous
-avions un petit enclos, form de quatre murs
-en pierres sches qui ressemblaient des
-digues. Quelques cerisiers aguerris l'orage
+avions un petit enclos, formé de quatre murs
+en pierres sèches qui ressemblaient à des
+digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage
et un grand figuier y luttaient contre
-le vent d'aval. Ds juillet, le vent avait brl
+le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait brûlé
toutes les feuilles du figuier, mais il n'en
-donnait pas moins des fruits dlicieux. Entre
-la grve et la mer, il n'y avait qu'un
-troit sentier, conduisant la caserne de la
-douane. Aux grandes mares, le flot venait
+donnait pas moins des fruits délicieux. Entre
+la grève et la mer, il n'y avait qu'un
+étroit sentier, conduisant à la caserne de la
+douane. Aux grandes marées, le flot venait
dans nos fraisiers.</p>
-<p>La rivire d'Etel, large comme la Loire,
-ridait son eau bleue sous nos croises. Tous
-les jours, fin de flot, l'escadre des barques
-de pche, tumultueuse comme une
-charge de cavalerie, dfilait devant nous.
-Au del de l'eau, la petite ville, gracieuse
-et frache comme son nom, tageait ses modestes
+<p>La rivière d'Etel, large comme la Loire,
+ridait son eau bleue sous nos croisées. Tous
+les jours, à fin de flot, l'escadre des barques
+de pêche, tumultueuse comme une
+charge de cavalerie, défilait devant nous.
+Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse
+et fraîche comme son nom, étageait ses modestes
maisons sur la falaise aride.</p>
-<p>Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Ocan
-qu'on ensemence et la rcolte est au fond
-de l'eau, sur ces grves noyes o pat l'innombrable
-troupeau de Neptune. La fort
+<p>Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan
+qu'on ensemence et la récolte est au fond
+de l'eau, sur ces grèves noyées où paît l'innombrable
+troupeau de Neptune. La forêt
n'a pas ses racines dans le sol: ce sont les
-mts de mille barques, incessamment balances;
+mâts de mille barques, incessamment balancées;
le vent siffle dans ces branches droites
-et nues, agitant la flamme qui claque
+et nues, agitant la flamme qui claque à
la rafale comme le fouet impatient du postillon,
ou enflant avec fracas ces larges voiles
-brunes qui vont faire jaillir l'cume de
-la lame ventre.</p>
+brunes qui vont faire jaillir l'écume de
+la lame éventrée.</p>
<p>Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille
ni l'enivrante opulence du raisin; les
-voil, les fruits, dans ces paniers la forme
+voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme
pure et antique: c'est de l'argent vivant qui
scintille et chatoie sous le soleil, c'est ce tas
-de cristal qu'on remue la pelle comme le
-bl, c'est le miracle annuel de cette pche
-qui vient, car tout dsert sa manne, mettre
+de cristal qu'on remue à la pelle comme le
+blé, c'est le miracle annuel de cette pêche
+qui vient, car tout désert à sa manne, mettre
la provision de pain noir dans la huche
-vide de la chaumire bretonne: c'est la sardine,
-humble richesse des grves infertiles.</p>
+vide de la chaumière bretonne: c'est la sardine,
+humble richesse des grèves infertiles.</p>
-<p>Avec la sardine, le pauvre lve ses enfants,
-et, voyez, avec la sardine, l'pre capital
-trouve encore moyen d'acheter son htel
- la ville et son chteau la campagne.</p>
+<p>Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants,
+et, voyez, avec la sardine, l'âpre capital
+trouve encore moyen d'acheter son hôtel
+à la ville et son château à la campagne.</p>
<p>Un si petit poisson! Mais le pauvre mange
-peu et, pour le jene d'un millier de pauvres,
-il n'y a gure que la gourmandise d'un seul
+peu et, pour le jeûne d'un millier de pauvres,
+il n'y a guère que la gourmandise d'un seul
capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion
-ou de faim, et la place est la mme
-au cimetire.</p>
+ou de faim, et la place est la même
+au cimetière.</p>
-<p>Il y a des riches Etel. La sardine y fait
+<p>Il y a des riches à Etel. La sardine y fait
<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-venir de Paris des robes de soie. Nanmoins
-et malgr tout l'eau de Cologne qu'on y dpense
-chez les bourgeois, Vespasien y
-verrait mentir son proverbe imprial. A
+venir de Paris des robes de soie. Néanmoins
+et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense
+chez «les bourgeois,» Vespasien y
+verrait mentir son proverbe impérial. A
Etel, l'argent a de l'odeur.</p>
<p>Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la
-lande, morne et grande, coupe et l au
-lointain par de riantes oasis; gauche, la rivire
+lande, morne et grande, coupée çà et là au
+lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière
remontait jusqu'aux vieux ombrages
-sous lesquels saint Cado fora le diable lui
-construire une chausse; droite, c'tait la
-mer o Rohellans, le noir cueil, s'lve une
+sous lesquels saint Cado força le diable à lui
+construire une chaussée; à droite, c'était la
+mer où Rohellans, le noir écueil, s'élève une
tour, au devant des horizons perdus de Quiberon.</p>
-<p>La pche tait pour nous un dguisement
-bien plus qu'une ncessit, mais je suis pcheur
-par vocation et je me surprenais dsirer
-que notre bon Philippe mt un terme
+<p>La pêche était pour nous un déguisement
+bien plus qu'une nécessité, mais je suis pêcheur
+par vocation et je me surprenais à désirer
+que notre bon Philippe mît un terme à
ses envois, qui nous faisaient trop riches.
-On ne saurait dpenser au Magor plus d'argent
-que nous en dpensions. Sous le costume
+On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent
+que nous en dépensions. Sous le costume
pimpant, coquet, mais correct, des
-Eteloises, Annette m'blouissait. Je la voyais
+Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais
toujours gaie et contente, le petit venait
-bien; nous tions trop heureux.</p>
+bien; nous étions trop heureux.</p>
<p>Parfois, le soir, quand nous courions des
-bords devant l'entre pour doubler la barre
-contre le vent, j'apercevais mon adore
-madone sur la dune, la pointe du phare,
+bords devant l'entrée pour doubler la barre
+contre le vent, j'apercevais mon adorée
+madone sur la dune, à la pointe du phare,
avec son enfant dans ses bras. Son mouchoir
flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais
-t pote....</p>
+été poète....</p>
-<p>Lofez, quoique , monsi el chevlier,
+<p>«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier,
me disait Joson Michais, sans vous commander,
si c'est que vous ne voulez pas perdre la
-brque.... Tenez! c't'mour d'gneau
+bârque.... Tenez! c't'âmour d'âgneau à
tendu son petit bras, aussi vrai comme Dieu
-est au paradis!</p>
+est au paradis!»</p>
<p>Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions
-deux ou trois seaux d'eau. Ah!
-soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!</p>
+deux ou trois seaux d'eau. «Ah!
+soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!»</p>
-<p>Notre petite Anna vint la deuxime anne.
+<p>Notre petite Anna vint la deuxième année.
Il y eut deux berceaux.</p>
-<p>Puis une autre anne se passa encore.
+<p>Puis une autre année se passa encore.
Notre Philippe avait des cheveux blonds
-friss. Il parlait, il courait dj sur le sable.</p>
+frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable.</p>
<p>Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre
l'orage. Une des histoires antiques qui
-m'ont le plus frapp est celle de cet homme
+m'ont le plus frappé est celle de cet homme
qui redoutait son bonheur et qui jeta son
-anneau la mer pour tablir lui-mme une
-compensation sa flicit trop complte.
+anneau à la mer pour établir lui-même une
+compensation à sa félicité trop complète.
La mer lui rendit son anneau, et il dit: Jupiter
me condamne.</p>
<p>J'aurais voulu un nuage dans mon ciel
-bleu. Je m'endormais souvent avec la pense
-que je serais veill par un coup de tonnerre.</p>
+bleu. Je m'endormais souvent avec la pensée
+que je serais éveillé par un coup de tonnerre.</p>
-<p>Il y avait quatre ans que nous tions au
-Magor. Personne ne nous avait inquits.
-Nous tions oublis. Chaque heure coule
-devenait une garantie de scurit.</p>
+<p>Il y avait quatre ans que nous étions au
+Magoër. Personne ne nous avait inquiétés.
+Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée
+devenait une garantie de sécurité.</p>
<p>Un soir, je me promenais avec ma femme
-et mes deux enfants le long de la rivire.
-Nous avions remont jusqu'au pont Lorois
-qui tait alors en construction et sur lequel
-on passait dj pour aller de Port Louis au
-fort Penthivre. Une calche venait du ct
+et mes deux enfants le long de la rivière.
+Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois
+qui était alors en construction et sur lequel
+on passait déjà pour aller de Port Louis au
+fort Penthièvre. Une calèche venait du côté
de Lorient. Il n'est pas rare de voir les touristes
-suivre ce chemin cette heure, afin
-de coucher Carnac et de visiter au soleil
+suivre ce chemin à cette heure, afin
+de coucher à Carnac et de visiter au soleil
levant le fameux champ des pierres druidiques.</p>
-<p>La calche contenait un jeune couple, et
+<p>La calèche contenait un jeune couple, et
deux enfants.</p>
-<p>C'taient des gens de Paris. On le voyait
- la toilette des enfants. Rien ne ressemble
+<p>C'étaient des gens de Paris. On le voyait
+à la toilette des enfants. Rien ne ressemble
aux enfants de Paris.</p>
<p>Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent
-ces prcoces lgances. Mais l'enfance
+ces précoces élégances. Mais l'enfance
embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants
-de Paris taient rests dans mon souvenir.
-J'admirai ceux-ci, qui taient charmants,
+de Paris étaient restés dans mon souvenir.
+J'admirai ceux-ci, qui étaient charmants,
et je dis:</p>
-<p>Philippe et Anna seraient comme ceux-l....</p>
+<p>«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»</p>
-<p>Annette me regarda et devint si ple que
-je m'lanai pour la soutenir.</p>
+<p>Annette me regarda et devint si pâle que
+je m'élançai pour la soutenir.</p>
-<p>Je ne regrette rien! m'criai-je. Je ne
+<p>«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne
changerais pas mon sort pour celui d'un
-roi!</p>
+roi!»</p>
<p>Elle me sourit, mais elle resta pensive.
-J'avais le c&oelig;ur serr. Il me sembla que cette
-calche, environne de son nuage de poussire,
+J'avais le c&oelig;ur serré. Il me sembla que cette
+calèche, environnée de son nuage de poussière,
emportait quelque chose de notre
bonheur.</p>
@@ -19458,67 +19420,67 @@ bonheur.</p>
<p class="p2">Annette restait seule souvent. Pendant
mes absences quotidiennes, elle n'avait que
-mon souvenir qui parler. Peut-tre que
-la parole qui m'tait chappe rpondait en
-elle quelque mystrieux regret. Les mres
-veulent tout pour leurs enfants. C'tait
+mon souvenir à qui parler. Peut-être que
+la parole qui m'était échappée répondait en
+elle à quelque mystérieux regret. Les mères
+veulent tout pour leurs enfants. C'était
une nature forte et droite, mais impressionnable
- l'excs et tendre jusqu' l'inquitude.
+à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude.
Dans cette parole, qui n'avait aucune
-porte cache, peut-tre avait-elle vu pour
+portée cachée, peut-être avait-elle vu pour
moi le germe de tout un malheur.</p>
<p>J'avais dit:</p>
-<p>Philippe et Anna seraient comme ceux-l....</p>
+<p>«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»</p>
-<p>Donc, je trouvais en ceux-l, ou du moins
+<p>Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins
dans le luxe parisien qui les entourait, quelque
chose que Philippe et Anna pouvaient
-envier. Nos deux petits taient habills
+envier. Nos deux petits étaient habillés
comme les enfants du pays. Mais qu'ils
-taient roses, et frais et robustes! Philippe
-balbutiait le breton aussi bien que le franais.
-Sur mon honneur, comme ils taient je
+étaient roses, et frais et robustes! Philippe
+balbutiait le breton aussi bien que le français.
+Sur mon honneur, comme ils étaient je
les voulais.</p>
-<p>Jamais Annette elle-mme ne m'avait
-sembl plus charmante sous le costume parisien.
+<p>Jamais Annette elle-même ne m'avait
+semblé plus charmante sous le costume parisien.
Je ne la souhaitais pas autrement.</p>
-<p>Quinze jours s'coulrent. Je m'tais bien
-gard de revenir sur cet entretien. Je le
-croyais oubli. Annette me demanda une
-fois si je voulais qu'elle prt une femme pour
-l'aider auprs de ses enfants. Elle tait avec
+<p>Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien
+gardé de revenir sur cet entretien. Je le
+croyais oublié. Annette me demanda une
+fois si je voulais qu'elle prît une femme pour
+l'aider auprès de ses enfants. Elle était avec
moi, s'il est possible, plus affectueuse que
de coutume, mais je la voyais souvent pensive.
Elle entendait mal ce qu'on lui disait.
A plusieurs reprises, le soir, il me sembla
-qu'elle essuyait ses yeux aprs avoir embrass
+qu'elle essuyait ses yeux après avoir embrassé
Anna ou Philippe.</p>
-<p>Nous emes une voisine pour garder les
+<p>Nous eûmes une voisine pour garder les
enfants. J'appris qu'Annette avait fait
-deux voyages Hennebont, petite ville distante
+deux voyages à Hennebont, petite ville distante
de trois lieues, sur la route de Vannes.</p>
-<p>Aprs la pche, maintenant, quand je
+<p>Après la pêche, maintenant, quand je
rentrais, j'avais peur. De quoi? Je n'aurais
point su le dire, mais du plus loin que mon
&oelig;il pouvait atteindre, j'interrogeais la pointe
-du phare, et ds que j'apercevais Annette,
-mon c&oelig;ur tait soulag. Craignais-je de ne
-l'y plus voir? L'ide qu'elle pouvait me fuir
-tait-elle entre en moi? Oh! non, mille fois
-non! C'et t un commencement de folie.
+du phare, et dès que j'apercevais Annette,
+mon c&oelig;ur était soulagé. Craignais-je de ne
+l'y plus voir? L'idée qu'elle pouvait me fuir
+était-elle entrée en moi? Oh! non, mille fois
+non! C'eût été un commencement de folie.
Mais je souffrais. Il ne faut point essayer
-d'expliquer l'instinct ni le dfinir. La vrit,
+d'expliquer l'instinct ni le définir. La vérité,
c'est que les pressentiments ne trompent jamais.</p>
<p>Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas
- l'extrmit de la dune cette forme bien-aime
-qui tait mon vrai phare. Joson remarqua
+à l'extrémité de la dune cette forme bien-aimée
+qui était mon vrai phare. Joson remarqua
comme moi l'absence d'Annette, car
il borda un aviron sans mot dire pour aller
plus vite.</p>
@@ -19529,42 +19491,42 @@ bien malade.</p>
<p>A la maison, je trouvai la voisine avec
les deux enfants qui pleuraient, demandant
-leur mre. Annette tait partie depuis le
+leur mère. Annette était partie depuis le
matin.</p>
-<p>Elle va revenir! m'criai-je.</p>
+<p>«Elle va revenir!» m'écriai-je.</p>
-<p>Mais il y avait sur la table une lettre
-mon adresse; c'tait l'criture d'Annette.
+<p>Mais il y avait sur la table une lettre à
+mon adresse; c'était l'écriture d'Annette.
Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint
-comme je tombais la renverse.</p>
+comme je tombais à la renverse.</p>
<h2>XXXVI.<br />
<span class="medium">L'ABBE RAFFROY.</span></h2>
-<p class="p2">Joson me porta sur mon lit. Je ne prononai
+<p class="p2">Joson me porta sur mon lit. Je ne prononçai
pas une parole dans le premier moment.
Je ne sais pas bien si j'avais lu la
-lettre ou si la premire ligne seule m'avait
-tourdi comme un coup de massue; ce dont
-je suis sr, c'est que le contenu de la lettre
-m'chappait en cet instant. Ma fivre
-d'autrefois tait revenue foudroyante. La
-crise tait plus forte, le rve plus violent,
-mais les mmes symptmes surgissaient.</p>
+lettre ou si la première ligne seule m'avait
+étourdi comme un coup de massue; ce dont
+je suis sûr, c'est que le contenu de la lettre
+m'échappait en cet instant. Ma fièvre
+d'autrefois était revenue foudroyante. La
+crise était plus forte, le rêve plus violent,
+mais les mêmes symptômes surgissaient.</p>
<p>Joson envoya un gars du village chercher
-un mdecin Port-Louis. Quand le
-mdecin arriva, j'avais le transport.</p>
+un médecin à Port-Louis. Quand le
+médecin arriva, j'avais le transport.</p>
-<p>Je voyais Annette dans un salon qui tait
-beau sans avoir rien de ferique: le salon
-qu'elle aurait d avoir. J'entendais le piano
+<p>Je voyais Annette dans un salon qui était
+beau sans avoir rien de féerique: le salon
+qu'elle aurait dû avoir. J'entendais le piano
de la rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait
-depuis quatre ans. Il tait l, mais ses
-sons voils semblaient venir de loin, de
+depuis quatre ans. Il était là, mais ses
+sons voilés semblaient venir de loin, de
bien loin. Et il chantait, comme une voix
-dont les douceurs taient infinies, le pauvre
+dont les douceurs étaient infinies, le pauvre
cher refrain:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></p>
@@ -19572,554 +19534,554 @@ cher refrain:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i5">Ma lon la</div>
-<div class="line i3">Les enfants sont l,</div>
-<div class="line">La vache est rentre l'table;</div>
+<div class="line i3">Les enfants sont là,</div>
+<div class="line">La vache est rentrée à l'étable;</div>
<div class="line i5">Ma lon la</div>
<div class="line i4">Ave Maria,</div>
<div class="line i1">L'Angelus les endormira.</div>
</div></div></div>
-<p>Les enfants! Ils taient l, en effet, dans
-la calche, auprs de leur mre: la calche
+<p>Les enfants! Ils étaient là, en effet, dans
+la calèche, auprès de leur mère: la calèche
du pont Lorois. Ils avaient le costume
mignon et coquet de ces deux petits Parisiens
-qui allaient Carnac. Que mon Philippe
-tait beau! Que mon Anna tait
-gentille! Et Annette! Cela ne m'tonnait
+qui allaient à Carnac. Que mon Philippe
+était beau! Que mon Anna était
+gentille! Et Annette! Cela ne m'étonnait
point de la voir en toilette de grande dame.</p>
<p>Le fort de ma crise ne dura qu'une nuit,
cette fois. Pendant seize heures, j'eus cette
-trange fatigue de me sentir partag entre
+étrange fatigue de me sentir partagé entre
deux familles que je voyais distinctement,
entre deux bonheurs qui me sollicitaient,
-disant chacun: Je suis la vrit. Ma souffrance
-tait de chercher, avec ce terrible
-acharnement de la fivre lequel des deux
-tait le songe. Etais-je le touriste de la calche?
-Etais-je le pcheur du Magor? Pcheur,
-moi! le chevalier de Kervign! C'tait
+disant chacun: Je suis la vérité. Ma souffrance
+était de chercher, avec ce terrible
+acharnement de la fièvre lequel des deux
+était le songe. Etais-je le touriste de la calèche?
+Etais-je le pêcheur du Magoër? Pêcheur,
+moi! le chevalier de Kervigné! C'était
ici le roman et l'impossible. Pourquoi
-ces habits de malheureux mes enfants?
+ces habits de malheureux à mes enfants?
Que faisais-je dans ce taudis?</p>
-<p>Je peinais suivre ces invraisemblances
-et cependant la ralit a une force qui ne
-se dment point. Elle frappait sans cesse
-la porte de ma pense.</p>
+<p>Je peinais à suivre ces invraisemblances
+et cependant la réalité a une force qui ne
+se dément point. Elle frappait sans cesse à
+la porte de ma pensée.</p>
-<p>Et je riais sur les coussins de ma calche.
+<p>Et je riais sur les coussins de ma calèche.
Et Annette riait. Et les petits me
-montraient, riant aussi, sur le chemin, auprs
+montraient, riant aussi, sur le chemin, auprès
du pont Lorois, une pauvre famille:
-deux enfants avec le pre et la mre. Cette
-famille, c'tait nous. Je m'puisais.</p>
+deux enfants avec le père et la mère. Cette
+famille, c'était nous. Je m'épuisais.</p>
-<p>Le mdecin de Port-Louis n'avait pas invent
-la chane magntique; il ne s'occupait
-mme pas de juxtasonnance. C'tait
-un mle docteur, barbu et presque goudronn.
+<p>Le médecin de Port-Louis n'avait pas inventé
+la chaîne magnétique; il ne s'occupait
+même pas de juxtasonnance. C'était
+un mâle docteur, barbu et presque goudronné.
Peu d'hommes peuvent se vanter
de m'avoir fait respirer une pareille odeur
-de pipe. Ancien chirurgien-major bord de
-<em>l'Hcate</em>, cinq pieds six pouces, couchant
-sur la dure, ce qu'il disait, dans des draps
-camphrs, portant aux doigts une bague et
-six verrues, nez gnreusement bourgeonn,
-pieds carrs, odorants et bossus, chapeau
-dmocratique, opinions intolrantes,
-linge de la semaine passe, tel tait le docteur
+de pipe. Ancien chirurgien-major à bord de
+<em>l'Hécate</em>, cinq pieds six pouces, couchant
+sur la dure, à ce qu'il disait, dans des draps
+camphrés, portant aux doigts une bague et
+six verrues, nez généreusement bourgeonné,
+pieds carrés, odorants et bossus, chapeau
+démocratique, opinions intolérantes,
+linge de la semaine passée, tel était le docteur
Kermalahault.</p>
-<p>Il se moquait des systmes, celui-l; il
-n'avait point de systme; il traitait par les
-amers, moins qu'on ne prfrt les sirupeux.
-Le baume d'acier! voil sa panace.
-Sa lancette tait grande comme un sabre.
+<p>Il se moquait des systèmes, celui-là; il
+n'avait point de système; il traitait par les
+amers, à moins qu'on ne préférât les sirupeux.
+Le baume d'acier! voilà sa panacée.
+Sa lancette était grande comme un sabre.
Il me conseilla des bains de mer bouillis,
se fit donner cent sous, et partit content
-pour aller, de son pied lger voir un malade
- Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il,
+pour aller, de son pied léger voir un malade
+à Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il,
trois pipes, cinq gouttes et deux chopines.
-Aucun pcheur de la cte ne voudrait <em>avaler
+Aucun pêcheur de la côte ne voudrait <em>avaler
sa gaffe</em> sans le docteur Kermalahault.
C'est un vrai. Pour cent sous il vous met
-au cimetire.</p>
+au cimetière.</p>
<p>Le surlendemain, j'avais ma raison. Je
pus lire la lettre d'Annette,</p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">Mon Ren chri,</p>
+<p class="left5">«Mon René chéri,</p>
-<p>Tu as dit, en regardant les deux jolis
-enfants de la calche au pont Lorois:
-Philippe et Anna seraient comme cela.
+<p>»Tu as dit, en regardant les deux jolis
+enfants de la calèche au pont Lorois:
+«Philippe et Anna seraient» comme cela.
Il faut qu'ils soient comme cela. Ta femme
-ne t'a jamais tant aim.</p>
+ne t'a jamais tant aimé.</p>
-<p class="signature smcap">ANNETTE.</p>
+<p class="signature smcap">»ANNETTE.»</p>
</div>
-<p>Une ide terrible me traversa l'esprit.
-Ma femme tait le seul obstacle entre mes
-parents et moi, c'est--dire entre moi et la
-fortune. La pense de mourir lui tait-elle
+<p>Une idée terrible me traversa l'esprit.
+Ma femme était le seul obstacle entre mes
+parents et moi, c'est-à-dire entre moi et la
+fortune. La pensée de mourir lui était-elle
venue?</p>
<p>Elle avait pu se dire: il est riche maintenant;
-il est seul hritier....</p>
+il est seul héritier....</p>
<p>Mais elle avait l'esprit si droit et le c&oelig;ur
si pieux! Et puis m'abandonner! abandonner
-les petits! L'ide passa si vite qu'elle
+les petits! L'idée passa si vite qu'elle
n'eut pas le temps de me rendre fou.</p>
-<p>Le thtre, cela ne se pouvait. Annette
-tait incapable d'aller contre ma volont
-exprime.</p>
+<p>Le théâtre, cela ne se pouvait. Annette
+était incapable d'aller contre ma volonté
+exprimée.</p>
<p>Que peut faire une femme, cependant?</p>
-<p>Il ne me plat pas de mnager ici une
-purile surprise. J'ignore en quoi consisterait
-l'art des romanciers habiles, vis--vis
+<p>Il ne me plaît pas de ménager ici une
+puérile surprise. J'ignore en quoi consisterait
+l'art des romanciers habiles, vis-à-vis
d'une situation qui est pour moi un souvenir
gracieux et touchant. Je ne veux point
d'art. Si j'ai des lectrices, elles sentiront
battre mon c&oelig;ur au travers de ces simples
-mots qui amnent mes yeux une larme et
+mots qui amènent à mes yeux une larme et
<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-un sourire: Annette s'tait enfuie de chez
-moi pour aller chez mon pre.</p>
+un sourire: Annette s'était enfuie de chez
+moi pour aller chez mon père.</p>
-<p>Le temps n'tait plus de se sacrifier,
-puisque deux fois Dieu l'avait rendue mre.
-C'tait l'heure de combattre. Annette tentait
+<p>Le temps n'était plus de se sacrifier,
+puisque deux fois Dieu l'avait rendue mère.
+C'était l'heure de combattre. Annette tentait
la bataille.</p>
-<p>Peut-tre l'ide de cette suprme preuve
-tait-elle ne en elle avant l'occasion
-qui la mrit tout un coup. Dans le c&oelig;ur de
-toute femme, il y a un petit coin potique;
+<p>Peut-être l'idée de cette suprême épreuve
+était-elle née en elle avant l'occasion
+qui la mûrit tout un coup. Dans le c&oelig;ur de
+toute femme, il y a un petit coin poétique;
chez la femme, l'imagination la plus sobre
-n'exclut pas l'lment romanesque.</p>
+n'exclut pas l'élément romanesque.</p>
-<p>Ici, d'ailleurs, tout n'tait pas roman,
+<p>Ici, d'ailleurs, tout n'était pas roman,
tant s'en fallait. Annette savait beaucoup
mieux que moi ce qui se passait chez nous
- Vannes. Des vnemens graves avaient
-eu lieu, auxquels tant donn l'tat de mon
-esprit, je n'aurais pas prt toute l'attention
+à Vannes. Des événemens graves avaient
+eu lieu, auxquels étant donné l'état de mon
+esprit, je n'aurais pas prêté toute l'attention
convenable; d'autres plus graves encore
-se prparaient. Il tait temps d'agir,
-grand temps, sinon de la faon choisie par
-Annette, du moins d'une faon quelconque.</p>
-
-<p>Mon pre et ma mre n'taient pas heureux
- la maison. Les Blbon avaient dcidment
-lu domicile notre htel de la place
-des Lices. Personne n'tait plus l pour leur
-tenir tte. Ils rgnaient en matres.</p>
-
-<p>Avant tout, mon pre avait besoin de
-compagnie. Il prfrait la tyrannie de ces
-deux intrus la solitude. Quant ma
-mre, le chagrin profond qu'elle avait
-prouv la perte de sa fille et des deux
+se préparaient. Il était temps d'agir,
+grand temps, sinon de la façon choisie par
+Annette, du moins d'une façon quelconque.</p>
+
+<p>Mon père et ma mère n'étaient pas heureux
+à la maison. Les Bélébon avaient décidément
+élu domicile à notre hôtel de la place
+des Lices. Personne n'était plus là pour leur
+tenir tête. Ils régnaient en maîtres.</p>
+
+<p>Avant tout, mon père avait besoin de
+compagnie. Il préférait la tyrannie de ces
+deux intrus à la solitude. Quant à ma
+mère, le chagrin profond qu'elle avait
+éprouvé à la perte de sa fille et des deux
petits changeait sa paresse d'esprit native
-en un vritable engourdissement. Elle ne
-vivait plus, elle vgtait, endormie dans sa
+en un véritable engourdissement. Elle ne
+vivait plus, elle végétait, endormie dans sa
douleur comme la marmotte dans son trou.
Elle n'en voulait point sortir; entre elle et
-les objets extrieurs il y avait son deuil, et
-son tat de sommeil dsespr rendait la
-prsence des Blbon encore plus indispensable
- mon pre.</p>
-
-<p>De tous les amis de la famille, un seul tait
-rest: l'abb Raffroy, aumnier des Incurables.
-C'tait l'honneur mme, mais sa nature
+les objets extérieurs il y avait son deuil, et
+son état de sommeil désespéré rendait la
+présence des Bélébon encore plus indispensable
+à mon père.</p>
+
+<p>De tous les amis de la famille, un seul était
+resté: l'abbé Raffroy, aumônier des Incurables.
+C'était l'honneur même, mais sa nature
timide et vacillante valait peu en face
-de la volont rsolue des deux Blbon.</p>
+de la volonté résolue des deux Bélébon.</p>
-<p>J'ignorais tout cela; je puis dire mme
+<p>J'ignorais tout cela; je puis dire même
que je ne voulais point le savoir. Annette
le savait.</p>
-<p>Elle avait aisment devin mes rpugnances.
+<p>Elle avait aisément deviné mes répugnances.
Elle respectait mon bonheur
-goste. Elle n'avait point de confident.</p>
+égoïste. Elle n'avait point de confident.</p>
-<p>J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages
+<p>J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages à
Hennebont. Le premier de ces voyages
-avait eu pour but de mettre la poste,
-mon insu, une lettre pour l'abb Raffroy, le
-second, de recevoir sa rponse poste restante.</p>
+avait eu pour but de mettre à la poste, à
+mon insu, une lettre pour l'abbé Raffroy, le
+second, de recevoir sa réponse poste restante.</p>
-<p>Ce fut d'aprs cette rponse qu'elle partit
+<p>Ce fut d'après cette réponse qu'elle partit
pour Vannes.</p>
-<p>Je raconterai dsormais sa campagne
-comme j'en appris plus tard les dtails, soit
-par elle, soit par le bon abb Raffroy, soit
-par mon pre et ma mre.</p>
+<p>Je raconterai désormais sa campagne
+comme j'en appris plus tard les détails, soit
+par elle, soit par le bon abbé Raffroy, soit
+par mon père et ma mère.</p>
-<p>L'abb la reut svrement et accueillit
-mal le rcit de notre mariage extra-rglementaire.
-Il blma le prtre qui nous avait
-unis et dclara la pauvre Annette que, devant
+<p>L'abbé la reçut sévèrement et accueillit
+mal le récit de notre mariage extra-réglementaire.
+Il blâma le prêtre qui nous avait
+unis et déclara à la pauvre Annette que, devant
l'Eglise comme devant la loi, nos enfants
-taient des btards.</p>
+étaient des bâtards.</p>
-<p>Ce premier pas tait cruel. Annette pleura.
-L'aumnier avait bon c&oelig;ur et me gardait
+<p>Ce premier pas était cruel. Annette pleura.
+L'aumônier avait bon c&oelig;ur et me gardait
cette affection qu'on a toujours pour le fils
-d'une maison amie. La beaut anglique
-d'Annette m'excusa d'autant ses yeux. Il
-fut sduit peut-tre par cette exquise douceur,
-par cette adorable rsignation qui
-avait ralli jadis le pauvre Grard notre
-cause. Il demanda Annette ce qu'elle
-voulait, en dfinitive, quels taient ses projets,
+d'une maison amie. La beauté angélique
+d'Annette m'excusa d'autant à ses yeux. Il
+fut séduit peut-être par cette exquise douceur,
+par cette adorable résignation qui
+avait rallié jadis le pauvre Gérard à notre
+cause. Il demanda à Annette ce qu'elle
+voulait, en définitive, quels étaient ses projets,
son plan, ses espoirs.</p>
<p>Annette avait bien de tout cela un peu,
-mais si peu, et le peu qu'elle avait tait si
-vague! Elle avoua qu'elle avait compt
-grandement sur les conseils et mme sur
-l'aide de M. l'abb.</p>
+mais si peu, et le peu qu'elle avait était si
+vague! Elle avoua qu'elle avait compté
+grandement sur les conseils et même sur
+l'aide de M. l'abbé.</p>
-<p>Ds lors, l'excellent homme, son insu,
-devint le complice d'Annette. Ce sont l,
+<p>Dès lors, l'excellent homme, à son insu,
+devint le complice d'Annette. Ce sont là,
croyez-moi, les meilleurs complices.</p>
-<p>C'tait le matin. Annette avait couch
-l'auberge. Il fit servir djeuner. Rien d'tonnant
-ni de malsant ce qu'une bonne
-paysanne de la cte djeune chez M. l'abb.
+<p>C'était le matin. Annette avait couché à
+l'auberge. Il fit servir à déjeuner. Rien d'étonnant
+ni de malséant à ce qu'une bonne
+paysanne de la côte déjeune chez M. l'abbé.
On envoie de temps en temps un panier de
-langoustes, de crevettes, d'hutres et de
+langoustes, de crevettes, d'huîtres et de
poissons; ce n'est qu'une politesse rendue.
-Mais, en djeunant, on conspire.</p>
+Mais, en déjeunant, on conspire.</p>
-<p>M. Raffroy, en honnte c&oelig;ur qu'il tait,
-ne pouvait souffrir les Blbon. Il y a toujours
-un petit coin par o le diable se
+<p>M. Raffroy, en honnête c&oelig;ur qu'il était,
+ne pouvait souffrir les Bélébon. Il y a toujours
+un petit coin par où le diable se
glisse. Cette aversion donna chez lui un
-bon coup d'paule la charit chrtienne.</p>
+bon coup d'épaule à la charité chrétienne.</p>
-<p>Il fallut d'abord clairer la position. Elle
-tait ardue, Seigneur Dieu! et depuis quatre
+<p>Il fallut d'abord éclairer la position. Elle
+était ardue, Seigneur Dieu! et depuis quatre
<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-ans, les Blbon, grce aux avis de Laroche,
+ans, les Bélébon, grâce aux avis de Laroche,
avaient fait du chemin!</p>
<p>Laroche n'habitait point la Bretagne,
-mais il y faisait de frquents voyages. C'tait
+mais il y faisait de fréquents voyages. C'était
maintenant un monsieur d'importance,
un homme d'affaires, un entrepreneur. La
-conviction de l'abb Raffroy tait que Laroche
-avait des actions dans la maison Blbon.</p>
+conviction de l'abbé Raffroy était que Laroche
+avait des actions dans la maison Bélébon.</p>
-<p>Le jour mme de mes vingt et un ans,
+<p>Le jour même de mes vingt et un ans,
on avait introduit au tribunal civil de Vannes
une demande en interdiction contre moi.
-Il se prsentait des difficults srieuses.
-Rarement peut-on rendre, en ces matires,
-un jugement contre un dfendeur dont l'absence
+Il se présentait des difficultés sérieuses.
+Rarement peut-on rendre, en ces matières,
+un jugement contre un défendeur dont l'absence
ne permet point de constater la position
intellectuelle et morale, mais la terrible
besogne qui fatigue incessamment les
-cours d'appel prouve que les juges de premire
+cours d'appel prouve que les juges de première
instance n'y regardent pas toujours
- deux fois. <i lang="la" xml:lang="la">Errare humanum est</i>, dit l'adage.</p>
+à deux fois. <i lang="la" xml:lang="la">Errare humanum est</i>, dit l'adage.</p>
<p>Si un homme me volait ma bourse et me
traduisait pour ce fait en justice, je le prierais
-d'accepter ma montre avec ma bndiction.
-Si aprs avoir accept ma montre
+d'accepter ma montre avec ma bénédiction.
+Si après avoir accepté ma montre
il me prenait au collet, j'abandonnerais
l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je
suis chauve.</p>
<p>Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux
-cach au Magor et mieux exil aussi que
-dans les forts de gommiers de l'Australie
-ou dans les pampas de l'Amrique.</p>
+caché au Magoër et mieux exilé aussi que
+dans les forêts de gommiers de l'Australie
+ou dans les pampas de l'Amérique.</p>
-<p>Une fois l'interdiction prononce tout tait
-dit, car je n'tais pas l, ni personne en
+<p>Une fois l'interdiction prononcée tout était
+dit, car je n'étais pas là, ni personne en
mon lieu et place pour interjeter appel.
-J'tais incapable perptuit de contracter
+J'étais incapable à perpétuité de contracter
mariage.</p>
-<p>Laroche et les Blbon passrent un
+<p>Laroche et les Bélébon passèrent à un
autre exercice bien autrement important.
Il s'agissait de faire adopter Vincent par
-M. et Mme de Kervign, mon pre et ma
-mre. Au point de vue lgal et premire
-vue, l'entreprise tait d'une impossibilit
+M. et Mme de Kervigné, mon père et ma
+mère. Au point de vue légal et à première
+vue, l'entreprise était d'une impossibilité
radicale. La loi, en effet, traite l'adoption
comme un acte exceptionnel et en quelque
sorte excessif; elle exige, pour valider cet
-acte, des conditions nombreuses en tte
-desquelles se place le manque d'enfants lgitimes.
+acte, des conditions nombreuses en tête
+desquelles se place le manque d'enfants légitimes.
Moi vivant, mes parents ne pouvaient
-pas adopter Vincent Blbon.</p>
+pas adopter Vincent Bélébon.</p>
-<p>Mais ce Laroche tait de Normandie. Un
-homme d'affaires qui a fait son stage en livre
+<p>Mais ce Laroche était de Normandie. Un
+homme d'affaires qui a fait son stage en livrée
prend d'effrayantes proportions, croyez-moi.
Il y a dans le Code civil un certain
titre <cite>des absent</cite>, dont on peut tirer bon
parti en une multitude de circonstances.</p>
-<p>La loi est faite, il est vrai, pour protger
+<p>La loi est faite, il est vrai, pour protéger
les absents, mais on a beau dire, le proverbe
-est l: ils ont toujours tort. Les prsents
+est là: ils ont toujours tort. Les présents
profitent.</p>
-<p>Aprs quatre annes rvolues depuis votre
-disparition ou depuis vos dernires nouvelles,
-notez bien ceci, vous tes dclar
+<p>Après quatre années révolues depuis votre
+disparition ou depuis vos dernières nouvelles,
+notez bien ceci, vous êtes déclaré
<em>absent</em>, par jugement du tribunal, et M.
-Joseph-Adrien Rogron, le plus lmentaire
-des commentateurs du Code Napolon, vous
-avoue franchement que vous tes prsum
-mort. C'est fcheux. De tous les absents,
-les morts sont les plus maltraits.</p>
-
-<p>L'invention de Laroche consistait me
-faire dclarer absent d'abord; chose facile,
-puisque mon dpart de Paris datait de plus
-de quatre ans. Une fois l'absence dclare,
-une question de droit se prsentait quant
- l'adoption. Il est bien vrai que le silence
-mme du Code semble la rsoudre par la
-ngative, mais ce n'tait dj plus l'impossibilit
-absolue. Quelque chose tait donn
-dsormais l'apprciation des juges. Laroche
-se faisait fort d'enlever la difficult
-d'emble.</p>
-
-<p>En attendant, l'adoption de fait, qui prpare
+Joseph-Adrien Rogron, le plus élémentaire
+des commentateurs du Code Napoléon, vous
+avoue franchement que vous êtes présumé
+mort. C'est fâcheux. De tous les absents,
+les morts sont les plus maltraités.</p>
+
+<p>L'invention de Laroche consistait à me
+faire déclarer absent d'abord; chose facile,
+puisque mon départ de Paris datait de plus
+de quatre ans. Une fois l'absence déclarée,
+une question de droit se présentait quant
+à l'adoption. Il est bien vrai que le silence
+même du Code semble la résoudre par la
+négative, mais ce n'était déjà plus l'impossibilité
+absolue. Quelque chose était donné
+désormais à l'appréciation des juges. Laroche
+se faisait fort d'enlever la difficulté
+d'emblée.</p>
+
+<p>En attendant, l'adoption de fait, qui prépare
si bien l'adoption de droit, existait
-dans toute la rigueur du mot. Vincent tait
+dans toute la rigueur du mot. Vincent était
l'enfant de la maison. Il se faisait appeler
-volontiers M. Vincent de Blbon-Kervign.
-On travaillait son mariage. Il taillait,
-il rognait, il commandait. Mon pre et ma
-mre restaient ses humbles serviteurs.</p>
+volontiers M. Vincent de Bélébon-Kervigné.
+On travaillait à son mariage. Il taillait,
+il rognait, il commandait. Mon père et ma
+mère restaient ses humbles serviteurs.</p>
-<p>Et l'oncle Blbon, continuant de monopoliser
+<p>Et l'oncle Bélébon, continuant de monopoliser
tout l'esprit de la famille, courait la
-ville en rptant:</p>
+ville en répétant:</p>
-<p>Ah! ceux-l sont bien heureux d'tre
-tombs sur mon garon.</p>
+<p>«Ah! ceux-là sont bien heureux d'être
+tombés sur mon garçon.»</p>
-<p>Notez que la fortune de mon pre et de
-ma mre avait plus que doubl par le retour
+<p>Notez que la fortune de mon père et de
+ma mère avait plus que doublé par le retour
de la dot de Julie et les successions de
-mes trois tantes. En cas de succs, Vincent
-devenait un des riches propritaires du
+mes trois tantes. En cas de succès, Vincent
+devenait un des riches propriétaires du
pays, tout en payant une grosse commission
- cet ingnieux Laroche, qui donnait en outre
- mon pre des conseils d'or pour l'administration
+à cet ingénieux Laroche, qui donnait en outre
+à mon père des conseils d'or pour l'administration
de ses biens.
<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p>
-<p>Mais Vincent, rpugnant coquin, mettait
- chaque instant l'entreprise deux doigts
+<p>Mais Vincent, répugnant coquin, mettait
+à chaque instant l'entreprise à deux doigts
de sa perte. Les deux vieux, comme il les
-appelait, voulaient bien tre mens par le
-bout du nez: cette tyrannie mme leur faisait
+appelait, voulaient bien être menés par le
+bout du nez: cette tyrannie même leur faisait
illusion et ils se croyaient en famille,
-mais, sous la simplicit de mon pre, restait
-le gentilhomme breton, et l'pe de bonne
+mais, sous la simplicité de mon père, restait
+le gentilhomme breton, et l'épée de bonne
trempe ne vaut pas moins dans un fourreau
-vulgaire; ma mre, si bien engourdie qu'elle
-ft dans sa paresse native, augmente par
+vulgaire; ma mère, si bien engourdie qu'elle
+fût dans sa paresse native, augmentée par
ce mortel chagrin dont elle ne voulait point
-tre console, ma mre, dis-je, tait la dignit
-mme: un c&oelig;ur fier, dlicat et doux.
-Sa patience n'tait qu'une lthargie. Quand
-elle s'veillait, Vincent devait lui faire horreur.</p>
-
-<p>Vincent n'avait pas mme pris la peine
-de nettoyer ses m&oelig;urs et son langage. C'tait
-un conqurant: il s'imposait tout entier.
-Ma mre le trouvait ivre chaque instant,
-et il poussait l'insolence jusqu' continuer
-chez nous son mtier de rustique don
-Juan. La seule chose qu'il et change, c'tait
-son costume. Vincent avait des prtentions
- l'lgance, il portait des bottes vernies,
-des chapeaux de soie, des chanes,
+être consolée, ma mère, dis-je, était la dignité
+même: un c&oelig;ur fier, délicat et doux.
+Sa patience n'était qu'une léthargie. Quand
+elle s'éveillait, Vincent devait lui faire horreur.</p>
+
+<p>Vincent n'avait pas même pris la peine
+de nettoyer ses m&oelig;urs et son langage. C'était
+un conquérant: il s'imposait tout entier.
+Ma mère le trouvait ivre à chaque instant,
+et il poussait l'insolence jusqu'à continuer
+chez nous son métier de rustique don
+Juan. La seule chose qu'il eût changée, c'était
+son costume. Vincent avait des prétentions
+à l'élégance, il portait des bottes vernies,
+des chapeaux de soie, des chaînes,
des bagues, des breloques, il pommadait son
-poil. Je ne peux affirmer qu'il se lavt les
+poil. Je ne peux affirmer qu'il se lavât les
mains, mais on l'avait surpris avec des
chemises presque blanches.</p>
-<p>Je sais bien que la captation, opre par
-un semblable malotru, paratra invraisemblable.
-Il s'agissait du pre et de la mre
-de Grard de Kervign, l'un des plus brillants
-jeunes gens que j'aie rencontrs en
-toute ma vie. A cette table o l'ignoble
-drle trnait, mon beau-frre, le marquis de
-Trfontaines, s'tait assis: un type parfait
-d'lgance dcourage. Je sais bien. Mais
-qu'y faire? Mon pre avait besoin d'entendre
+<p>Je sais bien que la captation, opérée par
+un semblable malotru, paraîtra invraisemblable.
+Il s'agissait du père et de la mère
+de Gérard de Kervigné, l'un des plus brillants
+jeunes gens que j'aie rencontrés en
+toute ma vie. A cette table où l'ignoble
+drôle trônait, mon beau-frère, le marquis de
+Tréfontaines, s'était assis: un type parfait
+d'élégance découragée. Je sais bien. Mais
+qu'y faire? Mon père avait besoin d'entendre
rire et chanter autour de lui quand il
mangeait la soupe, besoin, vous entendez,
comme on a besoin de pain et d'air.</p>
<p>Parfois, ce honteux gredin le faisait rire
-et tout le fantme du pass heureux se dressait
-peut-tre quand l'oncle Blbon entonnait
-au dessert sa ronde mmorable:</p>
+et tout le fantôme du passé heureux se dressait
+peut-être quand l'oncle Bélébon entonnait
+au dessert sa ronde mémorable:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">On dit qu'aux noces de Thtis</div>
-<div class="line">Tous les dieux s'assemblrent....</div>
+<div class="line">On dit qu'aux noces de Thétis</div>
+<div class="line">Tous les dieux s'assemblèrent....</div>
</div></div></div>
<p>Il y avait, cependant, un point sur lequel
-ma mre ne passait pas condamnation. Chaque
-fois que Vincent tait ivre,&mdash;et c'tait
+ma mère ne passait pas condamnation. Chaque
+fois que Vincent était ivre,&mdash;et c'était
tous les jours&mdash;il devenait galant.</p>
-<p>Or, imaginez quelles devaient tre les
-galanteries de Vincent. Ma mre ne pouvait
+<p>Or, imaginez quelles devaient être les
+galanteries de Vincent. Ma mère ne pouvait
garder des femmes de chambre; sa maison
-faisait peur dsormais toutes les honntes
-filles du pays. Elle n'avait pas parl haut, de
-peur de s'veiller, mais le fait attaquait par
-trop directement son repos: elle avait risqu
-auprs de mon pre quelques plaintes.</p>
-
-<p>Or, ce mnage, en apparence si froid,
-tait un mnage d'amoureux; il y avait
+faisait peur désormais à toutes les honnêtes
+filles du pays. Elle n'avait pas parlé haut, de
+peur de s'éveiller, mais le fait attaquait par
+trop directement son repos: elle avait risqué
+auprès de mon père quelques plaintes.</p>
+
+<p>Or, ce ménage, en apparence si froid,
+était un ménage d'amoureux; il y avait
trente ans qu'ils s'aimaient. En cachette
-des Blbon, tyrans du logis, ils avaient
-tous deux des conciliabules qui taient de
+des Bélébon, tyrans du logis, ils avaient
+tous deux des conciliabules qui étaient de
vrais rendez-vous. Ils se cachaient pour
pleurer, pour causer, pour vivre dans le
-pass, et l'abb Raffroy prtendait que
+passé, et l'abbé Raffroy prétendait que
parfois mon nom venait dans ces pauvres
entretiens.</p>
<p>Car toutes ces choses que je viens de rapporter,
-l'abb Raffroy les dit Annette,
-avec bien d'autres encore. Il tait comme
-les anciens commensaux de l'htel des Lices:
-il avait le caf un peu bavard, bien que
-ce ft un homme sobre et un digne prtre.</p>
+l'abbé Raffroy les dit à Annette,
+avec bien d'autres encore. Il était comme
+les anciens commensaux de l'hôtel des Lices:
+il avait le café un peu bavard, bien que
+ce fût un homme sobre et un digne prêtre.</p>
-<p>Quand on se leva de table, il tait l'ami
+<p>Quand on se leva de table, il était l'ami
d'Annette et je crois qu'il l'appela madame
-Ren de Kervign. Il lui demanda:</p>
+René de Kervigné. Il lui demanda:</p>
-<p>En somme, que voulez-vous, ma fille?</p>
+<p>«En somme, que voulez-vous, ma fille?</p>
-<p>&mdash;Je veux, rpondit Annette, chasser
+<p>&mdash;Je veux, répondit Annette, chasser
l'ennemi de notre maison.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! fit le bon abb, qui ne put
-s'empcher de rire. Votre maison! comme
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le bon abbé, qui ne put
+s'empêcher de rire. Votre maison! comme
vous y allez!</p>
<p>&mdash;Je veux, poursuivit Annette, que les
-parents de mon bien-aim mari aient un fils
+parents de mon bien-aimé mari aient un fils
et une fille, que mes petits enfants aient un
nom, et que nous soyons tous heureux.</p>
-<p>&mdash;Ainsi soit-il, madame Ren, ainsi soit-il
+<p>&mdash;Ainsi soit-il, madame René, ainsi soit-il
de tout mon c&oelig;ur! Mais parlons raison:
la pauvre comtesse est comme la Belle au
bois dormant.</p>
-<p>&mdash;Nous l'veillerons.</p>
+<p>&mdash;Nous l'éveillerons.</p>
-<p>&mdash;Peste!.... M. le comte ne vaut gure
-mieux et, par surcrot, il vous tient pour un
+<p>&mdash;Peste!.... M. le comte ne vaut guère
+mieux et, par surcroît, il vous tient pour un
monstre infernal, cause directe et coupable
de tous les malheurs de la famille.</p>
-<p>&mdash;Nous le dtromperons!
+<p>&mdash;Nous le détromperons!
<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></p>
<p>&mdash;Peste! peste!.... sauf le respect qui
-lui est d, savez-vous qu'il est entt comme
+lui est dû, savez-vous qu'il est entêté comme
un demi-cent de mules?</p>
<p>&mdash;Nous le dompterons!</p>
-<p>&mdash;Peste! peste! peste! Vous tes une
-chre enfant, cela est vrai, mais...... enfin,
-<em>amen! amen!</em> du fond de l'me!.... Je
+<p>&mdash;Peste! peste! peste! Vous êtes une
+chère enfant, cela est vrai, mais...... enfin,
+<em>amen! amen!</em> du fond de l'âme!.... Je
voudrais savoir seulement le moyen....</p>
<p>&mdash;J'ai mon plan.</p>
-<p>&mdash;En vrit! Voyons ce plan.</p>
+<p>&mdash;En vérité! Voyons ce plan.</p>
-<p>&mdash;Vous m'avez dit que ma belle-mre....</p>
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que ma belle-mère....</p>
<p>&mdash;Hein?...... Mais au fait...., allez!</p>
-<p>&mdash;Que ma belle-mre tait sans femme
+<p>&mdash;Que ma belle-mère était sans femme
de chambre depuis huit jours.</p>
-<p>&mdash;Exact. Et a pourra durer.</p>
+<p>&mdash;Exact. Et ça pourra durer.</p>
-<p>&mdash;Je veux tre la femme de chambre de
-ma belle-mre.</p>
+<p>&mdash;Je veux être la femme de chambre de
+ma belle-mère.»</p>
-<p>L'abb Raffroy frona le sourcil et devint
-pensif. Puis il se prit regarder attentivement
-celle qui tait l devant lui, douce,
-mais rsolue, et belle qu'il en avait le c&oelig;ur
-tout mu.</p>
+<p>L'abbé Raffroy fronça le sourcil et devint
+pensif. Puis il se prit à regarder attentivement
+celle qui était là devant lui, douce,
+mais résolue, et belle qu'il en avait le c&oelig;ur
+tout ému.</p>
-<p>A la grce de Dieu! murmura-t-il. Nous
+<p>«A la grâce de Dieu! murmura-t-il. Nous
mentirons le moins que nous pourrons....
-et je vais commencer une neuvaine.</p>
+et je vais commencer une neuvaine.»</p>
<h2>XXXVII.<br />
<span class="medium">BARRICADES.</span></h2>
-<p class="p2">Si ma pauvre bonne mre et t en position
-de choisir, elle n'aurait point accept
+<p class="p2">Si ma pauvre bonne mère eût été en position
+de choisir, elle n'aurait point accepté
Annette pour servante, parce que Annette
-tait trop jolie. C'tait chose terrible que
+était trop jolie. C'était chose terrible que
de mettre une pareille tentation sous les
yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison
n'allait plus; le service ne se faisait pas,
-M. de Kervign commenait gronder pour
-tout de bon: je crois que ma mre et gag
-le diable si le diable se ft prsent chez
+M. de Kervigné commençait à gronder pour
+tout de bon: je crois que ma mère eût gagé
+le diable si le diable se fût présenté chez
elle en coiffe et en tablier.</p>
-<p>Les Blbon avaient tabli la coutume de
-faire servir la femme de chambre table.
-Le vieil oncle dclarait cela plus <em>rgayant</em>,
+<p>Les Bélébon avaient établi la coutume de
+faire servir la femme de chambre à table.
+Le vieil oncle déclarait cela plus <em>régayant</em>,
pour employer son mot; Vincent, poli comme
- l'auberge, y trouvait journellement
-son compte, et mon pre n'y trouvait pas de
-mal. Pour les dbuts d'Annette, ma mre
-invita l'abb Raffroy djeuner, pensant
-que la prsence du digne ecclsiastique imposerait
-toujours un peu Vincent.</p>
-
-<p>Ma chre enfant, dit-elle bien tristement,
+à l'auberge, y trouvait journellement
+son compte, et mon père n'y trouvait pas de
+mal. Pour les débuts d'Annette, ma mère
+invita l'abbé Raffroy à déjeuner, pensant
+que la présence du digne ecclésiastique imposerait
+toujours un peu à Vincent.</p>
+
+<p>«Ma chère enfant, dit-elle bien tristement,
pendant qu'Annette agrafait sa robe
trop large pour son corps amaigri, je ne
-crois pas tre une mauvaise matresse, et
-M. de Kervign vaut mieux que moi. Cependant
+crois pas être une mauvaise maîtresse, et
+M. de Kervigné vaut mieux que moi. Cependant
nous ne pouvons pas garder de domestiques....</p>
<p>&mdash;Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit
@@ -20129,354 +20091,354 @@ voudrez!</p>
<p>&mdash;C'est que... nous avons un neveu,
voyez-vous....</p>
-<p>&mdash;M. l'abb m'a dit cela. J'ai rpondu:
-On a nag la drague dans la rivire de la
-Trinit. a fait des bras. Tant pis pour le
+<p>&mdash;M. l'abbé m'a dit cela. J'ai répondu:
+On a nagé à la drague dans la rivière de la
+Trinité. Ça fait des bras. Tant pis pour le
neveu!</p>
<p>&mdash;Prenez garde, ma fille. Il est fort comme
un b&oelig;uf et capable de tout!</p>
-<p>&mdash;Ne vous inquitez pas, ma bonne dame.
-Que je vous plaise seulement, vous et
- notre monsieur, je ne m'embarrasse pas
-du reste.</p>
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame.
+Que je vous plaise seulement, à vous et
+à notre monsieur, je ne m'embarrasse pas
+du reste.»</p>
-<p>Il y avait l-dedans un peu de comdie.
+<p>Il y avait là-dedans un peu de comédie.
Annette jouait la brusquerie de la paysanne.
-Malgr tout, ma mre m'a dit qu'elle tait
-tente de la prendre pour une princesse dguise.
-Ce qui lui donnait confiance, c'tait
-l'accent de la cte que mon Annette avait
-saisi ravir.</p>
+Malgré tout, ma mère m'a dit qu'elle était
+tentée de la prendre pour une princesse déguisée.
+Ce qui lui donnait confiance, c'était
+l'accent de la côte que mon Annette avait
+saisi à ravir.</p>
-<p>Ma mre reprit, non sans quelque timidit:</p>
+<p>Ma mère reprit, non sans quelque timidité:</p>
-<p>Vous n'allez pas vous fcher, ma petite.
+<p>«Vous n'allez pas vous fâcher, ma petite.
Ce costume des filles d'Etel est pimpant et
coquet. Si vous vouliez vous habiller en
-bonne-s&oelig;ur....</p>
+bonne-s&oelig;ur....»</p>
<p>Dans les bourgs et villages de Bretagne,
-on appelle bonnes s&oelig;urs les filles de la Congrgation
-qui s'astreignent ne porter
-dans leurs vtements que du noir et du
+on appelle bonnes s&oelig;urs les filles de la Congrégation
+qui s'astreignent à ne porter
+dans leurs vêtements que du noir et du
gris.</p>
-<p>A cause du neveu? demanda Annette
+<p>«A cause du neveu? demanda Annette
en riant.</p>
-<p>&mdash;Oui, ma petite, cause du neveu, qui
-n'aime pas les bonnes s&oelig;urs.</p>
+<p>&mdash;Oui, ma petite, à cause du neveu, qui
+n'aime pas les bonnes s&oelig;urs.»</p>
-<p>Annette riait toujours et, cependant, l'ide
-ne vint point ma mre de la prendre pour
-une effronte.</p>
+<p>Annette riait toujours et, cependant, l'idée
+ne vint point à ma mère de la prendre pour
+une effrontée.</p>
-<p>Ma bonne matresse, rpondit-elle, je
+<p>«Ma bonne maîtresse, répondit-elle, je
m'habillerais en soldat, moi, pour vous faire
plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume
des bonnes s&oelig;urs, parce que je suis
-marie.
+mariée.
<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span></p>
-<p>&mdash;Vous, marie, mon enfant! votre
-ge!</p>
+<p>&mdash;Vous, mariée, mon enfant! à votre
+âge!</p>
-<p>&mdash;Marie et mre de famille aussi, par
-la grce de Dieu. J'ai vingt-deux ans, madame.
+<p>&mdash;Mariée et mère de famille aussi, par
+la grâce de Dieu. J'ai vingt-deux ans, madame.
Avec l'aide de sainte Anne d'Auray,
ma patronne, je n'engendre pas le chagrin.
-Vous verrez que j'ai la volont de bien
+Vous verrez que j'ai la volonté de bien
faire.</p>
-<p>&mdash;Ah! que vous tes une chre crature!
-s'cria ma mre. Toujours riante et avenante!
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes une chère créature!
+s'écria ma mère. Toujours riante et avenante!
Vous ne devez rien avoir sur le
c&oelig;ur?</p>
<p>&mdash;Chacun ses petites peines! Je ne me
plains pas. La Providence sait bien ce que
-je dsire.</p>
+je désire.</p>
-<p>&mdash;Que dsirez-vous, mignonne?</p>
+<p>&mdash;Que désirez-vous, mignonne?</p>
-<p>&mdash;Vous plaire, ma bonne dame, et notre
-monsieur.</p>
+<p>&mdash;Vous plaire, ma bonne dame, et à notre
+monsieur.»</p>
-<p>An djeuner, quand elle vint, portant un
+<p>An déjeuner, quand elle vint, portant un
plat dans chaque main, ce fut un murmure
-autour de la table. Ma mre baissa les
-yeux et l'abb Raffroy frona, ma foi, le
-sourcil. Elle tait trop jolie, dcidment,
-bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-tre,
+autour de la table. Ma mère baissa les
+yeux et l'abbé Raffroy fronça, ma foi, le
+sourcil. Elle était trop jolie, décidément,
+bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-être,
jugez-en! Ses admirables cheveux
-brillaient, lisss en bandeaux sous sa coiffe
+brillaient, lissés en bandeaux sous sa coiffe
de dentelles, dont les barbes voltigeaient au
vent de sa marche. Son corsage blanc comme
-neige, lac par devant avec une ganse
-rouge, ressortait sous son mouchoir pliss.
-Sa jupe large raie bouffait derrire
+neige, lacé par devant avec une ganse
+rouge, ressortait sous son mouchoir plissé.
+Sa jupe à large raie bouffait derrière
son petit tablier de soie. Elle avait de longues
-boucles d'oreilles, et ses souliers talons
-montraient le bas ctel qui dessinait
-son pied de fe.</p>
+boucles d'oreilles, et ses souliers à talons
+montraient le bas côtelé qui dessinait
+son pied de fée.</p>
-<p>Il m'en cote de rpter cette parole qui
-est une allusion l'ancien tat de mon
+<p>Il m'en coûte de répéter cette parole qui
+est une allusion à l'ancien état de mon
Annette, mais je veux absolument le portrait
-ressemblant: Annette n'tait pas du
+ressemblant: Annette n'était pas du
tout une vraie paysanne. Figurez-vous la
-plus ravissante villageoise d'opra-comique
-qui se puisse rver, et vous approcherez du
+plus ravissante villageoise d'opéra-comique
+qui se puisse rêver, et vous approcherez du
vrai.</p>
<p>Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de
-la jolie soubrette de comdie et eu grande
-chance de russir Paris. Paris est trop
-prs de la comdie. A Paris, Annette, qui
-tait l'adresse mme, et compos autrement
-son rle. Elle jouait pour la province.</p>
+la jolie soubrette de comédie eût eu grande
+chance de réussir à Paris. Paris est trop
+près de la comédie. A Paris, Annette, qui
+était l'adresse même, eût composé autrement
+son rôle. Elle jouait pour la province.</p>
<p>Elle jouait vaillamment, avec tout son
courage, tout son esprit, et avec tout son
c&oelig;ur.</p>
-<p>Qu'est-ce que cette aimable poupe? demanda
-l'oncle Blbon.</p>
+<p>«Qu'est-ce que cette aimable poupée? demanda
+l'oncle Bélébon.</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! dit mon pre, qui essuya
+<p>&mdash;Saperbleure! dit mon père, qui essuya
ses lunettes pour mieux voir. Costume d'Etel,
la fille?</p>
-<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, rpondit Annette
-qui fit la rvrence avant de poser
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, répondit Annette
+qui fit la révérence avant de poser
ses deux plats.</p>
-<p>&mdash;Allons, maman, s'cria Vincent, dont
-les gros yeux s'allumrent, voil un vrai cadeau
-que vous nous faites. Eh! papa Blbon,
-vieux sclrat, a te reverdit?</p>
+<p>&mdash;Allons, maman, s'écria Vincent, dont
+les gros yeux s'allumèrent, voilà un vrai cadeau
+que vous nous faites. Eh! papa Bélébon,
+vieux scélérat, ça te reverdit?</p>
-<p>&mdash;La paix, mon gars, la paix! voulut
+<p>&mdash;La paix, mon gars, la paix!» voulut
dire le bonhomme.</p>
-<p>Mais Vincent ne se mettait jamais table
-pour djeuner sans avoir dj deux ou trois
-pots de cidre dans la panse. Il tait rgulirement
-ivre ds le matin.</p>
+<p>Mais Vincent ne se mettait jamais à table
+pour déjeuner sans avoir déjà deux ou trois
+pots de cidre dans la panse. Il était régulièrement
+ivre dès le matin.</p>
-<p>La paix toi-mme, papa Blbon, riposta-t-il.
+<p>«La paix toi-même, papa Bélébon, riposta-t-il.
Je suis ici l'enfant de la maison, pas
-vrai, papa Kervign?</p>
+vrai, papa Kervigné?»</p>
-<p>Mon pre reprit:</p>
+<p>Mon père reprit:</p>
-<p>A la ctelette! Il n'y a que le Morbihan
+<p>«A la côtelette! Il n'y a que le Morbihan
pour le mouton! A boire, jeunesse! La barre
-d'Etel m'a pass par-dessus la tte une fois.
+d'Etel m'a passé par-dessus la tête une fois.
Elle se porte bien, la barre d'Etel?</p>
-<p>&mdash;Merci, notre matre, tout doucement,
-rpondit Annette en lui servant boire.</p>
+<p>&mdash;Merci, notre maître, tout doucement,»
+répondit Annette en lui servant à boire.</p>
-<p>Mon pre la regarda et cligna de l'&oelig;il
+<p>Mon père la regarda et cligna de l'&oelig;il à
l'adresse de sa femme.</p>
-<p>Quand Annette versa l'oncle Blbon, il
+<p>Quand Annette versa à l'oncle Bélébon, il
lui dit:</p>
-<p>La lune est-elle devenue plus grosse
-qu'un fromage, l bas, l'enfant?</p>
+<p>«La lune est-elle devenue plus grosse
+qu'un fromage, là bas, l'enfant?</p>
-<p>&mdash;Approchant, aux grand'mares, rpondit
+<p>&mdash;Approchant, aux grand'marées,» répondit
Annette.</p>
-<p>C'tait au tour de Vincent. Il voulut la
-prendre par la taille. Elle lcha la cruche
+<p>C'était au tour de Vincent. Il voulut la
+prendre par la taille. Elle lâcha la cruche
qui tomba en grand sur lui et l'inonda.</p>
-<p>Au diable! s'cria-t-il en se levant.</p>
+<p>«Au diable! s'écria-t-il en se levant.</p>
<p>&mdash;Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse
-comme les petits chevaux de la cte.</p>
+comme les petits chevaux de la côte.»</p>
-<p>L'abb Raffroy faisait une figure peindre.
+<p>L'abbé Raffroy faisait une figure à peindre.
Il avait envie de rire et de trembler.</p>
-<p>Ami Vincent, dit mon pre, tu n'en seras
+<p>«Ami Vincent, dit mon père, tu n'en seras
pas le bon marchand. Sais-tu le proverbe?
Il faut trois coiffes pour en faire une
d'Etel!....</p>
-<p>&mdash;Et tchez, ajouta ma mre plus haut
-qu'elle ne l'avait fait depuis des annes, tchez
+<p>&mdash;Et tâchez, ajouta ma mère plus haut
+qu'elle ne l'avait fait depuis des années, tâchez
<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
que je puisse garder ma femme de
-chambre: elle me plat.</p>
+chambre: elle me plaît.</p>
<p>&mdash;Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta
-doucement l'abb Raffroy.</p>
+doucement l'abbé Raffroy.</p>
<p>&mdash;Est-ce une querelle qu'on me cherche?
-gronda Vincent. Foi de Dieu! papa Blbon,
-veux-tu nous en aller?</p>
+gronda Vincent. Foi de Dieu! papa Bélébon,
+veux-tu nous en aller?»</p>
-<p>Papa Blbon vida son verre et fit une
+<p>Papa Bélébon vida son verre et fit une
terrible grimace.</p>
-<p>A la ctelette! conseilla mon pre, toujours
-pacifique. Bon apptit, bonne conscience!
+<p>«A la côtelette! conseilla mon père, toujours
+pacifique. Bon appétit, bonne conscience!
que chacun y mette du sien....</p>
-<p>&mdash;C'est a, dit Vincent, embrassons-nous
-pour que a finisse!</p>
+<p>&mdash;C'est ça, dit Vincent, embrassons-nous
+pour que ça finisse!»</p>
<p>Et il s'empara une seconde fois d'Annette,
-esprant mettre les rieurs de son ct,
+espérant mettre les rieurs de son côté,
Annette avait les mains libres, pour le coup.
Sans rien perdre de sa bonne humeur, elle
le fit tourner sur place, et, pesant sur ses
-paules, elle le remit tout tourdi sur sa
+épaules, elle le remit tout étourdi sur sa
chaise.</p>
-<p>Mon pre clata de rire et tonton Blbon
+<p>Mon père éclata de rire et tonton Bélébon
fit comme lui, tant il sentait Vincent
-profondment attaqu.</p>
+profondément attaqué.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! murmura l'abb Raffroy, exalt
-jusqu'au courage. Tant va la cruche
+<p>&mdash;«Ah! ah! murmura l'abbé Raffroy, exalté
+jusqu'au courage. Tant va la cruche à
l'eau....</p>
-<p>&mdash;Touch, Vincent! dclara mon pre.
+<p>&mdash;Touché, Vincent! déclara mon père.
C'est toi qui es la cruche, saperbleure!</p>
<p>&mdash;Vous voyez bien, ma bonne dame, dit
-paisiblement Annette, que je n'ai rien
-craindre de votre neveu.</p>
+paisiblement Annette, que je n'ai rien à
+craindre de votre neveu.»</p>
-<p>Ma mre avait d'abord trembl pour sa
-nouvelle servante. Rsister Vincent, c'tait
-publiquement s'exposer aux plus grossires
+<p>Ma mère avait d'abord tremblé pour sa
+nouvelle servante. Résister à Vincent, c'était
+publiquement s'exposer aux plus grossières
avanies. Quand elle vit qu'Annette
-vivait encore aprs tant d'audace, l'ide naquit
-en elle que ce cruel balourd n'tait pas
-tout fait invulnrable; elle eut vaguement
-espoir; elle entrevit peut-tre au lointain de
-l'avenir la possibilit d'une rvolution.</p>
+vivait encore après tant d'audace, l'idée naquit
+en elle que ce cruel balourd n'était pas
+tout à fait invulnérable; elle eut vaguement
+espoir; elle entrevit peut-être au lointain de
+l'avenir la possibilité d'une révolution.</p>
<p>Ainsi sortent de terre humblement et
sans bruit, dans quelque coin obscur de la
-contre, ces germes de libert qui doivent
+contrée, ces germes de liberté qui doivent
grandir en cachette et produire l'arbre aux
foudroyants rameaux. Tyrans, descendez au
-cercueil! Ma bonne mre fredonnait dj sa
+cercueil! Ma bonne mère fredonnait déjà sa
petite <cite>Marseillaise</cite>.</p>
-<p>Mais il y a loin de la semence l'arbre.
-Que d'hsitation entre le premier murmure,
-dont l'cho poltron s'touffe, et ce grand
+<p>Mais il y a loin de la semence à l'arbre.
+Que d'hésitation entre le premier murmure,
+dont l'écho poltron s'étouffe, et ce grand
cri qui jaillira de la barricade triomphante!</p>
<p>Un silence suivit. Chacun redoutait sa
-propre hardiesse. L'abb Raffroy regardait
-son assiette d'un air morne; mon pre n'osait
+propre hardiesse. L'abbé Raffroy regardait
+son assiette d'un air morne; mon père n'osait
pas lever les yeux sur Vincent; ma
-mre contemplait avec admiration, et comme
-en un rve, cette gracieuse enfant
-l'apparence si frle, qui tait plus forte
+mère contemplait avec admiration, et comme
+en un rêve, cette gracieuse enfant à
+l'apparence si frêle, qui était plus forte
qu'un homme.</p>
-<p>Tonton Blbon ttait prudemment le
-terrain avant de risquer un pas d'un ct
+<p>Tonton Bélébon tâtait prudemment le
+terrain avant de risquer un pas d'un côté
ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien
-battu. Annette restait son aise: elle allait,
-venait, servait, le sourire aux lvres,
-gardant intacte sa douce et charmante srnit.</p>
+battu. Annette restait à son aise: elle allait,
+venait, servait, le sourire aux lèvres,
+gardant intacte sa douce et charmante sérénité.</p>
<p>Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa
coutume, retrouva l'insolence au fond de
son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle
-Blbon le prit par le bras pour le mener
-coucher. Les choses taient ainsi; loin de
+Bélébon le prit par le bras pour le mener
+coucher. Les choses étaient ainsi; loin de
charger le tableau, je glisse sur une foule
-de misrables dtails; j'ajoute qu'en Bretagne,
-et mme ailleurs, il n'est pas rare de
-voir les plus honntes gens du monde subir
-l'obscnit de ces tyrannies domestiques.</p>
+de misérables détails; j'ajoute qu'en Bretagne,
+et même ailleurs, il n'est pas rare de
+voir les plus honnêtes gens du monde subir
+l'obscénité de ces tyrannies domestiques.</p>
<p>Entre toutes les histoires, celle de la captation
serait la plus bizarre et la plus invraisemblable.
-Il y a l un dieu mille fois plus
-aveugle que l'amour mme, et l'horreur de
-la solitude mne certains caractres bienveillants
- des excs inous. On peut
-dire, rduisant les choses leur exacte expression,
-que mon pre acceptait ces ignominies;
-bien plus, les imposait une femme
-respecte autant qu'aime pour avoir
+Il y a là un dieu mille fois plus
+aveugle que l'amour même, et l'horreur de
+la solitude mène certains caractères bienveillants
+à des excès inouïs. On peut
+dire, réduisant les choses à leur exacte expression,
+que mon père acceptait ces ignominies;
+bien plus, les imposait à une femme
+respectée autant qu'aimée pour avoir
quatre couverts sur sa nappe et entendre
-chanter deux fois par jour les <cite>Noces de Thtis</cite>.</p>
+chanter deux fois par jour les <cite>Noces de Thétis</cite>.</p>
-<p>Rien de plus, rien de moins. L se bornaient
-strictement les avantages de la socit
-Blbon.</p>
+<p>Rien de plus, rien de moins. Là se bornaient
+strictement les avantages de la société
+Bélébon.</p>
<p>Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna
vers Annette et lui montra le poing
en disant:</p>
-<p>Je sais o est la chambre des filles!</p>
+<p>«Je sais où est la chambre des filles!»</p>
-<p>Mon pre ne fit que rire, mais ma mre
-plit. Annette appela l'oncle Blbon.</p>
+<p>Mon père ne fit que rire, mais ma mère
+pâlit. Annette appela l'oncle Bélébon.</p>
-<p>Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je
-viens d'un pays o nous n'avons point de
+<p>«Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je
+viens d'un pays où nous n'avons point de
chien de garde. Le jour, je suis bonne fille,
mais la nuit, je ne plaisante pas. J'ai dans
<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
mes hardes un pistoudret qui ne plaisante
pas non plus!</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! s'cria mon pre, un pistolet!
-Gare toi, Vincent!</p>
+<p>&mdash;Saperbleure! s'écria mon père, un pistolet!
+Gare à toi, Vincent!</p>
-<p>&mdash;Il m'a dj servi ajouta Annette qui
-lui versait boire d'une main ferme.</p>
+<p>&mdash;Il m'a déjà servi» ajouta Annette qui
+lui versait à boire d'une main ferme.</p>
<p>Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait
-de blasphmes.</p>
+de blasphèmes.</p>
-<p>Vous aurez une chambre de matre,
-Anna, dit ma mre.</p>
+<p>«Vous aurez une chambre de maître,
+Anna,» dit ma mère.</p>
-<p>L'abb Raffroy riait sous cape en buvotant
-son caf.</p>
+<p>L'abbé Raffroy riait sous cape en buvotant
+son café.</p>
-<p>Tu es une Bretonne, toi, ma fille! dclara
-mon pre. Sais-tu des chansons de
+<p>«Tu es une Bretonne, toi, ma fille! déclara
+mon père. Sais-tu des chansons de
matelots?</p>
-<p>&mdash;Un cent plutt qu'une douzaine, notre
+<p>&mdash;Un cent plutôt qu'une douzaine, notre
monsieur.</p>
<p>&mdash;Allume, fillette?</p>
<p>&mdash;Notre monsieur, sauf le respect que
-je vous dois et la compagnie, excusez:</p>
+je vous dois et à la compagnie, excusez:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Fut un ligueur de Quiberon</div>
<div class="line i3">Qu'avait nom</div>
<div class="line i5">Yvon.</div>
-<div class="line i4">Krinon.</div>
+<div class="line i4">Kérinon.</div>
<div class="line i5">Tiens bon</div>
<div class="line i4">L'aviron,</div>
<div class="line i5">Manon!</div>
-<div class="line i2">La mare s'avance</div>
-<div class="line i4">Eh h!</div>
+<div class="line i2">La marée s'avance</div>
+<div class="line i4">Eh hô!</div>
</div>
<div class="stanza">
<div class="line">Fut un ligueur de Quiberon</div>
@@ -20485,52 +20447,52 @@ je vous dois et la compagnie, excusez:</p>
<div class="line i2">Du canon.</div>
<div class="line i1">Et devint, dit-on,</div>
<div class="line i1">Amiral de France.</div>
-<div class="line i3">H h!</div>
+<div class="line i3">Hô hé!</div>
<div class="line i1">Amiral de France!</div>
</div></div></div>
-<p>Elle entonna ce refrain pleine voix, la
+<p>Elle entonna ce refrain à pleine voix, la
matoise, droite sur ses hanches hardies, le
-rose aux joues, le sourire la bouche, l'tincelle
-aux yeux. Mon pre battit la mesure
-des pieds et des mains; l'abb Raffroy,
+rose aux joues, le sourire à la bouche, l'étincelle
+aux yeux. Mon père battit la mesure
+des pieds et des mains; l'abbé Raffroy,
honni soit qui mal y pense, accompagna
-en faux-bourdon, et quand l'oncle Blbon
-rentra, il trouva la runion entire chantant
+en faux-bourdon, et quand l'oncle Bélébon
+rentra, il trouva la réunion entière chantant
de tout son c&oelig;ur:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Amiral de France,</div>
-<div class="line i2">H h!</div>
+<div class="line i2">Hô hé!</div>
<div class="line">Amiral de France!</div>
</div></div></div>
-<p>Je crois que ma bonne mre en tait!</p>
+<p>Je crois que ma bonne mère en était!</p>
-<p>Il fut pleinement dconcert, bien qu'il
-et tout l'esprit de la famille. Depuis des
-annes, il tait ici boute-en-train jur, possdant
-le monopole de la gaiet, le privilge
+<p>Il fut pleinement déconcerté, bien qu'il
+eût tout l'esprit de la famille. Depuis des
+années, il était ici boute-en-train juré, possédant
+le monopole de la gaieté, le privilége
de la joie et n'ayant, pour tout ce qui
regardait la chanson, la gaudriole, le calembour
et autres jolies choses, aucune
-espce de concurrence craindre. Cette
+espèce de concurrence à craindre. Cette
usurpation inattendue le frappa plus rudement
-que la msaventure mme de Vincent,
+que la mésaventure même de Vincent,
et il demeura tout abasourdi sur le
seuil.</p>
-<p>Allons, mon oncle! s'cria mon pre,
+<p>«Allons, mon oncle! s'écria mon père,
faites comme nous!</p>
-<p>&mdash;Je ne connaissais pas ce talent M.
-l'abb, rpondit le bonhomme avec amertume.</p>
+<p>&mdash;Je ne connaissais pas ce talent à M.
+l'abbé, répondit le bonhomme avec amertume.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas l'abb! c'est la petite!
-Ah! quel c&oelig;ur que cette enfant-l! Elle
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'abbé! c'est la petite!
+Ah! quel c&oelig;ur que cette enfant-là! Elle
sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire
- Audierne!</p>
+à Audierne!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -20539,457 +20501,457 @@ sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire
<div class="line i6">Cousine</div>
<div class="line i5">Mathurine.</div>
<div class="line">Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons,</div>
-<div class="line i3">Quel rti? du dindon.</div>
+<div class="line i3">Quel rôti? du dindon.</div>
<div class="line i3">Dansons le cotillon!</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;Dansons le cotillon! rpta le digne
-aumnier en pleine rvolte.</p>
+<p>&mdash;Dansons le cotillon! répéta le digne
+aumônier en pleine révolte.</p>
-<p>&mdash;A la bonne heure! la bonne heure!
-gronda l'oncle Blbon. Dieu sait o l'on
+<p>&mdash;A la bonne heure! à la bonne heure!
+gronda l'oncle Bélébon. Dieu sait où l'on
apprend tant de chansons! Et de si belles!
-J'ai vu le temps o ma cousine, la comtesse
-de Kervign, n'avait pas de coquines son
+J'ai vu le temps où ma cousine, la comtesse
+de Kervigné, n'avait pas de coquines à son
service!</p>
-<p>&mdash;Anna, dit ma mre, qui peut-tre n'avait
-mme pas prt attention aux paroles
+<p>&mdash;Anna, dit ma mère, qui peut-être n'avait
+même pas prêté attention aux paroles
de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre
-ds cette nuit!</p>
+dès cette nuit!</p>
-<p>&mdash;Dansons le cotillon! clama l'abb du
+<p>&mdash;Dansons le cotillon!» clama l'abbé du
ton dont on chante l'<em>Alleluia</em>.</p>
-<p>Et mon pre:</p>
+<p>Et mon père:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Amiral de France,</div>
-<div class="line i2">H h!</div>
+<div class="line i2">Hô hé!</div>
<div class="line">Amiral de France!</div>
</div></div></div>
-<p>A la bonne heure! la bonne heure!
-grina le Blbon.
+<p>«A la bonne heure! à la bonne heure!»
+grinça le Bélébon.
<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></p>
-<p>Il tait brave. Il essaya d'entonner l'incomparable:
-<em>On dit qu'aux noces de Thtis</em>.... mais
-mon pre criait:</p>
+<p>Il était brave. Il essaya d'entonner l'incomparable:
+<em>On dit qu'aux noces de Thétis</em>.... mais
+mon père criait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i2">Tiens bon</div>
<div class="line i1">L'aviron,</div>
<div class="line i2">Manon!</div>
-<div class="line">La mare s'avance,</div>
-<div class="line i2">Eh h!</div>
+<div class="line">La marée s'avance,</div>
+<div class="line i2">Eh hô!</div>
</div></div></div>
-<p>On n'coutait plus les <cite>Noces de Thtis</cite>!</p>
+<p>On n'écoutait plus les <cite>Noces de Thétis</cite>!</p>
-<p>La rvolution allait un train d'enfer. Il y
-avait dj du tyran dtrn dans l'oncle
-Blbon. Mon pre avait la perruque sur
-l'oreille et ressemblait un vainqueur de
+<p>La révolution allait un train d'enfer. Il y
+avait déjà du tyran détrôné dans l'oncle
+Bélébon. Mon père avait la perruque sur
+l'oreille et ressemblait à un vainqueur de
la Bastille.</p>
<h2>XXXVIII.<br />
-<span class="medium">MON PRE ET MA MRE.</span></h2>
-
-<p class="p2">Au fond, l'oncle Blbon n'tait pas coupable.
-Il avait pass tacitement un march
-par lequel il s'engageait peupler la salle
- manger de l'htel des Lices, dire des
-choses aimables pendant le repas et chanter
-les <cite>Noces de Thtis</cite> la moindre rquisition;
+<span class="medium">MON PÈRE ET MA MÈRE.</span></h2>
+
+<p class="p2">Au fond, l'oncle Bélébon n'était pas coupable.
+Il avait passé tacitement un marché
+par lequel il s'engageait à peupler la salle
+à manger de l'hôtel des Lices, à dire des
+choses aimables pendant le repas et à chanter
+les <cite>Noces de Thétis</cite> à la moindre réquisition;
il faisait loyalement son travail. En
-change de ces divers exercices, il avait
-stipul la muette qu'on me dshriterait
-en faveur de la nouvelle dynastie Blbon-Kervign;
-voyez-vous du mal cela? Le
-coupable, c'tait Vincent, qui ne voulait pas
-tre gentil, et qui mettait du tintoin dans la
-maison, au lieu d'y apporter de l'agrment
+échange de ces divers exercices, il avait
+stipulé à la muette qu'on me déshériterait
+en faveur de la nouvelle dynastie Bélébon-Kervigné;
+voyez-vous du mal à cela? Le
+coupable, c'était Vincent, qui ne voulait pas
+être gentil, et qui mettait du tintoin dans la
+maison, au lieu d'y apporter de l'agrément
Quand on a tout l'esprit d'une famille, des
-talents de socit en abondance et la bonne
-volont de se faire un sort, on est bien malheureux
-de n'tre pas second. J'affirme
-que la ville de Vannes, ma patrie, n'tait
+talents de société en abondance et la bonne
+volonté de se faire un sort, on est bien malheureux
+de n'être pas secondé. J'affirme
+que la ville de Vannes, ma patrie, n'était
pas sans renfermer un assez grand nombre
de citoyens pensant et raisonnant ainsi.</p>
<p>Chacun pour soi, que diable! Dans le
Morbihan comme ailleurs, telle est la religion
-des gens qui rflchissent. On ne demandait
-pas Vincent de vivre en chartreux,
-mais il aurait d garder les apparences.</p>
+des gens qui réfléchissent. On ne demandait
+pas à Vincent de vivre en chartreux,
+mais il aurait dû garder les apparences.</p>
<p>Trop est trop, selon le langage de cette
-vulgaire sagesse qui dsapprouve hautement
-les vendeurs faux poids, quand
+vulgaire sagesse qui désapprouve hautement
+les vendeurs à faux poids, quand
ils se font condamner par la police correctionnelle.
-Trop est trop. L'oncle Blbon
+Trop est trop. L'oncle Bélébon
restait dans la mesure juste et convenable
des bourgeoises tricheries: Vincent abusait,
-il gtait le mtier: honte Vincent! Ils
-l'auraient battu. Nanmoins on allait rptant
+il gâtait le métier: honte à Vincent! Ils
+l'auraient battu. Néanmoins on allait répétant
volontiers dans les salons charitables:
Le mariage le corrigera. Mon dieu oui,
dans l'illustre grenier de la noblesse et dans
le respectable magasin du commerce, il y
-avait pour lui des fiances toutes prtes.
+avait pour lui des fiancées toutes prêtes.
Pour Vincent! dira-t-on.</p>
-<p>Mesdames, Vincent tait un gars de quarante
+<p>Mesdames, Vincent était un gars de quarante
mille livres de rentes, en terres, au
-bas mot, ce qui, Vannes, proportions
-gardes, vaut peu prs trois cent mille
-francs de revenus Paris. Ne croyez pas
-ceux qui vous diraient que j'exagre: cent
-mille cus sont vite dpenss Paris, et
-quarante mille francs, Vannes, on n'en
+bas mot, ce qui, à Vannes, proportions
+gardées, vaut à peu près trois cent mille
+francs de revenus à Paris. Ne croyez pas
+ceux qui vous diraient que j'exagère: cent
+mille écus sont vite dépensés à Paris, et
+quarante mille francs, à Vannes, on n'en
peut voir la fin! Mais je vous le demande:
-supposez que le dmon de la peste noire
+supposez que le démon de la peste noire
s'incarne un beau jour et vienne chercher
-femme Paris avec cent mille cus de rentes.
+femme à Paris avec cent mille écus de rentes.
Par le temps d'or qui court, ce n'est
-pas le Prou. Pensez-vous, nanmoins, que
-la Chausse-d'Antin, la rue de Varenne et
+pas le Pérou. Pensez-vous, néanmoins, que
+la Chaussée-d'Antin, la rue de Varenne et
le quartier d'Anjou, fermant leurs portes
-au dmon de la peste noire, l'enverront
+au démon de la peste noire, l'enverront
chercher femme au faubourg Saint-Marceau?</p>
<p>Le pensez-vous?</p>
-<p>Ma mre tint parole et fit dresser, le soir
-mme, le lit d'Annette dans sa chambre.
-Celle-ci, fatigue d'une journe d'motions
+<p>Ma mère tint parole et fit dresser, le soir
+même, le lit d'Annette dans sa chambre.
+Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions
et toute heureuse de la tournure que prenait
-sa romanesque quipe, s'endormit
-bientt du sommeil du juste. Elle n'avait
-qu'un regret, c'tait de ne pouvoir me communiquer
+sa romanesque équipée, s'endormit
+bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait
+qu'un regret, c'était de ne pouvoir me communiquer
sur-le-champ le bulletin de ses
-succs. Craignant, en effet, soit mes scrupules,
-soit l'ombrageuse fiert de mon caractre,
-que n'avaient certes point diminue
-les heures de mon exil, elle s'tait impos
-la dure loi de me cacher ses efforts et mme
+succès. Craignant, en effet, soit mes scrupules,
+soit l'ombrageuse fierté de mon caractère,
+que n'avaient certes point diminuée
+les heures de mon exil, elle s'était imposé
+la dure loi de me cacher ses efforts et même
ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur
d'un seul coup, sans me faire partager
ses incertitudes et ses angoisses.</p>
-<p>Vers minuit, un bruit faible l'veilla. C'tait
-comme un gmissement. Elle se crut
+<p>Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était
+comme un gémissement. Elle se crut
encore dans notre maisonnette du bord de
-la mer, et sauta hors de son lit pour aller
+la mer, et sauta hors de son lit pour aller à
ses petits qui sans doute l'appelaient. Mais
<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-une veilleuse clairait la chambre: chez nous
-il n'y avait point de veilleuse: c'tait ma
-mre qui s'agitait et se plaignait dans son
-sommeil. Annette l'veilla doucement, et
-ma mre, soulage, poussa un long soupir.</p>
+une veilleuse éclairait la chambre: chez nous
+il n'y avait point de veilleuse: c'était ma
+mère qui s'agitait et se plaignait dans son
+sommeil. Annette l'éveilla doucement, et
+ma mère, soulagée, poussa un long soupir.</p>
-<p>Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite
-Anna, tu es encore l? Dieu soit lou!</p>
+<p>«Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite
+Anna, tu es encore là? Dieu soit loué!</p>
-<p>&mdash;J'espre bien que j'y serai longtemps
-ma bonne dame.</p>
+<p>&mdash;J'espère bien que j'y serai longtemps
+ma bonne dame.»</p>
-<p>Ma mre lui tendit sa main, qui tait
-froide et mouille.</p>
+<p>Ma mère lui tendit sa main, qui était
+froide et mouillée.</p>
-<p>Oh! jusqu' la fin, reprit-elle avec une
-grande tristesse. Je ne veux plus changer.</p>
+<p>«Oh! jusqu'à la fin, reprit-elle avec une
+grande tristesse. Je ne veux plus changer.»</p>
-<p>Comme Annette essuyait son front, o
+<p>Comme Annette essuyait son front, où
perlaient des gouttelettes de sueur, elle
ajouta:</p>
-<p>Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la
-fivre.... une fivre qui me tue. Je vois
+<p>«Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la
+fièvre.... une fièvre qui me tue. Je vois
toujours les petits qui pleurent et qui me
-tendent leurs pauvres bras. Je n'ai pas t
-une seule nuit sans rver d'eux, depuis le
+tendent leurs pauvres bras. Je n'ai pas été
+une seule nuit sans rêver d'eux, depuis le
temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne
sais pas le deuil qui est dans notre maison.</p>
<p>&mdash;Je sais que vous avez bien souffert, madame,
dit Annette tout bas, et c'est pour
-cela que l'ide m'est venue d'entrer chez
+cela que l'idée m'est venue d'entrer chez
vous pour vous consoler un petit peu, si je
-pouvais.</p>
+pouvais.»</p>
-<p>Ma mre avait de grosses larmes qui coulaient
+<p>Ma mère avait de grosses larmes qui coulaient
sur ses joues amaigries.</p>
-<p>Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car
+<p>«Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car
personne ne voulait plus nous servir. Le
-digne M. Raffroy t'aura fait piti en parlant
+digne M. Raffroy t'aura fait pitié en parlant
de nous....</p>
<p>&mdash;Oh! bonne dame! l'interrompit Annette.</p>
-<p>&mdash;Piti, rpta ma mre avec une amertume
+<p>&mdash;Pitié, répéta ma mère avec une amertume
si profonde qu'Annette eut le c&oelig;ur
-serr. Nous avons fait envie autrefois. J'avais
-mon fils et ma fille, Grard de Kervign,
+serré. Nous avons fait envie autrefois. J'avais
+mon fils et ma fille, Gérard de Kervigné,
notre orgueil, et Juliette, ma belle Juliette,
madame la marquise. Je ne sais pas
comment je ne suis pas devenue folle.</p>
-<p>&mdash;C'tait trois enfants qu'on m'avait dit,
-murmura Annette. Car on m'oubliait.</p>
+<p>&mdash;C'était trois enfants qu'on m'avait dit,
+murmura Annette.» Car on m'oubliait.</p>
-<p>Ma mre ne l'entendait pas. Elle suivait
-sa pense.</p>
+<p>Ma mère ne l'entendait pas. Elle suivait
+sa pensée.</p>
-<p>Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle
+<p>«Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle
en fixant ses yeux mornes dans le vide, jolie
-comme l'amour! Et si bien marie! J'aimais
-mon gendre autant que mon fils,
-cause de ses petits. Oh! coute, Anna,
+comme l'amour! Et si bien mariée! J'aimais
+mon gendre autant que mon fils, à
+cause de ses petits. Oh! écoute, Anna,
s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion,
il faut que je te parle des petits.
C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille
-et mon gendre cause des petits. Ils m'avaient
-donn ces deux chres cratures.
-Charlot! mon Charlot ador: ah! tu ne l'as
+et mon gendre à cause des petits. Ils m'avaient
+donné ces deux chères créatures.
+Charlot! mon Charlot adoré: ah! tu ne l'as
pas vu! Tu ne me croirais pas si je te disais
-comme il tait beau! Et comme il avait
-dj le cri d'un homme quand il ordonnait
-du haut en bas de la maison. Et Mimi! bont
+comme il était beau! Et comme il avait
+déjà le cri d'un homme quand il ordonnait
+du haut en bas de la maison. Et Mimi! bonté
du ciel! C'est sur son pauvre berceau de
-mort qu'elle dit pour la premire fois:
-grand'maman! pour la premire et pour la
-dernire fois!</p>
+mort qu'elle dit pour la première fois:
+grand'maman! pour la première et pour la
+dernière fois!»</p>
<p>Elle se couvrit le visage de ses mains et
-balbutia parmi ses gmissements:</p>
+balbutia parmi ses gémissements:</p>
-<p>Ils sont morts, ils sont tous morts: Grard,
+<p>«Ils sont morts, ils sont tous morts: Gérard,
Juliette, le mari de Juliette et les petits!
-Je les ai vus, couchs, les uns aprs
-les autres et il me semble que je suis entoure
+Je les ai vus, couchés, les uns après
+les autres et il me semble que je suis entourée
de leurs derniers regards.</p>
<p>&mdash;On m'avait dit que vous aviez trois enfants,
-madame, rpta Annette pour la
+madame,» répéta Annette pour la
seconde fois.</p>
-<p>Ma mre fixa sur elle son &oelig;il humide et
+<p>Ma mère fixa sur elle son &oelig;il humide et
reprit:</p>
-<p>Ordinairement, personne ne m'veille,
+<p>«Ordinairement, personne ne m'éveille,
parce que je suis seule, et souvent, si l'on
-m'veillait, ce serait grand dommage, car
-mes rves me rendent pour un instant le
-pass perdu. Je les vois tous deux, comme
-ils taient, pleurant ou riant, escaladant
+m'éveillait, ce serait grand dommage, car
+mes rêves me rendent pour un instant le
+passé perdu. Je les vois tous deux, comme
+ils étaient, pleurant ou riant, escaladant
mes genoux et se disputant mes caresses.
-Mais, aujourd'hui, c'tait un cauchemar, et
-je te remercie de l'avoir chass, ma fille.</p>
+Mais, aujourd'hui, c'était un cauchemar, et
+je te remercie de l'avoir chassé, ma fille.»</p>
-<p>Elle redevint toute ple en poursuivant:</p>
+<p>Elle redevint toute pâle en poursuivant:</p>
-<p>Ils taient l encore tous deux: Charles
+<p>«Ils étaient là encore tous deux: Charles
dans mes bras et Mimi qui jouait sur le
-tapis. Tout coup on a voulu me les arracher,
-je me suis dfendue, et je me sentais
+tapis. Tout à coup on a voulu me les arracher,
+je me suis défendue, et je me sentais
faible, faible.... et ils me tendaient leurs
mains.... Qui donc voulait me les arracher!
-J'ai peine me souvenir. Ce n'tait
+J'ai peine à me souvenir. Ce n'était
pas la mort....</p>
-<p>&mdash;Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'tait
-toi! c'tait toi!</p>
+<p>&mdash;Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'était
+toi! c'était toi!»</p>
-<p>Ses doigts frmissants essuyrent son
+<p>Ses doigts frémissants essuyèrent son
front.</p>
-<p>Et tu tais, continua-t-elle, la femme
+<p>«Et tu étais, continua-t-elle, la femme
qui porte malheur.... celle dont parlait la
-Poule noire.... la comdienne....
+Poule noire.... la comédienne....
<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></p>
-<p>&mdash;Oh! pauvre chre enfant! dit-elle en
+<p>&mdash;Oh! pauvre chère enfant! dit-elle en
souriant tout au milieu de son chagrin, tu
ne sais pas seulement ce dont je te parle!
-Pardonne-moi et ne sois pas fche. Ma
-raison va et vient quand j'ai ces fivres, et
-je ne vaux gure mieux qu'une innocente.
+Pardonne-moi et ne sois pas fâchée. Ma
+raison va et vient quand j'ai ces fièvres, et
+je ne vaux guère mieux qu'une innocente.
Tu es heureuse, toi, sans doute, ma fille, et
je le souhaite de tout mon c&oelig;ur, tu ne peux
pas deviner l'effet que produit la peine.</p>
-<p>&mdash;Madame, rpliqua Annette voix
-basse, chacun connat son propre mal
-Peut-elle tre heureuse celle qui se voit force
-d'abandonner son mari bien-aim et ses
+<p>&mdash;Madame, répliqua Annette à voix
+basse, chacun connaît son propre mal
+Peut-elle être heureuse celle qui se voit forcée
+d'abandonner son mari bien-aimé et ses
chers petits enfants!</p>
-<p>&mdash;Ah! s'cria ma mre, comme si ces
-derniers mots seulement l'eussent frappe,
-tu as des petits enfants!</p>
+<p>&mdash;Ah! s'écria ma mère, comme si ces
+derniers mots seulement l'eussent frappée,
+tu as des petits enfants!»</p>
-<p>Annette, au lieu de rpondre, dit pour la
-troisime fois et d'un accent qui, malgr
-elle peut-tre, n'tait pas sans svrit:</p>
+<p>Annette, au lieu de répondre, dit pour la
+troisième fois et d'un accent qui, malgré
+elle peut-être, n'était pas sans sévérité:</p>
-<p>Madame, je croyais que vous aviez encore
-quelqu'un aimer.</p>
+<p>«Madame, je croyais que vous aviez encore
+quelqu'un à aimer.</p>
<p>&mdash;Tais-toi! ordonna la pauvre femme.
Je t'ai bien entendue les autres fois. Oui,
-j'ai encore un fils, mais tais-toi!</p>
+j'ai encore un fils, mais tais-toi!»</p>
-<p>Annette courba la tte.</p>
+<p>Annette courba la tête.</p>
-<p>Ma mre, comme si elle et regrett cette
-prompte obissance, resta silencieuse un
+<p>Ma mère, comme si elle eût regretté cette
+prompte obéissance, resta silencieuse un
instant, mais elle avait absolument besoin
-d'pancher son pauvre c&oelig;ur. Elle reprit
-bientt avec plus de mystre:</p>
+d'épancher son pauvre c&oelig;ur. Elle reprit
+bientôt avec plus de mystère:</p>
-<p>C'est ici notre malheur. M. Raffroy a
+<p>«C'est ici notre malheur. M. Raffroy a
eu tort, grand tort de te parler de cela....
-ou peut-tre te l'a-t-on dit par la ville, car
+ou peut-être te l'a-t-on dit par la ville, car
tout le monde me regarde quand je passe,
et je n'ose plus sortir. Oui, c'est bien vrai,
Anna, j'avais un second fils. On ne faisait
-pas beaucoup d'attention lui la maison,
-mais quand il fut parti, nous vmes bien
+pas beaucoup d'attention à lui à la maison,
+mais quand il fut parti, nous vîmes bien
que nous l'aimions autant que les autres.
-On ne dit jamais son nom ici: M. de Kervign
+On ne dit jamais son nom ici: M. de Kervigné
ne veut pas. Il n'est point maudit,
cependant: monsieur et moi nous prions
pour lui le matin et le soir. Seulement, il
-est mort pour nous: l'abb a eu tort de te
-parler de lui.</p>
+est mort pour nous: l'abbé a eu tort de te
+parler de lui.»</p>
-<p>Elle s'arrta pour attendre la rplique
-d'Annette, elle et voulu quelqu'un sans
+<p>Elle s'arrêta pour attendre la réplique
+d'Annette, elle eût voulu quelqu'un sans
doute pour plaider la cause de l'absent;
-mais Annette ne rpliqua point. Ma mre
+mais Annette ne répliqua point. Ma mère
poursuivit:</p>
-<p>M. Raffroy a eu tort, et c'est bont
-d'me. Il aimait cet enfant-l. Il nous aime
-tous. Voil si longtemps qu'il est bien reu
+<p>«M. Raffroy a eu tort, et c'est bonté
+d'âme. Il aimait cet enfant-là. Il nous aime
+tous. Voilà si longtemps qu'il est bien reçu
chez nous!</p>
-<p>Ah! s'interrompit-elle avec une larme
-dans les yeux, c'est surprenant qu'il s'entte
- l'aimer! et cependant, l'enfant tait
+<p>«Ah! s'interrompit-elle avec une larme
+dans les yeux, c'est surprenant qu'il s'entête
+à l'aimer! et cependant, l'enfant était
si jeune! Tout seul dans ce Paris, chez des
-parents qui sont des drles de gens, ce
-qu'on dit. Ce fut la prsidente qui le mena
-elle-mme au spectacle, la premire fois.
-Je pense lui plus qu'il ne faudrait: j'ai
+parents qui sont des drôles de gens, à ce
+qu'on dit. Ce fut la présidente qui le mena
+elle-même au spectacle, la première fois.
+Je pense à lui plus qu'il ne faudrait: j'ai
beau faire. Il est vivant, mon c&oelig;ur me le
dit: jamais je ne le vois avec mes autres
morts.... et s'il voulait quitter celle qui a
-port malheur, la comdienne, la schismatique,
+porté malheur, la comédienne, la schismatique,
la maudite, maudite mille fois! oh!
-certes, il serait reu ici comme l'enfant prodigue,
- c&oelig;ur et bras ouverts!</p>
+certes, il serait reçu ici comme l'enfant prodigue,
+à c&oelig;ur et bras ouverts!»</p>
-<p>Elle s'arrta parce qu'elle vit des larmes
+<p>Elle s'arrêta parce qu'elle vit des larmes
dans les yeux de sa petite servante.</p>
-<p>Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.</p>
+<p>«Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Parce que, avec une me si bonne que
-la vtre, madame, il faut bien souffrir pour
-maudire.</p>
+<p>&mdash;Parce que, avec une âme si bonne que
+la vôtre, madame, il faut bien souffrir pour
+maudire.»</p>
-<p>Ma mre resta frappe et fut tout une
+<p>Ma mère resta frappée et fut tout une
minute avant de reprendre la parole.</p>
-<p>Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin.
+<p>«Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin.
Certes, certes, j'ai cruellement souffert.
-Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapport
-que notre pauvre Grard tait de son
-parti l'heure de mourir. Qui sait? elle
-aime peut-tre ce malheureux enfant, car
-ce n'est pas l'intrt qui la retient dsormais
-prs de lui.... moins qu'elle n'attende
-notre dcs....</p>
-
-<p>Annette fit un geste de violente dngation.</p>
-
-<p>Tu es trop jeune pour comprendre cela,
-dit ma mre, et, d'ailleurs, tu es une Bretonne.
+Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapporté
+que notre pauvre Gérard était de son
+parti à l'heure de mourir. Qui sait? elle
+aime peut-être ce malheureux enfant, car
+ce n'est pas l'intérêt qui la retient désormais
+près de lui.... à moins qu'elle n'attende
+notre décès....»</p>
+
+<p>Annette fit un geste de violente dénégation.</p>
+
+<p>«Tu es trop jeune pour comprendre cela,
+dit ma mère, et, d'ailleurs, tu es une Bretonne.
Mais ces Grecs.... presque des
-paens! Enfin, je ne suis pas dj si mchante,
-va, je pense bien mon fils. Il y a
-des moments o je crois que je pardonnerais.
-Mais quoi bon? Je ne suis pas la
-matresse. Mon mari est la douceur mme
-ds qu'on n'attaque pas son nom; pour la
-msalliance, il est de fer, et il avait dit souvent
-qu'il dshriterait Grard lui-mme,
-Grard, son orgueil et son amour, si Grard
-se msalliait. Et encore parlait-il d'une
+païens! Enfin, je ne suis pas déjà si méchante,
+va, je pense bien à mon fils. Il y a
+des moments où je crois que je pardonnerais.
+Mais à quoi bon? Je ne suis pas la
+maîtresse. Mon mari est la douceur même
+dès qu'on n'attaque pas son nom; pour la
+mésalliance, il est de fer, et il avait dit souvent
+qu'il déshériterait Gérard lui-même,
+Gérard, son orgueil et son amour, si Gérard
+se mésalliait. Et encore parlait-il d'une
<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-msalliance ordinaire.... mais une schismatique!
-mais une comdienne!</p>
+mésalliance ordinaire.... mais une schismatique!
+mais une comédienne!</p>
-<p>Elle laissa retomber la tte sur l'oreiller,</p>
+<p>Elle laissa retomber la tête sur l'oreiller,</p>
-<p>Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle.
+<p>«Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle.
Je suis folle de prendre le sommeil
-d'une pauvre enfant comme toi.</p>
+d'une pauvre enfant comme toi.»</p>
-<p>Annette obit, et ce fut le lendemain au
-matin qu'elle m'crivit sa premire lettre.</p>
+<p>Annette obéit, et ce fut le lendemain au
+matin qu'elle m'écrivit sa première lettre.</p>
-<p>Il tait temps. Le pauvre Joson ne savait
-dj plus quel saint se vouer. J'tais en
+<p>Il était temps. Le pauvre Joson ne savait
+déjà plus à quel saint se vouer. J'étais en
danger de mourir ou de perdre la raison.</p>
-<p>Annette ne me disait point encore o
-elle tait, bien sre que j'aurais t la rclamer
+<p>Annette ne me disait point encore où
+elle était, bien sûre que j'aurais été la réclamer
au bout du monde. Elle me donnait
seulement de ses nouvelles, ajoutant que sa
-grande entreprise tait en bonne voie de
-russite et que bientt nous serions tous
-runis.</p>
+grande entreprise était en bonne voie de
+réussite et que bientôt nous serions tous
+réunis.</p>
-<p>Elle me trompait: c'tait un pieux mensonge.
-L'entretien de la nuit prcdente
-lui avait montr toutes les difficults de son
+<p>Elle me trompait: c'était un pieux mensonge.
+L'entretien de la nuit précédente
+lui avait montré toutes les difficultés de son
&oelig;uvre. Il ne s'agissait pas seulement de
-miner l'influence des Blbon et de chasser
-l'odieux Vincent; ce n'tait pas mme assez
-de sduire ma mre et de la rendre propice.
-Derrire tout cela, il y avait l'inflexible
-volont de mon pre.</p>
-
-<p>Annette avait devin d'un seul coup d'&oelig;il
-le caractre de ce dernier. Bien qu'elle
-n'appartnt pas notre Bretagne, patrie
-classique des obstins, elle avait lu sur l'excellente
+miner l'influence des Bélébon et de chasser
+l'odieux Vincent; ce n'était pas même assez
+de séduire ma mère et de la rendre propice.
+Derrière tout cela, il y avait l'inflexible
+volonté de mon père.</p>
+
+<p>Annette avait deviné d'un seul coup d'&oelig;il
+le caractère de ce dernier. Bien qu'elle
+n'appartînt pas à notre Bretagne, patrie
+classique des obstinés, elle avait lu sur l'excellente
et placide figure du bonhomme
-toute la profondeur de son enttement.</p>
+toute la profondeur de son entêtement.</p>
-<p>Un homme comme mon pre, but un
-pareil mot: msalliance, meurt sur
-place, petit feu, avant de desserrer les
+<p>Un homme comme mon père, buté à un
+pareil mot: «mésalliance,» meurt sur
+place, à petit feu, avant de desserrer les
doigts.</p>
-<p>Avant le djeuner, Annette trouva le
-temps de courir chez l'abb Raffroy, qui
-s'tonna de la voir dcourage.</p>
+<p>Avant le déjeuner, Annette trouva le
+temps de courir chez l'abbé Raffroy, qui
+s'étonna de la voir découragée.</p>
-<p>Vous avez dj soulev des montagnes,
+<p>«Vous avez déjà soulevé des montagnes,
lui dit-il. Continuez, ferme! ferme! Nous
-aurons les Blbon; faites pleurer madame!
+aurons les Bélébon; faites pleurer madame!
faites rire monsieur! Ah! si seulement vous
-pouviez vous asseoir table! Mais c'est
-gal! des chansons! des chansons!</p>
+pouviez vous asseoir à table! Mais c'est
+égal! des chansons! des chansons!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -20998,395 +20960,395 @@ pouviez vous asseoir table! Mais c'est
<div class="line i1">Manon!</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;Mais on le dit plus entt qu'une
+<p>&mdash;Mais on le dit plus entêté qu'une
pierre! soupira ma pauvre Annette.</p>
<p>&mdash;Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri
-dera! Oh! h! Oh! gai! gai! La nuit,
+dera! Oh! hé! Oh! gai! gai! La nuit,
vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce
-soir, au dner, dansez la danse d'Etel. Avec
-Vincent, ne vous fchez jamais, mais ripostez
-dur et pitinez dessus, quand vous
-l'aurez mis terre. Ce n'est pas bien charitable,
-ce que je vous dis l, mais faites tout
-de mme. Saint Sauveur! quand nous serons
-dbarrasss de ce troupeau impur, je
+soir, au dîner, dansez la danse d'Etel. Avec
+Vincent, ne vous fâchez jamais, mais ripostez
+dur et piétinez dessus, quand vous
+l'aurez mis à terre. Ce n'est pas bien charitable,
+ce que je vous dis là, mais faites tout
+de même. Saint Sauveur! quand nous serons
+débarrassés de ce troupeau impur, je
promets bien d'entonner le <cite>Te Deum</cite>....
-et le reste ira tout seul, soyez tranquille!</p>
+et le reste ira tout seul, soyez tranquille!»</p>
-<p>Au moment o Annette rentrait la
-maison, la voix retentissante de mon pre
+<p>Au moment où Annette rentrait à la
+maison, la voix retentissante de mon père
commandait:</p>
-<p>A la soupe! la soupe! Tout le monde
- la soupe!</p>
+<p>«A la soupe! à la soupe! Tout le monde
+à la soupe!»</p>
-<p>Vincent n'tait ivre qu' demi, par extraordinaire.
-Il est probable que l'oncle Blbon
-l'avait puissamment morign, car il
-ne se montra pas vis--vis d'Annette beaucoup
+<p>Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire.
+Il est probable que l'oncle Bélébon
+l'avait puissamment morigéné, car il
+ne se montra pas vis-à-vis d'Annette beaucoup
plus grossier que ne le sont d'habitude
les malotrus de sa sorte avec les filles
-de cabaret. La journe se passa sans orage.
-Ma mre voulut avoir Annette auprs d'elle
-depuis le matin jusqu'au soir, et mon pre,
+de cabaret. La journée se passa sans orage.
+Ma mère voulut avoir Annette auprès d'elle
+depuis le matin jusqu'au soir, et mon père,
qui s'ennuyait lamentablement, vint se
mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit
-raconter des histoires et se retira enchant.</p>
+raconter des histoires et se retira enchanté.</p>
-<p>Mon pre gnait ma mre; elle et voulu
-avoir Annette pour elle toute seule. Ds
-que M. de Kervign fut parti, ma mre
+<p>Mon père gênait ma mère; elle eût voulu
+avoir Annette pour elle toute seule. Dès
+que M. de Kervigné fut parti, ma mère
s'empara d'Annette et fit avec elle la grasse
-veille. Il y eut, cette fois, des confidences;
-on se plaignit des Blbon, le nom, le propre
-nom de Ren fut enfin prononc.</p>
+veillée. Il y eut, cette fois, des confidences;
+on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre
+nom de René fut enfin prononcé.</p>
<p>Le lendemain, on raconta par le menu la
fameuse histoire de la Poule noire, puis des
-dtails intimes et bien touchants, hlas! sur
+détails intimes et bien touchants, hélas! sur
les diverses catastrophes qui avaient empli
la maison de deuil. Ma tante Bel-&OElig;il
-avait ordonn en mourant qu'on brlat sa
-bibliothque de romans, traduits de l'allemand,
-dclarant qu'ils contenaient tous un
-poison plus ou moins subtil, destin troubler
+avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa
+bibliothèque de romans, traduits de l'allemand,
+déclarant qu'ils contenaient tous un
+poison plus ou moins subtil, destiné à troubler
les c&oelig;urs sensibles. Son testament me
-dshritait, parce que je ne lui avais pas
-envoy en temps <cite>Rudolphe d'Haberburg ou
-le Vautour du Monastre</cite>.</p>
+déshéritait, parce que je ne lui avais pas
+envoyé en temps <cite>Rudolphe d'Haberburg ou
+le Vautour du Monastère</cite>.</p>
-<p>Ma tante Nougat avait succomb aux
+<p>Ma tante Nougat avait succombé aux
suites d'une mayonnaise de langouste. Je
prends sur moi d'affirmer que la Poule noire
<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-n'tait pour rien dans son dcs: elle n'avait
+n'était pour rien dans son décès: elle n'avait
pas eu le temps de tester. Dans la ville,
-on disait que mon beau-frre, le marquis de
-Trfontaines, tait mort d'ennui. Mais ici
-commenaient les larmes: ma s&oelig;ur et les
+on disait que mon beau-frère, le marquis de
+Tréfontaines, était mort d'ennui. Mais ici
+commençaient les larmes: ma s&oelig;ur et les
deux petits! Annette pleurait de bon c&oelig;ur
-en voyant par la pense le lit de douleur o
-la jeune mre entourait son agonie de deux
-berceaux dj vides. Et chacun de ses pleurs
-allait l'me de sa matresse.</p>
+en voyant par la pensée le lit de douleur où
+la jeune mère entourait son agonie de deux
+berceaux déjà vides. Et chacun de ses pleurs
+allait à l'âme de sa maîtresse.</p>
-<p>Au bout de huit jours, Annette tait l'idole
-de la maison. Elle avait rempli la
+<p>Au bout de huit jours, Annette était l'idole
+de la maison. Elle avait rempli à la
lettre le programme du chanoine: Elle aidait
-ma mre pleurer, elle faisait rire mon
-pre gorge dploye. Mon pre avait retrouv
-une bonne moiti de son apptit
-d'autrefois et son potage recommenait
+ma mère à pleurer, elle faisait rire mon
+père à gorge déployée. Mon père avait retrouvé
+une bonne moitié de son appétit
+d'autrefois et son potage recommençait à
tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions
-Blbon baissaient vue d'&oelig;il; c'tait
-une dgringolade.</p>
+Bélébon baissaient à vue d'&oelig;il; c'était
+une dégringolade.</p>
-<p>Le matin du neuvime jour, au moment
-o Annette entrait dans la chambre o elle
-faisait sa toilette, l'oncle Blbon l'appela
+<p>Le matin du neuvième jour, au moment
+où Annette entrait dans la chambre où elle
+faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela
du bout du corridor. Il ne s'agissait plus
des insolences de Vincent; on capitulait;
-l'oncle tait l pour battre la chamade.
+l'oncle était là pour battre la chamade.
Mais quand Carthage ou l'Angleterre fait
patte de velours, c'est l'heure du danger
-pour Rome ou pour la France. L'oncle Blbon
-tait un madr diplomate, et vous allez
-bien voir enfin que je n'ai rien exagr
+pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon
+était un madré diplomate, et vous allez
+bien voir enfin que je n'ai rien exagéré
en disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.</p>
<h2>XXXIX.<br />
-<span class="medium">COMDIES.</span></h2>
+<span class="medium">COMÉDIES.</span></h2>
-<p class="p2">L'oncle Blbon souriait pleine bouche
+<p class="p2">L'oncle Bélébon souriait à pleine bouche
et clignait de l'&oelig;il en homme qui apporte
-un sac de drages sous son paletot.</p>
+un sac de dragées sous son paletot.</p>
-<p>Eh bien! comment donc va Minette?
+<p>«Eh bien! comment donc va Minette?
dit-il de loin. Joli temps pour les seigles,
-quoiqu'ils demandent de la pluie du ct
-d'Auray. Mais bah! la campagne, ils demandent
-toujours quelque chose. Et la
+quoiqu'ils demandent de la pluie du côté
+d'Auray. Mais bah! à la campagne, ils demandent
+toujours quelque chose. Et à la
ville aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir
-rien souhaiter, h! h!</p>
+rien à souhaiter, hé! hé!»</p>
-<p>Il entra et dplia son vaste mouchoir pour
+<p>Il entra et déplia son vaste mouchoir pour
s'essuyer le front, ce qu'il faisait toute fois
-que pendait une ngociation importante.
+que pendait une négociation importante.
Chaque diplomate a son tic et sa mise en
-scne.</p>
+scène.</p>
-<p>Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous,
-pas vrai? J'ai vous causer
-d'amiti. H! h! a vous tonne? a va
-bien plus vous tonner encore tout l'heure.
+<p>«Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous,
+pas vrai? J'ai à vous causer
+d'amitié. Hé! hé! ça vous étonne? Ça va
+bien plus vous étonner encore tout à l'heure.
Vincent n'est pas un trappiste, non, ni un
-capucin. Chacun a ses dfauts; dites donc,
-hein! Mais il y a du bon chez ce garon-l;
+capucin. Chacun a ses défauts; dites donc,
+hein! Mais il y a du bon chez ce garçon-là;
c'est franc, c'est loyal, c'est doux comme
un agneau, au fond, et la petite femme
qu'on prendra fera de lui tout ce qu'elle
-voudra. Ah! mais oui!</p>
+voudra. Ah! mais oui!»</p>
-<p>Dans les successions, l'oncle Blbon dtournait
-des objets pour avoir un souvenir
+<p>Dans les successions, l'oncle Bélébon détournait
+des objets pour avoir un «souvenir»
du mort. Comme il avait vu mourir
-beaucoup de gens, il s'tait mont ainsi de
-souvenirs. Il ouvrit la fameuse bote d'or
-de ma pauvre tante Nougat, o tait le
-portrait de Grard, et huma une prise
-comme et pu le faire M. de Talleyrand en
+beaucoup de gens, il s'était monté ainsi de
+souvenirs. Il ouvrit la fameuse boîte d'or
+de ma pauvre tante Nougat, où était le
+portrait de Gérard, et huma une prise
+comme eût pu le faire M. de Talleyrand en
personne.</p>
-<p>Aprs quoi, il offrit une pastille Annette
-dans la bonbonnire maille de Bel-&OElig;il.</p>
+<p>Après quoi, il offrit une pastille à Annette
+dans la bonbonnière émaillée de Bel-&OElig;il.</p>
-<p>Ah! mais oui, rpta-t-il. Tout ce
+<p>«Ah! mais oui, répéta-t-il. Tout ce
qu'elle voudra, la coquinette! Bonne nature,
le pauvre Vincent, c&oelig;ur sur la main,
-pas vilain garon, ds qu'on l'aura nettoy.
-Que dites-vous de a, ma mignonne?</p>
+pas vilain garçon, dès qu'on l'aura nettoyé.
+Que dites-vous de ça, ma mignonne?</p>
-<p>&mdash;Absolument rien, monsieur de Blbon,
-rpondit Annette.</p>
+<p>&mdash;Absolument rien, monsieur de Bélébon,
+répondit Annette.</p>
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute, h, h! Vous
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, hé, hé! Vous
avez un petit peu de rancune, pas vrai, fifille?
-Voil! il est assez fch de ce qu'il a
-fait, allez! Il tait habitu comme a avec
+Voilà! il est assez fâché de ce qu'il a
+fait, allez! Il était habitué comme ça avec
les autres femmes de chambre. Vous savez,
les jeunes gens. Mais vous! pas de danger!
il sait de quoi il retourne, maintenant. En
-un mot comme en cent, vous lui avez tap
-droit dans l'&oelig;il. Atout!</p>
+un mot comme en cent, vous lui avez tapé
+droit dans l'&oelig;il. Atout!»</p>
-<p>Annette frona le sourcil. L'oncle Blbon
+<p>Annette fronça le sourcil. L'oncle Bélébon
croisa ses jambes l'une sur l'autre et se
-campa la faon des socitaires de la Comdie-Franaise
+campa à la façon des sociétaires de la Comédie-Française
quand ils veulent jouer la
bonhomie du grand seigneur.</p>
-<p>Tata? tata! fit-il, voyez-vous a! La
-Minette se figure qu' mon ge je viendrais
+<p>«Tata? tata! fit-il, voyez-vous ça! La
+Minette se figure qu'à mon âge je viendrais
lui parler pour la bagatelle! Ne va-t-elle
-pas se fcher? Stop, bijou! Regardez mes
+pas se fâcher? Stop, bijou! Regardez mes
cheveux blancs. Ah! pauvre biche, vous
-ne vous attendez gure gagner tout d'un
+ne vous attendez guère à gagner tout d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
coup le gros lot! Ah! mais! domino? Voulez-vous
savoir? On va vous faire comtesse,
ma petite, rien que cela, du premier coup!
La chose a-t-elle le don de vous plaire?
-Comtesse de Kervign-Blbon. Je viens
+Comtesse de Kervigné-Bélébon. Je viens
vous demander votre blanche main en faveur
-de mon petit-fils, Vincent de Kervign-Blbon,
-qui sche sur tige de l'amour
+de mon petit-fils, Vincent de Kervigné-Bélébon,
+qui sèche sur tige de l'amour
qu'il a pour vous. C'est farce, pas vrai? Eh
-bien vous ne rvez pas. Telle est la rcompense
-de la vertu sur la terre!</p>
+bien vous ne rêvez pas. Telle est la récompense
+de la vertu sur la terre!»</p>
<p>Annette affecta de baisser les yeux et
-tourna la tte pour cacher l'envie de rire
+tourna la tête pour cacher l'envie de rire
qu'elle avait.</p>
-<p>Elle n'en revient pas! disait le bonhomme;
+<p>«Elle n'en revient pas! disait le bonhomme;
tenez, tenez! elle n'en revient pas,
la polissonne! C'est gentil de faire des
-heureux!</p>
+heureux!»</p>
-<p>Pour viter au lecteur la peine de sonder
-les profondeurs de l'oncle Blbon, voici
-quel tait son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit!</p>
+<p>Pour éviter au lecteur la peine de sonder
+les profondeurs de l'oncle Bélébon, voici
+quel était son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit!</p>
-<p>Problme rsoudre: se dbarrasser de
+<p>Problème à résoudre: se débarrasser de
la favorite.</p>
<p>L'affection qu'on avait chez nous pour
Annette grandissait; elle gagnait tout le
-terrain que le parti Blbon perdait; Vincent
-tait en quilibre au seuil de la rue.
-Il fallait tout prix renvoyer la favorite
+terrain que le parti Bélébon perdait; Vincent
+était en équilibre au seuil de la rue.
+Il fallait à tout prix renvoyer la favorite
dans ses foyers.</p>
-<p>Or mon pre tait encore le matre, en
-dfinitive, et mon pre avait une haine
+<p>Or mon père était encore le maître, en
+définitive, et mon père avait une haine
beaucoup plus forte que son affection pour
-la favorite. L'objet de sa haine, c'tait le
-monstre appel <em>Msalliance</em>.</p>
+la favorite. L'objet de sa haine, c'était le
+monstre appelé <em>Mésalliance</em>.</p>
-<p>Que Vincent part amoureux de la femme
+<p>Que Vincent parût amoureux de la femme
de chambre pour le bon motif, qu'il la
-demandt en mariage, et que la femme de
-chambre donnt dans le panneau, tout tait
+demandât en mariage, et que la femme de
+chambre donnât dans le panneau, tout était
dit.</p>
<p>Or, comment supposer que la femme de
-chambre pt rsister aux sductions de ce
-splendide avenir? Comtesse de Kervign-Blbon!</p>
+chambre pût résister aux séductions de ce
+splendide avenir? Comtesse de Kervigné-Bélébon!</p>
-<p>Il est vrai que Vincent tait un affreux
-poux, mais, selon l'expression de l'oncle
-Blbon, la petite n'avait pas froid aux
-yeux. Elle tait fille mettre Vincent dans
+<p>Il est vrai que Vincent était un affreux
+époux, mais, selon l'expression de l'oncle
+Bélébon, la petite n'avait pas froid aux
+yeux. Elle était fille à mettre Vincent dans
sa poche, si elle voulait, et certes, la
-frayeur ne pouvait point l'arrter sur la
+frayeur ne pouvait point l'arrêter sur la
route de la fortune.</p>
-<p>Le pige tait adroit, positivement, et
+<p>Le piége était adroit, positivement, et
tendu comme il faut. L'homme qui avait
-exil son propre fils, son fils unique, hsiterait-il
+exilé son propre fils, son fils unique, hésiterait-il
devant l'expulsion d'une servante?</p>
-<p>Je dois noter ici que personne, Vannes,
-ne savait rien d'Annette, except
-l'abb Raffroy et ma mre, instruits tous
-les deux des degrs bien diffrents. Annette
+<p>Je dois noter ici que personne, à Vannes,
+ne savait rien d'Annette, excepté
+l'abbé Raffroy et ma mère, instruits tous
+les deux à des degrés bien différents. Annette
passait pour une jeune fille de Basse-Bretagne.
-Ni ma mre, ni l'abb Raffroy ne
-choisissaient les Blbon pour confidents.</p>
+Ni ma mère, ni l'abbé Raffroy ne
+choisissaient les Bélébon pour confidents.</p>
-<p>Cependant l'oncle allait rptant:</p>
+<p>Cependant l'oncle allait répétant:</p>
-<p>Elle n'en revient pas! elle n'en revient
-pas, la petite cocotte.</p>
+<p>«Elle n'en revient pas! elle n'en revient
+pas, la petite cocotte.»</p>
<p>Et il prenait le silence d'Annette pour
-l'bahissement du bonheur. Sans qu'elle
-demandt d'explications, il prit la peine de
-lui en fournir, tant il jugeait son offre inespre
+l'ébahissement du bonheur. Sans qu'elle
+demandât d'explications, il prit la peine de
+lui en fournir, tant il jugeait son offre inespérée
et invraisemblable.</p>
-<p>J'entends bien, j'entends bien, dit-il
+<p>«J'entends bien, j'entends bien, dit-il
rondement; quand le gros lot vous tombe
-des nues, on n'y croit pas; a blouit, a
-btasse, a beluette! Il tombe si rarement,
-pas vrai, le gros lot? Vous tes
+des nues, on n'y croit pas; ça éblouit, ça
+ébêtasse, ça ébeluette! Il tombe si rarement,
+pas vrai, le gros lot? Vous êtes
comme saint Thomas, Bichette; il faut qu'on
vous fasse toucher au doigt la chose. M. le
-vicomte de Kervign-Blbon, mon petit-fils,
-qui sera comte la mort de son pre
-adoptif, car l'adoption lgale n'est plus
+vicomte de Kervigné-Bélébon, mon petit-fils,
+qui sera comte à la mort de son père
+adoptif, car l'adoption légale n'est plus
qu'une affaire de temps, est couru comme
un gibier par toutes les demoiselles de
-Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-l n'est
-pas embarrass pour se marier, dites donc!
+Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-là n'est
+pas embarrassé pour se marier, dites donc!
Les filles de la noblesse, de la magistrature
et du commerce se l'arrachent, quoi,
-a crve l'&oelig;il. On n'a pas besoin de lunettes
+ça crève l'&oelig;il. On n'a pas besoin de lunettes
pour voir la chose. Alors, pourquoi choisir
-une servante, h? Bon! Atout, et passe
+une servante, hé? Bon! Atout, et passe
mon roi! Nous ne sommes pas d'hier; nous
-avons la tte carre comme un bonnet de
-prsident. La noblesse? la magistrature?
-la finance? c'est selon les gots, comme l'chalotte.
+avons la tête carrée comme un bonnet de
+président. La noblesse? la magistrature?
+la finance? c'est selon les goûts, comme l'échalotte.
Je n'en dis pas de mal, savez-vous?
Mais notre Vincent est de la campagne:
-s'il prenait une de ces pimbches d'un
-liard en pain d'pices, il y aurait des reins
-casss au bout de huit jours. Ce n'est pas
+s'il prenait une de ces pimbêches d'un
+liard en pain d'épices, il y aurait des reins
+cassés au bout de huit jours. Ce n'est pas
l'affaire. Comprenez-vous la man&oelig;uvre? Et
puis, que voulons-nous? Mettre du bonheur
-dans cette maison-ci, qui est la ntre. Le
-papa et la maman sont faits votre mignon
+dans cette maison-ci, qui est la nôtre. Le
+papa et la maman sont faits à votre mignon
minois; ils vous aiment; je les vois
d'ici tous les deux sauter de joie, quand on
<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-leur dira: Voil votre fillette. Je vous dis:
+leur dira: Voilà votre fillette. Je vous dis:
C'est gentil de faire des heureux. Moi, je
-trouve a gentil. Et vous? En consquence
+trouve ça gentil. Et vous? En conséquence
de quoi, j'ai dit au gars: Roule ta bosse!
Je vas parler avec la petite: tu auras ce
-que ton c&oelig;ur dsire, pour chanter comme
+que ton c&oelig;ur désire, pour chanter comme
la chanson, et les bonnes gens mourront au
sein du bonheur. Allez! posez le double
-six. Je suis fait de mme, agissant toujours
+six. Je suis fait de même, agissant toujours
pour le mieux et me moquant du qu'en dira-t-on.
-J'ai bien l'honneur d'tre, etc., comme
- la fin des lettres. Rponse, s'il vous plat.
+J'ai bien l'honneur d'être, etc., comme
+à la fin des lettres. Réponse, s'il vous plaît.
Baisez papa.</p>
-<p>&mdash;Cinq minutes de retard, montre la
-main, cria mon pre dans le corridor. A la
-soupe, saperbleure! la soupe!</p>
+<p>&mdash;Cinq minutes de retard, montre à la
+main, cria mon père dans le corridor. A la
+soupe, saperbleure! à la soupe!»</p>
-<p>Annette s'lana pour se rendre son devoir.
-La chambre de Vincent s'ouvrait
+<p>Annette s'élança pour se rendre à son devoir.
+La chambre de Vincent s'ouvrait à
l'autre bout du corridor. Elle en vit sortir la
-tte de Mduse.</p>
-
-<p>Un homme entre deux ges, fort lgant,
-tout de noir habill, causait avec
-Vincent, voix basse. Il tenait sa main
-pour prendre cong. A la vue d'Annette,
-cet homme resta bouche bante et plit,
-puis il s'loigna prcipitamment, sans prononcer
+tête de Méduse.</p>
+
+<p>Un homme entre deux âges, fort élégant,
+tout de noir habillé, causait avec
+Vincent, à voix basse. Il tenait sa main
+pour prendre congé. A la vue d'Annette,
+cet homme resta bouche béante et pâlit,
+puis il s'éloigna précipitamment, sans prononcer
une parole.</p>
<p>Annette l'avait reconnu du premier coup
-d'&oelig;il: c'tait Laroche.</p>
+d'&oelig;il: c'était Laroche.</p>
-<p>Ceci tait bien autre chose que les diplomaties
-Blbon. Annette demeura un instant
-atterre devant la ruine de son plan et
-l'croulement de tous ses projets; mais qui
+<p>Ceci était bien autre chose que les diplomaties
+Bélébon. Annette demeura un instant
+atterrée devant la ruine de son plan et
+l'écroulement de tous ses projets; mais qui
de nous saurait mesurer un courage de
-femme? Annette tait la vaillance mme.
-Elle se redressa, intrpide, devant le danger.
-Au djeuner, elle eut la force d'tre
-gaie, car la gaiet tait une de ses armes,
+femme? Annette était la vaillance même.
+Elle se redressa, intrépide, devant le danger.
+Au déjeuner, elle eut la force d'être
+gaie, car la gaieté était une de ses armes,
et il les lui fallait toutes.</p>
-<p>Aprs le repas, elle se retira, selon l'habitude,
-dans la chambre de ma mre. Tout
-en riant, tout en chantant, elle s'tait recueillie
-en elle-mme. L'heure sonnait de
-jouer son va-tout. Elle avait compt sur un
-plus long dlai, mais elle tait prte.</p>
+<p>Après le repas, elle se retira, selon l'habitude,
+dans la chambre de ma mère. Tout
+en riant, tout en chantant, elle s'était recueillie
+en elle-même. L'heure sonnait de
+jouer son va-tout. Elle avait compté sur un
+plus long délai, mais elle était prête.</p>
-<p>Je vous appelai tous autour de moi, me
+<p>«Je vous appelai tous autour de moi, me
disait-elle en me racontant plus tard les
-motions de cet instant: toi, Ren, mon
+émotions de cet instant: toi, René, mon
petit Philippe et ma petite Anna. Je songeai
- mon cher pre, qui est un saint auprs
-de Dieu, et je me sentis comme entoure
-de bons anges.</p>
+à mon cher père, qui est un saint auprès
+de Dieu, et je me sentis comme entourée
+de bons anges.»</p>
-<p>Ma mre tait triste. C'tait l'effet que
-produisaient sur elle dsormais le bruit et
+<p>Ma mère était triste. C'était l'effet que
+produisaient sur elle désormais le bruit et
les rires. Annette savait d'avance qu'il ne
serait pas difficile d'amener l'entretien sur
une pente favorable, car elle avait peine
-chaque jour fuir les questions dont on
-l'accablait. Son embarras tait de frapper
-un coup dcisif et d'arriver en si peu de
-temps pousser l'motion jusqu' ce paroxysme
+chaque jour à fuir les questions dont on
+l'accablait. Son embarras était de frapper
+un coup décisif et d'arriver en si peu de
+temps à pousser l'émotion jusqu'à ce paroxysme
contagieux qui se gagne de proche
-en proche; car ce n'tait pas le c&oelig;ur de ma
-mre seulement qu'Annette avait emporter
-d'assaut, c'tait aussi, c'tait surtout le
-c&oelig;ur de mon pre.</p>
+en proche; car ce n'était pas le c&oelig;ur de ma
+mère seulement qu'Annette avait à emporter
+d'assaut, c'était aussi, c'était surtout le
+c&oelig;ur de mon père.</p>
-<p>Elle prit son ouvrage qui tait une broderie
+<p>Elle prit son ouvrage qui était une broderie
et s'assit sur un tabouret sous le bras
-en tapisserie du grand fauteuil de sa matresse.</p>
+en tapisserie du grand fauteuil de sa maîtresse.</p>
<p>Elles gardaient toutes les deux le silence.
-Ma mre rvait; Annette cherchait. Ma
-mre dit, comme si elle et obi malgr
-elle au secret dsir de sa jeune compagne:</p>
+Ma mère rêvait; Annette cherchait. Ma
+mère dit, comme si elle eût obéi malgré
+elle au secret désir de sa jeune compagne:</p>
-<p>Il y a des moments o je crois que vous
-m'avez trompe, Anna. Il est impossible que
-vous soyez une fille de la campagne.</p>
+<p>«Il y a des moments où je crois que vous
+m'avez trompée, Anna. Il est impossible que
+vous soyez une fille de la campagne.»</p>
-<p>Anna poussa un gros soupir en rpondant:</p>
+<p>Anna poussa un gros soupir en répondant:</p>
-<p>Jamais je ne vous ai dit que la vrit,
+<p>«Jamais je ne vous ai dit que la vérité,
madame.</p>
-<p>&mdash;Le soleil a brl ces jolies mains, c'est
-vrai, reprit ma mre, mais depuis peu seulement,
-et le travail de la bche ou de l'aviron
+<p>&mdash;Le soleil a brûlé ces jolies mains, c'est
+vrai, reprit ma mère, mais depuis peu seulement,
+et le travail de la bêche ou de l'aviron
ne les a point grossies. En quel pays
de Bretagne brode-t-on comme vous brodez,
Anna?</p>
@@ -21395,185 +21357,185 @@ Anna?</p>
<p>&mdash;On dit, en effet, que celles d'Etel sont
presque des demoiselles. J'irai y voir. Ce
-qui est bien sr, c'est que vous n'tiez point
-faite pour tre une servante.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous ai-je donc mal obi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! chre petite! Dieu me prserve
-de le dire! Tu as t toujours prs de moi
-douce et facile comme un ange! C'est l
-prcisment ce qui te distingue des autres
-domestiques. Les domestiques, prsent,
-sont les ennemis de leurs matres, et toi, il
-semble que tu n'aies qu'une pense du matin
+qui est bien sûr, c'est que vous n'étiez point
+faite pour être une servante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous ai-je donc mal obéi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère petite! Dieu me préserve
+de le dire! Tu as été toujours près de moi
+douce et facile comme un ange! C'est là
+précisément ce qui te distingue des autres
+domestiques. Les domestiques, à présent,
+sont les ennemis de leurs maîtres, et toi, il
+semble que tu n'aies qu'une pensée du matin
jusqu'au soir: nous plaire. Depuis bien
longtemps, je n'ai eu de consolation et de
joie qu'avec toi. Mon mari et moi c'est le
jour et la nuit, et pourtant, tu sais te faire
<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
bonne pour l'un comme pour l'autre. Ma
-pense, Anna, chre enfant, c'est que tu es
-au-dessus de ton tat. Ton langage n'est
+pensée, Anna, chère enfant, c'est que tu es
+au-dessus de ton état. Ton langage n'est
pas celui de nos Bretonnes; Juliette, ma
fille, la marquise, n'avait pas les doigts plus
-dlicats que toi, et il n'y a pas jusqu' tes
+délicats que toi, et il n'y a pas jusqu'à tes
brusqueries qui ne ressemblent point aux
-colres du village....</p>
+colères du village....»</p>
<p>Annette soupira et murmura.</p>
-<p>J'ai pourtant fait ce que j'ai pu!</p>
+<p>«J'ai pourtant fait ce que j'ai pu!</p>
-<p>&mdash;Pour me tromper, n'est-ce pas, chrie?
-demanda vivement ma mre.</p>
+<p>&mdash;Pour me tromper, n'est-ce pas, chérie?»
+demanda vivement ma mère.</p>
<p>Annette baissa les yeux et garda le silence.</p>
-<p>J'en tais sre! s'cria l'excellente
-femme avec un lan de joie. Il y a l quelque
-dvouement comme ceux qu'on raconte
+<p>«J'en étais sûre! s'écria l'excellente
+femme avec un élan de joie. Il y a là quelque
+dévouement comme ceux qu'on raconte
dans les livres! Tu es une demoiselle! tu
-t'es marie par amour malgr le consentement
+t'es mariée par amour malgré le consentement
de tes parents.... Tu pleures!....
Se peut-il qu'il y ait des gens assez durs!....
car tu n'as pu choisir qu'un homme digne
de toi, j'en jurerais!</p>
<p>&mdash;Oh! oui! balbutia Annette, qui n'avait
-pas besoin ici de jouer l'motion, digne de
+pas besoin ici de jouer l'émotion, digne de
moi!</p>
<p>&mdash;Vois donc! Et pourquoi vous a-t-on
-fait du chagrin? parce qu'il tait pauvre
-sans doute? et d'une naissance infrieure
+fait du chagrin? parce qu'il était pauvre
+sans doute? et d'une naissance inférieure à
la tienne? car tu es de sang noble, j'en
-mettrais ma main au feu!</p>
+mettrais ma main au feu!»</p>
-<p>Annette n'tait pas l pour faire son
-cours de philosophie et disserter en elle-mme
-sur les merveilleuses inconsquences
+<p>Annette n'était pas là pour faire son
+cours de philosophie et disserter en elle-même
+sur les merveilleuses inconséquences
de notre pauvre nature humaine.</p>
-<p>L'indignation de ma mre s'chauffait et
-grandissait, fouettant avec une nergie
-inattendue la paresse de son caractre. Il
-lui fallait videmment toute sa charit chrtienne
+<p>L'indignation de ma mère s'échauffait et
+grandissait, fouettant avec une énergie
+inattendue la paresse de son caractère. Il
+lui fallait évidemment toute sa charité chrétienne
pour ne point maudire hautement
ces parents injustes et cruels qui avaient
-pu rejeter loin d'eux un pareil trsor, pourquoi?
+pu rejeter loin d'eux un pareil trésor, pourquoi?
Parce que....</p>
-<p>Mon Dieu! cela est certain! l'ide de son
-fils Ren ne vint point en ce moment ma
-bonne mre.</p>
+<p>Mon Dieu! cela est certain! l'idée de son
+fils René ne vint point en ce moment à ma
+bonne mère.</p>
-<p>Veux-tu, reprit-elle avec une chaleur
+<p>«Veux-tu, reprit-elle avec une chaleur
croissante, je puis bien te proposer cela, car
je suis certaine, oh! parfaitement certaine
-d'avoir l'approbation de M. de Kervign,
+d'avoir l'approbation de M. de Kervigné,
veux-tu rester toujours avec nous? non plus
comme servante, mais comme amie? Tu
-seras servie ton tour et je voudrais bien
-voir qu'il y et ici quelqu'un pour te manquer
+seras servie à ton tour et je voudrais bien
+voir qu'il y eût ici quelqu'un pour te manquer
de respect! Tu seras ici autant que
-Vincent Blbon: bien plus que Vincent
-Blbon, car on ne l'aime pas et l'on
-t'aime!</p>
+Vincent Bélébon: bien plus que Vincent
+Bélébon, car on ne l'aime pas et l'on
+t'aime!»</p>
<p>Annette se pencha sur sa main et la
baisa.</p>
-<p>C'tait mon rve! murmura-t-elle. Rester
+<p>«C'était mon rêve! murmura-t-elle. Rester
avec vous toujours!</p>
-<p>&mdash;Eh bien? fit ma mre, dj pouvante.</p>
+<p>&mdash;Eh bien?» fit ma mère, déjà épouvantée.</p>
<p>Annette se redressa et montra deux grosses
larmes qui roulaient lentement sur sa
joue.</p>
-<p>Je suis venue ici pour mon mari, dit-elle,
+<p>«Je suis venue ici pour mon mari, dit-elle,
pour mes enfants. Laissez-moi parler,
madame. Je ne vous connaissais pas,
-c'est vrai, mais ds que je vous ai vue, tout
-mon c&oelig;ur s'est lanc vers vous! Avoir
-une mre comme vous, ah! bont du ciel!...
-si je pouvais tre heureuse quelque
-part, loin de la plus chre moiti de mon
-me, ce serait prs de vous. Mais on compte
+c'est vrai, mais dès que je vous ai vue, tout
+mon c&oelig;ur s'est élancé vers vous! Avoir
+une mère comme vous, ah! bonté du ciel!...
+si je pouvais être heureuse quelque
+part, loin de la plus chère moitié de mon
+âme, ce serait près de vous. Mais on compte
trop souvent sur le courage qu'on se promet
-d'avoir. Mon mari souffre l-bas, je le
-sais; mes petits enfants m'appellent...</p>
+d'avoir. Mon mari souffre là-bas, je le
+sais; mes petits enfants m'appellent...»</p>
-<p>Ma mre courba la tte son tour.</p>
+<p>Ma mère courba la tête à son tour.</p>
-<p>C'est vrai... c'est vrai! pensa-t-elle
+<p>«C'est vrai... c'est vrai! pensa-t-elle
tout haut. Tu ne peux pas nous aimer comme
-tu les aimes.</p>
+tu les aimes.»</p>
<p>Elle prit la broderie des mains d'Annette
et la plia.</p>
-<p>Tu veux nous quitter, ma fille? pronona-t-elle
-d'une voix altre.</p>
+<p>«Tu veux nous quitter, ma fille?» prononça-t-elle
+d'une voix altérée.</p>
-<p>Et comme Annette ne rpondait pas, elle
+<p>Et comme Annette ne répondait pas, elle
ajouta:</p>
-<p>Je garderai cela... avec les deux boucles
+<p>«Je garderai cela... avec les deux boucles
blondes des petits. Depuis ma fille, je
-n'ai rien aim comme toi. Je vais tre seule.
+n'ai rien aimé comme toi. Je vais être seule.
Je ne veux plus personne. Pourquoi es-tu
-venue? Qui t'avait appele?....</p>
+venue? Qui t'avait appelée?....»</p>
-<p>Elle appuya sa tte sur sa main. Elle ne
+<p>Elle appuya sa tête sur sa main. Elle ne
pleurait pas, mais les rides se creusaient
-sur sa figure toute ple. Annette fondait en
+sur sa figure toute pâle. Annette fondait en
larmes.</p>
-<p>Je ne sais pas votre histoire, Anna, reprit
-ma mre, je dsirais la savoir, mais
-que m'importe prsent? ce que je devine
+<p>«Je ne sais pas votre histoire, Anna, reprit
+ma mère, je désirais la savoir, mais
+que m'importe à présent? ce que je devine
me suffit. Vous ne manquerez plus de rien,
ma fille. Je vous ferai une pension, pour
-que vous puissiez rester toujours prs de
+que vous puissiez rester toujours près de
<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-votre mari, prs de vos petits enfants....</p>
+votre mari, près de vos petits enfants....</p>
<p>&mdash;Oh! madame! madame!</p>
-<p>&mdash;J'irai vous voir. Y a-t-il o me mettre,
+<p>&mdash;J'irai vous voir. Y a-t-il où me mettre,
dans votre maison?</p>
-<p>&mdash;Ma bonne! ma chre matresse!</p>
+<p>&mdash;Ma bonne! ma chère maîtresse!</p>
<p>&mdash;Taisez-vous! vous m'avez menti.
-Aviez-vous le droit de rveiller mon dsespoir
+Aviez-vous le droit de réveiller mon désespoir
engourdi? Vous ne saurez jamais le
-mal que vous avez fait, Anna....</p>
+mal que vous avez fait, Anna....»</p>
<p>Elle croisa ses deux mains froides sur la
-broderie plie et rpta:</p>
+broderie pliée et répéta:</p>
-<p>Seule! encore seule!</p>
+<p>«Seule! encore seule!»</p>
<p>La bouche d'Annette s'ouvrait, l'aveu
-pendait ses lvres, quand on frappa la
-porte doucement. C'tait M. de Kervign
-qui s'ennuyait la mort, selon sa coutume,
-et qui rdait, cherchant tuer le temps qui
-sparait le djeuner du dner.</p>
+pendait à ses lèvres, quand on frappa à la
+porte doucement. C'était M. de Kervigné
+qui s'ennuyait à la mort, selon sa coutume,
+et qui rôdait, cherchant à tuer le temps qui
+séparait le déjeuner du dîner.</p>
-<p>Vous n'avez que deux heures vingt,
+<p>«Vous n'avez que deux heures vingt,
ici, dit-il, vous retardez: il est vingt-cinq
et je ne sais pas si nous n'aurions pas deux
-minutes de plus la cathdrale. Nous
-avons eu trente-deux au thermomtre, aujourd'hui,
-savez-vous. Voici l't pour tout
-de bon. C'est demain grand'mare: on a
-vu de la sardine au march. Comment dites-vous
-donc celle-l, Annac?....</p>
+minutes de plus à la cathédrale. Nous
+avons eu trente-deux au thermomètre, aujourd'hui,
+savez-vous. Voici l'été pour tout
+de bon. C'est demain grand'marée: on a
+vu de la sardine au marché. Comment dites-vous
+donc celle-là, Annaïc?....</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -21581,29 +21543,29 @@ donc celle-l, Annac?....</p>
<div class="line i4">Turlurette,</div>
<div class="line">Qui vive au vent du buisson,</div>
<div class="line i4">Fanchon?</div>
-<div class="line i3">C'est Grgoire,</div>
+<div class="line i3">C'est Grégoire,</div>
<div class="line i3">Chaud de boire,</div>
<div class="line i1">Qui roule comme un bouchon</div>
<div class="line i4">Tout rond,</div>
<div class="line i2">En revenant d'la foire!</div>
</div></div></div>
-<p>Il s'arrta court et se mit regarder les
+<p>Il s'arrêta court et se mit à regarder les
deux femmes.</p>
-<p>Qu'as-tu donc, madame! demanda-t-il
-en plissant. As-tu renvoy Annac?</p>
+<p>«Qu'as-tu donc, madame! demanda-t-il
+en pâlissant. As-tu renvoyé Annaïc?»</p>
-<p>Ma mre fut quelque temps rpondre,
-puis elle regarda son mari en face son
-tour et dit rsolment:</p>
+<p>Ma mère fut quelque temps à répondre,
+puis elle regarda son mari en face à son
+tour et dit résolûment:</p>
-<p>J'ai assez pleur. Ils viendront vivre
+<p>«J'ai assez pleuré. Ils viendront vivre
ici tous les quatre, ou je m'en irai dans un
couvent!</p>
<p>&mdash;Qui donc, tous les quatre, interrogea
-mon pre.</p>
+mon père.</p>
<p>&mdash;Elle, son mari et ses deux petits enfants.</p>
@@ -21612,969 +21574,969 @@ pourquoi non? depuis Joson Michais nous
n'avons pas eu de valet de chambre.</p>
<p>&mdash;Il ne s'agit pas de valet de chambre!
-s'cria ma mre. Vous n'avez pas devin
-cela, vous autres. Anna est une fille de qualit.</p>
+s'écria ma mère. Vous n'avez pas deviné
+cela, vous autres. Anna est une fille de qualité.</p>
-<p>&mdash;Saperbleure! fit mon pre.</p>
+<p>&mdash;Saperbleure! fit mon père.</p>
<p>&mdash;Un mariage d'amour....</p>
<p>&mdash;Ah! diable!</p>
-<p>&mdash;On a chass le jeune mnage. Un
+<p>&mdash;On a chassé le jeune ménage. Un
jeune homme charmant....</p>
-<p>&mdash;Voyez-vous a! Je les prends. Plus
+<p>&mdash;Voyez-vous ça! Je les prends. Plus
on est de fous plus on rit. L'oncle se ratatine
-et Vincent s'abrutit. Embarque!</p>
+et Vincent s'abrutit. Embarque!»</p>
-<p>Ma mre se jeta imptueusement dans
-les bras du bonhomme. Ce n'tait plus la
-mme femme. Elle vivait maintenant, et la
+<p>Ma mère se jeta impétueusement dans
+les bras du bonhomme. Ce n'était plus la
+même femme. Elle vivait maintenant, et la
joie la jetait hors de son assoupissement
chronique.</p>
-<p>Partons! dit-elle. Partons tout de
+<p>«Partons! dit-elle. Partons tout de
suite. Je veux aller les chercher. D'ici
Etel, il n'y a que huit lieues.</p>
-<p>&mdash;Et la soupe? objecta mon pre.</p>
+<p>&mdash;Et la soupe? objecta mon père.</p>
-<p>&mdash;Nous dnerons Auray.</p>
+<p>&mdash;Nous dînerons à Auray.</p>
<p>&mdash;Au Pavillon-d'en-haut! bonne auberge!
J'en suis! Mais que fait-elle donc,
-cette petite?</p>
+cette petite?»</p>
-<p>Annette tait entre eux deux, agenouille
+<p>Annette était entre eux deux, agenouillée
et les mains jointes.</p>
-<p>C'est impossible, dit-elle les larmes aux
+<p>«C'est impossible, dit-elle les larmes aux
yeux. Merci, merci du fond du c&oelig;ur. Mais
n'essayez pas de nous sauver: c'est impossible.</p>
<p>&mdash;Il n'y a au monde qu'une chose impossible,
-s'cria mon pre, c'est de me faire
+s'écria mon père, c'est de me faire
consentir au mariage de mon coquin de fils
-avec la comdienne. En route, il doit savoir
-des chansons, ce mari! La soupe
-Auray! un morceau sur le pouce Etel:
-bon apptit, bonne conscience. En route!</p>
+avec la comédienne. En route, il doit savoir
+des chansons, ce mari! La soupe à
+Auray! un morceau sur le pouce à Etel:
+bon appétit, bonne conscience. En route!»</p>
<h2>XL<br />
<span class="medium">CAPITULATION.</span></h2>
-<p class="p2">Il me souvient que toute cette journe je
-fus agit par une forte fivre. J'prouvai
-srement le contre-coup des motions de
+<p class="p2">Il me souvient que toute cette journée je
+fus agité par une forte fièvre. J'éprouvai
+sûrement le contre-coup des émotions de
ma pauvre Annette.</p>
<p>Annette saisit l'occasion aux cheveux.
<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></p>
-<p>Elle se leva rsolument et essuya ses yeux
+<p>Elle se leva résolument et essuya ses yeux
d'un revers de main.</p>
-<p>Adieu, ma bonne et chre dame, dit-elle,
+<p>«Adieu, ma bonne et chère dame, dit-elle,
adieu, monsieur le comte: je ne vous oublierai
jamais.</p>
<p>&mdash;Nous allons avec toi, saperbleure!</p>
-<p>&mdash;Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernires
+<p>&mdash;Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernières
paroles sont ma condamnation.</p>
-<p>En quoi? en quoi? s'cria ma mre. Voudrais-tu
+<p>En quoi? en quoi? s'écria ma mère. Voudrais-tu
comparer....?</p>
-<p>&mdash;Allons donc! l'interrompit mon pre,
-la msalliance du mle est seule une dchance.</p>
+<p>&mdash;Allons donc! l'interrompit mon père,
+la mésalliance du mâle est seule une déchéance.</p>
<p>&mdash;Et d'ailleurs, reprit la comtesse, ne
t'ai-je pas tout dit? Quel rapport y a-t-il
entre toi, pieuse comme un ange, et cette
-crature?</p>
+créature?</p>
-<p>&mdash;Jarnicoton! s'cria mon pre, enflamm
+<p>&mdash;Jarnicoton! s'écria mon père, enflammé
par la contradiction, crois-tu me faire tourner
comme une toupie? Il faut du monde
-ici, table! Je veux aller chercher ce gaillard-l!
+ici, à table! Je veux aller chercher ce gaillard-là!
Si le chevalier avait choisi un brin
-d'amour comme toi, Annac, j'aurais t
+d'amour comme toi, Annaïc, j'aurais été
capable....</p>
-<p>&mdash;Ah! soupira ma mre, si nous avions
-ce bonheur-l!</p>
+<p>&mdash;Ah! soupira ma mère, si nous avions
+ce bonheur-là!»</p>
-<p>Annette tait fort embarrasse. Parmi
+<p>Annette était fort embarrassée. Parmi
les lecteurs, il en est qui penseront que les
-choses tournaient en sa faveur. Ceux-l se
-tromperont. Annette avait compt dchirer
+choses tournaient en sa faveur. Ceux-là se
+tromperont. Annette avait compté déchirer
le voile dans le paroxysme d'une grande
-motion. Il fallait cela pour que son aveu
-ft priptie. Ses batteries taient arranges
+émotion. Il fallait cela pour que son aveu
+fît péripétie. Ses batteries étaient arrangées
pour amener une explosion d'enthousiasme
et de larmes. La fantaisie des deux
-bonnes gens drangeait tout. Ils faisaient
-trop de chemin en avant et brlaient la
-consigne. Le train prpar pour l'embuscade
-tait dpass. Le drame rv ratait et
-faisait long feu comme un mchant vaudeville.</p>
-
-<p>Mais Annette tait un petit lion pour la
-bravoure. Dans la vie, comme la guerre,
-les mauvaises positions sont celles o l'on
-gagne les batailles dcisives. Annette s'cria:</p>
-
-<p>Vous ne me suivrez pas malgr moi,
-peut-tre!</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, pardieu! rpondit mon pre
-enchant.</p>
-
-<p>J'ai parl de vaudeville; ma mre tait
-le drame, mais mon bon pre tait le vaudeville
-incarn, la gaiet tout prix, et
-n'en ft-il point! Avec lui peut-tre que le
-drame eut chou. Le vaudeville le saisit
+bonnes gens dérangeait tout. Ils faisaient
+trop de chemin en avant et brûlaient la
+consigne. Le train préparé pour l'embuscade
+était dépassé. Le drame rêvé ratait et
+faisait long feu comme un méchant vaudeville.</p>
+
+<p>Mais Annette était un petit lion pour la
+bravoure. Dans la vie, comme à la guerre,
+les mauvaises positions sont celles où l'on
+gagne les batailles décisives. Annette s'écria:</p>
+
+<p>«Vous ne me suivrez pas malgré moi,
+peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, pardieu!» répondit mon père
+enchanté.</p>
+
+<p>J'ai parlé de vaudeville; ma mère était
+le drame, mais mon bon père était le vaudeville
+incarné, la gaieté à tout prix, et
+n'en fût-il point! Avec lui peut-être que le
+drame eut échoué. Le vaudeville le saisit
au collet.</p>
-<p>Tiens bon l'aviron, Manon, s'cria-t-il,
+<p>«Tiens bon l'aviron, Manon, s'écria-t-il,
embarque!</p>
-<p>&mdash;Et si je vous disais...... commena
-Annette, puisant au hasard sa dernire
+<p>&mdash;Et si je vous disais...... commença
+Annette, épuisant au hasard sa dernière
cartouche.</p>
-<p>&mdash;Dis tout ce que tu voudras, Annac!</p>
+<p>&mdash;Dis tout ce que tu voudras, Annaïc!</p>
<p>&mdash;Si je vous disais que je suis votre
-fille!</p>
+fille!»</p>
-<p>Il y eut un silence. Ma mre crut et murmura:</p>
+<p>Il y eut un silence. Ma mère crut et murmura:</p>
-<p>Enfant! que Dieu t'entende!</p>
+<p>«Enfant! que Dieu t'entende!</p>
-<p>Mon pre ne crut pas:</p>
+<p>Mon père ne crut pas:</p>
-<p>A d'autres! d'autres! fit-il. Je t'ai
-vue la messe.... et communier.... A la
-sainte table, la comdienne serait devenue
-noire comme un charbon? Embarque!</p>
+<p>«A d'autres! à d'autres! fit-il. Je t'ai
+vue à la messe.... et communier.... A la
+sainte table, la comédienne serait devenue
+noire comme un charbon? Embarque!»</p>
-<p>Ma mre serrait Annette contre son
-c&oelig;ur et pleurait dj toutes les pauvres
-larmes de sa joie, que mon pre chantait
+<p>Ma mère serrait Annette contre son
+c&oelig;ur et pleurait déjà toutes les pauvres
+larmes de sa joie, que mon père chantait
encore.</p>
-<p>Allons donc! allons donc! On ne m'en
+<p>«Allons donc! allons donc! On ne m'en
passe pas! Je prends ton gaillard de mari
-pour ce qu'il est. Galeux qui s'en ddit!
-Embarque!</p>
+pour ce qu'il est. Galeux qui s'en dédit!
+Embarque!»</p>
-<p>Ce n'tait pas pour rien qu'il avait la rputation
-d'enttement la mieux tablie qui
-ft dans tout le Morbihan.</p>
+<p>Ce n'était pas pour rien qu'il avait la réputation
+d'entêtement la mieux établie qui
+fût dans tout le Morbihan.</p>
-<p>La voix tremblante de ma mre dit
+<p>La voix tremblante de ma mère dit à
l'oreille d'Annette dans un baiser:</p>
-<p>Allons, la grce de Dieu!</p>
+<p>«Allons, à la grâce de Dieu!»</p>
<p>Et, ma foi, ils partirent, au complet
-triomphe de mon pre.</p>
+triomphe de mon père.</p>
<p>Selon le programme, on mangea la soupe
- Auray. Mon pre s'amusait comme un
+à Auray. Mon père s'amusait comme un
bienheureux. Il mit deux assiettes de potage
-dans ses bottes. Quelle conscience,
-en juger par son apptit! Annette avait
-dj tout le c&oelig;ur de ma mre, bien qu'elles
-eussent chang peine quelques rares
-paroles depuis le dpart, mais le brave
-homme restait profondment convaincu
+dans ses bottes. Quelle conscience, à
+en juger par son appétit! Annette avait
+déjà tout le c&oelig;ur de ma mère, bien qu'elles
+eussent échangé à peine quelques rares
+paroles depuis le départ, mais le brave
+homme restait profondément convaincu
qu'on lui jouait une niche.</p>
-<p>La voiture qu'on avait prise Vannes
-dut rester Auray. D'Auray au pont Lorois,
-les chemins taient alors dans un tat
-si sauvage qu'il fallait des vhicules d'espce
-particulire. Annette et ma mre se
-serrrent dans un petit cabriolet du genre
+<p>La voiture qu'on avait prise à Vannes
+dut rester à Auray. D'Auray au pont Lorois,
+les chemins étaient alors dans un état
+si sauvage qu'il fallait des véhicules d'espèce
+particulière. Annette et ma mère se
+serrèrent dans un petit cabriolet du genre
<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-appel tapecul, sauf le respect profond qui
-est d au lecteur, et il fut convenu que mon
-pre suivrait bidet. Jusqu'alors, tout avait
-march souhait; mais ici tait l'cueil.
-Annette se sentit frmir quand le cabriolet
+appelé tapecul, sauf le respect profond qui
+est dû au lecteur, et il fut convenu que mon
+père suivrait à bidet. Jusqu'alors, tout avait
+marché à souhait; mais ici était l'écueil.
+Annette se sentit frémir quand le cabriolet
tourna l'angle de la place d'Auray. Elle aurait
-voulu mon pre la portire.</p>
+voulu mon père à la portière.</p>
-<p>Il va venir tout l'heure, lui dit ma
-mre, qui peu peu rentrait dans son calme.</p>
+<p>«Il va venir tout à l'heure, lui dit ma
+mère, qui peu à peu rentrait dans son calme.»</p>
-<p>Mais on sortit d'Auray et M. de Kervign
+<p>Mais on sortit d'Auray et M. de Kervigné
ne vint pas. La route se fit cahin caha.
-Ma mre disait toujours: Il va venir, et il
+Ma mère disait toujours: Il va venir, et il
ne venait point.</p>
-<p>Il tait l'exactitude mme. Quel obstacle
+<p>Il était l'exactitude même. Quel obstacle
pouvait donc le retenir?</p>
-<p>Le cabriolet venait de disparatre et mon
-pre mettait fidlement le pied l'trier,
-lorsqu'il se vit entour tout coup par les
-deux Blbon et M. de Laroche, comme on
-appelait pleine bouche l'ancien Potemkin
-de la prsidente. Il valait bien cela. C'tait
-tout fait un homme de tenue et il portait
-je ne sais quel ruban sa boutonnire. Les
-Blbon cachaient leur terreur sous une apparence
+<p>Le cabriolet venait de disparaître et mon
+père mettait fidèlement le pied à l'étrier,
+lorsqu'il se vit entouré tout à coup par les
+deux Bélébon et M. de Laroche, comme on
+appelait à pleine bouche l'ancien Potemkin
+de la présidente. Il valait bien cela. C'était
+tout à fait un homme de tenue et il portait
+je ne sais quel ruban à sa boutonnière. Les
+Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence
fanfaronne, et M. de Laroche, calme
-comme il convenait un personnage de sa
-dignit, avait l'air prs d'eux d'un homme
-d'Etat encanaill par des lecteurs.</p>
+comme il convenait à un personnage de sa
+dignité, avait l'air près d'eux d'un homme
+d'Etat encanaillé par des électeurs.</p>
<p>Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue
-eut le mrite d'tre courte.</p>
+eut le mérite d'être courte.</p>
-<p>Monsieur le comte, dit-il, la comdienne
-a jou la comdie.</p>
+<p>«Monsieur le comte, dit-il, la comédienne
+a joué la comédie.»</p>
-<p>Et les deux Blbon clatrent de rire.</p>
+<p>Et les deux Bélébon éclatèrent de rire.</p>
-<p>Mon pre devint rouge jusqu'au blanc des
-yeux. Il avait bien dn. A ce moment de
-la digestion, la colre lui tait mauvaise.</p>
+<p>Mon père devint rouge jusqu'au blanc des
+yeux. Il avait bien dîné. A ce moment de
+la digestion, la colère lui était mauvaise.</p>
-<p>Le sang qui se prcipitait son cerveau,
+<p>Le sang qui se précipitait à son cerveau,
engourdit sa langue pendant quelques secondes.
-Quand il put parler, il s'cria:</p>
+Quand il put parler, il s'écria:</p>
-<p>Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait
-pas os!</p>
+<p>«Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait
+pas osé!</p>
-<p>&mdash;Tiens bon l'aviron, Manon! chantonna
+<p>&mdash;Tiens bon l'aviron, Manon!» chantonna
Vincent.</p>
-<p>Mon pre lui balafra le visage d'un violent
-coup de cravache. Le vieux Blbon dit:</p>
+<p>Mon père lui balafra le visage d'un violent
+coup de cravache. Le vieux Bélébon dit:</p>
-<p>Le gars n'est pourtant pas cause si l'on
-s'est moqu de vous.</p>
+<p>«Le gars n'est pourtant pas cause si l'on
+s'est moqué de vous.»</p>
<p>M. de Laroche ajouta:</p>
-<p>Le mariage est nul, l'interdiction est
-prononce valablement. J'ai pris Vannes
+<p>«Le mariage est nul, l'interdiction est
+prononcée valablement. J'ai pris à Vannes
un ordre de gendarmerie, en votre nom.
-La comdie aura le dnouement que vous
+La comédie aura le dénouement que vous
voudrez.</p>
-<p>&mdash;A cheval! ordonna mon pre, qui
-tait en proie une vritable rage, et que
+<p>&mdash;A cheval!» ordonna mon père, qui
+était en proie à une véritable rage, et que
les gendarmes suivent!</p>
-<p>Le jour s'en allait tombant. Au Magor,
-nous tions servis les derniers de la commune:
-c'tait l'heure du facteur. J'attendais
+<p>Le jour s'en allait tombant. Au Magoër,
+nous étions servis les derniers de la commune:
+c'était l'heure du facteur. J'attendais
des nouvelles d'Annette, assis sur le seuil
de ma porte; les enfants jouaient autour de
moi. Joson Michais avait fait le tour par le
-pont Lorois pour aller prendre des hameons
- Etel. La soire tait chaude et lourde,
-il me semblait que ma pense pesait
+pont Lorois pour aller prendre des hameçons
+à Etel. La soirée était chaude et lourde,
+il me semblait que ma pensée pesait à
mon front. Il y avait maintenant onze jours
-qu'Annette tait absente: j'avais compt
+qu'Annette était absente: j'avais compté
les heures. Dieu sait qu'elle n'avait point
-menti en disant ma mre: Mon mari souffre
-loin de moi. Je souffrais faire piti;
-ces quelques jours m'avaient bris comme
+menti en disant à ma mère: «Mon mari souffre
+loin de moi.» Je souffrais à faire pitié;
+ces quelques jours m'avaient brisé comme
une longue maladie.</p>
-<p>Si l'on m'et interrog, cependant, sur la
+<p>Si l'on m'eût interrogé, cependant, sur la
nature de mon supplice, je n'aurais su nommer
aucune des navrantes angoisses qui
-seules sont connues pour dchirer le c&oelig;ur
-de l'homme. Je n'tais pas mme jaloux,
-car la jalousie m'et tu comme un poison
+seules sont connues pour déchirer le c&oelig;ur
+de l'homme. Je n'étais pas même jaloux,
+car la jalousie m'eût tué comme un poison
foudroyant. Je n'avais aucun doute concernant
la constance d'Annette: il me semblait
-impossible qu'elle et cess de m'aimer ou
-que seulement sa tendresse pour moi ft diminue.
-Mais elle n'tait pas l, je ne l'avais
-pas; elle avait emport ma vie et mon me.
+impossible qu'elle eût cessé de m'aimer ou
+que seulement sa tendresse pour moi fût diminuée.
+Mais elle n'était pas là, je ne l'avais
+pas; elle avait emporté ma vie et mon âme.
Je pleurais en regardant les enfants; leurs
sourires ne me consolaient point; je ne savais
-pas bien aimer sans elle. J'tais comme
-un mourant de la fivre lente dans notre
-maison nagure si joyeuse et maintenant
-plus triste qu'un spulcre.</p>
+pas bien aimer sans elle. J'étais comme
+un mourant de la fièvre lente dans notre
+maison naguère si joyeuse et maintenant
+plus triste qu'un sépulcre.</p>
-<p>Pendant que j'tais l, les mains croises
-sur mes genoux et la tte baisse, un bruit
+<p>Pendant que j'étais là, les mains croisées
+sur mes genoux et la tête baissée, un bruit
de chevaux se fit dans le sentier qui monte
- la route de Port Louis. Je tournai la tte
-de ce ct machinalement et je vis deux
+à la route de Port Louis. Je tournai la tête
+de ce côté machinalement et je vis deux
gendarmes qui passaient.</p>
-<p>La prsence d'un gendarme de Magor
+<p>La présence d'un gendarme de Magoër
est chose aussi rare et presque aussi solennelle
-que le passage d'un roi sur le pav
-d'une prfecture. Les enfants et les femmes
+que le passage d'un roi sur le pavé
+d'une préfecture. Les enfants et les femmes
sortirent au devant des portes; moi je
me replongeai dans mon engourdissement.</p>
<p>Au bout de quelques minutes, autre bruit
<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-de chevaux. Le crpuscule assombri me
+de chevaux. Le crépuscule assombri me
montra vaguement quatre silhouettes sur la
route et un homme qui soulevait en courant
-un nuage de poussire.</p>
+un nuage de poussière.</p>
-<p>L'homme tait Joson Michais.</p>
+<p>L'homme était Joson Michais.</p>
-<p>Quoique , me dit-il en arrivant et
-d'une voix altre, y a du tbc, monsi el
-chevlier!</p>
+<p>«Quoique çâ, me dit-il en arrivant et
+d'une voix altérée, y a du tâbâc, monsié el
+chevâlier!»</p>
-<p>Je le regardai tout tonn. Ma pense
+<p>Je le regardai tout étonné. Ma pensée
ne pouvait aller que vers Annette.</p>
-<p>As-tu de ses nouvelles? m'criai-je. Y
-a-t-il un malheur?</p>
+<p>«As-tu de ses nouvelles? m'écriai-je. Y
+a-t-il un malheur?»</p>
-<p>Joson retournait prcipitamment nos ustensiles
-de pche, jets ple-mle dans un
-coin. Il hsita un instant entre une fouine
-ou foaine, emmanche de long, pour harponner
+<p>Joson retournait précipitamment nos ustensiles
+de pêche, jetés pêle-mêle dans un
+coin. Il hésita un instant entre une fouine
+ou foaine, emmanchée de long, pour harponner
l'anguille sur fond de vase et un
-norme <em>basse croc</em>, instrument destin
+énorme <em>basse croc</em>, instrument destiné à
lever le gros poisson dont le poids briserait
la ligne.</p>
-<p>Faut pas mentir! pronona-t-il avec
+<p>«Faut pas mentir!» prononça-t-il avec
emphase.</p>
<p>Puis il ajouta:</p>
-<p>Ej' vas toujours en descendre un couple!
-C'est pas pch de dmolir les gendarmes,
-aussi vrai que Dieu est Dieu!</p>
+<p>«Ej' vas toujours en descendre un couple!
+C'est pas péché de démolir les gendarmes,
+aussi vrai que Dieu est Dieu!»</p>
<p>Je me levai, saisi d'une crainte vague.
-Joson s'tait plant mon ct, l'arme au
+Joson s'était planté à mon côté, l'arme au
bras.</p>
-<p>Monsieur le maire a dit comme a,
+<p>«Monsieur le maire a dit comme ça,
gronda-t-il, qu'avec les papiers qu'ils ont
-levs Vannes, ils peuvent vous coller en
+levés à Vannes, ils peuvent vous coller en
prison....</p>
-<p>&mdash;A Vannes? rptai-je.</p>
+<p>&mdash;A Vannes?» répétai-je.</p>
<p>Les gendarmes avaient disparu, mais les
quatre cavaliers approchaient et l'un d'eux
-tait plusieurs pas en avant des trois autres.
-En regardant celui-l, je crus rver.</p>
+était à plusieurs pas en avant des trois autres.
+En regardant celui-là, je crus rêver.</p>
-<p>Une voix s'leva qui tremblait de colre.</p>
+<p>Une voix s'éleva qui tremblait de colère.</p>
-<p>Voil donc o je devais vous retrouver,
-monsieur le chevalier de Kervign! dit-elle.</p>
+<p>«Voilà donc où je devais vous retrouver,
+monsieur le chevalier de Kervigné!» dit-elle.</p>
-<p>Mon pre! C'tait mon pre!</p>
+<p>Mon père! C'était mon père!</p>
-<p>Quoique a.... fit Joson Michais atterr.</p>
+<p>«Quoique ça.... fit Joson Michais atterré.</p>
-<p>a ne fait point rien, reprit-il pourtant
-par rflexion, ej' vas tout de mme en descendre
-un couple!</p>
+<p>«Ça ne fait point rien, reprit-il pourtant
+par réflexion, ej' vas tout de même en descendre
+un couple!»</p>
<p>Et il bondit, brandissant son <em>bass-croc</em>.</p>
<p>Distinctement, j'entendis Laroche qui
disait:</p>
-<p>Cas de lgitime dfense! Feu sur cette
-bte sauvage!</p>
+<p>«Cas de légitime défense! Feu sur cette
+bête sauvage!»</p>
<p>Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche
-n'avait pas de bonheur dans les expditions
-nocturnes. Je ne sais o s'gara la
+n'avait pas de bonheur dans les expéditions
+nocturnes. Je ne sais où s'égara la
balle. Le <em>bass-croc</em> de Joson le mordit comme
-s'il et t un congre et le jeta sur le
-sable o Vincent le rejoignit aussitt. L'oncle
-Blbon piqua des deux en pleine droute,
+s'il eût été un congre et le jeta sur le
+sable où Vincent le rejoignit aussitôt. L'oncle
+Bélébon piqua des deux en pleine déroute,
en criant:</p>
-<p>Gendarmes! l'assassin! Gendarmes,
-faites votre devoir!</p>
+<p>«Gendarmes! à l'assassin! Gendarmes,
+faites votre devoir!»</p>
-<p>Les gendarmes, en effet, posts derrire
-la dernire maison du village, arrivrent au
+<p>Les gendarmes, en effet, postés derrière
+la dernière maison du village, arrivèrent au
grand trot.</p>
-<p>Saisissez-vous de cet homme! ordonna
-mon pre en me montrant du doigt.</p>
+<p>«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna
+mon père en me montrant du doigt.</p>
-<p>Il faut bien, hlas! que je dise les choses
-telles qu'elles furent. J'tais debout devant
+<p>Il faut bien, hélas! que je dise les choses
+telles qu'elles furent. J'étais debout devant
ma porte et je ne bougeais pas. Les deux
-enfants s'taient enfuis au coup de pistolet;
-je ne savais o ils taient. Un gendarme
-me mit la main au collet; j'tais d'une force
+enfants s'étaient enfuis au coup de pistolet;
+je ne savais où ils étaient. Un gendarme
+me mit la main au collet; j'étais d'une force
peu commune; je le repoussai d'un geste involontaire
-et il chancela, c'tait le brigadier.
+et il chancela, c'était le brigadier.
L'autre tira son sabre.</p>
-<p>Allume! cria Joson qui revenait triomphant.
-Attrape crocher les soldats marins!
+<p>«Allume! cria Joson qui revenait triomphant.
+Attrape à crocher les soldats marins!
Y a du temps que j'ai envie d'en manger,
-un morceau de gendarme! Et houp!</p>
+un morceau de gendarme! Et houp!»</p>
-<p>Je le saisis bras le corps au moment o
+<p>Je le saisis à bras le corps au moment où
il allait <em>crocher</em> le brave soldat, et j'avoue
-que, dans cette bataille ingale, je n'aurais
-pas pari pour le sabre contre le <em>bass-croc</em>.</p>
+que, dans cette bataille inégale, je n'aurais
+pas parié pour le sabre contre le <em>bass-croc</em>.</p>
-<p>Mon pre, dis-je, vous n'avez que faire
+<p>«Mon père, dis-je, vous n'avez que faire
de gendarmes....</p>
<p>&mdash;Empoignez toujours le gredin! cria
-Vincent qui s'tait relev. Montrez-vous,
-papa Kervign! Soyez un mle une fois en
-votre vie!</p>
+Vincent qui s'était relevé. Montrez-vous,
+papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en
+votre vie!»</p>
-<p>Mon pre tendit la main vers moi: mais,
-en ce moment, deux ombres passrent. Annette
-et ma mre, dont la voiture restait
+<p>Mon père étendit la main vers moi: mais,
+en ce moment, deux ombres passèrent. Annette
+et ma mère, dont la voiture restait à
Etel, venaient d'aborder en bateau. Annette
-me pressait dj sur son c&oelig;ur en pleurant.
-Ma mre, qui tenait nos enfants dans
-ses bras, les offrait, dj victorieuse, mon
-pre.</p>
+me pressait déjà sur son c&oelig;ur en pleurant.
+Ma mère, qui tenait nos enfants dans
+ses bras, les offrait, déjà victorieuse, à mon
+père.</p>
-<p>Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!
+<p>«Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!»
disait le bonhomme, essayant de retenir
son courroux qui s'en allait.
<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></p>
-<p>Ma mre balbutia, parmi les baisers qu'elle
+<p>Ma mère balbutia, parmi les baisers qu'elle
prodiguait aux petits:</p>
-<p>Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervign?
+<p>«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné?
C'est mon petit Charlot! C'est ma petite
Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es
-un honnte homme! Vas-tu te sparer de ta
+un honnête homme! Vas-tu te séparer de ta
femme qui t'aime depuis trente ans? Moi,
d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais,
-jamais, jamais!</p>
+jamais, jamais!»</p>
-<p>Mon pre reculait. Ma mre tait une
+<p>Mon père reculait. Ma mère était une
grande dame quand elle voulait. D'un mot
-et d'un geste, elle carta les gendarmes,
-tandis que Vincent, rduit au silence, dvorait
-sa rage l'cart, troitement surveill
-par Joson, qui grandissait de trois coudes.</p>
+et d'un geste, elle écarta les gendarmes,
+tandis que Vincent, réduit au silence, dévorait
+sa rage à l'écart, étroitement surveillé
+par Joson, qui grandissait de trois coudées.</p>
-<p>Ce sont eux! disait ma mre. Oh! les
-pauvres chris! Charlot! Juste le mme
-ge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire?
-Mes anges! mes anges bien-aims!</p>
+<p>«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les
+pauvres chéris! Charlot! Juste le même
+âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire?
+Mes anges! mes anges bien-aimés!»</p>
-<p>Puis, caressante tout coup comme une
+<p>Puis, caressante tout à coup comme une
jeune femme:</p>
-<p>Ecoute! je ne veux pas mourir loin de
-toi, Kervign, mon mari. En m'pousant,
+<p>«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de
+toi, Kervigné, mon mari. En m'épousant,
tu as promis de me rendre heureuse....</p>
-<p>&mdash;Saperbleure!.... commena mon pre.</p>
+<p>&mdash;Saperbleure!.... commença mon père.</p>
-<p>&mdash;Nous avons t tromps! As-tu confiance
-en moi? Notre fille Annac est noble
+<p>&mdash;Nous avons été trompés! As-tu confiance
+en moi? Notre fille Annaïc est noble
dans son pays. Il n'y a pas si longtemps
-que les Kervign taient migrs comme elle.
-Et le contre-amiral de Kervign n'a-t-il
-pas jou la comdie Londres pour avoir
-du pain? Tu l'aimais, notre Annac, avant
-de savoir qu'elle tait toi! Et pour la religion,
+que les Kervigné étaient émigrés comme elle.
+Et le contre-amiral de Kervigné n'a-t-il
+pas joué la comédie à Londres pour avoir
+du pain? Tu l'aimais, notre Annaïc, avant
+de savoir qu'elle était à toi! Et pour la religion,
penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais
-prtre? Eh bien! il est de son parti! Je
+prêtre? Eh bien! il est de son parti! Je
la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon
-fils! La colre de Dieu est passe. Je veux
-notre maison bnie et tes derniers jours
-heureux!</p>
+fils! La colère de Dieu est passée. Je veux
+notre maison bénie et tes derniers jours
+heureux!»</p>
<p>Je rapporte de mon mieux ses paroles,
-mais c'tait son accent qui pntrait. Vous
-ne l'auriez pas reconnue: la passion dbordait
-de son c&oelig;ur. Mon pre rsistait encore
-quoiqu'il et son insu les deux petits dans
+mais c'était son accent qui pénétrait. Vous
+ne l'auriez pas reconnue: la passion débordait
+de son c&oelig;ur. Mon père résistait encore
+quoiqu'il eût à son insu les deux petits dans
ses bras.</p>
<p>Comme il se roidissait, mon Philippe,
-qui tait un gaillard, le regarda en face et
-prit ses cheveux gris poigne.</p>
+qui était un gaillard, le regarda en face et
+prit ses cheveux gris à poignée.</p>
-<p>Baise-moi, monsieur, veux-tu? lui
+<p>«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui
dit-il.</p>
-<p>Et la petite Anna, rassure, saisit ses
+<p>Et la petite Anna, rassurée, saisit ses
joues entre ses petites mains caressantes.</p>
-<p>Saperbleure! murmura le bonhomme,
-Saperbleure!</p>
+<p>«Saperbleure! murmura le bonhomme,
+Saperbleure!»</p>
-<p>Annette et moi nous vnmes nous agenouiller
- ses pieds. Il frona le sourcil, il
-tourna la tte, il fit une grimace qui tait
-peut-tre trs comique, mais dont le souvenir
+<p>Annette et moi nous vînmes nous agenouiller
+à ses pieds. Il fronça le sourcil, il
+tourna la tête, il fit une grimace qui était
+peut-être très comique, mais dont le souvenir
me met des larmes dans les yeux, puis
-il s'cria:</p>
+il s'écria:</p>
-<p>Allons! Ren, garon, la soupe! Allume
-une chandelle et faisons la <em>cotriade</em>.</p>
+<p>«Allons! René, garçon, à la soupe! Allume
+une chandelle et faisons la <em>cotriade</em>.»</p>
-<p>La cotriade est aussi clbre l bas que
-la bouillabaisse Marseille. C'est toujours
-la soupe au poivre et au poisson. Bon apptit,
+<p>La cotriade est aussi célèbre là bas que
+la bouillabaisse à Marseille. C'est toujours
+la soupe au poivre et au poisson. Bon appétit,
bonne conscience.</p>
-<p>L'instant d'aprs, nous ne formions plus
+<p>L'instant d'après, nous ne formions plus
qu'un seul groupe, un seul tas, devrais-je
-dire, o l'on riait, o l'on pleurait, o l'on
+dire, où l'on riait, où l'on pleurait, où l'on
s'embrassait.</p>
-<p>Quoique , dit Joson, il y a quinze livres
-de poisson dans la marmite, faut dire la vrit.
-Puisque vous vous avez comport bellement
-monsi Kervign, je me refais votre
-domestique.</p>
+<p>«Quoique çâ, dit Joson, il y a quinze livres
+de poisson dans la marmite, faut dire la vérité.
+Puisque vous vous avez comporté bellement
+monsié Kervigné, je me refais votre
+domestique.»</p>
-<p>Mon pre lui donna un coup de poing qui
+<p>Mon père lui donna un coup de poing qui
fit sonner son dos comme un tambour.</p>
-<p>Va bien, pataud! rpliqua-t-il. Ton rata
-va tomber dans mes bottes?</p>
+<p>«Va bien, pataud! répliqua-t-il. Ton rata
+va tomber dans mes bottes?»</p>
-<p>Tout tait dit. Les gendarmes avaient
-pris le large, M. Laroche et Vincent taient
-je ne sais o; mais quand nous nous mmes
- table, l'oncle Blbon, grand comme un
-hros d'Homre, sortit de terre et s'assit
+<p>Tout était dit. Les gendarmes avaient
+pris le large, M. Laroche et Vincent étaient
+je ne sais où; mais quand nous nous mîmes
+à table, l'oncle Bélébon, grand comme un
+héros d'Homère, sortit de terre et s'assit
au milieu de nous, disant:</p>
-<p>Voil donc les choses arranges, la
-fin! Qu'est-ce que je prchais? Embrassez-vous,
-et que a finisse. Et gai, gai, gai,
-nous en chanterons de belles, ma nice. A
-ta sant, Kervign, hein? Trois moines passant,
+<p>«Voilà donc les choses arrangées, à la
+fin! Qu'est-ce que je prêchais? Embrassez-vous,
+et que ça finisse. Et gai, gai, gai,
+nous en chanterons de belles, ma nièce. A
+ta santé, Kervigné, hein? Trois moines passant,
trois poires pendant, chacun en prit
-une... Eh! eh! si quelqu'un y trouve redire
- Vannes, je n'ai pas la langue dans
-ma poche!</p>
+une... Eh! eh! si quelqu'un y trouve à redire
+à Vannes, je n'ai pas la langue dans
+ma poche!»</p>
<h2>XLI<br />
<span class="medium">CONCLUSION.</span></h2>
-<p class="p2">Nous fmes une heureuse famille. Mon
-pre et ma mre eurent pour moi leur affection
-d'autrefois, augmente de l'hritage
+<p class="p2">Nous fûmes une heureuse famille. Mon
+père et ma mère eurent pour moi leur affection
+d'autrefois, augmentée de l'héritage
<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-de mon frre et de ma s&oelig;ur, mais ils aimrent
+de mon frère et de ma s&oelig;ur, mais ils aimèrent
Annette cent fois mieux que moi. Annette
devint leur bonheur et leur c&oelig;ur. On
-ne jurait la maison que par Annette.
-L'abb Raffroy accusait l'oncle Blbon de
+ne jurait à la maison que par Annette.
+L'abbé Raffroy accusait l'oncle Bélébon de
paganisme, parce que ce spirituel vieillard
-dpensait les derniers jours de sa vie
-dresser des autels Mme la vicomtesse Ren
-de Kervign.</p>
-
-<p>Aprs le dner, l'heure o l'on chante
-les noces de Thtis, il ne l'appelait jamais
-autrement que <em>ma cleste nice</em>. Ah! pour
-le style, c'tait un homme bien tonnant. Il
+dépensait les derniers jours de sa vie à
+dresser des autels à Mme la vicomtesse René
+de Kervigné.</p>
+
+<p>Après le dîner, à l'heure où l'on chante
+les noces de Thétis, il ne l'appelait jamais
+autrement que <em>ma céleste nièce</em>. Ah! pour
+le style, c'était un homme bien étonnant. Il
avait le front de dire parfois:</p>
-<p>Hein, ma cleste nice? J'avais devin
-un trsor sous vos habits de bure. Je n'tais
-pas dgot le jour o je vous ai demande
+<p>«Hein, ma céleste nièce? J'avais deviné
+un trésor sous vos habits de bure. Je n'étais
+pas dégoûté le jour où je vous ai demandée
en mariage pour ce malheureux
-Vincent.</p>
+Vincent.»</p>
-<p>Vincent ne s'appelait plus que Blbon.
-Il tait retourn boire du cidre de Sainte-Anne.</p>
+<p>Vincent ne s'appelait plus que Bélébon.
+Il était retourné boire du cidre de Sainte-Anne.</p>
-<p>Il nous reste maintenant faire comme
-les vieux conteurs qui donnent le paquet
+<p>Il nous reste maintenant à faire comme
+les vieux conteurs qui donnent le paquet à
chacun de leurs personnages. Aux derniers
les bons: finissons en avec Vincent. Un soir
de dimanche, Vincent mourut ivre dans un
-foss. L'oncle dit:</p>
+fossé. L'oncle dit:</p>
-<p>Tant va la cruche au cidre......</p>
+<p>«Tant va la cruche au cidre......»</p>
<p>Vers ce temps, la police correctionnelle
-eut l'ide de s'occuper de la Poule Noire.
-Ce fut un deuil Landevan. Il n'y avait
-pas, dix lieues la ronde, un seul balourd
-qu'elle n'et dvalis. De quoi se mle la
-justice? Aussi, deux ans aprs, le commis
-greffier du tribunal dcda de la colique.</p>
+eut l'idée de s'occuper de la Poule Noire.
+Ce fut un deuil à Landevan. Il n'y avait
+pas, à dix lieues à la ronde, un seul balourd
+qu'elle n'eût dévalisé. De quoi se mêle la
+justice? Aussi, deux ans après, le commis
+greffier du tribunal décéda de la colique.</p>
<p>Je n'ai pas besoin de vous dire le chemin
qu'a fait le docteur Josaphat. Sa trompe
pneumatique qui suce la maladie et ne laisse
au corps que ses parties saines, a conquis
-en Europe l'importance qui lui tait
-due. Il a compos un opra qui est apprci
-seulement par les organisations part,
-mais qui lui a ouvert les portes de l'Acadmie
-de mdecine. Ainsi Orphe se servait
-de son luth pour intresser les pierres en
+en Europe l'importance qui lui était
+due. Il a composé un opéra qui est apprécié
+seulement par les organisations à part,
+mais qui lui a ouvert les portes de l'Académie
+de médecine. Ainsi Orphée se servait
+de son luth pour intéresser les pierres en
sa faveur. Le docteur Josaphat a d'admirables
cheveux blancs et un compte-courant
au bureau central des annonces; le
faubourg Saint Germain rhumatisant tient
- lui comme Landevan tenait la Poule
+à lui comme Landevan tenait à la Poule
Noire.</p>
-<p>Mais Laroche! Voil un exemple de ce
-que peut l'esprit de conduite, joint la moralit.
-Je marque les tapes: M. Laroche,&mdash;M.
+<p>Mais Laroche! Voilà un exemple de ce
+que peut l'esprit de conduite, joint à la moralité.
+Je marque les étapes: M. Laroche,&mdash;M.
Delaroche,&mdash;M. de Laroche,&mdash;M. de
la Roche! A ce point culminant, il avait
-brl cinq commandites et rgnait sur une
-socit anonyme d'intrt gnral. Il m'a
-t donn de le revoir. Chacune de ses faillites
+brûlé cinq commandites et régnait sur une
+société anonyme d'intérêt général. Il m'a
+été donné de le revoir. Chacune de ses faillites
lui fait comme une gloire autour de
-son front. C'est l'homme du sicle. Tantt
-il demeure Mazas, tantt il pouse une
+son front. C'est l'homme du siècle. Tantôt
+il demeure à Mazas, tantôt il épouse une
princesse. Je ne connais rien au monde de
-si majestueux, de si pur, de si blouissant
-que lui. Dernires nouvelles: mitraill, foudroy,
-excut! Marchand de billets d'auteur
- la porte Saint Martin; demande un
-associ ayant le fil et pouvant disposer
+si majestueux, de si pur, de si éblouissant
+que lui. Dernières nouvelles: mitraillé, foudroyé,
+exécuté! Marchand de billets d'auteur
+à la porte Saint Martin; demande un
+associé ayant le fil et pouvant disposer
de cent cinquante francs comptant.</p>
<p>Sauvagel est quelque chose, mais je n'ai
jamais pu savoir quoi.</p>
-<p>Mon cousin, M. le prsident de Kervign,
-a rendu son me au Seigneur avant de
-connatre les joies du palais lgislatif. Aurlie,
+<p>Mon cousin, M. le président de Kervigné,
+a rendu son âme au Seigneur avant de
+connaître les joies du palais législatif. Aurélie,
cependant, se cramponne encore
-d'une main ferme sa vingt-huitime anne,
-qui dure depuis tantt quarante ans.
+d'une main ferme à sa vingt-huitième année,
+qui dure depuis tantôt quarante ans.
C'est bien la meilleure des femmes. L'oncle
-Blbon, qui ne mourra jamais, tire d'elle
+Bélébon, qui ne mourra jamais, tire d'elle
des gratifications en lui chantant qu'elle devrait
se remarier.</p>
-<p>Faut pas mentir! dit Joson Michais qui
+<p>«Faut pas mentir! dit Joson Michais qui
a maintenant la barbe grise, j'ai vu le temps
-o j'aurais dmoli el'vieux singe, respect
-de lui, comme un bout de bois d'pave
-faire du feu! Y avait du tbc! Mais au
-jour d'aujourd'hui, c'est dmt, fait son
+où j'aurais démoli el'vieux singe, respect
+de lui, comme un bout de bois d'épave à
+faire du feu! Y avait du tâbâc! Mais au
+jour d'aujourd'hui, c'est démâté, fait son
chien couchant, plus de dents, ej'lui en
-veux pas plus qu' ma mre Evre!</p>
+veux pas plus qu'à ma mère Evre!»</p>
-<p>Mon pre et ma mre sont deux bons
+<p>Mon père et ma mère sont deux bons
vieillards souriants et contents. Les enfants
ont grandi, mais que mon Annette est toujours
belle!</p>
-<p>Vous souvient-il de ce rve: la maison
-isole, appuye la verdure des chnes et
+<p>Vous souvient-il de ce rêve: la maison
+isolée, appuyée à la verdure des chênes et
regardant la mer du haut de la falaise du
Pouldu? Nous l'avons. Annette l'aime et
en fait un paradis. Tous les ans, au mois
-de mai, notre meilleur ami, notre frre, y
-vient avec sa femme: cette ombre mystrieuse
-qui se dessinait sur les rideaux clairs,
+de mai, notre meilleur ami, notre frère, y
+vient avec sa femme: cette ombre mystérieuse
+qui se dessinait sur les rideaux éclairés,
au coin de la rue Saint-Bernard.</p>
-<p>Philippe Las ne fait plus de dcoupures
+<p>Philippe Laïs ne fait plus de découpures
<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
que pour nos enfants. C'est un peintre;
maintenant le bonheur a fondu la glace de
-son ide fixe et lui a mis une arme dans la
+son idée fixe et lui a mis une arme dans la
main. Il livre victorieusement la bataille de
l'art. Il est bon comme autrefois; son large
-c&oelig;ur s'panouit parmi nous, et, devant notre
-splendide Ocan, son talent devient du
-gnie.</p>
+c&oelig;ur s'épanouit parmi nous, et, devant notre
+splendide Océan, son talent devient du
+génie.</p>
-<p>Parlerai-je de moi! Oh! si j'tais pote,
+<p>Parlerai-je de moi! Oh! si j'étais poète,
je vous chanterais mon Eden: mais je ne
-suis pas pote, vous le savez bien.</p>
+suis pas poète, vous le savez bien.</p>
<p>Vous le savez aussi: je ne puis rien
-qu'aimer. Annette me dit un jour: Il y
-a bien des malades autour de nous. J'tudiai
-un peu la mdecine; j'eus mme mon
-diplme et je fis de mon mieux chez nos
+qu'aimer. Annette me dit un jour: «Il y
+a bien des malades autour de nous.» J'étudiai
+un peu la médecine; j'eus même mon
+diplôme et je fis de mon mieux chez nos
paysans. Mais soyez tranquilles: je ne
soigne que les Bretons bretonnants. Annette
-me dit une autre fois: Ils se ruinent
-en procs. Je fis mon droit. Elle me souriait
-quand j'tais parmi mes livres. Je fus
+me dit une autre fois: «Ils se ruinent
+en procès.» Je fis mon droit. Elle me souriait
+quand j'étais parmi mes livres. Je fus
avocat; mais ne craignez rien: je plaide
-surtout tout au coin du feu, contre les procs.
+surtout tout au coin du feu, contre les procès.
On me nomma maire de ma commune;
-fallait-il refuser? Annette prtendit qu'il y
-avait quelque bien faire l-dedans. Ensuite,
-ils me firent membre du conseil gnral:
-bont du ciel? Je vis le danger; il fallut
-qu'Annette me dit: Je le veux.</p>
-
-<p>Je n'avais que trop bien devin: le danger
-tait l. Il y a chez les lecteurs un
-esprit de contradiction trs bizarre; quand
-ils croient vous faire pice, ils vous accablent
+fallait-il refuser? Annette prétendit qu'il y
+avait quelque bien à faire là-dedans. Ensuite,
+ils me firent membre du conseil général:
+bonté du ciel? Je vis le danger; il fallut
+qu'Annette me dit: «Je le veux.»</p>
+
+<p>Je n'avais que trop bien deviné: le danger
+était là. Il y a chez les électeurs un
+esprit de contradiction très bizarre; quand
+ils croient vous faire pièce, ils vous accablent
de leurs voix, comme cette fille romaine
qui fut ensevelie sous les cadeaux
-des Sabins au pied de la roche Tarpenne.
+des Sabins au pied de la roche Tarpéïenne.
J'aime mieux vous l'avouer tout de suite:
-ils firent de moi un dput.</p>
+ils firent de moi un député.</p>
-<p>Mais je n'tais bon qu' aimer. Un jour
-je pris ma vole comme le soldat qui a fait
+<p>Mais je n'étais bon qu'à aimer. Un jour
+je pris ma volée comme le soldat qui a fait
ses sept ans sous l'uniforme, et le cher sourire
d'Annette me dit: Maintenant, tu as
-achet le droit d'tre tout nous.</p>
+acheté le droit d'être tout à nous.</p>
<p>Lecteur, si vous passez au Pouldu, soit
par terre, soit par mer, venez nous voir.
-La soupe midi, comme au bon vieux
-temps, toujours de poisson frais, grce
-Joson, et une moisson de fleurs cultives
-par ma fille. Bon apptit, bonne conscience
-trois gnrations d'honntes c&oelig;urs pour
-exercer la joyeuse hospitalit bretonne.</p>
+La soupe à midi, comme au bon vieux
+temps, toujours de poisson frais, grâce à
+Joson, et une moisson de fleurs cultivées
+par ma fille. Bon appétit, bonne conscience
+trois générations d'honnêtes c&oelig;urs pour
+exercer la joyeuse hospitalité bretonne.</p>
-<p class="signature smcap">Paul Fval.</p>
+<p class="signature smcap">Paul Féval.</p>
<p class="p2 center small">FIN.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p>
-<h1>LE STATUAIRE AMRICAIN.</h1>
+<h1>LE STATUAIRE AMÉRICAIN.</h1>
<h2>I.</h2>
-<p class="p2">Paris est une singulire ville. De faux
+<p class="p2">Paris est une singulière ville. De faux
miracles y font un tapage infernal, tandis
que des miracles vrais y restent absolument
inconnus.</p>
<p>C'est ainsi que l'armoire des Davenport,
-la tte parlante de Talrich, l'enfant-torpille
-ont occup pendant des mois l'attention publique,
+la tête parlante de Talrich, l'enfant-torpille
+ont occupé pendant des mois l'attention publique,
et que personne au monde ne s'est
-avis de raconter les merveilles opres par
+avisé de raconter les merveilles opérées par
M. Bread.</p>
-<p>A la vrit, celui-ci vite la rclame
+<p>A la vérité, celui-ci évite la réclame
avec autant de soin que d'autres la cherchent,
ce qui est rare chez un compatriote
de Barnum.</p>
-<p>Moi-mme, je dois au plus grand des hasards
-de connatre M. Bread et ses corrections
+<p>Moi-même, je dois au plus grand des hasards
+de connaître M. Bread et ses corrections
de la Nature.</p>
<p>L'autre jour, je montais la rue Blanche
vers une heure.</p>
<p>L'ascension de la rue Blanche est une
-chose trs pnible, mais qui le devient un
+chose très pénible, mais qui le devient un
peu moins lorsqu'on a devant soi une femme
-jeune, bien tourne et marchant avec
-grce.</p>
+jeune, bien tournée et marchant avec
+grâce.</p>
<p>Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais
devant moi une dame jeune, ayant une
taille avantageuse, de belles tresses blondes
-enroules l'une sur l'autre et paraissant authentiques,
-une jambe souhait.</p>
+enroulées l'une sur l'autre et paraissant authentiques,
+une jambe à souhait.</p>
-<p>De tout ce que je voyais, les paules seules
-laissaient dsirer. Aussi leves
-leur attache avec le bras qu' leur attache
+<p>De tout ce que je voyais, les épaules seules
+laissaient à désirer. Aussi élevées à
+leur attache avec le bras qu'à leur attache
avec le cou, elles n'avaient point le tour
convenable, et je me disais:&mdash;Est-ce dommage
qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme
de leur donner cette pente douce que le
-souverain artiste a adopte en dessinant les
-paules humaines! Ah! si elles taient aussi
-bien en pierre, je crois qu' l'aide d'un ciseau,
-quoique je ne sois pas sculpteur, j'enlverais
+souverain artiste a adoptée en dessinant les
+épaules humaines! Ah! si elles étaient aussi
+bien en pierre, je crois qu'à l'aide d'un ciseau,
+quoique je ne sois pas sculpteur, j'enlèverais
juste ce qu'il faudrait enlever; mais
-l'auteur mme de la Vnus du Capitole n'y
-pourrait rien. Il ne dplacerait ni ces os, ni
+l'auteur même de la Vénus du Capitole n'y
+pourrait rien. Il ne déplacerait ni ces os, ni
ces muscles.</p>
-<p>Je faisais ce petit raisonnement part
-moi, lorsque je fus dpass par un grand
-monsieur trange qui s'approcha de la
-dame, la salua, et de la faon la plus grave
-et la plus polie, lui demanda si elle dsirait
-se faire arranger les paules.</p>
+<p>Je faisais ce petit raisonnement à part
+moi, lorsque je fus dépassé par un grand
+monsieur étrange qui s'approcha de la
+dame, la salua, et de la façon la plus grave
+et la plus polie, lui demanda si elle désirait
+se faire arranger les épaules.</p>
-<p>La dame le regarda d'un air pouvant
+<p>La dame le regarda d'un air épouvanté
et le pria d'aller son chemin.</p>
<p>Il insista:&mdash;Vous avez tort, madame,
-vous tes belle personne. Il n'y a que vos
-paules qui vous dparent. Une courte
-sance me suffirait pour vous les baisser.</p>
+vous êtes belle personne. Il n'y a que vos
+épaules qui vous déparent. Une courte
+séance me suffirait pour vous les baisser.</p>
<p>En attendant, la dame les haussa et elle
-entra au numro 78!</p>
+entra au numéro 78!</p>
<h2>II.</h2>
<p class="p2">&mdash;Comprenez-vous cela? me dit-il, en se
-tournant vers moi. J'offre cette femme
+tournant vers moi. J'offre à cette femme
une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme....
-Bien sr, elle s'imagine que
+Bien sûr, elle s'imagine que
je me moque d'elle.</p>
<p>&mdash;Je le crains, fis-je.</p>
-<p>&mdash;Voil sa seule excuse de me traiter
-ainsi.... reprit-il; mais celui qui a redress
-des femmes compltement bossues et sa
-propre femme entre autres, peut plus
+<p>&mdash;Voilà sa seule excuse de me traiter
+ainsi.... reprit-il; mais celui qui a redressé
+des femmes complétement bossues et sa
+propre femme entre autres, peut à plus
forte raison incliner de deux ou trois lignes
-les paules d'une femme, trs bien faite
+les épaules d'une femme, très bien faite
d'ailleurs.</p>
-<p>&mdash;Vous tes orthopdiste? dis-je en examinant
+<p>&mdash;Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant
ce bizarre personnage auquel sa
-perruque mal applique et laissant voir par
-place la peau de la tte, ses longs favoris
-ressemblant des poils de sanglier, son nez
-cass et ses petits yeux atones, mobiles et
-contourns donnaient l'aspect d'une caricature.</p>
+perruque mal appliquée et laissant voir par
+place la peau de la tête, ses longs favoris
+ressemblant à des poils de sanglier, son nez
+cassé et ses petits yeux atones, mobiles et
+contournés donnaient l'aspect d'une caricature.</p>
-<p>&mdash;Orthopdiste! pas du tout; au moins
+<p>&mdash;Orthopédiste! pas du tout; au moins
comme cela s'entend d'habitude. Je suis
statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille
ni la glaise, ni la pierre, ni le marbre.
-Je modle les corps humains eux-mmes,
-ou plutt je les remodle quand la Nature
-les a mal models.</p>
+Je modèle les corps humains eux-mêmes,
+ou plutôt je les remodèle quand la Nature
+les a mal modelés.</p>
<p>&mdash;Ah! vraiment!....</p>
<p>C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas
-l'air mchant. Il ne faut pas le heurter.</p>
+l'air méchant. Il ne faut pas le heurter.</p>
<p>&mdash;Et de quel instrument vous servez-vous?
repris-je.</p>
-<p>&mdash;D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'
+<p>&mdash;D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à
promener mes mains sur le corps de quelqu'un,
-avec un dessein prmdit; aussitt
-il prend les formes qu'il me plat de lui imprimer.
+avec un dessein prémédité; aussitôt
+il prend les formes qu'il me plaît de lui imprimer.
C'est un don tout personnel, car
-jusqu' prsent je n'ai pu faire d'lves.</p>
+jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves.</p>
-<p>&mdash;Donc, rpondis-je en tenant mon srieux
-le plus possible, quand il vous plat de
+<p>&mdash;Donc, répondis-je en tenant mon sérieux
+le plus possible, quand il vous plaît de
<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-changer un homme en femme et rciproquement,
-c'est la chose la plus aise du
+changer un homme en femme et réciproquement,
+c'est la chose la plus aisée du
monde?</p>
<p>&mdash;Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne
-va pas si loin. Il se borne remanier le
-systme osseux et l'toffe charnelle sur les
-bases mmes du sexe, de l'ge et de la
-quantit animale. Je ne saurais faire passer
-un individu d'un sexe un autre, ni le rajeunir,
+va pas si loin. Il se borne à remanier le
+système osseux et l'étoffe charnelle sur les
+bases mêmes du sexe, de l'âge et de la
+quantité animale. Je ne saurais faire passer
+un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir,
ni le vieillir, ni rien ajouter ou rien
-ter ses molcules constitutives. Seulement,
+ôter à ses molécules constitutives. Seulement,
qu'on me livre un don Quichotte, un
-Sancho Pana, et je m'engage en tirer
-deux hommes bien proportionns par le dveloppement
+Sancho Pança, et je m'engage à en tirer
+deux hommes bien proportionnés par le développement
de l'un en largeur et de l'autre
en hauteur.... Saisissez-vous?</p>
-<p>&mdash;Parfaitement, monsieur, fis-je, bahi
-de voir un fou raisonner avec une telle prcision.</p>
+<p>&mdash;Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi
+de voir un fou raisonner avec une telle précision.</p>
<p>&mdash;Vous, par exemple, continua M.
Bread, vous avez la figure un peu longue....</p>
-<p>&mdash;Hlas! monsieur, j'en conviens.</p>
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, j'en conviens.</p>
<p>&mdash;Eh bien, je ne demande que quelques
secondes pour vous la raccourcir.... tenez,
comme cela....</p>
-<p>Et en mme temps, avant que je puisse
+<p>Et en même temps, avant que je puisse
me garer, il me porta une de ses mains au
menton et l'autre au front, et pressa rapidement,
sans me causer, du reste, la moindre
douleur.</p>
-<p>Dans le mouvement, mon chapeau tait
-tomb; il s'empressa de le relever et de me
+<p>Dans le mouvement, mon chapeau était
+tombé; il s'empressa de le relever et de me
le tendre avec une politesse exquise.</p>
-<p>Pourtant j'tais furieux que ce fou m'et
-ainsi mani le visage, et je trouvais que
+<p>Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût
+ainsi manié le visage, et je trouvais que
l'expression de sa folie passait les bornes.</p>
-<p>&mdash;Je vous prie de finir, m'criai-je.</p>
+<p>&mdash;Je vous prie de finir, m'écriai-je.</p>
-<p>&mdash;Certes, rpondit-il d'un grand sang-froid,
+<p>&mdash;Certes, répondit-il d'un grand sang-froid,
je ne vais pas vous laisser dans cet
-tat. Il faut bien que je finisse ce que j'ai
-commenc. Vous n'avez encore que l'bauche
+état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai
+commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche
de la nouvelle figure que je vous
-destine, et quand je dis l'bauche, je suis
-bien honnte, car en vous dbattant, vous
-avez fait dvier mes mains de telle sorte,
+destine, et quand je dis l'ébauche, je suis
+bien honnête, car en vous débattant, vous
+avez fait dévier mes mains de telle sorte,
qu'involontairement je vous ai beaucoup
-trop dprim le visage entre le front et le
+trop déprimé le visage entre le front et le
menton.</p>
<p>&mdash;N'importe, lui dis-je avec un sourire
-de piti, je me contente de cette bauche,
+de pitié, je me contente de cette ébauche,
si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.</p>
<p>Il me retint par la manche.</p>
-<p>&mdash;C'est une chose impossible, s'cria-t-il,
+<p>&mdash;C'est une chose impossible, s'écria-t-il,
que je vous laisse une figure pareille; vous
-tes horrible.</p>
+êtes horrible.</p>
-<p>&mdash;Cela m'est gal....</p>
+<p>&mdash;Cela m'est égal....</p>
-<p>&mdash;Je vois; vous rpugnez vous donner en
+<p>&mdash;Je vois; vous répugnez à vous donner en
spectacle. Voulez-vous que je vous accompagne
chez vous?</p>
-<p>Dcidment, pensai-je, qui est cet animal-l?
+<p>Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là?
Est-ce un fou? Est-ce un escroc?
Est-ce autre chose?</p>
-<p>&mdash;Je veux, dis-je nergiquement, que
-vous me laissiez l'instant.</p>
+<p>&mdash;Je veux, dis-je énergiquement, que
+vous me laissiez à l'instant.</p>
<p>&mdash;Tant pis pour vous, reprit-il; mais
voici mon nom et mon adresse. Je suis convaincu
-que vous ne tarderez pas venir
+que vous ne tarderez pas à venir
me voir.</p>
<p>Je pris sa carte machinalement, et je ne
@@ -22582,102 +22544,102 @@ fis qu'un bond jusque chez moi.</p>
<h2>III.</h2>
-<p class="p2">Mon concierge, qui tait tout prs de
+<p class="p2">Mon concierge, qui était tout près de
l'escalier, en train de cirer mes bottes,
-m'arrta au passage par ces mots:</p>
+m'arrêta au passage par ces mots:</p>
<p>&mdash;Qui demandez-vous, monsieur?</p>
<p>Je regardai mon concierge, qui me regardait.</p>
-<p>&mdash;Ah! , pre Sauvage, vous raillez-vous
+<p>&mdash;Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous
des gens? Vous ne me connaissez
plus, maintenant?</p>
<p>&mdash;Je connais bien votre voix, et votre
pardessus noisette, et votre bague d'argent
- chaton noir, et votre grosse canne jauntre,
+à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre,
et les bottines que vous avez aux pieds
-et que j'ai cires hier, mais jamais de la
-vie je ne vous ai vu une tte pareille.</p>
+et que j'ai cirées hier, mais jamais de la
+vie je ne vous ai vu une tête pareille.</p>
-<p>&mdash;Il est certain, pre Sauvage, que je
-dois avoir les traits un peu bouleverss.
-J'ai rencontr tout l'heure un fou dont
-j'ai eu toutes les peines du monde me dptrer.</p>
+<p>&mdash;Il est certain, père Sauvage, que je
+dois avoir les traits un peu bouleversés.
+J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont
+j'ai eu toutes les peines du monde à me dépêtrer.</p>
-<p>&mdash;Comment?.... les traits un peu bouleverss?....
-C'est--dire que c'est vous et
+<p>&mdash;Comment?.... les traits un peu bouleversés?....
+C'est-à-dire que c'est vous et
que ce n'est plus vous; c'est vous avec la
-tte d'un autre.</p>
+tête d'un autre.</p>
-<p>&mdash;Vieux farceur, allez! dis-je mon concierge.</p>
+<p>&mdash;Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge.</p>
<p>Et je montai l'escalier au pas de course.</p>
<p>J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement
-un air de Thrsa; je posai, selon l'habitude,
-mon chapeau sur le secrtaire, ma
-canne dans le coin de la chemine, et mon
+un air de Thérésa; je posai, selon l'habitude,
+mon chapeau sur le secrétaire, ma
+canne dans le coin de la cheminée, et mon
<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
pardessus sur le lit; puis je jetai un coup
-d'&oelig;il la glace.</p>
+d'&oelig;il à la glace.</p>
-<p>Aussitt, je poussai un cri d'horreur. A
+<p>Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A
moins que je n'eusse aussi moi la berlue
-comme mon concierge, moins que je ne
+comme mon concierge, à moins que je ne
fusse devenu fou comme le correcteur de la
-Nature, il me paraissait absolument sr que
-je n'avais plus du tout ma tte habituelle.</p>
+Nature, il me paraissait absolument sûr que
+je n'avais plus du tout ma tête habituelle.</p>
<p>Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix
pouces de haut sur cinq de large environ,
-elle aurait mesur, cette heure, le contraire,
+elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire,
cinq pouces de haut sur dix de large;
-une vraie tte de poisson; une de ces ttes
+une vraie tête de poisson; une de ces têtes
ridicules et odieuses comme vous en font
-certains miroirs mal rgls.</p>
+certains miroirs mal réglés.</p>
-<p>Quoique j'eusse prouv dj cent fois et
-plus que celui-ci tait bien rgl, je me regardai
- celui de ma toilette, puis un autre
+<p>Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et
+plus que celui-ci était bien réglé, je me regardai
+à celui de ma toilette, puis à un autre
encore.</p>
-<p>Toujours la mme tte!</p>
+<p>Toujours la même tête!</p>
-<p>Alors j'essayai de la serrer deux mains
-sur les cts afin qu'elle reprt sa forme
-premire.</p>
+<p>Alors j'essayai de la serrer à deux mains
+sur les côtés afin qu'elle reprît sa forme
+première.</p>
<p>Vains efforts!</p>
-<p>J'avais une gale envie de rire et de
+<p>J'avais une égale envie de rire et de
pleurer.</p>
-<p>De rire, parce que ma tte actuelle me
+<p>De rire, parce que ma tête actuelle me
rappelait celle d'un notaire de ma connaissance.</p>
-<p>De pleurer, quand je pensais qu'elle tait
+<p>De pleurer, quand je pensais qu'elle était
encore pire que la sienne.</p>
<h2>IV.</h2>
-<p class="p2">L-dessus, l'on frappe ma porte trois
+<p class="p2">Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois
petits coups secs.</p>
<p>Grand Dieu! je les connais ces trois petits
-coups-l. Et quand je les entends, mon
-c&oelig;ur s'panouit d'ordinaire. Mais o vais-je
-cacher ma tte, car je n'ose plus la montrer
- la dame de mes penses, comme on
+coups-là. Et quand je les entends, mon
+c&oelig;ur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je
+cacher ma tête, car je n'ose plus la montrer
+à la dame de mes pensées, comme on
disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui,
- la dame de mes dpenses.</p>
+à la dame de mes dépenses.</p>
<p>Eh bien! si!</p>
<p>Je la lui montrerai, afin de juger en dernier
-ressort si je suis, oui ou non, mtamorphos.</p>
+ressort si je suis, oui ou non, métamorphosé.</p>
<p>J'ouvre ma porte et mes deux bras.</p>
@@ -22685,116 +22647,116 @@ ressort si je suis, oui ou non, mtamorphos.</p>
<p>&mdash;Pardon, monsieur, je me trompe....</p>
-<p>&mdash;Hlas! non, tu ne te trompes pas,
+<p>&mdash;Hélas! non, tu ne te trompes pas,
ange de ma vie? C'est bien moi, ton ami.
Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans
-crainte. Rien n'est chang ici, hormis ma
-tte; et encore, sois-en persuade, ce n'est
-qu'une tte de transition que j'ai l.... Je
-puis me faire la tte que tu voudras. Tu
-n'auras qu' choisir.... Tiens! voici la
-carte de l'animal qui s'est ingni de me
-rendre joli garon..</p>
+crainte. Rien n'est changé ici, hormis ma
+tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est
+qu'une tête de transition que j'ai là.... Je
+puis me faire la tête que tu voudras. Tu
+n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la
+carte de l'animal qui s'est ingénié de me
+rendre joli garçon..</p>
<div class="box2">
<p class="titre">MONSIEUR JOHN BREAD,<br />
-<span class="small i3">STATUAIRE AMRICAIN.</span><br />
+<span class="small i3">STATUAIRE AMÉRICAIN.</span><br />
<span class="i9 xs">124, rue de Vaugirard.</span></p>
</div>
-<p>Elle restait ptrifie.</p>
+<p>Elle restait pétrifiée.</p>
-<p>Puis tout coup:</p>
+<p>Puis tout à coup:</p>
<p>&mdash;Non ce n'est pas possible que ce soit
toi.... adieu, monsieur?</p>
-<p>Et la voil qui descend les marches de
-l'escalier quatre quatre. Je lui crie par-dessus
+<p>Et la voilà qui descend les marches de
+l'escalier quatre à quatre. Je lui crie par-dessus
la rampe:</p>
<p>&mdash;Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit
-ma nouvelle tte? Je t'en conjure, rponds-moi....
-Il n'en cotera pas plus M.
-Bread.... Veux-tu que j'aie le nez retrouss
+ma nouvelle tête? Je t'en conjure, réponds-moi....
+Il n'en coûtera pas plus à M.
+Bread.... Veux-tu que j'aie le nez retroussé
et le menton fourchu?.... aimes-tu
-ce genre-l.... Veux-tu que ma petite
-barbe folle soit rassemble en une moustache
-et une impriale imposantes?....
+ce genre-là.... Veux-tu que ma petite
+barbe folle soit rassemblée en une moustache
+et une impériale imposantes?....
Rosa?....</p>
-<p>Mais Rosa tait dj loin.</p>
+<p>Mais Rosa était déjà loin.</p>
-<p>Je me mis tempter contre M. Bread
-qui tait cause que j'allais passer une soire
-dtestable quand je m'en aurais pu
+<p>Je me mis à tempêter contre M. Bread
+qui était cause que j'allais passer une soirée
+détestable quand je m'en aurais pu
promettre une charmante.</p>
<p>Il se faisait trop tard pour relancer ce
-maudit statuaire amricain, rue de Vaugirard,
-et, d'ailleurs, il n'tait gure probable
-qu'il ft chez lui.</p>
+maudit statuaire américain, rue de Vaugirard,
+et, d'ailleurs, il n'était guère probable
+qu'il fût chez lui.</p>
-<p>Suffisamment difi sur la ralit du
-changement qu'il avait opr en moi, je ne
-jugeai point propos de montrer d'autres
-mon horrible tte.</p>
+<p>Suffisamment édifié sur la réalité du
+changement qu'il avait opéré en moi, je ne
+jugeai point à propos de montrer à d'autres
+mon horrible tête.</p>
-<p>Aussi je me privai de dner, comme je le
+<p>Aussi je me privai de dîner, comme je le
fais d'habitude, avec quelques-uns de mes
-amis, et je fus dner tout seul dans un restaurant
-o personne ne me connat, puis je
+amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant
+où personne ne me connaît, puis je
rentrai me coucher.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></p>
<h2>V.</h2>
-<p class="p2">Le lendemain matin neuf heures, je
+<p class="p2">Le lendemain matin à neuf heures, je
montais en fiacre et je me faisais conduire
rue de Vaugirard.</p>
<p>En entrant dans la loge du concierge
-pour demander M. Bread, je fus merveill
+pour demander M. Bread, je fus émerveillé
d'y trouver deux statuettes grecques vivantes
-et habilles la franaise; c'est--dire:
-M. le concierge, pre; Mme la concierge;
+et habillées à la française; c'est-à-dire:
+M. le concierge, père; Mme la concierge;
M. le concierge, fils; et Mlle la concierge;
en un mot, Agamemnon, Clytemnestre,
Oreste et Electre. Tous faits sur le
-mme moule, tous trs beaux, trop beaux!</p>
+même moule, tous très beaux, trop beaux!</p>
<p>&mdash;Monsieur, me dit Clytemnestre, vient
sans doute faire arranger sa figure par M.
Bread. Ah! c'est un homme habile, M.
-Bread! preuve, que le locataire du troisime
-tait encore plus laid que monsieur,
-s'il est possible, et qu' prsent il est aussi
+Bread! à preuve, que le locataire du troisième
+était encore plus laid que monsieur,
+s'il est possible, et qu'à présent il est aussi
beau que nous.</p>
<p>&mdash;Et les autres locataires? dis-je.</p>
-<p>&mdash;Les autres locataires?.... La mme
-chose, rpondit Clytemnestre.</p>
+<p>&mdash;Les autres locataires?.... La même
+chose, répondit Clytemnestre.</p>
-<p>&mdash;Alors, repris-je, vous tes tous semblables
+<p>&mdash;Alors, repris-je, vous êtes tous semblables
dans la maison?</p>
<p>&mdash;Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas,
-monsieur Pipelet? dit-elle Agamemnon.</p>
+monsieur Pipelet? dit-elle à Agamemnon.</p>
-<p>Voil, pensai-je, en quoi ce M. Bread,
-qui est plus qu'un homme, coup sr, montre
-bien qu'il n'est pas tout fait un Dieu,
-car un Dieu varie ses crations l'infini, et
-lui, il ne parat pas sortir du type grec. Eh
+<p>Voilà, pensai-je, en quoi ce M. Bread,
+qui est plus qu'un homme, à coup sûr, montre
+bien qu'il n'est pas tout à fait un Dieu,
+car un Dieu varie ses créations à l'infini, et
+lui, il ne paraît pas sortir du type grec. Eh
bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me
-soucie pas qu'il fasse de moi un Mnlas.</p>
+soucie pas qu'il fasse de moi un Ménélas.</p>
-<p>Et en pensant cela, je sonnai la porte
+<p>Et en pensant cela, je sonnai à la porte
de M. Bread. Une jeune femme vint ouvrir,
brune de cheveux, blanche de peau, de
-taille moyenne, d'un visage trs pur et trs
+taille moyenne, d'un visage très pur et très
noble...</p>
<p>&mdash;M. Bread est-il ici, madame?</p>
@@ -22803,25 +22765,25 @@ noble...</p>
<p>Et elle ajouta avec un sourire malin:</p>
-<p>&mdash;Vous tes probablement la personne
-qu'il a rencontre hier, rue Blanche.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes probablement la personne
+qu'il a rencontrée hier, rue Blanche.</p>
-<p>&mdash;Je suis cette personne-l, malheureusement,
+<p>&mdash;Je suis cette personne-là, malheureusement,
madame.</p>
-<p>&mdash;Il est certain, reprit-elle en clatant
+<p>&mdash;Il est certain, reprit-elle en éclatant
de rire, que votre figure actuelle.... Mais
vous verrez; ce sera pour mon mari la chose
la plus simple de vous en faire une autre.</p>
<p>Mme Bread me fit entrer dans l'atelier;
-puis je l'entendis qui disait son mari,
+puis je l'entendis qui disait à son mari,
dans une chambre voisine:</p>
-<p>&mdash;John, le monsieur que tu as rencontr
+<p>&mdash;John, le monsieur que tu as rencontré
hier, rue Blanche, est ici.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais
+<p>&mdash;Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais à
l'instant.</p>
@@ -22829,20 +22791,20 @@ l'instant.</p>
<p class="p2">L'atelier de M. Bread ne se distingue en
rien des autres, quoique l'art qu'il y exerce
-soit bien trange.</p>
-
-<p>On y voit quelques pltres d'aprs les statues
-clbres que nous a transmises l'antiquit,
-autre: le Faune de Praxitle, l'Apollon
-du Belvdre, la Vnus du Capitole,
-la Vnus Callipyge du muse de Naples,
-l'Antinos, le Discobole du <em>Braccio nuovo</em>
-au Vatican, et quelques modernes d'aprs
+soit bien étrange.</p>
+
+<p>On y voit quelques plâtres d'après les statues
+célèbres que nous a transmises l'antiquité,
+autre: le Faune de Praxitèle, l'Apollon
+du Belvédère, la Vénus du Capitole,
+la Vénus Callipyge du musée de Naples,
+l'Antinoüs, le Discobole du <em>Braccio nuovo</em>
+au Vatican, et quelques modernes d'après
Canova.</p>
<p>J'admirais ces chefs-d'&oelig;uvre que j'avais
-dj admirs en Italie, lorsque M. Bread
-entra: vtu de la manire la plus simple, en
+déjà admirés en Italie, lorsque M. Bread
+entra: vêtu de la manière la plus simple, en
vrai bonhomme: vous n'auriez jamais dit
d'un magicien. Vous eussiez dit d'un vieux
notaire venant jeter un coup d'&oelig;il sur ses
@@ -22851,83 +22813,83 @@ petits clercs.</p>
<p>&mdash;Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je
eu raison de vous donner mon nom et mon
adresse? Que seriez-vous devenu sans cela,
-jeune capricieux? Vous auriez gard une
-tte impossible toute votre vie.</p>
+jeune capricieux? Vous auriez gardé une
+tête impossible toute votre vie.</p>
-<p>&mdash;Il ne fallait pas, rpondis-je, commencer
+<p>&mdash;Il ne fallait pas, répondis-je, commencer
par la rendre impossible, car, avant
-d'avoir t manipule par vous, elle tait
-encore prsentable.</p>
+d'avoir été manipulée par vous, elle était
+encore présentable.</p>
<p>&mdash;Alors vous m'en voulez?... Songez
donc que je vais vous en faire une qui fera
tourner celle de toutes les femmes.</p>
-<p>&mdash;Une tte grecque, n'est-ce pas?</p>
+<p>&mdash;Une tête grecque, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et
-je vous arrangerai le corps l'avenant.</p>
+je vous arrangerai le corps à l'avenant.</p>
-<p>&mdash;Merci, lui dis-je, je prfre rester ce
+<p>&mdash;Merci, lui dis-je, je préfère rester ce
que la nature a voulu que je fusse; si je devenais
-si beau que vous le dsirez, je ne me
-reconnatrais plus; mais expliquez moi donc
+si beau que vous le désirez, je ne me
+reconnaîtrais plus; mais expliquez moi donc
pourquoi vous qui avez le pouvoir extraordinaire
d'embellir les gens, vous gardez votre
laideur?</p>
-<p>&mdash;Hlas! c'est que je puis embellir tout
-le monde, except moi.
+<p>&mdash;Hélas! c'est que je puis embellir tout
+le monde, excepté moi.
<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p>
<p>Cette exclamation douloureuse de M.
-Bread motiva de ma part certaines rflexions
+Bread motiva de ma part certaines réflexions
philosophiques qu'il serait trop long de
rapporter ici, que je laisse au lecteur perspicace
-le soin de faire son tour, et qui
-plurent beaucoup M. Bread.</p>
+le soin de faire à son tour, et qui
+plurent beaucoup à M. Bread.</p>
-<p>Je lui en devins particulirement sympathique.</p>
+<p>Je lui en devins particulièrement sympathique.</p>
<p>Aussi me dit-il:</p>
-<p>&mdash;Tenez, vous tes l'homme du monde
-auquel il me serait le plus agrable de donner
-ce que je ne saurais donner moi-mme....
-la beaut! Laissez-vous faire. Je
-vais chauffer le pole suffisamment, vous
-vous dshabillerez et vous vous placerez
+<p>&mdash;Tenez, vous êtes l'homme du monde
+auquel il me serait le plus agréable de donner
+ce que je ne saurais donner à moi-même....
+la beauté! Laissez-vous faire. Je
+vais chauffer le poële suffisamment, vous
+vous déshabillerez et vous vous placerez
tout debout sur ce coussin de velours grenat.
Si, au bout d'une demi-heure (je ne
vous demande qu'une demi-heure), vous ne
-ressemblez pas au Faune de Praxitle que
-vous voyez l.... que je perde l'instant
+ressemblez pas au Faune de Praxitèle que
+vous voyez là.... que je perde à l'instant
mon nom de John Bread!</p>
-<p>&mdash;Non, non, lui dis-je, rtablissez-moi
-seulement le visage comme il tait, je vous
+<p>&mdash;Non, non, lui dis-je, rétablissez-moi
+seulement le visage comme il était, je vous
eu prie.</p>
<p>&mdash;Ceci est une chose bien simple, je n'ai
-qu' le tirer un peu en longueur. Mettons-nous
-devant cette glace, et vous m'arrterez
-quand il sera son ancien point, car je
-ne me souviens pas de sa longueur prcise.</p>
+qu'à le tirer un peu en longueur. Mettons-nous
+devant cette glace, et vous m'arrêterez
+quand il sera à son ancien point, car je
+ne me souviens pas de sa longueur précise.</p>
<p>En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste
-le plus expditif pour arracher une
-dent, M. Bread m'eut rtabli le visage.</p>
+le plus expéditif pour arracher une
+dent, M. Bread m'eut rétabli le visage.</p>
<p>Je le remerciai avec effusion; je lui dis
-qu'il tait l'homme le plus tonnant que
-j'eusse rencontr, que j'tais parfaitement
+qu'il était l'homme le plus étonnant que
+j'eusse rencontré, que j'étais parfaitement
convaincu de son pouvoir extraordinaire,
-et que j'prouverais mme un vrai plaisir
-le voir oprer.</p>
+et que j'éprouverais même un vrai plaisir à
+le voir opérer.</p>
-<p>&mdash;Qu' cela ne tienne, dit-il! Vous allez
-avoir ce spectacle, et peut-tre ensuite vous
-dciderez-vous pour votre propre compte..
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, dit-il! Vous allez
+avoir ce spectacle, et peut-être ensuite vous
+déciderez-vous pour votre propre compte..
Ah! s'il y avait moyen que je devinsse beau,
moi, je vous garantis que je ne me ferais
pas prier.</p>
@@ -22938,283 +22900,283 @@ pas prier.</p>
<h2>VII.</h2>
-<p class="p2">La trs belle personne qui tait venue
-m'ouvrir, et qui n'tait autre que Mme
+<p class="p2">La très belle personne qui était venue
+m'ouvrir, et qui n'était autre que Mme
Bread, comme on sait, parut alors, et elle
me dit avec une aisance toute parisienne:</p>
-<p>&mdash;A la bonne heure, monsieur, vous voil
-dj mieux, mais vous avez encore de la
-marge pour tre joli homme, et j'espre que
-vous n'allez pas en rester l.</p>
+<p>&mdash;A la bonne heure, monsieur, vous voilà
+déjà mieux, mais vous avez encore de la
+marge pour être joli homme, et j'espère que
+vous n'allez pas en rester là.</p>
-<p>Je m'inclinai sans rpondre, trs proccup
+<p>Je m'inclinai sans répondre, très préoccupé
du motif pour lequel M. Bread avait
-appel sa femme l'atelier.</p>
+appelé sa femme à l'atelier.</p>
<p>Il y eut entre eux un court dialogue en
-anglais auquel, en ma qualit de Franais
+anglais auquel, en ma qualité de Français
ignorant, je ne compris rien; puis, Mme
-Bread s'approcha du pole, y mit quelques
-bches, ta ses bottines et ses bas, se plaa
-debout sur le coussin grenat, et dgrafa sa
+Bread s'approcha du poële, y mit quelques
+bûches, ôta ses bottines et ses bas, se plaça
+debout sur le coussin grenat, et dégrafa sa
robe de l'air le plus simple et le plus naturel.</p>
<p>J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en
croyais pas.</p>
<p>&mdash;Ma femme, me dit M. Bread, veut bien
-consentir ce que je refasse sur elle, devant
-vous, une double exprience que j'ai
-dj faite plusieurs fois pour l'dification des
-incrdules. Je vous ai dit, je crois, hier, que
-la Nature avait afflig Mme Bread d'une difformit
-assez grave, et que c'tait moi
-qu'elle devait d'tre aujourd'hui une fort
+consentir à ce que je refasse sur elle, devant
+vous, une double expérience que j'ai
+déjà faite plusieurs fois pour l'édification des
+incrédules. Je vous ai dit, je crois, hier, que
+la Nature avait affligé Mme Bread d'une difformité
+assez grave, et que c'était à moi
+qu'elle devait d'être aujourd'hui une fort
belle femme, une femme tellement belle
qu'elle soutient la comparaison, vous pourrez
-vous en convaincre, avec la Vnus du
-Capitole. Eh bien! je vais dans une premire
-opration la ramener son ancienne
-difformit, puis, dans une seconde, lui rendre
-sa beaut actuelle.</p>
-
-<p>Et M. Bread tendit la main vers sa
-femme qui, dpouille du dernier voile, les
-bras dirigs comme ceux de la Vnus du
-Capitole, le regard placide, livrait mon
+vous en convaincre, avec la Vénus du
+Capitole. Eh bien! je vais dans une première
+opération la ramener à son ancienne
+difformité, puis, dans une seconde, lui rendre
+sa beauté actuelle.</p>
+
+<p>Et M. Bread étendit la main vers sa
+femme qui, dépouillée du dernier voile, les
+bras dirigés comme ceux de la Vénus du
+Capitole, le regard placide, livrait à mon
admiration ses formes exquises.</p>
-<p>Ensuite, il roula la Vnus du Capitole
-prs de Mme Bread, et il me dit:</p>
+<p>Ensuite, il roula la Vénus du Capitole
+près de Mme Bread, et il me dit:</p>
<p>&mdash;Maintenant, comparez et jugez.</p>
-<p>C'tait merveilleux!</p>
+<p>C'était merveilleux!</p>
-<p>Le pltre paraissait avoir t excut
-d'aprs Mme Bread, elle-mme.</p>
+<p>Le plâtre paraissait avoir été exécuté
+d'après Mme Bread, elle-même.</p>
-<p>Et je me demandais par quel privilge,
-moi, pauvre pote, je voyais runies en
+<p>Et je me demandais par quel privilége,
+moi, pauvre poète, je voyais réunies en
une femme vivante ces perfections que les
-plus grands sculpteurs de l'antiquit, pour
-les runir dans leur &oelig;uvre, empruntaient
+plus grands sculpteurs de l'antiquité, pour
+les réunir dans leur &oelig;uvre, empruntaient à
vingt femmes.
<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p>
-<p>Je contai M. Bread l'impression que je
+<p>Je contai à M. Bread l'impression que je
ressentais.</p>
<p>Mme Bread sourit.</p>
-<p>&mdash;Hlas! dit-elle, ma coquetterie va tre
-soumise une rude preuve; car cette magnificence
+<p>&mdash;Hélas! dit-elle, ma coquetterie va être
+soumise à une rude épreuve; car cette magnificence
que vous admirez, monsieur, je
-la perdrai tout l'heure et je deviendrai
+la perdrai tout à l'heure et je deviendrai
bien affreuse.</p>
-<p>&mdash;Es-tu prte? lui demanda son mari.</p>
+<p>&mdash;Es-tu prête? lui demanda son mari.</p>
-<p>&mdash;Quand il te plaira, John, rpondit-elle
+<p>&mdash;Quand il te plaira, John, répondit-elle
avec douceur.</p>
<h2>VIII.</h2>
<p class="p2">Alors M. Bread, posant une main sur
-l'paule droite et l'autre sur la hanche gauche,
-fit dvier la colonne vertbrale; puis il
-renfona la poitrine de telle manire qu'une
-gibbosit se manifesta l'paule gauche,
-gibbosit qu'il accrut considrablement au
-prjudice des bras et des membres infrieurs,
-qu'il dpouilla de leur ampleur harmonieuse
-et rduisit un tat de maigreur
+l'épaule droite et l'autre sur la hanche gauche,
+fit dévier la colonne vertébrale; puis il
+renfonça la poitrine de telle manière qu'une
+gibbosité se manifesta à l'épaule gauche,
+gibbosité qu'il accrut considérablement au
+préjudice des bras et des membres inférieurs,
+qu'il dépouilla de leur ampleur harmonieuse
+et réduisit à un état de maigreur
rachitique.</p>
-<p>Les surfaces polies et comme marmorennes
+<p>Les surfaces polies et comme marmoréennes
de ce beau corps se distendirent et se
-plissrent.</p>
+plissèrent.</p>
-<p>Il fit piti voir.</p>
+<p>Il fit pitié à voir.</p>
<p>Restait le visage.</p>
<p>M. Bread le bouffit en prenant au cou
-son toffe onduleuse, il changea l'arcature
-des mchoires, il agrandit et dforma
-le nez et les oreilles; il altra singulirement
-les yeux, enfin, il reptrit le front et
-le crne de manire leur donner un aspect
+son étoffe onduleuse, il changea l'arcature
+des mâchoires, il agrandit et déforma
+le nez et les oreilles; il altéra singulièrement
+les yeux, enfin, il repétrit le front et
+le crâne de manière à leur donner un aspect
tout nouveau.</p>
<p>Pauvre Mme Bread!</p>
<p>Sa besogne finie, M. Bread me dit:</p>
-<p>&mdash;Vous voyez ce qu'tait Mme Bread
-avant que je me fusse avis de la transformer.</p>
+<p>&mdash;Vous voyez ce qu'était Mme Bread
+avant que je me fusse avisé de la transformer.</p>
<p>&mdash;Mon ami, ajouta Mme Bread d'une
voix toute nouvelle, ne fatigue pas trop
-monsieur d'un spectacle aussi dsagrable.</p>
+monsieur d'un spectacle aussi désagréable.</p>
<p>&mdash;Je vous avoue, madame, repris-je, que
-le prcdent tait beaucoup plus de mon
-got; et surtout quand je pense que M.
-Bread, par une fatalit qu'il faut prvoir,
-venant mourir subitement, vous resteriez
-ainsi contrefaite.... J'en frmis.</p>
+le précédent était beaucoup plus de mon
+goût; et surtout quand je pense que M.
+Bread, par une fatalité qu'il faut prévoir,
+venant à mourir subitement, vous resteriez
+ainsi contrefaite.... J'en frémis.</p>
-<p>&mdash;Mais c'est vrai ce que vous dites-l,
-s'cria Mme Bread.... Et moi qui n'y avais
-jamais song; tu m'entends, John, il ne
-faudra plus recommencer ces expriences.</p>
+<p>&mdash;Mais c'est vrai ce que vous dites-là,
+s'écria Mme Bread.... Et moi qui n'y avais
+jamais songé; tu m'entends, John, il ne
+faudra plus recommencer ces expériences.</p>
<p>&mdash;Bien, bien, dit M. Bread.... puis se
tournant vers moi.... Vous avez suffisamment
-vu, ajouta-t-il. Je puis oprer en sens
+vu, ajouta-t-il. Je puis opérer en sens
contraire.</p>
<p>&mdash;Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut
pas faire languir madame.</p>
-<p>Et aussitt il se mit modeler sa femme
-d'aprs la Vnus du Capitole, avec une sret
+<p>Et aussitôt il se mit à modeler sa femme
+d'après la Vénus du Capitole, avec une sûreté
de main et une promptitude merveilleuses.</p>
-<p>Pendant cette seconde opration, qui
+<p>Pendant cette seconde opération, qui
dura tout au plus un quart d'heure, et dans
laquelle les belles formes de Mme Bread
-rapparurent une une, le statuaire, l'&oelig;uvre
-labore, et moi, nous causions sur le
-ton de la plus parfaite intimit.</p>
+réapparurent une à une, le statuaire, l'&oelig;uvre
+élaborée, et moi, nous causions sur le
+ton de la plus parfaite intimité.</p>
-<p>&mdash;Ah! madame, disais-je l'&oelig;uvre labore,
-si j'tais votre mari et si j'avais le talent
+<p>&mdash;Ah! madame, disais-je à l'&oelig;uvre élaborée,
+si j'étais votre mari et si j'avais le talent
de M. Bread, je voudrais que tout le
-monde vous vt bossue; mais quand nous serions
+monde vous vît bossue; mais quand nous serions
bien seuls et que notre porte serait
-bien verrouille, alors je vous rendrais
+bien verrouillée, alors je vous rendrais
splendidement belle.... Ce n'est pas un
-conseil que je donne M. Bread, car je
-perdrais trop ce qu'il le suivt.</p>
+conseil que je donne à M. Bread, car je
+perdrais trop à ce qu'il le suivît.</p>
-<p>&mdash;Vraiment? Comme vous tes gostes,
+<p>&mdash;Vraiment? Comme vous êtes égoïstes,
messieurs; vous voudriez qu'une femme ne
-plt qu' vous; et vous trouveriez tout naturel
-qu'elle dgott les autres... bien
-oblige!</p>
+plût qu'à vous; et vous trouveriez tout naturel
+qu'elle dégoûtât les autres... bien
+obligée!</p>
-<p>Nous discutmes sur la jalousie.</p>
+<p>Nous discutâmes sur la jalousie.</p>
<p>M. Bread souriait.</p>
-<p>L'on et pari que c'tait un homme compltement
-tranger aux passions du c&oelig;ur
+<p>L'on eût parié que c'était un homme complétement
+étranger aux passions du c&oelig;ur
humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au
point de vue de la sensation plastique.</p>
-<p>Il possdait discrtion une femme admirablement
+<p>Il possédait à discrétion une femme admirablement
belle et belle par lui. Cela lui
suffisait.</p>
<p>Quant aux questions de savoir si elle lui
-tait fidle, si elle l'aimait exclusivement,
+était fidèle, si elle l'aimait exclusivement,
si elle dissimulait avec lui, il y voyait du
romantisme pur et il ne se les posait seulement
pas.</p>
-<p>D'ailleurs, il tait d'avis qu'une beaut
-bien quilibre produisait comme des fruits
-naturels un temprament modr et de
+<p>D'ailleurs, il était d'avis qu'une beauté
+bien équilibrée produisait comme des fruits
+naturels un tempérament modéré et de
bons instincts.</p>
-<p>Et, ce propos, je me souviens qu'il me
+<p>Et, à ce propos, je me souviens qu'il me
dit:
<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></p>
-<p>&mdash;Avez-vous remarqu la diffrence radicale
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué la différence radicale
qui existe entre la voix de ma femme
contrefaite et la voix de ma femme bien
faite? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! de
-mme, et plus forte raison, la structure
-du crne variant d'un tat l'autre de la
-manire la plus notable, les apptits doivent
+même, et à plus forte raison, la structure
+du crâne variant d'un état à l'autre de la
+manière la plus notable, les appétits doivent
forcement changer. Ce ne sont plus
-les mmes. Ils sont beaucoup meilleurs
+les mêmes. Ils sont beaucoup meilleurs
lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont
lorsqu'elle est difforme.</p>
-<p>&mdash;Vous croyez au systme de Gall?</p>
+<p>&mdash;Vous croyez au système de Gall?</p>
<p>&mdash;Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique
-et je le vrifie.</p>
+et je le vérifie.</p>
<p>&mdash;Comment cela?</p>
<p>M. Bread me fit un clignement d'&oelig;il et
un petit signe du doigt m'indiquant qu'il ne
-voulait point me rpondre cela devant sa
+voulait point me répondre à cela devant sa
femme, puis il rompit les chiens.</p>
<h2>IX.</h2>
-<p class="p2">En ce moment, Mme Bread ayant recouvr
-sa beaut des pieds la tte, tait en
+<p class="p2">En ce moment, Mme Bread ayant recouvré
+sa beauté des pieds à la tête, était en
train de se rhabiller.</p>
-<p>Ds qu'elle eut mis la dernire agrafe:</p>
+<p>Dès qu'elle eut mis la dernière agrafe:</p>
-<p>&mdash;A prsent, ma chre Jenny, lui dit
+<p>&mdash;A présent, ma chère Jenny, lui dit
son mari, monsieur et moi, nous te remercions.
-Tu peux vaquer tes affaires.</p>
+Tu peux vaquer à tes affaires.</p>
<p>&mdash;Monsieur, me dit-elle en me faisant
-une gracieuse rvrence, j'espre que vous
+une gracieuse révérence, j'espère que vous
allez prendre ma place sur le coussin grenat,
et que vous sortirez d'ici beau comme
Endymion.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, non, madame! c'est videmment
-une ide absurde, mais je reste comme je
-suis. Autrement personne ne me reconnatrait
+<p>&mdash;Ma foi, non, madame! c'est évidemment
+une idée absurde, mais je reste comme je
+suis. Autrement personne ne me reconnaîtrait
plus.</p>
<p>Elle se retira.</p>
-<p>Comment, dis-je au statuaire amricain,
-appliquez-vous et vrifiez-vous tous les jours
-le systme de Gall?</p>
+<p>Comment, dis-je au statuaire américain,
+appliquez-vous et vérifiez-vous tous les jours
+le système de Gall?</p>
<p>&mdash;Ma femme est partie; je puis vous le
dire. Vous savez que Gall divise les forces
fondamentales, les penchants, les sentiments
-en vingt-sept catgories, toutes palpables
-sur un crne humain.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dis-je, un peu prsomptueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Et bien! reprit-il, puisque je puis ptrir
-le crne humain ma fantaisie, vous
-comprenez qu'il m'est trs facile de dvelopper
-ou de dprimer les prominences
-rpondant ces catgories. Je le fais aussi
-aisment que vous mettez votre montre
-l'avance ou au retard. Il est une prominence
+en vingt-sept catégories, toutes palpables
+sur un crâne humain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je, un peu présomptueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! reprit-il, puisque je puis pétrir
+le crâne humain à ma fantaisie, vous
+comprenez qu'il m'est très facile de développer
+ou de déprimer les proéminences
+répondant à ces catégories. Je le fais aussi
+aisément que vous mettez votre montre à
+l'avance ou au retard. Il est une proéminence
que je modifie presque quotidiennement
-chez ma femme, son insu: c'est la
-premire dans la classification de Gall; vous
-savez, celle qui est situe derrire le cou...
-Tantt je la dprime; tantt je la dveloppe.
+chez ma femme, à son insu: c'est la
+première dans la classification de Gall; vous
+savez, celle qui est située derrière le cou...
+Tantôt je la déprime; tantôt je la développe.
Quand je pars pour un voyage, vous
comprenez que je ne manque point de l'annuler....</p>
<p>&mdash;Je voudrais bien avoir votre secret,
monsieur Bread, dis-je en riant, mais vous
-n'tes pas, il me semble, aussi tranger
-aux passions de l'me que je l'avais suppos,
+n'êtes pas, il me semble, aussi étranger
+aux passions de l'âme que je l'avais supposé,
et je constate que la jalousie vous
mord tout comme un autre.</p>
@@ -23225,100 +23187,100 @@ pas de la jalousie.</p>
<p class="p2">&mdash;Ecoutez, repris-je, je connais une petite
femme qui n'est pas jolie, mais qui est
-charmante. Jusqu' ses imperfections me
+charmante. Jusqu'à ses imperfections me
plaisent. Ainsi elle a sur le devant de la
-bouche une dent un peu entame par une
+bouche une dent un peu entamée par une
carie blanche qui est pour moi un point de
-mire, un attrait; elle a sur le visage de lgres
+mire, un attrait; elle a sur le visage de légères
taches de rousseur que je ne me consolerais
-pas de voir disparatre.</p>
+pas de voir disparaître.</p>
<p>Elle a une main trop fluette dont je raffole.
Tout cela n'est pas le moins du monde
grec; et pourtant tout cela fait mon bonheur.
-Je vous amnerai cette petit femme.
+Je vous amènerai cette petit femme.
...... Vous ne me la changerez en rien;
-seulement, sans qu'elle souponne le pourquoi
-et le comment, vous tterez son crne,
+seulement, sans qu'elle soupçonne le pourquoi
+et le comment, vous tâterez son crâne,
et s'il s'y trouve, comme je le crains, des
-bosses regrettables, vous les dtruirez; s'il
-en manque de dsirables, vous les ferez
+bosses regrettables, vous les détruirez; s'il
+en manque de désirables, vous les ferez
saillir.</p>
-<p>&mdash;Trs volontiers, dit M. Bread.... Mais
-voyons, donnez-moi un aperu sur son caractre,
+<p>&mdash;Très volontiers, dit M. Bread.... Mais
+voyons, donnez-moi un aperçu sur son caractère,
vous rendrez ma besogne plus
-courte, car j'irai droit aux bosses remanier....
-La croyez-vous dvoue?</p>
+courte, car j'irai droit aux bosses à remanier....
+La croyez-vous dévouée?</p>
-<p>&mdash;Je la crois-plutt goste.</p>
+<p>&mdash;Je la crois-plutôt égoïste.</p>
-<p>&mdash;Bon! c'est que la bosse de l'amiti,
-range par Gall sous le n<sup>o</sup> 3, est dprime.
-Je la relverai, et dornavant votre petite
+<p>&mdash;Bon! c'est que la bosse de l'amitié,
+rangée par Gall sous le n<sup>o</sup> 3, est déprimée.
+Je la relèverai, et dorénavant votre petite
<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-femme poussera le dvouement jusqu'au
-sublime.... A-t-elle l'instinct de la dfense
-de soi-mme?</p>
+femme poussera le dévouement jusqu'au
+sublime.... A-t-elle l'instinct de la défense
+de soi-même?</p>
-<p>&mdash;Hlas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point
-et qu'elle ne cde trop vite de certaines
+<p>&mdash;Hélas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point
+et qu'elle ne cède trop vite à de certaines
attaques.</p>
-<p>&mdash;Nous lui donnerons cet instinct-l.
-C'est encore une bosse produire, la bosse
+<p>&mdash;Nous lui donnerons cet instinct-là.
+C'est encore une bosse à produire, la bosse
n<sup>o</sup> 4.... Est-elle franche?</p>
-<p>&mdash;Voil ce que je n'ai jamais su!....
-Elle pourrait bien tre dissimule, hypocrite
+<p>&mdash;Voilà ce que je n'ai jamais su!....
+Elle pourrait bien être dissimulée, hypocrite
et menteuse.</p>
<p>&mdash;A merveille!.... Je chercherai la
-bosse range par Gall sous le n<sup>o</sup> 6, et, si je
+bosse rangée par Gall sous le n<sup>o</sup> 6, et, si je
la rencontre, je l'effacerai net.... Est-elle
docile?</p>
<p>&mdash;Pas trop.</p>
-<p>&mdash;Alors nous attnuerons un peu la
-bosse n<sup>o</sup> 27 dite: de la fermet, de la persvrance,
-de l'opinitret.</p>
+<p>&mdash;Alors nous atténuerons un peu la
+bosse n<sup>o</sup> 27 dite: de la fermeté, de la persévérance,
+de l'opiniâtreté.</p>
-<p>&mdash;Je vous en serai oblig, monsieur
+<p>&mdash;Je vous en serai obligé, monsieur
Bread.... Mais surtout, n'avertissez de
rien la personne en question, car elle serait
-capable de ne vouloir pas tre corrige
-de ses dfauts.</p>
+capable de ne vouloir pas être corrigée
+de ses défauts.</p>
<p>&mdash;Soyez tranquille!.... Vous n'avez pas
-autre chose lui reprocher?</p>
+autre chose à lui reprocher?</p>
-<p>&mdash;Elle a bien une manie qui me dsespre
+<p>&mdash;Elle a bien une manie qui me désespère
actuellement, parce que mes ressources
n'y pourraient faire face.... la manie
de voyager; mais qu'y pouvez-vous?</p>
-<p>&mdash;J'y puis beaucoup, rpondit M. Bread,
+<p>&mdash;J'y puis beaucoup, répondit M. Bread,
et je vous assure que je vais la lui enlever
en aplatissant la bosse n<sup>o</sup> 12, celle des
voyages.</p>
<h2>XI.</h2>
-<p class="p2">&mdash;Dcidment, m'criai-je, vous tes un
+<p class="p2">&mdash;Décidément, m'écriai-je, vous êtes un
homme admirable, monsieur Bread, et vous
-mritez que vos louanges soient chantes
+méritez que vos louanges soient chantées
dans les cinq parties du monde; en attendant
-elles vont l'tre par moi, je vous le
+elles vont l'être par moi, je vous le
promets, dans la capitale des cinq parties
du monde.</p>
<p>&mdash;Je vous prie de n'en rien faire, me dit
-M. Bread; j'aurais peur que ma clientle
-ne s'augmentt outre mesure; car il y a peu
-de personnes qui, comme vous, prfreraient
+M. Bread; j'aurais peur que ma clientèle
+ne s'augmentât outre mesure; car il y a peu
+de personnes qui, comme vous, préféreraient
rester ce que la nature les a faites, quand
-il ne tiendrait qu' elles d'tre plus belles.</p>
+il ne tiendrait qu'à elles d'être plus belles.</p>
<p>&mdash;Et quels sont vos prix, lui dis-je, combien
prenez-vous pour transformer votre
@@ -23328,33 +23290,33 @@ homme ou votre femme?</p>
du sujet. Pour un homme je prends le
double de ce que je prends pour une femme,
car le travail est moins attrayant; et si
-le sujet est trs difforme, naturellement ma
-peine tant plus grande, mon salaire doit
-tre aussi plus grand; enfin, je tche d'appliquer
-ce prcepte de l'Evangile que le souffle
-du vent se proportionne la toison des brebis,
-et mes prix varient toujours ce point de
+le sujet est très difforme, naturellement ma
+peine étant plus grande, mon salaire doit
+être aussi plus grand; enfin, je tâche d'appliquer
+ce précepte de l'Evangile que le souffle
+du vent se proportionne à la toison des brebis,
+et mes prix varient toujours à ce point de
vue entre vingt mille francs et cent francs. Je
ne prends pas moins de cent francs ou je ne
prends rien, ce qui m'arrive assez souvent.
-J'ai dj gagn mon mtier de correcteur
-de la Nature une vritable richesse en Amrique
+J'ai déjà gagné à mon métier de correcteur
+de la Nature une véritable richesse en Amérique
et en Angleterre. Mais, comme je
n'ai pas d'enfants, comme j'ai horreur du
-luxe, comme je suis, Dieu merci, dou d'assez
+luxe, comme je suis, Dieu merci, doué d'assez
de bon sens pour ne trouver aucun
-plaisir thsauriser, je n'ai pas gard cette
-richesse-l, et je ne me repens point de la
-manire dont je l'ai employe.</p>
+plaisir à thésauriser, je n'ai pas gardé cette
+richesse-là, et je ne me repens point de la
+manière dont je l'ai employée.</p>
<p>Avec l'argent que les uns me donnaient
pour devenir beaux, j'ai rendu les autres
heureux.</p>
-<p>L-dessus, je pris respectueusement cong
+<p>Là-dessus, je pris respectueusement congé
de M. Bread en fixant avec lui le jour de
jeudi prochain pour la reconstruction du
-crne de Rosa.</p>
+crâne de Rosa.</p>
<p>&mdash;A jeudi, donc.</p>
@@ -23362,22 +23324,22 @@ crne de Rosa.</p>
<p class="center">* * * * * * * * * * *</p>
-<p>Et puis, je me rveillai.</p>
+<p>Et puis, je me réveillai.</p>
-<p class="signature smcap">Edmond Thiaudire.</p>
+<p class="signature smcap">Edmond Thiaudière.</p>
<p class="center p2 small">FIN.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></p>
-<h2>SEMAINE LITTRAIRE.</h2>
+<h2>SEMAINE LITTÉRAIRE.</h2>
<p class="center"><b>$6 par an.</b></p>
-<p>La <cite>Semaine Littraire</cite>, publie par le <cite>Courrier des tats-Unis</cite>, parat tous les samedis
-par livraisons de 32 pages, et forme la fin de l'anne plusieurs magnifiques volumes grand
-in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
+<p>La <cite>Semaine Littéraire</cite>, publiée par le <cite>Courrier des États-Unis</cite>, paraît tous les samedis
+par livraisons de 32 pages, et forme à la fin de l'année plusieurs magnifiques volumes grand
+in-8<sup>o</sup>, imprimés sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<hr class="c5" />
@@ -23391,13 +23353,13 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<td class="tdr">Par an</td>
</tr>
<tr>
-<td><b>Semaine Littraire</b></td>
+<td><b>Semaine Littéraire</b></td>
<td>&nbsp;</td>
<td class="tdr"><span class="i9"><b>$</b></span></td>
<td class="tdr"><b> 6&nbsp;00</b></td>
</tr>
<tr>
-<td><b>Semaine Littr. et</b></td>
+<td><b>Semaine Littér. et</b></td>
<td><b>Courrier des Etats-Unis,</b></td>
<td><b>Edi. Quotidienne</b></td>
<td class="tdr"><b>18&nbsp;00</b></td>
@@ -23414,11 +23376,11 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="ouvrages">
<tr>
-<th colspan="3">Derniers Ouvrages Publis dans la Semaine Littraire.</th>
+<th colspan="3">Derniers Ouvrages Publiés dans la Semaine Littéraire.</th>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Les Misrables, 5 vols.</td>
+<td class="tdl">Les Misérables, 5 vols.</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Victor Hugo</td>
<td class="tdr"><span class="ni1">$ </span>4.00</td>
@@ -23442,7 +23404,7 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<td class="tdr">1.25</td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Rene de Varville</td>
+<td class="tdl">Renée de Varville</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Mme Ancelot</td>
<td class="tdr"><span class="i1">35</span></td>
@@ -23454,27 +23416,27 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<td class="tdr"><span class="i1">45</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">L'Anaa</td>
+<td class="tdl">L'Anaïa</td>
<td>&nbsp;</td>
<td><span class="i2">do</span></td>
<td class="tdr"><span class="i1">55</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">La Petite Pcheuse de Saint-Briac</td>
+<td class="tdl">La Petite Pécheuse de Saint-Briac</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Hip. Lucas</td>
<td class="tdr"><span class="i1">25</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Mont Revche</td>
+<td class="tdl">Mont Revêche</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Georges Sand</td>
<td class="tdr"><span class="i1">55</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Mystres de la Maison</td>
+<td class="tdl">Mystères de la Maison</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Anas Segalas</td>
+<td>Anaïs Segalas</td>
<td class="tdr"><span class="i1">50</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23492,25 +23454,25 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<tr>
<td class="tdl">Bouche de Fer</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Paul Fval</td>
+<td>Paul Féval</td>
<td class="tdr"><span class="i1">75</span></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">Victor Hugo,</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>racont par un tmoin de sa vie</td>
+<td>raconté par un témoin de sa vie</td>
<td class="tdr"><span class="i1">75</span></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">Les Habits Noirs</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Paul Fval</td>
+<td>Paul Féval</td>
<td class="tdr">1.00</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">Le Fils du Fauconnier</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Amde Achard</td>
+<td>Amédée Achard</td>
<td class="tdr">1.00</td>
</tr>
<tr>
@@ -23522,7 +23484,7 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<tr>
<td class="tdl">Blanche et Marguerite</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Arsne Houssaye</td>
+<td>Arsène Houssaye</td>
<td class="tdr"><span class="i1">50</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23534,7 +23496,7 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<tr>
<td class="tdl">Le Duc de Carlepon</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Amde Achard</td>
+<td>Amédée Achard</td>
<td class="tdr">1.25</td>
</tr>
<tr>
@@ -23546,11 +23508,11 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<tr>
<td class="tdl">Le Roman de la Duchesse</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Arsne Houssaye</td>
+<td>Arsène Houssaye</td>
<td class="tdr"><span class="i1">60</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Paule Mr</td>
+<td class="tdl">Paule Méré</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Victor Cherbulies</td>
<td class="tdr"><span class="i1">70</span></td>
@@ -23576,7 +23538,7 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<tr>
<td class="tdl">Les Intrus de l'Amour</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Lopold Stapleaux</td>
+<td>Léopold Stapleaux</td>
<td class="tdr"><span class="i1">25</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23586,15 +23548,15 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<td class="tdr">1.25</td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Matre Gurin (comdie)</td>
+<td class="tdl">Maître Guérin (comédie)</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>mile Augier</td>
+<td>Émile Augier</td>
<td class="tdr"><span class="i1">45</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Mademoiselle Cloptre</td>
+<td class="tdl">Mademoiselle Cléopâtre</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Arsne Houssaye</td>
+<td>Arsène Houssaye</td>
<td class="tdr"><span class="i1">75</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23610,8 +23572,8 @@ in-8<sup>o</sup>, imprims sur deux colonnes et sur beau papier.</p>
<td class="tdr">1.25</td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">L'cole de la Vie<br />
-<span class="ni1">Madame Thrse</span></td>
+<td class="tdl">L'École de la Vie<br />
+<span class="ni1">Madame Thérèse</span></td>
<td class="cbrace">}</td>
<td>G. de la Landelle<br />
Erckmann-Chatrian</td>
@@ -23620,7 +23582,7 @@ Erckmann-Chatrian</td>
<tr>
<td class="tdl">Le Supplice d'une Femme</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>mile de Girardin</td>
+<td>Émile de Girardin</td>
<td class="tdr"><span class="i1">25</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23642,29 +23604,29 @@ Erckmann-Chatrian</td>
<td class="tdr">1.00</td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Hritire d'un Ministre</td>
+<td class="tdl">Héritière d'un Ministre</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Madame D'Ash</td>
<td class="tdr">1.50</td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Une Dernire Passion</td>
+<td class="tdl">Une Dernière Passion</td>
<td>&nbsp;</td>
<td>Mario Uchard</td>
<td class="tdr"><span class="i1">60</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Les Caprices d'un Rgulier</td>
+<td class="tdl">Les Caprices d'un Régulier</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Paul de Molnes</td>
+<td>Paul de Molènes</td>
<td class="tdr"><span class="i1">45</span></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">Les Amis de Madame<br />
-<span class="ni1">Hlne Hermann</span></td>
+<span class="ni1">Hélène Hermann</span></td>
<td class="cbrace">}</td>
<td>Edmond About<br />
-Aurlien Scholl</td>
+Aurélien Scholl</td>
<td class="tdr"><span class="i1">75</span></td>
</tr>
<tr>
@@ -23682,7 +23644,7 @@ Aurlien Scholl</td>
<tr>
<td class="tdl">Le Confesseur</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>L'Abb ***</td>
+<td>L'Abbé ***</td>
<td class="tdr">1.00</td>
<td>&nbsp;</td>
</tr>
@@ -23693,396 +23655,15 @@ Aurlien Scholl</td>
<td class="tdr"><span class="i1">75</span></td>
</tr>
<tr>
-<td class="tdl">Annette Las</td>
+<td class="tdl">Annette Laïs</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Paul Fval</td>
+<td>Paul Féval</td>
<td class="tdr">1.00</td>
</tr>
</table>
<hr class="c5" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Annette Las, by Paul Fval
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNETTE LAS ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-1.E.9.
-
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-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-
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-</pre>
-
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41113 ***</div>
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